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Titre: Ariane, jeune fille russe
Auteur: Anet, Claude [Jean Schopfer] (1868-1931)
Date de la premire publication: 1920
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: ditions de la Sirne, 1920 (nouveau tirage)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   7 octobre 2009
Date de la dernire mise  jour:
   7 octobre 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 399

Ce livre lectronique a t cr par:
   Laurent Vogel et l'quipe des correcteurs d'preuves (tats-Unis)
    http://www.pgdp.net  partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




CLAUDE ANET.

ARIANE, JEUNE FILLE RUSSE.

_NOUVEAU TIRAGE_

ROMAN.


PARIS,
AUX DITIONS DE LA SIRNE,
N 7, RUE PASQUIER, N 7.

M. DCCCC. XX.




_JUSTIFICATION DU TIRAGE:_

_On acheva pour la troisime fois de rimprimer ce livre le 6 fvrier
1921 sur les presses de l'imprimerie Crt  Corbeil (S.-et-O.)_




OEUVRES DU MME AUTEUR


  VOYAGE IDAL EN ITALIE, 1 vol.

  PETITE VILLE, 1 vol.

  LES BERGERIES, 1 vol.

  LA PERSE EN AUTOMOBILE, 1 vol.

  NOTES SUR L'AMOUR, 1 vol.

  LA RVOLUTION RUSSE (mars 1917-juin 1918), 4 v.

  LES CENT QUARANTE-QUATRE QUATRAINS AUTHENTIQUES D'OMAR KHAYYAM,
  traduits littralement du persan en collaboration avec MIRZA MUHAMMAD;
  dition  tirage restreint dcore de motifs persans ( la _Sirne_),
  1 vol.


EN PRPARATION  LA SIRNE

  TSAR SALTAN, traduit littralement de POUCHKINE, illustr et dcor
  par Mme GONTCHAROVA, 1 volume in-4 carr.

  NOTES SUR L'AMOUR, avec vingt-et-un dessins de Pierre BONNARD, 1 vol.




TABLE


PREMIRE PARTIE

    I.--De l'htel de Londres au gymnase Znamenski
    II.--Tante Varvara
    III.--La lettre
    IV.--Le fianc
    V.--Le jardin Alexandre
    VI.--Jours troubls

DEUXIME PARTIE

    I.--Boris Godounof
    II.--Un souper
    III.--Banale soire
    IV.--Surgit amari aliquid
    V.--La baronne Korting
    VI.--Mouvement imprvu
    VII.--Crime
    VIII.--Sparation
    IX.--Le bel t
    X.--Reprise
    XI.--La vie  deux
    XII.--Semper eadem
    XIII.--L'amie
    XIV.--La petite maison des faubourgs
    XV.--Plus avant
    XVI.--Un souper
    XVII.--Juvenilia
    XVIII.--L'Arbat
    XIX.--L'colire
    XX.--L'esprit de perdition
    XXI.--Le secret
    XXII.--Un jour gris de fvrier
    XXIII.--Divagations




PREMIRE PARTIE

(EN MANIRE DE PROLOGUE)




 I. DE L'HTEL DE LONDRES AU GYMNASE ZNAMENSKI


Un ciel d'une limpidit presque orientale, un beau ciel clair, lumineux,
bleu comme une turquoise de Nichapour, s'tendait au-dessus des maisons
et des jardins de la ville encore endormie. Dans l'aube et le silence on
entendait seulement les cris des moineaux qui se pourchassaient sur les
toits et sur les branches des acacias, les roucoulements voluptueux
d'une tourterelle au fate d'un arbre et, au loin, le bruit aigu que
faisaient, par moment, les essieux d'une charrette de paysan avanant
avec lenteur sur les pavs irrguliers de la Sadovaia, la grande rue de
la ville et la plus lgante. Prs de la place de la cathdrale,
immense, poussireuse, dserte, une clture en bois fermait la cour de
service de l'htel de Londres, dont la plate et longue faade de trois
tages, btie en pierres grises et maussade comme un jour d'automne
pluvieux, s'alignait sur la Sadovaia, sans balcons, sans pilastres, sans
colonnes, sans ornements.

L'htel de Londres, le premier de la ville, tait renomme pour sa
cuisine. La jeunesse dore, les officiers, les industriels et la
noblesse patronnaient son restaurant clbre o un orchestre compos de
trois juifs maigres et de deux Petits-Russiens, jouait, aprs-midi et
soir jusque tard dans la nuit, de mdiocres pots-pourris d'_Eugne
Onguine_ et de _la Dame de Pique_, de mlancoliques chansons populaires
et des airs tziganes aux rythmes heurts. Que de parties de plaisir
s'taient donnes dans ce restaurant  la mode, que de soupers
brillants, que d'orgies pour employer l'expression en usage chez nous
lorsqu'on parlait des ftes de l'htel de Londres!

Le restaurant de l'htel se composait de deux salles ingalement
grandes. Mais il n'avait point de cabinets particuliers. Aussi les gens
dsireux de souper  l'cart de la foule prenaient-ils au premier tage
des chambres avec salon que Lon Davidovitch, le portier de l'htel,
gardait toujours libres pour ses clients.

Ce Lon, un juif aux yeux troits et morts, tait l'autocrate de la
maison et une des figures les plus connues de la ville. Les notabilits
de la province recherchaient son amiti et s'arrtaient dans le
vestibule pour changer avec lui quelques phrases aimables. Lon tait
discret et  combien faut-il estimer le silence et les bonnes grces du
portier d'un htel aussi connu? Combien de billets roses et mme de
billets de vingt-cinq roubles n'avait-il pas accepts silencieusement
sans que sa figure ple manifestt la moindre motion, billets que lui
glissait la main fivreuse d'un homme mu  l'ide de trouver un asile
pour un rendez-vous galant? Il faut croire que le nombre des gens tenant
 assurer le secret de leur bonheur tait grand puisque Lon Davidovitch
ne possdait pas moins de trois maisons. Cela prouve que l'argent
affluait dans la ville, se gagnait sans peine, se dpensait avec joie,
et que la vie y tait ardente comme les jours brlants de l't dans les
plaines de ce gouvernement du sud dont elle tait la capitale. Tout
homme qui s'enrichissait dans la province, que ce ft dans les mines,
dans l'industrie ou dans l'agriculture, ne cessait de penser aux ftes
inoubliables de l'htel de Londres et aux vins de France qu'il y boirait
en compagnie de femmes aimables.

Une des trois maisons de Lon Davidovitch tait situe dans une rue
carte des faubourgs, non loin de la chausse o, au crpuscule et dans
la nuit, les beaux trotteurs, gloire de notre province, emmenaient des
couples avides de filer aussi vite que le vent sur une route plate, unie
et bien entretenue. Cette maison ne comprenait qu'un tage sur
rez-de-chausse. Lon comptait l'habiter un jour. Pour l'instant, il
avait meubl le premier tage et y avait install une vieille femme
rbarbative. Nombre de personnes avaient demand  le louer, car les
appartements taient rares dans la ville qui s'tait dveloppe avec une
rapidit extraordinaire au cours de ces dernires annes. La rponse de
la mgre avait toujours t la mme: l'appartement tait retenu.
Pourtant aucun locataire n'arrivait et les mes simples se demandaient
pourquoi Lon renonait  un loyer avantageux. Les autres hochaient la
tte. Le fait est qu'on voyait souvent, au soir, un quipage s'arrter 
la porte de la petite maison et, entre les rideaux pourtant
soigneusement clos des fentres, filtraient des rais de lumire tard
dans la nuit.

                   *       *       *       *       *

 l'heure matinale o commence ce rcit,  l'aurore d'une chaude journe
de la fin mai, la grande porte de l'htel de Londres tait ferme et
l'lectricit teinte depuis longtemps au restaurant et dans le
vestibule. La petite porte en bois pratique dans la clture de la cour
de service s'ouvrit en grinant. Une jeune fille se montra sur le seuil
et s'arrta, un instant, hsitante.

Elle portait l'uniforme du plus connu des gymnases de la ville, une
simple robe brune, avec un tablier de lustrine noire. Elle en avait
agrment la svrit par un col blanc de dentelle qui paraissait un peu
froiss et, contre la rgle, la robe tait lgrement dcollete et
laissait voir, dans sa grce dlicate, un cou allong sur lequel se
balanait avec un lger mouvement une tte petite, coiffe d'un chapeau
de paille blanc aux larges ailes qu'un ruban noir nou sous le menton
rabattait sur les cts. La tte se pencha vivement pour inspecter la
rue dserte. La jeune fille, aprs cet arrt d'une seconde, descendit
sur le trottoir. Apparut derrire elle une seconde jeune fille, plus
ge de quelques annes, blonde un peu molle, un peu lourde d'allure,
vtue d'une jupe de soie noire et d'une blouse de batiste sous un
manteau lger de demi-saison.

La jeune fille en uniforme de gymnasiste s'tira, leva la tte vers le
ciel, aspira une bouffe d'air pur comme un verre d'eau frache et,
riant, dit:

--Quel scandale, Olga, il fait grand jour!

--Depuis longtemps, je voulais rentrer, fit celle-ci sur un ton grognon.
Je ne sais pourquoi tu tardais tant... Ou plutt je le sais bien. Et il
faut que je sois  dix heures au bureau! J'aurai une scne de ce tyran
de Ptrof. Et puis j'ai bu trop de Champagne...

La gymnasiste la regarda avec piti, haussa l'paule gauche d'un geste
qui lui tait familier, et ne rpondit pas. Elle allait  pas rapides,
d'une dmarche lgre et heureuse, faisant claquer sur l'asphalte du
trottoir les talons trop hauts de ses souliers dcouverts, la tte
libre, regardant autour de soi, toute  la joie de trouver au sortir
d'une pice pleine de fume la clart inattendue d'une aube printanire.
Elles traversrent en diagonale la vaste place de la cathdrale et se
sparrent aprs avoir pris rendez-vous pour le soir.

La gymnasiste suivit une rue  gauche de la cathdrale. Soudain elle
entendit derrire elle un bruit de pas prcipits et se retourna. Un
grand tudiant en uniforme, la pioche et le pic brods en or sur le
galon de la casquette, courait pour la rejoindre.

Elle s'arrta. Son visage prit une expression de duret, ses longs
sourcils se froncrent, et l'tudiant qui avait les yeux fixs sur elle
se troubla aussitt. Avec une extrme nervosit, il dit:

--Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna... j'ai attendu que vous fussiez
seule... Je ne pouvais vous quitter ainsi... Aprs ce qui s'est pass...

D'une voie sche, elle l'interrompit:

--Que s'est-il pass, je vous prie?

Le dsarroi du jeune homme atteignit  son comble.

--Je ne sais, balbutia-t-il, je ne sais comment vous dire... Il me
semblait... Vous m'en voulez, n'est-ce pas? Je suis au dsespoir...
J'aime mieux le savoir tout de suite... On ne peut vivre ainsi,
conclut-il, tout  fait dcontenanc.

--Je ne vous en veux de rien, rpondit nettement Ariane Nicolaevna.
Sachez-le une fois pour toutes: je ne me repens jamais de ce que j'ai
fait. Mais souvenez-vous aussi que je vous ai interdit de m'aborder dans
la rue... Je suis surprise que vous l'ayez oubli.

Sous le regard glac de la jeune fille, il hsita un instant, puis,
tournant sur ses talons, s'loigna sans mot dire.

Quelques minutes plus tard, Ariane Nicolaevna arrivait devant une grande
maison en bois. Des boutiques en occupaient le rez-de-chausse. Elle
monta au premier et unique tage, tira une clef de son sac  main et
avec prcaution ouvrit la porte.

Le silence de l'appartement n'tait troubl que par le tic-tac d'une
grande pendule accroche au mur de la salle  manger. Sur la pointe des
pieds, la jeune fille traversa un long couloir et poussa la porte d'une
chambre o sur un lit troit dormait, bouche ouverte, une jeune femme de
chambre  demi habille.

--Pacha, Pacha, dit-elle.

La servante, rveille en sursaut, voulut se lever.

--Tu m'appelleras  neuf heures, fit Ariane en la repoussant sur le lit,
 neuf heures, tu m'entends. J'ai un examen ce matin.

--Bien, bien, Ariane Nicolaevna, je n'oublierai pas... Mais il fait
grand jour. Comme vous rentrez tard! Pour l'amour de Dieu, je vous prie,
prenez soin de vous. Laissez que je vienne vous dshabiller,
ajouta-t-elle en faisant encore un effort pour se lever.

--Non, Pacha, ne te drange pas. Dors encore un peu. Grce  Dieu, je
sais m'habiller et me dshabiller seule. C'est ncessaire dans la vie
que je mne, jeta-t-elle en riant.

Quelques instants aprs, tout reposait dans la grande maison de la
Dvoranskaia.

                   *       *       *       *       *

 dix heures du matin, ce mme jour, dans le gymnase clbre dirig par
Mme Znamenskaia, le professeur d'histoire, Paul Paulovitch, assist de
deux autres professeurs, faisait passer l'examen de sortie  ses lves.

Dans la vaste pice, claire et nue, aux larges fentres, une vingtaine
de jeunes filles taient runies. C'tait, entre elles, des bribes de
conversation  voix basse, des remarques chuchotes, de brves phrases
changes avec fivre. Des yeux vifs brillaient dans des visages ples;
quelques lves feuilletaient avec hte le manuel d'histoire; d'autres
suivaient avec passion ce qui se passait sur l'estrade.

L'interrogatoire durait cinq minutes sur un sujet tir au hasard et,
pendant ce temps, l'lve qui devait passer l'examen  la suite
rflchissait, assise  une petite table voisine. Ariane Nicolaevna
attendait son tour et froissait entre ses doigts le billet qu'elle
venait de prendre devant Paul Paulovitch.

Deux heures de sommeil avaient suffi  rendre  son teint une fracheur
quasi enfantine. Ses yeux gris clair, plutt petits, s'abritaient sous
de longues arcades sourcilires qui se rejoignaient presque  la
naissance du nez, lequel tait droit, net et rgulier. La bouche
dlicatement dessine tait ferme. Ariane ne s'absorbait pas dans la
mditation du sujet sur lequel elle allait tre interroge, mais
coutait l'lve qui, debout devant les examinateurs, ne donnait que des
rponses embarrasses. Les yeux gris sous les sourcils noirs ptillaient
et il tait visible qu'Ariane faisait effort pour ne pas voler au
secours de sa camarade.

                   *       *       *       *       *

Une surveillante assise  l'cart tira sa montre et sortit. Deux minutes
plus tard, elle rentrait escortant Madame la Directrice. Les
examinateurs s'empressrent, offrant leur sige. Mme Znamenskaia d'un
geste les remercia et prit, un peu en arrire, la chaise de la
surveillante.

Dans la salle, un murmure avait couru de bouche  bouche. Les jeunes
filles  voix basse se communiquaient leurs impressions.

--Une fois de plus, la voil.

--Elle est toujours prsente quand Ariane est interroge.

--C'est un scandale, elle la protge.

Cependant,  peine la directrice tait-elle assise, Paul Paulovitch
frappa timidement quelques petits coups sur la table et dit  l'lve:

--Je vous remercie.

La jeune fille descendit de l'estrade, regagna sa place, et sa figure
rougissante disparut dans son mouchoir.

D'une voix hsitante, le professeur appela:

--Kousnetzova.

Ariane s'approcha.

Les yeux baisss, le professeur demanda:

--Quel est votre sujet?

--Monseigneur Novgorod la Grande.

Et, sans attendre qu'on l'interroget, Ariane commena son expos. Elle
parlait avec une justesse d'expression qui tonnait. La question la plus
embrouille devenait claire lorsqu'elle la traitait; le sujet le plus
confus semblait facile. Elle classait chaque chose suivant son
importance relative et, sans se perdre dans les dtails, traait un
tableau lumineux o chaque fait s'ordonnait  son plan.

Les examinateurs prenaient  l'entendre le plaisir qu'on a  couter un
grand artiste dans un concert. Paul Paulovitch maintenant ne la quittait
pas des yeux, et sur la figure impassible de la directrice on lisait
l'intrt avec lequel elle suivait la parole souple et prcise d'Ariane
Nicolaevna. Dans la salle, tous les visages taient tourns vers
l'estrade.

--C'est cinq avec une croix, disait l'une.

--Le prix d'excellence et la mdaille d'or, murmurait une autre.

--Regarde Paul Paulovitch, chuchotait une troisime. C'est clair. Il
l'adore.

--Il y a longtemps que je le sais, rpondit une jeune fille ple et
srieuse.

Les cinq minutes coules, Paul Paulovitch interrompit Ariane
Nicolaevna.

--Cela suffit, Kousnetzova, nous vous remercions.

La jeune fille descendit de l'estrade. Un des examinateurs se pencha
vers son collgue:

--C'est une enfant de gnie, fit-il  voix basse.

                   *       *       *       *       *

Une heure plus tard, l'examen tait termin. Tandis que les lves
quittaient la salle, Ariane Nicolaevna restait  causer avec la
directrice. Leur entretien se prolongea. Elles taient seules
maintenant. Enfin, dans un mouvement de tendresse qui stupfia la jeune
fille, Mme Znamenskaia se pencha vers elle, l'embrassa et lui dit:

--O que vous soyez, Ariane, n'oubliez pas que je suis votre amie.

Puis elle la quitta.

                   *       *       *       *       *

Dans le vestibule deux jeunes filles attendaient Ariane Nicolaevna.
Elles chuchotaient avec de petits rires vite touffs. L'une d'elles
tait grande, maigre, ple, avait les yeux brillants et des mouvements
saccads. L'autre tait laide, l'oeil petit, le nez pat, mais coquette
et trmoussante. Elles avaient l'une et l'autre assez mauvaise
rputation; on leur voyait parfois des bijoux dont l'origine paraissait
suspecte, car elles appartenaient  des familles de la petite
bourgeoisie sans fortune. Elles accostrent Ariane, et, tout en
marchant, la caressaient, la flicitaient, lui adressaient mille
compliments.

--coutez, Ariane, dit la plus grande, ne voulez-vous pas venir souper
avec nous ce soir? Nous avons une partie arrange... C'est dans la
nouvelle maison de campagne que Popof vient d'acheter (ce Popof tait le
plus riche marchand de la ville, homme d'ge mr et d'aspect assez
repoussant)... Il l'a arrange d'une faon fort originale. Imaginez-vous
qu'il n'y a pas un sige dans la maison. Rien que des divans. Il faut
voir cela, je vous assure.

La petite intervint, trs excite.

--Il y a des musiciens qu'il cache dans une pice voisine: on les entend
et ils restent invisibles. Et puis il a une invention tout  fait
originale. On est clair par des bouts de bougies qui s'teignent peu 
peu, l'un aprs l'autre.

Ariane demanda:

--Et qui est-ce qui soupe sur ces divans? Je ne me vois pas  ct de
Popof.

--Des amis  lui, trs charmants. Du reste, pourquoi ne voulez-vous pas
aller chez Popof? Il est amoureux fou de vous, ma chre; il ne rve et
ne parle que d'Ariane Nicolaevna. Il faut nous accompagner, absolument.

--Grand merci, dit Ariane. Popof est horrible.

--Mais quel esprit! Et puis, entendez-le chanter... Il est tourdissant,
vous ne le reconnatriez pas.

--Il chantera sans moi, rpondit Ariane qui s'arrta, car je ne verrai
ni sa maison de campagne, ni ses divans, ni ses bouts de bougies, pas
plus ce soir que demain. Dites-le-lui de ma part.

--Mais il va mourir de dsespoir.

--La vodka le consolera.

Elle quitta les jeunes filles qui continurent leur chemin, trs agites
par ce refus et causant avec animation entre elles.

La plus grande dit:

--Elle se fait prier, c'est ridicule.

Et la petite:

--Popof ne sera pas content.

                   *       *       *       *       *

Ariane entra dans un jardin assez exigu, qui n'tait plutt qu'une alle
d'arbres et de rosiers, le long de la rue. Fivreux, s'y promenait Paul
Paulovitch. C'tait un tre doux, inoffensif, rveur et gnreux,
effray de toutes choses et surtout d'tre en tte  tte avec Ariane
Nicolaevna, bien que deux ou trois fois par semaine, ils se
retrouvassent dans ce petit jardin aprs les cours. Mais  chaque fois
Paul Paulovitch tait paralys par une motion qui lui laissait  peine
la facult de parler. Ce jour-l Ariane, au sortir de la brve
conversation avec ses deux compagnes, paraissait irritable, ce qui ne
fit qu'ajouter au dsarroi du professeur. Il eut pourtant l'audace de
lui proposer de s'asseoir sur un banc  l'cart. Elle refusa, elle tait
dj trs en retard et arriverait  la maison le djeuner fini.

Il l'accompagna, la complimentant sur son examen, rptant
l'apprciation flatteuse d'un des examinateurs: Enfant de gnie.

Ariane, dont la tte lgre oscillait lgrement sur son cou mince, se
redressa et murmura:

--Enfant! quel impertinent! J'ai dix-sept ans.

Puis elle retomba dans le silence. Gn, le professeur finit par se
taire aussi. Ils allaient rapidement par des rues peu animes. La
chaleur tait forte dj, pour la premire fois de l'anne, et annonait
l't brlant du sud.

Ils arrivrent ainsi  la Dvoranskaia devant la maison o habitait
Ariane Nicolaevna. Paul Paulovitch tait ple plus qu' l'ordinaire; il
fit un effort et commena une phrase.

Ariane l'interrompit:

--Savez-vous  quoi je pense, Paul Paulovitch? J'ai l'air proccup,
mais je suis heureuse  un point incroyable. Devinez-vous pourquoi?...
Non?... Eh bien, je vais vous le dire. Je ne pense qu' une chose...
Dans quelques minutes, je serai dans ma chambre. Je trouverai sur mon
divan une belle robe blanche, garnie de broderies d'Irlande, et
dcollete. Et Pacha--vous connaissez Pacha? elle m'adore, tout ce que
je fais est bien  ses yeux--Pacha aura rang avec la robe des bas de
soie blancs, et, prs du divan, des souliers blancs dcouverts. Alors,
Paul Paulovitch, je me dshabillerai des pieds  la tte: je jetterai 
terre cet affreux uniforme de gymnase, cette robe brune que je n'ai pas
quitte depuis trois ans. Je danserai dessus; je la pitinerai;
j'embrasserai Pacha... Je ne pense qu' cela. Je suis libre, libre!
Rjouissez-vous avec moi.

Elle lui tendit les deux mains. Paul Paulovitch l'coutait et sa figure
montrait le combat de sentiments divers. La joie de la jeune fille, sa
voix seule le grisaient; et pourtant il sentait en lui une sourde
tristesse.

Dj Ariane l'avait quitt et gravissait le perron. Sur la porte, elle
se retourna:

--Si vous n'avez rien de mieux  faire, venez souper ce soir au jardin
Alexandre.

Elle disparut. Paul Paulovitch restait immobile sur le trottoir.




 II. TANTE VARVARA


Dans la grande salle  manger, au moment o Ariane entra, quelques
personnes taient assises  une longue table que prsidait tante
Varvara. C'tait une femme d'une quarantaine d'annes, au visage
asymtrique, dans lequel on ne voyait tout d'abord que deux grands yeux
noirs, fort beaux, qui suffisaient,  eux seuls,  justifier l'opinion
courante dans la ville: Varvara Petrovna est une femme sduisante.
Elle tait coiffe avec coquetterie. Une raie sur le ct partageait ses
cheveux bruns lgrement onduls. Sa bouche tait aussi bien dessine
que celle de sa nice, mais les dents taient mdiocres. Varvara
Petrovna qui le savait s'arrangeait pour sourire de ses lvres fermes
et de ses yeux bruns qui s'clairaient. Elle est irrsistible,
disaient alors ses familiers. Elle tait reste mince. Quand tante
Varvara passe dans la rue, racontait Ariane, les gens qui la suivent
croient avoir devant eux une jeune fille. Elle s'habillait, mme chez
elle, sans le moindre laisser-aller, chose rare en Russie. Elle se
chaussait avec lgance; ses mains taient soignes, son linge fin, et,
au dehors, elle portait immuablement un costume tailleur d'toffe noire,
oeuvre d'un bon couturier de Moscou.

La vie de Varvara Petrovna tait un sujet d'intrt inpuisable pour les
habitants de la ville. De son pass, on se rappelait qu'elle avait
quitt sa famille  la suite d'incidents rests obscurs pour faire ses
tudes de mdecine en Suisse, puis qu'elle tait revenue en Russie comme
mdecin de zemstvo au bourg d'Ivanovo dans notre gouvernement.

 ce moment, on s'occupait chez nous de sa soeur plus jeune et fort
belle, Vra, dont le clbre romancier Kovalski qui passait l'hiver dans
la ville tait perdment pris. Alors qu'on attendait l'annonce du
mariage de la jeune fille avec l'crivain, celui-ci gagna brusquement la
Crime, et celle-l Ivanovo. Elle se cacha chez sa soeur. Personne ne la
vit pendant six mois. Puis elle partit pour Paris o un an plus tard
elle pousa un ingnieur, Nicolas Kousnetzof, que ses affaires
appelaient souvent en France.

Peu aprs son dpart d'Ivanovo, on dcouvrit que la maison de Varvara
abritait un hte de plus, un bb dont Varvara disait qu'il tait
l'enfant dlicat d'une amie  elle confi. Cette petite fille n'avait
pas t baptise  l'glise du village et, lorsqu'elle eut dix-huit
mois, Varvara l'emmena  l'tranger o elle sjourna quelque temps
auprs de sa soeur Vra, marie.

Elle en revint seule.  ce moment, il arriva dans la vie de Varvara un
vnement qui en modifia le cours. Elle se trouva appele une nuit
auprs d'un des plus grands propritaires de Russie, le prince Y... qui,
par hasard, passait un mois dans un bien voisin. Elle lui sauva la vie.
Le prince se l'attacha, l'emmena en Europe et la garda prs de lui
jusqu' sa mort qui survint sept ans plus tard. Varvara Petrovna regagna
alors son pays natal, avec une fortune de cent mille roubles, une
pension de dix mille roubles, et riche enfin de mainte exprience faite
au cours de la vie brillante qu'elle avait mene en Occident. Elle
acheta une maison  la Dvoranskaia.

Il semblait qu'elle n'et jamais quitt la Russie. Elle possdait, comme
si elle l'et toujours pratiqu, l'art de passer le temps  ne rien
faire, et trouvait les journes trop courtes sans avoir de quoi les
remplir. Elle ne sortait gure de la ville;  peine rsidait-elle un
mois d't dans une petite proprit qu'elle avait acquise sur les bords
du Don, pour avoir du lait, des oeufs et des lgumes frais. Pendant les
annes de servitude auprs du prince, elle avait puis jusqu'au dgot
le dsir de voyager, si tenace chez les Russes. Elle regardait sa vie
passe comme on regarde un dcor de thtre, peut-tre admirable, mais
dans lequel on ne songe pas  organiser son existence. On y reste
quelques instants sous les feux d'une lumire artificielle et devant les
yeux de mille spectateurs; puis, aprs la reprsentation, on rentre chez
soi et on ferme sa porte.

C'est ce que fit Varvara Petrovna, mais elle entre-billa la porte pour
les amis assez nombreux, il est vrai, qu'elle eut bientt dans la ville.
Elle y tait installe depuis cinq ans, quand sa soeur Vra Kousnetzova
mourut de la poitrine  San-Remo. Elle y tait seule avec sa fille
Ariane. Kousnetzof accourut de Ptersbourg, ramena sa fille en Russie
et, ne sachant qu'en faire, proposa  sa belle-soeur de la prendre chez
elle.

Lorsque cette nouvelle arriva  la maison de la Dvoranskaia, les
familiers de Varvara, parlant entre eux, dcidrent sans hsitation
qu'elle refuserait. Comment accepterait-elle de se charger, libre comme
elle tait, de l'ducation d'une enfant qu'elle connaissait  peine? Les
amis de Varvara se trompaient;  peine eut-elle reu la lettre de son
beau-frre que, sans prendre le temps de rflchir, elle tlgraphia 
Ptersbourg qu'on lui envoyt sa nice.

Quand Ariane s'installa chez sa tante, c'tait une fillette de quatorze
ans et demi, qui, de corps et d'esprit, passait son ge. Elle tait
mince extrmement, mais dj forme, les bras pleins et la figure
srieuse; le regard direct avait quelque chose d'agressif.

-- qui diable ressembles-tu? lui dit Varvara Petrovna. Tu as la bouche
de notre famille, mais tu ne seras pas aussi belle que ta mre. Et d'o
te vient cette faon de regarder les gens?  qui as-tu pris ces yeux?
Pas  ton pre, en tout cas; il est mou et blond. Tu n'as pas un trait
de commun avec lui... Du reste, je te flicite, car tu sais ce que j'en
pense...

Telle tait la faon de parler de Varvara Petrovna. Les yeux de la jeune
fille s'illuminrent, mais elle ne rpondit pas.

--Enfin tu me plais. J'avais peur que tu ne fusses reste une gamine;
mais je vois que tu es une jeune fille. Nous pourrons causer librement.

La prsence de cette enfant n'amena, en effet, aucun changement dans
l'existence de Varvara Petrovna. Celle-ci considra ds le premier jour,
malgr la disparit des ges, Ariane comme une amie plutt que comme une
nice dont elle devait assurer l'ducation.

Varvara,  peine loigne de sa famille, avait pris l'habitude et le
got de la libert et avait jug qu'elle pouvait disposer d'elle-mme 
son gr. Puisque la nature a attach au commerce des sexes un secret et
vif plaisir, pourquoi s'en priver? Dans son intelligence raisonneuse
d'tudiante, elle ne trouvait aucune raison de se refuser des joies si
saines. Elle avait eu des amants  l'Universit; de retour au pays, elle
en avait trouv mme  Ivanovo. Pendant ses voyages  l'tranger avec le
prince, elle avait eu mainte occasion de faire des tudes comparatives
sur les mrites des Occidentaux et, revenue  la ville natale, elle
continuait  vivre selon ses gots. Elle comprenait mal que l'on
attacht au don de soi l'importance que tant de personnes exaltes lui
prtent. En un mot, elle regardait l'amour  la faon des hommes. Elle
prenait un amant quand l'envie lui en venait et le quittait lorsqu'elle
en trouvait un autre plus  sa fantaisie. Elle n'imaginait ni que l'on
s'unt dans des transports de passion, ni que l'on se spart dans les
larmes.  ses yeux, l'amour n'tait pas une maladie; une rupture
n'entranait pas un drame. Elle agissait avec tant de naturel que ses
amants ne concevaient pas qu'ils eussent le droit de lui demander plus
qu'elle ne leur donnait. Elle ne les quittait du reste pas, et les
rapports d'amiti succdaient, sans clat et sans secousses,  ceux plus
intimes de l'amour.  l'occasion, elle ne se refusait pas aux revenez-y.
Dans les premires annes de son installation, elle fut oblige d'aller
 plusieurs reprises  Ptersbourg et  Moscou. Elle y avait des amis
anciens et descendait chez eux. Au retour, elle racontait son voyage et
le plaisir qu'elle en avait eu, sans que l'amant en titre s'en
formalist.

Comme on voit, Varvara Petrovna tait une femme saine et bien
quilibre. Ses sens auxquels elle ne refusait rien ne l'entranaient
qu' mi-chemin des passions. Elle leur laissait la bride sur le cou; ils
ne s'emportaient pas.

Sa morale de l'amour, car elle en avait une, tait commande par deux
principes. Elle restait fidle  son amant jusqu'au jour o un homme
nouveau l'attirait. Elle s'en confessait aussitt, car elle n'et pas
compris le partage. Elle tait la femme d'un seul homme; seulement elle
le changeait souvent. Aussi n'avait-elle jamais tromp personne. Pour
tromper un homme, il faut l'aimer, lui tre attache par des liens
sentimentaux. Or Varvara n'avait vu jusqu'alors dans ses amants que des
amis d'un sexe complmentaire et les rapports qu'elle tablissait entre
eux et elle taient prcisment dfinis. Elle se flattait volontiers
d'avoir ainsi remis l'amour  la place exacte qu'il doit occuper. Il ne
montait pas plus haut qu' mi-corps.

--Vois-tu, ma chre, disait-elle  Ariane Nicolaevna (celle-ci n'avait
gure que quinze ans et demi), l'amour est une chose dlicieuse, si on
sait l'accepter tel qu'il est. Mais le romanesque est  la source de
tous les maux... Du reste je ne crois pas que tu sois menace de cette
dangereuse folie. Tu as une bonne tte sur tes paules et tu ne
t'gareras gure.

La jeune fille souriait de ce sourire ferm qui tait le sien et qui ne
laissait rien deviner de sa pense.

Le second principe de Varvara Petrovna tait que l'argent ne doit pas
tre ml  l'amour. La morale de beaucoup de femmes russes est sur ce
point celle de Varvara. O l'argent ne joue aucun rle, tout est bien
et, quoi qu'on fasse, si l'on est dsintresse, on reste une honnte
femme.  l'argent commence l'immoralit. Aussi, alors que, jeune fille,
elle avait  peine de quoi vivre  Genve, Varvara n'aurait pas accept
un dner ou un billet de tramway de son amant, ft-il riche. Elle y
mettait, comme tant de ses compatriotes, un peu d'affectation.

Quand Ariane arriva de Ptersbourg, l'ami de Varvara tait un avocat
clbre d'une ville voisine qui venait deux fois par semaine au
chef-lieu de la province pour ses affaires. Il logeait alors chez
Varvara o il avait sa chambre. Puis Ariane avait vu un ingnieur lui
succder. Extrieurement, tout se passait avec convenance. Mais Varvara
Petrovna ne manquait jamais de raconter  sa nice devenue sa confidente
les mrites, les dfauts et les particularits de ses amants.

--Je te rends un grand service, disait-elle parfois. Tu ne te mettras
pas en tte des ides folles. Tu verras les choses sous leur vrai jour
et plus tard tu me remercieras.

Mais, depuis un an, un changement s'tait produit dans la vie de
Varvara.  pass quarante ans, elle s'tait prise d'un docteur dont la
beaut faisait des ravages dans la ville. Au dbut, Varvara avait
accept Vladimir Ivanovitch comme elle en avait pris tant d'autres.
L'ingnieur avait t congdi sans autre forme de procs et Vladimir
Ivanovitch lui avait succd. Les six premiers mois furent enchanteurs,
mais  ce moment-l Varvara s'aperut de la naissance en elle d'un
sentiment qu'elle ignorait. Elle aimait. Cette dcouverte la plongea 
la fois dans le dsespoir et dans le ravissement. Il lui semblait
qu'elle faisait banqueroute  toute sa vie. Elle ne se reconnaissait
plus elle-mme. Comme un homme qui tombe dans un marais et sent le
terrain manquer sous ses pieds, elle ne savait o se raccrocher. Et en
mme temps, une flicit inconnue la possdait; un flot de joie montait
en elle. Elle rvait comme une amoureuse de dix-sept ans.

                   *       *       *       *       *

--Ah! disait-elle  Ariane, je ne savais pas ce qu'tait le bonheur.
J'ai eu dix-huit amants, que dis-je des amants? c'tait des amis, rien
de plus. Et voici, j'arrive  quarante ans et je rencontre Vladimir!...
Dire qu'il vivait  ct de moi, et que je ne le connaissais pas... Je
ne puis me le pardonner. Ah! si tu savais ce qu'est cet homme!...

Elle n'en finissait pas. La jeune fille l'coutait en silence, souriant
encore, mais cette fois-ci ses dents mordillaient sa lvre infrieure.

Ayant connu l'amour, Varvara en sentit bientt les orages. Elle crut
s'apercevoir que Vladimir Ivanovitch n'avait plus pour elle les mmes
sentiments qu'au dbut.

Sans doute, il la voyait chaque jour, mais il venait  des heures qui
n'taient pas les siennes nagure, lors du dner par exemple, ou pour le
th, le soir. Parfois mme, il arrivait vers six heures, au moment o
Varvara faisait sa promenade quotidienne. Il ne s'attardait plus, comme
il lui tait coutumier de le faire au dbut de leur liaison. Il passait
rarement la soire dans le petit salon attenant  la chambre de Varvara.
Elle avait de la peine  l'y faire entrer. Il prfrait s'asseoir dans
la salle  manger o il y avait toujours, en plus d'Ariane, son amie
plus ge, Olga Dimitrievna, qui prenait depuis longtemps ses repas chez
Varvara, et quelques familiers de la maison.

Il n'tait pas en peine de trouver des excuses: sa femme tait revenue
de la campagne; ou elle tait souffrante; il avait des malades 
visiter; ou la migraine, etc.

