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Titre: Napoléon
Auteur: Bainville, Jacques (1879-1936)
Date de la première publication: 1931
Édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique:
   Paris: A. Fayard, 1931
   [première édition]
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   5 mars 2011
Date de la dernière mise à jour:
   5 mars 2011
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 739

Ce livre électronique a été créé par:
   Mireille Harmelin, Rénald Lévesque, wagner
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   la Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)






NAPOLÉON




DU MÊME AUTEUR
(CHEZ LE MÊME ÉDITEUR)

Histoire de France.
Histoire de deux peuples.
Histoire de trois générations.
Les conséquences politiques de la paix.
La Guerre et l'Italie.
L'Allemagne romantique et réaliste.




JACQUES BAINVILLE

-----------------

NAPOLÉON

-----------------




PARIS
ARTHÈME FAYARD ET Cie, ÉDITEURS
18-20, rue du Saint-Gothard, 18-20.




        _Il a été tiré de cet ouvrage_

        Trente-cinq exemplaires
        sur papier du Japon de la manufacture impériale
        numérotés de 1 à 35
        et cinq hors commerce numérotés de I à V.

        Cent soixante-quinze exemplaires
        sur papier de Hollande van Gelder Zonen
        numérotés de 36 à 210,
        et cinq hors commerce numérotés de VI à X.

        Quatre cents exemplaires
        sur papier vélin pur fil des Papeteries Lafuma
        numérotés de 211 à 610,
        et cinq hors commerce numérotés de XI à XV.

        _Il a été tiré, en outre, exceptionnellement_
        cinquante exemplaires
        sur vélin pur fil Vincent Montgolfier,
        réservés à la Société de Bibliophiles «Les Amis des Beaux Livres»
        et numérotés A. B. L. 1 à A. B. L. 50.

        L'édition originale a été imprimée sur papier alfa classique
        des Papeteries Navarre.


        _Copyright by A. Fayard et Cie_ 1931.
        Tous droits de reproduction, traduction
        et adaptation réservés pour
        tous pays, y compris la Russie.




_AVANT-PROPOS_


_Sur Napoléon, sur ce qui le touche de près ou de loin, sur les
événements auxquels son nom est mêlé, on a écrit tant de livres, tant
d'essais, d'études, sans compter les mémoires, que le zélé bibliographe
Kircheisen avait réuni près de deux cent mille fiches. Et ce n'est pas
fini. Des archives s'ouvrent et s'ouvriront encore. Les mémoires de la
reine Hortense, ceux de Caulaincourt ont été publiés récemment. D'autres
témoins en ont laissé qui seront imprimés à leur tour. Enfin les travaux
historiques ne se sont pas ralentis. Une bibliothèque napoléonienne un
peu complète devrait comprendre environ dix mille volumes. Pour n'avoir
que l'essentiel, il en faut au moins cinq cents._

_On ne peut s'étonner qu'une vie qui sort à ce point de l'ordre commun
reste l'objet d'un intérêt aussi intense. D'ensemble ou dans les
détails, longtemps on racontera l'histoire merveilleuse de Napoléon
Bonaparte. A égale distance de tout parti-pris, nous avons essayé
d'écrire son histoire naturelle._

_Il avait coutume de dire: «Pourquoi et comment sont des questions si
utiles qu'on ne saurait trop se les faire.» Nous nous les sommes faites
sur lui-même. Et nous avons tenté, en composant une biographie continue,
en laissant toujours le personnage sous les yeux du lecteur, d'apporter
des réponses aux «pourquoi» et aux «comment» qui viennent à l'esprit de
tous ceux gui ont le goût et la curiosité de se rendre compte des
choses. Napoléon disait encore de Tacite, en qui il voyait seulement le
plus grand coloriste de l'antiquité: «Il ne fait pas connaître les
motifs qui ont poussé les hommes à faire les actions.» Nous voudrions
comprendre et expliquer la carrière de Napoléon Bonaparte, en établir
l'enchaînement, retrouver les «motifs» qui l'ont «poussé», les raisons
qu'il a pu avoir de prendre tel parti plutôt que tel autre. Nous avons
tenté de discerner les causes générales et particulières d'une fortune
qui tient du prodige et d'événements qui semblent forgés par un conteur
oriental._

_Nous efforçant de faire connaître Napoléon, nous nous abstenons de tout
jugement préétabli, et, avec un soin particulier, de toute explication
tirée de son caractère. La grande faiblesse de ces sortes d'explications
c'est qu'elles n'éclairent rien et qu'il faut ajuster les faits à la
conception que l'on veut imposer. Encore est-il nécessaire de s'entendre
sur la définition d'un caractère, sur le trait dominant ou sur la
«faculté maîtresse». Et, là, c'est sur parole que l'auteur doit être
cru._

_Quant à nous, toute notre ambition est que, ce livre fermé, le lecteur
voie la vie de Napoléon avec l'unité et les ruptures d'unité qu'elle
offre, puis, sur le personnage, se fasse lui-même une opinion. Et si
chacun de ceux qui en ont une gardait la sienne, notre but, qui n'est
que de comprendre, serait tout à fait atteint._

_Comprendre n'est pas aisé. Raconter à la fois exactement et
succinctement ne l'est pas non plus. En ce qui regarde Napoléon, une
extrême abondance d'événements renfermés dans un temps très court, la
richesse des informations et des sources, les passions qui s'en mêlent,
rendent la tâche particulièrement difficile. Nous nous sommes efforcé de
nous tenir toujours le plus près possible du réel en contrôlant les uns
par les autres les témoignages autorisés et nous servant des ouvrages
classiques, c'est-à-dire de ceux qui ne sont pas seulement savants mais
pensés._

_Albert Sorel a porté la lumière sur les hauteurs du sujet. On ne doit
pas, malgré le ton de panégyrique qui gâte maints endroits de son
ouvrage, mépriser la clarté de Thiers qui avait recueilli beaucoup de
traditions orales, vu beaucoup de documents et qui a écrit son histoire
de l'Empire après avoir acquis lui-même, à côté d'hommes de l'Empire,
l'expérience des affaires et du gouvernement. Seulement, il est des
choses que Thiers n'a pas sues et ne pouvait savoir. Quand elles ont été
divulguées, elles ont infirmé plusieurs de ses thèses. Aujourd'hui, il
est de mode de diminuer l'œuvre d'Albert Sorel à qui on oppose
l'historien allemand Fournier. Le plus curieux, c'est qu'on ne peut
abandonner Sorel sans retomber dans l'ornière décriée de Thiers._

_Il va sans dire qu'on ne s'occupe pas de Napoléon sans se servir des
travaux d'Albert Vandal, d'Henry Houssaye, de Chuquet, de ceux de
Frédéric Masson, riches en vues pénétrantes au milieu d'un luxe de
détails fatigant, du livre de M. Louis Madelin sur Fouché, livre qui est
une des clefs du règne, et des récentes études du même auteur sur le
gouvernement du Consulat et de l'Empire. C'est le dernier état de la
science historique. Sans compter beaucoup de livres, petits et grands,
dont l'énumération serait fastidieuse et dont la substance concourt à
notre objet qui est d'adhérer à la simple vérité._

_Je ne veux pas terminer non plus sans adresser mes remerciements à mon
ami M. Frédéric Delebecque qui joint à sa modestie une connaissance
profonde de l'époque napoléonienne. Il a bien voulu lire cet ouvrage
ligne à ligne et veiller à une exactitude scrupuleuse. Je puis dire
qu'il a été ma conscience._

                                                             _J. B._




NAPOLÉON




CHAPITRE PREMIER

LE BOURSIER DU ROI


Lorsqu'en 1768 Louis XV eut réuni la Corse au royaume, comment se fût-il
douté que le fondateur d'une quatrième dynastie naîtrait, l'année
suivante, dans sa nouvelle acquisition? Mais si l'annexion n'avait pas
eu lieu? Nombreux, en France, étaient ceux qui n'en voulaient pas,
l'estimant inutile et encombrante. Que leur avis prévalût, et l'île
tombait aux mains des Anglais. Ou bien encore, on aurait vu, avec Paoli,
une Corse indépendante. Et quel eût été le sort de Napoléon?

Une vie obscure, au milieu des rivalités de clans, avec quelques
oliviers, quelques pieds de vigne pour tout bien. Peut-être des
fonctions médiocres et honorables, à l'exemple du grand-père Ramolino,
inspecteur des ponts et chaussées pour le compte de la République
génoise. Les Anglais? Il n'est même pas sûr qu'ils eussent donné un
uniforme au jeune indigène. Quant à mettre son épée au service d'un pays
étranger, encore lui eût-il fallu une éducation militaire. Où Napoléon
l'aurait-il reçue? Sans la France, son génie ne se fût pas révélé.
L'annexion a été son premier bonheur, car la Corse se trouvait unie à
une nation assez libérale, confiante et généreuse pour ouvrir ses
meilleures écoles à des Français tout nouveaux. Et puis, ce pays serait
bouleversé à la date où le jeune Ajaccien aurait vingt ans. Et ce vaste
désordre ouvrirait des chances de fortune inouïes aux individus bien
doués.

L'homme extraordinaire savait, non seulement ce que son destin avait eu
de prodigieux, mais le concours d'événements qu'il avait fallu pour
l'élever à l'Empire et le rendre neveu du roi dont, lieutenant obscur,
il avait vu la chute à la journée du 10 août. «Quel roman, pourtant, que
ma vie!» s'écriait-il au moment de l'épilogue. Une autre fois, à
Sainte-Hélène, il disait qu'il s'écoulerait mille ans avant que les
circonstances qui s'étaient accumulées sur sa tête vinssent en chercher
un autre dans la foule pour le porter aussi haut.

Ses commencements, il ne les avait pas oubliés. La noblesse de sa
famille ne lui en imposait pas, bien qu'elle fût assez authentique et
qu'il dût en tirer plus tard une certaine vanité pour se défendre d'être
un parvenu. Voyons. Charles-Marie Bonaparte, son père, vaguement homme
de loi, est un pauvre gentilhomme chargé d'enfants. Napoléon sera le
petit Poucet de cette famille nombreuse. On vit chichement à Ajaccio de
quelques terres et d'espoirs dans une plantation de mûriers. On compte
sur les cadeaux et sur l'héritage de l'oncle Lucien, l'archidiacre, qui
a des économies. En 1776, Charles Bonaparte se fait délivrer un
certificat d'indigence attestant qu'il n'a pas les moyens d'instruire
ses fils. Pour son avant-dernier voyage sur le continent, il empruntera
au gouverneur Beaumanoir vingt-cinq louis qui ne seront remboursés que
par le premier Consul. Voilà d'où l'on est parti.

Napoléon souriait des généalogistes flatteurs d'après lesquels ses aïeux
avaient été souverains à Trévise et à Bologne. Mais il se rattachait à
des Bonaparte ou Buonaparte, plus riches d'armoiries que d'écus, connus
depuis longtemps en Toscane, et chez qui, en général, le goût des
lettres était marqué. L'un d'eux, au commencement du XVIe siècle, sans
doute chassé par les discordes de Florence, était venu s'établir à
Ajaccio. Les Bonaparte furent notaires, greffiers, autant que ces termes
s'appliquent aux professions qu'ils exerçaient. En tout cas, c'étaient
des métiers d'écriture. Ils y acquirent de la considération, peu de
fortune. Ni manants, ni bourgeois, ni seigneurs, ignorant ou à peu près
la féodalité, les Corses se regardaient comme égaux entre eux, parce
qu'ils l'étaient dans la médiocrité des richesses, et c'est la raison
pour laquelle ils plaisaient tant à Jean-Jacques Rousseau. Avocat
besogneux, chargé d'enfants, Charles Bonaparte ne fit valoir sa
naissance qu'après l'annexion, lorsque la noblesse devint un moyen
d'obtenir des faveurs. Ce qui est sûr, c'est que les relations entre la
branche de la famille restée toscane et la branche devenue corse
duraient encore à la fin du XVIIIe siècle.

Charles Bonaparte avait de la race. Physique avantageux, intelligence
déliée, courage, art de plaire, c'était quelqu'un. A dix-huit ans, il
avait épousé Letizia Ramolino, qui en avait à peu près quatorze. Belle,
à peine instruite, femme forte et même un peu virile, elle était la
Corse même, la Corse occidentale, si mêlée de Maures, de Grecs, de
Phéniciens. Qui sait si, par elle, Napoléon ne tenait pas de Carthage
plus que de Florence par son père et s'il n'avait pas quelques gouttes
du même sang qu'Annibal? Et quoi de plus indéfinissable, de plus
incertain que les transmissions héréditaires?

Letizia était fille d'un Corse qui servait la République de Gênes, qui
en était fonctionnaire. Sa mère, devenue veuve, avait épousé en secondes
noces un capitaine de la marine génoise nommé Fesch et originaire de
Bâle, père du futur cardinal. La famille avait servi les conquérants
gênois. Charles ne fera pas plus de difficulté à se rallier aux nouveaux
occupants et à servir la France.

Plus tard, quand Letizia sera mère d'empereur, on se moquera de son
avarice autant que de son baragouin. Elle avait la passion de «mettre de
côté». Mais c'est qu'elle avait connu l'argent rare, la nichée élevée
avec une servante, les chausses qu'on raccommode, la frugalité. La Corse
n'est pas une terre d'abondance. Un de ses proverbes dit qu'on y mange
comme on peut: «Tout ce qui ne tue pas engraisse.» Ce proverbe, Letizia
devait le répéter souvent. N'avait-elle pas gardé l'habitude de se lever
de table ayant encore faim? Si longtemps il avait fallu nourrir huit
jeunes appétits: Joseph, Napoléon, Lucien, Élisa, Louis, Pauline,
Caroline et Jérôme! Pourvue d'un million de rente, Madame Mère y pensera
encore dans son palais de Paris quand elle dira si drôlement, pour
s'excuser d'être regardante: «J'ai sept ou huit souverains qui me
retomberont un jour sur les bras.»

Fils de parents jeunes et féconds, Napoléon naît le 16 août 1769, après
Joseph, le quatrième en réalité, car deux enfants sont déjà morts en
bas-âge. Et il naît dans les calculs et dans la politique après avoir
été engendré dans les combats et l'aventure. Bien plus, le temps où sa
mère le porte dans son sein est comme l'image de son histoire.

Charles Bonaparte avait lutté pour la liberté de la Corse. Avec Paoli,
dont il était l'aide de camp à la victoire de Borgo, il avait combattu
les Français. C'est dans le mois qui suivit cette glorieuse journée de
l'indépendance que Napoléon fut conçu. Bientôt les troupes novices de
Paoli durent céder aux soldats du comte de Vaux. En mai 1769, à Ponte
Novo, ce fut la débâcle. Quoique grosse, Letizia avait suivi son mari.
Pour échapper aux vainqueurs, farouchement, tout le monde, jusqu'aux
femmes, s'était retiré sur le Mont Rotondo. Charles Bonaparte, qui avait
lancé à la jeunesse corse, pour la levée en masse, une proclamation
enflammée, eût voulu qu'on résistât encore. La cause était bien perdue.
Paoli s'était embarqué, abandonnant l'île. Le comte de Vaux accordait
aux réfugiés de la montagne l'oubli, le pardon et des sauf-conduits. On
retourna à Ajaccio, où Letizia mit au monde un fils.

Plus tard, elle racontait que, pendant cette gestation dramatique, ces
chevauchées nocturnes, ces alternatives de triomphe et de défaite, elle
le sentait remuer en elle furieusement. Ainsi Napoléon a connu les
hasards de la guerre, il est allé d'un Austerlitz à un Waterloo avant
d'avoir vu le jour.

Cependant Charles Bonaparte avait réfléchi. La cause de la liberté corse
était sans espoir. L'épopée du maquis n'était plus qu'un souvenir. La
France offrait la réconciliation. Il fallait vivre, garder la maison
d'Ajaccio, la pépinière, la vigne et les oliviers. Il se rallia.

Avec sincérité, car, désormais, les Bonaparte seront toujours du parti
français, mais bien décidé à ne pas laisser son ralliement sans fruit.
L'aide de camp de Paoli courtise le commandant en chef et M. de Marbeuf
accueille avec plaisir les avances de ce notable indigène qui porte
témoignage en faveur de son administration. Cependant, Charles, dont la
famille ne cesse de croître, dont les ressources diminuent, doit se
tirer d'affaire. Il devient un solliciteur infatigable, habile et
heureux.

C'est ainsi, et grâce à la bienveillante protection de M. de Marbeuf,
que Charles Bonaparte fut député de la noblesse aux nouveaux «Etats de
Corse» et obtint des bourses pour ses enfants. Napoléon dut à Marbeuf
d'entrer à Brienne. Autre bonheur de sa vie. Il ne l'ignorait pas et,
plus tard, il a payé sa dette par toutes sortes de bienfaits à la veuve
et aux enfants de son protecteur. Il ne regrettait plus la déroute de
Ponte Novo qui l'avait rendu Français.

Mieux vaut convenir que l'enfance de Napoléon ne fut pas une suite de
prodiges. C'était un petit garçon turbulent et volontaire qui aimait à
jouer au soldat et qui avait de la facilité pour le calcul. Un petit
Corse, comme les autres, à demi paysan, ardent à vivre et méditatif,
grisé de son île capiteuse. Les récits du temps où l'on tenait le
maquis, la politique locale et les querelles des factions d'Ajaccio, la
part qu'y prenait son père, homme influent dans les deux villages
voisins où il avait quelques propriétés, les soucis d'argent, la fameuse
pépinière de mûriers, fertile surtout en déceptions, tout cela, tombant
sur une imagination brûlante, n'est pas indifférent à une première
formation, si l'on tient compte encore du trait peut-être le plus marqué
de Napoléon, après le don inné du commandement: la mémoire, une mémoire
presque infaillible, au service d'une intelligence qui mettait tout à
profit.

C'était pourtant un enfant très sauvage, auprès des petits Français dont
il serait bientôt le compagnon. A neuf ans, il ne parlait guère que son
dialecte corse, c'était un étranger lorsqu'il fut conduit sur le
continent. Charles Bonaparte était arrivé à ses fins. Grâce à M. de
Marbeuf, les bourses étaient accordées. Napoléon devait être officier,
Joseph prêtre. On s'embarqua le 15 décembre 1778. Sur la route de
Versailles, où il se rendait comme député de la noblesse de l'île auprès
du roi, le père les laissa tous deux au collège d'Autun.

La France faisait très bien les choses. Elle se chargeait d'élever
gratuitement, avec les enfants des gentilshommes pauvres, ceux de
l'ancien aide de camp de l'insurgé Paoli, et plus tard, à son tour,
Élisa sera demoiselle de Saint-Cyr. Ainsi, entre neuf et dix-sept ans,
le jeune Napoléon perdra le contact avec son île natale, où il ne
retournera qu'en septembre 1786. «Elève du roi», il recevra, dans un
milieu français, une éducation française, avec des jeunes gens de bonne
condition venus de toutes les provinces du royaume. Il sera élevé dans
des établissements officiels tenus, le premier par des religieux, le
second par des militaires, c'est-à-dire qu'il y connaîtra les traditions
de l'ancienne France.

Mais il n'est maison si bien gardée où n'entre l'air du temps et, à
Brienne comme à l'École militaire de Paris, Napoléon respirera celui du
XVIIIe siècle. Les Pères Minimes eux-mêmes n'en étaient-ils pas pénétrés
à leur insu? Ils ne feront pas de leur élève un catholique très
pratiquant, et leur religion devait être assez mondaine. D'un homme qui
n'avait pas fait sa première communion, l'empereur dira: «Il manquait
quelque chose à son éducation.» Sa première communion, il l'avait faite
comme un enfant bien élevé. Et il gardera une prédilection pour le
catholicisme. Mais les manifestations de la foi l'étonneront toujours et
lui arracheront cette remarque: «Je croyais les hommes réellement plus
avancés.» Bref, les Pères lui auront laissé de quoi penser au Concordat
sans beaucoup plus. On s'étonne moins de la tiédeur de leur élève quand
on voit le P. Patrault détourner Pichegru, jeune répétiteur de
mathématiques à Brienne, de prendre la robe en lui disant que la
profession n'était plus du siècle. Plutôt qu'un prêtre à l'Église, le P.
Patrault préparait un soldat à la Révolution, un vainqueur à la Hollande
et un conspirateur contre le premier Consul. Lorsqu'on trouva Pichegru
étranglé dans sa prison, Bonaparte se souvenait encore du maître de
quartier qui lui avait enseigné les quatre règles de l'arithmétique et
qui eût sans doute mieux fini s'il avait rencontré des religieux moins
dépourvus de l'esprit de prosélytisme.

L'insulaire, transplanté, dépaysé, absorbera donc malgré lui toutes les
idées françaises, en même temps qu'il réagira contre elles. Ainsi, dans
la nature «volcanique» que discernait un de ses professeurs (celui qui
définissait déjà son style «du granit chauffé au volcan»), se prépare un
mélange puissant qui rend compte de l'avenir, un mélange qui d'ailleurs
ne s'est pas répété, puisque, sur la molle nature de son frère Joseph,
les mêmes circonstances n'ont rien produit.

Charles Bonaparte laissait ses fils au collège d'Autun, Joseph, pour y
faire ses humanités, l'autre pour y apprendre le français. Après moins
de quatre mois, Napoléon était capable d'entrer à l'École royale
militaire de Brienne. On dit qu'en se séparant de Joseph tout en pleurs,
il ne versa qu'une larme. Encore s'efforçait-il de la dissimuler. Un de
ses maîtres, l'abbé Simon, dit que cette larme solitaire trahissait plus
de douleur qu'un chagrin bruyant. L'abbé Simon était perspicace. Cet
enfant capable de se contenir annonçait un caractère et une volonté.

A Brienne, Napoléon reçut, «aux frais du roi», une éducation très
soignée, une instruction sérieuse. Le ministre de la Guerre,
Saint-Germain, celui qui admirait tant Frédéric II et qui voulait
réformer l'armée française sur le modèle prussien, avait lui-même tracé
le programme. Il s'agissait de préparer des officiers instruits,
capables de se montrer dans le monde et, à tous les égards, de faire
honneur à l'uniforme. Aux religieux qui dirigeaient l'établissement,
étaient joints des professeurs civils, et, pour les mathématiques, des
répétiteurs. On faisait un peu de latin. On apprenait l'allemand, langue
regardée comme indispensable aux militaires, et dans laquelle Napoléon
ne fut jamais plus fort que dans celle de Cicéron. Les arts d'agrément,
la musique, la danse, n'étaient pas négligés. En somme, un enseignement
assez complet et qui, s'il avait des faiblesses, n'en avait pas plus que
les systèmes qu'on a inventés depuis et qui n'en diffèrent pas beaucoup.

Ce qui est important, c'est que, cet enseignement destiné à former des
officiers français, Napoléon l'ait reçu dès sa dixième année avec
d'autres enfants, bretons, lorrains, provençaux, dont les parents
avaient, comme les siens, prouvé leurs quartiers de noblesse. Des
impressions ineffaçables devaient en rester chez lui et le rendre apte,
avant tout, à comprendre la France et à savoir lui parler. «Je suis plus
champenois que corse, car, dès l'âge de neuf ans, j'ai été élevé à
Brienne», disait-il à Gourgaud lorsqu'à Sainte-Hélène il méditait son
passé. Sans nier l'influence de l'hérédité, on peut dire que l'éducation
la corrige ou l'oriente. Expliquer tout Napoléon par ses origines
italiennes, comme Taine, après Stendhal, l'a tenté, est trop simple. Ou
plutôt ces sortes d'explications ne suffisent pas. Quelle apparence y
a-t-il qu'à l'aube du XIXe siècle un condottiere du Quattrocento, un
Castruccio Castracani eût conquis le cœur du peuple français? Car la
«magie du nom de Napoléon» est un des phénomènes les plus étonnants de
son histoire, et l'on n'a jamais vu les Français se donner à un homme
qui, au moins par quelque côté, ne fût pas de leur pays.

Il est vrai que l'enfant Bonaparte, à Brienne, se montra fougueusement
corse, et républicain. Paoli, qu'il égalait aux grands hommes de
Plutarque, était son héros. Comment l'écolier se rendrait-il compte de
la souple politique que son père a déployée pour que ses enfants soient
boursiers du roi? Jeté dans un milieu inconnu, il est solitaire, victime
de l'âge sans pitié qui se moque de son nom, de son accent, de sa
bizarrerie, qui l'appelle «la paille au nez», non pas seulement parce
qu'il prononce «Napollioné», mais par un double calembour qui lui
applique le sobriquet des rêveurs extravagants, des visionnaires
ridicules. Alors ce garçonnet orgueilleux se raidit. On lui jette au
visage qu'il est corse. Il s'affirme corse. Et puis, quelles que fussent
sa fierté et son énergie, on ne pouvait en demander trop à ses neuf ans.
Quiconque a connu les rigueurs de l'internat comprendra combien il a dû
souffrir. Loin de sa famille, arraché à son pays, c'était un exilé. Le
climat même lui était hostile. A elle seule, la privation de soleil et
de lumière est cruelle aux méridionaux. Si le collège est l'école de la
vie, les années de Brienne auront été dures à Napoléon.

On a de lui, dans un de ses écrits de jeunesse, quelques lignes
touchantes inspirées par le passage du poème, alors fameux, des
_Jardins_, où un Tahitien retrouve avec des transports de joie un arbre
de sa terre natale. Napoléon se reconnaissait dans cet humble sauvage.
Il se réfugiait dans la vision de son île où l'oranger embaume le
printemps. Et il se sentait encore plus corse qu'il ne l'eût été à
Ajaccio. Quand il disait à son camarade Bourrienne, plus tard son
secrétaire: «Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai»,
c'était un mot d'enfant irrité des brimades. Il est certain qu'il a pris
à Brienne un amour passionné de son île, amour qui lui a, du reste,
passé assez tôt. Mais, au fond, il n'avait pas gardé du collège un si
mauvais souvenir. Sinon, pourquoi eût-il, plus tard, comblé ses anciens
maîtres et ses anciens camarades, jusqu'au portier qui fut engagé à la
Malmaison? Sa mémoire exacte n'avait oublié personne. Il n'avait
pourtant de rancune pour personne. Et, comme tout le monde, il avait
fini par penser que les années de collège étaient encore le bon temps.
En 1805, empereur, traversant Brienne, il s'arrêtera dans la vieille
maison, évoquant le passé. Il y reviendra en 1814, pour se battre, un
peu avant la fin...

Comme les autres aussi il avait eu, pendant ses classes, des heures
d'amusement et des affections. Il n'était peut-être pas l'ami de
Bourrienne autant que celui-ci l'a prétendu. Mais enfin, ayant besoin
d'un secrétaire, le premier Consul choisira Bourrienne, qu'il a connu au
collège. Et il avait d'autres camaraderies. La malveillance qu'il avait
d'abord rencontrée avait fondu. Le petit Corse renfermé avait passé pour
bizarre et hargneux. Ensuite, il fut estimé pour son caractère. Il le
fut des élèves comme des maîtres. L'école l'acclama, l'hiver où il
dirigea selon les règles de l'art de la guerre une bataille, restée
célèbre, à coups de boules de neige. Il eut même le plaisir de voir ses
bastions et ses remparts admirés des habitants de Brienne. Il n'avait
pourtant suivi, comme les autres, qu'un cours de fortification
élémentaire. Mais tout lui profitait.

Tout ce qu'il ne rejetait pas. Car il n'était pas «fort en thème». Comme
la plupart des collégiens qui ont marqué plus tard dans la vie, il
s'affranchissait volontiers du programme. Il apprenait pour lui-même,
non pour l'examen. Rebelle au latin et à la grammaire, qui lui
semblaient inutiles, il lisait avidement pendant ses heures de liberté,
avec une préférence pour la géographie et pour l'histoire. On peut dire
que sa jeunesse a été une longue lecture. Il en avait gardé une
abondance extraordinaire de notions et d'idées. Son imagination s'était
enrichie. Son esprit s'était ouvert à mille choses. Il y avait pris
aussi des facultés d'expression. Tout cela se retrouvera. Et nous
verrons que, jusqu'au delà de sa vingtième année, il aura été un homme
de lettres au moins autant qu'un militaire.

Il y avait cinq ans que Napoléon était à Brienne sans avoir revu les
siens, lorsque son père le fit appeler au parloir. Charles Bonaparte,
qui conduisait Élisa à Saint-Cyr, avait toujours des soucis d'argent
auxquels s'ajoutait maintenant celui de sa santé. Et puis, ses enfants
grandissaient. Joseph ne montrait aucun goût pour l'état ecclésiastique
et prétendait entrer dans l'armée, ce qui désolait sa famille. Napoléon
lui-même s'en mêlait, se faisait écouter, jugeant son aîné, auquel il ne
reconnaissait pas d'aptitudes pour le métier militaire. Ce caprice
dérangeait en outre les calculs des parents qui comptaient sur les
avantages attachés à la prêtrise, sur le «bénéfice» promis d'avance à
Joseph, à qui était réservé le rôle d'oncle archidiacre, peut-être même
évêque, providence des neveux futurs. Et, après Joseph, il fallait
s'occuper de Lucien, pour qui le temps était venu d'entrer au collège,
qu'on mettait à Brienne comme élève payant, le ministre lui ayant refusé
une bourse parce qu'il était contraire au règlement que deux frères
fussent boursiers à la fois. L'espoir du père, tourmenté par le
pressentiment de sa fin prochaine, reposait sur Napoléon, dont il
discernait l'énergie, l'intelligence, le bon sens précoce, l'autorité
naissante. Le soutien de la famille, ce serait lui.

Cependant, quoique bon élève, Napoléon n'avait pas encore été désigné
pour l'École de Paris. Il s'était même produit un contre-temps qui
devait lui porter bonheur, car il y a, dans les destinées, de petits
événements fortuits qui changent tout. L'inspecteur général des écoles
militaires, le chevalier de Keralio, ayant remarqué l'élève Bonaparte,
le destinait à la marine. Le jeune Corse aimait la mer. Et le métier de
marin, à la mode depuis les succès de Suffren et de Grasse, le tentait.
Imagine-t-on Napoléon capitaine de frégate, sur les bâtiments délabrés
de la Révolution? Toute sa carrière était manquée. Mais sa mère,
effrayée des dangers de la navigation, le détournait de ce projet. Et
surtout il arriva que Keralio fut remplacé par Reynaud de Monts, qui, à
l'examen de sortie, «ne jugea pas que Napoléon pût être placé dans la
marine».

Il fallut attendre encore un an. Il n'est pas sûr que l'élève de Brienne
ait eu une idée arrêtée sur l'arme à laquelle il se destinerait, lorsque
Reynaud de Monts le désigna avec la mention «artilleur» pour passer au
corps des cadets-gentilshommes à la grande Ecole Militaire de Paris. Ses
bonnes notes en mathématiques lui avaient valu ce choix. Sa qualité de
Corse ne lui avait pas nui. L'inspecteur ne s'était arrêté qu'aux
aptitudes et au mérite.

Chaque génération croit que le monde a commencé avec elle, et pourtant,
quand on se penche sur le passé, on voit que bien des choses
ressemblaient à ce qu'elles sont aujourd'hui. Sous le règne de Louis
XVI, l'artillerie était depuis plusieurs siècles l'arme savante. Ne
l'était-elle pas avant l'invention de la poudre à canon? Les
«cataphractes» formaient déjà un corps de combattants scientifiques
chez les Romains.

A la veille de la Révolution, l'artillerie française, de l'avis général,
était la meilleure de l'Europe. Sous la direction de Gribeauval, elle
avait encore accompli des progrès. Napoléon aurait d'excellents maîtres
pour apprendre le métier d'artilleur. Il ne faut pas oublier plus qu'il
ne l'avait oublié lui-même qu'en somme il sortait de l'armée royale et
qu'il lui devait ce qu'il savait. C'était le maréchal de Ségur, ministre
de la Guerre, qui, le 22 octobre 1784, avait signé son brevet de
cadet-gentilhomme. Seize ans plus tard, le premier Consul donnait une
pension au vieux soldat de la monarchie, et, le recevant aux Tuileries,
lui faisait rendre les honneurs par la garde consulaire. C'était comme
un salut à la vieille armée.

De l'école où entrait le nouveau cadet-gentilhomme, on avait, sous Louis
XV, voulu faire un établissement modèle. Les bâtiments eux-mêmes,
dessinés par Gabriel, sont encore parmi les plus beaux de Paris. Tout y
avait grand air, et Bonaparte, au sortir d'un collège de province qui
l'avait peu changé de la simplicité corse, s'étonna de cette
magnificence. On dit même qu'il trouvait la dépense excessive. Il est
vrai qu'habitué de bonne heure à compter il restera toujours économe.
Mais cette Ecole militaire où l'on faisait trop bien les choses lui
donna peut-être pour la première fois l'impression que la France était
un très grand pays.

Là il eut encore pour camarades des jeunes gens de bonne famille dont
quelques-uns s'appelaient Montmorency-Laval, Fleury, Juigné, celui-ci
neveu de cet archevêque de Paris qui, surpris par le prénom du cadet
Bonaparte et lui disant qu'il ne trouvait pas de Napoléon inscrit au
calendrier, s'entendait répondre: «Il n'y a que trois cent soixante-cinq
jours dans l'année et tant de saints!». Pour la plupart, les jeunes gens
qui étaient alors à l'École royale militaire de Paris émigreront.
Beaucoup refuseront jusqu'à la fin de servir l'usurpateur qui pourtant
leur ouvrait de nouveau la France et l'armée. Mais enfin, mieux encore
qu'à Brienne, Bonaparte, à Paris, aura approché l'aristocratie
française. Par contraste, et sur le moment, ces fréquentations avaient
peut-être développé les sentiments républicains du pauvre cadet corse.
Peut-être aussi lui en avaient-elles imposé à son insu. Peut-être lui
donnèrent-elles l'idée de fonder une noblesse à son tour. Il avait une
certaine fierté de s'être frotté dans sa jeunesse à des fils de ducs, et
se comparant à Hoche, qui n'avait point passé par les écoles du roi, il
ne se flattait pas seulement d'avoir eu sur ce rival, dont le souvenir
l'irritait, la supériorité de l'instruction, mais encore «l'avantage
d'une éducation distinguée».

A l'École militaire, il eut une amitié, le jeune des Mazis, qui pourtant
émigrera, et un ennemi, Phélipeaux. Avec Phélipeaux, Vendéen, il
échangeait des coups de pied sous la table, à l'étude. Il retrouvera
Phélipeaux devant lui au siège de Saint-Jean-d'Acre. Pour le reste, son
passage à l'École militaire ne marqua pas beaucoup. Ses maîtres lui
reconnurent du feu, de l'intelligence, quelques-uns se vantèrent par la
suite d'avoir discerné son génie. Sa réputation de brillant élève était
si peu établie que le professeur d'allemand fut étonné d'apprendre que
celui qu'il prenait pour une bête était excellent en mathématiques.

C'est pendant l'année de l'École militaire, en février 1785, que Charles
Bonaparte mourut. Un cancer de l'estomac, ou, comme on disait alors, un
squirre, qui emportera aussi le prisonnier de Sainte-Hélène. Charles
Bonaparte n'avait pas encore trente-neuf ans. Il était venu à
Montpellier pour consulter les médecins d'une Faculté renommée. Joseph
et le séminariste Fesch étaient auprès de lui. Si l'on doit les croire,
l'agonisant aurait prophétisé que Napoléon vaincrait l'Europe. En
attendant, il comptait sur son second fils comme sur le véritable aîné
pour diriger la famille en détresse, et sur la solde du futur officier
pour épargner la misère à tout le petit monde que le père laissait
derrière lui. Il avait fait de son mieux pour ses enfants. Pourvu
seulement qu'ils eussent toujours de quoi manger!

Napoléon n'assista ni aux derniers moments, ni aux obsèques. Il écrivit
à sa mère une lettre en fort beau style que les professeurs de l'École
avaient revue, car on apprenait aux officiers du roi à s'exprimer
noblement. Ce qui paraît à travers des lignes un peu emphatiques, c'est
le sentiment, nouveau mais exaltant pour un jeune homme, d'une grande
responsabilité. Et plus tard, il a rarement parlé de ce père qu'il avait
si peu connu. Mais un jour, à Sainte-Hélène, repassant sa vie, et
s'étonnant, comme chaque fois qu'il y pensait, de l'enchaînement
extraordinaire des circonstances qui l'avaient composée, il disait que
rien de tout cela ne fût arrivé si son père n'avait pas disparu avant la
Révolution. En effet, Charles Bonaparte n'eût pas manqué d'être député
de la noblesse de Corse aux Etats-Généraux. Il eût siégé avec son ordre.
Tout au plus eût-il appartenu à la minorité de la noblesse libérale.
Alors, à la Constituante, ses opinions l'eussent rapproché des modérés.
Il eût suivi le sort des Lafayette et des Lameth, avec le choix entre la
guillotine et l'émigration. Le fils, quelles que fussent ses opinions
personnelles, eût été engagé, compromis par celles du père. L'empereur,
rêvant à ces hasards dont toute vie dépend, ajoutait: «Et voilà ma
carrière entièrement dérangée et perdue.»

Cependant la mort de son père le presse d'être reçu au concours. Il
faut, le plus tôt possible, obtenir le titre et la solde d'officier. En
septembre 1785, examiné par l'illustre Laplace, il est reçu le
quarante-deuxième sur cinquante-huit. Beau succès si l'on pense qu'il
n'a qu'un an de préparation et que, pour la plupart, ceux qui
obtiennent un meilleur rang viennent de la savante école d'artillerie de
Metz. D'emblée, il est reçu lieutenant sans avoir été d'abord
élève-officier. Toutefois, malgré ses seize ans, il n'est même pas le
plus jeune de sa promotion et son ennemi Phélipeaux le précède d'un
rang. Enfin si c'est très bien, dans ces conditions-là, d'être le
quarante-deuxième, il n'a été ni le premier, ni le second. Et l'illustre
Laplace, qui sera un jour son ministre de l'intérieur, ne s'est pas
récrié d'admiration devant Bonaparte au tableau noir.

«J'ai été officier à l'âge de seize ans quinze jours.» Consignée dans un
memento de jeunesse qui porte pour titre _Epoques de ma vie_, cette
mention atteste un juste contentement de lui-même. On serait fier,
là-bas, à Ajaccio. Et puis l'avenir était assuré. Le jeune homme avait
une situation, et, quoique maigre, une solde. Il était temps. La vigne
de Milelli, les chèvres de Bocagnano, la plantation de mûriers,
spéculation désastreuse, ne suffiraient pas à la subsistance de tant de
frères et de sœurs. Un des garçons, au moins, était tiré d'affaire et
Letizia se sentit soulagée.




CHAPITRE II

L'UNIFORME D'ARTILLEUR


Désigné pour le régiment dit de La Fère, le cadet-gentilhomme obtient la
garnison qu'il désire. Valence, c'est le midi, le chemin de la Corse et
le régiment fournit deux compagnies à l'île, de sorte que Bonaparte a
l'espoir d'être envoyé dans son pays. Le cœur toujours nostalgique, il y
vit par la pensée. Il s'en fait même, par l'imagination et la
littérature, une idée tellement embellie que la réalité le décevra. Au
fond, cette Corse qu'il a quittée à neuf ans, il la connaît par les
ouvrages de ceux qu'il appellera un jour des idéologues. Il se la
représente d'après Rousseau qui n'y a jamais mis les pieds et qui en a
fait l'image d'une République idéale, d'une terre d'hommes libres,
égaux, vivant selon la nature.

Ce petit officier est un cérébral. Tandis que son camarade des Mazis
méprise les bouquins, pense aux femmes et à l'amour, l'adolescent
Bonaparte rêve aussi. Mais, de Jean-Jacques, il prend la part du
_Contrat social_, non celle de la _Nouvelle Héloïse_. Il approfondit le
droit naturel et les constitutions. Plus que jamais il est dans les
livres, et le démon d'écrire le tourmente déjà. Il écrira de mieux en
mieux, même quand, cessant de tenir la plume trop lente, il dictera sa
correspondance et ses mémoires. C'est un homme de lettres, comme on
l'est dans sa famille, comme l'était l'ancêtre italien Jacopo Buonaparte
qui a laissé un récit du sac de Rome, comme le seront Joseph, Lucien et
Louis, tous, plus ou moins, noircisseurs de papier.

On a la liste de ses lectures. On a ses cahiers de notes et ses premiers
griffonnages. Il est étonnant de voir comme l'art de la guerre y tient
peu de place. Le métier militaire, Bonaparte l'apprend au jour le jour,
par le service. Et comme il assimile tout, il profite aussi de cet
enseignement-là. Rentré dans la chambre qu'il a louée à Mlle Bou, au
prix de huit livres huit sols par mois, il lit sans trêve, mais ce que
pourrait lire un élève de l'école des sciences politiques.

A Erfurt, après avoir repris le prince-primat sur la date de la Bulle
d'Or, l'empereur dira avec une juste fierté que, lorsqu'il avait
«l'honneur d'être simple lieutenant en second d'artillerie», il avait
dévoré la bibliothèque du libraire et qu'il n'avait rien oublié, «même
des matières qui n'avaient aucun rapport avec son état». C'est que,
pendant ces studieuses années de Valence, l'amour de la Corse le dirige
et le soutient. Pour elle, il a soif de savoir. Il médite d'écrire
l'histoire de son île et de la dédier à un autre idéologue qu'il admire
passionnément, l'abbé Raynal. Mais sa curiosité s'étend. Elle va à
l'étude des hommes, des pays, des sociétés, des gouvernements, des
religions et des lois, elle va d'instinct à ce qui est général et à ce
qui est grand. Le jour où le chemin du pouvoir s'ouvrira pour un soldat,
c'est la somme prodigieusement variée de ses lectures qui le mettra à
cent pieds au-dessus de ses rivaux.

Soldat, il lui reste à le devenir. Il avait passé par des écoles
militaires qui étaient plutôt des maisons d'éducation. Comme ses
camarades, et suivant la règle, il fut d'abord simple canonnier, puis
caporal, puis sergent, montant la garde et prenant la semaine. Ce n'est
qu'au bout de trois mois qu'il eut accès à son grade. Dans cette armée
de l'ancien régime, tout était sérieux et les jeunes aristocrates
devaient faire leur stage dans le rang. Encore une excellente école.
Bonaparte, pour toute sa vie, saura ce que c'est que l'homme de troupe.
Il saura ce qu'il pense et ce qu'il aime, ce qu'il faut lui dire et
comment lui parler.

En janvier 1786, vêtu de cet uniforme bleu aux parements rouges qui lui
semblera toujours le plus beau du monde, il remplit enfin les fonctions
d'officier et jouit des premiers agréments de l'épaulette. Il y avait à
Valence une petite société de province. Elle s'ouvrit à lui comme à ses
camarades. Il ne vécut pas tout à fait en solitaire. Tout sauvage,
gauche et pédant qu'il était, il fut sensible à l'accueil d'une femme
aimable, Mme du Colombier, qui lui donnait de bons conseils et qui avait
une fille, Caroline, avec laquelle il esquissa une amourette timide.
N'allait-il pas manger des cerises avec elle, à la fraîche, comme
Jean-Jacques avec Mlle Galley? Même auprès de Mlle Caroline, il était
livresque, innocemment.

Cependant, s'il portait l'habit d'artilleur, il lui restait à apprendre
l'artillerie. Rien ne l'honore plus que le témoignage reconnaissant
qu'il a rendu à ses chefs et à ses maîtres. A l'âge où l'on commence à
savoir que tout homme, eût-il du génie, doit aux autres plus qu'à
lui-même, il a parlé d'eux avec une chaleur sincère. Le corps de
l'artillerie, disait-il à Las Cases, était, quand j'y entrai, «le
meilleur, le mieux composé de l'Europe... C'était un service tout de
famille, des chefs entièrement paternels, les plus braves, les plus
dignes gens du monde, purs comme de l'or». Il ajoutait: «Les jeunes gens
se moquaient d'eux mais les adoraient et ne faisaient que leur rendre
justice.»

En 1786, le petit sous-lieutenant de seize ans et demi s'initie à peine
à la balistique, à la tactique et à la stratégie. Où il est bien, c'est
dans sa pauvre chambre, près de ses livres et de l'encrier. Sans argent,
il prend son plaisir avec les idées et la main le démange d'écrire. Il
jette sur le papier une invocation déclamatoire aux héros de la liberté
corse. Il raisonne sur le sort de son pays natal et conclut au droit de
secouer le joug des Français. Une autre fois, c'est une méditation
romantique: «Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver
avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel
côté est-elle tournée aujourd'hui? Du côté de la mort.» C'est René,
c'est Werther. Dans le même temps, Chateaubriand, sous-lieutenant au
régiment de Navarre, aurait pu composer le même lamento. A quel point
Bonaparte aura été de son siècle, si ce pessimisme de l'adolescence
n'est pas de tous les siècles, à quel point il en aura été au moins par
le style, ces cahiers de jeunesse en font foi.

Mais pourquoi veut-il mourir par métaphore? A cause de la Corse esclave
et malheureuse. Le moment de son premier congé approche. Il va retrouver
son île, objet de ses exercices littéraires, pensée de tous ses jours.
«Quel spectacle verrai-je dans mon pays? Mes compatriotes chargés de
chaînes et qui baisent en tremblant la main qui les opprime?» Enfin, au
mois d'août, il a son congé. Le 1er septembre, il part pour Ajaccio. Il
a compté très exactement qu'il est «arrivé dans sa patrie sept ans neuf
mois après son départ, âgé de dix-sept ans un mois». Sa patrie, il
allait la découvrir. Et ce qu'il emportait, avec l'uniforme qu'il était
si fier de montrer là-bas, c'était une malle remplie de livres. Mais
quels livres! Rousseau, bien sûr, et des historiens, des philosophes,
Tacite et Montaigne, Platon, Montesquieu, Tite-Live. Et puis des poètes,
Corneille, Racine, Voltaire «que nous déclamions journellement»,
racontait plus tard son frère Joseph. D'ouvrages militaires, point. Le
dieu de la guerre était encore dans les limbes. En tout cas, il était en
vacances.

Il les fera durer vingt mois, prétextant tour à tour sa santé et des
affaires de famille pour obtenir des prolongations de congé. Plus d'un
an et demi. C'est beaucoup dans une vie qui sera courte et précipitée,
où le temps sera précieux. Mais, en arrivant dans cette Corse qui, de
loin, a tant occupé son esprit, il s'aperçoit d'une chose troublante,
c'est qu'il en parle mal le langage. Il a oublié le dialecte à tel point
qu'il doit se remettre à l'apprendre. Sept années de France ont marqué
leur empreinte. Corse, il l'est déjà un peu moins qu'il ne l'imagine,
bien qu'il s'applique à l'être avec passion.

Et pourtant, par ce long séjour, il reprend contact avec sa terre. Il a
pour elle un amour de tête, l'espèce d'amour la plus obstinée. Il médite
toujours d'écrire l'histoire de son île et il recueille des documents,
des témoignages. Mais ses journées d'Ajaccio sont tellement prises! Ce
qui les remplit, ce sont les affaires de sa famille, les soucis
d'argent, cette désolante plantation de mûriers, qui va de mal en pis,
la santé de son vieil oncle l'archidiacre, pour lequel il sollicite une
consultation du fameux docteur Tissot par une lettre en beau style que
le grand praticien laissa sans réponse. Le congé expiré, _l'Histoire de
la Corse_ sera encore à l'état de projet.

«Le sieur Napoléon de Buonaparte, lieutenant en second au régiment de La
Fère artillerie», écrit pourtant beaucoup. Maintenant ce sont des
suppliques. Le voilà devenu solliciteur, comme son père. Letizia le
presse d'intervenir auprès des bureaux et des ministres. Elle-même a
vainement envoyé réclamation sur réclamation, multiplié les mémoires
justificatifs, signés «veuve de Buonaparte», pour obtenir les indemnités
promises à la pépinière. Si l'on veut obtenir quelque chose, il faut
suivre l'exemple du père, réclamer sur place, s'adresser directement à
Versailles. Napoléon fait le voyage. Le voici à Paris, la bourse légère,
mais, pour la première fois, libre et grand garçon dans la ville que,
de l'École militaire, il avait à peine entrevue.

Visites aux services du contrôle général, attente chez les chefs de
bureau, audience du premier ministre, Mgr Loménie de Brienne, prélat ami
des philosophes; après quoi, le lieutenant se promène à travers Paris.
Un soir de novembre, en sortant du théâtre des Italiens, il parcourait
les galeries du Palais Royal quand il rencontra «une personne du sexe».
Il lui trouva «un air convenant parfaitement à l'allure de sa
personne... Sa timidité m'encouragea et je lui parlai». C'est ainsi que
le futur époux d'une archiduchesse connut la femme. Rentré à son modeste
hôtel, il écrit,--car il sent toujours le besoin d'écrire--, le
compte-rendu de cette rencontre, curieux récit, que l'on croirait cette
fois échappé à la plume de Restif de la Bretonne. Mais noircir du papier
est chez lui comme une rage. De l'_Hôtel de Cherbourg_, il datera encore
un parallèle entre l'amour de la gloire, qui est le propre des
monarchies, et l'amour de la patrie qui n'appartient qu'aux républiques,
exemple Sparte et la Corse. Et la Corse reparaît lorsqu'il esquisse une
lettre de l'ancien roi de l'île, l'aventurier fantaisiste, Théodore, à
milord Walpole pour invoquer la loyauté de l'Angleterre. Ce roi Théodore
est celui que Candide avait rencontré dans l'auberge de Venise. Mais
notre écrivain ne plaisante pas. Son Théodore est pathétique, et le
milord magnanime comme celui de _Julie_. Walpole arrache Théodore à son
cachot de Londres et lui accorde 3.000 livres de pension...
L'Angleterre, en 1815, sera moins généreuse avec Napoléon déchu.

De ses démarches, le futur empereur rapporte peu de résultats. A
Ajaccio, il retrouve Madame Mère plus que jamais en peine d'argent,
parce que le séjour de Paris a coûté cher. A ce moment, elle n'a pas de
bonne et elle demande à Joseph, qui est allé à Pise conquérir son
diplôme de docteur en droit, de lui ramener une servante «qui fasse
notre petite cuisine». Une requête suprême pour les mûriers reste à
tenter auprès de l'intendant de la Corse. Napoléon se rend à Bastia. Il
y rencontre ses collègues de la garnison, dîne avec eux, les étonne par
son «esprit sec et sentencieux», son «ton doctoral», les scandalise par
des théories que nous nommerions aujourd'hui autonomistes et
séparatistes. Et l'un de ces officiers français lui ayant demandé s'il
irait jusqu'à tirer l'épée contre un représentant du roi dont il portait
l'habit, Bonaparte, gêné, ne répondit pas. Il se mordit peut-être les
lèvres, regrettant d'en avoir trop dit, lui, d'ordinaire renfermé, aussi
prudent en paroles qu'il était exalté la plume à la main.

A force de renouveler son congé, il y avait plus de vingt mois qu'il
était absent de son corps. En juin 1788, il fallut enfin rejoindre.

Sa garnison était Auxonne, toute petite ville de Bourgogne et siège
d'une école d'artillerie que commandait le maréchal de camp baron du
Teil, de qui relevait aussi le régiment. Bonaparte y restera jusqu'au
mois de septembre 1789 et ce séjour sera fructueux. Car tandis que la
France entre en révolution et que le service appelle le jeune lieutenant
à la répression des émeutes qui éclatent déjà un peu partout, c'est sa
véritable formation, non seulement d'artilleur mais de militaire, qu'il
reçoit sous la direction de son chef. Né dans une famille de soldats,
enfant de la balle, le général du Teil aimait à enseigner. Il avait le
goût d'éveiller les intelligences. Il distingua Bonaparte qui fit avec
lui son école d'État-Major. Ce ne furent pas seulement les _Principes
d'artillerie_, les méthodes de tir et «la manière de disposer les canons
pour le jet des bombes» que le jeune officier acquit à Auxonne, mais ses
premières notions de tactique. Ce fut même davantage. Il s'initia à
l'art de la guerre et se pénétra des idées qu'il devait appliquer plus
tard.

Arrivé, et arrivé au pouvoir suprême, il dira à Rœderer: «Je trouve
toujours à apprendre». Nous avons déjà vu que c'était une de ses
facultés maîtresses, que son esprit avait une merveilleuse aptitude à
retenir tout ce qui s'y déposait et à en tirer parti. Or le temps de sa
formation intellectuelle était celui où une nouvelle doctrine s'était
élaborée dans les têtes pensantes de l'armée française. De même qu'on a
vu, après 1870, un renouvellement des études militaires, la guerre de
Sept ans avait créé le besoin de sortir des anciens systèmes. Rosbach
avait produit le même effet que Sedan. Souvent la défaite stimule. Et
Comme on ne regarde ordinairement qu'une chose à la fois, il nous semble
que la France, dans les années qui précèdent 1789, était occupée tout
entière par les débats politiques. Cependant, aux approches de l'orage,
une génération d'officiers avait travaillé, réfléchi, vécu dans une
fièvre d'idées. Ces soldats écrivains avaient donné une inspiration, une
méthode, pour les guerres qui allaient venir. Leurs ouvrages étaient lus
et commentés dans les milieux militaires. Les meilleurs chefs en étaient
imbus. Bonaparte a connu _l'Usage de l'artillerie nouvelle_ du chevalier
du Teil, frère de son général, _les Principes de la guerre de montagnes_
de Bourcet, _l'Essai général de tactique_ de Guibert, le comte de
Guibert célèbre alors et pour autre chose que d'avoir eu l'amour de
Mademoiselle de Lespinasse. Tous ces auteurs allaient plus loin que
Frédéric II. Tenant compte des moyens que donnait le matériel moderne,
ils élaboraient de nouvelles règles auxquelles le roi de Prusse n'avait
pu penser. Les campagnes de Frédéric dataient déjà. Guibert, du Teil
enseignaient une autre façon de faire la guerre.

Les principes qu'appliquera le vainqueur de tant de batailles, on les
trouve dans leurs manuels et leurs traités. La stratégie napoléonienne y
est en germe. Avoir la supériorité numérique sur un point donné et
concentrer les efforts, tenir toujours ses forces réunies par la liaison
entre toutes les parties de son armée, surprendre l'ennemi par la
rapidité des mouvements (ce que le grognard appellera «faire la guerre
avec ses jambes»), ces recommandations simples et claires devaient
frapper et séduire l'intelligence de Bonaparte. Il les a appliquées,
développées, énoncées, traduites en action, de telle sorte qu'il les a
faites siennes et qu'on a pu à bon droit leur donner son nom. Mais
c'était encore un héritage et un héritage français. Selon les
expressions dont s'est servi l'historien qui de nos jours a renouvelé
cette partie de la biographie de Bonaparte, le capitaine Colin: «La
génération militaire qui l'a précédé et instruit n'a pu lui inspirer que
le désir ardent de réaliser cet idéal de guerre offensive et vigoureuse
auquel on se croyait sûr d'atteindre.»

Les théoriciens du nouveau système de combat attendaient même le
réalisateur. Il viendrait, avait écrit Guibert, le jour où il aurait à
commander une armée nouvelle, une «milice nerveuse». Et l'auteur de
_l'Essai général de tactique_ avait prophétisé: «Alors un homme
s'élèvera, peut-être resté jusque-là dans la foule et l'obscurité, un
homme qui ne se sera fait un nom ni par ses paroles ni par ses écrits,
un homme qui aura médité dans le silence, un homme enfin qui aura
peut-être ignoré son talent, qui ne l'aura senti qu'en l'exerçant et qui
aura très peu étudié. Cet homme s'emparera des opinions, des
circonstances, de la fortune, et il dira du grand théoricien ce que
l'architecte praticien disait devant les Athéniens de l'architecte
orateur: ce que mon rival vous a dit, je l'exécuterai.»

On n'est jamais qu'à demi prophète. Et Guibert n'avait pas prévu le jour
où l'homme qu'il avait aperçu dans l'avenir ne commanderait plus une
«milice nerveuse» mais une immense armée, où il aurait, non plus à
entraîner quelques divisions dans les plaines d'Italie, mais à manier de
grandes masses et à soutenir des batailles de nations. La guerre
changerait de face. La méthode de Guibert ne suffirait plus, la
stratégie napoléonienne serait désorientée. Ce jour-là, Napoléon, bien
qu'il affirmât que rien n'était impossible, éprouvera la difficulté de
se renouveler.

Ainsi les mois d'Auxonne seront des temps de travail et d'étude. Là
encore s'exerce le don que Bonaparte a reçu en naissant et qui a été
rarement poussé aussi loin, le don d'apprendre, de retenir, d'employer
les connaissances qui viennent à sa portée. Il profitait au polygone et
partout. Un jour, il est mis aux arrêts: «Heureux accident», dira son
admirateur Rœderer. Dans la chambre où il reste enfermé vingt-quatre
heures, il n'y a qu'un livre, les _Institutes_ de Justinien. Il dévore
le poudreux in-folio. Près de quinze ans plus tard, pendant la rédaction
du Code civil, il étonnera le Conseil d'État en citant les lois
romaines. D'une lecture de hasard, il avait assez retenu pour se trouver
à l'aise avec de vieux juristes.

Pour que ces provisions de savoir pussent servir, pour que le lecteur du
_Digeste_ devînt législateur suprême, il fallait d'immenses événements.
Ils approchaient. C'est d'Auxonne que Bonaparte assista aux débuts de la
Révolution et dans un esprit qu'il importe de discerner et de définir,
car une autre explication de sa carrière, et non pas la moindre, est là.

Aujourd'hui, la Révolution, rangée dans la catégorie des phénomènes
politiques à laquelle elle appartient, se dépouille de sa légende. Elle
a eu un développement qui s'est répété ailleurs, une pathologie qui
n'est pas une exception. Elle a commencé par des désordres vulgaires,
qui ont précédé et suivi la prise de la Bastille. Il y eut de ces
désordres partout. Il y en eut dans la région bourguignonne où se
trouvait le régiment de Bonaparte. Militaire, il participa aux
répressions. Au mois d'avril 1789, envoyé avec sa compagnie à Seurre où
des troubles avaient éclaté, il eut une contenance énergique et dissipa
un rassemblement tumultueux en donnant à haute voix l'ordre de charger
les armes et en criant à la foule: «Que les honnêtes gens rentrent chez
eux, je ne tire que sur la canaille.» Revenu à Auxonne, il y fut témoin
de scènes plus graves. Le 19 juillet, comme dans un grand nombre de
villes, la population envahit les bureaux d'octroi, brisant tout,
lacérant les registres et les rôles, car, selon la remarque désabusée
que Carnot faisait plus tard, les révolutions ont pour raison profonde
la haine des impôts. Le mois suivant, nouveau symptôme de décomposition;
la série des séditions militaires commençait. Le régiment de La Fère
imita les autres, somma le colonel de lui livrer la caisse régimentaire
et les mutins furent victorieux.

C'est comme un étranger à la solde de la France que le lieutenant
Bonaparte regarde ces événements. Soldat, et discipliné, il n'hésiterait
pas à tirer sur l'émeute s'il en recevait l'ordre. Il n'a de goût ni
pour les mutineries ni pour les insurrections. Seulement il juge tout
comme quelqu'un qui, au fond, n'est pas du pays. Sans doute, par ses
lectures, il est porté vers les idées nouvelles. Quelques-uns de ses
camarades le sont aussi et ceux-là rêvent une régénération de la France.
Quant à lui, il calcule l'affranchissement de la Corse. D'autres ont des
sentiments royalistes. Où les eût-il acquis? L'heure venue, rien
n'attachera au passé ce naturalisé de fraîche date. Mais s'il ne peut
aimer l'ancien régime, il ne le déteste pas non plus. Position
privilégiée, presque unique, qui lui permettra plus tard, dans une
liberté d'esprit complète, de garder une part de la Révolution et de
rétablir quelques-unes des institutions renversées, de prendre à son
service des émigrés aussi bien que des régicides. N'ayant pas plus de
regrets que de rancune pour la monarchie qui allait sombrer, il ne se
sentira de devoirs ni envers elle, ni envers la République. Dans le
drame qui se jouait en France, il était spectateur en attendant d'être
arbitre.

Les sentiments républicains qu'il avait pris dans le culte de Paoli
autant que dans la lecture de Rousseau et qui lui faisaient déjà
échanger des coups de pied sous les tables de l'École militaire avec
Phélipeaux, se montèrent sans doute aux nouvelles de Paris. Pourtant, il
gardait la tête froide. Dépourvu d'argent, il ne sort guère de sa
chambre que pour le service. Il ne cesse de lire, il écrit avec
abondance, en français toujours, car on n'a pas de lui une page en
italien, bien que son français soit émaillé d'italianismes et de fautes
d'orthographe. Et, sur les livres les plus divers, religions et mœurs de
l'Orient, histoire de l'Église, constitution de la Suisse, il prend
force notes, selon la bonne méthode, celle de l'adage ancien qui dit que
la lecture sans la plume n'est qu'une rêverie. Il ne renonce même pas à
la littérature, et, de cette époque, datent encore deux petits récits
que nous appellerions des «nouvelles». Puis, tour à tour, il analyse la
République de Platon et l'histoire de Frédéric II. Il met de côté une
fiche sur les résultats financiers de la Compagnie des Indes, une autre
sur le budget de Necker. Et, dans ces papiers, se trouvent aussi les
statuts de l'association régimentaire des jeunes officiers, qui était en
usage dans l'ancienne armée et qu'on appelait la Calotte. Bonaparte a
rédigé les articles de ce projet, destiné aux lieutenants de La Fère,
avec autant de sérieux que s'il se fût agi de donner une Constitution à
un grand pays.

Que fait donc Bonaparte tandis qu'à Paris la Révolution commence? Il
écrit, il écrit toujours. Il a soumis son _Histoire de la Corse_, enfin
composée sous forme de lettres, à l'un de ses anciens maîtres de
Brienne, le P. Dupuy. Le 15 juillet 1789, il reçoit les premières
observations du Minime, qui corrige le style, redresse des expressions
fautives, efface des passages emphatiques. Le jeune auteur, tout à son
ouvrage, n'est pas troublé par les nouvelles de Paris comme le fut,
dit-on, le philosophe Kant, qu'on vit pour la première fois dérangé dans
sa promenade lorsqu'il apprit l'assaut de la Bastille. La chute de la
vieille forteresse ne figure pas plus dans les papiers du lieutenant que
dans le journal de Louis XVI.

Chose plus importante pour l'orientation de sa vie, il sera absent de
France durant la plus grande partie de la période vraiment
révolutionnaire, la période de l'enthousiasme. Il sera en Corse du mois
de septembre 1789 jusqu'à la fin de janvier 1791, puis d'octobre 1791 à
avril 1792, enfin d'octobre 1792 à juin 1793. Il aura vu des épisodes de
la Révolution française. Il ne l'aura pas vécue, il n'en aura respiré
les passions que de loin, et, surtout, il ne s'y sera ni engagé ni
compromis. Il y entrera quand elle sera déjà faite. De la tête et du
cœur, il sera aussi libre envers la République qu'envers la royauté
déchue.

A son deuxième congé, partait-il pour la Corse avec la pensée d'y jouer
un grand rôle et d'être un autre Paoli? Si précoce qu'il fût, il était
pourtant à l'âge du désintéressement et de l'idéalisme. Et, pour les
grandes ambitions, il était pareillement trop jeune. L'âge, les dates,
l'harmonieux concours des circonstances le serviront encore ici. Plus
vieux, plus mûr, pourvu d'un grade supérieur et plus en vue, peut-être
eût-il, dans son pays, brigué et obtenu un siège de député aux
assemblées révolutionnaires. Alors, encore une fois, sa destinée
tournait, sa carrière était manquée.

Avec son frère Joseph, il fit bien de la politique en Corse mais assez
petitement, quoiqu'il se remuât beaucoup. D'abord, en débarquant, une
déception l'attendait. La réalité ne répondait pas à ce qu'il imaginait
ni à ce que les idéologues lui avaient appris. La République idéale,
est-ce cela? Les citoyens de la nouvelle Sparte sont loin de partager
son zèle pour la Révolution libératrice. Il trouve l'île divisée en
clans et en factions. Tout de suite des notables comme Pozzo di Borgo et
Peraldi, influents par leur nombreuse clientèle, auprès de qui les deux
frères Bonaparte sont d'infimes personnages, se dressent contre lui. Il
se heurte aux conservateurs, aux réactionnaires qui accueillent avec
méfiance ou qui rejettent les idées de Paris, et ce sera bien pire quand
la question religieuse s'en mêlera. De là résulte pour le politicien
novice une conséquence décisive. Ayant embrassé le parti de la
Révolution dans l'intérêt de la Corse, il ne peut, dans son île,
combattre la contre-révolution sans se ranger parmi les patriotes et
s'enrôler, à son insu, dans le parti français. Il est conduit, pour la
même raison, à se réjouir comme d'une victoire sur les aristocrates du
décret de la Constituante qui proclame la Corse partie intégrante du
territoire et qui en fait deux départements pareils aux autres. Débarqué
à Ajaccio avec les sentiments d'un autonomiste, sa doctrine, d'après
laquelle il fallait être pour la Révolution parce que la Révolution
délivrerait l'île de la tyrannie, le met du côté des unificateurs,
c'est-à-dire du côté de la France. Il n'en sortira plus. A la fin, il se
séparera de Paoli lui-même, parce que le défenseur de l'indépendance,
son dieu, son héros, à qui la candeur des Constituants avait rouvert la
Corse, voudra la livrer aux Anglais, considérant que le Français, avec
la cocarde tricolore comme avec la cocarde blanche, est toujours
l'ennemi.

Ainsi, ce furent surtout des déboires que Napoléon emporta de ses
séjours successifs dans sa première patrie, jusqu'au moment où elle le
rejeta tout à fait. Pourtant cette école lui fut encore utile. Elle lui
apprit la politique et les hommes, la ruse et l'action. Mêlé aux
élections départementales où il pousse son frère Joseph, mêlé aux
soulèvements qui éclatent dans l'île contre les administrateurs
français, il se forme aux coups de main, à l'intrigue et au mépris de la
légalité. Il acquiert une expérience précoce et perd à chaque pas
quelques illusions sur les hommes. Il a encore le feu de l'enthousiasme
lorsqu'il rédige sa _Lettre à Buttafuoco_ où il couvre d'injures
emphatiques ce député de la noblesse aux États-Généraux, ce traître qui
cherche à mettre l'Assemblée en garde contre l'héroïque Paoli. La
municipalité d'Ajaccio accorda à la lettre vengeresse les honneurs de la
publication et l'infatigable noircisseur de papier eut la joie de se
voir imprimé. Mais Paoli accueillit froidement la brochure et Bonaparte,
qui a fait traîner son congé, repart pour la France avec cette légère
mortification, premier nuage sur son enthousiasme. Malgré son
dévouement, il est suspect aux paolistes à cause de l'uniforme qu'il
porte et qui le rend trop Français pour eux.

Rentré à son régiment, il passe bientôt lieutenant en premier et il est
envoyé à Valence. De Corse, il a ramené son frère Louis dont il
surveillera les études. Et il reprend la vie de garnison, d'autant plus
austère que la solde doit maintenant suffire à deux.

Des lectures toujours, et un griffonnage ardent. Ce jeune homme est-il
un militaire, un politicien ou un littérateur? Il est tout cela à la
fois. En 1791, de la plume qui vient de rédiger pour Joseph des
professions de foi électorales, il concourt pour le prix de l'académie
de Lyon. Il y a douze cents livres à gagner et elles ne seraient pas
superflues dans la gêne où il est, avec son jeune frère à sa charge. Le
sujet proposé était aussi loin de l'artillerie que des querelles corses:
_Quelles vérités et quels sentiments il importe le plus d'inculquer aux
hommes pour leur bonheur._ Sur ce thème, il brode quarante pages
auxquelles ne manquent ni le talent, ni même une certaine poésie, ni
surtout l'enflure. Bonaparte n'obtiendra pas le prix mais il a écrit son
traité avec complaisance. Il s'y est préparé en collectionnant dans un
cahier spécial des expressions pour s'entraîner au beau style. Bref il
n'est pas loin de sentir en lui un auteur.

Et puis il commence à se déniaiser. Il se civilise. Les agitations
d'Ajaccio lui ont fait du bien et, à Valence, on le trouve changé à son
avantage, sociable, beaucoup plus gai, peut-être seulement un peu trop
républicain. Ayant mordu à la politique, il s'inscrit à la Société des
amis de la Constitution, il y prend même la parole, sans s'apercevoir
que plus il s'intéresse à ce qui se passe en France, plus il s'éloigne
de son autre patrie.

Il conciliait ainsi beaucoup d'états divers, celui
d'officier-gentilhomme, de Corse, de philosophe et d'écrivain, d'orateur
de club, lorsque se produisit l'événement de Varennes. Le départ de
Louis XVI, son humiliant retour à Paris laissaient prévoir le
renversement de la monarchie. C'est ainsi que le comprirent les
militaires auxquels fut demandé un nouveau serment, bien plus grave que
l'autre puisqu'il devait être écrit et prêté à l'Assemblée seule.
Beaucoup d'officiers refusèrent, se regardant comme engagés d'honneur
envers le roi. Ceux-là émigreront et Napoléon, qui avait connu leurs
scrupules de conscience, sera indulgent à ces émigrés. D'autres
jurèrent, quelquefois avec enthousiasme, le plus souvent avec
résignation, soit parce que, militaires avant tout, ils avaient le goût
de leur métier, soit parce qu'il leur répugnait de quitter la France,
soit enfin parce qu'ils n'avaient pas d'autre ressource que leur solde.
Ainsi le général du Teil consentit à servir la Révolution qu'il n'aimait
pourtant pas. Il fut mal récompensé car on le fusilla en 1794.

Quant à Bonaparte, pourquoi eût-il hésité? Rien ne l'attachait aux
Bourbons ni à la monarchie. Aussi bien que la Révolution, il eût servi
le grand Turc, chose à laquelle, dans une heure de détresse, il pensera
un peu plus tard. Et, sur le moment, il ne s'aperçut pas que
l'émigration, en dépeuplant les cadres, lui donnait des chances
d'avancer comme les événements apportaient aux militaires des chances de
se signaler.

Pour qu'il fît une carrière en France, pour que son adhésion au régime
nouveau lui profitât, il fallait qu'il se déprît enfin de cette Corse,
de cette ensorceleuse à laquelle il revenait avec obstination. Pour son
bonheur, celle qui l'avait séduit se chargera de le repousser. Il y a
ainsi des hommes qui, avec leur liberté, doivent leur fortune à une
déception de jeunesse et à un bienfaisant chagrin d'amour.




CHAPITRE III

INGRATE PATRIE


Au mois de septembre 1791, on était, en France, tout près des élections.
On sentait aussi venir la guerre que l'Assemblée nouvelle, la
Législative, ne tarderait pas à déclarer. Il était d'autant plus
difficile d'obtenir des congés que l'émigration dépeuplait et
désorganisait les cadres. Néanmoins, Bonaparte sollicita et, grâce au
général du Teil, obtint encore une permission.

On s'étonne qu'un garçon aussi intelligent n'ait pas deviné qu'il y
aurait bientôt des grades à cueillir par brassées. Hoche, Marceau et
jusqu'à Pichegru, son ancien répétiteur, commandent des armées bien
avant lui. Il se met en retard pour se faire nommer en Corse
adjudant-major d'un bataillon de gardes nationaux volontaires, ce qui
n'est pas plus que capitaine dans l'active. Et non seulement il se met
en retard, mais, porté absent au moment d'un contrôle sévère des
officiers qui ont émigré, il aura à son dossier une mauvaise note. Son
île l'attire toujours. Il ne voit pas qu'il y perd son temps.

Les petits Bonaparte pouvaient faire du zèle. Ils étaient toujours trop
français pour Paoli qui empêcha que Joseph fût député à l'Assemblée
législative et le «noya» dans le Conseil général de la Corse afin de ne
pas lui laisser de fonctions à Ajaccio. Quant à Napoléon, pour être élu
lieutenant-colonel de la garde nationale, il lui fallut plus
d'intrigues que pour devenir empereur, et il y dépensa en partie
l'héritage de l'oncle Lucien, l'archidiacre. Il n'hésita même pas à
s'emparer d'un électeur influent et à le séquestrer pour s'assurer de
lui le jour du vote. Il serait exagéré de voir dans ce petit coup de
force une préface au 18 brumaire. Cependant, si Bonaparte fut élu, ce
fut par surprise et par violence et il se fit des ennemis acharnés dans
le clan adverse, celui de Pozzo di Borgo et de Peraldi.

On a écrit des livres entiers sur les aventures de Bonaparte en Corse.
Ce qu'elles ont de plus intéressant, c'est de montrer à quelles disputes
misérables, à quelles entreprises sans avenir il se fût usé, si bientôt
sa bonne étoile ne l'eût fait expulser par Paoli.

Au mois d'avril 1792, le mois où la Révolution lance la France dans une
guerre qui durera plus de vingt ans, et qui, après avoir déraciné la
vieille monarchie, renversera la République et dressera le trône
impérial pour le renverser à son tour, à quoi Napoléon Bonaparte est-il
occupé? A un coup de main dans les rues d'Ajaccio. Le jour de Pâques, la
population, très pieuse, soulevée par ses prêtres et ses moines contre
la Constitution civile du clergé, a attaqué les volontaires, Bonaparte,
leur chef, répond par des fusillades et des mesures de rigueur qui lui
vaudront des haines vraiment corses dans sa ville natale où il passe
alors pour un bourreau de Saint-Barthélemy. Comme le colonel Maillard,
qui commande la troupe régulière, intervient dans le conflit, Bonaparte
refuse d'obéir et veut profiter de la circonstance pour s'emparer de la
citadelle, ce qui était, d'un bout à l'autre de l'île, le plan des
paolistes en vue de proclamer l'indépendance. Officier français, il
tente même de débaucher les soldats. Ainsi il s'entraîne aux
illégalités. Il perd ses scrupules. Il oublie ses cahiers de lecture,
ses essais littéraires et il ne déclame plus contre les factieux, les
ambitieux et les conquérants.

L'échauffourée avait mal tourné pour lui et le laissait en mauvaise
posture devant ses compatriotes comme à l'égard du gouvernement
français. Il s'aperçoit alors que la Corse n'est pas sûre. Il n'est pas
non plus sans inquiétudes sur les suites d'une affaire où il s'est
comporté en rebelle. D'autre part, il n'a de position sociale qu'en
France. Il tient à son grade et à son uniforme d'artilleur qui, même en
Corse, lui donnent du poids et il s'expose, s'il reste absent de son
régiment, à être rayé des cadres et inscrit sur la liste des émigrés. Au
mois de mai, afin de se mettre en règle avec l'autorité militaire, il se
rend à Paris.

Il retrouve la France et la grande ville en «combustion». Le mot est de
lui. D'un œil déjà exercé, il distingue que la Révolution marche vers le
pire et il est témoin d'émeutes plus graves que celles d'Ajaccio. De la
terrasse du bord de l'eau, il observe, le 20 juin, l'invasion des
Tuileries. Le 10 août, chez Fauvelet, frère de son camarade Bourrienne
et marchand de meubles au Carrousel, il assiste à la prise du château
«par la plus vile canaille». Chaque fois il s'indigne qu'on n'ait pas
mieux résisté à ce que «la populace» a «de plus abject» et il est frappé
de cette inconcevable faiblesse. Il y pensera longtemps et, plus tard,
il dira que Louis XVI, dans ces journées fatales, disposait pourtant
d'un plus grand nombre de défenseurs que la Convention au 13
Vendémiaire. Après le massacre des Suisses il se risque dans les
Tuileries, il aide même à sauver un de ces malheureux. Chez lui, le
militaire se réveille, l'éducation reparaît. Ses sentiments naturels ne
sont pas ceux d'un sans-culotte.

Mais s'il a horreur du désordre, oubliant que lui-même vient d'être
factieux à Ajaccio, il a assez de prudence pour ne pas se donner des
airs d'aristocrate. Comme toute sa famille, il supprime sa particule.
Surtout il regarde les événements en curieux qui, sans y participer,
est pourtant intéressé à en prévoir le cours. Il se tient en contact
avec les députés corses. Par leur recommandation au ministre de la
guerre, il se fait réintégrer dans l'armée. Il obtient, l'indiscipline
était alors moins grave que le crime de contre-révolution, que le
rapport sur les émeutes d'Ajaccio n'ait pas de suite. Il se dispose
enfin à rentrer dans un régiment avec le grade de capitaine et, les
hostilités ayant commencé entre l'Autriche et la Prusse, à prendre part
à la campagne, lorsque ses idées changent brusquement.

La déchéance de Louis XVI, l'abolition de la monarchie, les fâcheux
débuts de la guerre lui donnaient à penser que la «combustion»
deviendrait une vaste anarchie où la France se décomposerait. Alors
l'indépendance de la Corse se produirait naturellement. Repris par son
vieux rêve, il veut être là, voir ce grand jour, prendre une place dans
son pays libéré. La fermeture de la maison de Saint-Cyr où était élevée
sa sœur, la nécessité de reconduire cette jeune fille auprès de sa mère,
l'insécurité de Paris (on suppose qu'il resta caché, avec Élisa, pendant
les massacres de Septembre), lui fournissent un nouveau prétexte pour
rentrer au pays. Le capitaine Bonaparte s'intéresse peu à ce qui se
passe en Argonne. Il est à Marseille, attendant un bateau, lorsque tonne
le canon de Valmy. Il a l'air de tourner le dos à la fortune avec
obstination.

Sans doute, ce sera son dernier séjour dans l'île. Il faudra qu'elle le
chasse pour qu'il y renonce.

Tout de suite il fut abreuvé d'amertumes. On avait soumis au
gouvernement révolutionnaire une idée qui fut trouvée admirable; c'était
de conquérir la Sardaigne. Bonaparte, avec son bataillon de gardes
nationales corses, fut de l'expédition qui devait commencer par un
débarquement aux îlots de la Madeleine, en face de Bonifacio. C'était sa
première campagne et il se promettait d'y briller. Tandis que la
Révolution était à son paroxysme, qu'elle venait de jeter la tête de
Louis XVI en défi à l'Europe, qu'elle entrait en guerre avec
l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne, son ambition à lui était de se
distinguer par la conquête d'un abri de pêcheurs.

A peine a-t-il parlé de cet épisode et, d'ailleurs, il n'aimait pas à se
rappeler son dernier séjour au pays natal. L'expédition de la Madeleine
ne fut même pas un désastre. Ce fut une honte. Paoli, à qui la
Révolution, dans la période de l'enthousiasme, avait donné le
commandement des bataillons corses parce qu'il était un héros de la
liberté et un martyr du despotisme, commençait à prendre une attitude
douteuse. Il n'était pas partisan d'un coup de main sur la Sardaigne,
regardant les Sardes comme des frères, et le moins qu'on puisse dire
c'est qu'il n'y mettait pas de bonne volonté. D'autre part les marins de
la République qui transportaient les troupes de débarquement et devaient
les appuyer se composaient de la plus sale écume des ports. Aux premiers
coups de canon qui partirent des forts ennemis, ils crièrent à la
trahison et se révoltèrent contre leurs chefs. Les volontaires corses
avaient déjà pris terre. Voyant s'éloigner la frégate qui devait les
protéger de son feu, ils furent saisis de panique à leur tour. Il fallut
repartir au plus vite, si vite que Bonaparte, la rage au cœur, dut
abandonner ses trois pièces d'artillerie. Fâcheux début et qui fut sur
le point de tourner plus mal encore, car, au retour à Bonifacio, les
marins de la République faillirent assassiner le jeune
lieutenant-colonel.

Il n'est pas à la fin des déboires. Pas une de ses illusions qui ne
doive s'envoler. Paoli, maintenant, tourne le dos à la Révolution qui ne
donne pas l'indépendance à la Corse. Il reprend position contre la
France. Bonaparte a trouvé chez son grand homme de la froideur, puis de
la suspicion. Désormais, c'est de l'hostilité, une hostilité étendue à
tout le parti français. Sur les rapports inquiétants qui lui sont
adressés, la Convention envoie dans l'île trois commissaires chargés de
surveiller le vieux chef.

Ils essayaient assez prudemment d'éviter la guerre civile et d'arranger
les choses lorsque, soudain, de Paris, arrive l'ordre d'arrêter Paoli
dénoncé à la Convention comme un agent de l'Angleterre et comme un
traître. Cette fois, le soulèvement de la Corse est sûr. Et d'où venait
le coup? On le sut par l'auteur lui-même qui s'en vanta dans une lettre
à ses frères. C'est le troisième des Bonaparte, Lucien, le petit Lucien
(il n'a alors que dix-huit ans) qui, au club des jacobins de Toulon, a
accusé Paoli de menées liberticides. Et la Convention a obéi sans délai
à l'appel du club. Devenu homme, Lucien, actif et inventif, mais remuant
et indocile, sera encore l'enfant terrible de la famille.

Dès lors, entre Paoli et les Bonaparte, la vendetta est ouverte.
Napoléon comprend aussitôt qu'il n'a plus qu'à sortir de sa ville. Il
tentait de rejoindre les commissaires à Bastia, lorsqu'il fut arrêté par
des paysans paolistes. Il leur échappe, se cache chez un de ses parents,
réussit enfin à rallier l'escadrille française qui tente vainement de
reprendre Ajaccio insurgé. Déjà il est dénoncé avec tous les siens comme
un ennemi de la Corse. A Corte, la Consulte paoliste voue à une
«perpétuelle exécration et infamie» les Bonaparte, «nés dans la fange du
despotisme» et à qui l'on reproche avec force injures le ralliement de
leur père, la protection de Marbeuf et les bourses du roi.

Napoléon riposte par un factum furieux contre Paoli. Cependant il a fait
passer à sa mère un billet: «Préparez-vous à partir, ce pays n'est pas
pour nous». Letizia s'enfuit avec ses plus jeunes enfants. Il était
temps. La maison d'Ajaccio fut dévastée, on dit même brûlée. Réfugiée au
maquis, comme au temps du Monte-Rotondo, Letizia errait sur la côte
lorsque Napoléon et Joseph, à bord d'un navire français, la
recueillirent avec les enfants. Le 3 juin, la famille était réfugiée à
Calvi.

Rien ne reste du rêve corse. Bientôt les paolistes auront livré l'île
aux Anglais. Et Pozzo di Borgo, son ennemi, Bonaparte le retrouvera,
acharné à lui porter le dernier coup en 1814, dans vingt et un ans, tant
cette histoire, si prodigieusement pleine, est prodigieusement courte.
Mais, par la force des choses, qu'il l'ait voulu ou non, Napoléon est
rejeté vers la France, ce qui était écrit depuis le jour où son père
l'avait mené au collège d'Autun. Pour ressource, il n'a que son grade de
capitaine. Plus de carrière, plus même de moyens d'existence que dans le
pays où, jusque-là, il s'est cru un étranger.

A la fin du mois de juin, la famille débarque sur le continent. Elle
loge d'abord dans un faubourg de Toulon qu'il faut quitter pour
Marseille. Ce n'est plus la pauvreté. C'est la misère. On se lia avec un
marchand de tissus, Clary, qui avait des filles. L'une d'elles épousa
Joseph. Napoléon eût volontiers épousé l'autre demoiselle. Selon un mot
qui est trop beau et qui appartient à la légende, le commerçant
marseillais aurait trouvé que «c'était assez d'un Bonaparte dans une
maison». Clary était mort quelques mois après avoir connu les émigrés
corses. Tout ce qu'on sait de certain c'est que Napoléon eut un
sentiment pour Eugénie-Désirée. Elle lui représentait un bonheur simple,
un peu trop simple, car il lui préféra la brillante Joséphine. Mais
toujours homme de lettres, il confia cette histoire d'amour au papier et
en fit un petit roman, _Clisson et Eugénie_, dans le genre troubadour.
Eugénie-Désirée Clary épousera Bernadotte et sera reine de Suède tandis
que sa sœur Marie-Julie, femme de Joseph, sera reine de Naples puis
d'Espagne. Mais qui donc, en ce temps-là, se doutait que tout
deviendrait possible, même le merveilleux?

On lit dans les _Mémoires secrets sur la vie de Lucien Bonaparte,
prince de Canino_: «Jusqu'au 13 vendémiaire, Madame Buonaparte mère et
ses trois filles étaient retirées à Marseille, dans un petit
appartement, presque dans une même chambre, vivant des faibles secours
que le gouvernement français accordait aux émigrés de la Corse... En
allant prendre le commandement de l'armée d'Italie, Buonaparte alla voir
sa famille et il la trouva à table, mangeant des œufs sans pain, avec
des fourchettes d'étain. Il resta stupéfait, et, prenant la main de sa
mère il lui dit: «Un avenir différent s'avance, ma mère; ayez le courage
de l'attendre, je saurai le hâter.»

Même fausse,--et elle l'est certainement quant à la date,--l'anecdote
peint une situation. A la fin du mois de juin 1793, la famille Bonaparte
était dans la détresse. Retardé dans son avancement, encore officier
subalterne, Napoléon aurait gravement compromis sa carrière et perdu son
temps en Corse s'il n'y avait gagné la protection du député Saliceti.
Car le mérite ne suffirait pas. Il faudrait arriver aussi par la
politique et en courir les hasards à un moment où la tête des plus
habiles était exposée, où personne n'était sûr du lendemain.

Qu'était ce risque auprès de la mauvais direction qu'avait failli
prendre sa vie? «Depuis, disait-il, les grandes affaires ne m'ont pas
permis de penser souvent à la Corse.» Le théâtre était mesquin et ne lui
eût réservé qu'un tout petit bout de rôle. Sur sa patrie ingrate, il
avait sans tristesse secoué la poussière de ses souliers. A ses
compatriotes il avait même gardé de la rancune, au moins de la méfiance.
On a voulu faire de lui l'homme de l'île et du clan parce qu'il a subi
ses frères et ses sœurs. Il ne s'est jamais entouré de Corses, bien
qu'il eût, disait-il, «environ quatre-vingts cousins ou parents». Et il
avait évité avec soin de paraître escorté de la tribu, car, ajoutait-il,
«cela eût bien déplu aux Français».

D'ailleurs si, désormais, il ne pensa plus qu'à peine à la Corse, s'il
tint les cousins à distance, la Corse fut longue à prendre au sérieux ce
petit Bonaparte et les siens qu'elle avait vus faméliques et fugitifs.
Elle donna une grosse proportion de «non» au plébiscite du consulat à
vie. Miot de Melito, qui administrait l'île à ce moment-là, note que «si
tous les départements de la France eussent été animés du même esprit que
ceux du Golo et du Liamone, la rapide élévation de Bonaparte eût
peut-être rencontré plus d'obstacles».

Mais son échec d'Ajaccio était une délivrance. Le sortilège est fini et
son île s'est chargée de le rompre elle-même. Elle a encore soulagé
Bonaparte de la rêverie sentimentale et littéraire qui a occupé sa
première jeunesse. Jean-Jacques, Raynal, l'idéologie, le «roman de la
Révolution», c'est à tout cela, en même temps qu'à Paoli, que, sans le
savoir, il a dit adieu. Il ne croit plus à la bonté de la nature
humaine. Peut-être n'avait-il pas besoin de cette épreuve pour se
durcir, mais il s'est bien durci. Son style même a changé, s'est fait
nerf. Bonaparte a franchi l'âge du sentiment. Il a dépouillé le jeune
homme.




CHAPITRE IV.

ÉCLAIRCIES ET JOURS PÉNIBLES


Lorsque Bonaparte, capitaine comme devant, rentre dans l'armée après ce
long et stérile intermède corse, c'est pour retrouver la guerre civile.
Le Midi s'est insurgé contre la Convention. Affecté au 4e régiment
d'artillerie, dans une compagnie qui tient garnison à Nice, Bonaparte y
remplit des fonctions modestes. Le général du Teil, frère de son ancien
protecteur d'Auxonne, l'emploie au service des batteries de côte. Le
capitaine construit des fours à réverbère, invention nouvelle pour
rougir les boulets destinés à «brûler les navires des despotes». C'est
dans ce style qu'il écrit alors et, en 1793, il était ordinaire et
prudent d'écrire ainsi. Des fours à réverbère, il passe au train des
équipages. Il est envoyé en Avignon pour organiser les convois de
l'armée d'Italie,--presque un métier de charretier. Mais, sur la route,
il trouve Avignon occupé par les fédéralistes marseillais. Il doit
attendre que la ville soit reprise pour s'acquitter de sa mission.

Occupé à ces besognes obscures, il commence à s'inquiéter. Personne ne
pense à lui. L'oubliera-t-on dans les postes subalternes? Il a besoin
d'attirer l'attention. D'Avignon, où il se morfond en préparant ses
convois, il adresse une demande au «citoyen ministre» pour être affecté
à l'armée du Rhin. Et, de la même plume, il compose le dialogue qui est
intitulé le _Souper de Beaucaire_ bien que, probablement, il n'ait pas
été écrit à Beaucaire.

C'est un petit ouvrage d'une bonne venue, très bien fait. Même si ce
n'était pas d'un futur empereur, on y reconnaîtrait du talent. Il y a
plus que cela, une netteté qui va jusqu'à la force. Les arguments se
pressent, rangés en bon ordre, les arguments politiques et militaires,
pour prouver que l'insurrection du Midi est vaine, qu'elle sera vaincue,
qu'elle n'a ni les moyens ni surtout le souffle qui soutiennent la
Vendée et la rendent si redoutable. Car le _Souper de Beaucaire_ est une
brochure d'actualité. L'auteur sait ce que c'est que la propagande. Il
s'y est exercé à Ajaccio. Il fait, d'une tête froide et d'un esprit
rassis, l'analyse d'une situation en même temps que l'apologie du
gouvernement terroriste. Il démontre au fédéraliste marseillais que la
cause des Girondins est perdue d'avance. Le «génie de la République» l'a
abandonnée. La Convention l'emportera parce qu'elle dispose de troupes
aguerries. La riche cité de Marseille sera ruinée par des représailles
terribles. Elle a intérêt à cesser au plus tôt une résistance inutile et
la raison le lui commande. Tout cela est dit avec autorité, mais avec
élégance, l'auteur évitant le jargon révolutionnaire et les injures,
affectant de ne prendre parti pour personne, de ne considérer que les
faits. Rien ne pouvait être plus agréable aux représentants du peuple
qui surveillaient la répression du fédéralisme dans le Midi.

Tout démuni d'argent qu'il était, Bonaparte avait payé de sa poche
l'impression de la brochure. C'est qu'il en calculait l'effet et il
calculait bien. Elle était destinée moins à convaincre les insurgés qu'à
attirer l'attention sur l'auteur. Par fortune, Saliceti, avec qui
Bonaparte s'était lié en Corse dans leur lutte commune contre Paoli, se
trouvait parmi les commissaires de la Convention qui accompagnaient
l'armée de Carteaux, chargée de réprimer la rébellion du Midi. Après
avoir réduit Avignon, Nice et Marseille, Carteaux avait mis le siège
devant Toulon insurgé qui avait appelé les Anglais. Le jeune capitaine,
rejoignant Nice avec son convoi, s'arrêta au quartier général de
Beausset pour faire visite à son compatriote Saliceti. Par fortune
encore, il se trouva que le chef de bataillon Dommartin, commandant de
l'artillerie, venait d'être blessé grièvement. Saliceti proposa que sa
place fût donnée au «citoyen Buonaparte, capitaine instruit». L'autre
représentant, Gasparin, acquiesça. Les convois s'en allèrent à Nice
comme ils purent. Le Capitaine avait enfin un poste d'action.

S'il fut à même d'y montrer la justesse de son coup d'œil et son esprit
d'initiative, il ne faudrait pas exagérer l'impression que produisirent
ses talents militaires. La légende s'est emparée plus tard, mais assez
tard, du grand Napoléon au siège de Toulon. Ce qu'il y eut de plus
remarquable dans la part qu'il prit aux opérations, on ne pouvait alors
ni le savoir ni l'apprécier et ses plus grands admirateurs eux-mêmes
semblent à peine s'en être aperçus.

Onze années après, le jeune prince de Bade disant qu'il n'y avait rien à
voir à Mayence, l'empereur lui répondit avec vivacité qu'il se trompait,
qu'à son âge, chaque fois qu'il avait du temps à passer dans une ville,
il l'employait à examiner les fortifications et c'est ce qu'il avait
fait à Toulon quand, petit officier, il s'y promenait en attendant le
bateau de Corse. «Qui vous dit que vous ne devrez pas un jour assiéger
Mayence? Savais-je alors que j'aurais à reprendre Toulon?»

On tient ici un des secrets de Napoléon et l'une des justifications de
sa fortune prodigieuse. La rapidité de la conception, la sûreté du coup
d'œil, il les a, mais nourries d'étude. Eût-il su, en arrivant à l'armée
de siège, par où il fallait attaquer Toulon, si, naguère, en passant là
pour s'embarquer, il n'y avait, comme toujours et comme partout, appris
quelque chose? Au lieu de flâner au café, il s'était rendu compte de la
topographie, il avait regardé le système de défense, par cette
curiosité, ce besoin de connaître qui ne se rassasiaient pas. De même,
étant aux arrêts, il avait lu les _Institutes_ de Justinien sans se
douter qu'il présiderait un jour, dans un Conseil d'État, à la rédaction
du Code civil. De même encore, dans sa chambre à huit livres huit sols
par mois, il avait pris des notes sur la Constitution de la Suisse sans
prévoir qu'il deviendrait médiateur de la Confédération helvétique. A
toutes les pages, son histoire enseigne l'avantage de la science, comme
dans la fable de La Fontaine.

C'est ainsi, et non par intuition mais par raisonnement, qu'en prenant
possession de son poste il désigna tout de suite l'Éguillette comme le
point dont il fallait s'emparer parce qu'il commandait la rade. Quand on
en serait maître, les navires anglais et espagnols seraient sous le feu
du canon et n'auraient plus qu'à prendre le large. La ville tomberait
alors. Et c'est ce qui se passa en effet.

Le commandant du siège, Carteaux, était assez bon homme pour un
sans-culotte, mais ignare. Il avait été dragon et quelque chose comme
gendarme. Il avait fait aussi de la peinture. Son esprit était borné,
ses connaissances militaires à peu près nulles. Il ne comprit pas quand
Bonaparte, montrant la pointe de l'Éguillette, dit que Toulon était là
et il déclara que ce blanc-bec n'était pas ferré sur la géographie.
Pendant plus d'un mois, Carteaux mit obstacle au plan du jeune officier.
Les commissaires Saliceti et Gasparin comprirent, eux, que c'était
pourtant le capitaine qui avait raison. Ils obtinrent du Comité de salut
public le remplacement de Carteaux, non sans avoir signalé «Buona Parte,
le seul capitaine d'artillerie qui soit en état de concevoir ces
opérations». Mais la Convention n'eut pas la main plus heureuse avec
Doppet, un ancien médecin, que son incapacité fit écarter après peu de
temps.

Dugommier, qui succéda à Doppet, avait plus d'expérience de la guerre.
Pourtant il hésitait à se ranger aux vues de Bonaparte, que les
représentants avaient nommé chef de bataillon, lorsqu'un autre appui
vint au jeune officier. L'armée de siège s'étant accrue, l'artillerie a
été confiée au général du Teil et Bonaparte ne la commande plus qu'en
second. Mais du Teil devait voir la situation comme lui. Tout ce qui
était vraiment militaire savait que, pour prendre Toulon, il fallait
d'abord dominer la rade. Si Bonaparte se distingua par quelque chose,
c'est par ses idées claires, la netteté de ses explications, l'esprit de
suite avec lequel il affirma ce qu'il fallait faire pour réussir.

Du Teil, vieilli, fatigué, laissait aller Bonaparte, lui donnait raison.
Il avait réussi à convaincre Dugommier, dont le plan, inspiré de celui
de Bonaparte à quelques détails près, fut soumis au Conseil de guerre
qui l'approuva. Telle fut, autant qu'il est possible de la déterminer,
la part du commandant en second de l'artillerie de siège. Il faut
ajouter qu'il paya de sa personne. Deux fois, au cours des assauts, il
fut blessé. Il tira lui-même le canon et l'on a toujours admis qu'il
avait pris la gale, dont il souffrit si longtemps, en maniant le
refouloir qu'un homme hors de combat venait de lâcher.

Enfin, le 17 décembre 1793, l'Éguillette tombe et tout se passe comme il
l'a prévu. Les navires anglais et espagnols, menacés d'être incendiés à
coups de boulets rouges, prennent le large et livrent la ville insurgée
aux vengeances de la Convention.

La récompense de Bonaparte, c'est d'être nommé général de brigade à la
demande de Saliceti et de Robespierre le jeune qui a assisté à
l'événement. La recommandation du frère de Maximilien nuira à Bonaparte
après Thermidor. Mais il s'est fait connaître d'un autre conventionnel.
Barras était également commissaire dans le Midi. Il n'avait pas cru à
la prise de Toulon tant cette place paraissait formidable. Il retint le
nom de Bonaparte. Il s'en souviendra au moment de Vendémiaire, dans une
circonstance qui sera tout à fait décisive pour la carrière de Napoléon.

Car si le nouveau général a acquis une réputation, ce n'est encore
qu'auprès de peu de personnes. Il s'est fait des camarades, Junot,
Marmont et ce Muiron, le plus près de son cœur, qui sera tué en le
protégeant à Arcole. Il commence à être connu d'un certain nombre de
militaires. Mais son nom est loin d'avoir percé. Il y a tant de noms à
ce moment-là! Et, en pleine Terreur, les esprits sont occupés de tant de
drames! Quant Junot annonce à sa famille que Bonaparte l'a pris pour
aide-de-camp, son père lui répond: «Pourquoi as-tu quitté ton corps?
Qu'est-ce que ce général Bonaparte? Où a-t-il servi? Personne ne connaît
ça.» Dans la carrière de Bonaparte, Toulon n'est qu'un premier échelon,
à peine une étape et seulement un très bon début, mais dans un épisode
de guerre civile, ce qui comporte des inconvénients sérieux. Et puis, à
la fin de 1793, les faits de guerre abondent. Il n'est pas
extraordinaire d'être promu général de brigade. Des généraux, il y en a
beaucoup, et de fameux. Pour que la gloire vienne au jeune artilleur qui
s'est distingué à Toulon, il faudra encore bien des circonstances. Pour
tout dire, Bonaparte n'est pas sorti de l'obscurité. On lui tient compte
des services qu'il a rendus sans que personne lui attribue la victoire.
Lui-même se possède trop pour s'enivrer de ce premier succès. S'il
commence à entrevoir un avancement, il ne pense pas qu'il ait gagné la
couronne de Charlemagne. Si l'ambition commence à lui venir, une autre
ambition que d'être notable parmi les Corses, «tout cela, disait-il à
Las Cases, n'allait pas fort haut, j'étais loin de me regarder encore
comme un homme supérieur».

Il avait raison d'être modeste. D'autres traverses l'attendaient, car
ces temps étaient difficiles et ce qu'on avait gagné un jour devenait
une cause de perte le lendemain. Bonaparte, à Toulon, s'est fait sans
doute des relations utiles. Il s'en est fait aussi de dangereuses. Il
s'est engagé avec les terroristes. Il va s'engager avec eux davantage et
plus qu'il ne faudrait, plus peut-être qu'il ne voudrait, car Thermidor
ne tardera pas et Thermidor le trouvera lié avec Augustin Robespierre
qui l'aura recommandé à son terrible aîné comme un homme «d'un mérite
transcendant». Recommandation aussi funeste après la réaction
thermidorienne que le nom de girondin et de fédéraliste avant. Napoléon
était fort discret sur cette période de sa vie où vraiment la fortune,
après un sourire, avait cessé de lui être favorable. Chargé de remettre
en état de défense les côtes provençales, n'a-t-il pas un jour le
désagrément d'être dénoncé par des jacobins qui l'accusent d'avoir
relevé un des forts de Marseille de concert avec les ennemis de la
République? L'effet d'une pareille délation, si absurde fût-elle, ne se
faisait jamais attendre. Le général Bonaparte est cité à la barre de la
Convention. Il doit, pour éviter ce fatal voyage, se faire délivrer des
certificats de civisme qui se retourneront bientôt contre lui et
serviront à prouver sa complicité avec les hommes de sang.

Tiré de cette fâcheuse affaire, il reçoit, en mars 1794, le commandement
de l'artillerie à l'armée d'Italie. C'est sa première apparition sur un
des théâtres de la guerre extérieure. Il y sera remarqué. Il est même à
peu près certain qu'à partir de son arrivée au quartier général les
plans furent rédigés par lui. La marche des opérations se ressentit de
sa présence. A Saorge et sur la Roya, il essaye ses talents militaires,
il mûrit ses principes stratégiques, il forme la conception générale de
sa prochaine campagne d'Italie. Il n'en est pas moins vrai qu'il
n'inventait pas tout et qu'il trouva, là encore, la plupart des idées
que, deux ans plus tard, il appliquera en plus grand et avec éclat.
Conquérir l'Italie pour y nourrir les armées et pour procurer de
l'argent à la République, c'est une pensée que les Conventionnels ont
déjà eue et le représentant du peuple Simond parlait, avant la
proclamation fameuse, des «riches greniers de la Lombardie». Simond
lui-même répétait ce que les chargés d'affaires français à Gênes, à
Rome, à Florence écrivaient depuis des mois, montrant les richesses
italiennes comme une proie facile à saisir, alors que la République
avait de si cruels besoins d'argent. Quant à attaquer l'Autriche par la
Lombardie et à prendre l'Empire germanique à revers, les généraux de la
monarchie se l'étaient proposé avant ceux de la Révolution, Catinat,
Villars, Maillebois avaient précédé Bonaparte, Charles VIII et François
Ier avaient pris la route où la République à son tour s'engageait.

Ces débuts d'Italie, qui devaient être si profitables au jeune général,
qui préparèrent sa campagne foudroyante de 1796, faillirent bien aussi
le perdre. Sans qu'il s'en doute, à Saorge et sur les lignes de la Roya,
il court d'autres dangers que ceux du feu. Il s'introduit, il se
compromet dans les querelles redoutables qui mettent aux prises les
hommes de la Révolution.

A l'état-major du général Dumerbion, il a retrouvé des figures de
connaissance, son compatriote Saliceti, Robespierre le jeune. Avec eux,
il est tout de suite en sympathie. Les représentants du peuple sont pour
l'offensive, et l'offensive, c'est son affaire. Il en a non seulement le
tempérament mais la doctrine. Il en connaît les procédés et les moyens.
Seulement, le moment où il en trace le plan est celui où le Comité de
salut public se divise sur la conduite de la guerre comme sur l'ensemble
de la politique. Carnot, surtout, entre en opposition avec le
dictateur. Naguère pacifiste, Maximilien Robespierre est maintenant pour
la lutte à outrance sur tous les fronts tandis que son collègue s'alarme
de l'extension des hostilités. La fin de ce conflit, c'est le 9
thermidor.

Le jour où tombe Maximilien, Augustin est à Paris. Il a quitté l'armée
pour obtenir du Comité que les opérations soient poussées avec vigueur
selon le plan arrêté de concert avec Bonaparte. Augustin périt avec son
frère. Dès le lendemain, le Comité de salut public donne l'ordre
d'arrêter l'offensive sur le front italien et de borner les opérations à
la défense du terrain conquis.

Discerner jusqu'à quel point le jacobinisme de Bonaparte a été sincère
est difficile. Plus difficile encore de dire s'il était lié avec
Augustin par sympathie ou par utilité. Il ne s'est jamais vanté de ses
relations avec les deux frères. Il ne les a pas niées non plus. Il les a
passées sous silence. Et peut-être, avec ses instincts d'autoritaire,
avait-il un certain goût pour la dictature de Robespierre, moins la
guillotine. «La prolixité de la correspondance et des ordres du
gouvernement est une marque de son inertie; il est impossible que l'on
gouverne sans laconisme.» Cette maxime, qui pourrait être de l'empereur,
est de Saint-Just. Elle est l'indice de certaines affinités. En tout
cas, jacobin, il le restera longtemps, peut-être avec des nuances, mais
en veillant bien à ne pas être abandonné du «génie de la République».

En temps de révolution, qui gagne un jour perd le lendemain. Bonaparte
n'a été du parti triomphant que pour être tout de suite du parti vaincu.
Il se trouve, plus qu'il ne le voudrait, engagé avec les Robespierre
quand survient le 9 thermidor. Et la Terreur a produit les effets,
laissé les habitudes du despotisme. On veut plaire aux maîtres de
l'heure. Pour leur donner des gages, on cherche des boucs émissaires, on
fait du zèle, on dénonce. Surpris par la réaction thermidorienne,
craignant pour eux-mêmes, les représentants du peuple à l'armée d'Italie
dépassent les instructions nouvelles que le Comité leur envoie. Alors
Bonaparte put mesurer la lâcheté humaine. Albitte, Laporte, Saliceti
lui-même, son protecteur, son ami, ne veulent plus rien avoir de commun
avec le «faiseur de plans» de Robespierre et de Ricord. La frayeur le
leur rend suspect. Ils ont failli être compromis. Les collaborateurs de
la veille ne sont plus que «des intrigants et des hypocrites» qui les
ont «joués». Ce Buonaparte était «leur homme». Ce doit être un traître.
Une mission, une enquête, dont Ricord l'avait chargé à Gênes, leur
apparaît comme un sombre complot, en rapport avec celui de la faction
que la Convention vient d'abattre. Onze jours après le 9 thermidor, par
leur ordre, le général d'artillerie est mis en état d'arrestation.

On le relâche bientôt, non sans qu'il ait protesté contre une accusation
inepte, non sans que ses camarades, Marmont et Junot surtout, aient
joint leurs protestations aux siennes. On le relâche, faute de preuves
d'abord. Et puis l'ennemi, voyant que les Français hésitent, a repris
courage et devient menaçant. Bonaparte est délivré, son commandement lui
est rendu parce qu'on ne trouve personne pour le remplacer. Il conseille
de prévenir l'attaque et, le 21 septembre, les Autrichiens sont battus à
Cairo. Cependant le compte rendu de Dumerbion au Comité, tel du moins
qu'il est lu à la Convention, ne parle ni du général d'artillerie ni de
ses savantes combinaisons. Le succès de Cairo n'eut pas de lendemain.
Mais, dans ces opérations qui annoncent et préparent des victoires plus
éclatantes, Bonaparte, se servant de l'expérience qu'il vient d'acquérir
sur le terrain, entrevoit les lignes d'un plan plus vaste et plus
complet, un plan qu'il exécutera quand il commandera en chef à son tour
et qu'il aura eu le temps de mûrir.

Car, en dépit des services qu'il vient de rendre, il ne se relève pas de
la suspicion dont il est frappé depuis le 9 thermidor. Du reste, la
guerre offensive est décidément abandonnée, Bonaparte retombe aux
emplois obscurs, à l'organisation de la défense des côtes en
Méditerranée. A Paris, les bureaux de la guerre se méfient des officiers
de l'armée d'Italie dont l'esprit est réputé mauvais et infecté de
jacobinisme. On les disperse dans différents corps. En mars 1795,
Bonaparte, rappelé du front italien, est désigné pour l'armée de
l'Ouest, c'est-à-dire pour la Vendée.

Il refusa. Etait-ce répugnance à se battre contre des Français, profond
calcul pour ménager l'avenir? Pourtant, à Toulon, il a pris part à la
guerre civile. Il canonnera bientôt les royalistes sur les marches de
Saint-Roch. Marceau, Kléber, Hoche ont combattu les Vendéens sans ternir
leur réputation, en montrant même que les chefs militaires étaient plus
humains que les civils et la férocité ailleurs qu'aux armées. Mais il ne
plaît pas à Bonaparte d'être enlevé à l'Italie. Il n'aime pas les petits
théâtres et, en Italie, il y a de grandes choses à faire. Il ne lui
plaît pas davantage d'apprendre, en arrivant à Paris, qu'on lui destine
une brigade d'infanterie. Artilleur, il croit déchoir. Il a une
explication très vive, au Comité de salut public, avec Aubry, un modéré
qui se méfie des officiers «terroristes», et avec raison, car il sera
déporté à Cayenne après fructidor. A la fin, Bonaparte, pour refus de se
rendre à son poste, sera rayé des cadres de l'armée.

Refus qui n'arrange pas ses affaires, qui semble presque absurde et qui
lui vaudra d'assez vilains jours. Il n'en fait qu'à sa tête et, né pour
commander, il met son orgueil à désobéir. Pourtant, il n'a pas les
moyens d'être indépendant et le retrait d'emploi tombe mal. C'est le
temps où l'assignat se déprécie, où, de semaine en semaine, la vie
devient plus chère. Les ressources des amis, des parents sont rares. Il
faut que la famille Bonaparte s'entr'aide. Tantôt, c'est Napoléon, se
trouvant en fonds, qui envoie un secours à Lucien. Joseph, qui, par son
mariage avec la fille du marchand de tissus, n'est pas sans argent, fait
ce qu'il peut pour ses frères et ses sœurs. Le fidèle Junot reçoit de
ses parents de petites sommes qu'il risque au jeu et, quand il gagne, il
partage avec son chef. Bref, la part faite des exagérations et de la
légende, le général en demi-solde mange parfois un peu de vache enragée.
La pauvreté, il l'a connue. Maintenant, il y a des jours où il voit de
près la misère.

A ce calamiteux passage de son existence, on a de lui des images qui le
montrent sous un triste aspect. D'un accord commun, il ne paye pas de
mine. Sa maigreur est déplorable, son teint jaune, ses cheveux sans
soin, sa garde-robe élimée. Avec sa taille qui était moyenne, (on ne lui
trouve guère plus de 1 m. 65), il paraît petit, étant décharné, comme il
le paraîtra devenu gras. Il traîne avec lui deux aides de camp, ou
plutôt deux acolytes, Junot et Marmont, qui ne sont pas plus reluisants
que leur général. Un jour qu'ils arpentent le boulevard, Junot lui avoue
qu'il aime Pauline et le frère le raisonne. «Tu n'as rien, elle n'a
rien. Quel est le total? Rien.» On était loin d'entrevoir les duchés,
les principautés et les trônes.

Junot n'épousa point Pauline, mais Laure Permon, qui sera duchesse
d'Abrantès. La mère de Laure, qui était corse, et liée avec la famille
Bonaparte, accueillait le jeune général qui se plaisait dans la maison.
La duchesse d'Abrantès, bavarde et mauvaise langue, trace de Bonaparte à
ce moment-là un portrait somme toute vraisemblable. On le voit, avec ses
bottes éculées et boueuses, après des courses dans Paris, heureux de
s'asseoir à un foyer et devant une table, aventurier, un peu
pique-assiette dans ce milieu bourgeois.

Ses journées, il les passe à rendre des visites, à entretenir ses
relations, à connaître le monde ou plutôt, ce qui le remplace alors, un
demi-monde dont Barras est l'ornement, à rôder au ministère de la Guerre
en quête d'un emploi. Car il n'est pas abattu. Son esprit travaille et
il fait «mille projets chaque soir en s'endormant». Il en soumet à la
division du Comité de salut public qui est chargée des plans de
campagne, et, comme il y montre sa connaissance de l'Italie où les
opérations, sous Kellermann, ne sont pas heureuses, il est attaché au
bureau topographique. On le consulte comme le spécialiste du front
italien. Mais, à ce moment, il apprend que le sultan demande à la
République des officiers d'artillerie. L'Orient, où l'on ne fait pas
seulement du grand mais du grandiose, le tente. L'idée que par là on
peut atteindre la puissance anglaise est déjà dans l'air. Et puis, une
mission à l'étranger paye bien. Par deux fois Bonaparte se propose pour
organiser l'armée turque. Il est désigné, il est prêt à partir, il
emmènera même une partie de sa famille à Constantinople lorsqu'un
contre-ordre survient. Un membre du Comité, probablement d'après une
note des bureaux, a fait observer que la présence du général était plus
utile au service topographique. Sans l'obscur Jean Debry, Bonaparte
allait manquer la première grande occasion de sa vie, celle qui
déterminera le reste. Ainsi, dit justement un de ses historiens,
Cromwell avait été retenu en Angleterre au moment où il s'embarquait
pour l'Amérique.

En attendant que l'occasion paraisse, ces mois d'août et de septembre
1795 sont parmi les plus incertains de la vie de Napoléon, un jour bien
bas, un autre jour plein d'espoir. «Si cela continue, mon ami, je
finirai par ne plus me détourner lorsque passe une voiture», écrit-il à
Joseph. Et dans une autre lettre, un mois plus tard: «Je ne vois dans
l'avenir que des sujets agréables.» Cependant, au Comité de salut
public, Letourneur a repris le dossier des officiers jacobins, complices
de Robespierre. Le 15 septembre, Letourneur arrête que «le général de
brigade Bonaparte, ci-devant mis à réquisition près du Comité, est rayé
de la liste des généraux employés, attendu son refus de se rendre au
poste qui lui avait été assigné».

Tiré en tous les sens, le pauvre gouvernement d'alors n'était pas à une
incohérence près. Avant six mois, le général destitué recevra un grand
commandement parce que, avant trois semaines, il aura sauvé la
République.




CHAPITRE V

PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LA FORTUNE


En octobre 1795, deux événements s'accomplirent dont la conjonction
devait faire un empereur. Si l'on ne tient fortement cette chaîne, si
l'on n'entre au cœur des choses, la carrière de Napoléon est
inexplicable. Car il ne suffisait pas qu'il eût, et largement taillée,
l'étoffe d'un dictateur. Il fallait encore, comme il l'a dit, «les
circonstances». Ici, nous touchons à celles qui rendront la dictature
nécessaire et qui permettront à Bonaparte de la saisir après qu'elles
lui auront donné l'occasion de sortir de la foule obscure.

Tandis qu'il végétait à Paris, des changements s'étaient produits dans
la République. Tirant les conséquences du 9 thermidor, les
conventionnels venaient d'établir une nouvelle Constitution. Le règne
d'une assemblée unique avait amené la tyrannie de Robespierre qu'il
avait fallu briser. La concentration du pouvoir dans le Comité de salut
public n'était qu'un expédient pour temps de crise. On ne pouvait plus
se dispenser de fonder un gouvernement régulier. Le risque était de
faire quelque chose qui, ressemblant trop à une monarchie parlementaire,
enterrerait la Révolution. Alors les hommes qui s'étaient compromis dans
les jours terribles, les «votants», ceux qui s'étaient marqués pour
toujours par le régicide, pierre de touche des sincérités
révolutionnaires, seraient menacés en même temps que leur œuvre. La
Convention adopta un régime, le Directoire, disposé de telle façon
qu'elle se survécût à elle-même. Et la précaution par laquelle on
prétendait fixer l'avenir devait être fatale au régime républicain. Nous
sommes à la jointure.

Au lieu d'une seule assemblée, la constitution de l'an III en créa deux,
le Conseil des Cinq-Cents qui serait comme la Chambre, tandis que le
Conseil des Anciens serait une sorte de Sénat. La loi constitutionnelle
disposa en outre que le Corps législatif serait renouvelable tous les
ans par tiers, étant entendu que les deux premiers tiers seraient
obligatoirement choisis parmi les membres de la Convention. C'était une
assurance contre un risque immédiat, celui d'élections à droite. Il ne
fallait pas que la réaction dépassât les bornes que les thermidoriens
lui assignaient. Le Directoire était destiné à perpétuer un gouvernement
de gauche fidèle à l'esprit de la Révolution.

D'autre part, on se résignait, non sans avoir vaincu une vive
répugnance, à reconstituer un pouvoir exécutif. Seulement, pour éviter
jusqu'à l'apparence d'un retour à la royauté, ce pouvoir exécutif serait
à cinq têtes. Encore les cinq Directeurs seraient-ils élus par les
Conseils. Encore seraient-ils renouvelables chaque année et par
roulement. Encore seraient-ils choisis d'abord parmi les régicides, et,
pour ne pas être inscrit dans la loi constitutionnelle, cet article
secret n'était pas le moins important.

Ainsi la porte était fermée aux modérés et aux royalistes. Aucune
surprise ne pouvait sortir des premières élections. Mais, dès les
suivantes, ces précautions cesseraient d'être efficaces. On ne serait
plus sûr de la composition des Conseils qui, eux-mêmes, ne prendraient
plus nécessairement les directeurs parmi les «votants», et l'on pouvait
pressentir que les vieux conventionnels, en vertu de l'espèce de droit
divin qu'ils attribuaient à la Révolution, refuseraient de s'incliner si
la majorité passait à droite. Alors la force seule déciderait. On
entrerait dans l'ère des coups d'État dont les républicains eux-mêmes
prendraient l'initiative et donneraient le signal.

Cependant, depuis le 9 thermidor et les mesures qui avaient été prises
contre la démagogie extrême, la Révolution avait perdu son principal
ressort, son instrument d'attaque et de défense, qui n'avait jamais
cessé de se trouver à l'Hôtel de Ville de Paris. En même temps que
Robespierre, la Commune insurrectionnelle avait été mise hors la loi.
Elle ne s'était pas relevée de ce coup qui avait marqué le terme de la
période révolutionnaire aiguë, car c'était par la Commune de Paris que
toutes les grandes «journées» s'étaient faites. Maintenant, fédérés,
insurgés, mégères des rues, hommes à piques et à bonnets rouges,
n'étaient plus de vertueux patriotes mais des «anarchistes», des
«bandits» contre lesquels les thermidoriens venaient de se défendre deux
fois par les moyens dont les gouvernements doivent se servir. Louis XVI,
bien qu'on l'en eût accusé, tant les révolutionnaires l'avaient craint,
n'avait jamais fait marcher les régiments. C'était maintenant la
Convention qui les employait contre l'émeute. Déjà, le 12 germinal,
Pichegru, se trouvant à Paris, avait reçu le commandement des sections.
Le 1er prairial, l'insurrection avait recommencé, plus grave. Comme la
garde nationale fléchissait, la Convention, cette fois, n'avait pas
hésité à appeler les troupes de ligne elles-mêmes, sous les ordres du
général Menou. Ce jour-là, un des premiers détachements qui arrivèrent
au secours de l'Assemblée était conduit par un jeune officier, soldat de
fortune, fils d'un aubergiste que l'on reverra le 18 brumaire. Il
s'appelait Murat. Il aura un royaume.

Ce n'est pas tout. Après chacune de ces journées, les thermidoriens
avaient frappé le jacobinisme, condamné à la déportation ou à la mort
les représentants du peuple complices des factieux. Les survivants de la
Gironde s'étaient vengés de la Montagne. Le «parti patriote» avait été
écrasé et son dernier réduit dans la capitale, le «faubourg Antoine»,
contraint de livrer ses armes sous la menace du canon. Ainsi la
Révolution se privait des éléments qui en avaient été le sel. Mais, le
jour où elle serait débordée par la réaction à laquelle on ouvrait la
voie, comme le jour où il s'agirait d'expulser des Conseils une majorité
de droite, la Révolution ne pourrait plus compter sur les sans-culottes.
C'est encore à la force organisée qu'elle devrait recourir. De quelque
côté qu'elle fût menacée, il lui fallait désormais l'appui des
militaires et, par là, elle se livrait à eux.

Ainsi la Convention avait préparé l'appel au soldat dans les affaires
intérieures. Et comme si ce n'était pas encore assez, en laissant
derrière elle un régime qui donnerait aux baïonnettes l'habitude
d'intervenir dans la politique, elle léguait, à l'extérieur, une tâche
écrasante à ce gouvernement faible, divisé, voué à des jours orageux.

Le 1er octobre 1795, peu de temps avant de se séparer, la Convention
dictait son testament véritable. Elle votait l'annexion de la Belgique
qui annonçait l'annexion de la rive gauche du Rhin. Décision d'une
gravité suprême, formidable engagement pour l'avenir. Dès que la
Révolution avait envahi la Belgique, l'Angleterre était devenue son
ennemie. Et l'Angleterre ne ferait pas la paix tant que les Français
occuperaient le sol belge, pas plus qu'elle ne l'a faite tant que les
Allemands l'ont occupé.

Rares furent ceux qui entrevirent ces conséquences. A peine quelques
conventionnels prirent-ils la parole contre l'annexion qui ne pouvait
manquer de «pousser à bout» les puissances ennemies. Harmand de la
Meuse, Lesage d'Eure-et-Loir montrèrent que l'Europe ne resterait pas
indifférente à cette extension du territoire français. Ils dirent que la
réunion de la Belgique par droit de conquête supposait que le peuple
français serait toujours le plus fort et dans un état de supériorité
invariable, que l'Autriche serait abattue à jamais, que l'Angleterre
abandonnerait le continent à la France. Les annexionnistes répondirent
par un raisonnement opposé. La République, dirent-ils, n'aura pas la
paix tant que l'Angleterre ne s'avouera pas vaincue. Pour la vaincre, il
faut l'affaiblir. La réunion de la Belgique sera pour elle et pour son
commerce un coup terrible qui l'obligera à capituler. La capitulation de
l'Angleterre, Napoléon ne cherchera pas autre chose pendant quinze ans,
et toutes ses annexions n'auront pas non plus d'autre motif.

Ce fut Carnot qui défendit cette thèse avec le plus d'ardeur. Il la
traduisait, dans le style du temps, par cette image: «Coupez les ongles
au léopard.» Il ajoutait un argument, décisif devant la Convention
républicaine. Conservez le prix des luttes que la Révolution a
soutenues, vous le devez, déclarait-il à ses collègues. «J'ose dire que,
sans cela, on serait en droit de vous demander: où est donc le résultat
de tant de victoires et de tant de sacrifices? On ne verrait que les
maux de la Révolution, et vous n'auriez rien à offrir en compensation,
rien que la liberté.» Déjà désabusé, Carnot pressentait que la liberté
serait pour beaucoup une compensation médiocre. Il disait: «Un bien
imaginaire.»

Ainsi, la Révolution ne peut renoncer à ses conquêtes sans se détruire
elle-même. Si elle y renonce, il n'y a plus qu'à rappeler les Bourbons.
C'est le sens du refus que Napoléon, moins de vingt ans plus tard,
opposera aux Alliés quand ils offriront la paix à condition que la
France revienne à ses anciennes limites. La Révolution expirante
enchaîne ses successeurs à la guerre éternelle. Il faudra que
l'Angleterre soit vaincue ou que la Révolution le soit. Napoléon
tentera de mettre l'Angleterre à genoux par le blocus continental, et le
blocus continental le conduira à entreprendre la soumission de l'Europe
entière. Ce sera encore un héritage de la Révolution. Déjà, par un
décret rendu le 9 octobre 1793, sur la proposition de Barère, les
marchandises d'origine britannique ont été prohibées et Clootz avait dit
que cette mesure devait être imposée aux neutres pour «détruire
Carthage». En 1796, la même prohibition sera renouvelée. L'empereur
n'inventera ni cette politique ni ce système. Mais l'Empire sera
nécessaire pour les continuer.

Résumons ces explications qui étaient indispensables. En laissant après
elle un pouvoir débile et discuté, en léguant à ce pouvoir la tâche
immense de vaincre l'Angleterre et l'Europe, la Convention ouvrait deux
fois la porte à la dictature d'un soldat. Elle préparait l'avènement
d'un général par une suite de coups d'État à l'intérieur, une guerre
sans fin à l'extérieur. Mais, dans cet ensemble de causes, comment le
destin de Bonaparte s'est-il inséré? Comment ces fruits ont-ils mûri
pour lui, non pour un autre? Nous l'avons laissé quand son étoile, qui a
brillé un moment, semble éteinte. Reprenons le fil des événements.

Celui qui, dans vingt ans, finira sur une plaine belge, par un désastre
grandiose, fut sans doute, le 1er octobre 1795, aussi peu attentif à la
réunion de la Belgique que, pour la plupart, ses contemporains et ses
historiens l'ont été. A ce moment, l'intérêt est ailleurs: tandis que la
Convention délibère sur les frontières naturelles et croit avoir à
jamais reconstitué les Gaules, Paris s'agite encore. Maintenant, c'est
la contre-révolution qui le mène. En un an, elle a fait des progrès
immenses dans cette bourgeoisie parisienne qui avait salué 1789 comme
une aurore. Sauf une ou deux, toutes les sections, la section Le
Pelletier à leur tête, protestent contre les décrets, «injurieux pour la
nation», qui limitent le choix des électeurs et violent la souveraineté
du peuple en attribuant aux conventionnels les deux tiers des sièges
dans les nouvelles assemblées. Chaque jour, ce sont des incidents, des
insolences, des mises en demeure. Et quand la Convention découvre
qu'elle est menacée, non plus par les sans-culottes, mais par la
réaction, elle s'aperçoit aussi que «la foudre révolutionnaire s'est
éteinte entre ses mains». Elle hésite en outre devant une répression
vigoureuse de crainte de réveiller le terrorisme et, par là, de donner,
à la veille des élections, un argument à la droite en inquiétant le
pays. Elle laisse aller les choses, elle supporte les défis des sections
dans le calcul que la province et l'armée, qui a le droit de vote,
seront plus dociles que Paris. Seulement, le jour où l'on apprend que la
province et l'armée ont accepté les décrets, Paris se soulève.

C'est encore, comme au 1er prairial, le général Menou qui défend la
Convention. Cette fois, il a en face de lui les bonnes sections avec
lesquelles il protégeait l'Assemblée quatre mois plus tôt tandis que les
jacobins qu'il a écrasés lui offrent leurs services. Menou est
désorienté. On le serait à moins. Ayant vu la guillotine de près sous la
Terreur, ses sympathies vont plutôt à ceux qu'il a eus pour alliés en
prairial et qu'il doit combattre maintenant. De plus, ses instructions,
peu péremptoires, se ressentent des perplexités des thermidoriens. Pour
éviter de verser le sang, Menou, dans la soirée du 12 vendémiaire (4
octobre), conclut une sorte de trêve avec Delalot, un bourgeois
énergique, chef de la section Le Pelletier. Le bruit se répand aussitôt
dans Paris que le défenseur de la Convention a capitulé et
l'insurrection crie victoire.

Saluons. C'est l'astre de Bonaparte qui se lève. Que Menou fût moins
faible ou Delalot moins ferme, l'occasion était manquée. Un jeune
militaire sort de l'ombre grâce au colloque de deux hommes obscurs, un
soir, à la section Le Pelletier, dans une salle du vieux couvent des
Filles Saint-Thomas, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la Bourse.
C'est ainsi que la «commotion de Vendémiaire» a lancé à travers l'espace
Bonaparte et sa fortune.

Le général en retrait d'emploi passait la soirée à deux pas de là, au
théâtre Feydeau, avec un ami, tandis qu'avait lieu l'incident qui allait
compter pour sa carrière beaucoup plus que Saorge et le fort de
l'Éguillette. La Convention siégeait en permanence. Devant les progrès
de l'insurrection et pour remplacer Menou aussitôt destitué, elle pensa
à Barras, qui avait déjà commandé pendant la journée du 9 thermidor.
Séance tenante, un décret nomma Barras général en chef de l'armée de
l'intérieur. Depuis qu'il était à Paris, Bonaparte voyait souvent ce
député influent. Il lui avait encore rendu visite, à Chaillot, le matin
même. Barras, se méfiant de ses propres talents militaires, appréciait
ceux du jeune officier dont il avait vu les débuts à Toulon. Il demande
que le général Bonaparte lui soit adjoint. L'Assemblée consent. Elle lui
accorde tout ce qu'il désire. Le danger presse. Il faut faire vite et
Barras lui-même ne sait peut-être pas comme il a bien choisi son homme.
Les nominations ont lieu dans la nuit du 12 au 13 vendémiaire. Aussitôt
Bonaparte prend ses dispositions. Elles sont si judicieuses, sa manière
est si expéditive qu'à six heures du soir tout est fini. Il y a de
l'artillerie au parc des Sablons. Il ne faut pas, surtout, que les
insurgés s'en emparent. Thiers, au début de la Commune, aurait dû se
souvenir de l'exemple que lui donnait celui dont il avait écrit
l'histoire. Avant l'aube, sur l'ordre de Bonaparte, le chef d'escadrons
Murat a saisi les canons, puis les sectionnaires sont mitraillés sur les
marches de l'église Saint-Roch, leurs restes dispersés. Trois ou quatre
cents insurgés ont été tués, les espérances de la contre-révolution
anéanties.

Ainsi Bonaparte, qui a refusé quelques mois plus tôt un poste en Vendée,
n'a pas hésité à tirer à Paris sur les modérés et les royalistes. Il
est vrai qu'il n'y met pas de passion. Il est comme indifférent à ces
querelles. Junot assure que, dans les jours qui suivirent, son général
lui dit: «Si ces gaillards-là (les sectionnaires) m'avaient mis à leur
tête, comme j'aurais fait sauter les représentants!» Parmi les factions,
il demeure sans amour et sans haine. Mais, soldat de fortune, il n'a pas
manqué l'occasion qui s'offrait. Et puis, il est dans le sens de l'armée
elle-même, qui est le camp de la Révolution. Il sera le «général
Vendémiaire», non seulement pour la troupe, mais pour les politiciens,
et il s'est acquis la faveur de ces thermidoriens de gauche qui se
regardent comme les vrais républicains, ennemis de toute dictature.
Enfin, son nom arrive à la notoriété. Cinq jours après l'événement,
Fréron le cite avec éloges dans son rapport. Et Fain note dans son
_Manuscrit de l'an III_: «On se demande d'où il vient, ce qu'il était,
par quels services antérieurs il s'est recommandé. Personne ne peut
répondre, excepté son ancien général Carteaux et les représentants qui
ont été au siège de Toulon ou sur la ligne du Var.» Il éveille la
curiosité et l'on se dit que «son extérieur n'aurait rien d'imposant,
n'était la fierté de son regard». Sa popularité naît. On appelle
l'Ajaccien «le général de Paris».

Ce qu'on ne sent pas, ce qu'il ne calcule pas non plus, tant la position
lui est naturelle, c'est qu'il domine un débat qu'il a terminé en
donnant la parole au canon. Tout lui vient à la fois. D'abord le voici
réintégré dans son grade et l'argent arrive. Il en envoie à sa mère. «La
famille ne manque de rien», écrit-il à Joseph. Le voici, Barras ayant
renoncé au commandement militaire, qui lui succède. Surtout, il entre
dans la politique et il en fait une qui est déjà la sienne. Sa tâche,
c'est la répression, désarmer les insurgés, poursuivre les coupables.
«Le nouveau général en chef de l'armée de l'intérieur achève de se
recommander par la manière dont il procède au désarmement des sections.
Tout ce qui est rigueur dans ses ordres cesse de l'être dans
l'exécution.» Après avoir mitraillé, il concilie. Il n'en veut pas à ces
réactionnaires qu'il vient d'écraser. C'est ainsi qu'il s'est plu à
raconter une anecdote qui n'orne pas mal sa légende. Dans ces derniers
jours d'octobre, il aurait reçu un jeune garçon de bonne mine qui
demandait l'autorisation de conserver l'épée de son père, le général de
Beauharnais, guillotiné sous la Terreur. Bonaparte, d'après son propre
récit, accueillit Eugène avec bienveillance. Déjà il se plaisait à
exercer le pouvoir de ce sourire, un de ses grands moyens d'action, par
lequel il savait séduire, quand il le voulait, ou «accabler». Quelques
jours plus tard, la mère apportait son remerciement au quartier général
de la rue des Capucines. Eugène lui avait parlé avec enthousiasme du
jeune chef qui l'avait écouté en gentilhomme et en soldat. A la vérité,
il semble bien qu'elle avait, auparavant, rencontré Bonaparte chez
Barras. Quelque chose la poussait vers le héros du jour qui pouvait être
une relation utile. Elle ne se trompait pas. Dans ce bureau de police
militaire, une couronne d'impératrice attendait la citoyenne
Beauharnais.

Une femme encore assez jeune, une créole pire que jolie, élégante
surtout, et qui avait, avec la nonchalance des îles, les manières et le
maintien de l'ancienne société. Mélange d'un vif attrait pour l'ancien
cadet-gentilhomme qui avait trouvé touchante, un peu simplette, la fille
du négociant Clary. Si la veuve du vicomte de Beauharnais, président de
la Constituante, général en chef de l'armée du Rhin, avait étouffé la
particule, comme le fils du gentilhomme corse du reste, c'était une
femme de qualité, Oh! sans un sou. Une vie d'aventures et des amants.
Bonaparte n'y regarda pas de si près. Il rendit la visite rue
Chantereine. Il y revint tous les jours. Joséphine lui plaisait, et
beaucoup, sérieusement. Tout de suite elle l'avait pris, et tout de
suite il voulut, avec l'amour, le mariage. Sa carrière s'annonçait bien.
Ils pensèrent, lui qu'il avait les moyens d'épouser la femme de son
goût, elle qu'autant valait celui-là qu'un autre. Ce Corse amoureux et
fougueux, vingt-six ans quand elle en avait trente-deux bien sonnés,
elle le trouvait «drôle». Facile, indolente, elle se laissait aimer.
Surtout elle était «aux abois». Et il était temps de faire une fin. Le
mariage, Bonaparte ne le proposait pas, il le demandait à genoux. Il
était attaché par le cœur, un peu par la vanité. C'est un lieutenant
amoureux d'une femme du monde. «Il s'imaginait, dit Marmont, faire un
plus grand pas dans l'ordre social que, quinze ans plus tard, lorsqu'il
partagea son lit avec la fille des Césars.» Il racontait lui-même à
Gourgaud que Barras lui avait conseillé d'épouser Joséphine. Elle tenait
«à l'ancien régime et au nouveau», ce qui donnerait au jeune général «de
la consistance» et ce qui le «franciserait». A-t-on remarqué à ce propos
que jamais Bonaparte ne semble même avoir songé à prendre femme en
Corse?

Joséphine accepta, tricha sur son âge devant l'officier de l'état civil.
On ne passa pas par l'église, et pour cause. Témoins, Tallien et Barras
dont on dit qu'il a connu très intimement la mariée. La dot de
Joséphine, ce sont ses relations dans la noblesse républicaine. La dot
de Bonaparte est plus belle, mais, par son entregent, sa maîtresse n'a
pas médiocrement aidé à la faire. Quand leur liaison est légitimée, le 9
mars 1796, il y a sept jours qu'il est nommé, par décret du Directoire,
général en chef de l'armée d'Italie, et deux qu'il a reçu sa lettre de
service.

Les quatre mois qui se sont écoulés depuis sa première visite rue
Chantereine, il ne les a pas employés seulement à l'amour. Vendémiaire
lui a fourni l'occasion de montrer aux chefs de la République qu'ils
peuvent compter sur lui. Mais s'il sait faire la guerre de rues, il en
sait faire une autre. La canonnade de la rue Saint-Honoré, c'est un
incident qui lui a mis le pied à l'étrier. Il a son idée, il la
poursuit. C'est toujours la même, la guerre d'Italie. Il connaît le
pays, il connaît le terrain. S'il peut appliquer quelque part sa
conception de la guerre, c'est là. Le commandement de cette armée, il le
désire. Il le demande comme la récompense du service qu'il a rendu à la
République en la sauvant. Ce salaire, depuis la fin d'octobre, il
travaille à l'obtenir des Directeurs, et il y a mis autant d'acharnement
que de subtile patience. Ambitieux, il l'est, mais souple, persuasif,
nullement arrogant. Il y a encore tant d'hommes, fussent-ils médiocres,
au-dessus de lui!