Varvara Petrovna se dsolait. Cette femme qui s'tait fait un point
d'honneur de ne jamais rien demander, s'abaissait  implorer des
rendez-vous, voire quelques minutes de prsence de plus, et cela mme
devant sa nice et ses amis.

Varvara tait torture de jalousie. Vladimir devait avoir une nouvelle
matresse. Elle se mit  le surveiller. Elle l'examinait avec attention,
rflchissait. Elle observait ses regards, notait l'intonation de ses
paroles. Elle qui jamais n'tait sortie le matin, set mit  courir la
ville, passant cent fois par jour devant la maison de son amant. Elle
alla jusqu' le suivre en voiture. Mais allez savoir ce que fait un
mdecin  la mode!

Elle avait perdu sa gat et son insouciance de femme heureuse  qui
tout russit et qui n'a qu' se laisser vivre.

                   *       *       *       *       *

Ce jour-l, lorsque Ariane revint de son dernier examen, Varvara tait
encore  table avec quelques amis bien que le djeuner ft depuis
longtemps termin.

--Ton examen s'est bien pass?

Avant que la jeune fille et rpondu, la porte s'ouvrit et Vladimir
Ivanovitch parut. Il semblait qu'il et guett Ariane pour se prcipiter
sur ses pas. C'tait un homme toujours courant et agit, proche de la
cinquantaine, la figure rase et les cheveux grisonnants. Il avait les
dents les plus belles du monde et les yeux les plus vifs sous des
sourcils hrisss de longs poils noirs. Une extrme assurance se
traduisait dans ses moindres gestes. Varvara se leva brusquement et lui
tendit la main.

--Comme vous tardez! dit-elle.

Vladimir Ivanovitch baisa la main de Varvara et, la quittant aussitt,
se prcipita vers Ariane qui n'avait pas boug.

--Je suis venu tout exprs pour vous fliciter, Ariane Nicolaevna; j'ai
appris par ma fille que vous aviez eu un triomphe. Je n'en doutais pas,
du reste.

Il serrait la main d'Ariane dans les deux siennes. Elle la retira
brusquement. Varvara avait not ce geste.

--Asseyez-vous, Vladimir Ivanovitch, dit-elle, je vous donnerai du caf.

--Non, je n'ai pas le temps. J'ai mille courses  faire.

--Vous boirez une tasse de caf, je ne vous laisse pas partir. Et puis,
peut-tre sortirai-je avec vous pour prendre l'air. C'est le premier
jour d't. Que fais-tu, Ariane?

--Je reste ici jusqu' sept heures, rpondit la jeune fille. Nicolas
vient me prendre en voiture. Je vais dormir un peu, je suis fatigue.

--Ah, j'oubliais, dit Varvara, il y a une lettre pour toi de ton pre,
dans ta chambre.

Ariane frona ses longs sourcils. Ds que le nom de son pre tait
prononc, sa figure s'assombrissait.

Quelques minutes plus tard, il ne restait personne dans la salle 
manger.




 III. LA LETTRE


Lorsque Ariane entra dans sa chambre, elle vit la lettre de son pre au
milieu de la table et reconnut son criture applique. La lettre tait
recommande. Elle haussa les paules.

Avant de la lire, elle se dshabilla des pieds  la tte et jeta sur une
chaise la robe brune d'uniforme. Elle dfit ses cheveux chtains qui
taient longs et fournis, elle passa un peignoir lger, prit la lettre
et s'tendit, les pieds nus, sur le divan.

La lettre commenait ainsi:

Ma chre fille, en rponse  ta lettre du 10 de ce mois (cette formule
d'affaires amena une grimace sur son frais visage), je te fais savoir
mes projets. Il ne me convient pas que tu entres  l'Universit. Nous
avons, sans toi, assez de femmes dclasses en Russie. Tu es
intelligente, tu emploieras ton intelligence dans ton mnage,  lever
tes enfants. J'espre que tu te marieras prochainement. Notre ami,
Pierre Borissovitch, dont tu te souviens sans doute, a gard de toi le
meilleur souvenir et son dsir le plus vif est de t'pouser. Comme tu le
sais, c'est un garon srieux, qui pourra t'assurer la vie la plus
agrable. Il a, en outre, une position de premier ordre dans les
affaires, et je puis rpondre de lui comme de moi. Je vais pour un mois
aux eaux du Caucase. Quand je rentrerai  Ptersbourg en septembre, je
compte sur toi. Nous passerons l'automne  Pavlovsk o Pierre
Borissovitch a une charmante villa....

Il y en avait quatre pages sur ce ton.

La jeune fille ne put lire plus loin. Elle froissa la lettre dans ses
mains.

--Quel dgot! fit-elle.

Et elle la jeta dans un coin de la chambre.

Puis elle ferma les yeux et resta  rvasser quelques instants. Elle se
revit petite fille de huit ans sur les genoux de son parrain, le prince
Viaminski. Quel homme curieux! Comme il l'aimait! Il semblait ne vivre
que pour elle! Quand elle allait le voir, il lui donnait alternativement
de belles pices d'or toutes neuves et des bonbons au chocolat, exquis.
Les chocolats, elle les mangeait aussitt; les pices, elle les cachait
dans son cartable d'colire, car sa mre n'aurait pas permis qu'elle
les acceptt. Elle portait ainsi sur elle, quand elle se rendait au
cours, vingt ou trente pices sonnantes qui, mme enveloppes une  une
dans du papier de soie, tintaient sourdement  chaque pas qu'elle
faisait. Ce parrain, elle l'avait su depuis, avait demand de l'adopter.
Il voulait la faire lever  son got et l'avoir toujours prs de lui...
Il avait des mains trs blanches, trs froides; elle frissonnait quand
il caressait ses bras ou ses joues... Tout se brouilla devant elle.

Dans la chambre silencieuse, le store jaune descendu devant la fentre
s'illuminait et devenait d'or sous les rayons du soleil baissant.

Elle rva encore... Le prince tait prs d'elle. Elle dormait, mais elle
le voyait  travers ses paupires fermes. Il la regardait avec tant
d'intensit qu'elle en tait oppresse. Et soudain--comment cela se
fit-il?--elle sentit la main froide de son parrain sur le bas de sa
jambe...

Elle ouvrit les yeux et vit Vladimir Ivanovitch assis sur le divan o
elle tait couche. Il avait une main appuye sur sa cheville nue et
regardait la jeune fille sans bouger. Ds qu'il s'aperut qu'elle tait
rveille, il se pencha vers elle:

--Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, pardonnez-moi... J'avais frapp 
votre porte et, comme personne ne rpondait, je suis entr... Je suis
ici depuis un moment dj...

Elle ne le laissa pas achever.

--Vous avez les mains froides, dit-elle, comme celles de mon parrain.
C'est une horreur! Vous allez lcher ma cheville tout de suite...

Tout en parlant, elle refermait son peignoir entre-bill, sans quitter
des yeux Vladimir Ivanovitch. Elle s'tait exprime sur un ton qui
n'admettait pas la contradiction et le docteur retira sa main.

--Et puis, levez-vous tout de suite.

Il y avait dans la voix de cette frle jeune fille un tel accent
d'autorit que Vladimir Ivanovitch se leva.

Sans se presser, Ariane se redressa, quitta le divan, glissa ses pieds
dans des mules, se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et dit avec une
assurance tranquille:

--Maintenant, allez-vous-en! Croyez moi, cela vaut mieux... Je ne savais
pas que c'tait pour moi que vous veniez dans cette maison.

Le docteur lui prit la main, l'attira  lui, et, son visage tout prs du
sien, il murmura  demi-voix:

--Pensez de moi ce que vous voudrez... La vrit est que je ne puis
vivre sans vous voir... Il faut que je vous parle... Venez chez moi un
jour.

--Et vous inviterez votre fille, qui a mon ge,  assister 
l'entretien, jeta Ariane d'un ton de dfi.

Vladimir Ivanovitch resta interdit, mais il se reprit:

--Je suis toujours seul  sept heures, dans le pavillon o j'ai mes
consultations... Je vous attends.

--Tiens, c'est vrai, vous tes mdecin... Du train dont vont les choses
cela peut tre utile. Je penserai  vous, si c'est ncessaire, Vladimir
Ivanovitch.

Il eut un mouvement de recul; ses yeux brillrent, mais sans rpondre,
il sortit.

                   *       *       *       *       *

Un instant plus tard, comme elle s'habillait, trois coups discrets
furent frapps  la porte qui s'ouvrit pour laisser entrer Olga
Dimitrievna.

Elle avait longtemps habit avec Varvara Petrovna, mais, depuis qu'elle
avait une place  la municipalit, l'avait quitte pour louer, par amour
de l'indpendance, une petite chambre o elle couchait. Mais elle tait
chaque jour chez Varvara Petrovna o elle dnait et passait la soire
avec Ariane Nicolaevna. Elle tait fort attache  cette dernire.
Celle-ci la payait-elle de retour, cela est assez obscur. En tout cas,
les deux jeunes filles ne se quittaient gure et vivaient sur un pied de
mutuelles confidences, bien qu'Olga et cinq ans de plus que son amie.
Il faut signaler ce trait de caractre d'Ariane qui, par on ne sait
quelle sret de soi, s'galait aux personnes plus ges qu'elle dans
l'intimit de qui elle vivait. On en a dj eu un singulier exemple dans
les rapports d'Ariane et de sa tante. Olga ne cachait rien de sa vie
secrte  Ariane. Et cette fille blonde et expansive tait certaine
qu'elle connaissait tout de son amie. Mais si un observateur de
sang-froid avait assist aux vives conversations des deux jeunes filles,
il aurait not certaine faon qu'avait parfois Ariane de regarder sa
confidente et en aurait cherch l'explication. La liaison troite entre
Ariane et Olga n'tait pas sans rapporter quelques bnfices  cette
dernire. Malgr son extrme jeunesse, Ariane avait su runir autour
d'elle une cour d'adorateurs empresss  exaucer ses moindres
fantaisies, et il lui en passait d'tranges par la tte. Pique-niques,
soupers, parties de traneaux et de danses, Olga participait  toutes
les ftes et l'on ne pouvait inviter Ariane sans son amie. Elle jouait
le rle peu flatteur de chaperon, mais s'arrangeait pour en tirer des
avantages qui ne sont gure dans la tradition d'un personnage de second
plan.

Entre dans la chambre, elle regarda Ariane et lui dit, avec un mlange
de dpit et d'admiration:

--Je n'y comprends rien. Tu as soup, tu as bu du champagne, tu as fait
Dieu sait quoi, tu t'es repose deux heures  peine, tu as pass un
examen et te voil frache comme si tu avais dormi toute la nuit.

--Ajoute, ma chre, que j'ai des ennuis, fit Ariane. J'ai enfin reu la
rponse de mon pre. Tout est fini entre lui et moi. Tiens, lis sa
lettre.

Elle tendit le papier froiss  Olga qui lut avec attention.

Lorsque Olga eut termin, elle regarda son amie qui, assise devant une
table de toilette, se coiffait:

--Eh bien?... fit-elle.

--Eh bien, rpondit Ariane, je me passerai de lui. Il n'est pas
difficile de trouver de l'argent dans une ville comme la ntre...

Olga Dimitrievna courut vers elle. Elle tait fort agite....

--Je sais  qui tu penses, dit-elle, mais c'est impossible... Jure-moi
que tu ne le feras pas... Je n'en puis supporter l'ide!... Tu te
perdrais!...

Elle s'tait penche sur son amie, l'avait prise dans ses bras, la
serrait, des larmes lui montaient aux yeux.

--Adresse-toi  ta tante,  Nicolas, au diable, mais pas  qui tu
penses... Promets-moi.

Ariane la repoussa doucement:

--D'abord laisse-moi me coiffer, voil la seule chose importante. Quelle
manie as-tu de tout dramatiser! Et tu pleures maintenant!... Est-ce ton
affaire ou la mienne? Qui en souffrira, toi ou moi? Tu sais parfaitement
qu'avec ma tante, il ne peut tre question d'argent. Elle est comme a.
Qu'y faire?... Nous nous aimons beaucoup; je ne vais pas gter ce qu'il
y a d'excellent entre nous pour une misrable question d'intrt. Non,
laisse-moi arranger cela comme je le veux.

Elle s'tait leve et s'appuya affectueusement sur l'paule d'Olga qui
s'essuyait les yeux:

--Que tu es sotte, ma pauvre! Va mettre pour moi un cierge  l'glise et
ne te fais pas de souci. Je ne me perdrai pas si facilement que tu le
crois. Te souviens-tu de ce qu'tait au moyen ge l'preuve du feu? Il
fallait traverser un brasier flambant sans tre brl. Eh bien, sois
sre que je le franchirai et que les flammes ne me toucheront pas...

Elle marchait de long en large dans la chambre qu'emplissait un silence
grave. Soudain elle s'arrta devant Olga Dimitrievna et, la figure
joyeuse, lui dit:

--Sais-tu qui sort d'ici? Vladimir Ivanovitch, ma chre!...

Et, sur le geste incrdule d'Olga Dimitrievna, elle raconta la surprise
de son rveil et la scne qui l'avait suivie, non sans y mler un
certain nombre de dtails dramatiques ou piquants qui faisaient plus
honneur  son imagination qu' sa vracit.

Olga l'coutait avec une curiosit passionne et, quand le rcit fut
termin, elle soupira et dit:

--Comme il est sduisant!... Lui ici, sur ce divan! Ah! je n'aurais pas
su me dfendre...

Elles causrent longtemps sur ce sujet inpuisable. Pacha les
interrompit en annonant que le dner tait servi.

Avant que le repas ft termin, Ariane se leva et s'excusa auprs de sa
tante:

--Nicolas m'attend en bas, dit-elle.

Puis se retournant vers Olga:

--Je serai de retour  neuf heures et nous irons toutes deux au jardin
Alexandre.




 IV. LE FIANC


Devant la porte de la maison stationnait une petite victoria aux roues
montes sur pneumatiques et attele d'une paire de beaux chevaux noirs,
de la clbre race des trotteurs qu'on lve dans la province. Sur le
trottoir un grand et gros garon, brun, barbu, se promenait tirant 
coups prcipits quelques bouffes de cigarettes qu'il jetait aussitt.
Par moments, il s'arrtait, regardait la vranda du premier tage,
consultait sa montre et reprenait sa promenade. Nicolas Ivanof n'tait
connu dans la ville qu' deux titres: comme amateur de chevaux et comme
fianc unilatral de la fantasque et dj clbre Ariane Nicolaevna.
C'tait un garon singulier et sauvage, qu'on voyait rarement, qui
n'avait pas d'amis et passait la plus grande partie de l'anne dans un
bien distant d'une trentaine de verstes. En ville, il n'avait qu'un
pied--terre de deux chambres dans un appartement bourgeois. Il ne
buvait pas, il ne jouait pas aux cartes, on ne lui connaissait aucune
liaison. Son pre tait mort depuis longtemps; sa mre habitait la
Crime. On disait qu'elle avait l'esprit drang et qu'elle tait garde
dans la clinique d'un mdecin connu.  force de vivre seul, Nicolas
Ivanof tait devenu taciturne et prouvait une relle difficult 
parler. Il cherchait ses mots, se reprenait, se contredisait, s'arrtait
net au milieu d'une phrase et finalement retombait dans le silence qui
lui tait agrable. Il tait de physionomie plutt sympathique, ayant de
grands yeux bleus sous des sourcils et des cheveux brun fonc. Mais le
teint tait ple, la bouche mince et le regard inquiet. Les mres de
famille et les jeunes filles avaient depuis longtemps tch de capter
cette riche proie, car Nicolas Ivanof passait pour avoir prs d'un
million de roubles. Elles en avaient t pour leurs avances.

Un soir, il s'tait laiss entraner au bal annuel que donnait le
gymnase Znamenski.

Ariane tait une des commissaires de la fte et lui avait offert une
fleur  l'arrive. Nicolas avait pris la fleur, avait dvisag la jeune
fille d'une faon gnante et prolonge, tout en balbutiant des
remerciements et, finalement, l'avait suivie pas  pas pendant la
soire. Quand elle dansait, il ne cessait de la contempler avec un
sourire attendri; ou bien, quittant la salle de bal, il se prcipitait
au buffet et avalait plusieurs verres de vin comme pour se donner du
courage. La soire n'tait pas termine que, dans une crise
d'intrpidit hroque, il demandait  Ariane de l'pouser. Ariane--elle
avait seize ans--le regarda des pieds  la tte avec une insolence
extrme, puis lui rit au nez. Mais, le lendemain, il se prsentait avec
des fleurs chez Varvara Petrovna, qui essaya vainement de lui expliquer
que sa nice n'tait pas en ge de se marier. Le surlendemain, il
portait une bague de fianailles avec le nom d'Ariane grav 
l'intrieur et la date du bal. Il annonait  toute la ville que, ds
qu'elle aurait termin ses cours, Ariane Nicolaevna Kousnetzova serait
Mme Nicolas Ivanova. Ds lors, chaque jour, on apportait des fleurs 
Ariane qui finit par accepter comme agrables ces belles fleurs
quotidiennes et les plus rares promenades en voiture qu'elle accordait 
Nicolas Ivanof.

Rien ne peut donner une ide du despotisme capricieux sous lequel cette
gamine de seize ans tenait cette espce de colosse qui avait presque
deux fois son ge. Chose curieuse, ce n'tait pas petit  petit qu'elle
avait pris conscience du pouvoir absolu qu'elle avait sur lui. Ds le
premier jour, elle avait compris en face de qui elle se trouvait et que
Nicolas serait une cire molle entre ses doigts enfantins. Elle rglait
ses visites et leur dure. Nicolas ne venait la voir qu' ses heures.
Dieu garde qu'il et os se prsenter sans permission  la maison de la
Dvoranskaia! Un jour, pour je ne sais quelle raison urgente, il arriva
dans la salle  manger, n'y tant pas attendu. Ariane sans dire un mot
passa dans sa chambre et refusa de le recevoir. Souvent elle l'obligeait
 sjourner une semaine ou deux  la campagne avec dfense d'crire.
Elle l'autorisait parfois  l'accompagner au thtre o elle avait ses
habitudes et dont elle ne manquait presque pas une reprsentation, car
elle raffolait de l'art dramatique, frquentait les acteurs, dclarait
qu'elle deviendrait elle-mme comdienne et que la vie ne valait qu'aux
feux de la rampe. Mme il arrivait qu'au milieu de la soire, elle
passait sur la scne, allait causer dans les loges des artistes, et
oubliait Nicolas qui s'en revenait seul, maugrant et les dents serres.

Une fois elle tenta l'exprience suivante.  dix heures du soir, en
hiver, alors que Nicolas prenait le th dans sa chambre, elle lui dit:

--Nicolas, je sors, j'ai un rendez-vous.

--Je vous accompagnerai, fit-il, o allez-vous?

--Un ami m'attend au coin de la place de la Cathdrale, mais vous ne
devez pas savoir qui.

Il la regarda avec tonnement. Puis, aprs un instant, faisant un effort
sur lui-mme, il dit:

--Bien.

Ils sortirent ensemble et, quand,  la lueur d'un rverbre, elle vit le
jeune homme qu'elle cherchait, elle dit adieu  Nicolas en lui
enjoignant de rentrer aussitt chez lui.

Il faut noter pour la beaut de l'affaire que Nicolas tait
dsesprment jaloux et qu'il trouvait pour croire qu'Ariane avait des
intrigues en ville mille raisons excellentes dont la meilleure tait que
la jeune fille n'en faisait nul mystre et lui en parlait sans cesse.
Elle lui disait par exemple:

--Ah! Nicolas, vous ne savez pas qui est arriv de Moscou? Le fils an
de Maklakof; je crois que j'en suis amoureuse. Il est irrsistible...

Et cent propos pareils au hasard des jours et des nuits.

Le lendemain du jour o elle se fit accompagner par Nicolas au
rendez-vous donn par un autre, Ariane raconta la chose  sa confidente
en pouffant de rire. Quelque habitue que ft celle-ci aux caprices de
son amie, elle ne se tint pas de lui dire:

--Ariane, tu es vraiment mchante.

Ariane s'arrta de rire et rpondit srieusement:

--Eh! sans doute, je suis mchante. Mais pourquoi diable ne serais-je
pas mchante, si cela m'amuse?

La grosse blonde tait stupfaite.

Ariane continua:

--Veux-tu que je te dise une chose que tu ne dcouvriras jamais toute
seule? C'est prcisment parce que je suis mchante que Nicolas m'aime.
Et toi qui es bonne comme du pain, il ne t'aimera jamais.

 cette ide elle se mit  danser dans la chambre, car elle tait, en
outre, fort gamine, avait des accs de folle gat, tirait la langue aux
gens dans la rue, faisait des niches  ses camarades et s'entendait
comme nulle autre  exasprer ses professeurs, sans toutefois jamais
leur donner prise sur elle.

Le plus surprenant est qu'Ariane avait raison. Nicolas Ivanof, enfant
unique et gt de famille riche, qui n'avait jamais rencontr
d'obstacles  ses caprices,  qui personne n'avait jamais rpondu non,
qui n'avait eu que des plaisirs faciles avec des femmes complaisantes,
avait d'abord regard avec stupeur, comme un phnomne incomprhensible,
cette frle jeune fille qui lui parlait sur un ton de commandement. Il
avait obi tout de suite pour la simple raison qu'il ne sentait en lui
aucune force capable de rsister au pouvoir mystrieux qui manait
d'Ariane. Pendant ses longues heures de solitude, il avait tourn et
retourn dans sa tte ce problme trange. Comment acceptait-il
l'esclavage auquel Ariane le condamnait; et surtout pourquoi
agissait-elle ainsi avec lui? La solution cherche lui tait soudain
apparue. Elle ne me soumet  de telles preuves que pour s'assurer de
mon amour. Et si elle multiplie les expriences, c'est que je ne lui
suis pas indiffrent. Si elle ne m'aimait pas, elle me laisserait
tranquille. Si elle me tourmente, elle m'aime... C'est une fille
admirable.

Aussi plus Ariane le faisait-elle souffrir, plus il lui en tait
reconnaissant, plus il s'attachait  elle. Il arrivait  ne pouvoir
concevoir qu'il pt se refuser  obir aux caprices de la jeune fille.
Et plus dure tait l'preuve, plus joyeux tait-il de se vaincre, et de
gagner ainsi l'amour de cette fille sans pareille au monde. Le lendemain
du jour o il l'avait accompagne au rendez-vous d'un rival, il
s'agenouilla devant elle et lui dit:

--Ariane, je vous remercie, vous m'avez donn hier la plus grande preuve
d'amour qu'un homme puisse demander. Soyez bnie...

La jeune fille, pour toute rponse, haussa les paules et fit une
pirouette.

Elle jouait avec lui un autre jeu, plus terrible.

Parfois, le soir, elle lui permettait de prendre le th dans sa chambre.
Ils causaient longuement. Nicolas, alors retrouvait la facult de
parler, quelquefois mme avec loquence. Elle le faisait asseoir  ct
d'elle sur le divan, lui jetait des coups d'oeil vifs ou tendres. Le
gros garon bientt passait son bras autour d'une taille mince que
n'enfermait aucun corset, s'approchait peu  peu de la jeune fille, et
ses lvres finissaient par se poser sur le bras nu, rond, ferme,
d'Ariane et le dvoraient de baisers.

 demi-tendue sur le divan, elle semblait ne pas s'en apercevoir; elle
tait comme absente de cette scne passionne.

--Tu m'aimes? risquait Nicolas en soupirant.

--_Nitchevo_, disait avec un accent intraduisible la jeune fille.

Finalement, Nicolas, ne se possdant plus, tentait une attaque dcisive.
Ariane lui glissait alors entre les mains.

--Il fait trop chaud pour vous ici. Vous vous trouverez mal. Allez donc
prendre l'air, Nicolas.

Et, pour ne pas lui laisser l'alternative, elle passait dans la salle 
manger o Olga Dimitrievna buvait du th avec quelqu'un des familiers de
la maison.

Nicolas s'enfuyait comme un ouragan, sans dire adieu  personne, sautait
dans sa voiture et donnait l'ordre d'aller faire dix verstes  toute
vitesse sur la chausse. Par les soires glaces d'hiver, il laissait
alors sa pelisse ouverte et le cocher, de son sige, entendait le
_barine_ jeter des exclamations incomprhensibles dans la nuit.

--Le diable l'emporte! entendait-il stupfi. Je la tuerai!... Plus
vite, plus vite!... Fille de chienne!... je t'adore!...

                   *       *       *       *       *

Ce soir-l pour la premire fois de l'anne, l'air tait tide comme en
une nuit d't. La voiture filait  vive allure et la jeune fille
pelotonne dans son coin, sous un grand manteau de soie noire qui
cachait sa robe blanche, restait comme engourdie et ne sentait pas la
pression du bras de Nicolas pass autour de sa taille. Le fin croissant
de la lune brillait au couchant. Par moment, quand la route traversait
un boqueteau d'acacias, l'odeur pntrante des grappes en fleur
enveloppait brusquement Ariane. Puis c'tait le parfum plus subtil des
prs aux herbes hautes qui s'tendaient des deux cts de la chausse.
La douceur de l'atmosphre, la limpidit sombre du ciel cribl d'or, le
silence de la nature agissaient  la faon d'un baume sur les nerfs
irrits de la jeune fille. Elle oubliait son compagnon; elle ne pensait
 rien; elle gotait, sans mot dire, le calme de ce beau soir.

Nicolas longtemps se tut. Il risqua enfin quelques phrases. Ne recevant
pas de rponse, il s'enhardit et devint plus explicite. Il disait 
Ariane que, ds aujourd'hui, elle tait libre, qu'elle avait fini
glorieusement et le gymnase et une priode de sa vie. Rien ne s'opposait
plus  la ralisation de projets mdits depuis dix-huit mois; il ne
restait qu' fixer la date prochaine de leur mariage. Au lendemain des
noces que voulait-elle faire, voyager  l'tranger, rester dans sa
proprit, aller en Crime?... Il attendait sa dcision.

La jeune fille restait absorbe. Nicolas s'inquita:

--Rpondez-moi, je vous en supplie, fit-il sur un ton anxieux.

Elle se tourna vers lui et, le regardant dans les yeux, elle dit:

--Nicolas, ne me tourmentez pas. Je suis malheureuse... Dans quelques
jours, je vous en dirai davantage. Maintenant, il faut rentrer.

Le gros garon resta boulevers. Jamais Ariane ne lui avait parl sur ce
ton. Jamais elle ne lui en avait dit autant sur elle-mme qu'en ces
trois phrases. Il sentit obscurment que quelque chose de tragique se
prparait qu'il ne pouvait concevoir. Que se passait-il? Voil
qu'Ariane, reine  qui le monde entier se soumettait, tait malheureuse.
Elle faisait appel  sa piti... Cela passait son entendement. Il eut
comme un vertige. Soudain des larmes lui montrent aux yeux et il
s'effondra dans une crise de pleurs.

La main de la jeune fille se posa sur sa main fivreuse. Ils rentrrent
ainsi sans prononcer une parole.

 la porte, elle lui dit avec le mme accent de douceur:

--Au revoir. Dans quelques jours, je vous appellerai.




 V. LE JARDIN ALEXANDRE


Le jardin Alexandre tait l'orgueil de la ville. Situ  dix minutes 
peine de la cathdrale, il offrait de multiples agrments. Une socit
compose des notables de l'endroit l'administrait pour l'avantage de
tous. On payait cinquante kopecks d'entre et, par abonnement,
vingt-cinq. Au centre du jardin taient une piste pour bicyclettes aux
virages relevs et deux courts de tennis entours de treillis. Sur la
terrasse dominant la piste on voyait,  une extrmit, un thtre d't
 la scne couverte, mais dont les spectateurs taient assis en plein
air. On y jouait l'oprette et la comdie lgre.  l'autre extrmit,
un restaurant aux vastes salles ouvertes sur des balcons fleuris tait
dirig par le propritaire de l'htel de Londres qui y transportait, ds
la belle saison, son chef renomm et son orchestre mdiocre. La
terrasse, le thtre, le restaurant resplendissaient de lumires dans
les nuits d't. Officiers et fonctionnaires, marchands et industriels y
rencontraient leurs femmes, leurs fils, leurs filles et leurs
matresses. Les actrices s'y promenaient, la reprsentation finie. Mille
intrigues se nouaient et dnouaient entre le thtre et le restaurant, 
la clart crue des globes lectriques. Plus loin, des alles se
perdaient dans l'ombre et offraient aux couples dsireux de se cacher un
mystre favorable. C'taient, dans l'obscurit, des chuchotements
passionns, des rires frais et touffs, des pas qui se prcipitaient.

Les deux jeunes filles traversrent ce soir-l la longue terrasse
remplie d'une foule anime, changeant des saluts  droite et  gauche,
mais ne s'arrtant pas. Comme elles arrivaient prs du restaurant, un
homme assis dans l'ombre projete par un balcon se leva et vint  elles.
Olga Dimitrievna eut un sursaut.

--Naturellement, il est l, fit-elle et elle pressa le bras de son amie
pour l'entraner.

Mais Ariane s'arrta et tendit la main  celui qui venait  sa
rencontre. C'tait un homme de taille moyenne,  la figure grosse et
poupine, les yeux petits et clignotants entre des paupires un peu
lourdes. Le teint couleur de cendre annonait une mdiocre sant. Il
portait la moustache coupe  l'anglaise et les cheveux sur les deux
cts de la tte taills de prs, tandis que le crne tait compltement
chauve. Il avait les mains lourdes et bouffies. Il tait sans ge et
marchait assez lentement, en s'appuyant sur une canne. Depuis quelques
annes, il s'tait retir des affaires. Il tait tout confondu en
obsquiosit, gardait votre main dans la sienne, vous prenait par
l'paule, se penchait vers vous quand il vous adressait la parole, et
l'interlocuteur se reculait pour viter un contact sans agrment. Michel
Ivanovitch Bogdanof tait un homme lettr, raffin, d'esprit curieux;
mais il y avait en lui quelque chose d'inquitant qu'on et t en peine
de dfinir, bien qu'on le sentt nettement. On avait beaucoup parl de
l'ingnieur sans jamais allguer  son sujet rien de prcis. Puis son
nom fut ml  une histoire douloureuse arrive dans la ville l'anne
prcdente. Une des plus charmantes jeunes filles de la socit s'tait
suicide  dix-huit ans. Les causes de ce suicide restrent inconnues.
C'tait un de ces cas de dgot de vivre si frquents dans la jeunesse
russe dont les nerfs exalts et faibles  la fois sont souvent
incapables de rsister aux premiers chocs de la vie. Chez cette jeune
fille, on avait trouv des lettres de Bogdanof, lettres obscures, trs
littraires, trs compliques, dont on ne pouvait rien tirer, sinon
qu'il y avait entre elle et Bogdanof une liaison intime, peut-tre d'me
seulement. Aussi l'opinion de la ville, irrite de cette nigme, rendait
responsable du suicide Michel Ivanovitch et on lui faisait grise mine.
C'est  ce moment-l que, par dfi sans doute, Ariane Nicolaevna le vit
souvent et eut, en public seulement, de longues conversations avec lui.
Michel Ivanovitch paraissait y prendre un plaisir extrme. L'esprit
brillant d'Ariane l'blouissait. Il lui parlait toujours sur la ton le
plus respectueux, non pas comme  une gamine, mais comme  une femme de
culture suprieure avec qui on peut discourir librement des plus hautes
questions. Il lui laissait entendre, sans le dire en termes prcis,
qu'elle aurait toujours en lui un ami dvou, au-dessus et en dehors de
toutes conventions mondaines et qu'entre gens de leur classe
intellectuelle les barrires taient abolies, qui taient dresses 
l'usage de la foule. Il se dgageait de ces conversations leves une
vue assez matrielle de la vie et qui revenait  ceci, que l'argent joue
un grand rle dans l'existence, qu' un moment donn chacun peut en
avoir besoin, est contraint brusquement  en trouver, que personne n'est
 l'abri des coups du sort et que si jamais Ariane Nicolaevna tait dans
l'obligation de s'en procurer, il serait trop heureux, lui, Michel
Ivanovitch, d'en tenir  sa disposition puisqu'il en avait en abondance.
Cela n'avait jamais t formul avec la crudit que j'emploie ici; pas
un mot n'avait t prononc qui pt choquer Ariane Nicolaevna et o elle
et arrt son interlocuteur qui tait en possession de tout laisser
entendre sans jamais s'expliquer clairement. Mais enfin, de toutes les
conversations qu'ils avaient eues, il ressortait qu'il avait fait des
offres de service et qu'elle l'avait compris. Le tout, bien entendu,
noy dans un flot de paroles subtiles et thres qui des questions les
plus matrielles faisait un quelque chose de suprasensible, de hors du
monde des intrts, quelque chose comme un commerce d'me, comme un
ngoce sublime d'affaires spirituelles.

L'instinct sr d'Ariane ne l'avait pas trompe. Michel Ivanovitch tait
 sa disposition, s'il en tait besoin. Quant au prix qu'il faudrait
payer ses services, il n'en tait pas question, cela va sans dire. Et
puis Ariane y songeait-elle, tant les propositions de Michel Ivanovitch
paraissaient devoir rester  l'tat de voeux perptuels? La jeune fille
tait flatte de voir l'nigmatique personnage dont toute la ville
s'occupait venir grossir la foule de ses esclaves. Bogdanof tait un
esprit d'une haute porte et les hommages qu'il lui rendait avaient un
parfum assez rare.

Suivie d'Olga Dimitrievna qui pour rien au monde n'aurait lch le bras
d'Ariane, elle entrana l'ingnieur loin de la terrasse dans une alle
obscure.

Avec la nettet qui lui tait ordinaire, elle aborda aussitt la
question qui la proccupait:

--Vous savez, dit-elle, que j'aurai peut-tre besoin de vous?

--Incomparable amie, rpondit-il (il aimait ces faons de parler dont il
outrait encore par l'accent qu'il y mettait ce qu'elles avaient de
surann et de ridicule), vous savez que je suis entirement  vous,
entirement... trop heureux de vous servir.

--Oui, je veux aller  l'Universit et j'ai des difficults avec ma
famille.

--Ah! la famille, la famille, un joug abominable... un esclavage, en
vrit!... Un esprit comme le vtre, Ariane Nicolaevna... Quelle
souffrance!... Je vous remercie d'avoir pens  moi. Je suis touch,
vraiment touch... Mais avez-vous song  une chose? (Il prit la main de
la jeune fille dans les deux siennes et la retint.) Comment
accepterai-je de vous perdre? Que deviendrai-je sans vous dans cette
ville barbare? Renoncer aux prcieuses minutes que vous voulez bien
m'accorder, je ne saurai m'y rsigner. (Il chuchotait si prs du visage
d'Ariane qu'Olga Dimitrievna entendait  peine ses paroles.) En tout
cas, il faut y rflchir, en parler, en parler longuement. Vous
m'appellerez au tlphone, n'est-ce pas?  votre heure... Rien ne me
retiendra... Soyez-en assure, et je vous remercie du fond du coeur.

Ariane retira sa main. Elle hsita un instant, puis se tournant vers
Olga Dimitrievna, elle lui dit:

--Attends-moi ici, je reviens dans une minute.

Et laissant son amie interdite, elle s'loigna dans l'ombre avec
l'ingnieur.

--Michel Ivanovitch, dit-elle, je ne sais pourquoi je m'adresse  vous.
Je ne rflchis pas. Peut-tre ai-je tort... Mais j'aime les situations
nettes et il faut parler franc. J'aurai besoin d'argent pour aller 
l'Universit. Pouvez-vous m'en prter? Je dis prter, parce que j'ai
quelques dizaines de mille roubles qui me reviennent de ma mre et que
je toucherai  ma majorit. Voulez-vous tre mon banquier? C'est une
affaire que je vous propose, une simple affaire. Il faut l'envisager
comme telle, je vous prie. Je ne veux rien devoir  personne. Donc, il
faut traiter cela comme je l'entends ou pas du tout. Et j'ai besoin
d'une rponse immdiate. Pouvez-vous me prter de l'argent et quel
intrt demanderez-vous pour ce que vous m'avancerez?

--Mais, mon amie, ma prcieuse amie, rpondit Michel Ivanovitch, je ne
comprends pas... Vraiment, je me perds. Une affaire entre vous et moi,
c'est impossible... Comment y songer mme? Vous, Ariane Nicolaevna, avez
besoin de quelques misrables mille roubles. Mais ils sont  vous, sans
condition, sans aucune condition... Ma seule rcompense sera de penser
que j'ai pu contribuer, moi indigne, au dveloppement de votre rare
personnalit. C'est un honneur, un grand honneur pour moi... Seulement,
je frmis, je l'avoue,  l'ide de vous perdre... Ma mauvaise sant
m'interdit le sjour de Ptersbourg ou de Moscou... Il faudrait que je
fusse sr que vous ne m'oublierez pas... oui, que vous reviendrez ici
chaque anne pendant les vacances, et que vous prendrez soin de moi,
comme d'un invalide. Je suis un malade, c'est vrai, un malade qui ne
demande pas grand'chose... simplement quelques heures de conversation
avec vous chaque semaine... Vous ne le savez pas, Ariane Nicolaevna, les
seuls jours o je me sens vivre sont ceux o vous voulez bien me faire
la grce de causer avec moi. Les charmes de votre esprit sont un remde
incomparable  tous mes maux; le son mme de votre voix me donne des
forces... C'est un miracle, un vritable miracle!... Et, puisque vous me
permettez de vous le dire, je souffre cruellement de vous voir si peu,
au hasard, dans la foule, et toujours avec votre amie qui est charmante,
mais dont l'intelligence ne saurait se comparer  la vtre... Si vous
aviez piti de moi, vous m'accorderiez quelques heures de conversation,
mais calmes, loin des importuns, chez moi... Ce serait une charit. Vous
avez un don si prcieux de vie, mon amie, que vous le communiquez mme
aux mourants! Savez-vous comment je vous appelle? La Reine de Saba.
Oui, vous vous souvenez, la Reine de Saba, dans _la Tentation de Saint
Antoine_, qui savait une foule d'histoires  raconter, toutes plus
divertissantes les unes que les autres. Tout ce que vous me dites de
votre enfance merveilleuse, de vos jours parmi nous, est pour moi plus
color que les plus beaux contes orientaux... Et voil la seule grce
que je vous demande.

Ariane, sur le ton le plus sec et qui contrastait trangement avec le
pathos de Michel Ivanovitch dont l'motion tait extrme, lui dit:

--Et combien de fois par semaine serai-je la Reine de Saba chez vous
jusqu' mon dpart?

Michel Ivanovitch resta interdit:

--Mais, mon amie... commena-t-il.

--Rpondez nettement, je vous prie. Je veux savoir toutes les conditions
du march.

--Je ne puis pas souffrir de vous entendre parler ainsi... Un march!...
Vous vous mprenez compltement...

--Si vous ne me donnez pas une rponse  l'instant mme, je vous quitte
et nous ne reparlerons plus jamais de cela.

Michel Ivanovitch hsita:

--Je ne sais, deux ou trois fois par semaine...

--Mettons deux fois. Et pendant combien d'heures raconterai-je des
histoires?

--Vraiment, vous tes cruelle, cette prcision est affreuse!...

--Eh bien, je fixerai cela moi-mme. Ce sera deux fois par semaine, une
heure. Telles sont vos conditions... C'est cher... J'y rflchirai... Au
revoir...

Il la retint:

--Un mot encore... Je vais changer de logement. Oui, je n'tais pas bien
chez moi. Une maison trop bruyante. Et puis j'y ai vcu longtemps. Elle
est pleine de souvenirs... Savez-vous que je ne puis pas vivre avec des
souvenirs autour de moi? Ils m'assaillent... Je suis un malade, Ariane
Nicolaevna, comprenez-le bien. Alors j'ai lou une petite maison dans le
faubourg, trs tranquille, isole, la petite maison qui appartient 
Lon, oui, au suisse de l'htel de Londres... Je l'ai pour moi seul...

Dj Michel Ivanovitch s'loignait, appuy sur sa canne, tranant la
jambe.

                   *       *       *       *       *

Le souper runit une dizaine de personnes sur une terrasse du
restaurant. Ariane et Olga taient les deux seules jeunes filles. On y
voyait Paul Paulovitch et le grand jeune homme blond qui avait rejoint
Ariane dans la rue, ce mme matin  cinq heures, alors qu'elle sortait
de l'htel de Londres. Ce soir-l, le favori d'Ariane, qu'elle avait
pris  sa droite, tait un tudiant  la tte petite et fine, noir comme
la nuit, mais dont les yeux taient bleus et les dents merveilleusement
blanches. On avait bu de la vodka et on buvait du champagne. Olga
Dimitrievna regardait tendrement son voisin; la main pose sur la
sienne, elle lui assurait d'une voix caressante qu'elle tait triste 
mourir et que son me tait malade. Ariane tincelait de vie et
d'esprit. Jamais elle n'avait t plus gaie, jamais plus brillante. Elle
tenait tte  tous et de ses lvres arques partaient des pigrammes
pointues comme des flches.

Mais, soudain, comme la conversation roulait sur l'honntet en amour,
elle changea de ton et, avec un accent nouveau que tous remarqurent,
elle dit:

--L'honntet, qu'est-ce-que c'est? Une fille qui se donne pour de
l'argent a son honntet, tout comme une femme qui n'a pas d'amant. Qui
peut mesurer du dehors o est l'honneur et o est la honte? C'est un
sentiment enfoui au fond de nous et dont nous sommes seuls juges... Je
pourrais me vendre, fit-elle, en regardant fixement Olga Dimitrievna qui
tressaillit, et rester honnte  mes yeux.

--Que dites-vous? jeta effray le jeune homme blond.

--Oui, reprit Ariane, supposez que je sois sans argent, et que je sente
en moi, comme une ncessit implacable, le devoir de dvelopper mon
intelligence, d'aller  l'Universit, de participer  la haute culture
pour laquelle je suis faite. Je ne puis songer  ruiner l'idal que je
poursuis en perdant mon temps  donner des leons  de petits imbciles
pour deux roubles l'heure. Il me faut de l'argent.  qui le
demanderai-je?...  l'amant que j'aime? Cela est impossible, on ne mle
pas l'argent  l'amour. Mais si un homme que je n'aime pas, pour
quelques heures o il aura mon corps, m'assure la possibilit d'une vie
riche et spirituelle, n'ai-je pas le devoir d'accepter ce march?...
Est-ce que je ne reste pas honnte et fidle  moi-mme en l'acceptant
comme un march et en payant avec la seule monnaie que je possde? Le
monde pourra me condamner. Qu'est-ce que le monde? Une runion de sots
et un amas de prjugs. Qu'il me juge  son gr. Mais,  mes yeux, je
reste une fille honnte...

La moiti des convives applaudirent furieusement. Paul Paulovitch baissa
la tte.

--Elle a raison! criait l'un.

--Voil la vraie morale humaine, disait un autre. Bravo!

Le voisin d'Olga Dimitrievna  qui elle venait brusquement d'arracher sa
main se pencha vers elle; elle pleurait.

--Qu'avez-vous? fit-il.

--Je vous en prie, rpondit-elle, ne faites pas attention. C'est
nerveux... Mais continuez  me parler pour que les autres ne voient pas
mes larmes.




 VI. JOURS TROUBLS.


Les familiers de la Dvoranskaia taient inquiets, car l'humeur de
Varvara Petrovna subissait d'tranges modifications. Jadis, c'tait la
femme la plus gaie, la plus aimable, la plus insouciante, la plus
semblable  elle-mme au cours des jours. Maintenant Varvara, dont le
charme tait dans l'humeur souriante qui semblait lui appartenir aussi
essentiellement que ses beaux cheveux noirs et que le sourire qui
faisait perdre la tte aux gens, se montrait, suivant les heures,
nerveuse, inquite, agite, peu matresse d'elle-mme. Elle qui n'avait
jamais eu un mot blessant pour quiconque, en arrivait  dire des choses
dsagrables  ses plus anciens amis, qui se regardaient terrifis,
craignant une catastrophe.

Vladimir Ivanovitch, le beau docteur aux cheveux grisonnants,
frquentait toujours la maison. Mais il venait et disparaissait,
s'asseyait  table quelques minutes aux heures o Varvara Petrovna avait
du monde. S'il pntrait dans le petit salon prcdant la chambre 
coucher, c'tait la cigarette aux lvres, en courant. Il ne passait plus
prs de Varvara les longues soires qu'il lui donnait autrefois. Et,
lui-aussi, avait perdu le calme et l'assurance dont il ne se dpartait
pas nagure.

Avec Ariane, la conduite de Varvara tait trange. Parfois, elle
l'accablait de caresses; elle la retenait prs d'elle sous un prtexte
ou sous un autre, l'empchait de sortir, la comblait de cadeaux.
Parfois, au contraire, elle l'attaquait en public, ou l'cartait d'elle
et, passant des journes entires sans lui adresser la parole,
paraissait ne plus la connatre. La jeune fille supportait ces sautes
d'humeur avec une indiffrence qui ne semblait s'apercevoir ni de la
tendresse ni de la colre de sa tante.

Un jour, comme celle-ci tait dans une veine de gat et d'expansion,
Ariane--c'tait peu de temps aprs son examen de sortie du
gymnase--l'entreprit sur son dpart projet pour l'Universit et lui
exposa les difficults qu'elle avait avec son pre. Varvara n'aimait pas
son beau-frre qu'elle ne voyait jamais.

--Ton pre a toujours t un sot, ma chre, lui dit-elle, et tu es
beaucoup trop intelligente pour vivre avec lui. Quant  son projet de te
marier, il est absurde. Tu n'es qu'une gamine. Que sais-tu de la vie?
As-tu seulement un amant?...

Elle s'arrta, riant, dvisagea sa nice et reprit:

--Au fait, as-tu un amant?... Tu sais tout ce que je fais; je ne t'ai
jamais rien cach. Mais, quand j'y pense, qu'est-ce que je connais de
toi? Allons, parle, espce de petit masque...

La jeune fille sourit sans rpondre. Varvara continua:

--Tu as la ville  tes pieds. Tu fais enrager les hommes comme un
diable. Mais que donnes-tu de toi?... Pourtant je n'ai qu' te regarder:
tu es bien de notre sang.  ton ge, ta mre avait eu un roman.
Moi-mme,  dix-huit ans, je vivais  ma fantaisie. Et l'on m'assure que
les jeunes filles de nos jours ont fait de grands progrs et nous
dpassent... Voyons, sois franche, une fois!... Que fais-tu des hommes?
Je vois que tu les mnes  ton gr... Ah! je t'envie, fit-elle aprs un
instant de rflexion. Autrefois... (Varvara Petrovna soupira). En tout
cas, tu ne me quitteras pas, conclut-elle. Tu es heureuse ici; tu es
libre. Tu sors et tu rentres  l'heure qui te plat. Que veux-tu
davantage!... Je ne me spare pas de toi.

Il y avait quelque chose de pathtique dans cette dernire phrase et
Ariane le sentit. En vain essaya-t-elle de flchir sa tante. Varvara ne
voulait rien entendre.

Le vrai est qu'elle tait arrive par un long chemin  un curieux tat
d'esprit. Elle m'avait pas t sans remarquer que Vladimir Ivanovitch
venait toujours aux heures o Ariane tait  la maison, qu'il prenait
plaisir  la conversation brillante de sa nice, qu'il recherchait les
occasions de la rencontrer. Au dbut, elle en conut une sourde
irritation, mais elle comprit bientt que la prsence d'Ariane tait un
sr moyen d'attirer son volage amant et que, si la jeune fille
disparaissait, Vladimir Ivanovitch se ferait de plus en plus rare. Or,
elle en tait au point o voir, voir seulement Vladimir tait pour elle
la seule chose qui comptt. Du reste, elle se disait: Quel risque
est-ce que je cours? Ariane est une gamine. Pour elle, le docteur est un
quasi-vieillard. Elle se fait courtiser par de beaux jeunes gens entre
vingt et trente ans. C'est parmi eux qu'elle a ou qu'elle prendra un
amant. Vladimir ne l'intresse pas. Il faut connatre la vie dj comme
moi pour comprendre ce qu'il y a en lui d'exceptionnel.

La pauvre Varvara ne voyait pas plus loin. Elle gardait Ariane pour
s'attacher Vladimir sans se douter du jeu dangereux qu'elle jouait.

Aussi Ariane choua-t-elle lorsqu'elle exposa  sa tante qu'il lui tait
ncessaire d'aller  l'Universit.

 la fin de l'entretien, Ariane regarda sa tante dans les yeux et lui
dit simplement:

--C'est bien. C'est toi qui l'as voulu... et sortit, laissant Varvara
inquite mditer sur le sens de ces mots nigmatiques.

Le mme soir Ariane, aprs s'tre assure que personne n'tait  porte
et ne pouvait l'entendre, s'approcha du tlphone qui tait dans la
salle  manger, demanda un numro et dit  l'appareil une phrase brve.

                   *       *       *       *       *

Un mois se passa. On tait au coeur d'un t chaud et orageux, quand un
incident clata dans la maison de la Dvoranskaia. Un jour, vers huit
heures, comme Varvara Petrovna rentrait d'une promenade en voiture, elle
trouva la porte de l'appartement ouverte et ne fut pas oblige de
sonner. Elle avait une dmarche vive et lgre, elle traversa la salle 
manger sans tre entendue de personne. La porte de la chambre d'Ariane
tait ouverte et, au fond de la chambre, appuye contre le mur, elle vit
la jeune fille vtue d'une lgre robe blanche. Devant elle, les deux
mains sur la cloison, enfermant ainsi Ariane, Vladimir Ivanovitch tait
pench, si prs qu'il sembla  Varvara que le visage de son amant
touchait celui de sa nice.

Elle eut assez de force pour passer chez elle sans bruit, puis sonna, et
toute la maison apprit bientt que Varvara Petrovna tait souffrante. On
s'empressa auprs d'elle.

Le lendemain, elle fit venir Ariane et, sur un ton dtach, lui dit:

--J'ai chang d'avis  ton sujet... Je n'ai pas le droit de te garder
ici. Tu dois faire ta vie  ton got et tudier si cela te plat. Va
donc  l'Universit,  Moscou,  Ptersbourg,  Lige ou au diable. Je
te donnerai de quoi vivre. Avec deux cents roubles par mois, tu seras
une tudiante riche, tu auras de jolies robes, du linge fin et des
parfums de Paris.

La rponse d'Ariane stupfia sa tante:

--J'irai, en effet,  l'Universit, fit-elle, comme je l'ai dcid
depuis longtemps. Mais je n'ai pas besoin d'argent. Je te remercie, j'ai
pris mes arrangements; je suis et serai toujours libre.

En vain Varvara essaya-t-elle de faire parler sa nice. Sa curiosit
tait pique. Mais elle n'en tira rien. Ariane sortit sans avoir donn
aucun claircissement.

Varvara reste seule eut la sensation dsagrable qu'elle ne savait rien
de sa nice qu'elle avait vu natre et qui tait prs d'elle depuis
trois ans. Il y avait dans cette jeune fille, en apparence ouverte et
facile, quelque chose d'obscur dont elle ne pouvait pntrer le mystre.
Varvara comprit, pour la premire fois, qu'elle n'avait aucune prise sur
Ariane. Celle-ci lui chappait. Qui tait-elle?

Toute trouble, elle ne se tint pas d'en parler le soir mme  Vladimir
Ivanovitch et de lui dire son inquitude. Il partageait ses alarmes.
Dans l'motion qui les treignait tous deux, Vladimir ne put cacher  sa
matresse qu'il aimait  la folie Ariane Nicolaevna. La scne fut
curieuse et touchante. Les deux amants mlrent leurs larmes. Depuis
longtemps, ils n'avaient pas eu une heure d'intimit si profonde.

                   *       *       *       *       *

Vers le milieu de l't, commencrent  courir par la ville des bruits
dsagrables au sujet d'Ariane Nicolaevna.  deux reprises, des habitus
de l'htel de Londres affirmrent l'avoir vue, tard dans la nuit,
traverser les corridors. L'un d'eux disait qu'elle entrait, aprs
minuit, dans une chambre o l'on buvait du champagne. L'autre
affirmait l'avoir rencontre  une heure tardive, descendant seule le
grand escalier de l'htel. On imagine si les mauvaises langues s'en
donnrent! Sans doute, Ariane Nicolaevna n'tait pas la premire  qui
l'on prtt des amants, et l'on tait habitu  voir chez les jeunes
filles une extrme libert d'allures. Mais il y a des limites  tout.
Qu'une jeune fille ait un flirt et en outrepasse le terme, quel est le
Russe qui s'en tonnera ou prononcera des paroles de blme? Ce sont l
choses auxquelles on n'est jamais en peine de trouver des explications,
voire des excuses, et seuls les sots affectent d'en tre surpris. Mais
la fte, les soupers  l'htel de Londres, la publicit invitable,
voil o le scandale commence. Ariane Nicolaevna ne fut pas mnage. Les
jeunes filles et les femmes ne l'aimaient gure. Elle avait trop de
succs, et notables. Presque tous les hommes qui l'approchaient
s'prenaient d'elle. C'tait une rivale dangereuse, et Ariane ne tenait
apparemment pas  se concilier les femmes. Il y avait en elle un mlange
de hauteur et de persiflage qui,  vrai dire, la faisait dtester. Elle
se plaisait  ruiner les unions les mieux tablies,  dtruire les
mnages heureux, lgitimes ou non. Et cet t-l, il semblait que le
dmon se ft empar d'elle et qu'elle et rsolu de se venger--on ne
savait de quoi--en tournant la tte aux hommes, de prfrence  ceux qui
avaient de notoires liaisons. Ce qu'elle leur donnait, personne n'en
savait rien.  tout hasard, on supposait le pire. Et la multiplicit des
amants qu'on lui prtait ne permettait plus l'indulgence.

Il faut ajouter, avec regret, qu'un scandale plus prcis clata auquel
son nom fut ml. Un soir, vers onze heures, deux viveurs qui avaient
soup et bu plus que de raison dcidrent de se rendre en compagnie de
femmes  la petite maison des faubourgs qui appartenait  Lon, le
portier de l'htel de Londres. Ils la connaissaient bien, ayant profit
nagure et plus d'une fois de l'hospitalit discrte qu'elle offrait aux
gens dsireux de cacher leurs bonnes fortunes. Ils ignoraient que,
depuis le commencement de l't, la maison avait t loue  l'ingnieur
Michel Ivanovitch Bogdanof.

Ils y arrivrent en voiture et sonnrent. Personne ne rpondit. Irrits
de ce silence, ils commencrent  frapper  la porte. Elle s'ouvrit
enfin et ils se trouvrent en face de la vieille servante qui leur
dclara que la maison tait loue par Bogdanof, et qu'ils eussent  s'en
aller sans faire de scandale. Elle ne put les convaincre; ils
n'entendaient pas ce qu'elle disait, ils taient dcids  entrer et 
boire. La vieille poussa des cris; ils l'cartrent et, malgr les
femmes qui voulaient les retenir, commencrent  monter l'escalier. Dans
le corridor Michel Ivanovitch parut, une canne  la main, leur
enjoignant de sortir. Ils le bousculrent. Il put s'chapper et entrer
dans une chambre d'o il tlphona  la police. Sur ces entrefaites une
porte s'ouvrit dans le corridor et une jeune femme, le visage  moiti
couvert d'une charpe, s'chappa en courant et gagna la rue. Les deux
femmes qui taient restes dans la voiture et qui hsitaient  s'en
aller crurent voir la fine et lgante Ariane Nicolaevna que toute la
ville connaissait.

Le lendemain, chacun le savait. On ajoutait mille dtails. La jeune
fille avait t surprise dans le lit mme de Bogdanof. Elle s'tait
sauve en chemise; une des deux femmes lui avait prt son manteau.
D'autres disaient qu'elle s'tait vanouie, que la police avait fait
chercher un docteur, etc., etc... Chacun de ces faits tait donn comme
indubitable par des gens srs de ce qu'ils affirmaient.

Le scandale fut norme. Ariane Nicolaevna continua  se promener, 
aller au jardin Alexandre,  souper avec ses amis comme si ces bruits ne
la concernaient pas. Pourtant, une semaine plus tard, elle passa une
dizaine de jours  la campagne, dans le bien de sa tante.

                   *       *       *       *       *

J'ai oubli de noter qu'avant ce dernier esclandre, elle avait fait
venir chez elle celui qui s'appelait son fianc. Elle l'entretint
longuement et lui annona son dpart pour l'Universit. Nicolas n'avait
pas t sans entendre les mille propos qui couraient la ville au sujet
d'Ariane Nicolaevna. Il est inutile de dire qu'il n'avait pas cru un mot
de ce qui lui tait racont. Il avait regard les gens qui parlaient
ainsi d'une telle faon que, soudain, ils s'taient tus, puis avaient
chang de conversation.

Il accueillit sans surprise ce que lui dit Ariane. Il semblait l'avoir
prvu. Il n'eut aucune crise de dsespoir, mais sur le ton le plus
tranquille, le plus assur il lui expliqua qu'il comprenait sa dcision,
qu'elle avait le droit de travailler encore deux ou trois ans, mais
qu'il ne renonait pas  elle, qu'il l'attendrait et qu' la fin ils
seraient mari et femme, car il ne pouvait en tre autrement. C'est
crit dans le ciel, dit-il en propres termes.

 la suite de cet entretien, il fut un temps assez long sans se montrer
dans la ville et ne quitta pas sa proprit.

Le commencement de septembre tait arriv et Ariane tait prte 
partir.  la gare mme, le soir de son dpart, une scne trange se
passa. Elle tait l avec Varvara Petrovna, le docteur Vladimir
Ivanovitch, Olga Dimitrievna et quelques jeunes gens de ses amis. Elle
embrassait sa tante  la portire de son wagon. Soudain une espce de
colosse bouscula le groupe de ses amis. Nicolas Ivanof, car c'tait lui,
poussa Ariane dans le coup o tait assise Olga Dimitrievna. Il tait
plus ple qu' l'ordinaire et paraissait hors de lui. Il se dressa
devant la jeune fille, la regarda un instant, puis lui donna un grand
coup de poing qui la jeta sur la banquette. Nicolas frissonna, se mit 
genoux et, prenant la jupe d'Ariane, en baisa plusieurs fois le bord. Il
se releva et, laissant son chapeau qui tait tomb  terre, s'enfuit
dans la nuit.

Le troisime coup de cloche sonnait, le train siffla et partit devant
les tmoins stupfaits de cette agression.




DEUXIME PARTIE




 I. BORIS GODOUNOF


Ce soir-l--on tait au mois d'avril--Chaliapine apparaissait pour la
premire fois de la saison au Grand Thtre de Moscou dans le rle de
Boris Godounof. Rien de plus brillant que l'aspect de la salle, dont
toutes les places avaient t retenues trois semaines  l'avance. Les
uniformes galonns des officiers et des fonctionnaires, l'mail de leurs
dcorations, l'accent vif des rubans, les toilettes claires des femmes,
l'orient des perles et le scintillement des diamants composaient un
ensemble riche de couleur et d'clat.

Au quatrime rang des fauteuils d'orchestre, Ariane Nicolaevna tait
assise.  ct d'elle, bien que sept heures eussent sonn, une place
restait vide. Ariane regardait les voisins avec indiffrence et de temps
 autre consultait le programme qu'elle froissait entre ses mains nues.
Elle se retourna et leva les yeux vers la seconde galerie. 
grand'peine, elle dcouvrit--petite tache claire entre une centaine de
taches semblables--le visage glabre d'un tudiant aux paulettes d'or.
L'tudiant avait le visage tourn vers elle. Elle lui fit un signe de
tte amical auquel il rpondit longuement.

L'orchestre prludait. Le fauteuil  ct d'elle tait toujours
inoccup.

Ariane tait de mauvaise humeur, d'une mauvaise humeur qui se
prolongeait depuis plusieurs semaines. Les six mois de Moscou ne lui
avaient pas apport les enchantements qu'elle s'en promettait. Elle
s'tait sentie isole, perdue dans la ville immense. Chez elle, elle
tait reine; elle avait le monde  ses pieds. Ici, il fallait
recommencer le travail  pied d'oeuvre. Ariane en aurait eu la force,
mais une fcheuse exprience lui en avait donn le dgot. Dans la
solitude o elle s'tait trouve et dans l'ennui de la vie de famille,
car elle habitait--ultime concession  son pre--chez un oncle mari
avec lequel, non plus qu'avec sa femme, elle ne s'entendait gure, elle
avait frquent les thtres et, en particulier, l'admirable thtre des
Arts. Elle s'tait prise d'un des premiers comdiens de cette troupe
unique au monde, l'avait suivi dans son rpertoire, finalement avait
fait sa connaissance. Il l'avait promene dans son automobile; ils
avaient soup ensemble au restaurant et chez lui. Puis, soudainement,
aprs quelques mois d'intimit, elle s'tait aperue de sa mdiocrit et
l'avait quitt, sans un mot, de la faon la plus mprisante. Elle
gardait de l'aventure un arrire-got d'amertume. Elle essaya de
travailler. Ses professeurs l'avaient due. Bref, elle en voulait 
Moscou des dconvenues qu'elle y avait subies.

Sur la scne, les gens du peuple, devant la porte du monastre,
suppliaient Boris invisible d'accepter la couronne et de mettre fin 
leurs misres. La tristesse de leurs chants alterns dchirait l'me.

 ce moment, dans le rang o tait assise Ariane, un homme s'engagea,
passa devant la jeune fille en s'excusant, et s'assit  la place reste
vide. Ariane vit qu'il tait grand, sans ge, avec quelque chose de
dsinvolte et d'assur dans l'allure. Quelques minutes s'coulrent,
puis son voisin, dont elle avait senti  plusieurs reprises le regard
peser sur elle, lui demanda  mi-voix:

--Qui chante Boris ce soir?

Elle tourna vers lui un visage dont elle ne chercha pas  dissimuler
l'tonnement.

--Chaliapine, naturellement.

Le voisin eut un geste, comme pour dire qu'il comprenait maintenant le
surprenant de sa question, sourit et dit:

--Je vous expliquerai  l'entr'acte. Merci.

Ariane rprima l'envie de rire qui la prenait et se tut.

Le rideau tombait sur la fin du premier tableau et la salle s'claira.

Le voisin reprit:

--Que pensez-vous de moi? Mon ignorance est pourtant explicable. Je suis
arriv  Moscou aujourd'hui mme; comme je rentrais  sept heures 
l'htel National, j'ai appris par hasard qu'on donnait _Boris Godounof_
et je suis accouru.

--Mais vous n'aviez pas de place, fit Ariane intresse malgr elle.

--Oh! dit-il, en souriant, sachez qu'il y a toujours et partout une
place pour moi. La caissire m'a repouss, il est vrai, mais, dans le
vestibule, une vieille femme, qui sans doute m'attendait, m'a offert le
billet d'une personne malade. Voyez comme c'est simple.

--Et vous russissez  toutes choses ainsi?

--Sans doute.

Le rideau se levant sur l'entre de Boris arrta une conversation 
laquelle l'un et l'autre prenaient plaisir.

 l'entr'acte, il y eut un grand remue-mnage dans la salle. Le voisin
d'Ariane lui dit:

--Je meurs de faim, je n'ai pas dn. Faites-moi la grce de venir avec
moi au buffet, car je sens que je ne puis me sparer de vous.

--Je ne suis pas seule, dit-elle: un tudiant m'accompagne. Il a pass
vingt-quatre heures  faire la queue pour avoir deux billets, un 
l'amphithtre, l'autre ici.

--Raison de plus pour nous sauver.

Ariane Nicolaevna le suivit.

Au cours de la reprsentation, ils firent tant de progrs dans la
connaissance l'un de l'autre qu'au dernier entr'acte il lui proposa de
la ramener chez elle. Elle objecta l'tudiant qui avait command  son
intention une automobile. Puis, se ravisant elle dit:

--Au fond, ce sera une excellente leon.

Et,  peine le rideau tomb, ils coururent comme deux coliers en
rupture de classe. Il proposa de souper.--Il ne pouvait en tre
question.--Il voulut prendre une voiture.--Elle s'y opposa. Elle avait
dcid de rentrer  pied bien qu'elle habitt la Sadovaia,  une
demi-heure du centre de la ville. Et les voil pataugeant dans la boue
et dans la neige fondue. Les trous dans le pav, l'incertitude et les
obstacles du chemin lgitimaient l'offre, non refuse, d'un bras. Il la
regardait tout en causant. Sur sa toilette de soire, lgante et
dcollete, elle avait endoss une grande houppelande noire et coiff un
tonnant petit chapeau de feutre mou qu'elle avait tir, chiffonn,
d'une des poches du manteau. Dj, ils faisaient des projets.

--Puisque vous aimez la musique, dit-il, acceptez de venir entendre avec
moi le _Prince Igor_, aprs-demain.

--Mais vous n'aurez pas de places.

Il s'arrta, se mit devant elle, lui prit les deux mains:

--Ne savez-vous pas que j'ai toujours ce que je veux? Donc, nous
entendrons le _Prince Igor_ et, cette fois-ci, comme nous serons de
vieilles connaissances, vous ne me refuserez pas de souper avec moi.

--Eh bien, si vous trouvez des places, a va. Mais tout est lou.

Ils taient arrivs dans une belle maison  appartements, dans la
Sadovaia.

--Me voici chez moi, fit-elle.

-- propos, donnez-moi votre nom et votre numro de tlphone.

Il crivit sous sa dicte, puis il tendit une carte:

Elle lut: Constantin Michel.

--Ce n'est pas un nom, dit-elle.

--C'est pourtant le mien.




 II. UN SOUPER

  On pourrait trouver ds le commencement d'une liaison quelques minutes
  pour parler raisonnablement.

    SENANCOUR, _De l'Amour_.


Deux jours plus tard, Constantin Michel et Ariane Nicolaevna taient
assis l'un  ct de l'autre sur un divan dans un cabinet du restaurant
fameux de l'Ermitage. Ariane tait d'admirable humeur. Constantin la
laissait se raconter, prenant un plaisir extrme aux histoires qu'elle
narrait. Il connaissait dj Varvara Petrovna, il savait que la jeune
fille avait un demi-fianc Nicolas Ivanof qui, ds avant le mariage,
avait fait quelques amres expriences; il n'ignorait ni les soupers de
l'htel de Londres ni la cour d'adorateurs qui entourait l-bas la
brillante Ariane. Le jardin Alexandre lui apparaissait comme le plus
sduisant des jardins publics de Russie, o mille intrigues se nouaient
et se dnouaient dans le dcor contrast des alles sombres et des
terrasses blouissantes sous le feu des globes lectriques. En quelques
traits vifs Ariane Nicolaevna avait su voquer le cadre et les
personnages principaux de sa vie passe. Il voyait, comme de ses yeux,
la dmarche lgre de Varvara Petrovna, son sourire irrsistible; le
pauvre Nicolas faisait piteuse figure dans ce tableau; quelques
personnages dfilaient dans une ombre assez mystrieuse et sur lesquels
Ariane, qui se piquait de dire tout, ne disait quasi rien, laisant  la
sagacit de son compagnon de deviner  mi-mot.

Tout amus qu'il ft, Constantin Michel tait bien plus perplexe encore.
Cette jeune fille imprieuse, volontaire, spirituelle, intelligente, qui
tait-elle? Elle connaissait la vie comme une femme. Elle avait par
moment quelque chose de srieux dans le regard. Le front tait
volontaire et dj rflchi. Mais lorsque, l'autre soir, elle avait
endoss sa houppelande et coiff l'invraisemblable petit chapeau noir
qu'elle portait  l'Universit, elle paraissait une gosse de seize
ans.--Elle vient du sud, il est vrai, se disait-il, mais enfin, si
prcoces qu'y soient les jeunes filles, il faut plusieurs annes
d'expriences pour accumuler le trsor de sagesse pratique dont elle
veut bien me faire talage.

Il s'interrompit  ce point de ses rflexions et demanda brusquement:

-- propos, quel ge avez-vous?

-- propos de quoi? fit-elle, tonne de ces paroles qui ne rpondaient
pas  ce qu'elle racontait  ce moment.

Il s'expliqua:

--Quand je vous regarde, vous avez dix-sept ans. Quand je vous coute,
vous en avez trente, et bien employs. Alors, je ne comprends pas...

Elle l'interrompit:

--Est-ce qu'on a besoin de comprendre une femme? On la prend, c'est le
plus court.

Il eut un sursaut et resta une seconde interloqu. Puis, s'accordant au
ton donn  la conversation par la vive remarque d'Ariane Nicolaevna, il
lui dit l'incertitude o il tait au sujet de son ge ds l'instant o
il l'avait connue et qu'elle lui apparaissait tout  tour comme une
gamine et comme une jeune femme  qui on n'en raconte pas.

Elle gardait un pli ironique aux lvres et quand il eut fini, elle jeta
simplement sur le ton d'un amateur qui applaudit un morceau  effet:

--Pas mal.

--Mais encore? dit-il. Selon les heures, je parierais  chances gales
pour dix-sept et pour vingt-cinq.

--Comme toujours, dit-elle, la vrit est entre les deux.

Et la conversation dvia.

                   *       *       *       *       *

Un peu plus tard, comme ils achevaient de souper et qu' travers la
cloison du cabinet arrivaient quelques refrains de chansons tziganes
joues par un orchestre voisin, Constantin Michel se pencha vers la
jeune fille, passa son bras autour d'une taille flexible et l'attira 
lui. Elle ne se dfendit pas, mais comme il approchait les lvres de sa
bouche, elle tourna la tte et ses lvres se posrent sur le cou frais
d'Ariane Nicolaevna,  la naissance de l'oreille, prs des cheveux.

Elle resta dans son bras, immobile, et ce fut lui qui un instant plus
tard se dgagea. Il dit alors:

--De quel parfum usez-vous? Il est dlicieux.

Ariane parut tonne et rpondit simplement:

--Cela aussi est mon secret.

Il y eut un silence.

Constantin le rompit dlibrment. Il avait pris un parti; et sur un ton
qui contrastait avec celui de leur entretien jusqu'alors, il dit  la
jeune fille qu'il aimait  l'excs la franchise, qu'une faon nette et
simple de dire les choses l'avait toujours servi, et qu'il en ferait une
fois de plus l'exprience, dt-elle lui coter cher. Il tait sr tout
au moins qu'avec la qualit d'esprit qu'il lui connaissait, elle ne s'y
mprendrait pas; peut-tre mme lui en saurait-elle gr.

--Le vrai, continua-t-il, est que je veux vous gagner. Je l'avoue sans
dtours. Comment y russir? Avec vous, Ariane Nicolaevna, emploierai-je
les moyens dont les hommes ont coutume de se servir lorsqu'ils veulent
sduire une femme? Vous laisserai-je croire que vous tes la premire
femme devant laquelle je m'agenouille?... Vous me ririez au nez. Mettons
les choses  leur place. Vous me plaisez infiniment. Peut-tre vous
suis-je sympathique puisque vous tes ici. Auprs de vous je n'imagine
pas de connatre l'ennui qui est aprs tout notre seul ennemi, mais
mortel. Alors je dsire vous voir plus et mieux et chaque jour...

Il s'arrta. Ariane ne fit aucune rflexion. Avec un peu d'embarras, il
dit:

--Mais aidez-moi, Ariane Nicolaevna. Je n'ai pas l'habitude de faire des
discours.

--J'attends la fin qu'annonce un si beau commencement, rpondit-elle.

--Soit, reprit-il, je continue. Avez-vous lu les _Reisebilder_ d'Henri
Heine?

Elle hocha la tte ngativement. Elle paraissait distraite...

--Dans les _Reisebilder_, reprit Constantin, Heine raconte qu'il arrive
un jour dans un village o il doit passer la nuit. Il voit une belle
fille  la fentre, occupe  arroser des fleurs, et lui dit  peu prs:
Je n'tais pas ici hier, je n'y serai plus demain. Mais aujourd'hui est
 nous... Et la belle fille lui tend une fleur... Je serai  Moscou peu
de temps, mais ce peu de temps je vous propose de le vivre  deux... Je
ne suis pas libre, Ariane Nicolaevna... Je partirai un jour et ne
reviendrai pas. La vie est chose assez maussade. Il faut de
l'ingniosit, de la volont et du savoir-faire pour en tirer quelques
heures, je ne dis pas de bonheur, mais tout au moins de plaisir.
Voulez-vous que nous fassions une association prcaire  la poursuite du
plaisir?... Je sens que je puis vous parler ainsi et que vous goterez
peut-tre ce qu'il y a d'inaccoutum et d'audacieux dans une proposition
que je n'oserais adresser sous cette forme  une autre qu' vous. Mais
vous tes sans hypocrisie et vous regardez les choses en face, je m'en
suis convaincu... Quels risques courons-nous? Aucuns, comprenez-moi 
demi-mot... Ah! pardon, j'oublie un grand danger... Peut-tre
m'aimerez-vous. Peut-tre m'prendrai-je de vous. L'amour, qui est en
dehors de notre convention, s'y glissera peut-tre. Allons-nous reculer
devant ce danger imaginaire? Vous avez du courage et je n'en manque pas.
Je cours  l'ennemi...