Si, parmi les Directeurs, Barras, qui n'avait rien à refuser à
Joséphine, était acquis, tout dépendait de Carnot. Les affaires
militaires, dans ce gouvernement, revenaient de droit à l'«organisateur
de la victoire» qui voyait chaque jour le général en chef de l'armée de
l'intérieur. Et, presque chaque jour, après les questions de service,
Bonaparte parlait de l'Italie, faisait apprécier ses «connaissances
positives». Carnot, qui le connaissait depuis Toulon, qui savait ce
qu'il avait fait à Saorge et à Cairo, qui l'avait vu à l'œuvre au bureau
topographique et qui l'appelait son «petit capitaine», écoutait
volontiers, bien qu'il fût froid de son naturel et assez méfiant. Un
jour que Scherer, qui commandait l'armée d'Italie, avait envoyé de
mauvaises nouvelles, Bonaparte s'écria: «Si j'étais là, les Autrichiens
seraient bientôt culbutés.--Vous irez», dit Carnot. Alors, adroitement,
Bonaparte joua la modestie, présenta les objections qu'on pouvait lui
adresser, sa jeunesse surtout. Puis, redevenant lui-même: «Soyez
tranquille, dit-il au Directeur, je suis sûr de mon affaire.»
Carnot-Feulins aurait mis son frère en garde contre le jeune général
corse, «aventurier dont l'ambition jetterait le trouble dans la
République». Mais l'armée d'Italie était celle où il y avait le plus de
fautes à réparer. Tous ceux qu'on avait mis à sa tête piétinaient.
Bonaparte connaissait le pays. Il avait de l'allant et des idées. La
République? Il venait de la sauver. Pourquoi, pensa Carnot, se priver de
ses services? Et sans doute, sous l'Empire, où il se tint à l'écart
jusqu'à l'invasion, le représentant de la Révolution guerrière put se
dire que les plus fermes républicains avaient tenu le despote sur leurs
genoux. Ils l'avaient choyé, nourri, réchauffé. Carnot s'excusait en
alléguant qu'il eût voulu faire de Bonaparte le Washington de la France.
D'autres fois, il se répondait mélancoliquement à lui-même que
l'ambition, chez un général victorieux, peut être prédite à coup sûr. Il
n'aurait pas fallu que la République eût besoin des militaires et des
meilleurs. Il n'aurait pas fallu que Carnot, le premier, eût rendu le
gouvernement d'un soldat inévitable en vouant la France, par l'annexion
de la Belgique, à une guerre sans issue.




CHAPITRE VI

«CETTE BELLE ITALIE»


Il n'a pas encore vingt-sept ans. Il est à peine connu. Les cours
étrangères ne le prennent pas au sérieux. Leurs agents leur ont signalé
le nouveau commandant en chef de l'armée d'Italie comme un «Corse
terroriste», un général sans expérience de la guerre, pas plus
redoutable que celui qu'il remplace, ce Scherer, tenu en échec depuis
des mois. Mal peigné, il vient commander des soldats en guenilles, qu'il
appelle lui-même des brigands, une trentaine de mille hommes qui
manquent de tout, qui vivent misérablement de maraude, et qui, en face
d'eux, ont les armées du Piémont et de l'Autriche. La coalition n'est
pas inquiète.

Pourtant, le jeune général emporte un programme auquel il se conformera
d'abord avec discipline, un plan de campagne que Jomini qualifiait de
remarquable. Bonaparte l'exécutera de point en point, admirablement à la
vérité. Il ne songe pas encore à voler de ses propres ailes. C'est le
succès qui lui donnera de l'assurance. Peu à peu, par le sentiment qu'il
aura de voir, sur place, les choses mieux qu'on ne les voit à Paris, il
s'affranchira de ses instructions. Par là, il se rendra indépendant, il
deviendra une puissance et quand la République prendra ombrage du
général victorieux, il sera trop tard. Avant le Consulat, il y aura eu
le proconsulat d'Italie. Ce que la Gaule avait été à César, l'Italie
l'aura été à Bonaparte.

Dès son entrée en campagne, il se montre tel qu'il est, un esprit
supérieur qui saisit d'un coup d'œil les situations et qui les domine.
Il a le génie militaire et le don de la politique. L'Italie, il la
comprend dans sa diversité qui lui présentera un nouveau problème à
chacune de ses victoires. L'ennemi, il le déconcerte par un art de
combattre aussi audacieux et nouveau que son art de négocier est subtil.
Cette conquête de tout un pays avec une poignée d'hommes est un
chef-d'œuvre de l'intelligence. C'est pourquoi, comprenant à peine
comment tout cela se faisait, les contemporains y ont vu quelque chose
de «surnaturel».

La partie la plus facile de sa tâche, où un autre pouvait échouer, il la
réussit très vite. En arrivant, il trouve une armée en mauvais état et
qui l'accueille mal. Cette armée est républicaine, elle est jacobine,
comme en 1794. Le tutoiement révolutionnaire y reste en honneur et l'on
s'y moque des «messieurs» de l'armée du Rhin,--l'armée de Moreau,--qui
ont relevé le «vous». Bonaparte ne vient pas commander des prétoriens,
mais des hommes libres, de vrais sans-culottes qui n'ont pas le
sentiment du respect. Qu'est-ce que ce petit général, ce gringalet,
créature des bureaux de Paris? Un «intrigant», disait tout haut le chef
de bataillon Suchet, futur maréchal de l'Empire. Son âge, sa taille, son
peu d'apparence, son accent corse, les circonstances de sa nomination,
tout déplaît à «ces vieilles moustaches qui avaient blanchi dans les
combats... Il me fallait des actions d'éclat pour me concilier
l'affection et la confiance du soldat: je les fis». Mais d'abord, il a
une autorité naturelle, le ton qui en impose. Augereau, Serurier,
Berthier, Masséna, ses anciens devenus ses subordonnés, sentent bientôt
qu'ils ont un chef. Le soldat, il saura lui parler. Il est probable que
Bonaparte, après coup, et quand il a eu le style romain, a arrangé la
proclamation célèbre: «Soldats, vous êtes nus, mal nourris... Je veux
vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches
provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir. Vous y trouverez
honneur, gloire et richesse.» C'est l'amplification d'un texte plus
modeste, le seul authentique que l'on possède. Et le soldat avait ri
d'abord des plaines fertiles que lui promettait le nouveau général, et
demandé «des souliers pour y descendre». Tout cela a été artistement
stylisé, embelli par le succès et par le temps. Il n'en est pas moins
vrai qu'à cette troupe, la veille dénuée de tout, même d'espérance, le
général Bonaparte donnait le ton dès le départ.

Stendhal, embellissant peut-être aussi, parle du sentiment d'«alacrité»
qui, après de longues années, saisissait encore ceux qui avaient pris
part à cette espèce de chevauchée. Il parle de la «somme de plaisir et
de bonheur» qu'apportaient «ces soldats sans chaussures», ces officiers
dont certains se partageaient «un pantalon de casimir noisette et trois
chemises». Il en resta le souvenir d'une aventure merveilleuse, d'un
élan de jeunesse, avec la séduction que «cette belle Italie» a toujours
exercée sur les Français, un roman où l'on avait fait «de si grandes
choses avec de petits moyens» que l'on commença à trouver que rien
n'était impossible. A l'approche de la mort, c'est l'époque de sa vie
que l'empereur se plaira à évoquer. «J'étais jeune comme vous, aurait-il
dit au médecin Antommerchi; j'avais votre vivacité, votre ardeur, la
conscience de mes forces; je bouillais d'entrer en lice.» Cette descente
au pays du soleil et de l'art gardait l'enchantement chevaleresque
qu'elle avait eu au temps de Charles VIII et de François Ier. C'était
bien une renaissance. Et puis, à cette guerre heureuse, il ne manque
même pas l'amour.

Bonaparte est toujours épris de Joséphine. Nous avons les lettres
ardentes dont il scande chacune de ses victoires, des lettres qui
attestent plus d'intimité que n'en eussent permis deux jours de
mariage. Ce sont des sens en feu, une «âme brûlée» que la jalousie
dévore... Jalousie qui n'est pas sans cause. Joséphine, à Paris,
s'amuse. Elle se moque de son mari, simule une grossesse pour ne pas le
rejoindre. Ses mensonges, tantôt il ne veut pas les voir, tantôt il les
devine et s'en désespère. Du reste, les Directeurs craignent que le
jeune général soit distrait s'il a sa femme près de lui. Ils la
retiennent et elle ne demande pas mieux que d'être retenue. Pour qu'elle
s'aperçoive que ce petit Bonaparte est quelqu'un, il faudra que ses
batailles aient fait du bruit. Encore viendra-t-elle sans enivrement le
rejoindre sur le théâtre de ses exploits. Bonaparte, amoureux exalté de
l'infidèle, est presque ridicule, et les «vieilles moustaches» trouvent
qu'il montre trop volontiers le portrait de l'aimée, tandis qu'il
dédaigne les beautés milanaises qui s'offrent au libérateur.

Qu'importe? Embellie par le temps, la romance de Napoléon et de
Joséphine ajoute à la campagne d'Italie un accompagnement d'amour. Déjà
l'image d'une femme, de la sensibilité, un fond de tristesse sous
l'éclat de la gloire, commencent à former sa figure et son bagage
légendaires. Roederer traduit: «Bonaparte, à la guerre, dans ses
proclamations, a toujours quelque chose de mélancolique.» Que dire de
ses lettres à l'aimée, brûlantes de passion, souvent de rage, hantées
par l'idée de la mort? Singulier contraste avec l'allégresse de la
victoire qu'il poétise encore par un romantique retour sur lui-même
après l'action. Contraste bien plus singulier avec cette «faculté de
géométrie transcendante» qu'il applique à l'art de la guerre, cette
révélation d'un grand capitaine, maître du temps et de l'espace au point
qu'il semble en retirer l'usage et jusqu'à la notion à ses adversaires.

Ce n'est pas tout. Le politique se révèle. Avec une maturité qui est
au-dessus de son âge, il se domine, il se modère dans la victoire,
jugeant bien qu'avec sa petite armée tout succès pose un problème,
parce que, à chacun de ses pas en avant, il laisse derrière lui des
populations dont il n'est pas sûr. Il suffirait, et, quand il ne sera
plus là, il suffira d'une imprudence pour perdre en quelques semaines le
résultat de ses campagnes. Dans cette Italie dont la carte est aussi
divisée que les opinions, il n'y a pas seulement les Autrichiens, mais
deux rois, des Républiques, des grands-ducs, le pape à Rome. Il s'agit
de ne pas la réunir contre soi. Alors, en même temps qu'un grand
militaire, se révèle un politique savant.

Bonaparte (depuis quelques jours il signe ainsi, abandonnant à jamais le
«Buonaparte»), commence son offensive le 9 avril 1796. Comme en 1794, il
a devant lui les Piémontais et les Autrichiens. Le 14, après les
batailles de Montenotte, de Millesimo, le combat de Dego, il les a déjà
séparés. Le 17, les Français arrivent sur les hauteurs de Montezzemolo,
d'où ils découvrent la plaine: «Annibal a passé les Alpes, dit Bonaparte
s'adressant à l'intelligence du soldat; nous les avons tournées.» Le 21,
tandis que le général autrichien Beaulieu, battu, regroupe ses forces,
le général piémontais Colli est battu à son tour à Mondovi. En deux
semaines, la route du Piémont et la route de Lombardie ont été ouvertes.
Le roi Victor-Amédée, celui que les jacobins de 1794 appelaient «le roi
des marmottes», demande une suspension d'armes, et Bonaparte l'accorde.

Ici se place le premier acte d'indépendance du jeune général. Ses ordres
lui refusent le pouvoir de signer un armistice. Bonaparte passe outre.
Déjà il s'émancipe. Ses victoires, les drapeaux et les millions qu'il
enverra d'Italie feront oublier sa désobéissance. Le Directoire a besoin
de succès et d'argent. Bonaparte, qui a vu de près ce gouvernement, le
méprise tout en affectant de respecter les formes. Quant à Saliceti,
qu'il connaît encore mieux, qu'il n'estime pas davantage et qui lui a
été adjoint pour le surveiller, il lui bouche l'œil en lui donnant à
manier les fonds des contributions de guerre. Les hommes, ne
commence-t-il pas à les connaître, à les traiter selon leur mérite? Les
petits moyens en même temps que les grands, pourvu qu'il agisse à sa
guise.

C'est la bonne. Les instructions du commandant en chef lui laissent sur
un point la liberté du choix. Il doit, selon les circonstances, porter
la révolution en Piémont et détrôner le roi de Sardaigne, ou bien
ménager les Piémontais et les attirer dans une «alliance avantageuse».
Sa tâche étant avant tout de battre les Autrichiens et de les chasser
d'Italie, il va droit à l'essentiel. Il a autre chose à faire que de
renverser les despotes quand ce n'est pas nécessaire, et ce n'est pas
avec trente mille hommes qu'il peut vaincre l'Autriche et imposer les
principes français aux Italiens si les Italiens ne les demandent pas.
Des plans du Directoire, il retient ce qu'il y a de plus simple et de
plus pratique. Il n'a pas de préjugés contre les représentants d'une
vieille cour comme celle de Turin. Pourvu que l'armée d'Italie soit
débarrassée d'un adversaire, le «roi des marmottes» peut rester sur son
trône. Le négociateur débutant sait à la fois rassurer et inspirer la
crainte. En quelques jours, l'armistice est conclu, signé à Cherasco,
avec de bons gages, des communications sûres. Le mois d'avril n'est pas
fini que le Piémont est hors de cause. A son tour, le duc de Parme,
effrayé, se soumet en quelques heures. Celui-là donne deux millions, des
approvisionnements, des œuvres d'art. Bien que Bonaparte ait outrepassé
ses pouvoirs, le Directoire ne souffle mot. L'argent, qui lui manque
tant et qui lui arrive par charretées, l'émerveille. Il sourcille à
peine aux proclamations où le général, s'adressant aux Italiens, leur
promet, avec la liberté, le respect de leur religion. Nouveauté,
pourtant, et qui en annonce d'autres.

Ces précautions prises, Bonaparte se porte contre les Autrichiens. Même
rapidité, même hardiesse calculée, même bonheur. Mêmes victoires sur
l'ennemi, précédées, comme au début de la campagne, d'une victoire sur
ses propres troupes qui se sont demandé si leur général n'allait pas
trop vite et ne les menait pas trop loin. Le 10 mai, Lodi, «coup
d'audace extraordinaire», lui donne la confiance entière, le cœur du
soldat. C'est après cette bataille que les vieux de l'armée d'Italie lui
décernent le titre, qui servira tant sa popularité, de «petit caporal».
C'est après cette journée aussi, de son propre aveu, qu'il pressent pour
la première fois son avenir. «Je voyais le monde fuir sous moi comme si
j'étais emporté dans les airs», disait-il superbement à Gourgaud. Il
ressentait encore, à Sainte-Hélène, l'ivresse des premiers rayons de la
gloire, lorsqu'il lui était apparu qu'il avait le droit, comme les
autres, peut-être plus que les autres, de prétendre à tout.

Et comment cette pensée ne lui serait-elle pas venue? Il a battu des
militaires réputés, le Piémontais Colli, l'Autrichien Beaulieu. Il a
ramené la victoire sous le drapeau français. Maintenant le voici maître
de la Lombardie, d'où l'Autriche est chassée, et, sur un cheval qui
pourtant ne paie pas de mine plus que le cavalier, il fait une entrée
triomphale à Milan, qui acclame son libérateur. L'Italie est sa
conquête. Déjà il ne permet pas qu'on y touche. Le Directoire, prenant
peur enfin de ce général trop victorieux et trop peu soumis, lui ordonne
de remettre Milan à Kellermann et de se porter lui-même sur Rome et
Naples. Ce serait une aventure. Il s'en méfie, sagement, car bientôt
Championnet s'y perdra. Avec des égards, même avec des flatteries, mais
avec fermeté, Bonaparte répond qu'entre Kellermann et lui,--entre Valmy
et Lodi,--on choisisse. En termes voilés, il offre sa démission, certain
qu'on n'osera pas l'accepter. C'est une épreuve de sa force. Il y
triomphe encore. Le Directoire, dont il a enfreint les ordres, dont il
vient de mesurer la faiblesse, il ne pourra plus jamais le respecter.
Il a acquis la certitude d'être un homme indispensable et, pour le
moment, c'est tout ce qu'il lui faut.

Car il n'a pas de projets. Comme il lui arrivera jusqu'à la fin de sa
carrière, il se détermine par les circonstances. Un plan, c'est le
Directoire, en Italie, qui en a un. Ce plan consistait à forcer
l'Autriche à la paix, une paix qui reconnût l'annexion de la Belgique.
Et comme la Belgique, avant d'être annexée par la France, était une
possession autrichienne, la restitution de la Lombardie à l'empereur en
serait la contre-partie. Ce serait encore mieux si, pour le même prix,
on obtenait en outre que l'Autriche permît à la France de réunir la rive
gauche du Rhin. En définitive, le général ne devait pas seulement battre
les Impériaux, mais s'installer en Italie aussi fortement que possible
pour que l'échange parût sérieux à la cour de Vienne. Alors la mission
de Bonaparte s'élargissait. Chef militaire, il devenait chef politique.
Il serait à la fois administrateur, diplomate et guerrier, tous les
emplois d'un chef d'État. C'est ainsi que, de ses dix-huit mois
d'Italie, il ne rapportera pas seulement la gloire militaire la plus
éclatante, mais, par la vaste tâche dont le charge la République, il
aura acquis l'expérience, l'habitude du gouvernement.

Quelle école, en effet! Dans l'agglomération d'États que forme alors
l'Italie, il faut sans cesse négocier et les dispositions changent
chaque jour. Après Lodi, lorsque, maître de Milan, il a atteint la ligne
de l'Adige, l'Italie centrale se soumet au vainqueur. Parme et Modène
sont à sa discrétion. Le grand-duc de Toscane, frère de l'Empereur, le
reçoit à Florence avec égards et s'empresse de payer le tribut
coutumier, argent, œuvres d'art qui prennent le chemin de Paris. Le
pape, dont les Etats sont déjà envahis, envoie un ambassadeur pour
solliciter l'armistice. La République de Venise, dont le territoire a
été violé par les Français qui poursuivent Beaulieu vaincu, entre en
pourparlers. Le roi de Naples imite Venise et le Saint-Siège. Cependant,
il faut assiéger Mantoue, où une forte garnison autrichienne s'est
enfermée, reprendre Pavie sur une insurrection, réprimer dans les
campagnes une espèce de chouannerie, lorsqu'on apprend que l'Autriche
lance une nouvelle armée commandée par un chef énergique, le vieux
maréchal Wurmser.

Du jour au lendemain, le pape, le roi de Naples, la République de Venise
rompent les négociations. Tout ce qui n'aime pas les Français relève la
tête. Joséphine est arrivée. Elle arrive bien! Un parti autrichien a
failli l'enlever, comme Bonaparte lui-même quelques semaines plus tôt.
Une lourde menace pèse sur l'armée française. Cette fois, l'Autriche a
fait un gros effort, appelant à elle ses Hongrois, ses Croates, ses
peuples bigarrés. Sur chacune des rives du lac de Garde descend une
armée puissante, un torrent humain. Les avant-postes français sont
emportés, les positions forcées, la route de Milan coupée, l'Adige sur
le point d'être franchi partout, après quoi ce sera l'Italie perdue.
C'est le plus grand péril que Bonaparte ait connu jusqu'ici, et il en
mesure la gravité. Il éprouve «cette défiance de soi-même qu'a toujours
l'homme qui débute, quelque grand qu'on veuille le supposer». Pour la
première fois, troublé par ses responsabilités, sa jeunesse, il tient
conseil, il propose à Masséna, à Augereau son idée qui doit tout sauver
ou tout perdre, car, en cas d'échec, il n'y aura plus de retraite. Son
idée, c'est de lever le siège de Mantoue, de concentrer toutes ses
forces, d'attaquer et de battre chacune des armées de Wurmser avant
qu'elles se soient rejointes. Il n'y aura plus qu'à évacuer l'Italie si
l'opération est manquée... Le 3 août à Lonato, le 5 à Castiglione, elle
a réussi. Les Autrichiens sont disloqués et cherchent abri dans les
montagnes, mais c'est pour s'y refaire. La lutte recommence en
septembre. Après la journée de Roveredo, Bonaparte pénètre dans le
Trentin, y poursuit Wurmser. Campagne audacieuse, étonnante chasse à
l'homme où Bonaparte manque de peu son adversaire qui, redescendu dans
la plaine, n'a d'autre ressource que de s'enfermer dans Mantoue.

Cette création incessante de thèmes stratégiques, cette fécondité de
mouvements et de surprises où le calcul toujours lucide ne laisse au
hasard que ce qu'il est impossible de lui retirer, cette présence
d'esprit retrouvée après les défaillances, tout cela n'illustre pas
seulement le génie napoléonien qui porte dans la guerre ce que
Chateaubriand appelle «les inspirations du poète». Le jeune général se
met hors de pair parce qu'on remarque déjà que, loin de sa présence,
l'action, sous ses lieutenants les meilleurs, mollit. Ce n'est pas tout.
Ces batailles impétueuses, ces prodigieux redressements qui étendent sa
renommée ont pour conséquence de grandir le personnage politique qui
naît avec le proconsul d'Italie.

Il grandit encore par contraste. Tandis qu'il reparaît victorieux à
Milan, à Modène, à Bologne, à Ferrare, à Vérone, Moreau est contraint de
battre en retraite sur le Rhin par la défaite que l'archiduc Charles a
infligée à Jourdan. Eux, ils ont perdu l'Allemagne. Le rêve d'une marche
convergente des deux armées sur Vienne s'évanouit. Tous les espoirs
reposent sur Bonaparte, désormais seul à porter le poids de l'Autriche.

Le Directoire comprend ce que la situation a de chanceux. Si une paix
honorable pouvait être conclue? On n'y croit guère. Pourtant la France
commence à se lasser. Pour la politique intérieure, pour les élections,
il sera utile de pouvoir dire qu'on a négocié. Pitt est dans des
dispositions semblables. Lord Malmesbury vient à Paris pour causer. Mais
la République ne s'humilie pas devant l'Angleterre. En présence même de
cet ambassadeur et «pour forcer le gouvernement britannique à traiter
sincèrement», la loi du 10 brumaire an V est promulguée. Complétant les
décrets d'octobre 1793, elle proscrit le débit et la consommation des
marchandises anglaises dans toute l'étendue de la République. C'est la
continuation d'une pensée révolutionnaire qui s'épanouira avec le blocus
continental. Successeur de la Convention et du Directoire, Napoléon, lui
aussi, croira que pour contraindre le gouvernement britannique à traiter
il suffit de frapper son commerce et ses marchands.

Bientôt lord Malmesbury regagne Londres sans que les conversations aient
donné de résultat. Elles ont échoué sur la Belgique. Pas d'entente
possible. Delacroix, le ministre des Affaires étrangères, a dit à
Malmesbury que la Belgique, étant réunie «constitutionnellement» au
territoire, ne pouvait plus en être séparée, que d'ailleurs le peuple
français ne le permettrait pas. Les pourparlers sont rompus le 21
décembre. Le 29, Pitt déclare au Parlement que jamais l'Angleterre ne
consentira à la réunion de la Belgique à la France. C'est la guerre pour
un temps indéfini. La République aura besoin d'un militaire accoutumé à
la victoire. Et il n'y en a qu'un, celui qui, en ce moment, sauve encore
le gage unique, la seule monnaie d'échange qu'elle conserve, l'Italie.
Et c'est ce qui, bientôt, fera du jeune général, déjà maître de la
guerre, le maître de la paix.

Il faudra trois campagnes encore pour que la cour de Vienne consente à
traiter. En novembre 1796, Bonaparte en est à la cinquième depuis sept
mois. L'Autriche, forte des ressources d'une vaste monarchie, continue,
en attaquant, sa «magnifique défense». Un autre de ses maréchaux, le
meilleur peut-être, Alvinzi, descend du Tyrol pour délivrer Mantoue et
Wurmser. Bien que Bonaparte ait lui-même comblé ses vides et accru ses
effectifs, la partie est difficile. Il la gagne encore par son génie
inventif, la rapidité de ses manœuvres et aussi en payant plus que
jamais de sa personne bien qu'il soit si fiévreux, si épuisé, si maigre
qu'on croit à un poison qui le ronge,--la gale de Toulon, sans doute
rentrée par les remèdes. Il tient à peine debout quand, au pont fameux
d'Arcole, si bien fait pour l'image, le général en chef doit s'élancer
en avant, un drapeau à la main, donnant l'exemple, répétant le passage
du pont de Lodi, l'un et l'autre destinés à se confondre comme la minute
héroïque à grandir pour la légende. Lannes est blessé, Muiron tué en le
couvrant de leurs corps. Il tombe lui-même dans le marais qui le met à
l'abri de la mitraille, mais d'où son frère Louis et Marmont le retirent
juste à temps pour qu'il ne soit pas pris. Enfin, après trois rudes
journées, Alvinzi est battu mais échappe. Du moins la retraite de cette
armée redoutable, dont l'arrivée a troublé les plus braves, a rendu aux
Français «la confiance et le sentiment de la victoire».

Une pause où les adversaires se refont. En janvier 1797, sixième
campagne. Alvinzi, rentré en ligne, est encore battu à Rivoli, et son
lieutenant Provera, qui a franchi l'Adige pour débloquer Mantoue,
capitule à La Favorite. Cette fois, Wurmser, toujours assiégé, n'a plus
qu'à se rendre. Bonaparte fait à ce vieux soldat des conditions
honorables. Il dédaigne d'assister à sa reddition. Indifférence
«remarquée dans toute l'Europe» et plus propre encore à frapper les
esprits que si l'on avait vu l'illustre généralissime remettre son épée
à un vainqueur qui n'a pas trente ans.

C'est que Bonaparte ne se repaît pas de théâtre. Il sait que sa
situation reste difficile, que l'Autriche n'est pas encore vaincue, que
l'Italie, qui semble soumise, se tournera contre lui à son premier
échec. Et le Directoire ne rend pas sa tâche plus aisée. Il lui envoie
toujours des ordres auxquels il faut se dérober parce que, mal calculés,
l'application en serait funeste. Il lui envoie même Clarke, «un
espion», pour traiter avec l'ennemi, le cas échéant, à la place du
général en chef. Le Directoire se méfie de Bonaparte, le surveille, le
contrecarre, mais ne peut se passer de ses services. Il ne peut même pas
lui refuser les remerciements et les éloges, car il est le seul qui
gagne des batailles et qui apporte l'espoir de la paix dont le besoin
grandit en France. Le Directoire irrite Bonaparte tout en faisant sa
grandeur et il lui inspire du mépris avant même de lui demander aide et
protection en fructidor,--avant de lui ouvrir, par une moitié de ses
membres, le chemin du pouvoir en brumaire.

Il n'y a pas encore un an que Bonaparte est en Italie, et il est
convaincu par une expérience de tous les jours que le gouvernement de la
République ne comprend rien aux affaires italiennes. Il n'y comprend
rien parce qu'il reste entiché de dogme et de doctrine. Bonaparte sait
bien ce que valent les systèmes et les principes. Il s'en est nourri
dans son adolescence. Il y a cru et il en garde assez pour rester
toujours dans le sens de la Révolution. Mais il y a les hommes, il y a
les choses. Lui, il s'élève au-dessus des sentiments et des fanatismes.
Il les juge. Il s'en sert aussi. Ce sont des forces avec lesquelles on
doit compter et qu'il emploie ou qu'il neutralise en les opposant. Ce
qu'il sera bientôt à l'égard des Français, il l'est déjà à l'égard des
Italiens, au-dessus des partis, arbitre conciliateur, et dans une
situation bien plus difficile puisque la France est une, qu'elle a un
centre, Paris, tandis que l'Italie est un corps sans tête, aux membres
épars. Si Bonaparte n'avait tant lu, s'il ne savait tant d'histoire, se
tirerait-il d'affaire dans le magma italien? Lui viendrait-il tout seul
à l'esprit de fonder, avec Bologne et Ferrare enlevés au pape, avec
Modène dont le duc est déchu, une République cispadane, cliente et
protégée, sur le modèle des «alliés» de la République romaine, et tenue
soigneusement distincte de la Lombardie, qui fera une République
transpadane? Et s'il n'avait annoté l'histoire ecclésiastique,
saurait-il traiter avec le pape lui-même?

Déjà, après Lodi, il a négocié avec un ambassadeur du Saint-Siège. Il
n'a pas exigé seulement des millions et des tableaux. C'était le
souverain temporel de Rome qui demandait un armistice. Pour apaiser les
catholiques italiens, leurs moines et leur clergé, Bonaparte a besoin du
souverain spirituel. Alors il le ménage et il ménage la religion, comme
il la ménagera, après Hoche et encore plus que Hoche, afin de pacifier
la Vendée. Et cependant ses lettres au Directoire parlent avec mépris de
«la prêtraille». D'autre part, il prend des précautions avec ses soldats
républicains. Il menace même au besoin le cardinal archevêque de Ferrare
de le faire fusiller. Ainsi il se garde également de heurter la foi
catholique et la foi révolutionnaire, n'ayant guère l'une plus que
l'autre. Une politique imposée par les circonstances s'élabore dans son
esprit.

Il la développe, l'agrandit, quand, après la retraite d'Alvinzi et la
prise de Mantoue, sachant qu'avec l'archiduc Charles un nouvel
adversaire se prépare, il veut assurer la tranquillité à l'arrière et
prévenir une insurrection. Des pourparlers de paix sont repris à
Tolentino avec le Saint-Siège. S'il écoutait les suggestions du
Directoire le vainqueur de Rivoli irait à Rome même pour y détruire le
«culte romain», le «fanatisme» et «l'inquisition». Il n'a qu'un ordre à
donner pour renverser et ruiner tout à fait le pouvoir pontifical. Cet
ordre, il ne le donne pas. Et non seulement il ne le donne pas, non
seulement il ne mêle à la négociation ni la théologie, ni les affaires
de l'Église, mais il ose s'annoncer aux populations croyantes comme le
«protecteur de la religion». N'a-t-il pas, à San-Miniato, rendu visite à
un vieux chanoine qui s'appelle aussi Bonaparte, allié de la famille où
l'on se flatte, en Toscane, de compter un saint? Que la visite au
cousin chanoine fasse partie de l'arrangement, de la mise en scène, nul
doute. Il faut qu'on dise de ce général de la Révolution: «Tiens, il a
des prêtres dans sa famille.» Dans les légations enlevées au
Saint-Siège, il se rallie l'évêque d'Imola, le cardinal Chiaramonti, qui
sera Pie VII, le pape de son couronnement. Il va plus loin. Par un
mouvement de générosité habile, il s'abstient de persécuter les prêtres
français émigrés qui s'étaient réfugiés en terre pontificale. La
politique qu'il applique en Italie, il semble qu'il la médite déjà pour
la France.

Est-il exagéré de dire avec son frère Joseph que «les proclamations du
général de l'armée d'Italie annonçaient assez que si Napoléon arrivait
au pouvoir il établirait un gouvernement qui ne serait pas la
République»? Miot de Melito, agent diplomatique de la République en
Toscane, note de son côté qu'il trouva dans le vainqueur de Lodi
«l'homme le plus éloigné des formes et des idées républicaines». Mais
surtout, Miot, rompu aux affaires, ajoute: «Je reconnus dans son style
concis et plein de mouvement, quoique inégal et incorrect, dans la
nature des questions qu'il m'adressait, un homme qui ne ressemblait pas
aux autres. Je fus frappé de l'étendue et de la profondeur des vues
militaires et politiques qu'il indiquait et que je n'avais aperçues dans
aucune des correspondances que j'avais jusque-là entretenues avec les
généraux de notre armée d'Italie.»

Ce ne sont encore que les linéaments de l'avenir. L'Italie réserve
d'autres succès à son conquérant. Et, en France, à l'intérieur comme à
l'extérieur, les circonstances travaillent pour lui. Une nouvelle date
critique s'avance pour le Directoire, tandis que Bonaparte sera le seul
général victorieux de la République. Moreau et Jourdan ont été tout à
fait chassés d'Allemagne. Hoche va bientôt mourir. Tous les yeux sont
fixés sur le général Bonaparte. Son nom, qu'on écorchait un an plus
tôt, vole sur les lèvres des Français. Et l'on commence à se dire que si
quelqu'un peut donner les frontières naturelles et le repos, la gloire
et la paix, en d'autres termes finir la Révolution, c'est lui.




CHAPITRE VII

LE MAITRE DE LA PAIX


Les historiens de Bonaparte qui donnent trop de place au récit de ses
campagnes n'aident pas à voir clair. Cette gloire des armes éblouit.
Elle rejette le restant dans une sorte de demi-jour. Pour Napoléon,
virtuose de la stratégie et, peu à peu, devenu trop sûr de son
instrument et de lui-même, l'art militaire n'était pas tout. Il était un
moyen. Mais, en Italie, ses faits de guerre comptent plus qu'ailleurs
pour l'explication de sa fortune. Ils l'ont rendu illustre, d'abord. Et
puis, par l'intelligence avec laquelle il sut les marier à la politique,
ils ont fait de lui, en peu de temps, plus qu'un général victorieux.
Surveillant à la fois l'ennemi, l'Italie, la France, attentif aux
événements de Paris, apte à saisir les mouvements de l'opinion publique,
à calculer les forces alternantes ou parallèles des deux courants, celui
de la révolution guerrière et celui de la réaction pacifique, on le
voit, de son camp, s'élever peu à peu à un plus grand rôle que celui de
proconsul, agir sur la marche des choses, les modeler lui-même, en
décider jusqu'à devenir déjà l'homme dont on se dit qu'il procure tout
ce qu'on désire et qu'il concilie tout. Il faut donc encore le suivre
dans les marches et dans les contre-marches dont il accable les
Autrichiens et dans les résultats qu'il tire de ses succès.

L'Autriche, alors, c'était l'Empire, et l'Empire, c'était l'Allemagne.
L'Autriche vaincue, il n'y aurait plus en Europe d'adversaire qui
comptât. La Prusse, gavée de Pologne, a fait la paix avec la France
depuis deux ans. La Russie est trop loin. Un général républicain qui,
dix-huit mois plus tôt, battait le pavé de Paris, va négocier avec le
César germanique. De la rue Saint-Honoré et de l'Église Saint-Roch, la
«commotion de Vendémiaire» l'a conduit à Léoben.

Le conseil aulique de Vienne n'avait plus qu'un militaire à lui opposer,
mais c'était le plus illustre de tous, c'était l'archiduc Charles, celui
qui, en faisant repasser le Rhin à Marceau et à Jourdan, avait ruiné
l'espoir d'une jonction entre les armées françaises d'Allemagne et
d'Italie pour marcher sur la capitale des Habsbourg. Au moment de se
porter contre l'archiduc, Bonaparte demande vainement à Paris que
l'offensive soit reprise en Bavière. On ne l'écoute pas. Rien n'est
fait. Le Directoire est sans force, sans décision. Pour cette campagne
d'Italie, la dernière, Bonaparte est livré à lui-même. Il ne partagera
donc le succès avec personne. Seulement, par son insistance, il aura
reçu de l'armée du Rhin des renforts importants qui lui donneront pour
la première fois l'égalité numérique avec l'ennemi et qui lui
permettront d'en finir plus tôt.

A peine cette septième campagne a-t-elle un nom de victoire. Ce n'est
qu'une longue marche en avant, une marche victorieuse où se flétrissent
les lauriers de l'archiduc. Le Tagliamento franchi, l'Isonzo l'est à son
tour. En moins de trois semaines, les Autrichiens sont rejetés au delà
du Brenner, l'Allemagne envahie, la route de Vienne ouverte. La famille
impériale mettait à l'abri ce qu'elle avait de plus précieux, songeait à
fuir. Une petite fille de cinq ans était envoyée en Hongrie, loin de ces
affreux soldats jacobins qui approchaient. Elle s'appelait
l'archiduchesse Marie-Louise.

Le vainqueur, pourtant, ne songe pas à aller jusqu'à Vienne. Il n'en a
pas les moyens et, quelque soin qu'il prenne de rassurer et de bien
traiter les populations, il a toujours à craindre, à l'arrière, une
insurrection. Elle se produira, ce seront les vêpres véronaises.
Cependant, malgré ses avis toujours plus pressants, l'armée du Rhin ne
reçoit pas l'ordre de reprendre l'offensive. L'archiduc Charles, de son
côté, a intérêt à ne pas retarder l'armistice. Le 2 avril 1797, la cour
de Vienne se décide aux négociations de paix. Le général vainqueur entre
en pourparlers.

Il s'y résout par des raisons militaires et aussi par des raisons
politiques. Encore une de ces jointures des événements où il sait voir
juste. On va voter en France et le résultat est prévu. Ce sera une
poussée à droite qui changera la majorité des Conseils, et la droite,
constitutionnels, modérés, libéraux, monarchiens, purs royalistes, est
pour la paix. En somme, ce sont les gens que le général en chef de
l'armée d'Italie a mitraillés en vendémiaire. Ils le détestent et il ne
les aime pas. S'ils prennent le pouvoir, ils imiteront Aubry et
relèveront ce militaire jacobin de son commandement, tandis que, s'il
devient l'homme de la paix, il sera hors d'atteinte. Et comme cette paix
ne peut manquer d'assurer à la République la Belgique au moins et
peut-être une partie de la rive gauche du Rhin, les patriotes n'auront
rien à lui reprocher. Ainsi le Directoire s'y est si bien pris, de
toutes les manières, et en dernier lieu par l'inaction de ses autres
armées, qu'il a fait de Bonaparte l'arbitre de la situation.

Les élections aux Conseils avaient eu lieu le 10 avril. Elles étaient
réactionnaires, elles donnaient donc la majorité aux partisans de la
paix. Le 18, à Léoben, Bonaparte signe avec l'Autriche les préliminaires
de paix sans attendre l'arrivée de Clarke qui a pouvoir du gouvernement
de Paris pour traiter. Il est difficile de ne pas voir un rapport entre
ces deux événements. Mais les signatures étaient échangées au moment
même où Hoche, nommé au commandement de l'armée de Sambre-et-Meuse,
venait enfin de franchir le Rhin. Il n'eut plus, à son tour, qu'à signer
un armistice tandis que son offensive en Allemagne avait rendu, à
Léoben, les plénipotentiaires autrichiens encore plus accommodants.
Hoche aidait à grandir son rival de gloire et il ne devait plus
retrouver l'occasion de le dépasser.

Comment, à force de recevoir carte blanche, de s'entendre dire, en
réponse à ses rapports: «Le Directoire s'en remet entièrement à vous»,
Bonaparte n'eût-il pas fait la paix à sa manière? D'abord il se présente
comme un soldat pacifique et ce n'est pas la rédaction qui l'embarrasse,
ni les images littéraires qui lui manquent. A Paris, Joséphine et les
quelques amis qui déjà soignent sa gloire ont commandé des gravures où
l'on voit le général de l'armée d'Italie au tombeau de Virgile et sous
le même laurier. La force et le génie de Bonaparte, c'est d'avoir
plusieurs styles, plusieurs figures. Il écrit à l'archiduc Charles en
lui proposant de suspendre les opérations: «Avons-nous tué assez de
monde et commis assez de maux à la triste humanité?... Quant à moi, si
l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut sauver la vie à un
seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne civique que je me
trouverais avoir méritée que de la triste gloire qui peut revenir des
succès militaires.» Voilà qui est bien parlé pour la nouvelle majorité
parlementaire et pour ceux qu'il appelle les «badauds de Paris».

Etre l'homme de la paix, sans être l'homme des anciennes limites, c'est
la partie subtile que Bonaparte, à Léoben, joue et gagne. Car il se
garde de froisser les patriotes. Qui est chargé de porter à Paris le
texte des préliminaires? Un soldat, et un beau soldat de la Révolution,
Masséna, le héros de Rivoli, «l'enfant chéri de la victoire». Ce n'est
pas tout. Bonaparte tient à garder son proconsulat d'Italie qui, pour le
moment, fait sa situation et sa force. Son proconsulat, il le conservera
par l'habileté et le succès de ses négociations. Il ne faut pas,
contrairement aux calculs du Directoire, restituer la Lombardie à
l'Autriche pour la dédommager de la Belgique et de la rive gauche du
Rhin. D'ailleurs, elle n'est pas encore assez battue pour céder sans
compensation tant de territoires. Pour la rive gauche du Rhin surtout,
sa résistance est tenace. Alors Bonaparte suggère que l'empereur,
renonçant à Milan, soit indemnisé aux dépens de la République de Venise.
Le massacre des Français à Vérone est arrivé à point pour fournir à
Bonaparte un grief contre «l'oligarchie vénitienne». La République de
Venise sera sacrifiée. Et l'Autriche accepte ce partage comme elle avait
accepté naguère celui de la Pologne. Le Directoire ne répugne pas
davantage à ce démembrement puisqu'il lui avait semblé tout naturel de
remettre les Milanais sous le joug autrichien. Quelque regret qu'il en
ait eu plus tard, c'est de lui-même, suivant l'impulsion que le Comité
de salut public lui avait donnée, que le Directoire est revenu à la
politique des compensations, au trafic des peuples, à ces péchés contre
l'idéalisme républicain.

Bonaparte avait calculé juste. Après ces fameux préliminaires de Léoben,
et en attendant la paix définitive, il est comme le souverain de
l'Italie. Protecteur de la République cispadane et de la nouvelle
République transpadane (la Lombardie), il dicte sa loi à Gênes, au pape,
au roi de Naples, et le roi de Sardaigne est son auxiliaire. Il
gouverne. Il règne. Car les Républiques qu'il a créées, dont la
Constitution est calquée sur celle de l'an III, ne sont Républiques que
de nom. Tout passe par lui. «Il faut une unité de pensée militaire,
diplomatique et financière,» avait-il écrit à Paris hardiment. Ce
commandement d'un seul est réalisé. Il l'a entre ses mains et le
Directoire l'y laisse parce que Bonaparte, au moins jusqu'à la paix,
reste l'homme indispensable en Italie. Le proconsulat ébauche le
Consulat.

C'est l'apprentissage de la monarchie. On s'étonne moins que Napoléon se
soit trouvé si vite à son aise dans le rôle de premier Consul et
d'empereur quand on le voit au château de Mombello, près de Milan,
résidence où Joséphine est presque reine, où il mène un train de prince.
Il a déjà une cour, il donne des fêtes. Les diplomates étrangers
l'entourent et les écrivains, les poètes d'Italie adulent le sauveur, le
libérateur, l'homme providentiel, tout ce qui se transposera à Paris
trois ans plus tard. Une chose sert à mesurer le chemin parcouru et
celui qu'il reste, avant la vraie grandeur, à parcourir. Le général
Bonaparte a tiré sa famille de la gêne. Déjà sa gloire rejaillit sur ses
frères, leur rapporte honneurs et profits. Joseph est élu député dans la
Corse redevenue française et nommé résident de la République à Parme.
Lucien est commissaire des guerres et, toujours passionné de politique,
prépare aussi une candidature. Tous deux deviendront riches, ils se
pousseront derrière le héros de la famille. Quant à ses sœurs, le
général Bonaparte peut leur donner des dots. Élisa, qui est laide,
épouse Bacciochi, pauvre puisqu'il est Corse, mais noble. Il a fallu
empêcher la belle Pauline de faire un mariage compromettant avec Fréron,
ex-terroriste. On lui donne un militaire de valeur, le général Leclerc.
En se cachant un peu, on fait même bénir le mariage à l'église. A
Mombello, il y a une chapelle dont on ne chasse pas le desservant. Sans
doute ces unions ne sont pas encore princières. Mais combien y a-t-il de
temps que, dans un galetas, à Marseille, les demoiselles Bonaparte
mangeaient avec des couverts d'étain?

Les pensées qui venaient à l'esprit du général en chef pendant les trois
mois de ce séjour à Mombello, nous n'avons pas besoin de les
reconstituer par hypothèse. Elles nous sont livrées par des témoins
devant lesquels il parlait à cœur ouvert. Il suit de près les événements
politiques de Paris, sa préoccupation dominante et naturelle étant de
savoir ce qu'on fera de lui et ce que deviendra son commandement. Si
l'idée l'effleure parfois, comme elle en effleurait d'autres, qu'il
pourra un jour gouverner la France, il doit d'abord se maintenir en
Italie. Il juge très bien que, pour le moment, sa force est là. Et s'il
n'aime pas «les avocats du Directoire», s'il n'a pas remporté ses
victoires pour «faire la grandeur des Carnot, des Barras», pas même pour
consolider la République («Quelle idée, une République de trente
millions d'hommes avec nos mœurs, nos vices!»), s'il a cessé d'être
républicain de cœur et de théorie, il reste tel que Clarke vient de le
définir dans son rapport au gouvernement, «l'homme de la République».
Tel est son penchant et son intérêt. A Mombello, en juin, il en
raisonnait fort bien devant Miot. Il y a, à Paris, un parti pour les
Bourbons, disait-il. «Je ne veux pas contribuer à son triomphe. Je veux
bien, un jour, affaiblir le parti républicain.» En effet, tandis que les
modérés, les royalistes, les amis de Pichegru, les membres du club de
Clichy, les «Clichyens», gagnent de l'influence, s'emparent des places,
tandis qu'un des leurs, Barthélémy, homme d'ancien régime, a pris, parmi
les Directeurs, celle d'un «votant», Bonaparte envoie à Paris son aide
de camp Lavalette et le charge de «promettre son appui à la portion du
Directoire qui conservait davantage les couleurs de la Révolution».
Ligne de conduite dont il ne se départira pas. Tout plutôt que le rôle
de Monk.

Mais où il hésite, c'est au sujet de la paix. Depuis Léoben, son
prestige est considérable parce qu'il a arrêté les hostilités et parce
que, si les préliminaires ne se transforment pas en traité solennel, si
l'Autriche, au dernier moment, se dérobe, si la guerre reprend, il sera
encore l'homme indispensable et, pour cette raison, on doit le ménager.
La paix «n'est pas dans son intérêt», au moins son intérêt du moment.
D'autre part, il lui est difficile de la faire échouer. Choix délicat.
Une fois la paix conclue, il devra renoncer «à ce pouvoir, à cette haute
position» où ses victoires l'ont placé. Il n'aura plus qu'à «faire sa
cour, au Luxembourg, à des avocats». Et il confie à Miot: «Je ne
voudrais quitter l'armée d'Italie que pour jouer en France un rôle à peu
près semblable à celui que je joue ici, et le moment n'est pas encore
venu... Alors la paix peut être nécessaire pour satisfaire les désirs de
nos badauds de Paris et, si elle doit se faire, c'est à moi de la faire.
Si j'en laissais à un autre le mérite, ce bienfait le placerait plus
haut dans l'opinion que toutes mes victoires.»

Ces raisonnements dicteront ce qu'on a le droit d'appeler sa politique,
vraie politique de bascule, jusqu'à la signature du traité de
Campo-Formio. Et, à l'égard de sa carrière et de l'avenir, sa ligne de
conduite est irréprochable. En ce moment, le conflit entre les
thermidoriens de gauche et la nouvelle majorité des Conseils est ouvert.
Bonaparte prend parti pour la gauche, nettement. A l'occasion du 14
juillet, son ordre du jour à l'armée d'Italie est un manifeste de
loyalisme républicain: «Jurons, sur nos drapeaux, guerre aux ennemis de
la République et de la Constitution de l'an III!» C'est le signal
d'adresses enflammées, dans le meilleur style républicain, que les chefs
de corps provoquent, sur ses instructions, et par lesquelles l'armée
d'Italie se met à la disposition du gouvernement de la République.

Cependant Bonaparte se garde d'intervenir lui-même. Il se tient en
réserve. Si les royalistes, les modérés, les «clichyens» menaçaient de
l'emporter, il prendrait peut-être quelques divisions pour marcher sur
Paris. Mais il est plus fin, plus calculateur que Hoche qui vient de se
brûler par manque de réflexion avec une hâte maladroite. Se comparant à
ce rival, dont le souvenir le poursuivait, Napoléon disait devant
Gourgaud: «Mon ambition à moi était plus froide; je ne voulais rien
risquer. Je me disais toujours: Allons, laissons aller, voyons tout ce
que cela deviendra.» Les Directeurs, pour renforcer l'élément «patriote»
dans le gouvernement, ont offert le portefeuille de la guerre au général
en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse auquel ils se fient plus qu'à
Bonaparte. Non seulement Hoche a accepté, ce qui, pour le public, le met
au rang des politiciens, mais encore il est arrivé à Paris avec une de
ses divisions, prétendument destinée à l'expédition d'Irlande.
Indignation des Conseils qui le dénoncent comme factieux pour avoir
violé le «cercle constitutionnel» que les troupes ne doivent pas
franchir. Hoche, compromis et amoindri, doit retourner à l'armée de
Sambre-et-Meuse. Il y mourra deux mois plus tard. Bonaparte sera délivré
du seul militaire capable, un jour, de barrer son chemin.

Il n'avait pas besoin de cet exemple pour mener plus habilement son jeu.
Un coup de force contre les «clichyens», une épuration violente,
révolutionnaire, du Directoire et des Conseils, voilà ce qui s'annonce à
Paris. Pendant ce temps, Bonaparte se promène au lac Majeur avec
Joséphine. Il poursuit lentement les pourparlers avec l'Autriche pour la
paix définitive. Il semble détaché de ce qui se passe en France. Mais,
sous prétexte de porter les adresses de l'armée d'Italie, il a dépêché
Augereau aux trois Directeurs qui préparent le coup. Augereau, dont la
«turbulence jacobine» est gênante à Mombello, est bien l'instrument
qu'il faut pour cette besogne, «aventurier mauvais sujet», brutal, pas
assez fin pour comprendre que son général en chef l'envoie se salir les
mains dans une opération de police. Celui qui aurait fait fructidor ne
pourrait plus faire brumaire, et Bonaparte, au 18 fructidor, a eu soin
de ne pas opérer lui-même. Mais la préparation est son œuvre. Il a livré
les papiers de l'émigré d'Antraigues, arrêté à Venise, qui révèlent les
tractations de Pichegru avec le prince de Condé. Il a mis un de ses
subordonnés à la disposition des hommes de gauche. Il a aussi laissé
d'Antraigues s'évader. Selon Carnot, il aurait même fait savoir à
quelques modérés des Conseils qu'il avait subi une «pression
irrésistible». De tous les côtés il est couvert.

En quelques heures, Augereau avait tout fini. Les suspects désignés par
les trois Directeurs de gauche étaient arrêtés, y compris leur collègue
Barthélemy, tandis que Carnot, l'intègre républicain, accusé de
connivence avec la droite, était averti à temps pour s'enfuir. Une
cinquantaine de membres des Conseils furent déportés en Guyane sans
autre forme de procès, pêle-mêle avec des contre-révolutionnaires de
toute sorte. La République était sauvée. Mais à quel prix! Encore plus
qu'après vendémiaire elle était dans la dépendance de l'armée. L'appel
au soldat devenait la règle.

Cependant il n'avait pas échappé à la perspicacité de Bonaparte que l'un
des Directeurs fructidorisés, le seul qui ne fût pas régicide,
Barthélemy, avait dû son élection au fait qu'il avait, comme diplomate,
négocié la paix avec la Prusse et la paix avec l'Espagne. C'était ce qui
l'avait désigné au choix de la majorité réactionnaire des Conseils. Et
sans doute cette majorité décimée, terrorisée, était réduite à
l'impuissance. Mais il servait donc à quelque chose d'être l'homme de la
paix? C'était donc un moyen de popularité autant que les victoires? Il y
avait là un rôle à prendre. Bonaparte se garda de ne pas le saisir,
achevant ainsi la manœuvre qu'il avait esquissée par les préliminaires
de Léoben.

Alors on vit cette chose étrange, qui en explique beaucoup d'autres, le
guerrier plus pacifique que les «avocats». Les hommes du Directoire, les
conventionnels traditionalistes, voulaient toutes les conquêtes,
refusaient de rien céder à l'Autriche. La journée du 18 fructidor les
avait enivrés et le «génie de la Révolution» les inspirait. Il leur
fallait, avec la Belgique, la rive gauche du Rhin tout entière, l'Italie
affranchie jusqu'à l'extrémité de la botte, tandis qu'ils portaient déjà
leurs regards sur la Turquie et l'Égypte. Si l'Autriche refusait, on
reprendrait les hostilités, on détrônerait les Habsbourg, on
proclamerait la République à Vienne. Bonaparte s'opposa à ces folies. Il
n'y réussit qu'en offrant sa démission, comme il en avait pris
l'habitude, sachant que le Directoire ne résistait pas à cette menace.
Alors le dieu de la guerre apparaissait encore une fois comme le
modérateur. Et il trouva un auxiliaire en Talleyrand, devenu ministre
des affaires étrangères et qui amortit les chocs entre les Directeurs
belliqueux et le «général pacificateur» dont il comprit la pensée et
dont il pressentait les destinées. Ce qu'il y avait d'ancien régime chez
l'ex-évêque d'Autun plaisait obscurément à Bonaparte et ce qu'il y avait
d'avenir chez Bonaparte plaisait à l'ex-évêque d'Autun. Leurs relations
datèrent de là.

Ainsi la paix fut glorieuse, mais raisonnable, si on la compare du moins
à celle dont les instructions de Paris avaient tracé le plan. Bonaparte
négocia courtoisement avec les délégués autrichiens. Une seule fois il
s'emporta contre Cobenzl, dont l'impassibilité l'irritait, et, ayant
fait par mégarde un mouvement brusque, il renversa un service de
porcelaine. D'où une légende fameuse que Napoléon lui-même a inscrite
dans ses mémoires parce qu'elle appartenait à son bagage épique avec la
redingote grise, le petit chapeau et quelques autres accessoires. Mais
il embrassa Cobenzl après avoir signé le traité de Campo-Formio, le 17
octobre 1797, transaction, compromis qui partagent l'Italie avec
l'Autriche. L'empereur renonce à la Belgique, possession excentrique
dont il faisait aisément son deuil et que la cour de Vienne ne
revendiquera même pas en 1815. La Belgique, c'était une affaire entre la
France et les Anglais. Quant à la rive gauche du Rhin, elle n'était
promise que secrètement à la République et subordonnée à l'acquiescement
des Etats qui composaient le corps germanique, ce qui entraînerait la
convocation du Congrès de Rastadt.

Au total,--et ceci est d'une grande importance pour la suite des
événements,--Campo-Formio, paix relativement modérée, ne réglait ni les
frontières naturelles ni le statut de l'Europe. L'Angleterre n'y avait
aucune part. Cette paix serait révocable tant que l'Angleterre n'y
aurait pas souscrit et elle n'y souscrirait que forcée dans son île.
Jusque-là, les guerres s'engendreraient sans cesse. L'Autriche le savait
et ne cherchait qu'à gagner du temps et à ménager ses forces. Pour elle,
c'était un moment à passer. Sans doute fut-il plus long qu'elle ne
croyait. Dix-sept ans. Au regard de l'histoire, c'est peu.

Car nous sommes encore tout près des circonstances qui, de rien, ont
déjà fait de Bonaparte un homme important et célèbre, mais nous ne
sommes qu'à dix-sept ans de sa chute et le pouvoir n'est même pas entre
ses mains.

De le prendre, ce n'est pas l'envie qui lui manque. Mais comment s'en
emparer? Marcher sur Paris avec ses troupes? Idée d'enfant, bonne à se
casser les reins. Pour qu'il soit «le maître», il faudra des événements
qui ne se sont pas encore produits, des circonstances qui sont à naître.
En apparence, au moins, le coup de fructidor et le traité de
Campo-Formio ont consolidé la République à qui la force, en lui
revenant, rend de la clairvoyance. Elle se méfie du «général
pacificateur» que Paris acclame un peu trop, bien qu'en revanche les
vrais patriotes l'accusent d'avoir conclu une paix incomplète. Alors,
neuf jours après l'échange des signatures avec Cobenzl, les Directeurs
exécutent leur dessein qui est de séparer Bonaparte de «son armée» et de
l'Italie où il est «souverain plus que général d'armée». Il faut qu'il
s'incline ou qu'il franchisse le Rubicon.

Bonaparte s'incline. Oh! ce n'est pas de bon cœur. A Turin, sur le
chemin du retour, laissant derrière lui ses victoires, Mombello, cette
belle Italie où il a presque régné, il confie à Miot qu'il ne peut plus
obéir. «J'ai goûté du commandement et je ne puis plus y renoncer.» Alors
il agite des projets, quitter la France, se signaler par «quelque
expédition extraordinaire qui accroisse sa renommée». Tout cela est bien
chanceux. Mais il ne l'était pas moins de conclure la paix, qui mettait
fin à sa mission d'Italie, ou de reprendre les hostilités, avec cet
imbécile d'Augereau à la place de Hoche sur le Rhin, et avec dix
millions d'Italiens peu sûrs derrière soi.

Ce qui travaille pour lui à son insu, c'est moins son désir, sa volonté,
que les choses et les moyens mêmes dont on se sert pour arrêter sa
fortune. Le Directoire n'a aucune hâte de le revoir. Il l'a nommé au
commandement de l'armée d'Angleterre, l'armée d'invasion qui doit dicter
la paix finale à Londres, chimère qui revient périodiquement et qui
reviendra encore. Mais cette expédition a besoin, un très grand besoin,
d'être organisée. Elle ne presse pas. Les Directeurs désirent surtout
que le pro-consul, enlevé à ses conquêtes, ne paraisse pas trop vite à
Paris dans l'éclat de ses victoires pacificatrices. Alors ils ont
l'idée, qui leur semble subtile, d'envoyer le négociateur de
Campo-Formio prendre l'air du Congrès de Rastadt pour qu'il s'y fasse
oublier un peu.

Ils ne savaient pas que, pour Bonaparte, rien n'était perdu. Ils se
chargeaient eux-mêmes, non seulement de compléter sa formation d'homme
d'État et de chef d'État, mais de le présenter à l'Europe. Il s'est
déjà fait connaître de l'Autriche, du pape, des rois, des ducs et des
républiques d'Italie. A Rastadt, si bref que soit son séjour, c'est
toute l'Allemagne, toutes les cours allemandes qu'il fréquente et à qui
il en impose, c'est la complication des affaires germaniques dont il a
déjà une connaissance plus qu'honorable, par ses anciennes lectures et
qu'il pratique sur le terrain, avec les hommes mêmes qu'il retrouvera
bientôt. Et, à ce Congrès, il réussit tout de suite si bien, il prend
tant de place, que, de nouveau, les Directeurs s'alarment, et, ne
sachant où ils aiment mieux le voir, le rappellent à Paris avant qu'il
ait ajouté, à ce qu'il a déjà de gloire, celle d'avoir obtenu du
Saint-Empire la cession de la rive gauche du Rhin.

L'obtenir n'était rien. Il faudrait la garder avec le reste. Ainsi, à
chaque pas que faisait la Révolution, son «génie» rendait plus
nécessaire et l'obligerait enfin à désirer ce dont elle avait pourtant
la crainte et l'horreur,--le gouvernement d'un soldat.




CHAPITRE VIII

ITINÉRAIRE DES PYRAMIDES AU LUXEMBOURG


Bien habile qui eût deviné ce que pensait Bonaparte lorsqu'il revint à
Paris, en décembre 1797, après vingt et un mois d'absence. Au fait le
savait-il lui-même? Pour les royalistes, les «clichyens», les gens de
droite qu'il a canonnés en vendémiaire, il a toujours le même mépris. Il
ne travaille pas pour eux. Mais en passant par Genève pour aller au
Congrès de Rastadt, averti que le châtelain de Coppet l'attendait sur la
route pour le saluer, il a refusé de s'arrêter. C'est que, dit son aide
de camp Marmont, il avait «une prévention tenant de la haine contre M.
Necker et l'accusait d'avoir plus qu'aucun autre préparé la Révolution».
Il n'aimera pas plus la fille que le père et Mme de Staël sera une de
ses bêtes noires. Pour le coup de fructidor, il a prêté Augereau, payé
de ses services politiques par le commandement de l'armée du Rhin. Mais,
toujours sur la route de Rastadt, Bonaparte évite la rencontre de cet
exécuteur des œuvres jacobines. Pourtant, au cours de ce même voyage,
traversant la Suisse, il a excité les cantons démocrates contre
l'aristocratie de Berne comme il s'était vanté d'avoir détruit
l'oligarchie vénitienne au nom des principes de la Révolution.

Le général Bonaparte est une énigme. A Paris, reçu solennellement par le
Directoire, il est conduit à l'«autel de la patrie» par Talleyrand qui
ne dit plus que des messes laïques. Il écoute sérieusement l'_Hymne à
la liberté_ chanté par les élèves du Conservatoire. Puis, aux
félicitations des Directeurs, le proconsul d'Italie répond par des
phrases brèves et vagues, des maximes générales où chacun peut
comprendre ce qu'il lui plaît. Il est, au choix, le héros d'Arcole ou le
pacificateur de Campo-Formio. Il est celui qui arrête la guerre ou qui
la poursuit pour donner à jamais à la République les frontières que «la
nature a elle-même posées», comme il est celui qui continue la
Révolution ou qui en fixe le terme.

Ses attitudes, ses costumes entretiennent cette équivoque. La Cour de
Cassation donne une audience en son honneur. Il s'y rend accompagné d'un
seul aide de camp, tous deux en civil. Il est élu membre de l'Institut,
section de mathématiques. Il ne manque pas une séance. Il recherche, il
fréquente, il séduit les savants, les gens de lettres, les «idéologues»,
et l'uniforme académique est celui qu'il revêt de préférence pour les
cérémonies officielles. Guerrier, diplomate, savant, législateur, il est
tout cela à la fois, comme il l'était à sa cour de Mombello. C'est à la
gloire des armes qu'il semble le moins tenir. Les honneurs militaires ne
lui viennent-ils pas comme par surcroît? Le département de la Seine
débaptise la rue Chantereine où il habite avec Joséphine pour l'appeler
rue de la Victoire. Le vainqueur de l'Autriche, de ses armées, de ses
vieux maréchaux, met une sorte d'élégance à laisser dire par les autres
qu'il est un grand capitaine.

C'est moins affectation, et même, peut-être, est-ce moins calcul que
sentiment de sa supériorité. Avec les «avocats du Directoire», il n'est
ni rampant ni arrogant. Il leur voue un dédain tranquille et secret. Il
évite de se faire des affaires avec eux. Il ne recherche la faveur
d'aucun d'eux. Hoche, qui vient de mourir, intriguait avec Barras.
Joubert est l'homme de Sieyès. Pichegru, Moreau peut-être, ont des
attaches avec les royalistes comme Augereau avec les Jacobins. Bonaparte
est seul. Il est lui-même. Il est au-dessus des partis, à la fois dans
la Révolution et hors de la Révolution, sans rancune ni amour. C'est sa
position naturelle. On peut dire qu'il l'a eue depuis qu'il a mis pour
la première fois le pied en France et qu'il est entré à l'école de
Brienne. C'est une position d'indifférence, une position insulaire, une
position très forte et qui n'appartient qu'à lui, celle d'un arbitre et
déjà presque d'un souverain. Le 21 janvier 1798, on célèbre, comme tous
les ans, l'anniversaire de la mort de Louis XVI. Bonaparte, «l'homme de
la République», attirerait l'attention s'il s'abstenait d'assister à
cette cérémonie révolutionnaire. Il refuse pourtant de s'y rendre en
qualité de général et, s'il y va, c'est confondu dans les rangs de ses
collègues de l'Institut. Ce n'est pas qu'il cherche à ménager les
royalistes, mais il n'aime pas, il n'approuve pas le régicide. «Cette
politique de célébrer la mort d'un homme ne pouvait jamais être,
disait-il, l'acte d'un gouvernement mais seulement celui d'une faction.»
C'est un souvenir qui divise les Français quand ils auraient tant besoin
d'être unis. Enfin, ce n'est pas national. Déjà il songe à réconcilier,
à «fondre» l'ancienne France et la nouvelle, ce qui sera l'esprit de son
Consulat.

Mais s'il a l'ambition naturelle d'être le maître à Paris comme il
l'était à Milan, de «protéger» la République française comme il était
protecteur des Républiques transpadane et cispadane, la conquête du
pouvoir est une tentation qu'il écarte. Il est l'homme qui s'instruit
toujours et dont le coup d'œil est sûr. L'impression qu'en Italie il
avait déjà sur l'état moral et politique de la France, tout ce qu'il
observe la confirme. «Il n'y avait pas assez de maux présents pour
justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait été
de s'emparer violemment de l'autorité,» dit l'aide de camp Marmont, qui
ajoute: «S'il avait tenté un coup de force, les neuf dixièmes des
citoyens se seraient retirés de lui.» Pour être le syndic des
mécontents, il faut qu'il y ait assez de mécontentement. Il faut aussi,
pour réussir, avoir trouvé le point de rencontre des idées et le point
de conciliation des intérêts. Bref il ne faut pas se tromper d'heure et
il faut frapper juste. «Le temps est le grand art de l'homme,
écrivait-il plus tard à son frère Joseph. La fibre gauloise ne
s'accoutume pas à ce grand calcul du temps; c'est pourtant par cette
seule considération que j'ai réussi dans tout ce que j'ai fait.»

Au commencement de l'année 1798, le Directoire, malgré fructidor, est
encore assez modéré et n'alarme pas sérieusement. Il semble que la
détente thermidorienne continue. Il serait donc inévitable qu'un coup de
force fût dirigé dans le sens de la contre-révolution et s'appuyât sur
les éléments réactionnaires, ce que Bonaparte ne veut à aucun prix. Et
les éléments réactionnaires, c'est la «faction des anciennes limites»,
alors que les Français sont, pour le plus grand nombre, à la joie des
limites naturelles qu'ils croient acquises, alors qu'ils sont résolus à
briser la puissance hostile qui s'obstine, la dernière, à ne pas
reconnaître ces frontières. Cobourg est abattu. L'opinion publique
demande qu'on renverse Pitt, la perfide Albion, et non le Directoire.

D'ailleurs Bonaparte sait depuis longtemps que le gouvernement se méfie
de lui et le surveille, que, dans l'armée, il a des jaloux. Il sait
aussi que, s'il est populaire, la popularité est femme. «Une renommée en
remplace une autre; on ne m'aura pas vu trois fois au spectacle que l'on
ne me regardera plus.» On croirait qu'il a lu les lettres où Mallet du
Pan, l'informateur des princes, écrit à ce moment-là: «Ce Scaramouche à
tête sulfureuse n'a eu qu'un succès de curiosité. C'est un homme fini.»
Selon Sandoz, ministre de Prusse, les Parisiens commençaient à murmurer:
«Que fait-il ici? Pourquoi n'a-t-il pas encore débarqué en Angleterre?»
Bonaparte disait lui-même: «Si je reste longtemps sans rien faire, je
suis perdu.» Il craignait d'être oublié comme à l'époque, si proche
encore, où, d'Avignon à Nice, il menait des convois. Il regrettait
l'Italie. Il avait besoin de faire quelque chose et quelque chose
d'aussi grand.

Cependant les Directeurs n'aimaient pas à le sentir près d'eux. Si
Bonaparte trouvait que sa renommée était en baisse, ils l'estimaient,
quant à eux, excessive et «inopportune». Le moyen de l'éloigner de
Paris, c'était de lui donner un emploi assez élevé pour que ni lui ni le
public n'eussent à se plaindre d'un déni de justice. Le gouvernement lui
confia le commandement de «l'armée d'Angleterre».

En finir avec les Anglais par l'invasion de leur île, ce n'était pas une
idée nouvelle. La Révolution y avait pensé bien avant le camp de
Boulogne. «Il faudra voir comment l'Angleterre supportera un
débarquement de deux cent mille hommes sur ses côtes», disait Carnot.
Hoche avait été chargé d'une descente en Irlande au moment où Bonaparte
était envoyé en Italie. Hoche avait perdu un an à organiser cette
expédition chimérique. En moins de trois semaines, après une tournée
d'inspection à Calais et à Ostende et sur le rapport de Desaix envoyé en
Bretagne, Bonaparte se rend compte de l'inanité de ce vaste projet au
succès duquel manque la première condition, une flotte capable de se
mesurer avec la flotte anglaise, au moins de «surprendre comme Humbert
le passage», ce qui sera l'idée de Boulogne. Pour le moment, ses
conclusions sont négatives. Il abandonne le plan et, avec lui, le titre
de commandant en chef de l'armée d'Angleterre. Titre ridicule. Ce n'est
pas lui, du moins, qui se l'est donné. Il prétendait d'ailleurs,
causant à Sainte-Hélène avec O'Meara, que c'était une simple diversion,
un moyen de tromper les Anglais, l'expédition d'Égypte étant déjà
résolue par le Directoire.

Voici le moment de réaliser l'idée qui l'occupe depuis longtemps, qui a
failli l'engager au service des Turcs, qu'il ne cesse d'étudier et de
mettre au point depuis son retour d'Italie. La séduction de l'Orient
remonte pour lui à ses premières lectures. C'est là que son imagination
le porte. Junot racontait à sa femme: «Lorsque nous étions à Paris,
malheureux, sans emploi, eh! bien, alors le premier consul me parlait de
l'Orient, de l'Égypte, du mont Liban, des Druses.» Il se mêle de la
littérature, de la féerie, Antoine et Cléopâtre, les _Mille et une
nuits_ revues par Voltaire et Zadig, des souvenirs de l'abbé Raynal et
de l'_Histoire philosophique des Indes_ à une idée qui n'est pas neuve
non plus, qui a déjà eu des partisans avant la Révolution, pendant les
guerres franco-anglaises, celle d'atteindre les «tyrans des mers» par le
chemin de l'Asie, en s'emparant de la clef de Suez, pour tendre la main,
dans l'Inde, à Tippo-Sahib. Depuis que la lutte a repris avec les
Anglais, Magallon, consul de France à Alexandrie, presse le gouvernement
révolutionnaire de s'emparer de l'Égypte dont Leibnitz avait déjà
conseillé la conquête à Louis XIV. Delacroix, ministre des affaires
étrangères, avait répondu que le Directoire y songeait mais voulait
d'abord connaître l'issue de l'expédition d'Irlande. Et puis, l'homme
assez aventureux et assez hardi pour conquérir l'Égypte manquait. Mais
les rapports étaient au ministère. Talleyrand en avait demandé d'autres.
Lorsque Bonaparte, renonçant comme Hoche à descendre dans les îles
britanniques, parla d'attaquer l'Angleterre et son commerce des Indes
par l'Égypte et la Perse, ce ne fut pas une surprise pour les
Directeurs.

Et sa proposition fut accueillie avec un empressement où n'entrait que
pour bien faible part, si elle y entrait, l'intention de se débarrasser
d'un militaire gênant. Du reste, on courait le risque de le grandir par
l'éloignement, et Bonaparte, de son côté, ne pensait peut-être pas tant
à accroître sa gloire par une campagne qui frapperait les esprits qu'à
s'installer dans un proconsulat d'Orient qui remplacerait celui
d'Italie. Il n'y a pas de gouvernement, si détestable soit-il, qui
expose quarante mille hommes et sa dernière flotte pour se défaire d'un
général ambitieux. Le Directoire se décida à la conquête de l'Égypte par
d'autres raisons.

Devenu le maître absolu, Napoléon n'a rien entrepris de plus aventureux
ni de plus extravagant, pas même la campagne de Russie. Chimères
lointaines pour lesquelles ne comptent ni l'espace ni les difficultés,
projets gigantesques, vues sur Constantinople, partages, échanges,
remaniements, «recès», il a tout trouvé dans l'héritage du Directoire,
comme le Directoire tenait déjà tout, par le Comité de salut public, du
premier Pyrrhus, le girondin Brissot qui, la tête pleine de brochures,
rêvait une immense refonte de l'Europe et du monde. Les illusions qui
avaient lancé la Révolution dans la guerre servaient maintenant à
poursuivre une paix insaisissable. Albert Sorel montre très bien que
l'expédition d'Égypte apparut, à des hommes qui se croyaient
raisonnables, comme le moyen d'arriver à la pacification générale par le
démembrement de l'Empire ottoman. Un seul détail dira à quelle ivresse
de la force, à quelle débauche guerrière on en était. L'expédition
d'Égypte fut financée par le trésor,--trente millions,--que Brune venait
d'enlever à «l'aristocratie bernoise», et ce brigandage, destiné à
«nourrir la guerre», était opéré au nom de la République et de la
liberté. L'entraînement aux violences a commencé avant l'Empire
napoléonien.

Lorsque l'expédition eut mal tourné, Bonaparte ne fut pas fâché de
laisser croire qu'il avait été «déporté» en Egypte avec ses soldats, et
ce fut un des griefs qu'il mit en réserve contre le Directoire. De leur
côté, les Directeurs ont prétendu que le général factieux avait arraché
leur autorisation. La vérité est que, s'il y eut de part et d'autre des
calculs et des arrière-pensées, on fut d'accord pour croire au succès,
d'accord pour courir la chance de mettre l'Angleterre à genoux.

Que cette chance était faible! Peut-être n'y en avait-il pas une sur
cent pour que le corps expéditionnaire arrivât seulement au but. Ce
n'était pas la Manche, comme pour dicter la paix à Londres, mais la
Méditerranée tout entière qu'il fallait traverser par surprise. Cela se
fit par un hasard prodigieux, presque inconcevable. Quelques précautions
qu'on eût prises pour cacher les préparatifs et pour donner le change
sur la destination des troupes qui étaient rassemblées à Toulon, les
Anglais furent avertis. Nelson accourait avec ses meilleurs vaisseaux.
Bonaparte, à bord de l'_Orient_, pesant avec l'amiral Brueys les risques
d'une rencontre, n'estimait pas que la flotte encombrée de convois, les
unités de combat elles-mêmes, surchargées d'hommes et de matériel,
fussent en état de vaincre. Il n'y avait qu'à aller en avant.

On avait mis à la voile le 19 mai 1798. Au passage, prise de Malte,
comme les instructions le recommandaient, car on s'emparerait d'un des
points stratégiques de la Méditerranée. En même temps on ferait œuvre
révolutionnaire, œuvre pie, en délivrant l'île de l'Ordre fameux,
institution d'un autre âge. Si les chevaliers de Malte étaient restés
derrière leurs murailles, le siège aurait pu s'éterniser. Leur
imprudence abrégea tout. Quelques jours suffirent à Bonaparte pour
organiser la nouvelle conquête de la République. Le 19 juin, la flotte
cinglait vers Alexandrie.

Nelson, qui la cherche fébrilement, la manque partout. Il est arrivé
trop tard à Malte, elle lui échappe par hasard à Candie. Il fait force
de voiles vers Alexandrie et cette hâte encore lui est funeste. Il ne
trouve pas l'escadre française, il croit qu'elle se dirige vers la
Syrie, quitte le port pour la poursuivre et la croise de nuit à cinq
lieues de distance. Qu'il fît jour ou que Nelson eût pris sa route un
peu plus à gauche, et le désastre d'Aboukir avait lieu avant que l'armée
eût débarqué.

Cette fortune, qui ne devait pas être la dernière, a fait croire à
l'étoile de Bonaparte. Il s'est servi de cette croyance. Il ne l'a que
faiblement partagée. Quand Letizia, bonne mère, disait à l'empereur: «Tu
travailles trop!» il répondit: «Est-ce que je suis un fils de la poule
blanche?» C'est une expression corse qui équivaut à «être né coiffé».
Nous sommes trop portés à croire, nous qui connaissons la suite, que
Bonaparte lisait dans l'avenir à livre ouvert. Il n'avait pas plus de
certitudes que les autres hommes. Et la prodigieuse aventure d'Égypte
n'était pas propre à convaincre un esprit comme le sien que, quoiqu'il
fît, le succès lui fût assuré. Le désastre naval d'Aboukir, l'échec
devant Saint-Jean-d'Acre, comme les mauvaises heures qu'il avait passées
en Italie avant Castiglione, l'eussent averti, à défaut de l'instinct,
que son astre n'était pas infaillible. «Allez donc voir les Pyramides.
On ne sait pas ce qui peut arriver», avait-il dit à Vivant-Denon le
lendemain du débarquement d'Alexandrie. Mais cette expédition
fantastique, dont il se tira à son avantage et contre toute raison, fit
grandir chez les Français cette impression, née des événements
extraordinaires que l'on avait déjà vus, que «tout était possible».
Impression plus forte encore lorsqu'on aura mesuré l'ascension
prodigieuse du général et de ceux qui, à sa suite, seront devenus
princes et rois, quand rien ne semblera plus invraisemblable puisque
tout aura été vrai.

Parmi ces possibilités indéfinies dont la perspective dérange l'ordre
ordinaire des choses, il y a jusqu'au pouvoir suprême. Alors, à chaque
pas qui le rapproche de la couronne, nous voyons pourquoi, si elle
devait aller à quelqu'un, c'était à Napoléon. Il est toujours celui qui
voit grand, celui qui a l'horizon le plus large. Il part pour l'Égypte
avec des soldats et aussi avec des savants, des artistes, des
ingénieurs, des naturalistes, des juristes, de quoi composer une
administration, fonder un Etat, rendre à la lumière ce qui dort sous la
terre des Pharaons, mettre en valeur les richesses du pays, préparer le
percement de l'isthme de Suez. Il a emmené jusqu'à un poète pour chanter
ses exploits. Et sans doute ce poète officiel s'appelle
Parseval-Grandmaison. Ce n'est pas la faute de Bonaparte, c'est la faute
du siècle s'il n'a pas trouvé mieux.

En Egypte comme en Italie, il a des idées de gouvernement, il crée. Et
c'est lui qui aura fondé l'Égypte moderne, la délivrant d'abord, par ses
victoires, de l'oppression des Mamelouks, un peu comme il avait délivré
la Lombardie des Autrichiens, ensuite lui donnant l'empreinte
occidentale et française, telle que les Egyptiens étaient capables de la
recevoir et dans une mesure si juste qu'elle a duré. Car, ici encore,
c'est l'intelligence qui domine et qui rend compte de son succès.
L'Islam, il le connaît déjà, il l'a étudié. Il sait parler à des
musulmans et les comprendre. Il s'intéresse à leur religion, à leur
histoire, à leurs mœurs. Il s'entretient avec les ulémas, il se montre
respectueux de leurs personnes et de leurs croyances. Il ordonne même
que les fêtes de la naissance du Prophète soient célébrées. Il y a là
une part de comédie. Un autre tomberait dans la mascarade. «Nous
trompons les Egyptiens par notre simili-attachement à leur religion, à
laquelle Bonaparte et nous ne croyons pas plus qu'à celle de Pie le
défunt,» transcrivait en vulgaire le général Dupuy. Mais le premier
Consul dira à Rœderer: «C'est en me faisant catholique que j'ai fini la
guerre de Vendée; en me faisant musulman que je me suis établi en
Egypte; en me faisant ultramontain que j'ai gagné les esprits en Italie.
Si je gouvernais un peuple de juifs, je rétablirais le temple de
Salomon.» Après lui, Kléber, son successeur, soldat magnifique mais
soldat seulement, paraîtra distant, brutal. Il sera assassiné tandis
qu'on aura respecté le «sultan Bonaparte». La révolte du Caire
elle-même, accident du fanatisme, ne l'avait pas troublé. Il fit des
exemples, et terribles. Mais il continua de marier «le croissant et le
bonnet rouge, les Droits de l'Homme et le Coran», la formule, somme
toute, qu'il appliquera en France par la «fusion».

Cette fois encore, au bord du Nil, il était souverain, despote éclairé
et réformateur, comme à Mombello, tout à fait à l'aise à ces confins de
l'Afrique et de l'Asie, ranimant par un langage imagé ses soldats, vite
désenchantés et que des fatigues, des souffrances inconnues, un ennemi
barbare, la soif, les ophtalmies, la peste poussaient parfois au
suicide. Les «quarante siècles» en contemplation «du haut des Pyramides»
appartiennent à ce genre sublime qui n'échappe au ridicule que par
l'accent épique. Telle est bien la manière de dire de Napoléon «à la
fois orientale et bourgeoise», avec des effets de style agréable au
Joseph Prudhomme qui habite tout Français sans faire tort à l'amateur
d'aventures et de romanesque exotique. L'Egypte, dans la carrière du
général, c'est Atala dans la carrière de Chateaubriand. Et, des bords du
Nil, Bonaparte rapportera, avec des originalités frappantes pour les
badauds de Paris, avec le sabre turc attaché à sa redingote et le
mamelouk Roustan, des tournures de phrase et de pensée, un élément
décoratif qui se plaquera sur la légende comme les sphinx aux tables et
aux fauteuils du style Empire.

Dans le fond de son cœur, il emportera autre chose de cette expérience
nouvelle. «Je suis surtout dégoûté de Rousseau depuis que j'ai vu
l'Orient, disait-il; l'homme sauvage est un chien.» Comment
appellera-t-il la femme civilisée qui n'a ni loyauté ni foi? Il y a de
l'amertume dans cette parole. En Egypte, Bonaparte apprendra que
Joséphine l'a trompé, qu'elle le trompe encore, qu'elle rend ridicule, à
Paris, le héros qui naguère marchait à la conquête de l'Italie en
marquant chacune de ses victoires par une lettre d'amour. Alors il eut
dans la bouche l'âcreté de la trahison. «J'ai beaucoup de chagrin
domestique car le voile est entièrement levé,» écrivait-il du Caire à
Joseph. Et il ajoutait, comme un René, comme un Manfred romantiques:
«J'ai besoin de solitude et d'isolement. Les grandeurs m'ennuient, le
sentiment est desséché, la gloire est fade. A vingt-neuf ans, j'ai tout
épuisé.» Pas tellement que chez lui la nature, la volonté, l'ambition ne
se rebellent. Il croit qu'il souffre et il est irrité. Au fait,
Joséphine infidèle le libère. Il prend une maîtresse, la femme d'un de
ses officiers. Misanthrope, il devient un peu pacha.

Qu'on lui parle donc moins que jamais de la bonté naturelle de l'homme.
Ce n'est pas le principe sur lequel il fonde son système de
gouvernement. Car il gouverne, en Egypte, il organise, il légifère. Il
s'installe dans le provisoire, le fragile, le précaire, ce qui sera
jusqu'au bout sa destinée. Après coup seulement il a représenté son
séjour près du Nil comme une position d'attente. Là comme ailleurs, il
est tout entier à ce qu'il fait dans le moment présent, sans perdre son
temps à supputer ce qui peut se produire demain, quitte, dès la première
occasion, à se tourner d'un côté nouveau.

Il y avait un mois que l'armée avait débarqué à Alexandrie, les
Mamelouks avaient été battus à Chebreiss et aux Pyramides, leur
domination brisée, leurs restes poursuivis dans le désert, lorsque le
désastre auquel on avait échappé par miracle depuis le départ de Toulon
s'accomplit. Le 1er août, Nelson attaquait et détruisait la flotte
française en rade d'Aboukir. Tout avait coulé ou sauté, l'amiral Brueys
lui-même disparu avec l'_Orient_. A peine quelques frégates tenues hors
du combat avaient été épargnées. Une mémorable défaite navale, une
débâcle dont l'achèvement sera Trafalgar. Après cette journée, l'armée
était séparée de la France, bloquée en Egypte, sans espoir de retour,
car la République perdait sa dernière escadre. Une catastrophe dont le
retentissement fut immense. L'Angleterre était vraiment la reine des
mers. Elle n'eut plus de peine à coaliser l'Europe contre la Révolution
conquérante.

Il est frappant de voir comme ce désastre affecte peu Bonaparte.
L'expédition n'a plus de vaisseaux. Elle s'en passera. Elle n'a plus à
compter sur un ravitaillement du dehors. Elle s'organisera pour vivre
sur le pays et pour y produire ce qui lui est nécessaire. Le général en
chef n'a pas un moment de trouble. On dirait que la difficulté le
stimule. Huit jours après avoir appris la fatale nouvelle, il fonde
l'Institut d'Égypte, de même qu'il signera le statut des comédiens du
Théâtre-Français à Moscou. Et, pendant toute la fin de l'année 1798
jusqu'au mois de mars 1799, il pacifie et administre sa conquête comme
s'il devait y rester toujours.

Pourtant un autre danger menace. Les Turcs, poussés par l'Angleterre et
la Russie, symptôme de la grande coalition qui se noue en Europe,
s'avancent par la Syrie pour reprendre l'Égypte. Bonaparte décide
aussitôt d'aller à leur rencontre. C'est la fuite en avant. Et c'est
aussi le projet grandiose qu'il avait expliqué à Junot lorsqu'ils
arpentaient tous deux les boulevards de Paris. Une fois maître de la
Syrie, il soulèverait les chrétiens du Liban, il rallierait les Druses
et, grossie de tous ces auxiliaires, son armée s'ouvrirait un chemin
jusqu'à Constantinople, marcherait de là sur Vienne, à moins que,
renouvelant les exploits d'Alexandre, il ne se dirigeât sur l'Inde pour
donner la main à Tippo-Saïb et chasser les Anglais.

D'une audace logique, la même qui conduira Napoléon à Moscou pour tenter
de rompre le cercle anglais, la campagne de Syrie devait échouer. Sans
doute les Turcs, battus au Mont-Thabor, renoncèrent à envahir l'Égypte.
Mais, devant Saint-Jean-d'Acre, Bonaparte fut arrêté. Là il retrouva
Phélipeaux, son ancien rival d'école, émigré, passé au service de
l'Angleterre et qui, avec Sidney Smith, organisa une défense selon les
règles où les assauts des Français vinrent se briser. La grosse
artillerie manquait, transportée par mer et enlevée par les patrouilles
anglaises. Après deux mois d'efforts inutiles, Bonaparte décida de lever
le siège.

Ce ne fut pas sans crève-cœur. La preuve que l'affaire d'Égypte n'était
pas dans son esprit une diversion, une affaire à côté en attendant
mieux, mais une entreprise importante par elle-même et capable de vastes
développements, c'est le souvenir irrité que Saint-Jean-d'Acre lui
laissa. «Mes projets comme mes songes, tout, oui, l'Angleterre a tout
détruit,» disait-il plus tard. Il y pensait encore à Sainte-Hélène. On
eût dit qu'il avait manqué là sa vie. Et pourtant cette campagne de
Syrie, admirablement mise en scène, tournait encore à l'avantage de sa
légende. En Terre-Sainte, il a quitté son déguisement islamique. Il est
apparu chrétien, presque un croisé, il a montré de l'émotion à Nazareth,
comme ses soldats républicains, à qui des cantiques remontaient du cœur
en passant par les lieux sacrés de la Palestine. Et les épisodes
atroces, les scènes d'horreur, qui ont abondé, reçoivent (ainsi la
visite aux pestiférés de Jaffa) le coup de pouce de l'artiste qui les
transfigure pour l'imagerie populaire. L'échec d'Acre lui-même prend une
allure épique, par la retraite dans le désert, où le général en chef
laisse son cheval aux blessés, marchant à pied, comme il aura un bâton à
la main au retour de Moscou. Cependant, de même qu'il abandonnera
silencieusement la Grande Armée, il ne tardera plus à quitter l'Égypte,
affaire sans autre issue, désormais, qu'une capitulation.

Il revient d'abord pour jeter à la mer les Turcs débarqués au rivage
même d'Aboukir, brouillant par une victoire terrestre le nom d'une
écrasante défaite navale. Juillet 1799 vient de finir. Depuis qu'il a
quitté Toulon, c'est-à-dire depuis quatorze mois, Bonaparte n'a eu que
de rares nouvelles de France. Une fois ou deux, des négociants, échappés
aux croisières anglaises, lui en ont apporté, mais vagues et anciennes.
Après la reddition du fort d'Aboukir, on reçoit par Sidney Smith, envoyé
en parlementaire, tout un paquet de journaux d'Europe. L'attention ne
présageait rien d'heureux. Réveillé au milieu de la nuit, Bonaparte lit
aussitôt les gazettes. Il apprend que la guerre générale a recommencé,
que les armées de la République reculent partout, que Scherer a été
battu sur l'Adige et que l'Italie est perdue, que Jourdan, également
battu dans la Forêt Noire, a repassé le Rhin. Au matin, il fait appeler
le contre-amiral Ganteaume et s'enferme avec lui pendant deux heures. Sa
décision est prise. Il rentrera.

Est-ce dans la pensée de prendre le pouvoir? Mais ce n'est qu'une fois
débarqué en France qu'il connaîtra le véritable état du pays, qu'il sera
informé des chances qui s'offrent maintenant pour un coup d'État. Qu'au
Luxembourg un des Directeurs au moins pense à un soldat pour sauver la
Révolution et la République, il ne le saura qu'en approchant de Paris.
S'il ignore, la dépêche ne lui étant pas parvenue, que le directoire l'a
déjà rappelé, du moins pressent-il qu'on a besoin de lui pour rétablir
la situation militaire et que, là, le grand premier rôle l'attend. Le
reste, il l'aura peut-être. C'est le secret de l'avenir et des
circonstances. Ce qui, pour lui, est évident, c'est que l'Égypte est un
chapitre clos. Dans ce proconsulat d'Orient, il a seulement pris en
lui-même plus de confiance encore que dans le proconsulat d'Italie. Il a
déjà gouverné deux pays. Gouverner la France, à trente ans, est une idée
qui ne l'effraie plus. La «grande ambition» qui lui est venue depuis
Lodi s'est épanouie après les Pyramides.

Mais il faut rentrer. Il faut d'abord laisser l'armée d'Égypte à sa
conquête sans espoir, organiser cette défection dans le secret pour ne
pas révolter la troupe ni démoraliser les chefs auxquels sera délégué le
commandement. Devant les Français eux-mêmes, il faut que ce départ
devienne honorable, sinon glorieux. C'est à quoi pourvoiront quelques
proclamations éloquentes qui n'empêcheront ni le blâme amer et hautain
de Kléber, ni la raillerie du soldat qui voit filer le général
«Bonattrape». Enfin il faut que la fortune soit encore assez
complaisante pour que la frégate _la Muiron_ et les trois bâtiments qui
l'accompagnent passent à travers la surveillance des Anglais. Le retour
était aussi hasardeux que l'aller. Le sort voulut qu'il se terminât
aussi bien. Mais Bonaparte jouait son va-tout. S'il restait enfermé en
Egypte, sa carrière était finie. Il se fia à son étoile. Elle l'amena en
France, fidèlement. Et ce que le succès de cette hardiesse a d'inespéré,
d'incroyable, efface les sentiments froissés par l'abandon des
compagnons d'armes que leur chef livre à une capitulation prochaine.
Cette navigation audacieuse au long de la Méditerranée sillonnée de
voiles anglaises, d'ennemis avides d'une si brillante capture, c'est le
bonheur insolent, qui étonne, qui en impose et qui fait crier au décret
du destin.

Bonaparte risquait de ne pas rentrer du tout. Il risquait aussi de
rentrer trop tard. A ce moment, Sieyès, au Luxembourg, méditant un coup
d'État, «cherchant une épée», ne pensait pas au chef de l'expédition
d'Égypte, aventuré au loin. Il pensait à Joubert.

Il advint que Joubert choyé, marié même par les hommes qui sentaient le
besoin d'un soldat pour sauver et consolider la République, envoyé par
eux en Italie, sur le théâtre où l'autre avait conquis la gloire, fut
tué à Novi. Sa mort, le 12 août, avait jeté ses protecteurs dans le
désarroi quand, sept semaines plus tard, Bonaparte parut. Lui, tout
l'épargnait, les balles, la peste, la mer. Joubert après Hoche, qui
pouvait-on lui préférer, lui opposer, parmi les militaires républicains?
S'il avait d'autres supériorités sur ses rivaux, il possédait la
principale, celle d'être en vie.




CHAPITRE IX

COMMENT ON PEUT MANQUER UN COUP D'ÉTAT


Du 19 mai 1798 au 9 octobre 1799, Bonaparte est resté absent de France.
Pendant ces dix-sept mois, les causes qui devaient rendre nécessaire le
recours à la dictature n'avaient pas cessé d'agir et l'effet s'en était
développé avec une rapidité inexorable. Depuis l'annexion de la
Belgique, la Révolution n'était plus maîtresse de son destin.

Dès maintenant, nous avons l'image de ce qui se répètera jusqu'en 1814,
jusqu'à ce que la France soit rentrée dans ses anciennes limites. Avec
ténacité, l'Angleterre renouera des coalitions dont elle sera l'âme et
la caisse, que la France s'épuisera à briser et qui deviendront plus
vastes, plus fortes, plus unies à mesure que les Français avanceront
davantage en Europe, ne soulevant le poids que pour qu'il retombe sur
eux de plus haut. «Si j'eusse été vaincu à Marengo, vous eussiez eu dès
ce temps-là tout 1814 et tout 1815,» disait Napoléon à ses compagnons de
Sainte-Hélène. Rien de plus exact. On avait déjà failli avoir tout 1814
et tout 1815 dans l'été de 1799.

Le désastre de la flotte française à Aboukir avait été, en Europe, le
signal d'une reprise des hostilités. Nelson était maître de la
Méditerranée, Bonaparte pris en Egypte dans un piège. La diplomatie
anglaise travaillait partout et Nelson était son meilleur agent. Le
vainqueur des mers entraîna le roi de Naples à prendre les armes.
Aussitôt la guerre déclarée par le gouvernement napolitain, les
Français courent à cet adversaire, mettent en déroute l'armée
napolitaine, poussent jusqu'à Naples, y entrent comme jadis Charles
VIII. Les Bourbons s'enfuient en Sicile. La République parthénopéenne
est fondée. Succès magnifique de Championnet, mais qui ressemble
étrangement à tant d'autres succès que Napoléon remportera plus tard et
qui le mèneront au fond des Italies, des Espagnes, des Russies, jusqu'à
ce que le reflux le repousse.

Et l'on voit aussi, en 1799, s'annoncer ce qui se produira en plus grand
dans peu d'années, la révolte des peuples contre la Révolution
conquérante, les idées de liberté et de nationalité retournées contre
ceux qui les avaient propagées à travers le monde. On a trop dit que le
signal de ces soulèvements nationaux avait été donné en 1808 par les
paysans espagnols. Les paysans des Calabres, les _lazzaroni_ de Naples
avaient commencé. Albert Sorel a rendu admirablement la stupeur de nos
soldats républicains devant ce phénomène, la cause des rois devenue
cause des peuples, prodige aussi monstrueux que s'ils avaient vu les
fleuves remonter vers leur source. Alors, en peu de temps, devant cette
fureur populaire, c'est la retraite de Naples, puis la débâcle. Et
bientôt, conduits par Souvarof, ce tartare, les Russes, sortis de leurs
steppes avec leurs icônes, débouchent en Italie pour en chasser les
Français, tandis que des housards hongrois assassinent deux
plénipotentiaires de la République aux portes de Rastadt où
l'interminable Congrès vient de se dissoudre. Et puis Suisses,
Hollandais, Belges enfin s'insurgent, et c'est pour conserver la
Belgique que cette guerre épuisante est soutenue! En même temps, la
Vendée reprend les armes.

Le danger avait été le même en 1793, moins grave pourtant. Il sera le
même, plus grave, en 1813 et 1814. Pourquoi le Directoire y échappe-t-il
en 1799? Parce que, comme en 1793, les coalisés ne poussent pas la
guerre à fond, qu'ils restent divisés d'intérêts, qu'ils ont d'autres
calculs. En 1793, ils avaient laissé la France pour courir au dernier
partage de la Pologne de peur que l'un n'en prît un plus gros morceau
que l'autre. En 1799, la rivalité de l'Autriche et de la Russie en
Orient arrête leur offensive. Masséna profite de ce ralentissement pour
battre Souvarof à Zurich, presque en même temps que Brune a le bonheur
de battre les Anglais et les Russes débarqués en Hollande. Cette fois
encore la France est sauvée de l'invasion. L'Italie est perdue, mais les
«frontières naturelles» sont préservées.

A ce moment, Bonaparte touche au terme de sa traversée aventureuse. Le
1er octobre, _la Muiron_, miraculeusement échappée aux Anglais, aborde à
Ajaccio. Bonaparte y apprend les nouvelles. Il bout d'impatience. Il
comprend que Brune et Masséna lui retirent le pain de la bouche. Il
croyait, dès son retour, par une acclamation générale, recevoir le
commandement des armées de la République pour repousser l'ennemi. Mais
l'invasion est arrêtée. Il arrive trop tard.

N'importe. Il se hâte. Dès que la route est sûre, _la Muiron_ remet à la
voile et jamais plus Bonaparte ne reverra Ajaccio. Le 8 octobre, il est
en vue des côtes de Provence. Il se dérobe encore à l'escadre anglaise
qui croise pour le saisir. Le 9, il débarque près de Fréjus, dans la
baie de Saint-Raphaël.

Il eut alors une révélation. Pendant son absence, sa popularité avait
grandi au delà de ce qu'il avait espéré. A peine sa frégate a-t-elle
approché du rivage, à peine son arrivée est-elle connue que les
Provençaux accourent, entourent _la Muiron_ de leurs barques, acclament
le général, montent à bord pour le voir de plus près. Autre chance.
Cette prise de contact le délivre du service sanitaire et de la
quarantaine que pourrait, puisqu'il vient d'un pays où il y a la peste,
lui infliger une administration mal intentionnée. Il se met de lui-même
au-dessus des règlements. Déjà les cris qu'il entend, l'allégresse dont
il recueille les marques lui font connaître qu'il est attendu. Si
l'heure est passée où l'on aurait eu besoin d'un grand capitaine pour
vaincre l'ennemi, on a besoin d'un soldat, d'un chef pour sauver la
République et l'État.

Mais il ne sait pas encore tout. S'il vient de tâter le pouls du public,
le vœu de la foule est vague et amorphe. En approchant de Paris, il
apprend quelque chose de nouveau et de précis qui donne à sa fortune une
face nouvelle. Le pouvoir qu'il avait entrevu et désiré, comme les
autres, sans découvrir le moyen d'y accéder, s'offre à lui. Non
seulement le fruit est mûr, mais on lui apporte les moyens de le
cueillir. Un coup d'État est dans la nature de la situation. Le
«comment» se présente pour Bonaparte et se présente de lui-même. Accouru
à sa rencontre, son frère Joseph le met au courant des idées et des
projets de Sieyès, désemparé depuis la mort de Joubert. Pour devenir le
maître en France, Bonaparte n'aura pas à soulever des régiments ou la
rue, procédé incertain, aventureux, qui lui répugne toujours, dans
lequel il n'a pas confiance. Le coup d'État qui se prépare, auquel il ne
manque plus qu'un exécutant, ne le compromettra pas avec les royalistes
et ne le laissera pas prisonnier des militaires. Il sera organisé de
l'intérieur par des civils, des républicains, avec la caution d'un
révolutionnaire, un pur des premiers jours de 89, un régicide, un
«votant». Ce coup d'État sera encore fidèle au «génie de la République»,
dans le droit fil de la Révolution et, par là, à peine hors de la
légalité, tel enfin que pouvait le concevoir, le souhaiter et même
l'approuver le général de vendémiaire et de fructidor.

Il reste à comprendre pourquoi, dans la République même, à la tête de
l'État, des hommes considérables et réfléchis en étaient venus à ne plus
voir de salut que dans l'appel au soldat, pourquoi Sieyès, éternel
constituant, comme Diogène cherchant un homme, «cherchait une épée», la
mort ayant brisé celle de Joubert à Novi.

Le fait est que le système de gouvernement établi en 1795 ne pouvait
plus durer. Si Augereau, prêté par Bonaparte, avait fructidorisé les
Conseils, il avait fallu, l'année suivante, recommencer l'opération et
casser de nouvelles élections hostiles aux Directeurs en charge. C'était
le vice fondamental d'un régime fondé sur la volonté populaire et qui la
violait dès qu'elle était contraire à l'article inexprimé mais non le
moins fort de la Constitution, c'est-à-dire dès qu'elle tendait à
enlever le pouvoir aux anciens conventionnels, aux thermidoriens de
gauche. Donc en mai 1798 (22 floréal), nouvel abus d'autorité tandis que
la guerre extérieure reprend. Avec elle, l'esprit jacobin se ranime. Aux
élections de mai 1799, découragés et intimidés, les partis de droite
s'abstiennent, ne votent pas. Les exaltés, les exagérés, les «patriotes»
reparaissent dans les Conseils. Ils réclament, ils imposent le retour
aux méthodes terroristes au nom de la patrie en danger. Nouvelles
mesures de rigueur dont, cette fois, car il ne reste plus beaucoup de
«ci-devant» à poursuivre, les bourgeois font les frais. L'emprunt forcé
alarme la masse de ceux qui possèdent sans remédier, loin de là, à la
détresse croissante des finances. Les intérêts sont lésés, l'insécurité,
l'inquiétude sont partout tandis que les nouvelles désastreuses de la
guerre se succèdent. Cependant, revenu d'une mission diplomatique à
Berlin, Sieyès est élu Directeur à la place de Rewbell. Il n'a jamais
aimé la Constitution de l'an III qu'il n'a pas faite et il n'a pas tort
de la juger mauvaise. Il voit que la Révolution et la République courent
à la ruine et que ce grand désordre, aggravé par les défaites
militaires, ne peut plus se terminer que par la restauration des
Bourbons. Cet ancien prêtre régicide est peut-être le plus clairvoyant,
le plus conscient des révolutionnaires. Il faut à tout prix changer la
machine, sinon la catastrophe est prochaine.

Le voici dans la place. Silencieusement, il se met à l'œuvre, il ourdit
sa conspiration pour le salut de la République et des républicains. La
première chose à faire est de s'assurer du pouvoir exécutif, ce pouvoir
à cinq têtes. Les Directeurs avaient épuré les Conseils. Il renversera
la méthode. Il épure le Directoire. Le 30 prairial (18 juin 1799) il
exécute son premier coup d'État qui prépare l'autre. Ayant fait, dans
les Conseils, l'alliance de la vieille Gironde avec l'extrême-gauche,
Sieyès élimine trois de ses collègues, garde Barras dont il ne craint
rien pour ses projets et introduit au Directoire, outre Roger Ducos, son
confident et son complice, deux jacobins de stricte observance, mais
bornés, Gohier et le général Moulin. Il ne s'agira plus, le jour venu,
que de se débarrasser de ces comparses. Sieyès a joué l'extrême-gauche,
son alliée d'un jour. Il la désarme en fermant le Manège où le club des
Jacobins a repris ses séances. La besogne préliminaire du coup de force
définitif est accomplie. Le général Bonaparte trouve déjà le 18 brumaire
à demi mâché.

Il trouve aussi la France à prendre. De Fréjus à Paris, ce qu'il voit,
ce qu'il entend sur la route est à ne pas s'y tromper. L'anarchie, il la
touche du doigt. Les voitures qui portent ses bagages ont été pillées
aux environs d'Aix par des brigands, des «Bédouins français» comme dit
le mamelouk Roustan qu'il amène d'Égypte pour orner ses cortèges et leur
donner un reflet d'Orient. Le besoin d'ordre et d'autorité, on le sent
partout. Et il se cristallise autour du général Bonaparte. L'accueil que
lui fait Lyon est significatif et tellement chaleureux qu'il décide de
se dérober désormais à des ovations qui le compromettent.

Il importe, en effet, de ne pas gâter une situation admirable. Tout
conspire en faveur du jeune général, pourvu qu'il ne commette aucune
imprudence, aucun faux pas. Et cette popularité en coup de foudre n'est
pas mystérieuse. D'instinct, les Français cherchent un chef, comme
Sieyès cherche un exécutant par calcul. Un chef, il n'en est pas d'autre
que lui. Il n'en est pas, surtout, qui réunisse comme lui les conditions
nécessaires. Les aspirations du pays sont confuses. Elles sont mêmes
contradictoires. On est excédé du désordre qu'a engendré la Révolution,
mais la masse tient à conserver les résultats de la Révolution,
c'est-à-dire l'égalité et les biens nationaux. On est las de la guerre,
mais on ne renonce pas aux limites naturelles. Et la réputation de
Bonaparte est faite. Il remporte des victoires et des victoires qui
obtiennent la paix, comme à Campo-Formio. Il ne transige pas avec la
réaction, au besoin il la mitraille, et son langage exclut tout soupçon
d'esprit féodal, mais il ne blesse ni les sentiments ni les croyances,
il ne persécute ni les personnes ni les intérêts. Il est au-dessus des
passions qui ont déchiré la France. Et là, s'il récolte après avoir
semé, il a semé sans le vouloir, pour cette raison profonde, innée,
originelle, que ces passions, révolutionnaires ou
contre-révolutionnaire, qui divisent les Français de vieille souche, il
ne les partage pas, n'ayant pu les ressentir comme eux.

Tels sont les éléments de sa popularité. Ils ont grandi pendant son
absence. Personne ne s'étant présenté pour jouer le rôle de sauveur,
Bonaparte, par son éloignement, s'est fait désirer. Comment, en outre,
ne pas constater que la victoire, quand il n'est pas là, déserte le
drapeau français? Et comme c'est le régime qu'on rend responsable de
tous les maux, c'est encore lui qu'on accuse d'avoir «déporté» en Égypte
le général qui, dès lors, devient une victime et non plus seulement un
héros.

Tous ces sentiments sont diffus à travers la nation. Ils compteront
surtout le jour où Bonaparte sera parvenu au pouvoir. Il a dans le pays
des disponibilités plutôt que des forces actives. Et l'apathie, la
«prostration», après tant de convulsions et de souffrances, sont trop
grandes pour qu'un mouvement spontané jaillisse de la foule. Il s'en
faut de beaucoup que Bonaparte n'ait qu'à paraître pour renverser le
Directoire et le retour d'Égypte ne saurait se comparer avec le retour
de l'île d'Elbe. Aussi songe-t-il de nouveau à se faire nommer Directeur
avec une dispense d'âge plutôt qu'à s'emparer de la dictature. Sa gloire
même, qu'on peut dire encore à l'état naissant, serait plutôt gênante
pour lui, étant de nature à mettre sur leurs gardes ceux qui restent
fidèles à la Constitution de l'an III et à inquiéter ou à refroidir ceux
qui méditent le coup d'État, ont besoin d'un général mais n'entendent
pas travailler pour lui. D'ailleurs, Sieyès n'a pas plus de sympathie
pour Bonaparte que Bonaparte n'en a pour Sieyès. On a rarement vu deux
hommes aussi peu faits pour se comprendre et si, à la fin, ils
collaborent, c'est vraiment parce que Sieyès n'aura pas trouvé d'autre
agent d'exécution, tandis que, pour Bonaparte, l'occasion aura été
unique. Qu'il manquât celle-là, il n'est pas certain qu'il s'en fût
présenté une meilleure ou même une autre.

Cependant les préparatifs étaient si avancés que tout fut monté,
accompli en moins d'un mois. Bonaparte était rentré à propos pour
prendre l'emploi laissé vacant par la mort de Joubert et dont Moreau,
déjà pressenti, hésitait à se charger. Moreau en eut du regret plus
tard. Mais c'était un velléitaire et qui s'embarquait toujours mal. Il
dit à Sieyès quand le retour de Bonaparte fut connu à Paris. «Voilà
votre homme. Il fera l'affaire bien mieux que moi.» Un républicain
sincère, Baudin, député des Ardennes, mourut de joie ce même jour. Pour
lui comme pour les patriotes de Fréjus qui avaient abordé _la Muiron_
au cri de «Vive la République!» l'arrivée de Bonaparte c'était le salut
de la Révolution. Il y eut le même pressentiment chez quelques
royalistes. Jamais on n'avait été si près de l'écroulement du régime.
Ils eurent l'impression juste que, pour des années, c'en était fait
d'une restauration.

Et c'était précisément contre un retour des Bourbons que les
républicains voulaient, en premier lieu, se prémunir. Le 18 brumaire a
eu la même raison d'être que fructidor. Ces républicains n'étaient ni
tellement naïfs ni tellement aveugles. La dictature d'un soldat était le
risque de leur opération. Ils consentaient à le courir plutôt que celui
d'une contre-révolution, de même qu'ils concevront la monarchie
napoléonienne et la fondation d'une quatrième dynastie comme l'obstacle
le plus sûr à la monarchie bourbonienne. Et quand on voit ce que sont
devenus, après 1815, les régicides, qui prendront en exil la place de
misère des émigrés, on s'explique qu'ils aient préféré tout à cela et
mis un sabre, un trône même, s'il le fallait, entre les Bourbons et eux.

Mais le sentiment de la conservation personnelle n'était pas seul en
cause. Des républicains sincères, authentiques, comprenaient très bien
que la République périssait par la faiblesse du pouvoir exécutif. Ils
voyaient la nécessité de resserrer ce pouvoir et c'est pourquoi, dans le
plan de Sieyès, on passait des cinq têtes directoriales à trois têtes
consulaires. Enfin, puisqu'on ne renonçait pas aux limites naturelles ni
par conséquent à la guerre, le bon sens disait qu'on ne pouvait pas
résister à l'Europe dans les convulsions et l'anarchie. La Convention
l'avait compris et c'est pourquoi elle avait organisé la Terreur.
Maintenant le régime terroriste était odieux aux Français. Il fallait
refaire une autorité mais qui n'eût pas un visage de Gorgone.

Le renforcement du pouvoir exécutif, objet du nouveau coup d'État en
préparation, était donc une idée raisonnée et raisonnable. Aussi, tout
ce qui, dans la République, représentait l'intelligence et l'idéologie
était du côté de Sieyès. Et puisqu'on sentait le besoin d'un chef pour
continuer la guerre des limites naturelles dans de bonnes conditions, il
était encore dans la logique de la situation que ce chef fût un
militaire. Sieyès et les idéologues ne pouvaient même, sans bien le
savoir, tomber mieux qu'avec Bonaparte. De tous les militaires
possibles, il est celui qui a le plus d'autorité personnelle et
d'horizon. Il n'exposera la France ni à un gouvernement de soldatesque,
ni à des séditions successives de prétoriens. Si la Révolution devait
finir par le césarisme, elle a eu cette chance de rencontrer du premier
coup le militaire, qui, ayant le moins l'esprit de caste, était assez
pénétrant pour assurer tout de suite la prééminence de l'élément civil
dans son gouvernement de manière à ne pas ouvrir dans les camps l'ère
des proclamations d'imperators.

Vingt-cinq jours seulement s'écoulent entre le matin où Bonaparte rentre
chez lui, rue Chantereine, et le soir où il sort, déjà César, de
l'Orangerie de Saint-Cloud. Cependant le César de demain a une femme,
plus que soupçonnée, convaincue d'infidélité et d'inconduite. Sur la vie
de Joséphine, ses désordres, ses dettes, Bonaparte, déjà renseigné, a
reçu de nouvelles précisions par ses frères qui haïssent leur
belle-sœur. Inquiète, la coupable a voulu s'expliquer, plaider sa cause,
enlever un pardon et elle est allée au-devant de son mari, mais elle a
pris la mauvaise route tandis que Joseph a pris la bonne. Bonaparte est
résolu à faire maison nette. Il en a assez de partager avec ce M.
Charles, d'être un mari bafoué. Le maître prochain de la France n'est
pas encore bien loin de la bohême où il a vécu, du demi-monde où il a
pris sa compagne.

Il pardonne cependant, dès que Joséphine, qui l'a manqué à Lyon, arrive
à son tour rue Chantereine. Il pardonne parce qu'elle n'a pas perdu tout
pouvoir sur son cœur ni sur ses sens. Il pardonne parce que, s'étant
enfermé sans consentir à la voir, elle a eu l'adresse d'envoyer ses
enfants, Eugène et Hortense, demander sa grâce à travers la porte, sûre,
par ce moyen de théâtre, de l'attendrir. Il pardonne encore parce qu'un
divorce serait un scandale inopportun, un aveu, trop facile à exploiter
par les mauvaises langues, de ses infortunes conjugales et il ne veut
pas faire rire. Il pardonne enfin parce que, réflexion faite, il lui
apparaît que Joséphine, avec ses relations, son entregent, sa rouerie
même, lui sera une auxiliaire utile. Calcul très juste. Joséphine, selon
son habitude, fréquente les gens en place. Barras, l'ancien protecteur,
est toujours le grand ami. On est lié avec Gohier, qui préside le
Directoire. Par Gohier, on n'est pas mal non plus avec Moulin. De sorte
que c'est avec les trois Directeurs qui vont être évincés, expulsés et
bernés, que Bonaparte, dans ces premiers jours, et en partie grâce à
Joséphine, se trouve avoir les meilleurs rapports.

Ainsi, jusqu'à la fin, il donnera le change sur ses intentions. C'est
encore la raison pour laquelle on s'abstient de l'inquiéter, de lui
demander des comptes, bien qu'il séjourne à Paris dans une situation
qui, à tous les égards, est mal définie, ayant abandonné l'armée
d'Égypte, et, depuis qu'il a abordé à Fréjus, traitant par le dédain des
règlements militaires qu'il affecte d'ignorer et qu'on ne lui applique
pas. D'ailleurs, qui oserait toucher au général Bonaparte? Ce qui le
protège le mieux, c'est sa renommée, et il se comporte de manière à
éviter qu'elle le rende suspect, affectant de fuir les ovations au lieu
de les rechercher. Impénétrable, il ne décourage ni les partis ni les
personnes, sans se compromettre ni avec les jacobins du Manège, bien
qu'il garde de la sympathie pour un certain jacobinisme, ni avec les
«pourris», l'écume du Directoire dont Barras est le représentant et
qu'il méprise, ni avec les modérés dont le tempérament n'est pas le
sien. Au goût de Bonaparte, Sieyès est même encore un peu trop
réactionnaire. Quant aux royalistes, ils auraient bien tort de se
leurrer. Il se servira d'eux. Jamais il ne les servira.

Au fond, il a bien jugé l'état de la France. Ce qui est à prendre, c'est
le «tiers parti», celui qui avait déjà soutenu Henri IV après la Ligue
et Louis XIV après la Fronde, cette masse,--le cardinal de Retz l'a bien
dit,--qui, nulle au commencement et au milieu des grandes crises, pèse
le plus à la fin. Ce qui se rapproche le plus du «tiers parti», ce sont
les modérés, d'ailleurs impuissants par eux-mêmes, et c'est pourquoi
Sieyès, leur chef, a besoin d'une épée. Mais le général ne veut pas plus
avoir l'air de s'offrir à Sieyès que Sieyès ne veut avoir l'air de prier
le général. De part et d'autre, ce n'est pas amour-propre, coquetterie,
mais politique et précaution. Chacun refuse de faire le premier pas pour
rester libre vis-à-vis de l'autre. A ce jeu, on se pique. Sieyès se
plaint du jeune insolent qui devrait être fusillé pour avoir abandonné
son armée aux bords du Nil. Bonaparte riposte que Sieyès a trahi la
France dans les négociations de Berlin.

Cependant on perd du temps, un temps précieux où les heures comptent. Le
Conseil des Cinq-Cents, qui devine le danger, se dispose à rapporter
quelques-unes de ses lois les plus odieuses. Une apparence de détente et
d'apaisement suffirait à contenter le public, amollirait les esprits. Il
faut agir vite, battre le fer tandis qu'il est chaud, et, sans plus de
retard, mettre en contact direct celui qui a conçu et préparé le coup
d'État et celui qui est capable de l'exécuter, associés naturels dont
chacun apporte un des éléments nécessaires au succès de l'opération.

A peine, jusque-là, s'étaient-ils entrevus dans des cérémonies
officielles. Talleyrand fut, selon l'expression d'Albert Vandal,
«l'entremetteur». Ce n'est que le 2 brumaire (24 octobre) que, sur ses
instances, Bonaparte se résolut à faire à Sieyès la visite qu'il avait
lui-même attendue en vain rue Chantereine. Talleyrand, et près de lui
Fouché; types d'hommes aussi indispensables au complot dans la seconde
ligne de l'action que Bonaparte et Sieyès le sont dans la première. Car
on a beau dire,--après coup,--que tout cela devait se faire, il y
fallait beaucoup de concours. Encore le 18 brumaire faillit-il ne pas
réussir. On s'est étonné que, plus tard, Napoléon ait gardé près de lui
l'ancien oratorien et l'ancien évêque. On les a appelés ses mauvais
génies. Il aurait fallu d'abord qu'au moment décisif et le plus
difficile, il eût pu se passer d'eux et de bien d'autres. Mais rien
n'eût été possible sans Sieyès, Fouché et Talleyrand,--ce «brelan de
prêtres»,--qui lui apportaient, avec leur habileté et leur intelligence,
la caution d'hommes aussi intéressés les uns que les autres à empêcher
une contre-révolution.

Voilà un coup d'État qui se présente dans les conditions les plus
favorables. Il est organisé de l'intérieur par Sieyès et Ducos, deux des
chefs du pouvoir qu'il s'agit de renverser. Des deux assemblées, l'une,
le Conseil des Anciens, est complice, l'autre, le Conseil des
Cinq-Cents, est manipulée par Lucien Bonaparte qui, tout jeune député
qu'il est, s'est remué pour être élu président. Enfin l'opinion publique
est sympathique. Même au faubourg Saint-Antoine, il n'y a pas de
soulèvement à craindre. Et pourtant il s'en faudra de rien que ce coup
d'État ne soit un échec.

Ce sera un peu la faute de Bonaparte. La partie gagnée, c'est pourtant
lui qui aura le mieux calculé. Il s'est obstiné jusqu'au bout à donner à
l'opération un caractère civil et aussi peu militaire que possible, à ne
pas employer la violence, à recourir à la force tout juste quand il n'a
pu faire autrement. Il a refusé, la veille de Saint-Cloud, d'écouter
Sieyès et Fouché, qui étaient d'avis, pour mettre toutes les chances de
son côté, de procéder à des arrestations préventives parmi les députés
connus d'avance comme des adversaires ardents. A ce refus, peut-être
imprudent, il gagnera de rendre son régime accessible aux plus purs
révolutionnaires et de ne pas s'entendre reprocher un crime du 18
brumaire, comme son neveu le crime du 2 décembre. Il a joué la
difficulté mais, au fond, il a eu raison parce qu'au delà de la
«journée», qui s'ajoute à la longue série des «journées»
révolutionnaires, il a obtenu un des résultats auxquels il pensait. Il
ne sera pas dans la dépendance des casernes comme s'il n'avait dû son
élévation qu'à l'armée.

Le danger, en effet, était que son exemple en autorisât d'autres à
recommencer contre lui ce qu'il aurait fait contre le Directoire. Il ne
reculera d'ailleurs cette échéance que de quinze ans, car, en 1814,
c'est en se prononçant contre l'empereur que ses maréchaux l'obligeront
à abdiquer. Bonaparte se rend très bien compte que, si grande soit-elle,
sa supériorité sur tous les autres chefs militaires ne les empêchera pas
de se dire: «Pourquoi pas moi?» Tandis que Sieyès et Fouché ont l'œil
sur l'opposition parlementaire, Bonaparte, qui connaît son propre
milieu, ne met au courant du complot que les officiers dont il est sûr.
Il est plus que circonspect avec les autres. La veille et le jour de
Saint-Cloud, les hommes qu'il fait spécialement surveiller, parce que ce
sont ceux dont il se méfie le plus, s'appellent le général Bernadotte,
le général Jourdan, le général Augereau.

Il n'était pas hypocrite lorsqu'il écrivait à Talleyrand, deux ans plus
tôt: «C'est un si grand malheur, pour une nation de trente millions
d'habitants et au XVIIIe siècle, d'être obligée d'avoir recours aux
baïonnettes pour sauver la patrie!» Bonaparte préférerait se passer tout
à fait des baïonnettes. Son pouvoir futur n'en serait que plus solide.
En cela il voit clair, mais, dans l'application, il va au delà de la
mesure. Ce qu'il voudrait, en homme du XVIIIe siècle, ce serait de
triompher par le seul pouvoir de la raison. Ici, il est plus idéologue
que les idéologues qui l'entourent, qui l'adoptent, qui font de son coup
d'État la conspiration de l'Institut. Car il n'a pas manqué de se
montrer de nouveau aux séances académiques. Et s'il a des gardes du
corps bottés qui se nomment Murat, Berthier, Marmont, il a toute une
escorte d'intellectuels, gens de lettres, savants, juristes,
philosophes, la queue des encyclopédistes, l'illustre Cabanis lui-même,
représentant des lumières, tout ce qui a lutté contre «la superstition»
et «les abus». Voltaire, partisan du despotisme éclairé, eût été du
cortège philosophique qui, à la veille du 18 brumaire, s'en alla à
Auteuil, le général en tête, rendre visite à Mme Helvétius, la veuve de
l'auteur de l'_Esprit_. Le monde qui a préparé la Révolution par les
livres et dans les intelligences, est pour le coup d'État qui doit la
consolider, la stabiliser et, du moins on s'en flatte, la finir.

Selon ses méthodes, d'ailleurs, et selon ses propres tradition. Sieyès
et Bonaparte, qui, maintenant, la glace rompue, se rencontrent et se
concertent, comptent même exercer moins de violence sur la
représentation nationale qu'elle n'en a subi en fructidor. Pour changer
la Constitution, leur dessein est d'obtenir le vote des deux Assemblées
en poussant aussi loin que possible le respect des formes
parlementaires. La majorité du Conseil des Anciens était acquise. Il ne
s'agissait plus que de mettre les Cinq-Cents en état de ne pas résister,
le recours à la force ne devant avoir lieu que s'il était indispensable,
comme un remède héroïque et en dernier ressort.

Le plan offrait donc de gros risques, mais, d'autre part, il n'était
guère possible d'en imaginer un qui fût très différent. Il faut se
défaire de l'idée convenue d'un 18 brumaire où Bonaparte chasse les
représentants du peuple avec ses grenadiers. D'abord il n'avait pas de
grenadiers à lui. La troupe qu'on désigne sous ce nom était la garde du
Directoire et des Conseils, le résidu des gardes-françaises, de triste
mémoire, et des gendarmes de la Convention. Si ces hommes-là, plutôt
policiers que soldats, étaient les prétoriens de quelque chose, ils
étaient les prétoriens de la République. Quant à la garnison de Paris,
elle était beaucoup plus facile à enlever. L'homme de troupe, le
combattant, qui souvent avait été sous les ordres de Bonaparte, était
comme le reste de la France. Il se plaignait de tout, des malheurs du
pays, des défaites, de ses guenilles, de sa solde impayée, de la gamelle
et du tabac, il accusait de toutes ses misères les «avocats du
Directoire». Encore était-ce le soldat des armées de la Révolution. Il
restait républicain, au moins à sa manière. Il pouvait être sensible au
nom de la Loi, et ses préjugés demandaient des ménagements.

Tout contribuait à rendre compliquée une opération qui paraît simple de
loin. Quand Bonaparte, à son retour de Paris, avait demandé: «Vous
croyez donc la chose possible?», Roederer, un de ces hommes de
l'aristocratie intellectuelle qui l'entouraient et le poussaient, lui
avait répondu: «Elle est aux trois quarts faite.» Il est vrai que le
dernier quart était le plus difficile et restait chanceux.

Au surplus, il fallait passer à l'exécution. Quelques précautions que
prissent les hauts conjurés pour assurer le secret de leurs
conciliabules, on commençait à se douter de quelque chose. Sur les cinq
Directeurs, il y en avait trois qui devaient sauter, et de ces trois,
Barras, homme de combinaisons autant que d'argent, était peu à craindre.
A aucun prix les deux autres ne devaient être mis en éveil. Joséphine,
qui eut là son utilité, se chargea d'endormir Gohier, épris d'elle.
Jusqu'au bout, elle abusa le pauvre homme, poussa son astucieuse audace
jusqu'à l'inviter à déjeuner pour le jour même,18 brumaire, 9 novembre
1799,--auquel le coup était fixé. La veille, Bonaparte dînait au
ministère de la Justice, chez Cambacérès, qui n'était pas du complot.
Trois jours avant, il avait assisté,--sans manger, par crainte du
poison,--au banquet donné par les Conseils en son honneur et en
l'honneur de Moreau. Tout se passait dans le monde officiel.

Et le scénario que Sieyès avait imaginé était officiel aussi.
L'opération devait s'accomplir, en deux journées, dans le Parlement,
avec le Parlement, selon le règlement parlementaire. Sous prétexte d'une
conjuration anarchiste découverte à Paris, le Conseil des Anciens serait
convoqué en séance extraordinaire et à une heure, pour la saison, très
matinale. Les conjurés avaient des complices bien placés dans cette
assemblée, notamment les questeurs. Pour plus de sûreté, les membres
suspects furent «oubliés» dans l'envoi nocturne des billets de
convocation. Les Anciens, sans discuter, et après lecture d'un rapport
sur l'imminence du danger, voteraient, comme la Constitution
l'autorisait, le transfert du Corps législatif hors de Paris. On avait
choisi Saint-Cloud. L'exécution du décret, la sécurité des Conseils et
le maintien de l'ordre public seraient confiés au général Bonaparte
nommé commandant supérieur des troupes de la garnison de Paris. Cela
fait, Bonaparte, disposant de la force armée, annihilerait les trois
Directeurs dont il s'agissait de se débarrasser. Gohier, berné jusqu'au
dernier moment, et Moulin, dont les yeux s'ouvrirent trop tard, seraient
immobilisés au Luxembourg jusqu'à ce qu'ils eussent donné leur
démission, et placés sous la garde de Moreau, qui se contenta de ce rôle
peu glorieux de geôlier du pouvoir exécutif. Quant à Barras, joué aussi,
car on l'avait entretenu dans l'idée qu'il «en serait», comme on avait
laissé Gohier à l'illusion qu'il ne pouvait pas «ne pas en être»,
Talleyrand se chargeait de l'expédier. Il serait instamment prié de se
rendre dans son domaine de Grosbois, accompagné par quelques dragons.

Dans l'idée de Sieyès, le transfert du Corps législatif à Saint-Cloud
aurait l'avantage d'isoler le Conseil des Cinq-Cents, ce qui
déterminerait plus aisément celui-ci à voter la Constitution nouvelle,
une fois qu'il se sentirait hors de Paris et entouré par les troupes. Il
eût beaucoup mieux valu brusquer les choses, car, la séance décisive ne
pouvant se tenir à Saint-Cloud avant le lendemain, la gauche du Conseil
des Cinq-Cents eut le temps de se ressaisir. Mais on voulait tout faire
au nom de cette Constitution que l'on se proposait de détruire selon les
formes parlementaires en affectant de respecter le pouvoir législatif
autant qu'on traitait cavalièrement le pouvoir exécutif. La
décomposition de la manœuvre en deux journées eut en outre
l'inconvénient de mettre Bonaparte en contact avec les Assemblées, et,
sur ce terrain nouveau pour lui, il commit des maladresses qui furent
bien près de tout gâter.

La première partie du programme s'accomplit à merveille. Le matin du 18
brumaire, rue Chantereine, entouré de ses fidèles aides de camp, le
commandant de la force armée est très dispos, très maître de lui,
séduisant pour accueillir les officiers de la garnison de Paris,
maintenant sous ses ordres, et qui comprennent à demi mot ce qu'on leur
demande. Il y en a pourtant de rétifs, de vieux républicains comme le
gouverneur de la place, Lefebvre, le mari de «Madame Sans-Gêne».
Bonaparte le prend à part, l'objurgue, le convainc, et voilà Lefebvre
prêt à «jeter ces b... d'avocats à la rivière». Lorsque l'état-major
traverse Paris, Bonaparte, à cheval, a bonne mine, et il est acclamé par
les passants. Lorsqu'il entre au Conseil des Anciens pour prêter
serment, il n'est déjà plus à son aise. Il parle trop, il se perd dans
sa harangue. Il faut que le président vienne à son aide pour le renvoi
de la séance au lendemain, à Saint-Cloud. Bonaparte prend sa revanche à
la sortie en apercevant Bottot, l'émissaire de Barras, et jette à ce
comparse, devenu bouc émissaire, l'apostrophe restée fameuse:
«Qu'avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si
brillante?... Qu'avez-vous fait de cent mille Français mes compagnons de
gloire? Ils sont morts.» C'est le procès du Directoire, c'est de
l'excellente propagande, appuyée par des affiches, des distributions de
brochures dans Paris sympathique et qui laisse faire. Cependant, aux
Cinq-Cents qui ont été réunis pour entendre la lecture du décret,
Lucien, qui préside, ferme la bouche aux interpellateurs. Lui aussi, il
dit: «A demain», à Saint-Cloud, où son intervention sera encore plus
utile. La journée du 18 a réussi, mais le plus important reste à faire.

Et comment tromper les Conseils? Il faudrait qu'ils fussent aveugles
pour ne pas voir ce qui se prépare. Paris s'en doute déjà. Il y a des
adversaires de la République, des hommes qui ne lui ont pas pardonné la
Terreur, qui ont senti leur tête peu certaine sur leurs épaules et qui
se promettent d'aller à Saint-Cloud, pour voir, de leurs yeux, étrangler
la gueuse. Les autres voient tout aussi bien où l'on veut en venir. La
machination est évidente. Du complot anarchiste, prétexte de toute
l'affaire, il n'est trace nulle part. Les deux présidents ont invoqué le
règlement pour fermer la bouche aux députés qui réclamaient des
éclaircissements et des preuves. Mais demain? La crainte de ce lendemain
trouble quelques affiliés de la conjuration. Certains prennent peur. Ces
vingt-quatre heures de réflexion ne valent rien. Ce sont aussi
vingt-quatre heures de conciliabules, d'allées et venues, d'intrigues.
Et, bien que Bonaparte se refuse toujours aux arrestations préventives,
il n'est pas sans appréhension. Le soir, il ne s'endort qu'avec un
pistolet à portée de sa main. Son entourage n'est pas plus rassuré.
Sieyès lui-même a commandé une voiture qui restera toute prête pour la
fuite en cas d'accident, d'une voix qui porte mal, des paroles hachées,
presque incohérentes. Bonaparte est écrivain et non orateur.
L'éloquence, surtout celle des Parlements, est une corde qui manque à sa
lyre. Il s'irrite lui-même de son impuissance à parler, il s'emporte, il
menace, et ses phrases à effet sont accueillies par des murmures. Il
laisse une salle houleuse et ses amis consternés.

De là, il passe aux Cinq-Cents, déjà avertis de son algarade aux autres
législateurs. A peine a-t-il paru que des clameurs s'élèvent. Un général
qui viole l'enceinte des lois! Les députés quittent leurs bancs en
tumulte, l'entourent, le bousculent, lui mettent la main au collet aux
cris de _A bas le dictateur!_ et _A bas le tyran!_ au cri, bien plus
redoutable, de _Hors la loi!_ Il faut que son escorte, qu'il a laissée
près de l'entrée, Murat, Lefebvre, le gros général Gardanne, quelques
grenadiers sûrs qui l'ont accompagné, accourent, se jettent dans la
bagarre, l'arrachent aux furieux qui l'étouffent et l'emmènent blême,
vacillant, presque évanoui, dans une de ces dépressions nerveuses
auxquelles il restera sujet, avec cette horreur de la foule, des
bagarres, cette appréhension de la guerre civile qu'il aura encore en
1814 et en 1815 et qui lui feront, sans résistance, accepter
l'abdication.

C'était un désastre. Il ne restait plus que le recours à la force et
tout était perdu si la force ne réussissait pas. Remis de sa syncope,
encore agité, tandis que Sieyès demeure parfaitement calme, Bonaparte
vient haranguer la troupe, et, à cheval,--un cheval sur lequel il tient
très mal en selle,--passe entre les rangs, criant qu'on a voulu
l'assassiner. Il avait, dit-on, la figure ensanglantée par des
écorchures que, dans son énervement, il s'était faites lui-même. Ses
officiers, ses amis, l'aidaient en exhortant le soldat, qui ne demandait
qu'à venger le général. Mais les maudits grenadiers demeuraient
insensibles à cette mise en scène, se demandant s'ils devaient obéir au
commandant supérieur ou aux Conseils dont ils avaient la garde et dont
ils dépendaient. En somme, ils ne savaient pas s'ils devaient arrêter le
général factieux ou le suivre pour expulser les Cinq-Cents.

Lucien sauva tout. Du moins, il procura le dénouement qui sauvait tout.
Ne réussissant pas, dans le tumulte de l'Assemblée, à se faire entendre,
il jeta, d'un geste de théâtre, sa toge «en signe de deuil», puisque son
autorité de président était méconnue, et quitta le fauteuil pour la
tribune, afin de défendre son frère. C'était encore des instants de
gagnés. Il s'efforçait de retarder le vote qui mettrait son frère hors
la loi quand, au milieu du vacarme et d'un véritable pugilat, il trouva,
avec un beau sang-froid, le moyen d'avertir les conjurés du dehors. A
tout prix et n'importe comment, il faut qu'avant dix minutes la séance
soit levée. Bonaparte, à qui le calme est revenu, comprend. Dix hommes
et un capitaine entrent dans la salle, enlèvent Lucien de la tribune et
l'amènent dans la cour, sur le front des troupes. Cette fois, la
situation se retourne. C'est le président des Cinq-Cents lui-même qui
accuse les députés de troubler la délibération, de tenir le Conseil sous
la terreur. Ils ne sont plus les représentants du peuple mais «les
représentants du poignard», des brigands en révolte contre la loi.

La loi, ce mot magique dont les partis jouaient tour à tour depuis dix
ans, entraîne tout. Les derniers scrupules sont vaincus. Les grenadiers
s'ébranlent; Murat se met à leur tête, la salle des séances est envahie
et les députés sont poussés dehors, en désordre, au moment où tombe la
nuit.

La fin n'était pas tout à fait telle que Bonaparte l'eût voulue.
L'invocation de la légalité personnifiée par le président Lucien n'avait
été qu'un simulacre, presque une comédie. Le coup d'État parlementaire
avait pris, malgré tout, l'allure d'un coup de force militaire. Le
public n'y regardait pas de si près et la nouvelle, aussitôt annoncée,
par les soins de Fouché, dans les théâtres parisiens, fut reçue par des
acclamations. Néanmoins le ministre de la police avait cru encore utile
de parler de «manœuvres contre-révolutionnaires», d'une tentative
d'assassinat dirigée contre Bonaparte que «le génie de la République»
avait sauvé. L'histoire de la tentative d'assassinat, attestée par la
manche déchirée d'un grenadier, sera très exploitée pendant plusieurs
jours.

En définitive, l'opération du 18 brumaire a été difficile. Elle ne s'est
pas faite toute seule. Ce n'est pas un Rubicon franchi d'un saut. Les
obstacles que Bonaparte a rencontrés, les contrariétés que son dessein
primitif a subies, les minutes d'angoisse qu'il a vécues, lui
conseillent même, comme à Fouché, de se mettre en règle avec «le génie
de la République». Avant de quitter Saint-Cloud, on a réuni ce qu'on a
pu retrouver des législateurs fugitifs. Trente selon les uns, cinquante
ou davantage, selon les autres. Aux chandelles, Lucien fait voter à ce
résidu des Cinq-Cents l'institution de trois consuls que les Anciens,
dociles, viennent d'approuver. Il n'y a pas seulement vote, mais
commission, rapport, discours où des hommes attachés aux idées de 1789,
Boulay, Cabanis, se félicitent de l'événement. Les «brumairiens» étaient
tout aussi convaincus qu'ils préservaient et qu'ils continuaient la
Révolution que l'avaient été les «thermidoriens». Et ils n'avaient pas
tort. Ils avaient bien fait ce qu'ils voulaient faire. Seulement,
toujours pour préserver la Révolution, comme pour la conserver, ils
iront jusqu'au gouvernement d'un seul, jusqu'à l'Empire.




CHAPITRE X

LE PREMIER DES TROIS


Il n'est pas superflu, pour l'intelligence des événements qui vont
suivre, de se demander ce qui fût arrivé si le 18 brumaire n'avait pas
réussi. Aux difficultés que le premier Consul rencontra encore, on peut
estimer que le gâchis eût été énorme, compliqué de séditions militaires
et de rivalités de généraux, une situation dont le modèle s'est trouvé,
près de nous, espagnol ou mexicain. L'armée était entrée dans la
politique avant la journée de Saint-Cloud. Et précisément, en dépit des
apparences, parce qu'il est lui-même un soldat, mais le plus intelligent
de tous, et autre chose aussi qu'un soldat, Bonaparte vient fermer l'ère
des coups d'État. Il vient étouffer la caste puissante des prétoriens.
«Ce n'est pas, dira-t-il, comme général que je gouverne, mais parce que
la nation croit que j'ai les qualités civiles propres au gouvernement.»
Et son gouvernement sera celui d'un militaire, non pas celui des
militaires. Bonaparte ne sera plus l'un d'eux, mais au-dessus d'eux.
Tous dépendront de lui, aucun ne pourra le dépasser. Son propre intérêt
lui commande de les tenir en main et personne ne les aura traités plus
durement que lui. Le premier des services qu'il rend à l'État, c'est de
bannir la politique des états-majors, de faire rentrer les grands chefs
dans la discipline et dans le rang.

A Sainte-Hélène, Napoléon disait que, loin d'être son maître, il avait
toujours obéi aux circonstances. Sous le Consulat, ajoutait-il, «de
vrais amis, mes chauds partisans, me demandaient parfois, dans les
meilleures intentions et pour leur gouverne, où je prétendais arriver;
et je répondais toujours que je n'en savais rien. Ils en demeuraient
frappés, peut-être mécontents, et pourtant je leur disais vrai. Plus
tard, sous l'Empire, où il y avait moins de familiarité, bien des
figures semblaient me faire encore la même demande, et j'eusse pu leur
faire encore la même réponse.» Ce n'était pas seulement vrai. C'était
juste. Bonaparte n'a jamais su où il allait, parce qu'il ne pouvait pas
le savoir, et c'est pourquoi il est allé toujours plus loin.

On a tendance à simplifier et à s'imaginer que, le 20 brumaire,
Bonaparte disposait de la France, qu'il n'avait qu'à commander et que
tout le monde était disposé à obéir. C'est une fausse image de la
situation. Si le pouvoir souverain, absolu, lui vint par la suite,--et
d'ailleurs pour un temps bien court au regard de l'histoire,--c'est au
contraire en raison des résistances qu'il eut à vaincre.

Et si l'autorité se fixa dans un homme, ce ne fut d'ailleurs pas en un
jour. L'ambition, la volonté de Bonaparte n'auraient rien pu, même après
brumaire, si elles n'avaient été dans le sens des choses. Le pouvoir
d'un seul résulta d'un besoin, le même qui avait déjà fait naître le
Directoire, successeur simplifié de ce Comité de salut public, lourde
machine gouvernementale qui avait compté jusqu'à seize membres. Avant
thermidor, on avait pensé à resserrer l'exécutif tout en légalisant la
dictature parlementaire de l'Incorruptible. Le triumvirat de
Robespierre, de Couthon et de Saint-Just serait devenu un «triple
consulat». Le mot même avait été prononcé, au témoignage de Prieur, et
c'est là que Sieyès l'aurait pris, car «il n'y avait que lui pour couver
une pauvre idée avec tant de persévérance».

Peut-être était-ce pour écarter le souvenir du triumvirat terroriste
que la Constitution de l'an III avait créé cinq Directeurs. Ce pouvoir
exécutif à cinq têtes s'était montré divisé, insuffisant, et son
insuffisance dangereuse pour la République. On revenait maintenant aux
triumvirs avec les trois Consuls. Par étapes, on arriverait à une seule
personne en prolongeant toujours le mandat; dix ans, puis le Consulat à
vie, enfin la monarchie héréditaire, et toujours, ce qui n'est nullement
un paradoxe, pour sauver, avec les hommes de la Révolution, la
Révolution elle-même, ses résultats civils et surtout ses conquêtes
territoriales. Napoléon fut conduit à l'Empire par les courants qui
entraînaient la République depuis qu'elle était devenue conquérante. Il
n y était pas encore.

Au mois de novembre 1799, on ne voyait pas plus loin qu'une République
meilleure, «régénérée» par un changement de Constitution. Et si la
présence de Bonaparte dans le gouvernement improvisé à Saint-Cloud était
un élément dont on ne pouvait méconnaître l'importance, le jeune général
n'était là qu'en tiers, à côté d'un grand pontife républicain. La
Constitution que Sieyès méditait depuis de longs mois et qui devait
couronner sa carrière de législateur fut la cause accidentelle qui
permit à Bonaparte de prendre la première place sans recourir à un
nouveau coup de force.

Le gouvernement provisoire qui s'était formé dans la soirée du 10
brumaire comprenait, avec les deux Directeurs qui avaient préparé le
coup d'État, le général dont ils avaient eu besoin pour l'exécuter. Ce
gouvernement n'était pas tapageur. Il était modeste et même timide. Il
affectait de continuer l'ancien, de tenir toujours les Conseils pour
existants. Pas de réaction surtout. On en évitait jusqu'à l'apparence et
des mesures de rigueur contre les Jacobins, prises dans le premier
moment, furent rapportées. On se borna à révoquer les lois vexatoires,
la loi des otages et l'impôt progressif ou emprunt forcé que les
Conseils eux-mêmes, les sentant impopulaires, se disposaient à abroger.
Bonaparte en personne alla délivrer les otages au Temple. Dans le
ministère même, plusieurs des titulaires restèrent en fonctions. Le
portefeuille de l'intérieur fut donné, pour contenter les intellectuels
brumairiens, au savant Laplace. Enfin, pour qu'il y eût égalité entre
les trois Consuls, il fut convenu que chacun d'eux présiderait chaque
jour, ce qui n'alla pas sans quelques froissements entre Bonaparte et
Sieyès. Il fallut encore, pour tout arranger, l'intervention de
Talleyrand qui retrouva ainsi le portefeuille des affaires étrangères.
Bientôt, Roger-Ducos, personnage effacé, ne faisant rien ou pas
grand'chose, ce fut Bonaparte qui, d'un commun accord, se chargea de la
direction des affaires, tandis que Sieyès mettait la dernière main à sa
Constitution.

On s'est beaucoup moqué de ce chef-d'œuvre de l'éternel constituant que
Bonaparte aurait sabré en quelques mots. La vérité est assez différente.
L'idée essentielle de Sieyès, et elle fut en somme respectée, était la
même que celle de l'an III. Les brumairiens, continuateurs des
thermidoriens, songeaient comme eux à perpétuer, dans l'ordre rétabli, à
l'abri des entreprises royalistes ou jacobines, le résidu de la
Convention. Et là, du moins, le système de Sieyès était génial à force
d'être simple. Le Directoire avait cassé les élections qui lui étaient
contraires. Sieyès abolissait l'élection. Le peuple ne désignerait plus
que les éligibles. L'ancien régime avait les Notables. On aurait des
«listes de notabilité». Cela fait, un Sénat, dont le noyau primitif
serait composé d'anciens conventionnels, choisirait sur la «liste
nationale» les membres de deux autres Assemblées, le Tribunat chargé de
discuter les lois que le Conseil d'État aurait préparées et le Corps
législatif chargé de les voter sans mot dire. Napoléon n'eut plus tard
qu'à supprimer le Tribunat pour supprimer la parole. Mais la
souveraineté du peuple, les libertés publiques et parlementaires, bref
tout ce qui définit et constitue la République, c'était Sieyès qui
l'avait aboli. Dans sa mécanique, dans son «horloge», l'Empire
autoritaire s'installerait tout seul. Le grand promulgateur de la Loi
avait ouvert la porte à ce qu'on a, plus tard, appelé le despotisme.

Ajoutons que les «listes de notabilité» comprenaient des «inscrits de
droit» qui seraient les hommes ayant exercé des fonctions publiques au
cours de la Révolution. En outre, ces listes ne seraient pas formées
avant deux années. Les trois assemblées seraient donc composées d'abord,
et plus sûrement même que les premiers Conseils du Directoire, de
révolutionnaires éprouvés. C'est ainsi encore que, tout naturellement,
d'une fournée de régicides, sortirent des dignitaires de l'Empire.

Et tout cela, que Bonaparte n'eut qu'à garder et à continuer, ne faisait
pourtant pas de lui le chef du pouvoir. Sieyès avait cru penser à tout
et se prémunir contre une dictature. En haut de sa «pyramide», il
mettait un grand Electeur chargé de désigner deux consuls, l'un de la
paix, l'autre de la guerre, l'un pour les affaires du dedans, l'autre
pour les affaires du dehors. Si, par hasard, ce grand Electeur devenait
inquiétant, le Sénat avait la faculté de l'«absorber» dans son sein, en
d'autres termes de le destituer. Quand on en vint à discuter la
Constitution, Bonaparte accepta tout, sauf le grand Electeur, ce qui lui
fut d'autant plus facile que Sieyès, pour vaincre sa répugnance, lui
offrait la place qu'il s'était d'abord réservée ou que, dit-on, il
réservait soit à un prince étranger, soit à un prince de la famille
d'Orléans. Offre imprudente, qui allait tourner à sa confusion et faire
ce qui n'était pas dans son dessein: un premier Consul. Les
circonstances servaient le jeune général. Mais quel art de les saisir
toutes, de voir à l'instant les points faibles et de manœuvrer de vieux
politiciens pourtant subtils.

Si Bonaparte ne voulait pas être le grand Electeur, «ombre décharnée
d'un roi fainéant», «cochon à l'engrais», et préférait n'être «rien
plutôt que ridicule», le suprême personnage de l'État imaginé par Sieyès
alarmait les républicains. Pour eux, c'était l'équivalent d'un roi,
alors qu'un président à l'instar des Etats-Unis leur semblait déjà trop.
Bonaparte se servit de cet épouvantail pour démolir le grand Electeur.
Il mit le plan de Sieyès en discussion devant les commissions
législatives tirées des Conseils. Daunou, ancien conventionnel, fut
chargé de rédiger un contre-projet. Daunou avait été le principal auteur
de la Constitution républicaine de l'an III. Tout en la corrigeant, il
tenait à laisser dans la nouvelle le plus possible de la précédente.
Puisque la nécessité de resserrer et de renforcer le pouvoir exécutif
était reconnue, Daunou proposait de remplacer, selon l'idée primitive
des brumairiens, les cinq Directeurs par trois Consuls. Seulement, pour
ne pas retomber dans l'instabilité et dans les divisions intérieures du
Directoire, les consuls seraient nommés pour dix ans, et l'un d'eux
aurait la préséance. De la conception du grand Electeur sortait ainsi un
premier Consul qui fut naturellement Bonaparte, puisque c'était à lui
que le plus haut poste avait déjà été offert. Des divers amendements
apportés par Daunou au plan de Sieyès, celui-là, large pas vers l'unité
du pouvoir, fut à peu près le seul qui passa, mais il était essentiel.
Alors, la Constitution de Sieyès, qui abolissait déjà le système
électif, se trouva en outre pourvue d'un chef véritable par l'initiative
d'un républicain, ancien membre de la Convention. Au choix du général
Bonaparte, il ne manqua même pas l'approbation des deux commissions
législatives tirées du reste des Anciens et des Cinq-Cents et qui, par
conséquent, représentaient la tradition des Assemblées révolutionnaires.

Si l'autorité que dégageait la personne du jeune
général,--souvenons-nous qu'il vient d'avoir trente ans,--s'est imposée
aux brumairiens, c'est ainsi, toutefois, et non autrement, qu'il est
arrivé à la première place dans l'État. Les circonstances, jugées par
lui d'un œil sûr, exploitées avec décision, l'y ont porté. Des
républicains l'y ont appelé. Il y est venu au moins aussi légalement que
les bénéficiaires du coup de fructidor. Et, d'une manière fortuite, la
Constitution de Sieyès a singulièrement aidé à lui mettre tout à fait le
gouvernement entre les mains. Dégoûté de la politique et des hommes,
Sieyès s'élimina, s'«absorba» d'ailleurs de lui-même, au prix d'une
retraite confortable, tandis que Roger-Ducos disparaissait avec
modestie. Bonaparte n'eut plus qu'à choisir librement ses collègues, le
deuxième et le troisième Consuls.

Ce furent des choix judicieux de personnages à la fois dociles et
décoratifs, des choix pleins de sens, et qui indiquaient une politique.
D'abord Cambacérès, que l'on a vu ministre de la justice et neutre au 18
brumaire, un homme de bonne famille, conseiller des aides sous Louis
XVI, frère d'un évêque. Il était entré dans la Révolution, il avait
présidé le Comité de salut public, toujours prudent, opportuniste et
modéré en tout, jusque dans le régicide, puisqu'il avait voté le sursis.
Au reste, ami des honneurs et dignitaire né; on a dit de lui qu'il était
«l'homme le plus propre à mettre de la gravité dans la bassesse». Il
fallait ensuite quelqu'un qui, sans avoir une réputation de
réactionnaire, fût encore moins marqué que Cambacérès et fît lien avec
l'ancien régime. Car l'idée du premier Consul était déjà la «fusion».
Après avoir cherché avec soin, et s'étant informé, il désigna Lebrun.

Celui-là, d'âge plus que mûr (il avait la soixantaine), représentait un
courant, une tradition de la monarchie. Il avait été secrétaire du
chancelier Maupeou, dont il avait rédigé les ordonnances au temps de la
«révolution» que ce ministre avait tentée, lorsqu'avec l'appui de Louis
XV il avait voulu briser les Parlements, obstacles aux réformes. Alors
la royauté eût repris la politique de Louis XIV. Le souverain, agissant
avec ses ministres, eût, par voie d'autorité, corrigé les abus et
modernisé la machine de l'État. Au fond, et bien que l'idée n'en fût pas
nette et ne s'exprimât pas, c'eût été le despotisme éclairé à la mode du
XVIIIe siècle et de Voltaire. Turgot et l'école des grands intendants
réformateurs avaient encore, au début du règne de Louis XVI, apporté
cette promesse de progrès, alors que la routine était protégée,
entretenue par les Parlements. Les hésitations, les retours en arrière
du malheureux Louis XVI avaient achevé de perdre ce qu'avait déjà
compromis la nonchalance de Louis XV, qui voyait clair, mais que les
résistances lassaient vite. Continuée, achevée, la «révolution» de
Maupeou en eût probablement épargné une autre et c'étaient des choses
qui se savaient encore trente ans plus tard. Dessein ou hasard, le choix
de Lebrun était un symbole. Les Français, en 1789, ne s'étaient-ils pas
abusés sur leurs désirs? Ce qu'ils avaient voulu, n'était-ce pas, avec
l'égalité d'abord, l'autorité plutôt que la liberté?

A la fin de 1799, c'était bien, en tout cas, ce qu'ils acceptaient. Un
homme de sens, Portalis, avait écrit peu de temps avant le 18 brumaire:
«Je crois pouvoir dire que la masse est fatiguée de choisir et de
délibérer». Elle l'était à ce point qu'elle laissait tout faire et
qu'après avoir, depuis dix ans, voté sur tout, élu à tout, elle perdait
sans regret, et pour ainsi dire sans une pensée, le droit de vote
remplacé par le plébiscite ratificateur, autre innovation de Sieyès.
Assuré d'avance, le résultat de ce plébiscite allait exprimer le
consentement public, mais avec moins de force peut-être que l'absence de
toute protestation contre le régime consulaire, car il n'y en eut pas de
sérieuse, au moins dans la foule. Et de quoi la foule se fût-elle
plainte? Elle n'était même pas étonnée. Est-ce que tout ne continuait
pas, en mieux? Est-ce que la Constitution nouvelle n'était pas l'œuvre,
à peine retouchée par Bonaparte, de ce même Sieyès qui, en 1789, avait,
d'un mot fameux, traduit la grande aspiration du Tiers Etat? Pourtant,
cette Constitution faisait bon marché de choses auxquelles la France de
la Révolution et la France des libertés et des franchises antiques
avaient cru également tenir, que ce fussent, pour l'une, les Assemblées
souveraines, pour l'autre, les vieux Parlements. Désormais, plus de
corps intermédiaires; une administration et des administrés. Que les
Français aient accepté cela ne s'explique pas seulement par le fait
qu'on sortait d'années de misère et d'anarchie et qu'on était soulagé
par la renaissance d'un pouvoir vigoureux sans être sanglant ni
persécuteur. La conformité avait quelque chose de plus profond. C'était
peut-être Bonaparte qui venait accomplir le vœu des Etats Généraux,
réaliser, dans leur esprit, les cahiers de 1789.

Et puis, si la masse était «fatiguée de choisir et de délibérer», les
intellectuels, qui avaient appuyé la révolution de Brumaire (comme on
avait dit autrefois la révolution de Maupeou), étaient las des caprices
de la masse. Le coup d'État avait été celui de l'Institut que le consul
Bonaparte continuait de fréquenter, faisant même de l'auteur de la
_Mécanique Céleste_ un ministre de l'intérieur. Les idéologues étaient
pour le despotisme éclairé. Cabanis, qui représentait l'esprit de
l'Encyclopédie, la philosophie du XVIIIe siècle, disait orgueilleusement
de la Constitution nouvelle: «La classe ignorante n'exercera plus son
influence ni sur la législation ni sur le gouvernement; tout se fait
pour le peuple et au nom du peuple, rien ne se fait par lui et sous sa
dictée irréfléchie.» Pourtant, la classe ignorante savait assez bien ce
qu'elle voulait. Elle voulait enfin «jouir de la Révolution», traduction
matérialiste de la pensée des idéologues: «Rectifier le XVIIIe siècle
sans l'abjurer».

La Constitution de l'an VIII fut promulguée le 14 décembre 1799, un peu
plus d'un mois après la journée de Saint-Cloud. Les trois Consuls
entrèrent en fonctions le 25 décembre. Les cinquante commissaires les
installèrent et, avec eux, c'était la Convention, continuée par les
Assemblées du Directoire, qui transmettait officiellement et
solennellement le pouvoir au général Bonaparte et à ses deux collègues.
Il y avait transition, non rupture. Et la proclamation qui fut lancée
aux Français pour annoncer que les Consuls définitifs succédaient aux
Consuls provisoires était sincère lorsqu'elle disait: «Citoyens, la
Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée». En ajoutant:
«Elle est finie», on s'abandonnait seulement à une illusion générale et
qui n'était même pas neuve. Combien de fois n'avait-on pas dit qu'elle
avait atteint son terme? Louis XVI lui-même l'avait cru quand le
président de la Constituante le lui avait dit.

Pour qu'elle prît fin, comme on le voulait alors, il fallait la paix,
mais la paix avec les frontières naturelles. Et ce désir de paix,
c'était une des causes du 18 brumaire, comme c'était une des raisons de
la popularité de Bonaparte. Chose qu'on se représente mal aujourd'hui,
Bonaparte, dans la rue, était acclamé au cri de: «Vive la paix!»
L'auteur du traité de Campo-Formio donnerait enfin ce qu'on attendait,
ce qu'on espérait depuis si longtemps. Car la guerre durait toujours, et
c'est un élément de la situation qu'il faut garder présent à l'esprit
pour comprendre la suite des choses. Bien que chef d'un gouvernement
civil, le premier Consul serait encore chef de guerre.

La France, en 1800, se flattait que ce ne serait plus pour longtemps. Un
dernier effort et l'on aurait le repos. D'instinct on se disait aussi
que ce dernier effort voulait un gouvernement vigoureux, qu'on ne
remportait pas de victoires décisives avec la haine, les proscriptions,
la guerre civile à l'intérieur, qu'il fallait une réconciliation
nationale autant que la répression de l'anarchie. Et l'union des
Français, personne mieux que Bonaparte ne pouvait s'en charger. Ce
programme était dans sa pensée parce qu'il était d'abord dans la nature
d'un homme que nous avons vu étranger aux factions, étranger dans le
sens le plus fort, et jusque dans le sens propre du mot. Sans doute, la
poursuite de la paix définitive sera vaine. La déception ne viendra
qu'avec lenteur, parce que la masse aura vu en outre, dans le maître
qu'elle accepte, celui qui lui garantit que la Révolution est «fixée à
ses principes». L'invasion finale elle-même ne lui fera pas oublier ce
qu'elle avait attendu de son chef. Au retour de l'île d'Elbe, elle
renouvellera crédit à celui qui, empereur, était resté le général
Vendémiaire, sauveur de la Révolution. Selon la remarque de Chaptal, les
réquisitions, la conscription auraient dû le faire abhorrer des ruraux.
Mais «il les rassurait sur le retour des dîmes, des droits féodaux, la
restitution des biens des émigrés». Tel apparut le premier Consul.
Là-dessus l'empereur ne le démentira pas. Même quand il cesserait d'être
«l'homme de la République», il demeurerait fidèle au génie de la
Révolution.

Et quand on observe les premiers actes du gouvernement de Bonaparte, on
se rend compte que sa grande supériorité a été celle de l'intelligence.
Le pouvoir était venu entre ses mains, par la conspiration de quelques
hommes actifs et d'une foule consentante, dans des circonstances et des
conditions bien définies et pour des tâches immédiates. Ce qu'il y avait
à faire, c'était de remettre sur pied un pays malade et qui, dès que
l'hiver serait achevé, aurait encore une guerre à soutenir. Il faut ici
reprendre le fil, se rappeler que Brune à Bergen et Masséna à Zurich
avaient simplement arrêté l'invasion. Avec le printemps, les hostilités
recommenceraient. Cependant, les fautes du Directoire, fautes qui
venaient de causer sa chute et qui justifiaient le 18 brumaire,
n'avaient pas été seulement militaires et diplomatiques. Elles avaient
porté sur l'ensemble de la politique. C'est ainsi que Bonaparte montrait
sa supériorité. Sa conception générale du gouvernement était celle que
la situation exigeait. Proconsul en Italie, il avait compris que pour
occuper un pays étranger avec quelques dizaines de mille hommes, il
fallait ménager les sentiments et les intérêts de la population, leçon
qui, après son départ de Mombello, avait été perdue. De même il
comprenait que, pour obliger l'Europe à reconnaître les frontières
naturelles,--et il était clair qu'on ne l'y obligerait que par la force
des armes,--il fallait que la France fût organisée et unie. Elle avait
besoin de toutes ses forces, comme elle avait besoin de tous les
Français, «besoin de rallier, de réunir les différents partis qui
avaient divisé la nation afin de pouvoir l'opposer tout entière à ses
ennemis extérieurs». Il se trouva donc, et c'est ce qui a fait la gloire
durable du Consulat, que Bonaparte, dans une idée simple et de bon sens,
en vue d'un objet très précis, en vue d'une campagne très prochaine, et,
comme il disait, «marchant à la journée», fit tout ce qui devait
contenter les Français dans leurs aspirations les plus diverses.
L'ordre, la prospérité, des lois, des finances, la sécurité du
lendemain, tout ce qui manquait depuis dix ans, il le donna. Il mettait
fin aux divisions, aux persécutions religieuses, aux luttes de classe.
En un mot, d'une idée de circonstance, mais éminemment convenable à la
circonstance, Bonaparte fit peu à peu un système de gouvernement auquel,
et pour toutes les raisons qui lui étaient naturelles et que nous avons
vu se développer en lui, il était plus propre et mieux préparé que
personne.

Quatre mois et demi d'un labeur écrasant, qui portait sur toutes les
parties de l'administration et de la politique, où il s'instruisait sans
arrêt de tout ce qu'il ne savait pas encore, mirent Bonaparte en état
de remporter ses nouvelles victoires. Tout tournait autour d'une
reprise, d'ailleurs inévitable, imposée par l'ennemi lui-même, d'une
guerre qui, on se l'imaginait, serait enfin libératrice. Car, à cette
aurore du Consulat, qui paraît si brillante de loin, la situation qui
avait causé la chute du Directoire subsistait avec tous ses périls.
L'armée autrichienne, commandée par le feld-maréchal Mélas, était sous
les armes en Italie. Dès le commencement de mars, elle entrait en
opérations contre l'armée française, dont le commandement avait été
donné à Masséna, le vainqueur de Zurich bientôt réduit à s'enfermer dans
Gênes, tandis que son lieutenant Suchet serait repoussé jusqu'au Var et
que l'ennemi violerait le territoire français. En d'autres termes,
l'invasion, conjurée à l'entrée de l'hiver, était encore menaçante.

Puisqu'il fallait recommencer la guerre, et l'on se figurait toujours
que c'était pour la dernière fois, du moins fallait-il aussi qu'on la
fît dans de bonnes conditions. La première était d'en finir avec la
guerre intérieure. C'est un des premiers actes du gouvernement de
Bonaparte, parce que tout le programme du premier Consul, au dedans,
découle de cette idée-là. En somme, la Convention avait été surprise par
le soulèvement de la Vendée. La République croyait faire le bonheur du
peuple français et de tous les peuples. Qu'une partie de la France
restât insensible aux bienfaits de la Révolution, c'était pour les
conventionnels un phénomène déconcertant. Mais, s'ils avaient révolté
l'Ouest, c'était sans le savoir. Le Directoire n'avait pas cette excuse.
Il ne pouvait plus ignorer que les méthodes jacobines, les levées
d'hommes, la persécution religieuse rallumeraient l'insurrection
vendéenne, comme elles allumaient l'insurrection de la Belgique. Au
moment même où il poussait plus loin que jamais la guerre de conquêtes,
le Directoire s'était planté délibérément ce «poignard dans le dos». Un
des premiers soins du premier Consul fut de pacifier la Vendée.

Tout en lui donnant dix jours pour se soumettre, il entre en négociation
avec les chefs, les fait venir auprès de lui, montre son estime pour
leur caractère et pour leur bravoure, s'adresse à leur fibre nationale,
laissant croire au besoin,--c'était une ruse dont on s'était déjà servi
avec Charette,--qu'il ne serait pas opposé au retour des Bourbons. En
même temps, il rappelle l'abbé Bernier, influent dans l'Ouest et qui
s'était réfugié en Suisse. Il lui donne l'assurance que le culte sera
libre, que les pays catholiques garderont leurs prêtres non assermentés,
non «jureurs». Les églises qui se sont déjà rouvertes un peu partout,
les cloches si longtemps silencieuses qu'on laisse sonner, beaucoup de
manifestations d'une renaissance de la foi sur lesquelles il ferme les
yeux donnent du poids à ses paroles. C'est déjà l'annonce du Concordat.
La suppression des fêtes révolutionnaires qui ne rappellent que des
souvenirs de sang, celle du 21 janvier surtout, qui lui a toujours
répugné, est une autre sorte de gage. Le premier Consul a canonné
l'opposition royaliste en vendémiaire et l'a «fructidorisée» par
Augereau. Il la désarme maintenant par de bons procédés et de bonnes
paroles. S'il ne révoque pas les lois contre les émigrés, ce qui
alarmerait les acquéreurs de biens nationaux, s'il n'annule pas en bloc
les proscriptions de fructidor, ce qui inquiéterait les républicains, il
accorde des grâces individuelles qui ne lui valent peut-être pas
toujours de la reconnaissance, mais qui font dépendre de lui beaucoup de
gens. Et là encore, il n'a rien inventé. C'était la méthode dont Fouché
s'était déjà servi au ministère de la police avant brumaire.

C'est ainsi qu'il apaisa, s'il ne put l'éteindre définitivement, la
grande insurrection de l'Ouest. Quelques-uns des chefs furent séduits
par son accueil, son langage. Mais un irréductible, Frotté, pris par
trahison, fut passé par les armes; il naîtra de là des haines
implacables. Un autre, c'était Georges Cadoudal, le fameux Georges,
était secrètement admiré de Bonaparte qui voulut le voir, l'ébranler, le
conquérir. Georges, après l'entrevue, disait qu'il avait eu envie
d'étrangler ce petit homme. Il opposa à tout un refus opiniâtre et l'on
se sépara pour une lutte à mort. L'un des deux devait y périr. Mais si
le Chouan, homme d'une espèce non moins prodigieuse que l'autre,
risquait sciemment sa tête, il ne se doutait pas des effets qu'il
produirait en visant celle de Bonaparte. Les royalistes que le premier
Consul n'a pas réussi à rallier le regarderont, et avec raison,
l'événement devait le prouver, comme le dernier obstacle à une
restauration que l'agonie du Directoire rendait probable. Ils voudront
le tuer, ils le manqueront. Et leurs complots mêmes, par un étrange choc
en retour, serviront à faire un empereur.

Pour suivre selon l'ordre chronologique l'activité du premier Consul
pendant ces quatre mois de réorganisation, il faudrait un livre.
Lui-même, d'ailleurs, voyait chaque jour s'élargir sa tâche. Tout est à
refaire en France. Il ne suffit pas de quelques décrets, de quelques
lois. Rien que pour rétablir un peu d'ordre dans l'administration et
dans les finances, on était conduit à tout reprendre par la base parce
que le système était vicieux et qu'on ne s'installe pas dans un état
révolutionnaire. Parfois, devant des hommes sûrs, Bonaparte laissait
paraître le fond de sa pensée. Il fallait «sortir de l'ornière du
républicanisme».

Les finances? Pour faire la guerre, disait un capitaine d'autrefois,
trois choses sont nécessaires: 1º de l'argent; 2º de l'argent; 3º de
l'argent. Le Directoire avait fait la guerre sans argent en pressurant
les pays conquis. Il n'y avait presque plus de pays conquis, et
l'Italie, qui avait donné tant de millions, était perdue. La pénurie du
Trésor était telle que, le soir du 19 brumaire, on n'avait pas trouvé
«de quoi expédier des courriers aux armées et aux grandes villes pour
les informer de l'événement». Il fallut, pour passer les premiers jours,
emprunter des fonds aux banquiers, qui d'ailleurs trouvèrent que ce
gouvernement provisoire n'était bon que pour un crédit limité et ne
fournirent d'avances qu'à la condition que l'emprunt forcé serait aboli.
On ne pouvait se contenter de ces expédients. En un mot, les finances
étaient à reconstituer, comme le reste de l'État, car le Directoire
était arrivé au dernier degré de l'insolvabilité. Bonaparte eut recours
à un homme de la profession, nous dirions aujourd'hui un technicien. Il
s'appelait Gaudin et c'était encore un fonctionnaire de l'ancien régime
dont les débuts dans l'administration remontaient à la dernière année du
règne de Louis XV.

Nous qui avons vu de nos yeux comment on passe de la panique à la
confiance, nous sommes moins étonnés du redressement financier qui
s'accomplit sous le premier Consul. Sa part fut de rassurer les
intérêts, de mettre fin au «sauve-qui-peut». Ce fut aussi d'écouter les
hommes du métier qui lui recommandèrent de créer la Banque de France et
de revenir aux taxes indirectes qu'avait supprimées la Révolution. On
avait salué avec enthousiasme la fin des aides et de la gabelle. On
retrouva les «droits réunis», c'est-à-dire les mêmes choses sous
d'autres noms. Mais l'important était de donner des ressources au Trésor
pour continuer les grandes entreprises extérieures. Et l'ordre rétabli
dans les finances, la monnaie saine, le paiement exact des rentes, ce
furent encore des bienfaits du Consulat.

L'ordre, il fallait le rétablir partout. Dix ans de Révolution, et des
années où toute l'administration avait été élective, avaient laissé un
gâchis moral et matériel affreux. Tout était à refaire, depuis la
justice jusqu'à la voirie. L'étonnant était que l'on eût pu si
longtemps poursuivre la guerre sur plusieurs fronts à la fois, sans
compter la guerre civile, avec un pays aussi ravagé. Ce tour de force,
rendu possible par la richesse et la vitalité de la France, ne pouvait
plus continuer. On était à bout. Bonaparte l'avait très bien vu.

De son point de départ,--remettre la France en état d'achever
victorieusement la lutte pour les frontières naturelles et conquérir la
paix,--découle ainsi tout un système de gouvernement. Son éclectisme s'y
manifeste par le choix des hommes comme par le choix des moyens. Il
adopte encore une idée de Sieyès quand il met à la tête des
départements, (au lieu de ces «administrations» élues qui, jusque-là,
avaient entretenu le désordre), des délégués directs du pouvoir appelés
préfets, comme lui-même, la mode étant romaine, s'appelait consul. Mais
la création de ces fonctionnaires s'inspirait des intendants de la
monarchie. Quelques-uns comprirent qu'elle «anéantissait de fait le
régime républicain». Et ces préfets, de même que les nouveaux
magistrats, de même que les membres du Conseil d'État, Bonaparte les
prend dans tous les partis qui achèvent de s'affaiblir, de se
désorganiser par ces prélèvements. Ce n'est pas seulement de jacobins,
mais de royalistes, de girondins, d'anciens Constituants qu'il
«saupoudre» ses cadres administratifs. Il disait: «J'aime les honnêtes
gens de toutes les couleurs». Mais il mélangeait à dessein les couleurs.
Il n'exigeait que l'amour du bien public et l'application. Il n'avait
pas de préjugés. Il était le seul qui pût n'en pas avoir et c'était une
position non plus seulement d'arbitre mais déjà de souverain.

L'ensemble des institutions dites de l'an VIII, dont les dispositions
essentielles durent encore, date de là. Ce n'était pas que, pour les
rendre durables, Bonaparte les eût longuement méditées. Il ne portait
pas des plans pendant des années comme Sieyès. Mais il avait rencontré
naturellement les désirs de la masse, trouvé le point de conciliation
sans chercher à construire pour l'éternité. On exagérerait peut-être à
peine en disant qu'il ne voyait pas beaucoup plus loin que la prochaine
campagne du printemps. Son œuvre ne s'inspirait pas de tels ou tels
principes de réforme sociale. C'était une œuvre d'actualité. Elle
mettait fin à l'anarchie matérielle, à l'anarchie la plus voyante, celle
dont les Français souffraient, dont ils étaient excédés. Elle conservait
les idées générales et les résultats de la Révolution, inscrits dans le
Code Civil. Elle en respectait toujours le «génie», fait surtout de la
passion de l'égalité, où baigna le corps des nouvelles lois. Au fond,
quelque chose d'assez «français moyen», d'assez petit-bourgeois et
rural, qui a fait longtemps des bonapartistes et des consulaires.
Système très simple et même sommaire, une poigne, l'ordre dans la rue,
le droit à l'héritage, la propriété intangible, les fonctions ouvertes à
tous, la permission d'aller à la messe pour ceux qui en ont envie, pas
de gouvernement des nobles ni des curés. Beaucoup mieux que les
convulsions révolutionnaires et le théâtre dramatique de la Convention,
mieux que le gâchis du Directoire, la formule napoléonienne répondait
ainsi aux aspirations de 1789, sans compter que, depuis 1789, il y avait
eu la vente des biens nationaux. Les acquéreurs étaient anxieux de
consolider leur propriété et d'être protégés contre les revendications,
de même que, dans l'état-major politique, les régicides craignaient les
représailles d'un gouvernement contre-révolutionnaire. A tous le
Consulat apportait des garanties.

Telles furent les assises les plus fortes du pouvoir de Bonaparte. Une
autre de ses idées maîtresses, c'est la réconciliation ou plutôt, comme
il disait, la «fusion», la collaboration des Français. Elle lui amène,
du camp de la contre-révolution, ceux qui ont souffert des persécutions
et de l'exil. Ici, Joséphine lui est encore utile par ses anciennes
relations aristocratiques. Et l'oncle Fesch aussi. Tout sert. Etre
neveu d'un ecclésiastique, bientôt d'un évêque, n'est pas mauvais pour
le premier Consul. Et puis, il flatte un autre goût national, celui de
la gloire, comme il flatte, chose qu'on ne doit jamais oublier et qui en
expliquera beaucoup d'autres, l'espoir de la paix, toujours promise,
toujours différée. Il rend même du prestige à l'autorité, encore un
besoin dont il avait eu la divination. La chose la plus extraordinaire
qu'il fasse peut-être alors, et dès les premières semaines du Consulat,
le 19 février 1800, c'est de quitter le Luxembourg et de s'installer
avec ses deux collègues aux Tuileries, bien qu'il y eût une nuance entre
les Tuileries et Versailles où il ne se résoudra jamais à résider.

Les Tuileries, l'émeute y avait ramené Louis XVI aux journées d'octobre
pour les violer le 20 juin et les prendre d'assaut le 10 août. Elles
étaient comme le symbole du despotisme renversé par le peuple. Avant
d'habiter le château, il avait fallu en nettoyer les murs «ignoblement
barbouillés de bonnets rouges». Sur l'un des corps de garde, on lisait
encore cette inscription: «10 août 1792. La royauté est abolie en
France; elle ne sera jamais rétablie». Et les serments de ne jamais
rétablir la royauté restaient rituels, obligatoires. Mais, en venant
s'établir dans le palais des rois, Bonaparte ne signifiait-il pas aux
Bourbons que, du moins, ce ne seraient pas eux qui y rentreraient et
qu'il n'était pas disposé, comme tant de royalistes aimaient à le
croire, à jouer le rôle de Monk?

Il n'est pas Monk, restaurateur des Stuarts, mais Washington. Le
fondateur de la République américaine venait de mourir. Le gouvernement
consulaire avait organisé une cérémonie funèbre en son honneur, prononcé
son éloge, comme celui d'un modèle. C'est couvert du nom de Washington
que Bonaparte, acclamé par les uns, regardé curieusement par les autres,
s'en alla, dans un cortège que la pénurie persistante du Trésor n'avait
pas permis de rendre très pompeux, prendre possession des Tuileries.

Les mots qu'il y prononça quand il fut seul avec ses familiers sont
parmi les plus célèbres, les plus révélateurs de ceux qu'on cite de lui.
A-t-il dit le soir à Joséphine: «Allons, petite créole, couchez-vous
dans le lit de vos maîtres»? C'est possible. L'imprévu, le fantastique,
l'ironie même de la situation sont là, en tout cas, bien rendus et rien
n'en échappe à ce jeune homme singulièrement mûr qui, parfois, quand il
en a le temps, se regarde vivre, qui est capable de retours sur sa
destinée et sur lui-même.

A Rœderer, frappé par ce qu'il y avait de désolé dans ces appartements
chargés de souvenirs et qui lui disait: «Général, cela est triste», il a
certainement répondu: «Oui, comme la gloire». Sur le parvenu l'emportait
l'homme de lettres, le poète qui sentait les choses.

Sa pensée la plus profonde, sa pensée politique, c'est devant son
secrétaire, toutefois, qu'il l'aura exprimée: «Bourrienne, ce n'est pas
tout que d'être aux Tuileries. Il faut y rester.» Rester, continuer la
prodigieuse aventure, l'incroyable carrière d'un cadet-gentilhomme corse
devenu à trente ans chef de l'État français, c'est déjà la préoccupation
de Bonaparte. Elle ne le quittera pas au milieu de la toute-puissance.
Il gardera le sentiment aigu que son pouvoir est fragile et précaire. Il
a trop de pénétration pour ne pas comprendre qu'en ce moment même tout
ce qui s'est fait par une suite d'événements heureux peut se défaire par
un accident brutal, conspiration bien montée, échec militaire que le
génie n'évite pas toujours. Ce sont des dangers qui le serrent de près,
dont la vision ne le trouble pas, mais qui est assez nette pour que,
dans sa haute fortune, son ascension vertigineuse, il ne se laisse pas
éblouir.




CHAPITRE XI

UN GOUVERNEMENT A LA MERCI D'UN COUP DE PISTOLET


Trois jours avant sa mort, Napoléon, dans son délire, revivait la
bataille de Marengo, s'il faut en croire un récit que recueille la
tradition. On l'entendit prononcer le nom de Desaix. Puis il s'écria:
«Ah! la victoire est à nous!» Victoire décisive dans sa carrière.
Qu'est-ce que Marengo? Un Waterloo qui finit bien, comme Desaix est un
Grouchy qui arrive à l'heure. Le 14 juin 1800, Napoléon joue sa fortune
et gagne. Le 18 juin 1815, il jouera encore et perdra...Si les
Autrichiens avaient été vainqueurs à Marengo, et ils crurent l'être
jusqu'au moment où Desaix changea le sort de la journée, il est
extrêmement probable que le Consulat eût été un bref épisode. Il n'eût
duré que dix semaines de plus que les Cent jours.

Avant cette bataille, qui était déjà un banco et un va-tout, Bonaparte
avait dit à ses soldats: «Le résultat de tous nos efforts sera: gloire
sans nuage et paix solide.» Avant de concentrer l'armée de réserve, il
avait demandé des recrues pour «finir la guerre de la Révolution». C'est
le vœu des Français. C'est aussi leur illusion, et leur nouveau chef la
partage. La paix, mais avec les limites naturelles, sans quoi elle ne
serait pas «solide». Bonaparte est prisonnier de ce programme-là. Dès le
25 décembre 1799, il a écrit au roi d'Angleterre et à l'Empereur pour
leur offrir la paix mais telle que la conçoit la nation française.
Réponse négative. Ni le gouvernement britannique ni le conseil aulique
de Vienne ne sont disposés à céder. Ni l'un ni l'autre ne croient que le
changement de gouvernement qui vient de se produire à Paris, cette
nouvelle révolution dans la Révolution, soit de nature à accroître pour
la France les chances de garder ses conquêtes. Ainsi la preuve est
manifeste que, gagnées par l'épée, il faudra les conserver par l'épée.
Et, selon le mot juste et lumineux de Cambacérès, c'est «pour la
Belgique» qu'on se battra encore à Marengo.

La conservation des conquêtes, c'était là qu'on attendait Bonaparte.
C'est là qu'on l'attendra toujours. La France lui permettra de
«reporter» la situation jusqu'en 1814. Elle lui renouvellera ce crédit
en 1815. Il ne faut pas qu'il soit battu. Autrement, on le «liquide».
Ces termes du jeu de Bourse s'appliquent exactement à son histoire. Dès
qu'on doute de son succès, dès que sa défaite paraît possible, les
liquidateurs se remuent et se présentent. Il y en a déjà au printemps de
1800.

Les services qu'il a rendus en rétablissant l'ordre ne sont pas encore
tellement anciens ni tellement éprouvés, ils ne semblent pas non plus
tenir à ce point à sa personne, qu'ils lui servent de sauvegarde et de
bouclier. Son élévation si soudaine fait des jaloux, chez les militaires
encore plus que chez les civils, mais elle est trop récente, on a vu
trop de popularités sans lendemain, trop de grands hommes d'une saison,
pour qu'on la croie définitive. Pourtant Bonaparte n'a pas parlé plus
haut que les circonstances ne le permettaient. Il s'est conduit de
manière à n'alarmer ni les libéraux, ni les royalistes, ni les jacobins.
Non seulement il a ménagé tout le monde, de même que le 18 brumaire,
fait à la fois pour et contre la Révolution, laissait des espérances
ouvertes à tous, mais que ce jeune général, en dépit de ses talents, de
son autorité, de son prestige, doive enterrer la liberté invincible ou
empêcher l'inévitable retour des Bourbons, personne, dans aucun des deux
camps, ne le suppose, pas plus qu'on n'admet à l'étranger que, malgré
ses victoires d'Italie et sa fantasia d'Égypte, il soit capable de
vaincre les armées, les flottes et les généraux de toute l'Europe.
Est-ce qu'à ce moment même les troupes autrichiennes n'investissent pas
Gênes, où Masséna est aux abois? Est-ce qu'elles n'assiègent pas les
frontières de la République dont les derniers vaisseaux sont bloqués à
Brest? Que la France puisse gagner une telle partie, allons donc! Et
cette incrédulité se traduisait en clair à Berlin où le premier Consul,
continuant la diplomatie de la Révolution, cherchait à contracter une
alliance qui se fût complétée par celle de la Russie mais à laquelle la
Prusse se dérobait.

En France même, après l'espèce de griserie et d'étourdissement qu'a
donnée le 18 Brumaire, après la belle aurore du Consulat, on se
ressaisit et il apparaît qu'il n'y a pas tant de choses de changées. Les
partis restent sur leurs positions. Ni les royalistes, ni les jacobins
ne désarment. Ils sont d'accord pour attendre. Au printemps, l'Autriche
reprendra les hostilités. Tout le monde sait qu'un revers mettrait fin
au nouveau régime et Bonaparte est le premier à le savoir. Et puis, il
peut périr dans une bataille comme il est arrivé à Joubert. Il peut
mourir de maladie et de fatigue comme il est arrivé à Hoche, et l'on
observe qu'il n'a jamais été si creusé ni si jaune, car il s'est surmené
de travail. Dès lors, à quoi bon le renverser? Il disparaîtra peut-être
tout seul. Le fait est que les six premiers mois du Consulat furent
assez tranquilles. Les attentats ne commenceront qu'après Marengo.

Mais, si l'on n'essaie pas encore de le supprimer, on songe à le
remplacer. Chez ses partisans, dans son personnel, dans son entourage
même, l'idée de sa fin ou de sa chute hante les esprits. Il y a ceux
qui se sont engagés avec lui à Saint-Cloud pour sauver de la Révolution
ce qui pouvait l'être, en particulier leurs personnes. C'est le cas de
Fouché et de Talleyrand. Il y a ceux qui se sont inclinés devant le fait
accompli et qui, ne renonçant pas à la République, la veulent à l'abri
de l'anarchie comme du royalisme, par Bonaparte s'il le faut, mais qui
restent opposés à la dictature. C'est le cas de Carnot. Et tous ceux-là
se disent que, s'il arrive malheur au premier Consul, il faut avoir
prévu ce qu'on fera. Il y a aussi ses frères Joseph et Lucien qui
s'inquiètent de leur sort, que l'ambition travaille, qui ont l'esprit
dynastique avant que la dynastie soit fondée. «Il eût été beaucoup plus
heureux pour Bonaparte de n'avoir point de famille», a dit Stendhal. La
famille, qui a été si longtemps un fardeau pour Bonaparte, lui devient
maintenant un souci. Elle est, en attendant les exigences et les
rébellions, un centre d'intrigues qui s'ajoutent aux intrigues du
dehors.

Il n'est pas encore tout à fait le maître, pas même à son foyer. Et s'il
l'est en France, c'est par son prestige plus que par la Constitution.
Elle ne lui donne pas, cette Constitution, elle semble même lui refuser
le droit de commander les armées. Il se contentera, par respect de la
«vérité constitutionnelle», d'«accompagner» celle d'Italie dont Berthier
sera le chef nominal. Et tandis qu'à Dijon Berthier achève les
préparatifs de la campagne, Bonaparte prolonge à Paris un séjour
qu'exige «la situation encore précaire de l'intérieur». La vérité
constitutionnelle est sauve. Elle sert aussi, car tout peut servir, à
dissimuler des inquiétudes qui persistent. Cependant il faut un ministre
de la guerre. Qui est choisi? Carnot, pour contenter les républicains.
On les ménage toujours. Et l'on ménage aussi les chefs militaires qu'on
redoute encore davantage. Avec Moreau, fort dans son armée du Rhin qui
lui est dévouée, le premier Consul use de diplomatie. Il lui laisse, en
somme, le théâtre principal des opérations. Pour vaincre l'Autriche,
c'est chez elle, en Allemagne même, qu'il faut l'atteindre, et, lorsque
Napoléon aura mis au pas les généraux, ce n'est pas par l'Italie qu'il
s'ouvrira le chemin de Vienne. Mais, en 1800, il est obligé de respecter
les droits de Moreau. Il est circonspect dans ses rapports avec lui.
Lorsque Moreau, à la manière des généraux du Directoire (celle de
Bonaparte trois ans plus tôt), répond à des instructions qui lui
déplaisent par une menace de démission, le premier Consul s'empresse de
l'apaiser et ce n'est pas par des ordres, c'est par des flatteries qu'il
l'amène à combiner à peu près leurs plans de campagne.

Cependant, pour asseoir son autorité aussi bien sur les militaires que
sur les civils, il faut à Bonaparte un coup d'éclat par lequel les
Français, croyant enfin toucher au but qui, depuis huit ans, se dérobe,
se donneront tout à fait à lui, une victoire qui éclipse toutes les
autres, même les siennes, et surtout les succès que Moreau pourra
remporter en Allemagne. Il lui faut une victoire qui frappe les esprits.
Il le disait à Volney: «Je n'agis que sur les imaginations de la nation;
lorsque ce moyen me manquera, je ne serai plus rien.» Pour le premier
Consul, le résultat de cette campagne devait être tout ou rien. Jamais,
jusqu'en 1815, l'alternative ne s'appliquera plus strictement.

Mais, comme à Waterloo, le sentiment intense qu'il avait d'un enjeu
énorme, non seulement pour la nation mais pour lui-même, lui enleva
peut-être une partie de ses facultés et, le jour de la décision,
intimida son génie. De magnifiques narrations, plusieurs fois
retouchées, ont mis en scène cette campagne, le passage du mont
Saint-Bernard, l'irruption en Italie. La conception générale était
grande et belle. Dans le détail, elle faillit échouer deux fois. A
l'entrée, le fort de Bard se présenta tout à coup comme un obstacle
qu'on n'avait pas prévu et que l'on crut un moment insurmontable. Des
anecdotes bien placées effacèrent ces mécomptes et la peinture
immortalisera le maigre César méditatif franchissant les Alpes comme
Annibal. A la descente, la délivrance de Milan, qui renouvelait les
miracles de 1796, les fleurs, les chants, la résurrection de la
République cisalpine, ranimèrent les temps héroïques. Les Autrichiens,
occupés à la prise de Gênes et sur la ligne du Var, étaient tournés.
Mais lorsqu'ils lui firent face, Bonaparte manqua à son principe majeur.
Il faillit perdre la bataille, peut-être parce qu'il pensait trop à ce
qui se passerait à Paris si la bataille était perdue. Ce fut lui qui
dissémina ses forces tandis que, pour se frayer un chemin, Mélas, à
Marengo, fonçait avec toutes les siennes.

A trois heures, Bonaparte était vaincu et Mélas annonçait déjà sa
victoire à Vienne. Tout changeait à cinq heures par l'arrivée de Desaix
qui tombait aussitôt percé d'une balle. Il ne disputerait même pas
l'honneur de la journée au premier Consul qui ne marchanda pas les
éloges funèbres à ce glorieux mort. Que de bienfaits dispensait à
Bonaparte son étoile! Le même jour, Kléber était assassiné au Caire d'où
il serait revenu en accusateur. Supposons une défaite à Marengo, tandis
que l'expédition d'Égypte allait s'achever par une capitulation, que
fût-il resté du 18 Brumaire? On n'eût même plus voulu croire au grand
capitaine. Il fût redevenu le «Scaramouche à figure sulfureuse». Un
historien allemand a dit avec dureté qu'il eût fait «la risée de
l'Europe».

A Paris, cependant, c'est l'alarme. La nouvelle arrive d'une bataille
perdue, d'un général tué. Entre les Consuls restés à Paris, entre les
ministres, les hommes politiques, les brumairiens, les conciliabules se
multiplient. Il semblait si naturel que le nouveau pouvoir dût être
d'aussi brève durée que les précédents, si conforme à l'ordre des
choses que l'homme de brumaire n'eût paru sur la scène, comme tant
d'autres, illustres ou obscurs, depuis dix ans, que pour en descendre à
son tour! Alors par qui le remplacer? Les uns, afin de garder un reflet
du nom, songent à Joseph Bonaparte ou plutôt c'est Joseph qui se
propose. Aîné, chef de famille, il trouve tout naturel que la place lui
revienne et la source de ses difficultés prochaines avec son frère est
là. D'autres pensent à Carnot, à La Fayette, pour donner, avec la
formule bonapartiste, additionnée d'un peu de Washington, un coup de
barre à gauche. Fouché et Talleyrand se concertent en vue d'un
triumvirat auquel ils associeraient un «collègue commode», le sénateur
Clément de Ris, celui qui, bientôt, sera enlevé et séquestré, dans les
circonstances mystérieuses et qu'on n'a jamais pu éclaircir dont Balzac
a fait _Une ténébreuse affaire_. Enfin, on parle, on se conduit comme si
la succession du premier Consul était ouverte. La certitude qu'il est
vivant et que la défaite s'est transformée en victoire coupe court à ces
combinaisons. Mais Bonaparte, informé, inquiet de ce qui se passe en son
absence, se hâte de signer un armistice honorable pour Mélas et de
revenir à Paris. Dès le 2 juillet, il est de retour.

Avec un cœur vieilli, disait-il lui-même, comme si déjà il n'en savait
pas assez sur les hommes. Et avec un cœur amer, avec une méfiance qui ne
le quittera plus. Il a vu l'abîme ouvert sous ses pas. Il sait que
jamais il ne pourra compter sur personne, pas même sur ses frères,
encore moins sur ses compagnons d'armes. Les généraux? Pas un, disait-il
à Chaptal, «qui ne se croie les mêmes droits que moi». Plusieurs d'entre
eux, dans le complot dit de Rueil, ne s'aviseront-ils pas de lui
proposer une sorte de partage de la France, chacun des grands chefs
militaires devant être apanagé comme lui? «Je suis obligé d'être très
sévère avec ces hommes-là.» Il ajoutait, par une vision aiguë de sa
propre fin: «Si j'éprouvais un grand échec, ils seraient les premiers à
m'abandonner.»

Mais il rentre vainqueur, résolu à tirer tout le fruit de sa victoire.
Il faut d'abord qu'il soit le véritable, le seul maître de l'armée. Il
méprise les avocats qui sont domptés, les idéologues dont il s'est
servi. Les ouvriers des faubourgs, on a vainement, en son absence,
essayé de les soulever au nom de la République. Ce qu'il a sujet de
craindre, ce ne sont pas les civils mais les militaires. En ce sens, il
est antimilitariste, parce qu'il veut être le seul militaire qui
commande, de manière à s'assurer le dévouement des uns, la crainte des
autres, la subordination de tous. Il est le principal bénéficiaire des
appels au soldat qui se sont succédé jusqu'au 18 Brumaire et il est le
premier intéressé à en clore la liste. Plus de caste d'officiers. Ce
n'est pas l'armée qui gouverne, c'est lui et elle doit lui obéir. Dans
le système de Napoléon, dans l'établissement de son autorité, c'est
l'aspect le moins visible et le moins compris. Dans sa politique, c'est
peut-être la vue la plus profonde. On s'explique ainsi la suspicion où
il tenait tant de ses généraux, la brutalité avec laquelle il les
traitait parfois, les disgrâces qu'il prononçait, aussi brusques et
retentissantes que les faveurs. Il importait d'autre part de donner à
l'officier et au soldat la conviction, qui engendrait en même temps le
zèle et l'obéissance, que leur fortune ne dépendait que de lui. C'est
pourquoi, aussitôt après Marengo, il se fait le dispensateur des
récompenses, en attendant de conférer les dignités et les grades.
Méditant la Légion d'honneur, il commence par la distribution des armes
d'honneur, dont il signe les brevets à l'exclusion de ses deux
collègues, faisant inscrire sur les lames: «Bataille commandée en
personne par le premier Consul.» Alors, même pour présider le Conseil
d'État, il revêt l'uniforme qu'il affectait naguère de ne pas porter
quand il ne fallait pas qu'on criât à la dictature du sabre. Mais cet
uniforme sera toujours sobre, sévère, avec quelque chose de dédaigneux
et de menaçant pour les hommes à panaches et à dorures. Il tient à dire
au Conseil d'État que ce n'est pas comme général qu'il gouverne. Mais il
a d'abord, et, de son règne, ce ne sera pas la tâche la plus facile, à
gouverner, parfois à mater les généraux. Il se fera l'idole du soldat,
le dieu de l'officier de troupe, pour être plus sûr des grands chefs,
naguère ses supérieurs ou ses égaux et sortis de la Révolution comme
lui. Sans cette précaution et, le mot doit être répété, sans cette
politique, qui est à peu près la seule qu'il ait eu besoin de faire à
l'intérieur d'une manière continue, son règne ne fût pas venu ou bien il
eût été encore plus bref.

Car, à chaque campagne, à chaque guerre, les conspirations de Marengo et
de Rueil renaîtront, s'ébaucheront jusqu'au jour où les conspirateurs
auront raison, où l'infidélité sera devenue de la prévoyance. Toute
grande bataille exposera Bonaparte au double risque de Marengo, et il le
sait. Alors quel est donc, à son retour triomphal d'Italie, l'intérêt
majeur du premier Consul? Sans aucun doute la paix. Cette fois, un
prestige accru par une victoire inespérée lui confère vraiment le
pouvoir. Pour qu'il s'y sente en sûreté, il faut qu'il soit à l'abri de
ces accidents des champs de bataille qu'il connaît mieux qu'un autre et
que l'inconstante fortune des armes entraîne toujours.

Napoléon pacifique, deux mots qui jurent d'être accouplés. Pourtant, la
paix, renouvelée de Campo-Formio, est le grand résultat qu'il cherche.
Elle donnera au Consulat ce rayonnement, cette splendeur qui
traverseront le siècle, qui en feront une époque bénie, un bref âge
d'or, un de ces moments comme il y en a quelques-uns dans notre
histoire,--Henri IV après les fureurs de la Ligue, Louis XIV après les
désordres de la Fronde,--où les peuples ont aimé le gouvernement qui
leur permettait de respirer. La paix, et glorieuse, avec l'Autriche
puis avec l'Angleterre, la paix, à l'intérieur, achevée par le
Concordat, seront les fruits de Marengo. Et parce que la masse le
pressent, la popularité de Bonaparte grandit; elle devient d'un aloi
qu'elle n'a pas encore connu. Témoins, acteurs de la Révolution le
remarquent tous. Depuis dix ans, depuis la fête fameuse de la
Fédération, jamais réjouissances n'ont été sincères et nationales comme
celles qui accompagnent le retour du premier Consul. Vaincu, on l'eût
enterré. Vainqueur, on l'adorait. Seulement ceux qui ne désarment pas,
jacobins attardés, royalistes irréductibles comprennent aussi que son
autorité s'est assise plus solidement. Les coups de canon qui annoncent
la victoire «rivent nos fers», disent les premiers. Et Hyde de Neuville
exprimera sous une forme menaçante la pensée des autres: «Le pouvoir
s'est incorporé à lui-même.» D'où la tentation de frapper au corps.
Désormais la Révolution peut être tuée dans un seul homme, et, pour les
républicains, la dictature peut l'être aussi. L'ouvrage est simplifié.
Dans l'ombre, avec sa conséquence incalculée, qui sera l'Empire
héréditaire, le meurtre se prépare. Et tous les succès que Bonaparte
remportera maintenant exaspéreront ses adversaires, leur fourniront même
de nouvelles raisons et de nouveaux moyens de s'attaquer à sa personne
jusqu'à ce qu'ils approchent de lui le trône par leur fureur même à
laquelle il aura échappé.

D'Italie, il était revenu avec une irritation qu'il dissimulait à peine
contre les républicains qui avait songé à le supplanter. Cette rancune
allait jusqu'à le tromper sur les sentiments des royalistes. Reprenant
son système de fusion, il fait pencher la balance du côté de la droite
et les jacobins lui semblent ses seuls ennemis. En Italie même, il est
allé, dans ses avances au pape, plus loin qu'en 1797. Alors, devant le
clergé lombard, il avait osé parler de religion et dire que le
catholicisme était celle des Français. Après Marengo, il a assisté à un
_Te Deum_ dans la cathédrale de Milan, où, peut-être, la couronne de
Charlemagne lui est apparue, si l'on ne force pas le sens d'un passage
du bulletin de victoire. Non seulement l'homme qui aimait le son des
cloches, comme aux campaniles corses de son enfance, n'avait pas de
répugnance pour le rite, mais il avait hâte d'en finir en France avec
les querelles religieuses, d'achever la paix intérieure en légalisant la
célébration du culte dans les églises qui déjà s'étaient rouvertes
spontanément, de mettre du côté de son pouvoir et d'enlever à la cause
des Bourbons la puissance du sentiment catholique tout en s'assurant le
contrôle du clergé français. Il ne restait plus qu'à faire accepter
l'idée du Concordat par ces idéologues, héritiers des philosophes, qui
s'étaient réjouis de voir enfin «écraser l'infâme», et par les
militaires athées, grands contempteurs de la prêtraille, qui affectaient
de garder le casque sur la tête lorsqu'ils entraient dans un lieu sacré.

Cependant la guerre avec l'Autriche n'était pas finie. Les négociations
de paix avaient échoué. La cour de Vienne hésitait à reconnaître les
conquêtes de la République (jamais ni elle, ni personne en Europe ne les
reconnaîtrait avec sincérité), et surtout à traiter sans les Anglais.
Trop bien «cuisiné» par Talleyrand, le délégué autrichien a été désavoué
à Vienne. Il faut reprendre les hostilités et, cette fois, Bonaparte ne
quitte plus Paris. En Italie, la conduite des opérations est laissée à
Brune. En Allemagne le commandement appartient toujours à Moreau. Ici,
la trame des faits rend compte des prochains événements et la simple
chronologie elle-même est explicative.

Le 1er septembre 1800, l'armistice autrichien est rompu. Le 7 septembre,
Bonaparte, par sa réponse à Louis XVIII, anéantit les illusions des
royalistes qui avaient cru voir en lui un Monk. Le 10 octobre, attentat
jacobin à l'Opéra contre le Premier Consul. Le 5 novembre, disgrâce de
Lucien. Le 3 décembre, Moreau remporte la brillante victoire de
Hohenlinden. Le 24 décembre (3 nivôse), attentat de la rue
Saint-Nicaise. Toutes ces dates sont liées entre elles. Elles annoncent
et déterminent l'avenir.

Le goût de l'autorité se développait chez Bonaparte. Porté par la faveur
populaire, résolu à rester le maître, il n'avait rien dit, naguère,
quand un tribun l'avait appelé «idole de quinze jours». Maintenant
l'opposition du Tribunat, qui prend au sérieux le droit critique et la
liberté de parole, lui semble injurieuse, contraire surtout à la
discipline sans laquelle le pays ne se relèvera pas. Déjà, il ne se
croit plus tenu à la prudence. Des paroles, peut-être calculées, lui
échappent contre les anarchistes, les terroristes, les septembriseurs.
Quant aux royalistes, il entend se servir d'eux, et moins que jamais
travailler pour eux. Le conventionnel Baudot, fier républicain, un des
rares qui n'accepteront rien de l'Empire, l'accuse d'avoir accueilli de
préférence, parmi les émigrés, les absolutistes et les ultras, ceux qui
accepteraient le mieux un pouvoir despotique, tandis qu'il écartait les
monarchistes constitutionnels et libéraux. Il est vrai qu'il avait fait
grise mine à La Fayette, qu'il laissait Joséphine, pour qui rien ne
valait la cour de Versailles, où elle n'avait pourtant jamais été reçue,
fréquenter ce qu'il pouvait y avoir à Paris de plus
contre-révolutionnaire parmi les émigrés rentrés. Ainsi se répandait le
bruit que le premier Consul se proposait de restaurer la royauté,
moyennant quoi il consoliderait sa propre situation, soit par une charge
de connétable, soit par une souveraineté en Italie. Il laissait penser,
il laissait dire. Deux fois déjà Louis XVIII s'était adressé directement
à lui pour le prier de lui rendre son trône. Ces messages royaux, le
premier Consul les avait laissés sans réponse. Trois mois après le
second, comme s'il eût attendu la consécration de Marengo pour parler de
haut à l'héritier de l'antique monarchie française, la réplique vint.
Elle était sonore et fière: «Vous ne devez pas souhaiter votre retour en
France; il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres.» En même
temps, réplique polie, qui laissait aux conversations une porte ouverte:
«Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille. Je
contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre
retraite.» Louis XVIII avait sondé les dispositions de Bonaparte, qui, à
son tour, sondait celles du prétendant dans l'idée, peut-être, que le
chef de la maison de France renoncerait à ses droits, ne laissant plus
d'obstacles à un «changement de dynastie». Mais Bonaparte se trompait
sur Louis XVIII, au moins autant que Louis XVIII avait pu se tromper sur
Bonaparte.

Seulement, à partir de ce jour-là, les royalistes devinrent pour le
premier Consul des ennemis mortels. Leurs dernières illusions étaient
tombées. Sa perte fut jurée par des hommes d'une audace et d'une
persévérance extraordinaires, formés dans les luttes sans pardon de la
chouannerie. Il ne s'en doutait pas. S'il se croyait menacé, c'était par
les jacobins. Pour la cinquième fois, ne tentaient-ils pas de
l'assassiner? Le complot, du reste obscur et que l'on dit inventé par la
police, d'Arena (qui avait été son adversaire en Corse), de Ceracchi et
de Topino-Lebrun, le renforça dans la conviction qu'il fallait se
débarrasser de cette engeance.

Mais tout attentat ravive autour de lui, dans sa famille, chez les
brumairiens, dans le public, la pensée qui était déjà au fond des
conspirations de Marengo. Qu'un poignard, un pistolet atteignent le but,
qui succédera au général Bonaparte? Là-dessus, par hasard ou à dessein,
la Constitution est muette. Et ce silence, «ce vide dans le pacte
social», stimule les meurtriers puisque la mort de l'homme remettrait
tout en question. Alors, la pensée qui commence à naître, c'est que le
successeur éventuel doit être désigné d'avance, désigné par Bonaparte
lui-même, pour décourager les assassins. Et cette pensée, qui montera,
qui grandira, qui ramènera très vite au système héréditaire, il s'en
faut de beaucoup qu'elle soit agréable à Bonaparte. La couronne de
Charlemagne, s'il l'a déjà aperçue, la fondation d'une quatrième
dynastie, s'il y a déjà songé, ne le tentent guère. On peut dire qu'à ce
moment-là, et il en sera ainsi pendant des mois encore, personne plus
que lui ne répugne au rétablissement en sa faveur d'une forme quelconque
de royauté parce qu'il ne veut pas, surtout, qu'on parle de sa
succession. Léguer son pouvoir? A qui? Et que lui importe l'hérédité? Il
n'a pas d'enfant, Joséphine a bien peu de chances de lui en donner
malgré les conseils du médecin Corvisart et les eaux de Plombières.
Va-t-il mettre, dans ses pas et dans son ombre, un remplaçant et un
rival, alors qu'il lui a déjà fallu éliminer Sieyès? Va-t-il, par la
seule annonce d'un nom à choisir, ranimer ces compétitions qu'il
redoute, et tout cela pour fournir une arme à ses adversaires capables
d'ameuter encore bien du monde en criant à l'ambition et à la monarchie?
Et ses frères voudraient lui forcer la main, ils sont eux-mêmes poussés
par les brumairiens que l'avenir inquiète. Voici que Lucien se livre à
l'un de ces esclandres dont il est coutumier. Ministre de l'intérieur
depuis qu'il a fallu renvoyer Laplace à la mécanique céleste, Lucien,
sans consulter le premier Consul et même s'en gardant bien, répand à
travers la France, officiellement, par les préfets, une brochure,
_Parallèle entre César, Cromwell et Bonaparte_, qui pose avec brutalité
la question: «Où sont ses héritiers?» Ce n'est pas seulement, sous le
rapport de la politique, une imprudence. C'est un défi personnel au
premier Consul. Ses frères ne pensent pas à lui, ils ne pensent qu'à
eux. L'héritage, qui n'est pas ouvert, qui est à peine formé, ils le
convoitent, et leur convoitise même, leur avidité, leur hâte, qui
mettent Bonaparte en méfiance, menacent en outre de tout gâter en semant
l'alarme parmi les républicains. Il faut couper court. Lucien est
désavoué par une disgrâce publique et, du ministère de l'intérieur,
envoyé à l'ambassade de Madrid. Pour un temps, Bonaparte est délivré de
ce cauchemar du successeur. Toutefois, il n'en a pas fini avec ses
frères, avec cette famille remuante, exigeante, pour laquelle il ne fait
jamais assez et où il ne trouvera jamais personne de tout à fait sûr,
l'un parce qu'il est jaloux et emporté, l'autre indolent, le troisième
malade, nerveux et inquiet. C'est à celui-là pourtant, c'est à Louis,
son petit protégé, que, pour lui succéder, Napoléon penserait peut-être
plus volontiers qu'à un autre, s'il advenait qu'il ne fût plus capable
de résister à la pression qu'exercent, du dehors, ceux que l'incertitude
du lendemain tourmente. Secret que Joséphine a percé, projet où, sans
qu'il paraisse, elle l'encourage, pour mieux écarter Joseph et Lucien,
ses ennemis, et surtout la menace du divorce, si le désir d'avoir un
héritier de sa chair vient à Napoléon. Joséphine croira triompher par le
mariage de son jeune beau-frère avec sa fille Hortense, mariage qui,
dans son esprit, doit conjurer sa propre répudiation. César n'a pas
encore la couronne, que les intrigues domestiques et les querelles de
palais l'assiègent et se resserrent autour de lui.

Pendant ce temps, la guerre continue et Moreau, l'énigmatique Moreau,
cueille en Allemagne des lauriers qui valent ceux de Bonaparte lui-même.
Est-ce que le vainqueur de Hohenlinden n'a pas le droit de se prétendre
son égal et de dire le «Pourquoi pas moi?» Tout ce qui hait le premier
Consul répète: «Pourquoi pas celui-là?» Moreau sera entouré, attiré,
flatté dans sa jalousie et son orgueil. Les conspirateurs auront un
général à opposer à un autre général, une grande figure à une grande
figure, pour un coup d'État de gauche ou de droite. Cependant, c'est
Bonaparte qui va recueillir le fruit de la victoire de Moreau.
L'Autriche se résout à traiter. Déjà Cobenzl arrive à Paris, et, en même
temps que l'envoyé de l'empereur, l'envoyé du pape, Mgr Spina. L'heure
de la paix approche, la paix générale, la grande paix du dedans et du
dehors, le grand rêve, le triomphe du Consulat. Ceux qui ne veulent pas
de ce triomphe, dont le Concordat qui se prépare sera l'achèvement,
doivent se hâter. Ils doivent supprimer Bonaparte au plus tôt et à tout
prix. Trois semaines après Hohenlinden, il n'échappe que par hasard à
l'explosion de la machine infernale qui, un soir, est placée sur son
chemin.

Réussi, et il fut à quelques secondes de réussir, l'attentat du 3 nivôse
changeait le cours de l'histoire. Manqué, il ne resta pas sans influence
sur la suite des événements. Les conspirations dirigées contre le
premier Consul devenaient un des éléments de sa politique. Ou elles
l'abattraient au coin d'une rue, ou elles le porteraient à l'empire.

Les félicitations qu'il reçut de toutes parts pour avoir échappé à
l'explosion de la rue Saint-Nicaise, leur forme même, les adresses des
corps constitués, la joie de la foule, tout rendait sensible que sa
personne était précieuse, tout l'autorisait à prendre des mesures qu'on
eût, en d'autres temps, qualifiées de liberticides. Sincère ou non, sa
première pensée fut que les criminels ne pouvaient être que des
terroristes et il l'exprima avec violence. Un attentat royaliste
dérangeait sa politique de fusion. Il refusait d'y croire et il lui
convenait que l'attentat fût jacobin, ce qui était plus conforme à son
système du moment. Il trouvait aussi l'occasion d'en finir avec les
irréductibles de gauche, ce qui permettrait d'en finir avec les
dernières institutions de la République. Le prétexte était bon pour
frapper à la tête et pour anéantir les derniers restes des factions
violentes par une «épuration» semblable à celles de Robespierre quand il
avait envoyé les «exagérés» à la guillotine, de la Convention quand
elle avait condamné les complices du 1er prairial, du Directoire quand
il avait fusillé Babeuf. Au fond, c'était la suppression progressive des
républicains d'action qui avait rendu possible le retour à l'ordre, et
Bonaparte, là encore, continuait plus qu'il n'innovait. Il ne subsistait
plus en France qu'un petit nombre de révolutionnaires ardents. Le
premier Consul s'en était fait une liste. Eux disparus, aucun retour
offensif de ces jacobins «exclusifs» auxquels il s'était heurté en
brumaire ne serait plus à craindre. En effet, il y aura encore, et en
nombre, des conspirations royalistes, des conspirations militaires, des
conspirations de palais. Il n'y en aura pour ainsi dire plus de
républicaines. Pour des insurrections, des «journées», il faudra une
autre génération qui ne se lèvera qu'en 1830.

Cent trente suspects, dont presque aucun ne reparut, furent la rançon de
la machine infernale. Lorsque Fouché tint les vrais coupables,
Saint-Réjant et Carbon, quand on sut que l'attentat du 3 nivôse était
l'œuvre de «chouans», il était trop tard. Il n'y eut pas de pardon pour
les jacobins proscrits parce qu'on avait effectivement voulu les
proscrire. Par une subtile précaution, ils n'avaient pas été condamnés
pour l'affaire de la rue Saint-Nicaise, mais compris dans une mesure de
sûreté générale. Tout était bénéfice pour le premier Consul:
l'indignation du public, l'anéantissement des révolutionnaires
intransigeants, l'avertissement qu'il avait chez les royalistes des
ennemis implacables. Ce n'était pas tout. La difficulté même de faire
une loi de circonstance lui mettait entre les mains un instrument de
règne d'une incomparable commodité.

Si la déportation des «restes de Robespierre», comme on les appelait,
pouvait rencontrer des résistances, c'était dans les deux assemblées de
qui dépendait la confection des lois. Le Tribunat était hostile, le
Corps législatif mal disposé. Talleyrand suggéra l'idée de s'adresser
au Sénat conservateur, assemblée peu nombreuse, docile, maniable, et
dont les délibérations offraient l'avantage de ne pas être publiques. Il
suffisait d'y penser, et le hasard, autant que la nécessité, avait mis
sur le chemin de la découverte. Le «sénatus-consulte», inventé ce
jour-là, et qui permettait de se passer de lois, devint un moyen de
gouvernement d'une souplesse sans pareille. Il servira à tout, comme une
formule magique. Pour le motif que le Sénat doit «conserver» la
Constitution, on lui demandera de la modifier. Le système de Sieyès
était si parfait qu'il pouvait aller jusqu'à s'anéantir lui-même. Il
contenait bien tout ce qu'il fallait pour passer, par «gradations
insensibles», de la République à la monarchie absolue. Il en sera ainsi
jusqu'au jour où, tout se déliant et se dissolvant, ce Sénat, devenu
indispensable par les services qu'il aura rendus sans compter, se
trouvera seul debout dans la ruine du reste. Alors un sénatus-consulte
suprême prononcera la déchéance du maître que ses complaisances auront
fait.

Quelques jours après ces mesures de rigueur contre les républicains
terroristes et la «compagnie des tyrannicides» qui devait susciter un
«Brutus français», le ministre de la police fournit la preuve que les
véritables auteurs de l'attentat du 3 nivôse étaient des chouans. Sans
doute Fouché le savait-il dès le début. Mais, contre les conspirateurs
de gauche, le coup est fait tandis que le premier Consul paraît entouré
d'ennemis invisibles et qui renaissent toujours, sa personne menacée à
toutes les minutes et, par conséquent, son gouvernement «à la merci d'un
coup de pistolet» au moment même où ce gouvernement réparateur semble
donner à la France plus encore qu'il n'a promis. Alors Bonaparte devient
d'autant plus précieux que son existence est plus fragile. C'est ainsi
qu'ayant acquis le prestige par ses victoires et le pouvoir par des
circonstances heureuses, les inquiétudes qu'on a pour sa vie mûrissent
entre ses mains une autorité qui sera sans partage. Désormais le ressort
secret de son incroyable ascension vers le trône tient dans cette
phrase, dans cette crainte qui se répand en France et que la machine
infernale de la rue Saint-Nicaise ne rend pas imaginaire: «On finira par
l'assassiner.» Emigrés rentrés, et ils sont nombreux, qui ont tout à
redouter d'une rechute dans le jacobinisme après la disparition de leur
protecteur; révolutionnaires compromis qui appréhendent le retour des
Bourbons; masse intermédiaire qui ne veut ni réaction ni révolution, «de
tous côtés on était effrayé à la pensée de voir périr le premier
Consul». Comme un vent favorable, cette alarme le porte vers le pouvoir
suprême et tout ce qui est tenté contre lui l'en rapproche. Il prospère
par ses ennemis.




CHAPITRE XII

L'ILLUSION D'AMIENS


1801, 1802, le commencement de 1803, ce sont les mois fortunés de
Bonaparte. Non pas exempts de soucis pour le premier Consul. Mais c'est
la France qui «s'abandonne aux plus brillants rêves», qui croit avoir
touché au port, jeté l'ancre, trouvé la paix.

A un pays qui, bien que las de la guerre, ne voulait que la paix avec
l'honneur, c'est-à-dire avec les frontières naturelles, le premier
Consul apportait ce qu'il avait promis. Il livrait ponctuellement la
commande. La France, en l'applaudissant, s'applaudissait elle-même
d'avoir si bien choisi, calculé si juste, de s'être confiée à l'homme
qui comblait ses désirs. Paix au dedans et au dehors, grandeur,
prospérité, repos. C'est la récompense de longs efforts et la fin d'un
cauchemar. Sensation de bonheur presque indicible pour un peuple qui,
depuis dix ans, mène une vie convulsive, dans la guerre civile et dans
la guerre étrangère. Il ne sait pas que ce n'est qu'une halte. Mais il
en goûte le prix à ce point que, pour retrouver les délices du Consulat,
paradis fugitif, songe qu'il aura touché de la main, il sera prêt,
pendant dix ans, à refaire la guerre.

Le traité de Lunéville, dont Joseph Bonaparte fut, pour la France, le
négociateur médiocre qu'il fallut souvent redresser, c'était le traité
de Campo-Formio rétabli, confirmé, consolidé. Les conquêtes de la
Révolution sont reconnues par l'Autriche vaincue à Marengo et à
Hohenlinden et qui, pour signer, n'a même pas attendu l'Angleterre. Elle
fait sa paix séparée. La deuxième coalition est rompue. Et l'Autriche,
c'est l'empire allemand. Son chef, c'est le César germanique. Tout un
flot d'histoire, de souvenirs séculaires remonte alors à la tête des
Français. Ce que la maison d'Autriche, le vieil ennemi, abandonne d'un
seul coup à la République, c'est plus que le pré carré de Richelieu,
c'est la Belgique, le Luxembourg, la rive gauche du Rhin. Le traité est
du 9 février 1801. Le 16 mars, il y a des préfets dans les départements
de la Roer, de la Sarre, du Rhin et Moselle, du Mont-Tonnerre.

Et ce n'est pas encore tout. L'expérience des guerres de la Révolution
enseigne que les limites naturelles ont besoin de glacis. Pour les
défendre, il faut en tenir les avancées. L'Autriche reconnaît le
protectorat français sur les Républiques batave, helvétique, cisalpine,
ligurienne. Elle s'incline devant l'occupation du Piémont qui, bientôt,
sera, lui aussi, divisé en préfectures. Elle accepte enfin l'arbitrage
français pour un remaniement du corps germanique qui sera la fin du
Saint-Empire, car il faut encore, pour que la France garde ses
conquêtes, que l'Autriche soit exclue d'Allemagne comme d'Italie,
refoulée aussi loin que possible. C'était enivrant, immense, trop beau.

Trop beau parce que l'Autriche ne pouvait sans arrière-pensée signer une
telle paix, laisser à la domination ou à l'influence française une part
de l'Allemagne, une part de l'Italie. Elle n'était pas tellement vaincue
que, comme à Campo-Formio, Bonaparte n'eût transigé avec elle, lui
laissant, de son côté, Venise et la ligne de l'Adige. Au fond, le traité
de Lunéville est encore un arrangement. Tel quel, il n'aura même de
réelle valeur que si l'Angleterre y accède. Mais alors ce serait la paix
véritable, dans une Europe désormais contente de son sort, d'où les
racines des vieux conflits seraient arrachées puisque les frontières en
seraient conformes aux vœux de la France, vœux que les Français
confondent avec la raison. N'est-ce pas, en effet, à simplifier le
«chaos féodal» de l'Europe autant qu'à atteindre les limites naturelles
que les assemblées révolutionnaires, le Comité de salut public, le
Directoire ont tendu? «Finir la guerre, dit admirablement Albert Sorel,
est, aux yeux de Bonaparte, une opération du même ordre que finir la
Révolution.» Tellement que c'est la même chose, et tout le monde le
comprend ainsi, du premier Consul au plus petit acquéreur de biens
nationaux, des régents de la Banque de France, gardiens de la monnaie
restaurée, au desservant de village qui voit venir le Concordat.
Organiser l'Europe, lui donner un statut et une loi, ce n'est que
l'équivalent du Code civil.

Ainsi Bonaparte est le grand pacificateur. Après la signature de
Lunéville, il est acclamé comme jamais il ne l'a été et Paris retentit
des cris de: «Vive Bonaparte!» Il ne manque plus, pour que sa popularité
monte encore, que la paix avec l'Angleterre et elle est prochaine.

On a dit que Napoléon n'y avait jamais cru et que, d'un coup d'œil sûr,
il avait vu qu'elle ne serait qu'une trêve. Bien des signes permettent
de penser le contraire. Il a eu, lui aussi, ses heures d'illusion. Ce
qui le prouve, c'est que, cette paix, il l'a préparée avec soin, qu'il a
cherché les moyens de la rendre solide. Et, pour la rendre solide, il
faut qu'elle ne vienne pas seulement d'une lassitude réciproque. C'est à
égalité qu'il entend traiter avec l'Angleterre, après l'avoir convaincue
qu'elle a intérêt à traiter, le peuple français, maître du continent,
des grands fleuves et de leurs embouchures, faisant équilibre à la
maîtresse des mers. La paix séparée de l'Autriche a été un coup cruel
pour la politique de Pitt. L'Angleterre, fatiguée de cette lutte, est
disposée à faire la part du feu. Alors c'est à qui mettra le plus
d'avantages de son côté avant de venir aux négociations. L'Autriche hors
de combat, la politique de la France est d'avoir en Europe autant
d'alliés et d'appuis que possible. On suspend toujours sur l'Angleterre
la menace, qu'elle ne prend pas légèrement, d'une armée qui débarquerait
chez elle. On cherche à épouvanter son commerce par la fermeture de tous
les ports européens. Aussi, comme la Convention, se rapproche-t-on de
l'Espagne qu'on charge en outre de soumettre le Portugal pour le
soustraire aux Anglais. Il ne faut plus que la baie de Naples serve
d'abri à Nelson. Murat, devenu mari de Caroline, beau-frère du premier
Consul, et qui ne se doute pas qu'il régnera puis qu'il sera fusillé là,
est chargé de rappeler Championnet et la République parthénopéenne au
roi Ferdinand qui se soumet. L'alliance prussienne est recherchée comme,
depuis 1795, elle n'a cessé de l'être, mais avec un espoir nouveau, une
quasi-certitude de l'obtenir. Car cette fois, dans la poursuite de la
paix, s'ouvre une chance que la Révolution n'a pas eue, l'alliance
russe, grâce à Paul Ier. Si le roi prussien ne s'allie pas de bonne
grâce, le tsar l'alliera de force.

Dans les calculs de Bonaparte, pour amener l'Angleterre à traiter,
l'alliance russe joue un rôle immense. De même qu'il faut l'Autriche
vaincue, l'Espagne, l'Italie, la Prusse consentantes ou soumises, il
faut pour alliée la Russie. Jusqu'à la fin, ce seront les éléments
alternatifs de son jeu diplomatique et guerrier. Dans la situation qu'il
a trouvée et dont il a hérité, dont les prémisses ont été posées par
d'autres que par lui, il ne peut jouer que celui-là.

Le grand espoir qu'il aura à Tilsit avec Alexandre, il l'a alors avec
Paul. Mais quoi de plus fragile, de plus décevant que l'alliance russe?
Il lui reste à l'apprendre. Elle tient, en ce moment, à la vie d'un tsar
comme le régime consulaire tient à sa propre vie. Fort de l'appui de la
Russie, Bonaparte parle avec affectation d'un gigantesque projet, une
attaque de l'Inde à revers, qui doit porter l'effroi dans la cité de
Londres. Le nouveau gouvernement britannique, celui qui est venu après
la chute de Pitt, n'accepte pas, quelque décidé qu'il soit à la paix, de
négocier sous une telle menace. Il agit, il travaille de son côté pour
s'assurer à la table de conférence une position meilleure. Presque en
même temps deux nouvelles arrivent à Paris. Nelson a bombardé Copenhague
en réponse à la Ligue des neutres, autre esquisse du blocus continental,
et Paul Ier a été assassiné à Pétersbourg. «L'Histoire nous apprendra le
rapport qu'il y a entre ces deux événements.»

Bonaparte savait calculer l'effet d'une foudre verbale. Ses grandes
colères étaient souvent simulées. Il excellait aussi à leur donner un
tour de littérature historique. L'accusation qu'imprima sur son ordre le
_Moniteur_ sent sa main. Mais sa fureur n'était pas feinte. La mort de
Paul, c'est l'effondrement de l'alliance russe, et, signe grave pour
l'avenir, Paul a été la victime de son alliance avec la France. Ce qui a
décidé les conjurés à l'assassinat du tsar, c'est l'ukase qui ferme les
ports de Russie au commerce avec l'Angleterre, qui ruine boyards et
négociants. Et le blocus continental sera aussi l'écueil sur lequel se
brisera l'alliance de Tilsit. Enfin le drame de Saint-Pétersbourg est un
avertissement pour Bonaparte lui-même. Le «coup essentiel», qui le
cherche entre les Tuileries et la Malmaison, vient de réussir au palais
Michel, et si l'Anglais n'a pas agi en personne, la preuve est faite que
les amis de l'Angleterre peuvent agir. Le régicide de Pétersbourg ne
dérange pas seulement les plans du premier Consul. Il lui rappelle le 3
nivôse, la machine infernale et les poignards, l'attentat préparé dans
l'ombre, sa mort qui soulagerait ses ennemis.

Et pourtant ce drame hâtait l'heure d'une paix également désirée des
deux côtés de la Manche. L'alliance franco-russe étant rompue par la
mort de Paul et par l'avènement d'Alexandre, une transaction s'impose à
Bonaparte et devient plus facile à l'Angleterre. Le premier Consul doit
renoncer aussi bien à menacer l'Inde qu'à s'attacher la Prusse. A
Alexandrie, Menou, le successeur de Kléber, vient de capituler. Les
Anglais sont sûrs que l'Égypte ne retombera pas aux mains des Français
qui, par conséquent, ne deviendront pas les maîtres de la Méditerranée.
Le canon de Nelson, à Copenhague, a dissous la Ligue des neutres. Les
Espagnols mènent mollement la soumission du Portugal. Le cabinet de
Londres, que Pitt, sorti du ministère, n'animait plus de son ardeur,
n'attendait plus, pour négocier, que d'occuper une position assez bonne.
Il considéra que ces événements atténuaient la défection autrichienne
dans une mesure suffisante. Il se décida à traiter.

Peu de paix auront été plus populaires que celle d'Amiens, saluées avec
plus d'enthousiasme et de confiance. Quand, au mois d'octobre 1801, le
colonel Lauriston apporta à Londres la ratification des préliminaires,
la foule détela sa voiture et la traîna «avec délice». Le premier Consul
sentait si bien ce besoin des peuples, cette paix lui était à lui-même
si utile, elle était pour lui une telle consécration, que, jusqu'à la
signature finale (25 mars 1802), il montra son impatience, son
inquiétude, sa crainte que l'Angleterre ne se ressaisît. N'était-ce pas
incroyable, en effet, qu'elle se résignât, pour la première fois, non
seulement depuis dix ans, mais depuis cinq siècles, à voir la France
étendue dans les Flandres et le long du Rhin, jusqu'aux bouches du
fleuve fameux, même au delà? Pour beaucoup moins, elle avait fait à
Louis XIV une guerre inexpiable. Alors le premier Consul paraissait plus
grand que Louis XIV lui-même. On pouvait regarder dans l'histoire. Elle
n'offrait pas de paix comparable à celle d'Amiens, triomphe de la
Révolution guerrière, qui portait à l'apogée la puissance de la France
et la gloire de Bonaparte.

C'était lui qui réalisait toutes les espérances de la nation.
Conciliateur général, il donnait la paix au dehors, l'union au dedans,
la prospérité dans la grandeur. Par là, irrésistible auprès de la masse,
soustrait, auprès d'elle, à la critique et à l'objection, homme unique
et que nul ne pouvait remplacer sans remettre en question tout ce qu'on
tenait pour acquis. Par là commençait aussi le pouvoir magique de son
nom.

Le même que le nom de Henri IV avait eu. Et le Concordat fut l'Édit de
Nantes du premier Consul. Lui seul, pacificateur universel, était
capable de donner aussi la paix religieuse, grande idée qu'il
nourrissait depuis sa première campagne d'Italie. Car si les églises
s'étaient rouvertes au culte, si les cloches longtemps interdites
s'étaient remises à sonner (et, disait-il à Malmaison, en écoutant
celles de Rueil, leur musique, qui lui rappelait son enfance,
l'émouvait), il restait à régulariser la situation du catholicisme.
Henri IV avait abjuré pour passer à la religion de la majorité des
Français, non sans rencontrer des résistances lorsqu'il avait donné
aussi un statut aux protestants. De même le premier Consul rencontrait
des résistances pour son Concordat, conception pourtant politique et
nationale, puisqu'il réconciliait encore, puisqu'il ralliait l'Église, à
la «France moderne», au gouvernement de Brumaire, à tout ce qui entrait
de Révolution dans le régime nouveau et la part n'en était pas mince.
Cependant il obtenait un autre résultat. Il coupait les liens de
l'Église avec les Bourbons par une démission, imposée, d'accord avec
Rome, à tous les évêques légitimes qui dataient de la monarchie comme
elle était imposée aux évêques constitutionnels, ceux du schisme, les
«jureurs». Ce qui n'empêcha pas le premier Consul de vouloir ensuite
que des évêchés fussent donnés indistinctement à des prélats royalistes
et à des «jureurs», de même que son Conseil d'État était mêlé de
«votants» et de fils d'émigrés, dans sa pensée constante de fusion,
pensée faite à la fois d'utilité et d'indifférence, de mépris pour les
hommes et d'estime pour leurs services.

Car nulle part, peut-être, plus que par ce Concordat qui ne doit être
«le triomphe d'aucun parti, mais la conciliation de tout», n'apparaît la
disposition de son esprit à parler des langages divers, à prendre des
attitudes successives selon les hommes auxquels il s'adresse et les
circonstances qui se trouvent, à se livrer tour à tour, souvent à la
fois, aux différents aspects des choses. Il varie parce qu'il est
souple. Par cette souplesse, il impose sa volonté et arrive à ses fins.
Le vent qui souffle, il excelle à le capter autant que cet autre amant
de la gloire, l'auteur du _Génie du Christianisme_, le vicomte de
Chateaubriand. Ils sentent l'un et l'autre que la mode est à la religion
et ils mettront la religion à la mode.

Bonaparte n'est pas un croyant. Il ne le sera même jamais. Pour croire,
il garde trop l'empreinte du dix-huitième siècle. En son fond, on peut
dire qu'il est «déiste avec un respect involontaire et une prédilection
pour le catholicisme». C'est tout, mais c'est assez pour l'affaire du
jour. Alors, aux idéologues athées, il montre d'un geste les étoiles et
demande: «Qui a fait tout cela?». Aux politiques, il représente qu'il
s'agit de «faire cadrer les choses spirituelles» non seulement «à ses
vues» mais à la politique nationale, d'employer la force des idées et
des institutions religieuses au bien de l'État, à l'apaisement général
et même à la fusion des peuples nouvellement réunis à la République.
Est-ce que les Belges ne sont pas tous catholiques romains, et les
Rhénans presque tous? Mais au pape, au cardinal secrétaire d'État
Consalvi, au cardinal légat Caprara, il donne des «coups de boutoir».
Alors c'est le chef de l'État français qui parle, qui souvent menace,
qui impose ses conditions, maintient les prérogatives de l'Église
gallicane, rappelle au Saint-Siège, sinon Philippe le Bel, du moins (il
y tient beaucoup) saint Louis et Louis XIV. Pour ministre des Cultes, il
prend un catholique, un homme d'ancien régime, Portalis, qui rétablit
dans la correspondance de Napoléon avec les évêques les formes suaves et
décoratives dont l'ancienne aumônerie royale avait le secret. Mais
Portalis est choisi pour sa docilité, son obéissance au maître, et, en
termes exquis, il rappellera le clergé aux devoirs des sujets envers le
prince.

Car déjà, dans l'imagination puissante de ce jeune homme, de ce petit
Corse qui n'a vu qu'à peine et de loin les derniers jours de la France
monarchique, se forme l'idée de renouer la chaîne des temps. C'est la
pensée d'André Chénier transposée dans la politique, c'est la plus
grande de ses audaces. Sur des fondements nouveaux, recommencer
l'histoire, ambition sans doute, mais qui n'est pas à la portée du
vulgaire parce que c'est une conception d'intellectuel, de cérébral qui
est de plain-pied avec l'histoire et qui a le sens de la grandeur
historique. Ces hardiesses de l'esprit, il les avait déjà avec ses
livres, à Valence, dans la chambre meublée de Mlle Bou, à huit livres
huit sols par mois. Il est le «poète en action» que Chateaubriand
reconnaîtra et, parce qu'il est un poète qui agit, les grandeurs lui
sont naturelles. Rien ne l'étonne, ne l'intimide, ne le rend ridicule
non plus. Alors, pour prononcer le panégyrique du Concordat, pour
s'entendre comparer à Pépin et à Charlemagne, il choisit M. de
Boisgelin, cardinal-archevêque, le même qui, vingt-cinq ans plus tôt,
avait prononcé le sermon du sacre de Louis XVI. Et Joséphine, mariée
civilement, avec Barras pour témoin, reçoit un chapelet de Pie VII, en
attendant beaucoup plus.

Le sacre, quelques-uns y pensent déjà pendant ce _Te Deum_ de
Notre-Dame, le jour de Pâques 1802, mais défense d'en parler. Quel
regard a reçu La Fayette lorsque, moitié ironique, moitié flatteur, il a
eu l'audace de prononcer le mot devant le premier Consul! Berthier, avec
qui on se gêne encore moins, est traité d'imbécile lorsque, pour faire
sa cour, il parle de roi. Ce n'était pas que Bonaparte fût mécontent
d'être deviné ou que, dans les allusions, il vît un piège. Pour lui, à
ce moment, le piège est ailleurs. Ses sentiments n'ont pas changé. Tout
ce qui évoque l'idée de sa succession l'irrite, et ceux qui y songent,
il ne les tient pas pour ses amis. Le pouvoir complet, absolu, oui, mais
pour lui-même. Que lui importe que son pouvoir soit rendu héréditaire?
Pour quel héritier? L'hérédité ne le tente pas, elle n'a pas de raisons
de le tenter et, de plus, en accroissant la ressemblance avec la royauté
ancienne, elle ne serait bonne qu'à susciter une objection et un
obstacle. Car si les choses tendaient à l'établissement en sa faveur
d'une monarchie, qu'il concevait alors comme purement personnelle, il
s'en fallait de beaucoup que tout le monde l'acceptât, en haut, dans les
assemblées peuplées de républicains, et surtout, dans l'armée, parmi les
chefs militaires. Après l'installation aux Tuileries, le _Te Deum_ de
Notre-Dame était une autre épreuve de la popularité du premier Consul et
de la résistance que pouvait rencontrer non seulement sa montée vers le
pouvoir suprême mais cette politique de pacification qui l'y portait.
Bonaparte n'ignorait pas que, dans le Conseil d'État, cette perle de son
gouvernement, la lecture du Concordat avait été accueillie avec
froideur, que des rires s'étaient même élevés à certaines expressions
d'un tour religieux. «Le Concordat? Une des choses les plus difficiles
que j'aie faites,» disait-il. Le sacre ne serait pas une chose plus
aisée.

L'habileté était de se servir des circonstances et de célébrer la paix
avec l'Angleterre en même temps que la paix avec l'Église. C'est le char
du triomphe qui doit entraîner jusqu'aux pieds des autels les hésitants,
les opposants, les boudeurs. Et le char n'est pas une image. Pour le
cortège qui se rend au _Te Deum_, on a remis à neuf les voitures de gala
qui avaient servi à Louis XVI. Paris revit aussi ce jour-là des livrées.
Vertes aux galons d'or, ce seront celles de la maison impériale,--un
défilé de costumes et de toilettes, déjà tout un apparat de cour auquel
une renaissance de l'étiquette ne manque même pas.

Le mot du général Delmas au premier Consul qui lui demandait comment il
avait trouvé la cérémonie est resté fameux. Il a reçu plus d'une
application dans l'histoire: «Belle capucinade! Il n'y a manqué que le
million d'hommes qui sont morts pour abolir tout cela,» répondait le
soldat de la Révolution. En ce temps-là, lorsque le premier Consul
confiait à Mollien qu'il était temps de sortir de «l'ornière du
républicanisme», c'était dans l'armée que se réfugiait l'esprit
républicain. L'armée, qui n'est pas soumise au renouvellement du
cinquième, ne se prête pas aux épurations périodiques comme les
Assemblées. Et l'armée murmure plus qu'elles. On trouve Lannes parmi les
mauvaises têtes. On y retrouve Augereau et Bernadotte, le plus actif, le
plus intrigant, Bernadotte qui est presque de la famille consulaire
puisqu'il a épousé l'autre Clary et qu'il est le beau-frère de Joseph.
Assassiner le premier Consul au milieu de la «belle capucinade», puis,
aussitôt, faire marcher sur Paris l'armée de l'Ouest que Bernadotte
commande, tel est le plan de cette conspiration militaire, en rapport
avec ce qu'on a nommé la conspiration de Rennes qui consistait
essentiellement à exploiter les sentiments républicains du soldat, au
point que, le jour du _Te Deum_, on répandait, pour l'irriter, le bruit
que des prêtres allaient bénir les drapeaux. Ce jour-là, les chasseurs
de la garde, les troupes d'élite dévouées au premier Consul, ses
prétoriens, intimidèrent les conjurés et, par leur attitude, firent
échouer l'attentat. Dessous de cette apothéose dont les militaires
ennemis de Bonaparte auraient voulu faire une «apothéose de Romulus»,
dessous hideux puisque Joseph, instruit de tout par Bernadotte, a refusé
la place que son frère lui offrait près de lui et n'est allé à
Notre-Dame qu'en se mêlant, loin de celui qu'on vise, aux conseillers
d'État. Coup manqué, affaire étouffée. Bien qu'il ait toutes les
preuves, le premier Consul ne voudra pas sévir. Mais il a la certitude
que, si le pouvoir lui vient par le cours naturel des choses, ses
adversaires seront d'autant plus acharnés qu'ils s'aperçoivent que
«l'usurpation s'avance à grands pas».

Que le sentiment de la foule l'autorise, le pousse même à se faire plus
que Consul, ce n'est ni là, ni dans une ambition dévorante, qu'il faut
chercher la raison qui le détermine à «usurper». Il calcule. L'autorité
que lui a donnée la Constitution de l'an VIII est insuffisante. Elle est
fragile, précaire, puisqu'il faut toujours, après chaque progrès de la
politique qui se déroule depuis le 18 brumaire, vaincre des résistances,
dompter, épurer le Sénat, le Tribunat, le Corps législatif, au risque de
faire des irréconciliables ou des mécontents. La stabilité, c'est le
souci de Bonaparte, le résultat qu'il cherchera jusqu'au dernier jour,
jusqu'à ce que tout l'abandonne, s'écroule et que le sceptre tombe de
ses mains. N'eût-il pas, et il l'a, cette préoccupation de donner une
base à son pouvoir et à ses institutions, c'est trop peu de chose que le
pouvoir à temps, les dix ans que lui ont accordés les brumairiens.
Qu'arriverait-il au terme et même avant le terme de ces dix années? A
mesure qu'il en approcherait, l'opposition, dont il vient d'éprouver la
haine, se ferait plus forte. Tout, jusqu'au souci de son avenir
personnel, lui conseille de ne pas attendre ce délai et de fixer une
autorité encore révocable par des institutions qui l'assurent de la
durée.

Car, si elle est grande, cette autorité est encore informe ou, si l'on
aime mieux, ses formes ne répondent pas à sa grandeur. Bonaparte a, dans
le pays, le prestige d'un souverain. Il en a pris le train de vie, les
allures, le décorum. Avec quelle rapidité n'a-t-on pas monté depuis les
premiers jours du Consulat, lorsque l'entourage se sentait encore de la
bohème et du demi-monde d'où le ménage et la famille consulaire étaient
sortis! Et quand Bonaparte, à son retour d'Égypte, avait pardonné à
Joséphine, il ne s'était pas trompé. Elle lui avait été utile. Leur
couple bien assorti,--lui le don et le besoin de commander, elle l'art
et le besoin de plaire,--avait rendu l'ascension plus rapide avec des
transitions plus douces. Tout sert, en pareil cas, tout concourt au
succès, et Joséphine dont Metternich disait qu'elle était «douée de tact
social», n'avait pas été une auxiliaire négligeable. Mais elle-même, qui
a découvert enfin que ce petit mari, d'abord si légèrement traité, est
un être d'exception, commence à s'effrayer des hauteurs où ils se
portent tous les deux. Dans leur intimité, il y a des sujets interdits,
des silences. Pour eux, à leurs points de vue différents, l'hérédité est
le problème fatal, pour Bonaparte qui continue à n'en pas vouloir, pour
Joséphine, trop femme pour ne pas sentir que, le jour où il l'aura
acceptée, il désirera le fils qu'elle ne peut lui donner. Cependant
Joseph, Lucien se regardent comme les princes du sang, les héritiers
naturels de la future monarchie à laquelle ils poussent, chacun selon
son tempérament, Joseph plus secret, Lucien plus emporté. Ainsi, dans
son dessein, désormais arrêté, et que favorisent, d'ailleurs, que
veulent même les circonstances, Bonaparte se trouve assiégé d'intrigues
de ménage et de famille dont les contrariétés, les complications
s'ajoutent, pour lui donner des soucis amers, aux résistances que lui
opposent encore les derniers républicains.

Ce serait une erreur d'imaginer le premier Consul, dans l'apothéose de
la paix et de la réconciliation nationale, marchant à l'Empire le visage
découvert. Décidé à sortir de la République et de son «ornière», il ruse
encore avec elle et ses ménagements mêmes lui causent des déboires. Le
plan de ses amis, ceux des brumairiens à qui la monarchie déférée à
Bonaparte apparaît comme la conclusion naturelle et la garantie
nécessaire de tout ce qui s'est fait depuis deux ans, c'est de ne pas
attendre que le traité d'Amiens soit oublié et de proposer une
récompense nationale pour le premier Consul. Le Sénat doit émettre un
vœu qui lui soit «agréable». Comme s'il craignait de trahir de
l'ambition, Bonaparte n'exprime aucun désir, enveloppe sa pensée de
phrases vagues. Alors, le Sénat pourtant si empressé, si docile, donne
peu puisqu'on ne lui demande rien. Il proroge seulement pour dix années
les fonctions du premier Consul. Au fond, c'est une déception pour
Bonaparte, et aussi l'avertissement que le pouvoir suprême ne lui
viendra pas tout seul, qu'il faudra trouver ou créer l'occasion de le
saisir. Et puis, quelle dérision! A lui-même on marchande ce qu'il
désire et ce qui lui importe, le temps, la durée, tandis qu'on le
harcèle d'autre part pour lui conférer le droit, auquel il aspire si
peu, de choisir son successeur.

C'est que, dans l'ombre, et mettant son silence à profit, les
adversaires d'un pouvoir personnel transformé en monarchie ne restent
pas inactifs. Il y a, Fouché à leur tête, tous ceux qui ne veulent pas
de l'ancien régime sous une étiquette nouvelle, tous ceux qui ne se
soucient pas d'avoir renversé les Bourbons pour les remplacer par la
famille Bonaparte. Et, tous les jours, le système de la fusion ramène un
peu du passé. Le Concordat a rétabli la hiérarchie catholique. Un
sénatus-consulte, procédé commode, dont l'emploi devient toujours plus
fréquent, accorde aux émigrés une amnistie générale, compensée,
d'ailleurs, par la promesse solennelle aux acquéreurs de biens nationaux
que leur propriété restera sacrée. Voilà les royalistes qui rentrent en
masse. Tout cela, pour les hommes de 1793, fait bien de la réaction. Et
c'est vrai que, déjà, dans son cœur, à son insu, Bonaparte s'est pris de
goût pour ces gentilshommes qui ont gardé les usages de Versailles, tel
M. de Narbonne qui plut en présentant une lettre sur son chapeau. On a
remarqué que «les manières recommandaient auprès de Napoléon». Il
n'apprécie pas moins l'habitude du dévouement à la personne du prince.
Ainsi naît en lui un sentiment nouveau qui fera un homme double comme
ses intérêts eux-mêmes, monarchique par situation, révolutionnaire par
les racines de son pouvoir et ne pouvant fonder sa monarchie qu'en
gardant le contact avec la Révolution.

Stendhal observe bien: «On a dit que Napoléon était perfide. Il n'était
que changeant.» Et il changeait, il n'avait pas de plan arrêté, comme il
l'avouera à Las Cases, il semblait même n'avoir pas de suite dans les
idées, comme l'observait Molé au Conseil d'État, parce qu'il avait
conscience de se mouvoir dans le précaire, l'instable et le
contradictoire. Le vœu décevant du Sénat est encore une leçon et qui
servira pour l'établissement de l'Empire. La complaisance d'une
assemblée ne garantit donc rien? Et même, tout est perdu si le premier
Consul se contente d'une simple prorogation de pouvoir accordée par une
assemblée. Alors il se décide soudain. Il passe par-dessus le Sénat
comme par-dessus les autres corps et il s'adresse directement au
peuple, dont il déclare tenir son autorité, pour se faire déléguer,
après le Consulat à temps, le Consulat à vie, certain d'avance que le
peuple presque unanime accordera, dans la joie de la paix, ce qui lui
sera demandé.

Consulat _à vie_, nom terrible d'ailleurs, incitation à l'assassinat
puisque le régime reste toujours suspendu à l'existence de Bonaparte.
Mais dans l'esprit des trois millions et demi de Français qui
l'approuvent, ce règne viager signifie que les résultats acquis seront
maintenus, que l'ordre nouveau continuera, qu'on ne reviendra ni sur le
partage des propriétés ni sur les frontières. Thibaudeau (encore un
conventionnel et un «votant») traduit bien le sentiment public lorsqu'il
écrit au Consul: «Les hommes de la Révolution, ne pouvant plus s'opposer
à la contre-révolution, vous aideront à la faire, n'espérant plus
trouver qu'en vous une garantie.» Ce besoin de continuité exige toujours
des prolongations de la magistrature suprême confiée à Bonaparte pour
conserver la Révolution et la garantir. Ainsi l'idée de l'hérédité qui,
lui, ne l'intéresse nullement, qui lui est même à charge, renaît. Elle
revient toute seule aux esprits par ce même souci de l'avenir qui a créé
une autorité temporaire puis viagère. Dès lors qu'on reculait le
Consulat jusqu'au dernier jour de l'existence du premier Consul, la
préoccupation de sa mort surgissait. Ainsi le comprirent tout de suite
les hommes qui adhéraient avec le plus de force au nouvel ordre
politique et social, qui s'y incorporaient, qui, par tous leurs
intérêts, s'y sentaient liés. Il leur avait paru que l'occasion était
bonne pour demander au peuple s'il ne convenait pas de donner à Napoléon
Bonaparte le droit de désigner son successeur puisqu'on le rendait
lui-même inamovible.

Il n'est plus étrange, après ce qu'on a déjà vu, que le premier Consul
ait rayé de sa main la seconde question. Nous savons maintenant que ce
n'était pas crainte d'aller trop vite et de demander trop d'un seul
coup, ni timidité devant l'opposition républicaine, fût-ce celle de
l'armée. Sans doute, l'hérédité, c'était la monarchie sans déguisement,
sans phrase. C'est alors qu'on pourrait encore lui reprocher tous les
hommes qui s'étaient fait tuer pour détruire ce qu'il rétablirait. Mais
quel successeur désigner? Idée qu'il écarte toujours, qu'on ne cesse de
lui présenter, dont on l'obsède. L'esprit de clan, l'esprit corse, a été
tellement exagéré dans les explications et les clefs qu'on a voulu
donner de lui, que, si Napoléon répugne à quelque chose, c'est à léguer
son pouvoir à ses frères. Et pourquoi donc? Quel titre y ont-ils? Avec
son bon sens brutal, il trouve leurs prétentions ridicules. Il pense
d'eux ce qu'il dira bientôt ironiquement à ses sœurs. S'imaginent-ils
qu'il s'agit de l'héritage «du feu roi notre père»? Plus Joseph, jaloux,
tortueux et qui se plaint en arrière, plus Lucien, toujours violent, qui
aime et cherche les scènes, poussent à l'institution d'un pouvoir
héréditaire dont ils se disent, sans avoir le sentiment d'être comiques,
les ayants-droit légitimes, et plus il lui déplaît qu'on regarde sa
succession comme ouverte. A ce moment-là encore, l'hérédité n'a pas
d'adversaire plus résolu que lui. En faveur de qui, au surplus,
jouerait-elle? Remonterait-elle à Joseph, c'est-à-dire du second des
frères à l'aîné? Napoléon n'a ni enfant ni espérance d'en avoir avec
Joséphine. Lucien se moque même de sa belle-sœur et lui conseille de
faire vite un petit Césarion. Quand on souffle à Bonaparte l'idée de
l'adoption, sa répugnance est la même. Qui adopter? Il est encore si
jeune,--rappelons-nous qu'il a trente-trois ans seulement,--qu'il n'y a
pas une telle différence d'âge entre lui et, par exemple, son beau-fils
Eugène. Il persiste à ne pas vouloir, à ses côtés, d'un remplaçant,
d'une doublure, d'un titulaire en expectative qui, même choisi
adolescent, serait, devenu homme fait, gênant par sa médiocrité,
porterait ombrage à son père adoptif s'il était capable, tandis
qu'autour de l'héritier présomptif se rassembleraient les opposants et
les mécontents, et que le choix, quel qu'il fût, ranimerait la pensée
que Bonaparte lit sur tant de visages, le mot que redoute quiconque
aspire à un trône où il n'est pas né: «Pourquoi pas moi?» Bonaparte
n'est monarchiste que pour lui-même et son seul dissentiment avec la
masse de ceux qui lui font confiance est là. Pour lui, l'inquiétude du
lendemain, c'est ce qu'il reste d'électif dans son pouvoir; pour les
autres, c'est le vide devant lequel ils se trouveraient s'il venait à
disparaître. On le pousse à fonder une dynastie alors qu'il pense que
l'hérédité dynastique ne lui apporterait rien sinon des embarras. Et
ceux qui l'incitent à la demander la veulent dans un autre intérêt que
le sien, que cet intérêt soit privé ou public. Étrange conflit, mais qui
aide à l'intelligence des choses, que celui-là. Le besoin de durée, de
continuité que ressent le monde nouveau issu de la Révolution vaut déjà
à Bonaparte d'être consul à vie. Il lui vaudra d'être empereur. Des
hommes qui ont salué avec transport la fin d'une longue suite de rois
ont d'abord acclamé un maître, et ils veulent, par souci de l'avenir,
imposer à ce maître, qu'un tel cadeau importune, le droit majeur de se
survivre et de régler sa succession. Bonaparte, qui ne pense pas à
mourir, se contentera pour l'instant d'une dictature qui garde la forme
républicaine. Ayant mesuré les difficultés, les ennuis même qui
s'attachent à ce qui ne saurait plus être que la fondation d'une
quatrième dynastie, il remet la suite de l'ascension à plus tard. Il
attendra les événements, nullement sûr de ce qu'il doit faire.

Attente qui lui profite encore. Dans la gloire du Consulat, cette gloire
pacifique et civile, le grand capitaine paraît l'émule de Washington,
chef d'une République glorieuse, indépendante, qui, ayant atteint les
buts de la nation, a remis l'épée au fourreau et dédaigne la couronne.
Il aime à se présenter sous les traits du législateur et du grand
administrateur. Le premier Consul visitant les manufactures de Lyon, les
fabriques de Rouen, les bassins du Havre, le canal de l'Ourcq et celui
de Saint-Quentin ce sont d'autres motifs d'imagerie populaire, des
sujets de gravure qui font un pendant bourgeois au pont d'Arcole et au
passage du Saint-Bernard. Avec la Banque de France, le Grand Livre de la
dette publique, la création des Chambres de commerce, c'est sa période
et son côté «poule au pot».

Cependant, parmi ces occupations d'une magistrature citoyenne,
l'inquiétude poursuit Bonaparte. Joséphine croit le deviner. Elle lui
demande quand il la fera impératrice des Gaules. Il ne répond pas à ce
mot de femme. Ce qui le tourmente, ce n'est pas une ambition immodérée,
ce n'est pas la tentation du sceptre. Il calcule et suppute sans cesse.
Il sent que, pour garder son autorité telle qu'il l'a maintenant, il
doit l'accroître, que, pour rester où il est, il sera obligé de monter
encore plus haut. Le tour de force n'était pas d'arriver au pouvoir.
C'est de s'y maintenir, et il ne s'y maintiendra que s'il a des
instruments de règne. Il ne peut pas demeurer à mi-côte, bien que,
l'ascension achevée, la difficulté, celle de durer, doive devenir
promptement la même. Parvenir au faîte est moins un désir qu'une
nécessité. Or il y faudra toujours les «circonstances», saisies au vol,
exploitées utilement, provoquées au besoin, et, surtout il faudra jeter
des fondations solides, préparer les institutions qui seront les bases
du régime. C'est à quoi tend désormais tout ce que Bonaparte fait de
neuf et qui rencontre encore la résistance clairvoyante des derniers
républicains réfugiés au Corps législatif et au Tribunat.

Il a assez lu Montesquieu pour savoir que l'honneur, dont la nature est
de demander des préférences et des distinctions, est le principe des
monarchies. Il connaît aussi que c'est un sentiment noble par lequel on
obtient presque tout des Français. Stendhal a parlé admirablement de
«l'extrême émulation que l'empereur avait inspirée à tous les rangs de
la société». Il a montré le garçon pharmacien, dans l'arrière-boutique
de son maître, «agité de l'idée que, s'il faisait une grande découverte,
il aurait la croix et serait fait comte». Quand Bonaparte a voulu que la
gloire fût «la vraie législation des Français», ce n'était pas seulement
pour satisfaire un de leurs goûts. Contemporaine du Concordat, la Légion
d'honneur était une de ses grandes pensées et, comme le Concordat, il la
défendait par des arguments aussi divers que l'étaient ses intentions. A
Léoben, il s'était moqué des grands cordons que recevraient les délégués
autrichiens en revenant à Vienne. Il disait maintenant qu'«avec ces
hochets tant dédaignés on fait des héros», qu'en les supprimant la
République avait nié un des penchants les plus légitimes et les plus
généreux de l'homme, un besoin aussi puissant que celui des pompes
religieuses. Et qui choisit-il pour défendre son projet? Rœderer qui,
pendant la Révolution, avait dit qu'il fallait «déshonorer l'honneur».
Ne fait-on pas accepter aux hommes, tour à tour, toutes les idées? En
choisissant Rœderer pour restaurer une chevalerie, Bonaparte se livrait
peut-être à son mépris de l'espèce humaine. Il avait plutôt besoin, pour
avocat, d'un converti. La Légion d'honneur trouvait des adversaires
passionnés, presque autant que le Concordat. Le Tribunat surtout était
hostile à la création d'un ordre qui rappellerait ceux de l'ancien
régime, ranimerait «un sentiment féodal», et derrière lequel des
républicains ombrageux entrevoyaient la renaissance d'une noblesse.
Alors le premier Consul explique tantôt qu'une société ne se compose
pas de «grains de sable», tantôt qu'il importe, pour balancer
l'organisation visible de l'Église et celle, plus secrète, des
royalistes et des anciens chouans, de former en cohortes les hommes qui
se sont signalés par des services rendus à la Révolution et au régime
nouveau. Il représente enfin que, civile autant que militaire, sa Légion
d'honneur dérive naturellement des «listes de notabilité» conçues par
Sieyès, qu'elle est, avec son grand Conseil au sommet, une pyramide,
comme le système de Sieyès lui-même. Et, dans tout cela, il y a du vrai.
La Légion d'honneur, elle non plus, n'est pas sortie tout armée du
cerveau de Bonaparte. Elle est un retour aux anciens usages mais
ingénieusement adaptés à la France moderne. Et puis, au gré d'un
dictateur qui se méfie de toutes les castes, surtout de la caste
militaire, il ne faut pas que le soldat soit trop distinct du reste de
la nation. La Légion d'honneur est beaucoup de choses à la fois. Sur la
poitrine du sabreur, du savant, du manufacturier, elle est encore un
moyen de fondre ensemble les Français comme elle est un moyen de faire
passer sur la suppression des «listes de notabilité», dernier vestige de
l'élection dans les institutions de l'an VIII.

Ces institutions elles-mêmes, pour les harmoniser avec le Consulat à
vie, il les transforme. Elles deviennent déjà celles de l'Empire et il y
aura peu à changer à la Constitution de l'an X pour en tirer la
Constitution impériale; et même, la Constitution impériale sera
nécessaire pour achever la Constitution de l'an X. Tout cela s'accomplit
sans coup d'État, sans violence. Quelque irrité qu'il fût contre les
assemblées qui faisaient une opposition opiniâtre à tout, à son Code
civil, à son Concordat, à sa Légion d'honneur, et, moins ostensiblement,
à sa personne, Bonaparte a écouté Cambacérès qui lui conseille de ne
rien brusquer, de ne pas épurer à grand fracas, mais d'éliminer sans
bruit les adversaires irréductibles. La Constitution même en donnait les
moyens. Un renouvellement du cinquième était prévu en 1802 pour le Corps
législatif et le Tribunat. Soixante membres de la première de ces
assemblées, vingt de l'autre, choisis parmi les plus incommodes, furent
désignés pour sortir, ou plutôt, afin que l'exclusion fût moins visible,
les autres furent désignés pour rester. Le Sénat, toujours le plus
docile, nomma des remplaçants non moins dociles que lui. Ainsi la
mécanique de Sieyès continue de pourvoir à tout. Il suffit de savoir
s'en servir pour supprimer les derniers vestiges de République. Bientôt
il n'en restera plus que le Corps législatif et le Sénat, dont les
membres nouveaux, comme des «fournées» de cardinaux ou de lords, seront
nommés par le premier Consul.

Mais ce que lui donne la Constitution de l'an X (ou, du moins, car on
évite l'apparence de changements constitutionnels, le sénatus-consulte
organique de l'an X), ce qu'il accepte enfin, ce qui complète, sans la
couronne ni le mot, son pouvoir monarchique, c'est ce qu'il a refusé
naguère, ce qu'on cherche, depuis des mois, à lui imposer. C'est le
droit, comme les empereurs romains, de choisir son successeur. Puisqu'il
n'a pas de fils, c'est l'adoption, qu'il appelait «une imitation de la
nature». Et pourquoi ce qui lui répugnait encore quelques mois, quelques
semaines plus tôt, lui semble-t-il maintenant acceptable? Pourquoi se
résout-il brusquement à ce qu'il refusait? Ce n'est pas un caprice. Mais
un neveu lui est né de Louis et d'Hortense. Et cet enfant de sa race,
qui porte ce nom de Napoléon auquel les actes publics vont s'ouvrir,
apporte la solution. Adopter un nourrisson ou bien adopter un homme, un
jeune homme même, ce n'est pas la même chose. Avec une différence de
trente-trois ans, il n'y a pas à craindre d'élever près de soi un rival.
Et cet enfant offre encore l'avantage d'écarter du trône futur les
frères ambitieux et agités, les «princes du sang». Bonaparte, infiniment
plus gêné que servi par sa nombreuse et exigeante famille, aspire
surtout à subordonner ses proches. Pour se délivrer du plus encombrant
et du plus indocile de ses frères, il allèguera un mariage avec une Mme
Jouberthon qui pourtant valait bien à peu près Joséphine. Napoléon lui
reprochait son passé et lui donnait le nom que naguère il pouvait
appliquer à sa propre femme. «Au moins, disait effrontément Lucien, la
mienne est jeune.» Louis, non moins insupportable en son genre,
ombrageux et morose, ne causera que des déboires au chef de famille. Et
Jérôme, le benjamin, si léger, être de luxe et de plaisir, lui donne
d'autres ennuis en épousant à dix-neuf ans une Américaine. Cependant le
petit Napoléon-Charles, que le premier Consul se réserve comme
successeur, qui est, pour Joséphine, la grand'mère, heureuse de la
combinaison, une garantie contre le divorce, cet enfant ne vivra pas.
L'adoption mourra avec lui. Alors le désir viendra à Bonaparte qui,
jusque-là, n'y a guère pensé, de se continuer lui-même, de suivre la
nature au lieu de l'imiter, d'avoir un fils pour lui léguer sa
succession. Si l'Empire héréditaire est encore à naître du
sénatus-consulte organique, le mariage autrichien est attaché à la vie
fragile de Napoléon-Charles.

Ces pensées, ces perplexités, Bonaparte les mène avec lui du parc de
Malmaison aux cités qu'il visite dans des tournées que nous appellerions
présidentielles. Et comment ne songerait-il pas à l'Empire lorsqu'il a
les principaux attributs de la monarchie, lorsqu'il semble en outre
qu'un Empire d'Occident vienne le chercher? Le voici, en cette année
1802, chef de deux Etats, premier Consul en France, et, avec des
pouvoirs encore plus étendus, Président de la République italienne, à la
demande de la Consulte qui est venue à Lyon pour lui décerner, comme à
un autre Charlemagne, quelque chose qui ressemble déjà moins à une
magistrature civile qu'à la couronne de fer des rois lombards. Est-ce
l'ambition, un rêve atavique qui pousse Bonaparte à régner sur cette
Italie où, naguère, il arrivait inconnu? Mais la transformation de la
République cisalpine en République italienne, sous la tutelle de la
France, nécessaire pour protéger la jeune nationalité contre l'Autriche,
c'était une idée de la Révolution, la suite de tout ce qui s'était fait
depuis dix ans après avoir été conçu depuis un demi-siècle. De même
l'annexion du Piémont qui couvre la Lombardie, l'occupation de la
Hollande qui couvre la Belgique. De même, en Allemagne, les
sécularisations, les remaniements territoriaux qui compensent la réunion
à la France de la rive gauche du Rhin, qui refoulent l'Autriche, tandis
qu'en avantageant la Prusse on recherche toujours son alliance, font du
premier Consul l'arbitre de la Confédération germanique. Celle-ci
succédera bientôt au Saint-Empire pour préparer l'éveil de la nation
allemande. Causes, effets se mêlent, s'engendrent sans cesse dans ce
grand brassement de l'Europe qu'a exigé la conquête des frontières
naturelles. Pour l'instant, la France s'élève sur ces décombres et
Bonaparte avec elle. De même encore, il devient médiateur de la
Confédération helvétique, arbitre entre ses partis, protecteur de la
Suisse, qui, envahie sous le Directoire, est le bastion avancé des
conquêtes républicaines, une barrière contre l'Autriche.

Arrêtons-nous à ce moment lorsque, de tous côtés, et par le jeu naturel
des choses, viennent au premier Consul des grandeurs auxquelles ne
manque plus que la consécration suprême. A ces commencements d'une
apothéose par laquelle il récolte le bon de tout ce qui a été semé avant
d'en récolter le mauvais, un doute, une énigme se proposent à l'esprit.
Bonaparte a-t-il partagé l'illusion des Français? A-t-il cru que la
Révolution était achevée au dehors comme au dedans? A-t-il cru à la paix
définitive? A-t-il désiré que la guerre reprît parce que son autorité et
sa gloire étaient attachées à la guerre?

Il serait vain de vouloir sonder ses intentions et sa conscience. Il est
plus sûr d'interroger ses actes. Ils répondent avec certitude que,
pendant plusieurs mois, le premier Consul se comporte comme si, le
statut de la France continentale étant à l'abri de toute contestation,
la paix avec l'Angleterre étant assurée, il voulait rendre au pays ce
qui avait été perdu pendant la Révolution, des colonies, une marine.
L'expédition destinée à reprendre, sur les noirs affranchis,
Saint-Domingue, perle des Antilles, l'acquisition de la Louisiane
rétrocédée par l'Espagne contre le royaume d'Étrurie à un infant,
attestent un plan dont on peut d'autant moins douter que la Louisiane
fut hâtivement vendue aux Etats-Unis pour 80 millions dès que la reprise
de la guerre avec les Anglais devint certaine. On a accusé Bonaparte
d'avoir, par calcul, envoyé à Saint-Domingue ou dans les îles des
officiers de l'armée du Rhin,--tel Richepanse,--dont il avait intérêt à
se défaire. Mais beaucoup d'officiers, désolés de la paix et redoutant
la demi-solde, avaient sollicité pour faire partie de l'expédition, à la
tête de laquelle le premier Consul avait mis son propre beau-frère, le
général Leclerc, en ordonnant à Pauline de suivre son mari. La campagne
de Saint-Domingue se terminera par un désastre. Leclerc y mourut. On
renonça à reprendre la fertile Haïti.

Alors on renoncera surtout à rendre à la France sa place sur les mers.
Déjà, les premiers signes d'une renaissance maritime et coloniale ont
rallumé la jalousie, l'inquiétude des Anglais. Comment n'eussent-ils pas
senti qu'une France qui commençait à Anvers pour se prolonger jusqu'aux
plus belles rades italiennes était pour eux un péril et ne tarderait pas
à les supplanter dans leur marine et leur commerce, à les asphyxier
comme s'ils eussent perdu leurs poumons? On n'était pas encore si loin
de la rivalité qui, au dix-huitième siècle, avait mis l'Angleterre et la
France aux prises. Et voilà que si l'Angleterre laissait à la République
une extension qu'elle avait toujours disputée à la monarchie, elle
perdrait les fruits d'une longue lutte, elle signerait sa capitulation
et son revers. A peine a-t-elle conclu la paix d'Amiens qu'elle commence
à le regretter. Et ses marchands, ses gens de commerce, ses financiers,
sont les plus ardents à vouloir la guerre parce qu'ils s'aperçoivent que
la France, augmentée de ses annexions, est une rivale redoutable. Cette
force d'opinion détermina le Parlement et le gouvernement britanniques à
reprendre la lutte.

L'exécution d'un traité importe autant que le traité lui-même. A
chercher ici les responsabilités de la rupture, on s'aperçoit qu'elles
sont inégales, beaucoup plus lourdes du côté de l'Angleterre qui n'a pas
tardé à soulever des difficultés, tandis que le premier Consul se met
simplement en méfiance. La querelle naquit, grandit autour de l'île de
Malte. Les Anglais refusaient d'exécuter la clause d'Amiens, de rendre
l'île au grand-maître de l'Ordre. Il était clair qu'ils n'entendaient
pas se dessaisir de cette clef stratégique. Ils la gardent du reste
encore. D'autre part, ils refusaient de croire que Bonaparte eût renoncé
à l'Égypte. Les soupçons étaient réciproques et, plus l'Angleterre
s'obstinait à retenir Malte, plus Bonaparte inclinait à penser qu'un
solide établissement dans la Méditerranée était nécessaire à la France.
On s'irrita sur ce rocher.

Jamais, pourtant, Bonaparte ne s'est montré plus incertain. Sa raison
semble lui dire que la guerre est inévitable. Il agit comme si la paix
devait durer toujours. Au mois de mars 1803, il y croit encore puisqu'il
expose à la mer toute une escadre, avec le général Decaen chargé de
reprendre possession des comptoirs de l'Inde. Et, le 13 de ce même mois,
aux Tuileries, devant le corps diplomatique, il lance à l'ambassadeur
Whitworth des apostrophes d'une violence fameuse, accusant l'Angleterre
de manquer au respect, à la sainteté des traités, la menaçant, la
foudroyant en paroles pour se radoucir, comme s'il voulait retenir
encore la paix, puis s'emportant de nouveau comme s'il voyait que les
ménagements sont inutiles.

Malte, en effet, n'était qu'un symbole. Et si la Méditerranée était en
jeu, elle n'était que l'accessoire. La contestation essentielle,
irréductible, portait toujours sur le même point, sur Anvers. Elle
portera, jusqu'à la fin, sur l'annexion de 1795. Bonaparte avait pu
l'oublier, s'étourdir pendant quelques mois. Il le savait pourtant,
l'avait compris mieux que personne en France: «L'Angleterre nous fera la
guerre tant que nous conserverons la Belgique,» dira-t-il en 1805 devant
Molé. Déjà, vers la fin de l'année 1800, causant avec Rœderer et
Devaisnes, il leur avait dit que l'Angleterre ne pouvait pas vouloir la
paix. Pourquoi? Parce que, répondait-il, nous possédons trop de choses.
Parce que nous avons la Belgique et la rive gauche du Rhin et que nous
devons les garder, «chose arrêtée irrévocablement et pour laquelle il
est déclaré à la Prusse, à la Russie, à l'Empereur, que nous ferions,
s'il était nécessaire, la guerre seul contre tous». Admirable
clairvoyance, presque une prophétie. Déduit d'un passé qui enchaîne,
dessiné ligne à ligne, l'avenir est là.

L'emblème du Consulat était un lion endormi. Pour un repos si court! Au
mois de juillet 1803, quand la rupture avec l'Angleterre est accomplie,
et six semaines après cette rupture, le premier Consul fait en Belgique
une tournée imposante, comme pour rappeler aux Français que, s'ils vont
se battre, c'est encore pour cette terre, pour les annexions qu'il a
reçues de la République en fidéicommis et qu'il est résolu comme elle à
n'abandonner jamais. Déjà, en 1801, aux réceptions qui ont suivi la paix
de Lunéville, il a dit à la députation belge: «Depuis le traité de
Campo-Formio, les Belges sont français comme le sont les Normands, les
Alsaciens, les Languedociens, les Bourguignons. Dans la guerre qui a
suivi ce traité, les armées ont éprouvé quelques revers; mais quand même
l'ennemi aurait eu son quartier général au faubourg Saint-Antoine, le
peuple français n'aurait jamais ni cédé ses droits ni renoncé à la
réunion de la Belgique.»

C'était un serment. Ce sera celui du sacre. Napoléon le tiendra, même
quand l'ennemi sera aux portes de Paris. L'histoire de l'Empire est
celle de la lutte pour la conservation de la Belgique, et la France ne
pouvait conserver la Belgique sans avoir subjugué l'Europe pour faire
capituler l'Angleterre. Ici encore tout s'enchaîne. Mais, avec la
rupture du traité d'Amiens, la grande illusion de la paix se dissipe. Le
«lion endormi» est tiré de son rêve. La poursuite de l'impossible
recommence.




CHAPITRE XIII

LE FOSSÉ SANGLANT


De loin, pour la seule raison que cela s'est fait et comme toutes les
choses qui se sont faites, rien ne paraît plus facile, plus naturel que
l'établissement de l'Empire. Un fruit mûr semble tomber dans la main du
premier Consul. Pourtant, de même qu'au 18 brumaire, il a fallu
provoquer l'événement. Il a fallu, en outre, l'amener par le fer et que
du sang fût versé.

A la guerre, c'était un des principes les plus assurés de Bonaparte que
«toute opération doit être faite par un système parce que le hasard ne
fait rien réussir». Aussi préférait-il renoncer à un succès incertain
plutôt que de se fier à la chance. En politique, il ne se comportait pas
autrement. Nous avons vu que, jusqu'ici, il n'a jamais commis de faute
majeure, qu'il a saisi les occasions sans se hâter. C'est ce qui rend
compte de ses succès, ce qui explique son ascension continue. Au moment
où la question de l'hérédité lui valait des démêlés irritants et
ridicules avec ses frères, avec Joseph surtout, il s'était écrié devant
quelques confidents: «Ma maîtresse, c'est le pouvoir. J'ai trop fait
pour sa conquête pour me la laisser ravir ou souffrir même qu'on la
convoite. Quoique vous disiez que le pouvoir m'est venu comme de
lui-même, je sais ce qu'il m'a coûté de peines, de veilles, de
combinaisons.» La rupture du traité d'Amiens, la guerre renaissante avec
l'Angleterre, allaient créer les circonstances par lesquelles il
monterait encore plus haut qu'il n'était déjà. Cependant il
n'atteindrait la couronne qu'après avoir formé des combinaisons
nouvelles et par l'intervention de ses calculs. Il en aura de secrets et
de profonds. Déjà, comme l'Auguste de Corneille, son héros, il parle de
«cet illustre rang qui m'a jadis coûté tant de peine»... Il achèvera
bientôt le vers du poète tragique. Il ajoutera le sang.

Il fallait l'occasion d'abord. Elle lui fut fournie par ses adversaires.
Sans les Anglais, sans les conspirateurs républicains et royalistes, il
n'y aurait eu ni Empire ni empereur. Car on exagère beaucoup lorsqu'on
représente le peuple français comme tout prêt à revenir à une autre
forme de royauté. On en était au point que ce Consulat à vie, accru de
la faculté pour le premier Consul de désigner son successeur, qui
n'était plus républicain sans être tout à fait monarchique. Régime
hybride. Comment en sortir? Assagis et assouplis, entrés en masse dans
les assemblées et les administrations du Consulat, les jacobins
répugnaient à toute monarchie, quand ce n'eût été que par amour-propre.
Et la foule aussi, bien qu'elle fût prête à vouloir ce que voudrait
Bonaparte, se sentait humiliée par l'image d'un trône quand elle se
rappelait tant de serments de «haine à la royauté», tant d'exécrations
contre les tyrans et la tyrannie. Sans doute on était encore tout près
de l'ancien régime. Une tête couronnée, c'était l'aspect sous lequel,
pendant des siècles, les Français avaient vu et conçu le pouvoir. Mais
les souvenirs de la Révolution n'étaient-ils pas plus récents, ne
vibraient-ils pas encore? «On est honteux de désavouer ce qu'on a fait
et dit contre la royauté et d'abjurer l'attachement qu'on a professé si
fortement et avec tant de bonne foi pour la République», écrivait
Rœderer après avoir sondé les dispositions du pays. Les rapports de
beaucoup de préfets donnaient la même note. Seuls des faits nouveaux
auraient raison des sentiments et des préjugés.

La rupture de la paix d'Amiens date du 16 mai 1803. Le sénatus-consulte
qui défère au Premier Consul la couronne impériale est du 18 mai 1804.
Qu'y a-t-il donc dans l'espace de ces douze mois? De quoi sont-ils
remplis? De victoires? Nullement. On ne s'est pas encore battu. La
création d'une monarchie héréditaire en faveur de Napoléon Bonaparte ne
sera pas une récompense. La destination de cette monarchie sera d'être
«un bouclier».

L'état de guerre est revenu et, pourtant, Bonaparte n'a pas livré de
batailles ni cueilli de nouveaux lauriers. C'est que, sur le continent,
l'Angleterre n'a pas encore embauché d'alliés, qu'elle n'a pas encore
réussi à renouer une coalition. D'un bord à l'autre de la Manche,
comment les deux adversaires pourraient-ils s'étreindre? L'Anglais à
l'abri dans son île, ses escadres cherchent les navires français qui se
dérobent. De temps en temps, sur les côtes de France, un port est
bombardé. Le premier Consul riposte par les représailles ordinaires de
la prohibition commerciale, par l'arrestation de tous les Anglais qui
résident en France. Ces hostilités, en quelque sorte théoriques, aussi
épuisantes que languissantes, pourraient s'éterniser sans résultat.
Alors, Bonaparte revient à la vieille idée de l'invasion, passer le
détroit, débarquer, dicter la paix à Londres tandis que William Pitt
remonté au pouvoir travaille à coaliser l'Europe. Pendant ces douze
mois, l'avenir se prépare, se dessine, tandis que recommence le passé.
On retourne à la situation de 1798 et déjà celle de 1814 s'entrevoit.