Il prit la jeune fille dans ses bras. Elle ne se dfendit pas et, pench
sur elle, il dit:

--Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, mais je suis  un moment o le
mensonge m'est odieux. Quoi qu'il arrive, nous ne nous serons pas
tromps.

Elle allait rpondre. Il lui ferma la bouche par un baiser et ajouta:

--Ne dites rien, je vous en prie...

Elle se dgagea, s'tira, prit  son corsage un oeillet pourpr et le
porta  ses lvres, puis ngligemment le jeta dans un coin de la
chambre.

--J'ai entendu nagure, dit-elle, des gens qui voulaient arriver aux
mmes fins que vous. Ils s'y prenaient autrement... On apprend  tout
ge. Mais il est tard et la leon de ce soir s'est assez prolonge. Je
rentre...  propos, vous ai-je dit que l'oncle chez lequel j'habite est
pris de moi? Je vais tre oblige de m'enfermer  clef, et, c'est
bizarre, j'touffe dans une chambre dont la porte est ferme.

Ils partirent en voiture. Comme il quittait Ariane Nicolaevna, il lui
dit:

-- demain. Voulez-vous dner avec moi?

--Mais non, je dne ici  sept heures.

--Soit, je vous attendrai  votre porte  huit heures et demie et vous
me ferez la grce de venir prendre le th dans mon appartement.

--Ah! je jure bien que non!




 III. BANALE SOIRE


Le lendemain soir,  huit heures et demie, Ariane parut  la porte de sa
maison, o Constantin Michel l'attendait. Elle avait un ravissant
chapeau aux grandes ailes attaches par des rubans sous le menton. Le
cou sortait nu de la longue houppelande noire.

Ils descendirent la Tverskaia. Il tait entendu qu'on allait se
promener. Pourtant, arrivs devant l'htel National, Constantin proposa
d'entrer.

--Pourquoi pas? fit-elle.

Et sous le lourd manteau, une paule frle se souleva et communiqua un
lger mouvement  l'paisse toffe.

Dans le petit salon, Ariane quitta son manteau puis, passant dans la
chambre  coucher, enleva son chapeau et arrangea ses cheveux devant la
glace. Elle regarda autour d'elle, ne manifestant aucune gne. Sur le
lit, dj prpars pour la nuit, les pyjamas de Constantin taient
tals.

Ils burent du th au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses
genoux et leurs bouches se joignirent. Il commena  la dshabiller. Ici
Ariane opposa une rsistance obstine et ses ongles acrs jourent un
rle dans le combat. Il fallut moiti de gr, moiti de force,  coups
de prires,  grand renfort d'ingniosit et de ruse, conqurir l'une
aprs l'autre chaque pice du vtement. La blouse lgre tomba; les
jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre.
L'enlvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison
enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.

Il tait au comble de l'nervement. La civilisation a appris aux femmes
 n'opposer, en telles circonstances, qu'un simulacre de rsistance 
l'attaque de l'homme, juste assez pour qu'il puisse faire le geste de
l'antique conqute. C'est une comdie charmante dont les scnes sont ds
longtemps rgles. Mais voil que, contrairement aux conventions
tacitement passes avec Ariane, il tait oblig de se battre et
d'employer la force. Pourquoi se dfendait-elle si prement puisqu'elle
tait dcide  se donner? Pourquoi depuis une heure luttait-elle sans
rpit? Pendant une courte trve, il ne put s'empcher de lui dire assez
brutalement:

--Mais enfin, vous savez pourquoi nous sommes ici. Vous tes avertie. Ce
n'est pas un dbut, aprs tout...

Ariane le regarda d'un air de desse et articula sur un ton qui fit
sentir  Constantin l'absurdit de la question pose:

--Vous n'imaginez pas que je vous aie attendu, tout de mme?...

L'paule se souleva et sortit de la chemise qui glissa le long du bras,
laissant nue la moiti du torse. Mais comme Constantin voulait emporter
la jeune fille dans la chambre  coucher, elle se cramponna au divan et
d'une voix nette dit:

--Je pose mes conditions.

--Je les accepte  l'avance, rpondit Constantin exaspr.

--Il n'y aura pas de lumire et je ferai la morte.

Constantin Michel pensa: Sur qui diable suis-je tomb? Me voici lanc
dans une aventure avec une de ces filles dtraques d'aujourd'hui qui
font l'amour comme elles soupent, sans avoir ni sens ni apptit. Elles
n'attachent pas plus d'importance  l'un qu' l'autre... Pourvu que je
n'aie pas  le regretter...

Il avait dans ses bras le corps frais de la jeune fille et il rpondit:

--Ces conditions sont absurdes... Mais ce n'est plus le moment de
discuter...

Dans la nuit de la chambre, dans la tideur des draps o Ariane faisait
la morte, il s'aperut  un signe vident bien qu'involontaire que tout
au moins la premire des deux suppositions qui venaient de se prsenter
 son esprit tait mal fonde. Cependant la lutte continuait dans
l'obscurit, la lutte contre le cadavre.

Irrit, il dit vivement:

--Il est un temps o il est bon de se battre; il en est un o il faut
savoir se donner.

--Mais je ne me bats pas, fit une voix  son oreille, une petite voix,
humble, enfantine, o semblait passer un souffle de frayeur et dont le
timbre nouveau le frappa.

Et,  l'instant mme, il triompha d'elle.

Une heure plus tard, assise devant la toilette elle coiffait ses cheveux
qu'elle avait longs et fournis. Ils tombaient jusqu' la chute des reins
et leurs vagues ondulantes cachaient le torse frle.

Elle parlait d'une faon dtache et libre, racontant des histoires de
nagure. Elle n'eut pas un mot, pas un regard qui pussent tmoigner de
la nouveaut des rapports qui venaient de s'tablir entre eux. Tout en
l'coutant, Constantin remarqua une mince coupure sur un doigt de sa
main droite: Ce petit monstre m'a gratign, pensa-t-il, ou peut-tre
est-ce une pingle?

Comme minuit sonnait, elle se leva. En vain voulut-il l'emmener souper.

--Mon amoureux m'attend  la maison, dit-elle. Il m'a fait une scne
hier soir. Il semblait qu'il devint d'o je venais. Ma tante l'a
entendu. Seconde scne. Je veux viter cela; j'aime d'avoir la paix chez
moi.

Ils rentrrent  pied. Elle causait, avec un riche mouvement d'ides,
des programmes du gymnase et de l'ducation des filles. Lorsqu'il la
quitta  sa porte, elle parut tonne d'entendre Constantin lui demander
de la revoir le lendemain  la mme heure. Elle accepta sans discuter.

Chez lui, comme il rparait le dsordre du lit avant de se coucher, il
vit sur le drap quelques petites gouttes de sang. Elle m'a gratign
plus profondment que je ne croyais. Curieux petit animal!... Qu'ont t
mes prdcesseurs?... C'est une ducation  refaire. Mais en vaut-elle
la peine?...

Il tait fatigu et, sans rflchir davantage, s'endormit.




 IV. SURGIT AMARI ALIQUID


Leur vie se rgla. Constantin ne voyait jamais Ariane dans la journe,
qu'elle passait  l'Universit. Il allait  ses affaires qui taient
importantes. Une fois il djeuna avec sa matresse en titre, la baronne
Korting, la plus jolie femme de Moscou qui voulut bien s'tonner de son
peu d'empressement. Il s'ingnia  y trouver des excuses.

Mais chaque soir, il rejoignait,  huit heures et demie,  la Sadovaia,
son tudiante en houppelande, chaque soir ils descendaient  pied
jusqu' l'htel National, chaque soir ils se couchaient dans une chambre
chaude et obscure et, minuit sonn, se rhabillaient pour refaire le
trajet en sens inverse, causant tous deux, le long du chemin, avec la
plus vive animation et un mutuel plaisir.

Elle avait sur toutes choses des opinions tranches qu'elle mettait
avec un ton de certitude qui ne souffrait pas la contradiction; elle
chafaudait des systmes du plus extrme matrialisme, ne laissant
aucune place au sentiment, raillant impitoyablement la piti et l'amour.
Parfois il s'amusait  ruiner d'un mot les merveilleux chteaux qu'elle
levait si prestement dans les airs. Mais le plus souvent il la laissait
donner libre cours  sa fantaisie. Elle allait ainsi comme grise 
travers le monde des ides. Et il ne cessait d'admirer le jeu sain de ce
cerveau, la force jaillissante et claire de la pense. Constantin Michel
connaissait le monde, Londres, New-York, Rome, Paris. Avec un rien de
poli, pensait-il, avec cette lgance de tournure que l'on n'apprend
tout de mme qu'en Occident, avec le ton et le vocabulaire de la bonne
socit de l-bas, est-il une seule des capitales de l'univers, o,
aprs un court stage et la mise au point indispensable, cette petite
fille russe ne triompherait pas? Les esprits les plus dlicats en
feraient leurs dlices.

Il ne pouvait imaginer une compagne plus attrayante. Elle l'excitait 
penser et le tenait dans une fivre d'ides et de sensations sans cesse
renouveles.

Il sentait en elle les richesses inpuisables de la nature russe, ce
don, cette gnrosit et ce gaspillage de soi qu'elle comporte. Il ne
manque  cette fille qu'une mthode, pour atteindre aux plus hauts
sommets, ou bien la prsence d'un homme suprieur; mais il faut avouer,
conclut-il, que les hommes ici ne sont pas  la hauteur de leur tche.

Chaque jour, Constantin Michel attendait impatiemment les heures qui lui
ramenaient Ariane. Il la comparait  la baronne Korting qui l'emportait
par la beaut, qui tait bonne, et douce, et facile, mais qui,  trop
vivre en Occident, avait pris l'artificiel qui rgne dans les salons de
France et d'Angleterre. Il n'avait aucun reproche  lui adresser,--sauf
le plus grand du monde: il s'ennuyait auprs d'elle.

Auprs d'Ariane, l'ennui tait inconnu. On ne pouvait mme en concevoir
la notion, tant elle tait diverse, amusante, gaie, srieuse
contredisante, fantasque, difficile, ombrageuse, enferme dans son
amour-propre comme dans une forteresse inexpugnable.

Quand il l'avait  dner, c'tait une bonne fortune. Un souper--plus
rare--prenait l'allure d'une fte. Les longues promenades entre la
Sadovaia et le National leur paraissaient trop courtes. Ils
s'attardaient  causer dans la nuit et, sur le seuil de la porte,
prolongeaient encore la conversation.

Mais, dans l'appartement de l'htel National, une autre Ariane
apparaissait. Il tait en face d'une femme qui lui restait trangre. Du
jour o il l'avait eue, il avait pens que les rapports naturels entre
amant et matresse s'tabliraient entre eux. Il reconnaissait maintenant
son erreur. Il croyait l'avoir conquise et,  chaque fois, la conqute
tait remise en question. Il sentait n'avoir fait aucun progrs. Sa
matresse ne lui appartenait que par une fiction. En ralit, elle tait
insaisissable; elle lui chappait. Il l'embrassait; elle se laissait
embrasser et y prenait plaisir, mais jamais d'elle-mme elle ne venait 
lui, dans un mouvement spontan de tendresse.

Il lui en fit un jour la remarque. La rponse qu'il reut le glaa:

--N'y faites pas attention, dit-elle, je suis toujours ainsi...

Dtestable ducation, pensa Constantin Michel. Quels sots a-t-elle
connus avant moi?

Dans le lit, elle continuait  faire la morte. Pourtant Constantin
sentait parfois la pression involontaire d'un bras qui le serrait contre
elle. Une fois seulement, elle se laissa aller jusqu' se plaindre
d'avoir  se lever, s'avouant brise de fatigue. Il fallut une semaine
pour qu'elle admt que la porte de la chambre ft ouverte sur le salon
o l'lectricit restait allume. Pourtant elle n'allguait pas des
scrupules de pudeur. Elle descendait du lit, gagnait la salle de bain et
revenait se coiffer nue devant la glace avec la tranquille assurance
d'une jeune fille bien faite qui n'a rien  cacher.

Chaque rencontre tait ainsi un combat entre l'ardeur de l'homme et la
froideur de la femme. L'irritant tait que Constantin sentait cette
froideur calcule, commande par un effort de volont. Il n'usait
d'aucune contrainte pour amener Ariane dans son lit. Elle y venait de
son propre gr; mais lorsqu'elle s'allongeait dans les draps, elle
semblait mourir  elle-mme... Elle qui debout ne pouvait se taire,
restait silencieuse, les yeux ouverts. Le mieux qu'il en put tirer dans
la premire semaine de leur liaison, alors qu'il murmurait  son oreille
les mots ternels que les amants disent  la femme qu'ils possdent, fut
un _nitchevo_ entre deux tons.

Au dehors, ils causaient librement comme deux amis. Au lit, il
retrouvait l'ennemie, celle qu'il faut toujours vaincre et qui ne
s'avoue jamais vaincue.

Ce combat excitait Constantin Michel et il se jurait d'en sortir
vainqueur. Cependant il tait bless jusqu'au fond de lui par l'attitude
dont Ariane ne se dpartait pas.

Mais ce n'taient encore qu'escarmouches.

 la quatrime ou cinquime soire, comme elle se rhabillait et qu'il
fumait une cigarette assis au pied du lit, il fit, sans mme y prendre
garde, deux de ces questions banales que les hommes posent  leur
matresse sortant de leurs bras.

Elle ne rpondit pas. Il rpta la phrase.

Sans lever la tte vers lui, sans s'arrter de rattacher ses bas, elle
rpondit avec nonchalance, comme si elle ne sentait pas le venin de sa
rponse:

--J'attends la troisime question, celle que tous les hommes qui m'ont
eue ont pose aprs les deux que vous venez de faire...

Constantin Michel plit. Il eut la force de se matriser, de ne pas
ajouter un mot. Il termina sa cigarette, passa  la salle de bain, y
resta plus longtemps que d'habitude. Lorsqu'il en sortit, minuit tait
sonn.

--Allons, dit-il.

Elle s'approcha de lui, s'appuya sur son bras et demanda:

--Qu'avez-vous aujourd'hui? Vous paraissez triste. Je n'en suis pas la
cause?

--Rien, petite fille, rien, tu es dlicieuse, comme toujours.

Car il la tutoyait maintenant, mais elle continuait  dire vous.

En chemin, ils se disputrent sur une question de philosophie, l'un et
l'autre dfendant sa position avec violence, presque avec aigreur.
Finalement Constantin Michel clata de rire:

--O diable allons-nous chercher nos sujets de querelle? dit-il.

Et il embrassa Ariane qui se dfendait encore.

Le lendemain soir la lutte recommena, mais d'une faon plus garde,
l'un et l'autre adversaire s'efforant de ne pas se dcouvrir.

Constantin voulait savoir pourquoi Ariane Nicolaevna qui avait le droit
du choix et l'avait exerc plus d'une fois l'avait pris lui, Constantin
Michel, et s'tait donne  leur troisime rencontre. Il n'imaginait pas
d'tre irrsistible. Ariane ne l'aimait pas. Mais, quelle que soit la
libert qu'une jeune fille s'accorde, il est difficile d'admettre
qu'elle va jusqu' prendre un amant comme un homme choisit une
matresse, souvent pour une heure. Pourquoi tait-elle l prs de lui?
Par des voies dtournes, il tchait d'obtenir un claircissement sur ce
point.

Il parla donc de la fameuse soire de _Boris Godounof_ et il revint sur
la premire impression qu'il avait eue d'elle, la longue hsitation
entre jeune femme et gamine.

--Et toi, dit-il, qu'as-tu pens de moi, car enfin la premire
impression commande tout le reste?

--Moi, fit-elle, je me suis dit: Il est dans ma srie, car il faut
vous avouer qu' mon exprience, seuls les hommes blonds ont du
temprament. Les bruns font de l'effet, mais ce n'est que feu de paille.
On les prend; il ne vous reste rien dans les mains... La sagesse est de
revenir aprs quelques essais malheureux  ce que l'on a prouv bon...

Elle bavardait ainsi agrablement, comme si elle parlait du soleil ou de
la pluie de ce jour de mai.

Constantin Michel crut avaler une drogue amre. Il sentait qu'on ne
rpond  une provocation de ce genre que par une roue de coups. Mais il
fallait gagner la bataille, et d'abord du temps. Il prit une cigarette,
l'alluma, et avec un bon sourire naturel il gronda affectueusement:

--Ariane, Ariane, voil des choses que l'on pense, mais qu'on ne dit
pas. Tu n'es qu'une petite cosaque.

--Oh, fit-elle, j'ai horreur de mentir; c'est trop difficile; alors je
dis les choses comme elles me viennent. Vous avez d vous en
apercevoir... Je suis sans habilet et sans ruse, avouez-le. Ma conduite
avec vous l'a montr. M'en voudriez-vous?

Il n'eut tout de mme pas la force de la prendre dans ses bras et de la
baiser sur les lvres, comme il et t politique de le faire. Il avait
encore dans la bouche un arrire-got d'amertume qui ne devait pas
disparatre de sitt. Il se borna  quelques chaudes et banales
protestations:

--Au fond, dit-il, tu me plais parce que tu es toi-mme. Cela comporte
bien quelques inconvnients. Mais les avantages l'emportent. videmment
tu dis avec simplicit des choses qu'une femme en Occident se ferait
tuer plutt que d'avouer. Faut-il reconnatre qu'une fois le premier
moment d'tonnement pass, cette franchise un peu rude a son prix?
Peut-tre mme finirai-je perversement par y trouver du charme.

Mais ce mme soir, rentrant  pied vers une heure de la Sadovaia,
Constantin serrait les poings et exhalait sa colre. Il se sentait
attaqu, bafou, par cette petite fille qui, avec ses airs de ne pas y
toucher, l'avait bless  un point sensible, entretenait chaque jour la
blessure ouverte et l'envenimait avec un art savant. Car enfin quel que
soit le degr de franchise que l'on se permette, il faut que l'amour,
mme physique, s'entoure de certaines illusions.  l'clairer
brutalement et de tel ct, on le met en fuite. Il faut chasser loin de
soi l'ide qu'on se rencontre dans les bras d'une femme avec les ombres
plus ou moins effaces de ses prdcesseurs. Ce sont choses auxquelles
on ne pense point, lorsqu'on est sain d'esprit,  moins peut-tre qu'on
ne soit perdument amoureux. Or Constantin Michel se dclarait sain
d'esprit et pas amoureux. Certes il tenait  Ariane et de plus d'une
faon; elle avait la saveur d'un jeune fruit dlicieux dj mr, dont
l'acidit, par places, fait grincer un peu les dents. Mais d'amour il
n'tait pas question. Donc il lui tait facile d'oublier le pass
d'Ariane.

Et voil que ce dmon de fille le lui ramenait sous les yeux sans cesse
et l'obligeait  le regarder en face. D'abord il avait cru qu'elle
agissait ainsi par maladresse, par ce manque d'instinct qui, chose
curieuse, se fait sentir si souvent chez les femmes les plus
intelligentes. Il y avait l peut-tre une faute d'ducation; tante
Varvara qui se racontait librement  sa nice devait en tre
responsable, et ce milieu de province russe... Il suffirait d'avertir
Ariane Nicolaevna.

Mais Constantin reconnut bien vite son erreur. Non, ce n'tait pas au
hasard qu'elle parlait ainsi. Il devinait en elle un plan mdit, une
offensive pourpense et qui se prolongerait. Un sr instinct
l'avertissait qu'Ariane savait o le blesser et qu'elle gardait prise
sur lui.

Et pourtant il tait impossible de la laisser continuer ainsi sous peine
d'tre empoisonn.

 ce point de ses rflexions, Constantin Michel fit volte-face. Au
fond, se dit-il, de quoi est-ce que je me proccupe? J'ai une fille
dlicieuse et frache dans mes bras chaque soir, et le partenaire de
conversation le plus amusant que j'aie jusqu'ici rencontr. Dans un mois
ou six semaines, j'aurai quitt la Russie; nous ne nous reverrons de
notre vie. Laissons les choses aller leur cours.

Il parlait ainsi, mais ce n'taient que des mots, car il gardait au fond
de lui le got d'amertume que le poison distill par Ariane Nicolaevna y
avait vers. Comme il s'amusait  tcher de voir clair, il se dit:
Pourquoi est-ce que je prte tant d'importance au pass de cette jeune
fille? Peut-tre me suis-je attach  elle plus que je ne le pense. Ah!
cela serait une belle folie! Devenir amoureux d'une fille, jeune, mais
au pass lourd, et qui est tombe dans mes bras sans offrir la moindre
rsistance, parbleu, comme elle serait tombe dans les bras du voisin si
je n'avais pas t l! Elle est riche de sa jeunesse et de son esprit,
mais elle a un dfaut, qui,  la longue, me la rendra insupportable:
elle est mchante. Elle sait dj me faire souffrir. Mais quoi? elle
n'usera de cette science dtestable qu'autant que je le voudrai. Je suis
libre; le jour o je serai fatigu d'elle, je m'en irai. Pour l'instant,
seul le dsir de vaincre la froideur qu'elle affecte m'attache  elle.
Cela, et rien de plus.

Et il se mit  rver  l'avenir proche. O serait-il dans un mois? 
Constantinople ou  New-York, bien loin en tout cas d'Ariane Nicolaevna.
Il avait  travailler. Et puis o qu'il allt, il rencontrerait d'autres
femmes. La vie est innombrable. Quel ridicule de penser l'enfermer sous
la houppelande noire d'une petite tudiante  l'Universit de Moscou!

Constantin Michel avait march vite. Il arriva de bonne humeur  l'htel
National et avant de remonter chez lui soupa lgrement. Quand il entra
dans sa chambre  coucher, il y rgnait encore une odeur faible, mais
pntrante, celle qu'il avait respire quelques heures auparavant sur la
nuque d'Ariane Nicolaevna. Le lit tait dfait. Il semblait qu'un
souffle de volupt montt des draps entr'ouverts qui avaient gard la
chaleur de leurs deux corps. Il eut une envie irrsistible de serrer
Ariane dans ses bras, de lui parler durement, de lui dire qu'il tait le
matre, qu'il ne souffrirait pas une fois de plus ses insolences, puis
de la prendre, de la caresser sans fin, et de passer une nuit, toute une
nuit, le long d'elle, de s'endormir en la touchant, de se rveiller avec
ce jeune corps appuy sur le sien... Et peut-tre alors entendrait-il
encore cette voix, cette voix humble, enfantine qui n'avait rsonn
qu'une fois  son oreille, mais qu'il ne pouvait oublier et qu'il
cherchait  retrouver dans la bouche d'Ariane, qu'il attendait, sans se
l'avouer, chaque jour comme un miracle promis, la voix qui avait dit le
premier soir: Mais je ne me dfends pas.

Constantin Michel resta assis sur le lit. Soudain il bondit:

--Ah! je deviens fou!... Je vais te montrer si je suis libre, petite
Ariane de nulle part.

Il courut au tlphone, demanda le numro de la baronne Korting. Malgr
l'heure avance, elle n'tait pas couche. Constantin Michel apprit 
cette femme charmante qu'il avait enfin un peu de temps  lui, et lui
demanda la grce de dner avec elle le lendemain. La baronne Korting ne
cacha pas le plaisir avec lequel elle se rendrait  cette invitation.

Le jour suivant vers huit heures, alors qu'Ariane tait chez elle, il
l'appela au tlphone, lui dit qu'il avait un dner d'affaires
impossible  remettre, qu'il tait dsol de ne pas la voir, mais qu'il
comptait sur elle le lendemain, comme d'habitude.

Elle rpondit simplement:

--Bien,  demain, et raccrocha le tlphone.




 V. LA BARONNE KORTING


Une heure plus tard, il dnait avec la baronne Korting qu'il connaissait
depuis quelques annes. C'tait une femme qu'il tait flatteur pour un
homme de montrer, car elle tait belle, d'une de ces beauts qu'on ne
discute pas et qui font retourner dans la rue jusqu'aux marmitons. Elle
tait bonne. Jamais Constantin ne l'avait entendue dire une mchancet 
l'adresse de quiconque. Elle ne manquait pas de finesse dans les choses
de l'amour o la plus simple femme s'entend mieux et voit plus clair que
l'homme. Enfin elle mettait Constantin Michel sur un pidestal et
dclarait  qui voulait l'entendre qu'il tait incomparable.

Aussi Constantin lui tait rest attach. Elle semblait tre la seule
chose fixe dans l'existence errante qu'il menait. C'est ainsi qu'un
hiver il avait pass un mois  Nice avec elle; une autre fois, une
partie du printemps  Paris et, enfin, il l'avait retrouve deux fois 
Moscou lorsqu'il y tait venu pour ses affaires.

Il voulait l'emmener au restaurant, mais par tlphone elle le pria de
dner chez elle. Il retrouva avec plaisir une maison bien monte, une
table lgante et soigne et ses yeux regardrent avec admiration la
baronne Korting vtue d'un lgant dshabill de la rue de la Paix. Elle
le reut  merveille, le gta, le choya, l'entoura de mille attentions,
fit fumer autour de lui l'encens dont elle avait l'habitude d'entourer
son dieu. Elle lui demanda les dernires histoires de Londres et de
Paris; elle lui raconta les plus rcents scandales de Ptersbourg et de
Moscou. O tait-il? Partout et nulle part, et pas plus en Russie
qu'ailleurs. Le matre d'htel lui-mme tait italien et la baronne
Korting tait toute polie au vernis occidental. Pourquoi pensa-t-il, au
moment mme o il se posait cette question,  la petite fille ple de la
Sadovaia? Celle-l tait bien de son pays, malgr sa culture europenne.
Il chassa ces penses.

La baronne Korting que ses intimes appelaient Olga l'y ramena en lui
demandant ce qu'il faisait de ses soires. On ne le voyait nulle part.
Il allgua des confrences avec des gens d'affaires occups dans la
journe. Olga avec une logique fminine lui dit:

--Eh bien, alors, arrangez-vous pour prendre le th chez moi. Vous savez
que je serai toujours libre  l'heure qui sera la vtre.

Il resta fort tard chez cette aimable femme et le ciel s'clairait 
l'orient lorsqu'il traversa les rues vides pour regagner son htel. Il
avait les nerfs tranquilles et l'esprit en paix. C'est tout de mme la
sagesse, se disait-il, et la scurit, l'_otium cum dignitate_ des
Latins, car aprs tout je suis  la merci d'un caprice de cette fille
changeante. J'ai tout et je cherche encore autre chose. C'est absurde.
Je vais liquider l'histoire de la Sadovaia. J'ai un voyage  faire 
Kief qui arrivera de la faon la plus opportune pour couper court 
cette aventure, car, au fond, ce n'est que cela. Et je vais hter mon
dpart.

N'empche que, vers sept heures du soir, Constantin Michel se surprit 
tre assez nerveux  l'ide qu'Ariane pourrait se dcommander par
tlphone. Il tait certain qu'elle le ferait uniquement par manire de
reprsailles et pour se venger d'avoir t abandonne la veille. Mais il
en fut pour sa nervosit. Ariane ne tlphona pas et,  huit heures et
demie, elle parut avec l'exactitude qui lui tait coutumire dans
l'encadrement de la porte de la Sadovaia.

Il fut frapp par sa minceur, sa dlicatesse, le frle de toute sa
personne. Dans le front et dans les yeux seulement on lisait une force.
Et soudain, il eut pour elle un sentiment nouveau, bien trange chez
lui, celui de la piti. Il sentit qu'elle tait une petite fille, malgr
tout, une petite fille lance seule dans les tourbillons dangereux de la
vie. Elle y serait broye, comme tant d'autres qui la valaient et qui
s'avanaient pleines de courage avec un air de dfi, la tte haute, vers
la tempte. Et voil qu'au tournant du chemin, elle s'tait heurte  un
roc dur,  lui, Constantin Michel. Il eut une brve vision de l'avenir.
Cette histoire finira mal pour toi, mon enfant, pensa-t-il. Quoi que tu
en aies, tu t'attacheras  moi, et un beau jour je partirai pour
New-York ou Changha, te laissant seule, perdue au milieu de cette mer
humaine qu'est la Russie.

Il eut un moment d'motion indicible. Il pardonna  Ariane son pass
trouble. Elle avait eu, elle aussi, si jeune, un idal, et ne l'ayant
pas atteint, elle faisait payer ses erreurs  ceux qu'elle rencontrait.

Il passa un bras sous celui de la jeune fille, le serra contre le sien
et la conduisit  l'htel. Pendant toute la soire, il ne fut que
douceur et gat. L'humeur de son amant n'chappa pas  Ariane. Elle se
laissa entraner par le flot irrsistible de tendresse qui sortait du
coeur de Constantin Michel. Pour la premire fois, elle oublia son rle,
se pressa contre lui, se blottit dans ses bras et, sortie du lit,
raconta les plus folles histoires sur son enfance--poque sans danger
aux yeux de Constantin.

Ce fut un bref entr'acte. Peu de jours aprs, la lutte sournoise,
implacable, recommena. Un soir, comme Ariane tait souffrante et qu'ils
prenaient le th dans leur petit salon, elle commena  parler de leurs
relations. Elle le remercia d'en avoir dfini le caractre avec tant de
prcision et de prvoyance, ds avant qu'elles eussent commenc.

--Je reconnais bien l, dit-elle, mon ami si sage, si averti de tout.
Grce  vous, tout est clair entre nous. Il n'y a place pour aucune
ambigut. En somme, je suis libre; vous l'tes aussi. Nous avons form
une association temporaire  la recherche du plaisir. Je ne vous le
cache pas: vous avez su me le donner.

--C'est beaucoup, interrompit Constantin. Tu connais les vers de Vigny:

                     ... _C'est le plaisir qu'elle aime.
    L'homme est rude, il le prend et ne sait le donner._

--Je ne connais pas les vers, continua-t-elle, mais comme on dit, je
crois, je connais la chanson (Constantin Michel s'en voulait amrement
de sa citation). Et puis, nos causeries ne sont pas un mince agrment
dans l'affaire.  l'ordinaire, les hommes sont si niais. Ds qu'on en a
tir ce qu'on leur demande, les voil muets...

Constantin commena  grimacer intrieurement. Mais comment arrter
Ariane? Il essaya de dvier la conversation. Avec une logique
suprieure, Ariane y revint:

--Mais, puisque nous sommes libres, nous avons le droit de faire ce
qu'il nous plat. Vous pouvez avoir une matresse (Bon, elle a appris
mon histoire, pensa Constantin)... et je puis prendre un amant. Nous ne
nous tromperions pas, puisque nous ne nous aimons pas et que nous nous
donnons un avertissement pralable.

--Ah! par exemple, non! Je ne suis pas pour le partage, cria Constantin
qui, sur ce terrain, vit la possibilit de laisser cours  ses
sentiments. Non, cent fois non! Tant que tu es  moi, tu n'es  personne
d'autre. Tiens-le-toi pour dit.

--Et si tout de mme j'avais un amant? Vous ne le sauriez pas.

--C'est ce qui te trompe. Je le saurais, et tout de suite.

--Et alors?...

--Ma chre enfant,  mon vif regret, tout serait fini entre nous.

Il dit ces mots sans colre, mais avec une nettet d'accent qui parut
faire impression sur Ariane.

Elle revint peu aprs, de biais,  la question qui l'occupait:

--Et pourtant vous ne m'aimez pas.

--Cela est une autre question, repartit Constantin, mais pour le temps
o tu m'appartiens, je ne te cde  personne.

--Vous tes bizarre, fit Ariane.

--Je suis comme je suis, et il n'y a pas  discuter. Les choses sont au
net sur ce point. Maintenant changeons de sujet.

Avec une apparente indiffrence, ils commencrent  parler sur un thme
banal.

Mais comme elle se levait pour partir, Constantin fut emport par un
lan soudain. Il mit Ariane contre le mur, lui appuya les deux mains sur
les paules et, les yeux fichs dans les siens, lui dit:

--Je ne sais quel jeu tu joues ici, petite fille. Si tu veux te battre,
eh bien, battons-nous. Mais je t'avertis que tu n'auras pas raison de
moi. De nous deux, c'est moi qui l'emporterai, sois-en sre. Et veux-tu
que je te dise ce qui t'arrivera? Que tu le veuilles ou non, tu
m'aimeras. Tu m'aimeras avec ta tte diabolique, avec ton coeur que
j'ignore, avec ton corps que je connais.

Sous sa main, il sentit l'paule gauche d'Ariane qui essayait de se
soulever. Mais il la tenait fortement et l'paule indiqua seulement le
geste tent qui, ne pouvant se dvelopper, avorta.




 VI. MOUVEMENT IMPRVU


Cependant Constantin voyait trois ou quatre fois par semaine, dans
l'aprs-midi, la baronne Korting et chaque soir Ariane. Faisait-il des
progrs avec cette dernire, rien ne l'indiquait. Dj on touchait au
milieu du mois de mai. Ariane tait toujours semblable  elle-mme. Un
jour, elle se montrait gaie, enfantine, pleine d'anecdotes et de mots
charmants. Le lendemain, avec un art incomparable dans la ngligence
tudie, elle revenait sur les thmes dtests et semblait s'y
complaire.

--Tu ne mens pas assez, lui disait en riant Constantin. Tu n'as pas
encore compris le secret du bonheur qui est dans une illusion chrement
nourrie et jalousement respecte.

--Il y a plus d'une faon d'tre heureux, rpondait-elle. Qui sait si la
mienne ne vaut pas la vtre? Puis-je me plaindre de la vie,
ajouta-t-elle, n'ai-je pas un amant beau et intelligent?

--Ariane, je n'aime pas qu'on se moque de moi.

--Mais enfin puisque je vous ai choisi entre tant d'autres, sans me
donner le temps de la rflexion, il faut bien que votre physique, votre
physique seulement, Monsieur, ait quelque chose d'irrsistible. Car, au
vrai, l'tudiant qui m'accompagnait au thtre est assez sduisant. Mais
vous tes mieux, puisque je suis ici  cette heure au lieu d'tre dans
ses bras... Le pauvre garon! Il m'avait fait depuis trois mois la cour
la plus assidue, la plus respectueuse. Il croyait bien toucher au
bonheur. La soire au Grand Thtre devait tre dcisive. Songez! Il
avait command une automobile! Nous allions souper chez Jahr...

Constantin Michel avait les nerfs en boule. Pour se punir lui-mme, il
demanda, comme un flagellant qui veut encore tre battu:

--Eh bien, que serait-il arriv?

--Ce qui arrive dans ces cas-l, cher et excellent ami. Nous aurions
soup et bu du Champagne. Puis nous serions revenus en automobile...

--Et alors? dit Constantin d'une voix froide. A-t-il un appartement? On
ne reoit pas les gens au milieu de la nuit dans les htels convenables.

--Restent les htels qui ne sont pas convenables, reprit la jeune fille.
Et puis, du parc Petrovski au centre de Moscou, il y a vingt minutes. Et
l'on peut allonger le chemin. Une automobile ferme, les secousses,
l'ivresse du souper, un bras press autour de la taille, des lvres
passionnes sur votre cou... Enfin, je ne suis pas de bois,
conclut-elle, et vous le savez mieux que personne...

                   *       *       *       *       *

Le lendemain de cette soire, Constantin dcida son dpart pour Kief et
l'annona  la baronne Korting dans l'aprs-midi. Le soir, il avertit
Ariane. Elle sursauta:

--Comment, vous partez le jour mme de mon anniversaire! Ce n'est pas
gentil!

C'tait la premire fois qu'elle manifestait un sentiment  son endroit.

Il la prit dans ses bras.

--Il fallait me le dire, petite fille, fit-il. Comment pouvais-je
savoir? En tous cas, nous dnerons ensemble demain. Je ne pars qu' onze
heures et pour une semaine.  propos, quel ge as-tu donc?

--Mais, dix-huit ans.

--Comment, dix-huit ans! Tu m'avais laiss croire que tu en avais au
moins vingt.

Il semblait qu'elle l'et tromp sur un point de capitale importance.

--Dix-huit ans! rptait-il, dix-huit ans!... C'est inimaginable! on n'a
pas dix-huit ans!... Alors, quand je t'ai connue, tu n'en avais que
dix-sept! Tu aurais bien pu me le dire, tu aurais d me le dire!

Il tait au comble de l'exaspration.