La France reprenait la lutte sans enthousiasme, avec résignation, comme
devant une fatalité. On avait tellement cru que c'était fini, qu'on
jouirait enfin d'un repos bien gagné! Bonaparte lui-même, avec cette
rapidité et cette mobilité d'esprit qui lui faisaient voir les choses
sous leurs aspects divers, eût voulu retenir cette paix dont le
bienfait lui avait valu tant de popularité et de reconnaissance tandis
que la raison lui disait que la guerre était inévitable. Déjà, au mois
de mars, dans sa grande scène à lord Whitworth, et plus encore au
lendemain de cet éclat, il avait montré le flottement de sa pensée,
emporté, irrité, menaçant lorsqu'elle lui représentait ce qui ne pouvait
être chez les Anglais qu'une volonté inflexible, puis revenant tout de
suite à l'espoir d'éviter la rupture. Il était trop intelligent pour ne
pas comprendre que cette guerre serait un duel à mort. Il l'accepta
comme une loi du destin avec laquelle il était inutile de ruser. Ainsi
l'acceptait la France. On comprenait que c'était toujours la même guerre
qui durait depuis 1792. Et sur qui, pour l'achever, pouvait-on compter,
sinon sur le premier Consul? S'il eût cessé d'être l'homme
indispensable,--et il n'en est guère qui le soient dans la prospérité et
le repos,--il le fût redevenu par la rupture de la paix d'Amiens.

Cependant l'ennemi lui-même le désignait et, en la menaçant, rendait sa
tête encore plus précieuse. Bonaparte avait donné à la France un
gouvernement. Il lui avait restitué l'ordre, la force par le
commandement d'un seul. Il l'avait rendue plus redoutable. Tant qu'il
serait là, il serait difficile de lui arracher la Belgique et de la
ramener à ses anciennes limites. Ainsi tout ce qui faisait que les
Français voulaient le conserver faisait aussi que l'ennemi voulait
l'abattre. Il fallait vaincre Bonaparte ou il fallait le tuer, ce qui
était plus court. Froidement, le cabinet de Londres fit ce calcul, la
disparition de cet homme pour abréger une guerre inexpiable, épargner
peut-être des millions de vies.

L'Angleterre n'aura pas besoin de chercher des assassins à gages, de
recourir à des sicaires. Les agents d'exécution s'offrent, tout prêts,
les mêmes, ceux «du coup essentiel», royalistes désintéressés jusqu'au
fanatisme, que l'apothéose du Consulat a découragés, mais chez qui le
retour de la guerre ranime l'espoir d'en finir avec l'usurpateur. D'une
audace rare, d'une énergie trempée dans les luttes vendéennes, c'est la
chouannerie elle-même qu'ils ramèneront jusqu'à la route du camp de
Boulogne ou de Malmaison, jusqu'aux portes des Tuileries, sans se douter
que si le «coup» manque, c'est le Corse lui-même qu'ils rendront
«essentiel».

Le véritable état de guerre, il est alors à l'intérieur. Le 23 août
1803, Georges Cadoudal, conduit par un navire anglais, a escaladé la
falaise de Biville. Le voici à Paris pour la chasse à l'homme. Il
prépare l'assassinat ou, de préférence, l'enlèvement du premier Consul.
Les jours recommencent où le gouvernement était à la merci d'un coup de
pistolet. Tombé en disgrâce depuis qu'il s'est opposé au Consulat à vie,
Fouché n'est plus ministre de la police, mais il en tient encore les
fils. De sa retraite, il avertit: «L'air est plein de poignards». C'est
plus qu'un complot. C'est une conspiration, au sens le plus vrai et le
plus fort, car elle rassemble des hommes très divers qu'anime la même
haine, celle de Bonaparte, qui veulent tous ensemble cette même chose,
qu'il disparaisse. Il y a les royalistes, c'est entendu. Il y a quelques
jacobins irréductibles. Il y a encore ceux qu'on appelle les «amis de
l'Angleterre» et que la rupture de la paix irrite parce qu'elle les
dérange dans leurs intérêts et dans leurs goûts. Le nombre de ceux
qu'exaspérera l'interminable état de guerre ira d'ailleurs croissant
jusqu'à la chute de l'Empire. Mais il y a les militaires surtout.
L'armée compte plus de républicains que le Tribunat, plus
d'irréconciliables que le faubourg Saint-Germain. Pour dire le mot que
Napoléon ne mâchait pas, qu'il a répété jusqu'à sa mort, elle comptait
des «traîtres». Qui le savait mieux que le premier Consul? N'avait-il
pas ses raisons d'éloigner Lannes et Brune, nommés ambassadeurs l'un à
Lisbonne, l'autre à Constantinople, tandis que Macdonald était destiné
au Danemark? Il était éclairé sur Masséna, Saint-Cyr, Lacuée, bien
d'autres, sans parler ni de Bernadotte ni de ceux qui ne se sont pas
encore révélés, les plus proches de sa personne, et qui, à l'heure
décisive, le trahiront. La vieille armée de la Révolution, l'officier de
fructidor, le général qui s'estime autant que Bonaparte, qui est sorti
avant lui des rangs inférieurs, qui, sous le Directoire, a fait de la
politique comme lui, voilà les pires ennemis du premier Consul. Jusqu'à
Pichegru, défectionnaire comme Dumouriez, passé à Louis XVIII, et qui
garde pourtant des contacts, des amitiés dans les états-majors. Le 16
janvier 1804, Pichegru est rentré en France, par la même voie que
Cadoudal, accompagné des deux Polignac, de Rivière, d'une trentaine
d'hommes déterminés. C'est lui qui s'abouche avec Moreau. Pichegru sert
de lien entre le chouan Cadoudal et le vainqueur de Hohenlinden, idole
de l'armée républicaine, que les flatteries, les excitations des vieux
officiers de la Révolution ont exalté plus encore que la jalousie qu'il
porte à son rival de gloire. Sans doute, des conjurés si différents ne
sont d'accord que pour supprimer l'homme. C'est assez pour les
rassembler.

Aux ménagements que le premier Consul eut pour Moreau, à l'exil qu'il
lui ordonna comme une grâce après le procès, n'osant le garder en
prison, on sent ce que cette conspiration avait eu d'embarrassant non
moins que de redoutable. Presque autant que de la laisser grandir, on
craignait d'en découvrir tous les affiliés, d'en révéler et même de s'en
avouer la qualité et le nombre. Parmi les complices de Moreau, et, près
d'eux, parmi les «sympathisants», on eût trouvé deux généraux en chef,
Lecourbe, mis à la retraite d'office, à qui fut interdit le séjour de
Paris, et, probablement, Macdonald. On eût trouvé, entre les militaires,
Suchet, Dessoles, Souham, Liébert, Delmas, Lahorie; entre les civils,
vingt-trois sénateurs, disait-on, et Sieyès lui-même qui, un peu tard,
regrettait, d'avoir donné un maître à la République. On allait jusqu'à
murmurer que Réal, le chef de la police, n'était pas sûr. Et la méfiance
était telle qu'à tout instant les officiers de la garde étaient changés
pour qu'ils ne prissent pas sur les hommes une influence dangereuse.

Ce que la conspiration avait d'étendu et de multiple, la diversité même
de ses éléments, fut probablement ce qui sauva Bonaparte. On se demande
pourquoi un conspirateur aussi résolu que Georges, après avoir organisé
l'enlèvement du premier Consul et tout prévu dans les détails, perdit
quatre ou cinq mois, laissa des dévouements se refroidir, des secrets
transpirer, sans passer à l'exécution. Mais royalistes et républicains
n'étaient unis que pour renverser l'usurpateur, et Georges, seul capable
de réussir l'entreprise, ne voulait pas avoir travaillé pour un autre
général de la République. Il attendait qu'un des princes fût arrivé
secrètement à Paris de telle sorte que, le coup fait, la restauration
des Bourbons fût à l'instant proclamée, Moreau étant la dupe de
l'opération. Le plan, à y réfléchir, était à la fois trop compliqué et
trop simple. Et puis les semaines s'écoulèrent sans que le prince parût.
Le temps perdu par les conjurés, Bonaparte le gagnait pour la défense et
pour la riposte, tandis que ses adversaires, n'ayant ni les mêmes
convictions ni le même but, n'hésiteraient pas à se trahir les uns les
autres.

Menacé, traqué, «point de mire» d'ennemis acharnés et invisibles, devenu
le «chien qu'on peut assommer dans la rue», certes, Bonaparte connut des
journées d'énervement. Il méditait une vengeance, un «coup» pour
répondre, en le parant, à celui qui devait l'abattre, et pour terroriser
à son tour. Mais, dans un cerveau comme le sien, l'idée de vendetta
cédait vite à des pensées moins sommaires. Il voyait plus loin, au delà
du talion. Dans un déroulement fécond de conséquences, un acte terrible
et hardi lui apparut comme apporté par la conjoncture pour faire
rebondir l'action, selon les règles de ce théâtre tragique dont il était
nourri, où il ne se lassait pas d'entendre Talma.

La mort du duc d'Enghien, à quoi bon tenter de l'en disculper? Il a tout
pris sur lui. Il n'a pas rejeté la faute sur d'autres. Devant Dieu et
les hommes, devant son fils, dans l'acte de sa dernière volonté, à
Longwood, il a tenu à s'en déclarer responsable. Impénétrable au moment
même, autant qu'insensible aux prières ou aux reproches, il n'a pas
caché, plus tard, ce qu'il ne pouvait dire au lendemain de la chose
accomplie telle qu'il l'avait voulue. Il a révélé la raison qui, lui
ayant fait accepter la pensée de ce crime, l'y avait poussé, puis fixé.
«C'était un sacrifice nécessaire à ma sécurité et à ma grandeur.» Tout
tient dans le dernier mot.

Peu de crimes politiques auront été calculés plus froidement. Pourtant,
l'idée de s'en prendre au duc d'Enghien ne vint pas toute seule à
Bonaparte. Elle lui fut inspirée par les circonstances et si, comme il y
a lieu de le croire, Talleyrand la lui suggéra et fut l'Iago de ce
drame, la suggestion sortait toute seule des faits. Ce n'est pas une
excuse pour Bonaparte. Du moins faut-il voir comment la tentation naquit
et grandit en lui.

Nous savons pourquoi Georges différait l'enlèvement du premier Consul.
Il attendait qu'un des princes fût à Paris et ce détail était connu de
la police, déjà sur la trace des conspirateurs. Dès lors le projet de
s'emparer de ce prince, quel qu'il fût, de le condamner et de le
fusiller, se présentait à l'esprit avec les vastes conséquences d'un
exemple aussi éclatant. Des paroles irritées échappaient à Bonaparte,
comme d'une âme qui ne se contient plus: «Mon sang vaut bien le leur!»
disait-il des Bourbons. Il brûlait d'en tenir un. Lequel? Aucun ne
venait. Serait-ce le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Enghien?
Celui-là résidait à Ettenheim, en pays badois, tout près de la
frontière, à portée de la main. Du sang de Condé, il était brave,
allant, de bonne mine. Il représentait l'émigration active et militante.
On avait souvent parlé de lui pour en faire un roi et certains se
plaisaient à l'opposer à Bonaparte dont il avait à peu près l'âge.
Alors, puisqu'un prince était attendu par Georges, ne se pouvait-il que
ce fût le duc d'Enghien? Il était, de toute la famille, le plus capable
de cette audace. On le mit en surveillance. Et les soupçons qui se
portaient sur lui commencèrent à prendre corps lorsque le nom d'une
personne de son entourage, mal prononcé, à l'allemande, fit croire qu'il
s'agissait de Dumouriez.

Maintenant il est facile de reconstituer la suite. Dans une lueur,
Bonaparte a vu le parti à tirer de l'exécution sommaire d'un prince du
sang royal. Le cadavre d'un Bourbon sera la première marche du trône. Il
lui faut un Bourbon à tout prix. Il y a des présomptions contre le duc
d'Enghien. C'est assez. Peu importe qu'aucune preuve n'existe, qu'il
soit impossible d'établir la participation au complot du jeune prince
occupé ailleurs et qui vit un roman d'amour avec Charlotte de Rohan. Peu
importe même que, soldat, et ne concevant la lutte qu'à visage
découvert, Enghien blâme le guet-apens de Cadoudal. Le plan du premier
Consul est fait. C'est peut-être Talleyrand qui lui a parlé à l'oreille.
C'est aussi le «génie de la Révolution». L'homme qui, naguère, blâmait
l'exécution de Louis XVI, qui supprimait la célébration du 21 janvier
comme une cérémonie sanguinaire et dégoûtante, comprend maintenant le
sens, la portée, l'utilité symbolique du régicide. «Cruelle nécessité»,
avait été le mot de Cromwell, devant le cadavre du roi Charles, après le
coup de hache du bourreau. Ce mot, Bonaparte l'a redit mentalement
tandis que, dans le fossé de Vincennes, le duc d'Enghien tombait.

Quand on se penche d'un peu près sur cette affaire, on ne peut douter
que tout se soit accompli selon les volontés du premier Consul. Le 10
mars, conseil auquel assistent Cambacérès, Lebrun, le grand juge
Régnier, Fouché et Talleyrand. L'arrestation en territoire étranger est
décidée, sans souci du droit des gens, ou plutôt avec la certitude que
le margrave de Bade s'inclinera. Cambacérès risque un mot. Bonaparte
fait rentrer sous terre l'ancien président du Comité de salut public:
«Vous êtes devenu bien avare du sang des Bourbons.» La résolution prise,
Berthier, ministre de la guerre, est chargé de l'exécuter avec M. de
Caulaincourt. Dans l'affaire, on mêle le nom de ce gentilhomme, dont la
famille, jadis, a été attachée à la maison de Condé. Caulaincourt, c'est
la noblesse ralliée, qui doit jouer un bout de rôle dans la tragédie
pour y être compromise.

Mme de Rémusat doit être crue dans cette partie de son récit parce que
tout y porte la marque de ce qui se s'invente pas. Dame du palais,
informée par Joséphine de ce qui se prépare, elle observe le premier
Consul. Elle le voit, dans la soirée qui précède la nuit de Vincennes,
résolu, impénétrable, écartant toute allusion, puis affectant la gaieté
et la raillerie, chantant entre ses dents, et soudain, selon son
habitude, disant à mi-voix des vers. Est-ce pour donner le change, ou
bien parle-t-il tout haut une lutte qui se livre en lui? Ce sont des
vers de son poète préféré, celui qu'il eût voulu faire prince, où il y a
le mot de clémence. Il pourrait aussi bien se répéter, selon la même
tragédie cornélienne: «Et ces crimes d'État qu'on fait pour la
couronne...»

Quand Bonaparte avait prononcé: «Ma politique», personne, dans
l'entourage, ne se permettait plus un sentiment ni une pensée. L'affaire
du duc d'Enghien, c'est la politique du premier Consul, son «coup
essentiel». Il n'en livre rien au hasard. La mort d'un Bourbon est
cherchée. Celui-ci, qu'on a sous la main, sa mort est implacablement
voulue.

Dans la nuit du 14 au 15 mars, des gendarmes français, pénétrant sur le
sol badois, s'emparent, à Ettenheim, de la personne du prince et de ses
papiers. Avant même de connaître ni les charges que ces documents
peuvent contenir, ni les détails de l'arrestation, Bonaparte donne des
ordres. Vincennes sera le lieu de détention. Le général Hulin, un
jacobin, un pur, un des «vainqueurs de la Bastille», dont la carrière
avait commencé le 14 juillet 1789, est désigné pour présider le
tribunal. Dans la soirée du 17, Bonaparte a reçu le dossier de
Strasbourg. Aucune preuve de complicité avec Cadoudal. Quant à
Dumouriez, il y a méprise. Pourtant, le lendemain, Harel, commandant le
fort de Vincennes, reçoit l'ordre de préparer un logement pour un
prisonnier et de faire creuser une fosse. Le même jour, et à deux
reprises, Joséphine implore vainement son mari. Il répond que les femmes
n'ont pas à se mêler de ces sortes d'affaires, que «sa politique» exige
ce coup d'État, que les royalistes l'ont trop compromis et que «cette
action-ci» le dégage. Le 19, le dossier est envoyé à Réal avec la
recommandation de ne souffler mot du «plus ou moins de charges» qu'il
contient, tandis que Hulin, Murat, gouverneur de Paris, et Savary,
colonel de la gendarmerie d'élite, convoqués à la Malmaison, reçoivent
directement les instructions du premier Consul. Le lendemain, Bonaparte
vient aux Tuileries. Il dicte lui-même les termes de l'arrêté qui
institue la commission de jugement et qui énonce les chefs d'accusation,
lesquels entraînent la peine capitale. Réal reçoit l'ordre de se rendre
à Vincennes pour «conduire» l'interrogatoire et le réquisitoire et
donner «une suite rapide» à la procédure. Ainsi les précautions sont
prises. Hulin et Savary d'une part sont informés des volontés du premier
Consul, comme Réal l'est de l'autre. Murat, non sans répugnance, mais
obéissant à son impérieux beau-frère, nomme les membres du tribunal
chargé de juger le prévenu «sans désemparer». Rentré à Malmaison,
Bonaparte refuse encore d'écouter Joséphine et son frère Joseph qui,
dit-on, demandent la grâce. Un courrier de Strasbourg lui apporte les
derniers papiers d'Ettenheim avec la protestation du prisonnier qui nie
solennellement toute part aux complots de Cadoudal. L'arrivée de ce
courrier ne pouvait que précéder de peu celle du prince. Aussitôt le
premier Consul fait revenir Savary à Malmaison, lui réitère ses
instructions et lui dicte pour Murat une lettre qui contient l'ordre
formel de «tout finir dans la nuit». Entrant chez Murat, Savary croise
Talleyrand et apprend que le duc d'Enghien est sur le point d'arriver à
Vincennes. Il y sera un peu après cinq heures de l'après-midi. Depuis
trois heures et demie, la tombe est creusée, par les soins de Harel,
dans le fossé du fort. Réal n'a plus à intervenir. Tout est bien réglé.

A neuf heures du soir, les commissaires nommés par Murat, qui vient à
l'instant de les recevoir, sont réunis à Vincennes. Savary,--qui a vu
Bonaparte le matin même,--se concerte avec eux. A onze heures, le
commandant de gendarmerie Dautancourt interroge le prince sans s'écarter
du questionnaire établi d'avance. Le prince proteste encore et demande
une audience du premier Consul. Dautancourt communique la déposition à
la commission qui, siégeant déjà, fait comparaître l'accusé «sans
désemparer», comme il est prescrit. Savary se tient derrière le fauteuil
du président Hulin qui commence l'interrogatoire. Le prince proteste
qu'il n'a trempé dans aucun complot, qu'il a seulement combattu la
Révolution, un Condé ne pouvant rentrer en France que «les armes à la
main». Le tribunal s'empare de ces mots, il tient le crime. Il prononce
sur-le-champ la mort, non sans que l'arrêt ne laisse en blanc le texte
d'une loi que les juges ignorent,--car c'est la seule chose qu'on n'ait
pas prévue,--et sur lequel ils fondent leur jugement.

Lacune étrange, insolite, qui semble avoir inspiré un scrupule aux
juges. Ils penchent pour accorder au condamné ce qu'il sollicite, c
est-à-dire une entrevue avec le premier Consul. Ici, du reste, les
obscurités recommencent. Chacun cherche à se disculper. Selon les
«explications» qu'a laissées Hulin et contre lesquelles a protesté
Savary, celui-ci aurait coupé court, arraché la plume des mains du
président. L'arrêt porte bien que l'exécution doit avoir lieu «de
suite». Cela suffit. Savary n'a plus besoin des commissaires:
«Messieurs, votre affaire est finie. Le reste me regarde.» Il est deux
heures et demie du matin. Avant le jour, le prince est conduit au bord
de la fosse et fusillé par le peloton que Savary a amené dans
l'après-midi. Pour ne pas perdre de temps, on a refusé un prêtre au
condamné.

Telle est la succession des faits que domine l'ordre formel d'aller
vite. Le comble de l'art a été de laisser subsister un doute, de sorte
qu'on en est venu à dire que le duc d'Enghien avait été fusillé contre
le gré de Bonaparte. Le directeur de la police s'étant mis au lit et
ayant défendu qu'on le réveillât n'aurait pas reçu un message du premier
Consul qui lui commandait d'interroger lui-même le prince et de surseoir
à l'exécution. Bonaparte s'est abrité quelquefois derrière cette fable
que ses partisans et ses défenseurs ont admise. Cependant tout a été
voulu, réglé d'en haut et le ministre a pris la faute sur lui. Du reste,
l'empereur a-t-il tenu rigueur à Réal qui savait si bien dormir quand il
fallait? Pas plus qu'à Savary, terriblement éveillé. Savary sera duc de
Rovigo. Réal sera fait comte. C'est Beaucoup pour des gens qui
n'auraient pas compris l'idée du maître, qui auraient été coupables de
négligence ou d'excès de zèle, qui lui auraient forcé la main.

A moins que, si l'idée du sursis et d'une grâce a, au dernier moment,
traversé son esprit, Bonaparte ne se soit aperçu que son premier calcul
était juste, ce sommeil de Réal une faute heureuse et que la hâte de
ses agents l'avait servi au delà de toute espérance. On a peint les
expressions de blâme, de tristesse que Bonaparte lut sur les visages le
lendemain de la nuit de sang. Chateaubriand a dit cela en quelques
lignes qui font tableau mais illusion et qui effacent le reste: «Cette
mort, dans le premier moment, glaça d'effroi tous les cœurs. On
appréhenda le revenir de Robespierre. Paris crut revoir un de ces jours
qu'on ne voit qu'une fois, le jour de l'exécution de Louis XVI. Les
serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte étaient consternés.» Et
il est vrai que beaucoup, «dans le premier moment», désapprouvaient,
soit qu'ils ne comprissent pas, puisque, depuis trois ou quatre ans, il
n'y en avait que pour les émigrés et les ralliés, soit qu'ils fussent
inquiets des conséquences. Chateaubriand donna sa démission de ministre
de France dans le Valais. Cette protestation eût peut-être frappé
Bonaparte si elle n'avait été isolée. Il épiait et faisait épier tous
les signes. Voici celui qu'il retint.

Il y avait au Tribunat un homme jusque-là peu marquant qui s'appelait
Curée et dont la crainte était que Bonaparte travaillât au
rétablissement des Bourbons. Il avait été, à la Convention, représentant
de l'Hérault, avec Cambacérès. Au procès de Louis XVI, il avait déclaré
«Louis Capet coupable de conspiration contre la liberté de la nation et
d'attentats contre la sûreté générale de l'État». Il avait répondu non
sur l'appel au peuple, et ces deux votes entraînaient la mort bien que,
pour la peine, il eût demandé la réclusion avec déportation à la paix.
Curée était en quelque sorte un régicide modéré, un semi-régicide.
Néanmoins, il était solidaire des votants. Le lendemain du drame de
Vincennes, arrivant au Tribunat, il trouva ses collègues qui, pour la
plupart, «gémissaient de ce tragique événement». Il s'approcha d'eux et,
«se frottant les mains», s'écria: «Je suis enchanté, Bonaparte s'est
fait de la Convention.» Et Miot de Mélito, qui donne ce récit, ajoute:
«Ce propos parvint aux oreilles du premier Consul qui, comme de raison,
avait au Tribunat ses espions, et qui jugea habilement qu'un homme qui
s'était prononcé si énergiquement contre les Bourbons était le plus
propre à l'élever à l'Empire. Un empereur sorti de la Convention devait,
en effet, être, aux yeux de Curée, ce qu'il y avait de plus rassurant
contre le retour de l'ancienne dynastie.»

Désigné par un simple mot, mais d'une singulière éloquence («Bonaparte
s'est fait de la Convention»), Curée était un entre mille. Il était la
voix du peuple qui avait fait la Révolution, celle des régicides qui en
avaient le dépôt. Ayant versé le même sang, Bonaparte devenait un des
leurs. Il signait le même pacte. Depuis 1793, il fallait, pour
gouverner, avoir voté la mort de Louis XVI. C'était la loi non écrite
des constitutions républicaines. Quiconque «a coopéré à ce grand acte»,
disait Thuriot, quiconque en a couru les risques, a droit au pouvoir. En
doivent être exclus ceux «qui n'ont rien hasardé». Sieyès, votant, avait
été la caution du 18 brumaire. Pour aller au delà, pour sortir de la
République, mais par la porte de la Révolution, ne fallait-il pas que
cette loi de sang fût encore obéie? Bonaparte, pour ce dernier pas, ne
pouvait plus se couvrir de personne. La ligne de démarcation, il devait
la tracer lui-même entre l'ancienne royauté et la monarchie nouvelle.
L'engagement sans retour et qui le rendrait insoupçonnable ne serait
signé que par un acte aussi terrible que celui du 21 janvier.

Etait-ce nécessaire? Bonaparte avait-il besoin de ce fossé sanglant pour
devenir empereur? On ne répond pas à la question quand on suppose que le
crime a été l'œuvre de ses deux mauvais génies. Calculateurs profonds,
funestes conseillers, Talleyrand et Fouché, à qui le premier Consul ne
semblait pas, selon l'expression puissante de Balzac, «aussi marié
qu'ils l'étaient eux-mêmes à la Révolution», l'y auraient «bouclé, pour
leur propre sûreté, par l'affaire du duc d'Enghien». En ce cas,
Bonaparte avait compris leur idée. Il en avait vu la portée immense et
l'hypothèse qui tend à le disculper atteste le dessein politique qui a
réglé le drame de Vincennes. Car cette sûreté de Fouché et de Talleyrand
étant celle de mille autres, l'effet cherché était obtenu. Hortense
observe très bien le résultat tel que pouvait le désirer et que le
guettait l'intéressé principal: «Au reste, dès ce moment, tous ceux qui
avaient concouru à la Révolution se rattachèrent franchement au Consul.
Ce ne sera plus un Monk, se dirent-ils; voilà des gages, on peut compter
sur lui.» Qu'importaient, en regard, quelques mines longues, quelques
blâmes, quelques bouderies? Les ralliés n'en seraient que plus soumis,
ayant subi cela. Qu'importait même une tache sur le nom de Bonaparte si
c'était la rançon d'une fortune plus haute et le prix à payer pour
inscrire le nom de Napoléon dans l'histoire?

Echo de Malmaison, Hortense écrit encore avec naïveté ce qui est la
vérité même: «Toutes ces circonstances amenèrent un grand événement.»
L'exécution du duc d'Enghien, la salve de Vincennes, c'est le coup de
pouce qui amène l'Empire, qui met fin aux objections des républicains,
qui entraîne, qui décide, et,--c'est le grand mot,--qui excuse tout pour
la France de la Révolution. Tout, même le sacre. L'onction viendra
bientôt, d'une main qui bénit et pardonne. C'est l'autre aspect du
drame, ce qui l'achève: l'absolution dans l'apothéose.

Peu de temps après la nuit de Vincennes, le premier Consul, au cours
d'une conversation, disait, comme pensant tout haut: «J'ai imposé
silence pour toujours et aux royalistes et aux jacobins.» Et à Joseph,
qui avait intercédé pour le prince: «Enfin, il faut se consoler de
tout.» Consolation facile. Le coup avait réussi. Il effrayait les uns,
il réjouissait les autres. Et ceux qu'il avait effrayés, Bonaparte les
rassurait tout de suite. Dans le monde de droite qui s'était rallié à
lui parce qu'il représentait l'ordre, on avait craint que ce meurtre à
peine juridique fût le signal d'un retour au terrorisme. On respira, la
confiance fut rendue quand on vit non seulement qu'il n'y avait pas
d'autres victimes, mais que,--par une clémence aussi féconde que la
férocité de la veille,--Bonaparte faisait grâce de la vie aux
aristocrates compromis dans le complot de Cadoudal, Armand de Polignac,
M. de Rivière.

Et quand on consulte le calendrier, quand on confronte les dates,
comment ne pas reconnaître que l'affaire de Vincennes fut un succès?
Enghien tombe le 21 mars au petit jour. Le 27, première manifestation
officielle pour le rétablissement de la monarchie dans la personne de
Napoléon Bonaparte. Le Sénat, le même Sénat qui, naguère, comme
récompense nationale, n'accordait au premier Consul qu'une prolongation
de dix années, prend l'initiative de lui offrir la couronne.

Pourquoi cet empressement, sinon parce que le Sénat comprend qu'il n'y a
plus d'obstacle, que la voie est libre? Après avoir invoqué toutes les
raisons que l'on se donne quand on veut quelque chose, sur quel motif
principal fonde-t-il sa délibération? Il dénonce les complots, il montre
avec horreur la vie de Bonaparte menacée. Le gouvernement de la France
tient à un homme. Lui disparu, tout disparaît. Pour que les
conspirateurs ne soient plus tentés de recourir au poignard, l'homme
doit être remplacé par une institution. L'adresse du Sénat au premier
Consul est une requête, une prière. On l'adjure de prendre la couronne.
Ainsi s'achève le circuit politique qui a commencé en 1789. La monarchie
est le port (ce mot si juste est de Thiers) où la Révolution vient se
réfugier.

C'est que les semaines où l'Empire se décide sont celles où est instruit
le grand procès de Georges, de Pichegru, de Moreau. Un chouan
irréductible, un général de la Révolution passé à Louis XVIII, un autre
général, idole des officiers républicains, l'étrangeté de cet assemblage
sert encore Bonaparte en le situant d'une autre manière au-dessus des
partis, puisqu'il est en butte à la haine de tant d'opposants. Mais
surtout, l'évidence ayant éclaté que les conspirateurs en voulaient à sa
personne, le désir en devient plus vif de décourager les assassins.
«Laisser les choses comme elles sont compromet cette tête, d'où dépend
la conservation des nôtres», disait Rœderer, aussi actif pour la
monarchie napoléonienne qu'il l'avait été, en brumaire, pour le Consulat
de Bonaparte. Dans une lettre citée par Méneval, Joseph indique même que
son frère comprend enfin que l'hérédité est «protectrice», qu'on l'a
«prise comme un bouclier». Chose curieuse, mal vue: le 21 janvier,
l'acte terrible, encore si présent aux esprits, sert lui-même d'argument
pour relever un trône. Malgré le régicide, n'y a-t-il pas toujours des
Bourbons et des royalistes? On tue un homme. On ne tue pas une dynastie.
C'est pourquoi il faut en faire une. Fauchet l'avait dit à la
Convention, parlant de Louis XVI: «Sa famille mourra-t-elle du même coup
qui le frappera? D'après le système de l'hérédité, un roi ne
succède-t-il pas immédiatement à un autre?» La mort d'un dictateur
termine tout. Celle d'un roi, rien. Tel sera désormais le «bouclier» de
Bonaparte.

Mais ce nom de roi sonne mal aux oreilles. On prendra celui d'empereur
qui suit celui de Consul, comme un avancement régulier. Pour une
génération nourrie d'histoire romaine, l'Empire, qui n'est pas la
royauté, succède normalement à la République. N'est-ce pas même quelque
chose de plus grand que la royauté? Empereur est le titre que les rois
de France ont désiré quelquefois, qui a échappé aux Français depuis
Charlemagne, qui convient à une Gaule étendue jusqu'au delà de ses
limites. Alors les imaginations, et celle de Bonaparte est la plus
puissante, volent sur toutes les ailes du temps. Le vieil ennemi, le
César germanique, est vaincu. La dignité impériale, usurpée depuis des
siècles, lui sera arrachée. Il ne sera plus l'Empereur par excellence,
qui porte encore un reflet de Rome. Il faudra qu'il soit seulement
empereur d'Autriche, l'empereur d'Occident ne souffrant pas d'égal. Et
pas plus que les Français, aucune évocation, aucune comparaison
n'intimide Bonaparte. Ce cérébral, on peut même dire ce livresque,
conçoit naturellement le grandiose. Il est à l'aise sous la couronne de
Charlemagne. Alors on passe sans transition d'une idée utilitaire, de
l'hérédité protectrice, du «bouclier», à la grande idée impériale.

Ce que l'esprit de Bonaparte a de réfléchi et de soudain, de continu et
de discontinu, ce qui fait qu'il s'adapte aux coups de théâtre de sa
vie, qu'il calcule les événements au point, souvent, de les devancer, de
faire comme s'ils étaient déjà là et de brûler toutes les étapes, enfin
une espèce d'exaltation froide, tout cela, qui se développera et
s'aggravera chez lui, s'accuse déjà dans ces journées où s'accomplit un
des destins les plus extraordinaires qu'aucun mortel ait connu. Il est
sans fièvre, tel qu'on le voit les jours de bataille. Tous les éléments
de l'opération sont présents à sa pensée. Tantôt majestueux comme s'il
était déjà identifié à son état de souverain; tantôt brutal parce que
les hommes se mènent ainsi; tantôt affable et cajolant, car il sait
qu'il a encore des choses à ménager, par exemple l'amour-propre de
Cambacérès qui va déchoir du rang de Consul (Lebrun, lui, accepte tout);
tantôt, enfin, et c'est ainsi qu'on l'aime le mieux car c'est
l'intelligence qui brille, il regarde le cadet-gentilhomme, le petit
Poucet corse dans son incarnation prodigieuse, il est cynique, il se
livre par instants à des retours sur lui-même. A ses sœurs, qui
réclament plus que des honneurs, une place pour leurs enfants dans les
lignes successorales, il lance la raillerie admirable: «En vérité, j'ai
frustré ma famille de l'héritage du roi notre père!» Ce n'est plus un
soldat de fortune, ce n'est même plus un politique profond qui s'élève
sur un trône, c'est un philosophe amer et on le tient ici dans sa
diversité presque aussi étonnante que ses grandeurs. Il dira tour à tour
avec mépris qu'il a trouvé la couronne de France par terre et qu'il l'a
ramassée; avec magnificence, que, depuis Clovis jusqu'au Comité de salut
public, il ne se sépare pas de ses prédécesseurs et se tient solidaire
de tout. Puis, un jour, au Conseil d'État, cette sortie: «Avant la
Révolution, l'autorité était tombée en quenouille, nous avions un roi
imbécile, il a été pendu, on a chassé sa famille. Nous relevons le trône
et nous fondons l'Empire. J'ai une force et des avantages que mes
successeurs ne pourront conserver. Il faut que j'en profite pour établir
un bon gouvernement, un bon système d'administration.» Le fondateur de
la quatrième dynastie n'a pas beaucoup d'illusions sur la suite et sur
la fin. Il a, il gardera jusqu'au bout, en le refoulant, le sentiment de
vivre dans l'instable et dans le précaire. Sans retard, il veut
«profiter» de sa toute-puissance pour essayer de construire.

C'est pourtant le besoin de stabilité qui, à ce moment, est le plus fort
chez les Français, qui ne cesse d'agir en faveur de Bonaparte et qui
avance le trône jusqu'à lui. Ce qu'on demande, ce sont des garanties
d'avenir. Quand le Sénat, le Tribunat et le Corps législatif proposent
le titre d'empereur pour Napoléon Bonaparte, l'idée, avec des
expressions diverses, est toujours la même: conserver les résultats de
la Révolution, maintenir surtout cette égalité auprès de laquelle la
liberté est négligeable. Le «caractère fort» de Napoléon est connu. Il
alarme infiniment moins de gens qu'il n'en rassure. Car les semaines où
la création de l'Empire se décide sont celles où l'état de guerre avec
les Anglais s'aggrave, où la conspiration contre le Consul et la
République consulaire paraît au grand jour, où l'on a le sentiment que,
de nouveau, la Révolution est en péril. Tout cela est clairement
alterné. Le 6 avril, trois jours après que le tribun Curée, le converti
de Vincennes, a proposé à ses collègues de faire un empereur, Pichegru
est trouvé étranglé dans sa prison. Si c'est un suicide, c'est un aveu
et peu de personnes croient à la suppression de l'accusé, à un crime
politique qui ne serait pas dans l'intérêt du pouvoir. Le 18 avril, le
sénatus-consulte qui défère à Bonaparte la majesté impériale arrive
trois jours après que l'acte d'accusation contre Georges, Moreau et
leurs complices a été rendu public. Toutes ces choses vont ensemble, les
unes expliquent et précipitent les autres. Cependant les Anglais
deviennent plus entreprenants, les combats navals se livrent en vue des
côtes françaises, l'un, sérieux, le 5 mai, devant le port de Lorient. Si
l'Angleterre vainc, la Révolution sera vaincue.

Il y a maintenant un empereur, ratifié par le plébiscite, il y a des
dignitaires, des maréchaux, une cour et des chambellans, il y a une
dynastie nouvelle, fondée par la nation «pour ôter tout espoir aux
restes méprisables de celle qu'elle a renversée», comme disent, en
termes plus ou moins imités de ceux-là, les innombrables adresses que
reçoit Bonaparte pour son avènement. Enfin la monarchie napoléonienne a
pour elle l'approbation de la masse, la garantie du principe
héréditaire, la légalité, lorsque, le 25 juin, Georges Cadoudal est
exécuté en place de Grève, héroïque et opiniâtre attardé de la
chouannerie, qui, sous le couperet, affirme encore une fidélité
solitaire et pousse à pleine poitrine le cri de: «Vive le roi».

Dix ans plus tard, moins de dix ans plus tard, Louis XVIII sera là.
Napoléon, à Fontainebleau, aura été presque aussi seul que Georges, en
place de Grève, avec ses derniers Vendéens. Il aura vu ce que valent
sénatus-consulte, adresses, plébiscite, serments. «Napoléon, a dit
Balzac, ne convainquit jamais entièrement de sa souveraineté ceux qu'il
avait eus pour supérieurs ou pour égaux, ni ceux qui tenaient pour le
droit: personne ne se croyait obligé par le serment envers lui.» Il le
sentait. Au plus haut de la gloire, ce fut son inquiétude. Il regrettait
de n'avoir pu rallier un Cadoudal. Il avait entendu les acclamations
dont les officiers républicains avaient salué Moreau. Il les entendra,
il y pensera toujours, car sa mémoire retenait tout.

Dix ans, quand il y en a dix à peine qu'il a commencé à sortir de
l'obscurité, rien que dix ans, et ce sera déjà fini. Le rythme précipité
de sa fortune le veut. Petit officier à vingt-cinq ans, le voici, chose
merveilleuse, empereur à trente-cinq. Le temps l'a pris par l'épaule et
le pousse. Les jours lui sont comptés. Ils s'écouleront avec la rapidité
d'un songe, si prodigieusement remplis, coupés de si peu de haltes et de
trêves, dans une sorte d'impatience d'arriver plus vite à la
catastrophe, chargés enfin de tant d'événements grandioses que ce règne,
en vérité si court, semble avoir duré un siècle.

Un des traits les plus remarquables de Bonaparte et il le doit à ce que,
chez lui, l'intelligence domine, c'est sa faculté de dédoublement. De
tout ce qui lui arrive d'incroyable, rien ne le surprend jamais. Les
autres, passe encore. La foule admire parfois, s'étonne rarement et peu.
Lui, il est pair et compagnon avec son destin. Régner lui est aussi
naturel qu'autre chose. C'est un chapitre du roman où il est entré. Non
qu'il oublie d'où il sort, d'où il est parti, ce qu'il a fallu pour
qu'il montât là, ce qu'il y a de fragile dans sa monarchie; tout cela,
il le sait mieux que personne sans en être jamais gêné. Non que la
grandeur change son esprit ni même son langage. Majestueux dans
l'apparat, il reste, pour l'intimité et le contact humain, ce qu'il
était avant, brusque, ironique, tantôt distant et tantôt familier,
caressant ou brutal, grossier quand cela se trouve. Pas de contrainte
pour lui tandis qu'il impose à son entourage les lois d'une étiquette
sévère, renouvelée de l'ancienne cour ou imitée des cours étrangères, de
telle sorte que rien ne ressemblera moins que la sienne à un camp.

Sur le trône, Napoléon est à l'aise plus que s'il y était né, parce que
les traditions mêmes qu'il ressuscite sont calculées et voulues. Et
d'abord, sa monarchie n'est pas, il ne faut pas qu'elle soit une
monarchie militaire. Dans son palais, lui seul s'habille en soldat,
comme pour rappeler qu'il commande à tous les autres, mais il adopte un
uniforme sobre, à demi civil, l'habit vert des chasseurs de la garde. A
la guerre, il porte la redingote grise dont la simplicité unique désigne
mieux le chef que les dorures et les panaches, laissés aux acteurs, aux
«baladins». A la cour, sabres, galons, insignes sont proscrits. L'habit
brodé, la veste et la culotte de satin blanc sont de rigueur et, dans ce
costume, qui souvent les ridiculise, on voit de «vieilles moustaches»
républicaines comme Augereau. L'étiquette n'était pas seulement destinée
à relever la majesté du souverain. Elle subordonne ses anciens
compagnons d'armes, elle en fait des courtisans, comme Louis XIV en
avait fait avec les derniers féodaux, elle efface les souvenirs, encore
plus dangereux que gênants, de l'ancienne égalité des camps et du
tutoiement des bivouacs. Ce n'est pas à l'égalité civile, c'est à
celle-là qu'en veut Napoléon. Il crée des maréchaux, il nomme les
généraux. Dispensateur des grades et des dotations, il agit sur les
militaires par les récompenses, par l'espoir et par la crainte, n'étant
sûr de les tenir que si tout ce monde dépend de lui, que s'il est
visiblement domestiqué, chambellans au palais, exécutants sur le champ
de bataille. La Légion d'honneur sert déjà de principe d'émulation en
même temps que, par un mélange de civil et de militaire, elle noie les
militaires parmi les civils. Napoléon médite de fonder une nouvelle
noblesse, une noblesse impériale, qui partira de la même idée. Ce sera
encore un instrument de règne, un autre moyen de détruire la caste des
officiers qui s'est formée sous la Révolution, dont Bonaparte lui-même
est issu. La vanité humaine sera exploitée. «On se fera tuer pour être
prince.». Cependant, pour le maître, Augereau, Masséna, ses anciens, ne
seront plus que le duc de Castiglione et le prince d'Essling, comme
Fouché sera duc d'Otrante, Talleyrand prince de Bénévent et Maret,
scribe et secrétaire, duc de Bassano. Cette noblesse sert à
démilitariser les grands chefs, les hommes que l'empereur a le plus de
raisons de craindre. Elle les confond, avec les diplomates et les
légistes, dans les rangs des dignitaires. La collation des titres
récompense, stimule. Elle distingue et, en même temps, nivelle.

Tout cela se dessine, s'ordonne dans la tête de Bonaparte par sa pensée
dominante qui est de mettre du solide à la base de son extraordinaire
aventure, de l'asseoir sur les réalités sociales, sur la nature des
hommes, sur les conditions mêmes de la France telle qu'il l'a prise
sortant de la Révolution. «S'il fut un défaut dans ma personne et dans
mon élévation, disait-il à Sainte-Hélène, c'était d'avoir surgi tout à
coup de la foule. Je sentais mon isolement. Aussi je jetais de tous les
côtés des ancres de salut au fond de la mer.» Ce mot lumineux rend
compte d'un grand nombre de choses qui semblent dictées par l'orgueil.
Ainsi Bonaparte expliquait à Las Cases qu'en distribuant des trônes à
ses frères, c'étaient encore des ancres qu'il voulait jeter pour fixer
sa dynastie trop neuve. Ses frères n'avaient pas compris, s'étaient crus
tout de suite «rois par la grâce de Dieu». Et que d'autres calculs de
l'empereur se retourneraient contre lui! Mais personne n'a vu plus
clairement l'envers et les fragiles dessous de sa propre puissance,
mieux senti le besoin de l'affermir.

Il y a même quelque chose de tragique dans cette recherche de la
solidité, dans cette inquiétude qui ne s'avoue pas, dans cette mise en
œuvre de tous les ressorts. Si l'âme d'un souverain naît en lui, ce
n'est pas seulement par cette grâce d'état qui fait que l'homme se
façonne à son rôle. Il pense à la condition, aux devoirs d'un monarque,
aux fautes qu'une monarchie ne doit pas commettre. Il a vu tomber les
Bourbons. Il a vu comment l'impopularité les avait atteints, comment
leurs ennemis avaient été à l'affût du scandale. Il a, présente à la
mémoire, l'affaire du collier. C'est encore impunément que Joséphine
prodigue l'argent et que l'armoire aux bijoux de Marie-Antoinette est
trop petite pour la femme de Napoléon. Mais qui sait si, un jour, le
peuple ne murmurera pas? Il faut que la famille impériale soit propre,
honorable, au-dessus du soupçon. Plus elle part de bas et plus la tenue
lui est nécessaire. De là sa sévérité pour les mariages de Lucien et de
Jérôme. Lui, il fait passer sa femme, il l'a imposée, mais c'est lui.
Ses frères, ses parents n'ont pas le droit de le diminuer ni de le
compromettre. «Comment! je veux rétablir les mœurs et l'on m'amène une
telle femme dans ma famille! Assez longtemps la France a été gouvernée
par des grands qui se croyaient tout permis. Je serai inexorable.» Il ne
pardonne pas à Lucien qui, plutôt que de renvoyer sa compagne, préfère
l'exil. Jérôme devra rompre son mariage américain, qui eût été, quelques
années plus tôt, un mariage inespéré pour un Bonaparte. Il sera
contraint de répudier Mlle Patterson, d'épouser une vraie princesse.
Interdiction de descendre. Il faut s'élever. Il faut aussi paraître
moral, ne pas donner prise à la malignité publique; il faut que toute la
famille comprenne, comme son chef, qu'elle sera durement rappelée à ses
origines si elle les oublie.

Le sacre n'est pas non plus l'idée d'un mégalomane romantique. Sans
doute, en recommençant Charlemagne, Bonaparte cherche à frapper
l'imagination des peuples. Il vise autre chose. C'est encore une «ancre
de salut» qu'il jette au fond de la mer. Peut-être a-t-il l'illusion que
l'onction garantira son pouvoir en lui donnant un caractère légitime et
sacré. Peut-être aussi, ne s'abusant pas, se sert-il de ce moyen comme
il se sert de tous les autres. Si le fossé de Vincennes, qui l'a rendu
insoupçonnable pour les révolutionnaires les plus purs, les fait passer
sur le sacre, le sacre à son tour lui procure l'absolution, lave le sang
d'Enghien, attache l'Église et les catholiques à l'Empire.

Non pour toujours ni même pour longtemps. Dans cette espèce de
bousculade que sera son règne, pressé par mille nécessités qui se
contredisent, Bonaparte défera ce qu'il aura fait, et un jour viendra où
il s'aliénera le catholicisme en maltraitant le pontife souverain. Mais,
en ce moment, il concilie tout et tout lui réussit. «République
française, Napoléon empereur», la légende frappée sur les monnaies n'est
pas une hypocrisie. C'est l'image d'un tel bonheur au jeu que Bonaparte
gagne sur tous les tableaux. Le pape bénit l'élu de la Révolution. Le
plébiscite a été une autre forme du sacre. Napoléon a pour lui la voix
du peuple et la voix de Dieu. Qui donc écoute la protestation que Louis
XVIII lance de Varsovie? La France catholique voit le rétablissement du
culte confirmé, l'autorité de l'Église reconnue par celui qui, dès lors,
n'est plus tout à fait un usurpateur. Et la France de la Révolution
transpose le «Paris vaut bien une messe». Elle n'en est plus à une
«capucinade» près puisqu'elle a voulu l'Empire pour que ses conquêtes,
toutes ses conquêtes, civiles et militaires, lui fussent «conservées»,
comme Napoléon l'a promis et le jurera à Notre-Dame, consacrant sur
l'Évangile, en même temps que sa couronne, la propriété des biens
nationaux.

Mais, dans sa pensée vaste et rapide, le sacre s'enchaîne encore à un
autre plan et revêt un sens agréable à la France éprise de gloire. Le
Saint-Empire romain germanique, le vieux Saint-Empire, cessera d'exister
selon le vœu de la Révolution, vœu confondu avec les rancunes
historiques de la France. Ce n'est pas tout. Il faut que, par la main du
pape, Napoléon, aux yeux du monde, devienne le véritable Empereur. Il ne
restera plus qu'à refouler l'autre, l'ancien, celui d'Allemagne, dans
son Autriche. Et, pour les Français, cela encore vaut bien une messe. Au
mois de septembre, quand les négociations avec Rome ont abouti, quand
Pie VII a promis de venir à Paris, le nouveau Charlemagne passe à
Aix-la-Chapelle, se montre sur le Rhin, reçoit l'hommage des princes
allemands, des électeurs, des ducs, des margraves qui se tournent vers
l'astre occidental.

Un nouveau Charlemagne, plus grand que l'autre, puisqu'il sera sacré
mais non couronné par le pape, et puisqu'au lieu de recevoir l'huile
sainte à Rome, c'est lui qui fait venir à Paris le chef de l'Église.
Invitation si impérieuse, avec tant de menaces sous-entendues qu'elle
ressemble à un ordre: «On fit, dit le cardinal Consalvi, galoper le
Saint-Père de Rome à Paris comme un aumônier que son maître appelle pour
dire la messe.» C'était cela. Et si encore ce n'avait été que cela!

Pour le fondateur d'une quatrième dynastie, le succès n'était pas
médiocre d'obtenir la consécration qu'avait eue Pépin, fondateur de la
deuxième, et de rejeter les Bourbons dans l'ombre comme l'avaient été
les Mérovingiens. Bonaparte se plaisait toujours à ces évocations de
l'histoire qui pourtant ne l'enivraient pas. Son Childéric n'était pas
seulement Louis XVIII, c'était le duc d'Enghien. Alors, pour les
catholiques, Pie VII venait le blanchir et pardonner. Pour les autres,
le pape, absolvant le meurtre, condamnait la troisième race et
s'inclinait devant la toute-puissance du chef élu des Français.

Dans cette circonstance encore, tout auréolée et poétisée par le temps,
il faut voir quelles précautions prend l'empereur, quel soin il a de
ménager les sentiments de la France révolutionnaire, les sentiments que
nous appellerions laïcs et anticléricaux. Que, dans sa plus grande
manifestation d'accord avec le Saint-Siège, il suive l'exemple des rois
qui l'ont précédé, avec lesquels il se déclare «solidaire», et qui, de
saint Louis à Louis XIV, ont accompagné leur fidélité au souverain
pontife d'une volonté ferme de maintenir leur indépendance en face de la
papauté, rien que de naturel. Mais ce sont de petites avanies, de
mesquines humiliations qu'il inflige à Pie VII comme pour faire excuser
l'audace qu'il a de l'amener dans ce Paris où, moins de dix ans plus
tôt, les églises étaient fermées au culte et la «superstition» honnie.
Ce pape qu'on a déjà fait «galoper» depuis Rome pour que le sacre pût
avoir lieu le premier dimanche après le 18 brumaire, il n'y a pas de
ruses qu'on n'invente pour lui refuser les égards du protocole.
L'empereur se rend à sa rencontre, en forêt de Fontainebleau, habillé,
botté, comme s'il n'était venu que pour une partie de chasse, et entouré
d'une meute de chiens. L'aide de camp qui ouvre la portière, la première
figure que voit Pie VII, c'est Savary, et l'homme du drame de Vincennes
prend plaisir à faire marcher dans la boue le vieillard blanc comme à
s'arranger pour qu'il monte en voiture à gauche, l'empereur tenant la
droite. Dans la première escorte qu'on donne au pontife caracolent des
mamelouks en turban, par une intention, que les esprits forts pourront
comprendre, d'associer la Mecque et Mahomet à Rome, dans une sorte de
revue et de mascarade des religions, de quoi plaire à M. Dupuis, auteur
de l'_Origine de tous les cultes_, au parti philosophique, aux
militaires facétieux et à l'Institut.

Ce n'est encore rien. Par sa douceur et sa bonté, sa bénédiction
paternelle, le pape, dans les rues parisiennes, impose silence aux
moqueurs. Voici bien autre chose. Napoléon a négligé d'informer Pie VII
d'un détail dont il eût difficilement méconnu l'importance. A Rome, on
le croit marié religieusement. N'a-t-il pas fait bénir le mariage de ses
sœurs et de ses généraux, contraint son beau-frère Murat, moins que
dévot, à passer, après coup, par la chapelle, exigé le baptême pour les
enfants de sa famille? Comment supposer qu'il se soit lui-même dispensé
de la règle qu'il impose et contenté du mariage civil où Barras avait
été témoin? L'arrière-pensée qu'on lui prête, rester libre de divorcer,
il l'a sans doute, bien que, dans sa toute-puissance, la bénédiction
doive peu le gêner pour obtenir, quand il le voudra, que son union soit
rompue. Plus simplement, peut-être était-il agacé à l'idée de multiplier
les agenouillements devant les autels, et, comme il s'était fait
exempter de la communion solennelle avant le sacre, voulait-il éviter le
léger ridicule d'une bénédiction arrivant à son ménage neuf ans trop
tard.

Répudier Joséphine, l'idée lui en est déjà venue. Ses frères, qui la
haïssent, sottement, puisque sa stérilité répond que la succession
impériale restera ouverte, le pressent depuis longtemps de se défaire
d'elle, usant des arguments les plus étranges, puisque Joseph va jusqu'à
lui dire: «Si elle meurt, on t'accusera de l'avoir empoisonnée.» Un
moment, Napoléon s'était demandé s'il mettrait à ses côtés sur le trône
une femme dont il savait mieux que personne où il l'avait prise et la
vie qu'elle avait menée. Changeant en cela comme pour le reste, un jour
il lui faisait une scène, quitte à se réconcilier avec elle le
lendemain. Il n'y avait pas si longtemps qu'ils avaient cessé de ne
faire qu'un lit. Il gardait de l'affection pour sa femme. Elle restait
sa confidente, son refuge. Quand il voyait les ambassadeurs empressés
auprès d'elle, les autorités, pendant leurs voyages, à ses pieds comme
devant une souveraine, il se disait qu'il n'y avait pas de raison pour
qu'il n'en fît pas une impératrice. Et il savait bien qu'il n'avait pas
d'enfant à attendre d'elle. Mais lui-même, était-il sûr de procréer?
Rien encore ne l'en assurait. Qu'il épousât une autre femme, digne
celle-là de son nouveau rang, qu'il n'en eût pas d'enfant non plus, et
il se ferait moquer de lui.

Ces pensées, ces calculs, il les cachait à Joséphine qui en devinait une
partie. Elle avait peur pour elle-même de l'Empire, de toutes ces
grandeurs dangereuses. D'être associée au couronnement, comme son mari
le voulait, ne la rassurait encore qu'à demi. Et si, pour elle, simple
concubine aux yeux de l'Église, le sacre allait ne pas être valable?
Alors elle s'avisa d'un scrupule religieux, d'un scrupule de conscience.
A Pie VII en personne, sous le secret de la confession, elle révéla ce
qui manquait à son mariage, ce qui allait rendre la cérémonie de
Notre-Dame sacrilège. Le tour était joué, bien joué, le dernier mais le
meilleur des stratagèmes qu'elle eût employés avec son petit Bonaparte.
Le pape fit savoir qu'il refusait de sacrer Joséphine en même temps que
son époux si, auparavant, ils ne se mettaient pas en règle. Napoléon,
furieux, dut en passer par là. Dans la nuit qui précéda le couronnement,
en grand secret, à la chapelle des Tuileries, l'oncle Fesch, devant
Talleyrand et Berthier, unit les deux retardataires. Joséphine alla à
Notre-Dame, rayonnante. Cette fois, dûment mariée, couronnée en outre,
riche de deux sacrements, elle se croyait sûre de l'avenir.

A la veille de cette chose fabuleuse,--le saint chrême, le sacrement,
pour eux, des Augustes et des Rois,--qu'on ne les imagine, ni lui, ni
elle, penchés sur leur passé et méditant une destinée qui sort à ce
point de l'orbite commune des mortels. Grands ou petits parvenus,
personne ne s'attarde à ces retours en arrière. Dans les journées qui
précèdent le sacre, Napoléon et Joséphine sont à leurs affaires, à leurs
intérêts, au cérémonial et aux toilettes, à la répétition du cortège, de
l'entrée, des mouvements et des gestes à faire, à tout ce qu'il y aura
de théâtre à Notre-Dame et qu'on étudie sur un plan, à l'aide de poupées
habillées par Isabey, tandis que, jusqu'aux derniers instants,--sans
compter le quart d'heure réservé dans la nuit pour le mariage
secret,--il faut négocier avec le légat les détails du grand jour.

Il y avait une condition à laquelle tenait le Saint-Siège parce qu'elle
était de rigueur et que Napoléon ne voulait subir à aucun prix. C'était
que la couronne descendrait sur son front des mains du pape. Pie VII ne
s'était décidé à venir à Paris qu'après avoir reçu l'assurance qu'il ne
serait «rien innové» au rite traditionnel «contrairement à l'honneur et
à la dignité du souverain pontife». Le cardinal Consalvi avait ajouté:
«Cela ne serait pas décent.» Trouvant sur ce point le pape inflexible,
Napoléon avait tout promis, se réservant de résoudre la difficulté sur
les lieux. Et il fut un étonnant acteur, mû comme toujours par un sens
artistique de la gloire. Le geste «à la fois impérieux et calme», si
étudié qu'il en parut spontané, inspiré par une sorte de génie
intérieur,--celui de la République peut-être,--et par lequel, devançant
le pontife, il saisit la couronne pour la placer lui-même sur sa tête,
ce geste, il sut le rendre si noble et si grand que tous les assistants
sentirent qu'il appartenait à l'histoire.

Il appartenait positivement à la politique napoléonienne. Là encore se
manifestait ce système de conciliation des contraires sur lequel avait
reposé le Consulat et reposait la nouvelle monarchie. L'élu de la
volonté populaire devenait l'élu de Dieu, il appelait à lui les forces
spirituelles du catholicisme sans renier celles de la Révolution.
Napoléon avait l'onction, l'huile sainte, une consécration dont il
s'exagérait l'importance quand on voit le cas que les majestés
catholiques et apostoliques, les fidèles, l'Église même en feront moins
de dix ans plus tard, mais qui, sur le moment, imposait silence à tous
ceux qui disaient que la bénédiction du ciel manquait à l'usurpateur.
Cependant, cette couronne bénite, Napoléon, qui la tenait du peuple,
l'aurait, pour les républicains, défendue contre une autre usurpation,
tel, à Tolentino, quand, après avoir causé poliment avec les cardinaux,
il rapportait au Directoire ses négociations avec la «prêtraille». Cette
double manœuvre, commandée par les circonstances, lui était devenue
habituelle. L'empereur, en invitant Pie VII, avait écrit: «Je prie Votre
Sainteté de venir donner, au plus éminent degré, le caractère de la
religion à la cérémonie du sacre et du couronnement.» Le pape trompé ne
put que dévorer l'affront. En sortant de Notre-Dame, il avait fait
savoir qu'il serait contraint de protester, de citer les promesses qu'il
avait reçues si l'enlèvement de la couronne était mentionné dans le
récit officiel de la cérémonie. On s'en tira en ne publiant aucun compte
rendu au _Moniteur_. Qu'importait à Napoléon? Tous les effets qu'il
attendait du sacre, il les avait obtenus sans compromettre l'autre
caractère de sa souveraineté.

Car le serment du sacre, ce n'est encore qu'un serment de fidélité à la
Révolution française. Sur l'Évangile, l'empereur a juré de maintenir
l'égalité et même la liberté, et aussi la propriété des acquéreurs de
biens nationaux, mais surtout, et en premier lieu, «l'intégrité du
territoire de la République». C'est pour cela, c'est pour protéger
toutes ces conquêtes que la République s'est livrée à un homme, qu'elle
lui a confié le pouvoir suprême. Et ce serment, Napoléon le tiendra
parce qu'il est la raison d'être de sa monarchie.

Dans cette journée du 2 décembre 1804, à Notre-Dame, en grand costume
d'apparat, le sceptre en main, déjà prêt pour l'immortalité, il eut son
mot humain: «Joseph! si notre père nous voyait!» Minute d'émotion sans
fadeur, comme on l'attend d'un pareil homme, rappel du passé, de
l'étape prodigieuse, avec une pointe d'ironie, la même qu'a ici
l'histoire. Avait-il fallu des événements depuis vingt ans qu'il était
mort, le pauvre père, infatigable quémandeur de bourses et de pensions,
pour que ses fils fussent arrivés là! Avait-il fallu des enchaînements
de causes et d'effets, des calculs bien mûris, des occasions saisies à
point! Mais les causes, comme les Parques qui filent sans cesse,
n'allaient pas cesser d'agir et d'emporter Napoléon, sa couronne, sa
famille, d'un mouvement aussi rapide qu'impérieux.




CHAPITRE XIV

AUSTERLITZ MAIS TRAFALGAR


Contre le sacre de l'usurpateur, Louis XVIII avait protesté hautement.
Joseph de Maistre, à Saint-Pétersbourg, parlait de la «hideuse
apostasie» de Pie VII. Le futur auteur du _Pape_ s'emportait jusqu'à
écrire: «Quand une fois un homme de son rang et de son caractère oublie
à ce point l'un et l'autre, ce qu'on doit souhaiter ensuite, c'est qu'il
achève de se dégrader jusqu'à devenir un polichinelle sans conséquence.»
Le pontife se relèvera bientôt de ce jugement passionné et de ce vœu
formé dans la colère. Il s'était abusé sur le bien que l'Église pouvait
attendre d'une alliance avec le nouveau Charlemagne. L'empereur n'avait
pas moins d'illusions quand il se croyait devenu inviolable dans sa
personne «sacrée». Mais, sur l'heure, à quoi servaient les
protestations, solennelles ou véhémentes? A rien de plus contre Napoléon
que, plus tard, ne devaient servir à Napoléon lui-même ni l'onction, ni
son entrée dans l'Olympe des rois. Des souverains de race antique
l'avaient tout de suite reconnu et l'appelaient leur frère. D'autres le
reconnaîtraient encore, le serreraient dans leurs bras, le recevraient
dans leur famille, sans que rien fût changé à l'essentiel, sans que rien
fût fait. Car rien ne serait obtenu tant que l'Angleterre n'aurait pas
accepté, non seulement l'Empire, mais tout ce que l'Empire représentait
et ce que l'empereur avait pour mission de conserver à la France. Et
cela, l'Angleterre ne devait l'accepter jamais.

Les idées se succédaient chez Napoléon, il les prenait et les
abandonnait avec une rapidité qui souvent déconcerte. On le croit tantôt
fourbe, tantôt enivré d'orgueil, quand il se débat dans une situation
inextricable, dont il n'est pas l'auteur. Il est chargé au contraire
d'en tirer la France et il s'y engagera, par le crédit illimité qu'elle
lui accorde, jusqu'au fond, jusqu'à l'absurde, de façon à ne plus
pouvoir s'en tirer lui-même.

Pourquoi ne serait-il pas sincère, pourquoi ne s'abuserait-il pas sur la
vertu des mots et sur celle du sacre lorsqu'un mois après son
couronnement il lance aux souverains, ses égaux, au roi d'Angleterre le
premier, l'adjuration «de ne pas se refuser au bonheur de donner la paix
au monde»? Cet appel, il l'avait déjà adressé à l'archiduc Charles avant
Léoben et dans des termes presque identiques. A George III, il se dit
«accusé dans sa propre conscience par tant de sang versé inutilement».
C'est qu'alors, comme en 1797, la paix est son intérêt le plus certain.
Si la guerre le rend indispensable aux Français, il en connaît les
risques. La paix affermirait son trône plus encore que le sacre et il
est à la recherche de toutes les consolidations. Qu'après l'échec de sa
démarche il prenne la France et l'Europe à témoin de son abnégation et
de sa modération, c'est son rôle. Il ne l'invente même pas. Avant lui la
République s'est crue modérée, dans son droit, amie de la paix, quand
elle a conquis la Hollande, annexé la Belgique, envahi la Suisse, quand
elle s'est installée sur la rive gauche du Rhin et qu'à titre de monnaie
d'échange elle a retenu la Lombardie.

Et maintenant, que Napoléon devienne roi d'Italie, est-ce moins naturel?
Le premier Consul ayant reçu la couronne de Charlemagne, le président de
la République cisalpine doit prendre la couronne de fer des rois
lombards. Sans doute, la raison est qu'un titre républicain ne peut plus
s'accoler au titre impérial. Mais cette royauté est un hommage à
l'Italie délivrée de l'Autriche et une promesse pour l'unité italienne.
D'ailleurs, Napoléon fait savoir qu'il n'a pas dépendu de lui que les
deux couronnes fussent sur deux têtes. Celle-là, il l'a offerte à son
frère aîné. Joseph, toujours ombrageux, l'a refusée parce qu'il a cru
que c'était un moyen de l'évincer, de l'exclure à jamais de l'hérédité
impériale. Même refus de Louis, qui a trouvé injurieux que l'Italie fût
proposée pour son fils aîné jusqu'à la majorité duquel il eût été
lui-même régent. Encore des scènes de famille. Chose comique, Napoléon
devra se fâcher pour que ses frères daignent s'asseoir sur des trônes,
celui de France étant le seul qu'ils jugent digne d'eux.

Eugène de Beauharnais, le modèle des beaux-fils, docile, lui, et plein
de bonne volonté, sera le vice-roi de ce royaume d'Italie, château de
cartes qui tombera avec le reste lorsque l'Angleterre aura vaincu. Car
elle a laissé sans réponse le message de paix qui lui est venu de
l'empereur. Les dés sont jetés depuis la rupture de la paix d'Amiens. A
ce moment même, Pitt met sur pied une coalition, la troisième. Depuis
trois mois il négocie avec les Russes un traité qui n'est pas seulement
d'alliance. Ici il faut changer le point de vue habituel, ne plus
regarder l'Empire du dedans, mais du dehors. Nous laissons, à Paris,
Napoléon à un sommet inégalé de réussite et de triomphe. A Londres, on
calcule, on dispose tout pour le moment de sa chute. A neuf ans de
distance,--car il n'y a plus que neuf ans et le court délai que lui
accorde le destin s'est déjà rétréci depuis que le Sénat et le peuple
lui ont donné l'Empire,--non seulement sa défaite est prévue, non
seulement les conditions qui seront imposées à la France sont établies,
mais le procédé même, la manœuvre de refoulement progressif par
laquelle Napoléon sera contraint d'abdiquer, cette politique est arrêtée
d'avance au point que, de 1813 à 1814, le canevas n'aura plus qu'à se
remplir.

Le traité anglo-russe connaîtra des vicissitudes avant de porter son
fruit. Pour l'instant, l'Empire héréditaire a produit, non moins que la
répression des complots contre le premier Consul, l'effet qu'en
attendaient les républicains, conservateurs de la Révolution.
L'Angleterre renonce à l'idée de se défaire de Bonaparte par le meurtre.
C'eût été le moyen le plus simple. Ce plan n'a pas réussi. D'ailleurs,
depuis la mort de Cadoudal, il n'a plus d'instrument et les menaces à la
personne du premier Consul n'ont servi qu'à lui donner un trône. Alors,
renonçant à le supprimer, il s'agit, à travers la guerre et par la
guerre, d'amener la France à l'éliminer elle-même.

L'Angleterre y arrivera en posant d'abord ce principe, une toute petite
phrase et qui fécondera, que les Alliés font la guerre à Napoléon, non à
la France. Pourquoi? Par haine de «Sa Majesté corse»? Pour venger le duc
d'Enghien? Pas plus qu'en 1793 les rois ne se proposaient de venger
Louis XVI. Mais il est certain, évident,--et, s'il fallait une preuve,
le serment du sacre en serait une,--que Napoléon ne pourra jamais signer
une paix qui abandonne les conquêtes territoriales de la République
puisque sa raison d'être est de les conserver. Le but des Alliés est
toujours de ramener la France à ses anciennes limites. Seulement ce
n'est plus leur programme ostensible. Ils commencent à mieux comprendre
les Français. Le manifeste de Brunswick, menaçant Paris d'une subversion
totale, avait allumé le patriotisme révolutionnaire. Ce feu, encore si
loin d'être éteint, on lui donnerait un aliment nouveau si l'on
annonçait que les Alliés feront la guerre jusqu'à ce que la France soit
rentrée dans les frontières que la Révolution a franchies. Ce qui est
accusé publiquement, ce n'est plus que «l'excès» des conquêtes, mot
vague, élastique, et qui, déjà, ne semble mettre en cause que
«l'ambition» de l'empereur. On peut comprendre qu'il s'agit de la
Hollande, de la Suisse, du Piémont, comme des annexions ultérieures, et
non de la rive gauche du Rhin ni de la Belgique. Pourtant c'est là que
l'Angleterre veut en venir. Les articles secrets du 11 avril 1805
définissent exactement les anciennes limites, expression dont le sens
est rigoureux. Mais on n'en parlera pas tout de suite. C'est l'exigence
qui sera réservée pour la fin, après une série d'offres lancées à grand
bruit, puis retirées de la discussion et toujours réduites à mesure que
la France s'épuisera, que la fortune des armes sera plus favorable à ses
adversaires. Alors, en proposant à Napoléon les choses mêmes qu'il ne
peut pas accepter, on le fera apparaître comme un ennemi du genre
humain, on le séparera de la France, avec laquelle, d'autre part, on se
déclarera prêt à traiter, mais sans lui.

En germe, 1813 et 1814 sont là. Ce n'est pas tout. On dirait que la
sagacité de Pitt a prévu, embrassé l'ensemble de cet avenir. Loin de
mépriser son adversaire, il pressent que ce sera une tâche longue,
difficile de le vaincre, que Napoléon, avant d'être renversé, remportera
bien des victoires, mettra hors de combat plus d'un des coalisés,
signera avec eux des traités de paix, peut-être des alliances. D'avance
il faut que tout cela soit nul. L'Angleterre, qui n'est pas sûre des
autres, est sûre d'elle-même. Alors elle stipule qu'il n'y aura de paix
reconnue, de paix véritable, qu'à l'unanimité, du consentement de tous
les membres de la Ligue, c'est-à-dire du sien, quand un congrès aura
fixé les prescriptions du droit des gens, établi en Europe un système
fédératif pour prévenir le retour des guerres. Un congrès. Voilà celui
de Vienne en perspective. Un système fédératif, ce sera, après le pacte
de Chaumont pour mettre Napoléon au ban de l'Europe, la Sainte-Alliance
pour l'exiler et le surveiller à Sainte-Hélène. Désormais, le plan est
fait, la partie engagée. Napoléon doit prendre l'Angleterre à la gorge,
la vaincre, la dompter ou bien, quoi qu'il fasse, il ne pourra que
reculer l'échéance. Il est perdu.

Son nom d'homme extraordinaire serait usurpé, il y aurait une lacune
immense dans son génie, s'il n'avait compris cela. Et l'on fait à son
intelligence un médiocre honneur lorsqu'on suppose que le camp de
Boulogne, le projet de descente en Angleterre, la construction de toute
une flotte de transports pour le passage de la Manche, n'ont été que
simulacre et diversion. C'était lui, au contraire, qui, en prolongeant
son séjour en Italie après le couronnement de Milan, s'appliquait à
donner aux Anglais l'illusion que ses desseins contre eux n'étaient
qu'une feinte.

Un reproche peut sembler plus juste, celui de s'être, à ce moment,
attiré des ennemis et d'avoir provoqué lui-même la coalition en
réunissant à son empire la République de Gênes. Cependant, cette
annexion de Gênes, qui se fit d'ailleurs, à la demande même des Génois,
dans les formes de la consultation populaire et par plébiscite, était
une de ces conséquences qui ne cessaient de sortir les unes des autres
depuis que la Révolution avait franchi les anciennes frontières. Thiers
explique fort bien que les raisons, elles-mêmes venues de plus loin, qui
avaient déterminé l'annexion du Piémont, déterminaient l'annexion de
Gênes. Enclave de l'empire français, sans issues ni débouchés du côté de
la terre, bloquée du côté de la mer par les Anglais, Gênes étouffait,
dépérissait et vota l'annexion avec joie, tandis que, d'autre part, la
possession complète de ce port était utile pour soutenir en Méditerranée
la lutte contre l'Angleterre. De même la petite république de Lucques
s'offrait à la France. Napoléon refusa de l'incorporer parce qu'elle ne
lui était pas utile, mais, ne pouvant la laisser vacante, à la
discrétion du premier venu, l'érigea en principauté au bénéfice de sa
sœur Élisa, déjà duchesse de Piombino et qu'on caserait dans ce fief
avec son mari, ce Baciocchi encombrant dont on ne savait que faire.

Gênes, Lucques n'importaient ni à la Russie ni même à l'Autriche pour
qui la question d'Italie se présentait dans un ensemble autrement vaste.
Tel fut pourtant le motif qu'allégua d'abord la Russie pour sa
volte-face, acceptant désormais que l'Angleterre gardât Malte, et que
reprit l'Autriche pour se joindre au traité anglo-russe et entrer dans
une guerre dont elle espérait sa revanche et l'annulation du traité de
Lunéville. Ces deux puissances s'abritaient d'un prétexte et si celui de
Gênes ne s'était présenté, elles n'auraient pas manqué d'en trouver un
autre. La diplomatie et les subsides de Pitt faisaient le reste. Depuis
douze années les coalitions se succédaient pour que la France renonçât à
ses conquêtes. Les coalitions devaient renaître toujours.

Ainsi, bien loin que Napoléon simule une attaque à fond contre
l'Angleterre pour se retourner par surprise contre les Autrichiens et
les Russes, c'est l'Angleterre qui organise une diversion parce qu'elle
redoute à l'extrême d'être envahie. Que le passage de la Manche, si
souvent tenté, réussisse, qu'une armée française débarque et c'en est
fait d'elle aussi sûrement que le jour où Guillaume le Conquérant était
descendu dans l'île. C'est une partie décisive qui se joue.

Pour elle et pour Napoléon. L'activité de sa correspondance, la
multiplicité des combinaisons qu'il élabore et des hypothèses qu'il
forme, tout atteste qu'il a conscience d'engager là sa destinée. Il y
pensait du fond de l'Italie. Il y pensait jusque dans les fêtes, ne
négligeant aucun renseignement, préparant par le détail, le succès de
cette opération de mer comme il préparait ses campagnes terrestres. Il
est l'homme qui, chaque soir, lit ses états de situation, avant de
s'endormir, pour les posséder et les garder présents à l'esprit, de même
qu'à la guerre il sait toujours sa position. C'est vers ses escadres
qu'il tourne maintenant son étude, vers elles qu'il tend toute son
intelligence, bien qu'il ait à compter ici avec l'élément capricieux et
instable qui dérange trop de calculs. Encore, son plan, le
proportionne-t-il aux ressources maritimes dont il dispose et, si c'en
est le point faible, c'est du moins une faiblesse raisonnée.

On lui reproche quelquefois de n'avoir pas appliqué ici son principe de
guerre essentiel, qui était de détruire la force principale de l'ennemi.
Une grande victoire navale et il obtenait, avec une pleine sécurité pour
l'avenir, ce qu'il lui fallait, c'est-à-dire le libre passage de la
Manche. Cette idée, la première qui se présentait à l'esprit, était trop
naturelle pour qu'elle ne lui fût pas venue. Mais si ses escadres
eussent été capables de battre celles des Anglais, tout allait de soi,
le problème était résolu, et il n'était pas besoin d'envahir
l'Angleterre pour la faire céder. Napoléon savait si bien l'infériorité
de sa flotte que la consigne essentielle des amiraux était de tout
sacrifier, de se sacrifier eux-mêmes pourvu que ce qu'il resterait de
vaisseaux se réunît dans la Manche pour y dominer, ne fût-ce que
l'espace d'un jour. Tout reposait sur des combinaisons destinées à
livrer le passage à la magnifique armée de 132.000 hommes qui attendait
avec impatience le moment de couper à Londres «le nœud des coalitions»
et de «venger six siècles d'insultes et de honte».

Parce que ce plan n'a pas réussi, on a dit, on a cru qu'il était
impossible et, qu'étant impossible, Napoléon ne s'y était jamais
sérieusement arrêté. Les preuves abondent, au contraire, qu'il y
appliqua son esprit avec passion. Le livre de la destinée lui était
fermé comme aux autres hommes. Il ne se voyait pas dans l'histoire avec
la figure d'un Titan foudroyé, d'un Prométhée puni par les dieux, d'un
héros martyr. La gloire qu'il désirait c'était de réussir ce qui avait
échappé à ses prédécesseurs, ce que la Convention n'avait pas obtenu. Il
serait celui qui, plus grand que Louis XIV, aurait dicté aux Anglais la
loi de la France, achevé l'œuvre nationale, gagné le premier, sur la
ruine d'Albion, le grand procès héréditaire. Ce qu'il voyait, puisque la
paix d'Amiens avait été rompue, c'était une paix plus glorieuse, une
paix certaine, définitive, l'adversaire principal ayant été subjugué ou
détruit. Car il ne mettait pas en doute qu'une fois débarqué sur la rive
ultérieure il ne recommençât Jules César et Guillaume le Conquérant et
ne vînt à bout de la résistance qu'il pourrait rencontrer. C'est
probable, en effet. L'Angleterre n'avait pas de soldats à opposer à une
invasion. Quant à la flotte britannique, privée de ses ports d'attache
et de ravitaillement, elle eût été bientôt hors de combat. Nelson
lui-même ne l'eût plus sauvée.

Après avoir adjuré ses amiraux de lui assurer quatre jours, puis trois,
puis deux, de libre passage, Napoléon ne leur demande plus que
vingt-quatre heures. Tout est calculé pour qu'en deux marées l'armée
soit transportée à Douvres. Sur la grève de Boulogne, l'empereur, au
mois d'août 1805, attend que ses escadres aient exécuté la diversion
qu'il a conçue. Mais tout s'unit, les éléments et les hommes, pour le
décevoir. Jamais Napoléon ne s'est tant plaint d'être si mal compris, si
mal servi. Depuis le mois de mars les contre-temps se succèdent.
Villeneuve a réussi à sortir de Toulon, il a échappé à Nelson qui
surveille la Méditerranée, il a rallié les navires espagnols qui se
joindront aux nôtres, car alors, contre l'Angleterre, l'Espagne et la
Hollande sont nos alliées. En résumé, le plan consiste à donner
rendez-vous aux escadres dans la mer des Antilles pour y attirer les
Anglais, puis, leurs forces rassemblées, à revenir à toute vitesse dans
la Manche. Mais, à la Martinique, Villeneuve ne trouve plus l'amiral
Missiessy qui est reparti n'ayant accompli qu'une partie de sa mission,
et il ne trouve pas Ganteaume. Faute de vent,--ce qui, à la saison,
n'arrive jamais,--l'escadre de Ganteaume est restée immobile dans la
rade de Brest où les Anglais sont venus la bloquer. Villeneuve, se
voyant seul, fait voile vers l'Europe. Aucun des amiraux n'a rempli ses
instructions, et, par suite, le plan primitif est abandonné. Il reste la
ressource de risquer une bataille, à n'importe quel prix, pour que
Ganteaume puisse sortir de Brest et pénétrer dans la Manche avec tout ce
qu'on aura de navires. Mais en dépit des encouragements, comme en dépit
des ordres impérieux qu'il reçoit, Villeneuve ne se décide pas à
remonter vers le Nord pour risquer une bataille, et sa timidité perdra
tout.

Entre Napoléon et ses lieutenants, c'est le désaccord qui deviendra
habituel. Il voudrait, lui, qu'on fût comme lui-même. L'effort
nécessaire, on doit le faire avec les moyens qu'on a. C'est le sens de
son aphorisme célèbre. «Le mot impossible n'est pas français.» Mais les
hommes qu'il emploie ressemblent à la plupart des hommes. Ils
considèrent d'abord les moyens dont ils disposent et ils mesurent les
possibilités à ces moyens. Villeneuve et le ministre Decrès ne savaient
que trop bien le métier de la mer. Ils voyaient surtout les difficultés
et les obstacles et ils n'avaient pas confiance dans leur instrument.
C'est avec des navires défectueux, des équipages à peine instruits, les
auxiliaires espagnols qui n'ont même pas de biscuit pour leurs matelots
que Napoléon exige d'aussi vastes opérations! Lorsque Villeneuve compare
la marine française désorganisée par la Révolution, encore blessée du
coup d'Aboukir, à ce qu'elle était sous Louis XVI, au temps de la guerre
de l'indépendance américaine, il se sent accablé. La vue de son
infériorité le paralyse et l'idée de se mesurer avec Nelson lui inspire
des appréhensions que ne conjure même pas la crainte du maître. A la
fin, il se laissera encercler par Nelson pour se jeter contre lui de
désespoir, offrir la bataille quand elle sera inutile, la perdre et y
ruiner ce qu'il restait à la France de forces navales.

Nous sommes ici, dans l'histoire de Napoléon, au centre même, au point
où se lie ce qui la précède et ce qui suivra. L'héritage de la
Révolution, il ne l'a pas reçu sous bénéfice d'inventaire mais avec
toutes ses charges, avec ses vices cachés. Ce légataire universel a pour
mandat de faire capituler la plus grande puissance navale du monde et il
n'a pas trouvé, dans les ressources de la France, ce qui ne s'improvise
pas, une marine. La mer lui a été, lui sera toujours fatale. Sa première
sortie, à la Maddalena, a été déjà un échec, une sorte d'avertissement
de la destinée, par la faute des navires et des marins de la République.
L'expédition d'Égypte n'avait plus d'issue après le désastre d'Aboukir.
Pour les mêmes causes, qui agissent dans l'ordre psychologique et qui
tuent chez les amiraux la confiance et l'audace, l'invasion, moyen d'en
finir avec l'Angleterre, ne sera, comme la conquête de l'Orient, qu'un
projet avorté.

Ce ne fut pas sans avoir mis encore de l'espoir dans un plan nouveau,
dans une autre combinaison des mouvements de ses escadres que Napoléon
se résigna à lever le camp de Boulogne. Ce ne fut pas non plus de son
plein gré. Depuis quelques semaines de graves nouvelles appelaient sa
pensée ailleurs. Bientôt, il ne sera plus libre de choisir entre la mer
et la terre. En quelques journées capitales, où il n'est maître ni des
événements ni de l'avenir, sa fortune change vraiment de face. Il
regardait vers Londres. Il doit se retourner vers le continent, du côté
de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg.

Car le temps passe, la saison s'avance. Bonaparte, arrivé depuis dix
jours à Boulogne où tout est prêt pour l'embarquement, s'impatiente au
bord de la Manche. Villeneuve, ce Grouchy des mers, ne paraît pas.
Cependant l'Autriche qui, après quelques feintes, est entrée dans la
coalition, menace la frontière de l'Empire. La Russie s'ébranle pour se
joindre à elle. Des explications sont demandées aux Autrichiens dont les
réponses sont évasives. Napoléon commence à voir la nécessité de faire
face à cette dangereuse diversion, à méditer le plan qui doit aboutir à
Ulm. S'il n'est pas à Londres dans quinze jours, il faut qu'il soit à
Vienne «avant le mois de novembre». A trois reprises, il écrit à
Talleyrand que son parti est pris. Il n'a donc plus qu'un faible espoir
de passer en Angleterre. Toutefois il n'y a pas encore renoncé quand,
après des journées d'incertitude plus cruelles que l'annonce d'un
malheur, l'empereur apprend que Villeneuve, entré au Ferrol, n'en est
pas sorti. Ce fut une de ses plus violentes colères, un de ces
emportements qui faisaient tout trembler. On le vit, «farouche», le
chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, le regard foudroyant, et criant: «Quelle
marine! Quel amiral!» Et tout de suite il devient, par une autre mise en
scène, l'homme de la réalité et de l'action, que rien n'obsède jamais et
qui a le don de chasser une pensée à volonté et de la remplacer par une
autre. Il dicte à Daru, comme si l'idée venait de sortir à l'instant de
son cerveau, le plan de la campagne d'Autriche qu'il a déjà médité.
Pourtant, il est encore si peu certain de la décision qu'il prendra,
qu'il réserve, comme une chance suprême, le cas où Villeneuve, n'ayant
fait que toucher au Ferrol, oserait enfin cingler vers Brest. Napoléon
ne sait pas que Villeneuve, «l'infâme Villeneuve», ne trouvant pas le
refuge assez sûr, est déjà devant Cadix, quand, dix jours après, à la
dernière limite de l'attente, il commence à mettre l'armée en mouvement
pour que, tournant le dos à la mer, elle se dirige au cœur de
l'Allemagne. Ordres donnés «avec ce discernement sans pareil de ce qui
pressait plus ou moins dans les dispositions à prendre», avec une
lucidité sereine. On dirait qu'il n'a jamais hésité, qu'il a prévu et
voulu des choses auxquelles il se résout. C'est ce qui fait qu'on doute
encore aujourd'hui qu'il ait songé sérieusement à passer le détroit. On
croit au regard d'aigle, à l'inspiration subite du génie. C'est ce qui
entraîne les hommes en frappant les imaginations et les intelligences.
Jamais Napoléon n'a été suivi de la troupe, jamais il n'en a été l'idole
comme au moment où, levant ses camps de l'Océan, il laisse une victoire
morale, annonciatrice d'une autre victoire, à l'Angleterre affranchie
désormais d'une mortelle inquiétude. Mais la raison de Bonaparte,
toujours ferme derrière un rideau d'illusions volontaires, continuait de
lui dire que rien ne serait fini tant que l'Angleterre serait hors
d'atteinte. Son grand projet de la Manche, il ne l'abandonne pas. Il le
diffère. Il se promet de le reprendre après avoir battu les Autrichiens
et les Russes. Il ne ferait que «toucher barre» à Vienne. L'essentiel,
il le savait, n'était pas là. «Le continent pacifié, je reviendrai sur
l'océan travailler à la paix maritime.» Jamais il n'y devait revenir.

Il faut maintenant, avec les yeux de l'esprit, embrasser les deux
parties de ce drame d'ombre et de lumière. Les torches joyeuses, le
resplendissant soleil d'Austerlitz éblouissent encore comme les
contemporains en ont été éblouis. Ce qui se passe dans les plaines
d'Europe, des succès plus étonnants, plus miraculeux que ceux de la
première campagne d'Italie, font oublier le désastre sans appel dont la
plaine liquide est témoin. Le 30 septembre, le jour où Nelson croise
déjà devant Cadix, la Grande Armée a reçu son nom et achevé de franchir
le Rhin. L'empereur, de Strasbourg, lance une proclamation où il promet
de dissoudre «la nouvelle ligue qu'ont tissue la haine et l'or de
l'Angleterre», de confondre «les injustes agresseurs» et de ne plus
faire «de paix sans garantie». Cette guerre, il la désigne par son
numéro d'ordre dans la série qui s'est ouverte en 1792. C'est la guerre
de la coalition, la troisième. Tel est le cercle dans lequel on tourne
depuis douze ans.

Chaque fois que cette vieille guerre recommence, chaque fois que
Napoléon est ressaisi par le tourbillon que la Révolution a créé, c'est
aussi vers la Révolution qu'il revient pour s'y retremper et, comme vers
sa mère, pour y reprendre des forces. Dans cette proclamation aux
soldats de la Grande Armée, «avant-garde d'un grand peuple», il se
présente aussi comme l'empereur populaire. Le sacre, le trône,
l'étiquette, l'évocation de la monarchie, ce qui plaît ou en impose par
les temps calmes et prospères, ne se soutient pas tout seul par les
jours orageux. Bonaparte le sait, il l'a toujours su. Il ne quitte
jamais la France sans jouer son pouvoir, comme à Marengo. En 1805 comme
en 1800, dans le public qui n'a pas les raisons d'espérance et
d'enthousiasme du militaire, il sent les doutes, l'inquiétude, la
fatigue de la guerre à perpétuité, et surtout cette question, toujours
la même: «Qu'adviendra-t-il si par hasard il est tué?» On s'alarme
encore pour Napoléon en attendant qu'on ne voie plus de repos que dans
sa chute. Car ce qui a fait sa fortune politique, c'est la rencontre en
sa personne de deux idées, la paix avec l'ordre pour les sentiments et
les intérêts conservateurs, la grandeur nationale, les conquêtes pour la
France révolutionnaire. Ces contraires, il s'épuisera a les concilier.

En partant pour l'Allemagne, il laisse, causée par les préparatifs de
l'expédition navale et par ceux de la guerre nouvelle, une gêne
d'argent aggravée par les méfaits des munitionnaires et des
spéculateurs, un malaise qui sera bientôt une crise, presque une
panique, les billets de la Banque menacés de tourner aux assignats. En
revenant de Boulogne, il a trouvé Paris froid, sans acclamations, et,
dans les rues, une nuance de blâme que prononcent le commerce, qui ne va
pas, la finance, très éprouvée, les gens d'affaires prompts à l'accuser
d'avoir provoqué la coalition par ses annexions d'Italie. Alors la force
qui n'est pas dans le principe de sa monarchie, il ne la puise que dans
ses origines, et, quand il s'agit de demander à la France un effort
militaire, d'obtenir une levée d'hommes,--c'est le cas, on appelle
80.000 conscrits de 1806,--Napoléon n'est plus le souverain qui, déjà, à
ses moindres billets met la formule qui agace plus d'un de ses généraux:
«Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.» Il
ranime les passions révolutionnaires, il en parle le langage. Dans son
Conseil d'État, avant de se rendre à Strasbourg, il a promis, comme un
girondin ou un montagnard, de «briser cette odieuse maison d'Autriche».
Son trône même, il en fait hommage à la nation: «Je n'y suis que par sa
volonté. Je suis son ouvrage. C'est à elle de le maintenir.» Et ce n'est
pas de la vaine littérature que ce réchauffé de style républicain. Moins
violent qu'avant Marengo, cependant perceptible, il y a un renouveau
d'opposition, non seulement chez les derniers amis de Moreau, non
seulement au faubourg Saint-Germain qui fronde, parmi les ralliés prêts
à s'affranchir, mais la chouannerie se réveille, des foyers
d'insurrection sont signalés dans l'Ouest et le Midi. Rentré en grâce,
redevenu ministre de la police, Fouché, heureusement, est là, évente les
complots naissants, fusille quelques agents royalistes et tend lui-même
des fils si compliqués qu'il réussit à passer pour un homme dont Louis
XVIII pourrait faire quelque chose, comme s'il semait déjà en vue de
1815, tandis qu'il est à la fois suspect et indispensable à l'empereur.
Au comble même de la puissance et de la gloire, le besoin que l'empereur
a de Fouché, c'est l'aveu d'une fragilité secrète. Et si les hommes qui,
avec le risque des batailles, supputent sa chute possible, voyaient,
savaient, comprenaient tout!

Dans les annales militaires de tous les temps, il n'est pas de page plus
brillante que la campagne qui, en quinze jours, a pour résultat la
capitulation de l'adversaire. Comme enflammé par l'échec du grand projet
d'Angleterre, le génie de Napoléon donne l'impression d'une force plus
irrésistible que celle des armes, celle de l'esprit. A peine de combats,
ce qu'il en faut pour l'exécution sûre et irréprochable du plan, pour
réparer aussi les erreurs de l'impétueux Murat. C'est ainsi qu'à
Elchingen, Ney gagne son titre de duc. Par la combinaison des manœuvres,
le calcul des marches, la disposition des armées, une domination
complète de la carte sur laquelle les mouvements s'inscrivent, heure par
heure, avec précision, l'Allemagne, où le soldat français est étonné de
vaincre «avec ses jambes», n'est plus qu'un échiquier. Le général Mack a
déjà passé sur le corps de la Bavière, il se dirige vers le Rhin,
faisant trembler les princes allemands devant ce retour offensif de
l'Autriche, lorsque, dans Ulm, il s'aperçoit qu'il est tourné,
enveloppé, cerné et n'a plus qu'à se rendre.

Au moment où le général Mack tendait son épée à Napoléon, où la garnison
d'Ulm jetait devant lui ses armes et ses drapeaux, où l'empereur
annonçait à ses soldats que, sans avoir risqué une grande bataille, avec
des pertes légères, il avait ruiné une armée autrichienne de 100.000
hommes, à ce moment même Nelson avait bloqué les escadres françaises et
espagnoles dans Cadix, et Villeneuve, prenant parti trop tard, comme
tous les irrésolus, était sorti pour lui livrer bataille.

Villeneuve est peut-être l'homme qui a changé l'histoire de Bonaparte,
qui est elle-même la preuve permanente de l'action personnelle des
individus sur le cours des événements. L'échec d'un des plus grands
projets de l'empereur,--et, par suite, la déviation fatale d'une guerre
où l'Angleterre restait la principale ennemie,--a tenu à un marin dont
le cœur était contradictoire. Ce que les instructions les plus précises,
les ordres réitérés, les encouragements, les félicitations mêmes
n'avaient pu, les reproches et les affronts le faisaient maintenant mais
pour amener le désastre. Lorsque l'empereur avait appris que Villeneuve,
tournant le dos à la Manche, s'était dirigé sur Cadix, il lui avait,
dans sa fureur, adressé les injures les plus cruelles. Ses lettres à
Decrès sont terribles. «Villeneuve est un misérable qu'il faut chasser
ignominieusement. Sans combinaisons, sans courage, sans intérêt général,
il sacrifierait tout pourvu qu'il sauve sa peau.» Tout avait échoué par
sa «conduite infâme». Villeneuve qui ne manquait pas de bravoure, mais
de confiance, ne voulut pas rester sous une accusation de lâcheté. Pour
que son escadre ne demeurât pas inutile, elle devait, l'ordre lui en
avait été envoyé le 14 septembre de Saint-Cloud, se livrer à une
«diversion puissante» en Méditerranée. Il s'agissait de paraître devant
Naples, allié de l'ennemi, mais surtout de garder des forces navales
dans la mer intérieure pour ne pas la livrer aux Anglais. Villeneuve
perdit encore quelques jours dans le doute. Allait-il affronter, dans
les pires conditions, le combat qu'il avait toujours craint? Mais il
avait à laver son honneur. Le malheureux acheva sa carrière en jouant le
sort de la marine française, en un jour, en un coup de désespoir, contre
la flotte anglaise commandée par son plus grand homme de guerre.

C'est ici qu'il faut voir le double tableau, Napoléon, à Ulm, dans un
triomphe à peine sanglant et la Grande Armée se pénétrant du sentiment
qu'elle est invincible, tandis que, devant le cap Trafalgar, se livre
une furieuse et funeste bataille, terrible choc où sombre l'espoir de
disputer la mer aux Anglais. Nelson est tué avant d'avoir vu
l'achèvement de sa victoire. Villeneuve survit, est fait prisonnier et,
bientôt, de désespoir, se suicidera. La marine française est anéantie
avec ses auxiliaires espagnols. Elle ne se relèvera plus. Napoléon
lui-même, après des espoirs avortés, des tentatives qui lui coûteront
cher, cessera d'y porter intérêt. Le temps surtout lui manquera pour
reconstituer une flotte et des équipages. Mais il compte que le nom
d'Austerlitz fera oublier celui de Trafalgar. Il voudra même oublier
qu'à Boulogne il voyait juste, que ce n'est pas la même chose d'entrer à
Vienne ou d'entrer à Londres, et que, s'il était vraiment impossible de
passer la Manche pour imposer à l'Angleterre la paix des frontières
naturelles, il est encore plus impossible de la lui imposer quand elle
demeure la maîtresse incontestée des mers. En France, le public,
toujours prompt, après un échec, à se dégoûter de l'effort prolongé que
demande la puissance navale, n'y pensera plus, n'ayant même pas compris
la portée de ce désastre de Trafalgar dont les syllabes lugubres ne
prendront leur sens qu'après le glas de Waterloo. Quant à l'empereur,
qui ne s'attarde pas aux regrets, il se persuade que, là où il ne
commande pas en personne, il doit s'attendre au pire. Et comme, à la
mer, il ne peut exercer le commandement, son attention s'en détourne
d'autant plus qu'en apparence rien n'est changé et que, vainqueur sur le
continent, il semble même plus puissant que la veille. L'Angleterre, de
son côté, ne se rend compte ni de l'étendue ni des conséquences de sa
victoire maritime qui se découvriront à la longue seulement. D'abord à
la joie d'avoir échappé au danger de l'invasion, les coups portés à ses
alliés du continent la laissent consternée. Qu'il est difficile aux plus
grands hommes de voir un peu loin devant eux et comme l'avenir est
caché à ceux qui sont dans l'action! Pourquoi Napoléon ne s'y
tromperait-il pas? Pitt est malade de chagrin lorsqu'il apprend Ulm et
Austerlitz qui, pour lui, effacent Trafalgar alors que, dans la vérité,
Trafalgar, qui est définitif, annule Ulm et Austerlitz, qui seront
toujours à recommencer.

Napoléon marchait sur Vienne lorsque la nouvelle de la catastrophe lui
parvint. Il n'en parut pas affecté, en marqua plus de «déplaisir» que de
tristesse ou de colère, ne demanda que le silence sur l'événement. Il ne
voulut ni récompenser ceux qui, dans la bataille, s'étaient comportés
avec bravoure ni punir ceux qui n'avaient pas fait leur devoir.
Villeneuve lui-même fut comme oublié et, par ce blâme muet, sentit plus
fortement qu'il ne lui restait qu'à disparaître. Cependant, il n'est pas
douteux (le contraire ne serait pas possible), que les calculs de
l'empereur furent modifiés par cet événement. L'échec de Boulogne et
Trafalgar lui firent désirer davantage des alliances sur le continent et
le déterminèrent à les obtenir.

Si la campagne rapide qui s'était terminée par la capitulation d'Ulm lui
ouvrait le chemin de Vienne, s'il avait la satisfaction, que n'avait pas
obtenue le grand Frédéric, d'entrer en vainqueur dans la capitale
autrichienne, s'il logeait au palais impérial de Schœnbrunn, cette
guerre n'était pas finie. L'Autriche avait encore des forces à lui
opposer et celles de la Russie étaient intactes. La Prusse, dont le roi
était lié d'amitié avec le tsar et subissait son influence, pouvait,
d'une heure à l'autre, se joindre à la coalition. Napoléon était trop un
homme du dix-huitième siècle pour ne pas admirer la Prusse du grand
Frédéric, pour ne pas, comme les révolutionnaires eux-mêmes, rechercher
son amitié. Il l'avait d'ailleurs, dans les partages d'Allemagne,
comblée de faveurs afin qu'elle reconnût les agrandissements de la
France et il espérait se l'être attachée. Mais il espérait mieux, et
si, à l'amitié de Frédéric-Guillaume, il pouvait ajouter celle de
l'empereur Alexandre, il lui semblait que le but serait bien près d'être
atteint, que les victoires navales de l'Angleterre resteraient stériles,
que l'Empire français, dans ses limites, ne serait plus discuté. Et
peut-être n'était-il pas absurde de penser que Trafalgar même, qui
rendait les alliances continentales encore plus nécessaires à la France,
pouvait servir à les former et que la Russie verrait avec crainte
l'Angleterre maîtresse des mers par la victoire de Nelson. C'est
pourquoi, avant de livrer bataille, Napoléon tenta de négocier avec
Alexandre.

Le temps n'était pas encore venu où les deux empereurs s'embrasseraient
et se partageraient le monde. A la veille d'Austerlitz, la Russie
demandait ce que, d'accord avec les Alliés, elle imposerait en 1814. Les
conditions de paix qu'apporta Dolgorouki étaient celles du pacte
anglo-russe, évacuation de l'Italie, restitution de la rive gauche du
Rhin, abandon de la Belgique qui serait réunie à la Hollande. «Quoi!
Bruxelles aussi? répondit l'empereur. Mais nous sommes en Moravie, et
vous seriez sur les hauteurs de Montmartre que vous n'obtiendriez pas
Bruxelles.» Les hauteurs de Montmartre! Mot singulier, non seulement
parce qu'il préfigure exactement un avenir déjà prochain, mais parce
qu'il révèle chez Bonaparte ce qu'il a peut-être le mieux caché, ce
qu'il n'a trahi que par éclairs et pour des observateurs très
pénétrants, c'est-à-dire le sentiment exact d'une situation précaire et
d'une marche sur la corde raide.

Ce sentiment rend compte de bien des choses qui, autrement, sont
obscures. L'empereur attend, il espère toujours la paix. Il ne se bat
que pour l'obtenir. Quand on la lui refuse, ou quand on la rompt, il
frappe un grand coup, croyant toujours que ce sera le dernier. Nous
voyons Austerlitz sous les couleurs naïves d'une image d'Épinal, les
soldats, la veille au soir, acclamant le «petit caporal» qui passe à
travers les bivouacs, improvisant des illuminations pour l'anniversaire
du 2 décembre, jour du couronnement, puis, au matin, le grand capitaine
nimbé par les rayons d'un soleil d'hiver qui annonce une de ses plus
belles victoires. A la vérité, Napoléon eût préféré que les Russes,
voyant l'Autriche vaincue, s'en tinssent là. Puisqu'ils voulaient se
battre, mieux valait que ce fût tout de suite, car le temps ne
travaillait pas pour lui, il était fort aventuré en Moravie, à quarante
lieues de Vienne, grande ville difficile à garder si le moindre échec
survenait, tandis que les archiducs pouvaient encore amener des renforts
de Hongrie et que la Prusse armait. Les Russes, en attaquant trop tôt,
tirèrent Napoléon d'embarras. Ils l'attaquaient en outre sur un terrain
qu'il avait soigneusement étudié de sorte qu'il put dire, avec
assurance, aux premiers mouvements de l'ennemi: «Cette armée est à moi.»

C'était sa quarantième bataille et, pour la première fois, il se
mesurait avec les soldats de Souvarof et de Koutousof, en présence
d'Alexandre et de François. Bataille des trois empereurs, triomphe
éclatant, la Garde russe anéantie, cent mille hommes coupés ou dispersés
en moins de quatre heures. «Ce qui a échappé à votre fer s'est noyé dans
les lacs», disait, après la victoire et le fameux: «Soldats, je suis
content de vous», la proclamation qui se termine par l'apostrophe: «Il
vous suffira de dire: j'étais à la bataille d'Austerlitz, pour que l'on
réponde: Voilà un brave».

Style emphatique, bien fait pour frapper les esprits avec ce romantisme
bourgeois et peuple, ce genre «sujet pour dessus de pendule» et
«pompier», dont Bonaparte a trouvé le secret. En lui-même, il
s'applaudit moins du coup d'œil, de la sagacité et de la décision qui
lui ont donné la victoire que de l'heureuse circonstance qui l'a sauvé
d'un péril alors qu'il a dû, à son corps défendant, s'aventurer si
loin. La troisième coalition est battue. Il faut qu'elle soit dissoute.
Il faut tout de suite la paix, des accords durables, avec l'Autriche,
certes, dont le dernier espoir, celui qu'elle mettait sur Alexandre,
vient de s'évanouir, avec la Prusse aussi, effrayée à l'idée des risques
qu'elle aurait courus si elle s'était embarquée sur cette galère. Mais
la paix avec la Russie, surtout. Car Napoléon poursuit chez Alexandre
l'amitié qu'il avait trouvée chez Paul. Il cherche à le séduire par des
procédés chevaleresques, les mêmes qu'il avait employés avec le père, en
lui renvoyant les prisonniers de sa Garde, et par des appels à la
sensibilité car il pense déjà que ce jeune autocrate doit être un homme
de roman et de théâtre. Prendre de l'influence sur Alexandre devient une
de ses ambitions. Le XXXe Bulletin fait l'éloge du tsar, le met en garde
contre les «freluquets que l'Angleterre solde avec art et dont les
impertinences obscurcissent ses intentions». Ah! si Alexandre
l'écoutait! Que de grandes choses ils feraient ensemble! Deux héros de
même taille peuvent déjà s'unir, de loin, dans une même pensée, pleurer
sur l'horreur si vaine des champs de bataille. Napoléon a dû savoir avec
quelle angoisse, incapable de soutenir la vue des morts et d'entendre le
râle des blessés, Alexandre a fui le charnier où son armée pourrissait.
Alors il reprend le couplet humanitaire, qu'il sait rédiger aussi bien
que l'héroïque et alterner avec l'ironie ou l'invective: «Le cœur
saigne! Puisse tant de sang versé, puissent tant de malheurs retomber
enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause!» Depuis
Trafalgar, il n'est plus question d'aller à Londres châtier «les lâches
oligarques». Il reste à fédérer l'Europe contre eux, et si elle ne se
fédère pas de bon gré, il faudra que ce soit de force. Désormais l'idée
fixe de Napoléon c'est l'idée de Tilsit, la paix et l'union du continent
par l'alliance russe pour en finir avec l'Angleterre.

Talleyrand lui conseille de commencer par l'Autriche. Mais l'alliance
autrichienne est mal famée pour la France de la Révolution. C'est celle
qui a porté malheur à Louis XVI. «Elle n'est pas du goût de ma nation
et, pour celui-là, je le consulte plus qu'on ne pense.» Napoléon ne
songe pas encore à devenir le gendre du César germanique. Pourtant,
jusqu'à un certain point, il l'épargne. Il ne s'attarde pas à la
satisfaction d'avoir reçu à son bivouac, le surlendemain d'Austerlitz,
ce Habsbourg réduit à solliciter la paix du Corse parvenu. Cette
paix,--qui sera signée à Presbourg,--il l'accorde; la vieille monarchie,
il ne la détruit pas, ce qui voudrait encore un gros effort militaire,
et il a hâte que la coalition soit dissoute. Alors la difficulté est
toujours la même. Anéantir l'Autriche, c'est continuer une guerre dont
l'objet principal est ailleurs. Ne rien lui prendre, c'est la laisser
trop puissante, et surtout il y a des choses que Napoléon doit lui
enlever. Il faut qu'elle renonce tout à fait à l'Italie par où, depuis
si longtemps, l'Empire germanique domine l'Europe et menace la France.
Il faut qu'elle renonce aussi à l'autre rive de l'Adriatique, et c'est
encore une partie de la politique que Napoléon inaugure, la politique
d'après Trafalgar, celle qui consiste à prendre possession des rivages
européens pour les fermer à l'Angleterre. Le passage de la Manche
n'étant plus qu'un souvenir, l'autre système, celui du blocus
continental, s'ébauche. Il faut en outre que l'Autriche accepte un vaste
remaniement de l'Allemagne avec l'abolition de l'antique Saint-Empire
d'où elle tirait son prestige. Il faut enfin, et l'exigence a de la
naïveté, qu'elle promette de ne plus s'allier aux ennemis de la France.
Serment qui ne peut pas être plus sincère qu'après Campo-Formio et
Lunéville, car on lui en retire trop pour qu'elle se résigne, pas assez
pour qu'elle soit réduite à l'impuissance. Austerlitz est une victoire
qui ne règle rien de plus que les autres.

Voilà pourtant le nouveau système de la lutte contre l'Angleterre qui
prend figure et corps. Ce que Napoléon fait marcher «avec la rapidité de
la pensée», ce ne sont pas seulement ses armées mais les diplomates, les
chancelleries, les dynasties. En sept semaines, il change la physionomie
de l'Europe avec une telle abondance de négociations, d'instructions, de
conventions, d'écritures, qu'il faudrait des pages pour les résumer, un
volume pour en dire le détail. Les beaux jours du Consulat, qui furent
presque des jours de repos, sont passés. Désormais le règne s'écoulera
comme un torrent, dans une perpétuelle bousculade.

Tout cela, d'ailleurs, raisonné, relié à une idée centrale. Un bref
contact avec Alexandre, par l'entremise de Savary, confirme Napoléon
dans l'hypothèse que, si l'alliance russe n'est pas mûre, elle n'est pas
inconcevable. Il la calcule pour un avenir de deux à trois ans, et, se
gardant de blesser l'orgueil du tsar, laisse les débris de l'armée
vaincue quitter paisiblement l'Autriche. Les militaires haussent les
épaules, ne comprennent pas que la victoire ne soit pas mieux exploitée.
On ménage l'Autrichien, le Russe. Vandamme grogne: «C'est vouloir qu'ils
soient à Paris dans six ans.» Mais, justement, Napoléon regarde vers
Paris, où l'on aspire à la paix, où l'esprit n'est pas bon, où il est
pressé de revenir. Et puis, il y a cette chose urgente à faire,
s'assurer de la Prusse. Si la bataille d'Austerlitz avait mal tourné,
les Prussiens entraient en ligne, coupaient la retraite des Français. Ce
péril,--qui sera celui de 1813,--étant conjuré, il s'agit de beaucoup
mieux, non seulement de séparer la Prusse de la coalition mais d'obtenir
son alliance. Napoléon s'efforce de se l'attacher par des menaces et par
des promesses. On lui donnera le Hanovre, domaine du roi d'Angleterre.
Qu'elle ferme seulement ses ports aux Anglais. C'est la condition
nécessaire, car, déjà, moins le nom, le blocus continental se précise
et remplace le grand projet du passage de la Manche. La Prusse cède,
mais à la peur. Le Hohenzollern n'est pas plus sûr que le Habsbourg et
il se hâte d'annuler son traité avec Napoléon par une contre-lettre à
Alexandre.

Napoléon s'en doute, s'en méfie. N'importe. Il faut aller vite,
construire une Allemagne qui ne menace pas l'Empire d'Occident mais le
garde et le prolonge. Avec des idées de Richelieu et de Mazarin, de la
Convention et du Directoire, il improvise une refonte et un partage du
corps germanique, une confédération du Rhin comme la monarchie avait
formé la Ligue du Rhin, des royaumes et des principautés comme la
Révolution improvisait des Républiques clientes. En courant, il fait un
roi de l'électeur de Bavière, l'oblige à donner sa fille en mariage à
Eugène de Beauharnais tandis que le prince de Bade, fiancé à cette
princesse, épousera par ordre la cousine d'Eugène, Stéphanie. C'est de
la politique nuptiale et dynastique. Murat, le beau-frère, sera prince
grand-duc à Berg. Pour Jérôme, séparé par force de son Américaine, autre
mariage préparé avec Catherine de Wurtemberg dont le père aussi est fait
roi. L'Empire napoléonien essaime comme essaimait la République, souvent
aux mêmes lieux, sur des surfaces un peu plus étendues, mais selon la
même méthode. La République, à la suite de ses généraux, exportait des
représentants du peuple et ses principes. L'empereur, chef de la
dynastie qui est née de la Révolution et qui la consacre, expédie ses
frères, ses beaux-frères, son beau-fils, sa belle-fille avec son Code et
ses administrateurs. Sa pensée est-elle de caser la famille, de nourrir
le clan? Il en est loin. La famille est là pour le servir ou plutôt pour
servir. L'empereur n'admet plus qu'elle lui résiste et il ne consulte
pas ses goûts. Exemple. Les Bourbons de Naples sont incorrigibles. Ils
ont encore conspiré avec l'ennemi. Leurs ports doivent être fermés aux
Anglais. Ils seront détrônés. Seulement à l'endroit où Championnet,
quelques années plus tôt, proclamait la République parthénopéenne,
Joseph, délégué d'autorité, régnera, que cette couronne lui plaise ou
non. Quant à Louis, il est destiné à prendre la suite de la République
batave. Il faudra, par ordre aussi, qu'il règne en Hollande.

Ayant abattu et élevé des rois, marié des princes et des princesses,
médiatisé une foule de petits souverains allemands, supprimé tout de bon
le vieux Saint-Empire germanique, son chef élu et les Electeurs, brassé
les affaires germaniques, «simplifié ce chaos» selon les recettes
révolutionnaires, ce qui l'eût fait applaudir de Brissot si la tête de
ce girondin n'eût été coupée, Napoléon, toujours courant, emporte de
Munich l'étiquette de la cour bavaroise qui l'a frappé, lui a paru
propre à en imposer aux Français, plus encore aux étrangers, et surtout
à élargir la distance entre lui et ses anciens camarades de l'armée. Ce
cérémonial l'ennuiera, le fera toujours bâiller. Mais il avait lu dans
Montesquieu: «Quand Alexandre voulut imiter les rois d'Asie, il fit une
chose qui entrait dans le plan de sa conquête.»

Le 26 janvier 1806, il est aux Tuileries, quatre mois après son départ.
Cent vingt jours où il a pétri l'Europe sans avoir avancé d'une minute
l'heure de la paix définitive.

De même qu'il avait eu hâte de dénouer la coalition, il avait hâte de
rentrer à Paris, de reprendre le gouvernement, se méfiant toujours des
intrigues et des trahisons de ceux-ci, des faiblesses et de l'incapacité
de ceux-là, sans cesse obligé d'être absent, sachant qu'en son absence
tout allait mal, sa défaite ou sa mort étant toujours supputées. Il
revient encore victorieux. Mais il ne veut pas de rentrée triomphale,
car il sait qu'Austerlitz même n'a rien achevé. Tout de suite, il se met
aux affaires sérieuses, à ce qui a failli amener un désastre financier
et la banqueroute de la Banque de France. Responsable des fautes
commises, Barbé-Marbois, ministre du Trésor, vient «offrir sa tête» au
maître, humblement. «Que veux-tu que j'en fasse, grosse bête?» lui
répond l'empereur.

Bizarre mélange de l'héroïque et du familier, de solennité voulue et de
naturel qui a tant fait pour sa popularité et sa légende. Au ministre
qui tremble comme devant un despote d'Asie, le vainqueur d'Austerlitz
répond par une plaisanterie du théâtre de la foire tandis que, le jour
où la députation batave vient offrir le trône de Hollande à Louis, on
suit le cérémonial de la succession d'Espagne, celui de Louis XIV pour
le duc d'Anjou. Le nouveau souverain est annoncé à la cour, toutes les
portes du palais ouvertes. Pourtant le sérieux de la chose est ailleurs.
La Hollande n'est pas une conquête de Bonaparte. Elle lui vient de la
République et de Pichegru l'étranglé, et doit être un «poste de douane»
contre les Anglais de même que le royaume de Naples, conféré d'autorité
à Joseph, doit être contre eux un «poste avancé» méditerranéen. La
distribution des couronnes à la famille procède d'un système et de
nécessités qui s'engendrent et s'engendreront les unes les autres. Mais,
le lendemain de la cérémonie, devant la nouvelle reine, Napoléon fait
réciter au petit garçon d'Hortense et de Louis _les Grenouilles qui
demandent un roi_. «Qu'est-ce que vous dites de cela, Hortense?»

C'est comme s'il y avait en lui deux hommes dont l'un, quelquefois, aux
rares moments de détente, s'amuse à regarder l'autre.




CHAPITRE XV

L'ÉPÉE DE FRÉDÉRIC


Napoléon ayant levé le camp de Boulogne pour répondre à la diversion
austro-russe, il eût été naturel qu'il revînt à Boulogne une fois
l'Autriche et la Russie hors de combat. Naturel si Trafalgar n'eût été
qu'une contrariété. La destruction de la principale force navale de la
France ne permettait plus de passer la Manche. Y renoncer, c'était
avouer que la guerre navale était perdue sans recours. L'avenir fut
réservé par une annonce vague: «L'empereur va reporter son attention sur
sa marine, sur sa flottille et prendre toutes les mesures pour réduire
l'Angleterre, si elle ne fait pas la paix.» Cette note est du 6 février
1806. Elle sera sans lendemain. Jamais Napoléon n'aura le loisir de
relever sa marine du désastre de Trafalgar. Pourtant la paix est
toujours son plus grand intérêt, son plus grand besoin parce qu'elle
mettrait sa monarchie à l'abri des hasards. Cette paix, que la France
attend toujours, qu'elle croit acquise après Austerlitz comme elle le
croyait après Marengo, comment y contraindre l'Angleterre encore plus
inaccessible dans son île depuis qu'elle règne sans partage sur l'Océan?
Or voici que se lève un espoir.

Napoléon rentre à Paris pour y apprendre la mort de Pitt. Joyeuse
nouvelle. Le plus grand ennemi de la France disparaît. Pitt et Cobourg,
les patriotes de la République ont si longtemps réuni ces deux noms dans
une même haine, personnifiant en eux tout ce qui s'opposait au cours de
la Révolution! Cobourg est soumis, battu, avec la maison d'Autriche.
Pitt dans la tombe, la parole passe à l'Angleterre libérale, la bonne
Angleterre, celle de Fox. Les Français qui, après avoir juré de ne plus
jamais subir de «tyran», se sont donnés à un homme pour sortir
victorieusement de la guerre, ne doutent pas que la politique anglaise
ne dépende que d'un homme aussi.

Il est étrange que Napoléon ait partagé cette façon de voir trop simple,
cette illusion très peuple. La paix avec les Anglais, il y croit
toujours. Le souvenir d'Amiens ne le quitte pas et c'est Amiens qu'il
veut recommencer avec Fox. Alors, plein de confiance, il s'engage dans
de vastes combinaisons, rivalise d'habileté avec les vieilles cours et
les gouvernements traditionnels, sûr des cartes qu'il a en main et de
son ministre des affaires étrangères, de ce Talleyrand qui passe déjà
pour le plus subtil des diplomates. Mais Fox, sur lequel on se méprend à
force de l'avoir opposé à Pitt, est pourtant, avec un autre vocabulaire
et une espèce de rondeur, comme d'un bonhomme Franklin britannique, un
aristocrate, un Anglais attaché aux intérêts permanents de son pays. On
parlera de tout, dans ces négociations, sauf de l'essentiel. Et Napoléon
ne tarde pas à reconnaître que l'essentiel n'a pas changé. Le long et
pompeux exposé de la situation de l'Empire au Corps législatif, le 5
mars, dit très bien que le but de la troisième coalition, comme des
précédentes, était d'enlever à la France les bouches de l'Escaut, les
places de la Meuse. «L'Angleterre porte peu d'intérêt à l'Italie: la
Belgique, voilà le véritable motif de la haine qu'elle nous porte.» Pas
une fois, entre lord Yarmouth et Talleyrand, il ne sera question de la
Belgique. Mais tandis que Napoléon veut encore se bercer de l'espoir
d'une nouvelle paix d'Amiens, Fox, sous son apparente bonhomie, cherche
seulement à démontrer qu'avec cet homme-là toute paix véritable est
impossible afin de rejeter sur lui l'odieux d'une guerre dont la fin
sera l'anéantissement de la puissance britannique ou bien la
renonciation de la France à ses conquêtes. Pitt l'indomptable est mort,
désespéré d'Austerlitz, en s'écriant: «O ma patrie, dans quel état je te
laisse!» Fox l'humanitaire relève le flambeau.

L'empereur, pourtant, y met du sien. Ou plutôt il le croit. Il reprend
les choses où elles en étaient à la rupture de la paix d'Amiens, et,
puisqu'on avait rompu pour Malte, il laissera Malte à l'Angleterre.
Comme s'il s'agissait de cette île! Hormis les sujets brûlants dont on
ne parle pas, il semble que l'on puisse s'entendre sur tout, même sur la
Sicile, dépendance du royaume de Naples, quoique le roi Joseph, qui
n'est pas si bien assis dans ses Etats, soit fort loin d'en conquérir
l'annexe insulaire. Du reste, en même temps qu'il négocie avec lord
Yarmouth, Talleyrand négocie avec Oubril, l'envoyé d'Alexandre. C'est la
manœuvre dont il se promet le plus beau succès. Un accord avec
l'Angleterre obligera la Russie à traiter et réciproquement. Il est vrai
qu'il y a un détail. Pour que la Prusse n'entrât pas dans la troisième
coalition, le Hanovre lui avait été promis. Il faudra le rendre à la
couronne britannique. Peu importe. Si l'on s'arrange avec les Anglais et
les Russes, la Prusse sera indemnisée ailleurs. Ce n'est pas la place
qui manque en Allemagne. D'autre part, ce Hanovre, la Prusse y tient.
Elle a mordu à l'appât. Alors, si la paix échoue avec l'Angleterre et
avec la Russie, la dépouille hanovrienne répondra de la fidélité des
Prussiens à l'alliance française. Ce n'est pas tout. La Prusse reste la
grande favorite de l'empire napoléonien comme elle l'a été de la
Révolution et le ministre des affaires étrangères n'est-il pas celui du
Directoire? Talleyrand n'assure-t-il pas ici la tradition et la
continuité? De très bonne foi, parce que c'est par système, on promet à
la maison de Brandebourg l'héritage de la maison d'Autriche, la
prééminence dans une confédération de l'Allemagne du Nord, et, par
surcroît, la couronne impériale transférée des Habsbourg aux
Hohenzollern.

Cette triple négociation, ces savants calculs dont la fin va être
piteuse n'occupent que deux ou trois mois de l'année 1806 et du règne et
n'en ont pas moins d'importance. Napoléon, après les succès
«étourdissants», inattendus, d'Ulm et d'Austerlitz, qui mettent l'Europe
centrale à sa discrétion, s'estime très modéré quand il offre ses
conditions de paix. Il a élargi la ceinture de la France, portée à cent
dix départements, pour protéger les conquêtes que la Révolution lui a
léguées et qu'en montant sur le trône il a juré de défendre. Il lui
paraît naturel de négocier sur cette base, tout aussi naturel qu'il
paraissait déjà à la Convention et au Directoire de faire la paix avec
leur carte de guerre, d'autant plus naturel que les Anglais et les
Russes affectent de marchander au sujet de la Dalmatie et de la Sicile
comme si, d'Amsterdam jusqu'à Naples, le reste n'était même plus en
question. Napoléon ne s'aperçoit pas du piège qui lui est tendu, qui le
sera jusqu'à la fin, et qui consiste à rejeter les torts de son côté, à
mettre en relief ses prétentions, à dénoncer son ambition comme un
danger universel. Tandis que l'Angleterre feint de causer, d'examiner
toutes les hypothèses, elle prépare en secret une levée de boucliers,
une quatrième coalition. Alors se produit un événement que personne n'a
calculé, la Prusse qui part en guerre, toute seule, et qui vient, en
somme, par cette agression, déguiser l'échec mortifiant de Talleyrand,
de son maître, de leur diplomatie, rappeler Napoléon à l'activité du
chef de guerre et lui ouvrir de nouvelles illusions avec de nouvelles
victoires.

Il avait été, dans ces tractations, mystifié du commencement à la fin,
et, avec son ministre, il s'était pris dans les fils par lesquels il
croyait tenir les autres. Il y avait de quoi le dégoûter des finesses de
Talleyrand et des subtilités de l'art diplomatique. Sans doute l'accord
avec la Russie avait été conclu, mais il n'était pas encore ratifié.
Loin de déterminer les Anglais à traiter à leur tour, la publication du
texte accepté par Oubril les indigna, souleva l'opinion publique, et
l'ambassadeur russe à Londres, intimidé, obtint d'Alexandre qu'il ne
donnât pas sa signature. En même temps, Fox envoyait à Paris un autre
plénipotentiaire, non pour l'entente mais pour la rupture, dont lord
Lauderdale ferait retomber la responsabilité sur les exigences de
Napoléon. Cependant Yarmouth, au cours de la négociation, avait déjà
révélé au représentant de la Prusse à Paris que la restitution du
Hanovre au souverain britannique serait le prix de la paix avec
l'Angleterre. Ce fut le prétexte que le parti de l'honneur et de la
guerre, le parti national et antifrançais prit à Berlin pour arracher
Frédéric-Guillaume à ses craintes, à ses hésitations, à son ministre
Haugwitz, à sa politique d'équilibre timoré et de ménagements égaux pour
la Russie et pour la France.

Le mouvement impulsif des patriotes prussiens, le coup de tête de la
jeunesse militaire, de la reine Louise et du prince Louis, en apportant
à Napoléon, fort traîtreusement attaqué, l'occasion d'un nouveau coup de
tonnerre, est une diversion qui renouvelle singulièrement le drame et
qui va l'élargir.

A l'automne de 1806, la paix avec l'Angleterre et la Russie a échoué.
Encore un peu de temps et la quatrième coalition sera debout. Il ne
devra pas être difficile d'y faire entrer l'Autriche elle-même, aussi
peu résignée, au fond, malgré ses cuisantes défaites, à la paix de
Presbourg qu'elle l'avait été à la paix de Lunéville. Si les trois
puissances continentales marchent ensemble, si elles concertent leur
action, la France sera mise dans une situation pénible, elle sera au
moins contenue, obligée de se tenir sur la défensive, en attendant que
le reflux commence. Sans doute Napoléon est un très grand capitaine.
Sans doute il dispose souverainement, en dictateur, des amples
ressources d'une nation qui avait tenu tête à l'Europe lorsqu'elle était
dans les convulsions de l'anarchie, qu'il a prise en main lorsqu'elle
était sur le point de succomber et qui maintenant est portée à son plus
haut degré de force et de puissance. Il n'en est pas moins vrai que
jamais encore Bonaparte n'a eu à combattre tous ses adversaires à la
fois. A Austerlitz, l'appoint autrichien qui s'ajoutait à l'armée russe
était peu de chose depuis le désastre de Mack à Ulm. Et voici que, par
l'agression prématurée de la Prusse et pour le bonheur de Napoléon,
l'ennemi s'offre encore à ses coups en ordre dispersé.

A quel moment? Celui où il commence à sentir lui-même que le poids est
lourd à porter et que l'arc se tend beaucoup. Supposons qu'il eût réussi
à stabiliser l'Empire dans la situation qui résultait de la paix de
Presbourg. C'était déjà embarrassant. Se maintenir sur une ligne qui
allait du royaume de Hollande au détroit de Messine et aux bouches de
Cattaro en passant par la Confédération germanique, demandait un gros
effort qui n'eût, du reste, même en se prolongeant, abouti à rien.
Etendu de la Frise à la Calabre, l'Empire français forme un vaste front
de mer contre les Anglais. C'est sa raison d'être. Et, sans doute,
l'Angleterre en est gênée puisqu'elle doit élargir considérablement son
blocus maritime. Mais ce n'est qu'une gêne. Il reste tant de côtes, tant
de ports par où elle est libre d'introduire ses marchandises sur le
continent! Tel qu'il est, avec ses bastions et ses prolongements, ses
protégés et ses feudataires, le grand Empire français n'est pas encore
assez vaste, l'Europe n'est pas assez fermée pour que l'Angleterre
capitule. Et pourtant la contexture même de l'Empire pose à chaque
instant des problèmes nouveaux.

La violence avec laquelle Napoléon entreprend de les résoudre le trahit.
Violence froide. Colère contre les obstacles qu'il ne réussit pas à
tourner. Son esprit qui reste lucide s'irrite à chercher l'issue d'une
situation qui n'en a pas et dont la nature est de se compliquer
indéfiniment. Tout de suite, tandis qu'il est attaqué par la Prusse, un
cas se présente.

Le royaume de Naples était naguère l'abri de Nelson, la base de
ravitaillement des navires anglais, une entrée en Europe pour les
marchandises anglaises. C'est pourquoi, à la place d'un Bourbon et de la
reine Marie-Caroline, la sœur de Marie-Antoinette, indomptable dans son
hostilité, il a fallu, pour y mettre quelqu'un, y mettre Joseph.
D'ailleurs, maintenant, il faut aider Joseph qui réclame de l'argent et
du secours. C'est ainsi que s'accroissent sans cesse les charges de
l'Empire. Mais entre ce royaume et celui d'Italie où Eugène est
vice-roi, se placent les Etats de l'Église. Non seulement ils rendent
malaisées et peu sûres les communications entre le nord et le sud, mais,
par eux, une autre brèche est ouverte au commerce des Anglais. Napoléon
exige que le Saint-Siège rompe avec tous les ennemis de la France,
reconnaisse Joseph comme roi de Naples et n'écoute plus les cardinaux
napolitains restés fidèles aux Bourbons. Pie VII répond que les intérêts
de la catholicité le lui interdisent. Pour respecter son indépendance il
en appelle au nouveau Charlemagne qu'il a sacré et qui garantit son
pouvoir temporel. Mais l'autre Charlemagne n'avait pas d'Angleterre à
bloquer. La querelle s'envenime. Napoléon, qui a déjà occupé Ancône,
menace d'occuper Rome. Et pourtant ce conflit avec le chef de l'Église
romaine est contraire à la politique qu'il suit en France où il favorise
la renaissance du sentiment religieux, où il se sert du clergé, où il
se montre toujours plus favorable aux évêques de l'ancien régime. C'est
l'année où le calendrier républicain est aboli, où la fête de la
Saint-Napoléon est instituée le 15 août, jour de l'Assomption (on a fini
par trouver un Neapolis ou Neapolas, confesseur et martyr sous
Dioclétien, qui sera le saint nouveau). C'est l'année où il est interdit
à l'astronome Jérôme Lalande, athée, de publier ses ouvrages, où, en
revanche, paraît le catéchisme impérial, copié sur celui de Meaux, avec
cette différence que Bossuet ne parlait pas des devoirs envers Louis
XIV, mais seulement envers les rois, qu'il mettait après les pasteurs,
tandis que, maintenant, le quatrième commandement édicte les devoirs du
chrétien «envers Napoléon Ier, notre empereur», à qui sont dus au nom de
Dieu l'impôt et la conscription. Dans ce catéchisme, la formule «hors de
l'Église point de salut», d'abord supprimée par l'homme du dix-huitième
siècle, en vertu de la politique de fusion et de tolérance, reparaît sur
les instances de l'épiscopat. Et ces détails ne sont pas inutiles pour
comprendre que tout ce qui réussissait naguère au Bonaparte conciliateur
de l'ancienne France et de la nouvelle commence à se gâter. Faire des
concessions à l'Église au dedans, entrer en lutte avec elle au dehors, à
la longue, la position sera intenable. Napoléon, d'intelligence toute
politique, rencontre avec surprise cet obstacle imprévu, la conscience
de Pie VII, où bientôt trouveront un encouragement, un exemple, un cri
de guerre, des peuples catholiques dressés contre lui par la force
d'événements auxquels il ne commandera pas davantage, emporté qu'il sera
par le cours des choses.

Et la déclaration de guerre de la Prusse, qui survient sur ces
entrefaites, c'est déjà un rebondissement, gros de conséquences, qui
échappe à sa volonté. Il n'est que trop clair, trop sûr que Napoléon
voit avec regret se rompre cette alliance prussienne qu'il regardait
comme nécessaire à son système, qu'il croyait bien tenir, au moins par
la crainte. Jusqu'au dernier moment, il s'est efforcé d'éviter la
rupture. Le 12 septembre, il écrit à Frédéric-Guillaume que cette guerre
serait une guerre sacrilège. Il ne craint pas d'ajouter, comme pour le
fléchir: «Je reste inébranlable dans mes liens d'alliance avec Votre
Majesté.» Le même jour, il mande à Laforest, son représentant à Berlin:
«L'empereur désire véritablement ne pas tirer un coup de fusil contre la
Prusse. Il regardera cet événement comme un malheur.» La Prusse lui
envoie un ultimatum, le somme d'évacuer l'Allemagne avant le 8 octobre,
c'est-à-dire de renoncer aux résultats d'Austerlitz et de la paix de
Presbourg. La réponse est et ne peut être qu'une entrée en campagne
foudroyante, car, derrière la Prusse, il y a la Russie. A Potsdam,
devant le tombeau du grand Frédéric, le tsar a promis son alliance, juré
fidélité au Hohenzollern et à la belle reine Louise dont il est le
chevalier servant. Il faut donc que les Prussiens soient battus avant
que les Russes aient eu le temps d'entrer en ligne. C'est la même
situation que l'année d'avant avec l'Autriche. Il sera plus économique
de prévenir la jonction de ces nouveaux alliés pour décomposer
Austerlitz en deux temps. Et la réponse à l'agression prussienne, c'est
aussi le bulletin de la Grande Armée, un des plus étonnants exemplaires
de cette littérature à l'usage du troupier, avec des effets de théâtre,
un dialogue où Napoléon se met en scène: «Maréchal, dit l'empereur au
maréchal Berthier, on nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8:
jamais un Français n'y a manqué; mais, comme on dit qu'il y a une belle
reine qui veut être témoin du combat, soyons courtois, et marchons, sans
nous coucher, pour la Saxe.» Puis la romantique apostrophe à la reine de
Prusse: «Il semble voir Armide dans son égarement mettant le feu à son
propre palais.»

Cependant Bonaparte songe; il est inquiet. Va-t-il, cette fois, trouver
l'Europe entière unie et coalisée contre lui? Le mois d'avant, il a
écrit avec mélancolie: «Je ne puis avoir d'alliance réelle avec aucune
des grandes puissances.» Avec l'alliance prussienne, celle de la Russie
lui échappe. Par quoi la remplacer? De Würzbourg il mande à La
Rochefoucauld, son ambassadeur à Vienne, qu'il espère encore que la
guerre pourra être évitée. Mais il ne croit plus à la Prusse, «si
versatile et si méprisable». (Il y reviendra.) Cependant «le besoin de
tourner mes efforts du côté de la marine me rend nécessaire une alliance
sur le continent». Pourquoi ne pas la chercher à Vienne? «La marine a
fleuri autrefois en France par le bien que nous a fait l'alliance de
l'Autriche.» L'ambassadeur devra essayer... Projet qui n'a pas de suite
pour cette fois. Dans l'esprit de Bonaparte, de quelle incertitude
n'est-il pas le signe? L'alliance autrichienne, il ne pense plus qu'elle
n'est pas «du goût» de sa nation. Et, au moment de s'enfoncer en
Allemagne, plus loin peut-être encore, de rouler cet éternel rocher de
Sisyphe, quel retour sur Trafalgar, la marine, le camp de Boulogne, tout
ce qui est manqué! Mais l'action l'appelle, la nécessité le domine. Plus
de regrets. Surtout plus de flottement. Les opérations de guerre sont
précises et limitées, ce que les combinaisons politiques ne sont pas.
Napoléon est dans la force de son âge et de son génie militaire. La
campagne que la Prusse lui impose est comme une détente pour son esprit.

Pourtant, avec cet adversaire et sur ce terrain également nouveaux,
c'est la même guerre qui recommence toujours, les mêmes périls à
conjurer, l'éternelle coalition qui se renoue. Si la bataille
d'Austerlitz avait été perdue, la Prusse intervenait. Cette fois, ce
sont les Prussiens qui ont avec eux la Russie. S'ils ne sont pas battus,
et battus rapidement, les Russes auront le temps d'arriver. Si c'est
une défaite, l'Autriche, qui tient une armée en observation, prendra sa
revanche du traité de Presbourg. Et voici qu'une autre nouvelle arrive.
L'Espagne, depuis Trafalgar, se détourne de l'alliance française. Son
ministre tout-puissant, Godoy, le «prince de la Paix», se demande
comment un allié qui n'a plus de marine aidera l'Espagne à garder ses
immenses colonies. Il prête l'oreille aux Anglais et se dispose à
trahir. Ainsi, une bataille perdue, et Napoléon peut avoir toute
l'Europe contre lui. Il n'a pas plus de sécurité à Madrid qu'ailleurs.
Et le mauvais germe de l'affaire espagnole commence à lever.

Ni l'Autriche ni l'Espagne ne bougeront parce que ce sont des victoires
encore plus étourdissantes que celles de l'autre année. La Prusse, cette
Prusse frédéricienne avec laquelle Napoléon ne s'est pas encore mesuré,
lui en impose malgré lui, tant elle garde de prestige militaire. Il en
a, depuis sa jeunesse, la superstition qui a été celle du XVIIIe siècle.

Pourtant, sous ses coups, la Prusse s'effondre en moins de quinze jours.
Dès la première rencontre, à Saalfeld, le prince Louis-Ferdinand, un des
instigateurs de la guerre, est tué à l'arme blanche. Le 14 octobre, les
Prussiens sont anéantis à Iéna, à l'heure même où Davout écrase une
autre de leurs armées à Auerstædt, victoire qui n'est pas inutile à
celle de l'empereur. L'ennemi fuit en désordre. Peu s'en faut que la
reine, qu'«Armide» elle-même, ne soit prise et le duc de Brunswick est
grièvement blessé.

Brunswick, c'est l'homme du fameux manifeste qui, en 1792, menaçait de
ne pas laisser de Paris pierre sur pierre. C'est l'évocation de Valmy,
titre de duché pour le vieux Kellermann. Un duc, et de Valmy, c'est le
mariage que fait Bonaparte, toujours avec le même succès, des souvenirs
de la Révolution et de ceux de l'ancien régime. «La bataille d'Iéna a
lavé l'affront de Rosbach», dit le bulletin. Et l'empereur, en passant,
abat le monument que les Prussiens avaient élevé au lieu de la défaite
de Soubise. Effet bien calculé pour Paris, où toute guerre nouvelle
cause les mêmes murmures, les mêmes alarmes, les mêmes calculs, où il
faut toujours ranimer la confiance et soutenir le sentiment national.
Nous nous représentons l'empereur, à distance, comme un héros qu'on ne
discutait plus. Il y avait encore des hommes, et des hommes du métier
militaire, aux yeux desquels il n'avait rien fait tant qu'il n'avait pas
vaincu cette armée prussienne qui vivait sur sa réputation. Il y avait
encore des opposants qui relevaient la tête dès que l'empereur était
loin et que l'Empire se jouait sur les champs de bataille. Il y en avait
même pour dire, après Iéna, qu'on commençait à être «blasé sur les
miracles», parce que les miracles étaient toujours à recommencer. A ce
moment, une chouannerie reparaissait dans l'Ouest, jusqu'en Normandie,
et donnait des soucis à Fouché et à sa police, véritable «régente de
l'Empire». Mêler les noms de Valmy exalté et de Rosbach vengé à celui
d'Iéna n'était pas du superflu. Le moral de la France avait besoin de
ces toniques. Comme au moment d'Austerlitz, Fouché, dans ses rapports,
insistait sur le désir de paix qui grandissait dans le pays. Il n'allait
pas tarder à écrire: «Il est évident, pour celui qui observe
attentivement les nuances de l'opinion, que l'empereur est plus ou moins
béni de toutes les classes selon que son glaive est plus ou moins
enfoncé dans le fourreau.» Oiseux conseils. Napoléon avait le droit de
s'en impatienter. La paix, il la poursuit toujours, de plus en plus
loin. Après Iéna, elle se dérobe encore.

Rarement vit-on victoire plus éclatante et vainqueur ballotté de plus
d'incertitudes. Cinq jours après Iéna, les Français sont sur l'Elbe,
l'ennemi en déroute, pourchassé jusqu'aux portes de Magdebourg. Si
Napoléon refuse une suspension d'armes prématurée qui donnerait
seulement aux Russes le temps d'avancer, il ne désespère pas encore de
disloquer l'alliance de la Prusse et de la Russie, et, de son camp
impérial de Halle, il écrit à Frédéric-Guillaume: «Ce sera un éternel
sujet de regret pour moi que deux nations qui, pour tant de raisons,
devaient être amies, aient été entraînées dans une lutte aussi peu
motivée... Je dois réitérer à Votre Majesté que je verrai avec
satisfaction les moyens de rétablir, si cela est possible, l'ancienne
confiance qui régnait entre nous.» Mais quand Napoléon, jugeant que
l'armée prussienne «a existé» et que sa propre position militaire est
assez sûre, accorde l'armistice, c'est Frédéric-Guillaume, montrant bien
qu'il compte sur l'arrivée des Russes, qui refuse de le ratifier.

Dix jours après Iéna, l'empereur est à Potsdam, à Sans-Souci, chez le
grand Frédéric. Une des plus belles heures de Bonaparte, et, pour un
homme du XVIIIe siècle, son siècle, à qui le roi de Prusse, soldat,
législateur, philosophe, avait semblé, le héros parfait, une destinée
qui passait l'espérance. Dans l'imagination des peuples, c'est pourtant
lui qui prendra la place de ce Frédéric dont l'épée fut son trophée le
plus glorieux et dont il emportera le réveille-matin à Sainte-Hélène. Et
dans le XVIIe bulletin de la Grande Armée, c'est au pays de Voltaire et
à l'Europe éclairée qu'il s'adresse quand, évoquant le serment
d'alliance, en quelque sorte impie, de Frédéric-Guillaume et d'Alexandre
dans le caveau de Potsdam, il trace ces phrases, étranges si l'on ne
tient compte de la persistance du culte frédéricien chez les Français:
«L'ombre du grand Frédéric n'a pu que s'indigner... Son génie, son
esprit et ses vœux étaient avec la nation qu'il a tant estimée et dont
il disait que s'il en était roi, il ne se tirerait pas un coup de canon
en Europe sans sa permission.»

Napoléon a envoyé aux Invalides l'épée glorieuse et symbolique. Il est
chez lui à Potsdam comme il était chez lui à Schœnbrunn. Il a fait son
entrée à Berlin, la deuxième des capitales où il paraisse en vainqueur.
Il a pris possession de tous les États prussiens situés entre le Rhin et
l'Elbe. Il «n'aurait qu'à siffler», selon le mot de Henri Heine, pour
que la Prusse eût, comme son armée, «existé». Frédéric-Guillaume et la
reine Louise se sont retirés à Kœnigsberg, à l'extrémité de leurs États.
Et maintenant?

La chronologie et l'itinéraire reprennent ici leur signification
spéciale. Parti de Saint-Cloud le 25 septembre 1806, Napoléon n'y rentre
que le 27 juillet 1807. Dix mois de son règne de dix ans s'écoulent à
Berlin, en Pologne, en Prusse orientale, bien souvent dans des
chaumières et des granges, dans la neige et la boue. Qu'y fait-il? Il
cherche, il attend ce qu'il ira chercher à Moscou, ce qu'il y attendra
avec un entêtement cette fois fatal, mais qui s'explique par le souvenir
du succès de Tilsit. Ces dix mois sont employés à la réalisation du
grand ouvrage, au succès de ce qu'a manqué naguère la diplomatie de
Talleyrand: pour faire capituler l'Angleterre, l'union, contre elle, du
continent, par la paix et la réconciliation avec la Russie.

Fox est mort au milieu de septembre. Il a, de près, suivi Pitt au
tombeau. Ceux qui dirigeront désormais la politique anglaise ne sont pas
aussi illustres. Ce qui arrive au pouvoir, c'est l'équipe des
Castlereagh et des Canning, qui mènera la lutte jusqu'au bout avec une
méthode et une obstination bureaucratiques, subissant les déconvenues
avec flegme, répétant sans lassitude les mêmes procédés, ceux d'une
grande maison de commerce d'autant plus résolue à abattre le rival
qu'elle a engagé dans la lutte plus de capitaux et dont il serait fou
d'attendre un mouvement de sensibilité, aussi fou que de l'espérer d'un
syndicat ou d'un trust. Sans même que l'empereur ait vu si loin, l'échec
des négociations engagées avec Fox, ajouté à la rupture de la paix
d'Amiens, prouvait que la lutte était devenue sans merci. Durant
l'accord éphémère de Napoléon et de Frédéric-Guillaume, l'Angleterre
avait déclaré la guerre à la Prusse, non pas à cause du Hanovre, mais
parce qu'une des clauses du traité d'alliance était la fermeture des
ports prussiens au commerce britannique. Le point sensible était là.
Maître de la Prusse, Napoléon l'était aussi de fermer aux Anglais une
nouvelle entrée de l'Europe. Atteindre «Carthage» dans sa vitalité, dans
son commerce, riposter par des prohibitions à ses offensives, il y
avait, nous l'avons vu mais il est nécessaire de le répéter, des années
que la France de la Révolution ne faisait pas autre chose. Napoléon,
dans toute sa puissance, n'a rien trouvé de plus ni de mieux que la
Convention et le Directoire pour lutter contre les dominateurs de la
mer. Il avait agrandi jusqu'à la conception du camp de Boulogne la
vieille idée d'une descente dans les îles ennemies. Fort de sa carte de
guerre, il élargit les représailles économiques jusqu'au blocus
continental.

Représailles est le mot exact, puisque, de son côté, l'Angleterre a déjà
déclaré en état de blocus la France et ses annexes. Blocus «sur le
papier», et ici c'est une controverse séculaire qui monte à
l'exaspération. Les Anglais prétendent bloquer, par décret, les ports et
les rivages devant lesquels ils n'ont aucune force navale. D'où suit le
droit, qu'ils s'arrogent, d'interdire, même aux neutres, le commerce
avec leurs ennemis. Napoléon retourne le système. Par décret aussi, daté
de Berlin, il interdit le commerce avec l'Angleterre pour la France, les
pays dépendants ou alliés de la France et les territoires occupés, et
des sanctions rigoureuses, des saisies équivalant au droit de prise
devront être prononcées contre tous ceux qui braveraient l'interdiction.

«Répondre à la clôture de la mer par celle de la terre», ce n'est pas
seulement l'imagination logique de Bonaparte qui lui dicte cette mesure
à laquelle on a mis l'épithète de «formidable». C'est la nécessité.
Depuis l'abandon du projet de Boulogne, depuis Trafalgar surtout, depuis
que sa marine est réduite à quelques frégates, quel moyen a-t-il de
soutenir la lutte contre la puissance invulnérable qui ne se lasse pas
de susciter les coalitions (on en est à la quatrième), d'en acquitter
les frais? Le décret de Berlin, le fameux décret du 21 novembre 1806,
n'est pas de l'orgueil, un enivrement de puissance. C'est l'acte d'un
homme enfermé sur la terre qui s'acharne à forcer la ceinture des flots.
Le fond secret de sa pensée, c'est: «Que tenter d'autre? Essayons cela.»
Et si l'on y réfléchit, on ne voit pas ce qu'il eût pu tenter de
différent. Sans doute la pression du blocus continental n'était pas
irrésistible, l'événement l'a prouvé. Mais c'était la chose à faire, la
seule, ou bien il n'y avait, comme il l'avait déjà dit, qu'à se résigner
tout de suite à ce qui arrivera en 1814, rentrer dans les anciennes
limites et, pour cela, rappeler les Bourbons. Il expliquait à son frère
Louis qu'il s'agissait de «conquérir la mer par la puissance de terre»,
définition juste du résultat qu'il devait chercher par l'unique moyen
qui fût à sa portée. Recherche de l'impossible. Chimère. En tout cas,
expérience. Sur la condition du succès,--l'Europe à la fois unie et
dominée par ses alliances,--Napoléon ne s'est pas trompé. Peut-être
n'a-t-il pas assez vu que le succès demanderait un effort démesuré. Du
moins il n'a dissimulé à personne que, pour vaincre par la terre les
maîtres de la mer, l'effort serait gigantesque. Le lendemain du décret
de Berlin, il appelle les conscrits de 1807. Et il précise le motif de
la levée: «Je n'ai point perdu de monde.» C'était vrai. «Mais le projet
que j'ai embrassé est le plus vaste que j'aie jamais eu, et, dès lors,
il faut que je me trouve en position de répondre à tous les
événements.»

Et c'est vrai encore que toutes ses pensées s'ordonnent désormais par
rapport au blocus continental, c'est-à-dire au blocus de l'Angleterre,
devenu et proclamé «principe fondamental de l'Empire». Le moment viendra
très vite où l'empereur ne dirigera plus le système, où il en sera le
prisonnier comme d'une machine qui aura échappé à sa direction, qu'il ne
gouvernera plus et qui le gouvernera. Sur l'heure même, la tâche à
remplir, telle que Napoléon la voit de Berlin en ce mois de novembre
1806, est simple si elle n'est pas facile. La Prusse, il la tient. Mais
son roi s'obstine. Quand il sera menacé à Kœnigsberg, il fuira jusqu'à
Memel, encore plus près d'Alexandre, sur la victoire duquel il veut
compter. Alexandre ne se résigne pas non plus; il brûle prendre sa
revanche d'Austerlitz. Alors Napoléon songe à ceci. Quand le tsar aura
perdu cette autre guerre, qu'il a déclarée, il comprendra enfin
l'inutilité de la lutte. Il comblera le vœu d'un adversaire qui ne
désire que de l'avoir pour allié. Avec l'alliance de la Russie, qui
entraînera celle de la Prusse, le blocus continental cessera d'être «sur
le papier». Étant donné les territoires que la France possède ou occupe
déjà, les alliés qu'elle compte, l'Europe, fédérée contre les «tyrans de
mer», leur sera vraiment fermée, la capitulation définitive de
l'Angleterre deviendra une affaire de temps. On pourra même reprendre
les opérations navales. Ce plan est encore très bien expliqué par
Napoléon à son frère Louis. Dans les circonstances présentes, c'est
«folie que de vouloir s'obstiner à lutter sur mer». Il en sera autrement
dans quatre ou cinq années «parce que, à cette des que, les puissances
combinées pourront réunir des escadres nombreuses si, comme il y a lieu
de le penser, on jouit dans cet intervalle d'un moment de paix».

Il s'agit donc de «combiner» les puissances, en d'autres termes de
liguer l'Europe contre les Anglais. C'est la fédération européenne
qu'on va chercher, les armes à la main, contre la Russie qui attaque
encore, oubliant la générosité que lui a montrée le vainqueur
d'Austerlitz, «générosité peut-être condamnable» mais qu'il est prêt à
lui marquer de nouveau. Le XXIXe bulletin, en annonçant à la Grande
Armée que les Russes se mettent en marche contre elle, ajoute: «Il faut
que cette guerre soit la dernière.» C'est ce qu'on dit toujours aux
peuples et aux soldats, ce que Napoléon a si souvent annoncé. Cette
fois, il se flatte de ne pas mentir. Car, tandis qu'avec un soin
minutieux il prépare les opérations sur des champs de bataille plus
lointains, il élabore toute une politique, avec autant de sollicitude.

Il tient la Prusse sous sa botte et pourtant il la ménage. Il prend
contre elle les précautions que rend légitimes ce qu'il a le droit
d'appeler une trahison tandis qu'il cherche à ne pas exaspérer le
peuple, à garder des contacts avec la dynastie. Ce qu'on a nommé la
«clémence d'Iéna», clémence considérée comme une faiblesse dont il sera
victime, part d'un calcul, d'une idée préconçue. Nous l'avons déjà vu
écrivant à Frédéric-Guillaume, lui réitérant son regret de cette guerre,
lui tendant en somme la main. L'épisode le plus célèbre du séjour à
Berlin, c'est celui de la lettre qui accuse le prince de Hatzfeld, qui
va le faire fusiller dans trois heures et que Napoléon livre à la
princesse, admise à implorer la grâce de son mari, pour qu'elle jette au
feu la pièce à conviction. L'homme qui savait être insensible à des
prières de femmes, qui n'avait souffert aucune intervention pour le duc
d'Enghien, qui vient de faire fusiller à Nuremberg le libraire Palm,
coupable d'avoir vendu des libelles antifrançais, pour faire des
exemples en Allemagne, de même que, dans ses lettres à Eugène et à
Joseph, il insiste sur la nécessité de faire des exemples en Italie, cet
homme-là a été touché parce qu'il l'a bien voulu. Après avoir, avec une
mise en scène sentimentale, gracié Hatzfeld, il se hâte d'écrire à la
princesse Ferdinand de Prusse, qui est restée à Berlin, une lettre dont
le sens, à peine voilé, est celui-ci: «Vous voyez bien que je ne suis
pas un ogre. Faites donc savoir à vos parents qu'on peut s'entendre avec
moi.»

Des rigueurs, certes, puisque c'est la guerre et qui a ses nécessités.
Napoléon, n'étant pas encore lui-même comme un assiégé dans son grand
Empire, n'en est pas encore non plus à pousser tout le monde à bout.
L'agression de la Prusse a eu des complices. Il en est auxquels il ne
pardonne pas. L'électeur de Hesse-Cassel, «plus que prussien, anglais»,
est dépossédé avec ce motif humanitaire qu'il faisait le commerce de ses
sujets et les vendait à l'étranger pour en faire des soldats. Ses Etats
iront au royaume de Westphalie, qui complétera le système germanique de
l'empereur et qui est destiné à Jérôme, au plus jeune frère. L'électeur
de Saxe a, lui aussi, suivi la Prusse. Non seulement Napoléon lui
pardonne, mais il le fait roi comme ses collègues de Bavière et de
Wurtemberg, il l'ajoute à la clientèle de l'Empire où ce Saxon, sinon
ses sujets, se signalera d'ailleurs par sa fidélité et il lui destine
encore mieux.

Ainsi, derrière lui et devant lui, Bonaparte s'applique à préserver
quelques passerelles. Contraint de se battre avec les Russes, il veut se
ménager les moyens d'une réconciliation avec Alexandre. Il évite la
lutte à outrance, par les moyens empoisonnés, redoutables pour l'ennemi,
nuisibles à ceux qui s'en servent. Ici Napoléon est plus politique que
guerrier. Quand on veut reconnaître chez lui de l'italien, discerner du
Machiavel, c'est là qu'on peut le trouver. Il pousse jusqu'à la
duplicité la finesse, les habiletés, le calcul.

Marchant au-devant des Russes sans les attendre et sans les laisser
approcher, il est allé de l'Elbe à la Vistule, et il atteindra bientôt
le Niemen. Le voici à Posen d'abord, puis à Varsovie. Il est en
Pologne. Alors il n'envahit plus, il ne conquiert plus. Il délivre. Et
les derniers partages de la Pologne sont d'hier, puisque la fin de
l'indépendance polonaise a été, en 1793 et en 1795, la rançon de la
France et de la Révolution française que cette curée a sauvées encore
plus sûrement que Valmy. Ressusciter la Pologne, ce serait facile et au
pouvoir de Napoléon autant que d'anéantir la Prusse. Le voyant arriver,
l'ayant chez eux, l'entourant et l'admirant, touchant du doigt, par
l'empereur et la Grande Armée, cette France dont ils disent dans leurs
jours de détresse qu'elle est trop loin comme Dieu est trop haut, les
Polonais s'imaginent que l'heure de la réparation est venue, que
l'iniquité dont ils ont été les victimes n'aura été qu'un bref mais
sombre chapitre de leur histoire. Et Napoléon n'est pas insensible à
leur patriotisme, à leur chevalerie, à leur enthousiasme. Il n'est pas
non plus insensible à la grâce de leurs femmes et, après Joséphine,
passion de sa jeunesse et devenue habitude, Mme Walewska sera, sinon le
grand amour (il est vraiment trop occupé), du moins l'inclination de son
âge mûr. Et cette aimante, cette fidèle Walewska, elle ne lui donnera
pas seulement de la tendresse. Il avait douté qu'il pût être père. Il
craignait que la stérilité de Joséphine fût la sienne. Quelques mois
plus tôt, le hasard d'un caprice pour une lectrice de sa sœur Caroline
l'a déjà rassuré. La Polonaise aussi lui donnera un fils. Alors se
réveille en lui le sentiment de la paternité, de l'hérédité naturelle,
le désir d'être continué par sa propre chair. Et à quel moment? Lorsque
l'enfant de Louis et d'Hortense, ce petit Napoléon-Charles, en qui il
aimait à voir son successeur, est emporté par le croup. La mort de cet
enfant, la naissance des autres, les irréguliers, c'est la condamnation
de sa «vieille femme». Son esprit accueille l'idée du divorce, jusqu'ici
écartée. La paix glorieuse qu'il entrevoit sera achevée par un mariage
qui l'unira à l'une des maisons impériales, et c'est à celle de Russie
qu'il songe, au moment où il combat l'armée russe, parce que sa pensée
la plus fixe est d'obtenir l'alliance d'Alexandre, faute de laquelle
s'écroulent tous ses plans. Et si, alors, l'hérédité, dont naguère il se
souciait si peu, prend pour lui un sens, si la fondation de la
«quatrième dynastie», ridicule quand les frères et les sœurs se
disputaient les places dans l'ordre de succession, devient naturelle par
l'espoir de procréer, l'autre raison, et non, à ses yeux, la moins
forte, c'est qu'en épousant à son tour une princesse, il resserrera les
liens de l'Europe, la fédérera mieux en se mêlant lui-même à ses
monarchies, aux familles de ses rois.

Que comptaient la Pologne et Marie Walewska elle-même devant ces
combinaisons? Il avait besoin des Polonais. Il aurait encore besoin
d'eux comme auxiliaires. Mais, pas même pour l'amour de Marie, il ne
créerait rien d'irréparable, rien qui compromît sa politique. On lui a
reproché de ne pas avoir effacé les partages, de n'avoir pas ressuscité
la nation polonaise, de s'être contenté pour elle d'une faible
réparation, d'une ombre, d'une miette d'indépendance, de ne pas s'être
préparé l'appui d'une grande Pologne pour le jour où les peuples se
lèveraient contre lui. Mais il a des vues moins lointaines et, dans
l'immédiat, pratiques. Soutenir la cause de la Pologne, c'est rendre la
paix impossible avec les puissances co-partageantes, la Russie, la
Prusse, l'Autriche. C'est même les avoir toutes trois pour ennemies.
Dans l'esprit de Napoléon, la Pologne est déjà sacrifiée à son grand
dessein continental qui est commandé par l'objet essentiel, vaincre
l'Angleterre. Alors, tandis que l'empereur, durant ses quartiers
d'hiver, encourage les Polonais à former des légions et provoque la
formation à Varsovie d'un gouvernement provisoire, il évite de s'engager
avec eux. Il leur laisse espérer l'indépendance sans faire de promesses
fermes, enveloppant ses paroles de prudents «peut-être». Murat, qui
échangerait volontiers son grand-duché de Berg contre le trône de
Pologne, pose ouvertement sa candidature. L'empereur le rudoie et, avec
ses costumes, son nouveau déguisement en Sobieski, le renvoie chez
Franconi, au cirque. La chose sérieuse est que, dans le même temps,
Napoléon fait savoir à l'Autriche, à la neutralité de laquelle il tient
vivement, qu'il garantira à la cour de Vienne, quoi qu'il arrive, sa
part des dépouilles polonaises, la Galicie.

Napoléon s'est servi de la Pologne. Il n'a pas voulu la servir.
Duplicité qu'un intérêt vital commande. Il a une vue très nette de sa
situation, beaucoup moins brillante qu'elle n'en a l'air. Où il paraît
vraiment né pour commander les hommes, ce n'est pas seulement par
l'énergie avec laquelle, à quatre cents lieues de sa capitale, il tient
tout le monde en haleine, s'occupant de tout, surveillant tout,
prévoyant tout, dictant dix et vingt lettres par jour--et quelles
lettres, sur les sujets les plus variés! Ce n'est pas seulement par la
clarté avec laquelle il embrasse l'ensemble et le détail, les opérations
en cours pour l'occupation totale de la Prusse, l'administration des
pays occupés, le ravitaillement des troupes, le biscuit et les souliers,
sans compter les instructions diplomatiques et le gouvernement de
l'Empire. Là, il en ferait peut-être trop, et le jour ne tardera pas à
venir où il sera submergé, car il est déjà visible qu'il doit donner
l'impulsion à tout et que, sans lui, tout s'affaisserait. Mais le chef
se reconnaît surtout à la possession de lui-même. Il ne trahit jamais
son trouble ou bien ce n'est que furtivement et pour des observateurs
sagaces. Troublé, il l'est pourtant. Car il sait que si la grande
affaire qu'il a dans l'esprit, l'alliance russe, vient à manquer, tout
est perdu, le blocus continental étant vain si, en effet, le continent
n'y adhère pas. Il ne reste plus, sans doute, qu'à forcer la Russie à
signer la paix, mais il faut d'abord la vaincre et un échec militaire
remettrait tout en question. La pensée de Napoléon tourne dans ce
cercle, comme son histoire, à la fois trépidante et monotone.

Il n'a plus le droit de ne pas vaincre, sinon le monde qu'il porte à
bout de bras retombe et l'écrase. Il ne lui échappe pas que la Prusse
est contenue, non soumise. L'esprit prussien, celui de l'agression
d'octobre, a été châtié à Iéna. Il n'est pas mort. Magdebourg, Stettin,
Dantzig tombent tour à tour, mais Fichte va lancer ses _Discours à la
nation allemande_, le major Schill et ses corps francs tiennent la
campagne. A l'autre extrémité de l'Europe, il faudra imposer le respect
du décret de Berlin au Portugal, étroitement tenu par les Anglais.
L'Espagne redevient incertaine. Jusqu'à Louis, en Hollande, que Napoléon
doit à tout instant réprimander parce qu'il exerce, encore plus mal
peut-être que Joseph à Naples, son métier de roi improvisé et qu'il
épouse la cause de ses sujets, fort peu disposés à rompre leur fructueux
commerce avec l'Angleterre. Ce sera une tâche difficile de maintenir
l'Europe dans le système du blocus.

Tout ramène à la nécessité d'un prompt succès sur les Russes. Alors la
grande diplomatie imaginative et conceptuelle du Bonaparte d'Orient est
à l'œuvre. Ce n'est pas lui qui a inventé la diversion, classique contre
la Russie, du sultan de Constantinople, et si, du reste, à la paix de
Presbourg, il a exigé la Dalmatie, c'est pour être plus près des Turcs
et communiquer avec eux. Au sultan, il ajoute le shah de Perse. Pour
frapper les imaginations, pour remonter le moral du soldat, il recevra
bientôt l'ambassadeur turc, l'ambassadeur persan, presque aux
avant-postes, dans les boues de la Prusse orientale, où se détrempent
leurs oripeaux. Car c'est la que l'empereur est venu à la rencontre des
Russes, obligé de leur faire repasser la Narew pour couvrir lui-même la
Vistule, plus loin, toujours plus loin, avançant ses positions
militaires comme le spéculateur reporte ses positions de Bourse, car il
spécule éternellement, par la guerre, sur la même valeur, la paix.

Le choc eut lieu le 8 février 1807, à Eylau, après des marches et des
combats difficiles, dans un pays coupé de rivières et de marécages, sous
un climat rigoureux qu'accompagnent le froid, la faim, la maladie.
Journée dure, meurtrière. Déjà ce ne sont plus les victoires qui sortent
toutes seules d'une savante manœuvre et du cerveau de l'empereur, que le
soldat a l'impression de gagner à coup sûr, et qui ne laissent que des
pertes légères. La belle manœuvre napoléonienne qui devait jeter
l'ennemi à la mer, un accident bête, une dépêche saisie sur une
estafette, l'a fait échouer. A Bonaparte lui-même, la fortune n'est pas
toujours fidèle. Là-dessus, les Russes s'arrêtent à Eylau et tiennent
tête pour couvrir leur retraite. Dans le cimetière, sous les rafales
d'artillerie et les rafales de neige, c'est une nouvelle image de la
guerre qui apparaît à Napoléon, qu'on vit là «plus grave que de
coutume», et à la Grande Armée qui ne connaissait pas encore ces
boucheries. Elle restait maîtresse du champ de bataille, mais un champ
de bataille couvert de cadavres. Les Russes et les Prussiens avaient pu
subir des pertes deux ou trois fois plus lourdes. Celles de la Grande
Armée étaient cruelles pour une victoire qui n'était pas décisive, et la
mort de généraux réputés, Corbineau, d'Hautpoul, faisait mesurer le prix
dont il avait fallu la payer. En tout, du côté français, 3.000 tués,
plus du double de blessés, sans compter les hommes malades, fourbus,
éclopés. Ces chiffres, dont on n'avait pas l'habitude, parurent
effrayants. En France et hors de France, ils furent exploités. A Paris,
«les esprits en étaient retournés, ce n'étaient que lamentations».
Napoléon fut obligé de donner des ordres pour qu'on dît partout, dans
les journaux, dans les cours étrangères, que ses pertes n'avaient pas
été importantes, et pourtant le bulletin n'avait avoué que 1.900 morts.
Talleyrand se contenta de murmurer une épigramme. Eylau n'était qu'une
bataille «un peu gagnée». Une bataille, disait un autre, «que les Russes
prétendaient avoir gagnée et que nous ne voulions pas avoir perdue».

La visite fameuse de l'empereur au lugubre lieu du combat, parmi les
plaintes et les cris des mourants, doux avec tout le monde comme il
l'était quand les choses n'allaient pas; ses paroles, qu'un tel
spectacle était fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et
l'horreur de la guerre, ce sont les marques d'un trouble intérieur par
lequel s'explique la démarche qu'il tenta cinq jours plus tard auprès du
roi de Prusse. A la vérité, Napoléon était déçu, tourmenté. Avec l'armée
russo-prussienne, battue, éprouvée, non détruite, la paix lui échappait
aussi. Il se demandait ce que ferait l'Autriche, et il murmurait, le
soir, au bivouac, ce que Jomini, l'homme qui pénétrait le mieux ses
pensées, disait tout haut: «Si j'étais l'archiduc Charles!» Il devait
tenir tête à son entourage, à Murat, à Berthier lui-même, qui étaient
d'avis de repasser la Vistule. Le 13 février, le général Bertrand est
chargé de porter à Frédéric-Guillaume, maintenant réfugié à Memel, les
propositions de l'empereur qui, d'un seul coup, offre de rétablir le roi
de Prusse à Berlin, de lui rendre ses Etats jusqu'à l'Elbe. Abandon de
la Pologne, cette fois sans ambages puisque l'occupation de Varsovie n'a
pas produit le moindre effet sur Alexandre. Napoléon n'hésite pas à
renier les Polonais, faisant savoir qu'à vivre avec eux il les a jugés,
qu'ils ne l'intéressent plus.

La mission du général Bertrand, si explicite, trahissait la pensée
secrète de Napoléon, son inquiétude. Frédéric-Guillaume et Alexandre,
toujours unis, résolurent de s'en assurer. Un colonel prussien, sous
prétexte d'échanger des prisonniers, fut envoyé au «camp impérial», qui
était le misérable gîte d'Osterode. Il vit Bonaparte, le trouva bavard,
agité, distrait, comme un homme dont «l'esprit est inquiété
furieusement». Il causa avec Ney et d'autres, entendit des critiques,
des plaintes amères,--déjà la «fronde des maréchaux», certains, comme
Bernadotte, mûrs pour la défection. Frédéric-Guillaume, poussé par la
reine Louise, encouragé par Hardenberg et le parti patriote, soutenu par
Alexandre, qui promettait de jeter dans la lutte toutes les ressources
de la Russie, conclut du rapport de ce colonel qu'il n'y avait pas lieu
de donner suite aux ouvertures de Napoléon. Tout réduit qu'il était à la
frange extrême de son royaume, le roi de Prusse pressentait, d'accord
avec le tsar, le jour où les Français seraient chassés au delà du Rhin,
alors que Bonaparte croyait efficace et suffisante l'offre de lui rendre
ses Etats jusqu'à l'Elbe.

On dit que, se méfiant de son hésitant mari, la reine Louise, pendant ce
conseil, soufflait à l'oreille de Hardenberg: «Constance.» Après l'échec
de son offre de paix, ce fut la devise de Napoléon. Il se soumet
toujours à ce qui ne dépend pas de lui et il se ressaisit devant
l'inévitable. Il avait dit au colonel prussien, qui n'avait vu là que de
la jactance, que s'il n'obtenait pas la paix il battrait pour de bon
l'armée russe, qu'il saurait bien contraindre Alexandre à accepter ses
conditions et qu'alors le roi de Prusse ne compterait plus. Il tint
parole. Pendant quatre mois encore, il séjourne en Prusse orientale,
travaillant avec acharnement, préparant la campagne d'été, pour la
saison où l'affreux dégel aura pris fin, quand la marche des troupes
redeviendra possible. Son but ne change pas: paix, amitié avec
Alexandre. Il battra ses généraux, il séduira le souverain. Alors la
fédération continentale ne sera plus un vain mot. La «dernière guerre»
non plus. Le «plus vaste de ses projets» sera accompli.

Une des parties les plus frappantes de son histoire, c'est qu'en effet
il obtiendra ce qu'il avait cherché, qu'il aura, comme il l'avait dit,
Alexandre pour allié après l'avoir vaincu, et que tous ces succès ne
serviront encore à rien. Une seule circonstance fait déjà réfléchir. En
novembre 1806, le lendemain du décret de Berlin, la classe de 1807 a été
appelée pour l'exécution du grand projet. En mars 1807, pour en finir,
pour assurer «le repos de nos enfants», il faut lever les conscrits de
1808. D'année en année, l'effort s'exagère, l'arc se tend davantage. Il
se brisera si Napoléon ne trouve la paix et le repos par l'alliance de
la Russie.




CHAPITRE XVI

L'OUVRAGE DE TILSIT


Si jamais un homme put se flatter d'avoir forcé le destin et s'applaudir
d'être exactement arrivé au résultat qu'il cherchait, ce fut Bonaparte
au mois de juin 1807. Son zénith est à ce solstice d'été. Mélange
profond, égal succès des combinaisons militaires et des combinaisons
politiques, les armes au service d'une diplomatie raisonnée, un Mazarin
qui serait son propre Condé et un Condé qui serait Mazarin, un grand
capitaine qui ne dit plus seulement de son adversaire: «Je le battrai
là», mais: «Nous nous embrasserons là», et qui le bat puis l'embrasse en
effet. Rarement on a vu tant de calculs réussir à la fois. Et jamais,
jusqu'à cette maturité du génie et de l'âge,--le voici à ses trente-huit
ans,--il n'a eu ni donné ce sentiment de plénitude. C'est le moment où
il écrit: «L'honnête homme combat toujours pour rester maître de lui.»
Sa tragédie préférée ajoute «comme de l'univers». On ne domine les
événements et le monde que si l'on se domine d'abord soi-même, et
Bonaparte se souvient de ses commencements prudents, des peines que le
pouvoir lui a coûtées, de l'inconstance de la victoire. «S'il arrivait
de grands revers et que la patrie fût en danger...» Cette phrase, qui
rappelle les inquiétudes d'Eylau, précède de deux mois le double succès
de Friedland et de Tilsit. Elle est témoin de sa lucidité, du sentiment
exact qu'il a de la situation.

Son but est de se réconcilier avec la Russie. Il y pense depuis la mort
de Paul Ier. Il y pensait en ménageant Alexandre après Austerlitz. C'est
l'idée qui occupe son esprit pendant ce long séjour de Pologne où il se
montre capable de tant de patience. Entre Eylau et Friedland, entre les
deux batailles, il n'est pas de soin, de précaution qu'il ne prenne pour
apparaître comme la victime des coalitions que fomente l'Angleterre et
pour éviter le rôle de provocateur. L'Autriche manifeste l'intention
d'intervenir pour la paix générale. Napoléon se garde de repousser
l'idée d'un congrès afin de «ne pas donner de prétextes». Et même il
s'empresse: «Je désire beaucoup lier mon système avec celui de la Maison
d'Autriche.» Il garde en réserve l'alliance autrichienne si l'alliance
russe vient à manquer, de même que, le mariage russe manquant, il aura
en réserve le mariage autrichien.

Il est vrai qu'il doit toujours se méfier, que l'agression de la Prusse
a été une leçon, qu'il ne peut sans imprudence se dessaisir des gages
qu'il a pris à cet État. Mais il est fort de tant de regrets d'avoir dû
châtier et qu'il a exprimés à Frédéric-Guillaume. Est-ce sa faute si ce
roi s'obstine à lier sa cause à celle du tsar avec lequel, d'ailleurs,
l'empereur ne demande qu'à traiter? La Suède, qui a fait dans la
coalition une entrée épisodique, propose un armistice. Napoléon saisit
cette occasion de reprendre le thème qui a déjà servi avec les
Prussiens. Pourquoi cette guerre? A quoi bon s'entretuer quand les
Français et les Suédois ont tant d'estime réciproque, tant de raisons
d'être amis?

Ainsi Napoléon se trouve en excellente posture pour tendre la main à
Alexandre, recommandant surtout à Paris de «ne pas parler de
l'indépendance de la Pologne» et de «supprimer tout ce qui tend à
montrer l'empereur comme le libérateur». Tout aura été préparé de loin,
même la bataille, et il ne faut plus qu'une chose pour le coup de
théâtre qui doit apporter le dénouement. C'est que, l'été rendant
possible la reprise des opérations, les Russes eux-mêmes attaquent.
Qu'ils se retirent au contraire, qu'ils laissent Napoléon devant le
vide, qu'ils l'obligent soit à les poursuivre (et jusqu'où?) soit à
attendre (jusqu'à quand?) et ce sera déjà tout 1812. Alors, chose
essentielle pour comprendre ce qui se passera, 1807 est un 1812 qui
réussit, qui amène la paix et l'alliance avec la Russie parce que les
Russes, au lieu de rompre le contact, ont pris l'offensive, livré
bataille, donnant à Napoléon le droit de dire, et il en triomphera
autant que de sa victoire, que, sortis les premiers de leurs
cantonnements, ils ont encore été les agresseurs, avec cette excuse
d'avoir été poussés par l'Angleterre, éternelle «ennemie de la paix».

Le 14 juin, anniversaire de Marengo, l'armée russe est complètement
battue à Friedland, Alexandre avec elle et encore plus qu'elle. Il l'est
dans son âme. Il semble admirer son vainqueur. Il l'admire peut-être
vraiment. En tout cas, il cède à la pensée de s'entendre avec lui. On
comprend tout de suite pourquoi Napoléon ira,--c'est déjà dans cinq
ans,--jusqu'à Moscou, y perdra un temps précieux. C'est parce qu'il aura
vu, après Friedland, Alexandre tomber dans ses bras. Il poursuivra, il
attendra, pour sa ruine, une autre accolade de Tilsit.

Il avait, après sa victoire de Friedland, refoulé les débris de l'armée
russe en retraite jusqu'au Niémen, limite de l'empire moscovite. Et
qu'eût-il fait si, à ce moment, et de l'autre côté du fleuve, Alexandre,
comme fasciné, n'eût demandé un armistice, si le tsar eût écouté ceux
qui lui conseillaient de laisser entrer Napoléon, comme Pierre le Grand
après avoir perdu la bataille de Narva, avait laissé entrer Charles XII?
Alexandre ne vit pas à quel point Napoléon avait faim et soif de cette
paix qu'il venait, le 22 juin, de promettre à ses soldats et à la
France, la paix nécessaire au système, une paix «qui porte avec elle la
garantie de sa durée,» parce qu'«il est temps d'en finir et que notre
patrie vive en repos à l'abri de la maligne influence de l'Angleterre».
En finir, c'était le besoin de Friedland et c'est l'illusion de Tilsit.
Car Napoléon est prêt à beaucoup de choses pour obtenir l'alliance de la
Russie. Mais lui-même ne voit pas non plus qu'Alexandre ne sera qu'à
moitié sincère parce qu'il a des raisons immédiates et impérieuses de
conclure une paix qu'autour de lui on réclame très haut, dans un
découragement et une débandade où s'abolit la discipline, où le tsar
n'est peut-être pas en sûreté et peut craindre, comme il arrivera cent
dix ans plus tard à Nicolas II, l'abdication imposée, en pleine guerre,
par le militaire en révolte.

Sentimental et mystique, sujet aux revirements soudains, Alexandre
calculait beaucoup. Autrement que Napoléon sans doute. Il se décidait
pourtant comme lui et comme la plupart des hommes par les circonstances,
ce qui fera qu'ensuite ils se traiteront réciproquement de fourbes.
Novossilov souffle à l'oreille du tsar que, s'il s'allie avec la France,
il devra craindre, en revenant à Saint-Pétersbourg, le sort de Paul Ier.
Mais, dans le moment, l'armée russe est incapable de résistance et
Alexandre reçoit des offres de paix inespérées. Alors tout ce que
Napoléon a fait depuis des mois pour rendre la réconciliation possible
porte son fruit. Dans les heures mêmes qui suivent Friedland, il laisse
percer son désir de traiter à des conditions honorables. Et il se
réserve d'éblouir Alexandre par des conditions qui seront généreuses et
magnifiques.

Les deux empereurs se rencontrèrent à Tilsit dès le 25 juin. Et cette
rencontre, avec son caractère de théâtre, produisait en faveur de
Napoléon l'effet d'un immense succès moral. Il est l'homme vraiment
extraordinaire qui réussit tout, à qui tout réussit, qui dispose de la
paix comme de la guerre. Ce radeau au milieu d'un fleuve hyperboréen,
où, sous les regards des deux armées rangées sur chaque rive, des
souverains, non seulement puissants mais «amis des lumières», qui se
battaient la veille, s'embrassent aujourd'hui, c'est une mise en scène
où la main et le savoir-faire de Bonaparte se reconnaissent, avec cette
«intelligence de l'imagination des peuples» qui est une de ses facultés
maîtresses, une des grandes raisons de son pouvoir sur l'esprit des
humains. On croit lire le poème philosophique qu'eût écrit Voltaire sur
cette arche du Niémen, arche de concorde pour despotes éclairés.

Napoléon s'était promis de séduire Alexandre, sûr de ne pas être séduit
lui-même. Il sortit de la première entrevue enchanté de ce «fort beau,
bon et jeune empereur». Il devait bientôt découvrir chez lui «un Grec du
Bas-Empire». Il en était alors au sentiment naturel de jouir de sa
conquête. Il avait le goût de plaire et il en avait le talent. Tous ceux
qui l'ont approché ont parlé du charme, de la «puissance magique» qu'il
savait donner à son regard, surtout à son sourire, de «l'âme» qu'il
savait mettre sur ses lèvres et dans ses yeux. Alexandre voit le grand
homme du siècle, le redoutable capitaine, aimable, caressant, magnanime,
faisant oublier qu'il est le vainqueur, d'autant plus persuasif qu'il
est plus sincère et il est sincère parce qu'il touche enfin au but de sa
politique. D'un seul coup, un coup de foudre, admirablement préparé,
comme un haut fait de séducteur, l'exploit d'un Valmont impérial,
Alexandre est conquis. Il dira ce mot féminin et qui n'était pas tout à
fait menteur: «Je n'ai rien aimé plus que cet homme.» C'est un épisode
des _Liaisons dangereuses_ pendant les nuits blanches des étés du
septentrion.

Maintenant Napoléon et Alexandre ne se quittent plus, partagent les
repas, les promenades, les pensées. Il n'y a qu'une ombre, un vague
remords pour le tsar. Ce sont ses alliés, le roi et la reine de Prusse,
qui ont tout perdu parce qu'ils ont cru en lui et qu'il abandonne.
Napoléon lui réserve encore cette surprise, cette délicatesse du cœur,
deviner les scrupules de son ami, prévenir les reproches de sa
conscience, lui épargner les silences amers du triste
Frédéric-Guillaume, les regards méprisants de la belle Louise. Tout de
suite, Napoléon fait venir ces vaincus de leur lagune de Memel. Déjà il
est résolu à leur rendre, en l'honneur d'Alexandre, une partie de leurs
Etats. Ils seront aussi de la table impériale et il aura pour eux les
égards dus au malheur, échappant au manège de la jolie femme, ne se
laissant entraîner ni par la pitié ni par la galanterie au delà du
dessein qu'il a arrêté pour la Prusse. Il faut se faire de Napoléon à
Tilsit l'image contraire de celle d'un vainqueur brutal. S'il est enivré
de quelque chose, ce n'est pas de ses victoires, c'est de ses succès
diplomatiques et l'on peut dire mondains.

Il eût, au delà de toute mesure, été affranchi de la condition humaine,
s'il n'avait goûté les heures où, à cette extrémité de l'Europe, il
tenait sous son prestige l'héritier de la grande Catherine et l'héritier
du grand Frédéric. Il y avait en lui un coin de parvenu, mais
d'intellectuel parvenu. Il évoquait ce qu'avaient représenté pour
lui-même, jeune lecteur des philosophes de l'autre siècle, le fameux roi
de Prusse et la Sémiramis du Nord. Mais surtout, à partir de ces
heures-là, comment n'eût-il pas été tenté de croire que rien ne lui
était plus impossible, lorsque, sous la tente de Tilsit, tels des dieux,
l'empereur des Français modelait l'Europe dans une causerie familière
avec l'autocrate de toutes les Russies?

En concluant ce traité de paix et d'amitié avec Alexandre, il est au
sommet de ses vœux. Sans doute, il sera la dupe de Tilsit. Mais que
d'autres avec lui! «C'est bien fini des guerres, maintenant, répète-t-on
dans les rangs de la Grande Armée. Et les beaux jours de Tilsit
laisseront autant de regrets une trace aussi brillante que ceux
d'Amiens, ils feront oublier les combats sanglants, les misères, ils
serviront encore à la magie du règne. Pourtant, rien n'est fini et
Napoléon le sait. Que cherche-t-il? Que veut-il? Associer à la lutte
contre l'Angleterre la Russie qui devient la pièce maîtresse du
«système». En donnant l'ordre à Fouché de veiller pour que, dans les
journaux de Paris, il ne soit plus dit de «sottises» sur les vaincus de
Friedland et leur empereur, il ajoute: «Tout porte à penser que notre
système va se lier avec cette puissance d'une manière stable.» Le
système, c'est le blocus continental. Trois jours plus tard, il rédige à
l'usage d'Alexandre, un exposé sur «la conduite que nous avons à tenir
pour contraindre l'Angleterre à la paix». Désormais Napoléon considère
que la guerre est finie sur le continent. Il ne reste plus à terminer
que la guerre maritime. Alexandre offrira sa médiation à Londres pour la
paix générale. Si l'Angleterre refuse, «elle verra la crise qui se
prépare pour lui fermer tout le continent». Il s'agit que le décret de
Berlin ne soit plus un vain mot. La Prusse étant à demi occupée, à demi
soumise, la Russie consentante, le commerce des Anglais, exclu d'Europe,
étouffera encore davantage. Si l'Angleterre s'obstine, l'escadre du tsar
s'unira aux flottes de la France et de ses alliés pour reprendre les
hostilités sur les mers. Et que faut-il pour décider Alexandre? Renoncer
à la résurrection d'une grande Pologne, ce n'est pas assez, Napoléon ne
l'ignore pas. Alors, à ses yeux éblouis, il déroule, la carte sur la
table, un projet de partage plus grandiose que tous ceux du siècle
passé, la question d'Orient résolue au profit de la Russie, le «grand
objet». Sans doute, il faut sacrifier, avec les Polonais, les Turcs qui
sont aussi les alliés de la France, qui, durant cette campagne de
Friedland, opéraient une diversion utile contre le tsar, qui ont résisté
dans le Bosphore, avec l'aide de Sébastiani et d'une mission française,
à une attaque des Anglais. Il serait fâcheux de trahir aussi
ouvertement ces Turcs amis. Juste à ce moment une révolution de palais
renverse le sultan Sélim, délie Napoléon de cette alliance. Les
provinces danubiennes, dépouilles de Sélim, la Finlande, dépouille de la
Suède, telle est la part que reçoit la Russie quelques jours après une
sanglante défaite, comme si, dit Thiers, et ce n'est pas mal dit,
«l'honneur d'être vaincu par Napoléon équivalait à une victoire».

Le traité de paix fut signé à Tilsit, le 8 juillet, trois semaines après
Friedland, toujours avec cette rapidité qui improvisait les plus vastes
remaniements de souverainetés et de territoires. Traité brillant, plein
de contradictions, de transactions et de faiblesses comme ils le sont
tous et que Bonaparte eût critiqué le premier s'il n'en avait subordonné
les détails,--et les découpages de provinces, les créations d'États
n'étaient plus que des détails,--à l'idée centrale qui était de fédérer
le continent contre l'Angleterre.

Il est facile de dire que la Prusse devait être ou bien tout à fait
anéantie ou restaurée tout à fait, mais on ne pouvait la supprimer et
détrôner son roi sans déshonorer Alexandre. D'autre part, elle avait
prouvé, dix mois plus tôt, qu'elle était dangereuse avec toutes ses
forces et tout son territoire. Il eût été imprudent de la laisser
intacte et de la remettre dans son ancien état de puissance. Il est
facile de dire encore que le duché de Varsovie, simulacre d'indépendance
de la Pologne, c'était, pareillement, à la fois trop et pas assez.
Napoléon se félicitait de la création de cet Etat varsovien comme d'une
solution modérée, prudente, bien calculée, qui tenait compte de tout. Il
faisait tout de même quelque chose pour les Polonais, ménageait ces
utiles, ces sincères amis de la France dans l'Europe de l'Est, les
constituait en Etat-tampon, suffisant pour mettre une distance entre la
Russie et l'Allemagne, trop faible pour porter ombrage au tsar. Du
moins, Napoléon le supposait, à tort. Le tsar s'était résigné, assez
mal, et parce qu'il n'avait pu faire autrement, à cette résurrection
d'un fragment de Pologne. Elle serait, à Pétersbourg, un grief permanent
contre l'alliance française et le choix même du roi de Saxe, d'une
espèce de neutre, pour gouverner le duché varsovien n'était pas assez
pour calmer les craintes des Russes.

Pourtant Napoléon n'avait pas voulu que son frère Jérôme régnât à
Varsovie. Pour celui-là, encore sans emploi et qui devait servir comme
les autres ou disparaître, l'empereur créait un nouveau royaume
feudataire. Et ce royaume de Westphalie n'était pas un caprice. Il
rentrait dans la grande pensée, continuer, toujours selon le «système»,
le royaume de Hollande, compléter la Confédération du Rhin, employer les
restes de la Prusse, toujours pour soustraire plus de littoral,
d'estuaires, de ports et de débouchés au commerce anglais. Et puis
Jérôme, le nouveau roi, épousant Catherine de Wurtemberg, devient parent
du tsar qui a feint ne pas comprendre,--c'est, pour Napoléon, la
déception de Tilsit,--les allusions à l'autre idée de mariage et qui, de
son illustre et nouvel ami, du grand homme admiré, du héros chéri, ne
semble pas pressé de faire un beau-frère. Avec la Finlande et les
provinces danubiennes arrachées à la Turquie, donne-t-on même assez à la
Russie pour répondre qu'elle restera fidèle à l'alliance? Mais lui
offrir d'emblée Constantinople, ce serait la rendre si puissante,
bouleverser à ce point tout équilibre, que jamais l'histoire n'eût
pardonné à Bonaparte d'être allé si loin. Sans compter la tentation
naturelle que pouvait avoir déjà la Russie de faire garantir ses
acquisitions de Tilsit par l'Angleterre après les avoir obtenues de la
France. Telles furent les réflexions et les raisons par lesquelles, en
concluant cette paix, se détermina l'empereur.

Ces constructions hâtives, ces espèces de baraquements politiques que
Bonaparte élève après chacune de ses courses victorieuses à travers
l'Europe et qui étendent toujours, selon les mêmes données, les annexes
dont la Révolution avait déjà flanqué ses propres conquêtes, ce sont des
châteaux dans les nuages. Et tout cela, qui est démesuré, ne paraît
absurde que si l'on oublie l'absurdité essentielle, foncière, d'une
situation qui durait déjà depuis près de quinze ans, la loi d'une
entreprise qui consistait à faire, sans marine, la guerre aux Anglais, à
conquérir la mer par la terre. Mais les Anglais étaient moins disposés
qu'ils ne l'avaient jamais été à faire la paix et à reconnaître à la
France la possession de la Belgique, alors que, pour garder la Belgique,
la France, de proche en proche, était entraînée à dominer le continent.

Quand on énumère les agitations de Bonaparte, quand on regarde, en se
disant qu'il est inévitable que l'édifice s'écroule, l'entassement de
ses alliances, de ses traités, de ses annexions, de ses victoires même,
on oublie ce qui commandait sa position. Il ne l'oubliait pas. La guerre
avec les Anglais avait recommencé depuis le mois de mai 1803, un an
avant la proclamation de l'Empire, cet état de guerre devait durer
jusqu'à la chute de Napoléon, et personne n'a jamais dit comment il
aurait pu en sortir. Condamner les moyens qu'il a employés revient à
reconnaître qu'ils ont été inutiles comme la tentative elle-même, car
personne n'en a jamais indiqué de meilleurs. Ou plutôt, un seul eût été
vraiment efficace. C'eût été d'évacuer tout de suite la Belgique, chose
à laquelle Napoléon pouvait penser moins qu'un autre puisqu'on était
allé jusqu'à lui décerner le pouvoir suprême pour qu'il conservât à la
France cette conquête fondamentale de la Révolution.

La trêve d'Amiens s'était rompue sur le prétexte de Malte. A Tilsit,
Napoléon et Alexandre conviennent de laisser Malte à l'Angleterre, qui
ne daigna être fléchie pour si peu puisque l'île n'avait pas cessé
d'être en sa possession. Ainsi du petit au grand. Rien ne sera fait tant
que l'Angleterre ne sera pas vaincue, et tout, dans la politique
napoléonienne, est destiné à produire la défaite ou la capitulation de
l'Angleterre comme tout, dans la politique du cabinet de Londres, est
destiné à produire la renonciation de la France aux conquêtes qui ont
été, dès 1793, frappées d'interdit par le gouvernement anglais. Alors,
il faut que le blocus continental qui est, contre l'Angleterre, l'arme
unique de Napoléon, devienne complet, hermétique. C'est à cela que
Tilsit doit servir comme l'alliance russe doit servir à imposer la
fermeture des ports dans les États réfractaires ou récalcitrants. Cette
paix précise et agrandit le «qui n'est pas pour moi est contre moi» en
vigueur des deux côtés de la Manche, et qui provoque sans arrêt les
coalitions et les contre-coalitions.

Pas un instant Napoléon ne perd de vue son objet. Sur le chemin du
retour en France, de Dresde, le 19 juillet, il donne à Talleyrand ses
instructions, déduites du traité qui vient d'être signé onze jours plus
tôt au bord du Niémen.

Partout où le blocus continental a des fissures, les boucher. «Monsieur
le prince de Bénévent, il faut s'occuper sans retard de faire fermer
tous les ports du Portugal à l'Angleterre.» Si le Portugal refuse, on
lui déclarera la guerre conjointement avec le roi d'Espagne qui, étant
l'allié de la France, doit comprendre l'urgence de cette mesure. Prenons
note; c'est l'amorce de la plus funeste des entreprises. Mais la logique
le veut, et la nécessité. Dans le même esprit, le 28 août, Napoléon
écrit à son autre grand allié, celui de Pétersbourg, afin qu'il agisse
aussi à Vienne, d'accord avec la France, pour que l'Autriche, à son
tour, ferme ses ports aux Anglais. Il est vrai qu'Alexandre n'a pas tout
à fait fermé les siens et c'est par là que viendront la brouille et la
rupture. Il restera les États du pape et les États scandinaves, la
Suède, le Danemark, qui devront aussi refuser d'acheter et de vendre aux
Anglais. A cela doit encore servir l'alliance russe. Alors la tunique
sans couture du blocus sera passée sur le continent.

«L'ouvrage de Tilsit règlera les destins du monde.» Il y avait l'ouvrage
de Tilsit, l'amitié de Tilsit et même le style de Tilsit, celui dans
lequel s'étaient épanchés, cœur à cœur, les deux souverains. Il y eut
aussi, et chez Napoléon seul, l'enivrement de Tilsit. Il avait trop
l'expérience de la guerre pour ne pas savoir à quoi les victoires
peuvent tenir. Malgré sa connaissance, son mépris des hommes, il n'avait
pas assez l'expérience de la diplomatie pour apprécier exactement le
fonds qu'il pouvait faire sur l'alliance russe. Il s'en exagéra la
valeur, la portée, la solidité, parce qu'elle devenait la base de sa
politique tandis qu'Alexandre murmurait à l'oreille d'un Prussien: «Avec
les circonstances, la politique pourra changer.» Mais il semble à
Napoléon qu'il lui suffira d'être, pendant quelques années seulement,
l'allié de la plus grande puissance du continent pour que rien ne puisse
lui résister. Le principe de ses fautes les plus graves est là. Il fut
victime du mirage russe. Il n'était pas le premier et il ne devait pas
être le dernier.

A partir de Tilsit, Napoléon ne ménage plus rien. C'est le mot, l'aveu
naïf, la clef que Champagny, parlant au ministre de Portugal, livre à
l'histoire: «D'accord avec la Russie, il ne craint plus personne.» Il en
oublie toute prudence et les erreurs qu'on lui reproche le plus,
affaires de Rome et d'Espagne, datent également de la période qui suit
les effusions théâtrales sur le radeau du Niémen.

Cependant si les violences s'aggravèrent, Napoléon ne fut pas seul
coupable. La réponse de l'Angleterre à l'alliance franco-russe avait été
rude. Le 2 septembre, après une sommation au Danemark, elle a bombardé
et à peu près détruit Copenhague afin de terroriser les neutres et faire
craindre aux rivages de Russie le même sort. Le 11 novembre, un décret
du cabinet de Londres oblige les navires des pays non belligérants à
passer par les ports anglais pour y payer une taxe ou pour y prendre des
marchandises sous peine d'être déclarés de bonne prise. Arbitraire
évident des «tyrans des mers». Il n'est que juste de dire que «Napoléon
se crut tout permis puisque l'Angleterre se permettait tout à
elle-même». La riposte au décret de Londres fut, le 17 décembre, le
décret de Milan, qui renforçait les règles du blocus continental et
exposait à la saisie les bâtiments, quels qu'ils fussent, qui auraient
touché en Angleterre.

Il faut voir ici les choses dans leur enchaînement et dans leur suite,
le duel franco-anglais avec l'inégalité qui résultait pour la France du
fait que l'Angleterre était, depuis Trafalgar, maîtresse incontestée de
la mer, tandis que Napoléon ne serait jamais le maître complet du
continent. Il s'épuiserait, n'ayant d'autre ressource, à la tâche
impossible de rallier toutes les nations d'Europe, de les associer à une
guerre dont l'enjeu, qui ne variait pas, était la Belgique et la rive
gauche du Rhin. Il comptait, pour fédérer avec lui les peuples, sur la
tyrannie maritime de l'Angleterre, ses exactions, ses attentats au droit
des gens. Un seul pays, à la fin, s'insurgera, déclarera la guerre aux
Anglais au nom de la liberté du commerce, mais pour son compte, sans la
moindre liaison avec la France et sans moyens suffisants pour que son
concours indirect soit utile. Ce seront les États-Unis d'Amérique qui
n'étaient pas alors une grande puissance. Mais les nations européennes,
convoquées à la lutte pour leur indépendance, éprouvent déjà beaucoup
plus les effets du blocus terrestre que les effets du blocus maritime.
L'Angleterre saisit des navires au loin. La France met ou fait mettre
des douaniers partout, de sorte que la contrainte qu'elle impose est
beaucoup plus visible, beaucoup plus sensible que la «tyrannie» des
Anglais qui s'exerce entre le ciel et l'eau. L'empereur a beau
s'excuser, reconnaître que les mesures arrêtées par les décrets de
Berlin et de Milan sont «injustes, illégales et attentatoires à la
souveraineté des peuples», que ce sont des mesures de circonstance
auxquelles il est lui-même obligé. Il a beau, en contre-partie, apporter
aux gouvernements alliés des agrandissements de territoires, aux
populations le progrès, la suppression des anciennes servitudes, une
bonne administration. Il n'en est pas moins tenu de veiller à la stricte
exécution de son blocus, de mettre des soldats derrière les douaniers,
de continuer les douanes par la conquête et l'annexion, de sorte que la
lutte pour l'indépendance contre l'Angleterre devient la domination de
la France et que l'Europe, bientôt, appellera les Anglais comme des
libérateurs.

C'est à partir de Tilsit que l'empereur applique, c'est-à-dire impose
vraiment le système et l'on aperçoit aussitôt l'écheveau incroyablement
embrouillé dans lequel il s'engage. Plus sont grands les moyens qu'il
possède pour réaliser ce que la Convention a déjà conçu avant lui et
plus il complique les affaires. On a l'impression d'une sorte de
vertige, d'un délire de la puissance, d'un démiurge insensé qui
brasserait sans arrêt le vieux monde, ôtant ici des rois pour les mettre
ailleurs, donnant aux uns ce qu'il reprend aux autres, remaniant,
agglomérant, divisant, annexant et il est impossible de le suivre dans
le détail sans donner au récit un caractère d'éparpillement et de
papillotement insoutenables pour l'esprit. Cependant, si nous pouvons
risquer cette comparaison, qui n'est pas noble mais parfaitement exacte,
les actes les plus démentiels de Napoléon seront aussi raisonnables que
les mouvements désordonnés d'un rat pris au piège. N'oublions pas que le
sien s'était fermé à Trafalgar et qu'il faut maintenant courir, «depuis
Gibraltar jusqu'au Texel», à toutes les issues par où peuvent entrer des
marchandises anglaises puisque c'est dans son commerce seul que la
nouvelle Carthage peut être frappée.

Mais quelle tâche, qui est à recommencer toujours! Alexandre, malgré le
mécontentement de ses boïards et de ses marchands, le même
mécontentement qui avait coûté la vie à Paul Ier, vient enfin, à force
d'objurgations, de mettre l'embargo sur les navires anglais. Seulement
il faut lui donner, aux dépens de la Turquie, les satisfactions promises
et alors ce sont les Turcs qui passent dans l'autre camp et qui rouvrent
Constantinople à l'Angleterre. En Hollande, Louis n'arrive pas à faire
respecter le blocus par ses propres sujets. Napoléon l'accable de
conseils sur l'art de gouverner, le rappelle à ses devoirs, le
réprimande, se fâche. La combinaison du royaume de Hollande n'est
assurément pas la bonne; il faudra songer à une autre. En Étrurie, il y
a une reine, une Bourbon d'Espagne intronisée là naguère, au scandale
des jacobins de Paris, pour faire plaisir à la cour de Madrid. Cette
reine laisse passer par Livourne trop de cotonnades, comme le pape en
laisse trop passer à Ancône. Elle sera expédiée, dédommagée ailleurs. Il
y a des plans sur le Portugal. Il faut en finir, toujours selon la
logique du système, avec cette dépendance de la couronne britannique.
Lisbonne et Oporto ne sont que des «comptoirs anglais». Un tiers du
territoire portugais sera donné à la reine d'Étrurie, un tiers au prince
de la Paix, le dernier à Napoléon lui-même qui, de là, surveillera le
reste. C'est le traité de Fontainebleau, le traité de conquête et de
partage franco-espagnol, pour en finir avec la maison de Bragance, comme
on en a fini avec les Bourbons de Naples, «vendus», eux aussi, à
l'Angleterre. Et là non plus Napoléon n'innove pas. Quand il écrit au
roi d'Espagne: «Je m'entendrai avec Votre Majesté pour faire de ce pays
(le Portugal) ce qui lui conviendra», c'est encore un projet qu'il
reprend au Comité de salut public, un projet qui date de 1795 et qu'il
exécute parce qu'il croit, cette fois, en avoir les moyens. Mais, qu'on
soit la République ou l'Empire, on ne peut mener ni même concevoir la
guerre de représailles commerciales contre les Anglais si on leur laisse
leur pied-à-terre du Portugal.

Du décret de Berlin à l'alliance russe, de l'alliance russe au décret de
Milan, du décret de Milan au traité de Fontainebleau, la suite des
raisonnements et des actes est nette. Elle est naturelle. Mais ce
développement en comporte d'autres qui auront le même caractère de
nécessité et de fatalité. Napoléon s'engage dans une entreprise qui sort
des précédentes, s'y rattache et, à son tour, en déterminera d'autres.
Junot, avec une armée, franchit les Pyrénées pour marcher sur Lisbonne.
C'est le commencement des affaires d'Espagne, alliance, coopération
militaire au Portugal avec les Bourbons de Madrid, en attendant de les
détrôner à leur tour, de simples gîtes d'étapes de la frontière
française à la frontière portugaise, en attendant l'occupation de toute
la péninsule. Dans un esprit puissamment déductif comme celui de
Bonaparte, une idée se forme, engendre les suivantes. Que les événements
le tentent, sa pensée fait un bond nouveau. Nous allons voir, en
Espagne, par des circonstances que personne ne pouvait calculer, naître
et grandir la funeste tentation.

En cet automne, si triomphant, de 1807, Napoléon ne veut plus se
contenter de cette guerre immobile de la prohibition, de cette lutte
d'usure qui use tout le monde, qui consiste à ruiner les Anglais, qui
fait dire qu'ils sont aux abois quand ils trouvent toujours de nouvelles
ressources. De nouveau, il pense à une attaque de l'Inde par la Perse.
Il y pousse la Russie, qui reste sceptique. Il revient à l'idée du camp
de Boulogne, à la descente possible en Angleterre, en tout cas à des
opérations navales. Il ordonne que des vaisseaux soient mis en chantier
en France, en Hollande, à Naples, à Ancône qu'il vient d'occuper,
partout. Il veut effacer les conséquences de Trafalgar et, pour cette
renaissance maritime, le concours actif de l'Espagne, son alliée, est
nécessaire. Mais l'Espagne est-elle une alliée sûre? Sans la victoire
d'Iéna, elle allait le trahir, il en a eu la preuve et il s'en souvient.
Et puis, dans quel état est-elle? Plus bas, de plus en plus bas, dans la
décrépitude, menacée d'anarchie. «Il ne pouvait, dit Thiers, se défendre
d'un sentiment de pitié, de colère, d'indignation, en songeant que
l'Espagne n'était même pas en mesure d'armer une division navale». Et
«il se disait qu'il faudrait bien finir par lui demander, pour elle,
pour ses alliés, de s'administrer autrement». Vaguement encore il songe
à rajeunir l'Espagne, à la moderniser, à la régénérer. Elle s'endort
sous Charles IV, ce Sganarelle couronné qui n'a d'yeux, comme la reine,
que pour Godoy, le «prince de la Paix», un ancien garde du corps,
scandale de la cour et de la nation. «Un roi imbécile, une reine
impudique», un prince héritier qui conspire contre ses parents et contre
leur «abject favori», tel est le spectacle que donne le gouvernement
espagnol. Comment se reposer sur lui alors que, sans la victoire d'Iéna,
il se fût livré à l'Angleterre? Ébauche de trahison qui a, pour la
première fois, donné à Napoléon l'idée qu'il aurait «quelque chose à
revoir dans ses affaires avec ce pays». Pour le succès des choses
entreprises en commun, il n'est pas nécessaire seulement que cet allié
soit fidèle. Il est indispensable que ses forces soient tendues comme le
sont celles de la France. Déjà des flatteurs, parmi lesquels Talleyrand,
plus dangereux depuis qu'il est en demi disgrâce, murmurent à l'oreille
du maître que Napoléon devrait mettre à Madrid un roi de sa famille
comme Louis XIV y avait mis le duc d'Anjou. Mais l'empereur n'en est
pas encore au jour où il décidera que les Bourbons d'Espagne ont cessé
de régner. S'il a renversé ceux de Naples, c'est parce qu'il les a
toujours trouvés parmi ses ennemis. Il n'est pas dans sa politique de
multiplier les révolutions puisque le résultat qu'il cherche, c'est de
fédérer l'Europe, qu'il prend comme elle est et qui est monarchique. Il
n'est pas de son intérêt de détrôner sans besoin des maisons régnantes.
Et à quel moment? Devenu l'allié du tsar, il se rapproche de l'Autriche,
il cousine et fraternise avec les représentants des grandes royautés
historiques, et, rien que pour expulser de Lisbonne les Bragance, il est
obligé de prendre avec la cour de Vienne des précautions.

Il lui faudra même quelque temps pour qu'il en arrive à se convaincre
que cette famille royale d'Espagne n'est que pourriture, que ses
dissensions jetteront l'État espagnol dans le chaos, achèveront de le
ruiner, en rendront l'alliance de nul prix, si elles ne le livrent pas
aux Anglais. L'imitation de Louis XIV, avec un Philippe V tiré de la
quatrième dynastie, cela ne se ferait pas non plus à volonté. Avant que
le duc d'Anjou régnât en Espagne, il avait fallu le trône sans héritier
et le testament qui désignait le petit-fils du grand roi. Napoléon
eût-il désiré la couronne d'Espagne pour un de ses frères que le
prétexte et l'occasion eussent manqué. Le sort voulut qu'un drame de
famille à l'Escurial les apportât. Si l'on admet (et comment ne pas
l'admettre?) que l'Espagne a été la fosse de l'empire napoléonien, on
doit reconnaître aussi qu'un destin funeste y a poussé Bonaparte. Lui
qui croyait à son étoile, il a eu là son astre noir. Il a fallu, pour
l'introduire sans retour dans les affaires espagnoles, des circonstances
romanesques, un imbroglio dont les suites ne pouvaient être prévues.

Au mois d'octobre 1807, en même temps que l'armée franco-espagnole de
Junot commence la marche sur Lisbonne, en exécution du traité de
Fontainebleau, le scandale éclate à la cour de Madrid. Charles IV
paraissant près de mourir, le favori Godoy, pour se maintenir au
pouvoir, a cherché, d'accord avec la reine, à obtenir du vieux roi que
le prince des Asturies, celui qui devait être Ferdinand VII, fût écarté
de la succession au trône. Ferdinand, sur le conseil de son ancien
précepteur, le chanoine Escoïquiz, sollicite la protection de l'empereur
des Français et, de plus, étant veuf et ayant refusé d'épouser la
belle-sœur de Godoy, il demande en mariage une princesse de la famille
Bonaparte. D'autre part, il se disposait à éclairer son père sur les
intrigues de Godoy, lorsque la reine et le favori le devancent et
convainquent Charles IV que son fils conspire contre lui. Le roi
lui-même signifie au prince des Asturies, après lui avoir fait rendre
son épée, qu'il est prisonnier dans le palais et publie un décret qui le
déclare indigne du trône, non sans informer aussitôt l'empereur de ces
événements et de «l'attentat affreux» que préparait le prince héritier.
Ainsi, Napoléon est constitué par le père et par le fils arbitre de leur
abominable querelle. De ce jour, avec le dégoût que lui inspire cette
famille, date la tentation.

Il y eut pire encore, comme si le malin lui-même s'était chargé de la
besogne. Dans leur haine de Godoy, les Espagnols avaient pris le parti
de Ferdinand et, sachant que le prince persécuté s'était mis sous la
protection de l'empereur, faisaient tout haut des vœux pour que l'armée
française, alliée de l'Espagne contre le Portugal, vînt les délivrer du
favori. Ils appelaient eux-mêmes les troupes que Napoléon massait à la
frontière pour être prêt à porter secours à l'expédition de Portugal
qui, très faiblement soutenue par les Espagnols, ne tournait pas bien,
et pour être en mesure d'intervenir à Madrid si cette dynastie des
Bourbons divisée contre elle-même et son gouvernement en déliquescence
s'effondraient. Précaution légitime puisque, pour expulser les Anglais
de Lisbonne et d'Oporto, le corps de Junot est fort aventuré et serait
pris entre deux feux au cas où le douteux Godoy viendrait à trahir
l'alliance.

A ce moment-la, Napoléon, devant les affaires d'Espagne, est méfiant et
incertain. Il n'a pas donné suite à la demande du prince des Asturies
lorsqu'un nouveau coup de théâtre se produit, Charles IV pardonne à
Ferdinand qui, ayant peur de Godoy autant que Godoy a peur d'une
révolution et de la France, a dénoncé ses propres conseillers. C'est
maintenant le roi, le Bourbon, qui sollicite la main d'une Bonaparte
pour ce fils qu'il maudissait quelques jours plus tôt. L'offre d'entrer
dans une pareille famille n'était pas séduisante et l'on comprend que
Napoléon ait exigé d'abord que Ferdinand fût solennellement relevé de la
déclaration qui le déshonorait. Mais encore fallait-il trouver une
princesse dans la nouvelle «maison de France» et il n'y en avait plus à
marier. L'empereur songeait à Charlotte, une fille du premier mariage de
Lucien, bien qu'elle fût encore enfant. Il vit son frère en Italie,
tenta une réconciliation pour que la jeune personne lui fût confiée.
L'entrevue de Mantoue finit mal. L'empereur avait toujours la même
exigence, refusait de reconnaître pour sa belle-sœur la seconde femme de
Lucien. Il fut impossible de s'entendre. Avec le mieux doué de ses
frères, l'incompatibilité de Napoléon était complète. La petite Lolotte
ne partit pas. On n'aura pas vu la fille de Lucien Bonaparte,
petite-fille, par sa mère, d'un aubergiste provençal, épouser un
descendant de Louis XIV. L'idée de l'unir à Ferdinand, ce qui eût évité
le détrônement des Bourbons d'Espagne et tant de malheurs, cet
arrangement entrevu échouait. Néanmoins, Napoléon y tenait tant qu'il y
reviendra. De Milan, le jour même du décret qui renforçait celui de
Berlin, il avait écrit à Joseph, chargé d'envoyer à Paris la nièce:
«Qu'elle parte sans délai... Il n'y a pas un moment à perdre, les
événements se pressent et il faut que mes destinées s'accomplissent.»
Toutes les destinées, en Espagne, devaient tourner contre lui, faire
manquer jusqu'aux dernières combinaisons, rendre vaines les suprêmes
retenues de la prudence.

Par ces origines de la plus ruineuse des entreprises de Bonaparte, on
voit tout ce qui a échappé à sa volonté. Il a été, de même que les
autres hommes, le jouet des hasards et, plus que les autres hommes, la
propre victime de son esprit calculateur qui déduisait inexorablement
les conséquences de principes une fois posés. Mais il savait assez ce
qu'il avait pesé de pour et de contre pour ne regretter jamais rien.
D'ici quelques mois, son pied aura glissé en Espagne. Il n'est déjà plus
le maître d'éviter le glissement.

Pourtant nul ne semble mieux se dominer lui-même, à ces brillants
lendemains de Tilsit, lorsqu'il reparaît, après sa longue absence, déjà
un peu engraissé, avec un front qui se découvre sous un visage qui se
remplit. Ce n'est plus le noir rapace, le Corse qui paraissait si brun
parce qu'il collait ses cheveux, les enduisait de pommade. On lui voit
la peau blanche, comme les dents très belles, les yeux bleus, un masque
impérial, romain, avec la gravité mêlée de bonhomie d'un léger
embonpoint qui va bien au succès. Il est détendu. Il n'est pas encore
irritable. Sa pensée, toujours rapide dans l'action, a une sorte de
sérénité olympienne lorsqu'il parle du gouvernement des peuples. C'est
l'époque où il donne à ses frères des conseils sur l'art de régner et,
au nom de son expérience, leur enseigne l'utilité de la patience et de
la réflexion. «Il faut, entre méditer une chose et l'exécuter, mettre
trois ans et vous ne mettez pas trois heures.» C'est ainsi qu'il est
arrivé au pouvoir. C'est ainsi qu'il a obtenu ce qui était plus
difficile, peut-être, cette alliance russe dont il s'enorgueillit comme
du plus beau fruit de ses savantes préparations, qui est l'objet de
tous ses soins, avec la paix continentale dont il est l'auteur et le
protecteur. Il surveille les militaires, qui ne le comprennent pas
toujours et le compromettent souvent, il les rabroue pour leurs écarts
de langage, tel Davout, le vainqueur d'Auerstædt: «Les bruits de guerre
avec l'Autriche sont absurdes. Vous devez tenir constamment le langage
le plus pacifique; le mot de guerre ne doit jamais sortir de votre
bouche.» Qui penserait que cet empereur si sage dût commettre des
folies? Et, «maître ou ami de tous les rois du continent», allié à
plusieurs par les mariages de ses proches, sûr de l'Europe par les
garnisons qu'il a partout, par la Grande Armée, par les traités qu'il a
signés, les territoires qu'il a répartis, quel péril le menace? Après
son retour de Tilsit, il s'était installé à Fontainebleau. Il y eut là
deux mois d'une vie de cour brillante, dans une affluence de princes
étrangers, quelque chose qu'on n'avait pas vu depuis Louis XIV et les
grands jours de Versailles.

Mais c'est un peu comme Louis XIV s'était établi à Versailles qu'il est
allé à Fontainebleau. Il se méfie de ce Paris qui a mauvaise langue, où
l'opinion est insaisissable. Il pensera même à loger chez le grand roi,
il fera réparer le château parce que, dit-il quelquefois, les Parisiens
ne lui ont pas pardonné le 13 vendémiaire. Derrière ce masque
impassible, sous ce front de Jupiter, domine l'idée secrète que l'Empire
est fragile, qu'il reste toujours à l'affermir, l'idée que sa mère, la
bonne ménagère d'Ajaccio, riche en prudents proverbes corses, étonnée de
sa haute fortune, et qui entasse en vue des mauvais jours, traduit par
un hochement de tête: «Pourvu que cela dure!»

L'impression que l'empereur voudrait surtout effacer, c'est celle de
tant de gens qui ne voient en lui qu'un joueur heureux et qui, au
premier signe d'un retournement du sort, sont prêts à sauver leur mise.
Il sait qu'au moment d'Eylau l'état des esprits était détestable, que
Friedland et la paix n'ont pas effacé toutes les traces de l'inquiétude
qui avait alors reparu, qu'un Regnaud de Saint-Jean-d'Angély exagère
seulement la vérité quand il écrit «qu'il n'y a rien au fond des cœurs
en faveur de l'administration et du gouvernement». De ses bivouacs de
Pologne, Napoléon a dirigé la France, tout surveillé, pensé à tout,
réparé les «balourdises» de ses ministres, dont certaines l'ont effrayé.
Les choses se sont bien passées, lui absent. Se passeraient-elles encore
aussi bien s'il fallait qu'une autre fois il restât longtemps au loin?
«Rien que l'opinion que j'éprouverais en France la moindre contrariété
ferait déclarer plusieurs puissances contre nous», avait-il mandé, de
Finckenstein, à Cambacérès. La moindre contrariété, c'est-à-dire la
moindre opposition. Où l'opposition pouvait-elle encore se manifester?
Au Tribunat, dont la tribune retentissait pourtant bien peu. Napoléon
était revenu de Tilsit avec le parti arrêté de fermer cette maison,
d'abolir, dans la Constitution qu'il avait reçue des mains de Sieyès, le
dernier vestige d'une assemblée dotée du droit de discussion,
c'est-à-dire de critique et de remontrance. C'était, comme il le disait,
«rompre ses derniers liens avec la République». Déjà, aux
renouvellements, il avait éliminé les mauvaises têtes, Benjamin
Constant, Marie-Joseph Chénier, Daunou. Les tribuns faisaient encore
trop d'opposition et Bonaparte s'était écrié publiquement: «Ils sont
douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l'eau. C'est une vermine
que j'ai sur mes habits... Il ne faut pas croire que je me laisserai
attaquer comme Louis XVI. Je ne le souffrirai pas.» Comme Louis XVI,
non. Mais autrement.

La suppression du Tribunat s'accomplit sans bruit, implicitement,
toujours par sénatus-consulte. Elle fut à peine remarquée. Contre le
despotisme, il y a quelques voix éparses, il n'y a pas encore
d'opinion. Elle ne se formera qu'avec les échecs pour grandir avec les
désastres. Ceux que Bonaparte a le plus à craindre, ce sont les joueurs
à la baisse, prêts à se couvrir quand il est, lui, obligé de maintenir,
de développer, de reporter une vertigineuse position à la hausse. C'est
Talleyrand, qu'il remplace alors aux Affaires étrangères par le terne et
docile Champagny, parce qu'il a reçu des princes d'Allemagne des
plaintes contre l'avidité de son ministre, mais aussi parce qu'il sait
que le prince de Bénévent ne croit guère plus à l'Empire qu'à sa propre
principauté, et, dans le conseil, trahit un pessimisme précoce. Ce que
Napoléon a encore à craindre, c'est ce Corps législatif qui ne lui
refuse aucune levée d'hommes, ce Sénat dont l'obéissance est exemplaire
dans la prospérité, où, cependant, les anciens tribuns, qu'il loge
presque tous dans ces enceintes muettes, ne seront pas, à l'heure de la
débâcle, les premiers à donner le signal de la défection.

L'ennemi de Bonaparte, c'est le doute, et, en France, il sommeille, sauf
dans un petit nombre de têtes. Mais il bourdonne aux oreilles
d'Alexandre. En cette fin de l'année 1807, Napoléon ne cesse de tenir le
tsar en haleine, de reprendre le style du radeau sur le Niémen: «Nous
viendrons à bout de l'Angleterre, lui écrit-il de Venise; nous
pacifierons le monde, et la paix de Tilsit sera, je l'espère, une
nouvelle époque dans les fastes du monde.» Cependant, à
Saint-Pétersbourg, bien des voix demandent s'il sera possible de venir à
bout de l'Angleterre, si Napoléon ne bâtit pas un roman en proposant une
diversion du côté de l'Inde avec l'aide de la Perse. Et, tandis que
Napoléon échauffe, en France, le zèle pour l'alliance russe, tient à
faire savoir qu'il a «porté toute la journée le grand cordon de l'ordre
de Saint-André»; tandis qu'il annonce à Alexandre que la cour de Vienne
«a pris le parti» de déclarer la guerre aux Anglais et que le roi de
Suède l'imitera «quand Votre Majesté lui aura parlé un peu
sérieusement», il y a, à Paris, un ambassadeur autrichien que l'on
retrouvera et qui s'appelle Metternich. Il y a un secrétaire de
l'ambassade de Russie qui s'appelle Nesselrode et que l'on retrouvera
aussi. Et Metternich souffle au jeune diplomate russe, pour qu'il les
répète à ses chefs et ses chefs à leur maître, des propos qui tous ont
ce sens: «Napoléon est puissant, mais cette puissance est précaire. Vous
et nous, sans être ses dupes, évitons de le heurter. Et préparons-nous
pour le grand jour qui verra le jugement de cette étonnante aventure.»




CHAPITRE XVII

LE PREMIER NUAGE VIENT D'ESPAGNE


Pour comprendre l'affaire espagnole sous le règne de Napoléon, il suffit
de se rappeler les affaires grecques pendant la guerre européenne. Les
Alliés, en 1917, avaient besoin, pour l'expédition de Salonique, des
ports, des côtes, des routes, des ressources de la Grèce. Il fallait que
ce pays ne fût pas toujours sur le point de passer du côté de l'ennemi
et de frapper les Alliés dans le dos. Pour que la Grèce fût sûre, il
fallait être sûr de son gouvernement. C'est pourquoi, à la fin, le roi
Constantin fut sommé d'abdiquer. De même, pour la guerre avec les
Anglais, pour l'expédition de Portugal, Napoléon avait besoin que
l'Espagne fût entre des mains non seulement amies et fidèles, mais
fermes. Toutefois, Charles IV était son allié. Le seul crime de ce roi,
c'était sa faiblesse, ses trahisons, celles de Godoy, ses intrigues,
celle du prince des Asturies. Lui-même ne donnait pas de sujet de
plainte. Le déposer par la force était difficile. C'eût été odieux.
Napoléon en était réduit à temporiser et à ruser. Il crut avoir fait un
coup de maître lorsque, les événements aidant et ne le servant que trop
bien, il eut obtenu que Charles IV lui cédât ses droits au trône et que
le prince des Asturies en fît autant. Alors la satisfaction d'avoir
trouvé la solution la moins brutale et la moins coûteuse lui inspira une
confiance qui succéda d'une manière funeste à de longues précautions.

Comme s'il avait le pressentiment d'un danger, on le voit encore, aux
deux premiers mois de 1808, hésitant et perplexe, partagé entre
plusieurs desseins. Il est loin d'avoir arrêté sa décision. Le 25
février, il écrit de nouveau à Charles IV pour lui demander où en est le
projet de mariage du prince des Asturies avec une «princesse française».
Il y revient parce que ce mariage arrangerait tout, si seulement on
avait la «princesse» capable de tenir ce grand emploi. Par elle,
l'Espagne serait placée sous l'influence directe de la France. Alors il
deviendrait possible d'avoir à Madrid un gouvernement actif, soustrait
aux tentatives de séduction des Anglais, sans avoir à renverser ni à
remplacer les Bourbons. Mais comme il serait plus simple d'en finir avec
eux, leurs drames de famille, la double politique de leur ministre, en
mettant tout de suite à Madrid, au lieu d'une «princesse française»,
qu'on ne trouve pas, un Bonaparte, un prince français! Serait-ce donc si
difficile? Le peuple espagnol n'est-il pas fatigué de la honteuse
domination de Godoy? Le passage à travers l'Espagne de l'armée de Junot
en marche pour la conquête du Portugal a été une fête. «On accourait de
vingt-cinq lieues pour voir nos troupes, dit Thiébault; dans les villes
et les villages, les rues ne suffisaient plus aux hommes et les croisées
aux femmes.» Et l'occupation du Portugal, qui rencontre à ce moment si
peu d'obstacles, fait elle-même illusion. A l'approche de Junot, le
prince-régent s'est embarqué pour le Brésil avec la famille royale des
Bragance. Il suffirait qu'à son exemple Charles IV, la reine et leur
inséparable Godoy se rendissent au Mexique, et la question dynastique
serait tranchée toute seule, le trône d'Espagne serait vide sans que la
France s'en fût mêlée ni que l'empereur se fût sali les mains. Qui sait
même si une simple tentative de départ n'aurait pas le même effet que
l'affaire de Varennes et ne suffirait pas à disqualifier les Bourbons?
En ce cas, il faut avoir quelqu'un sous la main pour les remplacer.
Napoléon songe à Joseph ou à Louis, bien qu'il ne soit pas plus content
de l'un à Naples que de l'autre à La Haye. Mais son esprit flotte entre
plusieurs combinaisons sans se fixer encore sur aucune. Toujours pour
avoir la certitude que l'Espagne ne se livrera pas aux Anglais, un de
ses projets consiste même à l'occuper jusqu'à l'Ebre, à former avec les
provinces espagnoles du Nord des «marches» suivant le modèle que
Charlemagne avait donné... Il y aura un Roncevaux.

Désormais, quelque parti qu'il doive prendre, Napoléon ne peut plus se
dispenser d'intervenir dans les affaires de cette péninsule. Depuis que
Junot est à Lisbonne, l'empereur s'aperçoit qu'il serait absurde de
partager le Portugal avec une Espagne qui collabore à peine à
l'expédition et dont le gouvernement n'est pas sûr. Les hésitations de
Napoléon, les ménagements qu'il garde malgré tout pour ces Bourbons de
Madrid qu'il méprise, ont alors cet effet de le pousser aux manœuvres
obliques, de le rendre suspect aux Espagnols, de prêter aux accusations
de fourberie. A tout événement, il accroît le nombre de ses troupes en
Espagne, comme un allié, sans doute, mais aussi comme un tuteur, et
cette invasion pacifique fait murmurer le peuple espagnol. Ce n'est pas
tout. Afin de surveiller de plus près Charles IV et Godoy, il délègue
auprès d'eux Murat avec l'ordre d'observer, d'attendre, d'être prudent,
sans lui dévoiler ses projets, pour la raison qu'il n'en a encore arrêté
aucun. Mais cette mission de Murat sera le principe d'une autre faute de
jugement qui ouvrira un cortège de méprises funestes.

Avec ce tour littéraire dont il avait le goût, Napoléon écrivait un jour
à Talleyrand: «Vous savez qu'il est assez dans mes principes de suivre
la marche que tiennent les poètes pour arriver au développement d'une
action dramatique, car ce qui est brusque ne porte pas à vrai.» Dans ces
affaires d'Espagne où l'attend son premier échec, cette loi du théâtre
joue contre lui. Tel un héros de tragédie qu'entraîne le destin et que
le spectateur voudrait retenir au bord de l'abîme, tout conspire à
l'aveugler, tout se réunit pour l'abuser et l'engager sans retour dans
l'erreur.

Ni le beau-frère de l'empereur ni sa sœur Caroline ne sont satisfaits de
leur grand-duché de Berg. Comme les autres, ils désirent de
l'avancement, toujours de l'avancement. Lieutenant général en Espagne,
Murat caresse l'idée d'y régner. Il croit comprendre le peuple espagnol,
il croit aussi lui plaire, il croit et il travaille à faire croire ce
qu'il désire. Alors ses lettres persuadent Napoléon que rien ne serait
plus facile que de placer un de ses proches sur le trône de ces Bourbons
en décrépitude, que la masse l'espère, y compte, accueillera avec
enthousiasme le nouveau souverain qui lui sera donné par son puissant
protecteur. Jusqu'au dernier moment, Murat affirme, répond de tout:
«Votre Majesté est attendue comme le Messie, ses décisions, quelles
qu'elles soient, seront des oracles et seront regardées comme
l'assurance du bonheur futur; toute l'Espagne sait qu'il n'y a qu'un
gouvernement de votre façon qui puisse la sauver.» L'intérêt et
l'ambition de Murat l'aveuglent. Mais ses illusions se rencontrent avec
celles de Napoléon. Elles les flattent, les accroissent. Pourquoi
l'empereur ne serait-il pas «admiré et adoré dans toute l'Espagne»? Il
veut faire le bonheur de la nation espagnole selon la recette qu'il a
donnée aux rois ses frères, lui apporter les lumières,
l'affranchissement, l'égalité, le Code civil. Homme du dix-huitième
siècle, idéologue malgré lui, il croit à l'influence irrésistible de la
raison et il se fait du pays des autodafés la même idée que Voltaire. Il
est convaincu qu'il ralliera l'Espagne en lui annonçant qu'il vient
abolir la féodalité et l'Inquisition. Si quelques fanatiques résistent,
des châtiments soudains et terribles les calmeront, selon la méthode
qu'il a appliquée aux «barbets» d'Italie, qu'il a recommandée à Joseph
contre les brigands de Calabre, qu'il conseille à l'occasion au vice-roi
Eugène. «Les Espagnols sont comme les autres peuples et ne forment pas
une classe à part,» écrit-il au maréchal Bessières. C'est là qu'il se
trompe. Les Espagnols, il ne les connaît pas. N'est-il pas curieux que,
des lectures, des griffonnages de sa jeunesse, où l'on trouve de tout,
où il s'est formé des idées justes sur tant de races, de religions, de
pays, l'Espagne soit absente? Il semble que sur elle il n'ait jamais
rien lu, peut-être parce qu'il n'y avait rien à lire. Il y va à tâtons
comme il fût allé en Égypte s'il n'avait annoté tant de livres sur
l'Orient et l'Islam. Dans l'immense savoir de Bonaparte, qui l'a si bien
servi, dans les bibliothèques qu'il a dévorées, il y a cette lacune, par
hasard. Quand il n'a pas appris, il est au niveau des autres, dans le
vague, et, ce qui est pire, faute de connaissances positives, dans le
préjugé. Alors les informations manquant au jugement, les fatalités
viennent s'enchaîner aux erreurs.

Napoléon se propose de passer bientôt les Pyrénées pour éclaircir
lui-même ce qui se complique dans la péninsule, drame de famille des
Bourbons, conflit de Charles IV et du prince des Asturies, politique
tortueuse de Godoy, révision du traité de Fontainebleau. En attendant
qu'il soit sur place, ses recommandations à Murat sont toujours les
mêmes. Soyez prudent, circonspect. Évitez les heurts, les hostilités.
Rassurez. Dites que je viens seulement pour régler l'ordre de
succession, que j'arrive en conciliateur, que je ne resterai pas à
Madrid, que ce sont Gibraltar et l'Afrique au Nord qui m'intéressent.
«Continuez a tenir de bons propos... Il serait dangereux de trop
effaroucher ces gens-là.»

Ce sage conseil est du 10 mars. Ce qu'il fera, Napoléon ne le sait
toujours pas. Il «espère que tout peut s'arranger», que tout
s'arrangera à la vue de ses troupes et à la nouvelle de son arrivée,
que, dans un sens ou dans l'autre, la question dynastique se résoudra
d'elle-même, sans violence. Réservant sa liberté de décision, il n'a
pris parti ni pour Charles IV ni pour Ferdinand, les tranquillise tous
deux, ne s'engage pas plus avec le père qu'avec le fils, au fond assez
embarrassé parce que le gouvernement espagnol ne lui donne pas de griefs
et que Godoy lui-même affecte la fidélité à l'alliance et l'obéissance
aux volontés de l'empereur. Comment, sous quel prétexte détrôner un roi
qui prodigue les marques d'amitié et même de soumission? Car, chez
Napoléon, l'idée grandit qu'il est temps d'en finir avec cette famille
divisée contre elle-même, qui corrompt l'Espagne et la paralyse, d'en
finir avec ce favori dont la servilité inspire la méfiance et laisse
craindre de nouvelles trahisons. Le jeu de l'empereur, à ce moment-là,
est d'effrayer Godoy par son silence, par ses intentions impénétrables,
par l'avance continue et inexpliquée des troupes françaises, de telle
sorte que le ministre prenne le parti de fuir en Amérique avec toute la
cour, avec Ferdinand lui-même, laissant la place libre. Mais à mesure
qu'il sent que cette fuite, suggérée par son attitude ténébreuse,
approche, la tentation grandit aussi chez l'empereur. Là-bas, régnant
sur l'autre continent, comme les Bragance au Brésil, les Bourbons
seraient encore une gêne. L'Espagne, privée de ses colonies, perdrait la
moitié de sa valeur dans l'association contre l'Angleterre. Et quel
avènement pour le nouveau roi s'il se présente devant ses sujets sans
leurs domaines d'outremer! Alors, un autre dessein,--une première
ruse,--sort de ces réflexions. Les restes de la flotte française battue
à Trafalgar sont encore immobilisés à Cadix. L'amiral qui les commande
reçoit l'instruction secrète de retenir Charles IV s'il vient
s'embarquer dans ce port.

Dans la complexité de ses combinaisons, il n'y a qu'un élément que
Napoléon omette, le peuple espagnol lui-même. Par un mouvement soudain
et spontané, ce peuple renverse ses calculs. Le lendemain du jour où
l'empereur a écrit à Murat que l'essentiel était de rassurer tout le
monde, d'éviter les violences, une émeute éclate à Aranjuez. Il est bien
arrivé, comme Napoléon l'espérait, que Godoy a préparé sa fuite et celle
de la cour. Mais quand ces préparatifs deviennent évidents, la foule se
soulève pour empêcher le départ du prince royal, qu'elle aime contre le
favori. L'émeute éclate et Charles IV, épouvanté, abdique pour éviter
une révolution.

La nouvelle erreur de Napoléon, entretenue par Murat, fut de croire que
cet événement imprévu résolvait tout quand il aggravait les choses et
les embrouillait sans remède. Murat, joyeux, croit que le trône
d'Espagne est vide. Il se garde, Charles IV ayant abdiqué, de
reconnaître le prince des Asturies, alors que les Espagnols comprennent
que Ferdinand VII a régulièrement et légitimement succédé à son père et
qu'il est désormais leur roi. Cependant le vieux Charles IV, revenu de
ses frayeurs, peut-être excité en sous-main, rétracte sa renonciation au
trône, prétend qu'elle lui a été arrachée par la contrainte. La querelle
du père et du fils renaît. Murat, subtilement, leur conseille de prendre
Napoléon pour arbitre et d'aller plaider chacun sa cause auprès de lui.
Ainsi le piège de Bayonne est déjà prêt lorsque la nouvelle des
événements d'Aranjuez décide Napoléon à en finir. Le stratagème du
départ ayant fait long feu, il adopte celui que Murat suggère. Par une
singulière rencontre, l'instrument, le factotum qu'on emploie pour ce
guet-apens tendu à d'autres Bourbons, c'est encore Savary. Homme de
confiance au jugement sommaire de Vincennes, Savary reçoit la mission de
surveiller Charles IV et Ferdinand, de leur faire passer les Pyrénées,
de les conduire à l'antre du lion, comme il avait reçu la mission de ne
pas lâcher le duc d'Enghien avant de l'avoir conduit au fossé de
Vincennes. Alors, en donnant à l'Espagne un prince de sa race,--il
aimait à dire la quatrième race,--Napoléon n'imiterait plus que de loin
Louis XIV. Au lieu de l'acceptation solennelle du testament, ce serait
une comédie, un tour de Scapin magistral.

Il était entré dans une aventure. Il le regrettera amèrement. Il est
faux de se le représenter tout d'une pièce, inaccessible au doute, avec
une âme d'airain. C'est son style, si tranchant, qui abuse. Le 27 mars,
tirant la conséquence de l'événement d'Aranjuez, il offre l'Espagne à
son frère Louis: «Jusqu'à cette heure, le peuple (espagnol) m'appelle à
grands cris. Certain que je n'aurai de paix solide avec l'Angleterre
qu'en donnant un grand mouvement au continent, j'ai résolu de mettre un
prince français sur le trône d'Espagne.» C'est le système. Napoléon, au
fond de lui-même, est-il si sûr que ce soit le bon? Ici se place un
étrange épisode, encore mal éclairci. Las Cases et Montholon ont inséré
dans leurs souvenirs, à la suite d'un périodique parisien de 1819, une
lettre dont la _Correspondance_ fait état, dont la minute n'a pu être
retrouvée, que Méneval, le secrétaire de l'empereur, ne se souvenait pas
d'avoir écrite, que le destinataire n'avait jamais reçue, et qui, avec
vraisemblance, a été arguée de faux. Datée du 29 mars 1808 et adressée à
Murat, cette lettre aurait dit: «Je crains que vous ne me trompiez sur
la situation de l'Espagne et que vous ne vous trompiez vous-même... Je
reste dans une grande perplexité... Vous avez affaire à un peuple neuf;
il a tout le courage et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre
chez des hommes que n'ont point usés les passions politiques.
L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne... Ils feront
contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai
des partisans; si je me présente en conquérant je n'en aurai plus... Le
prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires au chef
d'une nation, cela n'empêchera pas que, pour nous l'opposer, on en fasse
un héros... Il n'est jamais utile de se rendre odieux et d'enflammer les
haines... Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont
inévitables; il en est d'autres que vous sentirez: l'Angleterre ne
manquera pas l'occasion de multiplier nos embarras.» Tout y est, et même
trop. C'est la prescience du passé. Ayant annoncé l'avenir avec une
lucidité aussi extraordinaire, Napoléon serait impardonnable de ne pas
s'être arrêté avant le pas fatal. On a cru qu'il avait lui-même forgé ce
document suspect. N'est-ce pas la traduction de quelque entretien de
Sainte-Hélène où l'empereur avait rappelé ses doutes du dernier moment?
Même apocryphe, la lettre contestée offre un mot que pouvaient inventer
peu de personnes, un aveu que Napoléon seul était capable de faire. Il
avait eu «une grande perplexité». Plus tard, sachant comment avait
tourné l'affaire d'Espagne, il s'en souvenait encore.

C'est que les hommes et les choses se conjuraient pour tromper Napoléon,
le convaincre que ces Bourbons étaient une race finie. De lui-même,
Ferdinand a pris le chemin de Bayonne. Il a hâte d'être reconnu roi par
l'empereur des Français. Mais quand Charles IV et la reine apprennent
que leur fils est parti, ils s'empressent de marcher sur ses pas pour
plaider leur cause, se concilier le puissant allié, se placer sous sa
protection. Ferdinand, à son tour, n'en est que plus pressé d'arriver le
premier. Il trouve la route trop longue. Au moment de franchir la
frontière, il hésite pourtant, les adjurations de quelques Espagnols
clairvoyants le troublent. Il n'est pas moins troublé quand l'astucieux
Savary lui fait entendre qu'il compromet tout s'il ne vient pas à
Bayonne, le laisse à ses réflexions et lui rapporte de l'empereur une
lettre captieuse, subtilement perfide. Maintenant le parti de Napoléon
est bien pris. Il tend ses filets et Ferdinand, par peur de son père, y
tombe, se décide brusquement à continuer le voyage, apaisant et
rassurant la foule qui cherche à le retenir. Que Ferdinand restât en
Espagne, les choses prenaient encore une fois un autre cours et la
difficulté eût peut-être fait réfléchir l'empereur. Ce sont, au
contraire, des facilités que la destinée lui offre comme si elle voulait
à tout prix que la fortune de Napoléon allât se perdre en Espagne. Et
puis, désormais, il le veut lui-même. Ordre est donné à Bessières qui
commande l'armée française d'Espagne d'arrêter le prince des Asturies
s'il rebrousse chemin car il est certain qu'il se mettra sous la
protection de l'Angleterre s'il refuse de venir à Bayonne, puisqu'il
n'aura plus refusé que par méfiance. Le sort, cette fois, en est jeté.

Ferdinand passe enfin la Bidassoa. Il n'abandonne son royaume, ses
sujets dont il est l'idole, que pour apprendre qu'il ne régnera pas et
s'apercevoir qu'il est prisonnier.

Après des calculs, une longue pesée du pour et du contre, les
«perplexités» qu'on avoue, l'occasion s'est enfin présentée. L'empereur,
comme toujours, l'a saisie. Selon sa méthode, en politique et à la
guerre, il a agi vite et à fond depuis que sa décision est prise. Il
pense désormais que les affaires de cette dynastie l'ont trop occupé,
qu'il faut qu'elle disparaisse, sinon tout se gâtera. Junot n'est-il pas
en danger à Lisbonne, alors qu'il a déjà fallu aller jusque-là pour
soustraire le Portugal aux Anglais? Tout se présente maintenant à
l'esprit de Napoléon comme une succession d'événements nécessaires et
d'une nécessité qui impose les solutions rapides, donc brutales,
extrêmes, à tous risques, parce que l'attente aussi en est un.

Cette jouissance était réservée à Bonaparte de tenir à sa discrétion
les descendants de Louis XIV, de les voir s'avilir devant lui. Quand
Charles IV arrive, il se jette dans les bras du grand ami, l'appelle son
sauveur, et, quand il comprend que les prières sont vaines, que le parti
de l'empereur est inébranlable, il joue, devant cet amateur de
Corneille, le dernier acte d'une tragédie de palais. Au prix de sa
propre couronne, le père se venge du fils. Il cède ses droits à Napoléon
et Ferdinand, qui s'est livré lui-même, qui s'est mis stupidement à la
discrétion de l'arbitre, abdique et renonce au trône à son tour. Après
quoi ces deux rois s'humilient encore en acceptant les terres, les
rentes que Napoléon leur offre avec l'hospitalité, Talleyrand étant
chargé, pour occuper ses propres loisirs, d'héberger et d'amuser à
Valençay Ferdinand et son jeune frère. «Vous pourriez y amener Mme de
Talleyrand avec quatre ou cinq dames. Si le prince des Asturies
s'attachait à quelque jolie femme, cela n'aurait aucun inconvénient.»
Impassible, le prince de Bénévent accepta encore ce rôle. Il attendait,
son heure, il pressentait la fin. Talleyrand dédaignait. Napoléon
méprisait. A quelle hauteur s'élevait son mépris lorsque, sur son ordre,
l'ancien évêque d'Autun se faisait l'amuseur de princes du sang le plus
noble qui venaient de s'humilier et de se dégrader devant l'usurpateur
et le parvenu? Mais il trouvait, là aussi, une excuse devant lui-même et
devant l'histoire. Ce qu'il avait fait n'était pas bien. La politique ne
le commandait-elle pas? Et ces Bourbons méritaient-ils de régner?
L'intérêt de la France et de l'Europe, la conduite de la guerre contre
les Anglais, est-ce que cela ne passait pas avant tout et ne faisait pas
taire les scrupules?

A cette date, un rapport de Champagny, mémoire justificatif corrigé de
la main de Napoléon, présente l'affaire d'Espagne sous la forme d'un
raisonnement serré, la met en syllogismes. Après un historique des
infidélités de l'Espagne et de ses intelligences avec l'ennemi, un
tableau de son gouvernement débile et de son administration arriérée, un
rappel du principe de la politique française, invariable depuis un
siècle, qui était d'avoir une sécurité complète du côté des Pyrénées, le
mémoire disait: «L'objet le plus pressant est la guerre contre
l'Angleterre. L'Angleterre annonce ne vouloir se prêter à aucun
accommodement. L'impuissance de faire la guerre la déterminera seule à
conclure la paix. La guerre contre elle ne peut donc être poussée avec
trop de vigueur. L'Espagne a des ressources maritimes qui sont perdues
pour elle et pour la France. Il faut qu'un bon gouvernement les fasse
renaître, les améliore par une judicieuse organisation et que Votre
Majesté les dirige contre l'ennemi commun pour arriver enfin à cette
paix que l'humanité réclame, dont l'Europe entière a si grand besoin.
Tout ce qui conduit à ce but est légitime.» Telles sont, pour conclure,
les circonstances qui ont obligé l'Empereur à prendre sa grande
détermination. «La politique la conseille, la justice l'autorise, les
troubles de l'Espagne en imposent la nécessité. Votre Majesté doit
pourvoir à la sécurité de son Empire et sauver l'Espagne de l'influence
de l'Angleterre.»

Et que telles soient les raisons par lesquelles Napoléon s'est
déterminé, on n'en doute plus quand on le voit, de Bayonne même, dès que
la double abdication est acquise, s'occuper de tirer parti des
ressources de l'Espagne et de lui refaire une marine afin de ranimer la
guerre navale contre l'Angleterre, quand on lit les instructions à
Decrès aussi nombreuses, aussi pressantes qu'au temps de Boulogne. Tout
est tendu vers la reprise des opérations de mer, tout est expliqué, et,
pour l'Empereur, justifié par là. Sur les chantiers de France,
d'Espagne, d'Italie, de Hollande, des navires seront construits. Il faut
aller vite. Napoléon calcule que, d'ici un an, en comprenant la flotte
russe, il disposera de 180 vaisseaux de ligne, une force capable de
venir à bout des Anglais.

Il ne manque à tout cela que le consentement de la nation espagnole.
L'empereur ne doute pas de l'avoir. N'a-t-il pas dit: «Quand
j'apporterai sur ma bannière les mots _liberté_, _affranchissement de la
superstition_, _destruction de la noblesse_, je serai reçu comme je le
fus en Italie et toutes les classes vraiment nationales seront avec moi.
Vous verrez qu'on me regardera comme le libérateur de l'Espagne.»
C'était la doctrine de la Convention, au temps des guerres de
propagande. C'en était le style et jamais l'effet n'en fut plus manqué.
Les proclamations de l'empereur, l'assurance solennelle que les
couronnes de France et d'Espagne demeureraient à jamais distinctes, que
la religion catholique resterait la seule religion, ces promesses ne
portèrent pas davantage. Pourtant Napoléon se flattait d'acquérir des
titres éternels à l'amour et à la reconnaissance de l'Espagne et ces
mots, que l'histoire rend cruellement ironiques, furent affichés sur les
murs: «Je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir en
disant: il est le régénérateur de notre patrie!»

Jamais encore Napoléon ne s'est aussi gravement abusé et il s'est abusé
comme un idéologue. Il se savait sujet à l'erreur. «Je me suis si
souvent trompé que je n'en rougis pas,» avait-il dit un jour à
Talleyrand avec le sentiment que sa supériorité lui permettait un tel
aveu. Ici, l'erreur est totale et, par elle, il est dit que tout
conspirera à lui nuire, que les moindres circonstances tourneront contre
lui.

Peut-être, après tout, dans le premier moment de la surprise, devant le
trône vide, l'Espagne eût-elle accepté un roi de la main de Napoléon.
Murat lui plaisait assez. Napoléon l'a écarté, trouvant plus digne de la
nation espagnole de lui donner Louis ou Joseph. Mais Louis, pressenti
le premier, répond par un refus. Joseph fait des difficultés. Temps
perdu pendant lequel les Espagnols se disent ou se laissent dire que
Napoléon veut régner lui-même, les conquérir, les annexer. La mauvaise
volonté des frères est une nouvelle complication et il sera dit que
toujours la famille, en desservant celui auquel elle doit tout, se sera
desservie elle-même.

Il y a aussi, pour achever l'illusion de l'empereur, la journée d'émeute
qu'il a prévue, qu'il eût mieux aimé éviter (il l'avait assez dit à
Murat), mais qui, si elle se produisait, entrait tout de même dans ses
calculs comme une occasion de démontrer à l'Espagne la vanité de la
résistance. Le 2 mai, le peuple de Madrid s'est soulevé pour s'opposer
au départ des infants qui vont rejoindre la famille royale à Bayonne,
quelques soldats français ont été tués et, en peu d'heures, Murat a
rétabli l'ordre à coups de mitraille. Non seulement l'empereur se sert
de cet événement pour effrayer Ferdinand, l'accusant d'avoir fomenté
l'insurrection, le rendant responsable du sang versé afin d'obtenir sa
renonciation plus vite, mais il se flatte que les mutins, s'il y en a
dans le reste de l'Espagne, se le tiendront pour dit après une
répression énergique et rapide. La sédition de Madrid eut bien un effet.
Pour comble d'infortune, cet effet acheva de tromper l'empereur. La
bourgeoisie madrilène avait eu peur des sanglantes manifestations de la
populace et souhaité qu'une autorité établie par les soins des Français
en prévînt le retour. Elle pesa sur la junte pour qu'une délégation se
rendît à Bayonne et offrît le trône à Joseph. La mitraillade de Murat,
les têtes coupées au vol par les terribles mamelouks lancés au galop sur
la foule, cette «correction» semblait avoir été bienfaisante tandis que
la nouvelle, propagée à travers l'Espagne, allumait l'insurrection et
l'esprit de vengeance. Supposons qu'après le guet-apens du Zappeïon et,
en représailles, la déposition du roi Constantin, la Grèce tout entière
eût pris les armes et qu'il eût fallu, village par village, la conquérir
jusqu'au fond du Péloponèse. Les Alliés de 1917 eussent été moins
étonnés que l'empereur quand il vit l'Espagne entière soulevée.

C'était encore un de ses principes que «les hommes supportent le mal
lorsqu'on n'y joint pas l'insulte». Il voulait le bien et le progrès de
la nation espagnole, il lui apportait l'ordre et les lumières et il
croyait avoir assez ménagé l'orgueil castillan en sollicitant avec
adresse la double renonciation du roi et de son fils, en leur rendant
des honneurs royaux, en leur assurant une retraite dorée, en témoignant
des égards particuliers à celui qu'il appelait «l'infortuné Charles IV».
L'insulte, à ses yeux, eût été de renverser brutalement cette dynastie,
ce qu'il se félicitait d'avoir évité. Il n'imaginait pas que l'Espagne
dût prendre fait et cause pour la légitimité, alors qu'il s'agissait
d'une famille qui ne régnait pas depuis plus d'un siècle, et nul ne
paraissait moins digne d'amour que Ferdinand VII dont il venait de voir
de près la triste figure et le caractère sans grandeur. Quand il pensait
que les Français avaient guillotiné l'excellent Louis XVI, il ne lui
venait pas à l'idée que les Espagnols se sacrifieraient pour ce mauvais
fils, «bête au point que je n'ai pu en tirer un mot..., indifférent à
tout, très matériel, qui mange quatre fois par jour et n'a idée de
rien». Comme beaucoup d'hommes très intelligents, l'empereur, toujours
prompt à trouver que les autres étaient des bêtes, n'en calculait pas
moins comme si l'espèce humaine se décidait par la raison. Le fanatisme
le déconcertait.

Tandis que le peuple espagnol, en haine de l'étranger et par entêtement
d'indépendance, prenait Ferdinand VII pour drapeau et pour idole,
Joseph, quittant avec regret Naples qui passait à Murat, faisait une
entrée mélancolique et de mauvais augure dans son nouveau royaume. Il y
trouvait çà et là quelques grands seigneurs pour le servir, pas un
palefrenier. Avec clairvoyance, il écrivait à son frère, dès le
lendemain de son installation à l'Escurial: «Vous vous persuaderez que
les dispositions de la nation sont unanimes contre tout ce qui a été
fait à Bayonne.» Eclairé lui-même, sans convenir de l'erreur,--et puis
il est trop tard pour reculer,--Napoléon a déjà pris ses mesures pour
«inonder» l'Espagne de ses troupes, ne doutant pas d'étouffer les
insurrections qui éclatent, estimant impossible que des bandes de
fanatiques fussent capables de tenir en échec des soldats qui avaient
battu tous ceux de l'Europe. Un accident, une première trahison de la
fortune décideraient autrement. L'Espagne qui, sous un roi français,
devait être une auxiliaire, deviendra un boulet. Tout ce qui a été fait
pour interdire la péninsule à l'Angleterre y introduira les Anglais qui
prendront pied sur le continent. Chose pire, quoique moins visible,
l'instrument de la puissance, celui qui permet d'imposer à l'Europe la
dure loi du blocus, la Grande Armée, cette phalange invincible, sera
désormais coupée en deux. Comme la Convention avait eu contre elle
l'Europe et les Vendéens, l'empereur aura aussi l'Espagne, plus grande
Vendée.

Le fanatisme, Bonaparte l'a déjà rencontré en Egypte, où il a déployé sa
virtuosité de manieur d'hommes. En Espagne, l'exaltation nationale et
religieuse lui prépare une guerre épuisante et des difficultés
inconnues. Et à quel moment? Lorsque l'empereur, pour les mêmes raisons
qui ont déterminé son intervention à Lisbonne et à Madrid, vient de se
mettre en conflit avec la papauté.

Pourquoi Napoléon qui, dès la campagne d'Italie, ménageait Rome, qui
avait compris l'importance de l'Église catholique, qui en avait
recherché l'appui et la bénédiction, s'est-il laissé entraîner contre
le pontife à des violences qui détruisaient l'effet moral du sacre? La
cause ne change pas. Souverain temporel, Pie VII refusait de rompre avec
l'Angleterre, invoquant les intérêts spirituels dont il avait la charge.
L'empereur s'adressait au chef des Etats pontificaux, le sommait de
prendre les mesures commandées par le blocus continental, lui
représentait que Rome ne pouvait rester, entre le royaume d'Italie et le
royaume de Naples, comme une enclave ouverte aux Anglais. Pie VII
répondait que, père de tous les fidèles, toutes les nations étaient
égales pour lui, et que, pour protéger les intérêts catholiques, où
qu'ils fussent, il avait le devoir de rester en communication avec les
gouvernements. La politique de l'empereur exigeait. Le devoir du pape
aussi. La querelle, qui était sans issue, durait depuis longtemps.
Toutefois, comme pour l'Espagne, c'est seulement après Tilsit, qui
semblait lui permettre tout, que Napoléon s'occupa de l'affaire romaine
avec la volonté d'en finir et de ne plus souffrir au blocus cette autre
fissure pour que le blocus fût efficace. Mis en demeure d'entrer dans la
confédération italienne et de faire cause commune avec elle et avec la
France, Pie VII refuse encore de prendre une attitude qui l'eût rendu
belligérant. Une partie de ses Etats était déjà occupée par les troupes
françaises. Le 2 février 1808, l'empereur exécute sa menace. Le général
Miollis prend possession de Rome.

Ici, il ne faut rien exagérer ni croire qu'un cri de réprobation s'éleva
en Europe. Le scandale de la profanation fut peut-être encore moins
grave qu'il ne devait l'être, soixante-deux ans plus tard, quand le
nouveau royaume d'Italie s'emparerait à son tour de la cité pontificale.
Les démêlés du Saint-Siège avec les gouvernements n'étaient pas
nouveaux. Napoléon rappelait avec complaisance que saint Louis n'avait
rien cédé sur ses droits, ce qui, ajoutait-il ironiquement, «ne l'a pas
empêché d'être béatifié». Il s'autorisait encore de Louis XIV, bien
qu'il s'abstînt toujours de nommer Philippe le Bel. Le fait est que
l'Europe se tut, laissa faire, tandis que l'empereur comptait que la
présence à Rome de quelques régiments suffirait, qu'elle en imposerait
au pape et viendrait vite à bout de sa résistance. Comme dans l'affaire
d'Espagne, son erreur est de croire à un arrangement rapide, par des
combinaisons de force et d'habileté, persuadé qu'il a tout prévu. Sans
doute il va, dès ce moment, jusqu'à envisager la réunion pure et simple
des Etats pontificaux à l'Empire, si, par hasard, la cour de Rome ne
cède pas, mais en se flattant que tout cela se fera «insensiblement et
sans qu'on s'en soit aperçu». Et comme pour l'Espagne encore, ce n'est
pas seulement à l'excellence de ses calculs qu'il se fie. Il se croit
bien renseigné. A Rome l'entourage du pape, la plus grande partie du
Sacré-Collège pense qu'il faut à tout prix éviter une rupture. De Paris,
le légat Caprara, fort effrayé, fait dire qu'il serait insensé de
résister à l'empereur et de lui refuser la chose à laquelle il tient,
qui est essentielle à sa politique, l'entrée du Saint-Siège «dans un
système fédératif avec la France contre les Anglais», système qui «ne
serait en rien contraire aux devoirs du père commun des fidèles et aux
traditions de la cour de Rome».

Napoléon fut gravement désappointé et irrité quand il apprit que, loin
de céder, Pie VII protestait contre l'occupation, rappelait le légat de
Paris, ne s'effrayait pas d'une rupture. Par surcroît, ces nouvelles lui
arrivèrent à Bayonne, au moment de la grande incertitude que lui donnait
le règlement espagnol. Il vit très bien que, détrôner à la fois le roi
d'Espagne et le pape, c'était multiplier les difficultés et qu'il
n'était pas opportun de «se mettre à la fois sur les bras une guerre
religieuse de l'autre côté des Alpes et une guerre politique par delà
les Pyrénées». Et il comprenait que, dans l'instant où il s'efforçait
de rassurer l'Espagne catholique, où il lui promettait que sa foi serait
respectée, un conflit avec l'Église serait désastreux. Il était donc
d'avis de temporiser et de s'en tenir, pour ne pas avoir l'air de
reculer, à quelques mesures d'intimidation, lorsque Pie VII, après avoir
obéi à sa conscience, se laissa emporter lui-même par la lutte. Le
pontife qui avait été heureux de signer le Concordat, qui avait regardé
Bonaparte comme le restaurateur de la religion, qui lui avait apporté
l'onction du sacre, dénonçait maintenant «l'indifférentisme» de
l'empereur, protecteur de toutes les sectes et de tous les cultes. Il
mettait à nu, devant les fidèles, «ce système qui ne suppose aucune
religion» et avec lequel la religion catholique ne pouvait faire
alliance, «de même que le Christ ne peut s'allier avec Bélial». Enfin,
il était interdit aux sujets du Souverain Pontife, tant ecclésiastiques
que laïques, de prêter serment aux autorités françaises, de servir,
d'aider et d'appuyer ce «gouvernement intrus».

C'est le temps où Joseph, venant prendre possession de son trône, est
appelé, lui aussi, «roi intrus», où le clergé espagnol soulève le
peuple, où l'Espagne s'insurge, où, de jour en jour, Napoléon doit
découvrir qu'il ne s'agit pas d'une poignée de fanatiques à réduire, de
quelques bandes de brigands à disperser, mais d'une conquête difficile
qui commence. Les affaires romaines ajoutent à sa mauvaise humeur. Il
n'en parle pas, elles l'ennuyent, et il affecte de s'en désintéresser,
de laisser aller les choses, ne pouvant plus battre en retraite. Quand
le général Miollis, contraint de faire respecter son autorité et de
prévenir des troubles, prend des mesures de rigueur, Napoléon n'approuve
ni ne blâme. Il se contente de recommander le silence. Un jour Miollis,
craignant une révolte des États romains, a résolu de frapper un coup,
et, dans le propre palais de Pie VII, fait arrêter son premier
ministre, le cardinal Gabrielli. Instruit de l'événement, Napoléon se
hâte d'écrire au vice-roi Eugène: «Ayez soin qu'il ne soit question de
cela dans aucune gazette et que cela ne fasse aucune espèce de bruit.»
C'était le 17 juillet. Deux jours plus tard un autre événement
survenait, qu'il serait impossible de dissimuler à l'Europe, le désastre
de Baylen, premier échec militaire de l'Empire, premier ébranlement de
l'édifice.

Un seul homme a reçu de Napoléon des injures aussi violentes que
l'amiral Villeneuve. C'est le général Dupont. «Depuis que le monde
existe, il n'y a rien eu de si bête, de si inepte, de si lâche... Dupont
a flétri nos drapeaux. Quelle ineptie! Quelle bassesse!» Dupont avait un
bon passé militaire. Il comptait dans sa carrière plusieurs actions
d'éclat. On le donnait pour un futur maréchal. Une défaillance le fit
capituler devant les insurgés espagnols, anéantissant les résultats de
la journée de Medina de Rio-Seco, où Bessières venait de remporter une
victoire qui semblait assurer le trône à Joseph comme la victoire de
Villaviciosa l'avait assuré au petit-fils de Louis XIV. Baylen, c'est un
Trafalgar terrestre, mais un Trafalgar honteux puisque Dupont,
démoralisé après de fausses manœuvres et des combats malheureux, s'est
rendu en rase campagne, sans avoir tenté un dernier effort pour culbuter
l'ennemi qui, on le sut ensuite, manquait de munitions, et puisqu'au
lieu d'une lutte inégale contre la première marine du monde, c'était à
de mauvaises troupes espagnoles aidées par des bandes de paysans que
20.000 soldats français d'élite avaient été livrés. Et, ce n'est pas par
un rapprochement arbitraire que Trafalgar est nommé ici. Un désastre en
appelait un autre. Sans doute, Dupont était aventuré en Andalousie et,
de loin, Napoléon suivait sa marche avec une certaine anxiété. Mais il
fallait arriver rapidement à Cadix, où les restes de l'escadre
française, réfugiés là depuis la défaite de Villeneuve, étaient en
péril. Les secours n'arrivant pas, l'amiral Rosily et ses marins durent
se rendre à la junte de Cadix. Ainsi tournaient les espérances de
Napoléon qui, six semaines plus tôt, grâce à l'Espagne régénérée, se
voyait à la tête d'une flotte égale à celle de l'Angleterre.

«Horrible catastrophe.. événement extraordinaire... coup du sort...
résultat de la plus inconcevable ineptie... ce qui pouvait arriver de
pire...» L'empereur aperçut, dès l'instant où lui arriva la funeste
nouvelle, les conséquences de Baylen. Elles devaient dépasser ses
craintes. Ce n'était rien que 20.000 hommes perdus. Il en était encore
au temps où il avait «cent mille hommes de rente», et, comme disait
Thiébault, ce qu'il venait de perdre en Andalousie n'équivalait pas à
deux mois de ses revenus. Après avoir exhalé sa colère, menacé Dupont et
ses lieutenants du peloton d'exécution, il affecta de ne plus penser à
ces «imbéciles». Mais les Espagnols étaient exaltés d'un succès aussi
prodigieux remporté sur la première armée du monde «par des troupes sans
réputation et des chefs sans nom». L'effet moral était immense,
décuplait la force de l'insurrection, humiliait et décourageait les
Français.

En peu de jours, c'est une débâcle. Joseph, à peine entré à Madrid, et
regrettant amèrement son royaume de Naples, prend, à la nouvelle de
Baylen, le parti de laisser là son trône et de se rapprocher de la
France. «Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit attaché à ma
cause,» écrit-il à son frère. Et par une comparaison humiliante pour la
quatrième race: «Philippe V n'avait qu'un compétiteur à vaincre, moi
j'ai une nation tout entière.» Bessières lui-même, le vainqueur de
Medina de Rio Seco, se replie vers les Pyrénées. L'empereur adjure tout
le monde de tenir, annonce des renforts quand déjà l'Espagne n'est plus
occupée que jusqu'à l'Ebre. Et de ces premières conséquences, il en
sort d'autres. Les Anglais mettent le pied dans la péninsule sous un
chef qui s'appelle sir Arthur Wellesley et qui s'appellera Wellington.
Les communications sont coupées avec le Portugal, qui se soulève à son
tour tandis que les Anglais y débarquent également. Junot, dans cet
isolement, perd la tête, se fait battre à Vimeiro. Un mois après Baylen,
le duc tout frais d'Abrantès capitule à son tour, bien que, du moins,
l'honorable convention de Cintra assure à son armée ce retour en France
que les soldats de Dupont n'ont pas obtenu. Mais la flotte russe,
appoint sur lequel, pour la guerre navale, Napoléon a tant compté, est
prise à Lisbonne et conduite en Angleterre. Ainsi s'effondre
l'entreprise politique qui, sortie du décret de Berlin et de la paix de
Tilsit, a commencé par le traité de Fontainebleau.

Devant ce revers, dont il mesure d'autant mieux l'étendue qu'il est
encore tout près de ses perplexités de Bayonne, quelle est l'attitude de
Bonaparte? Ce n'est plus Madrid, c'est Paris d'abord, et puis Berlin,
Vienne, Rome, Pétersbourg qu'il regarde. Avant de penser de nouveau à
l'Espagne, il pense à la France, à l'Europe. Il écrit à Joseph, le jour
même où il apprend la catastrophe de Baylen: «Des événements d'une telle
nature exigent ma présence à Paris. L'Allemagne, la Pologne, l'Italie,
etc., tout se lie. Ma douleur est vraiment forte lorsque je pense que je
ne puis être en ce moment avec vous et au milieu de mes soldats.» C'est
son premier échec. Il est anxieux, pressé de connaître l'état de
l'opinion. Il peut maintenant se réjouir d'avoir supprimé le Tribunat
qui eût peut-être critiqué, blâmé, demandé des comptes. Mais il doit
s'assurer que son autorité, si neuve encore, n'est pas ébranlée, que son
prestige reste intact, que le grand empire ne vacille pas. Bien qu'il
ait hâte de rentrer dans sa capitale, il fait un détour par les
départements de l'Ouest. Il tient à ne pas manquer la visite qu'il leur
a promise, à connaître «l'esprit du peuple de la Vendée», s'en dit à
plusieurs reprises «extrêmement satisfait» parce qu'il a craint, sans
doute, que le soulèvement de l'Espagne, cette Vendée agrandie, et le
conflit avec le Saint-Siège n'eussent là du retentissement.

Toute petite chose, minime satisfaction. Ses inquiétudes vont bien plus
loin. Si l'affaire de Bayonne avait réussi, l'abdication forcée des
Bourbons d'Espagne passerait comme l'exécution du duc d'Enghien a passé.
Mais l'armée française bat en retraite, Joseph a évacué Madrid où
Ferdinand VII est proclamé seul et vrai roi de la nation espagnole.
Alors, pour l'Europe, Bayonne n'est plus qu'un guet-apens, un attentat
dont on rapproche, par une indignation qui retarde, le rapt d'Ettenheim
et le drame de Vincennes. Telle est la justice du monde, Napoléon en
raisonnera très bien à Sainte-Hélène: «Le tout demeure fort vilain
puisque j'ai succombé.» Son premier échec détermine un accès de vertu.
Dans une Europe qui en a vu, fait, accepté bien d'autres,--à commencer
par les partages de la Pologne,--on se met à parler avec pudibonderie
des violences de Napoléon. Après Vincennes, la cour de Vienne avait fait
savoir qu'elle comprenait les nécessités de la politique. Après l'entrée
du général Miollis à Rome, elle avait répondu à la protestation du pape
que sa lettre circulaire n'était bonne qu'à lui attirer «de nouveaux
désagréments». Depuis que les affaires d'Espagne se gâtent, l'Autriche
arme, bien pourvue d'argent anglais, et prétend qu'il n'y a plus de
sécurité pour aucun trône après l'abdication trop bien provoquée de
Charles IV. Ces armements, la guerre qu'ils annoncent, Napoléon veut en
avoir le cœur net. Dès le lendemain de son retour à Paris, le 15 août,
jour de sa fête, à l'audience du corps diplomatique, grande scène à
Metternich, mais point d'orage, une discussion ferme et courtoise, «une
tentative pacifique, un effort pour renouer». On dirait qu'il cherche à
convaincre plutôt qu'à intimider, tout en montrant qu'il n'est pas
intimidé lui-même: «L'Autriche veut donc nous faire la guerre ou elle
veut nous faire peur?» Et puis: «Vous avez levé 400.000 hommes; je vais
en lever 200.000. Bientôt il faudra armer jusqu'aux femmes.» C'est vrai
qu'il va, de son côté, pour être prêt à tout, appeler encore 80.000
conscrits. Il faut que l'Autriche sache bien ce qu'elle risque en le
provoquant. Il y a l'alliance russe. Napoléon se croit sûr d'Alexandre.
«L'empereur de Russie sera contre vous.» En disant ces mots, Napoléon
regardait, pour provoquer son assentiment, l'ambassadeur Tolstoï dont le
visage restait de glace. Il poursuivait néanmoins, essayant de séduire
l'Autriche en l'associant à un partage de la Turquie, aux grands
projets, toujours si brumeux, sur l'Orient. A la fin, comme dans la
grande scène de 1803 à lord Whitworth, radouci, presque bonhomme,
cherchant la réconciliation, la confiance: «Justifiez vos dispositions
pacifiques par vos actes comme par vos discours. De mon côté, je vous
donnerai toute la sécurité que vous pouvez désirer.» Une nouvelle guerre
avec l'Autriche, c'est, dans l'instant surtout, la complication la moins
souhaitable. Napoléon se sert de tous les arguments pour l'écarter.

Il voit, en France, l'opinion troublée, mauvaise, l'Espagne à soumettre,
l'Anglais encouragé, une nouvelle révolution de palais à Constantinople.
S'il faut ajouter un conflit avec la cour de Vienne, que deviendra ce
qu'il avait conçu comme le résultat de Tilsit? Est-ce que le grand
ouvrage de sa politique ne sera pas remis en question? Pourtant, c'est
encore sur l'alliance russe qu'il se repose, par elle que, dans cette
heure d'alarme et de doute il réconforte les Français. «Mon alliance
avec l'empereur de Russie ne laisse à l'Angleterre aucun espoir dans
ses projets,» dit son message au Sénat. S'il est rentré à Paris au lieu
de se porter de sa personne au secours de Joseph pour réprimer
l'insurrection espagnole, c'est qu'il a besoin de tranquillité en Europe
pour ramener, depuis les bords de l'Elbe, les soldats dont il «inondera»
l'Espagne. La sécurité qu'il vient de promettre à l'Autriche, c'est à
lui qu'elle est nécessaire. Il la cherche toujours auprès d'Alexandre,
après quoi seulement il pourra se retourner du côté de Madrid avec un
esprit libre d'inquiétude. Et, pensant tout haut devant Savary: «Si je
laisse mon armée en Allemagne, je n'aurai pas la guerre; mais comme je
suis dans l'obligation de la retirer presque en totalité, aurai-je pour
cela la guerre?» Il ajoutait: «Voilà le moment de juger de la solidité
de mon ouvrage de Tilsit.»

Affirmer devant l'Europe l'amitié inaltérable des deux empereurs,
l'affirmer avec un éclat qui en impose, et puis «me donner le temps de
finir avec cette Espagne», c'est l'idée d'Erfurt et de son «parterre de
rois», où l'empereur François manque seul. Celui-là n'a pas été invité
parce que Napoléon se propose de demander à Alexandre l'engagement de ne
pas laisser impunies les menaces de l'Autriche, mais la Cour de Vienne
n'a pas manqué d'envoyer ses meilleurs diplomates à ce congrès. Dix-huit
jours d'un théâtre prestigieux, de galas, d'une mise en scène somptueuse
autant que le décor de Tilsit était nature, moins sincère encore. Les
figurants d'Erfurt, ce sont les vassaux de la Confédération germanique
dont trois doivent leur couronne à Napoléon. A l'un, pour étonner la
table où il nourrit tout ce monde, il lance une fois le fameux:
«Taisez-vous, roi de Bavière, regardez l'homme vivant avant de vous
occuper de ses ancêtres», qui est du théâtre aussi, mais non de
Corneille, de Victor Hugo. Et de même, il se plaît à dire devant ces
princes, à la façon d'un Ruy Blas: «Quand j'étais lieutenant
d'artillerie...» Il a mobilisé Talma; la «levée en masse de la
tragédie»; disait en se moquant Metternich. Il se sert de tout et de
tous, Comédie-Française, cuisine française, grands noms de la noblesse
française, la vieille, «admirable pour représenter dans une cour», et
non la nouvelle: «L'imbécile qui ne sait pas faire la différence entre
une duchesse de Montmorency et une duchesse de Montebello!» L'empereur a
la virtuosité d'un imprésario. Il n'oublie ni Goethe ni Wieland, les
convoque pour rendre hommage aux lettres, à cette «culture» dont les
Allemands sont fiers, et il importe de plaire à l'Allemagne. Il déploie
tous ses dons de séduction, toutes les ressources, force, richesse,
intelligence. Erfurt doit être un Camp du Drap d'Or plus parfait, pour
faire oublier, là-bas, les échecs, Baylen et Cintra, la fuite
inglorieuse du «roi intrus», l'abandon du premier siège de Saragosse, et
cette autre levée en masse, celle des Espagnols, de leurs moines et de
leurs crucifix.

L'esprit d'Erfurt n'était déjà plus celui de Tilsit. Alexandre s'est
ressaisi, le charme agit moins parce que le tsar n'a plus le même
intérêt à le laisser agir. Lui aussi, à sa manière, il fait du théâtre.
Lorsque, devant le royal parterre, Talma déclame: «L'amitié d'un grand
homme est un bienfait des dieux,» Alexandre serre la main de Napoléon,
il lui dit: «Je m'en aperçois tous les jours.» Mot qui n'engage à rien,
à moins qu'il ne soit à double sens, avec une allusion ironique à
l'autre «ami», Charles IV.

En famille, Alexandre s'épanchait. Il confiait à sa sœur Catherine, en
_a parte_, comme sur la scène aussi: «Bonaparte me prend pour un sot.
Rira bien qui rira le dernier.» Dans une autre lettre, à sa mère, il
explique qu'il a fallu, après Friedland, «entrer pour quelque temps dans
les vues de la France» afin de «pouvoir respirer librement et augmenter
nos forces pendant ce temps précieux».

Napoléon n'a pas subi, en Espagne, un revers assez grave, il est encore
trop puissant pour qu'il soit prudent de rompre avec lui. Le tsar
calcule qu'il vaut mieux l'entretenir dans son illusion et se faire
payer, par le droit d'occuper la Finlande et les principautés roumaines,
cette alliance qui est, pour l'un des empereurs, la pièce essentielle de
son système, pour l'autre un moyen de gagner des provinces et du temps.
Il y a aussi, pour Napoléon, la question du divorce avec Joséphine et du
mariage avec une grande-duchesse, du lien de famille à créer avec
Alexandre pour sceller cette amitié, bienfait des dieux. Laquelle des
sœurs du tsar demander? Catherine, ou la petite Anne? Mais Napoléon
craint de s'exposer à un refus. Et comme il évite ce sujet de
conversation, Talleyrand et Caulaincourt en étant chargés, Alexandre se
garde de l'aborder lui-même, se tient sur une prudente réserve. Tout
cela fait beaucoup de réticences qui rendent le tsar «différent de ce
qu'il était à Tilsit». Et surtout il se refuse à menacer l'Autriche,
qu'il ménage, tandis que, pour lui plaire, Napoléon évacue une partie de
la Prusse dont il réduit la contribution de guerre. C'est qu'il poursuit
son idée, la fédération du continent. L'alliance prussienne jointe à
l'alliance russe, la France ne craindrait vraiment plus rien et
l'Angleterre aurait tout à craindre si Erfurt n'était pas du théâtre,
même aux heures où ne joue pas Talma.