Elle le calma:

--Je ne vois pas ce que nos ges ont  faire dans notre aventure. Je ne
vous ai jamais demand le vtre. Quand nous nous sommes rencontrs--jour
bni, jeta-t-elle ironiquement--il me manquait un mois pour avoir mes
dix-huit ans. Qu'est-ce qu'un mois?... Vous n'allez pas me chercher
querelle pour un mois.

Mais Constantin Michel ne se remettait pas et l'branlement produit en
lui par ce qu'il appelait un fait nouveau eut une suite inattendue
presque immdiate.

Ariane racontait des histoires de sa tante Varvara. Elle commentait la
sagesse de cette vie, son quilibre parfait, l'art avec lequel Varvara
Petrovna avait su ne cueillir que les roses de l'amour.

--Tante Varvara m'a dit, continua-t-elle, qu'elle n'a jamais pass une
nuit entire avec aucun de ses amants. Il faut savoir partir ou les
congdier  temps. Selon elle, dormir ensemble est le plus sr moyen de
tuer l'amour. On dort mal, on se rveille de mauvaise humeur. On est
laid dans la lumire du matin. Il faut voir son amant lorsqu'on est
coiffe et arrange, s'habiller et se dshabiller pour lui plaire. La
promiscuit, c'est bon pour les gens maris. Mais le mariage n'est ni
l'amour, ni le plaisir...

--Ta tante, interrompit Constantin, avec toute son exprience ne connat
pas grand'chose de la vie. Si libre qu'elle soit, c'est une femme 
systme et, sur ce que tu m'en dis maintenant, j'ai assez mdiocre
opinion d'elle. Entre gens qui s'aiment, petite fille, il n'est pas
question d'heures; ils ne se quittent ni jour ni nuit, djeunent et
dnent  la mme table, s'endorment ensemble et se rveillent l'un 
ct de l'autre. Tu trouves agrable, toi, quand nous partageons le mme
lit et que nous sommes si prs l'un de l'autre qu'il n'y a rien ni
matriellement ni moralement entre nous, lorsque la chaleur du lit
commun nous pntre et nous engourdit, lorsque du bout de tes pieds
jusqu' la tte tu me sens prs de toi, que ton corps s'adapte  mon
corps, que nous semblons vivre d'une mme vie et que le battement de ton
coeur se confond avec le battement du mien, tu trouves agrable de
t'arracher  moi, de te lever, de t'habiller? Tu ne sens pas le mur qui
aussitt s'lve entre nous avec chaque pice de vtement que tu revts.
Tu redeviens une trangre; tu redeviens l'ennemie.

Constantin, s'tait trangement chauff et s'tonnait lui-mme. Ariane
battit des mains et le persifla.

--Comme vous tes loquent!

--Ce sont les folies de ta tante qui m'exasprent, reprit Constantin
Michel. Il ne s'agit ni de toi, ni de moi. Le diable l'emporte! Quelles
ides a-t-elle pu te fourrer dans la tte?

Il marcha dans la chambre longuement. Ariane se taisait.

Soudain, il s'arrta devant elle.

--Sais-tu ce que nous allons faire? Quand passes-tu ton dernier examen?

Elle indiqua une date loigne de huit jours.

--Trs bien, continua-t-il. Je serai de retour de Kief. Tu auras fini
ton Universit. Tu as besoin de prendre l'air. Je veux me reposer aussi.
J'ai beaucoup travaill. Et puis Moscou me donne trangement sur les
nerfs. Je t'emmne en Crime, nous passerons quinze jours au soleil du
Midi, dans les rochers rouges, au bord de la mer, parmi les fleurs et
sous les arbres. Nous vivrons comme des dieux; nous ne penserons pas,
nous ne nous disputerons pas. Voil mon plan _ne varietur_. Il ne reste
qu' obir.

 peine avait-il termin qu'il restait stupfait de ce qu'il avait dit.
Dans quoi se lanait-il? Est-ce ainsi qu'il entendait liquider
l'aventure o il tait engag? Certainement, au contact irritant
d'Ariane, il perdait la raison.

Cependant, d'une voix tranquille, elle levait des objections. Au jour
o elle terminait ses examens  Moscou, sa tante l'attendait. Elle
recevait trois ou quatre lettres par semaine qui l'imploraient de ne pas
perdre une heure. La liaison de Varvara et du beau docteur devait
tourner au drame. Ariane tait ncessaire l-bas. Ses amis aussi, qui
avaient leurs droits, comptaient sur sa prsence. Enfin une autre
raison,  laquelle elle fit allusion tout en la laissant dans l'ombre,
l'obligeait  rentrer  date fixe.

Plus elle parlait, plus Constantin se prouvait  lui-mme l'excellence
de son plan. Il conclut l'entretien en lui disant avec la calme
assurance dont il avait prouv combien elle portait sur la jeune fille:

--Je veux aller avec toi en Crime. C'est mon commencement et ma fin.
Donc, cela sera. Tu ne me feras jamais croire qu'une fille ingnieuse
comme toi ne puisse pas voler les quinze jours qui nous sont
ncessaires. Je t'en laisse le soin et me garde de te donner des
conseils. Nous sommes aujourd'hui le dix-huit. Je reviens de Kief le
vingt-huit. Tu auras pass ton examen le mme jour, et le vingt-neuf
nous monterons dans l'express de Sbastopol. Tu reprendras ta libert
entre le quinze et le vingt juin.

Cela dit, il refusa de discuter plus avant et, le lendemain, il tait
avec Ariane sur le quai de la gare de Kief, car elle n'avait pas refus
de l'accompagner. Pour la premire fois depuis six semaines qu'il la
connaissait, il avait russi  lui faire accepter un cadeau en l'honneur
de ses dix-huit ans et une montre-bracelet encerclait le poignet de la
jeune fille.

--Prpare tes bagages pour le vingt-neuf, dit-il.

--Mais c'est impossible, je vous assure.

La cloche sonnait. Il prit Ariane dans ses bras. Il lui parut qu'elle ne
l'avait jamais embrass ainsi, qu'elle ne s'tait pas encore donne 
lui aussi compltement que dans ce rapide baiser sur le quai de la gare.

Il y pensa longtemps dans le train. Est ce que je me trompe? dit-il.
Est-ce une illusion?... Non, non, c'est la vrit. Cette fille si
garde, cette fois s'est trahie.




 VII. CRIME


Huit jours plus tard, Constantin Michel revenait de Kief. Chaque soir
entre cinq et sept heures, la journe finie, il avait attendu la venue
de la nuit sur la terrasse du jardin des Marchands. La vue dont on y
jouit est une des plus belles qui soient au monde.  gauche, au-dessous
de la terrasse, ce sont les quartiers populeux du port;  droite dans la
verdure, les murs blancs et les coupoles dores de la laure la plus
sainte de Russie. Puis le Dnieper lent, aux courbes allonges, les
bateaux  vapeur qui le sillonnent, les caravanes de barges et de
chalands, les fumes qui montent, les coups de sifflet qui dchirent le
silence; et plus loin, la plaine russe allant sans une ride jusqu'
l'horizon, et la grande tache sombre de la fort vers l'orient. C'est un
paysage immense, anim au premier plan et tranquille  l'infini, un
paysage sans pittoresque, dont on ne se fatigue pas et qui change
lentement sous les jeux varis de la lumire. L'air tait doux aprs les
journes dj chaudes, le ciel profond, et les fleurs parfumaient les
crpuscules paisibles. Constantin Michel regardait les robes claires des
femmes, les uniformes des officiers, la foule mouvante sur les
terrasses, puis tournait les yeux vers la plaine qui s'endormait
au-dessous de lui. Dans ce dcor grandiose, l'aventure de Moscou se
ramenait  ses justes proportions. Il s'tonnait de s'y tre passionn.
Il ne comprenait plus pourquoi le pass d'Ariane avait pu l'mouvoir 
ce point: Grce  Dieu, se disait-il, elle ne m'a pas tromp. Sa
franchise inoue m'a peut-tre sauv. Et-elle eu la rouerie de ses
soeurs occidentales, m'et-elle jou la charmante comdie sentimentale 
laquelle nous nous prtons si complaisamment, et-elle essay de me
faire croire qu'elle m'aimait et que j'tais, malgr les expriences
indniables de son pass, le premier homme qui entrait dans son coeur,
qui sait si je ne me fusse laiss prendre? Mais avec elle, il n'est pas
possible de nourrir ces illusions qui nous mnent si loin. Je n'ai
jamais vu quelqu'un de plus matter of fact. Elle se montre comme une
planche anatomique. Ce que les femmes cachent, elle l'tale. Je parie
qu' mon retour de Crime, je saurai le nombre exact de ses amants et
leur tat civil. Je suis un numro dans une liste. Ne l'oublions pas.
Sachons gr  cette charmante fille d'avoir bien voulu me faire un don
si franc d'elle-mme, remercions-la de m'avoir vit de longues
hsitations et d'avoir renonc aux comdies coutumires.

Dans cette humeur, il lui crivit une lettre gaie, avouant d'un ton vif
qu'il ne pouvait se passer des longues conversations dont elle avait su
charmer le sjour de Moscou et se promettant mille flicits des
semaines  venir en Crime. Il eut un mot d'elle qui s'tait crois avec
le sien; elle ne parlait pas du voyage projet et dcrivait d'une faon
spirituelle sa vie entre un oncle amoureux et une tante que la jalousie
avait bien de la peine  faire sortir de l'indolence qui lui tait
ordinaire. Sa lettre avait l'allure leste et dgage qu'elle apportait 
toute chose.

Il lui tlgraphia son arrive et confirma leur dpart pour le
lendemain.

Sur le quai de la gare, Ariane Nicolaevna l'attendait et dans la voiture
qui les emmenait  l'htel se serra affectueusement contre lui. Elle
avait pass son dernier examen le jour mme de la faon la plus
brillante. Elle n'leva aucune difficult au sujet du voyage de Crime
et raconta l'ingnieuse faon dont, avec la complicit d'une amie, elle
trompait son pre, son oncle, sa tante Varvara et les nombreux amis qui
l'attendaient en province. Elle affirma seulement qu'elle devait tre le
dix juin chez elle pour des raisons de la plus haute gravit et que sur
ce point il n'y aurait pas de discussion. Elle avait donc une semaine 
donner  son ami.

Le lendemain, l'express de Sbastopol les emportait.

                   *       *       *       *       *

Ils taient seuls, tendus sur une petite plage de sable roux et chaud
au ras de la mer.  droite,  gauche et derrire eux, des rochers tout
proches, dchiquets, rouges;  leurs pieds les vagues molles venaient
mourir avec le bruit d'une toffe qu'on dchire. Dans le ciel pur,
quelques petits nuages chargs de lumire restaient immobiles, comme
accrochs dans l'azur. Ainsi que l'avait promis Constantin Michel, ils
vivaient comme des dieux et, nus au bord des flots sous le soleil qui
baignait leurs corps allongs, respiraient sans parler l'air marin. Il y
avait plus de huit jours qu'ils taient prs d'Yalta, dans une intimit
de chaque minute. Ils habitaient la maison qu'un peintre ami de
Constantin lui avait cde, une petite maison aux murs blancs, au toit
rouge, perdue dans les rochers, non loin de la route qui va d'Yalta 
Aloutcha. La maison ne comprenait que deux pices; l'une, la plus
grande, donnait au midi sur la mer par trois fentres, avait des murs
crpis  la chaux, sur lesquels taient tendues quelques toffes
orientales; et des divans revtus de tapis persans taient disposs le
long des parois; elle servait de salon et de salle  manger;--l'autre,
la chambre  coucher, plus petite, mais spacieuse encore, regardait, au
couchant, un trange paysage de cactus, de plantes grasses, de fleurs,
de rochers et de pins. Sur le derrire de la maison, la cuisine et la
chambre de la bonne qui prparait leurs repas. C'tait une fille de sang
tatar, aux cheveux noirs, aux beaux pieds nus, qui glissait doucement
dans la maison sans qu'on l'entendt.

Ariane avait fait le tour du logis que Constantin avait choisi pour leur
vie  deux,  la faon d'un chat qui inspecte une demeure nouvelle, puis
avait disparu dans la cuisine o elle eut un long entretien avec la
Tatare. Constantin l'avait charge de diriger la maison, non sans
craindre que le mnage ne ft tenu de faon fantaisiste. Il se trompait.
Ariane se rvla matresse de maison accomplie. Non seulement les repas
taient servis  heure fixe, mais la chre tait excellente et varie.
Ariane ne ddaignait pas de donner des recettes  la Tatare,--des
recettes venues de la cuisinire renomme de Varvara Petrovna--et en
surveillait l'excution. Il y eut tel chaud-froid de poisson au caviar
devant lequel Constantin s'extasia et un coulibiak dont on parla
longtemps. La jeune fille prenait au srieux ses devoirs nouveaux et, 
table, se rjouissait  voir Constantin faire honneur au menu.

Leur vie coulait monotone, mais exquise. Ils se rveillaient tard dans
la chambre claire. Ariane frappait dans ses mains. Au bruit, la Tatare
aux pieds nus, souriante et silencieuse, arrivait, portant un plateau
charg de chocolat, de th, de crme, de pain frais, de beurre et de
confitures. Ils djeunaient, cte  cte, de grand apptit et tardaient
 se lever. Vers onze heures, pourtant, ils quittaient le grand lit
tide et gagnaient la petite plage voisine. L, ils s'battaient en
pleine lumire, jouaient comme des enfants dans les rochers, entraient
dans l'eau presque tide, en ressortaient pour y retourner encore, puis
venaient s'tendre nus sur le sable chaud. Ariane alors dtachait ses
longs cheveux. Ils restaient immobiles sous le soleil brlant, les
paupires closes. Il semblait que les rayons pntrassent jusqu'au
centre de leur tre. C'tait, sous la peau, comme le crpitement de
millions de petites tincelles lectriques. La vie universelle
paraissait couler en eux. Ils taient les frres des rochers, du sable
et des fleurs qui les entouraient. Le vent salin caressait leurs corps
et passait entre leurs doigts de pied libres. C'tait un long
engourdissement exquis; ils ne parlaient pas.  peine se sentaient-ils
vivre.

Vers une heure, alors que le soleil tombait d'aplomb sur eux, ils
rentraient comme ivres dans la salle frache et djeunaient de grand
apptit. Puis c'tait une longue sieste pendant les heures chaudes. Au
premier jour, Constantin s'tait tendu sur un divan. Ariane reposait
sur le lit et, le second jour,  sa grande surprise, l'appela. Lisant,
fumant et dormant, ils reposaient ainsi prs l'un de l'autre,  peine
vtus, et  cinq heures prenaient le th. Il fallait s'habiller enfin.
Ariane soupirait, mais se coiffait et passait une robe lgre comme
toile d'araigne.

Au crpuscule, ils sortaient de leur domaine et marchaient sur la route
d'Yalta. Souvent, ils allaient jusqu' la ville, voisine de quelques
verstes, traversant les riches vergers et les jardins de fleurs qui
bordent le rivage. L, une fois la nuit venue, ils soupaient sur la
terrasse d'un htel dominant la mer. Au-dessous d'eux des bateaux se
balanaient dans le port qu'clairaient de grands globes lectriques.
Des musiques lointaines passaient dans l'air embaum. Les gens
regardaient avec envie ce couple dont le bonheur clatait comme un dfi.
Ils regagnaient enfin leur villa. Le long de la route, les lucioles
piquaient les buissons odorants de leurs pointes de feu qui voltigeaient
de branche en branche, s'teignant pour se rallumer plus loin, faisant 
leur promenade nocturne un dcor passionn o l'amour  chaque pas
brlait en flammes brves et vives. Chez eux, ils trouvaient le samovar
sur la table et, se dshabillant et s'embrassant, restaient  causer
tard dans la nuit.

La rserve extrieure qu'Ariane avait toujours garde avait disparu dans
l'intimit de la vie  deux. Maintenant; elle tutoyait son amant qui lui
avait fait remarquer que pour une fille de son naturel le vous
manquait de simplicit. Elle tait dans les bras de Constantin une
matresse tendre et passionne, avec quelque chose de raffin et
d'perdu dans les caresses qu'elle lui prodiguait.

Mais il sentait qu'intrieurement elle n'avait chang en rien. Elle
restait ironique, spirituelle, d'une libert d'esprit qui allait
jusqu'au cynisme le plus tal. La seule ide qu'il pouvait tre
question d'amour entre eux l'aurait fait clater d'un rire insolent et
juvnile. L'amour, c'est les rves blancs d'une jeune fille innocente.
Les sages en cherchent dans le physique les seules ralits, et les
plaisirs extrmes de la sensualit n'ont nul besoin de se compliquer
d'une maladie sentimentale propre  rendre stupides les gens les plus
intelligents.

Elle remerciait donc son amant d'avoir su lui organiser de faon
merveilleuse une existence qui satisfaisait ses sens et lui laissait le
coeur et le cerveau libres.

Elle avait eu la dlicatesse, pendant leur premire semaine au bord de
la mer, de ne pas rappeler ses expriences antrieures. Tout ce qu'elle
disait sur l'amour, elle avait le soin de le gnraliser. Ce trsor de
sagesse matrialiste dans la bouche d'Ariane faisait un trange
contraste avec la jeunesse clatante de ses dix-huit ans et Constantin
Michel ne cessait de s'en tonner.

Ils taient arrivs ainsi, un jour entranant l'autre dans une suite
continue et passionne, au dix juin, date  laquelle Ariane devait tre
chez elle. Une fois pourtant Ariane avait fait allusion  la ncessit
d'tre exacte  un rendez-vous sur lequel elle ne s'expliquait pas
autrement. En vain Constantin dont la curiosit tait veille et qui
croyait tout savoir de sa matresse avait essay de la pousser sur ce
point. Elle avait rpondu en termes vagues et volontairement quivoques;
il s'agissait d'un engagement d'honneur auquel elle ne pouvait faillir.
 certains mots, il put comprendre que des questions d'argent y taient
mles. Lorsqu'elle en parlait, elle devenait soucieuse, irritable et
finalement pria Constantin d'viter ce sujet qui lui tait pnible. Il
se tut, mais il sentit qu'il y avait l quelque chose d'obscur dont il
aurait donn beaucoup pour pntrer le mystre angoissant. Une semaine
encore passa. Ariane regardait plus souvent le calendrier et son humeur
se modifiait.

Un soir, comme ils soupaient sur la terrasse d'un htel d'Yalta, elle
parla de leur sparation prochaine et, cette fois-ci, dfinitive.

--Tu recommenceras  courir le monde et les femmes, et moi, l'automne
prochain, je reprendrai  Moscou les cours de l'Universit. Je pense
aller en Europe aprs le premier semestre,  Paris et  Londres.

--Alors nous nous rencontrerons l-bas, dit Constantin joyeusement. Tu
verras quelle belle vie je t'arrangerai.

--Je ne te reverrai jamais, fit-elle, sans lever la voix.  quoi bon?
Les plats rchauffs ne valent rien. Nous avons vcu fort bien ensemble;
restons-en l. Et puis, continua-t-elle avec un charmant sourire 
l'adresse de Constantin, j'ai eu la chance de ne pas m'attacher  toi.
Je courais de grands risques, car tu es dangereux. J'ai su les viter.
Vois-tu que je me mette  t'aimer? Veux-tu que je souffre de ton
absence?

--Oui, dit Constantin simplement, je le veux.

--Eh bien, je ne le veux pas. J'ai ma jeunesse devant moi. Ne crois pas
que je te la sacrifie. Tu m'auras vite oublie. Une petite fille, comme
tu dis, cela compte-t-il dans une liste longue? Grce  Dieu, tout s'est
pass entre nous comme il tait convenu. Nous n'allons pas entamer un
autre morceau pour lequel nous ne sommes faits ni l'un ni l'autre. Avoue
que tu ne me vois pas en amante plore. Est-ce un rle pour moi? Nous
nous dirons adieu dans quelques jours...

Constantin sentait une irritation grandir en lui. Il regardait Ariane.
Elle tait gaie et s'exprimait sur un ton de dtachement qui le blessait
au vif.

Ils continurent longtemps  se dchirer l'un l'autre, souriants,
impassibles, cherchant chacun la place faible de l'adversaire pour y
enfoncer un trait acr. Les gens qui les regardaient avec envie
imaginaient qu'ils changeaient les mille tendresses qui sont
coutumires entre amants. Constantin conclut en ces termes:

--Nous sommes tout prs l'un de l'autre. Mais entre nous, il y a un
abme que rien ne peut combler. J'y renonce... Allons-nous-en.

Ariane avait un sourire douloureux au coin des lvres. Ils se levrent
et regagnrent  pied leur logis. La lune jouait sur les flots et
baignait les vergers endormis d'Yalta. Ariane se taisait et Constantin
sentait je ne sais quelle amertume au fond de son coeur.

Ils se couchrent en silence. Mais une fois dans le lit, comme ils
allaient s'endormir, Ariane se serra contre son amant, lui prit la tte
entre ses mains et la couvrit de baisers.

--Pardonne-moi, dit-elle tout bas  son oreille, j'ai t mchante, je
ne le serai plus.

Et Constantin retrouva la voix humble, enfantine, qu'il avait entendue
une fois seulement, quand Ariane s'tait donne  lui.




 VIII. SPARATION


Deux jours aprs cette soire, un tlgramme arriva  l'heure du
djeuner. Constantin l'ouvrit et le tendit  Ariane. Il tait rappel
d'urgence  Moscou. Sans hsiter, sans la consulter--Ariane
l'observa--il tlgraphia  Sbastopol de retenir un coup pour le
surlendemain  destination de Moscou. Ariane n'eut pas un mot de regret.
Le soir, elle fut joyeuse et causante comme  l'ordinaire.

Mais le lendemain matin, comme ils s'attardaient dans la tideur du lit
et semblaient ne pouvoir le quitter, elle surprit Constantin par une
phrase inattendue dans laquelle, forte de l'exprience du pass, elle
affirmait qu'elle ne pouvait avoir d'enfants. Son amant lui fit
remarquer que pour leur agrment  tous deux, elle aurait pu l'en
prvenir plus tt.

--Tu ne me l'avais pas demand, fit-elle, tranquillement.

Constantin, en dedans de lui-mme, l'envoya  tous les diables, mais fit
son profit de l'observation pour le temps court qui lui restait  passer
avec Ariane.

Et le jour suivant, ils disaient adieu  la maison au bord de la mer et
 la Tatare aux pieds nus qui emplit leur automobile de fleurs. Le soir
ils prenaient l'express de Moscou. Trente-six heures plus tard, ils y
arrivaient dans la matine. Constantin avait obtenu d'Ariane qu'elle
passerait un jour et une nuit encore avec lui avant leur sparation. Ils
descendirent  l'htel National.

Constantin redoutait ces dernires heures. Il devait partir pour un long
voyage, appel  New-York par des affaires difficiles. En d'autres
temps, il et salu avec joie l'arrive de ce tlgramme qui, comme un
_deus ex machina_ dans un opra, mettait fin  une situation sans issue.
Si dlicieuse que soit votre matresse, il faut pourtant la quitter. Le
destin fournissait la rupture ncessaire et venait au secours de
Constantin qui et eu de la peine  trouver en lui la force ncessaire
pour rompre. Ariane lui avait donn la fleur de sa jeunesse et de son
esprit. Pouvait-il lui en vouloir d'un excs de franchise si rare chez
les femmes? Allait-il lui faire grief de ce qu'elle ne l'aimait pas
comme d'autres l'avaient aim? Serait-il assez fou pour regretter de ne
pas la voir en larmes au moment o ils se sparaient? Et pourtant, cet
picurien la regardait dans ces dernires heures de leur liaison avec
une motion qu'il ne cherchait pas  se cacher  lui-mme et dont, au
contraire, il tait prt  se fliciter. Et il s'y mlait aussi une
inquitude de ce qui allait se passer, comme la crainte physique d'un
animal qui a peur d'tre battu.

Ils errrent  travers Moscou dans l'aprs-midi. En apparence, Ariane
vivait un jour de sa vie tout pareil aux autres jours. Elle fut, le
soir, aussi tendre et passionne avec lui qu'aux heures inoubliables de
Crime.

Mais le lendemain matin, tandis qu'elle tait encore couche et qu'il se
levait, l'attaque redoute se dveloppa soudain avec une ampleur
extrme. Comme toujours, elle se passa sur le ton d'une conversation
indiffrente:

--Eh bien, dit-elle soudainement, je serai demain chez moi.  toi qui
aimes tant  commander, dis-moi combien de jours tu m'ordonnes de t'tre
fidle.

Constantin courut  elle, lui mit la main sur la bouche et, suppliant,
dit:

--Je t'en prie, Ariane, par tout ce qui nous lie, ne gte pas les
derniers moments que nous passons ensemble. Dans quelques jours nous
serons loin l'un de l'autre. Ce que la vie fera de nous, je n'en sais
rien. Mais tais-toi, je ne puis supporter l'ide que tu seras jamais 
un autre qu' moi... C'est absurde, mais c'est ainsi... Respecte, je
t'en supplie, ces illusions ncessaires. Je sais, je sais... Tu vivras,
je n'ai aucun droit sur toi. Mais plus tard... n'en parlons pas...
Attendons; le temps viendra  notre secours. Tais-toi, petite fille, il
faut savoir se taire...

Et il la couvrait de baisers, la serrait dans ses bras. Mais lorsqu'il
eut relch son treinte, et comme il continuait de s'habiller, elle
reprit impitoyable:

--J'ai un amant qui m'attend. Je ne te l'ai pas cach.

Cette fois-ci, il resta glac, il semblait ne pas entendre.

Elle continua d'une voix basse, molle, qui tait  cent lieues du sens
des paroles:

-- peine serai-je rentre, il m'appellera... Je suis en retard de
quinze jours sur le rendez-vous fix. Comment me refuserais-je  lui?
Sous quel prtexte?... Mettons que je gagne quelques jours, une semaine
de purification. Mais enfin, tu ne peux m'en demander plus... Il a des
droits sur moi cet homme, et antrieurs aux tiens. Et puis, tu sais
comment est la vie chez nous, comme tout y est facile, comme tout est
diffrent d'ici... Allons, faisons un compromis. Je te promets que
pendant huit jours je vivrai dans ce que tu appelles nos chers
souvenirs... Mais ne m'en demande pas plus, parce qu'enfin,  quoi
rimerait cette fidlit posthume?...

Constantin s'tait enfui en frappant la porte, jurant et sacrant tout au
long de l'escalier.  djeuner, dans l'aprs-midi et jusqu'au soir alors
qu'ils taient tous deux sur le quai de la gare de Riazan, Ariane
continua d'tre agressive et irritable.

--Il semble que tu veuilles me rendre la sparation plus facile, lui dit
Constantin. Tu ne veux donc pas que je te regrette?

Ils s'embrassrent sans lan comme on s'acquitte d'une corve.

Constantin resta sur le quai  voir partir le lourd convoi. Il se
sentait oppress; il avait besoin de calme.

--Encore un chapitre de ma vie qui se termine, dit-il, et non le moins
intressant. Mais il tait temps...




 IX. LE BEL T


La maison de Varvara Petrovna avait repris avec l'arrive d'Ariane, son
animation. Le docteur Michel Ivanovitch tait l chaque jour et
s'arrangeait souvent pour venir et dans l'aprs-midi et dans la soire.
Il ne cachait pas le plaisir qu'il avait  retrouver Ariane, et Varvara
Petrovna n'en concevait aucune jalousie. Entre Olga Dimitrievna et
Ariane, c'tait la mme intimit que nagure. Olga tait la seule
personne qu'Ariane gardait, mme  distance, pour confidente. Aussi
tait-elle au courant de la liaison malencontreuse avec l'acteur clbre
dont toutes les femmes de Russie rvaient et de l'aventure brve, mais
clatante, avec Constantin Michel qu'elle appelait: le Grand Prince. Le
voyage de Crime, bien qu'Ariane en parlt sur le ton de dtachement
qu'elle apportait au rcit de sa vie amoureuse, lui semblait une
histoire brode d'or et de soie, telle qu'on en lit dans les contes
orientaux. Ensemble elles frquentaient le thtre d't et se
montraient sur les terrasses animes du jardin Alexandre. Elles
soupaient avec leur compagnie, comme elles l'appelaient, qui n'tait
pas moins brillante que celle de l'an pass. Olga Dimitrievna paraissait
mme ne plus craindre l'ingnieur Michel Bogdanof. Au cours de l'absence
d'Ariane, il avait su la gagner. Il s'tait rapproch d'elle parce
qu'elle tait la seule amie vritable de celle qu'il continuait
d'appeler la Reine de Saba et dont il ne pouvait se passer de parler.
Par mille moyens ingnieux, et en particulier par des cadeaux auxquels
Olga tait fort sensible, il se l'tait attache. Il l'avait convaincue
qu'il avait pour Ariane, non un caprice passager, mais les sentiments
les plus srieux et qu'il tenait  cette dernire de devenir au jour o
elle le voudrait bien Madame Michel Bogdanova. Olga dans chacune de ses
lettres vantait les mrites de l'ingnieur, sa gnrosit, la
supriorit de son intelligence et flicitait Ariane Nicolaevna d'en
avoir fait la conqute. Aussi Olga ne mettait-elle plus d'obstacles aux
rendez-vous que l'ingnieur sollicitait d'Ariane.

Chose curieuse, celle-ci continuait  aller le voir chez lui, deux fois
par semaine, mais au crpuscule, pour viter le retour possible d'un
scandale comme celui de l'an dernier. Elle arrivait  la petite maison
du faubourg, souvent accompagne d'Olga Dimitrievna qu'elle laissait 
la porte.

 peine entre, Ariane dtachait sa montre-bracelet, cadeau de
Constantin Michel, et la posait sur un guridon bien en vue.

--Il est exactement six heures, disait-elle.

Une heure plus tard, sans jamais tarder, on la voyait sortir de la
maison et Olga Dimitrievna la plaisantait sur le compte strict
d'elle-mme qu'elle tenait, n'ajoutant jamais une minute aux soixante
qu'elle devait  l'ingnieur.

--Les affaires sont les affaires, et o mettrait-on de l'exactitude si
ce n'est dans ses rapports avec son banquier? disait volontiers Ariane.

Varvara Petrovna observait sa nice. Elle la trouvait change, plus
srieuse.

--Il y a quelque chose de nouveau en toi, disait-elle, et
d'indfinissable. Tu n'es pas amoureuse au moins?

Ariane clatait de rire, tant la supposition lui paraissait folle.

--C'est une maladie qui n'est pas de mon ge, mais du tien,
rpondait-elle en taquinant sa tante.

Nicolas Ivanof avait quitt la ville depuis trois mois. On ne l'avait
pas vu de l'hiver; il s'tait enferm dans sa proprit. Puis il tait
parti pour la Crime o, soi-disant, la sant de sa mre exigeait sa
prsence. Mais on assurait qu'il avait l'esprit drang et qu'il tait
lui-mme en traitement chez le spcialiste qui soignait Mme Ivanova
mre. Des cartes postales arrivaient quotidiennement  l'adresse
d'Ariane qui les jetait sans les lire.

Elle se faisait courtiser par un beau jeune homme auquel elle jouait
mille tours et dont elle se moquait avec cruaut.

Varvara Petrovna ne s'tait pas trompe en remarquant que sa nice avait
chang. Elle menait en apparence la mme vie que l'anne prcdente,
mais elle n'y apportait plus l'entrain endiabl qui l'avait rendue
clbre dans la ville. Certes, elle tait encore la compagne la plus
tincelante qu'on pt avoir aux soupers du jardin Alexandre. Elle
n'avait jamais pargn personne; mais ses railleries semblaient
maintenant plus cruelles; les pointes acres qu'elle dcochait
pntraient plus avant. Ni gens ni thories ne tenaient devant sa
critique  l'emporte-pice. Comme Mphistophls dans le _Faust_ de
Goethe, elle aurait pu dire: Je suis l'esprit qui nie tout. Cependant
elle sortait moins frquemment. Elle restait chez elle  rver sur son
divan. Elle pensait  Constantin Michel. Il diffrait des hommes dont
elle tait entoure, mme par l'lgance de la tenue, mme par une
certaine aisance de manires qui lui permettait de tout faire sans
tomber dans la vulgarit. Mais c'tait  d'autres mrites qu'il devait
la place qu'il occupait dans ses penses et le rang premier qu'elle lui
reconnaissait. Elle sentait en lui une force constante qu'elle ne
contrlait pas. Avec les autres hommes, elle jouait un instant, puis,
dgote avant d'en tre lasse, elle les laissait retomber dans leur
nant. Avec Constantin il en tait autrement. Elle ne s'tait pas amuse
de lui; mais lui d'elle. Sans doute, pour de brefs instants, elle avait
su l'exasprer. Mais pas une minute il n'avait perdu son dtestable
sang-froid. Et qu'y avait-elle gagn? S'tait-il attach  elle plus
profondment qu'on ne s'attache  une fille jeune et jolie dont on fait
son plaisir? Il l'avait prise quand il l'avait voulu et l'avait quitte
au jour choisi par lui. Elle s'tait donne  l'heure qu'il avait fixe;
elle n'avait pas manqu  un des rendez-vous de l'htel National. Mais
il avait eu l'audace, une fois,  la dernire minute, de la dcommander.
Et elle tait revenue le lendemain. Il tait parti pour Kief  sa
convenance. Il l'avait emmene en Crime comme il lui avait plu. Elle y
avait dpass de quinze jours le temps bref dont elle disposait. Mais
Constantin,  la minute o tait arriv un tlgramme le rappelant,
avait arrt la date de leur dpart sans la consulter. Il l'avait
abandonne  Moscou sans lui accorder un jour de grce qu'elle n'aurait,
du reste, sollicit au prix de sa vie. Olga Dimitrievna avait raison: il
tait le Grand Prince. Il le savait; elle avait eu la faiblesse de lui
laisser comprendre qu'elle reconnaissait ses droits suprieurs. Il
dirigeait; elle obissait.

Ce mot dans la bouche d'Ariane la faisait plir de rage. Que doit-il
penser de moi? disait-elle. Il me traite comme son esclave. O est-il 
cette heure? Quelles femmes gagne-t-il par son assurance infernale? Ah,
si jamais je le retrouve, il paiera cher les humiliations qu'il a os me
faire subir. Je saurai me venger de lui.

Ariane en tait  ce point de ses rflexions, lorsqu'elle reut, un
jour, un tlgramme laconique. Il tait dat de New-York et disait
simplement:

  _Serai dans un mois  Moscou.  bientt._

    _Constantin Michel, Plaza Htel_.

Il n'a mme pas la politesse d'ajouter tendresses ou mille baisers,
gronda-t-elle furieuse. Certes je ne le reverrai pas. Pour qui me
prend-il? Croit-il que j'attends aprs lui? Dieu me garde de rpondre 
ce tlgramme insolent.

Le tlgramme tait arriv vers midi. Vers le soir, elle sortit en
compagnie d'un de ses amis. Jamais elle ne fut plus aimable avec ce
jeune homme insignifiant qui,  entendre Ariane et  voir la faon dont
elle le regardait, ne douta pas de toucher enfin  un bonheur longtemps
espr. Ils se promenrent au crpuscule dans la Dvoranskaia.

Comme ils rentraient et qu'ils passaient devant le tlgraphe, Ariane
dit soudain:

--Excusez-moi un instant.

Elle poussa la porte et pntra dans le bureau. Il la suivit. Rapide,
elle crivit l'adresse de Constantin Michel  New-York et, sous
l'adresse, un seul mot:

  _Hourrah._

Elle ne signa pas, jeta le tlgramme au guichet avec de l'argent et
s'enfuit comme si elle tait poursuivie.




 X. REPRISE


Ds les premiers jours de septembre, Ariane tait rentre  Moscou. Elle
avait renonc  habiter avec son oncle et sa tante. Elle logeait chez
une brave femme qui, dans un appartement moderne, lui louait une chambre
bien meuble o elle pouvait recevoir ses amis et organiser ces runions
de jeunes gens et de jeunes filles dont les tudiants des deux sexes
sont si friands en Russie. On s'y livre aux dlices d'perdues
discussions idologiques qui se prolongent fort avant dans la nuit; on y
change autant d'ides que l'on y boit de verres de th. La finesse et
l'absolu s'y mlent de la faon la plus paradoxale; et le dogmatisme y
est d'autant plus affirmatif que l'exprience de la vie en est absente.
Et cependant les tudiants courtisent les jeunes filles, comme cela se
passe entre jeunes gens en tous pays et sous toutes latitudes.