Napoléon sera la dupe d'Erfurt. Et d'abord, pourquoi, après avoir écarté
Talleyrand des affaires, l'a-t-il rappelé à l'activité? C'est qu'à
l'empereur, toujours variable parce qu'il se sent mal assis, et
changeant parce que les circonstances changent sans cesse, il faut,
cette fois, pour cette opération de consolidation diplomatique, un homme
subtil et d'entregent, un diplomate d'ancien régime et de «grand nom».
Talleyrand, à Erfurt, passe pour avoir trahi. Sa trahison a consisté à
faire une autre politique que celle de son maître et à révéler aux
puissances étrangères les instructions qu'il avait reçues. En réalité,
c'est un jeu très complexe. Tout en prenant pour lui-même des garanties
d'avenir, Talleyrand s'imagine que, plus perspicace et plus raisonnable
que Napoléon, il le sert. Alarmé de l'extension des conquêtes, il veut
appliquer sa «loi du possible» à ce qui n'est depuis longtemps, à ce qui
n'était déjà, avant le Consulat, que la recherche de l'impossible. Il
pense que tout cela, étant démesuré, doit mal finir et il tente de
rappeler Napoléon à la mesure, comme s'il dépendait de Napoléon de se
modérer. Ne pouvant le convaincre, il en est venu à cette idée
dangereuse de l'y contraindre. Il le calmerait en poussant la Russie et
l'Autriche à la résistance. La pénétration de Talleyrand lui faisait
comprendre que l'empereur s'aveuglait sur l'alliance russe et craindre
que, par la confiance qu'il en tirait, il n'allât s'égarer encore plus
loin, par un partage de la Turquie, dans des aventures orientales. Que
le tsar lui «tînt tête», et Napoléon serait arrêté, immobilisé pour son
propre bien. Talleyrand était pourtant le plus aveugle des deux quand il
croyait à la possibilité de conserver les conquêtes on les limitant. Il
méconnaissait à la fois les exigences d'une lutte inégale contre
l'Angleterre et la résolution avouée ou secrète des grandes puissances
de ramener la France à ses anciennes frontières et de ne lui laisser
aucune de ses annexions. Alors le jeu que Talleyrand croyait subtil
devenait naïf. Lorsqu'il conseillait à Alexandre de «tenir tête» à
Napoléon, c'était pour que, l'alliance étant ébranlée, Napoléon cessât
de croire que tout lui était permis. Lorsqu'il informait Metternich des
projets de l'empereur sur l'Orient et suggérait à la cour de Vienne de
surveiller à la fois Alexandre et Napoléon et de jouer le rôle
d'arbitre, il croyait continuer la politique d'équilibre qui, avant la
Révolution, avait été celle de la France. Il ne voyait pas que les
circonstances avaient changé aux yeux des autres puissances et que
l'équilibre avait été rompu par la réunion de la Belgique et de la rive
gauche du Rhin. Alors Alexandre et Metternich accueillent et encouragent
les confidences de Talleyrand. Ils s'en servent pour leurs propres fins,
concluant que la confiance en Bonaparte a baissé, puisque, dans son
entourage même, un homme investi de hauts pouvoirs ne craint pas d'avoir
avec eux des intelligences, enveloppées, eût dit Bossuet, «dans
l'obscurité d'une intrigue impénétrable» et qui, à ce prévoyant du
lendemain, assurent déjà une place au congrès de la paix future.

Napoléon quitte Erfurt trompé, trahi, ne s'avouant pas que l'esprit de
Tilsit s'évapore, triste pourtant comme après une fête manquée. Ayant,
le jour du départ, cheminé quelque temps avec Alexandre, on le vit,
après les adieux, revenir muet et pensif. Jamais plus les deux empereurs
ne se reverraient. «Ces diables d'affaires d'Espagne me coûtent cher»,
disait Napoléon dressant le bilan d'Erfurt. Et pourtant il a obtenu ce
qui, dans l'immédiat, lui importe. Il a renouvelé l'alliance russe à un
prix qui n'est pas trop élevé puisque, moins imprudent que Talleyrand ne
le pense, il a encore écarté le partage de la Turquie, réservé
Constantinople. S'il se méfie de l'Autriche, il se croit assuré qu'elle
ne l'attaquera pas tout de suite. Il a carte blanche et, pendant trois
mois, les mains libres pour rétablir ses affaires en Espagne. Il n'en
demande pas plus, et c'est ce qu'il s'était dit, devant Savary, avec un
doute: «En retirant l'armée de Prusse, je vais faire rapidement
l'affaire d'Espagne. Mais aussi, qui me garantira de l'Allemagne? Nous
allons le voir.»

Il n'espère pas de réponse de l'Angleterre à l'offre de paix qu'il lui a
adressée de concert avec Alexandre. C'est un rite. Pour l'opinion, en
France et en Europe, il faut toujours établir ce qui est vrai,
c'est-à-dire que l'Angleterre est cause de la continuation des
hostilités. Et la réponse négative de Canning exprime le sentiment du
peuple anglais qui en est à reprocher à ses généraux de l'avoir humilié
en ne retenant pas l'armée de Junot prisonnière à Cintra comme celle de
Dupont l'a été à Baylen. Le gouvernement britannique met cette
condition, qu'il sait d'avance inacceptable,--et, à défaut de celle-là,
il en mettrait une autre,--qu'à tous les pourparlers de paix les
insurgés espagnols prendront part. Il ne reconnaît pour roi d'Espagne
que Ferdinand VII et il affecte toujours d'ignorer qu'il y a un empereur
en France. Ainsi il existe au moins un lieu où Erfurt n'éblouit pas, où
l'alliance russe n'en impose pas. C'est Londres.

Maintenant il ne s'agit plus de passer la Manche et de faire bivouaquer
devant Westminster les grenadiers de la Garde. Grave déclin depuis les
vastes espérances de Boulogne. Il faut rentrer à Madrid et jeter à la
mer l'armée anglaise qui est venue donner la main à l'Espagne insurgée.

De retour à Saint-Cloud le 18 octobre, Napoléon, dès le 29, reprend sans
goût, sans entrain, la route des Pyrénées. Cette Espagne l'ennuie. Tout
y a tourné contre ses calculs, elle s'est mise à la traverse de ses
projets, elle lui a valu son premier revers depuis Saint-Jean d'Acre,
son premier déboire. C'est un boulet qu'il traînera et il l'appellera un
«chancre». D'avance cette campagne le rebute, bien qu'il la prépare
méthodiquement, avec le même soin que les autres. Se battre contre des
bandes de paysans, dans un pays de fanatiques où un ennemi s'embusque
derrière chaque rocher, mais où il n'y a plus de gouvernement ni d'État,
où, par conséquent, il est impossible d'en finir par quelques marches
foudroyantes, c'est une corvée qui l'irrite. A Joséphine qui lui
demande: «Tu ne cesseras donc pas de faire la guerre?» il répond avec
mauvaise humeur: «Est-ce que tu crois que ça m'amuse? Va, je sais faire
autre chose que la guerre, mais je me dois à la nécessité et ce n'est
pas moi qui dispose des événements: j'y obéis.» Et les hommes le
mécontentent encore plus que les choses. Il s'aperçoit encore que, là où
il n'est pas, on ne commet que des fautes, que ses ordres sont mal
exécutés, que ses instructions mêmes ne sont pas suivies ou ne sont pas
comprises et qu'il faudrait qu'il fût partout alors que les événements
étendent le nombre des difficultés auxquelles il doit faire face.

Les difficultés, on ne peut pas dire qu'il les aime ni qu'il les
cherche. Elles sortent toutes seules des solutions qu'il croit avoir
trouvées. Et pourtant elles ne le prennent jamais sans une idée qui
s'applique à la situation. Avec rapidité et sang-froid, il résout
toujours les problèmes. Tandis qu'il traverse les Landes à franc étrier
pour prendre le commandement de l'armée d'Espagne, il a tout présent à
l'esprit, le problème militaire, le problème politique aussi bien que
les besoins du soldat et les détails de l'équipement pour une campagne
d'hiver en Aragon et en Castille. Des idées, il faut qu'il en ait pour
tout le monde, pour ses lieutenants, pour Joseph, pour l'intendance. Lui
seul voit ce qu'il y a à faire, le moyen de battre et de disperser les
bandes que les insurgés lui opposent, comment rétablir son frère sur le
trône. Qu'il se soit trompé, qu'il ait commis une faute a Bayonne, il y
a six mois, c'est possible. Il s'agit maintenant de procéder avec
réflexion et méthode, d'être «sage», comme il l'a écrit à Cambacérès,
puisqu'il est encore devant «la nécessité».

Un mois après qu'il a quitté la France, le 2 décembre, jour de ses
grands anniversaires, il arrive devant Madrid, n'y entre qu'un instant
pour se montrer, mais sans Joseph, qu'il a tenu loin de lui pendant
cette campagne. Tandis que l'empereur des Français vient en punisseur,
en gendarme, en justicier, il ne faut pas que Joseph soit compromis aux
yeux de ses sujets et il lui est même donné des occasions d'obtenir des
pardons et d'exercer sa clémence. Il n'y a plus à compter que les
Espagnols se donneront de bon cœur à la royauté nouvelle. Il ne reste
qu'à leur faire souhaiter Joseph pour échapper à la conquête et à la
domination de Napoléon lui-même. Puisqu'il n'a pas réussi en promettant
à l'Espagne de la régénérer, il prend le rôle d'épouvantail, laissant à
Joseph celui d'intercesseur et de protecteur, lui interdit même de
s'installer à Madrid avant qu'on le lui ait demandé, comme il lui a
défendu de paraître à ses côtés tandis que les bandes de Palafox et de
Castanos étaient sabrées sans merci. A la fin, en effet, la bourgeoisie
de Madrid acceptera Joseph, effrayée d'abord par la menace d'un
bombardement, puis par les atrocités de la canaille qui s'est opposée à
la reddition de la ville, entièrement résignée en apprenant la défaite
de l'armée anglaise de secours.

Battre les Anglais et vite, c'était la seconde tâche que Napoléon
s'était donnée. Avec la quarantaine, il s'est peut-être engraissé,
alourdi. C'est toujours l'homme d'action, l'entraîneur qui ne marchande
ni sa fatigue, ni sa peine, qui franchit à pied, sous la neige, en des
journées qui font déjà penser à la retraite de Moscou, le massif du
Guadarrama, tandis que le soldat murmure. Passant la nuit dans une
misérable maison de poste, il devise avec les officiers, parle avec eux,
en camarade, de ces aventures extraordinaires qui l'ont conduit de
l'école de Brienne dans cette masure espagnole. «Et demain, qui sait
où?»

Napoléon poursuit le général Moore, qui bat en retraite. Il compte
l'atteindre bientôt et infliger une sévère défaite aux Anglais puisqu'il
les tiendra enfin sur la terre, son élément à lui. Dans la nuit du 12
janvier 1809, il est rejoint par un courrier de France. Il lit les
dépêches à la clarté d'un feu de bivouac et, dit Savary qui
l'observait, «quoique sa figure ne changeât presque jamais, je crus
cependant que ce qu'il venait de lire lui donnait à penser.» Ces
dépêches lui apprennent que l'Autriche a repris ses armements et se
prépare à l'attaquer tandis qu'il est au fond de l'Espagne. Elles
confirment aussi les nouvelles qui lui sont déjà venues de Paris et
c'est ce qui contribue le plus à cet assombrissement qu'il n'est pas
maître de dissimuler. Comme toutes les fois qu'il est au loin, on a, à
Paris, calculé sa mort. Quels risques ne courait-il pas dans cette
Espagne où, à toute heure, de chaque buisson, pouvait partir une
escopette? Cette expédition même, tous les hommes raisonnables la
trouvaient insensée, jugeaient que Napoléon ne pouvait manquer de s'y
perdre. Alors on songe, comme toujours, à ce qui arrivera en cas
d'accident ou de désastre. Les «prévoyants de l'avenir» veulent avoir
prévu. Talleyrand et Fouché se sont rapprochés et montrés en public, se
tenant par le bras, comme s'ils étaient déjà le gouvernement provisoire.
On a, enfin, averti l'empereur qu'ils ont pensé à son remplaçant, jeté
les yeux sur Murat, avec l'assentiment de Caroline, encore plus aigrie
que son mari depuis que le trône d'Espagne leur a échappé. Ces
renseignements, en rappelant à Bonaparte la fragilité de sa monarchie,
l'inquiètent d'autant plus que, six mois avant, un complot lui a été
révélé, complot sur la consistance duquel il n'a pu obtenir de
précisions. C'était un complot républicain celui-là, où paraissait déjà
le général Malet, un des fidèles de Moreau, dans lequel on nommait La
Fayette, Lanjuinais, les libéraux du Sénat, l'ancien ministre girondin
Servan, au total quelque chose d'obscur, Dubois, le préfet de police,
ayant d'abord affirmé que la conspiration était sérieuse pour se
rétracter ensuite, tandis que Fouché, ministre de la police, avait
réduit l'affaire à rien quoique le bruit courût qu'il y était lui-même
compromis. Cette incertitude avait troublé l'empereur. Ce trouble le
poursuivait. Le courrier qu'il recevait renouvelait ses soupçons et ses
alarmes. Aussitôt son parti fut pris de revenir. Laissant à Soult le
soin de jeter le général Moore à la mer, il s'établit pour quelques
jours à Valladolid, d'où il était plus aisé de communiquer à la fois
avec la France et avec Madrid, et il rédigea ses instructions avant de
quitter l'Espagne.

On le vit là irritable, courroucé, et une occasion singulière lui fut
donnée de montrer le fond de son cœur. Passant une revue à Valladolid,
il se trouve en présence du général Legendre, un de ceux qui, avec
Dupont, avaient capitulé à Baylen. Scène effroyable où, d'une voix
tonnante, sur le front des troupes, Napoléon ne se contente pas de
lancer de sanglants reproches à l'un des responsables de la catastrophe.
Baylen, c'est pour lui un fer rouge, comme Trafalgar. Et sans penser que
le dernier soldat de sa garde l'entend, il soulage sa colère, il passe
ses nerfs sur l'homme qui est devant lui, il déroule les conséquences du
désastre, Madrid évacué, l'insurrection de l'Espagne exaltée, les
Anglais dans la péninsule, tous les événements changés, la «destinée du
monde» peut-être aussi!

Abandonnant l'Espagne à ses lieutenants, quoiqu'il annonçât que son
absence serait brève, Napoléon, quelques jours plus tard, regagne Paris
à cheval. A des vœux de Joseph pour l'année nouvelle, il a répondu avec
une sécheresse qui vaut un haussement d'épaules: «Je n'espère pas que
l'Europe soit pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je viens de
rendre un décret pour lever cent mille hommes.» Il ajoutait, et il
disait bien: «L'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore
sonnée!»




CHAPITRE XVIII

LE REDRESSEMENT DE WAGRAM


Napoléon était parti pour l'Espagne à contre-cœur. Il la quitte par
nécessité, mécontent de lui-même, des autres et d'événements auxquels il
commande un peu moins chaque année que la précédente. Par un nouveau
tour de force, il vient de rétablir Joseph à Madrid. Il sait bien qu'il
laisse au delà des Pyrénées les guérillas partout, les Anglais jetés à
la mer pour débarquer ailleurs, la troupe dégoûtée de sa besogne, les
maréchaux en mauvaise intelligence, Joseph toujours geignant. Ce qu'il
sait encore, c'est que, pas plus que lui, personne ne s'y trompe, non
seulement à Londres et à Vienne, à Berlin et à Pétersbourg, mais à
Paris. «Un homme qui n'est pas né sur le trône et qui a couru les rues à
pied», comme il se définit, ne se paye ni de mots ni d'illusions.
L'affaire d'Espagne ayant mal tourné, lui-même, de sa personne, n'ayant
pu réparer que le plus gros de l'accident, c'est lui qui en portera le
poids, les conséquences, les reproches, et il aurait deviné que, pendant
son absence, l'Autriche se préparerait à l'attaquer tandis qu'à
l'intérieur on se préparerait à le trahir et que ceux-là même qui lui
avaient conseillé de détrôner les Bourbons de Madrid accuseraient son
ambition, sa folie et son orgueil.

Il quitte l'Espagne, où il a promis de revenir dans un mois et où il ne
reparaîtra plus, pour rentrer à Paris en coup de tonnerre, «exaspéré».
Pendant ce voyage à bride abattue, que de réflexions! Ses deux
instruments de règne sont, au dedans le succès, la crainte au dehors.
Qu'il cesse d'être heureux, qu'il cesse de faire peur, sa monarchie
s'écroulera, et, pour lui-même, il n'y aura qu'un abîme. L'Espagne est
la pierre de touche de toutes les fidélités, celle des serviteurs, celle
des alliés, celle de la fortune.

Un premier, un unique échec, pourtant à demi effacé par la rentrée de
Joseph à Madrid, a suffi pour qu'une opposition se formât en France. Il
ne s'agit plus seulement d'intrigants et de conspirateurs. Voilà que
soudain le Corps législatif est devenu indocile et chicane sur quoi? Sur
le Code d'instruction criminelle! Quarante boules noires, quarante
mécontents, symptôme auquel un œil exercé ne se trompe pas. La hardiesse
de l'Autriche est un autre signe. Non seulement on croit, à Vienne, que
le moment est venu de recommencer la lutte et d'entraîner l'Europe
contre la France, mais on ne redoute pas l'intervention de la Russie.
C'est donc qu'on ne prend pas au sérieux l'alliance de Tilsit. Coup
droit à la politique de Napoléon. Il ne sait pas jusqu'à quel point
Talleyrand l'a desservi à Erfurt, mais il comprend mieux, maintenant,
les froideurs et les réticences d'Alexandre. Alors Napoléon mesure la
fragilité de tout ce qu'il a fait, l'insuffisance des ancres qu'il a
jetées, la faiblesse de son pouvoir, immense et pourtant viager,
tellement viager que l'on calcule non plus seulement sa mort, mais sa
chute. Il voit comment, en quelques semaines, l'Empire pourrait
s'effondrer. Il faut consolider, encore, toujours, et il n'a même pas
d'enfant pour se prolonger, répondre de l'avenir, abolir la dangereuse
question du successeur. Pour avoir l'enfant, il faut la femme. Un
mariage avec une princesse, un lien de famille avec une grande dynastie
lui apporterait la stabilité qui lui manque. Mais le tsar, et c'est un
autre symptôme inquiétant, laisse sans suite les projets d'Erfurt, les
allusions à la grande-duchesse, au mariage avec sa sœur.

Et Paris, où l'on intrigue, où la Bourse manifeste à sa façon qui est la
baisse des fonds publics, Napoléon devra bientôt s'en éloigner bien
qu'il affirme qu'il n'y a «aucune présomption de guerre». Pendant son
absence, pendant cette nouvelle guerre d'Autriche dont il ne doute pas,
pour sa part, bien qu'il en nie la possibilité, tout recommencera, s'il
n'a pas effrayé les conspirateurs au risque de grossir lui-même le
complot. Alors, à son retour à Paris, c'est, devant Cambacérès, Lebrun
et l'amiral Decrès, la grande scène, dont le bruit passe tout de suite
la porte du cabinet, à Talleyrand et à Fouché, les deux complices,
foudroyés de la parole et du regard, Talleyrand surtout, le plus
durement traité, comme si Napoléon ne pardonnait pas au grand seigneur,
à l'évêque marié, au ministre qui a eu la direction et les secrets de sa
politique, tandis qu'il dédaigne le cuistre de collège devenu
conventionnel, homme de police et des bas métiers. Reproches mérités,
injurieux, qui ne laissent dans l'ombre rien de ce que sait l'empereur.
Avec dureté il rappelle à Talleyrand ses conseils perfides et ses
flatteries par devant pour mieux critiquer par derrière. Il ajoute ce
qu'il y a de plus insultant, les accusations d'improbité,
l'enrichissement dont les princes confédérés lui ont dit l'origine.
Encore Napoléon ne sait-il pas tout. Il ignore le double jeu
diplomatique d'Erfurt, les avis donnés par Talleyrand à la Russie et à
l'Autriche. Et, après cette sortie terrible, c'est l'apostrophe où
Bonaparte, devant ces témoins de sa vie, ne craint pas d'évoquer la
fragilité de son trône: «Apprenez que, s'il survenait une révolution
nouvelle, quelque part que vous y eussiez prise, elle vous écraserait
les premiers.»

La grande scène du 28 janvier 1809, calculée pour la publicité, est
surtout remarquable par l'absence de la sanction. Les deux hommes qui
viennent d'essuyer cette colère attendent la disgrâce, la destitution,
l'exil. Fouché conserve, pour cette fois, son ministère. Si Talleyrand
perd sa place de grand chambellan, son titre et son rang de grand
dignitaire ne lui sont pas enlevés. Les deux «prévoyants de l'avenir»,
menacés d'être ensevelis sous les ruines, mais épargnés par celui qui,
pour le moment, est encore le maître, n'en seront que plus attentifs à
ne pas être écrasés par la chute de l'Empire et relèveront le défi en
servant la Restauration. Par quelle inconséquence ou par quelle
faiblesse Napoléon menace-t-il sans punir, comme s'il se soulageait en
exhalant sa colère? «Il humilie trop et ne punit pas assez,» disait
Hortense. Lui qui écrivait à son frère Louis: «Un roi dont on dit, c'est
un bon homme, est un roi perdu,» avait de singulières indulgences, il en
aura encore. Nul n'aura été plus trahi sans avoir eu moins d'illusions,
sans avoir moins châtié, et, lorsqu'on parlait de son despotisme, il
haussait les épaules. Au général Dupont, il a promis le poteau
d'exécution, l'échafaud. Pourtant les responsables de la capitulation de
Baylen ne seront jugés qu'en 1812 sans que leur soit appliqué le nouveau
code militaire qui punit de mort les redditions en rase campagne. C'est
que Dupont a des amis dans les hauts grades, formés d'hommes qui, comme
lui, ont fait les guerres de la Révolution, qui se sentent les coudes,
une camaraderie, une «confédération» qui se lève dès qu'un seul est
menacé. Napoléon, dans son Empire, n'est pas le maître autant qu'on le
croit. Si étonnant que semble le mot, il y a même chez lui une timidité.
Carnot, le républicain, parle de ses «inconcevables faiblesses» et dit,
comme Hortense: «Menacer sans frapper, laisser la puissance de nuire
entre les mains de ceux qu'il a blessés, petits ou grands, cette faute,
il la renouvelle toujours.» Faute ou, selon la remarque de Savary,
«malheur de sa situation»?

Des ménagements pour les personnes, Carnot rapproche les ménagements
successifs pour l'Autriche, la Prusse, la Russie. Mais l'empereur a
besoin d'alliés sur le continent comme il a besoin, en France, de
s'attacher des hommes par leurs intérêts. Après l'éclat du 28 janvier,
pourquoi, satisfait d'avoir fait peur, s'abstient-il de punir? Il craint
d'inquiéter trop de monde en prenant des sanctions après lesquelles, dit
Mollien, personne ne se serait cru à l'abri. Ce qui est faible, ce n'est
pas Bonaparte, mais sa position dont l'instabilité lui est rappelée
chaque jour à l'intérieur et à l'extérieur, ce qui tantôt l'empêche
d'être assez ferme et tantôt le rend brutal jusqu'à la témérité.

Il porte déjà le poids de l'Espagne. Et justement parce que les affaires
espagnoles l'embarrassent, l'affaiblissent et le diminuent, l'Autriche
croit l'occasion favorable. Cette guerre nouvelle est ce qui peut
arriver de plus propre à accroître en France cette fatigue que Napoléon
mesure mieux qu'un autre parce que, grand lecteur d'états de situation
et de rapports de police, les signes d'un épuisement naissant ne lui
échappent pas plus que cette aspiration à la paix et au repos qu'il
connaît bien puisqu'il s'en est servi autrefois, au temps de Leoben et
de Campo-Formio, pour se rendre populaire. Cette agression de
l'Autrichien est un «coup d'assommoir» pour l'opinion publique, tandis
que l'empereur pense tout haut, avec amertume: «Et puis on dira que je
manque à mes engagements et que je ne puis pas rester tranquille!»
On--cet «on» qui est tout le monde,--se voit rejeté dans les guerres
sans fin. Pas plus que Campo-Formio et Lunéville, Presbourg n'a été la
paix. Des «armistices déguisés», Metternich s'en vante. On comprend
surtout, et c'est le plus grave, que l'Autriche, poussée par
l'Angleterre, reprend les armes parce que l'Espagne enlève à la France
des troupes, de bons généraux, tandis que la Grande Armée, coupée en
deux, perd sa forte unité. «Que n'ai-je eu ici les trois corps de Soult,
Ney, Mortier!» Ce sera le regret, le soupir de l'empereur après les
dures journées d'Essling et de Wagram. Il n'est pas besoin d'être
militaire pour pressentir que, dans cette campagne, Soult, Ney, Mortier
manqueront.

L'inquiétude publique, Napoléon la devine si bien que son mot d'ordre,
celui qu'il donne depuis Valladolid, c'est que la guerre n'est pas en
vue, qu'il n'y a pas de présomption de guerre. Puis il faut avouer, se
rendre à l'évidence. Cette guerre ne peut pas être évitée, l'Autriche la
veut, elle a créé et mobilisé une landwehr, mis sur pied jusqu'à cinq
cent mille hommes, un de ses plus gros efforts. Il est difficile de
répondre de la Prusse, qui se laissera peut-être entraîner par ses
patriotes. Déjà des volontaires prussiens s'engagent dans l'armée
autrichienne. Alors l'empereur rassure tout le monde, les Français et
ceux qui sont menacés, en première ligne les rois, les princes de la
Confédération du Rhin. Et comment rassure-t-il? Par l'alliance russe. Il
y croit encore, ou il fait semblant d'y croire. Il écrit à tous que
l'Autriche désarmera, qu'elle se tiendra en repos lorsqu'elle verra «les
armées françaises et russes prêtes à envahir son territoire» dont les
deux empereurs garantissent l'intégrité. Pendant tout le mois de mars,
il répète la même formule, il fait savoir à Munich, à Stuttgart,
partout, que le tsar est indigné de la conduite de l'Autriche, qu'il a
réitéré sa promesse d'unir ses forces à celles de la France, que ses
troupes sont en marche, qu'il se mettra lui-même à leur tête. Au
vice-roi d'Italie, il recommande: «Vous devez inculquer de toutes les
manières l'idée que les Russes marchent sur l'Autriche.»

Pour soutenir le moral, il donne aux autres une certitude qui lui
manque, écoutant les observations sans impatience, comme chaque fois que
les choses ne vont pas. «Il finissait par rendre confiance, tant il
témoignait d'assurance.» L'assurance qui lui fait défaut. Pendant ce
temps, Caulaincourt, son ambassadeur à Pétersbourg, est chargé de
réchauffer le gouvernement russe, de lui représenter que des notes à la
cour de Vienne ne suffisent pas, que les paroles ont besoin d'être
appuyées par des forces menaçantes, qu'il sera nécessaire (comme si cela
n'allait de soi), que le chargé d'affaires de Russie demande ses
passeports dès que l'Autriche aura ouvert les hostilités, de rappeler
enfin que la paix n'eût pas été troublée si les engagements d'Erfurt
avaient été plus précis et plus fermes, comme les eût voulus Napoléon.

L'ouvrage, le système, la grande pensée de Tilsit sont à l'épreuve.
C'est le moment d'en juger la solidité. A Erfurt elle était déjà
douteuse. Encore peu de jours, et l'illusion de l'alliance russe
tombera. Alexandre allègue qu'il est occupé avec la Suède à cause de la
Finlande et, pour les principautés danubiennes, avec les Turcs qui
viennent de s'allier à l'Angleterre. Dès lors, il est clair que
l'Autriche a attaqué la France parce qu'elle est assurée de la
neutralité du tsar. Au moins de sa neutralité. A Pétersbourg, Alexandre
est «tiraillé». Les partisans de l'Angleterre voudraient qu'il prît les
armes contre la France. Il s'en défend et ce sont aussi ses affaires
avec les Suédois et les Turcs qu'il objecte. Surtout il ne juge pas que
le moment de la rupture soit venu. La France est encore trop forte,
Friedland trop près. Que Napoléon s'use dans une nouvelle guerre, c'est,
pour l'instant, ce que l'intérêt de la Russie demande. La Prusse, dans
le même calcul, n'interviendra pas davantage. Sa règle, depuis Iéna,
c'est d'être bien avec la France, «pour ne pas être engloutie». Les
temps de la coalition de 1813 ne sont pas encore mûrs et Napoléon, cette
fois, n'aura qu'un seul adversaire, l'Autriche, à combattre. Mais
l'inaction de la Russie est déjà pour lui une défaite politique et
morale. «Ce n'est pas une alliance que j'ai là et j'y suis dupé!»
s'écrie-t-il lorsque s'évanouit le dernier espoir qu'Alexandre tienne sa
promesse, se comporte en allié loyal, joigne ses forces à celles de la
France. Puis ce cri du cœur, cet aveu qu'il a trop compté sur la Russie,
qu'il a trop osé en se reposant sur elle: «Si j'avais pu me douter de
cela avant les affaires d'Espagne!» A Tilsit, il croyait toucher au but.
Il n'avait plus de paix à conclure qu'avec l'Angleterre. Elle seule
s'obstinait encore. Une fois toutes les parties du continent unies,
fédérées, bien tenues en main, la capitulation des Anglais serait
certaine. Dix-huit mois plus tard, Napoléon avait la guerre avec
l'Espagne et avec l'Autriche, ce qui, observait un homme clairvoyant de
son entourage, était la même chose pour la politique anglaise que s'il
avait continué à l'avoir avec la Prusse et la Russie.

L'œuvre diplomatique de Tilsit est à reprendre. Elle est à refaire par
les mêmes moyens, par des victoires. Et tous les ans, la victoire
devient plus difficile. Contestée à Eylau, longue à obtenir à Friedland,
fragile et mélangée de durs revers en Espagne, la peine et le prix en
augmentent. Quel changement depuis le temps où, à Boulogne, il disait a
Berthier: «Je veux me trouver dans le cœur de l'Allemagne avec 300.000
hommes sans qu'on s'en doute», tenait parole et, par une simple marche,
faisait capituler Mack! C'est que Napoléon n'a plus la grande armée de
Boulogne. Il a dû accomplir des prodiges pour réparer les faiblesses que
l'Espagne lui cause, prodiges d'organisation qui entraînent aussi,
malgré les contingents de la confédération germanique, de plus fortes
levées d'hommes dans les cent quinze départements français. Non
seulement il continue à manger d'avance une classe, mais il porte de 80
à 100.000 hommes le prélèvement annuel sur la jeunesse et il enrôle ceux
des conscrits des classes anciennes qui n'ont pas encore été appelés. Ce
sont les fameux «cent mille hommes de rente», et ils commencent à
n'être plus suffisants. Avec les difficultés qui s'accroissent, l'arc se
tend tous les jours, un peu plus tous les jours, jusqu'à casser.

Alors, par des miracles d'activité, de perspicacité, de décision,
Napoléon s'ouvre pour la deuxième fois le chemin de Vienne, mais à
grands frais, cinq jours de bataille sanglante à Abensberg et à Eckmühl.
Quatre ans plus tôt, à Ulm, le même ennemi se rendait, et, vaincu sans
combat, livrait sa capitale. Cette fois, les Français perdent Ratisbonne
qu'il faut reprendre d'assaut et, devant ces murs, une balle frappe
Napoléon au pied, une contusion, non une blessure, comme un avis du
destin, un signe que les temps deviennent âpres. Il en coûte plus en
1809 pour vaincre l'Autriche seule qu'en 1808 les Autrichiens et les
Russes réunis.

C'est la seconde entrée de Napoléon à Vienne, après un autre combat
meurtrier, à Ebersberg. Encore a-t-il fallu, pour que Vienne se rendît,
lui envoyer quelques coups de canon et mâter le petit peuple des
faubourgs. Car cette ville de mollesse et de plaisir a maintenant, elle
aussi, une sorte d'élan national. Les portes ne s'ouvrent plus toutes
seules et ces entrées dans les capitales conquises, ces difficiles
recommencements sont sans ivresse. N'est-ce pas la preuve que tout est
toujours à refaire, que le but est insaisissable? L'empereur ne se
retrouve, à Schœnbrunn, dans le palais et les meubles des Habsbourg, que
pour apprendre de mauvaises nouvelles. Le vice-roi Eugène s'est fait
battre en Italie. Le Tyrol se soulève. En Pologne, Poniatowski a dû
reculer devant les Autrichiens et leur abandonner Varsovie tandis
qu'Alexandre regarde et ne bouge pas. Surcroît de tâches, et Dieu sait
ce qui se passe là-bas, dans cette Espagne et ce Portugal! Sur ces
entrefaites, il devient urgent d'envoyer Macdonald au secours d'Eugène
pour reprendre les opérations sur l'Adige tandis que se produisent
d'autres complications. Une escadre anglaise menace les côtes italiennes
d'un débarquement qui tient Murat en alerte. Rome s'agite depuis que
l'Autriche a ouvert les hostilités et le régime de l'occupation mène à
des conflits quotidiens avec Pie VII. Le général Miollis, qui pourtant
n'est pas un brutal, s'irrite, parce qu'il s'inquiète de la résistance
que lui opposent le pape et les cardinaux, de leur volonté de se dérober
à un contact qu'il a d'abord essayé de rendre courtois. Sans doute Rome
a été occupée pour des motifs étrangers à la religion. Le pape se plaint
hautement de l'atteinte portée à son indépendance. Les actes par
lesquels il affirme sa souveraineté paraissent dangereux parce que, d'un
jour à l'autre, ils peuvent exciter la population romaine contre les
Français, soulever l'émeute. Est-ce que l'assassinat du général Duphot,
à l'époque où le Directoire occupait déjà Rome, ne demeurait pas présent
aux esprits? Miollis, pour rétablir son autorité, répond par le
désarmement des gardes-nobles et de nouvelles menaces d'arrestation.
Pour en finir et aussi pour effrayer, quatre jours après l'entrée à
Vienne, le reste des États du Saint-Siège est réuni à l'Empire français.
Le pape restera à Rome comme souverain spirituel. Il est dépouillé de sa
souveraineté temporelle. Napoléon dit avec superbe qu'il reprend la
donation de Charlemagne, mais il recommence ce qu'avait tenté la
Révolution avec la République romaine, il fait, empereur oint et sacré,
ce que, général républicain, il avait refusé de faire en 1796. Que
devient sa grande politique du Concordat, de la réconciliation avec
l'Église? Devant ce qui s'oppose à l'accomplissement des destinées de la
France et aux nécessités logiques de la conservation des frontières
naturelles, il reprend les idées des jacobins, il se sert des mêmes
moyens, des mêmes recours à la force, mais amplifiés et gros de chocs en
retour plus étendus, de sorte que tout ce qui s'était déjà dressé contre
la Révolution en 1798, tout ce qui avait, alors, mis la France à deux
doigts de l'invasion et de sa perte, se dressera encore contre l'Empire,
mais avec un multiplicateur tellement grossi que cette fois le flot ne
pourra plus être arrêté. Dans les affaires de Rome, comme dans les
affaires d'Espagne, comme bientôt dans l'affaire de Russie, on comprend
les raisons immédiates de Napoléon, toujours déduites des circonstances,
commandées par le besoin de la solution immédiate. Seulement, c'est
ainsi qu'il amoncelle ce qui retombera sur lui pour l'écraser.

Le moment où il rompt avec la papauté n'est pas celui d'un vertige de
puissance. Il n'est pas allé à Vienne pour y mener un vain triomphe,
mais après réflexion et parce que la stratégie le lui ordonne. Il y va
parce qu'il marche droit aux forces de l'ennemi qui ne sont pas
détruites. Ces forces dépassent même les siennes. Il a encore des
batailles à livrer et il peut les perdre. Voyons-le avant les mauvaises
journées d'Essling, très exposé, observé de toute l'Europe, abandonné
d'Alexandre, et, somme toute, après les fastes de Tilsit et d'Erfurt,
assez ridiculement «dupé». Sa grandeur, s'il est troublé, est de ne pas
laisser paraître son trouble, de garder un pouls calme comme celui qu'il
faisait tâter après ses grandes colères pour montrer qu'il ne
s'emportait que par calcul. Mais il a besoin de maintenir son crédit qui
est fait de prestige et un prestige qui est fait de la crainte qu'il
inspire. Il défie pour intimider et signifier qu'il ne tremble pas.

Il est pressé d'en finir avec les Autrichiens parce qu'il craint
toujours que la Prusse ne se mette en mouvement, parce qu'il n'est pas
sûr de la Russie. Une telle hâte qu'on le vit porter lui-même des
planches pour la construction du pont sur lequel il devait passer le
Danube. «La politique, comme dans toutes les guerres de l'empereur,
était à considérer autant que la stratégie.» Mais ici, la hâte, qui
était «indispensable», devient de la précipitation, et la précipitation
de la témérité. On put croire que Napoléon était perdu lorsqu'il eut
entrepris de franchir le Danube devant l'armée de l'archiduc Charles et
qu'après les durs combats d'Aspern et d'Essling, où Lannes périt, il dut
se replier sur l'île de Lobau. C'était là qu'on ressentait la défection
du tsar qui écrivait beaucoup à son grand ami mais ne lui envoyait pas
un cosaque. «Commerce de lettres» quand c'était «un commerce de
bataillons» qu'il aurait fallu. Des compliments, des flatteries au lieu
d'un corps d'armée.

Eylau avait été une bataille contestée. Essling était un échec. Pour la
première fois, l'empereur, commandant en personne, était obligé de se
replier devant l'ennemi. Par accident sans doute, puisque la crue subite
du Danube, emportant les ponts, le coupait de la rive droite et le
privait de munitions. L'échec restait. Un désastre n'avait été évité
qu'à force d'énergie et de sacrifices. Napoléon pouvait se rappeler ce
qu'il enseignait volontiers aux autres: «la guerre est un jeu sérieux»,
un jeu où le chef expose ses soldats, sa réputation, son pays. Il
n'avait pas prévu que le fleuve, soudainement grossi, le mettrait en
danger. Il aurait dû le prévoir et ce n'eût pas été une excuse pour un
de ses lieutenants. Couronné de succès, le passage du Danube eût été une
opération de génie. Manqué, ce n'était plus qu'une opération téméraire.
Napoléon en vit les suites, l'effet moral, surtout, d'un événement qui
devait «volcaniser» toutes les têtes allemandes et qui, si loin de
France, et, derrière lui, une capitale populeuse où il avait dû entrer
de force, le mettait dans un danger plus grand que celui dont pouvait le
menacer l'armée de l'archiduc Charles, elle-même exténuée par ces
terribles journées des 21 et 22 mai. Ce qu'il avait à craindre, c'était
le découragement de ses généraux et de ses troupes. Alors, comme jadis
devant Mantoue, il tient un conseil de guerre pour relever le moral. Il
explique pourquoi il faut rester et se fortifier dans l'île de Lobau,
attendre la jonction de l'armée d'Italie et ne repasser sur la rive
droite à aucun prix, sinon la retraite ne s'arrêtera plus qu'à
Strasbourg, à travers une Allemagne soulevée, les confédérés trahissant,
la Prusse, la Russie elle-même, peut-être, se mettant à la poursuite des
Français, toute une vision de ce qui sera la réalité de 1813. Ce qu'il
ne disait pas, bien qu'il le calculât aussi, c'était ce qu'on penserait
à Paris, ce qu'on y pensait déjà. Le salut était de s'accrocher à cette
île de Lobau, après tout bien choisie, afin d'en repartir pour une autre
bataille qui, celle-là, serait victorieuse.

Cette victoire, il la faut pour le salut de l'Empire et Napoléon
n'exagère rien. Il voit combien tout est près de se retourner contre
lui, les forces, les armes qu'on emploiera. C'est déjà un hallali sur le
point de sonner. Que de symptômes, depuis ces insurgés obscurs,
partisans, chefs de bandes, patriotes et apôtres, le major prussien
Schill, l'aubergiste tyrolien Andréas Hofer, jusqu'au chef de l'Église
catholique qui ne craint pas de l'excommunier! Pas plus que les Romains,
malgré la présence des troupes françaises, ne craignent d'afficher la
bulle d'excommunication sur les murs des trois basiliques.

Cette foudre n'est pas celle dont Napoléon s'émeut. Il en a d'autres à
essuyer et, pour lui, toute cette affaire de Rome n'est pas de la
religion, c'est de la politique. Avec l'Église, il s'est déjà arrangé et
il est convaincu qu'il s'arrangera encore. Mais il n'est pas en état de
laisser passer un défi et, dans ce moment même, où tant de regards
l'observent, il est condamné aux violences pour avoir l'air de ne rien
craindre. L'excommunication a été lancée quelques jours après Essling et
Pie VII, qui n'avait fait aucun mystère de ses intentions, n'eût pas
hésité, même si le résultat de la bataille eût été favorable à
l'empereur. Dans la situation où il se trouve, Napoléon reçoit la
sentence comme une injure, et, ce qui est plus grave, comme un acte
d'hostilité au moment où il est en posture difficile, face a l'ennemi.
L'excommunication le blesse parce qu'elle lui nuit d'autant plus qu'il
ne peut la laisser sans réponse, et la réponse, qui aggrave tout, c'est
l'arrestation du pontife, son enlèvement de Rome par les gendarmes du
général Radet. Cela, comme pour l'exécution de Vincennes, comme pour le
piège de Bayonne, Napoléon pourra dire que ce n'est pas sur son ordre
exprès qu'on l'a fait. Les exécutants ont interprété, compris sa pensée.
Loin de le blâmer, il fera de Radet un baron et il se contente de
répéter son principe: «Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue
y avoir pensé.» D'ailleurs, l'enlèvement du pontife aura lieu le jour
même de Wagram. L'effet s'en atténuera par la victoire, et l'attentat
sur la personne du pape sera encore, pour les cours catholiques et pour
Sa Majesté Apostolique elle-même, une «nécessité de la politique». Hors
de France, et en France, les croyants pourront appeler Napoléon
l'Antéchrist. Ce n'est rien tant que la fortune lui est fidèle. Ce sera
un des éléments de la catastrophe lorsque les grands revers seront
venus.

Mais l'attention de l'empereur était fixée d'abord sur la bataille qui
devait rétablir sa situation. Six semaines de préparation et de
vigilance pour que, cette fois, toutes les chances soient de son côté,
car il n'a plus les moyens de ne pas réussir. Alors il semble que le
génie de l'homme de guerre grandisse avec la difficulté. Loin d'être
troublé par la gravité de l'enjeu, comme il l'a été à Marengo, comme il
le sera sur le dernier de ses champs de bataille, il est prodigieusement
maître de ses facultés merveilleuses, et, après avoir tout apprêté dans
le dernier détail, lucide d'esprit, dispos de corps le jour de la
décision, il opère, sous le feu, une de ses plus belles manœuvres qui
sauve la journée et la gagne. Le Danube est franchi, la position que
tenait l'archiduc Charles est emportée, l'échec d'Essling effacé,
l'ennemi en retraite. «Du point de vue de l'art», ce qu'on pouvait faire
de mieux, raisonnement et inspiration, audace et prudence; la
perfection, le chef-d'œuvre de la maturité de Bonaparte.

«Et pourtant l'empereur fut médiocrement content de la bataille de
Wagram.» Elle lui avait coûté cher, en hommes, en officiers, presque
aussi cher qu'à l'adversaire vaincu. Des généraux et de la troupe, elle
avait exigé un effort qu'on ne pourrait leur redemander toujours.
Cependant les circonstances avaient été favorables, l'armée de
l'archiduc Jean n'ayant pas rallié celle de l'archiduc Charles, tandis
que le prince Eugène, Macdonald et Marmont, après une marche heureuse,
arrivaient à temps. Napoléon savait quelle peine il avait eue à vaincre
avec des soldats trop jeunes quand ils étaient français, lourds à manier
quand c'étaient les auxiliaires. Il comparait Wagram à Austerlitz, à
Iéna. Ce n'était plus la victoire avec des ailes parce que la forte
unité de la Grande Armée n'existait plus. Il avait senti l'instrument
moins souple, et, comme dit Thiers, «un commencement de confusion
imputable non à l'esprit de celui qui commandait, mais à la quantité et
à la diversité des éléments dont il était obligé de se servir pour
suffire à l'immensité de sa tâche». Un commencement de fatigue aussi,
tout tendu à l'extrême, déjà presque à l'excès, les énergies physiques,
les courages et jusqu'au puissant cerveau du chef. Commencement, enfin,
de la lutte contre la nature des choses.

Et Napoléon fut «médiocrement content» parce que le lendemain de Wagram
n'était pas non plus celui d'Austerlitz. Par un redressement superbe,
d'ailleurs nécessaire, le résultat indispensable était atteint. Rien de
plus. Dans sa clairvoyance, il comprenait que c'était moins la victoire
que l'illusion de la victoire. Cette fois, l'empereur d'Autriche ne
venait plus solliciter la paix à son bivouac. Qu'eût fait Napoléon, si
l'archiduc Charles, dont l'armée était très éprouvée, non détruite, se
fût réfugié en Hongrie, où il aurait trouvé d'autres soldats et de
vastes ressources? Un faux calcul de l'adversaire épargnait un grave
embarras au vainqueur. L'archiduc se retira en Bohême.

Poursuite molle. Napoléon a trop de raisons de désirer la fin de cette
campagne. Il est las, il doute, il regrette toujours les deux cent mille
hommes qui sont dans cette Espagne, où rien ne va. Engager de nouvelles
opérations, des manœuvres savantes pour forcer les Autrichiens à une
troisième bataille, ce serait «remettre tout en problème». Et s'il
advenait une affaire malheureuse, qui sait si, pour accabler les
Français, les Russes ne sortiraient pas de leur neutralité, déjà cruelle
et offensante? «Non, c'est assez de sang versé.» Wagram est du 6
juillet. Le 12, l'armistice est signé à Znaïm. Le corps de Davout
campait à Austerlitz. Quelques semaines plus tard, l'empereur y passa
une revue et, le soir, dînant, il demandait à ses généraux, comme pour
les sonder: «C'est la deuxième fois que je viens ici; y viendrai-je une
troisième?» On lui répondit: «Sire, d'après ce qu'on voit tous les
jours, personne n'oserait parier que non.» L'idée de la guerre
interminable, avec toutes ses conséquences, entre dans les esprits et,
déjà, les moins bons songent à tirer leur épingle du jeu. Il faut, dans
un ordre du jour, rabrouer Bernadotte qui, à Wagram, n'a rien fait et
s'attribue à lui-même et aux Saxons qu'il commande le mérite de la
journée. Celui-là, qui gagnera comme un gros lot le trône de Suède,
deviendra un ennemi. Par une sorte de compensation, Macdonald, frondeur
et de longtemps suspect, est fait maréchal. L'empereur sent le besoin de
ménager son monde.

Il a, revenu à Schœnbrunn, bien d'autres soucis, bien d'autres
inquiétudes pendant les négociations de paix qui dureront jusqu'au
milieu d'octobre. Tout conspire à le contrarier, pas une nouvelle qui
ne lui arrache un mouvement d'humeur et d'impatience. N'est-il entouré
que d'imbéciles ou de traîtres? Qu'apprend-il coup sur coup? Que Soult,
un de ceux en qui il met le plus de confiance, a eu l'idée de se tailler
un royaume dans ce Portugal qu'il n'est même pas capable de garder et
d'où il se laisse expulser par les Anglais. Pour la seconde fois, le
Portugal est perdu. Wellesley, le futur Wellington, entré en Espagne à
la suite du désastre de Soult, a livré une bataille qu'il aurait dû
perdre, d'où il échappe et qui reste comme un échec pour les Français
par le désaccord des chefs et l'indiscipline qui s'est mise dans
l'armée. Au récit de cette absurde affaire de Talavera, Napoléon lève
les épaules de pitié. «Il faudrait que je fusse partout!» Et quel est
encore le serin qui s'est avisé d'amener le pape en France, jusqu'à
Grenoble, pour que l'on s'agenouille au passage du pontife persécuté? On
ne commet donc que des fautes? Ordre est donné de rebrousser chemin et
d'interner Pie VII à Savone. L'empereur n'a besoin ni de complications
ni d'insuccès dans le moment où, pour détourner l'Autriche de signer la
paix, l'Angleterre redouble d'efforts. Voici que les Anglais ont
débarqué dans l'île de Walcheren, que le général Monnet, un «lâche», un
«incapable», a rendu Flessingue, de sorte qu'Anvers est menacé. Et si
c'était tout! Mais Fouché, ministre de l'intérieur par intérim, répand
l'alarme en France. Comme si l'invasion menaçait, il lève la garde
nationale, l'exerce, lui donne des officiers pris dans le commerce, la
finance, dans cette bourgeoisie qui murmure déjà d'une guerre éternisée
et qui, des jours de «la patrie en danger», a gardé un mauvais souvenir.
Fouché rappelle même à l'activité des militaires mis en retrait d'emploi
à cause de leurs idées républicaines. En somme, il arme les mécontents.
Il demande à Bernadotte, disgracié la veille, de prendre le commandement
de cette garde nationale. Que veut Fouché? Maître de la police, et
maintenant des préfets, véritable premier ministre, il est, en l'absence
de l'empereur, le maître de la France. Or, sur le premier moment,
l'empereur a manqué de coup d'œil. Il a approuvé Fouché, voyant dans
l'appel de la garde nationale un moyen d'augmenter les forces de
l'Empire. Il n'a même pas blâmé le choix de Bernadotte, comme heureux de
dédommager le prince de Ponte-Corvo. Mais voici que la France s'effraie
de cette levée en masse, de ce retour à 93. Revient-on à la Révolution,
à la Terreur, sous la conduite d'un jacobin? Contre Fouché, les
plaintes, les protestations, les dénonciations affluent à Schœnbrunn.
L'empereur est déconcerté, puis furieux. Il voit naître une crise et
lui-même ne sait plus bien ce qu'il doit faire. Fouché, il vient de le
nommer duc d'Otrante. Il lui retire le ministère de l'intérieur, mais
ses lettres patentes, il les signe. Il destitue de son commandement
Bernadotte, qui s'est comporté à Anvers en autocrate, presque en
conspirateur, et le laisse définitivement ulcéré. Il ordonne que la
garde nationale soit dissoute, reproche à Fouché d'avoir «alarmé
l'Empire sans raison» et devine là-dessous l'ébauche d'un de ces
complots qui recommencent chaque fois qu'il est loin. L'enlèvement du
pape a provoqué de l'agitation chez les catholiques français et belges,
jeté le trouble dans le clergé, ranimé les espérances des royalistes,
tandis que, dans l'autre camp, celui des athées, des idéologues, des
ennemis de la superstition qu'il a naguère réduits au silence et traînés
à Notre-Dame, on ricane: «Était-ce pour cela qu'on a fait le Concordat,
le sacre, les _Te Deum_?» Alors l'empereur gronde: «Je suis fatigué des
intrigues.» Il en est inquiet surtout, et bien qu'il écrive à Fouché des
lettres dures, il n'ose, cette fois encore, le révoquer. Que ne fût-il
pas arrivé sans le redressement de Wagram!

A tous les égards, il avait été temps de vaincre. Il était temps de
signer la paix. «Si la paix ne se fait pas, nous allons être entourés de
mille Vendées», disait Napoléon à Schœnbrunn. Talavera, Walcheren,
l'activité des Anglais sur le littoral de l'Empire, leur apparition
devant l'île d'Aix, et puis une nouvelle insurrection au Tyrol, la
fermentation en Prusse, autant de nouvelles qui ajoutent à la
contrariété que lui cause l'énigmatique neutralité de la Russie et qui
ne favorisent pas les négociations avec l'Autriche.

Ici encore intervient un de ces revirements brusques dont Napoléon est
coutumier. Il se trouve toujours dans ce qu'il appelle des «situations
forcées», qu'il sent mieux qu'un autre et qui ne sont que les aspects
successifs de l'insoluble problème. Lorsque l'Autriche l'a attaqué,
lorsque l'empereur François a violé la parole qu'il avait donnée après
Austerlitz de ne plus faire la guerre, Napoléon s'est juré, lui, d'en
finir avec l'Autriche, avec les Habsbourg, de les détrôner, de mettre à
leur place un autre prince allemand, par exemple le grand-duc de
Wurzbourg. Mais l'armée autrichienne a résisté mieux qu'il n'aurait cru.
Elle est battue, ses chefs démoralisés parce qu'ils croyaient bien tenir
la victoire; elle n'est pas détruite. Alors si Napoléon parle encore de
déposer l'empereur François, de séparer ses trois couronnes, c'est en
manière d'intimidation, pour obtenir ce qu'il veut. Et il veut toujours
la même chose, il revient toujours à son sujet, la stricte application
du blocus continental. Autant que d'affaiblir l'Autriche, de la
soustraire à l'alliance de l'Angleterre, il s'agit de fermer
définitivement de nouveaux ports, de nouveaux rivages au commerce des
Anglais. Là, du moins, il y a une suite rigoureuse dans les idées de
Bonaparte parce que là se trouvent aussi, à un problème qui ne change
pas depuis Trafalgar, la solution unique, le moyen essentiel. Trieste,
Fiume compléteront les «provinces illyriennes» qui, annexées à l'Empire
français, forment jusqu'à la Turquie une ligne côtière ininterrompue.
Et ce n'est plus un chemin vers l'Orient pour le «grand objet» dont la
réalisation, toujours différée, sort des pensées de Napoléon depuis que
languit l'alliance russe. Ce sont des douanes, une défense de plus
contre l'entrée en Europe des marchandises britanniques, un verrou
ajouté au blocus.

Pendant ces pourparlers, difficiles parce que l'Autriche espère toujours
quelque accident, quelque diversion qui lui épargneront de nouveaux
sacrifices, les Anglais évacuent Walcheren, l'insurrection éprouve des
échecs en Espagne. L'Autriche, aux dépens de qui l'armée française «boit
et mange» et que l'occupation ruine, devient plus traitable. Dès qu'il
se sent maître de la négociation, Napoléon change de langage lui aussi
et, comme par une inspiration subite, découvre la pensée qui lui a
traversé l'esprit. Que la France et l'Autriche soient donc amies,
qu'elles s'unissent pour la conservation de la paix.

Dans quel cercle tourne la politique de Napoléon! Il lui faut des alliés
sur le continent. Il cherche à les gagner par un procédé qui est
toujours le même. Après Friedland, l'alliance russe. Maintenant,
l'alliance russe est fêlée. Napoléon a cessé d'écrire à Alexandre parce
qu'il ne peut plus «lui témoigner une confiance qu'il n'éprouve plus».
Par un Tilsit autrichien, Wagram devra lui procurer l'alliance de
l'Autriche. Si l'Europe n'est pas fédérée par une extrémité, elle le
sera par l'autre et, même, l'alliance autrichienne répondra de
l'alliance russe. Elle sera un point d'appui et un moyen de
consolidation.

Car tout conseille à Napoléon de consolider, de mettre des amarres, de
«jeter des ancres». La veille de la signature de cette nouvelle paix,
voici un symptôme encore inconnu, une vue qui s'ouvre sur d'étranges
profondeurs. Pendant une parade, à Schœnbrunn, un jeune Allemand, un
étudiant, s'est approché de l'empereur. Il est trouvé porteur d'un
couteau, avoue sans se troubler qu'il a voulu tuer le tyran de sa
patrie, et que, s'il redevenait libre, il chercherait encore à
l'abattre. Impossible de faire grâce à Frédéric Staaps. Encore plus
impossible, malgré la recommandation de l'empereur, «qu'il ne soit
aucunement question de ce fait», bientôt connu jusqu'en France.
«Singulière aventure», qui «fit penser plus d'une bonne tête». Et l'on
en pensait chaque fois la même chose. «On avait vu combien il s'en était
peu fallu» que l'assassinat ne réussît. L'accident toujours possible, si
souvent supputé, se présente aux esprits sous un aspect nouveau, celui
du fanatisme national qui arme des bras en Allemagne contre l'empereur,
comme naguère le fanatisme politique en armait contre le premier Consul.

Alors Napoléon pense, lui aussi. Il pense à l'avenir, à des garanties, à
cette stabilité qui lui manque. Il s'agit toujours de «finir les
affaires du continent» pour en finir avec les Anglais. Mais ces affaires
d'Europe, elles se compliquent dès qu'on y touche. Un effet de la guerre
que l'Autriche vient d'imposer à Napoléon a été de ranimer la difficulté
qui tient à la Pologne. Car enfin, dans cette campagne, les Polonais ont
été les seuls alliés vraiment militants de la France. Les contingents de
la Confédération germanique se sont battus, du reste médiocrement, parce
qu'ils étaient encadrés. Les légions polonaises y sont allées
spontanément, avec cœur, et, en Espagne aussi, ces auxiliaires précieux
ne marchandent pas leur sang. Comment ne les payer que d'ingratitude?
Après tout, une forte Pologne serait utile à la France, répondrait
d'amitiés douteuses et de soumissions incertaines. Mais reconstituer une
grande Pologne, c'est s'aliéner tout à fait la Russie, et l'embarras
devient le même qu'en 1807. Comment, sans alarmer personne, contenter
tout le monde? La Galicie conquise sur l'Autriche doit être attribuée à
quelqu'un, et, après tout, il n'eût tenu qu'aux Russes de l'occuper tout
entière au lieu de n'entrer que sur la frange, de ménager les
Autrichiens et d'y laisser paraître Poniatowski tandis que les Galiciens
prenaient parti pour Napoléon. Sans sa défection, le tsar serait en
tiers dans les pourparlers de paix. Il pourrait y entrer encore, et
pourtant il se dérobe, comme s'il ne voulait prendre aucune part à un
démembrement de l'Autriche et garder le droit de se plaindre de la
France. Alors Napoléon tente un jugement de Salomon. Une portion de la
Galicie grossira le duché de Varsovie; une autre, «plus qu'ils n'ont
gagné», ira aux Russes, le principal restant à l'Autriche. A
Saint-Pétersbourg, il fait redire avec précision, redire avec
insistance, que «l'idée de la renaissance de la Pologne» n'est nullement
celle de l'empereur, qui «approuve que les mots de Pologne et de
Polonais disparaissent non seulement de toutes les transactions
politiques, mais même de l'histoire». Cependant, si petit soit-il, un
agrandissement du duché de Varsovie inquiète les Russes, leur sert de
grief contre l'alliance française. «Fantôme d'alliance», mais que
Napoléon tient à conserver. «Par cela même que l'empereur ne croit plus
à l'alliance de la Russie, il lui importe davantage que cette croyance,
dont il est désabusé, soit partagée par toute l'Europe.»

Garder cette effigie, ce simulacre, cette peinture, c'est utile non
seulement pour tenir l'Europe en respect, mais pour obtenir un autre
«point d'appui», puisque l'expérience vient de prouver que la Russie ne
répond pas quand on a besoin d'elle. L'idée qu'il a jetée en passant
pendant les négociations de la paix de Vienne, Napoléon y revient, et,
cette idée, Metternich, tenté par l'exemple d'Alexandre, la flatte. Son
Tilsit, pourquoi l'Autriche ne l'aurait-elle pas? A attaquer la France,
elle n'a rien gagné qu'une invasion et des pertes de territoire. Il est
imprudent de se draper dans l'honneur et dans l'orgueil des Habsbourg,
tandis qu'il est simple de feindre l'amitié pour gagner du temps. C'est
l'exemple qu'Alexandre a donné et il vient de montrer que ces
engagements-là coûtent si peu!

Ainsi Napoléon s'est avoué quelques semaines plus tôt qu'avec le Russie
il avait été dupe, qu'il ne pouvait plus témoigner à Alexandre «une
confiance qu'il n'avait plus», et non seulement il cherche à préserver
l'illusion de l'alliance russe, mais il est prêt à recommencer avec
l'Autriche. Dans sa seule continuité de vue, celle que la situation lui
impose et qui est l'idée de sortir de la guerre que lui font les
Anglais, il voudrait un système européen solide, il l'espère durable. Et
il ne trouve que des opportunistes qui demandent son amitié, telle la
Prusse qui proteste toujours de sa loyale soumission, et qui ne pensent,
comme elle, qu'à gagner du temps pour ne pas être «engloutis». Wagram
produit le même effet qu'Iéna et Friedland, mais n'en produit pas
davantage. Que les victoires cessent, que la force de Napoléon soit
entamée, les «fantômes d'alliances» s'évanouiront.

Avant de revenir à ces rêves de fédération et de les pousser plus loin
encore, l'empereur, éclairé par la défection de la Russie, avait dit,
parlant d'Alexandre, de François et de Frédéric-Guillaume: «Ils se sont
tous donné rendez-vous sur ma tombe, mais ils n'osent pas s'y réunir.»
Le jour n'est déjà plus si loin où ils l'oseront. Pour prévenir leur
ligue, il reste à Napoléon une dernière chance à tenter. Après les
alliances politiques, l'alliance de famille, la stabilité par le
mariage, l'entrée dans le club le plus fermé du monde, dans l'intimité
des rois. Quand il en serait, il aurait un «point d'appui» pour son
système, une garantie pour son Empire... Autre illusion, plus grande que
celle de Tilsit, plus grande encore que celle du sacre, mais qui,
partagée par les peuples, lui vaudra un renouveau de splendeur avant le
coucher de son soleil.




CHAPITRE XIX

LE GENDRE DES CÉSARS


Sauf peut-être après Tilsit, toutes les rentrées de Bonaparte à Paris
ont été soucieuses. Plus encore que les autres, le retour de Wagram est
chargé de préoccupations. Rien n'est propre à satisfaire l'empereur, et
ce qu'il a vu, ce qu'il apprend, ce que lui disent la raison et
l'instinct, tout le confirme dans la pensée que s'il ne s'affermit pas,
et cette fois fortement, il sera emporté à la première bourrasque, lui,
sa couronne et son empire. Sur les hommes, sur leur fidélité, il n'a
jamais eu d'illusions: «On s'est rallié à moi pour jouir en sécurité; on
me quitterait demain si tout rentrait en problème.» C'est le moment de
son mot célèbre, le mot d'un homme qui a le sentiment brutal du réel. Il
demandait à Ségur ce qu'on penserait s'il venait à mourir, et l'autre se
confondait en phrases de courtisan: «Point du tout», répondit
l'empereur: on dira «Ouf!» Il sait que déjà il est supporté plus
qu'aimé, que ceux dont il a fait la fortune la sépareraient vite de la
sienne si l'adversité survenait et qu'il en trouverait peu pour partager
jusqu'au bout les risques qu'il court. Ceux qui l'observent distinguent
chez lui, contre tout le monde, «on ne sait quelle amertume cachée», et
tandis que sa mère hoche toujours la tête en doutant que cela dure, il
avise aux moyens de durer parce qu'il a senti le sol trembler sous ses
pas, entrevu le commencement de la fin.

Devant Cambacérès, le premier qu'il appelle dès qu'il est revenu à
Fontainebleau, il parle plus librement qu'à tout autre. Il lui dit ses
intentions, une partie de ses inquiétudes. L'agression de l'Autriche,
compliquée de l'insurrection d'Espagne, a été un coup dangereux. A
Essling, le désastre a été esquivé de bien près. L'alliance russe est
fêlée. Le monde allemand fermente et Staaps a produit des effets que ce
jeune fanatique ne soupçonne même pas. Ce ne sont plus seulement la
balle perdue, le boulet tiré au hasard qui menacent la vie de
l'empereur. On le sait et il y a des hommes qui veulent avoir tout
prévu. A Paris on fait des plans. Après Murat, c'est à Eugène que l'on
pense comme au successeur possible. Eugène serait encore le moins
mauvais. Quels titres a-t-il? Par qui serait-il accepté? Napoléon,
jetant «sur les misères de sa famille un regard triste et profond», ne
voyait aucun de ses frères qui fût capable de le remplacer. Il savait
que, lui mort, ils disputeraient le trône à l'héritier qu'il aurait
désigné. Attendent-ils seulement que Napoléon soit mort? A Madrid,
l'entourage de Joseph parle de la succession impériale comme si elle
était ouverte. On ne réussit pas à gouverner l'Espagne et l'on a un
programme de gouvernement pour la France. Joseph rêve autour du pot au
lait. En idée, le voici empereur. Bien vu du Sénat, il fera l'Empire
libéral. Il saura être sage, prudent, rendre les conquêtes superflues,
contenter l'Angleterre, conclure la paix. C'est déjà un lieu commun et
l'histoire le répétera interminablement, qu'avec un peu de modération
tout s'arrangerait, comme s'il dépendait de Napoléon d'être modéré.

Il sent «l'Empire ébranlé». Justifiant le divorce, devenu «chose
indispensable», depuis longtemps méditée, désormais arrêtée dans son
esprit, il dira à Hortense: «L'opinion s'égarait.» Pour se séparer de
Joséphine, l'empereur a deux raisons, l'une et l'autre puissantes, qui
tendent toutes deux à sa propre conservation.

«Un fils de moi peut seul mettre tout d'accord.» Il a l'illusion qu'en
assurant sa descendance il assurera son trône. Il sent maintenant le
besoin d'un héritier de son sang et de sa chair, et Joséphine l'a
compris depuis longtemps puisque, pour ne pas être répudiée comme une
femme stérile, elle lui a, dit-on, glissé à l'oreille l'idée absurde
d'un enfant supposé.

Cinq ans plus tôt, le droit d'hérédité, ajouté à ses pouvoirs, lui avait
été importun. Maintenant, ne s'exagère-t-il pas les vertus du principe
héréditaire? Et de même il a résisté longtemps au divorce que
désiraient, ou le poussaient tous ceux qui avaient le souci de la
continuité. Sans parler de ses proches, qui n'ont pour mobile, dans leur
esprit étroit, que leur haine jalouse des Beauharnais, il y a les têtes
politiques qui ont voulu une dynastie pour «ôter aux Bourbons tout
espoir de retour». Les pensées de 1804 renaissent devant l'ébranlement
encore léger du système napoléonien. Qu'est-ce qu'une dynastie sans
héritier direct? Une grande raison d'État avait présidé à la fondation
de l'Empire et à l'institution de l'hérédité impériale. Aucune
satisfaction ne lui était donnée. L'adoption? Elle était oubliée, et nul
n'en avait reparlé depuis que l'aîné de Louis et d'Hortense était mort.
Les hommes sérieux regardaient comme une calamité que la couronne pût
revenir à aucun des frères de l'empereur, «d'une incapacité révoltante».
Et Fouché traduisait tout lorsqu'au mois d'octobre 1807, songeant après
Tilsit au mariage russe, il avait écrit à Napoléon que «les Anglais
étaient encouragés, dans leurs entreprises contre l'empereur comme dans
leur refus de faire la paix par la seule pensée qu'étant sans enfant, et
par conséquent sans successeur, l'empereur entraînerait dans sa mort,
toujours possible, le gouvernement tout entier». Autant que sa mort
était crainte, celle de Joséphine était souhaitée par les froids
calculateurs: «Cela lèverait bien des difficultés. Tôt ou tard, il
faudra qu'il prenne une femme qui fasse des enfants.» Le divorce est
désiré dans l'intérêt de tout ce qui s'est fait: «Il n'y a plus un
individu en France qui ne soit convaincu que la durée et la prospérité
de la dynastie sont attachées à la fécondité du mariage de l'empereur.»
Depuis quatre ans, Fouché renouvelle ces propos. Il a même tenté de
persuader Joséphine. Quelle belle page dans sa vie qu'un sacrifice
volontaire au bien public! Quand il comprend que l'empereur a décidé la
séparation, Fouché se réjouit. Enfin nous allons «avoir une colonie de
petits Napoléons». Il ajoutait avec cruauté qu'il n'y aurait pour blâmer
le divorce, après les dévots et les frondeurs, «que les femmes de
quarante à cinquante ans».

En coûtait-il tellement à Bonaparte de répudier Joséphine? Ce qui
l'attachait, c'était l'habitude et, du moins on l'a dit, une
superstition. Heureux tant qu'elle avait été avec lui, il perdrait en
elle un porte-bonheur. Mais plutôt, il sentait le besoin d'un talisman
plus sûr. La part faite du sentiment et du souvenir, la politique
exigeait encore le divorce comme, au retour d'Égypte, elle lui avait
conseillé le pardon. Peut-être, ici, faut-il renverser les choses
admises. Napoléon n'a pas eu le pressentiment que la fortune lui
deviendrait infidèle quand il aurait répudié Joséphine. Il répudiait
Joséphine parce qu'il sentait que la fortune allait l'abandonner. Il lui
faut une alliance assez étroite, assez forte pour le mettre, en cas de
revers et de péril, à l'abri d'une «ruine totale». Seule une alliance à
toute épreuve avec un des grands Etats du continent lui permettra de
clore cette suite de guerres dont il veut «sortir à tout prix» parce
qu'il sait qu'à la fin il ne manquerait pas de succomber. Et ce qu'il
s'exagère maintenant, dans son besoin de se garantir, ce sont les
vertus, la durée des pactes de famille. Le dépit trompait Joséphine, ou
bien, dans sa tête d'oiseau des îles, elle ne comprenait pas la
situation lorsqu'elle disait à Thibaudeau qui lui demandait si
l'empereur ne songeait pas à quelque Allemande, fille d'un des princes
confédérés: «Vous n'avez pas d'idée comme il méprise tout cela; il en
est au point de croire qu'il n'y a rien d'assez élevé pour lui.» En
effet, pour que l'union qu'il désire soit utile, il faut qu'elle soit
haute, et elle ne peut l'être trop. A Daru, qui lui conseille de choisir
une Française, ce qui serait agréable à la nation, Bonaparte répond que
les mariages des souverains ne sont pas affaire de sentiment mais de
politique. «Le mien ne doit même pas être décidé par des motifs de
politique intérieure. Il s'agit d'assurer mon influence extérieure et de
l'agrandir par une alliance étroite avec un puissant voisin... Il faut
que je rallie à ma couronne, au dedans et au dehors, ceux qui n'y sont
pas encore ralliés. Mon mariage m'en offre les moyens.» Point d'orgueil.
Et pas de mystère. Si Napoléon se détermine à «rompre un lien auquel il
était attaché depuis tant d'années», c'est «moins pour lui que pour
intéresser un Etat puissant à l'ordre de choses établi en France». Le
mariage doit être une assurance, l'enfant un «bouclier», la femme un
paratonnerre. Tels étaient ses motifs et telles les pensées avec
lesquelles, le 27 octobre 1809, il rentrait à Fontainebleau.

Sur l'épisode du divorce, sur la mémoire de l'abandonnée, il flotte une
mélancolie. La romance de Napoléon et de Joséphine devient complainte.
Quand Bonaparte songe à prévenir la chute de ce qui va s'effondrer,
quand il est au bord de la ruine, la légende verse déjà dans l'élégie.
Au vrai, il cherche, lui, une garantie et un moyen de salut. Elle joue,
quant à elle, sa dernière carte et la rouée se retrouve à cette dernière
page de leur feuilleton. Le jour où Napoléon, à son retour d'Autriche,
prit le parti de lui signifier la rupture, Joséphine tomba évanouie.
Comme la syncope se prolongeait, l'empereur, pour éviter un esclandre,
appela le chambellan de service et tous deux portèrent l'impératrice
dans son appartement. Ayant fait un faux pas en descendant l'étroit
escalier et s'étant raidi pour ne pas laisser échapper son fardeau, M.
de Bausset eut la surprise d'entendre Joséphine qui lui disait tout bas:
«Prenez garde, monsieur, vous me serrez trop fort.» Comme elle savait
son métier de femme! Que cet évanouissement était bien joué, aussi bien
que la scène des pleurs derrière la porte fermée, rue Chantereine, et
que la confession à Pie VII la veille du couronnement! Le 15 décembre, à
l'assemblée de famille devant laquelle les deux époux annoncent leur
séparation par accord mutuel, elle s'arrête avec un art parfait au
milieu de sa lecture, étouffée par les sanglots. Non que les larmes ne
fussent naturelles. Après tant de luttes pour garder son mari, elle
avait le droit d'être à bout de nerfs. Non qu'il faille exclure chez
elle la sensibilité, les regrets et même l'humiliation de ce qui était
une déchéance, pas plus que chez lui les souvenirs de sa jeunesse et de
son ancien amour. Non que Joséphine espère non plus ébranler la
résolution de son «petit Bonaparte». Du moins pouvait-elle l'attendrir.
Il fallait assurer l'avenir de ses enfants, sa situation de souveraine
répudiée. Elle excella à mettre de son côté les sympathies, devant le
public et devant l'histoire. Et c'était Napoléon, gauche, ému,
contraint, qui avait la moins bonne contenance, tellement, dans la
politique de la vie, la femme est supérieure à l'homme, si
extraordinaire soit-il. De la Malmaison, qui lui restait pour domaine,
avec des honneurs royaux, Joséphine continuerait à être adroite, à
servir. Ses goûts d'ancien régime la portent vers l'Autriche. Elle est
avec Mme de Metternich en grande amitié. Et l'épouse séparée, se rendant
encore utile, aidera au mariage autrichien.

Ce n'est pas celui qu'eût préféré Napoléon, mais c'est à celui-là qu'il
songe en seconde ligne. L'idée qu'il médite depuis deux ans, c'est
d'achever l'ouvrage de Tilsit, de resserrer l'alliance russe en
épousant une sœur du tsar. Cependant un échec retentirait sur l'alliance
elle-même, et rien n'est plus scabreux que la demande. A Erfurt, dans un
épanchement qui effaçait beaucoup d'aigreurs, les deux empereurs avaient
fait allusion à la chose, évitant l'un et l'autre de se compromettre.
Napoléon craignait un refus. Alexandre craignait à la fois de le blesser
et de s'engager lui-même. On était resté dans le vague. Du reste,
Napoléon était encore marié et il fallait d'abord que le divorce eût
lieu. Ensuite Alexandre se retranchait derrière sa mère, à qui le
gouvernement de la famille appartenait. A ce moment, la grande-duchesse
Catherine était d'âge. Celle-là, on s'était hâté de lui trouver un parti
et de la marier à un Oldenburg, comme pour échapper à une demande en
règle de l'empereur des Français. Ce n'était pas un bon signe des
dispositions de la cour de Russie. Il ne restait plus que la
grande-duchesse Anne, encore enfant. Tout avait été remis à plus tard.

Maintenant, Napoléon ne peut plus attendre. En se séparant de Joséphine,
il indique assez son intention. Le mariage de l'empereur, on ne parle
pas d'autre chose en Europe et, si Alexandre le veut, il peut devenir le
beau-frère de celui qu'il appelle encore son allié. La petite Anne est
sur le point d'avoir ses quinze ans, et, quoique la différence des âges
soit forte, pour un mariage politique elle n'a rien de monstrueux.
Pourvu que la future impératrice soit capable d'avoir des enfants, peu
importe qu'elle soit belle ou laide et une enquête discrètement menée
par l'ambassadeur Caulaincourt a fait savoir que la grande-duchesse Anne
était bien faite et formée. Il n'est pas douteux que ce mariage est
celui que désire Napoléon. L'alliance russe, l'union «invariable» avec
le tsar, reste, malgré toutes les atteintes portées à sa confiance,
l'élément fixe de sa politique. L'alliance, il est même nécessaire de la
confirmer devant la France et devant l'Europe à qui les infidélités de
la Russie pendant la campagne d'Autriche n'ont pas échappé. Le rêve de
Napoléon, c'est qu'Alexandre vienne lui-même à Paris, conduisant sa
sœur, pour le «mariage de Charlemagne et d'Irène». Alors, ce serait
mieux qu'à Tilsit, mieux qu'à Erfurt, «l'alliance de cent millions
d'hommes attestée». Et rien ne coûte pour un si grand résultat.
Caulaincourt est chargé de dire qu'«on n'attache aucune importance aux
conditions, même à celle de la religion». La future impératrice pourra
garder la sienne. Une seule chose importe: «Partez du principe que ce
sont des enfants qu'on veut.» La grande-duchesse est-elle capable d'en
avoir? Du moment qu'on le pense, rien, pour Napoléon, ne fait objection
ni problème. La cour de Russie, l'ambassadeur Kourakine sont comblés
d'égards. A Pétersbourg, un emprunt est souhaité, ce qui est assez dans
les habitudes du pays. L'emprunt est accordé d'avance. Enfin il y a
l'obstacle polonais. Le message du 13 décembre au Corps législatif
déclare que «l'empereur n'a jamais eu en vue le rétablissement de la
Pologne». Et Caulaincourt se conforme à l'esprit de ses instructions
lorsque, le 4 janvier suivant, il signe le nouveau traité avec la
Russie, dont un article porte que «le royaume de Pologne ne sera jamais
rétabli». C'est ainsi qu'Alexandre conçoit l'amitié et la met en
pratique. Il en tire tout ce qu'il peut, donne le moins possible, en
tout cas ne donne pas sa sœur.

Caulaincourt, nouvellement duc de Vicence, devait mener sur place la
négociation du mariage avec assez d'adresse pour épargner à l'empereur
des Français la honte d'être éconduit. Le peu d'empressement
d'Alexandre, son éternelle excuse que tout dépendait de sa mère, les
lenteurs, les questions de la vieille impératrice, veuve de Paul Ier,
notoirement hostile au Corse, à l'usurpateur, faisaient traîner les
choses et douter que la cour de Russie y mît de la bonne foi. On
«filait un refus». Napoléon, sans abandonner son idée, pressant
Caulaincourt de revenir à la charge, commençait à sentir le besoin d'un
mariage de rechange. Il n'avait pas répudié Joséphine pour rien. Quand
tout le monde parlait pour lui de la sœur d'Alexandre, il ne pouvait pas
non plus se rabattre sur la fille du roi de Saxe, ne pas épouser mieux
que les princesses allemandes de Jérôme et d'Eugène, se trouver au
niveau de Berthier, devenu neveu du roi de Bavière, un de ces rois que
l'empereur lui-même avait faits. Sans compter que, le roi de Saxe étant
grand-duc à Varsovie, le tsar, toujours méfiant quand il s'agissait de
la Pologne, prendrait ombrage de cette union. Enfin l'empereur de Russie
n'accordait pas sa sœur. L'empereur d'Autriche offrait presque sa fille.
Quelques raisons qu'eût Bonaparte de préférer une alliance de famille
avec Alexandre, pour compenser celle-ci, celle-là venait à point.

Il fallait le besoin qu'il avait de contracter une union «élevée», il
fallait que son illusion sur les services qu'il en attendait fût grande,
pour qu'il ne fût pas mis en éveil par l'empressement avec lequel on lui
proposait l'archiduchesse Marie-Louise, Iphigénie sacrifiée à la
politique. C'était comme si, à Vienne, on eût craint d'arriver trop tard
dans la course au mariage. Les insinuations se pressaient, on avait
recours à des entremetteurs. Le soir où Joséphine présida pour la
dernière fois le cercle de la cour, assistant «avec une grâce sans
pareille aux funérailles de sa propre grandeur», un secrétaire de
l'ambassade d'Autriche confiait dans l'escalier à Sémonville, homme
répandu et bavard, que Napoléon n'avait qu'à faire sa demande, qu'il
était certain d'être agréé. On allait jusqu'à faire valoir, avec la
fraîcheur et la belle santé de Marie-Louise, la fécondité des femmes
dans la maison de Habsbourg. Si Napoléon n'entrait pas dans la famille
d'Alexandre, il pouvait entrer dans celle de Marie-Antoinette et de
Louis XVI dont Marie-Louise, leur petite-nièce et leur filleule, portait
les deux prénoms.

Cambacérès, hostile au mariage autrichien comme la plupart des hommes de
la Révolution, disait, quand rien n'était encore décidé: «Je suis
moralement sûr qu'avant deux ans nous aurons la guerre avec celle des
deux maisons dont l'empereur n'aura pas épousé la fille.» Pour que la
prédiction fût complète, Cambacérès aurait dû ajouter qu'avant quatre
ans l'empereur serait aussi en guerre avec l'autre. Alexandre ne donne
pas sa sœur parce qu'il ne veut ni resserrer l'alliance, ni la
confirmer. Le moins fourbe, en somme, c'est lui. L'empereur François,
par la diplomatie matrimoniale qui est de tradition à Vienne, veut se
prémunir contre de nouveaux coups et manquer aux traités, préparer une
revanche sans éveiller de soupçons. Metternich l'avouera, Marie-Louise
était livrée à l'ogre pour obtenir «un temps d'arrêt qui nous permît de
nous refaire». De son côté, Napoléon, mettant en balance les avantages
des deux unions, pense qu'un beau-père vaut mieux qu'un beau-frère, que
l'empereur autrichien sera plus intéressé à maintenir sa fille sur le
trône de France que l'empereur russe à y maintenir sa sœur. François et
Metternich le laissent penser. C'est lui, le politique réaliste, qui
fait fonds sur les principes, sur les sentiments de famille, comme s'il
n'était pas éclairé par la sienne, et sur les raisons de cœur, comme
s'il ne savait pas les refouler. Ne voit-il pas combien, auprès de Sa
Majesté Apostolique, la condamnation du pape elle-même compte peu
puisqu'on n'hésite pas à accepter pour gendre un excommunié dont le
divorce n'est peut-être pas tout à fait régulier? Car, pour rompre le
mariage religieux de Napoléon et de Joséphine, impossible de s'adresser
à Rome, ou plutôt à l'exilé de Savone. C'est l'officialité de Paris qui
prononce, par ordre, l'annulation. Et le comité ecclésiastique n'a pu,
tout bien pesé, retenir d'autres motifs que l'absence de «propre
prêtre», parce que c'est Fesch qui les a unis en secret, et le «défaut
de consentement» de l'empereur, «moyen de nullité qui ne fut jamais
utilement invoqué que par un mineur surpris et violenté», et qui
rappelle la supercherie de Joséphine, la bénédiction secrète et _in
extremis_, exigée par Pie VII, imposée au mari joué et furieux, la
veille du couronnement.

Par le mariage autrichien, Napoléon sera dupe d'une ruse aulique. C'est
un autre acte de l'«auguste comédie» des rois en lutte, non pas contre
la France régicide, mais contre la France des limites naturelles. On
endormira le lion amoureux, le héros flatté. Mais, dans son idée à lui,
c'est encore une ancre qu'il jette, une carte qu'il ajoute à sa carte de
guerre. L'Autriche, il s'est battu assez souvent avec elle pour savoir
qu'elle est encore redoutable et pour ne pas la mépriser. Au grand
conseil de famille et de gouvernement où l'empereur prit sur le mariage
l'avis des dignitaires, Lacuée ayant dit: «L'Autriche n'est plus une
grande puissance», il lui fut répondu avec vivacité: «On voit bien,
monsieur, que vous n'étiez pas à Wagram.» Napoléon n'oubliait ni les
semaines d'anxiété qu'il avait passées après l'échec d'Essling, ni sa
crainte du soir d'Eylau («si j'étais l'archiduc Charles»), ni ses
appréhensions d'avant Austerlitz, lorsqu'il avait dû s'aventurer si
loin, en Moravie, pour y battre les deux empereurs. Il voyait en outre
l'influence, le prestige que lui vaudrait sur les peuples d'Allemagne
une étroite parenté avec les Césars germaniques. S'attacher l'Autriche
par un lien intime, tandis que l'alliance russe subsisterait au moins
pour la forme, c'était la continuation, peut-être l'achèvement de sa
politique continentale. Depuis l'affaire espagnole, la propagande
ennemie le représente comme un César démagogue, un jacobin qui n'aspire
qu'à renverser tous les trônes après ceux de Naples et d'Espagne. C'est
une réputation qui fait un tort grave à son système de fédération
générale du continent, le seul qui puisse lui permettre de vaincre
l'Angleterre. Entré dans l'une des plus grandes maisons souveraines
d'Europe, chez ces Habsbourg plus historiques que les Romanof,
catholiques de surcroît, personne ne prétendra plus qu'il est l'homme
des révolutions. En mêlant son sang à celui de la plus conservatrice des
dynasties, il se rend légitime aux yeux de tous, il les associe à sa
propre conservation, et c'est encore pour lui une manière, la plus
haute, et qu'il croit définitive, de se donner de la stabilité.

Ces pensées, qui étaient autant d'illusions, grandissaient en lui à
mesure qu'il devenait plus évident que la cour de Russie se dérobait. Il
ne s'agissait plus de préférence, et, malgré tout, Napoléon gardait ses
raisons de préférer le mariage russe. L'alliance du tsar, quelque
ébranlée qu'elle fût, restait la pièce maîtresse de sa politique, et
justement un mariage eût été le moyen de la «cimenter». Mais l'empereur
des Français ne pouvait rester éternel prétendant à la main de la
grande-duchesse. Un bourgeois de la rue Saint-Denis n'eût pas souffert
tant de réponses évasives et d'atermoiements. De dix jours en dix jours,
délais successifs au bout desquels il était promis à Caulaincourt que la
mère du tsar se serait prononcée, le mois de janvier 1810 touchait à son
terme et la «nouvelle décisive» n'arrivait pas. On ne pouvait plus
espérer qu'elle serait favorable. Lorsque Napoléon la reçut, il avait
déjà pris son parti et il avait eu raison. C'était un refus à peine
déguisé. La mère alléguait l'extrême jeunesse de sa fille et renvoyait
l'affaire à deux ans. En somme, on s'est hâté de trouver un mari à
Catherine, pour qui la question d'âge ne se posait pas, on lui a fait
faire un «sot mariage», Alexandre en convient, et, quant à la cadette,
on découvre un peu tard qu'elle n'a que quinze ans. Napoléon a été,
c'était le mot juste, «mené par le bout du nez». Il a mis du temps à
s'en apercevoir.

Maintenant, il risque d'être ridicule si, après avoir, sous les yeux du
monde entier, aspiré à ce mariage, il n'en fait pas tout de suite un
autre qui le vaille, qui soit même plus étonnant et plus flatteur. Alors
il ne demande pas la main de Marie-Louise. Il ne s'engage pas dans de
nouvelles négociations d'agence matrimoniale. C'est à Schwarzenberg
qu'il s'adresse comme pour une affaire à prendre ou à laisser, lui
accordant la journée pour dire oui ou non, un ultimatum qui ne donne pas
le temps de consulter la cour de Vienne. L'ambassadeur d'Autriche
consentit, disposa de la fille de son maître et ne fut pas désavoué. Il
devait avoir des raisons de penser qu'il ne le serait pas. Dès que la
réponse fut rendue, Napoléon fit dresser le contrat sur le modèle de
celui qui avait servi pour Marie-Antoinette et pour Louis XVI.

Une audace, ce mariage tambour battant qui ramenait une Autrichienne à
Paris. Napoléon pourra dire: «Quand l'Impératrice est arrivée ici, elle
a joué sa première partie de whist avec deux régicides, M. Cambacérès et
M. Fouché.» Au conseil des grands de l'Empire, que Napoléon avait
consulté pour la forme, car sa décision intime était déjà prise,
quelques-uns lui avaient représenté que le mariage autrichien serait un
défi à la France de la Révolution. Murat, surtout, s'était emporté; les
sentiments révolutionnaires s'étaient ranimés chez le roi de Naples par
la crainte des suites que pourrait avoir en Italie cette union avec les
Habsbourg, proches parents des Bourbons napolitains. Talleyrand, lui,
avait dit la pensée de l'empereur, ce que Napoléon aimait à entendre,
lorsqu'il rappelait l'alliance de 1756 qui avait permis à la monarchie
bourbonienne de tenir tête à l'Angleterre. Argument qui est dans le fil
du règne, dans l'actualité et dans la logique, d'autant meilleur qu'il
ne s'agit pas de «renverser» les alliances mais de les compléter. A
celle du tsar, Napoléon attache tant de prix qu'il veille surtout à ne
pas la rompre. Sans doute le sens du refus était clair. Est-il possible
que, si Alexandre l'avait voulu, il n'eût pas donné à son ami une de ses
sœurs? Autocrate dans son empire, conçoit-on qu'il soit gouverné par sa
mère? Entre la mère et le fils, le jeu a été concerté. Ce n'est même pas
une hypothèse. Lue par surprise dans les papiers de Kourakine, la preuve
est là. Mais pas d'orgueil froissé qui tienne, et, d'ailleurs, la main
de Marie-Louise est pour Napoléon une satisfaction d'amour-propre
suffisante. C'est l'amour-propre d'Alexandre qu'il ménage, affectant
d'entrer dans les raisons d'âge, de santé, de religion qui lui ont été
opposées, assurant que le choix qu'il a fait d'une autre princesse «ne
changera rien à la politique». Loin de nuire à l'amitié de Tilsit, le
mariage autrichien doit rapprocher les trois empereurs, Vienne,
désormais, réunissant Paris et Saint-Pétersbourg au lieu de les diviser.
«Douceur, discrétion, prudence. Évitez tout ce qui pourrait blesser.» Ce
sont, à ce moment, les instructions de Caulaincourt.

Pourtant, comme cette ligne de conduite raisonnable est difficile à
tenir! Manquée, l'alliance de famille avec la Russie fait douter de
l'alliance politique, ce qui commande des précautions. Si Napoléon n'est
pas sur ses gardes, il risque d'être dupe et de compromettre sa
sécurité. Après tant de signes d'une bonne foi si médiocre, qui peut
dire de quoi est capable cet Alexandre trop byzantin? Peut-être, devenu
son beau-frère, Napoléon eût-il ratifié le traité déjà signé par
Caulaincourt et par lequel la France s'engageait à ne pas laisser
rouvrir le tombeau de la Pologne, à ne pas souffrir que le nom en fût
seulement prononcé. Mais si Cambacérès a vu juste, si, dans deux ans,
l'empereur doit être en guerre avec la Russie, il aura encore besoin des
Polonais, et, en les humiliant, il les aura découragés, il se sera
lui-même déshonoré pour rien. Alors Napoléon, qui a réfléchi, veut bien
promettre de ne jamais rétablir le royaume de Pologne, non de participer
par les armes à la répression d'une révolte des Polonais. Il consent à
ne reconnaître qu'un grand-duché de Varsovie, et non, comme le voudrait
Alexandre, à garantir contre toutes les autres puissances les limites de
l'État varsovien. Restrictions bien légères, d'ailleurs légitimes,
adroites dans la forme, encore atténuées par un renouvellement de
l'assurance que le mariage autrichien n'altère ni les sentiments ni les
convictions de Napoléon, résolu à rester toujours un allié et un ami.
Seulement il n'est pas possible que le tsar ne se dise pas que Napoléon
est en éveil. La méfiance grandit des deux côtés. Il faudra pourtant,
pour passer de l'alliance et de l'amitié à la guerre, quelque chose de
plus grave que le cas polonais.

Entre les deux empereurs, les relations officielles sont toujours dans
la même harmonie, Kourakine est aux honneurs le jour où le mariage
triomphal est célébré. Et si l'on pouvait voir Marie-Louise avec les
mêmes yeux que Napoléon! Il a sans doute l'orgueil de mettre dans son
lit la fille de ces hautains Habsbourg. Quel homme, encore plus
extraordinaire que celui-là, n'eût senti ce que cette union avait
d'unique dans l'histoire? Il a la satisfaction d'être traité en
souverain de vieille race, de rattacher sa dynastie à celle qui a été
renversée, de marier dans sa personne la révolution et la légitimité,
d'achever sa grande idée de la fusion. Avec le goût qu'il a toujours eu
pour les femmes, il est sensible aux dix-huit ans, à la fraîcheur de
cette bonne Allemande, de cette «belle génisse», une rose d'un incarnat
à peine vulgaire, fille-fleur appétissante, docile, ce qui, pour elle,
est la même chose que d'être facile, elle le montrera avec Neipperg.
Elle a pour Napoléon un autre attrait, quelque chose, en beaucoup mieux,
de ce qui l'avait séduit jadis chez Joséphine, le port, la marche,
l'inimitable simplicité d'une princesse, «la première princesse du
monde», toute dressée à son rôle d'impératrice par l'éducation de la
Hofburg, si parfaite en tout qu'elle ne manquera pas de donner un fils
au mari que la politique lui a choisi et un héritier à l'Empire sur
lequel elle vient régner. Pour le cadet-gentilhomme, c'est un peu le
rêve du pauvre Mesmour dans les bras de la sultane, un rêve de plus
d'une nuit, mais non pas d'un si grand nombre de nuits. Et il plaît à
voir lorsque, passant, dans sa galante impatience, par-dessus le
cérémonial et l'étiquette, il court sur la route de Soissons au-devant
de sa femme, entre dans sa voiture, l'enlève à la hussarde. Il plaît
encore, mari amoureux et qui, pour cette jeune femme, veut un jour
savoir danser.

Il voit surtout les grands aspects de ce mariage, non seulement la
promesse d'un successeur, mais l'accomplissement de sa pensée constante,
l'Europe unie, le continent fédéré. Ce qui se noue avec l'Autriche,
moins le mot, c'est une alliance. Les fêtes du mariage sont déjà presque
un autre Tilsit. Français et Autrichiens fraternisent, leurs drapeaux se
mêlent, les soldats qui se sont battus à Wagram choquent leurs verres.
Berthier, venu à Vienne pour conclure le mariage par procuration, a été
reçu avec un empressement particulier par les militaires, lui-même
apportant à l'archiduc Charles, l'adversaire de tant de rencontres, la
croix de la Légion d'honneur, celle que porte l'empereur, la croix du
soldat, la même que, devant le radeau du Niémen, Napoléon avait donnée
de ses mains au plus brave des grenadiers d'Alexandre. A Vienne, tout
est pour la France, comme tout pour l'Autriche à Paris. Mêmes effusions,
mêmes gestes, même théâtre qu'à Erfurt. L'enthousiasme, Metternich le
joue admirablement. C'est lui qui représente l'empereur François aux
cérémonies et aux fêtes qui répètent les fastes du mariage de Louis
XVI, à cette bénédiction nuptiale entourée de toute la pompe
monarchique, bien qu'il y manque, à la grande colère de Napoléon, treize
des cardinaux qu'il a réunis à Paris et dont l'absence évoque
l'excommunication. Une autre image du sacre, cette messe du 2 avril 1810
dans le salon carré du Louvre, où officie encore l'oncle Fesch. Pendant
le déjeuner, Metternich se montre à la fenêtre et crie à la foule, en
levant son verre: «Au roi de Rome!» On aura donc vu tous les miracles!
L'empereur d'Autriche a déjà renoncé au Saint-Empire. Il abandonne
encore à la France le vieux titre des futurs Césars germaniques, celui
de roi des Romains.

Ce Paris qui se presse pour voir Napoléon et Marie-Louise dans leur
carrosse de cristal, c'est le même qui avait applaudi à l'exécution de
Marie-Antoinette. Que sont les opinions? Des vêtements de rechange.
Comme l'a dit, en diplomate flatteur, le comte Tolstoï au moment où l'on
croyait encore au mariage russe, l'impossible, en ce siècle, est souvent
ce qu'il y a de plus vraisemblable. Le mot s'applique encore mieux au
mariage autrichien. Les hommes acceptent toutes les idées tour à tour,
et toutes les métamorphoses. Combien de personnages Napoléon lui-même
n'a-t-il pas déjà faits, sans compter ceux qu'il lui resta à faire
encore? Il y a en lui un philosophe amer qui connaît l'inconstance des
foules, égale à celle des choses. «Comme il eût été taxé de folie, celui
qui eût osé prédire alors tout ce que l'on a vu depuis!» Et l'on redira
toujours que c'est la plus belle époque du règne, parce que la France
croit que, cette fois, c'en est bien fini des guerres, oubliant celle
qui continue avec Albion. Cette Autrichienne-là, elle est populaire
parce qu'elle semble «un gage de paix». Alors Bonaparte, assis sur le
trône de Louis XVI, semble l'avoir relevé. C'est le moment où on le
voit, où il se sent le plus monarchique. Non qu'il oublie d'où il sort,
ni sa grande idée de réconcilier les Français. «Toujours attentif à ne
point offenser les souvenirs de la Révolution», il ménage, dans la
circonstance, les sentiments des conventionnels, des vieux républicains.
«J'ai pris soin, disait-il, de rassurer et de satisfaire ceux que ce
mariage pouvait inquiéter.» Et il interdira le discours de Chateaubriand
à l'Académie, cette «diatribe» contre la Révolution. Il y a les mots et
il y a les choses. Napoléon connaît assez les hommes pour s'apercevoir
que la nouvelle noblesse a le sentiment de gagner quelque chose par
l'accession de l'Empire à la légitimité. Duchés et comtés deviennent
«une véritable aristocratie», tandis que, libérés de leurs derniers
scrupules, et, d'autre part, mieux vus que jamais, les anciens émigrés,
les royalistes «envahissent» les Tuileries, les assemblées, les
préfectures, les états-majors. La consigne pour le Sénat est que
«l'empereur veut de l'aristocratie et surtout pas d'avocats». C'est la
«réaction de 1810» qui, au dedans, répond aux alliances politiques et
aux alliances de famille du dehors, puisque maintenant, par
Marie-Louise, l'empereur cousine avec presque toutes les têtes
couronnées. La conservation sociale et dynastique suit son admission au
grand cercle des souverains, qu'il prend trop pour un syndicat de
défense mutuelle. Et puis l'Europe qu'il a besoin de fédérer est une
Europe de rois. Pour mieux l'unir, il adopte ses façons de penser, il se
royalise. Est-ce que d'ailleurs tout ne va pas dans ce sens? La race des
Vasa se meurt. Au mois d'août de cette année de magnificence, Charles
XIII adopte pour successeur et la Suède élit pour prince royal
Bernadotte, le beau-frère de Joseph. Napoléon approuve. Presque partout
sur le continent il a des rois pour alliés, des rois pour parents, et,
du moins l'entend-il ainsi, des rois pour le servir.

Quelqu'un disait alors qu'il avait l'air de «se promener dans sa
gloire». Surtout il a pris de la confiance. Des ancres, il en a jeté de
toutes parts. Il lui semble, chose essentielle, qu'il n'a plus de
coalition à redouter. Maintenant qu'il a les mains libres, qu'il dispose
de toutes ses forces, l'Espagne sera soumise. Ce n'est plus qu'une
affaire de temps. Il recommence à croire à la paix générale par le
désistement de l'Angleterre. Ne se convaincra-t-elle pas qu'un compromis
serait profitable autant qu'est vaine la continuation de la lutte? Dans
la mesure où il le peut, puisque l'état de guerre dure toujours avec les
Anglais, il donne des preuves de ce qui est, à ses propres yeux, esprit
d'entente, bonne volonté, modération. Il retire des troupes d'Allemagne,
n'y laissant que deux divisions, l'une pour occuper Brême, Hambourg,
Lübeck, Dantzig, ce qui est indispensable au maintien du blocus
continental, son arme essentielle; l'autre, en Westphalie, pour
surveiller la Prusse, la moins sûre des puissances, restée suspecte par
son agression de 1806. Pourtant Napoléon ne veut pas qu'on lui prête
l'idée absurde de garder toutes ses conquêtes. Ce sont des «effets
négociables». Il traitera avec sa carte de guerre, comme l'Angleterre
avec la sienne, faite d'une grande rafle de colonies qui ne sont pas
seulement celles de la France, mais d'autres pays, de la Hollande en
particulier. Il renouvelle prudemment, sans papiers écrits qui
pourraient tout gâter, des avances au gouvernement britannique. Le
banquier Labouchère, intermédiaire souvent employé par Louis, est
autorisé à «porter des paroles» à Londres. «Nul doute qu'aucune
circonstance n'est plus favorable à la paix si l'Angleterre est le
moindrement disposée à la faire sur le pied d'une parfaite égalité et
indépendance.»

Voilà où on ne s'entend plus, où l'on ne s'entendra jamais. L'égalité,
l'indépendance, c'est pour Napoléon le droit de laisser hors de la
discussion ce qui, pour les Anglais, est l'objet même du conflit. A tout
ce qu'eût rendu l'empereur «pour le rétablissement d'un équilibre», le
principal eût encore manqué. Et le malheur, c'est que, pour les deux
parties, le principal se trouve aux mêmes lieux. Vingt jours après le
mariage, où Napoléon mène-t-il Marie-Louise? A Anvers. Presque tout le
mois de mai, ils le passent en Belgique, comme pour y montrer aux Belges
devenus Français la fille de leurs anciens souverains, attester le
consentement de la maison d'Autriche à ce qui est pour la France une
réunion définitive, une inaliénable partie d'elle-même. Dès lors, la
mission de Labouchère ne peut que mal finir.

Et elle finit mal pour beaucoup de gens. A peine parle-t-on de paix (car
il n'y en a qu'une, la paix avec l'Angleterre), que les intrigues
foisonnent, tellement on est fatigué et si nombreux sont déjà ceux qui
veulent avoir été de l'opération! Cette porte entre-bâillée, c'est à qui
la poussera, Fouché qui s'en mêle, et avec lui le fameux Ouvrard, les
gens d'affaires, les intrigants, qui entraîneraient Napoléon dans une
négociation périlleuse, où il serait en état d'infériorité, où il
compromettrait ses alliances, puisqu'il serait amené à dire quelles sont
les concessions qu'il ne peut pas faire, tandis qu'il sait bien celles
que l'Angleterre exigerait. Ici encore, ce ne sont pas les partisans de
la politique du possible, c'est lui qui a le coup d'œil le plus sûr. Il
a voulu, rien de plus, sonder les Anglais. Son arme, contre les maîtres
de la mer, c'est le blocus continental, il n'en a pas d'autre et il fait
connaître qu'il la renforcera si l'Angleterre refuse de céder. Menace
qui laisse l'Angleterre insensible. L'extension indéfinie de l'Empire ne
l'effraie plus. Si, pour garder les conquêtes essentielles de la
Révolution, pour traiter sur la base des limites naturelles, Napoléon
doit subjuguer, occuper, annexer l'Europe entière, les Anglais n'en sont
que plus sûrs qu'à la fin il devra rendre tout. Ainsi pas de paix
possible, pas d'issue. Les plus chimériques sont ceux qui cherchent ce
que la situation ne comporte pas, une solution modérée.

«Alors, c'est vous qui décidez de la guerre et de la paix?» Pardonné une
première fois, devenu presque inamovible, Fouché chancela sous ce mot.
Il avait commis ce qui ne pouvait se tolérer, touché à la base de
l'Empire. Son crime était moins d'avoir usurpé sur le maître que de
l'avoir compromis, diminué devant l'Angleterre et devant l'Europe. La
seule paix que pût signer Napoléon, c'était celle d'Amiens, et il
cherchait à la rétablir avec autant de persévérance que les Anglais,
n'en ayant plus voulu, en mettaient à la refuser, résolus plutôt à la
guerre perpétuelle, comme ils l'avaient dit. Cela, le duc d'Otrante ne
l'a pas compris mieux que le prince de Bénévent, et la disgrâce
atteignait à son tour l'autre «prévoyant de l'avenir». Ainsi l'Empereur
est délivré de ceux qu'on a si souvent nommés ses mauvais génies. Plus
encore que la suppression du Tribunat, c'est sa dernière rupture avec la
République. Il n'en commettra ni plus ni moins de fautes pour n'avoir
plus dans ses conseils les hommes de la Révolution. Légitimé par le
mariage, sa nouvelle promotion, sa nouvelle incarnation laissent intacte
la difficulté qu'il avait trouvée en prenant le pouvoir et qui l'y avait
porté. La foule s'y trompe. Depuis que Marie-Louise était impératrice,
depuis que Napoléon était admis dans la famille des rois, gendre d'un
empereur la veille ennemi, «il semblait à tout le monde que les idées de
guerre allaient être abandonnées», tandis que la guerre qui ne cessait
de rallumer les autres subsistait.

Rien n'est changé. Si peu changé que Napoléon reprend cette confiance
qui l'avait déjà abusé après Tilsit. Comme alors, les mesures extrêmes
que lui dictent ses raisonnements lui paraissent possibles et dénuées de
péril. En politique comme sur le champ de bataille, il raisonne
toujours, et ses opérations les plus audacieuses ont un but. En cette
année 1810 qui va lui donner, après la haute satisfaction de son
mariage, l'espoir de la survie par la paternité, on le voit chargé du
souci de ses prochaines décisions, incliné aux plus graves par l'idée
que son alliance de famille avec l'Autriche lui permet d'oser davantage.
Il a plus d'illusion que d'enivrement. Mais il ne tend pas l'arc de
gaieté de cœur. Cette Espagne, son souci, dont il aime si peu à parler,
l'inquiète toujours. Joseph et ses lamentations lui pèsent. C'est une
erreur d'avoir mis ses frères sur des trônes. Il ne se le dissimule
plus. Et parfois la pensée lui vient que le meilleur moyen de liquider
l'affaire espagnole serait de rétablir Ferdinand VII à Madrid avec la
garantie d'une reine française. Nouvel essai de rapprochement avec
Lucien, qui, lui, ne consent pas à son propre divorce, toujours exigé
pour la dignité de la famille impériale. Nouveau déboire. Lucien,
pendant ces tentatives de réconciliation, a consenti toutefois à envoyer
à Paris, chez la grand'mère, sa fille Charlotte, celle qu'on avait
destinée un moment au prince des Asturies, qu'on lui destine peut-être
encore. La princesse Lolette arrive, se tient fort mal, écrit à son père
des lettres, lues au cabinet noir, où elle se moque de l'oncle, de la
tante, de toute la cour. Impossible de compter sur elle pour un mariage
d'utilité politique. Il faut la rendre à Lucien, qui d'ailleurs n'a
accepté pour lui-même aucune des conditions de l'empereur. Entre les
deux frères, c'est la rupture, et Lucien s'embarque pour les États-Unis.
En route, accident ridicule, il est arrêté par les Anglais, qui le
conduisent à Plymouth, le reçoivent avec toutes sortes d'égards, comme
un témoin de la tyrannie de Bonaparte, une victime qui n'a pu trouver
que sur le sol de la libre Angleterre un asile et la liberté.

Joseph continuera de régner dans un royaume qui l'ignore. Et les choses,
dans la famille impériale, n'en vont pas mieux. Elle se disloque. Tandis
que Lucien sera rayé de tout, Louis cesse d'être roi. Presque en même
temps que Lucien quitte Civita-Vecchia, avec la complaisance de Murat,
lui-même plein d'amertume contre l'empereur et qui soutient la cause du
«frère persécuté», Louis s'enfuit d'Amsterdam, plante là sa femme et son
trône. C'est la fin pitoyable d'une longue querelle où Napoléon a eu de
la patience, où les torts ne sont pas de son côté. Louis, son préféré de
toujours, qu'il appelle «presque son fils», qu'il a jadis, à Valence,
élevé sur sa solde, avec qui il partageait son pain, n'a que l'excuse
d'«une lymphe âcre et viciée». C'est un hypocondriaque, un malade, un
malheureux qui fait le malheur des autres, d'Hortense surtout. Ainsi
Napoléon n'a trouvé personne à ses côtés pour le comprendre ni pour le
servir. A force d'énergie et de combinaisons, il se maintient et il
maintient tout son monde avec lui à des hauteurs incroyables,
vertigineuses. Ses frères jouent avec tout cela comme si tout cela était
éternel. Le plus amer pour l'empereur n'est pas de sentir qu'on est
ingrat. C'est de s'apercevoir qu'on est bête.

Louis a été mis en Hollande à un poste de douane, conformément au
«système». La raison d'être de sa royauté, c'est de veiller à
l'application stricte du blocus dans un pays de commerce qui est une des
grandes portes de l'Europe. Et cette royauté, comme le reste, ne peut
durer que si l'Angleterre est vaincue par le blocus. Louis, qui n'y
comprend rien, s'est laissé circonvenir par ses sujets. Il a fermé les
yeux à la contrebande, il l'a protégée, et l'empereur, las de le
rappeler à son devoir, de lui adresser des remontrances et des
sommations, a dû agir, mettre des douaniers français dans les ports,
puis protéger ces douaniers par des soldats. A la fin, il s'est trouvé
dans la nécessité d'occuper militairement une partie des États qu'il a
donnés en fief à son frère, et les gouverneurs de Bréda et de
Berg-op-Zoom, d'ordre de Louis, ont fermé les portes de ces places à
l'armée impériale. Voilà les Bonaparte couronnés presque en état de
guerre, tandis que Louis se croit devenu roi de droit divin et demande
M. de Bonald, théoricien de la légitimité, comme précepteur pour son
fils. Pénibles, ridicules, ou les deux à la fois, les incidents se
succèdent. Six mois durant, Napoléon, irrité et embarrassé, gronde et
pardonne, adjure le «prince de son sang» qu'il a placé sur le trône de
Hollande d'être «d'abord Français», menace d'«employer tous les moyens
sans se laisser arrêter par aucune considération pour faire rentrer la
Hollande dans le système du continent» et pour «arracher définitivement
ses ports et côtes à l'administration» qui en fait les principaux
entrepôts du commerce avec l'Angleterre, comme les négociants hollandais
en sont pour la plupart des agents. Ces motifs étaient vrais et fondés.

Napoléon, dans une colère, avait annoncé qu'il «mangerait» la Hollande.
Plus exactement, avec froideur, une des notes comminatoires qu'il avait
dû envoyer à La Haye faisait prévoir qu'on reviendrait à l'état de
choses qui avait existé «depuis la conquête faite par la France en 1794
jusqu'au moment où Sa Majesté Impériale espérait tout concilier en
élevant le trône de Hollande». L'abdication et l'évasion nocturne de
Louis, le 2 juillet 1810, n'en mettaient pas moins l'empereur, à
l'improviste, dans un cas difficile. Devant l'opinion d'abord. Après
Lucien, c'est Louis qui porte contre le tyran de l'Europe l'accusation
d'être en outre un tyran de famille. La mauvaise action de Louis, elle
est là. De plus il laisse à Napoléon un problème, un embarras nouveaux.
Que faire maintenant de cette Hollande? Lui rendre la liberté, il n'en
est pas question! Ce serait la livrer aux Anglais, ouvrir une vaste
brèche au blocus. Lui donner Hortense pour reine ou régente? Le
gouvernement des femmes, le matriarcat, n'est possible que par les temps
calmes; on est en guerre, et, après ce qui s'est passé avec Louis, que
se passerait-il avec Hortense? On peut remettre la Hollande en état de
pays conquis, revenir au lendemain de la conquête par la République.
Alors c'est l'occupation militaire en grand, qui exigera encore des
troupes et il n'y en a plus à gaspiller. Autre raison (et c'est par ces
raisons de fait, qui semblent oiseuses de loin et qui, sur le moment,
sont d'un grand poids, que bien souvent Napoléon se décide), il y a des
contingents hollandais qui combattent en Espagne. Si la Hollande est
occupée comme un État ennemi, elle ne peut plus avoir d'armée. Que faire
de ces troupes? Comment et où renvoyer ces auxiliaires? Tout bien pesé,
la réunion à l'Empire est la solution la moins mauvaise. C'est la moins
rigoureuse et la plus honorable pour les Hollandais qui, astreints au
respect du blocus, le seront comme les Français eux-mêmes et ne pourront
se plaindre d'être traités en peuple subjugué, étant admis dans l'Empire
comme des égaux.

Les raisonnements de Napoléon sont toujours sérieux et forts. Quand on
regarde les circonstances dans lesquelles il a pris ses décisions, les
motifs pour lesquels il s'y est arrêté, on s'aperçoit que, souvent, il
lui eût été difficile d'en prendre d'autres parce que sa «situation
forcée» ne lui laissait ni liberté ni choix. Bonnes ou mauvaises, ses
raisons importaient peu; le résultat était le même, visible pour tous.
Le grand Empire s'étendait encore. Les annexions se succédaient. Où
serait la limite? Il ne restait plus qu'à annexer, qu'à «manger» tout le
continent, à régner sur l'Europe, à faire la monarchie universelle.
L'effet produit fut détestable, même en France. Où allait-on? Il n'y
aurait donc plus un coin de libre? La Hollande était une maison de
banque pour tous les pays. C'était là que se réfugiait l'argent. Signal,
contre le conquérant, d'une «nouvelle croisade», celle des capitalistes
et des financiers.

La partie mystérieuse de la pensée de Napoléon, la seule peut-être qu'on
n'arrive pas à déchiffrer, est ici. A-t-il cru, vraiment, que cet
Empire démesuré il le garderait, qu'il pourrait le léguer à son
successeur? Bien plus, pour cet enfant dont Marie-Louise, avant la fin
de l'été, lui donne la promesse et qui, son étoile aidant, sera un fils,
a-t-il eu l'idée de préparer un héritage encore plus fabuleux? Si cela
était, c'est qu'il fût devenu complètement fou, d'une folie raisonnante
qui l'eût laissé lucide par ailleurs. Et de son temps même, on ne manqua
pas de se dire qu'il fallait que son esprit fût obscurci, dérangé. Il
passa pour un dément. Mais lui-même n'a jamais expliqué, sinon à
Sainte-Hélène, dans une espèce de métaphysique, par quel miracle, et, en
outre, pourquoi il aurait gardé toutes ses conquêtes ajoutées à celles
de la Révolution. Il n'a jamais dit sur quelles bases, à quelles
conditions il eût conclu la paix avec l'Angleterre, en supposant que
l'Angleterre voulût traiter. L'absurdité totale était d'imaginer
Napoléon et ses successeurs dominant éternellement la terre tandis que
l'Anglais dominerait la mer. Si une pensée aussi extravagante avait
occupé son esprit, Bonaparte eût donné d'autres signes d'aliénation
mentale. On ne peut lui prêter qu'une idée, toujours la même,
l'Angleterre mise à genoux par le blocus, demandant grâce, libérant les
mers, restituant les colonies, acceptant une juste et honorable
transaction.

Et l'on croyait toujours qu'elle était à la veille de succomber, qu'elle
ne résisterait pas à l'immensité de ses pertes commerciales, de son
endettement. On calculait le jour où elle serait à bout, comme les
Allemands calculaient, cent et quelques années plus tard, qu'elle le
serait par la guerre sous-marine à outrance. Quand tout fut fini, on ne
manqua même pas de prétendre que l'Angleterre n'en pouvait plus, qu'un
peu de temps encore et elle eût renoncé. C'était, dit-on, l'avis
d'Alexandre en 1814, dans ses conversations de Paris, où il déclarait
qu'à ses yeux le blocus était une arme terrible et admirable. Si
terrible, en effet, qu'elle se retournait contre celui qui, l'ayant
rendue presque parfaite, l'imposait à tous. Nul ne sait si elle aurait,
à la fin, abattu l'Angleterre. La Russie, la première, n'y avait pas
résisté.

On ne croira plus que la «primauté de l'économique» soit une chose de
nos jours quand on observe que le blocus continental, n'ayant pas
apporté la victoire à Napoléon, provoqua la chute de son Empire, «Projet
gigantesque, hardi, mais dont le succès est impossible,» disait le
banquier Laffitte. Et il le démontrait. Mais si Bonaparte s'était rendu
à cette démonstration, il n'avait plus qu'à renoncer à tout. Il faut le
voir ici appliquant son esprit à des matières qu'il possède et qu'il
domine aussi vite que les autres, penché sur les tableaux de douane
comme sur ses états de situation. Qu'on est loin du héros des légendes,
loin de l'image d'Épinal! Le voici dans les statistiques, les tarifs,
raisonnant des prix de revient. Il porte la lumière, trouve des
solutions. Il n'en manque jamais. A Sainte-Hélène, il lui venait encore
des idées de ce qu'il aurait pu faire. Son malheur est que, depuis
longtemps, sa féconde intelligence ne travaille plus que contre
lui-même. Le blocus continental le condamne déjà à des annexions, à des
réunions, à une politique envahissante qui produit l'alarme et la haine.
Pour le moment du moins, pas de remède à cela. Mais le blocus a d'autres
inconvénients. Tandis qu'il est strictement appliqué dans les
départements français, la contrebande, tolérée par les alliés et les
neutres, ouvre mille fissures ailleurs. D'où il résulte que la vie est
plus chère en France que dans le reste de l'Europe. Frappé de cette
idée, Napoléon imagine d'autoriser l'importation de certaines denrées,
surtout des matières premières nécessaires à l'industrie, moyennant une
taxe équivalente à la prime que prélèvent les contrebandiers. Il
institue le régime des licences, aussi fructueux pour le Trésor
français que favorable à l'industrie française. Pas de combinaison que
n'ait cherchée l'empereur, tel le remplacement de la canne à sucre par
la betterave, pour que l'Europe puisse se passer de ce que vend et
produit l'Angleterre, pour que, cependant, les manufactures de France
travaillent à plein. Mais alors, si les effets du blocus deviennent
moins durs dans les limites de l'Empire, ils le deviennent davantage
pour le reste du continent, pour les pays amis, alliés, auxiliaires, où
la rigueur de la prohibition a été jusqu'ici tempérée par la fraude. Les
licences, destinées à rétablir l'égalité, donnent un privilège à la
France. Plus manufacturière que les autres nations européennes, elle
prend sur leurs marchés la place des Anglais, et qu'y perdent ceux-ci?
Le régime des licences leur permet de continuer le trafic des denrées
coloniales, tandis que, maîtres de la mer, le reste du monde est ouvert
à leur commerce qui s'empare d'un monopole. Il aurait fallu savoir si
l'Angleterre ne compensait pas son exclusion d'Europe par l'Amérique,
l'Afrique et l'Asie, ce qui rendait déjà douteuse l'efficacité du
blocus.

La stratégie commerciale de Napoléon est encore plus gravement en défaut
sur un autre point. Les autres pays du continent, expliquait très bien
Laffitte, perdent sur leurs produits qu'ils ne vendent à personne; ils
perdent sur ceux qu'ils ne peuvent acheter que de la France. Or ces
étrangers sont des alliés, des membres de la fédération antibritannique
et le blocus pèse doublement sur eux pour une cause qui, somme toute,
n'est pas la leur. Alors que doit-il arriver? L'impatience, le
mécontentement croîtront. La France froissera trop d'intérêts et tout ce
qui est contraire, aux intérêts l'est aux affections. «Nos alliés se
rapprocheront de nos ennemis et de nouvelles guerres mettront peut-être
de nouveau notre avenir en question.»

Le premier des alliés par lequel s'accomplirait cette prophétie était
celui de Tilsit. Le bois, le chanvre, la baisse du rouble frappé par
l'arrêt du commerce russe ont détruit l'alliance plus sûrement que le
refus de la grande-duchesse et que le mariage d'Autriche. Menacé du même
sort que Paul, Alexandre cède aux plaintes de ses boyards, de ses
négociants ruinés. Le 31 décembre 1810, il rend l'ukase qui porte en lui
la guerre. Lourdes taxes sur les importations françaises. Liberté du
commerce des neutres dans les ports de Russie; or, le pavillon des
neutres, des Américains surtout, couvre des marchandises anglaises, tout
le monde le sait, et que de notes le gouvernement français a échangées à
ce propos avec les États-Unis! Désormais, dans toute l'Europe centrale,
jusqu'à Mayence, on vendra du sucre et du café introduits par Riga.
C'est, avec Napoléon, l'inévitable conflit. Alexandre le sait si bien
que, depuis six mois, il a commencé ses préparatifs militaires...
L'alliance de Tilsit se brise sur le blocus continental. Les deux
grandes idées de Napoléon ne se concilient pas. Il ne peut à la fois
fédérer l'Europe et la contraindre aux restrictions.

Pourtant, à la fin de cette année, il semble toujours «se promener dans
sa gloire». Bientôt la succession sera assurée, l'héritier est attendu.
Il n'est pas possible qu'on ne vienne pas entièrement à bout de cette
Espagne. Là-bas, à Vienne, le père de Marie-Louise répond de l'amitié de
tous les princes ou de leur soumission. Si Alexandre rompt le pacte, on
recommencera Friedland, mais cette fois avec l'aide de l'Europe
coalisée, pour recommencer Tilsit. L'excès de confiance que Tilsit avait
déjà donné à Bonaparte, son mariage le lui inspire maintenant. Il dira:
«On m'a reproché de m'être laissé enivrer par mon alliance avec la
maison d'Autriche.» Et il le dira parce qu'il sentait que c'était vrai.




CHAPITRE XX

LE ROI DE ROME


Une série de scènes toutes faites pour la légende, c'est la vie de
Napoléon. Voici, en 1811, le héros triomphateur au berceau de
l'enfant-roi. Ce père heureux, l'an d'après le verra marchant sous la
neige, un bâton à la main. Quel artiste, au mur de l'histoire, a disposé
ces tableaux?

L'homme sur qui plane une grande infortune attendrit. On se représente
Bonaparte, à l'approche des mauvais jours, engourdi dans la satisfaction
du mariage, amoureux de sa femme, «amoureux de l'Autriche,» et même,
comme le disaient de niaises feuilles d'Allemagne qui le mettaient en
fureur, amoureux de la pantoufle de Marie-Louise. On se le représente
enivré de paternité, rêvant d'un empire qui ne sera jamais trop grand
pour son fils. Et lui-même, il s'est souvenu de ce bref paradis, dans un
soupir: «Ne m'était-il donc pas permis, à moi aussi, de me livrer à
quelques instants de bonheur?» Peut-être en avait-il goûté les minutes
parce qu'il avait le cœur lourd. Pendant ces mois où la catastrophe se
prépare, on cherche à voir l'empereur, à le pénétrer, à lever son masque
de convention. Et peu d'hommes l'ont observé de sang-froid à ce moment
où chacun commençait à penser à soi-même, où beaucoup lui en voulaient
de risquer sa fortune et la leur. Toujours appliqué à montrer un front
serein, à ne pas répandre le trouble qu'il ressent, il fait encore
illusion pour la postérité. Ses réflexions intérieures n'ont laissé que
de faibles traces. Il faut aller tout au fond pour découvrir ses
hésitations, ses anxiétés, le combat qui se livre en lui avant de suivre
son destin ou plutôt d'y courir, comme s'il savait que le désastre ne
peut pas être évité et comme s'il était pressé de voir la fin.

C'est l'homme «qui a le plus réfléchi sur les pourquoi qui régissent les
actions humaines». Il n'a jamais pu concevoir, ajoute Mme de Rémusat,
que les autres agissent sans projet et sans but, ayant, pour sa part,
toujours eu une raison. Dans chacun de ses mouvements, on découvre un
motif et la funeste campagne de Russie il l'a discutée avec lui-même
aussi longuement que la funeste affaire d'Espagne. Toute l'année 1811
est pleine de cette délibération.

Depuis Trafalgar, Napoléon cherche le moyen de vaincre la mer par la
puissance de terre. Il n'en a pas trouvé d'autre que de fermer l'Europe
aux Anglais et de l'unir contre eux. Le blocus continental, c'est le
système qui commande tout. L'alliance avec la Russie en est la base. Que
faire si cette alliance vient à manquer? Attendre? Mais quoi? Que les
choses s'arrangent toutes seules? Et combien de jours, de mois,
d'années? «Dans le silence du cabinet», devant Méneval, l'empereur
exhale sa préoccupation: «L'arc est trop longtemps tendu.» Une autre
fois, il murmure: «Du temps? Toujours du temps? J'en ai trop perdu.» Si
l'Angleterre renoue avec la Russie, la fédération européenne s'en ira en
morceaux. La tapisserie que Napoléon a tissée depuis Tilsit se défera
point par point et la France sera ramenée à la même situation qu'avant
Austerlitz. Alors que dit le raisonnement? Qu'il avait fallu Friedland
pour fonder l'alliance. Recommencer Friedland, ou menacer seulement de
le recommencer afin d'obtenir un nouveau Tilsit, profiter, pour
intimider Alexandre, de la soumission de la Prusse, de la lune de miel
avec l'Autriche, telle est l'idée qui germe dans l'esprit de Bonaparte,
qu'il pèse longuement parce qu'il en mesure les risques. Elle lui est
apparue de bonne heure. C'est même la première qui lui est venue dès
qu'il a soupçonné les mauvais desseins du tsar. Il faisait dire à
Caulaincourt, le 1er juillet 1810: «La Russie veut-elle me préparer à sa
défection? Je serai en guerre avec elle le jour où elle fera la paix
avec l'Angleterre.» Il ajoutait, répétant qu'il ne songeait pas à
rétablir la Pologne: «Je ne veux pas aller finir mes destinées dans le
sable de ses déserts.» Il a, il gardera longtemps devant les yeux et
l'image de Charles XII «allant finir» aux marais de Poltava, et sa
propre image devant le charnier d'Eylau.

Napoléon convenait un jour qu'en Espagne, il avait commis «une sottise».
De la Russie, il n'en dira jamais autant. Il ne se sentira pas en faute
contre son système en allant à Moscou, encore moins qu'en allant à
Madrid. A ceux qui auraient voulu qu'il «arrêtât son cheval», il
répondait: «Je n'ai pas de brides pour arrêter les voiles anglaises, et
c'est là que gît tout le mal. Comment n'a-t-on pas l'esprit de le
sentir?» Mais le système entraîne toujours plus loin. Il n'y en a pas
pour le remplacer et il faut l'appliquer jusqu'au bout, jusqu'aux
conséquences dernières, à quelque prix que ce soit. Ou bien le blocus,
idée grandiose, «conception épique», consacrée par un décret comme loi
fondamentale de l'Empire, exécutée depuis cinq ans sans défaillance, ne
sera plus qu'une idée vide et l'Angleterre aura gagné la partie par
endurance et obstination.

Ceux qui conduisent ces événements, ce ne sont pas les deux amis de
Tilsit. L'un a du génie. L'autre est un politique assez subtil. Pourtant
une volonté qui n'est pas la leur les pousse chacun dans sa voie. Il
faut regarder où se portent leurs regards. A la fin, l'impassibilité du
cabinet de Londres a quelque chose de fascinant. Le roi est fou. Le
régent sans autorité. Le gouvernement, composé d'hommes sans prestige,
n'est qu'un conseil d'administration. C'est une machine à calculer et,
parce qu'elle est insensible, d'autant plus opiniâtre. Rien ne lui fait.
Un moment, la crise de ses finances a été si grave qu'on a pu croire
l'Angleterre à bout. Elle a tenu. Et nul succès de Bonaparte ne la
trouble. Il peut épouser la fille des Césars, menacer de réunir la
Hollande puis exécuter la menace, rétablir pour quelque temps ses
affaires en Espagne et en Portugal. L'automate ne change pas un de ses
mouvements. Napoléon annexe toujours. Albion a l'air de lui dire: «Tant
qu'il vous plaira.» Cependant Alexandre est fortifié dans son dessein de
rompre par les tentacules que l'Empire napoléonien pousse maintenant
vers les rivages baltiques. Il ne l'est pas moins par le flegme
prodigieux que l'Angleterre oppose à ces agrandissements. Comme il faut
qu'elle soit sûre d'elle-même, de son triomphe final! Par cette
confiance dans le résultat dernier, elle aimante le tsar, fatigué de la
loi du blocus, inquiet du mécontentement que le «système» cause à ses
sujets. Quel intérêt a-t-il à continuer cette lutte contre l'Angleterre?
Pour la Russie, la liberté des mers, la tyrannie navale, ce sont des
mots. Bien plus gênante est la règle que Napoléon lui impose. Alexandre
n'a conclu l'alliance, après Friedland, que pour sortir d'embarras. Il
l'a enveloppée de réticences à Erfurt. L'heure pour laquelle il se
réservait lui semble venue. «Rira bien qui rira le dernier.»

Nous avons peine à nous représenter un temps, encore si près du nôtre,
où les nouvelles n'arrivaient que par courriers, où les communications
n'étaient guère plus rapides qu'au siècle de Jules César. Il fallait
bien deux semaines pour que l'on sût à Paris ce qui se passait à
Pétersbourg. Aux actes d'un gouvernement, l'autre ne pouvait répondre
qu'avec lenteur et rien ne serait plus faux que d'imaginer Napoléon et
Alexandre échangeant des cartels, se donnant la réplique, les
précautions réciproques prises coup sur coup devenant des provocations.
L'âge de l'ultimatum télégraphique, des mobilisations instantanées, de
l'irréparable créé en quelques heures n'était pas encore venu. Chacun
des empereurs poursuivait son «évolution» loin de l'autre et, tout bien
compté, il fallut, avant le choc, près de deux ans.

«Le système continental n'est efficace que s'il est établi partout.»
Proposition évidente. Axiome qui a déjà mis sur les bras de Napoléon les
affaires d'Espagne, de Portugal, de Rome, de Hollande. Ce n'est pas
l'imagination, ce n'est pas le démon de la conquête ou de la gloire qui
l'entraîne, c'est l'esprit de déduction. La réunion des villes
hanséatiques a été annoncée au Sénat le 13 décembre 1810. Brême,
Hambourg, Lübeck continueront la Hollande. Le royaume de Westphalie est
amputé de ses rivages, le grand-duché d'Oldenbourg saute. Les
embouchures de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l'Ems, du Weser et de
l'Elbe sont «de nouvelles garanties devenues nécessaires». Napoléon
expliquera encore, la chose faite: «Ce n'est pas mon territoire que j'ai
voulu accroître, mais bien mes moyens maritimes.» Il ferme d'autres
portes d'entrée. C'est d'une logique irréprochable. Seulement il
faudrait aussi fermer, au sud, la brèche turque, par laquelle des
marchandises anglaises pénètrent en Europe centrale; au nord la brèche
suédoise et c'est ainsi que Bernadotte, prince royal de Suède, plutôt
que de se soumettre, passera au camp ennemi. Sans compter maintenant la
Russie qui, non seulement ne respecte plus le blocus, mais se plaint de
la dépossession du grand-duc d'Oldenbourg, parent du tsar, indemnisé ou
plutôt déplacé à l'intérieur de l'Allemagne comme un militaire est
l'objet d'une mutation. Le système continental taille dans de la chair
vivante. Il y a des cris.

Cependant, que fait Alexandre? L'Oldenbourg ni son duc n'étaient en
cause lorsque, l'été précédent, il avait songé à une attaque brusquée
pour en finir en une fois, l'Allemagne n'étant plus occupée que par
Davout. Seulement il fallait au tsar le concours des Polonais et celui
des Prussiens. Il a promis monts et merveilles aux premiers qui n'ont
pas eu confiance en sa parole et qui ont tout fait savoir à Napoléon. Il
a sondé les dispositions de la Prusse qui s'est excusée, ne tenant pas à
revoir Iéna ni à être châtiée la première. Alors Alexandre a pensé que
Bonaparte n'était pas encore si bas. Il a renvoyé ses desseins
d'agression à des temps meilleurs. Mais enfin il a bien fait des
préparatifs de guerre, et il les continue. Il a bien médité d'attaquer
son ami de Tilsit à qui la vérité s'est découverte peu à peu. Obligé de
se mettre lui-même sur ses gardes, ayant toujours à craindre le retour
d'une coalition, Napoléon prend quelques mesures de précaution dont
Alexandre se plaint d'autant plus fort que sa conscience est moins
bonne. C'est lui qui se dit menacé, attaqué, victime, et l'Europe le
croit parce qu'elle est lasse. De là date, comme le remarque Albert
Sorel, l'opinion qu'on s'est si longtemps repassée, selon laquelle
Napoléon se serait jeté sur la Russie par un délire de domination et
d'orgueil.

Tout montre, au contraire, qu'il voyait avec une violente contrariété
venir un conflit qui était l'échec de sa politique, par qui «tout
rentrait en problème», expression qui dans sa bouche revenait si
souvent. En janvier et février 1811, la Russie l'occupe déjà, il tourne
et retourne les mêmes pensées. Si les puissances du Nord ne se joignent
pas au blocus, le système continental n'existe plus. Si la Russie fait
sa paix avec le cabinet de Londres, Napoléon peut être attaqué par elle
comme il l'a été par la Prusse en 1806, par l'Autriche en 1809. Il est
en tout cas évident qu'elle échappe, qu'elle n'accepte plus cette dure
loi du blocus, comme rêvent de s'en affranchir les autres peuples qui la
subissent parce qu'une main de fer pèse sur eux. Mais leur impatience
grandit et ils s'entendent déjà sans se parler. Napoléon est respecté
parce qu'on lui croit une force irrésistible. S'il donne l'impression
d'une faiblesse, il sera traité «comme un petit garçon». La Russie est
encore occupée par sa guerre avec les Turcs. Lorsque, de ce côté-là, il
aura les mains libres, Alexandre deviendra plus agressif. Peut-être
suffirait-il de lui montrer la pointe, de lui faire peur pour le ramener
à la pratique complète et sincère de l'alliance, à la grande fédération
européenne, pour rendre la Russie soumise et docile, comme le sont
l'Autriche et la Prusse. Est-ce donc impossible? En paraissant sur la
Vistule avec de grandes forces, on obtiendrait le résultat de Friedland
sans avoir à risquer de bataille... Il en est de l'expédition de Russie
comme il en a été de l'affaire d'Espagne. On voit l'idée naître,
grandir, s'emparer de l'esprit de l'empereur jusqu'à ce que, selon un
penchant qui s'aggrave chez lui, il regarde comme fait ce qui peut et
doit se faire puisque sa raison l'a conçu.

Et pourtant il n'en viendra pas à l'action sans avoir passé par de plus
longues perplexités que pour l'Espagne. «Je n'étais pas d'aplomb,»
dira-t-il plus tard à Gourgaud en parlant de cette année 1811. Ses
incertitudes, ses anxiétés secrètes, il ne les avoue pas. Et peut-être
cherche-t-il à se tromper lui-même comme il en impose aux peuples le
jour où il leur présente l'héritier qui naît à l'Empire.

Que les présages sont menteurs! Cette naissance, il semble qu'elle
apporte à Napoléon la seule chose qui manque encore à son immense
pouvoir. Sa succession est assurée. Il voulait un enfant. Le voici. Et,
ce 20 mars, à cette date du renouveau, cent un coups de canon annoncent
que c'est un fils. Comment douter de l'étoile de Bonaparte? Tout ce
qu'il désire, tout ce qu'il calcule arrive. Et Savary traduit avec
lourdeur mais avec clarté le soulagement de ceux qui pensaient à
l'avenir: «La fortune qui nous avait été si constamment fidèle semblait
nous combler en nous donnant un héritier d'un pouvoir que tant d'efforts
avaient élevé et qui, faute de cet enfant, ne nous laissait apercevoir
de tous côtés que des abîmes. On espérait de bonne foi une paix
profonde, on n'admettait plus parmi les idées raisonnables aucune guerre
ni occupations de cette espèce.» La Révolution, qui s'était réfugiée
dans le principe héréditaire, se réjouissait de voir la descendance de
l'homme à qui le droit d'hérédité avait été donné comme un bouclier. Et
c'étaient «des milliers de serments, dont pas un n'a été à l'épreuve du
malheur».

Frapper les imaginations, c'est l'art où Napoléon excelle toujours. Le
berceau du roi de Rome, il l'a entouré de magnificence, mais le destin a
rivalisé avec lui. Rien, pour la rendre parfaite, ne manquera à cette
histoire, le père expirant sur son rocher, le fils, dans sa prison
princière, mourant comme un autre Marcellus. De cet enfant, on a fait
d'abord l'idole de la monarchie. Au sein de sa nourrice il est Majesté.
Roi au maillot, on lui doit des révérences, un culte presque asiatique,
auquel l'ancienne royauté n'avait jamais pensé pour les dauphins. La
solennité des bulletins de santé du nourrisson répond à l'emphase du
père annonçant au Sénat qu'un héritier est né au trône: «Les grandes
destinées de mon fils s'accompliront.» Près de l'enfant qui aurait dû
être Napoléon II, quels rêves l'empereur a-t-il faits?

C'est la même énigme. Croyait-il léguer à son fils l'Empire d'Occident,
tel qu'il était en ce printemps de 1811, c'est-à-dire un monstre, un
État difforme, cent trente départements, depuis celui du Tibre jusqu'à
celui des Bouches-de-l'Elbe, auxquels s'ajoutait la masse des États
vassaux? Cet Empire, dont Napoléon lui-même a peine à tenir les morceaux
rassemblés, il n'a pas d'avenir. Il a été constitué par une idée
directrice qui était une idée de circonstance. C'est une carte de
guerre. Royaume non de lisières, comme disait jadis du sien un roi de
Prusse, mais de rivages, tout en côtes, en ports, en embouchures, une
configuration ordonnée par les besoins du blocus continental. Réunissant
encore le Valais, le département du Simplon, passage vers l'Italie,
comme le Directoire avait annexé Genève à la République, l'empereur
annonçait en outre un canal qui, avant cinq ans, «réunirait la Baltique
à la Seine,» et après avoir dit que les Anglais, eux, avaient «déchiré
le droit public de l'Europe», il ajoutait cette phrase étrange: «La
nature est changée». A-t-il cru vraiment qu'on pouvait gouverner, régner
contre la nature, la changer et la contraindre durablement? A-t-il cru
surtout qu'après lui ce défi pourrait être soutenu? Lui-même reconnaît
que l'Empire est trop grand, trop distendu lorsqu'il écrit à son
ministre de la guerre: «Les ordres ne s'exécutent pas parce qu'on les
donne indistinctement à des hommes qui sont au fond de l'Italie et à
d'autres qui sont au fond de l'Allemagne. L'Empire est devenu tellement
grand qu'il faut mettre tout autre soin pour réussir.» Quelle apparence
y avait-il que, le nouveau Charlemagne disparu, son héritier réussirait?