Ariane n'avait pas eu d'autres nouvelles de Constantin Michel.
Lorsqu'elle se fut pourvue d'un logement, elle laissa son adresse et son
numro de tlphone dans une lettre dpose au nom de Constantin 
l'htel o il descendait. Mais les semaines avaient pass. Dans un jour
de dpit, elle avait essay de reprendre sa lettre. Le portier avait
refus de remettre  cette inconnue la correspondance d'un client
notoire.

J'en serai quitte, pensait-elle, s'il arrive, pour faire rpondre que
je suis absente.

En cette fin d'aprs-midi, elle tait seule  la maison lorsque la
sonnerie du tlphone se fit entendre. Elle eut le pressentiment que le
Grand Prince comme elle l'appelait  la mode d'Olga Dimitrievna tait 
l'autre bout du fil. Elle plit et dcida de ne pas rpondre. Mais ses
jambes d'elles-mmes la portrent au tlphone. Elle dcrocha le cornet
et dit d'une voix nette:

--Allo.

Et, sans demander qui tait  l'appareil, une voix mle  l'autre
extrmit de la ligne cria joyeusement:

--Je suis arriv... Enfin! Je t'attends sans une minute de retard.
Prends le cheval le plus rapide et donne un pourboire royal.

Elle raccrocha le rcepteur, courut  sa glace, arrangea ses cheveux et
allait sortir de l'appartement quand elle se ravisa. Elle rentra dans la
chambre, se prcipita  son bureau, ouvrit un tiroir, se mit  chercher
dans le dsordre des papiers qui l'emplissaient une feuille sale, la
plia, la glissa dans son rticule et se sauva.

Un quart d'heure plus tard, elle frappait  la porte de Constantin. Elle
avait prpar en chemin une phrase assez mchante, mais lorsqu'elle vit
devant elle le Grand Prince qui lui tendait les bras, sa langue la
trahit et elle fut tonne de s'entendre prononcer les mots que voici:

--Eh bien, monsieur, vous vous faites attendre!

Ils dnrent tout prs l'un de l'autre, chez Constantin.  peine eut-il
le temps de la mettre au courant de ses affaires. Ariane ne l'coutait
pas. Elle tait toute  la joie de se raconter et de dcrire la vie
splendide qu'elle avait mene durant l't dans son royaume du Sud. Elle
en fit passer les blouissements successifs devant les yeux du Grand
Prince. Ds qu'ils eurent fini de manger, elle fut tonne de voir
Constantin se prparer  sortir et la prier de s'habiller.

--Nous allons chez toi, dit-il.

--Tu ne peux pas venir chez moi et tu n'y viendras jamais. Qu'y veux-tu
faire?

--Petite sotte, dit Constantin, ne sais-tu pas que je te garde cette
nuit? Mais  l'htel, avec les bienheureuses rgles de police, il faut
dposer ton passeport. Allons donc le chercher.

Ariane eut un instant d'embarras.

--Par hasard, fit-elle, je l'ai sur moi.

Elle ouvrit son rticule et en sortit la feuille qu'elle avait prise
dans son tiroir.

                   *       *       *       *       *

Ils s'endormaient dans le mme lit. Trois mois de sparation les avaient
arrachs l'un  l'autre et jets dans des civilisations si opposes
qu'ils semblaient avoir habit des plantes diffrentes. D'o
venaient-ils  l'heure o ils se retrouvaient enfin? Grce aux vivants
rcits d'Ariane, Constantin voyait comme de ses yeux la capitale du Sud
dont elle tait la souveraine; il connaissait jusqu'aux particularits
physiques et morales de ceux qui l'avaient entoure. Mais elle-mme
restait impntrable. Quelles forces mystrieuses l'avaient pousse ici
ou l? Qui avait-elle retrouv dans cette ville qu'il dtestait? De quel
air avait-elle abord ses anciens amis? Quelles connaissances nouvelles
avait-elle noues? Il ne savait rien.--Et Ariane, de son ct, ne
pouvait imaginer dans quelle atmosphre le Grand Prince avait vcu. Il
avait toujours t sobre de dtails sur lui-mme. Pourtant elle
n'ignorait pas le regard dont il dvisageait les femmes. tait-il besoin
d'en apprendre davantage?

Ils taient l, allongs l'un  ct de l'autre, fatigus,  la porte du
sommeil. Mais ils songeaient avec tant d'intensit qu'il semblait 
chacun d'eux que leurs penses s'extriorisaient et qu'elles allaient
devenir visibles  l'adversaire immobile et voisin. Se peut-il qu'elle
ne sache pas ce qui se passe en moi? se disait Constantin. Et Ariane
frmissante pensait: Dieu garde que je me trahisse et que je le laisse
lire dans mon coeur.

Ils s'endormirent enfin.




 XI. LA VIE  DEUX


Leur vie s'organisa d'elle-mme sans qu'ils en eussent concert le plan.
Ariane allait  l'Universit dans la journe, Constantin  ses affaires.
Il avait pris un bureau dans le centre de la ville. Ils habitaient
ensemble, mais Ariane gardait sa chambre; elle sauvait ainsi les
apparences, avait une adresse  Moscou, recevait ses amis chez elle. 
l'htel, Constantin avait fait choix d'un appartement plus vaste
comprenant trois pices. Ils continuaient pourtant  partager la mme
chambre  coucher et Ariane, de sa propre autorit, en avait fait
enlever un des lits. Celui qui restait n'tait pas large, mais je suis
mince, disait-elle, et ne te gnerai pas. Le salon servait de cabinet 
Constantin, la seconde chambre tait arrange en salle  manger.

Ils se quittaient dans la matine et se retrouvaient  l'heure du dner
qu'ils prenaient le plus souvent chez eux. Mais parfois Ariane demandait
 aller dans un des restaurants lgants de Moscou. L, elle refusait de
dner en cabinet, comme Constantin l'eut prfr, car il craignait de
l'afficher et de la compromettre. Elle avait de la famille  Moscou et
des relations. Elle appartenait  la bourgeoisie riche et claire; elle
avait  peine dix-huit ans. Ne devait-elle pas consentir quelques
sacrifices pour garder sa position sociale? Mais Ariane, avec une
insouciance superbe, ddaignait le bruit qui pouvait s'lever autour de
son aventure. Jamais on ne vit personne plus indiffrente  l'opinion
d'autrui. Elle prenait son plaisir o elle le trouvait et laissait les
gens parler. Elle ne tenait  sauver la face que vis--vis du petit
nombre d'tudiants et d'tudiantes avec lesquels elle tait lie. Pour
ceux-l, elle multipliait les prcautions. Grce  la complicit de sa
logeuse, personne dans son cercle ne souponna de longtemps la vie
double qu'elle menait, car ces jeunes gens  court d'argent ne
frquentaient pas les restaurants  la mode. Lorsqu'on tlphonait 
Ariane, la matresse du logis rpondait invariablement qu'elle venait de
sortir. Le vendredi soir, elle recevait ses amis chez elle. Constantin,
qui n'avait gure de patience, avait dcid que ces ftes hebdomadaires
prendraient fin assez tt pour qu'Ariane rintgrt l'htel  une heure
du matin. Il avait impos cette condition avec la nettet qu'il
apportait en tout et contre laquelle Ariane, quelle que ft
l'indpendance de son caractre, n'osait s'lever. Mais comment, en
Russie, renvoyer de chez soi des amis qui y sont runis? Ariane en
exposa les difficults au Grand Prince. Celui-ci rpondit que c'tait
affaire  elle d'en trouver les moyens, que, rentrant  une heure, ils
ne seraient pas endormis avant deux heures ou deux heures et demie et
qu'il ne changerait pas ses habitudes pour quelques tudiants
noctambules. Et, comme elle insistait trop vivement, il ajouta avec
quelque mauvaise humeur que sa porte serait ferme  l'heure indique et
que, si elle la dpassait, elle avait toujours la ressource de dormir
chez elle. Ariane l'couta en silence et rflchit. Les manires de
Constantin Michel  son endroit la surprenaient. Elle jugeait hassable
la faon dont il affectait de la traiter en personne libre et de lui
laisser  chaque fois le choix, tout en exerant sur elle une tyrannie
sans limites. Elle essayait de se consoler par la pense que Constantin
tenait  elle plus qu'il ne voulait le laisser paratre. Sinon aurait-il
exig cette rentre  heure fixe? Mais pourquoi, de la mme haleine, lui
offrait-il de rester chez elle jusqu'au matin? Elle se rvoltait en
paroles, mais se soumettait en fait, et se dtestait pour sa lchet.
Chaque semaine, elle se promettait de prolonger sa rception, d'oublier
l'heure, et de dormir enfin, une fois au moins, dans sa chambre
d'tudiante. Mais,  chaque vendredi, bien avant minuit, elle donnait
des signes de nervosit et regardait  toute minute l'heure que marquait
la montre-bracelet, cadeau du Grand Prince. Le souper tait servi  neuf
heures, elle laissait traner la conversation, arrtait les jeux, et,
ds avant le milieu de la nuit, trouvait mille prtextes ingnieux pour
congdier ses htes.

Elle arrivait les joues roses de froid, les yeux vifs sous son bonnet de
fourrure, l'allure dgingande, l'air gamin, pleine d'anecdotes
amusantes et de mots spirituels. Avec elle, la jeunesse entrait dans la
chambre o Constantin allong sur un divan rvait ou lisait, fumant des
cigarettes. Ils prenaient du th, causaient encore. Elle racontait la
soire qu'elle venait de passer.  l'entendre, que n'arrivait-il pas
dans ces runions du vendredi? La chambre d'Ariane devenait alors le
centre des aventures les plus passionnantes. La vie entire de Moscou y
semblait concentre. Tout en se dshabillant, elle peignait en quelques
mots les acteurs et en dressait d'inoubliables silhouettes. Et, dans le
lit encore, elle achevait ces surprenantes histoires. Constantin
l'coutait merveill. La sagesse ne serait-elle pas, se disait-il
parfois, de rester dans sa chambre et d'envoyer cette petite fille
courir le monde, d'o elle vous rapporterait chaque soir les tableaux
les plus colors et les plus divers? L'objet le plus mdiocre, lorsqu'on
le regarde  travers les yeux de cette enfant, irradie de la beaut.

Peu  peu, Ariane suivit avec moins de rgularit les cours de
l'Universit. Elle s'attardait le matin au lit. Elle se levait
maintenant vers midi, tranait  sa toilette, et n'tait gure prte
avant une heure et demie. Puis il fallait djeuner. La journe tait
presque passe lorsqu'on sortait de table. Elle demandait alors 
accompagner Constantin dans ses courses. Elle le menait jusqu' la porte
de la maison o il avait affaire. Elle refusait de prendre un traneau
et sautait autour du Grand Prince comme un jeune chien prs de son
matre. Parfois, elle le devanait, se promenant  quelques pas de lui,
faisait mille folies dans la rue, s'arrtait aux devantures, grimaait
aux passants, se retournait au passage d'un bel officier, causait avec
un colier, puis courait rejoindre Constantin, s'accrochait  son bras
et, haussant son visage prs du sien, pouffant de rire, se moquait des
hommes et des femmes qu'ils croisaient.

--Tu ressembles  Jupiter Olympien, lui disait-elle, un Jupiter exil en
Scythie et oblig de se vtir de fourrures. Je donnerais n'importe quoi
pour voir le matre des dieux glisser sur la neige et prendre un billet
de parterre. Je t'en supplie, fais-moi le plaisir de t'taler une fois,
tout de ton long, au milieu du Pont des Marchaux.

Constantin se sentait comme entran par un courant imptueux. Au dbut,
il avait essay de ramener Ariane  la raison, de l'obliger  continuer
ses cours. Parfois, il se reprochait de briser la carrire de la jeune
fille.  d'autres heures, et plus sage, il se reprochait ses craintes.
Comment vouloir enfermer une nature si riche dans des cadres troits? Un
jour, elle le quitterait brusquement, sans raison, comme elle l'avait
pris. Elle ferait des folies ou des choses que le monde qualifie de
raisonnables. Quoi qu'il arrivt, elle serait toujours une source
intarissable de vie.




 XII. SEMPER EADEM


Dans le dcor nouveau de leur existence  deux, alors que les liens de
la chair et de l'esprit qui les unissaient l'un  l'autre devenaient,
sans qu'ils les sentissent crotre, plus nombreux et plus forts chaque
jour, leur position sentimentale restait la mme qu'au dbut de leur
liaison et le drame latent entre eux se dveloppait et prenait une
intensit tragique.

Ils s'acharnaient, l'un et l'autre,  se prouver qu'ils ne s'aimaient
pas, qu'il n'y avait entre eux qu'une aventure dont le plaisir tait le
commencement et la fin.

Ariane excutait sur ce thme des variations d'une virtuosit sans
pareille. Un jour, elle se mettait  danser de joie au milieu de la
chambre.

--Qu'as-tu? disait Constantin.

--Je suis contente, rpondait-elle. Je me sens libre et joyeuse. Tu
sais, il aurait pu m'arriver une catastrophe. J'aurais pu t'aimer!... Je
serais devenue sentimentale (elle levait les yeux au ciel et joignait
les mains); j'aurais pouss des soupirs (elle soupirait  fendre l'me);
j'aurais perdu ma gat; je serais sotte comme l'est ma tante avec son
beau docteur... Je ne pourrais me sparer de toi; je t'attendrais en
gmissant; je ferais la btise de t'accabler de dclarations  t'en
donner le dgot. La jalousie me torturerait. Je te surveillerais; je te
surprendrais  ton bureau. Je voudrais savoir o tu vas, quelles femmes
tu rencontres dans le monde; je te tlphonerais dans les maisons o tu
frquentes. Enfin, je me couvrirais de ridicule... Peut-tre mme
pleurerais-je... (elle s'essuyait les yeux.) Me vois-tu les yeux rougis
par les larmes?... Grce  Dieu, je ne connatrai pas ces horreurs. Je
te remercie, Grand Prince, de n'avoir pas cherch  t'emparer de mon
coeur; je ne sais comment t'exprimer ma reconnaissance d'avoir lev le
plaisir si haut qu'il se suffit  lui-mme et d'avoir russi  le
conserver dans son essence pure. Tu es un vritable artiste. Je
m'incline devant toi. Tu es le Matre!

Et elle s'agenouillait devant lui, abaissant son front jusqu'au tapis
devant ses pieds, puis, se relevant, faisait mille gnuflexions
crmonieuses.

D'autre fois, elle disait:

--Il faut que je te fasse un aveu. Une ou deux fois, j'ai cru tre
vaincue. Comme j'ai eu peur!... Comme j'aurais souffert au moment o
nous nous serions quitts!... Quelle bataille je me suis livre!... Mais
je me suis reprise. Puisque je t'ai rsist si longtemps, la partie est
gagne. Hourrah!...

Tandis qu'elle dveloppait ces thmes toujours les mmes, Constantin
l'coutait avec attention, pesant chaque parole, attentif aux moindres
nuances, au son de la voix, au ton des phrases,  l'accent des mots.
tait-elle sincre? Essayait-elle de le tromper?... Jamais il ne surprit
une fausse note. Elle paraissait s'exprimer avec une sincrit entire.

Il se bornait  rpondre.

--Petite fille, que tu le veuilles ou non, tu m'aimes. Tu rentres dans
le cycle prescrit ternellement  ton sexe: tu es l'esclave.

Suivant les jours, Ariane clatait de rire, ou haussait l'paule gauche,
ou se mettait en colre.

Parfois elle lui disait:

--Et toi, m'aimes-tu?

La premire fois qu'elle lui posa cette question, Constantin fut
surpris. Mais il se garda de montrer son tonnement. Il se leva du
fauteuil o il tait assis, s'approcha de la jeune fille debout devant
lui, la prit dans ses bras et, d'une voix de reproche caressante, lui
dit:

--Mais, mon enfant, tu n'y songes pas. Comment peux-tu penser que j'aime
une petite fille mchante comme toi?

Ariane resta interdite. Que fallait-il croire? Les paroles ironiques ou
la caresse de la voix? Constantin sans cesse lui chappait. Au moment o
elle croyait le tenir, par une volte subite il lui glissait entre les
doigts. Les hommes qu'elle avait connus nagure, qu'taient-ils auprs
de lui? Des plus fiers d'entre eux elle avait fait en peu de temps des
esclaves soumis  ses moindres caprices. Constantin tait un adversaire
digne d'elle et droutant. Pourquoi affectait-il avec elle le ton de
plaisanterie tendre dont on use avec les enfants?

Elle essaya de le rendre jaloux. Elle lui fit un portrait enchanteur
d'un des tudiants qui assistaient  ses soires du vendredi. Aucune
femme ne pouvait lui rsister. Il tait, enfin, perdument amoureux
d'elle...

--Ce garon a du got, dit simplement Constantin.

--L'autre soir, il a essay de m'embrasser...

--C'est son devoir d'homme.

--Cela te serait indiffrent, sans doute?

--Chre petite fille, dit alors Constantin, rien ne te serait plus
facile que de me tromper. Mais  quoi bon? Si tu ne m'aimes pas, que
fais-tu ici? Pourquoi rester auprs de moi? Mais si tu m'aimes--et c'est
l'vidence--quel plaisir goterais-tu dans les bras d'un autre? Je n'ai
pas vcu avec toi huit mois sans apprendre  te connatre. Tu as eu et
tu auras des affections successives, mais tu es loyale. Il y a dans ton
caractre quelque chose de fier et de rare. Tu me quitteras un jour, tu
ne me tromperas jamais.

 son tour, Ariane coutait attentivement le discours de son amant,
cherchant  deviner ce qui se cachait sous ses paroles. Le ton n'en
tait jamais passionn. Il ne paraissait mler aucun sentiment  ces
conversations de casuistique amoureuse. S'agissait-il d'elle et de lui?
On en pouvait douter.

Sur un seul point, elle avait prise sur Constantin Michel. Elle l'avait
dcouvert le cinquime jour de leur liaison et avait, ds lors,
merveilleusement utilis sa dcouverte. Le Grand Prince voulait que le
pass d'Ariane restt enseveli sous des voiles. Selon les lois non
crites qui gouvernent l'empire amoureux, ce sont l choses dont on ne
parle pas. Il y a des illusions ncessaires que toute femme sait
entretenir. Ariane s'obstinait  projeter sur son pass une lumire
crue.

Mais la rudesse avec laquelle Constantin l'arrtait ds qu'elle abordait
ce sujet dfendu l'obligeait maintenant  ruser pour atteindre le
rsultat dsir. Son esprit ingnieux lui fournissait mille dtours par
lesquels elle arrivait  tourmenter le Grand Prince. Elle avait su lui
raconter sa rcente liaison avec l'acteur clbre du thtre des Arts.
Sans avoir risqu des prcisions dangereuses, elle tait certaine qu'il
ne conservait aucun doute sur le caractre des relations qu'elle avait
entretenues avec lui.  intervalles irrguliers, mais frquents, elle
s'arrangeait pour le faire apparatre devant lui dans la conversation.
Ils parlaient d'art dramatique et soudain le nom de cet ancien amant
surgissait au dtour d'une phrase. Elle en expliquait les mrites,
caractrisait son talent, analysait ses rles prfrs, dcrivait ses
costumes, ses grimes, la faon dont il entrait en scne, l'allure
magnifique qu'il donnait  certains personnages classiques. Elle n'en
parlait, cela va de soi, que comme une spectatrice d'un acteur.  la
longue, elle voyait un certain pli qu'elle connaissait bien se former
sur le front entre les sourcils de Constantin, et celui-ci finissait par
dire schement:

--Les acteurs ne m'intressent pas. Il n'est pas de sujet de
conversation plus vide.

Ariane alors triomphait en elle-mme; mais elle se gardait de laisser
voir qu'elle avait remport une victoire.

Longtemps elle insista pour qu'ils allassent ensemble applaudir ce hros
dans telle ou telle pice de son rpertoire. Constantin refusait net.
Ariane revint  la charge. Finalement Constantin lui dit un jour:

--Si tu veux aller au thtre des Arts, je te ferai prendre une place;
si tu veux tre accompagne, invite un de tes amoureux, et je t'en ferai
prendre deux. J'irai ce soir-l dner chez madame X... qui depuis
longtemps me rclame.

 force de parler de l'acteur elle arriva  le faire vivre dans l'esprit
de Constantin. Il tait le dernier amant d'Ariane. Elle avait quitt
ses bras pour tomber dans les siens. C'est  lui qu'elle avait racont
les admirables histoires de sa vie. Il avait su garder cette fille
mprisante trois mois. Quel homme tait-ce? Quelles allures avait-il
avec les femmes? Constantin sentait qu'il ne connatrait pas
compltement Ariane avant d'avoir vu de ses yeux corporels le
prdcesseur qui, bon gr mal gr, hantait son esprit. Mais il lui
serait impossible d'aller un soir au thtre des Arts, en compagnie
d'Ariane, s'asseoir devant la scne o, soudain, avec tout le prestige
d'un grand acteur, il apparatrait devant eux aux applaudissements des
spectateurs. La jeune fille, par son mange infernal, avait branl ses
nerfs au point qu'il se sentait incapable de supporter une telle
preuve. Pourtant il fallait voir cet homme. Par ce seul moyen il se
dbarrasserait du cauchemar o il vivait. Il surveilla les affiches du
thtre. Un vendredi il lut sur le programme le nom bien connu et fit
retenir une place, sr d'avoir la soire libre, Ariane recevant ses amis
dans sa chambre d'tudiante.

Il dna de bonne heure, seul, irrit contre Ariane et contre lui-mme,
puis s'achemina  pied vers le thtre. Il marchait vivement, absorb
dans ses penses, insensible au froid de trente degrs qui lui piquait
la figure. Arriv dans le vestibule, il ouvrit sa pelisse et prit le
billet. Soudain il eut un sursaut. Il dchira le coupon, en jeta les
morceaux  terre et, sortant dans la rue, appela un traneau... Il
constata avec surprise qu'il tait en sueur. Il respirait  grands
coups.

--J'ai vit une belle lchet, se dit-il  voix haute.




 XIII. L'AMIE


Il jeta une adresse au cocher et le traneau fila sur la neige durcie.

Il se rendit chez une jeune femme dont il avait fait la connaissance
dans la maison de la baronne Korting. Celle-ci passait l'hiver  Pau
pour se soigner. Natacha X... qu'il allait voir tait la femme trs
jeune d'un officier dtach en Mongolie. Elle vivait assez isole dans
une petite maison du quartier de l'Arbat en compagnie d'une vieille
tante de son mari. C'tait une charmante crature, parfois gaie,
parfois, mlancolique, qui avait fait  dix-sept ans un sot mariage avec
un officier viveur et sans fortune qu'elle n'aimait pas. Elle aurait pu
le quitter ou prendre un amant. Natacha n'en avait jamais eu le courage.
Elle s'tait marie au sortir de l'Institut Imprial, ignorant tout de
la vie. Dans les bras d'un mari brutal et press, elle conut la plus
fcheuse ide de l'amour. Elle n'oubliait pas les larmes verses dans
l'express qui l'emmenait au Caucase. Rien n'avait effac cette premire
impression. Depuis, son mari s'tait lass d'elle. Il se faisait envoyer
en missions lointaines, et  vingt ans Natacha vivait assez tristement,
quasi abandonne, hsitante, inquite, avec pourtant un sourire qu'on
devinait au coin de ses jeunes lvres. Entre elle et Constantin tait
n,  premire vue, ce qu'ils appelaient une amiti tendre. En Russie,
pays o la vie est libre, dgage de conventions, indiffrente au qu'en
dira-t-on, o l'ducation rduite  l'apprentissage des bonnes manires
laisse  la nature toute sa spontanit, personne ne s'tonne de voir
des sentiments clore avec tant de hte et se manifester avec tant de
simplicit. La premire fois qu'ils s'taient rencontrs, Natacha avait
parl  Constantin comme elle n'avait jamais parl  personne.  leur
seconde entrevue elle l'avait plaisant sur sa liaison avec une
tudiante, ravissante, parat-il. Constantin fut fort surpris
d'apprendre qu'on connaissait dans le salon de la baronne Korting le
dtail de sa vie prive, dont il n'avait ouvert la bouche  me qui
vive. Il se garda de rien dmentir, jugeant plus sage de ne paratre
accorder aucune importance  des racontars sans fondement. Mais peu 
peu Natacha revenait sur ce sujet qui paraissait l'intresser;
Constantin rpondait par quelques phrases trs brves, trs
nigmatiques. Pourtant il avait laiss voir  diffrentes reprises
l'irritation o le mettait le caractre difficile de cette jeune fille
et le duel  armes caches, qui se livrait entre eux depuis qu'ils
s'taient connus; cela,  mots couverts, sans se livrer. Natacha
l'coutait attentivement. Ses questions adroites visaient toutes le mme
but. Elle voulait savoir quels taient les sentiments de Constantin pour
Ariane. Constantin ludait... Enfin, Natacha brlait de faire la
connaissance de la jeune fille. Lorsqu'elle en parla pour la premire
fois  Constantin Michel, il haussa les paules. Elle ne se dcouragea
pas et revint  la charge.  chaque rencontre, c'tait un assaut
nouveau. Elle fit tant et si bien que Constantin fut oblig de lui
promettre d'en parler  Ariane. Il tint sa promesse et, avec quelques
prcautions, aborda ce sujet un jour o il avait une loge pour le
ballet.

Il se heurta  un refus catgorique d'Ariane qui connaissait de vue
Natacha et qui la trouvait, du reste, jolie et sympathique.

Avec la nettet qu'elle apportait en toutes choses elle rpondit 
Constantin Michel:

--Je n'ai aucune envie de satisfaire la curiosit de tes amies. Pourquoi
veulent-elles me voir? Parce que je suis ta matresse? Merci, je ne
m'exhibe pas. Et puis d'une faon gnrale, j'espre bien que tu ne
parles jamais de moi...

Constantin en parlait pourtant  Natacha. Plus le conflit qui s'tait
lev entre lui et Ariane devenait aigu, plus il se sentait entran 
discuter la question qui ne cessait de le tourmenter. Il ne faisait
aucune allusion  sa matresse, mais il discourait avec Natacha sur la
jeune fille russe de la dernire gnration. Il lui disait un jour:

Savez-vous ce que sont ces ligues d'amour libre qui se sont formes un
peu partout dans les hautes classes des gymnases de jeunes filles, et
surtout dans le Sud et au Caucase? J'ai rencontr, au hasard de mes
voyages, des jeunes filles qui m'ont expos la raison d'tre, comment
dire? le programme de ces ligues. Il est curieux. Ces filles, fort
intelligentes pour la plupart, imaginent que la Russie doit donner une
nouvelle civilisation au monde et que, la premire, elle se dfera des
prjugs qui depuis trente sicles et plus oppriment les socits. Ces
petites filles de nihilistes dclarent que le plus absurde et le plus
tyrannique des prjugs est celui de la virginit. Elles ne disent pas:
En vertu de quelle rgle la jeune fille doit-elle arriver intacte au
mariage?--car ce serait leur faire injure que de vouloir mettre en
discussion le mariage sur lequel elles ont formul depuis longtemps leur
conclusion ngative. Elles disent: La femme comme l'homme a le droit de
disposer de son corps. Elle en fera un sujet d'expriences, si cela lui
plat. Elle en usera  son plaisir et convenance. Il n'y a pas de morale
de l'amour. Vous voyez combien ces jeunes cerveaux construisent de
belles thories, et je ne m'en proccupe gure. Mais j'aimerais bien
savoir  quel point prcis clate le conflit entre la thorie et
l'action. On m'a assur que les plus intelligentes de ces filles,
entranes par une logique forcene, se faisaient un point d'honneur de
se donner sans amour et mme sans plaisir, pour se prouver  elles-mmes
leur parfaite indpendance. L seulement elles trouvaient l'assurance
d'avoir vaincu, non pas en mots, mais en fait, l'antique prjug... Ce
pays est vraiment le champ d'expriences le plus passionnant qui se
puisse imaginer.

--Oui, mais qu'une de ces filles si sages et si folles tombe sur un
homme vritable, et la voici esclave, rpondit Natacha. N'en avez-vous
pas fait l'exprience rcente? Vous en savez plus que moi sur ce point.
J'tais une oie blanche quand je me suis marie, et cela ne m'a pas
russi. Si j'avais une fille, comment l'lverais-je? Je crois que je
tirerais  pile ou face. Je regarde tout cela avec moins de svrit que
vous. La vie est si difficile que je ne suis pas dispose  condamner
d'avance ceux qui cherchent une solution  tant de maux.

Il faut noter que Constantin Michel et Natacha ne se voyaient que chez
une amie commune. Jusqu'ici, malgr l'amiti qu'il ressentait pour la
jeune femme, il ne lui avait pas rendu visite, craignant la facilit
avec laquelle leurs relations pouvaient d'un instant  l'autre changer
de caractre. Il sentait Natacha attire vers lui et il lui tait
agrable de penser, au moment o la lutte qu'il menait avec Ariane
devenait plus violente et plus douloureuse, que, ft-il amen  rompre
avec sa matresse, il trouverait au quartier de l'Arbat un abri sr o
se rfugier.

Alors qu'il tait le plus irrit contre Ariane, dans les moments de
colre qu'elle s'amusait  provoquer par le froid cynisme avec lequel
elle parlait d'elle-mme, Constantin s'tait souvent demand comment il
supportait de vivre avec une petite fille dj gte et qui, malgr les
charmes de sa jeunesse et le prestige de son blouissant esprit, tait
mchante jusqu'au fond de l'me. tait-ce l'trange faiblesse de l'homme
devant l'inconnu? tait-ce la peur du lendemain, l'effroi du vide qui le
gagnait? Touchait-il  ce moment de la vie o on hsite  rejeter ce que
l'on possde par crainte de ne pouvoir trouver mieux? Constantin s'tait
 mainte reprise pos cette question. Mais  chaque fois son intimit
grandissante avec Natacha lui apportait une rponse favorable. Demain,
il aurait, s'il le voulait, une matresse nouvelle et charmante. Et la
certitude de plaire encore qu'il acqurait auprs de Natacha lui donnait
plus d'assurance et de sang-froid dans le duel engag entre Ariane et
lui.

Mais alors, se demandait-il, si, malgr ses insolences, malgr sa
mchancet, malgr le dgot d'elle-mme qu'elle me fait parfois monter
aux lvres, je la garde prs de moi, il faut donc qu'il y ait entre nous
un lien secret et bien puissant. Quel philtre cette jeune sorcire
m'a-t-elle fait boire?

Vis--vis de Natacha, il ne voulait pourtant pas s'engager et ne la
voyait que rarement...

Aussi fut-il bien tonn, dans le traneau qui l'emportait du thtre
des Arts, de constater que, sans rflchir, il avait donn l'adresse de
sa tendre amie.

Les fentres du rez-de-chausse de la maison o habitait Natacha taient
claires. Il fut introduit par la domestique dans un vaste salon
mdiocrement meubl. Quelques minutes plus tard, Natacha entrait.

Elle tait vtue d'un grand peignoir blanc et avait jet sur ses paules
un chle lger de couleurs vives. Ses cheveux sombres dnous
encadraient un visage pur. Ses yeux bruns et rieurs brillaient de
plaisir. Elle tendit les deux mains  Constantin, s'approcha  le
toucher et lui dit d'une voix musicale dont il avait dj apprci la
douceur:

--Quelle surprise de vous voir ici!...  quel drame dois-je votre
prsence chez moi? Mais vous auriez pu me tlphoner. Je vous aurais
prpar une rception digne de vous et me serais coiffe en votre
honneur... Sauvons-nous d'ici. Il fait froid et solennel. Venez chez
moi.

Elle l'entrana par la main dans une petite pice dont un grand divan
occupait tout un ct. Bientt le samovar fut apport et commena 
chuchoter dans le silence. Une table se couvrit de confitures, de miel,
de bonbons et de fruits. Natacha s'tait assise prs de son ami. Par
moment, lorsqu'elle se penchait, il voyait sous le peignoir entr'ouvert
le ferme contour des seins... Une odeur lgre venait jusqu' lui. Il se
sentait heureux, dtendu, loin des combats quotidiens, dans une
atmosphre de tendresse d'o une pointe de sensualit n'tait pas
absente. Il avait pris la main de la jeune femme et, parfois, la portait
 ses lvres. Ils parlaient sans suite, lgrement, de toutes choses.
Natacha qui l'observait ne posait aucune question indiscrte. Le temps
coulait sans qu'ils en mesurassent le rythme. Comme la soire avanait,
Constantin attira  lui son amie et l'entoura de ses bras. Il la baisa
sur la nuque. Elle se dfendit  peine.

--Que faites-vous? dit-elle.

Puis elle ajouta d'une voix faible:

--J'ai peur...




 XIV. LA PETITE MAISON DES FAUBOURGS


Lorsqu'il regagna l'htel, il tait tard. Il avait le coeur serr comme
 l'approche d'un drame. Elle est dj rentre, se disait-il.
Qu'aura-t-elle pens en ne me trouvant pas  la maison? Il ouvrit la
porte du salon. Il tait dans l'ombre; seul un rais de lumire venant de
la pice voisine filtrait  travers la porte entr'ouverte. Il passa dans
la salle  manger claire, puis dans la chambre  coucher. Ariane n'y
tait pas. Pourtant il vit sur le lit, jets en dsordre, son chapeau et
son manteau de fourrure. Qu'est-il arriv? se demanda-t-il. Une
angoisse mortelle s'empara de lui. Sans raison, il craignit le pire. Il
courut  la salle de bain; elle tait vide.

Il appela:

--Ariane, Ariane.

Personne ne rpondit. Il revint au salon, tourna le bouton lectrique.
Sur le divan, Ariane tait couche, la figure enfouie dans un coussin,
les cheveux pars. Elle s'tait blottie sous un chle cossais et,
ramasse sur elle-mme, semblait une petite fille d'une dizaine
d'annes, abandonne de tous, accable par le dsespoir.

Il s'agenouilla prs d'elle, voulut l'embrasser. Elle rsista. Il essaya
de l'obliger  se retourner.

--Laisse-moi, laisse-moi, dit-elle, va-t'en!

Alors il l'enleva dans ses bras, et tenta de la regarder. Mais elle
blottit son visage sur la nuque de Constantin et, comme il la portait
dans sa chambre, il sentit des gouttes chaudes glisser sur son cou. Elle
pleurait... Il la coucha sur le lit et commena  la couvrir de baisers.
Mais soudain, elle se redressa, clata d'un rire tincelant et cria:

--Pas mal joue, la comdie! Qu'en dis-tu?

Il restait stupfait, tandis que d'une voix railleuse elle expliquait
qu'elle pouvait  volont verser des larmes vritables et que, si une
famille imbcile ne l'avait pas empche de monter sur la scne, elle
aurait fait une carrire inoue comme actrice.

--Pourquoi ai-je eu la faiblesse de ne pas couter X...? gmit-elle. Il
voulait me prendre avec lui, faire de moi son lve. J'aurais dbut au
thtre des Arts. Je serais clbre aujourd'hui...

Une heure aprs, fche, elle s'endormit sur l'extrme bord du lit. Mais
le matin, elle se rveilla dans les bras de son amant.

                   *       *       *       *       *

Depuis quelques temps, Constantin remarquait que la jeune fille avait
souvent des moments de tristesse. Elle passait parfois une soire
entire sans parler, sans lire, pelotonne sur le divan, roule dans le
grand chle. S'il l'interrogeait, elle rpondait:

--Ce n'est rien, ne fais pas attention.

D'autres fois, elle disait:

--J'ai des soucis, ne t'occupe pas de moi.

S'il la poussait, elle refusait tout claircissement, laissait entendre
qu'elle avait reu de chez elle une lettre dsagrable, que des
questions matrielles difficiles  rgler s'levaient, qui ne le
regardaient pas. En runissant les bribes de renseignements prcis
arrachs  ces rponses confuses, et se souvenant d'une scne qu'ils
avaient eue en Crime, Constantin essayait de deviner le secret
qu'Ariane voulait lui cacher. Il entrevoyait une histoire nigmatique et
sombre dans laquelle l'argent jouait un rle.

Et soudain, un soir, il sut la vrit.

Ariane, dans la journe, avait refus de sortir, tait reste
silencieuse, hostile, avec quelques mots si dsagrables que Constantin,
irrit, l'avait laisse seule  l'htel et avait dn au restaurant avec
un ami. Il tait rentr de bonne heure. De toute la soire, elle n'avait
pas ouvert la bouche, lisant des vers de Pouchkine, allonge sur le
divan.

Ils s'taient couchs. Et maintenant, la lampe teinte, l'un prs de
l'autre dans le lit troit, ils cherchaient le sommeil. Tout  coup
Constantin crut entendre un soupir touff. Il ne bougea pas. Ariane
tait agite de petits mouvements nerveux qu'elle essayait vainement de
contenir. De nouveau, un insupportable sentiment d'angoisse lui
treignit le coeur. Il essaya une fois encore de s'endormir. Il
redoutait plus que tout ces scnes dans la nuit. Lorsqu'il ne voyait pas
les yeux insolents d'Ariane et ses lvres moqueuses, lorsqu'il sentait
prs de lui la fracheur de ce corps juvnile, il tait sans force et se
jugeait prt  toutes les lchets. Mais il lui tait impossible, ce
soir-l, de dormir. Le drame pressenti tait invitable. Il prit la
jeune fille dans ses bras et lui dit:

--Qu'as-tu?

--J'ai du chagrin, fit-elle, en se serrant contre lui.

Il la pressa de questions. Elle refusait de rpondre.

--Non, non, dit-elle, je ne puis pas. Si je te dis la vrit, tu ne
m'aimeras plus; tu me chasseras... C'est une chose affreuse.

Ces mots bouleversrent Constantin. Ah, se dit-il alors, elle m'a
tromp, sans doute. Dans un mouvement de fureur, aprs une de nos
innombrables querelles, elle s'est jete dans les bras d'un homme...
Aujourd'hui elle ne peut vivre avec ce fardeau... Puiss-je avoir la
force de l'couter. Que Dieu me donne le courage de me sparer d'elle et
de mettre fin  ces tortures. Qu'elle parle enfin et je l'arracherai de
moi.

Dchir par des sentiments contraires, tremblant  l'ide de perdre
Ariane, il aurait voulu remettre l'explication dcisive. Et en mme
temps il brlait de savoir la vrit. Il s'efforait de rassurer sa
matresse, de lui persuader qu'il serait tout indulgence et que seul le
mensonge rendrait invitable une rupture. Il l'amena enfin  se
confesser. Mais, brise de sanglots, elle ne pouvait faire un rcit. Il
fallut deviner, poser des questions.

C'tait d'argent qu'il s'agissait.

--De quoi crois-tu que je vis, ici? lui demanda-t-elle.

--Je ne sais, rpondit-il. Tu n'as jamais voulu me laisser aborder ce
sujet... Sans doute de ce que te donne ta tante qui est riche.

--Je n'ai jamais eu un sou de ma tante, fit-elle.

Il y eut un long silence.

Encore un effort, se disait Constantin raidi de douleur, et je saurai
tout.

Enfin, par petites phrases arraches avec peine, elle raconta ses
dmls avec son pre et sa tante, l't pass, et l'appel qu'elle avait
fait  l'ingnieur...

--J'ai cru, dit-elle.--me comprends-tu?--que je pouvais, sans rien
donner de moi acheter mon indpendance en prtant mon corps. Le but que
je voulais atteindre justifiait tout  mes yeux... Je ne me vendais pas.
Si j'avais voulu me vendre, j'aurais eu une fortune. Mais non, j'ai fix
moi-mme la somme ncessaire pour vivre  l'Universit, deux cents
roubles par mois. Si j'avais accept un sou de plus, je me serais
mprise. Mais comme cela, je pensais rester libre...

Peu  peu les dtails arrivaient, prcis, nets; le nombre des
rendez-vous, le temps strictement limit qu'elle passait dans la petite
maison des faubourgs, l'obligation o elle tait de retourner chez elle
aux vacances  date fixe. Elle n'avait compris l'affreux de sa position
que le jour o elle avait rencontr Constantin; elle aurait voulu n'tre
qu' lui. Mais l'autre l-bas l'attendait. Elle devait payer et tenir
ses engagements...

Aprs deux heures de dialogue dans la nuit, toute en pleurs, elle
suppliait Constantin de ne pas la laisser partir pour le sud ou de la
chasser tout de suite, comme elle le mritait.

Constantin tait glac d'horreur. Il touffait de dgot. Un mot lui
revenait sans cesse  la bouche, mais expirait sur ses lvres: Quelle
salet, quelle salet! Elle avait mis entre elle et lui une barrire
infranchissable. Comment oublier au moment o il la prendrait dans ses
bras qu'elle s'tait livre aux caresses d'un malade? Tout tait fini
entre eux. Et pourtant son me dbordait de piti. L'erreur d'Ariane
tait une erreur de jugement. Son coeur n'avait pas pch. Elle tait
plus prs de lui qu'elle n'avait jamais t,--cela  l'heure o il
allait la quitter.

En proie  une motion qu'il ne dominait pas, il la serra contre lui, la
caressant, cherchant  calmer sa douleur. Il voulait lui parler; il ne
trouvait que les mots: Pauvre petite!... Mon cher coeur! et ces deux
amants pour la premire fois pleurrent dans les bras l'un de l'autre
jusqu' ce que, briss de fatigue, le sommeil enfin, au petit jour,
s'empart d'eux.




 XV. PLUS AVANT


La nuit qui suivit la confession de sa matresse, Constantin, la lampe
teinte, reprit la conversation de la veille. Sur le ton d'indiffrence
le mieux jou, il lui dit:

--Lorsque tu as fait cet arrangement, l'an dernier, tu n'tais plus une
jeune fille?

Elle eut un mouvement de rvolte. Puis s'apaisant:

--Non, fit-elle  voix basse.

--Tu avais un amant  ce moment-l?

--Oui.

--Et cet amant tait le premier?

Avec mchancet, elle dit:

--Laisse-moi. Cela ne te regarde pas.

Mais Constantin, le coeur  vif, continua d'une voix froide:

--Tu sais bien que maintenant tu n'as rien  me cacher. Et je suis ainsi
fait que je ne peux vivre aujourd'hui sans savoir toute la vrit.
Dis-moi ceci encore. Ton amant d'alors n'tait pas le premier?

--Non, fit Ariane, non.

Constantin ne sursauta pas. Pourtant chaque mot prononc par Ariane
entrait en lui comme un coup de couteau. Il comptait dans son esprit:
Voici quatre amants: le premier, inconnu; le second qui tait en
possession au moment du drame; le troisime, un banquier; le quatrime,
l'acteur du thtre des Arts. Plus ceux que j'ignore et que je
connatrai avant que je la quitte. Elle a dix-huit ans. Elle n'a pas
perdu son temps. Elle a su gagner sa vie aussi. C'est une ravissante
fille, mais c'est une fille...

Cependant dans la nuit qui les enveloppait, le bras autour du torse
souple d'Ariane, il continuait  causer avec elle, d'une voix blanche,
sur un ton dtach. Il s'ingniait  se torturer lui-mme. Il semblait
qu'il voult mesurer ce qu'il pourrait supporter de souffrance. Ou bien
il se comparait  un chirurgien qui, possd du dsir d'tudier un cas
difficile, ferait sur lui-mme  la pointe du bistouri une opration
dangereuse.

--Je ne comprends pas trs bien, disait-il. Il y a des choses obscures,
intressantes pourtant. Explique-les-moi, je te prie. Quand tu as t 
la petite maison des faubourgs, as-tu rompu avec l'ami que tu avais
alors? Ou as-tu jug que tu avais le droit de retourner chez lui le jour
mme?

--Comment peux-tu demander une chose pareille? fit Ariane indigne...
J'tais malade en sortant de la maison des faubourgs. Je suis rentre
chez ma tante. Je tremblais de fivre... Olga Dimitrievna m'a couche.
Elle m'embrassait sans fin... Pacha m'apportait du th. Elle pleurait
sans savoir pourquoi... Je t'en prie, ajouta-t-elle, ne m'interroge
plus, il faut que j'oublie...

Nol arriva sans qu'Ariane quittt Moscou. Deux jours plus tard
Constantin vit une dpche ouverte sur le sac  main de la jeune fille.
Machinalement, il la prit. Elle ne contenait que ces mots:

  _Quand arriverez-vous? Vous tes en retard sur date convenue._

Ariane n'tait pas l. Il froissa le tlgramme et le jeta en boule dans
la corbeille  papiers.

Nol! Oui, il tait dans son contrat qu'elle passerait les vacances
auprs de celui qu'elle appelait son banquier. Elle manquait  ses
engagements.  l'ide qu'elle aurait pu le quitter pour se rendre  la
petite maison des faubourgs, il grinait des dents.

Il la voyait arriver, au crpuscule; la porte s'ouvrait aussitt. Elle
entrait, elle dtachait de son bras le bracelet qu'il y avait mis. Il
est six heures, disait-elle (elle ne lui avait cach aucun dtail de
ces rendez-vous). Il touffait de fureur et de dgot... Et pourtant,
puisqu'il allait rompre avec elle, pourquoi l'avait-il retenue  Moscou?
Avait-il obi  un mouvement de piti devant la dtresse de la jeune
fille? Par quelle trange faiblesse prolongeait-il encore de quelques
jours leur liaison? N'avait-il pas assez souffert? Il se souvenait de
l'lan irrsistible qui l'avait ramen un soir  la baronne Korting. Que
n'tait-il rest auprs de cette femme charmante? Il tait revenu 
Ariane; ensemble ils taient partis pour la Crime.  New-York mme, si
loin d'elle, il avait tressailli de joie  l'ide que ses affaires le
ramneraient  Moscou. Puis tout un hiver de luttes cruelles, un corps 
corps impitoyable...

Et maintenant la mesure tait comble. Sa dcision tait prise. Il avait
pu la garder quelques jours encore, mais il sentait nettement que depuis
l'histoire connue de la petite maison des faubourgs, il ne pourrait plus
vivre avec elle. Dj il combinait dans son esprit un voyage 
Ptersbourg. Il partirait seul et ne reviendrait pas... Un peu de
patience encore, le temps ncessaire pour arranger ses affaires,
quelques semaines peut-tre? Qu'importe, il saurait attendre. Du reste
que craignait-il dsormais?

Ariane ne pouvait plus le faire souffrir.




 XVI. UN SOUPER


La veille de l'an, ils souprent ensemble, hors de Moscou, chez Jahr.
Ariane but du Champagne et s'gaya. Sur la scne, un choeur de tziganes
chantait d'tranges mlodies sur un rythme heurt. Leurs voix
nasillardes voquaient un Orient poivr et fivreux.  minuit, Ariane
tendit son verre  Constantin et prit celui de son ami.

--Avec qui souperas-tu l'an prochain? dit-elle. Avec qui souperai-je?...
Bah, buvons!

Elle vida le verre.

Ils restrent longtemps dans la vaste salle, au milieu du bruit des
convives, du fracas de l'orchestre. Ariane, indiffrente  ce qui se
passait autour d'elle, aux baisers changs, aux bras glisss autour des
tailles, racontait avec infiniment de grce des histoires de sa
merveilleuse enfance et comment elle avait fait la dcouverte du monde.

Constantin l'coutait, pench vers elle. Et lorsqu'elle eut fini, il lui
dit:

--J'aurais voulu te rencontrer alors. Je t'aurais enleve. Pour moi de
vieilles femmes trs sages et des hommes sans danger mais pleins de
science t'auraient leve  l'cart. Ils t'auraient appris la danse, le
chant, la rhtorique, et les vers des potes. Ils t'auraient fait
macrer trois ans, comme Esther, dans les aromates; puis lorsque tu
aurais t une adolescente accomplie ils t'auraient mene en cortge
jusqu' ma couche.

Elle haussa, inimitable, l'paule gauche et dit:

--Crois-tu que tu m'aurais aime autre que je ne suis? Tu m'aurais eue
le premier, bel avantage! et tu m'aurais quitte bien vite!

Ils sortirent. La nuit tait froide; il gelait fortement. Ils montrent
dans un traneau et, abrits derrire l'norme cocher  la touloupe
rembourre, prirent  grande allure la direction de Moscou. Ariane se
serrait contre Constantin.

--Je crois que je suis un peu grise, dit-elle. L'an dernier, j'tais en
province  ce mme jour. Nous avons eu un souper et j'ai bu, comme
aujourd'hui, trop de champagne. Mais tu n'tais pas l pour me
surveiller...

Les poings de Constantin se crisprent. Une fois encore, il se sentit
possd d'une maladive envie d'apprendre ce qu'Ariane avait  lui
rvler. Il se pencha vers sa matresse et lui dit avec douceur:

--Le champagne excuse beaucoup de choses. Si ton histoire est amusante,
raconte-la-moi.

--Non, je ne te dirai rien, rpondit-elle. Tu ne me comprends pas. Et tu
es d'une affreuse svrit envers moi.

Sans changer un mot de plus, ils arrivrent  l'htel. Constantin
avait, de nouveau, les nerfs  vif.

Tandis qu'ils buvaient du th, il prit Ariane sur ses genoux. Il
commena  la dshabiller, la caressa, plaisantant et riant. Puis
revenant  son ide fixe, il dit:

--Confesse-toi, petit monstre. Tu te racontes avec un art incomparable.

--Il y a des moments, dit la jeune fille, o je pense que je suis
folle... La folie n'est pas ce qu'on raconte. Un fou est persuad qu'il
y a une logique exacte dans ce qu'il dit et ce qu'il fait. Nous ne
connaissons pas les causes caches qui le poussent. Nous ne voyons que
les actes et les dclarons dsordonns; pourtant ils obissent, eux
aussi,  une logique intime, peut-tre plus parfaite, autre en tous les
cas, et que nous ne pouvons juger...

--Oh! la petite philosophe, fit Constantin en badinant. Mais il se
sentait semblable  la victime qui attend le coup du sacrificateur.

--Il est certain, reprit Ariane srieusement, que notre logique est
fragile. Nous agissons  l'ordinaire d'une certaine faon. Nous nous
croyons capables de ceci et pas de cela. Un verre de champagne de
trop... et nous voici soudain transforms... Nous soupions, le soir du
rveillon, entre jeunes gens au restaurant de l'htel de Londres. Des
tziganes comme ce soir, du vin, et puis cette atmosphre de chez nous
que tu ne connais pas, et les conversations qui grisent plus que le vin.
Il tait dj pass minuit... Entre dans la salle le beau docteur
Vladimir Ivanovitch. Il vient  nous, s'assied prs de moi et, en me
regardant dans les yeux, boit  la nouvelle anne qui, comme il disait,
lui apportera le bonheur. Je compris ce  quoi il pensait et, pousse
brusquement par une force secrte, je rpondis:  la nouvelle anne! 
l'instant mme o il avait parl, j'avais senti que je cderais  une
tentation que j'avais toujours repousse, mais qui m'apparut alors
irrsistible. Depuis deux ans, tante Varvara ne cessait d'exalter le
docteur dans les longues conversations qu'elle avait avec moi. C'tait
un surhomme! Dans la liste des dix-huit amants qu'elle avait eus, il
apparaissait unique. Les autres taient les prophtes de ce nouveau
Messie. Les louanges qu'elle chantait du beau docteur avaient fini par
piquer ma curiosit. Je n'en tais pas amoureuse, mais je me demandais
souvent quels mrites exceptionnels possdait Vladimir Ivanovitch. Il
est peu sage d'veiller la curiosit d'une femme, et ce diable la
poussant, de quoi ne devient-elle pas capable? Je pensais  l'histoire
de la bote de Pandore... Le docteur, comme je te l'ai racont, tait
follement pris de moi. S'il n'avait fait aucune attention  ma
personne, peut-tre aurais-je tch de l'attirer. Non, le seul dsir qui
tait en moi tait de curiosit. Je discutais avec moi-mme et me
demandais pour quelles raisons je me refuserais  tenter une exprience
avec Vladimir Ivanovitch. Que valait cet homme dont ma tante dclarait
qu'il tait extraordinaire? Quelle leon ne prendrais-je pas de cet
incomparable amant?... Je raisonnais ainsi, et pourtant je ne sais quoi
me retenait. Ce n'tait pas l'ide de faire de la peine  ma tante. Elle
ignorerait cette aventure brve... C'est comme si je te trompais une
fois, une seule fois. Tu ne le saurais pas, donc tu n'aurais pas  en
souffrir... Mais il y avait quelque chose de rpugnant  partager avec
elle un amant... Enfin j'tais occupe fort agrablement ailleurs. Bref,
je tenais le docteur  l'cart. Et voil que, ce soir, au souper,
lorsqu'il vida son verre de champagne, tout autre sentiment que celui de
la curiosit fut aboli en moi. Je me dis aussitt: tais-je absurde!
Qu'est-ce que tout cela? Rien, en vrit, rien. N'ai-je pas le droit de
faire ce que je veux et de connatre enfin ce secret admirable? Note
bien, je te prie, que je n'tais pas plus amoureuse que nagure. Je
regardais Vladimir Ivanovitch comme je l'avais vu la veille. Seulement
j'obissais aux lois d'une logique nouvelle devant laquelle tout pliait.
Je fus dsagrable avec lui pendant tout le reste du souper, et d'autant
plus qu'il avait maintenant un air sr de soi, irritant au plus haut
point, il coutait mes insolences avec un demi-sourire. J'avais envie,
de le gifler... Bref, quand nous sortmes, il m'enleva  mon cavalier et
m'installa dans son traneau. Je vais  la chausse, dis-je. Bien,
allons  la chausse, rpta-t-il au cocher. Et nous filmes dans la
nuit glace, moi  demi couche dans ses bras comme le veut la
tradition. J'tais engourdie, j'tais absente de moi-mme, et pourtant
je conservais une extrme lucidit d'esprit. Je me regardais avec un
intrt prodigieux. Il me semblait que j'assistais  un spectacle. Lui
ne parlait pas. Le seul mot qu'il pronona fut au cocher alors que nous
avions fait dj quelques verstes sur la chausse:  la maison,
dit-il. J'coutai sans protester. Nous arrivmes chez lui. Il a un petit
appartement o il reoit ses clients et qui est spar de la maison.
Nous entrmes... Ah, comme il faisait chaud dans ce salon!... Je parlais
et je m'tonnais du son de ma voix... Il y avait trop de lumire...

Ici, Ariane s'arrta dans son rcit. Il parut  Constantin qu'elle tait
trs ple.

--Mais tu me serres, j'ai peine  respirer, dit-elle en essayant de se
dgager.

Il remarqua, en effet, que son bras treignait la poitrine frle
d'Ariane  l'touffer.

Il desserra son treinte. Il y eut un silence:

--Et puis? dit-il.

--Et puis, dit-elle, il arriva ce qui devait arriver... et je compris
seulement alors que Vladimir Ivanovitch tait mdiocre comme tous les
autres--sauf toi, bien entendu, fit-elle avec un sourire ironique--et
que ma tante...

 ce moment, Constantin la repoussa si brutalement qu'elle tomba sur le
parquet et que sa tte alla frapper sur le pied de la table. Elle resta
croule, petite masse informe que soulevaient rythmiquement des
sanglots...

Constantin fit quelques pas hsitants, puis il pris sa pelisse et son
bonnet de fourrure et sortit, claquant la porte sur ses talons.

Il ne rentra qu' six heures du matin. Ariane tait tendue sous un
chle sur le divan. Elle dormait.

--Viens te coucher, dit-il d'une voix dure.

Elle fit mine de rsister. Il la tira rudement par le bras. Soumise,
elle gagna la chambre  coucher. Ils s'endormirent l'un prs de l'autre
sans se parler. Quelques centimtres  peine les sparaient. Il semblait
qu'il y et un abme infranchissable entre eux.




 XVII. JUVENILIA


Les affaires de Constantin Michel le retinrent quelques semaines encore
pendant lesquelles il continua  vivre avec Ariane. Il ne se sentait pas
la force de rompre et de rester  Moscou. Il fallait au jour de la
rupture invitable quitter la ville et s'enfuir  Ptersbourg.

Connaissant le caractre de la jeune file et le comble d'amour-propre o
elle s'tait leve, il savait qu'il suffirait de formuler sa volont
d'en finir pour que tout aussitt elle le quittt. Cette fille
orgueilleuse serait capable, par pique, de prendre un amant le jour mme
de la rupture, de faon  rendre tout retour impossible. Elle n'crirait
pas, elle ne tlphonerait pas, elle ne le suivrait pas  Ptersbourg.

Tandis que la rsolution de la quitter s'affermissait en lui, il vivait
prs d'elle dans la mme intimit. Mais il la regardait comme quelqu'un
auquel on a t troitement attach et que l'on va perdre. Au moment de
rompre et alors que le sacrifice tait dj consomm dans son esprit, il
lui parlait avec plus de douceur. Il ne s'emportait pas, il ne la
rudoyait plus; il n'avait plus cette scheresse glaciale dont il s'tait
servi comme d'une armure contre elle. Ils avaient maintenant de longues
conversations sans disputes. Ils vitaient l'un et l'autre les sujets
dangereux, les questions irritantes, les mots dont il jaillit des
tincelles.

Souvent il se faisait raconter les histoires de son enfance passionne.

Un soir, comme  une remarque dplace de sa part il lui disait en
riant:

--Comme tu as t mal leve, petite fille!

--C'est faux, rpondit-elle, je n'ai pas t leve du tout. Je te
raconterai, si cela t'amuse, comment s'est passe mon enfance. Quand
j'tais petite, nous avions un appartement pour l'hiver  Rome. Ma mre
tait belle, lgante, courtise. Je vivais  l'cart avec ma
gouvernante, une Franaise, Mlle Victoire. C'tait une vieille fille
d'une quarantaine d'annes, pieuse, bonne, sans intelligence, soumise 
tous mes caprices. Tout enfant, j'tais un petit phnomne, c'est--dire
que j'avais une mmoire si souple qu'il me suffisait de lire une fois
une chose pour la savoir par coeur. Et comme personne ne s'inquitait de
ce que je faisais, tu vois o cela pouvait mener. J'avais appris  lire
presque seule  quatre ans. Je me souviens qu'un livre de chimie me
tomba dans les mains. J'en appris la premire page et, un jour,  table,
comme il y avait plusieurs personnes  djeuner, mon parrain me demanda
ce que je savais. Et moi de rciter ma page de chimie sans en sauter un
mot. Je n'y comprenais rien, cela va sans dire; ils n'en savaient pas
davantage... Les voil stupides d'admiration. Des loges, des
compliments  n'en plus finir. Ma mre qui ne s'occupait pas de moi en
tait toute fire... Aussi, plus tard, quand il y avait du monde au
salon, on m'y appelait. Mlle Victoire me mettait une robe blanche avec
une belle ceinture, me frisait les cheveux, et je faisais mon entre. Il
me fallait dire des fables. Et les dames m'embrassaient; et les hommes
m'interrogeaient. Rien ne m'tait plus dsagrable que les baisers de
ces femmes poudres. Quand elles me prenaient dans leurs bras, je
disais: Vite; pas sur les lvres et ne me mouillez pas. Alors tous ces
sots de rire. Bientt je trouvai humiliant d'tre exhibe comme un chien
savant. Je refusai net de paratre au salon. Grand scandale. Mon pre
vint me chercher. Ses prires, ses menaces furent vaines. Je m'accrochai
 mon lit et, comme il essayait de me prendre, je fis retentir la maison
de mes cris. On finit par me laisser vivre en paix avec Mlle Victoire.
Nous faisions ensemble de grandes promenades et je l'emmenais dans les
plus sales quartiers de Rome. La pauvre fille avait peur, me suppliait
de rentrer, multipliait les signes de croix et m'entranait dans la
premire glise que nous rencontrions. L, elle priait pour se remettre
de ses motions, et allumait un cierge, cependant que je parcourais
l'glise, me divertissant dans les bas-cts  sauter sur un pied, de
dalle en dalle.

Plus tard, j'avais dix ou douze ans, ma mre se servait de moi. Elle
avait trs bien devin que je n'avais que du mpris pour mon pre et
que, quand mme il n'y avait aucune intimit entre elle et moi, je ne la
trahirais jamais.

Pourquoi avais-je ces sentiments pour mon pre? Je le voyais rarement,
car il tait toujours en voyage. Je me souviens que, toute petite dj,
j'avais senti qu'il ne m'aimait pas. Il avait une drle de faon de me
regarder. Il tait trs gentil, mais il me traitait comme une poupe.
Quand il parlait de moi  ma mre, il disait toujours Cette petite...
Cette petite est trs intelligente... Cette petite est curieuse, etc.,
etc... Il ne me grondait jamais, mais il tait comme un tranger qui
aurait vcu chez nous quelques mois par an. Il y eut une fois, entre ma
mre et lui, une scne violente dont je fus le tmoin. Il tait arriv
de Ptersbourg  l'improviste. Que trouva-t-il  la maison qui lui
dplut? Mystre, mais  table, sur un mot de ma mre il se fcha et,
pour je ne savais quelle raison, l'accabla de reproches. Elle rpliqua
schement. Alors il se leva, jeta sa serviette par terre et dit: Je
m'en vais et je ne reviendrai jamais.--Bon voyage, rpondit ma mre. Il
m'embrassa et sortit.  ce moment je ressentais du respect pour lui. Il
me semblait qu'il s'tait conduit comme un hros... Il partit le soir
mme pour Paris. Jamais je ne pensai tant  mon pre. Il n'avait pas
cd. Il avait fait ce qu'il avait rsolu. Je l'admirai pendant quinze
jours... Puis soudainement, un matin, je le trouvai dans la chambre de
ma mre assis sur le lit. Il tait arriv dans la nuit. Quand j'entrai,
il me parut que je les drangeais. Ils riaient trs haut tous les deux
et ma mre jouait avec un collier de perles qu'il lui avait apport. De
ce jour-l, je n'eus plus que du mpris pour lui...

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, je voulais te raconter comment
ma mre m'employait  des choses trs obscures et sur lesquelles elle ne
me disait rien.

J'tais dj grande fille. Nous tions  Cannes cet hiver-l et nous
avions une villa  la Californie. J'allais  un cours en ville tous les
matins. Mlle Victoire m'accompagnait. Mais je rentrais seule par le
tramway, car je n'acceptais pas d'tre toujours escorte de cette bonne
Victoire... Maman--cela m'avait tonn--avait accept cet arrangement.
Elle me chargeait de petites commissions  faire pour elle. J'tais
fire d'avoir gagn mon indpendance  douze ans. Un jour, ma mre me
dit:

--Passe donc  la poste et demande s'il y a quelque chose  ce
chiffre-l.

Elle me tendit un petit morceau de papier sur lequel je vis crit: X.
B. 167 poste restante. En sortant du cours, je fus  la poste et tendis
mon billet au guichet. L'employ, un homme, g,  lunettes, me regarda,
haussa les paules, murmura un: C'est malheureux tout de mme!
atteignit dans un casier une liasse de lettres et, en prenant une, me la
jeta avec mauvaise humeur. Je la rapportai  maman qui m'embrassa et me
donna des chocolats. Le mme mange se reproduisit  intervalles
rguliers. Elle ne me dit jamais qu'il ne fallait pas parler de ces
courses  la poste, mais je sentais bien qu'il y avait l un secret
entre nous deux. Quand mon pre tait prs d'elle lorsque je rentrais
avec une lettre, je me gardais de la remettre. Un jour de printemps,
j'tais  la poste et m'approchais du guichet, quand soudain mon pre
parut devant moi.

--Que fais-tu l? dit-il, sur un ton caressant.

J'eus un instant d'motion. Je devinai tout de suite qu'il m'avait
guette et qu'il souponnait mon mange. Mais au mme instant je compris
qu'il avait fait une faute de tactique. Et-il attendu deux minutes de
plus, j'tais prise. Je me dis: Quelle sottise! cela ne m'tonne pas de
sa part, et je lui rpondis:

--Je viens acheter des timbres.

--Mais il y en a  la maison, fit-il d'une voix plus dure.

--Pour toi et pour maman, peut-tre. Pour ma correspondance, j'achte
mes timbres moi-mme.

Il ne put rien tirer de moi. Je ne soufflai mot  maman de cet incident.
Comment lui en aurais-je parl? Il n'y avait aucune intimit entre nous,
seulement une complicit.

Elle s'arrta, but une gorge de th, alluma une cigarette.

Constantin restait silencieux et triste. Elle le regarda et dit:

--Veux-tu encore un trait pour comprendre quels taient les rapports
entre ma mre et moi?... Nous tions  Rome, un an avant sa mort,
j'avais  peine treize ans. Je parlais et j'crivais l'italien aussi
bien que le russe. Ma mre, un jour, vint dans ma chambre. Elle
paraissait embarrasse. Elle me tendit une lettre crite par elle en
italien.

--coute, petite, me dit-elle. Voici une lettre que je te demande de
corriger. Nous crivons un roman en italien avec un ami, un roman par
lettres. Mais je ne suis pas aussi forte que toi. Il faut que tu
m'aides, oh! pour les fautes de grammaire seulement.

Elle partit et je lus la lettre. C'tait une folle prosopope d'amour,
o l'hrone rappelait l'ivresse des rendez-vous anciens et suppliait
d'en accorder un encore... Elle tait crible de fautes. Je la corrigeai
et la rendis  ma mre le soir, sans un mot. Elle me dit merci, et parla
d'autres choses. Tu penses que je ne fus pas dupe de sa fable... Je me
souvins d'un officier de marine qu'on avait eu souvent chez nous et qui
avait disparu... Voil comment j'ai t leve, monsieur le critique.
Osez maintenant me faire des observations...

Constantin soupira et ne dit rien.




 XVIII. L'ARBAT


Au cours de la crise qu'il traversait, lorsqu'il tait inquiet et
tourment, Constantin se rendait souvent chez son amie Natacha. Il
quittait l'atmosphre orageuse de l'htel National et se rfugiait dans
un monde nouveau o tout tait douceur, calme, bont. Il semblait ne
pouvoir vivre sans avoir  ct de lui la tristesse souriante de son
amie. Auprs d'elle, la rupture prochaine avec sa matresse, rupture
dont il redoutait le dchirement, lui apparaissait plus facile.

Il dna chez elle  plusieurs reprises et ne le cacha pas  Ariane.
Depuis qu'il tait dcid  rompre, il avait avec Ariane un ton
diffrent, parlait d'une faon plus dtache et ne faisait aucun mystre
de ses entrevues frquentes avec la jeune femme. Ariane l'coutait avec
indiffrence.

--Je profiterai de ma libert, disait-elle, pour aller au thtre des
Arts avec un ami.

Dans les soirs de l'Arbat, assis  ct de Natacha sur le divan, ils
causaient tandis que sur la table,  ct d'eux, le samovar murmurait
doucement. Souvent Natacha restait silencieuse. Elle observait
Constantin Michel. Parfois il arrivait chez elle la figure ravage,
nerveux, fatigu, cynique dans ses propos. D'autres fois il tait
souriant, aimable, matre de soi... Elle devinait qu'un drame se passait
en lui auquel elle restait trangre. Ils ne parlaient jamais d'Ariane.
Par un pacte tacite, elle n'apparaissait pas entre eux. Mais elle
continuait  vivre dans leurs penses.

Au cours de ces heures tranquilles, Constantin prenait parfois son amie
dans ses bras et posait ses lvres sur son paule. Elle ne se dfendait
pas; elle s'abandonnait  ces caresses dangereuses. Ils prolongeaient
ainsi  plaisir une situation quivoque o les hsitations de Constantin
et la timidit de la jeune femme trouvaient galement leur compte.

Aussi la surprise de Constantin fut grande lorsqu'un soir Natacha lui
posa une question directe:

--Aimez-vous Ariane Nicolaevna?

C'tait peu de jours aprs le souper chez Jahr et le rcit de la visite
de la jeune fille chez le docteur Vladimir Ivanovitch. Constantin en
tait encore boulevers.

 la question qui lui tait pose, il sursauta. Il semblait que la voix
qui venait de parler ft l'cho de sa propre conscience. Il rflchit un
instant, puis, prenant un parti, il dit avec nettet.

--Non, je ne l'aime pas... J'ai vcu avec elle, je lui suis attach, car
c'est une fille merveilleusement doue, tincelante et passionne. Mais
pour de certaines raisons que je ne puis vous expliquer, car je ne suis
pas sr de les comprendre moi-mme, elle s'est applique, avec une
implacable volont et un art infernal,  empcher l'amour de natre
entre nous. Peut-tre m'aime-t-elle. Elle prfrerait mourir que de le
laisser mme entrevoir... J'aurais pu l'aimer; elle ne l'a pas voulu.
Aussi ai-je pris le parti de la quitter. Notre sparation est prochaine;
c'est pourquoi je ne puis vous en parler. Elle recommencera une vie
d'aventures et d'expriences que je ne puis qualifier de romanesques,
car il n'y a jamais eu un coeur plus froid, une tte plus raisonnable
dans sa folie, servis par des sens plus ardents... Et je serai libre,
fit-il en se penchant vers Natacha... Chre amie, ne m'en demandez pas
plus aujourd'hui. Je vais partir pour Ptersbourg.  mon retour,
permettez-moi de m'inviter  dner chez vous.




 XIX. L'COLIRE


Lorsqu'il sortit de chez Natacha, il tait de bonne heure. Il fit  pied
le trajet de l'Arbat  l'htel. La conversation qu'il avait eue l'avait
affermi dans sa rsolution de hter la rupture avec Ariane.  formuler 
haute voix les penses qui ne cessaient de hanter son esprit, il avait
compris qu'il fallait en finir au plus vite. Il remchait ses griefs
contre Ariane. Comment continuer  vivre avec une fille mchante,
cynique, qui prenait son plaisir  le torturer,  lui faire sentir son
nant et pour qui il n'tait, au demeurant, qu'un numro dans une srie
dj longue? Et dans cette besogne hassable, artiste inoue par le
raffinement de sa cruaut, par l'art avec lequel elle dcochait ses
traits venimeux. Tout en marchant, il se montait peu  peu, en arrivait
 dtester Ariane dont il se composait le plus noir portrait.

L'appartement tait clair. Dans les trois premires pices, personne.
Il ne trouva Ariane que dans la salle de bain et s'arrta stupfait,
tant l'aspect qu'elle prsentait diffrait de l'image qu'il s'en tait
form en chemin.

Elle avait revtu un sarrau lche d'colire, descendant  mi-jambe. Ses
cheveux dnous descendaient jusque sur les reins. Elle semblait avoir
les quatorze ans d'une fillette grandie et prcoce, aux yeux vifs,  la
bouche dj forme pour les baisers.

Elle se jeta  son cou et y resta pendue comme un enfant.

--Que tu es en retard! dit-elle. Viens voir, j'ai dvelopp les
photographies que nous avons faites l'autre semaine. Regarde, tu es beau
comme le jour; tu es le Grand Prince, l'unique... Moi, horrible comme 
l'ordinaire, chiffonne,  ne pas y toucher. Seul le clich qui me
reprsente tendue sur le canap est  peu prs russi.

Elle lui tendit un clich qui la montrait dans la pose de la _Maja_ de
Goya, vtue de pyjamas lgers de soie. La veste tait ouverte sur la
poitrine nue et un sein saillait, rond, parfaitement model.

Constantin s'appuya contre la porte, tant le contraste tait brusque
entre l'Ariane qui avait fait la route de l'Arbat  l'htel et la gamine
expansive qui lui sautait au cou. Il regarda le clich, puis la jeune
fille et, avec gat, lui dit:

--Je t'aime en colire plus qu'en photographie. Tu as l'air, il est
vrai, d'un mauvais sujet, mais on a l'ide qu'on peut t'appliquer encore
des punitions appropries.

--Essaie, essaie un peu pour voir, cria-t-elle. Personne n'a jamais os
me toucher.

Elle se sauva jusqu'au salon. Il la suivit.

--Tu sais, fit-elle, je n'ai pas dn. Je meurs de faim. Commande 
souper. Je te raconterai des histoires du temps o j'tais colire.

Un peu plus tard, comme ils achevaient de manger, elle lui dit des
souvenirs de sa vie au gymnase.

--Nous avions un prtre qui nous enseignait l'histoire sainte. C'tait
un homme charmant entre quarante et cinquante ans, avec une grande barbe
poivre et sel, et un oeil bleu gai, si gai... Toutes nous l'aimions et
il nous aimait aussi. Je m'amusais  lui poser des questions difficiles.
J'avais quatorze ans alors et je fis un grand scandale dans la classe un
jour o il nous racontait l'histoire d'Adam et d've. Je lui dis:
_Batiouchka_, expliquez-moi, je vous prie, quelque chose que je ne
comprends pas... Au commencement du monde, il n'y avait qu'Adam et ve
n'est-ce pas? et personne d'autre...--Mais non, mon enfant.--Et leurs
fils furent Can et Abel, je sais. Mais alors,  eux quatre, comment
eurent-ils des enfants? Est-ce qu' cette poque les fils pouvaient se
marier avec leur mre, comme sous les Pharaons les filles avec leur
pre? Voil toute la classe qui se met  rire et le _batiouchka_, nous
voyant ainsi, se laissa gagner par la contagion et, au lieu de me
rpondre, rit avec nous. Il n'y avait que la surveillante qui ne riait
pas. Elle alla chercher madame la Directrice... J'avais un air si
innocent qu'on ne put me punir, mais dornavant on nous interdit de
poser des questions  la leon d'histoire sainte. Les mystres, dit la
Directrice d'un air grave, sont les mystres et ne peuvent tre
expliqus.