On hésite à prêter des plans d'un lointain avenir à l'homme dont les
aides de camp disaient, écho de ce qu'il disait lui-même et ce qui a été
vrai de son règne tout entier: «Est-ce que l'empereur sait ce qu'il fera
demain? Cela dépendra des circonstances.» En effet, tout est mouvant et
quand une lézarde est bouchée au Nord, il en apparaît une au Midi. Au
moment même où le roi «de Rome» venait de naître, on avait à se demander
dans quels rapports il vivrait avec son voisin le roi de Naples. Le
mois d'avril 1811 est celui où la défection de Murat s'annonce. Avec
lui, avec Caroline, Napoléon sera encore moins heureux qu'avec ses
frères. Murat aussi voudrait affermir son trône. Il cherche une
consécration auprès des puissances, ne pouvant, lui, épouser
d'archiduchesse et craignant l'ancienne reine de Naples, une
Autrichienne, à cause de Marie-Louise. Il intrigue même avec
l'Angleterre, parce que ses sujets, comme les autres, se fatiguent
d'être astreints au blocus. Il va jusqu'à renvoyer les Français qui sont
à son service s'ils ne se font pas naturaliser napolitains. L'empereur
se fâche. Il gronde: «Lorsqu'on s'est éloigné du système continental, je
n'ai pas même épargné mes propres frères et je l'épargnerai encore
moins.» C'est le 2 avril et le roi de Rome a treize jours. L'Empire
démesuré dont il hériterait a ces tares. Pourtant Napoléon pardonnera,
fermera les yeux, non pas même à cause de Caroline, non pas seulement
parce qu'il aura peut-être bientôt besoin de Murat, cet entraîneur
d'hommes, mais parce qu'il craint, en le poussant à bout, que le roi de
Naples ne se livre aux Anglais.

Angleterre, Russie, Espagne, obsèdent la pensée de l'empereur. Quelques
jours de sa correspondance donnent le compte de ses soucis. Le 2 avril,
il explique au roi de Wurtemberg son attitude à l'égard d'Alexandre:
«J'ai la guerre d'Espagne et de Portugal qui, s'étendant sur un pays
plus grand que la France, m'occupe assez d'hommes et de moyens; je ne
puis pas vouloir d'autre guerre... Mais si je ne veux pas la guerre et
surtout si je suis très loin de vouloir être le Don Quichotte de la
Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la Russie reste fidèle à
l'alliance.» Et les jours suivants, instructions à Lauriston son nouvel
ambassadeur à Saint-Pétersbourg: «Employer toutes les formes pour
prouver que la politique de la France n'est pas en Pologne et a pour but
unique l'Angleterre... Il est probable que la moindre apparence d'une
paix (de la Russie) avec l'Angleterre sera le signal de la guerre.»
Puis, dans une lettre à Alexandre lui-même, après lui avoir rappelé
l'esprit de l'alliance, les mesures de précaution auxquelles l'a obligé
le tsar: «Mes troupes ne s'armeront que lorsque Votre Majesté aura
déchiré le traité de Tilsit.»

En être à recommencer Tilsit, à l'obtenir par la crainte, calculer les
moyens d'intimider Alexandre sans se laisser soi-même entraîner trop
loin, produire l'effet et ne pas courir de risques; considérer cependant
que, si l'on ne fait rien, on se laissera devancer par le tsar, ce sont
les idées que Napoléon agite sans cesse. Si seulement, pour faire face
aux dangers de l'Est, il était tranquille de l'autre côté! Toujours
cette Espagne et à quel point elle l'ennuie! Il faudrait qu'il s'y
rendît en personne, comme il l'a promis, comme il l'annonce par trois
fois. Ses chevaux l'attendent à Bayonne et maintenant il semble qu'il
n'ose plus sortir de France, à peine quitter Paris, comme s'il craignait
d'être encore rappelé par de mauvaises nouvelles. Et rien ne va dans la
péninsule, après un mieux. Ses meilleurs généraux, Napoléon les y a
essayés. Maintenant, c'est en Masséna qu'il a mis sa confiance et le
défenseur de Gênes, le prince d'Essling, après qu'il s'est ouvert la
route du Portugal, est arrêté devant les lignes anglaises de
Torres-Vedras. Il faudrait du monde, plus de troupes que Napoléon n'en
peut donner. Les 60.000 hommes que le général Foy vient lui demander, il
les refuse. Il en reprendrait plutôt, pour refaire l'unité de la Grande
Armée, pensant au danger de Russie. «Chancre» ou «boulet», jamais
l'Espagne ne lui a été si lourde, si importune. N'en finira-t-on pas?
Mais sans donner à ses lieutenants les moyens d'en finir, il voudrait
qu'ils fussent vainqueurs partout. La raison lui dit que toutes les
forces dont il dispose au delà des Pyrénées, il faudrait, sacrifiant le
reste, les jeter contre Wellington. Mais la politique ne permet pas les
sacrifices. Il ne faut pas qu'il soit dit en Europe qu'on n'est pas
maître de l'Espagne, ce qui ferait douter qu'on pût longtemps dominer
ailleurs. Pénible, coûteuse nécessité d'en imposer, de maintenir le
prestige sans pouvoir y mettre le prix. Le résultat de cette dispersion
des efforts, c'est que Soult est en échec devant Cadix, Suchet en
Aragon, que Masséna lui-même livre à Wellington une bataille sanglante
et qui ne décide rien, celle de Fuentès d'Onoro. On en est là au mois de
mai 1811. Napoléon s'irrite. Il s'en prend aux hommes, aux choses, met
en disgrâce Masséna. L'Espagne, il ne sait qu'en faire ni comment s'en
débarrasser. L'évacuer tout à fait? Rendre le trône à Ferdinand? Se
retirer sur l'Ebre et incorporer les provinces du Nord à l'Empire? Aucun
de ces partis dont l'effet moral n'ait des inconvénients puisqu'ils
impliquent tous un aveu d'impuissance. Alors l'Espagne lui devient
«insupportable». Il ne veut plus y penser. Parfois il reste trois jours
sans regarder les dépêches, en demande des résumés, les trouve encore
trop longs et les laisse sur sa table sans les lire. Pensait-il, avec le
gigantesque et difforme Empire, léguer aussi le boulet espagnol à
Napoléon II?

Du moins faut-il que la naissance de ce fils soit le prétexte de fêtes,
de réjouissances, de cérémonies qui maintiennent très haut le prestige.
Napoléon appuie sur la note dynastique. Garantie de durée, de
continuité, de sécurité au dedans pour les intérêts qui se sont attachés
à l'Empire, cet esprit répond au dehors à l'utilité du mariage
autrichien. L'Empire devient légitimiste et conservateur. Une
Montesquiou a été nommée gouvernante des «Enfants de France». La
duchesse d'Orléans, la duchesse de Bourbon, le prince de Conti, réfugiés
en Catalogne, reçoivent des pensions. On ne dira plus, dans les vieilles
cours, que Napoléon est la Révolution bottée. Il fait un pas au delà de
son idée primitive qui était la réconciliation des Français, la
«fusion». Il voudrait être encore plus légitime que Louis XVI. Il voit
que Marie-Louise appelle son père «Sa Sacrée Majesté Impériale». Ce
titre le fait rêver: «Le pouvoir vient de Dieu et c'est par là seulement
qu'il peut se trouver placé hors de l'atteinte des hommes.» Jamais il
n'y aura assez de consécrations. Et le roi de Rome est porté à
Notre-Dame pour confirmer le sacre par un baptême solennel.

Ce jour-là vit un Paris silencieux, sans chaleur d'enthousiasme. Il y
eut même des coups de sifflet au Carrousel. La guerre qui va
recommencer, que l'on sent venir, attriste ou irrite. Le commerce va
mal, la rente est bas. Et encore, si l'on savait tout, si l'on
connaissait l'anxiété de l'empereur, si l'on pouvait lire dans sa
pensée, le voir dans son cabinet! Il lui échappait de dire que «si les
Anglais tenaient encore quelque temps, il ne savait plus ce que cela
deviendrait, ni que faire.» Que faire surtout? Le blocus continental
l'oblige à se disperser, la menace de la Russie à se concentrer. Doit-il
attendre d'être attaqué par le tsar? Il suppute les dangers de
l'inaction et les dangers de l'action. «Pour que la paix soit possible
et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue qu'elle ne
retrouvera plus d'auxiliaire sur le continent.» Par conséquent, il faut
aussi qu'Alexandre soit soumis si on ne le retrouve plus loyal. Pour le
soumettre, il n'y a d'autre moyen que la menace et l'on ne menace pas
avec efficacité si l'on ne donne la conviction qu'on ira jusqu'à la
guerre et qu'on est décidé à aller jusque-là. Une guerre de Russie,
Napoléon ne pouvait s'y résoudre sans «d'intimes agitations» et de
«cruels tourments d'esprit». C'était l'ouvrage de Tilsit à refaire. Il
en revenait toujours là. Parfois il en était «découragé», quelques
observateurs ont dit le mot.

Il faut lire ici une page qui montre l'envers d'une gloire et d'une
puissance auxquelles il semble qu'il ne manque rien alors qu'il leur
manque la confiance de celui qui marche sur ces sommets vertigineux:
«J'ai ouï raconter à M. Mounier quel trouble, quelles soucieuses
méditations, possédaient l'empereur sans qu'il les confiât à personne»,
disait Barante. Napoléon ne méconnaît pas les hasards d'une guerre dans
un pays inconnu, à sept cents lieues de la France, tandis qu'il
laisserait derrière lui, en Espagne, une armée anglaise et une nation
soulevée, et l'Allemagne «toute prête à le briser au premier revers de
fortune». En France même, sans illusion sur les peuples, il discerne
«une obéissance fatiguée», un besoin de repos, les dévouements qui se
relâchent, les hommes de guerre rassasiés. «Pour qui vivait dans son
intérieur et l'observait avec attention, il était évident que ces
pensées l'assiégeaient; de longues insomnies troublaient souvent ses
nuits; il passait des heures entières sur un canapé, livré à ses
réflexions. Elles finissaient par l'accabler et il s'endormait d'un
mauvais sommeil.» On touche ici la vérité. Souvent l'empereur est
bizarre, distrait, étrangement rêveur. Thiébault raconte la scène dont
la cour, les invités, dix princes furent étonnés, un soir de grande
réception à Compiègne où on le vit soudain immobile, les yeux fixés sur
le parquet, comme s'il eût été ailleurs, et, à Masséna qui, le croyant
pris de malaise, s'était approché de lui, jetant d'une voix de colère et
comme s'il eût été tiré de sommeil: «De quoi vous mêlez-vous?» On le dit
atteint dans sa santé, peut-être épileptique. Il est incertain, inquiet,
tourmenté.

L'idée lui revient de prendre à bras-le-corps le principal ennemi plutôt
que d'aller le frapper dans ses auxiliaires. Un camp de Boulogne, il y
pense dans l'été de 1811. «Monsieur Decrès, faites-moi un rapport sur ce
qui convient mieux de Brest ou de Cherbourg pour y réunir une expédition
dont le but est de menacer l'Angleterre.» Cette menace serait peut-être
un moyen de hâter la paix. Il reprend intérêt à la marine et, visitant
la Hollande, s'arrête à Flessingue, passe deux jours à bord du
_Charlemagne_. Prépare-t-il le «coup de tonnerre» mystérieux dont il
avait parlé dix semaines plus tôt au Corps législatif et qui mettrait
fin à «cette seconde guerre punique»? Mais une expédition sérieuse ne
peut être prête avant deux ans. Il faut des résultats moins lointains.
L'empereur songe à un débarquement en Irlande, ou bien, encore plus
modestement, à Jersey, puis n'en parle plus. Il sait la vanité de ces
diversions, de ces vieux projets. S'il les ranime un instant, comme il
ranime, pour l'abandonner aussitôt, l'idée d'une nouvelle campagne
d'Égypte, c'est parce que son esprit travaille à trouver une issue.

Napoléon n'en trouve pas parce qu'il a déjà épuisé les combinaisons qui
sont à sa portée. Faute de moyens maritimes, il doit en revenir à la
conception de Tilsit, à l'union de l'Europe contre l'Angleterre, ennemie
commune, ennemie du continent. Si la Russie reste en dehors de cette
ligue, elle deviendra l'alliée des Anglais, elle débauchera pour leur
compte les autres pays européens. Déjà le tsar, au moment où il pensait
à une attaque brusquée en Allemagne contre le corps d'occupation de
Davout, a essayé d'entraîner la Prusse, d'en faire sa complice, de
renouer le pacte de 1806, le serment de Potsdam, devant le tombeau de
Frédéric. Le gouvernement prussien a résisté à la tentation parce qu'il
a eu peur et que le moment ne lui semble pas encore venu. La
«régénération» à laquelle travaille Stein n'est pas au point et
Frédéric-Guillaume, se souvenant de la leçon d'Iéna, ne veut plus rien
risquer. Mais qu'une alliance active se reforme entre la Prusse et la
Russie, c'est une probabilité, ce n'est même plus qu'une affaire de
temps. Dès lors la conviction s'empare de l'esprit de Bonaparte qu'il
doit devancer cette coalition, répéter Friedland, Tilsit et 1807 avant
de s'exposer lui-même à une agression comme en 1805 et en 1806 et
d'avoir à recommencer Austerlitz et Iéna.

A l'alliance russe, Napoléon avait sacrifié la Suède, la Turquie, la
Pologne, anciennes amies de la France. Alexandre y avait gagné la
Finlande, les provinces moldo-valaques, l'engagement que l'indépendance
polonaise ne serait pas rétablie. Et maintenant, les mains pleines,
Alexandre menace. Il y avait de quoi douter de l'ouvrage de Tilsit et
pourtant, Napoléon emploie tout l'été de 1811 à négocier. Il fait dire
et redire à Saint-Pétersbourg que, seuls, les préparatifs de la Russie
obligent la France à se mettre sur le pied de guerre. Si ces armements
sont la suite d'un malentendu, que le tsar s'explique, la paix durera.
La Russie a armé en secret; la France a armé publiquement et lorsque la
Russie était prête. Qui viole l'alliance? La Russie. Cent cinquante
bâtiments portant pavillon américain, en réalité anglais, viennent
encore d'entrer dans les ports russes. «Faites comprendre à Lauriston
que je désire la paix et qu'il est bien temps que tout cela finisse
promptement.» Le conflit armé sera la dernière ressource. L'empereur ne
dissimule pas à ceux qui l'approchent qu'il en est «contrarié au dernier
point» et que celui qui lui épargnerait cette guerre lui rendrait un
grand service. Mais sa pensée s'y habitue comme à une chose inévitable,
et, par les forces imposantes qu'il possède encore, par l'organisation
de l'immense armée qu'il prépare, par les mesures qu'il prend dans
toutes les parties de son empire, il s'entretient davantage dans l'idée
qu'Alexandre effrayé cédera à l'approche de ces légions et qu'en mettant
tout au pis une seule bataille suffira à renouer l'amitié des deux plus
grands souverains du siècle.

Cependant Alexandre avait écrit confidentiellement au roi de Prusse, dès
le mois de mai: «Le système qui a rendu victorieux Wellington en
épuisant les armées françaises est celui que je suis résolu à suivre.»
Son plan est fait. Il ne donnera aucune prise à Bonaparte. Il se
laissera attaquer et lui ménagera en Russie une nouvelle Espagne. Dans
sa grande conversation du mois de juin, Caulaincourt avertit l'empereur.
On ne parle pas d'autre chose à Saint-Pétersbourg. On est résolu à
livrer l'entrée de la Russie à Napoléon, à l'attirer le plus loin
possible en lui refusant le combat, après quoi le climat aura raison de
la Grande Armée. Caulaincourt connaît la Russie, mais, comme il arrive
aux ambassadeurs, il a trop plaidé la cause du pays où il était envoyé.
Il répond trop de la sincérité, des bonnes intentions d'Alexandre. Il
donne l'impression d'être endoctriné. Napoléon reste incrédule et même
impatienté. La bataille? Il saura bien contraindre les généraux russes à
la livrer. La rigueur de l'hiver? Mais «toute l'Europe a le même
climat». Il le disait déjà à Varsovie on 1806 et quand les Polonais
répondaient: «Sire, nous le voudrions bien,» il l'affirmait encore parce
qu'il avait besoin de l'affirmer. Il faut que les choses soient comme il
veut parce que, comme il le dit pour résumer le parti extrême qu'il a
pris, n'en trouvant plus d'autre: «Il faut s'en tirer,» et ne pas
attendre que sa fédération européenne, qui se défait par où elle a
commencé, reflue en armes sur le Rhin.

Mais il n'ira pas courir le risque sans l'avoir pesé, sans avoir mis de
son côté autant de chances qu'il peut en réunir, sans essayer d'avoir
tout prévu. Et rien ne manque à son dessein, sauf l'hypothèse où il
serait surpris par l'hiver en Russie, car son dessein exclut précisément
cette hypothèse et serait absurde s'il l'admettait. Il prévoit tout sauf
les fourrures pour les soldats et les fers à glace pour les chevaux. Il
prévoit en politique, en chef de gouvernement. Tandis qu'il sera au
loin, il importe que tout soit calme dans l'Empire. Grandes
recommandations à ses ministres de veiller aux approvisionnements, au
prix des vivres, de ne pas faire de mécontents, d'éviter les
arrestations arbitraires. Une chose le préoccupe, les affaires
religieuses, les suites de sa rupture avec Pie VII, les diocèses sans
évêques, le pape refusant d'instituer ceux que nomme l'empereur, le
murmure des fidèles, en Belgique surtout, cette Belgique pour qui, en
somme, on va encore aller jusqu'au Kremlin, où l'esprit devient
«mauvais.» Le concile du mois de juillet 1811, c'était, dans la pensée
de Napoléon, une tentative d'accommodement avec l'opinion catholique.
Elle ne tourna pas bien. «Tout lui devenait difficile, tant il avait
compliqué sa situation,» ou plutôt tant elle se compliquait d'elle-même.
Les évêques réunis lui résistèrent. Pour les rendre dociles, il simula
une colère, envoya les plus récalcitrants à Vincennes et il se trouva
que deux d'entre eux avaient des évêchés belges. Le projet de
transporter le Saint-Siège de Rome à Avignon fut repoussé. Résolu
néanmoins à mettre le pape en France, à ne pas le laisser à Savone d'où,
par accident, les Anglais dont les vaisseaux croisent devant le port
pourraient le délivrer, l'empereur, à peine parti pour la Russie, fera
venir Pie VII, sorte d'otage, à Fontainebleau. Il se lance dans une
grande aventure, il le sait, il reste méfiant. Il ne sera pas dit qu'il
y est entré à la légère. Il demande à son bibliothécaire «ce que nous
avons en français de plus détaillé sur la campagne de Charles XII en
Pologne et en Russie».

Le même jour, 19 décembre, apporte le décret par lequel Napoléon touche
sa rente d'hommes, la levée des conscrits de l'an qui vient. Personne ne
se trompe à ce signe trop connu et quel triste 1er janvier, chargé de
pressentiments, que celui de 1812! «L'âme est malade,» écrit
Marie-Louise à son père. C'est dit un peu à l'allemande, mais c'est
juste. On est anxieux à Paris. Les préparatifs immenses dont le bruit
revient de tous côtés annoncent une guerre plus grande que les autres et
si, dès le temps d'Iéna, on était «fatigué des miracles» on l'était bien
plus d'attendre encore de grands événements. Alors «l'empereur décrète
qu'on va s'amuser». Il faut des fêtes et des bals partout. Quant à lui,
il garde son labeur écrasant, son secret et malgré lui se laisse
surprendre absorbé, parfois «chantonnant», comme un homme qui ne
voudrait pas qu'on le crût soucieux.

Il a pourtant des sujets de l'être. Toujours tel qu'à trente ans, il
veut tout voir, tout connaître, tout contrôler par lui-même. Mais la
machine de l'Empire est lourde à manier. Il ne peut tout faire à lui
seul, bien qu'il n'ignore aucun métier, et l'exécution est confiée à des
hommes «qui pensent avoir rempli leur tâche en écrivant une lettre à
quelqu'un qui en écrivait une à un autre et ainsi de suite». C'est une
vaste bureaucratie, militaire et civile, qui ne l'aide pas «de la
moindre idée», qui ne signale même pas un oubli, qui obéit le plus
souvent mais qui commence à trop bien connaître sa curiosité du détail
et sa passion du contrôle et, comme il ne peut aller partout, le trompe
parfois par de faux rapports. Il se plaint de n'avoir ni ministres, ni
généraux, et pourtant comme il aurait besoin de ne pas être seul à
donner l'impulsion!

L'organisation de cette Grande Armée qui, de tous les points de
l'Empire, se met en marche pour se rassembler sur la Vistule est une
conception nouvelle de Bonaparte, plus extraordinaire que les autres,
l'Europe en mouvement, une pensée exprimée par la bigarrure des
effectifs. Les auxiliaires étrangers ne servent pas seulement à grossir
les forces de la France, à porter à plus de six cent mille hommes cette
foule suivie de ses convois comme les migrations des anciens âges. Ces
légions qui comprennent des hommes du Nord et des hommes du Midi, des
Latins, des Germains, des Slaves, c'est la fédération continentale en
marche pour contraindre la Russie à rentrer dans le devoir de
l'alliance. En même temps, c'est une précaution calculée. La Prusse a
longtemps inquiété l'empereur. Il l'a sentie tout près de passer au
tsar. Il a effrayé Frédéric-Guillaume, obtenu le renvoi des ministres
patriotes et antifrançais les plus marquants, un traité d'alliance
offensive et défensive, et 20.000 hommes pour participer à la campagne,
en cas de guerre avec la Russie. L'Autriche, elle, en donnera 30.000 et
recevra quelques territoires en échange. Napoléon n'a jamais douté de ce
concours dont il fait honneur à la pensée de son mariage. Les Prussiens
du général York et les Autrichiens de Schwarzenberg répondront en outre
de la fidélité et de la tranquillité de l'Allemagne. L'empereur se
flatte d'avoir songé à tout dans ses profondes combinaisons. Pourtant
Frédéric-Guillaume écrit en secret à Alexandre. Il s'excuse. Il a cédé à
une force et à une fatalité irrésistibles. «Si la guerre éclate, nous ne
nous ferons de mal que ce qui sera d'une nécessité stricte, nous nous
rappellerons toujours que nous sommes unis, que nous devons un jour
redevenir alliés.» Metternich, de son côté, communique au tsar le traité
qu'il vient de signer avec la France et qui n'empêche pas la Russie et
l'Autriche de «continuer à s'entendre en secret relativement à leurs
vues politiques». La garantie, la caution, c'est «l'intérêt de la
monarchie autrichienne». La coalition de 1813 n'aura pas de peine à se
nouer. Dans l'ombre elle existe déjà. Pas plus que l'Angleterre, la
Russie, l'Autriche ni la Prusse n'ont jamais reconnu les conquêtes
essentielles de la Révolution qu'aucune paix générale, aucun Congrès
n'ont ratifiées. Les traités, les alliances, les concours militaires
qu'obtient Napoléon ne sont encore que des mesures de circonstance comme
le mariage autrichien lui-même. On lui cède parce qu'on le craint. Mais
l'hypothèse d'un grand revers de Bonaparte est toujours réservée.

Et parce qu'il le sent toujours redoutable, Alexandre a renoncé à son
projet d'agression. Il dit maintenant qu'il se retirera «au Kamtchatka»
plutôt que de signer, fût-ce dans sa capitale conquise, une autre paix
qui ne serait encore qu'une trêve. Bien que Napoléon n'ignore pas le
nouveau dessein d'Alexandre, il reste persuadé qu'«une bonne bataille
fera raison de ses déterminations». Ils savent tous les deux que le
conflit ne peut pas être évité. Mais ni l'un ni l'autre ils ne veulent
être l'agresseur.

Napoléon croit si bien qu'une «bonne bataille» remettra tout en place,
lui ramènera le tsar repentant, qu'il ménage la réconciliation future.
Il persiste même à espérer que l'approche de la Grande Armée suffira.
Alors pas de guerre à outrance, pas de guerre inexpiable, pas de ces
moyens qui rendent impossibles les négociations et les rapprochements,
pas plus de résurrection de la Pologne que de promesse
d'affranchissement aux moujiks. L'empereur a besoin des Polonais. Il est
nécessaire de les encourager, mais pas trop, car il se peut qu'il «les
laisse là» et «il faut qu'il y en ait le moins possible de pendus». Au
mois de mars 1812, Napoléon croit encore que, dès qu'il aura paru sur
l'Oder ou sur la Vistule, Alexandre voudra négocier. Il entend faire à
la Russie une guerre politique et même diplomatique. Il y trouvera une
guerre nationale.

Et peut-être le tsar, malgré sa menace de se retirer jusqu'au
Kamtchatka, eût-il faibli dans la résolution grave, et qui lui coûtait,
de laisser entrer l'adversaire et de tout dévaster devant lui, peut-être
eût-il livré la bataille que désirait Napoléon s'il n'eût su qu'il
n'avait à compter ni sur la Prusse ni sur l'Autriche. Cependant la
Grande Armée inondait l'Allemagne, en marche vers le Nord. La France et
la Russie étaient toujours sous le simulacre de l'alliance et de la
paix. Ce fut Alexandre qui prit l'initiative d'un ultimatum, sommant
Napoléon de ne pas dépasser l'Elbe afin de l'obliger à découvrir ses
intentions. On était au mois d'avril et l'empereur n'avait calculé
l'ouverture des hostilités que pour le mois de juin.

Un moment encore, car ses prévisions étaient dérangées, il évita de
relever le gant, se rassura quand il vit que le tsar ne prenait pas
l'offensive, se figurant que la mise en demeure n'était qu'une tentative
d'entrer en négociations. Sans ralentir d'une étape la marche de
l'immense armée, il en appelle toujours à l'alliance, affirme son désir
d'éviter la guerre, sa «constance dans les sentiments de Tilsit et
d'Erfurt». C'est la lettre datée du 25 avril, rédigée en vue de la paix
prochaine, et qui, dans le style de Tilsit, en souvenir du radeau et des
accolades, se termine par ces mots: «Si la fatalité devait rendre la
guerre inévitable entre nous, elle ne changerait en rien les sentiments
que Votre Majesté m'a inspirés et qui sont à l'abri de toute vicissitude
et de toute altération.»

Également convaincus de l'«inévitable», les deux empereurs rusaient
encore avec cette fatalité. Un incident fortuit hâta la rupture.
L'ambassadeur d'Alexandre avait déjà à Paris une situation difficile
depuis qu'un procès d'espionnage avait mis en cause l'attaché
Tchernitchef. Ne recevant pas de réponse à l'ultimatum, ne recevant pas
davantage d'instructions de Saint-Pétersbourg, Kourakine perdit la tête,
demanda ses passeports. Maret ne se décida à les lui envoyer qu'un mois
plus tard. Mais, de lui-même, l'ambassadeur russe avait mis fin aux
temporisations de son maître aussi bien qu'à celles de Napoléon.

On était le 7 mai. L'empereur part de Saint-Cloud le 9. Ce n'est pas
sans des inquiétudes, des pressentiments. Ce n'est pas sans avoir jeté
un coup d'œil sur ce qu'il laisse derrière lui. Le 17 avril, il a
adressé au gouvernement britannique une offre de paix, la quatrième.
Évacuation par les troupes anglaises et françaises de l'Espagne, du
Portugal et de la Sicile; l'intégrité de l'Espagne, avec une
Constitution nationale, sera garantie, les Bragance rappelés à Lisbonne.
Castlereagh laissa tomber ces propositions comme les autres. Si
l'empereur a voulu attester que le cabinet de Londres était responsable
«du sang qui pourrait couler encore», il montre un peu trop son désir
d'être soulagé du côté où le bât le gêne. Dans son cœur, il a déjà
renoncé à cette nuisible Espagne, à ce détestable Portugal. Il en parle
avec ironie, avec amertume, comparant à ce qu'il va faire en Russie ce
que ses lieutenants font là-bas. Marmont réclame des troupes, de
l'argent, des vivres pour la péninsule. L'empereur répond à l'aide de
camp du duc de Raguse: «Et moi qui vais m'enfoncer au milieu d'un pays
qui ne produit rien.» Puis, comme s'il sortait d'une méditation
profonde, comme s'il parlait pour lui-même devant cet officier: «Mais
comment tout ceci finira-t-il?»

Et le jour d'avant son départ, il fait ses dernières recommandations au
préfet de police. Pasquier ne dissimule pas les dangers qu'il entrevoit,
les conséquences d'un «mouvement insurrectionnel de quelque étendue»,
s'il vient à s'en produire un à cause de la cherté des vivres ou pour
toute autre raison. L'empereur écoute, garde le silence, se promène de
la fenêtre à la cheminée, les mains derrière le dos, «comme un homme qui
réfléchit profondément». Et «brusquement» il pense tout haut devant
Pasquier de même qu'il avait pensé tout haut devant l'aide de camp de
Marmont:

--C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes celles que je dois
rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus difficile que j'aie
encore tentée. Mais il faut bien achever ce qui est commencé. Adieu,
monsieur le préfet.

Pasquier ajoute: «Il avait la conscience des périls dans lesquels il
allait se jeter.» Mais tant de fois déjà il s'était demandé comment
finirait «ceci»! Jamais il n'a disposé d'une armée aussi puissante.
Jamais il n'a compté tant d'auxiliaires. Ses plans stratégiques, il les
a mûris, et ce sont peut-être les plus beaux qu'il ait conçus. Il a
évité avec soin ce qui peut lui donner l'air d'être l'agresseur. Il
s'est ménagé les moyens de négocier avec Alexandre. A quoi bon revenir
aux premières perplexités? Ce n'est plus l'alternative de l'alliance ou
de la guerre. C'est l'indispensable alliance russe à refaire par le
moyen de la guerre, comme elle s'était déjà créée; Bonaparte ne
regrettera rien parce qu'il savait que, dans l'inaction, dans une
attente oisive, il eût encore tout perdu.




CHAPITRE XXI

LE 29e BULLETIN


Il est facile de dire, après l'événement, que Napoléon a été puni de sa
témérité incroyable et qu'il ne pouvait échapper à un désastre en menant
la Grande Armée jusqu'à Moscou. Il faudrait d'abord qu'il l'y eût
conduite de propos délibéré. On cite de lui des propos fort extravagants
où il développe des plans de Pyrrhus et de Picrochole, la marche sur le
Kremlin n'étant qu'une étape pour passer dans l'Inde. Ces témoignages,
suspects à divers titres, sont postérieurs à la campagne de Russie. Il
est possible que Napoléon ait dit quelquefois qu'il irait jusqu'à Moscou
s'il le fallait. Rien ne parut de cette intention au moment de son
départ, et bien loin d'avoir eu le sentiment d'être téméraire, rien ne
lui semblait prudent et raisonnable comme son dessein. D'ailleurs, blâmé
d'avoir entrepris cette guerre, il a subi un autre reproche. On l'a
accusé de l'avoir perdue par un excès de circonspection, pour ne pas
dire de timidité.

Il est facile encore de soutenir qu'avec un peu de patience il fût venu
à bout de l'Angleterre contre qui, à ce moment, se prononçaient les
États-Unis, excédés de l'embargo qui pesait sur eux. S'il est vrai que
les Anglais ne furent pas heureux dans cette nouvelle guerre d'Amérique,
ils y avaient engagé peu de monde. En définitive, elle ne fut qu'un
épisode et ne pouvait rien changer au cours des choses.

Ce que l'on pensera de plus juste, c'est peut-être que l'empereur se
grossissait à lui-même ses embarras. Il en revenait toujours aux
armements d'Alexandre et ce n'était pas seulement pour se donner un
grief contre le tsar. Il les prenait au sérieux, il les redoutait. C'est
une des raisons qui rendent peu croyables les discours présomptueux que
lui ont prête, après coup, l'abbé de Pradt et plus encore Villemain
répétant à longue distance des propos de Narbonne. Si Napoléon était
résolu à cette guerre, il n'entrait pas un instant dans son esprit
qu'elle dût franchir les limites qu'il s'était fixées. Avant de quitter
Paris, il avait rassuré le sage Cambacérès qui lui présentait des
objections, traduisant les alarmes du public. Le prenait-on pour un fou?
Allait-il tout risquer dans une aventure? Et ce qu'il avait dit à
Cambacérès, il le répétait à Metternich: «Mon entreprise est une de
celles dont la patience renferme la solution. Le triomphe appartiendra
au plus patient.» La campagne trouverait son terme à Smolensk et à
Minsk. En aucun cas Napoléon ne dépasserait ces deux points, aux limites
de la Pologne et de la vieille Russie. S'il n'avait pas battu les Russes
avant la fin de la belle saison, il établirait son quartier général à
Vilna, peut-être même en reviendrait-il pour passer à Paris les mois les
plus rigoureux de l'hiver.

Telles étaient les intentions qu'il annonçait encore à Dresde, à la fin
du mois de mai, au milieu d'une assemblée de rois et de princes dont
l'éclat dépassait celui d'Erfurt. Toute l'Allemagne était là pour lui
rendre hommage et il aurait pu appliquer à la politique ce qu'il disait
de la guerre: «La réputation des armes est tout et équivaut aux forces
réelles.» Ceux qui avaient pris leurs précautions au cas où la fortune
lui serait contraire n'étaient pas moins empressés que les autres. Il ne
manquait ni le roi de Prusse ni l'empereur d'Autriche. A côté de
Napoléon et de Marie-Louise, les augustes beaux-parents, objet des
égards de leur gendre, attestaient l'intimité des deux maisons et des
deux Empires. Encore quatorze mois et, dans la ville qui avait vu cette
réunion de famille, Bonaparte recevrait de la cour de Vienne une
déclaration de guerre. Son triomphe et son échec auraient été
pareillement prévus. Et si les fêtes, les effusions de Dresde
s'accompagnaient de chuchotements et de rumeurs, on donnait à égalité
les chances des deux adversaires. Le tsar, qui s'exposait aux coups d'un
pareil colosse, semblait parfois le plus insensé.

Napoléon «ne mettait pas en doute» que l'empereur Alexandre ne dût lui
demander la paix, «parce que ce résultat était la base de ses
combinaisons». C'est la clef de la campagne de Russie où il va chercher
la réconciliation par une autre victoire de Friedland, ne doutant pas
non plus qu'Alexandre ne fût resté tel qu'il l'avait connu, sujet aux
émotions, aux revirements subits. Il ne le croyait pas capable de
persévérer dans le dessein atroce de livrer son Empire et de le dévaster
devant l'envahisseur. Tout cela semblait du roman à Bonaparte qui eût
plutôt rangé le tsar parmi les amateurs de drames avec changements de
scène et péripéties. Napoléon ne devinait pas qu'à ce moment Alexandre
était entré dans un rôle nouveau, celui de libérateur des peuples, et
que, ne s'y plût-il pas, il y serait enfermé par l'alliance qu'il allait
renouer avec l'Angleterre, par le fanatisme national qu'il aurait
soulevé chez ses sujets, par la vanité même. Sa cour devenait à la fois
le rendez-vous des ennemis de Napoléon et un salon libéral. Mme de
Staël, passant à Pétersbourg, reçue, fêtée comme l'adversaire du tyran
de l'Europe, célébrait la vertu et la conscience de l'autocrate russe.
C'était un autre style que celui de Tilsit, mais encore un style, et qui
répondait à une nouvelle situation. Alexandre en était flatté, grisé.
Dès lors, l'eût-il voulu, que l'amour-propre l'empêchait de retomber
dans les bras de l'ami d'un an,--ou d'un jour.

«Croire ce qu'il désirait» sera l'erreur la plus grave de Napoléon,
l'origine des fautes qu'il va commettre. Le principe de sa perte, qui
est dans son esprit, on a voulu le voir dans une santé atteinte, un
corps empâté qui lui auraient laissé une intelligence moins nette et une
activité ralentie. On exagère beaucoup. Un homme n'est pas usé à
quarante-trois ans. Napoléon supportera très bien l'hiver russe,
l'épreuve physique de la retraite, dure pour tous, même pour lui. Ses
idées sont toujours lucides, l'imagination vive, peut-être trop ardente.
Le seul signe de vieillissement qu'il donne, c'est de n'admettre plus
qu'il puisse se tromper, et, quand il se retrouve dans les circonstances
où ses calculs ont été justes, il les recommence. Il s'imite lui-même,
comme les auteurs dont la manière a eu du succès. Il revient tout à fait
à 1807 en passant par les mêmes étapes, les mêmes paysages, presque les
mêmes gîtes et l'impression de ressemblance est si forte qu'il la pense
tout haut. C'est la proclamation du 22 juin: «Soldats, la seconde guerre
de Pologne est commencée; la première s'est terminé à Friedland et à
Tilsit.» C'est, dix jours après, de Vilna, le message au tsar: «Si la
fortune devait encore favoriser mes armes, Votre Majesté me trouvera,
comme à Tilsit et à Erfurt, plein d'amitié et d'estime.» On ne se baigne
pas deux fois dans le même fleuve. Sur le Niémen, le radeau symbolique
ne flottera plus.

Au moment d'en franchir les eaux changeantes et trompeuses, comme il
allait reconnaître lui-même le gué, l'empereur eut un bizarre accident.
Un lièvre passa entre les jambes de son cheval qui fit un écart,
désarçonna le cavalier. La suite, où était Caulaincourt qui, de cette
guerre, n'augurait rien de bon, vit dans cette chute un mauvais présage.
A demi sérieux, à demi riant, on disait au quartier général que des
Romains ne fussent pas allés plus avant. Craignant la superstition des
autres plus qu'il n'était superstitieux, Napoléon était préoccupé que la
chose ne se sût pas. Puis secouant cette idée puérile et se persuadant
lui-même: «Avant deux mois, la Russie me demandera la paix.» Le
lendemain, il est sur l'autre rive du Niémen. C'est pour y trouver, au
lieu des bras ouverts d'Alexandre, quelques cosaques qui prennent la
fuite, et pour apprendre que l'armée russe se retire depuis trois jours.

On était le 24 juin. Le 28, Napoléon entre à Vilna. Il y restera
dix-huit jours, moitié moins seulement qu'à Moscou. Il y attend la même
chose, qu'Alexandre demande la paix, réponde au message: «Si Votre
Majesté veut finir la guerre, elle m'y trouvera disposé.» Vilna, c'est
une des capitales et une des conquêtes de la Russie. La Grande Armée
occupant la Lithuanie, menaçant de soulever la population contre les
oppresseurs, d'unir les Lithuaniens aux Polonais (on s'imaginait alors
qu'il n'y avait pas de différence entre eux), Alexandre devait prendre
peur. Il céderait. Napoléon n'en doutait pas parce qu'il l'avait ainsi
décidé. «Une idée qu'il croyait utile une fois casée dans sa tête, dit
Caulaincourt, l'empereur se faisait illusion à lui-même. Il l'adoptait,
la caressait, s'en imprégnait!» Vilna, dans ses projets, était un grand
quartier politique et militaire, le lieu d'où l'intimidation devait
réussir ou bien le «coup de tonnerre» éclater. Alexandre redoute le
rétablissement de la Pologne. Sa correspondance, ses soupçons continuels
le prouvent assez. Qu'on puisse agir sur lui par cette crainte, Napoléon
en est certain. De Dresde, il a envoyé ses instructions à l'abbé de
Pradt, archevêque de Malines, ambassadeur auprès du duc de Varsovie. Il
s'agit de mettre la Pologne «dans une sorte d'ivresse», de préparer là
pour les Russes une Vendée ou une Espagne, l'épouvantail espagnol,
reproduit à cette extrémité de l'Europe, étant celui que les deux
adversaires agitent, avec une résolution d'ailleurs inégale. Appeler les
polonais à la révolte sans «indisposer» l'Autriche qu'il importe de
ménager afin de ne pas rendre Alexandre irréconciliable, c'était déjà,
cinq ans plus tôt, la difficulté. Alors, comme en 1807, Napoléon se sert
de la Pologne, il ne la sert pas. Le 14 juillet, à Vilna toujours,
lorsque les députés de la Confédération polonaise viennent remercier le
libérateur, lui demander de poursuivre son œuvre, il enveloppe sa
réponse de mais et de si, de réserves et de conditions.

C'est pourquoi la menace politique reste sans effet sur le tsar tandis
que la décision militaire n'est pas obtenue. A quel point, après avoir
formé des plans si judicieux, Bonaparte est déçu et déjà entraîné!
Vilna, il se proposait d'y passer un an, deux s'il le fallait. De là
serait conclue la paix avec la Russie parce que, de là, il aurait
conduit les opérations qui doivent se terminer par la destruction des
deux principales armées russes. Avec une méthodique obstination, les
généraux ennemis rompent le contact. L'empereur nourrit de profondes et
vaines combinaisons. Il faut que la retraite de Bagration soit coupée,
Barclay de Tolly accablé par des forces supérieures, selon le type des
victoires que les Français gagnaient naguère avec leurs jambes.
Seulement, sur un terrain difficile, à travers des espaces trop vastes,
couverts de forêts et de marécages, les horaires précis ne peuvent plus
être observés. Napoléon presse son frère Jérôme, ses généraux. Il les
objurgue, les aiguillonne de ses ordres et de ses reproches, s'étonne
qu'on ne soit pas, au jour dit, où il avait prescrit qu'on devait être,
n'admet pas qu'on allègue les obstacles naturels, l'absence de
ravitaillement, les hommes qui se fatiguent, la cavalerie qui fond. Il
répète son amer refrain: «Je ne suis pas servi.» Il dit des paroles
blessantes ou injurieuses, comme toujours sans punir. Cependant
Bagration échappe tandis que Barclay se dérobe et tous deux vont opérer
leur jonction plus loin, au delà du Dniéper. Tous les combats livrés ont
été victorieux mais ce ne sont que des combats, rien de comparable à ces
résultats foudroyants que Napoléon avait l'habitude de remporter au
commencement de ses campagnes et qu'il avait encore préparés pour
celle-ci.

Thiers, qui a la manie de refaire les batailles, soutient que Napoléon a
eu tort de s'arrêter à Vilna, qu'il a perdu un temps précieux en
laissant reposer l'armée après sa longue marche, en regroupant d'une
manière méticuleuse les troupes et les convois, «La folie de cette
guerre étant commencée,» la véritable sagesse consistait à être «plus
fou encore». Il fallait, au risque d'abandonner plus de traînards
derrière soi, avancer à marches forcées, avec ce qu'on avait de
meilleur, et frapper rapidement des coups terribles. Thiers tient compte
pourtant de la qualité déclinante de la Grande Armée, de la trop grande
jeunesse des recrues françaises, du poids mort des auxiliaires
étrangers. L'instrument n'était plus le même. L'empereur s'en apercevait
bien. Il le savait depuis Essling et Wagram et Thiers observe que si la
conception reste hardie, l'exécution devient incertaine. N'avons-nous
pas vu déjà l'incertitude envahir l'esprit de Napoléon, le torturer, le
paralyser, au point que souvent on serait tenté de prendre cet homme au
langage bref, au commandement impérieux, pour un indécis qui se cache et
pour un hésitant qui se contraint? Peut-être un joueur malgré lui qui ne
voudrait plus jouer qu'à coup sûr et qui, effrayé à l'idée de tant
risquer, augmente ses risques par excès de prudence. A Paris, sa pensée
flottait lorsqu'il s'agissait de savoir s'il ferait la guerre à
Alexandre. A Vilna, elle flotte encore péniblement. Doit-il, hivernant
et s'organisant dans le pays conquis, attendre que le tsar offre la
paix afin de libérer son territoire de l'occupation française, ou bien
faut-il continuer la poursuite pour frapper le grand coup qui amènera
encore plus sûrement la paix? Il passe avec brusquerie d'une idée à
l'autre. Il renonce à établir ses quartiers d'hiver à Vilna parce qu'il
entrevoit la possibilité d'une manœuvre qui lui livrera Barclay. Il a
fixé au 22 ou au 23 juillet la «bonne bataille» qui finira tout. Le 28,
il croit la tenir sur la Loutchega. C'est là qu'il attend son nouveau
Friedland, et il crie à Murat: «A demain à cinq heures, le soleil
d'Austerlitz.» Ni soleil ni ennemi. Les Russes ont encore battu en
retraite. On entre derrière eux à Vitebsk. Mêmes perplexités. D'abord
Napoléon annonce qu'il s'installera dans cette ville, donne l'ordre de
meubler et même de construire comme s'il devait rester là des mois,
demande à Paris des comédiens pour «occuper les soirées d'hiver». Il
déclare que «la campagne de 1812 est finie», que «celle de 1813 fera le
reste». Et puis, aucune nouvelle ne vient d'Alexandre sinon des rumeurs
qui, toutes, se confirment et ne le montrent ni intimidé ni enclin à
revenir vers Napoléon. Le tsar a conclu une alliance avec l'Angleterre,
une autre avec la Suède, Bernadotte trahissant. Les envoyés des Cortès
de Cadix ont été reçus à Saint-Pétersbourg. La paix est sur le point
d'être signée entre la Russie et les Turcs. Ainsi, pour soumettre
Alexandre, l'occupation de Vitebsk n'est pas plus efficace que celle de
Vilna. L'empereur, en arrivant, a répété: «Nous ne ferons pas la folie
de Charles XII.» Puis il songe qu'il perd du temps; que les événements
marcheront tandis qu'il restera immobile. De Vilna, il a conçu une
manœuvre qui l'a porté à Vitebsk. De Vitebsk, il en conçoit une autre
qui le portera à Smolensk. Pourtant, et Charles XII? Alors Napoléon est
repris de cruelles anxiétés. Ségur, qui est déclamateur, le montre tel
qu'il était à Paris, selon le rapport sec de Barante: «Il délibère; et
cette grande irrésolution qui tourmente son esprit s'empare de toute sa
personne... Rien ne peut plus le fixer; à chaque instant, il prend,
quitte et reprend son travail; il marche sans objet, demande l'heure,
considère le temps; et tout absorbé il s'arrête, puis il fredonne d'un
air préoccupé et marche encore.» Tout, selon la chose vue de Ségur, est,
en 1812, comme en 1811, selon le récit du secrétaire Mounier. Il ne
manque même pas le lit où Napoléon se jette «comme accablé d'une si
grande incertitude».

Les réflexions qu'il ne cesse de faire lui montrent qu'il ne peut plus
s'en tenir à son plan primitif parce que ses calculs se sont trouvés
faux. Il a formé plusieurs hypothèses. Aucune ne s'est réalisée.
Alexandre n'a demandé la paix ni devant la menace de l'invasion ni
lorsque la Pologne a été envahie. La décision militaire n'a pas été
obtenue, l'ennemi ayant échappé avec méthode et obstination. S'arrêter
avant d'entrer en Russie proprement dite, dans l'idée que le tsar se
soumettrait plutôt que de s'exposer au rétablissement de la Pologne,
c'était une troisième conjecture et elle excluait comme les autres le
danger de s'enfoncer au cœur du pays. Sur place, Napoléon s'aperçoit
que, pour toutes sortes de raisons, son projet d'hivernage, qui
paraissait judicieux, n'est pas praticable, que ses cantonnements seront
trop espacés, mal ravitaillés. Le froid venant, les garnisons seront
exposées à des coups de main, les fleuves gelés livreront passage à
l'ennemi au lieu de former une défense. Et puis, entrer en campagne au
mois de juin et se reposer au mois d'août, c'est démoraliser l'armée par
l'inaction, avouer un échec et cet aveu est grave car, derrière, il y a
l'Allemagne, plus loin l'Espagne, et même la France sur laquelle
Napoléon garde des inquiétudes. A tout prix il faut sauver le prestige.
D'ailleurs, en admettant que l'hiver se passe bien, tout sera à
recommencer l'été suivant, et en quoi les choses auront-elles changé?
L'empereur a sous la main des troupes que les fatigues, la maladie, les
désertions ont sans doute réduites en nombre. Il lui reste ce qu'il y a
de plus résistant, de plus valeureux, des hommes à qui l'on peut tout
demander, qui s'en iraient jusqu'aux Indes, qui croient parfois y aller
et qui préfèrent le risque et l'aventure à l'ennui des quartiers d'hiver
dans un pays désolé. C'est une fausse sagesse que de s'en tenir au plan
primitif. Il faut au contraire marcher à l'ennemi, l'obliger à se
battre, forcer une paix qui ne vient pas, «en finir», comme il dit à
Duroc, «avec cette fièvre de doute». Alors l'empereur tient conseil
comme il fait toujours lorsqu'il a un grand parti à prendre et pour
qu'on l'approuve, pour qu'on lui dise qu'il a raison. Il s'emporte
contre Berthier, qui recommande la prudence. Il lui reproche d'être un
des plus avides de repos parmi ceux qui n'aspirent plus qu'à jouir de
leurs majorats et de leurs rentes. Au major général, il avait déjà dit,
grossièrement, pendant la campagne de Prusse: «Vous êtes donc bien
pressé d'aller... dans la Seine.» Il maltraite le prince de Neuchâtel et
de Wagram, son «cousin», rudoie le fidèle Duroc lui-même, autant qu'il
est doux, prévenant avec ceux qui entrent dans ses vues. Après tout, il
est le maître, le chef de guerre. L'idée d'un long hiver à passer dans
cette triste Lithuanie pèse aux hommes d'action. La nouvelle manœuvre,
celle de Smolensk, sera exécutée. Et l'empereur est encore persuadé
qu'elle ne peut manquer d'apporter le coup de foudre, de tout finir. Il
devait patienter à Vitebsk jusqu'à l'été suivant. Il y sera resté quinze
jours.

Depuis longtemps, depuis huit années, comme la Révolution elle-même, qui
avait entrevu que, pour venir à bout de l'Angleterre, il faudrait être
venu à bout de la Russie, Bonaparte est à la poursuite de l'impossible.
Tout crée maintenant des impossibilités. A Vilna, il a laissé échapper
Barclay et Bagration pour n'avoir rien voulu livrer au hasard. La
supériorité qu'il a prise dans les premières rencontres sur les généraux
russes les déterminent à lui refuser le combat, ce qui contribue encore
à l'attirer vers l'intérieur. Plus Napoléon met de science et de génie
dans ses combinaisons et plus il oblige les Russes à reculer. Ils se
retirent par calcul et par nécessité, pour obéir à l'ordre général et
parce qu'ils «ne peuvent pas faire autrement». Napoléon se plaint qu'ils
«manquent de résolution» quand ils échappent. Dès qu'ils sont à sa
portée, ils sentent de si près le désastre qu'ils en reviennent malgré
eux au plan de la retraite méthodique et volontaire.

Le 18 août, Napoléon entre à Smolensk sans plus de résultat qu'à
Vitebsk. C'était, avant de partir de Paris, le point extrême qu'il
s'était assigné. Il ne devait aller jusque là que si la paix n'avait pas
été conclue plus tôt, présumant que le tsar demanderait une
réconciliation lorsque la Grande Armée serait parvenue à l'intersection
des deux routes dont l'une conduit droit à Moscou, l'autre à
Saint-Pétersbourg. Napoléon trouve une ville déserte et nue. Il
comprend. Les Russes font le vide devant lui. C'est bien ce qu'on lui a
tant dit, une autre guerre d'Espagne qui commence sur une aire plus
vaste, presque infinie. Raison de plus pour aller vite, ne plus perdre
de temps comme à Vilna, ne plus hésiter comme à Vitebsk. Savoir si l'on
cantonnera pendant l'hiver à Smolensk est une question qui se pose à
peine ou qu'on ne pose même plus puisque la ville a été dévastée et
n'offre pas de ressources. Il n'y a pas non plus à se demander si on ira
imposer la paix à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, puisque c'est la route
de Moscou que l'armée russe a prise, et l'on fût allé à Kiev si elle
avait pris le chemin de Kiev. Celle armée qui bat en retraite, elle est
à portée de la main. Une marche rapide et la force principale de
l'adversaire une fois rejointe sera anéantie. Ainsi, en poursuivant «le
fantôme de la victoire», Napoléon se trouve entraîné toujours plus
loin, conduit où il se défendait d'aller. Les circonstances le dominent.
Il n'est pas maître des événements et le besoin d'obtenir la solution le
commande. Il trouve maintenant des raisons de se diriger vers Moscou
comme il en eût trouvé de se diriger vers Pétersbourg.

Et pourquoi rien ne réussit-il? Les manœuvres qu'il imagine avec un
esprit alerte et fécond sont du genre où d'ordinaire il triomphe.
Celles-ci peuvent compter parmi ses plus belles. Déborder l'ennemi, le
tourner, l'encercler, lui couper la retraite, tout est d'un art
supérieur et tout manque. On a pris contact avec les Russes avant
Smolensk, à Valoutina. Les Russes échappent encore Quand Napoléon croit
tenir la grande bataille, elle s'évanouit. Quand elle s'offre, il n'y
croit pas. A Valoutina, il n'a pas été présent, il a été retenu par
l'expédition des affaires de l'Empire qui viennent l'assiéger jusqu'ici.
Lorsqu'il apprend ce gros combat, violemment contrarié de ne l'avoir pas
dirigé lui-même, il s'emporte encore contre ses lieutenants qui n'ont
pas tiré parti de cette journée meurtrière, des sacrifices qu'elle
coûte. C'est un éternel: «Je ne peux pas tout faire.» Ni être à tout, à
ce qui se passe à Paris et à Rome, à Amsterdam et à Madrid, et, avec
cela, ne pas quitter le bivouac. Colère violente contre Junot, et qui
s'apaise, comme les autres, qu'aucune sanction ne suit. Tout s'exhale en
paroles.

C'est aussi par des paroles qu'il rassure et qu'il convainc les autres
et lui-même. Il affirme, à Smolensk: «Avant un mois nous serons à
Moscou; dans six semaines nous aurons la paix.» Son idée fixe l'engage
maintenant sur la route fatale. Puisqu'il faut arracher la paix,
Alexandre s'inclinera lorsque les Français se seront emparés de sa cité
sainte. Durant cette marche sur le Kremlin, d'où il compte rapporter un
traité triomphal, Napoléon ne perd aucune occasion de répéter et de
faire savoir ce qu'il a déjà publié tant de fois, que cette guerre est
une guerre politique, sans animosité ni personnelle ni nationale, qu'il
n'en veut ni à la Russie ni au tsar. Il importe qu'on sache à
Saint-Pétersbourg qu'il n'entend pas reconstituer la Pologne, qu'il en
est, du reste, depuis qu'il l'a revue, encore plus dégoûté qu'on 1807.
Que le tsar rompe avec l'Angleterre, qu'il se prononce contre elle. On
ne lui demande pas autre chose parce que la Grande Armée n'est pas venue
en Russie pour autre chose. Napoléon aspire toujours à un second Tilsit.
En cela aussi il s'imite lui-même, et il retarde. Il poursuit l'ombre du
passé aussi vainement qu'il a poursuivi Bagration et Barclay.

Et si, durant cette marche sur Moscou, cette marche de vingt jours, il
est à toute minute dans un état d'irritation pénible pour son entourage,
c'est parce qu'il ne veut pas s'avouer la vérité, reconnaître qu'il a
fait ce qu'il ne voulait pas faire, qu'il a changé de plan tandis que le
tsar reste fidèle au sien et qu'il recommence Charles XII après avoir
traité avec tant de dédain ceux qui le menaçaient des marais de Poltava.
Il lui est pénible de s'enfoncer, contre son gré, au centre de la Russie
pour chercher la décision militaire ou la décision politique, il ne sait
pas laquelle des deux, et sans être sûr d'obtenir ni l'une ni l'autre:
«Il était, dit un témoin, comme un homme qui a besoin de consolation.»
Il affecte de railler ces Russes «qui brûlent leurs maisons pour nous
empêcher d'y passer une nuit», et il ne peut se défendre d'un
pressentiment en voyant ce désert qu'ils laissent derrière eux. Il
raisonne sans fin sur les intentions et les mobiles d'Alexandre. Il
cherche à se faire dire tantôt que le tsar deviendra conciliant, tantôt
que les Russes lui livreront bataille. Et lorsqu'elle s'offre, lorsque
le vieux Koutousof, son nouvel adversaire fait tête pour sauver
l'honneur et avoir au moins tenté de défendre la ville sainte, Napoléon
est étrangement troublé.

On a cru qu'il y avait un mystère de la Moskowa. Là, Bonaparte n'aurait
plus été lui-même. Malade, affaibli dans son intelligence et sa volonté,
témoin presque immobile de cette journée meurtrière, il en aurait
compromis le succès par son flegme appesanti. On l'a dit encore sous
l'impression des nouvelles qu'il venait de recevoir d'Espagne, défaite
de Marmont aux Arapiles, Madrid abandonné par Joseph pour la seconde
fois, l'Espagne probablement perdue. Le refus de donner les dix-huit
mille hommes de sa Garde pour exploiter la victoire a paru inexplicable.
On a décrit l'indignation de Murat, cité le mot méprisant de Ney: «Qu'il
retourne aux Tuileries!» Il semble en effet que Napoléon était atteint
ce jour-là d'une fièvre violente qui pourtant ne l'empêcha pas de suivre
la bataille. Quant aux dépêches d'Espagne, elles n'avaient, comme à
l'ordinaire, excité que sa pitié pour les choses qui se passaient
là-bas. Cependant, se mesurer avec Koutousof était son désir, car il
fallait «en finir pour en sortir». Il tenait enfin cette «bonne
bataille» qui devait apporter la paix et, comme il le promettait au
soldat, assurer «un prompt retour dans la patrie». Mais, au milieu de
l'action, et elle fut terrible, il restait obsédé de la pensée que la
Garde était sa suprême ressource, qu'il serait téméraire de la faire
«démolir». Aux supplications de Murat et de Ney, sa réponse, approuvée
de Bessières et de Berthier, fut qu'«à huit cents lieues de France on ne
risque pas sa dernière réserve». Au fond, ses anxiétés ne le quittaient
pas. Il se flattait de rester prudent, de penser à tout, de ne rien
livrer au hasard, répondant qu'il voulait «voir clair sur son
échiquier». Peut-être aussi, et sans en avoir bien conscience, avait-il,
comme à Austerlitz, l'idée de ménager jusqu'à un certain point Alexandre
et de ne pas rendre cette guerre sans merci. L'incertitude où il était
depuis si longtemps l'accablait plus que la fièvre. Hésitant entre les
moyens de se procurer une paix insaisissable, il ne savait plus s'il
l'aurait en consternant les Russes par la destruction de leur armée ou
bien en donnant un signe de son humanité et de son désir d'entente.
Pourtant les combats avaient été acharnés. Une boucherie, un champ de
bataille encore plus sinistre que celui d'Eylau. Plus de quarante
généraux français avaient été tués ou blessés. Chez les Russes, les
pertes étaient immenses. Napoléon s'appliqua, dans ses bulletins et ses
dépêches, à en diminuer le chiffre comme s'il n'eût voulu ni humilier ni
exaspérer l'ennemi. Koutousof, de son côté, ayant battu en retraite et
sauvé ce qu'il lui restait de ses soldats, annonçait qu'il était prêt à
livrer d'autres batailles, de sorte que Napoléon, quoique victorieux, ne
l'était pas entièrement. «Eh bien! nous n'avons pas eu de cinquième
acte», disait-il à Narbonne avec ce sang-froid de spectateur qu'il
retrouvait aux moments les plus critiques. Il n'avait pas produit
l'effet qu'il attendait soit d'une défaite des Russes, soit d'une
clémence dans la victoire pour rendre possible ce retour à l'alliance
qu'il espérait toujours. Il avait eu la «bonne bataille» qu'il calculait
avant de quitter Paris. Il ne l'avait pas assez gagnée et elle demeurait
stérile.

Elle devenait même funeste comme toutes les circonstances qui l'avaient
peu à peu rapproché de Moscou, parce qu'elle l'y faisait entrer et que
Moscou devait être son tombeau.

Si Napoléon en avait pris la route, au lieu de marcher vers Pétersbourg,
c'était parce que l'ennemi lui-même l'indiquait. La Russie avait deux
capitales. Quelle que fût celle dont on s'emparerait, du moment que
c'était de haute lutte, on devait y signer la paix. Napoléon s'était
persuadé qu'à Moscou la guerre serait finie. Cela aussi il le croyait
parce qu'il avait besoin de le croire, et il avait besoin de le croire
parce qu'au delà de Moscou il n'y avait plus rien. Il avait espéré
d'abord que le seul fait de paraître sur la Vistule avec 600.000 hommes
effrayerait le tsar. Ensuite que le passage du Niémen, l'occupation de
la Lithuanie, enfin l'entrée à Smolensk feraient tomber les armes. Il
fallait maintenant qu'il reçût à Moscou le messager d'Alexandre. Il se
refusait à penser qu'il ne l'y recevrait pas et il s'y refusait parce
que, dans ce cas, il se trouvait devant le néant, devant la chose qui ne
peut se concevoir parce qu'elle est la fin de l'action et de la pensée.
A ce moment, Bonaparte arrive au bout des efforts, des combinaisons
militaires et politiques, de tout ce qu'il tente depuis dix ans pour
trouver une issue. S'il ne réussit pas ce suprême tour de force, il n'y
a plus que la chute dans le vide. Moscou est la dernière étape. Est-il
possible qu'il se soit avancé si loin pour repartir comme il est venu?
Voilà l'idée qui lui sera fatale. Désormais il est esclave de l'illusion
qu'il retrouvera Tilsit au Kremlin.

Il se réconforte encore par la pensée qu'il n'est pas Charles XII, qu'il
a d'autres ressources, un autre génie de prévoyance que ce héros
étourdi. Il a tout médité, tout organisé pendant cette marche, avec son
souci de l'exactitude et du dernier détail. Il y a partout derrière lui
du ravitaillement, des munitions, des magasins, des renforts. Jusqu'à
Paris, c'est une ligne continue de communications, le siège de l'Empire
porté à Moscou et l'empereur sera au Kremlin comme à l'Élysée. S'il faut
hiverner, on sera mieux dans la grande cité de la Russie, on y pèsera
mieux qu'à Vilna ou à Vitebsk sur la volonté du tsar. Comment la
reddition de la ville aux coupoles dorées et aux trois cents églises
n'ébranlerait-elle pas les résolutions, que Napoléon n'a jamais prises
au sérieux, d'une retraite «jusqu'au Kamtchatka»?

Le jour, c'était le 14 septembre, où Moscou apparut à l'empereur et à
l'armée fut probablement celui de leur plus grande erreur. Ces hommes
qui avaient fait tant de choses extraordinaires avaient le sentiment
d'en avoir accompli une qui dépassait toutes les autres, et il leur
semblait, à cause de cela, qu'ils étaient au terme de leurs efforts. Ce
fut un moment étrange, où les soldats semblaient attendre la récompense
de leurs sacrifices et leur chef la solution d'un problème si
douloureusement médité. «Il était temps», murmurait-il. Ségur le montre
les yeux fixés sur ces murailles qui «renfermaient tout son espoir». Une
imagerie d'Orient montait aux cerveaux. De ces portes, allaient sortir
des boyards qui, selon le rite, avec l'offrande du pain et du sel,
présenteraient les clefs de la cité, à genoux devant le tsar des
Français, le suppliant d'épargner la Russie. Les heures passaient, sans
clefs ni boyards. A la fin du jour, il fallut se rendre à la vérité.
Comme Smolensk, la ville était évacuée, déserte. Napoléon
s'impatientait, exigeait la députation des notables. On ne put lui
amener que cinq ou six malheureux. On le voit, dans la narration de
Ségur, pris sur le vif, haussant les épaules, et, «avec cet air de
mépris, dont il accablait tout ce qui contrariait son désir», s'écriant
que les Russes ne savaient pas encore l'effet que produirait la prise de
leur capitale. Le soir même, ils y mettaient le feu.

Dès lors, Napoléon est l'homme qui doit nier l'évidence, qui s'obstine à
vouloir que les choses soient autrement qu'elles ne sont, qui s'ingénie
à démontrer que ce qu'on croit funeste est bienfaisant, que tout ce qui
détruit ses calculs les confirme et les sert. On dit autour de lui que
sa conquête s'en va en fumée. Lui-même, devant Moscou qui rougeoie, n'a
pu retenir un cri: «Ceci nous présage de grands malheurs.» A peine entré
au Kremlin il a dû en sortir sous les flammes. A peine y est-il revenu
qu'il reprend confiance. La sauvagerie de Rostopchine indignera les
Russes, ouvrira les yeux d'Alexandre. Les Français ont éteint cet
incendie barbare, ne ménageant pas leur propre vie pour en sauver
d'autres, pour sauver des églises, des palais, des trésors. Le tsar sera
sensible à cette humanité. Il verra que cette guerre n'est pas une
guerre à outrance, que l'on est toujours disposé à entrer en
arrangement, à renouer l'amitié et l'alliance, qu'on n'a pas de grandes
prétentions, qu'on ne demande qu'une chose, toujours la même, la rupture
avec l'Angleterre, des mesures contre le commerce anglais, le respect du
blocus, ce qui a été, enfin, la cause de ce malheureux conflit. Tout
cela, Napoléon le répète, comme s'il parlait à son ami Alexandre, au
«beau et bon jeune homme» de Tilsit, de même qu'il répète avec
satisfaction et assurance que Moscou est une «position politique»
excellente pour attendre des offres de paix. Il n'est pas loin d'ajouter
qu'il est conforme aux usages qu'un souverain dont la capitale est
conquise demande les conditions de celui qui logé dans ses palais.
Cependant, en souvenir du passé, c'est lui, Napoléon, qui fera le
premier pas, et, le 20 septembre, il écrit au tsar: «J'ai fait la guerre
à Votre Majesté sans animosité. Un billet d'elle, avant ou après la
dernière bataille, eût arrêté ma marche et j'eusse voulu être à même de
lui sacrifier l'avantage d'entrer dans Moscou.» A la fin, cordial: «Si
Votre Majesté me conserve encore quelque reste de ses anciens
sentiments, elle prendra en bonne part cette lettre.» Et le désir qu'il
en a se trahit trop.

Il est clair, maintenant, qu'il est venu jusqu'à Moscou en poursuivant
le fantôme de Tilsit et qu'il ne veut plus partir sans l'avoir saisi.
Que le tsar ne puisse se dispenser de répondre, il se donne toutes les
raisons possibles de n'en pas douter. «C'est cette fatale croyance,
c'est ce malheureux espoir qui le fit rester à Moscou et braver
l'hiver.» Octobre arrivait. Aucun signe d'Alexandre. Pas de nouvelles de
Pétersbourg. Seulement, aux avant-postes (car Koutousof rôde toujours
aux environs), Murat est entré en relations avec les cosaques, il a une
sorte de popularité parmi eux, et, de même qu'il a songé à devenir roi
d'Espagne et roi de Pologne, il est tenté par l'idée de devenir hetman.
Pourquoi non? Tant de choses prodigieuses avaient été faites que rien
ne semblait plus impossible. Alors les officiers russes confient au roi
de Naples, prêt à échanger sa couronne contre une autre ou à en ceindre
une seconde, que les choses vont mal chez eux, que la noblesse, les
marchands et le peuple sont las de cette guerre, qu'eux-mêmes en sont
fatigués, qu'on aspire à la paix. Et comme naguère pour l'affaire
espagnole, Murat, de ses illusions, entretient celles de l'empereur, qui
étonne d'ailleurs par son assurance, qui passe trois soirées à rédiger
les statuts de la Comédie-Française, aussi tranquille que s'il datait le
décret de Saint-Cloud, et qui, voyant les jours passer, répond aux
inquiétudes qu'il sent naître autour de lui que le climat n'est pas si
rigoureux que l'avaient prétendu les pessimistes. «Voyez, disait-il d'un
air dégagé, l'automne est plus beau, même plus chaud qu'à
Fontainebleau.» Et quoique «tout lui criât que le tsar ne voulait pas
traiter», tandis que le besoin qu'il avait lui-même de la paix était
criant, il s'obstinait, ne cessait d'affirmer que les Russes se
lasseraient avant lui et que la capitulation d'Alexandre n'était qu'une
affaire de jours.

Cette belle confiance cachait des alarmes secrètes. Le 4 octobre, il
charge Lauriston de se rendre au quartier général de Koutousof et de
porter une nouvelle lettre au tsar. Du même moment datent des notes où
l'empereur prévoit diverses hypothèses, retour à Smolensk, mouvement
menaçant vers Saint-Pétersbourg. Il commence à se dire que Moscou n'est
pas une bonne position, qu'entre la France et l'armée il y a les
Prussiens et les Autrichiens, alliés du jour, fort capables de redevenir
des ennemis. Il lui est arrivé, en effet, un billet énigmatique de
Schwarzenberg qui laisse craindre une défection de l'Autriche et, après
l'avoir lu, il a murmuré de mauvais vers de tragédie qui parlent de la
loi suprême du destin. Hiverner à Moscou? La ville, incendiée et
déserte, n'offre pas de ressources et surtout il y a lieu de craindre
que bientôt la route soit coupée. Des cosaques ont paru jusque dans les
faubourgs. Quelques-unes des estafettes qui apportent le courrier et
assurent les communications ont été poursuivies. Ce sont des symptômes.
Il serait encore temps de ramener l'armée à Vilna avant le gros de
l'hiver. Napoléon s'attarde parce qu'il espère toujours que le tsar se
décidera à négocier. Et comment partir sans le résultat qu'on est venu
chercher si loin? Comment expliquer ce départ? Caulaincourt dit avec
force: «L'embarras de sa difficile position le tenait comme enchaîné au
Kremlin.»

Devant le péril, il fallut se résoudre à partir. Les Russes commencent à
couper la route de Smolensk. Les communications avec la France ont cessé
d'être régulières. Napoléon n'a plus de nouvelles de son Empire, ne peut
plus correspondre quotidiennement avec ses ministres. Le courrier
manque, l'armée ne reçoit plus de lettres du pays, sent l'isolement, et
le moral s'affecte. Déjà, en lui-même, l'empereur a reconnu qu'il ne
pouvait plus rester à Moscou. Il ne veut pas l'avouer encore parce que
l'annonce de la retraite ruinerait les dernières chances de paix. Avec
le temps vainement perdu, un départ improvisé, des précautions
insuffisantes contre le froid causeront les malheurs de la Grande Armée.
Napoléon s'est laissé endormir à Moscou et, pour l'entretenir dans un
espoir funeste, pour lui donner une sécurité trompeuse, le rusé
Koutousof est allé jusqu'à simuler une suspension d'armes.

Ces dernières journées du Kremlin, ce sont celles du joueur qui ne veut
pas avoir perdu et tente encore la chance, qui essaie de dernières
combinaisons. Le 16 octobre, il s'adresse directement à Koutousof. Il se
résigne à solliciter la paix. La réponse est un refus. Alors Napoléon
songe à l'arme dont il n'a pas voulu se servir. Il fait rédiger un acte
d'émancipation des serfs. Et puis la proclamation est retirée, «foudres
vengeurs dont il ne montrait que les éclairs et dont il retenait
toujours le tonnerre». Fondateur de dynastie, parent de têtes
couronnées, peut-il redevenir l'empereur de la Révolution, compromettre
des alliances plus que jamais nécessaires, ruiner toute une politique?
Pour rien d'ailleurs, car on lui fait comprendre que c'est trop tard,
que le moujik fanatisé ne l'écoutera pas plus que les Espagnols
lorsqu'il leur avait annonce qu'il venait détruire la féodalité et
l'Inquisition. Aussitôt il revient,--ce ne sera plus pour longtemps,--au
style du souverain légitime et conservateur et il appelle Rostopchine le
«Marat de la Russie».

L'agitation de son esprit se trahit à d'autres signes. Il faut expliquer
le départ. Alors Moscou n'est plus qu'un «cloaque malsain et impur...
d'aucune importance militaire et devenu sans importance politique», ce
qui n'est que trop vrai. On revient vers Vilna, en faisant savoir que
c'est pour menacer Pétersbourg, car, dans le fond de son cœur, Napoléon
n'est pas encore tout à fait décidé à la retraite. Encore une manœuvre
qui peut-être rétablira tout, ou bien une correction sérieuse qui rendra
Koutousof inoffensif. Ainsi Napoléon se donne des prétextes pour ne pas
renoncer et il laisse Mortier au Kremlin tandis qu'il tentera de livrer
une bataille. Qui sait? La chance d'un succès militaire pourrait encore
tout changer. Mais Koutousof se rend insaisissable. «Ceci devient
grave.» Trois mots soucieux qui décident du rappel de Mortier et du vrai
retour. Napoléon s'est attardé, il a laissé gagner l'hiver, compromis la
retraite, parce que le chemin qu'il va prendre est celui du déclin.
A-t-il le pressentiment de la catastrophe prochaine? Pourtant il se
refuse à croire, comme tout à l'heure il voulait croire. Il fallait que
le tsar lui offrît la paix. Il n'en parle plus. Maintenant, il ne veut
pas admettre que déjà l'armée fond, se décompose, que l'hiver, dans ces
parages, arrive sans transition, aussi brusquement que l'été. Il se
délivre des avertissements par des mots: «Il gèle pour les Russes comme
pour nous.» Caulaincourt lui rappelle ce qu'a répondu Alexandre à la
proposition d'armistice portée par Lauriston: «Ma campagne commence.»
L'empereur lève les épaules: «Votre prophète Alexandre s'est trompé plus
d'une fois.» Pourtant, au même Caulaincourt, il avoue sa grande, sa
tenace inquiétude. Que pense-t-on, que fait-on en France? Dès la fin
d'octobre, il lui confie son grand secret, qui est son intention arrêtée
de quitter l'armée dès qu'il le pourra et de regagner Paris.

Cette retraite de Russie, qui ajoute un tableau à son histoire, elle
aurait pu finir encore plus mal. Au moment où il semble que son étoile
l'abandonne, elle le sert d'une autre façon. Deux fois, il manque de
tomber aux mains des cosaques. Qu'on l'imagine prisonnier, tué dans une
bagarre, ou bien, pour ne pas rester captif, prenant le poison dont il a
eu la précaution de se munir. Alors son destin tourne court, et il ne
laisse qu'une réputation d'aventurier, il manque à son histoire un
dénouement digne du reste par un désastre vraiment grandiose. Qu'on
suppose un adversaire moins prudent, moins temporisateur, moins
apathique que le vieux Koutousof, la retraite coupée, les débris de la
Grande Armée détruits ou contraints de se rendre. C'est la fin de
Charles XII dont Napoléon, à la Bérézina, faillit retrouver les marais.
Il fut protégé par sa réputation, son prestige, la crainte que son nom
inspirait, un capital qui ne mettra plus que quinze mois à s'épuiser.
Car si les journées de cette retraite parurent cruellement longues,
tout, après elles, allait marcher vers la débâcle avec une vitesse
accrue. D'ailleurs, Napoléon reste semblable à lui-même pendant ce
tragique retour où chaque pas apporte une déception, un malheur, la
menace de l'anéantissement. Sa santé? Excellente. Ce n'est pas l'homme
déprimé, malade, atteint aux sources de la vie qu'on a cru voir à la
Moskowa. Il reste plein d'espoir, comptant sur les ordres qu'il a
donnés, le ravitaillement qui doit se trouver sur la route, ne doutant
pas de sa fortune, toujours dans l'attente d'un événement heureux qui
viendra tout arranger, une diversion de Schwarzenberg, peut-être. Pour
ces raisons, il est «aussi indécis», dit Caulaincourt, «aussi incertain
le dernier jour que le premier». Puis, quand il devient impossible de
fermer les yeux à la ruine de la Grande Armée, une attitude «grave,
silencieuse et résignée, souffrant moins de corps que les autres, mais
bien plus d'esprit et acceptant son malheur».

Il y avait dix-sept jours que l'on était en marche, contenant les Russes
qui harcelaient l'armée et la poursuivaient de près, lorsque la neige se
mit à tomber. C'était le commencement des grandes souffrances. Le même
jour une estafette arrive, apporte des nouvelles de Paris. Quelles
nouvelles! Une sorte de Baylen politique, et, tandis que l'empereur
absent subissait ses premiers grands revers, ce qui pouvait encore
arriver de pire. Un militaire républicain, le général Malet, mêle aux
conspirations des dernières années, détenu dans une maison de santé,
s'en est évadé. Revêtu de son uniforme, aidé de deux autres généraux,
dont l'un, Lahorie, a été chef d'état-major de Moreau, Malet n'a eu qu'à
annoncer la mort de l'empereur et la proclamation de la République.
Pendant quelques heures il a été maître de Paris. Il a arrêté le
ministre de la police Savary et le préfet de police Pasquier. Démasqué,
arrêté à son tour, l'affaire n'a pas eu de suite si c'est n'en pas avoir
que le ridicule jeté sur les autorités impériales et l'odieux de douze
condamnations à mort. L'empereur se soulagea d'abord en disant que tout
cela était l'œuvre d'imbéciles, aussi bien ceux qui s'étaient laissé
surprendre et tromper que ceux qui, par des châtiments aussi durs,
avaient donné tant d'importance à un coup de main. Il était, au fond,
gravement affecté. «Ce ne peut être l'affaire d'un homme», répétait-il.
Il se représentait un vaste complot, presque une révolution. Ce qui le
frappait surtout, c'était que l'idée ne fût venue à personne que, si
l'empereur était mort, il avait un successeur et un héritier. «Et
Napoléon II, on n'y pensait donc pas?» La monarchie, l'Empire
héréditaire, ses institutions, son mariage, son fils, tout cela comptait
donc pour rien? Cet oubli lui donnait la mesure de sa faiblesse. Il
comprenait que les consolidations qu'il avait cherchées par tant de
moyens étaient vaines, que son pouvoir restait aussi fragile qu'au temps
du Consulat, qu'il était lui-même à la merci d'un grand revers. Il était
occupé de ces réflexions alors que tout lui faisait sentir que, ce grand
revers, les Russes pouvaient le lui infliger d'une heure à l'autre.
Incapable de dissimuler ses alarmes, il essayait de savoir ce que les
autres pensaient de l'événement de Paris et, au lieu de faire le
silence, il l'annonçait lui-même pour observer l'effet que l'étonnante
nouvelle produirait sur ses généraux.

Il cessa d'en parler sans cesser d'y penser, toujours plus pressé de se
rapprocher de la France, de quitter cette Russie comme il avait quitté
l'Espagne, encore séparé par mille dangers du moment où il pourrait
rejoindre Paris. Tous les jours, cette retraite devenait plus affreuse.
On n'arrivait à Smolensk que pour y trouver les vivres pillés, un grand
espoir changé en détresse. Napoléon resta enfermé, ne voulut rien voir
de ces scènes, de ces batailles entre compagnons d'armes pour quelques
restes de subsistances. Puis il fallut reprendre la marche dans le
désordre et l'abolition de la discipline, quelques poignées d'hommes
seulement montrant jusqu'où peuvent aller l'endurance et l'héroïsme,
Ney, à l'arrière-garde, soutenant deux combats par jour pour sauver le
triste convoi. Maintenant, l'empereur lui-même allait à pied, entouré de
«l'escadron sacré», brûlant de ses propres mains ses papiers et ses
vêtements le jour où il fut sur le point d'être pris. Parfois, il lui
échappait de dire que «le trop d'habitude des grands succès préparait
souvent de grands revers, mais qu'il n'était pas question de
récriminer». Parfois, en apprenant une nouvelle plus désastreuse, il
frappait la terre de son bâton et «lançait au ciel un regard furieux»
avec ces mots: «Il est donc écrit là-haut que nous ne ferons plus que
des fautes!» C'est ainsi que l'on atteignit la Bérézina, de sinistre
mémoire, où il eut l'appréhension d'un malheur encore plus affreux. En
voyant ce fleuve qui charriait des glaces, le pont détruit, les Russes
résolus à écraser les restes de la Grande Armée, cohue où quelques
phalanges seulement subsistaient, et quand il fallut un moment penser à
redescendre vers le Dniéper, il se souvint amèrement de l'assurance avec
laquelle il avait dit qu'il savait ce qu'il faisait et qu'il ne
recommencerait pas Charles XII. Et c'est peut-être dans cette idée, dans
cette volonté de ne pas finir comme le Suédois, de ne pas offrir une
terne répétition à l'histoire, qu'il puisa l'énergie qu'il fallait pour
ces journées tragiques, qu'il retrouva la clairvoyance et la décision du
chef de guerre. L'étoile sur laquelle il comptait toujours ne devait pas
l'abandonner non plus. Le point même qu'il avait choisi pour traverser
la fatale rivière trompa l'ennemi. Plus loin, il fallut encore traverser
des marais, trop semblables à ceux de Poltava, où se fût englouti ce qui
avait échappé à l'horrible bousculade, si, par fortune, les Russes
n'eussent oublié d'en détruire les ponts.

«J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général»,
avait dit Napoléon dans ces dangers extrêmes. Sur l'autre rive, sauvé
d'un immense péril, l'empereur se retrouve. Il pense au lendemain, à son
trône. Il est en Pologne, il peut communiquer avec la France, il est
avide de savoir ce qui s'est passé pendant qu'il a failli disparaître et
que, cette fois, on a pu vraiment le croire mort. «Il y a quinze jours
que je n'ai reçu aucune nouvelle, aucune estafette et que je suis dans
l'obscur de tout», écrit-il à Maret. Il est anxieux d'apprendre ce qu'on
pense en Europe. Et il faut qu'on sache avant tout que l'empereur est en
vie, bien portant, qu'il sera là demain, parce qu'il faut qu'en
Allemagne, en France, partout, on ne doute pas de sa présence redoutée
qui vient encore, pendant quarante terribles jours, de contenir
Koutousof, de lui inspirer crainte et respect et d'aider Ney à sauver
l'honneur de ce qui a été la Grande Armée.

Le désastre, il en mesure l'étendue, il en voit surtout l'ensemble.
Demain l'Europe connaîtra que, de cette entreprise gigantesque,
l'empereur n'a échappé qu'avec des troupes en désordre et en guenilles,
que, de la plus belle machine militaire qu'on ait jamais vue, il ne
reste que des hommes affamés, à demi mourants, des chefs couverts de
gloire mais irrités. Dès lors, la Russie et l'Angleterre, dont
l'alliance se resserrera, redoubleront d'efforts. La Prusse, l'Autriche
elle-même, ne seront plus sûres. La fermentation, sensible depuis 1809
on Allemagne, gagnera les pays de la Confédération, la Hollande, la
Belgique, l'Italie, sans compter l'Espagne déjà insurgée, tandis qu'en
France le trouble des esprits, qu'a déjà trahi l'affaire Malet,
deviendra plus profond. Il ne servirait à rien de ruser, de dissimuler.
L'empereur doit publier lui-même son malheur. Et il doit arriver à Paris
en même temps que la nouvelle de la débâcle afin d'en atténuer l'effet.
Il importe surtout que cette nouvelle ne l'ait pas précédé, sinon il
suffirait que la Prusse se soulevât, tendît la main aux Russes, et, le
chemin du retour coupé, tout serait perdu.

L'empereur fait ces réflexions, prend son parti pendant les journées qui
suivent la Bérézina et qui sont à peine moins tragiques que celle des
engloutissements de tant de malheureux dans les eaux glacées. Les Russes
se sont remis à la poursuite des Français en déroute et, parfois, Ney,
Maison, ne peuvent plus réunir qu'une poignée de soldats qui soient
encore capables de tenir un fusil. C'est dans cette détresse que
Napoléon rédige, à tête reposée, le morceau le plus difficile et
peut-être le plus surprenant de sa littérature militaire, ce XXIXe
bulletin qui laisse tout comprendre, enveloppe tout d'un langage noble,
grave, où les mots ont une gradation savante, passant de la «situation
fâcheuse» à «l'affreuse calamité», tandis que les deux aspects de la
retraite sont montrés avec la sérénité d'un connaisseur d'hommes, d'un
psychologue, d'une part ceux «que la nature n'a pas trempés assez
fortement», ébranlés, ne rêvant que catastrophes, les autres conservant
leur gaieté, leurs manières ordinaires et ne voyant qu'«une nouvelle
gloire dans des difficultés à surmonter». Tout y est, les hommes qui
tombent sur la route de faim, de froid et de découragement, la cavalerie
sans chevaux, les fourgons abandonnés, les généraux faisant fonctions de
capitaines et les colonels celles de sous-officiers, l'empereur lui-même
impassible au milieu de l'escadron sacré. Récit calculé pour donner une
impression de calme, de complète possession de soi-même et qui se
termine par ce mot plus étonnant que tous les autres, bien souvent
reproché à Napoléon, et cependant essentiel: «La santé de Sa Majesté n'a
jamais été meilleure.» L'empereur s'identifie avec l'Empire. On l'a cru
mort, malade, usé. Qu'on prenne garde. Il vient.

Le plus difficile, ce n'était pas cette présentation stylisée d'un
désastre sans exemple. Il fallait quitter les hommes qui avaient survécu
à tant de souffrances et d'horreurs pour les abandonner, privés de la
présence du chef et de la magie de son nom, à des dangers qui n'étaient
pas finis. Ségur le montre prenant ses maréchaux en particulier,
«caressant avec tous», les gagnant à son projet de départ, «tantôt par
ses raisonnements, tantôt par des épanchements de confiance». Puis, les
ayant réunis, il leur distribue des éloges, les remercie et cherche à
les convaincre que pour les sauver, eux, leurs dotations et leurs
majorats, il faut d'abord sauver l'Empire, qu'ils n'ont de salut que par
lui, qu'ils sont tous avec lui, depuis le commencement, entrés dans une
aventure. «Si j'étais né sur le trône, si j'étais un Bourbon, il
m'aurait été facile de ne point faire de fautes!» Ce sont toujours les
généraux que Bonaparte redoute et il est moins sûr d'eux que des
soldats. Il trouvait encore le langage qui les retenait dans le devoir.
Seul Berthier résista, voulut partir aussi. Le mamelouk Roustan raconte
la scène avec une simplicité barbare: «Je suis vieux, emmenez-moi.--Vous
resterez avec Eugène et Murat.» Comme Berthier insistait: «Vous êtes un
ingrat, vous êtes un lâche! Je vous ferai fusiller à la tête de
l'armée.» On pressent la révolte des grands chefs, la mise en demeure de
Fontainebleau.

Napoléon part le 5 décembre «sur un simple traîneau, fugitif, survivant
à son armée, à sa gloire, pour ainsi dire à sa puissance et présentant
sur sa route, à ses gouverneurs, à ses alliés, à ses tributaires, une
espèce de fantôme qu'un souffle pouvait anéantir mais dont le nom seul
imprimait encore la terreur et commandait le respect». La vision qu'en a
eue Thibaudeau est grande. Cet empereur qui, sous le nom d'un
secrétaire, traverse la Pologne, la Prusse, avec trois compagnons,
exposé à tous les hasards de la route s'il est reconnu, c'est un autre
chapitre de sa vie aventureuse. Bonaparte a déjà quitté l'Égypte dans
les mêmes conditions, se fiant à la fortune. Rien ne l'étonne. Il s'est
toujours attendu à tout. Durant ce trajet, il parle de lui-même comme
d'un étranger, avec cette disposition à se regarder vivre où l'artiste
se reconnaît. Il a emmené Caulaincourt, comme s'il avait un besoin, une
curiosité de se retrouver en tête à tête avec l'homme dont il n'a pas
voulu entendre les avis. Avec lui, il discute son cas, comme s'il
s'agissait d'un autre: «Je me suis trompé, non sur le but et
l'opportunité politique de cette guerre, mais sur la manière de la
faire. Il fallait rester à Vitebsk. Alexandre serait aujourd'hui à mes
genoux.» Il parle de la conspiration de Malet: «Je crois que tout ce que
j'ai fait est encore bien fragile.» Quel remède à cette fragilité? Être
vraiment un légitime, non pas un soldat couronné, mais un «roi» dont le
trône garantira les autres. Longue conversation à bâtons rompus où,
loquace, prompt à changer de sujet et de sentiment, on dirait que
Napoléon s'essaie au mémorial de Sainte-Hélène, déjà avec Caulaincourt
un peu comme il sera avec Las Cases, et, un jour, devant cet
aristocrate, faisant remarquer qu'il est né gentilhomme, qu'il a été
bien élevé et qu'il a fréquenté la bonne société dans sa jeunesse.

Le 18 décembre, presque méconnaissable, il arrive aux Tuileries sans
s'être annoncé. Depuis quarante-huit heures, le XXIXe bulletin a paru au
_Moniteur_. Napoléon savait qu'il trouverait Paris abattu. La
consternation dépassait peut-être son attente. «Les esprits étaient
frappés de ces sinistres images.» On disait que c'était l'expédition de
Cambyse, la fin de l'empire de Charlemagne. L'empereur va tout reprendre
en main, travailler, dès son retour, avec Cambacérès, Clarke, Savary.
L'archichancelier, le ministre de la guerre et le ministre de la police
ont à lui rendre compte de l'affaire Malet. C'est à elle qu'il attache
la première importance. Il en parle «d'un front soucieux», lance à tous
des paroles sévères: «Vous me croyiez mort... Mais le roi de Rome, vos
serments, vos principes, vos doctrines?... Vous me faites frémir pour
l'avenir.» On s'attendait à des sanctions. Savary et Pasquier semblaient
perdus. Ils essuyèrent une colère, comme les autres, et restèrent en
place. Seul le naïf Frochot, préfet de la Seine, fut destitué. Celui-là
avait passé les bornes et «tenu son Hôtel de Ville ouvert comme une
hôtellerie» aux conjurés.

Puis on ne parla plus de l'affaire Malet. Chacun renfermait ses
pressentiments et le silence était imposé sur la campagne de Russie.
L'empereur s'en était expliqué à ses ministres par ce peu de mots: «La
fortune m'a ébloui. J'ai été à Moscou. J'ai cru y signer la paix. J'y
suis resté trop longtemps.» C'était bien toute l'histoire dite avec
sincérité et dédain. Le Sénat eut droit à moins encore: «Mon armée a
essuyé des pertes, mais c'est par la rigueur prématurée de la saison.»
Pour ces hommes qu'il sent prêts à le trahir et qui viennent encore de
le flagorner, le mépris transpire de la formule d'usage: «J'agrée les
sentiments que vous m'exprimez.» Pour les uns, un haussement d'épaules.
Pour les autres, le dos tourné. L'amer philosophe est prodigieusement
revenu de tout. Et, depuis Moscou, toute sa politique est manquée. Qui
donc le sait mieux que lui?




CHAPITRE XXII

LE REFLUX ET LA DÉBÂCLE


Comment Bonaparte, qui a toujours connu la fragilité de son pouvoir,
n'eût-il pas, au retour de Russie, senti le danger de sa position? Il a
«jeté des ancres». Aucune n'a tenu. L'alliance russe était la base de la
politique et le tsar est devenu un ennemi déterminé. La naissance de son
fils devait abolir l'irritante question du successeur, et «Malet a
révélé un secret fatal, celui de la faiblesse de la nouvelle dynastie».
On est étonné qu'il pense autant à ce coup de main, à cette surprise
d'une matinée. «Tout Paris ne parle que de ce qui s'est passé en Russie;
il semble n'être frappé que de ce qui vient de se passer à Paris.» Mais
les deux vont ensemble. Depuis longtemps, il a prévu le cas de grands
revers. Sur un trône mal assuré, il est à la merci d'une défaite, au
même point qu'a la veille de Marengo. Il se répète qu'il n'est pas un
Bourbon, un roi d'ancienne race, et plus tard il dira: «Si j'eusse été
mon petit-fils, j'aurais pu reculer jusqu'aux Pyrénées.» Il pense,
quelquefois tout haut, à ceux qu'il regarde comme ses prédécesseurs. Un
soir de février 1813, aux Tuileries, causant avec Barante et Fontanes,
il nomme Louis XIV avec admiration et envie, «un souverain si grave,
ayant un si grand sentiment de sa dignité et de celle de la France, qui,
après de belles victoires, sut résister à toute l'Europe». Toute
l'Europe. Qu'arrivera-t-il si Napoléon l'a contre lui?

Et les choses sont bien pires qu'au moment où il est monté en traîneau
avec Caulaincourt. Il avait laissé la Grande Armée dans un état affreux.
Telle quelle, c'était encore une armée, capable de l'énergie du
désespoir. L'empereur parti, c'est la débandade, le sauve-qui-peut.
Chacun pense à son salut. On cesse d'obéir. L'indiscipline paraît jusque
chez les chefs. Tout se démoralise et l'esprit de défection commence.
Murat, à qui le commandement a été confié, n'est pas écouté, et lui-même
ne donne pas le bon exemple. Dans les boues de la Lithuanie il ne pense
qu'à son royaume, à sa couronne compromise, et, un jour, il traite tout
haut son beau-frère d'insensé. Comme lui, il a hâte de rentrer dans ses
États. Il s'esquive dès qu'il le peut. Alors, ce qui arrive à
Kœnigsberg, ce sont des épaves, le fantôme de ce qui a été la Grande
Armée. Le désastre, dont la nouvelle se répand déjà, l'Allemagne le voit
de ses yeux, et les conséquences en sont tirées. La Prusse est encore
l'alliée de Napoléon; à Berlin, Saint-Marsan, Narbonne, Augereau sont
auprès du roi, dînent avec lui, quand, le 30 décembre 1812, le général
York, qui commande le corps auxiliaire prussien, signe de sa propre
initiative un armistice avec les Russes. Première trahison qui commence
par les Prussiens, pour continuer avec les Saxons à Leipzig, avec les
Bavarois à Hanau. On ne peut mieux dire qu'Albert Sorel, c'est la
réplique de la retraite de Brunswick après Valmy, «l'ère nouvelle» qui
s'ouvre en sens opposé, le cri de «Vive la Nation» poussé dans la langue
de Fichte et de Goethe, tout ce qui s'est fait en vingt ans qui va se
défaire en quinze mois. Frédéric-Guillaume, d'abord «pétrifié» en
apprenant la désobéissance téméraire du général York, et qui redoute
encore Napoléon, se laissera entraîner par les patriotes, entraîner par
son peuple, comme en 1806, et, dans deux mois, il aura renouvelé avec
Alexandre l'alliance qu'ils avaient suspendue d'un commun accord pour
leur propre conservation.

Ainsi Napoléon est allé jusqu'à Moscou dans l'espoir de forcer l'amitié
du tsar, et il se retrouve dans la même situation qu'avant Iéna, aux
prises avec la Prusse et avec la Russie. Quelle politique peut-il tenter
encore? Une seule, celle de son mariage. Il lui reste l'Autriche, le
père de sa femme, le grand-père de son enfant. Avant de soutenir la
nouvelle guerre que le désastre de Moscou rend inévitable, c'est à
l'élément et au ressort dynastiques qu'il demande une garantie. Quoi
qu'il arrive, quels que soient le sort des armes et les accidents du
champ de bataille, que l'empereur soit tué, prisonnier ou battu, il faut
que l'Empire demeure, que personne ne puisse dire que le pouvoir est
vacant. A tous les égards, il importe d'intéresser, d'attacher François
II à l'avenir de sa fille et de son petit-fils. Alors Bonaparte cherche
une protection dans une nouvelle investiture.

C'est l'idée d'un homme inquiet, dont le cerveau toujours en travail
n'est pas à bout d'inventions pour obtenir une sécurité qui le fuit.
Cette fois, il met devant lui la robe de Marie-Louise et les langes du
roi de Rome. Avant de repartir pour l'armée, il instituera une régence
et c'est à l'impératrice qu'elle sera confiée. De plus, le roi de Rome
devra recevoir, lui aussi, et tout enfant qu'il est, l'onction du sacre.
Puisqu'on n'a pas répondu à Malet: «L'empereur est mort, vive
l'empereur», comme l'ancienne France disait: «Le roi est mort, vive le
roi», une cérémonie symbolique affirmera que Napoléon se survit à
lui-même. Le sacrement qui n'a pas suffi pour le père sera redoublé pour
le fils. Dès lors l'empereur d'Autriche ne serait-il pas dénaturé,
sacrilège, s'il ne protégeait l'Empire de son gendre avec la régente et
l'héritier? Et comme Napoléon aime les précédents, l'histoire, ce qui le
relie aux autres «races», il fait étudier les régences des reines-mères
ou épouses des rois de France, en insistant sur Blanche de Castille. Il
n'est pas mauvais d'évoquer un peu saint Louis. Des recherches sont
commandées sur le couronnement et le serment des fils aînés des rois du
vivant de leur père, depuis Charlemagne. D'ordre de l'empereur, on
fouille de poudreuses archives tandis que lui-même dicte tous les jours
de longues notes pour l'organisation de l'armée «qu'il fait sortir de
terre». Il médite aussi un coup de théâtre, sa réconciliation avec Pie
VII. Un soir d'hiver, à l'improviste, le reclus, le prisonnier de
Fontainebleau voit entrer chez lui l'empereur. Tout sera fini, oublié,
la paix signée par de menues concessions au pontife, le fil renoué avec
les jours du Concordat. Le pape étendra le sacre à Marie-Louise et au
prince impérial. A l'intérieur de l'Empire, la désaffection des fidèles
cessera. Les cours catholiques seront satisfaites. C'est une opération à
longue portée et l'empereur a hâte de faire connaître à son beau-père
qui, à Dresde, lui avait parlé du déplorable enlèvement de Savone, le
succès de l'entrevue de Fontainebleau. La solennité, à la fois
religieuse et politique, du deuxième sacre, scellera la réconciliation.
Ainsi Napoléon qui, par son mariage, a déjà voulu l'Empire légitime, se
réfugie dans une sorte d'ultra-légitimité. Il a suffi de ce Malet, de ce
cerveau brûlé, de quelques fonctionnaires qui ont perdu la tête, pour
ramener l'empereur à l'idée fixe des conspirations, pour qu'il désire
une autre application du chrême qui rend inviolable, de nouvelles
onctions qui confirment la garantie qu'il a cherchée par son mariage,
par son entrée dans la famille des rois.

Bientôt, sur les remontrances de ses cardinaux, Pie VII se repent de la
faiblesse qu'il vient encore d'avoir pour Bonaparte et dont il ne se
départira jamais tout à fait puisque (c'est demain) il interviendra en
faveur du proscrit de Sainte-Hélène. Mais enfin, le pape s'est rétracté.
Il rejette le nouveau Concordat. Il faut renoncer au double
couronnement, remplacer Notre-Dame et le trône dressé près de l'autel
par le serment de la régente dans un salon de l'Élysée, devant les
ministres, les dignitaires et la cour. Les temps où tout réussissait, où
l'on faisait «galoper» le pontife ne sont plus. Napoléon devra se passer
de l'institution divine. Il reste les institutions humaines. «L'empereur
en appelle à ses armes toujours victorieuses pour confondre ses ennemis
et sauver l'Europe civilisée et ses souverains de l'anarchie qui les
menace.» C'est la péroraison du premier discours qu'a récité la régente.
Tout n'y est pas faux. Portant avec elles l'esprit de nationalité, les
idées de la Révolution, qui effrayent souvent Frédéric-Guillaume, sont
un germe qui lève chez les Allemands. Napoléon aurait besoin, en France,
de ranimer le patriotisme révolutionnaire. Et c'est lui qui devient le
rempart des «souverains», plus dynastique que les représentants des
vieilles dynasties, sans être encore au bout de ses métamorphoses et de
ses incarnations.

La réconciliation avec le pape est manquée, les «affaires de la
Chrétienté» ne sont pas «arrangées», la pacification religieuse, qui
serait si importante, surtout en Belgique, n'est pas obtenue. Il est
pourtant une chose dont Napoléon ne doute pas, ne veut pas douter, pas
plus que, l'année d'avant, il n'admettait que l'alliance de Tilsit ne
dût renaître, et c'est qu'il peut compter sur l'Autriche, sur ces
rapports du sang qui lient les deux maisons impériales. Comme la Russie
naguère, l'Autriche est maintenant la base de son système. Il croit,
parce qu'il a besoin d'y croire, «à la religion, à la piété, à
l'honneur» de son beau-père. Écartant tout ce qui rappelle l'effroyable
échec de Moscou, il affecte un calme olympien. «En ce moment, dit Molé,
on le voyait gouverner, administrer, s'occuper des moindres détails
comme s'il n'eût conservé ni préoccupation ni souvenir.» Il organise et
il rassure. Sous vingt formes diverses, il répète ce qu'il écrit à
Lebrun: «Quant à l'Autriche, il n'y a aucune inquiétude à avoir; le
prince Schwarzenberg arrive aujourd'hui; les relations les plus intimes
existent entre les deux cours.» Pourtant, un mois après York,
Schwarzenberg a signé un armistice avec les Russes. L'Autriche est
encore moins en guerre avec la Russie que la Russie, en 1809, n'était en
guerre avec l'Autriche. Elle n'est plus l'alliée de la France. Elle est
neutre, et quelle neutralité suspecte! Quand elle prépare une médiation
qui sera une «médiation armée», Napoléon veut comprendre qu'elle se met
à sa disposition, qu'elle offre ses bons offices pour lui procurer la
paix avec Frédéric-Guillaume et Alexandre, une paix qui conserve
l'essentiel, l'Empire. Il suffira d'une victoire, d'un Austerlitz, d'un
Iéna,--car il en est toujours à s'imiter lui-même dans des situations
toujours identiques,--et l'entremise de l'Autriche finira tout... Si
tout pouvait être fini par une nouvelle victoire et s'il restait à
Napoléon les moyens d'obtenir autre chose que des succès d'un jour.

Ses illusions, elles sont pour une part volontaires. Qu'en 1813 il
recommence 1805 et 1806, qu'il disperse la nouvelle coalition avant
qu'elle ait réuni ses forces, sera-t-il plus avancé qu'en 1807? L'enjeu
n'est-il pas toujours le même? Il le sait et il le dit: «L'Angleterre
met pour condition à la paix le déchirement de cet Empire... L'ennemi
eût-il son quartier général au faubourg Saint-Antoine, le peuple
français ne renoncera jamais à la réunion de la Belgique.» Il le répète
à Schwarzenberg: «Les Anglais croient que la France est écrasée; ils me
demanderont la Belgique.» Et, pensant tout haut devant cet Autrichien:
«Ma position est difficile. Si je faisais une paix déshonorante, je me
perdrais. J'ai plus de ménagements à garder pour l'opinion parce que
j'en ai besoin.» Il sait bien que la France exténuée soupire après la
paix. S'il la faisait à tout prix, il n'entendrait d'abord que des cris
d'allégresse, et puis, quand on aurait oublié les fatigues, les peines,
les inquiétudes de la guerre, Napoléon serait accusé d'avoir perdu les
conquêtes de la Révolution. Il n'oublie ni comment il est venu au
pouvoir, ni ce qui l'y a porté. Il l'a dit avant, pendant et après. Il a
beau se légitimer, se royaliser, sa puissance n'est que «d'opinion», au
dehors où «l'apparence d'une confiance extrême dans ses forces» lui est
commandée, au dedans parce qu'il est lié à la mission qu'il a reçue, au
devoir de conserver à la France les annexions de la République.

Un parti,--et maintenant, c'est presque tout le monde, ce sont même et
peut-être surtout les maréchaux,--professe qu'il suffirait de vouloir
sincèrement la paix, qu'elle est toujours possible. Pour un autre, non
pour lui. Il s'est lié à la France et la France s'est liée à lui par la
guerre des frontières naturelles. La France et Napoléon ne peuvent plus
se dégager que par le triomphe ou par la défaite. Le triomphe, il
affecte toujours d'y croire. Mais battrait-il les puissances
continentales qu'il resterait les Anglais, maîtres de la mer, et alors
le blocus, dont les Prussiens après les Russes viennent de s'affranchir,
serait à refaire, l'Espagne à reconquérir, tout à recommencer pour se
retrouver au même point qu'avant. Il peut, sans doute, s'il le veut,
renoncer à ses conquêtes, rendre à la Prusse, à l'Autriche ce qu'il leur
a pris. Mais il le leur a pris pour les contraindre à la paix, pour
qu'elles deviennent ses auxiliaires. Restituera-t-il l'Italie à
l'Autriche? Le traité de Lunéville n'a été signé par l'Autriche que du
jour où elle a été expulsée d'Italie. Frédéric-Guillaume vient de faire
défection. Napoléon se reproche de l'avoir ménagé, mais c'était à
Tilsit, c'était par égard pour Alexandre. La Prusse met Napoléon en
demeure de choisir entre la ligne de l'Elbe et la guerre. Qu'il renonce
à cette ligne, aura-t-il la paix pour si peu? En 1806, le roi de Prusse
l'a sommé d'évacuer l'Allemagne. Depuis le désastre de Russie, il est
revenu du Niémen sur la Vistule, de la Vistule sur l'Oder. Est-ce à
l'Elbe que les Prussiens, quant à eux, consentiront à s'arrêter? Il est
clair qu'on lui imposera la ligne du Rhin. Or c'est pour la protéger
qu'il a fallu la franchir et organiser la Confédération. Que l'on annule
les traités de 1809, de 1807, de 1805, et l'on sera ramené à 1800 puis à
1792. Napoléon savait que, «dans la défaite, il faudrait toujours
reculer comme, dans la victoire, il avait fallu avancer toujours». Sorel
ajoute que l'effet serait le même si l'empereur consentait à reculer
sans combat. En rétablissant la Prusse et l'Autriche dans leur ancienne
puissance, il leur eût rendu les moyens de le combattre pour lui
reprendre ce qu'il aurait gardé. Et il expliquait très bien, à
Sainte-Hélène, qu'en revenant de Moscou il était décidé à des
sacrifices. «Mais le moment de les proclamer lui semblait délicat. Une
fausse démarche, une parole prononcée mal à propos, pouvait détruire à
jamais tout le prestige.» Et il vivait du prestige de son nom. Mieux
valait donc se servir de la crainte révérencielle qu'il imposait encore,
courir la chance des batailles, ne consentir aux sacrifices qu'après des
succès et en se servant du médiateur autrichien, au lieu de traiter sous
l'impression du désastre de Russie, c'est-à-dire en vaincu.

A ce point extrême de complication, comment les idées de l'empereur ne
fussent-elles pas redevenues flottantes? Il n'était pas plus fixé sur
les concessions qu'il pouvait consentir que les rois coalisés sur celles
qu'ils pourraient demander, et c'est si vrai que leurs exigences
devaient aller en croissant comme les siennes se fussent accrues s'il
avait été victorieux. Il faisait tout reposer sur la médiation de son
beau-père. Pourtant, sa raison le mettait en garde contre l'Autriche. Il
n'ignorait pas que les Anglais restaient en guerre avec lui, que ses
revers de Russie, leurs succès en Espagne les rendaient plus déterminés
à poursuivre la lutte jusqu'à la libération de la Belgique. N'ayant
aucune prise sur l'Angleterre, il la laissait hors de ses calculs. Il
venait encore d'en faire l'aveu dans sa conversation des Tuileries avec
Barante et Fontanes: «Je suis l'œuvre des circonstances.» L'œuvre
d'abord, maintenant l'esclave, et il obéit aux circonstances avec une
résignation encore plus fatiguée que fataliste. Marmont, pendant la
campagne de 1813, découvrira chez lui ce que d'autres avaient tant de
fois discerné, «une confiance capricieuse, une irrésolution
interminable, une mobilité qui ressemblait à de la faiblesse». Dans la
dernière phase, ce penchant à l'incertitude s'aggrave avec la portée de
chacune des décisions qu'il faut prendre à chaque heure de la journée.

La Prusse a déclaré la guerre, envahi la Saxe. C'est la situation de
1806 qui se reproduit. Deux jours avant de rejoindre l'armée
d'Allemagne, Napoléon reçoit Schwarzenberg, celui qui bientôt sera
général en chef des coalisés, et lui demande son concours contre les
Russes de même qu'il attendait, en 1809, le concours des Russes contre
l'Autriche. Dès ce moment, Metternich et François II sont résolus à
passer du côté de la coalition, mais en y mettant des formes, en prenant
un masque. Une savante politique commence, une politique d'illusions et
de tromperie, dont Napoléon lui-même ne perce pas tous les secrets et
qui a longtemps abusé. Après sa première victoire, à Lutzen, il écrit à
son beau-père: «Connaissant l'intérêt que Votre Majesté prend à tout ce
qui m'arrive d'heureux...». Même si l'alliance autrichienne n'est plus
qu'un faux semblant, il en prolongera la fiction comme il a prolongé
celle de l'alliance russe.

Parti de Saint-Cloud le 15 avril 1813, il est, le 1er mai, dans la
plaine de Lutzen. La conception est invariable, toujours forte. C'est
celle d'Iéna, le coup de tonnerre qui déconcertera l'ennemi. Seules les
ressources ne sont plus les mêmes, de trop jeunes soldats, une levée
hâtive auprès de vétérans fatigués, peu de cavalerie, une armée
improvisée, l'avant-dernier effort de la nation. Napoléon le sait et il
reste, durant la bataille, près de ses troupes novices pour les animer
de sa présence et de sa parole, exposé au feu. Est-ce que Lutzen n'est
pas le lieu où Gustave-Adolphe a péri? On a l'impression que, dans cette
campagne, Napoléon a souvent cherché la mort, au moins qu'il s'en est
montré insouciant, comme si elle eût été pour lui le moyen d'en finir,
et, par la régence de Marie-Louise, de faire passer, sans convulsions ni
secousses, sa succession à son fils. Il sait tout ce qui va mal, les
difficultés de la conscription, les réfractaires en nombre croissant,
surtout en Belgique, des troubles en Hollande, Joseph qui, encore une
fois, a quitté Madrid pour n'y plus rentrer, l'Espagne perdue et dont il
a déjà fait le sacrifice, l'Allemagne haineuse, soulevée de patriotisme,
enfin, en France la «confiance ébranlée», comme se risque à le dire le
plus complaisant de tous les ministres, Maret.

Pourtant, le soir de Lutzen, Napoléon rayonne. A-t-il vraiment dit après
cette journée heureuse: «Je suis de nouveau le maître de l'Europe»? Ce
n'était, en tout cas, que par des succès militaires qu'il pouvait
rétablir sa situation.

Mais Lutzen n'est pas Iéna, et les Russes ne sont plus, comme en 1806,
au delà de la Vistule. Maintenant ils doublent les régiments prussiens.
Vingt jours après, à Bautzen, il faut encore battre ces alliés, une de
ces victoires où l'ennemi échappe à la destruction et qui ressemblent
trop à celles que, l'été précédent, de Smolensk à la Moskowa, remportait
l'empereur. A la fin de la seconde journée, celle de Wurschen, il sent
ses conscrits à bout de forces. «Comment! après une telle boucherie,
aucun résultat, point de prisonniers! Ces gens-là ne me laisseront pas
un clou!» A ce moment, un chasseur de l'escorte est tué. «Duroc, la
fortune nous en veut bien aujourd'hui.» Quelques heures plus tard, un
boulet frappe Duroc, un de ceux, un des très rares qu'il aime. On le
vit, le reste de la soirée, au milieu du carré de la Garde, assis devant
sa tente, silencieux, «les mains jointes et la tête baissée», répondant
à Drouot, qui demande des ordres: «A demain tout.» C'est une image pour
Raffet. «Pauvre homme! disent les grenadiers. Il a perdu un de ses
enfants.» Pourtant, un mois plus tard, il dira: «Un homme comme moi se
soucie peu de la vie d'un million de...» Metternich n'osait répéter
l'expression. Mais si l'empereur se raidit après un attendrissement,
rien n'arrête plus le découragement qui monte. Il entend dire, après
Bautzen: «Quelle guerre! Nous y resterons tous.» Il redevient brutal
avec ses généraux. «Je sais bien, messieurs, que vous ne voulez plus
faire la guerre». Celui-ci voudrait chasser à Grosbois, cet autre
habiter son hôtel à Paris. Et la réponse arrive, ironique: «J'en
conviens, Sire; je connais fort peu les plaisirs de la capitale.»

Il doit compter avec cet état d'esprit. Désormais, il importe à
l'empereur «qu'on ne puisse plus douter du désir qu'il a de la paix». Il
en donne la preuve, «au prix de ses plus grands intérêts militaires»,
puisque, de nouveau arrivé jusqu'à la ligne de l'Oder, il se résout à
une suspension d'armes dont, à Sainte-Hélène, il dira: «Je crois bien
que j'ai mal fait, mais j'espérais m'arranger avec l'Autriche.» Tout son
calcul est là. Le 17 mai, entre Lutzen et Bautzen, il a fait savoir à
son beau-père qu'il était prêt à entrer en négociations avec la Russie,
la Prusse, l'Angleterre et même les insurgés d'Espagne. Le 4 juin, il
arrête sa marche en avant et signe l'armistice de Pleisswitz. Non sans
avoir beaucoup hésité. Il pressent que l'Autriche se servira de cet
arrêt des hostilités pour se rapprocher de la Russie et de la Prusse
après avoir achevé ses armements. Mais l'idée qu'il importe de «ne pas
indisposer l'Autriche», la nécessité de l'accepter comme médiatrice pour
ne pas lui donner de prétexte d'intervention, l'espoir de garder son
alliance, tout cela domine les autres considérations. Ne pas perdre le
contact avec la cour de Vienne est son principe. Jusqu'ici il n'a eu
devant lui que les Russes et les Autrichiens ou les Prussiens et les
Russes réunis. Il n'a pas eu à combattre de coalition générale. Par
dessus tout, c'est ce qu'il voudrait éviter parce que, dans le moment où
les forces de la France s'épuisent, il sent que ce serait la fin.

Alors ce sera la fin de toute façon. Du moment qu'il n'a pu, dans ce
premier mois de campagne, obtenir des résultats décisifs, l'entrée de
l'Autriche dans les rangs de ses ennemis est certaine, qu'il signe ou
non l'armistice, qu'il accepte la médiation autrichienne ou qu'il ne
l'accepte pas. Metternich file déjà sa défection, comme Alexandre, pour
le mariage de sa sœur, avait filé un refus. Nous savons par lui-même que
son parti était pris et que François II, qui avait des «entrailles
d'État», non des entrailles de père, ne devait s'arrêter ni à sa fille
ni à son petit-fils. Il avait déjà sacrifié Marie-Louise à la politique
en la mariant. Il la sacrifierait bien une seconde fois, l'heure étant
venue d'effacer les défaites, d'abolir les traités et d'obliger la
France à rentrer dans les limites d'où elle était sortie par la
Révolution.

Ce n'est pas encore le dénouement, mais il approche. Par étapes rapides,
on revient à la situation de 1798, celle qui avait déterminé l'appel au
soldat, brumaire, le Consulat, l'Empire. Ce règne s'est écoulé comme un
torrent. Bonaparte est ramené, avec la France, au point où l'on en était
à son retour d'Égypte. L'Europe l'a redouté. Quelquefois elle a pensé
qu'il durerait plus longtemps qu'elle n'avait cru. Jamais elle n'a cru
vraiment qu'il durerait toujours, qu'il eût ouvert autre chose qu'une
parenthèse, que son effort prodigieux dût assurer à la France la
possession éternelle des territoires que la Révolution avait conquis.
Maintenant les rois s'enhardissent. Ils se disent que l'heure est
venue.

«L'alliance de 1813 a tué Napoléon parce qu'il n'a jamais pu se
persuader qu'une coalition pourrait maintenir l'esprit d'union parmi ses
membres et persévérer dans le but de son action.» Cette remarque de
Metternich est deux fois vraie. D'abord parce que, la coalition s'étant
formée, Napoléon se réfugia dans l'espoir de la dissoudre. Ensuite parce
que l'empereur était en retard sur les événements et que les Français
l'étaient comme lui. A ce retour offensif contre la Révolution et contre
son général couronné, les rois étaient poussés par leurs peuples.
Maintenant, les vieilles monarchies recevaient l'élan belliqueux qui,
vingt ans plus tôt, animait la République. Et, tandis que les peuples
leur donnaient l'impulsion, ces gouvernements avaient acquis de
l'expérience. A cette longue école il s'était formé chez eux des
généraux et des hommes d'État. Si, à partir du moment où la coalition
générale s'est nouée, Napoléon a succombé si vite, ce n'est pas
seulement au nombre de ses ennemis, au nombre de ses fautes, mais à une
politique parfaitement calculée pour provoquer sa chute. Il avait à
combattre, avec des forces plus grandes que les siennes, une idée à
laquelle la fertilité de son esprit ne pouvait plus opposer rien.

Idée simple, fondée sur une connaissance exacte des Français, de leur
caractère, de leur état moral, et qui consiste à distinguer entre la
France et Napoléon pour la séparer de Napoléon. Subtile et pernicieuse,
cette manœuvre commence dès l'armistice. Au milieu du mois de juin, la
Prusse et la Russie qui, déjà, se sont interdit, par leur accord de
Kalisch, de conclure la paix séparément, signent avec l'Angleterre le
traité de Reichenbach, qui stipule que la paix ne pourra être conclue
que du commun accord des Alliés. C'était déjà la convention de 1805,
celle qu'Austerlitz avait brisée. Elle est remise en vigueur. Il ne
s'est écoulé que huit ans, de 1805 à 1813, et l'on comprend que les
coalisés se retrouvent dans les mêmes dispositions, qu'ils reprennent
jusqu'aux mêmes textes, encore tout frais. En secret, l'Autriche, à son
tour, prépare son adhésion au traité de Reichenbach. La méthode, qui se
développera avec les succès militaires des Alliés, se dessine. Il faut
d'abord que l'Autriche passe de l'état de médiatrice à l'état de
belligérante. Au cours des pourparlers qui sont engagés depuis
l'armistice, ou bien Napoléon repoussera les conditions de paix qui
seront mises en avant, et l'Autriche sera fondée à se prononcer contre
lui; ou bien, ces conditions, il les acceptera, et d'autres seront
aussitôt annoncées pour provoquer la rupture. En maintenant le principe
que sa médiation est une médiation armée, l'Autriche justifie d'ailleurs
ses préparatifs militaires tout en donnant à Napoléon des raisons de se
méfier, ce qui conduit non moins sûrement à rompre. Dans la suite, à
chaque étape, il ne s'agira que d'appliquer ce canevas diplomatique. Des
propositions de paix honorables, modérées, seront faites à Napoléon par
les trois souverains coalisés. S'il les repousse, on accusera son
entêtement, son orgueil, sa folie. Il aura l'air d'avoir refusé les
clauses d'une paix définitive, tandis que, s'il accepte, ce ne seront
plus que des préliminaires doublés d'articles additionnels qu'on tient
en réserve, sans compter que le tout restera soumis à l'agrément du
gouvernement britannique. Il s'agit de rejeter sur Napoléon toutes les
responsabilités, de l'isoler en suggérant peu à peu aux Français l'idée
que son abdication est le seul moyen d'obtenir la paix, une paix solide,
raisonnable, honorable. Le but des coalisés, c'est pourtant la France
ramenée à ses anciennes limites. Ils n'y ont jamais renoncé que par la
défaite. Ils y reviennent avec la victoire. Seulement on se garde de le
dire, de recommencer la faute de Brunswick en 1792, de provoquer les
Français. La menace de les priver des frontières naturelles risquerait
de refaire l'union autour de leur empereur. Alors on parlera en termes
imprécis de frontières légitimes ou bien du Rhin, des Alpes, des
Pyrénées, et les Français ne manqueront pas de comprendre que les Alliés
leur laissent tout ce qui est compris à gauche du Rhin. C'était
«l'appât», selon l'expression de Metternich. Personne n'y vit plus clair
que Napoléon et aucun boulet ne lui parut le viser comme la grande
proclamation des Alliés, celle de Francfort. Il dira en la lisant: «Il
faut être passé maître en fait de ruse.» La ruse s'adressait à un peuple
fatigué qu'il ne fallait pourtant pas «aigrir». Elle a réussi au point
que l'histoire s'y est trompée durablement.

Les huit semaines de l'armistice sont les dernières où Napoléon, au cœur
de l'Allemagne, paraisse encore puissant. Le cercle se resserre déjà
autour de lui. Le 28 juin, à Dresde, sa longue et suprême conversation
avec Metternich est celle d'un homme traqué. Qu'il ait eu tort de
compter sur l'alliance autrichienne, que la politique de son mariage ait
été aussi vaine que son ouvrage de Tilsit, il le voit, il le sait et il
éclate en reproches stériles: «J'ai promis à l'empereur François de
rester en paix avec lui tant que je vivrais; j'ai épousé sa fille; je me
disais alors: Tu fais une folie; mais elle est faite; je la regrette
aujourd'hui.» De la colère, des menaces, le légendaire chapeau jeté à
terre et que ne ramasse pas Metternich, c'est sa première réponse à la
pression que le médiateur autrichien exerce maintenant sur lui. Ou bien
Napoléon acceptera au futur congrès, «des limites compatibles avec le
repos commun», ou bien l'Autriche se joindra à la coalition. François II
y est résolu. Aucune considération de famille ne l'arrêtera. Il
n'écoutera que «l'intérêt de ses peuples». Il faut que Napoléon s'en
remette à son beau-père, sinon il aura à combattre un ennemi de plus.
«Oui, ce que vous me dites là ne me surprend pas, tout me confirme dans
l'opinion que j'ai commis une faute impardonnable. En épousant une
Autrichienne, j'ai voulu unir le présent et le passé, les préjugés
gothiques et les institutions de mon siècle; je me suis trompé et je
sens aujourd'hui l'étendue de mon erreur. Cela me coûtera peut-être mon
trône, mais j'ensevelirai le monde sous ses ruines.» Et il redit l'idée
qui le hante, que, «soldat parvenu», il n'est pas comme ces souverains
nés sur le trône qui peuvent être battus vingt fois et rentrer dans leur
capitale. Propos pénibles, que Metternich accueille avec froideur. Et
propos sans suite, comme d'un homme troublé qui cherche l'issue et ne la
trouve pas. «Pensez-vous me renverser par une coalition?... Plus vous
serez nombreux, plus je serai tranquille. J'accepte le défi. Au mois
d'octobre prochain, nous nous verrons à Vienne.» Puis, revenant à la
bonhomie, pour finir: «Savez-vous ce qui arrivera? Vous ne me ferez pas
la guerre.»

A ce dernier mot, Metternich se flatte d'avoir répliqué: «Vous êtes
perdu, Sire.» Il le tenait. Il avait distingué, comme le notait de son
côté Marmont, que Napoléon «reconnaissait clairement la propension de
l'Autriche à devenir une ennemie mais se refusait toujours à croire
qu'elle s'y décidât». A Dresde, l'état-major de l'empereur avait montré
à Metternich des visages tendus, lui avait adressé des questions
inquiètes. Napoléon lui-même, niant que son armée fût lasse, avait avoué
que les généraux voulaient la paix. Ils la voulaient plus encore qu'il
ne pouvait en convenir et, tous les jours, c'étaient des «harassements»
de leur part, des reproches qu'il lisait dans les yeux, des discussions
qu'il avait à soutenir. Connue à Dresde le 30 juin, la nouvelle du
désastre de Vittoria, de l'évacuation et de la perte de l'Espagne
redoublait ces murmures, ces mécontentements, ces sollicitations sans
lesquelles on ne comprendrait pas l'abandon de Fontainebleau, dans huit
mois. Déjà Napoléon doit rendre des comptes. «Tôt ou tard on reconnaîtra
que j'avais plus d'intérêt qu'un autre à faire la paix, que je le savais
et que, si je ne l'ai pas faite, c'est qu'apparemment je ne l'ai pas
pu.» Et il explique, comme il chargera encore Las Cases de l'expliquer,
qu'il était «obligé de faire bonne contenance dans une si gauche
posture», de répondre fièrement aux ennemis et de «rembarrer» ses
propres lieutenants, ces militaires qui se joignaient aux bourgeois de
Paris pour réclamer tout haut la paix lorsque le moyen de l'obtenir eût
été de le «pousser ostensiblement à la guerre». Il était trop clair
qu'un découragement aussi manifeste, joint à l'effet produit par la
victoire de Wellington en Espagne, devait être funeste aux négociations.

Napoléon s'y engage cependant, après avoir prolongé l'armistice, en
partie pour contenter le besoin de repos qu'il sent grandir autour de
lui, en partie dans l'espoir, auquel il ne renonce pas, de garder
l'alliance de l'Autriche. Cependant le désarroi qui commence à paraître
autour de lui et en France se reflète dans son esprit. La frontière des
Pyrénées est menacée. Serait-il sage de se replier sur le Rhin, comme il
en reçoit le conseil, afin de ne pas se trouver isolé et aventuré en
Allemagne si l'armistice est rompu? Mais ce serait renoncer à ce qui lui
permet de négocier, ses gages, sa carte de guerre, ce serait accorder
d'avance aux Alliés la première série de leurs conditions. Un moment il
cherche à reprendre le contact avec Alexandre, à agir sur l'Autriche par
la Russie, n'ayant pu agir sur la Russie par l'Autriche. Puis il
retourne au système autrichien, à l'alliance de famille qui a été la
destination de ce mariage, que, devant Metternich, quelques jours plus
tôt, il appelait une sottise. Marie-Louise est mandée à Mayence.
Peut-être, par elle, François II reviendra-t-il à d'autres sentiments.
Tout ce qu'il a essayé, Napoléon, à cette extrémité dont il sent le
péril, le tente encore. En quelques jours, il repasse par la série de
ses combinaisons d'assurance contre la chute. Elles sont déjà épuisées.
A ceux qui lui représentent qu'à Dresde sa position est dangereuse:
«N'étais-je pas aventuré à Marengo, à Austerlitz, à Iéna, à Wagram?»
C'est le malade qui, dans une crise, pense à celles dont il est déjà
sorti, aux remèdes qui l'ont soulagé.

Et comme ils sont tous inutiles! Autour de lui on n'aspire plus qu'à la
paix, le plus tôt possible et en faisant la part du feu. Caulaincourt, à
Prague, joue le même rôle que Talleyrand à Erfurt. Dans l'intérêt de
l'Empire et de l'empereur lui-même, le duc de Vicence suggère à
Metternich de demander beaucoup, d'être exigeant et dur. A la manière du
prince de Bénévent, il s'imagine que c'est le moyen de rendre Napoléon
plus modéré, de le déterminer à des concessions qui assureront son
salut. Metternich n'avait pas besoin de ce conseil. Caulaincourt a
encore l'illusion que l'Europe laissera à la France les conquêtes
fondamentales de la République. Napoléon persiste à compter sur le
concours de l'Autriche dans des négociations auxquelles il n'a été
attiré que pour y être mis dans son tort. Le parti des Alliés est pris,
leur plan arrêté. Quelles que soient les réponses de Napoléon,
l'Autriche lui déclarera la guerre, et l'on s'est arrangé, non pour lui
rendre la paix possible, mais pour l'amener dans tous les cas à dire
l'équivalent d'un non. Après lui avoir fixé des préliminaires sur trois
points, on lui en présente six. Ce sont des conditions variables,
extensibles, en accordéon, et, d'autre part, on n'admet pas qu'il les
discute. Ce qu'on exige de lui, c'est qu'il abandonne tout moyen de
tenir tête aux Anglais. Il voudrait au moins, derniers spasmes de sa
politique, sauver Trieste et Hambourg, les grands ports sans lesquels il
n'a qu'à renoncer au blocus et à s'avouer vaincu par la puissance des
mers. Quand il envoie à Prague son acceptation de principe en réservant
l'examen des détails, les Alliés déclarent qu'ils n'admettent pas de
contre-projet et que leurs conditions sont un ultimatum. Le 10 août, à
minuit, Russes et Prussiens, montre en main, annoncent que c'est fini,
que les hostilités reprennent. Le lendemain, à de nouvelles offres de
concessions, l'Autriche répond à son tour qu'elle est liée, qu'elle ne
peut plus rien. C'est la guerre. L'armistice n'a été qu'une longue
intrigue. L'Autriche passe au camp ennemi après avoir eu l'air d'exercer
une médiation bienveillante, et elle rejette sur Napoléon l'échec des
pourparlers. Elle y a gagné, en outre, le temps d'achever ses armements,
les Russes et les Prussiens ont reçu des renforts tandis que Bernadotte
amène ses Suédois.

C'est déjà un hallali. Les rois, même le dernier en date, le beau-frère
de Joseph, se sont bien donné rendez-vous sur la tombe de Bonaparte.
Cette fois, et pour la première fois, non seulement la coalition est
générale, mais elle aura le commandement unique, celui de Schwarzenberg;
elle aura un plan; au lieu de se faire battre elle-même en détail,
éviter de se mesurer avec Napoléon, si ce n'est pour l'accabler sous des
forces supérieures; attaquer de préférence ses lieutenants: «Partout où
il ne sera pas, le succès est certain.» La coalition a même des idées,
convoquer les peuples à la lutte pour la liberté, retourner contre la
France le vocabulaire et jusqu'aux hommes de la Révolution. Moreau, le
soldat de la République, est engagé dans les rangs des libérateurs. Par
une transposition audacieuse, les dieux changent de camp.

Au «grand jeu de la guerre», Napoléon se retrouve égal à lui-même. On
dirait que sa virtuosité s'exalte à lutter contre tant d'ennemis à la
fois. S'il vainc, ce sera une des choses les plus difficiles, les plus
étonnantes qu'il ait accomplies. Dès le 23 août, il a refoulé Blucher en
Silésie; la route de Berlin est ouverte à Davout et à Oudinot. Le 26, il
est à Dresde pour tenir tête aux deux cent mille hommes qui sont
descendus de Bohême avec Schwarzenberg. Deux jours de bataille où
l'empereur paye de sa personne, indifférent au danger, dans la boue et
sous la pluie, comme autrefois à Ulm, les bords de son chapeau, qui
n'est plus qu'une gouttière, pendant sur ses épaules. C'est le métier,
et il le fait comme à ses débuts parce qu'il est ramené, et la France
avec lui, à la même condition qu'au temps où déjà l'invasion menaçait.
Quels rappels du passé! Pendant cette bataille, un boulet français
n'est-il pas allé frapper Moreau? Le vainqueur de Hohenlinden, le rival
de Bonaparte, Georges, Pichegru, le complot, le procès, tout cela, qui
paraît si loin, est d'hier! On se retrouve et l'on se retrouvera encore.
Ils n'ont pas tous disparu, les acteurs du drame qui se joue depuis
vingt ans, que domine maintenant la figure de l'empereur, qui, sans lui,
eût fini bien plus tôt et qui ne se dénouera plus que par lui, qu'il
regarde pourtant avec une étrange sérénité. Lorsqu'on vient dire à
Napoléon que l'ennemi, parvenu l'avant-veille jusqu'aux portes de
Dresde, bat partout en retraite, l'empereur, écrit un major saxon,
témoin oculaire, «reçoit cette nouvelle d'un visage aussi tranquille que
s'il était question du gain d'une partie d'échecs». On lui dit que les
temps d'Austerlitz et de Wagram sont revenus. Ceux qui le «harassaient»
pour qu'il se repliât sur le Rhin le félicitent d'avoir repoussé les
conditions de Prague et ne veulent plus qu'il signe la paix avant
d'avoir rejeté les Russes bien loin derrière la Vistule. Comme le reste,
les palinodies le laissent glacé. Il se contente de répondre: «Ceci
n'est pas encore fini.»

Le 30 août, Vandamme, par son imprudence, est battu et fait prisonnier à
Kulm. Chargé de poursuivre l'ennemi en retraite, il est accablé dans le
défilé même où il devait détruire les Prussiens. Les résultats de
l'effort de Dresde sont anéantis, et rien désormais ne réussira plus à
Napoléon. Aussi froidement qu'il avait appris sa victoire, il apprend le
désastre de Vandamme. Il a «vu d'un coup d'œil toutes les conséquences
de l'événement. Il les envisage avec calme et même avec une résignation
stoïque.» On dirait que la seule chose qui lui importe, c'est de savoir
si lui-même, sous le rapport de l'art militaire, n'a pas commis de
faute. Il vérifie ses minutes, celles de Berthier. Vandamme est seul
coupable. Il n'a pas suivi les instructions qu'il avait reçues. Alors,
raconte Fain, l'empereur se tourne vers Maret et lui dit: «Eh bien!
voilà la guerre; bien haut le matin et bien bas le soir.» Et, les yeux
fixés sur la carte, il récite une médiocre tirade de la _Mort de César_,
de ces vers qu'autrefois il déclamait avec Joseph, lieux communs de
tragédie sur le pas qui sépare le triomphe de la chute, sur les
accidents dont dépendent le sort des États et le destin des hommes. On
le croirait au spectacle, comme si c'était un héros de théâtre qui subît
l'événement.

Désormais, calamités et fatalités se succèdent. L'un après l'autre, les
lieutenants de l'empereur ont été battus ou le sont, échec de Macdonald
en Silésie, d'Oudinot à Gross-Beeren, de Ney à Dennewitz. Il n'est plus
question de marcher sur Berlin. Symptôme mauvais; au combat, les
auxiliaires allemands lâchent pied. De Dresde, Napoléon marche sur tous
les points menacés, fait reculer tantôt Blucher, tantôt Wittgenstein
qui, fidèles à la tactique des Alliés, rompent devant lui et avancent
dès qu'il est occupé ailleurs. Tout va mal. Les Autrichiens attaquent en
Italie. Des défections s'annoncent dans la Confédération du Rhin. D'un
jour à l'autre, la Bavière passera à la coalition. Les Français ne sont
plus en sûreté dans une Allemagne que travaillent les ligues
patriotiques, les sociétés secrètes, le _Tugendbund_. L'inquiétude, le
découragement montent autour de l'empereur, la confiance, le dévouement,
s'affaiblissent, le respect même disparaît. Ce que les mécontents
disaient naguère derrière lui, ils osent le dire en face, et les plus
amers sont les maréchaux, ces hommes qu'il a «écrasés d'honneur et de
richesses». Il y a des querelles, des scènes, des injures. Murat, qui
est pourtant revenu à l'appel, songe à garantir son royaume de Naples
par l'Autriche. «Traître!», lui crie son beau-frère. Berthier est
intervenu: «Vieil imbécile! de quoi vous mêlez-vous? Taisez-vous.»
Empereur, roi, prince retournent au corps de garde. A l'approche de la
fin, les héros de l'épopée se retrouvent tels qu'ils étaient au
commencement.

Il arrive alors à Napoléon ce qu'il pressentait si bien, ce qu'il avait
annoncé tant de fois. Son autorité ne survit pas à la défaite et ce sont
les militaires qui s'en affranchissent les premiers. Il connaissait la
«disposition factieuse» de quelques-uns des meilleurs puisqu'il l'avait
discernée chez «le brave des braves». Moreau, et Bernadotte, et l'obscur
Malet lui-même n'étaient-ils pas des noms et des exemples qui criaient
assez haut? A Paris, les prévoyants prennent leurs mesures en vue de la
catastrophe, quoique l'armature politique de l'Empire tienne toujours.
Dans leur masse, le peuple, le soldat restent fidèles et Napoléon ne
cesse pas de représenter pour eux ce que représentait Bonaparte. Les
grands chefs, eux, revoient Bonaparte derrière Napoléon. Ils reviennent
aussi au Consulat et c'est pour être ce qu'ils eussent été si le premier
Consul avait été battu à Marengo.