Ce bon _batiouchka_ ne m'en voulut pas. Nous devnmes de grands amis. Il
m'attendait souvent dans un corridor, me faisait une petite caresse sur
la joue, ou me prenait par le bras. Moi, j'tais coquette avec lui; je
lui coulais des yeux en dessous. Un jour que nous avions un bal au
gymnase, je le rencontrai dans un couloir. Eh bien, Kousnetzova, me
dit-il, vous allez danser ce soir...--Venez, _batiouchka_, rpondis-je,
et j'ouvrirai le bal avec vous.--Je ne peux pas, mon enfant,
soupira-t-il, nous n'allons pas au bal.--Alors, vous ne savez pas
danser. Voulez-vous que je vous donne une leon? Et je lui tendis la
main. J'ai su, dit-il, j'ai su, mais j'ai oubli. (Il avait pris ma
main et passait son bras autour de ma taille.) Et puis cette maudite
robe!--Bah! elle n'est pas plus longue que la mienne.--Et je commenai
 fredonner _Troka_. Et voil _batiouchka_ qui se met  tourner
lgrement, et moi dans ses bras. Comme il pliait sur les genoux, sa
robe balayait le parquet et soulevait la poussire... On entendit le
bruit d'une porte qui s'ouvrait: il s'arrta brusquement... Quelle
folie!..., dit-il, et il s'enfuit tout riant... Ah, le charmant homme!
Il m'aimait vraiment celui-l... Les ennuis sont venus. Il avait une
fille d'un an plus ge que moi. C'tait une grande dgingande dont la
figure ressemblait  celle de la Discorde. Mais elle tait admirablement
faite et se montrait  peine habille. Elle avait des amants comme un
homme a des matresses et, dans les soupers, elle buvait trop. Elle
s'amouracha, imagine-toi, d'un vieil acteur et quand il quitta la ville
elle partit avec lui. Tout le monde en parla et la position de
_batiouchka_ devint difficile... Mais la directrice du gymnase, Mme
Znamenskaia, le dfendit et le garda... Je crois qu'il s'est mis  boire
depuis ce malheur...

Ils passrent une soire charmante. Ariane animait devant lui les scnes
de la vie au gymnase. Il connaissait dj la plupart des protagonistes
autour desquels bruissait la foule des comparses. Il s'tonnait de l'art
prodigieux avec lequel Ariane suscitait devant lui les compagnes de sa
jeunesse. C'tait tout un monde juvnile qui s'agitait autour de lui
sous la baguette de cette fe, qui emplissait la chambre, dont les
ombres flotteraient encore quelques instants aprs que la parole de la
magicienne se serait tue, puis s'vanouiraient et rentreraient dans la
nuit d'o elle les avait voques.

Constantin disait  Ariane:

--La ville que je connais le mieux en Russie est celle o je n'ai jamais
t et o tu as vcu ton adolescence.




 XX. L'ESPRIT DE PERDITION


Mais  d'autres jours, il semblait qu'un dmon se ft empar de la jeune
fille. Elle ne faisait pas de scnes  la faon ordinaire des femmes.
Elle n'levait pas la voix. Elle n'adressait jamais un reproche 
Constantin. Mais c'tait l'art le plus subtil par manire de
sous-entendus ou d'allusions vagues, de prtritions, de silences, de
rticences, de laisser deviner ce dont elle affectait de ne pas parler
ouvertement. Elle ouvrait ainsi des jours inattendus sur sa vie
antrieure et sur les expriences o l'avaient entrane sa curiosit et
l'ardeur de son temprament,--c'tait l'expression qu'elle employait
pour faire comprendre  Constantin que, si l'on avait des sens, ils
avaient le droit de se dvelopper  leur aise comme l'intelligence chez
les tres qui ont un cerveau, comme la sentimentalit chez les jeunes
filles anmiques. Souvent elle s'amusait  discuter de la faon la plus
cynique les rapports sexuels. La libert en amour tait un de ses thmes
favoris.

--On voit bien, disait-elle, que ce sont les hommes qui ont cr le
monde  leur got et pour leur avantage. Ils ont impos les morales qui
convenaient  eux seuls et,  force de tyrannie et d'art, ont form une
opinion universelle par laquelle, quoi que nous fassions, nous restons
esclaves. Je ne suis pas fministe au sens moderne du mot. Porter la
question fminine sur le terrain politique me parat une grande sottise.
Le bel avantage lorsque nous nommerons des dputs  la Douma! Je pense
que nous aurons nos droits rels lorsque seront dtruits les prjugs
qui nous ligotent plus troitement que les lois crites. J'y ai pens
souvent. Et je vais te dire o je vois la vraie injustice dans cette
question...

--Comprends-moi bien..., interrompit Constantin.

--Ne te moque pas de moi! Tu vas voir o je vais... Don Juan est un
hros ternel parmi les hommes parce qu'il a eu mille et trois femmes.
Il s'en vante, il en tire sa gloire et son prestige. Mais une femme qui
aurait mille et trois amants, comment serait-elle juge? Elle passerait
pour la dernire des filles. On n'aurait que mpris pour elle. Si elle
n'est pas une professionnelle, sa famille la fera enfermer dans une
maison de sant, comme hystrique... Eh bien, cette injustice-l est
l'injustice suprme contre laquelle je veux me battre. Tant que
subsistera ce prjug, nous ne serons pas vos gales. Si nous prenons un
amant, il faut le faire en cachette. Les hommes parlent librement des
femmes qu'ils ont eues. Et nous sommes condamnes  nous taire!
Pourquoi? Ne sommes-nous pas libres comme vous? N'avons-nous pas le
droit de prendre, comme vous, notre plaisir o nous le trouvons? Les
hommes ont intrt  avoir beaucoup de matresses et  ce que leurs
matresses leur soient fidles. Alors ils ont vant les sducteurs par
l'art, la posie, la littrature, et attach un masque d'infamie  la
femme qui a beaucoup d'amants. Voil o nous devons porter le combat. Il
faut faire triompher la morale de la femme. Et j'y travaille...

Constantin regardait la jeune fille qui s'tait anime en parlant. Il
sentait l'inquitude le gagner: l'orage commenait  gronder. Il eut
l'imprudence de contredire Ariane en lanant cette phrase:

--Il s'agit de savoir ce que l'on veut. Veux-tu tre aime de tes
amants? Si oui, je te conseille de ne pas parler  chacun d'eux du
plaisir que tu as trouv dans les bras de ses prdcesseurs.

--Pourquoi donc? fit Ariane agressive.

--Parce que, petite fille, tu les dgoteras et qu'ils te quitteront.

--Et si je veux tre aime par-dessus tout, et malgr cela? Tu me
connais, je crois, et tu sais que, comme toi, je n'aime pas les choses
faciles, et que, comme toi, je ne crains pas le danger. Eh bien, je ne
veux pas devoir mon succs au mensonge. Tromper les hommes, leur
persuader qu'on n'a jamais aim avant eux, qu'ils cueillent sur nos
lvres le premier soupir de bonheur... Quelle honte! Est-ce que vous
vous croyez obligs d'user de telles supercheries? M'as-tu fait de
telles dclarations quand tu m'as connue? Alors pourquoi m'y
abaisserais-je? Je veux tre aime d'une telle manire que l'on accepte
tout de moi et que l'on me prenne comme je suis, avec mon pass... Et si
l'on n'en veut pas, eh bien! qu'on s'en aille! Et je n'aurai pas un
regret pour celui qui me quittera...

Elle lana cette phrase sur un ton de dfi, regardant Constantin en
face, attendant sa rponse. Il resta un instant silencieux, puis d'une
voix indiffrente, il dit:

--Il y a beaucoup de sophisme dans ce que tu me racontes. Et j'ai
horreur des sophismes. Je ne spcule pas sur ce qui se passera dans
trois mille ans. Je suis de mon temps et je vis avec mes contemporaines.
Si une d'entre elles ne sait pas me rendre heureux, je la quitte pour
une autre. C'est plus facile que de changer le cours du monde...

Ariane avait pli. Ses sourcils se fronaient.

--L'homme n'est fort que parce que nous sommes faibles. Si nous
montrions notre force, les rles changeraient... Tu ne m'as pas quitte,
toi, et pourtant...

--Ariane, je t'en prie, dit Constantin, laissons ce sujet.

--Non, jeta Ariane, parlons ouvertement une fois pour toutes. Il y a
quelque chose d'affreux et d'inexpliqu qui pse entre nous; il faut
voir clair, et tant pis pour les consquences! J'ai toujours essay de
dire la vrit, et toujours tu m'as arrte. Aujourd'hui, nous irons
jusqu'au bout, arrive ce qui arrive!

Constantin s'tait lev. Il se dressa devant Ariane qui le regardait
avec haine...

--Eh bien, fit Constantin, je te dfie de me dire combien tu as eu
d'amants?

La jeune fille hsita un instant, puis la passion l'emporta et elle dit:

--Tu veux le savoir. coute; aujourd'hui je ne reculerai pas. Le premier
qui m'a eue m'a prise  seize ans. Je ne l'aimais pas, mais je voulais
savoir ce qu'tait l'amour dont on nous rabat les oreilles. Je l'ai
chass le lendemain, je ne pouvais plus le voir... Le second, j'ai cru
l'aimer: je me trompais. C'tait un sot qui pleurait  mes genoux. Le
troisime, tu le connais; la petite maison des faubourgs. Avant mon
dpart pour Moscou, je me suis console dans les bras d'un tudiant qui
m'adorait...  Moscou, j'ai connu l'acteur du thtre des Arts. Au jour
de l'an, je te l'ai racont, l'amant de ma tante m'a conduite chez
lui... Dans le train qui me ramenait, un officier qui m'aimait depuis
deux ans a eu l'habilet de se glisser dans mon wagon et a su me gagner
pour quelques heures. Je ne l'ai jamais revu. Et puis je t'ai rencontr,
toi huitime... Ton rgne a t plus long  lui seul que celui de tous
les autres runis. Admire ta force, et complais-toi dans l'admiration de
toi-mme...  prsent tu sais tout. Si nous continuons  vivre ensemble,
tu n'auras plus rien  apprendre. Dcide.

Il y eut un long silence. Constantin alluma une cigarette, but une
gorge de th, fit quelques pas et d'une voix froide, polie, ennuye,
dit:

--Je sens bien qu'il faut que je m'excuse de t'avoir accapare si
longtemps. Mais je n'arrterai pas davantage le cours de ta destine. Je
partirai aprs-demain pour Ptersbourg. J'y passerai une semaine. Je
pense que ce dlai te suffira pour trouver parmi tes amis du vendredi le
neuvime amant qui prparera la venue du dixime.

Tout en parlant, il s'tait approch du timbre lectrique sur lequel il
avait appuy le doigt.

--Pourquoi sonnes-tu? fit Ariane.

--Tu vas le savoir, rpondit-il.

Un garon entrait.

--Faites prparer un lit sur le divan, ici, dit-il.

Ariane passa dans la chambre  coucher. Une heure plus tard, il la
traversa pour aller dans la salle de bain. Ariane tait couche, le
visage contre le mur. Comme il revenait et qu'il allait gagner le salon,
elle l'arrta:

--Constantin, dit-elle...

--Que veux-tu?

Elle tourna vers lui une pauvre petite figure baigne de larmes et, lui
tendant les bras, dit:

--Pardonne-moi, je n'aurais pas d parler... Je ne sais ce qui m'a
pousse... Je ne pouvais plus...

Il s'approcha d'elle.

--Comment t'en vouloir? Tu m'as donn beaucoup... et je ne l'oublierai
pas. Moi-mme que suis-je? Ai-je tort? As-tu raison?... Nous avons t
heureux ensemble, tout de mme... Et maintenant, c'est fini. Adieu,
petite fille...

Il la prit dans ses bras et la baisa sur le front.

Elle s'approcha de lui et, le couvrant de baisers, murmura:

--Reste.

Il s'arracha d'elle et, la baisant encore une fois, dit:

--Non, non, pardonne-moi... Je ne puis pas...

Et il s'enfuit.




 XXI. LE SECRET


Au lendemain de cette scne, ils se rveillrent briss de fatigue,
comme s'ils sortaient d'un violent accs de fivre. Ariane tait ple,
silencieuse. Elle allait sans bruit  travers l'appartement. Elle se
coiffait au moment o Constantin tait prt  sortir. Il avait dj la
main sur le bouton de la porte.

--Tu ne me dis pas adieu? fit-elle.

Il s'approcha de la jeune fille et machinalement posa les lvres sur son
front.

--Tu djeunes avec moi? demanda-t-elle.

--Non, j'ai des affaires.

--Mais tu dnes?

--Je suis invit...

--C'est impossible, fit-elle. C'est notre dernier soir...

Des larmes lui montaient aux yeux, qu'elle n'essayait pas de cacher.

--Soit, dit-il avec indiffrence, o veux-tu dner?

--Ici, je suis trop laide aujourd'hui. Tu m'as fait pleurer. Je n'ai pas
l'habitude...

Il sortit.

Dans l'aprs-midi, passant sur le pont des Marchaux, il aperut Ariane
Nicolaevna en compagnie d'un tudiant en mdecine. Il eut un mouvement
qu'il ne put rprimer.--Mon successeur, pensa-t-il. Il le regarda avec
attention. C'tait un jeune homme  la figure fine et rase, aux cheveux
blonds, aux traits asymtriques, l'air intelligent. Il parlait avec
animation. Il durera huit jours, se dit Constantin. Ariane tait en
beaut, les joues ples roses par le froid vif, les yeux brillants,
avec dans toute sa dmarche ce quelque chose de dsinvolte qui n'tait
qu' elle et d'o se dgageait une sensation de vie intense. Elle ne vit
pas Constantin qui, immobile sur le trottoir, la suivit longtemps des
yeux. Quand le couple eut disparu dans la foule au coin de Niglinny
Proiesd, il haussa les paules et murmura:

--Allons.

Il fut  un rendez-vous d'affaires et n'eut pas une minute de libre dans
l'aprs-midi. Pourtant il trouva le temps de tlphoner  Natacha. Il
causa avec son amie assez longuement, lui annona son dpart pour
Ptersbourg et son retour prochain.--Prparez-moi  dner, dit-il, il
faut que ce soit un grand jour. Je penserai  vous sur les bords de la
Neva. Ne m'oubliez pas. Le soir, il regagna  pied l'htel. Il tait
fatigu et redoutait ces dernires heures avec Ariane. Il faudrait se
battre encore et il se sentait sans force. Il ouvrit la porte de
l'appartement avec l'apprhension d'un dompteur qui entre dans la cage
o l'attend une jeune panthre indompte et frmissante.

Ariane Nicolaevna avait revtu pour le dner une toilette de haut got.
Elle avait mis des pyjamas de soie bleu vif, que serrait  la taille une
large ceinture cerise. La veste souple tait largement entr'ouverte sur
la poitrine nue. Les cheveux dnous taient attachs  la hauteur de la
nuque par un ruban bleu comme le pyjama et de l tombaient librement
jusqu' la chute des reins. Elle avait piqu dans les cheveux prs de
l'oreille une rose rouge sang et chauss des souliers de bal  hauts
talons. Elle tait d'humeur joyeuse. Il ne s'tait rien pass la veille;
il n'arriverait rien demain. C'tait un jour d'entre les jours.

--Est-ce que je te plais ainsi? fit-elle en s'avanant vers lui d'une
faon cavalire et en s'inclinant profondment.

Constantin la regarda avec surprise. C'tait une nouvelle Ariane qu'il
avait devant lui, un adolescent inquitant et espigle, un page douteux
qui semblait sorti d'une comdie de Shakespeare et dont les lvres
arques allaient lancer une grle de mots tincelants. Il fut ravi 
l'ide que ce dguisement donnerait un ton imprvu  leur dernire
soire et rpondit:

--Tu es charmante. Je commande du caviar et du champagne.

Ariane joua son rle  merveille. Elle fut blouissante d'esprit et de
gat.  un moment, elle se pencha vers Constantin et lui demanda:

--Dis, je te prie, Grand Prince, plus tard, quand tu auras oubli
combien je suis mchante et que tu reviendras ici, tu m'inviteras 
souper, n'est-ce pas? Oh! rien qu' souper. Vois-tu, tu rencontreras
encore beaucoup de femmes. Elles auront mille qualits que je n'ai pas;
elles seront bonnes, soumises, tendres, fidles--au fond, je suis fidle
puisque je ne t'ai pas tromp--plus belles que moi peut-tre. Mais
coute bien ce que je vais te dire: Auprs d'elles tu t'ennuieras, et tu
penseras  la petite horreur qui t'a fait enrager presque une anne 
Moscou. Et puis, dit-elle en se penchant vers lui et parlant presque 
son oreille, crois-tu que tu oublieras ma jeunesse ardente... Est-ce
facile  retrouver?

--Tu as raison, dit Constantin, je ne pourrai t'oublier, car en toi il y
a un mlange poivr d'exquis et de dtestable aprs qui tout le reste
doit paratre sans saveur.

--Il faut pourtant nous sparer, continua la jeune fille. Il serait
vraiment trop ridicule que des tres comme toi et moi, qui sommes faits
pour courir mille aventures, vcussent comme des gens maris. Mais
coute, j'aurai un grand secret  te confier avant que nous nous
quittions, quelque chose que je ne peux dire qu' toi seul au monde et
que tu ne rpteras jamais, car j'en mourrais de honte. Jure-le-moi.

--Je jure tout ce que tu veux, dit Constantin qui au moment de la perdre
se sentait repris par un dsir passionn de pntrer un peu plus avant
dans le coeur ferm de la jeune fille.

--Eh bien, je te le dirai demain, continua-t-elle, demain sur le quai de
la gare quand les trois coups sonneront, au moment o le train partira,
o il n'y aura plus moyen de revenir en arrire... Et si je n'ai pas le
courage  la dernire minute de te faire cet aveu, je te l'crirai... Je
te le promets.

En vain Constantin essaya-t-il de faire parler Ariane sur l'heure. Il ne
put rien en tirer que la promesse solennelle qu'il connatrait enfin un
secret qu'elle brlait de lui dire depuis longtemps.

En soi-mme, il s'ingnia  deviner ce que la jeune fille allait lui
rvler. Connaissant Ariane, la duret adamantine de son amour-propre,
il dcouvrit bientt une piste qui le mena  la vrit. Cette jeune
fille orgueilleuse l'aimait, mais elle serait morte plutt que de le
laisser voir. Elle l'aimait, elle l'avait toujours aim, c'tait l le
secret qu'elle ne pouvait livrer qu' l'heure mme o ils se
quitteraient...

La certitude qu'il touchait  ce moment l'emplit d'une joie sombre. Ah!
pensait-il, j'ai remport la victoire. Elle s'est battue le sourire sur
les lvres. Mais elle se reconnat vaincue. Cette fille indomptable a
trouv son matre... Et pourtant tout est fini entre nous. Elle a rendu
l'amour impossible...  ce moment-l, Constantin la dtestait...

Ils s'endormirent dans les bras l'un de l'autre.




 XXII. UN JOUR GRIS DE FVRIER


Le lendemain matin, c'tait un jour gris de fvrier, ils se rveillrent
tard. Constantin se leva le premier. Comme il tait habill--il tait
onze heures pass--Ariane se dcida  sortir du lit.

Elle s'assit sur une chaise, le dos tourn  Constantin qui tait dans
le fond de la chambre et contemplait la charmante et frle silhouette de
sa matresse en chemise, se dtachant sur la fentre par laquelle
entrait une ple clart jauntre.

Et, tout  coup, sans regarder son amant, tout occupe qu'elle tait 
examiner un bas de soie  l'extrmit duquel elle dcouvrait un trou,
elle dit d'une voix nonchalante, comme si elle lui demandait de sonner
pour la femme de chambre:

-- quoi te sert-il donc d'tre intelligent et suprieur aux autres?
Ignores-tu vraiment que tu m'as eue vierge et que pas un homme ne m'a
touche?

                   *       *       *       *       *

Ces mots tombrent dans le silence de la chambre. Il parut  Constantin
que son coeur s'arrtait de battre, que la pice soudain s'illuminait,
devenait immense... Il crut s'vanouir.  la seconde mme o la jeune
fille parlait, il avait compris qu'il tenait enfin la vrit. Le
souvenir de la premire nuit traversa comme un coup de foudre sa
mmoire; il entendit une voix humble, enfantine, qui disait:--Je ne me
bats pas; il se souvint de la rsistance rencontre; il revit les
taches de sang sur la blancheur des draps. Elles formaient comme un
petit bouquet de baies rouges... Mais il n'avait aucun besoin de ce
tmoignage matriel. Une vrit plus haute imposait son vidence et
chassait le doute comme la lumire la nuit.

Accabl par la violence des sensations qui l'assaillaient, il chancela.
Il ne pouvait ni parler, ni regarder Ariane en face. Comment supporter
le feu de ses yeux? Entendre sa voix tait au-dessus de ses forces. Il
lui fallait la solitude, le plein air, une longue marche. Avec effort,
il se redressa, fit quelques pas, traversa la chambre, gagna la porte et
sortit...




 XXIII. DIVAGATIONS


Il erra longtemps, sans but,  travers la ville. Il ne pensait  rien.
Il allait lentement, les mains dans les poches de sa fourrure,
s'intressant aux mille spectacles de la rue.  la Sadovaia, il resta
plusieurs minutes  regarder un gros cheval de charroi qui tait tomb
sur la neige glissante et essayait vainement de se relever.

Le vent piquait la figure de Constantin. Il reprit sa course.

Par moments, il revoyait Ariane, mince et dvtue, devant la fentre. Il
rptait, machinalement les mots qu'elle avait prononcs d'une voix
morte. Maintenant pas plus que tout  l'heure, il ne mettait en question
la vrit de ce qu'elle avait dit. On ne discute pas l'vidence. Mais
elle tait comme le buisson de feu en lequel Dieu apparut  Mose. Elle
l'blouissait et le brlait. Il ne pouvait en supporter ni l'clat ni la
chaleur. Pour l'instant, il fermait les yeux et fuyait perdu comme un
oiseau de nuit surpris par le soleil de midi.

Il entra au Kremlin, pntra dans la cathdrale Ouspenski, regarda avec
plaisir les icones. Sur la figure d'une des vierges de style byzantin,
il reconnut les longs sourcils noirs et arqus d'Ariane. Elle tait l
encore. Une odeur d'encens flottait entre les murs couverts de
mosaques. Il touffait. Il sortit.

Sur la terrasse qui domine la Moskova, prs du monument d'Alexandre II,
il commena soudain  se parler  lui-mme avec volubilit.

--Ah! disait-il avec une joie sauvage, comme je te connais maintenant,
petite fille ple et souveraine! Je sais aujourd'hui quelle ivresse de
domination te menait des salles du gymnase Znamenski aux chambres de
l'htel de Londres et jusqu' la maison des faubourgs. Ton regard dont
j'ai connu la force a vu flchir devant lui le dsir des hommes. Mais
par quel miracle t'es-tu vaincue toi-mme et as-tu surmont cette soif
de caresses que tu n'as apaise que dans mes bras? Et pourtant tu as
vcu dans une ville ardente du sud. Autour de toi, les couples se lient
et se dlient. Tante Varvara chante  tes oreilles les louanges de son
amant. Tu restes pure, petite Ariane qui n'as t qu' moi. Triomphe de
l'orgueil qui te sauve et te garde pour mes baisers!... Puis un jour
vient, et nous voici en face l'un de l'autre!

Un vol de corbeaux criards passant juste au-dessus de sa tte l'arracha
un instant  ses rflexions. Il suivit leurs volutions au ras des toits
blancs de la ville. Leur bande discordante tournoya, puis disparut
derrire les palais et les couvents. Il reprit son soliloque.

-- la minute o elle me rencontre, elle se sent perdue. La terre
qu'elle foulait en conqurante tremble sous ses pas. Cette fille
hautaine et mprisante voit qu'elle va tomber dans les bras d'un homme
rencontr la veille, qui ne l'aime pas, qui la prend comme un jouet, qui
lui demande avec cynisme quelques heures de sa vie pour passer
agrablement les soires de son exil  Moscou... Ah! je n'ai laiss
place  aucune illusion! J'ai parl sans dtours et sans hypocrisie.
Rien de plus cynique que le march que je lui propose... Pourtant elle
ne songe pas  rsister. Elle a rencontr le destin. Mais comme elle se
dteste  cette heure, comme elle se dbat contre elle-mme!... Elle est
vaincue; elle se rend...  ce moment suprme, elle comprend soudain
qu'elle a encore le choix de s'humilier, ou devant moi, ou devant
elle-mme. Elle n'hsite pas. Elle prend le chemin le plus rude, mais
celui au sortir duquel elle pourra vivre sans honte  ses propres
yeux... Et voil, ce passant aura dans les bras une fille facile,
lgre, qui va d'homme en homme,  son plaisir. Elle consent  ce que je
la traite comme une passagre  qui l'on donne l'hospitalit un soir
pour la renvoyer le lendemain... Oui, mais  ce prix elle se sauve. Elle
se garde une arrire-chambre o elle se retrouve intacte... Qu'importe
le reste? Qu'importe son amant et l'opinion qu'il aura d'elle?... Elle
ment, et, chose merveilleuse,  l'instant o elle a pris son parti, elle
sait me tromper avec tant d'art que les faits matriels les plus
vidents ne peuvent me dessiller les yeux. Par la force de son gnie,
elle cre en moi une certitude que rien ne peut entamer... Et pourtant,
elle a, pauvre enfant, une seconde de dfaillance. Elle ne reste pas
matresse de sa voix au moment o je la torture et m'efforce de pntrer
en elle. Elle balbutie comme une petite fille effraye qu'elle est
alors: Mais je ne me bats pas! Et je n'ai pas souponn le drame
effrayant qui se jouait en elle. J'tais aveugle et j'tais sourd.
Aujourd'hui seulement, je vois clair; maintenant, j'entends ton appel,
Ariane!...

Il gesticulait en parlant sur la terrasse balaye par un vent froid. Les
rares passants s'arrtaient, le regardaient, puis continuaient leur
chemin. Il se calma soudain et tira sa montre. On l'attendait  son
bureau. Qu'on m'attende! pensa-t-il. Et il reprit sa marche errante.

D'un ciel fuligineux tombaient quelques flocons de neige glacs que le
vent emportait en tourbillons.

Il ne cessait de penser au mensonge d'Ariane. En un clair, elle en
avait conu la ncessit et, du coup, s'tait leve  une hauteur qui
donnait le vertige. Il prouvait  la voir juche si haut l'angoisse
qu'on a  suivre des yeux un acrobate qui, au cintre du cirque, tente un
exercice o il peut perdre la vie.

Mais le prodige tait d'avoir eu l'hrosme de jouer ce rle de
casse-cou pendant presque un an de vie quotidienne. Dans une intimit de
chaque instant, elle avait su perptrer ce mensonge et le nourrir au
cours changeant des jours et des nuits. Mieux elle l'aimait, mieux elle
se cachait de lui, trouvant dans son orgueil la force de soutenir contre
elle-mme un impossible combat. Elle voyait l'effet funeste de sa
tactique sur son amant. Il la rudoyait; il la faisait pleurer. Et
peut-tre ne pouvait-il arriver  l'aimer  cause de l'image hassable
d'elle-mme qu'elle imprimait en lui. Elle avait support cette pense;
elle avait subi ces humiliations. Mais dans l'angoisse et dans les
larmes, en secret elle triomphait. Plus il l'abaissait et plus elle
grandissait.

Et cependant, dans l'ardeur de la lutte elle se dvorait elle-mme. Elle
aimait. On ne fait pas sa place  l'amour, Une fois n, il envahit
l'tre entier. Il avait saut  la gorge de l'orgueil et s'efforait de
le terrasser. Chaque pisode d'une lutte longue de dix mois tait crit
avec du sang, car des dfaites qu'elle subissait dans son combat contre
elle-mme, elle se vengeait sur Constantin. Il notait une progression
dramatique dont il pouvait retracer les phases rcentes. C'tait
l'histoire de la petite maison des faubourgs, histoire intolrable par
le louche qu'elle enfermait; puis celle plus hassable encore de l'heure
passe dans les bras du docteur, amant de Varvara Petrovna, et enfin,
enfin, la liste complte de ceux qui, une nuit, une semaine ou un mois,
l'avaient possde... Maintenant, c'est tout. Elle est  bout de forces;
l'orgueil surhumain qui l'a soutenue est cras. Elle ne peut mentir
davantage... Un sentiment plus puissant l'emporte. Elle n'est plus
qu'amour. Alors la confession simple, nue, sans un geste, sans un
accent, mille fois plus poignante par le ton uni sur lequel elle est
faite, de la vrit.

Constantin restait perdu devant ce duel inconcevable. Il jugeait de
l'hrosme de cette petite fille  l'incommensurable grandeur de l'amour
qui l'avait amene, le matin mme,  se livrer  lui.

Tout  coup, une saute brusque d'ides le drouta. Il se surprit  crier
des mots qui vibrrent dans l'air glac.

--Et pourtant si j'avais su, si j'avais su! Ariane qu'as-tu fait?

Il jeta ces mots si haut que le son de sa voix l'effraya. Il se tut,
accabl par le flot nouveau de penses qui montaient en lui... Il
imaginait Ariane sincre ds le premier jour. Avec quelle douceur il
l'aurait traite! Comme il aurait fait avec patience le sige de ce
coeur orgueilleux et de ce corps scell! Quelle tendresse serait ne
entre eux. Il l'aurait prise enfin, mais comme il se serait donn! Et
voil que de par la volont implacable d'Ariane, il avait t contraint
 se dfendre contre elle. Il avait lutt avec une sorte de rage pour ne
pas aimer, pour ne pas s'attacher.

--Ah! fit-il sourdement, pourquoi m'as-tu tromp?... Comment revenir en
arrire? Trop tard, trop tard, rpta-t-il avec dsespoir... On ne
ressuscite pas ce qui n'a jamais exist!

Il s'arrta, touff par l'amertume qui tait en lui. Et soudain, il se
demanda pourquoi il ne courait pas  Ariane. Elle tait l, non loin de
lui,  l'attendre dans une chambre d'htel.

Une douleur inexprimable lui poignait le coeur. Il sentait, sans en
chercher les raisons, qu'il lui tait impossible de revoir sa matresse.
De quels yeux la regarder? Que lui dire? Sur quel ton lui parler?

Aux sentiments passionns et contradictoires qui luttaient en lui se
mlait une sourde et intense fureur contre la jeune fille. Et maintenant
qu'il voyait Ariane dans sa ralit, il la dtestait. Par quel
raffinement de mchancet avait-elle eu la force de le torturer si
longuement? Elle y avait got une joie satanique. Cruelle et
insensible, elle s'tait acharne  sa vengeance... Un comble d'amour et
de haine, un amalgame sublime o l'honneur et le mensonge, la loyaut et
la ruse se mlaient trangement. Quel dgot et quelle; magnificence!...
Mais il est  bout de force... Un an de supplices quotidiens l'a puis.
Quelle joie ressent-il maintenant  savoir qu'il l'a eue vierge? Il
n'est plus que souffrance. Il la revoit telle qu'elle a toujours t
envers lui. Les blessures anciennes saignent encore... Il n'a qu'une
pense: fuir, tre seul enfin, oublier cet enfer. Oui, partir pour
Ptrograd le soir mme... Mais il faut passer  l'htel prendre ses
valises... Il arrivera au dernier moment... Peut-tre, lasse de
l'attendre sera-t-elle sortie?... Alors laisser un mot, un mot pour dire
qu'il part et que, sans doute il reviendra... Mais il ne reviendra
jamais...

Il regarda autour de lui.

Il tait devant la petite maison de l'Arbat o habitait Natacha.--Ce
n'est pas le hasard qui m'a conduit ici, pensa-t-il.

 la minute o il pntrait chez son amie, il savait ce qu'il allait lui
dire. Il venait rompre avec elle. Du fait qu'il quittait Ariane, il
renonait  Natacha. Il le voyait dans son esprit comme un axiome qu'on
pose et qu'on ne dmontre pas.--Une heure plus tard, il sortait de la
maison. Et derrire lui son amie pleurait sur le divan o il l'avait
laisse.

Un changement brusque s'tait fait en lui. Il tait calme; il songeait 
son voyage,  ses affaires. Il se rendit  son bureau. L il pensa qu'il
fallait savoir ce que devenait Ariane, qu'il causerait avec elle par
tlphone. Elle ne pouvait plus ni le faire souffrir, ni le rendre
heureux. Pour la premire fois depuis un an il se sentait un homme
libre. Pourtant au moment de sonner, il recula... Pourquoi, au fait, ne
pas la voir avant son dpart? Pourquoi ne pas dner avec elle,
simplement, comme avec quelqu'un qu'on a connu jadis et qui vous est
devenu indiffrent?

Il appela un chasseur et lui donna un message verbal  transmettre.

--Tu diras exactement--note bien mes paroles--Constantin Michel vous
salue, Ariane Nicolaevna, et vous prie de dner avec lui  huit heures.
Il prend le train de dix heures.

Lorsque le chasseur revint, Constantin l'interrogea avec brusquerie:

--Que faisait Ariane Nicolaevna?... Qu'a-t-elle rpondu?...

--Ariane Nicolaevna tait en train de tlphoner. Elle riait en
parlant... Elle s'est arrte, m'a cout et a rpondu simplement:
Bien, puis a continu sa conversation.

Une heure plus tard, Constantin arrivait  l'htel. Ds avant d'entrer
il savait qu'il ne ressentirait aucune motion  revoir Ariane. Il la
salua sur un ton naturel, mais il ne l'embrassa pas. Il ne fit aucun
effort ni pour causer, ni pour se taire. Il tait glac jusqu'au fond de
l'tre et insensible. La jeune fille n'tait ni gaie, ni triste, ni
sentimentale, ni cynique. Elle l'aida  prparer ses papiers et ses
effets.  table, ils parlrent sur un ton uni de choses sans importance.
Elle ne lui demanda pas quand il reviendrait. La question de
l'appartement  l'htel ne fut pas aborde. Aprs dner, comme il
fermait ses valises, elle lui donna pour le voyage des sandwiches
qu'elle avait prpares elle-mme et enveloppes dans un papier blanc
nou d'un ruban bleu.

Lorsque le moment de partir fut venu, elle s'habilla pour l'accompagner
 la gare.

Elle l'installa dans son coup, dtacha une rose de son corsage et la
mit dans un verre. Puis ils descendirent sur le quai en attendant le
signal du dpart.

Constantin avait pass son bras sous celui de la jeune fille. Il ne
parlait pas. Il tait extrmement las et ne pensait  rien. Ariane, par
instants et comme  la drobe, le regardait. Habitue  lire dans les
traits de son ami, elle avait compris  sa pleur, aux rides creuses
sous ses yeux, qu'il traversait une crise terrible. Mais quoi,
n'aurait-il pas un mot pour elle? La laisserait-il ainsi seule dans la
nuit? Partait-il pour ne plus revenir? Elle se taisait, n'osant poser
une question. Les minutes passaient; l'angoisse emplissait son coeur. La
tension entre les deux amants atteignait  son comble. Il semblait que
rien ne pourrait rompre le silence dans lequel ils s'ensevelissaient et
que la sparation allait rendre ternel.

Les trois coups de la cloche sonnrent auxquels le sifflet de la
locomotive rpondit. Constantin embrassa la jeune fille sans prononcer
une parole. Maintenant il tait debout sur la premire marche de
l'escalier du wagon. Le train, avec peine, s'branlait. Ariane luttait
pour ne pas s'vanouir. Elle leva les yeux vers son amant. Il les vit se
remplir de larmes... Soudain, s'accrochant d'une main  la barre
d'appui, il se pencha, enlaa la jeune fille fortement d'un seul bras,
la souleva, l'amena jusqu' lui, l'emporta dans le coup dont il ferma
la porte et s'abattit avec elle sur la banquette.

--Que fais-tu? balbutia-t-elle. Tu es fou!

--Tais-toi! dit-il... Je t'en prie!... Tais-toi!...

Il la dvorait de baisers silencieux.




  _Arkhangel, octobre 1918._

  _Paris, mars 1919._



[Fin de _Ariane, jeune fille russe_ par Claude Anet]