A la vérité, l'empereur n'est plus le maître dans son état-major. Il a
conçu un autre plan, singulièrement hardi, peut-être capable de tout
sauver, porter la guerre entre l'Elbe et l'Oder, marcher sur Berlin en
donnant la main aux garnisons françaises qui occupent encore les places
de l'Allemagne du Nord. Quand ce projet est connu, les maréchaux lèvent
les bras au ciel. Ceux qui déjà «boudaient» résistent ouvertement. On
est fatigué de ces combinaisons perpétuelles, on est surtout incrédule.
L'empereur ne convainc plus, on discute ses idées, on lui tient tête.
Ney, Berthier, frappés par la défection de la Bavière, s'élèvent avec
violence contre l'entreprise aventureuse qui ramènerait l'armée vers
Magdebourg quand, demain, la Confédération du Rhin tout entière peut
passer du côté des Alliés. Ils insistent pour qu'on se rapproche de la
France, pour qu'on donne la main aux renforts qui arrivent. Ce sont
trois jours de discussions au bout desquels Napoléon cède «contre son
sentiment intime», résigné, impuissant.

C'est ainsi qu'il revint vers la plaine de Leipzig, où l'ennemi se
proposait de l'envelopper pour l'enfermer à Dresde. Bataille qu'il
voulait éviter en marchant sur la Prusse parce que, ce qui se décidera
là, c'est le sort de l'Allemagne. Battus, les Français n'ont plus qu'à
se replier derrière le Rhin, s'ils y arrivent, et, l'Allemagne perdue,
c'est bien ce qu'entrevoient à Paris les politiques, c'est le
commencement de la fin. Encore faut-il que Napoléon conserve une ligne
de retraite, sinon c'est la fin tout de suite et sans phrases.

A Leipzig, du 16 au 19 octobre, se livre cette «bataille des nations»
où, du côté des Français, tout manque, le nombre, les munitions, la
confiance. Il a été dit mille fois qu'on n'y avait pas reconnu Napoléon,
qu'il n'avait pas été égal à lui-même, malade, selon les uns, et, selon
les autres, occupé par trop d'affaires, les détails du gouvernement de
l'Empire venant le distraire et l'absorber dans les moments où il avait
besoin de ne penser qu'à son «échiquier». N'était-il pas sans confiance
lui-même, s'étant laissé imposer ce qu'il n'eût pas voulu? Pourtant, la
première journée apportait un rayon, peut-être un présage. Un prisonnier
lui était amené, Merfeldt, le même général autrichien qui s'était
présenté avec le drapeau blanc à Léoben, qui était revenu en
parlementaire après Austerlitz. Tout le monde se retrouvait encore, tout
cela aussi était à la fois d'hier et très loin! Mais ce qui s'était
accompli de prodigieux dans le bref intervalle était-il aboli? Napoléon
ne veut pas croire encore que son mariage et les liens «indissolubles»
ne comptent pas. A cette heure où il est en danger, l'Autriche est son
suprême espoir. Il renvoie Merfeldt près de l'impérial beau-père avec
des paroles de réconciliation et l'offre d'une paix raisonnable.
Merfeldt ne revint pas.

Avec quelle rapidité les choses vont maintenant se défaire! Cette
débâcle d'une armée est celle d'un système, l'écroulement de ce
qu'avaient édifié vingt ans d'efforts. Les Saxons, qui au milieu de la
bataille retournent leurs canons contre les Français, c'est l'Allemagne
qui se lève, qui renverse la Confédération du Rhin, la barrière des rois
créés par Napoléon pour protéger les frontières conquises par la
République. Jérôme et son royaume de Westphalie vont disparaître en
quelques jours. Des alliances de famille à peine moins hautes que celles
de l'empereur n'auront pas sauvé le jeune frère. Et voici, après le
canon des Saxons, celui de Bernadotte, soldat de la Révolution et roi
élu. La bataille de Leipzig est une sorte de jugement dernier où se
venge le passé, où se mêlent les vivants et les morts, où apparaît ce
qui était caché, la faiblesse du Grand Empire construit sur du prestige
et sur des illusions. «Froid, réfléchi, concentré», Bonaparte apprend
les tristes nouvelles en laissant à peine lire un découragement sur son
visage. Cent mille Français dont les munitions sont épuisées devant
trois cent mille ennemis. Il ordonne la retraite, et, comme au retour de
Moscou, ce n'est pas encore la fin des malheurs. La panique commence.
Les sapeurs font sauter le pont de l'Elster avant que toute l'armée ait
passé, et Poniatowski se noie, symbole de la Pologne vainement confiante
et vainement fidèle. C'est bien de ce 19 octobre qu'il faut dater la fin
de l'Empire. On refait en sens inverse le chemin de la veille, on défile
près des lieux dont les noms rappellent des victoires défuntes. On
revient par Erfurt, où, il y a cinq ans, Napoléon et Alexandre, devant
le parterre de rois, se donnaient l'accolade. A Hanau, pour s'ouvrir le
chemin, il faut passer sur le ventre des Bavarois, alliés d'hier, qui
ont tourné casaque comme les Saxons. Rien n'étonne plus l'empereur.
Désormais, il s'attend à tout. A Macdonald qui signale le danger et
réclame du renfort, il répond avec indifférence: «Que voulez-vous que
j'y fasse? Je donne des ordres et l'on ne m'écoute plus.» Macdonald
insiste, demande pourquoi la Garde n'est pas déjà en marche. Il réplique
froidement, pour la seconde fois: «Je n'y puis rien.» La discipline
aussi n'est plus qu'un souvenir. Maréchaux, généraux n'ont jamais été
des automates ni des adorateurs muets de l'idole. Ils continuaient de
parler, de penser, ils gardaient l'esprit critique. Mécontents après les
premiers revers, ils deviennent insolents après le désastre et leur
révolte gronde. Augereau, le compagnon de la guerre d'Italie, l'homme à
tout faire de fructidor, devenu duc de Castiglione, crie à tout venant:
«Est-ce que le c... sait ce qu'il fait? Vous ne voyez donc pas qu'il a
perdu la tête? Le lâche! il nous abandonnerait.» Les meilleurs lui
lancent des paroles cruelles. Un jour que l'état-major discute ses
idées, l'empereur se tourne vers Drouot et, «pour mendier un suffrage au
prix d'une flatterie», dit qu'il faudrait cent hommes comme celui-là.
«Sire, vous vous trompez, répond Drouot, il vous en faudrait cent
mille.» Les plus dévoués l'écrasent de ces répliques. Et si parfois
Napoléon «déblatère» et se plaint de l'absence de zèle, s'il convient,
mais rarement, que sa position est fâcheuse, et, en ce cas, «conclut
toujours par espérer», il reste à l'ordinaire «morne et silencieux» et
feint de ne pas entendre ce qui se dit, de ne pas comprendre ce qui se
prépare. Le jour où Murat le quitte, invoquant les lettres qu'il vient
de recevoir et qui le réclament à Naples, napoléon l'accueille avec
humeur mais ne lui parle plus de trahison. Il l'embrasse même devant
tout le monde à plusieurs reprises. Est-il dupe? Ferme-t-il
volontairement les yeux? Tant de paroles sont devenues inutiles et tant
de choses sont consommées!

Le 2 novembre, Napoléon est à Mayence. L'Allemagne est évacuée, saut les
garnisons qui restent au Nord et qui sont destinées à servir de monnaie
d'échange, s'il peut y avoir, désormais, des négociations entre parties
égales. Une armée qui, dans la même année, a été ramenée du Niémen
derrière le Rhin, l'ennemi ne voudra-t-il pas la repousser plus loin
encore? Tout ce que Napoléon semble alors espérer, ce sont des délais,
c'est que les Alliés n'oseront pas engager une campagne d'hiver.
Toutefois il n'est pas aveugle à la catastrophe, à ce que signifie
l'Allemagne perdue, l'Italie envahie par les Autrichiens. Il regarde
froidement le destin qui se prononce. «Je suis fâché de ne pas être à
Paris,» écrit-il de Mayence à Cambacérès, «on m'y verrait plus
tranquille et plus calme que dans aucune circonstance de ma vie».

Avec la catastrophe, c'est la véritable figure de Napoléon qui apparaît.
Il est l'homme qui comprend sa propre histoire, qui la domine, qui
l'embrasse d'un coup d'œil. Il sait qu'il revient aux origines de ces
guerres qui, depuis 1792, ne sont qu'une seule et même guerre, que la
France retourne elle-même au point où elle l'a pris pour le charger
d'une tâche impossible. Il sait qu'il en arrive, après tant d'efforts de
toute sorte, à ce qui ne pouvait être évité. Daru, disant qu'il avait
eu, plus que personne peut-être, le moyen de pénétrer dans la pensée de
Napoléon, ajoutait: «Je n'y ai jamais aperçu la moindre préoccupation
d'élever un édifice impérissable.» Ou plutôt il sait que tout cela était
éphémère et devait périr. Il tient peu à l'existence, à son trône encore
moins, au plaisir du pouvoir, à ses palais, à l'argent, pas du tout.
Avec quelle pitié il regarde ses frères qui s'attachent à des titres
vides, qui, sans États, se feront encore appeler «roi Joseph» ou «roi
Jérôme»; Eugène, son fils adoptif, son préféré, que trouble la crainte
de perdre la vice-royauté d'Italie; Murat qui tente d'acheter sa
couronne par une trahison! Sauver la sienne à tout prix, c'est une
pensée qui ne vient pas à Bonaparte parce qu'elle serait inutile et
parce qu'il la dédaigne. Ce qui maintenant l'intéresse, en homme de
lettres, en artiste, c'est sa propre destinée, son nom et sa place dans
l'histoire. Et ce qui grandira en lui, c'est l'intelligence de sa gloire
véritable. Ayant régné sur les hommes et s'adressant toujours à leur
imagination, il lui reste, par d'autres images, à régner sur l'avenir.
Un des secrets de son ascension incroyable, c'est qu'il a toujours vu
grand. C'est pourquoi sa fin ne pourra pas être petite et servira plus
que tout à sa grandeur.




CHAPITRE XXIII

LES BOTTES DE 1793
ET L'INSURRECTION DES MARÉCHAUX


Désormais l'histoire de Bonaparte est un drame qui se resserre! Le
temps, qui lui a toujours été mesuré, l'étrangle. De retour à
Saint-Cloud le 9 novembre 1813, il abdiquera le 7 avril. Cinq mois
seulement. Et ensuite cent jours. Des délais de grâce, mais comme ils
sont remplis!

L'homme extraordinaire, c'est là, dans la mauvaise fortune et dans
l'épreuve, qu'on le connaît. S'il achève bien le «roman de sa vie», s'il
lui donne un tour épique, c'est parce qu'il est supérieur au reste des
mortels, supérieur surtout par un sens infaillible de sa destinée. Quel
autre, dans cet effondrement, n'eût faibli? Ce n'est pas assez d'avoir
de la volonté, de la force de caractère. De sa propre situation,
l'empereur a une vue historique. Il arrive aujourd'hui ce qui pouvait
arriver dès la première année du Consulat, risque d'une seule et même
guerre qu'il a eu pour mission de poursuivre jusqu'à une fin victorieuse
comme délégué de la Révolution pour la conservation des frontières. Il
ne rusera point avec ce mandat. Il périra plutôt avec le rêve de la
nation française dans le dernier retranchement, celui du «territoire
sacré», raison de tout ce qu'il a fait.

L'invasion menace. Un brumairien qui a été député aux États généraux de
1789, un des hommes qui relient l'Empire aux origines de l'ère
nouvelle, Regnaud de Saint-Jean d'Angely, rappelle au Corps législatif
la patrie en danger, la levée en masse et Valmy, l'an VII et Zurich,
l'an VIII et la bataille de Marengo. Il s'agit de renouer la chaîne, de
puiser des forces dans ces souvenirs. Le cercle se ferme et Bonaparte
lui-même a fait le tour des idées politiques. Militaire jacobin à
vingt-cinq ans, il n'en a que quarante-quatre. Entré depuis son mariage
dans le rôle d'un souverain légitime, il n'est pas si loin du temps où
il mitraillait, au service de la République, les royalistes sur les
marches de Saint-Roch. Il a obéi aux circonstances et changé avec elles.
Pourquoi ne changerait-il pas encore puisqu'elles redeviennent ce
qu'elles ont été? Il n'a qu'à regarder autour de lui. Tout cela a été
tellement bref que ses aînés sont encore dans la carrière et les
personnages du drame presque au complet. Barras est en exil; ordre sera
donné de laisser rentrer l'ancien Directeur. Augereau, l'Augereau de
Castiglione et de fructidor, est toujours au service, maréchal et duc.
Bonaparte lui écrira: «Il faut reprendre ses bottes et sa résolution de
93.» Augereau, dans l'armée, arborera des premiers la cocarde blanche,
tandis qu'au Sénat Sieyès aura voté le rappel des Bourbons.

C'est que, de 1793, il ne suffit pas de reprendre les bottes et le
langage. Il faudrait retrouver l'élan et le ressort est brisé. Quand la
Révolution guerrière s'était livrée à un général qui promettait la paix
qu'elle n'avait pu obtenir, elle sentait déjà l'épuisement des ardeurs.
Après les efforts que Napoléon avait demandés à la France, c'était plus
que de la fatigue, c'était du dégoût. Thiers, se rappelant les propos
qu'avait entendus son enfance, écrit, et c'est éloquent: «L'horreur
qu'on avait ressentie jadis pour la guillotine, on l'éprouvait
aujourd'hui pour la guerre.» Des recrues de dix-huit ans, des
réfractaires partout, l'esprit détestable dans les villes, ce ne sont
pas les éléments d'un Valmy,--si Napoléon croyait à la victoire
spontanée, à l'enthousiasme irrésistible, au miracle militaire, et pour
lui, Valmy n'avait été que «la retraite ridicule de l'armée prussienne
devant nos légions non organisées». Il battra Blucher et Blucher ne s'en
ira pas comme Brunswick.

L'envahisseur, à la fin de 1813, ce n'est plus seulement Brunswick, mais
600.000 ennemis qui se pressent sur le Rhin, aux portes des Pyrénées,
l'Europe coalisée pour ramener la France à ses anciennes limites. Dans
l'ensemble et dans le détail, Napoléon voit le problème avec lucidité.
«Toute l'Europe marchait avec nous il y a un an. Toute l'Europe marche
aujourd'hui contre nous,» dit-il au Sénat. Désormais le choix est entre
les anciennes frontières et lui, c'est-à-dire entre Louis XVIII et
Napoléon. Les Bourbons, la masse les a presque oubliés. Les Alliés n'y
pensent guère. Avec plus de certitude que le royaliste le plus fidèle,
l'empereur prévoit leur retour. Lui ou eux. Ou quoi, puisque tout aura
été essayé? Il s'agit de savoir si la France veut se défendre avec
l'empereur qui, par le serment du sacre, a juré de «maintenir
l'intégrité du territoire de la République». Barante, préfet, témoin de
l'état intérieur du pays, dit bien que, Bonaparte tombé, «la France de
la Révolution n'avait pas un point de résistance». Offrirait-elle un
point de résistance à Napoléon?

Il tente l'expérience qu'il recommencera aux Cent jours. Il cherche
l'appui de l'opinion publique. Elle accuse son ministre Maret de le
pousser à l'intransigeance par servilité. Il remplace Maret par
Caulaincourt, c'est-à-dire par l'école de Talleyrand, des sacrifices
nécessaires, de la mesure et, puisqu'on y croit, du «possible». On
reproche à l'empereur de n'avoir pas traité quand il en était temps, de
n'avoir pas su conclure la paix à Prague. Il y a des assemblées qui
représentent le pays. Il leur fait connaître le dossier des
négociations. Il ne faut pas que l'adresse du Corps législatif au
souverain semble rédigée par des courtisans. La commission de l'adresse
sera composée d'hommes connus par leur indépendance. Seulement, dans
cette Chambre si longtemps servile à qui la parole est rendue, le
résultat, c'est une motion libérale, des plaintes contre le pouvoir
absolu et la conscription, la demande d'une paix immédiate, le rapport
voté à une majorité considérable, une opposition qui se manifeste tout
haut, «un acte d'accusation dirigé contre celui qui pouvait seul sauver
l'État». En donnant la parole aux assemblées, l'empereur ne recueillait
que des remontrances et elles «le discréditaient aux yeux de l'Europe et
de la nation qu'il s'agissait d'appeler aux armes quand le territoire
était envahi». L'expérience est manquée, le Corps législatif sera
ajourné. Pour le salut public, Napoléon reprendra le rôle de dictateur.
Et c'est, le 1er janvier 1814, son apostrophe aux députés où reviennent
les phrases hachées de brumaire: «Que faut-il à la France en ce moment?
Ce n'est pas une assemblée, ce ne sont pas des orateurs, c'est un
général. Y en a-t-il un parmi vous?... Qu'est-ce que le trône? Quatre
morceaux de bois couverts d'un morceau de velours: mais, dans la langue
monarchique, le trône, c'est moi.» Pour finir, il accuse: «Vous avez été
entraînés par des gens dévoués à l'Angleterre et M. Laîné, votre
rapporteur, est un méchant homme en correspondance avec les Bourbons.»
Encore une scène, des paroles foudroyantes, point de rigueurs. Les
députés sont renvoyés dans leurs départements, où plus d'un s'empresse
réellement de travailler pour Louis XVIII, comme Laîné va le faire à
Bordeaux. Ce qu'il faut toujours à Bonaparte, en politique, ce sont des
choses faciles, qui réussissent par le prestige de son nom, par
l'autorité qui s'impose d'elle-même. Et maintenant tout cela se retire
de lui, comme déjà, à sa cour, il y a des absences et les premiers
signes de l'abandon.

Le succès, il va à la subtile manœuvre des Alliés, payés de leur
constance, de la suite de leurs idées, habiles à discerner et à flatter
la disposition des esprits. Séparer la France de son chef, laisser
entendre qu'on est prêt à reconnaître les frontières naturelles mais en
gardant les ambiguïtés, l'équivoque, de telle manière qu'on puisse
toujours se rétracter, c'est le système de Prague qui continue, se
développe et se perfectionne. «Napoléon comprendrait et dirait non;
l'opinion se méprendrait et condamnerait l'empereur.» Dans l'idée des
Français, les Alliés ne pouvaient offrir qu'un retour aux traités de
Lunéville et d'Amiens. On évitait de dissiper leur illusion. On évitait
aussi de présenter des conditions précises. Des «bases» de discussion,
pas même des préliminaires de paix,--car les Alliés se gardaient bien de
parler d'armistice,--telles étaient en novembre 1813, les «ouvertures»
de Francfort. Refus de s'expliquer sur le principal, c'est-à-dire sur
l'étendue de territoire qui serait laissée à la France, obscurité
voulue, tout devant dépendre des résultats de la guerre, les prétendues
«bases» étaient essentiellement mobiles. De plus, entre les coalisés, le
pacte de 1805 reprenait vigueur. Le consentement de l'Angleterre était
toujours réservé et les «ouvertures» qui étaient faites à la France par
la Russie, l'Autriche et la Prusse restaient «officiellement inconnues»
aux Anglais. Napoléon, dit Soult, avait «percé la feinte de Metternich».
Il avait voulu des garanties avant de discuter les bases que
l'Autrichien lui-même avait soin d'appeler «générales et sommaires».
Telles quelles, on les recevait en France avec enthousiasme. On pressait
l'empereur de dire oui tout de suite. Ce fut comme à Prague. Quand il
eut dit oui, les Alliés exigèrent autre chose. Metternich répondit que
les souverains devaient consulter le cabinet de Londres dont l'avis
tenait dans cette instruction de Castlereagh à Aberdeen: «Considérez
qu'enlever Anvers à la France, c'est, par dessus tout autre objet, le
plus essentiel aux intérêts britanniques.»

Ainsi la guerre, l'invasion prennent tout leur sens. Au mois de janvier
de 1814, la Hollande est en révolte et rappelle la maison d'Orange. Les
Alliés ont franchi le Rhin, violé la neutralité de la Suisse, en se
couvrant du motif qu'ils n'en veulent qu'à la prépondérance de Napoléon.
C'est la «feinte». Un autre que Bonaparte l'a percée. Carnot, fier
républicain, resté volontairement à l'écart de l'Empire triomphant, sort
de sa retraite, offre ses services à l'empereur malheureux. Retour aux
origines, aux causes-mères. Avec Carnot, le Comité de salut public
reconnaît en Bonaparte son successeur. Et le «petit capitaine» se
souvient. Carnot, principal artisan de l'annexion de la Belgique, est
nommé sur-le-champ gouverneur d'Anvers. Voilà l'esprit de 1793. C'est à
peu près le moment où Napoléon dit à Caulaincourt: «Veut-on réduire la
France à ses anciennes limites? C'est l'avilir. On se trompe si on croit
que les malheurs de la guerre puissent faire désirer à la nation une
telle paix. Il n'est pas un cœur français qui n'en sentît l'opprobre au
bout de six mois et qui ne la reprochât au gouvernement assez lâche pour
la signer.» Idée forte, arrêtée et ancienne. Peu de temps après son
retour de Russie il avait déjà dit à Molé qu'il perdrait la confiance de
«cette nation si lasse de la guerre» s'il lui procurait la paix à des
conditions dont il eût «personnellement à rougir». Il ajoutait: «Vous
verriez les Français qui m'ont tant admiré, peut-être tant craint, se
moquer de moi plus qu'ils ne l'ont fait d'aucun de leurs gouvernements.»

Réduit à «la rigoureuse alternative de se soumettre à tout ou de tout
risquer», il risquera tout. D'ailleurs, il reste le même homme, libre
d'esprit, presque détaché de ces choses qu'il prépare avec le dernier
soin en vue de la lutte, ne cessant jamais de faire comme si le succès
était certain, ne négligeant rien pour l'obtenir et portant sur sa
propre situation un regard aussi froid que s'il jugeait celle d'un
autre. Les conséquences, il les tire. Il liquide les plus mauvaises de
ses affaires, il s'allège comme un spéculateur mal engagé. Ce qu'il
garde, en guise de compensations pour le jour où l'on négociera, ce sont
les places de l'Elbe et l'Italie. Mais le pape est renvoyé à Rome,
Ferdinand VII en Espagne. Napoléon se délivre du boulet espagnol qu'il
traîne depuis cinq ans, sans même consulter Joseph qui l'impatiente
maintenant plus que ses autres frères: «Aîné, lui? Pour la vigne de
notre père, sans doute!» Bien que l'Autriche reste pour lui un espoir,
la belle-famille n'est pas mieux traitée que la famille. Hortense
raconte un dîner intime, où l'empereur, voyant tout le monde consterné
parce qu'on vient d'apprendre que les Alliés ont passé le Rhin, dit avec
une étrange gaîté à Marie-Louise: «Nous n'avons pas oublié notre métier.
Sois tranquille, nous irons encore à Vienne battre papa François.» Au
dessert, on amène le roi de Rome et l'empereur, riant de tout son cœur,
fait redire à l'enfant: «Allons battre papa François.» Mollien lui
propose de mettre le Trésor en sûreté de l'autre coté de la Loire. Il
lui frappe sur l'épaule, ironique et familier: «Mon cher, si les
Cosaques viennent devant Paris, il n'y a plus ni Empire ni empereur.» Et
à Lavalette, au moment où il va rejoindre l'armée, ce mot aigu: «Si je
viens à être tué, ma succession ne sera pas dévolue au roi de Rome. Au
point où les choses sont venues, il n'y a qu'un Bourbon qui me puisse
succéder.»

Le 25 janvier au matin, il quitte Paris. Il a brûlé ses papiers les plus
secrets et, pour la dernière fois, embrassé sa femme et son fils. Jamais
il ne les reverra. Il laisse les choses en ordre et en règle, il
accomplit consciencieusement et sans confiance toutes les formalités,
la régence à Marie-Louise, Joseph lieutenant-général de l'Empire. C'est
le décor où seule la victoire mettra des réalités, si la victoire reste
possible et Bonaparte a si peu d'illusions! «Mes troupes! mes troupes!
dit-il à Pasquier. Est-ce qu'on croit que j'ai encore une armée?» Sur
les services qu'il peut attendre des siens et sur leur fidélité, il ne
s'abuse pas davantage. Il connaît la défection de Murat, passé à la
coalition depuis quinze jours et qui croit sauver son trône alors qu'il
tombe dans les filets de Metternich. En attaquant Eugène, en
immobilisant l'armée d'Italie, qui serait si nécessaire en France, Murat
contribue à la défaite de Napoléon. La sœur, le beau-frère qu'il a «tiré
du néant», dont il a fait un roi,--sur qui se reposer? «C'est dans ma
destinée de me voir constamment trahi par l'affreuse ingratitude des
hommes que j'ai le plus comblés de bienfaits.» La fin qui s'approche
sera laide. Mais il y a un moyen d'abréger, de se libérer. Napoléon qui
ne tient pas aux choses, pas du tout aux gens,--sauf «un peu à son
fils», disait-il à Metternich quelques mois plus tôt,--ne tiendra pas,
pendant ces quelques semaines, à la vie. Quand, le 1er janvier, il avait
achevé son altière harangue aux députés par ces mots: «Avant trois mois,
j'aurai fait la paix, les ennemis seront chassés de notre territoire ou
je serai mort,» on avait à peine écouté. Une phrase, du style. Il avait
pourtant, au fond de l'âme, le désir de la grande évasion, et, dans la
bouche, le goût de la cendre.

Cette campagne de France, si admirée, belle par l'audacieux génie de la
conception, que l'envers en est vilain! Le refrain de Napoléon la
ponctue. On ne l'aide pas, on ne le sert pas. Personne n'a d'initiative
ni d'idées. Et même, maintenant, on discute les ordres, on les exécute
mal, on se dispense de les exécuter. «Je ne suis plus obéi. Vous avez
tous plus d'esprit que moi et sans cesse on m'oppose de la résistance
en m'objectant des mais, des si, des car.» Ses plus belles combinaisons
militaires échoueront par cette absence de bonne volonté qui aggrave
l'infériorité du nombre, l'inexpérience des trop jeunes soldats, de ces
«Marie-Louise» de dix-huit ans dont beaucoup ne savent même pas charger
leur fusil, par la disparition, après tant de campagnes meurtrières, de
ces officiers subalternes qui étaient une des forces de la Grande Armée.
Elles échoueront encore par l'épuisement de l'enthousiasme, le dégoût de
la guerre, l'extinction de la confiance, enfin par le sentiment que tout
est inutile parce que c'est la fin. Napoléon lui-même, qu'on voit à
chaque instant chercher une mort qui ne veut pas de lui, décourage sans
le savoir. A Arcis-sur-Aube, Sebastiani retient Exelmans qui veut
avertir Napoléon du danger: «Laissez-le donc, vous voyez bien qu'il le
fait exprès; il veut en finir.»

Il le voulait et puis, toujours mobile et incertain, il se reprenait à
l'espérance. Le voici d'abord à Brienne, ramené à ses débuts, à ses
premiers pas en France, à son vieux collège, retrouvant un de ses
anciens maîtres, le P. Henriot, devenu curé de Maizières, qui lui sert
de guide et lui offre un lit. Le combat a été heureux. On dirait qu'en
renouant avec ce passé, il a retrouvé son étoile. Il a repris aux
Prussiens une ville incendiée. Il s'endort le soir en rêvant de rebâtir
Brienne, d'y fonder une grande école militaire ou une résidence
impériale. Le surlendemain, à la Rothière, il doit battre en retraite,
se replier sur Troyes. Alors, il est prêt à accepter les conditions des
Alliés, il donne, pour le Congrès de Châtillon, carte blanche à
Caulaincourt. La victoire revenue, il lui interdira de signer à tout
prix. Il attend «toujours un miracle». Il en a tant vu, il en a lui-même
tant fait! «Encore un succès, dit-il le soir de Champaubert, l'ennemi
repassera le Rhin plus vite qu'il ne l'a passé et je suis encore sur la
Vistule.» Et le lendemain, à Montmirail, après une journée éclatante qui
fait penser à ses anciennes victoires d'Italie: «Les Alliés ne savent
pas que je suis plus près de Munich et de Vienne qu'ils ne le sont de
Paris.» Tels sont les mouvements alternés que produisent chez lui les
résultats tour à tour bons et mauvais d'une stratégie inventive, qu'il
renouvelle et qu'il poursuit, au sentiment de ceux qui le regardent de
loin, «avec une vigueur incroyable», réduit parfois à dix mille hommes
contre les forces de la coalition et montrant le reste de sa vieille
garde comme «la tête de Méduse».

Après Champaubert, Montmirail, Vauchamps, où il semble qu'il ait, lui,
retrouvé sa jeunesse, la troupe, les populations renaissent à l'espoir
de chasser l'envahisseur. Ce sont les chefs qui n'espèrent plus.
L'empereur «a à se plaindre des plus braves». Retards, négligences,
défaillances n'ont pas permis d'exploiter le succès. Alors c'est une
scène violente à Victor, ancien tambour devenu maréchal et duc de
Bellune. Son commandement lui est retiré, deux généraux menacés de
conseil de guerre. Puis Napoléon s'attendrit sur le vieux soldat, le
vieux compagnon d'Italie,--qui passera bientôt à Louis XVIII, comme les
autres. C'est moins que jamais le moment où il ose sévir. Ceux qui lui
échappent les premiers, ceux qu'il a toujours craints, ceux qui, dans
deux mois, l'auront renversé, ce sont les chefs militaires. Après
Montereau, où il s'est encore exposé au péril, où il a pointé lui-même
des canons, faisant murmurer les artilleurs par son imprudence, il est
sombre, agité, bien que la journée ait été heureuse, et ce qu'il a dit
tant de fois il le redit dans la nuit, au château de Surville: «On ne
m'obéit plus! On ne me craint plus! Il faudrait que je fusse partout à
la fois!»

Ces faits de guerre, ces efforts surhumains pour repousser une invasion
qui, depuis plus de vingt ans, était seulement différée, se conjuguaient
avec des négociations dont il voyait clairement le caractère. Il
doutait toujours que les Alliés fussent de bonne foi et surtout que
l'Angleterre voulût une paix telle qu'il pût l'accepter. Castlereagh
était arrivé et conduisait maintenant les affaires. Les conditions de
Châtillon n'étaient plus les propositions de Francfort. C'étaient les
frontières de 1790, les anciennes limites et quand Berthier, Maret
pressaient Napoléon de les accepter, il évoquait le serment du sacre,
les républicains du Sénat: «Que pourrai-je leur répondre quand ils
viendront me redemander leurs barrières du Rhin?» On lui avait déjà tant
reproché de n'avoir pas signé la paix à temps, il sentait en France une
telle hâte, que, plusieurs fois, il fut sur le point de céder, bien
qu'il fût certain que tout cela était «un masque». S'il acceptait les
anciennes limites, il était sûr que d'autres exigences seraient
présentées. Il aurait à donner des garanties dont la première serait
sans doute qu'il renonçât au trône. François II lui-même voulait-il
sincèrement sauver son gendre, sa fille, son petit-fils? Caulaincourt,
le négociateur, ne l'a pas cru. Il s'est rendu compte que l'Autriche
avait toujours subordonné la considération de famille «à d'autres vues
qu'elle n'osait pas alors avouer parce qu'elle ne se flattait pas de les
voir se réaliser». A Châtillon comme à Francfort, «sa modération
dépendit moins de sa conscience et de sa politique que du succès qu'elle
n'osait pas croire si facile». L'élève de Talleyrand s'aperçut en outre
que, le jour où Napoléon se serait incliné devant le principe des
anciennes limites, il ne serait même pas certain que la France fût
admise au règlement général. Les Alliés disposeraient-ils sans elle de
ses anciennes conquêtes, surtout de la Belgique et de la rive gauche du
Rhin? Si Napoléon subissait encore cela, il s'humiliait tant que son
gouvernement devenait impossible. S'il ne s'y résignait pas, c'était une
prétention qui faisait échouer la paix. Les choses dépendaient toujours
des événements de guerre. Mais si, par une faveur inouïe de la fortune,
Napoléon avait infligé aux Alliés la grande défaite à laquelle tendaient
ses combinaisons, eût-il obtenu plus qu'après tant d'autres victoires?
Eût-il obtenu mieux que tant de paix magnifiques qui n'avaient été que
des trêves?

Tout ce qu'un grand capitaine peut imaginer, il le tenta encore, prendre
l'ennemi de flanc, de revers,--la plus haute école, de savantes
manœuvres. La plus belle, le mouvement sur l'Aisne qui devait achever la
destruction de Blucher, manqua le 3 mars par la capitulation de
Soissons. La fureur de Napoléon fut inexprimable. Il demandait qu'on lui
amenât sur l'heure le commandant de la place qui s'était rendu, qu'on
fusillât le misérable. «A dater surtout de ce jour fatal» on vit chez
l'empereur «une profonde tristesse», traits contractés, sourires forcés,
la mort qu'il cherche dans les derniers combats et qui se refuse à lui.
Il n'existait plus qu'une ressource, soulever la France contre
l'envahisseur, non seulement la résolution de 1793 mais la résolution
plus farouche de l'Espagne et de la Russie. Il y pensa: «Quand un paysan
est ruiné et que sa maison est brûlée, il n'a rien de mieux à faire que
de prendre un fusil.» De pareilles intentions, à peine connues,
devinées, accroissaient le désir de la paix dans les régions qui
n'étaient pas envahies. Et le duc d'Angoulême allait entrer à Bordeaux.

La victoire, pendant quelques jours, Napoléon eut l'illusion de la
tenir. L'ennemi «croyait le voir partout». Du 16 au 19 mars, par son
retour offensif sur l'Aube, il oblige les Alliés à une retraite
précipitée, les met en désarroi, effrayés à l'idée que leurs
communications seront coupées, que l'Argonne, la Lorraine, la Bourgogne
s'insurgeront contre eux. Il s'en fallut de vingt-quatre heures que
François II, «papa François», ne fût pris. Mais, le 20 mars, Augereau
tourne le dos, évacue Lyon à l'approche d'un corps autrichien et se
retire sur Valence. L'armée du sud, sur laquelle l'empereur comptait
pour une diversion de flanc, devient inutile. Il y a eu la défection du
duc de Castiglione avant celle du duc de Raguse.

Cependant les Alliés hésitaient encore, et le dénouement traînait. Il
fallut, pour l'amener, l'intervention d'un homme, d'une pensée, d'une
haine clairvoyante, et la destinée devait faire que cette haine fût
corse, qu'une vendetta de l'île se mêlât à cette grande histoire. Si
forts qu'ils se sentissent, les Alliés gardaient une sorte de crainte
respectueuse en face de Napoléon, devant les Français qui les avaient si
souvent battus. Ils n'avançaient qu'avec prudence et circonspection. Le
Paris de la Révolution leur faisait peur. Il y eut quelqu'un à leur
quartier général pour prêcher sans relâche, plus hardiment que tout
autre, qu'il fallait marcher droit sur Paris et qu'alors tout serait
fini, tout tomberait. Cet homme s'appelait Pozzo di Borgo. Il avait un
vieux compte à régler avec ce petit Bonaparte dont il disait déjà, vingt
ans plus tôt, ce que les Alliés répétaient dans leurs proclamations:
«Napoléon Bonaparte est cause de tout.» Aux troubles d'Ajaccio, Pozzo
avait été du côté de Paoli. Il avait chassé de Corse Napoléon et sa
famille, avant d'en être chassé lui-même avec les Anglais, sa tête mise
à prix. Passé au service de la Russie, «le plus comme il faut des
aventuriers», Pozzo était illuminé par l'esprit de vengeance. L'idée
qu'il ne cessait de souffler à Alexandre, et par lui aux autres
souverains encore hésitants, était mortelle pour son ennemi. Il faut que
la Corse si lointaine, si oubliée, vienne avec ses clans, ses querelles,
ses haines, chercher et retrouver Napoléon, qui, entre l'Aisne et la
Marne, commence lui-même à n'être plus qu'un chef de partisans, à tenir
le maquis en Champagne pour la Révolution conquérante et guerrière dont
il a reçu le testament, et déjà tout près de retourner à l'aventurier,
comme aux temps d'Ajaccio.

La marche hardie et décisive de l'ennemi sur la capitale laissa Napoléon
dans une perplexité mortelle. Que faire? «Il s'abîme dans ses pensées.»
Il songe à répondre par une plus grande audace. Laissant aux Alliés
Paris qui leur résistera peut-être, il leur coupera la retraite et,
s'aidant des ressources que lui offre l'Est patriote, il leur fera une
guerre meurtrière, les acculera à la capitulation qu'il a cru deux fois
obtenir. C'eût été la guerre à outrance, l'idée de Gambetta en 1870.
Même si Paris est pris, les Alliés ne peuvent-ils y trouver leur tombeau
comme il a trouvé le sien à Moscou? C'est une «extrémité» et il fait
«tous ses efforts pour se familiariser avec les résolutions qu'elle
comporte», car ce serait s'engager sans retour, jouer le tout pour le
tout, ne plus être qu'un hors la loi s'il arrivait que sa déchéance fût
prononcée pendant qu'il battrait la campagne, et c'est bien ce qui le
menace depuis que les Alliés ont conclu ce pacte de Chaumont, le même
que celui au nom duquel, l'an d'après, ils lui courront sus. Et puis,
pour tenter cette partie suprême, il faudrait qu'il sentît autour de lui
des dévouements et les généraux ont, encore moins que l'empereur, le
goût de tout risquer et de passer à l'état de chouans impériaux. Le 23
mars, après la rupture de la conférence de Châtillon, lorsque
Caulaincourt arrive à Saint-Dizier, le mécontentement de l'état-major
éclate. A côté de la salle où Napoléon s'est enfermé, on demande tout
haut, dans une explosion de fureurs, où il va, ce qu'on deviendra, s'il
faudra tomber avec lui, s'il n'est pas fou. Il fait celui qui n'entend
pas, mais il réfléchit, il hésite, il est prêt, pour obtenir la paix, à
renoncer même à la rive gauche du Rhin, lorsque le 28 mars, le hasard
fait tomber entre ses mains un prisonnier de marque, Weissenberg,
diplomate autrichien. Il l'envoie à son beau-père avec une mission
confidentielle, sans plus de résultat ni de réponse que l'année d'avant
avec Merfeldt. Quelle négociation peut maintenant le sauver? Il est fixé
sur son propre sort. Cependant Ney, Berthier le fatiguent du danger que
court Paris, de la situation impossible où il se mettra lui-même et où
il les aura mis. On ne le suit plus, il n'est plus le maître et son
incertitude lui présente d'autres images. Toujours prompt à changer
d'humeur, il ne pense plus qu'à Paris qu'il ne peut perdre sans perdre
tout, à ce qui s'y passe, aux conspirations qui s'y forment, à tout ce
dont il a eu tant de fois l'esprit obsédé, à l'écroulement d'un pouvoir
qu'il sait fragile, si fragile, que, dans son réalisme brutal, il vient
de l'appeler «une monarchie de huit jours».

Tandis qu'il se hâte vers Paris, espérant encore sauver sa capitale,
organiser une résistance, ce qui aurait pu arriver presque chaque année
depuis Marengo s'accomplit. Napoléon avait bien dit que le jour où les
Cosaques paraîtraient devant Paris il n'y aurait plus ni Empire ni
empereur. Le 30 mars, il est à Juvisy, quelques heures trop tard. Paris
a capitulé. Depuis deux jours, Marie-Louise et le roi de Rome sont
partis. L'enfant dont son père dira que le sort le plus triste est celui
d'Astyanax, il a fallu l'arracher aux Tuileries, pleurant, criant: «Je
ne veux pas m'en aller, je ne veux pas quitter ma maison.» Dix berlines
vertes que soixante ou quatre-vingts curieux ont regardé passer en
silence, voilà les funérailles de l'Empire. Et Joseph, le
«lieutenant-général», a disparu, il a quitté Paris encore moins
glorieusement que Madrid.

L'ennemi à Montmartre et au faubourg Saint-Antoine, c'était la chose à
laquelle Bonaparte pensait dès le temps d'Austerlitz et du fond de la
Moravie. La conclusion si souvent prévue, elle était là. Au bord de la
grande route, dans une maison de poste, il apprend que tout s'en est
allé dans un affaissement plutôt que dans une catastrophe. Pareils à la
mort, les événements inévitables et nécessaires ne viennent jamais avec
la figure qu'on leur a prêtée. Celui-là laissa Napoléon dans un grand
désordre d'esprit. Oubliant qu'il a donné lui-même des instructions
formelles pour le départ de l'impératrice, du roi de Rome et du
gouvernement si Paris était menacé, il éclate en reproches, en fureurs,
en injures de soldat pour ceux qui ont capitulé, pour Joseph surtout,
«ce cochon de Joseph». Et puis, ne pouvant croire que ce soit fini,
penché sur ses cartes, par habitude, il cherche ce qu'il y a à faire.
«Quatre jours et je les tiens.» La route de Fontainebleau était libre.
Il la prend, agitant encore des projets d'opérations, de manœuvres,
dressant le compte des forces qui lui restent, rédigeant des
instructions pour Berthier. Le 2 avril, au moment où le Sénat vote sa
déchéance, il médite un coup de main sur Paris avec les divisions de
Marmont qui se sont repliées sur Essonnes. Le 3, il harangue sa garde,
se fait acclamer. Le soldat crie: «A Paris!» Le soir il recevait la
visite de ses maréchaux.

«Que nous est-il arrivé qui n'arrive à tous les hommes jetés à une
distance infinie du cours ordinaire de la vie?» Bonaparte pouvait
répéter le mot du conventionnel Lindet après thermidor. En vain
Bonaparte a «jeté des ancres», fondé des institutions, la Légion
d'honneur, une aristocratie, recouru au sacre, aux alliances, au
mariage. En quelques jours tout cela n'est plus rien. Il est sorti,
quinze ans plus tôt, de la Révolution militaire et les militaires de la
Révolution viennent le chercher. Les uns ont dit: _Pronunciamento_, et
les autres: «Insurrection des grosses épaulettes.» Pour Sorel, c'est la
répétition de fructidor et de brumaire, la suite des appels au soldat
auxquels les républicains s'étaient résignés, une de ces «journées» où,
dix années durant, les sections d'abord, l'armée ensuite avaient décidé
de la politique.

Les visiteurs que Bonaparte vit entrer à Fontainebleau, Ney à leur tête,
comme ils auraient pu se présenter plus tôt! C'étaient ceux dont il
disait qu'ils avaient toujours été prêts à lui ouvrir le ventre. Il les
a convoqués afin de trouver chez eux un appui. Ils apportent une
sommation. L'affaire de Bonaparte est manquée, finie. Tirant les
conséquences, ils en deviennent les liquidateurs. Maintenant Napoléon
n'est plus qu'un homme qui gêne. On l'a pris pour ne pas avoir les
Bourbons et il a dit lui-même que seuls les Bourbons pouvaient lui
succéder, non sans que cette pensée le flattât. Il a eu son compte de
grandeur et de pouvoir. Qu'il laisse donc les autres vivre et, dans
l'inévitable, s'accommoder de Louis XVIII.

Qu'a fait Napoléon, en «écrasant» ces hommes d'honneurs et de richesse?
Des conservateurs. Il se plaignait à Las Cases que ses largesses
n'eussent servi à rien. «Il faut qu'il y ait eu fatalité de ma part ou
vice essentiel dans les personnes choisies.» Il aurait voulu «fonder de
grandes familles, de vrais points de ralliement, en un mot des drapeaux
dans les grandes crises nationales». Ils sont devant lui, son prince de
Neuchâtel, son prince de la Moskowa, ses ducs de Dantzig, de Reggio, de
Tarente, de Conegliano, et c'est pour lui signifier son congé.
Aujourd'hui ce qui fait le plus d'horreur à ces anciens soldats de la
Révolution, c'est l'idée du désordre, de la guerre civile, de
l'anarchie. Si Augereau était là, l'exécutant de fructidor, créé duc de
Castiglione, ne serait pas, de tous, le moins âpre à exiger
l'abdication. Dans son ordre du jour à l'armée dont il vient de priver
l'empereur, le jacobin, la «vieille moustache» de l'armée d'Italie, qui
aura pris des premiers la cocarde blanche, ira jusqu'à reprocher à
«Buonaparte» de n'avoir pas su mourir en soldat.

A Fontainebleau, le 4 avril, c'est bien un 18 brumaire renversé. Comme
au rendez-vous de la rue Chantereine, les maréchaux sont venus avec
leurs états-majors, toute une escorte de divisionnaires et d'officiers
qui les accompagnent «pour les défendre au besoin», et pour menacer
aussi. C'est l'image du gouvernement des militaires, celui que Napoléon
redoutait le plus, qu'il méprisait le plus aussi et dont il disait en
1802 que «jamais il ne prendrait en France, à moins que la nation ne fût
abrutie par cinquante ans d'ignorance». Avec les généraux, on l'a vu,
dans tous les temps, dit Chaptal «observer la plus grande réserve», les
tenir à distance, leur adressant «à peine la parole et seulement sur des
choses indifférentes». Et les voici chez lui, le verbe haut. Ils lui
imposent leurs personnes et leur volonté. Ney, Lefebvre, Moncey ont fait
irruption dans son cabinet et c'est Ney qui demande l'abdication, qui
vient «l'enlever», comme il l'a promis aux autres, à la foule des gradés
qui attendent dans la cour. Rien de bruyant, de dramatique; une
résolution froide. Napoléon leur parle. C'est comme s'il parlait «à des
statues». Macdonald, qui a écrit le procès-verbal de la conférence,
entre à son tour avec Oudinot. Il apporte une lettre de Beurnonville,
encore un ancien de la Révolution, un combattant de Valmy et de
Jemmapes, membre du gouvernement provisoire de Paris, qui déjà, dans son
âme, est rallié aux Bourbons et qui fait savoir que les Alliés refusent
de traiter avec l'empereur. Et, après Ney, Macdonald signifie au nom de
l'armée que tout le monde est las, qu'on est «très résolu à en finir»,
qu'il ne peut pas être question de marcher sur Paris, encore moins de
tirer l'épée contre des Français. «J'aurais cru qu'il aurait éclaté,»
ajoute Macdonald. Au contraire, Napoléon répond avec calme et douceur.
Il trouve même des mots aimables pour l'orateur des délégués qui
interrompt par un brutal: «Trêve de compliments, il s'agit de prendre
un parti.» La lettre de Beurnonville était l'argument. «Eh bien,
messieurs, puisqu'il en est ainsi, j'abdiquerai.» Il n'abdiquait encore
qu'en faveur du roi de Rome, entre les mains de ses maréchaux, devenus
les commissaires de l'armée auprès du gouvernement provisoire.

Dans la soudaineté où tout cela s'était fait, Napoléon restait comme
incrédule. Il voyait, avec son esprit mobile, une chance suprême à
tenter. Se jetant sur un canapé, se frappant la cuisse de la main, il
lance tout à coup d'un air dégagé: «Bah! messieurs, laissons cela et
marchons demain, nous les battrons.» Les maréchaux glacés répétèrent que
leur décision était irrévocable et il n'insista plus. Mais ils
convinrent, par précaution, que le commandement serait remis à Berthier
qui donna sa parole de ne plus exécuter aucun ordre de Napoléon.
«L'armée n'obéit plus qu'à ses généraux.» Ney vient de le dire en face à
l'empereur déchu, désormais impuissant. C'est bien par le pouvoir
militaire qu'il est déposé.

Toute la faute, et même la honte, a été rejetée sur Marmont qui, dans le
même moment, mettait bas les armes et signait une capitulation avec
Schwarzenberg. Par sa défection, le duc de Raguse privait l'empereur de
la principale force qui restât, il lui retirait le dernier moyen de
résistance. Il ne faisait pourtant qu'appliquer à Essonnes le mot
d'ordre de Fontainebleau.

Devant l'insurrection des grands officiers, comment ne retrouverait-on
pas Napoléon tel qu'il a toujours été avec ceux qui l'ont desservi ou
trahi, timide, et osant moins que jamais sévir? Comment, en cette chute
soudaine et tombant de si haut, ne passerait-il pas encore par des
successions de pensées si rapides que son esprit semble incertain et
flottant jusqu'à l'incohérence? Dans l'espace d'une heure, il a, le 4
avril, abdiqué et proposé de marcher sur Paris. Le 5, après avoir, de
nouveau, parlé d'une retraite sur la Loire, il renonce à l'Empire avec
dégoût. C'est le philosophe qui, pour mourir, s'enveloppe la tête dans
son manteau. Pourquoi serait-il étonné? Qu'arrive-t-il que l'expérience
ne lui ait appris? Sa proclamation à l'armée est l'adieu d'un
misanthrope: «Si l'empereur avait méprisé les hommes comme on le lui a
reproché, le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui
motivaient son mépris.» Il ne désire plus rien, il est stoïque.
L'amateur de tragédies récite même des vers de _Mithridate_ qu'il
applique à sa situation. Et, avec Caulaincourt, défenseur de ses
intérêts auprès du tsar, il examine l'établissement qui lui sera
réservé. Le trône «n'est plus qu'un morceau de bois» auquel il ne tient
pas. Cent louis par an lui suffisent. «Il ne faut pas une place bien
étendue à un soldat pour mourir.» L'instant d'après, il ne se contentera
pas à moins de la Toscane pour y vivre dignement avec l'impératrice. Et
puis, le lendemain, à la troisième conférence avec les maréchaux, tout
change encore. Il leur propose d'aller en Italie, d'y recommencer la
guerre. «Veut-on m'y suivre encore une fois? Marchons vers les Alpes.»
Personne ne répond et, dans ce silence, une autre image s'offre à lui.
Il se voit chef de partisans, courant les aventures et c'est une
incarnation qui lui répugne parce qu'elle ne répond pas à sa conception
de la grandeur, celle qui ne l'a jamais quitté, qui a guidé son destin
et qui le sauvera encore.

Le 7 avril, tout est fini. Plus d'empereur, de dynastie, de succession.
Ni roi de Rome ni régente. Les maréchaux ont exigé l'abdication pure et
simple. C'est bien ce qu'avait dit Napoléon; seuls les Bourbons
pouvaient lui succéder, puisque c'était pour qu'ils ne revinssent pas
que la République avait fait de lui un consul puis un empereur. Et tout
cela se terminait selon les règles. Il fallait même que le «grand acte»
du 21 janvier, le régicide, restât présent. La loi majeure de la
Révolution, celle qui avait envoyé le duc d'Enghien au fossé de
Vincennes, les rois coalisés et victorieux l'observaient à leur tour.
Ils n'avaient pas fait la guerre pour ramener Louis XVIII. Ils
achevèrent de se décider pour lui quand on leur fit connaître qu'au
Sénat, les «votants» de 1793 eux-mêmes avaient adhéré aux Bourbons.

C'eût été trop demander à Napoléon que de goûter sereinement et jusqu'au
bout cette ironie de l'histoire. Entre l'abdication et l'arrivée à l'île
d'Elbe, domaine et séjour qui lui étaient assignés avec une dotation et
qu'il acceptait, il a eu ses heures de faiblesse humaine. Parfois,
devant les trahisons, dans la solitude qui se faisait autour de lui, il
savait encore montrer son dédain. Le 12 avril, le jour de l'entrée du
comte d'Artois, Berthier demande la permission d'aller à Paris. «Il ne
reviendra pas,» dit froidement l'empereur. Il pensait de celui-là ce
qu'il pensait des autres. Après le chef d'état-major, deux fois prince,
le mamelouk Roustan s'en irait. Et Constant, le valet de chambre, aussi.
Les derniers abandons étaient les pires. Dans la nuit du 12 au 13,
Napoléon eut le cri du calvaire et son agonie. «La vie m'est
insupportable», disait-il à Caulaincourt. Il voulut mourir. Du poison
lui restait qu'il portait toujours sur lui depuis la retraite de Moscou.
Le sachet était éventé. La mort se refusait et c'était encore son étoile
qui le réservait pour un épilogue moins vulgaire. Il eut le sentiment
qu'il devait vivre, que tout n'était pas fini, que ce n'était pas cette
évasion-là qu'il fallait chercher.

Il lui reste quelques scènes à mettre à la suite de son histoire. Celle
des adieux de Fontainebleau, toute prête pour le graveur, se verra
longtemps au mur des maisons françaises. C'est le Napoléon sentimental
qui commence, une imagerie d'un effet assuré. L'homme qui savait si bien
parler aux imaginations se surpassera dans ce genre. Mais ces grognards
qui pleurent, ce général et ce drapeau que le héros malheureux embrasse,
tout est parfait pour l'émotion, composé par un artiste, par un homme de
lettres qui sait qu'une des tâches qui lui restent, c'est d'embellir sa
tragédie et de transposer la magie de son nom dans le souvenir. «Si j'ai
consenti à me survivre, c'est pour servir encore à votre gloire. Je veux
écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble.» Écrire, c'est
le mot capital de ces adieux à la Grande Armée. Napoléon se sent devenir
légendaire.

Et pourtant il aura une défaillance affreuse. Précipité de ce trône
prodigieux, meurtri de sa chute, l'autre empire, celui qu'il exercera
sur l'esprit des humains, ne l'exalte pas assez pour que la déchéance ne
lui soit pas cruelle. De Fontainebleau à Fréjus, le voyage du
prisonnier, conduit et surveillé par les commissaires étrangers, sera
son premier martyre. Près de Valence, il rencontra Augereau qui le
tutoya grossièrement, lui reprocha son ambition qui l'avait conduit là.
L'empereur subit sans répondre l'outrage du défectionnaire de Lyon et
reçut son accolade. Il avait dit: «Ce n'est pas le peuple qui manque
d'énergie; ce sont les hommes que j'ai placés à sa tête qui me
trahissent.» Il perdit contenance et courage devant les injures et les
menaces du peuple. L'impopularité, il ne l'avait pas encore vue de près.
En Provence, il rencontra la haine, des cris de mort, des couteaux
levés. A Orgon, la foule l'entoure, brise les vitres de sa voiture.
Devant l'auberge où il s'arrête, il se voit pendu en effigie, un
mannequin à son image, barbouillé de sang. Il se dissimulait derrière le
général Bertrand, refusait le vin et la nourriture de peur du poison,
et, quand il restait seul, on le trouvait en pleurs. Ne se croyant plus
en sûreté que sous un déguisement, il mit une cocarde blanche, enfourcha
un cheval de poste et galopa devant le cortège comme un courrier. Puis,
harassé, toujours inquiet, il pria les commissaires de changer d'habits
avec lui, revêtit l'uniforme de l'Autrichien, le manteau du Russe.
Celui-ci voulut bien prendre la place de Napoléon qui, pour être sûr
qu'on ne le reconnaîtrait pas, monta dans une autre voiture, s'assit à
gauche, demanda qu'on lui manquât d'égards. Un voyage humilié, pire que
celui de Varennes, où Bonaparte, comme dans l'Orangerie, le 18 brumaire,
n'a pu soutenir le contact de la foule, les bousculades, les choses dont
il a toujours en horreur, avec ses nerfs d'intellectuel. Il en oublie
qu'il était hier empereur, il en perd le respect humain devant ces
étrangers devenus ses protecteurs. L'un d'eux, dans un cruel récit, dit
qu'il les fatiguait de ses alarmes et, ce qui a frappé davantage ce
Prussien, «de ses irrésolutions». Sur la route, Napoléon vit sa sœur, la
belle Pauline, qui lui fit honte, refusa de l'embrasser qu'il n'eût
quitté l'uniforme d'Autriche. C'est une épave, un malheureux.

Le 4 mai, il descend de la frégate anglaise qui l'a conduit à l'île
d'Elbe. Il prend possession de son nouveau royaume avec une grimace
d'abord, car sa nouvelle capitale de Porto-Ferrajo ressemble à un de ces
petits ports de Corse qu'il connaît bien. Le maire et le vicaire général
lui apportent les clefs de la ville, le promènent sous un dais de papier
doré, jusqu'à l'église, pour un _Te Deum_ solennel. C'est une parodie de
souveraineté, avec le discours du trône prononcé dans la salle de
l'hôtel de ville. Et puis les notables lui sont présentés, il parle à
chacun et c'est le miracle ordinaire. Mieux que les habitants, il sait
tout du pays. Il en connaît l'histoire, les coutumes, les productions,
les particularités administratives et même les derniers incidents
municipaux. A Fontainebleau, dès qu'il a connu son lieu d'exil, il a
demandé à Paris le dossier de l'île d'Elbe et les livres qui existent
sur le sujet. Entre l'abdication, l'empoisonnement, les adieux à la
garde, au milieu du pathétique, il s'informe encore. Il a lu, appris,
retenu, par ce besoin de savoir et de s'intéresser aux choses qui survit
chez lui à la catastrophe. Bonaparte reste ce qu'il était, un monstre
d'activité. Il ne sera pas possible qu'il finisse, à quarante-cinq ans,
dans le repos bourgeois d'une île qui est jumelle de l'île de Sancho.




CHAPITRE XXIV

EMPEREUR ET AVENTURIER


Napoléon a passé dix mois de sa vie à l'île d'Elbe. Avec l'intention d'y
rester? D'en sortir? Qu'en savait-il? Comme toujours, il s'en remettait
aux circonstances. Il prenait avec philosophie le nouveau caprice de la
fortune qui le rendait souverain d'un royaume long de six lieues. En
face de cette Corse où il était né, il retrouvait une petite ville qui
lui rappelait Ajaccio et Bastia. Il n'était pas tellement dépaysé. On le
vit passer sans effort «des rois et des reines qui se pressaient autour
de lui à Erfurt aux boulangers et aux marchands d'huile qui dansaient
dans sa grange, à Porto-Ferrajo». A ce raccourci, on reconnaît
Chateaubriand.

L'empereur n'avait pas menti, il ne s'était pas vanté, lorsqu'il avait
dit qu'il ne tenait pas aux grandeurs et qu'il ne lui en fallait pas
tant. Rassasié de tout, principalement des hommes, que lui importe de
vivre là ou ailleurs? Il est fâcheux seulement qu'il soit si jeune, si
loin de l'âge de la retraite, avec cette habitude et ce besoin de
s'occuper qu'il n'a pas encore perdus. Il soupire: «Mon île est bien
petite», une fois qu'il l'a explorée et qu'il a donné des ordres pour
construire des résidences et des fortifications, percer des routes,
améliorer les mines, réformer les finances et l'administration de son
État. Le style même n'a pas changé. Les lettres sont impérieuses, aussi
pressées qu'hier, quand il gouvernait le grand Empire. Ce n'est pas un
homme foudroyé. Avec Bertrand, grand maréchal du palais, Drouot, le
fidèle artilleur, Cambronne, qui commande les quatre cents hommes de la
garde, un lieutenant de vaisseau pour amiral de la flottille, il se
donne un mouvement continuel. Pour le suivre et lui obéir, «chacun sue
sang et eau». Après les jours de ténèbres et d'agonie qu'il a vécus
depuis l'abdication, il se détend, il goûte la sécurité.

La tristesse et l'ennui viendront vite, et l'inquiétude après. Joséphine
est morte le 29 mai. On le vit pleurer sur le passé. Il attendait
Marie-Louise. Ce fut la tendre Walewska qui vint avec son fils. Il ne
voulut pas les garder, par crainte du scandale dans l'île et en Europe,
où l'on n'eût pas manqué de dire qu'il renonçait à l'impératrice.
Cependant François II conseillait à sa fille de se consoler et, avec
Neipperg, lui donnait le consolateur. La privation de sa femme et du roi
de Rome, l'abandon, la solitude, un vide que l'arrivée de Madame Mère et
de Pauline ne faisait pas oublier, furent parmi les raisons qui
engagèrent Napoléon à tenter encore la chance. Il s'était d'abord, en
idée, arrangé une existence pareille à celle des archiducs, ses parents,
qu'il avait vus installés à Florence ou à Wurzbourg. Marie-Louise fût
venue à Porto-Ferrajo, il lui eût rendu visite à Parme, quelque chose de
bourgeoisement princier, l'empereur honoraire restant inscrit dans la
famille des rois. Peu de temps après avoir pris possession de son nouvel
État, il se rendit au bal qu'un navire de guerre anglais, en rade,
donnait pour la fête du roi George. On n'oserait pas dire que ce fût
déjà pour mieux cacher ses desseins. Il allait plutôt là comme il fût
allé à la cour de Buckingham.

L'évasion, il y pensa peut-être à partir du mois de novembre, quand le
congrès de Vienne se fut ouvert. On y parlait de mettre Bonaparte dans
un lieu plus sûr, moins près de l'Italie et de la France, aux Açores
par exemple, ou bien dans une des Antilles anglaises, ou bien encore à
Sainte-Hélène, dont on commence à prononcer le nom. Des avis viennent à
Napoléon, qui reçoit souvent des visiteurs et des messages, que les
projets de transfert sont sérieux, qu'il peut, d'un jour à l'autre, être
enlevé, sinon assassiné. Il se garde, donne l'ordre que, de ses forts,
on tire sur les navires suspects qui approcheraient. En même temps,
l'argent manque. La pension de deux millions qui lui a été promise à
Fontainebleau n'est pas payée. Campbell, le commissaire anglais chargé
de surveiller l'empereur, note les agitations et les incertitudes de son
esprit. Car à tous les moments de sa vie où il a dû prendre une grande
décision, on l'aura trouvé irrésolu. Quand on vient lui dire que les
Français le regrettent, il répond: «S'ils m'aiment tant, qu'ils viennent
me chercher.» Il se plaît à répéter qu'il n'est plus rien, qu'il est un
homme mort. Et l'on colportait à travers l'Europe qu'il était usé, fini,
inoffensif, devenu ventripotent, un poussah incapable de monter à
cheval. Cependant, Fouché, Talleyrand, qui le connaissaient, gardaient
de la méfiance. Hyde de Neuville disait: «Mort, il serait encore à
craindre». La crainte qu'il inspirait lui répondait de son prestige, de
la magie que gardait son nom.

Et le retour tint aussi à de petites choses. Il s'en manqua de peu que
le moyen de rentrer en France ne lui fût ôté. Un jour, le brick
_Inconstant_, qui formait à peu près toute sa marine, faillit être brisé
par la tempête. En hâte, l'empereur le fit renflouer. Au mois de janvier
1815, son parti est pris. L'ennui, le dégoût, les difficultés de la vie
quotidienne lui ont rendu le séjour de l'île insupportable.
Achèvera-t-il son existence ici, dans l'oisiveté et la lésine? Est-ce
une fin digne de son histoire? Chateaubriand, qui a compris Bonaparte,
tout en le haïssant, et senti l'épisode, demande: «Pouvait-il accepter
la souveraineté d'un carré de légumes, comme Dioclétien à Salone?»
Mille fois non. Et puis il ne doit plus tarder. Avec le temps, son
souvenir passera, ses vieux soldats auront disparu. Et les partisans,
les émissaires qui viennent de France lui apprennent qu'on est
mécontent, que les Bourbons restaurés ont été maladroits, débordés
surtout, que beaucoup d'officiers, de dignitaires, ralliés à Louis XVIII
par nécessité ou résignation, rejoindront les aigles si l'empereur se
présente. Il est informé aussi que des conspirations militaires et
républicaines se préparent, que, s'il ne se hâte pas, le gouvernement
peut tomber aux mains de Carnot, ou de Fouché, ou d'un général, ce qui
lui est le plus sensible. Il y a en tout cas les symptômes d'un
mouvement. Napoléon voulut «l'aspirer». Il semble bien que les
renseignements apportés par un de ses anciens fonctionnaires, Fleury de
Chaboulon, aient déterminé le départ de l'empereur.

A tout risque, il va jusqu'au bout de son idée, une fois sorti de
l'irrésolution. Oubliant ses rancunes, il a conclu un accord avec Murat
qui n'a pas trahi en vain puisque sa défection l'a laissé roi de Naples.
Le départ de l'île d'Elbe est préparé avec autant de soin qu'une
campagne de la Grande Armée, autant de dissimulation que le drame de
Vincennes. Le roi d'Elbe feint de s'occuper de son île comme s'il n'en
devait jamais sortir. Trois jours avant l'évasion, il ordonne encore des
travaux. «Il faudra trois petits ponts près de Capoliveri.» Depuis le 16
février, Campbell est à Florence pour rendre compte de ce qui se passe.
Il ne sait rien, pourtant il est inquiet. Le sous-secrétaire d'État
Cook, qui vient du Congrès de Vienne, ne veut pas entendre le
commissaire et rit de ses alarmes. D'ailleurs personne, en Europe, ne
songe plus à Napoléon. Lorsque Campbell revint, le roi de l'île d'Elbe
s'était envolé. On comprend alors Sainte-Hélène, Hudson Lowe, les
tracasseries. Napoléon sera le forçat qui s'est évadé, qu'on a ramené à
la geôle, qui obsède ses gardiens.

Le soir du 25 février, il prit sa mère à part et lui confia sa décision.
Si le récit qu'on a de leur entretien est vrai, Letizia, après avoir
réfléchi un instant et réprimé une faiblesse, comprit, l'approuva, lui
dit ce que criait sa destinée, qu'il ne pouvait pas finir ainsi, mourir
là, «dans un repos indigne de lui». Il n'avait pas encore son vrai
cinquième acte. A Fontainebleau, le rideau était mal tombé.

En vain, pour retenir l'empereur, le sage Drouot avait fait tout ce
qu'il était humainement possible de faire. Il représentait le danger de
la guerre civile, le danger de l'invasion, les suites incalculables de
l'aventure. On n'oserait jurer que Bonaparte ne les vît pas, n'en fût
pas ému. Quand le sort était déjà jeté, on l'entendit qui murmurait:
«Ah! La France! la France!» Y rentrer, s'y faire acclamer n'était pas le
plus difficile. On lui avait dit, et ce n'était pas faux, qu'il
suffirait de son chapeau planté sur la côte de Provence. Le chapeau et
le drapeau tricolore. La proclamation qu'il avait rédigée et imprimée à
Porto-Ferrajo montre qu'il était renseigné sur l'état moral de l'armée.
Elle suggère même qu'il comptait sur des intelligences, des concours. Il
prophétisait: «L'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher
en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame.» C'est après que les
difficultés commenceraient. Selon sa coutume, Napoléon se persuadait
lui-même de ce qu'il avait besoin de croire. La France lui ayant ouvert
les bras, l'Europe, dégoûtée des Bourbons, n'hésiterait pas à le
reconnaître. L'Angleterre, satisfaite que la France fût rentrée dans ses
anciennes limites, ne le repousserait plus. Aussi désirait-il vivement
que, ni au moment de lever l'ancre, ni pendant la traversée, il n'eût à
canonner un navire anglais. L'empereur d'Autriche serait heureux de
retrouver un gendre et de revoir sa fille sur le plus beau des trônes
de l'Europe. Enfin Napoléon rassurerait les rois légitimes et serait
plus constitutionnel que les Bourbons. Jamais il n'a tiré de plan plus
chimérique. Sans cette chimère, fût-il parti?

Le 26 février, il prend la mer sur l'_Inconstant_, suivi de six
felouques chétives. En tout, un millier d'hommes, quelques canons. La
meilleure arme qu'il emporte, ce sont ses proclamations, des images, des
souvenirs de gloire, des appels à l'imagination du peuple, un style, une
littérature, et lui-même, que l'éloignement a déjà idéalisé. Encore
faut-il passer sans encombres, échapper aux croisières. Comme pour
l'expédition et pour le retour d'Égypte, le concours des circonstances,
l'étoile ne manquent pas non plus. Le vent du sud pousse la flottille
vers la France, tandis qu'il immobilise à Livourne la frégate anglaise
qui doit ramener Campbell.

En débarquant au golfe Jouan, un des premiers à qui l'empereur eût parlé
était le maire d'un village qui lui avait dit: «Nous commencions à
devenir heureux et tranquilles, vous allez tout troubler.» Et l'empereur
confiait à Gourgaud: «Je ne saurais exprimer combien ce propos me remua
ni le mal qu'il me fit.» Est-ce cette rencontre, ce mot vrai et naïf? Le
fait est que cette irrésistible marche sur Paris, cette conquête d'un
pays rien qu'en paraissant, ce que Chateaubriand appelle le prodige de
l'invasion d'un seul homme, laissaient l'empereur plein de doutes. Cette
montée triomphale, qui en eût enivré un autre, s'est accompagnée chez
Napoléon d'une mélancolie, d'un manque de confiance, d'un pessimisme qui
le poursuivront pendant la durée des Cent jours. Les périls qu'il
courait dans cette équipée, il n'y pensait pas. Il pouvait, si un seul
régiment l'arrêtait, être fusillé comme le sera bientôt Murat,
débarquant à son exemple dans le royaume de Naples. Bonaparte préférait
sa gloire à la vie. Mais il était trop intelligent pour ne pas
comprendre que, pour lui presque autant que pour les Bourbons, les temps
avaient changé, que la France ne serait plus telle qu'il l'avait connue
avant la défaite et l'invasion, avant la Charte de Louis XVIII, l'octroi
des libertés, la répudiation du pouvoir absolu. Il ne s'agit pas, comme
au retour d'Égypte, de promettre l'ordre. Ce n'est pas ce qui manque. Le
langage qu'il faut parler maintenant, celui de la Révolution pure, la
situation elle-même l'impose, et rien n'embarrasse moins Bonaparte, fait
à celui-là comme aux autres. Il lui sera plus difficile de mettre ses
actes d'accord avec ses paroles, de trouver de nouvelles formes pour le
gouvernement impérial. Et ce qui pèse surtout sur lui, ce sont les
impressions de Fontainebleau, le souvenir des défections, le sentiment
que le charme est rompu et que les choses ne seront plus ce qu'elles ont
été, de quelque succès que soit payée son audace. Armé des trois
couleurs qu'il porte au célèbre chapeau, il marche à la conquête de la
France d'un cœur intrépide et d'un esprit soucieux, sûr de chaque
moment, sans foi dans l'avenir. C'est un virtuose de la popularité qui
joue son dernier grand air, un artiste qui ajoute à ses triomphes un
tour de force inédit. Ce retour sans exemple, cette représentation
unique, avec des scènes toutes faites pour la gravure et la postérité,
c'est encore un élément qui donne à l'histoire de Bonaparte un tour
fabuleux.

Pourtant, même le vol de l'aigle, il ne l'a pas livré au hasard, fidèle
à son principe que le hasard seul ne fait rien réussir. Le millier
d'hommes de son escorte, c'est ce qu'il faut pour les premiers pas, pour
ne pas être arrêté ignominieusement par les gendarmes. Et les paroles
qu'il dira sont calculées comme la route qu'il choisit. Le détour par
les Alpes évite la Provence royaliste, sûrement hostile, témoin de son
humiliation, et le met tout de suite en contact avec des populations
dont les sentiments lui sont connus, des garnisons où il a des
complices. Certain de ne pas se heurter aux troupes du gouvernement
royal en prenant le chemin des montagnes, il l'est aussi d'être bien
accueilli dans le Dauphiné, dans ce pays de Vizille d'où le mouvement de
1789 est parti, à Grenoble, où il a des intelligences, dont il est
presque sûr que les portes lui seront ouvertes, et «à Grenoble, il est à
Paris». Ce qu'il appelle à lui, c'est le paysan, l'ouvrier. Et il ne les
flatte pas dans leurs passions les plus nobles. Il parle moins d'honneur
national et de gloire que des droits féodaux et de la dîme, des anciens
nobles oppresseurs, des privilèges, de la reprise des biens nationaux.
Les bottes de 1793, il les met pour de bon. Ce n'est plus le premier
Consul conservateur et conciliateur, l'empereur légitime, qui naguère
garantissait les trônes. Il revient en démagogue, flatte la canaille,
menace les aristocrates: «Je les lanternerai.» Le préfet de l'Ain
épouvanté s'écriait: «C'est une rechute de la révolution.»

Empereur et révolutionnaire, disant à tous «citoyens», le peuple est sa
garde véritable et, plus encore que l'apparition du petit chapeau et de
la redingote grise, le peuple entraînera le soldat. Le seul danger que
Napoléon ait couru, dans cette marche aventureuse où il était à la merci
d'un coup de fusil parti d'une troupe disciplinée, il le rencontra
devant la Mure, au défilé de Laffrey. C'est là qu'il se présente, la
poitrine découverte, au bataillon du 5e de ligne: «S'il en est un parmi
vous qui veuille tuer son empereur, me voilà!» Aucun n'obéit à l'ordre
de faire feu, mais Napoléon avait eu soin de répandre ses proclamations
parmi les voltigeurs qui lui barraient la route, de leur envoyer deux de
ses officiers pour les ébranler, et il avait avec lui quinze cents
villageois qui l'acclamaient. A Grenoble, à Lyon, avec une force
grandissante, il en fut de même. La foule intimida les chefs et décida
l'armée. Par-dessus tout, Napoléon avait recommandé aux siens, quoi
qu'il arrivât, de ne jamais tirer les premiers, certain d'être protégé
par le sentiment populaire, par le souvenir des victoires et par
l'horreur de verser le sang d'anciens compagnons d'armes.

Débarqué au golfe Jouan le 1er mars, il est le 10 à Lyon, toujours
accueilli par des: «A bas les prêtres! A bas les nobles!» et par la
_Marseillaise_. Macdonald, résolu à ne pas le laisser passer, fut réduit
à la même impuissance que le commandant du bataillon de la Mure. Les
maréchaux, les conjurés de Fontainebleau doivent être, ils sont en
effet, les plus ardents à prévenir son retour. Le froid Macdonald n'eut
pourtant qu'à tourner bride.

Maître de la seconde ville de France, Napoléon a partie gagnée. «Madame
et très chère amie, je suis remonté sur mon trône,» écrit-il à
Marie-Louise. Des garnisons qu'il a ramassées sur sa route, il a déjà
formé une petite armée, grossie d'officiers en demi-solde, 14.000
hommes, plus qu'il n'en faut pour arriver à Paris sans accident. De
Lyon, il date ses premiers décrets impériaux, prononce la dissolution
des chambres royales, obligé toutefois à trop de promesses qui le
gêneront et qu'il regrettera. Il convoque pour son retour à Paris, et en
gage de sa conversion au libéralisme, une grande assemblée nationale,
dite du Champ de Mai, bizarre idée, livresque, renouvelée des guerriers
francs, souvenir de lecture revenu dans une bagarre. Ne pouvant plus
évoquer son oncle Louis XVI, il renoue avec Pharamond, marié à la
Convention et au Comité de salut public, sans toutefois négliger une
précaution utile. Il ne faut pas qu'on dise que Napoléon, c'est la
guerre. Le bruit est adroitement répandu que les puissances sont
favorables au rétablissement de l'Empire, que les Anglais ont favorisé
le retour de l'île d'Elbe et laissé passer exprès la flottille, que
l'empereur d'Autriche protège son gendre. Au même moment, les
puissances, à Vienne, déclarent que «Napoléon Bonaparte s'est placé hors
des relations civiles et sociales et que, comme ennemi et perturbateur
du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique».

De cette vindicte, un homme avait juré d'être l'instrument. C'était le
chef des conjurés de Fontainebleau, c'était Ney. Ayant, plus que les
autres, contribué à renverser celui qu'il appelait maintenant «la bête
fauve», il y mettait de la passion, de la haine. Il avait juré de
ramener Bonaparte dans une cage de fer, ce qui faisait dire à Louis
XVIII avec une calme prudence qu'on ne lui en demandait pas tant. Et il
était accompagné de Lecourbe, le général républicain de la conspiration
de Moreau, qui, avec tant d'autres, servait maintenant le roi. En route,
Ney annonçait encore qu'on allait voir «le dénouement de la
Napoléonade». L'empereur, en apprenant que Ney se chargeait de lui
courir sus, fut partagé entre deux sentiments. Parmi les militaires que,
de tout temps, il savait prêts à lui ouvrir le ventre, il connaissait le
prince de la Moskowa pour le plus violent, le plus capable de ne rien
ménager, et aussi pour le plus sensible aux impressions, le plus sujet
aux changements brusques. On se représente Ney tombant dans les bras de
son empereur. A la vérité, plusieurs émissaires, adroitement choisis,
lui dépeignirent la marche triomphale de l'évadé, ses forces qui
augmentaient à chaque heure, la certitude de son succès, l'inutilité
d'une lutte désormais inégale. Ney, troublé, se ressaisissait pour dire
qu'il prendrait un fusil et tirerait le premier coup. Il dut se rendre
compte que ses soldats n'obéiraient ni à lui ni au vieux républicain
Lecourbe, pas plus qu'ils n'avaient obéi à Macdonald. Bonaparte acheva
tout en lui écrivant qu'il l'accueillerait «comme au lendemain de la
Moskowa». Ney céda au courant, «à la tempête», disait-il pendant son
procès. Il était à Lons-le-Saunier et Napoléon à Mâcon lorsque, avec un
trouble qui le poursuivra, lui aussi, jusqu'à Waterloo, il se résigna à
manquer à la parole qu'il avait donnée. Ney rejoignit l'empereur à
Auxerre et, en l'abordant, lui remit une déclaration dans le style de
Fontainebleau: «Je suis votre prisonnier plutôt que votre partisan si
vous continuez à gouverner tyranniquement.» Napoléon déchira le papier,
affecta de dire gaîment que «le brave Ney était fou». Ce n'était pas
l'enthousiasme, le cœur à cœur, mais encore une ombre sur la joie du
retour.

A la date du 20 mars, le _Moniteur_ donnait cette nouvelle: «Le roi et
les princes sont partis cette nuit, S. M. l'Empereur est arrivé ce
soir.» Rentrée féerique et miraculeuse dans ces Tuileries où Napoléon
est porté en triomphe, homme non plus seulement extraordinaire,
surnaturel. «Je crus assister à la résurrection du Christ», disait un
témoin. Le lendemain, le désenchantement commençait.

La chose faite, réussie, Bonaparte ne voit plus que les embarras de sa
situation. Son pessimisme, son accablement, il ne les cache même pas, et
tous ceux qui l'approchent en sont frappés. Quand il se retrouve à
Paris, il se rappelle avec force les défections, l'abdication imposée,
il compte tous ceux qui manquent et ils sont si nombreux qu'il abandonne
tout de suite pour le modeste palais de l'Élysée ces Tuileries
maintenant trop grandes, où il n'y a plus ni cour, ni impératrice, ni
ambassadeurs. «Son prodigieux retour, circonstance peut-être la plus
admirable de sa vie, ne lui faisait aucune illusion et lui laissait peu
d'espérance. Il en convint avec M. Molé», dit Barante. Et à Mollien qui
le félicite: «Le temps des compliments est passé; ils m'ont laissé
arriver comme ils ont laissé partir les autres.» Louis XVIII a été trahi
autant que lui, souvent par les mêmes, et ce n'est pas ce qui accroît
chez Napoléon le cas qu'il fait des hommes. Sa chute de 1814 l'a meurtri
et il ne manquait plus que cette expérience pour l'incliner à un
nihilisme dont il s'est expliqué à Sainte-Hélène, encore plein d'âcres
impressions. «Je n'avais plus en moi le sentiment du succès définitif,
ce n'était plus ma confiance première. A mes propres yeux, dans ma
propre imagination, le merveilleux de ma carrière se trouvait entamé...
J'avais en moi l'instinct d'une issue malheureuse.» Il n'est plus maître
de cacher des perplexités dont naguère ses intimes étaient seuls
témoins. Carnot, devenu son ministre de l'Intérieur, en est confondu:
«Je ne le reconnais plus; l'audacieux retour de l'île d'Elbe semble
avoir épuisé sa sève énergique; il flotte, il hésite; au lieu d'agir, il
bavarde... il demande des conseils à tout le monde...» On le trouve
triste, distrait, somnolent. Il semble que ce ne soit plus le même homme
alors que son penchant à l'incertitude et aux contradictions s'est
simplement aggravé. Comment l'instabilité et l'insécurité dont il a
souffert à ses plus beaux jours ne l'accableraient-elles pas maintenant?
«On eût dit qu'il avait perdu sa puissance pour dissimuler.» Thiébault
est à l'Élysée le jour où arrive la nouvelle que Berthier est mort en
Allemagne, tombé d'une fenêtre. Celui-là, un des plus marquants parmi
les défectionnaires, a émigré parce qu'il n'osait reparaître devant
Napoléon avec son uniforme de capitaine des gardes du roi. Et pourtant,
en apprenant la fin de son chef d'état-major, l'empereur s'assombrit. Il
ressent sa solitude. Il ne compte plus sur les dévouements et il cherche
des yeux les vieux serviteurs.

A quelles contradictions il s'abandonne aussi! Après Waterloo, il
s'écriait qu'il eût mieux fait de périr en Russie. Et comme on lui
disait qu'il n'aurait pas eu le retour triomphal de l'île d'Elbe: «Oui,
bon et mauvais,» répondit-il. «Mauvais parce qu'il n'y a pas eu de
résistance. Je serais encore aux Tuileries s'il y avait eu du sang
répandu.» Il n'avait pas voulu en répandre. Il a laissé, sans les
inquiéter, partir les princes, même le duc d'Angoulême qui a tenté
bravement d'organiser la résistance. Aux menaces terroristes de Lyon a
succédé une amnistie pour «les crimes de 1814» dont seulement quelques
personnes, une douzaine, furent exceptées. Il garde une partie,--un bon
quart,--des préfets de Louis XVIII, qui d'ailleurs ont souvent été les
siens et qu'il avait pris en si grand nombre parmi les hommes de
l'ancien régime. Qu'est-il lui-même maintenant? Quelle sorte de
souveraineté et de souverain représente-t-il? Il ne le sait pas et il
lui est impossible de se définir. L'Empire est un revenant dans un pays
que douze mois à peine de royauté parlementaire ont déjà changé.
Bonaparte est rentré en libéral, presque en révolutionnaire. Il sent «le
besoin de s'appuyer sur l'opinion républicaine» et il la craint, il la
rassure. Il frappe sur son ventre obèse et dit, parodiant un mot
classique: «Est-ce qu'on est ambitieux quand on est gras comme moi?»
Pourtant, des républicains se rallient à lui, Bigonnet qui, à
Saint-Cloud, le 19 brumaire, l'appelait tyran et voulait qu'il fût mis
hors la loi; Duchesne, fils d'un de ceux qui, au Tribunat, avaient voté
contre le consulat à vie; Carnot, déjà rallié en 1814, maintenant
ministre de l'Intérieur et pourvu d'un titre de comte pour
l'impérialiser. Avec Fouché, redevenu ministre de la Police, cela fait
deux régicides dans les conseils de Napoléon. Le personnel qu'il trouve,
ce sont pour la plupart des maréchaux, généraux, sénateurs,
fonctionnaires, qui, «par égoïsme ou fatalité, se sont en moins d'un an
entachés d'une double défection»? Ce sont aussi des hommes qui
l'acclament parce qu'ils ont, avec la haine des Bourbons, celle de toute
monarchie et qui exigent des garanties contre le despotisme. Alors il
est difficile à Napoléon de faire moins que Louis XVIII et sa Charte
qui, au fond, le gêne beaucoup. Thibaudeau remarque bien que «l'Empire
ressuscitait plus faible que lorsqu'en 1814, il avait succombé...
L'empereur se faisait libéral malgré lui, par force; n'importe, il se
mutilait. Tiraillé d'un côté par ces exigences, de l'autre par sa nature
et ses habitudes, il était affaibli, il n'était plus lui-même.» Sait-on
seulement quel titre lui donner? L'intitulé de ses décrets hésite entre
«Napoléon empereur des Français» et «Napoléon, par la grâce de Dieu et
les Constitutions, empereur.» Quelquefois revient «roi d'Italie».

L'Empire qui recommence, est-ce l'ancien? Est-ce un régime nouveau?
Napoléon est-il encore l'autocrate d'autrefois, souverain légitime sacré
par l'Église? Est-il monarque constitutionnel ou, moins que cela,
«premier représentant du peuple», ou dictateur jacobin?

Il hésite. Il s'est engagé plus qu'il ne l'eût voulu par ses
proclamations, par ses promesses aux paysans du Dauphiné et aux ouvriers
de Lyon, par la démagogie qu'il a dû faire et qui a permis son
prodigieux retour, un réveil, disait naïvement Carnot, des idées qui
avaient éclairé les premiers jours de la Révolution française. Le risque
maintenant, c'est d'être l'empereur de la canaille, roi d'une jacquerie,
d'effrayer les bourgeois, les conservateurs, alors que l'Ouest et le
Midi royalistes se soulèvent déjà. A Paris, le peuple qui l'acclame, qui
l'oblige à paraître aux fenêtres et à saluer, c'est celui des bonnets
rouges et des piques. Napoléon va au faubourg Saint-Antoine et la foule
l'accompagne jusqu'à l'Élysée en menaçant les hôtels du faubourg
Saint-Germain. La revue des Fédérés rappelle trop les journées de la
Révolution. Ce sont des choses que Napoléon n'aime pas, dont il est
inquiet et troublé.

Il s'est trop avancé pour renier ses paroles et ne pas donner une
Constitution aux Français. Les temps du pouvoir absolu sont passés.
Bonaparte se trouve dans la même situation que, l'année d'avant, Louis
XVIII. Il l'imite sans même s'en douter. Comme lui, il prétend que son
règne continue, et comme lui, sous le nom d'Acte additionnel aux
constitutions de l'Empire, c'est une Charte qu'il octroie. Enfin, comme
il faut désarmer les adversaires, séduire les opposants, il s'adresse,
pour tracer le plan de l'Empire libéral, à l'ami de Mme de Staël, à
l'écrivain qui, la veille, l'appelait «cet homme teint de notre sang»,
le comparait à Attila et jurait qu'«il n'irait pas, misérable transfuge,
se traîner d'un pouvoir à l'autre et balbutier des mots profanés pour
racheter une vie honteuse». Napoléon fit de Benjamin-Constant le cas
qu'il faisait des autres hommes. Il avait besoin d'une Constitution. Il
en demanda la fourniture au théoricien de la liberté politique.

Et ce ne sont que des expédients. Entre l'empereur et la France, celle
du moins qui s'est réjouie de son retour, il y a un malentendu plus
grave que celui qui porte sur la forme du gouvernement. La difficulté
pour Bonaparte d'être un Washington couronné n'est pas tant de renoncer
à ses habitudes césariennes, à ses répugnances et à ses goûts, à ses
«onze ans de règne», à son passé. Elle lui vient de l'autre promesse
qu'il a dû faire, qu'il a faite de bonne foi sans doute et qu'il ne
dépend pas de lui de tenir. Il sait bien que les Français sont las de la
guerre, de la conscription. En ressaisissant le pouvoir, il a annoncé la
paix, assuré qu'il respecterait le traité de Paris, qu'il acceptait sans
arrière-pensée les frontières, qu'il ne serait plus question du grand
Empire. Il a donné pour garantie de son accord avec l'Europe
Marie-Louise et l'impérial beau-père, au point de laisser croire que la
cour d'Autriche a été complice de son évasion. L'Acte additionnel doit
encore prouver que Napoléon est pacifique, et il écrit fraternellement
aux souverains alliés, il envoie une circulaire aux puissances pour les
informer de ses bonnes intentions, comme il presse Marie-Louise de
revenir à Paris. Les souverains ne lui répondront pas. Depuis le 25 mars
ils ont renouvelé le pacte de Chaumont. Ils se sont entendus pour ne
pas déposer les armes avant d'avoir renversé l'ennemi du repos public.
Aux puissances réunies à Vienne, il a été facile de se concerter, et
Napoléon regrettait de n'avoir pas attendu la fin du Congrès pour
quitter l'île d'Elbe, oubliant qu'il en était parti, entre autres
raisons, parce qu'il avait craint que le Congrès ne l'enfermât ailleurs.
Quant à Marie-Louise, elle lui fit savoir qu'elle n'était plus libre. La
fille avait abdiqué entre les mains de son père. La femme était au
pouvoir de son consolateur.

L'impératrice qui ne revient pas; le prince impérial (car Napoléon
abandonne le titre de roi de Rome pour attester encore sa modération),
qui reste prisonnier; la guerre certaine; une Constitution qui est la
«Charte améliorée» mais qui, ressemblant trop à la Charte de Louis
XVIII, n'est pas assez républicaine pour les hommes de la Révolution
tandis qu'elle diminue l'autorité de l'empereur devant le péril; «des
cris de liberté, quand il n'eût fallu songer qu'à la défense», tout est
déception. Personne ne croit à la durée du règne restauré par miracle,
et Bonaparte, qui a jugé tout de suite l'état de la France, moins que
les autres. «L'inquiétude, la crainte, le mécontentement, étaient les
sentiments prédominants, aucun attachement, aucune affection pour le
gouvernement ne se montraient.» Ce qu'en dit Miot se retrouve chez tous
les témoins, comme tous, en observant Napoléon, ont relevé les marques
d'un esprit soucieux et sans confiance, d'un moral mauvais, «avec
quelque chose de gêné et d'incertain qui ne faisait pas bien augurer de
l'avenir». Lui-même en augure mal, et il se déplaît dans une situation
plus précaire que toutes celles dont il a déjà senti la fragilité.
L'arrivée de Lucien n'éveille que des idées de décadence et de malheur.
L'empereur attendait Marie-Louise, la fille des Césars, sa garantie près
des rois, jupon bouclier, et il ne voit venir que le frère mésallié et
républicain, prêt à lui rendre service comme si un 18 brumaire était à
recommencer, ou à lui imposer un gouvernement de sa façon.

Ce ne sont que contradictions, malentendus, et tout ce qui se
réunissait, au retour d'Égypte, pour rendre la position de Bonaparte
plus forte, conspire, au retour de l'île d'Elbe, à la rendre plus
faible. La France désire la paix. Depuis 1798, elle l'a toujours
désirée. Maintenant elle ne croit plus que Napoléon puisse l'assurer par
des victoires. Parmi ses promesses, il y a celle de ne pas faire la
guerre, et la coalition s'est déjà renouée. Du moins se gardera-t-il
d'être l'agresseur. Mais voici que Murat, redevenu son allié, le trahit
une seconde fois, et d'une autre manière, en se lançant, de Naples, à la
conquête de l'Italie, en attaquant les Autrichiens, et, ce qui est pire,
en se faisant écraser à Tolentino. Comment, après cela, soutenir devant
les Français la fable de l'alliance de famille, répondre de la cour de
Vienne qui doit arrêter les autres puissances si elles ont le dessein
d'attaquer l'empereur? Murat, battu, vient chercher un refuge en France,
et son beau-frère, exaspéré, refuse de le voir. L'aventureux et
versatile roi de Naples, Napoléon le rendra responsable du désastre de
1815, comme il l'a déjà rendu responsable du désastre de 1814.

Alors, puisque la guerre est inévitable, il faudrait réveiller la flamme
de la Révolution. Elle était morte en 1814. Si elle se ranime en 1815,
c'est contre le despotisme. Napoléon ne peut s'appuyer que sur des
hommes dont l'esprit est républicain et qui limitent ses pouvoirs quand
le salut public exigerait la dictature. Il est gêné par les entraves de
l'Acte additionnel. «Un ours muselé qu'on entendait murmurer encore,
mais que ses conducteurs conduisaient à leur façon», dira Mme de Staël.
Il a dû, parce que tout le monde le lui a conseillé, pardonner à Fouché
et lui rendre le ministère de la Police. Fouché, convaincu que tout sera
fini après deux ou trois batailles, le trahit avec les Alliés, avec
Louis XVIII, au dedans et au dehors. Le moins grave, ce sont encore ces
intelligences avec l'étranger et avec le roi réfugié à Gand. Mais c'est
Fouché qui fait élire les députés, d'anciens camarades de la Convention,
des terroristes qui sortent de leur retraite, des hommes de 93, et, ce
qui vaut encore moins pour Bonaparte, des hommes de 1789, La Fayette
lui-même. La Chambre de Fouché rira lorsqu'un représentant aura proposé
de décerner à l'empereur le titre de sauveur de la patrie. «Vous me
trahissez, monsieur le duc d'Otrante; j'en ai les preuves.» En conseil
des ministres, Napoléon accablera Fouché de paroles outrageantes: «Je
devrais vous faire fusiller.» Fouché se vante d'avoir répondu: «Sire, je
ne suis pas de votre avis.» L'empereur gardera l'insolent. Il osait à
peine punir au temps de sa puissance. Maintenant, il remet tout au
moment où il sera victorieux, s'il remporte une victoire décisive. Pour
ressaisir l'autorité, il ne peut plus compter que sur la fortune des
armes, et il a perdu la foi, il est accablé de pressentiments.

C'est à celui qu'il appelait naguère son oncle, c'est à Louis XVI qu'il
fait penser pendant cette bizarre cérémonie du Champ de Mai qu'il a
fallu reculer jusqu'au 1er juin parce que, telle qu'il l'avait promise,
elle était irréalisable, mais dont il ne se dédit pas tant il croit à la
nécessité de se retremper dans une manifestation populaire, surtout
après le plébiscite ratificateur qui n'a donné que treize cent mille
suffrages, portés péniblement à quinze, pas même la moitié des
plébiscites d'autrefois. L'Acte additionnel ne satisfait personne,
déçoit les uns parce qu'il n'est pas assez libéral, et, parce qu'il
l'est trop, consterne les partisans de l'autorité. Le Champ de Mai
devait renouveler la fête de la Fédération de 1790 et la distribution
des Aigles en 1804. Ce fut à la fois lugubre et fantastique, une parodie
de l'Empire par l'empereur. On vit Napoléon paraître en costume de
théâtre, avec une toque à plumes, un manteau brodé, qu'il rejetait d'un
geste enseigné par Talma, une écharpe, des bas de soie, des souliers à
rosettes, et, sous ce déguisement, une figure «soucieuse, contractée,
sévère et néronique», dit un témoin. Jamais, dit un autre, il n'avait
abandonné plus mal à propos la redingote grise. L'étonnement ne fut pas
moins grand de voir auprès de lui ses trois frères habillés de velours
blanc, couleur des «candidats impériaux». Joseph, Lucien, Jérôme, sous
le «costume espagnol de prince français», poursuivaient, d'ailleurs,
entre des réconciliations, leurs rivalités, leurs ambitions, leurs
brouilles pour un trône relevé depuis deux mois et qui sera renversé
dans trois semaines, à peine plus de temps qu'il n'en faudra pour que
l'estrade du Champ de Mai soit démolie.

Les costumes dont Napoléon s'est affublé et dont il a affublé ses
frères, c'est l'image de ses incertitudes et de son embarras. Cette fête
est civile et militaire. Il ne faut pas que le militaire domine pour ne
pas faire crier au Napoléon belliqueux. Il faut aussi que, s'adressant à
«Messieurs les électeurs», il paraisse devant eux avec la majesté
impériale, qui n'a plus guère que les accessoires pour s'imposer.
«Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple.» Mais il laisse
prévoir une révision de l'Acte additionnel quand l'injuste agression
aura été repoussée. Il y a de tout dans cette cérémonie qui commence par
un archevêque et une messe, qui se continue par la harangue du
représentant des corps électoraux, par un serment renouvelé de celui du
sacre et qui finit sur les acclamations de l'armée, sur des serments
d'aller chercher l'impératrice et son fils et de mourir pour le trône et
la patrie.

Celui qu'on a vu de tout temps livré aux hésitations et aux perplexités
ne fait plus, pendant les Cent jours, que flotter d'une idée à une autre
jusqu'à ce qu'enfin il se décide à risquer tout. Maintenant, du reste,
sa vigueur physique est diminuée, sa santé atteinte et l'empoisonnement
de Fontainebleau n'a pas été sans l'altérer. Bien plus malade est son
esprit. L'effondrement et les trahisons de 1814 l'obsèdent. La certitude
que ni Marie-Louise ni le roi de Rome ne reviendront lui ôte une grande
part de son courage. A quoi bon restaurer une monarchie dont l'héritier
légitime est prisonnier? Faudra-t-il, contre une nuée d'ennemis, aller,
pour le délivrer, jusqu'à Vienne, plus loin encore? La guerre, Napoléon
sait qu'elle est inévitable puisqu'il est au ban de l'Europe, et il l'a
préparée dans les détails, comme toujours. Mais il écoute tous les avis,
examine tous les partis et, pesant le pour et le contre, n'en adopte
aucun. Il y avait ceux qui lui conseillaient d'entrer en campagne tout
de suite, de devancer les Alliés, de «partir pour Bruxelles en battant
la générale et en la faisant battre dans toute la France». Mais il avait
fallu promettre la paix, rassurer la France et l'Europe, renoncer aux
conquêtes, même à celle de la République, et comment ranimer
l'enthousiasme révolutionnaire lorsqu'on avait déclaré solennellement
qu'on ne songeait à reprendre ni la Belgique ni la rive gauche du Rhin?
Battre la générale était vide dit. Pour lever un demi-million d'hommes
dans un tumulte patriotique, il fallait avoir des armes et des chevaux à
leur donner. Il fallait faire confiance à cette garde nationale, à ces
ouvriers «fédérés» qui s'offraient à l'empereur, par qui il se laissait
appeler «l'homme de la nation», mais dont la valeur militaire lui
paraissait douteuse, le républicanisme inquiétant, qui sentaient trop la
révolution et la «jacquerie». Il y avait aussi Carnot, qui vivait de
souvenirs, qui croyait toujours que 1792 pouvait se recommencer. Il
conseillait, lui, d'attendre l'ennemi et l'invasion. Alors un mouvement
généreux entraînerait la France qui se serrerait tout entière derrière
son chef. Napoléon jugeait mieux l'opinion publique. Il la sentait
mauvaise, hostile aux levées d'hommes, montée contre la conscription,
et, si le territoire était envahi, il croyait plus à une décomposition
générale qu'à un sursaut d'énergie. «Ma politique veut un coup d'éclat»,
répondit-il à Carnot.

Il avait pensé à entrer en Belgique dès le début de mai, à agir par
surprise, à prévenir les Anglais et les Prussiens. Les ordres sont
donnés, puis il contremande tout, soit qu'il compte sur les
renseignements qui lui disent que l'ennemi ne sera pas prêt avant le
mois de juillet et qu'il ne se trouve pas assez prêt lui-même; soit
qu'il ne veuille pas prendre le rôle d'agresseur et qu'il revienne à
l'espoir d'un accord avec la cour de Vienne, peut-être même avec la
Russie; soit encore qu'il veuille tenir ses promesses de Lyon, écarter
tout soupçon de dictature et attendre l'approbation des assemblées; soit
enfin, comme certains l'ont pensé, parce qu'il est mal portant,
souffrant d'incommodités qui lui rendent pénible de se tenir longtemps à
cheval. Peut-être appréhendait-il de recommencer la guerre. Le fait est
qu'il part seulement après le Champ de Mai et l'ouverture des Chambres.
Mettant fin à ses hésitations, il se décide soudain et rejoint l'armée
en laissant derrière lui un Parlement dont les mauvaises dispositions ne
sont pas douteuses. Les pairs (car il a fait aussi une pairie, comme
Louis XVIII), et les représentants l'ont mis on garde contre les
«séductions de la victoire». On craint que, victorieux, il ne revienne
en despote et il a répondu avec ironie: «L'entraînement de la postérité
n'est pas ce qui nous menace.»

Il quitte Paris le 11 juin, de grand matin. La veille, pour la dernière
fois, il a entendu la messe aux Tuileries, donné ses audiences, été
empereur. On l'observait anxieusement. Qu'on le trouve changé! Ce n'est
plus le regard puissant, le profil d'airain, le port de tête dominateur,
mais un teint «verdâtre», une démarche lourde, des «gestes incertains»,
un ensemble affaissé. Le soir, il a dîné en famille, presque gai ou
affectant la gaîté, «plus causant qu'à l'ordinaire», dit Hortense, et
parlant de son sujet préféré, la littérature, pour laquelle il a, sans
le savoir, tant travaillé et qu'il enrichira encore jusqu'à l'achèvement
parfait de son histoire, où Waterloo mettra le son funèbre. La soirée
finie, il dit tout bas à Mme Bertrand le mot juste, celui que Madame
Mère aurait pu dire: «Pourvu que nous ne regrettions pas l'île d'Elbe!»




CHAPITRE XXV

MORNE PLAINE


De toutes les batailles que Napoléon a livrées, la plus célèbre est
celle qu'il a perdue. Waterloo apporte à son histoire la catastrophe,
qui est l'événement dernier et principal des tragédies. Un désastre
soudain, total, retentissant, tant de victoires, d'exploits stratégiques
qui s'achèvent par un effondrement militaire... Encore un élément de
légende et d'épopée qui manquait à la vie de Bonaparte. Elle se
surpassera par le martyre, et le martyre ne tardera plus.

Refaisant en idée la bataille de Waterloo, mille historiens, et
l'empereur le premier, ont montré qu'elle aurait pu être gagnée, qu'elle
aurait dû l'être, sans se demander ce qui serait arrivé le lendemain.
Napoléon, battu, s'écroula d'un coup. Wellington et Blucher en retraite,
la guerre continuait, la même guerre qui durait depuis vingt-trois ans.
Et l'empereur risquait encore, dans cette plaine belge, la partie dont
la Belgique avait été l'essentiel enjeu. Il venait finir, avec la vague
mourante de la Révolution belliqueuse, près de Fleurus et de Jemmapes,
aux portes de Bruxelles, pour les lieux que la République avait conquis
et qu'elle s'était acharnée, jusqu'à se renier elle-même, à conserver
malgré l'Europe. Le dénouement se trouve au point de départ. Il apporte
le dernier résultat et l'explication d'aventures inouïes, pourtant si
bien liées. La résonance lugubre de Waterloo ne tient pas seulement à
la chute d'un homme. Elle signifie, pour les Français, la fin d'un rêve
par un dur contact avec le monde extérieur. C'est le principe d'un
renoncement et d'un repliement sur eux-mêmes, pour tout dire une
humiliation plus cruelle que la bataille, du moins perdue avec honneur
et avec éclat.

Napoléon, revenant sans trêve sur les heures funestes du
Mont-Saint-Jean, ne se lassait pas non plus d'accuser tout et tout le
monde: Grouchy, Ney, Soult, la fatalité. Il savait pourtant qu'à la
guerre le hasard, qui ne fait rien réussir, ne suffit pas davantage à
rendre compte de l'échec. Il était vaincu en lui-même avant de
rencontrer Wellington, et ses soldats l'étaient aussi. La confiance
n'était pas dans les esprits, et le souvenir de 1814 pesait sur les
cœurs. Cette brève campagne de Belgique,--sept jours,--Carnot l'appelle
«une série de fautes indignes du génie de Napoléon». Ces fautes, que
l'on peut compter, elles tiennent toutes à un chef qui n'a pas la foi.
Il est trop brutalement réaliste pour croire que les succès recommencent
après ce qu'il a vu l'année d'avant à Fontainebleau, après ce qu'il
vient de voir encore en France et à Paris. Et la conviction qui lui
manque, comment la communiquerait-il à ses troupes et à ses lieutenants?
L'armée est mal en main, et un regain d'enthousiasme, une rage de
revanche ne tiennent pas lieu de la discipline abolie. Une distribution
de cartouches où le soldat trouve du son au lieu de poudre, un général,
Bourmont, mal rallié, opposant à l'Acte additionnel, qui abandonne son
corps au moment de franchir la frontière, c'en est assez pour que le mot
de trahison circule. Il est trop facile aussi de compter les manquants,
les notables militaires qui n'ont pas rejoint les drapeaux, et ceux,
jusqu'à des maréchaux, qui ont suivi à Gand Louis XVIII. D'autres ont
porté la cocarde blanche avant de reprendre les trois couleurs, chanté
deux fois la palinodie. Ils sont suspects. L'empereur n'a pas voulu des
services de Murat. Il s'est passé de cet intrépide dont l'exemple, après
ses défections, démoraliserait peut-être plus d'hommes qu'il n'en eût
entraîné. Quant à Ney, qui a un commandement, n'est-il pas le plus
compromis? Sa cage de fer le gêne encore dans l'action. On peut tout
mettre en ligne de compte. Napoléon, privé de Berthier, son vieil
interprète, regrettait de n'avoir pas eu pour major général Suchet au
lieu de Soult. Ni Suchet ni Berthier n'eussent tenu lieu de l'unité, du
souffle qui manquaient. De Grouchy, qui ne marche pas au canon, il sera
dit encore que c'était un choix politique, un mauvais choix. Il a été
commode de faire retomber la faute sur le destin et sur Grouchy. Mais
déjà, à Ligny, d'Erlon a erré toute la journée, il est resté inutile,
faute d'ordres précis ou réitérés.

Peu de décision, pas d'activité, des pertes de temps, des retards, des
négligences, cet esprit d'hésitation et de perplexité que l'énormité du
risque et l'inquiétude aggravent chez Napoléon, sa «fièvre de doute»,
qui se traduit par une lenteur funeste, de l'indolence, une sorte
d'apathie, ce sont les mêmes remarques, les mêmes reproches qui
s'élèvent à chacun de ses pas. Quand il donne des instructions capables
d'assurer la victoire, elles ne sont pas suivies. A Ligny, le 16 juin,
les Prussiens devraient être écrasés. Napoléon se plaint que le prince
de la Moskowa ne comprenne pas sa pensée ou reste incertain dans
l'exécution, «Ney, dira-t-il, n'était plus le même homme.» Et Ney,
devenu, contre son naturel, si étrangement circonspect, aurait pu dire
la même chose de Napoléon que les incidents de cette bataille laissent
surpris, troublé, qui, le lendemain, à force de réfléchir, perd la
matinée, au point que Gérard se plaint «d'incompréhensibles,
d'irrémédiables lenteurs». Lorsque l'empereur se décide à attaquer
l'armée anglaise, elle doit être «détruite en un instant» si elle est
encore aux Quatre-Bras. Elle n'y est plus et elle a profité, pour
échapper à la destruction, du répit qui lui a été laissé.

Ces hommes qui ont pris part à tant de combats, parcouru l'Europe on
guerroyant, fatigué la renommée du bruit de leurs exploits, on croirait,
de loin, qu'ils ont vieilli, qu'ils touchent à la décadence sénile. Des
pages si remplies donnent l'impression d'une longue durée, alors que la
brièveté en est le trait le plus extraordinaire. L'empereur au-dessous
de lui-même et de sa réputation, au-dessous de sa clarté et de sa
netteté, la foudre mourant entre ses mains, ce sont des choses qui
déconcertent et dont on veut encore trouver la raison dans l'âge,
l'usure physique, la maladie. On ne pense pas assez que Bonaparte n'a
pas même quarante-six ans, aucun de ses généraux cinquante, que
Wellington a quelques mois de plus que lui et que le vieillard, le
patriarche,--soixante-seize ans,--c'est Blucher. On veut que l'énergie,
la flamme soient éteintes chez Napoléon, que déjà son cancer le ronge,
qu'il s'endorme au milieu de l'action. On ne s'explique pas par d'autres
raisons l'obscurcissement de son génie. Pourtant Ligny, les Quatre-Bras,
ce sont encore les idées d'un dieu des combats, mais qui doute. Ses
propres inspirations ne l'illuminent plus. Il ne les suit plus, partagé,
obsédé par d'autres soucis que ceux de la guerre. Le 17 juin, tandis que
les Anglais lui échappent, il parle avec ses généraux de l'opinion à
Paris, des Chambres, de Fouché. Dans la nuit du 17 au 18, à la ferme du
Caillou, il dicte pour le lendemain le plan de bataille, de la grande et
funeste bataille, et aussi des lettres «nécessitées, dit Davout, par les
ennuis et les embarras que lui causait la Chambre des Représentants», où
la veille, il y avait eu une séance mauvaise. L'arrière l'occupe trop,
et sa volonté en est moins ferme, sa pensée moins claire. Les causes
immédiates du désastre, à Waterloo, on les trouve dans une suite de
contre-temps, effet d'oublis et de distractions incroyables, d'ordres
mal transmis, insuffisants ou obscurs. La cause générale, c'était, chez
le chef, le flottement de la pensée, un secret désespoir.

Et ce désespoir devient le mauvais conseiller de Napoléon. La veille et
l'avant-veille du 18 juin, il laisse passer des moments précieux. Il a,
le matin même, reculé l'heure de l'attaque pour attendre que le sol,
détrempé par une pluie violente, fût séché. Puis une hâte le saisit.
Soudain le voilà pressé. Il veut le résultat tout de suite, la bataille
décisive, de tout ou rien, avec l'envie d'en finir. A de trop longues
incertitudes succède une assurance téméraire. Soult, qui connaît le
terrain, qui, en 1794, s'est déjà battu au plateau du Mont-Saint-Jean,
fait observer que Grouchy a bien du monde, qu'il serait bon de lui
redemander une partie de ses troupes, qu'on n'en aura pas trop.
L'empereur répond qu'il ne faut pas faire tant de cas des Anglais, qu'il
a quatre-vingt-dix chances sur cent de les battre, que ce sera
«l'affaire d'un déjeuner». Reille insiste dans le même sens que Soult.
Il a été en Espagne; il connaît l'infanterie britannique tandis que
Napoléon ne s'est jamais mesuré avec Wellington. Même réponse: «Si mes
ordres sont bien exécutés, nous coucherons ce soir à Bruxelles.» On
avertit l'empereur que les Prussiens doivent faire leur jonction avec
les Anglais à l'entrée de la forêt de Soignes. Il a lui-même fort
négligé le service de ses renseignements. Ceux qu'on lui apporte, il les
traite de fables. Il affirme que Blucher ne peut arriver avant deux
jours et, d'ailleurs, il y a Grouchy qui est chargé de le poursuivre.
Lorsque le corps de Zieten paraît sur le champ de bataille, Napoléon
refuse encore de croire que ce soient les Prussiens. Après, seulement,
il accusera Grouchy qui restera pour toujours le général qui ne marche
pas au canon, qu'on attend et qui n'arrive point et dont Houssaye dit
avec justice qu'il agit en aveugle mais que Napoléon ne fit rien pour
l'éclairer.

Waterloo est la bataille sur laquelle on dissertera à l'infini et qui
d'avance était perdue. Rien ne réussit parce que rien ne doit réussir.
La prudence même devient funeste. L'action engagée plus tôt, Wellington
pouvait être battu avant d'être rejoint par Blucher. Mais si les
chevaux, si les canons s'embourbaient? On s'attarde à emporter
Hougoumont, à grands sacrifices d'hommes. Mais c'est pour ménager les
munitions de l'artillerie. L'empereur, selon sa coutume, refuse sa Garde
quand peut-être elle changerait le sort de la journée. Il l'engage trop
tard. Trop tôt, il ne fût rien resté pour la suprême résistance. A sept
heures du soir, lorsque les Prussiens débouchent, que n'ordonne-t-il la
retraite? Mais elle serait hasardeuse, le champ de bataille étant déjà
confus, et surtout, dès ce moment, retraite ou défaite, c'est la même
chose. La pensée qui domine Napoléon, c'est que 1814 recommencera, si ce
n'est pire qui commence. Ney, dans le dernier effort, crie la pensée de
Napoléon et de tous: «D'Erlon, si nous en réchappons, toi et moi, nous
serons pendus.»

Ceux qui, le matin de Waterloo, avaient vu Napoléon se disaient frappés
de sa pâleur, de ce «visage de suif» dont ils avaient conçu un mauvais
augure. Les Anglais, pour leur part, restèrent sous l'impression des
soldats français, des cuirassiers surtout et de leurs charges
désespérées, disant n'avoir jamais rencontré de figures si hostiles, «si
âprement militaires». Durable dans les imaginations et dans l'histoire,
destiné au lyrisme qui se nourrit de désastres, l'effet d'ensemble est
sépulcral, le cri: «Ils sont trop!», le sauve-qui-peut, les derniers
carrés de la Garde, Cambronne, le crépuscule héroïque, la déroute et la
retraite nocturne de l'empereur que l'on vit pleurant.

Il avait quitté le champ de bataille avec lenteur, à regret. Puis il
laisse la Belgique, la frontière, l'armée. C'était une fuite, et elle
lui a été reprochée durement. Toujours le militaire qui fait de la
politique! Comme en Égypte, comme en Russie, il abandonne ses soldats
qui ne sont pas tellement vaincus qu'un chef ne puisse les regrouper
pour barrer la route à l'invasion. Mais, à tout ce qu'on lui dit, il
répond qu'il n'a plus d'armée, qu'il n'a plus que des fuyards; il s'en
prend à Ney, à d'Erlon, à Grouchy, «dans un chaos d'idées», dit l'un,
et, dit un autre, «la tête égarée, flottant de projets en projets,
faisant de son désastre un tableau plus effrayant encore que la
réalité». Le désastre, il était, depuis le retour de l'île d'Elbe, dans
son cœur découragé. A travers son égarement, peut-être simulé, Napoléon
gardait pourtant une idée fixe. Sa résolution était prise dès le moment
où il avait mesuré la défaite. Le souvenir, l'expérience de 1814 le
hantaient. Rester avec l'armée pour y recevoir les sommations des
maréchaux tandis que sa déchéance serait prononcée à Paris par les
députés, offrir de continuer la guerre nationale pour s'entendre dire
qu'on ne lui obéissait plus? Convaincu que tout ce qui lui était arrivé
l'année d'avant Fontainebleau tenait à ce qu'il s'était attardé hors de
la capitale, inquiet d'ailleurs de l'opinion publique, des Chambres, de
ses ministres, de ses frères, de la rue, il rentre d'une traite à Paris
après avoir annoncé qu'il s'arrêterait à Laon.

Il disait devant Las Cases: «Je me suis trompé en 1814, en croyant que
la France, à la vue de ses dangers, allait ne faire qu'un avec moi, mais
je ne m'y suis plus trompé on 1815, au retour de Waterloo.» L'erreur
aurait été difficile, et l'illusion, s'il eut celle de retrouver le
pouvoir en rentrant à l'Élysée, ne dura pas même un jour. Le 21 juin au
matin, défait, harassé, il est de retour à Paris, où la nouvelle de la
catastrophe l'a précédé. Il s'est excusé sur cette fatigue, sur ce qu'il
n'avait rien mangé depuis trois jours, de n'être pas allé tout de suite
à la Chambre, avec son uniforme, ses bottes couvertes de boue. Mais
lorsque Gourgaud lui disait que son apparition eût retourné, électrisé
les représentants, il répondait sans déguiser: «Ah! mon cher, j'étais
battu, je n'avais rien à espérer.» A la vérité, il jugeait sa situation
avec une netteté accablante et qui le dégoûtait de tout. Ce n'est plus
l'homme qui, à peine rentré, fût-ce de Moscou, prenait les affaires en
main. Il s'attarde dans sa baignoire, fait attendre ses ministres, tient
enfin un conseil qui délibère sans rien décider, où il se grise lui-même
de paroles, laissant passer les heures, tandis que la Chambre des
Représentants se réunit et, sur la proposition de La Fayette, se déclare
en permanence, ajoutant que quiconque tenterait de la dissoudre serait
coupable de haute trahison. Napoléon est renversé par La Fayette, qui
l'abat avec une motion et un discours.

C'est la revanche de Saint-Cloud, et, quand Lucien veut répéter la scène
de l'Orangerie, gagner l'Assemblée à la cause de son frère, il
s'aperçoit que ces journées ne se recommencent pas. Il conseillait à
Napoléon d'en appeler au peuple, de recourir à la force, de briser les
représentants. «Osez», lui disait-il. Et l'empereur répondait: «Je n'ai
que trop osé.» Seul le président du 18 brumaire se retrouvait. «Le
général n'y était plus.» Ou plutôt il était tel qu'après sa défaillance,
lorsqu'il était sorti, éperdu, de la salle des Cinq-Cents, tel qu'on
l'eût vu ce jour-là sans les grenadiers, Murat, le gros Gardanne, Sieyès
qui l'encourageait et les circonstances qui étaient propices. Après la
défaite de Waterloo, Napoléon subissait une défaite parlementaire. Il
confiera à Gourgaud que l'action des Chambres l'avait surpris, que tout
se fût passé autrement, pour peu que sept ou huit députés eussent été
pendus et Fouché avant eux. Il n'y avait même pas pensé. Pour le
_Mémorial_, il voudra s'être retiré en monarque ami de la liberté, qui a
répugné au sang, aux exécutions, à la guerre civile. A la vérité,
toujours timide pour punir, faible devant les hommes, facilement
effrayé par les résistances, il a moins que jamais l'énergie de courir
un risque politique. La Valette le trouve incapable de dire autre chose
que des «Ah! mon Dieu!» en levant les yeux au ciel avec un rire
épileptique, effrayant. Henry Houssaye le peint au soir de ce 21 juin,
avec la ressemblance exacte de son caractère accusé par le désordre où
la catastrophe le jetait: «Sa pensée flottante semblait incapable de se
fixer pour prendre une décision quelconque; tantôt il se déclarait prêt
à user de ses droits constitutionnels contre la Chambre insurgée, tantôt
il parlait d'en finir tout de suite par une seconde abdication.» Le
lendemain il s'y laissa conduire, après quelques velléités de dissoudre
les Chambres, d'en appeler à l'armée, au peuple, aux fédérés C'eût été
se mettre à la tête d'une révolution, entrer dans l'anarchie. «Les
souvenirs de ma jeunesse m'effrayèrent», avouait-il.

Il resta inerte. Dans la journée du 22, les représentants lui donnèrent
une heure pour se décider. Afin d'éviter la déchéance pure et simple, de
préserver au moins son caractère de souverain et le principe de sa
dynastie, il se résigna.

Il abdiquait. Dans quelles conditions! Tout était pire que l'année
d'avant à Fontainebleau, où il traitait encore de puissance à puissance
avec les souverains alliés, stipulant le lieu de sa retraite, une
souveraineté, une pension. Maintenant, il est seul et nu. Il n'a, pour
le protéger, ni son beau-père, ni Alexandre. Les ouvriers, les soldats
qui l'acclament le compromettent. Le gouvernement provisoire est
impatient de son départ, et personne ne s'intéresse à son sort. Napoléon
renonce au trône en faveur de son fils, et il est le premier à savoir
que Napoléon II ne régnera pas, que tout est fini. Plus même d'adieux à
l'armée ni de drapeaux qu'on embrasse. Tout se passe en ordres du jour,
votes, échanges de vues dans des commissions. A cette procédure, il
voulut du moins donner un accent, le ton noble. L'acte par lequel il
cédait, non plus aux rois coalisés, non pas même à Fouché, mais à La
Fayette, à Lanjuinals, aux libéraux, aux parlementaires, il le dicta de
sang-froid, attentif, selon Gaudin, «à en soigner les phrases et à en
choisir les expressions». Il relut à plusieurs reprises, corrigea, et
lorsqu'il fut content du texte, le fit porter aux Chambres. Son pouvoir
n'est plus que dans le style, dans l'art de frapper des formules.

Et maintenant, ayant renoncé à tout, liquidé l'aventure de ces Cent
jours, peut-être, comme Carnot croyait l'avoir discerné, satisfait
d'être soulagé de toute responsabilité, l'empereur déchu n'est plus, à
Paris, qu'un embarras. On a hâte de le voir dehors. Il s'attarde à
l'Élysée, réclamant des garanties, un sauf-conduit pour se rendre en
Amérique. Comme à Fontainebleau, c'est un militaire, c'est Davout, qui
vient lui signifier froidement qu'il gêne, qu'il aille attendre ses
papiers ailleurs. Cependant, pour les Alliés qui approchent, il n'est
qu'un prisonnier évadé, un _convict_ à la discrétion de ceux qui
s'empareront de lui. De cette position désespérée, humiliée, il aura à
se relever encore.

Il s'était réfugié à Malmaison, lieu de souvenirs, laissant s'accomplir
son destin, n'attendant plus rien que du hasard. Hortense, qui est là
chez elle, qui vit avec lui ces dernières journées, est effrayée de son
inaction, de son apathie. Pour s'embarquer, gagner l'Amérique rester
libre, il perd un temps irréparable. Il repasse sa vie écoulée comme un
songe. Il pense aux jours d'autrefois, à la morte: «Il me semble
toujours la voir sortir d'une allée. Pauvre Joséphine!» Il reçoit encore
Marie Walewska, son fils et son autre enfant naturel, le «comte Léon»,
qui ressemble tant au roi de Rome qu'il en parle tout un matin. Et des
regrets: «Que c'est beau, la Malmaison! N'est-ce pas, Hortense, qu'il
serait heureux d'y pouvoir rester?» Il a, un moment, accepté l'idée
d'une retraite aux États-Unis, commandé des livres, fait le projet
d'une fin de vie consacrée à la science, consulté Monge sur cette
intention. Puis une nouvelle révolte contre l'idée de tout quitter,
d'aller au néant. Les armées alliées avancent sur Paris. Il offre son
épée au gouvernement provisoire, en promettant de partir, dès qu'il les
aura repoussées. Les Prussiens n'étaient plus loin de Malmaison. On
craignait surtout que Napoléon ne fût pris, peut-être fusillé, comme
Blucher en avait annoncé l'intention, «pour rendre service à
l'humanité». Loin d'accueillir la proposition de l'empereur, on le pria,
le 29 juin, de monter en voiture.

Il n'avait plus, cette fois, auprès de lui les commissaires étrangers.
Celui qui le surveillait était le général Beker, un militaire libéral
disgracié quelques années plus tôt et représentant du peuple aux Cent
jours. Il s'acquitta de sa mission en galant homme. Par son récit, on
voit l'empereur abandonné à ses incertitudes. Tantôt, loquace, Napoléon
explique tout, pourquoi il a quitté l'armée après Waterloo, où, «à
commencer par moi, personne n'avait fait son devoir»; comment il n'a pas
voulu «nationaliser la guerre» parce qu'il a toujours eu les guerres
civiles et l'anarchie en aversion; comment il s'est aperçu que tout
était «usé, démoralisé». Puis, taciturne, n'échangeant avec ses
compagnons que des phrases entrecoupées, s'attardant en route, et quand,
au passage dans les villes, il est reconnu, acclamé, renaissant à
l'espoir qu'on ne l'abandonnera pas, qu'on va courir après lui, le
rappeler.

Brèves illusions. En lui-même, il a déjà conçu la fin, la seule fin qui
réponde au sentiment qu'il a du sublime. Le retour de l'île d'Elbe à
effacé le voyage de Provence, le pénible souvenir des déguisements, des
larmes, des faiblesses. Il a maintenant à effacer la fuite de Waterloo
et une abdication sans gloire. Que serait ce refuge aux États-Unis
qu'on lui conseille? Une fin triviale, une retraite bourgeoise. Il lui
faut un dernier acte digne du reste, un épilogue qui ne soit, pas une
sortie manquée. L'intérêt supérieur de sa destinée, le sens artistique
de sa gloire, l'instinct du grand, le poussaient, pour que son «roman»
s'achevât en haute tragédie, à se livrer à l'Angleterre. Demander asile
à son beau-père, écrire à l'empereur Alexandre, il l'avait refusé. Dès
le 24 juin, il avait dit à Caulaincourt: «Pour l'Autriche, jamais. Ils
m'ont touché au cœur en gardant ma femme et mon fils. Pour la Russie,
c'est se donner à un homme. Pour l'Angleterre, au moins, ce sera se
donner à une nation.» Un mot. La chose était celle qu'il devait faire.
Elle avait un tour historique qui le fascinait. Se livrer à son ennemi,
comme Thémistocle, dont il prononçait le nom dans une rêverie, un peu
avant Waterloo, idée grande et belle, vision de légende conçue par
l'homme de lettres qu'il y avait en lui. Sans doute il en mesurait les
risques. Un moment encore, le regret de tout quitter en quittant la
France, l'attente d'un événement miraculeux, le désir de rester libre,
l'appréhension du sort qui lui était réservé, luttaient, comme le corps
lutte avec l'esprit, contre le choix qu'il avait déjà décidé.

Il passa quatre jours à Rochefort, toujours apathique, «dans un état de
perplexité et d'inaction». Il écoutait ceux qui lui proposaient le moyen
de le transporter en Amérique en échappant à la surveillance des navires
anglais. Tous ces projets, qu'il rejetait ou dont il renvoyait
l'exécution au lendemain, ne servaient qu'à entretenir son irrésolution.
Il fallut quitter Rochefort sur les injonctions venues de Paris. Fouché,
le gouvernement provisoire étaient anxieux de le savoir parti. Louis
XVIII plus encore. Poussé par les épaules, Napoléon se rendit à l'île
d'Aix, pour y perdre d'autres jours. Vainement, Joseph, venu auprès de
lui, le supplie de prendre un parti, de le suivre à Bordeaux et de
s'embarquer à sa place. Des marins, un capitaine danois surtout, se
faisaient fort de franchir les passes et de gagner la haute mer. Au
dernier moment, Napoléon refusa tout. Il fut «le seul auteur de sa perte
par ses incertitudes et ses hésitations», dit la relation du général
Beker. A la vérité, les États-Unis, le Mexique, où on offrait de le
conduire, lui déplaisaient. Il répugnait à se cacher à bord d'un navire
étranger, d'échapper comme un banqueroutier ou un failli. Et si
l'évasion manquait, si les Anglais allaient trouver le fugitif à fond de
cale, derrière des tonneaux? Plus il y pensait, plus le dessein qu'il
méditait depuis son abdication lui paraissait le plus conforme à la
majesté impériale, le seul digne de lui. Justement parce qu'elle était
dangereuse, c'était la solution la plus noble. Toutes les autres le
diminuaient.

Avant de se livrer aux Anglais, obtiendrait-il au moins de discuter les
conditions auxquelles il leur remettrait son épée? Rovigo, Las Cases, le
général Lallemand s'étaient rendus en parlementaires sur le
_Bellérophon_, le principal navire anglais qui croisait devant l'île
d'Aix. Le capitaine Maitland ne leur donna aucune garantie. Il n'avait
pas de sauf-conduit pour le général Bonaparte, et sa seule mission était
de le conduire en Angleterre. Tout au plus laissa-t-il entendre,
peut-être pour mieux engager l'empereur à venir à son bord, que
l'hospitalité serait généreuse. Lorsque Napoléon prit enfin son parti,
il se livrait sans condition à son plus grand adversaire, à celui qu'il
n'avait pu ni vaincre ni concilier.

Il comprenait que, dans le seul intérêt qui désormais l'occupât, celui
de sa figure historique, tout dépendait de la manière dont il
franchirait ce pas dernier. Il entoura sa reddition de la solennité que
permettaient les circonstances. D'abord la lettre au prince-régent, en
style mémorable: «...Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du
peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je
réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant
et du plus généreux de mes ennemis.» Le 15 juillet, au matin, il monta
sur le brick _L'Épervier_, vêtu, cette fois, non du costume impérial
qu'il avait porté au théâtre du Champ de Mai pour une pièce sifflée,
mais de l'habit vert des chasseurs de la garde, avec les attributs
légendaires, la Légion d'honneur, l'épée au côté, le petit chapeau. Les
adieux de Napoléon à la France sous le soleil qui se lève, près du
drapeau tricolore, les matelots pleurant, un dernier cri de «Vive
l'Empereur!...» Que tout cela est bien fait, bien groupé, bien peint! Et
comme c'est bien dit quand, au général Beker, qui lui demande s'il doit
l'accompagner jusqu'au _Bellérophon_, il répond en quelques phrases
qu'il suffira de resserrer pour en faire ce mot historique: «Non,
général. Il ne faut pas qu'on puisse dire que la France m'a livré aux
Anglais.» Un acteur, mais qui ne travaille que dans le genre élevé.

Le capitaine Maitland vit arriver à son bord un homme corpulent, petit
pied, jolie main, les yeux gris pâle. Celui qui avait fait trembler
l'Europe était sa capture, désormais un prisonnier à vie. Les Anglais
l'observaient curieusement. L'un d'eux écrit qu'il avait «plutôt la mine
d'un gros moine espagnol ou portugais que du héros des temps modernes».
On le trouva lourd, enclin au sommeil, variable dans son humeur, tantôt
de peu d'énergie morale, tantôt prouvant son empire sur lui-même. Ses
compagnons faisaient des scènes, du drame, des querelles. Le jour où la
déportation à Sainte-Hélène fut notifiée, le visage de Napoléon ne
s'altéra pas, ému seulement au départ de ceux qui ne pouvaient le suivre
en exil. Tout de suite il a compris son rôle, il y est entré. Désormais
il est une victime, et, contre le gouvernement britannique qui a trahi
la confiance du vaincu, il lance une protestation aux rois, aux peuples,
à l'univers. A Plymouth, il a vu la rade couverte de barques. On tente
d'approcher, de l'apercevoir. S'il ne le savait déjà, il apprendrait
qu'autour de son nom, de sa personne, il y a, gage de l'immortalité, une
curiosité immense. Entretenir l'intérêt et la pitié, ce sera
l'occupation et la consolation de Sainte-Hélène.

Dans ces moments cruels, les idées qui occupaient son esprit étaient
imprévues et bizarres. C'était comme si toute une part de ses souvenirs,
la plus récente, fût abolie. Prisonnier de l'Angleterre, il se revoyait
moins empereur des Français que jeune général, devant Saint-Jean-d'Acre,
mis en échec par Sidney Smith. «Sans vous autres Anglais, disait-il à
Maitland, j'aurais été empereur d'Orient.» Et quand, après une longue
traversée sur le _Northumberland_, le 15 octobre 1815, il est en vue de
l'île qui sera sa prison, il dit encore à Gourgaud: «Ce n'est pas un
joli séjour. J'aurais mieux fait de rester en Égypte; je serais à
présent empereur de tout l'Orient.» Eût-ce été plus fabuleux que ce
qu'il avait été? Poète de sa vie, prêtre de sa propre mémoire, il va,
sur son rocher, achever sa fable, créer de plus fortes images, jeter une
puissante pâture aux humains. En vérité, il a déjà quitté ce monde.
L'Angleterre, en choisissant pour lieu de sa captivité l'île
inaccessible, l'a élevé dans la région idéale d'où il jettera tous ses
rayons.




CHAPITRE XXVI

LE MARTYRE


Prisonnier, Napoléon a vécu à Sainte-Hélène cinq ans six mois et
dix-huit jours, à peu près ce qui sépare l'entrevue d'Erfurt de la
première abdication. Il y est mort avant d'avoir achevé sa
cinquante-deuxième année. Ainsi il a passé en captivité plus de la
dixième partie de son existence. Le temps de la méditer et de la modeler
à sa guise. La réclusion et le vide des heures, l'isolement et
l'oisiveté après avoir rempli le théâtre du monde, c'était un dernier
bienfait de la fortune. Parfaite œuvre d'art, sa vie est couronnée par
la souffrance et par le martyre. Il faut aux très grands héros le roc de
Prométhée, le bûcher d'Hercule et celui de Jeanne d'Arc; la religion
napoléonienne a dit la croix sur le calvaire.

Ici, ce sont encore les circonstances qui servent la renommée de
l'empereur. Il avait été inspiré en se livrant à ses ennemis. Les
Anglais, en l'exilant au bout du monde, cherchaient, moins à se venger
qu'à se débarrasser d'un personnage encombrant, dont la place n'était
nulle part. Ils étaient bien obligés de le garder; personne ne le
réclamait. Les autres gouvernements étaient trop heureux de laisser
Napoléon à l'Angleterre. Toutes les solutions avaient des inconvénients
ou des dangers. Le cabinet de Londres opta pour la relégation rapide,
sans bruit, sans esclandre, évitant surtout la faute d'une accusation et
d'un jugement pompeux. On séquestrait le «général Bonaparte» dans une
île à peu près inaccessible, avec des consignes sévères, et l'on
organisait le silence sur le captif. Quant à Napoléon, il ne gardait
qu'un droit, mais précieux, celui de se plaindre. Il s'était rendu sans
conditions, confié à la générosité du peuple anglais qui lui faisait
subir un traitement inhumain. Il devenait une victime. Son système fut
de juger selon les lois de l'hospitalité les mesures qui étaient prises
contre lui selon les règles de la surveillance. L'esprit mesquin de ses
geôliers fit le reste. Une des occupations du prisonnier de
Sainte-Hélène fut de noter leurs fautes contre la bienséance, d'outrer
ses griefs et de prendre le monde et la postérité à témoin de la cruauté
de ses bourreaux et des outrages dont ils l'abreuvaient.

D'ailleurs, toute espérance ne l'avait pas abandonné. Il ne s'adressait
pas seulement aux générations futures. Son nom seul représentait une
force d'opinion. La solitude lointaine où on l'enfermait attestait qu'il
continuait à faire peur. C'est-à-dire qu'il comptait toujours. Il ne
songeait nullement à s'évader, sachant que l'évasion, presque
impossible, n'offrait pas de chance de succès. Et puis, qu'eût-il fait?
Où fût-il allé? Mais des événements pouvaient se produire, un changement
de règne ou de majorité en Angleterre, une révolution en France, une
grande guerre en Europe. Il n'était pas inutile d'entretenir l'intérêt
et d'exciter la pitié. Et s'il ne devait jamais sortir de cette prison,
comme ce serait bien, devant l'histoire, quel prestige vaudrait au nom
de Napoléon cette longue infortune! Il serait excessif de dire que
l'empereur déchu la prenait toujours par le bon côté. Parfois il
comparait son sort à celui de Ferdinand VII à Valençay et il laissait
entendre qu'il n'en demanderait pas davantage à Louis XVIII. Résigné ou
non, il a tiré de sa captivité le parti qu'elle lui offrait. On ajoutera
même avec admiration, non avec ironie, qu'il a été égal à cette
situation comme aux autres, et, tout compte tenu de quelques
impatiences, de quelques faiblesses, parfait dans le rôle de martyr.
C'est que, plus encore que par le sentiment de sa dignité, il a été
soutenu par l'idée du grandiose. Il n'en est pas moins vrai qu'il faut
distinguer entre ce qu'a été sa vie d'exil et l'image qu'il en a léguée,
entre la figure qu'il s'appliquait à laisser de lui-même et le train de
tous les jours.

On imaginera d'abord la résidence que lui assignait la libéralité du
pays auquel s'était confié le nouveau Thémistocle. De Longwood, lord
Rosebery, qui a cherché la vérité pour l'honneur de l'Angleterre, dit
tout en une phrase: «Une agglomération de baraques, construites pour
servir d'abri aux bestiaux.» Ces lieux misérables ont été aménagés à la
hâte pour recevoir l'exilé. Il passe des palais royaux et des bivouacs
glorieux à quatre chambres étroites infestées de rats, vite encombrées
de papiers et de livres. Pour ornements, quelques portraits, souvenirs
de Joséphine, du roi de Rome et de Marie-Louise; de rares trophées, le
réveille-matin du grand Frédéric; de faibles restes de l'ancienne
splendeur, le service de table, le nécessaire de toilette. Voilà où
Napoléon finira ses jours. Il est gardé comme un malfaiteur dangereux,
sa correspondance ouverte, ses promenades si étroitement surveillées
qu'il y renonce. L'endroit est nu, solitaire, battu par le vent, exposé
aux tempêtes. A ce décor du dernier tableau, on peut dire que le
gouvernement britannique a mis tous ses soins. Avec une maladresse
remarquable il a rassemblé les conditions qui appellent la sympathie sur
son prisonnier. Durable succès. Napoléon à Sainte-Hélène tient encore
l'affiche. Pour que Longwood devienne aux yeux du monde un lieu de
torture, le héros malheureux n'aura qu'a donner un léger coup de pouce
au tableau.

Qu'on se représente maintenant la suite de l'empereur entassée dans des
réduits et des mansardes, contrainte à une exaspérante cohabitation. Les
fidèles de l'exil forment une petite colonie portée à s'aigrir, un
milieu favorable à l'exagération des sujets de plainte. Il y a Montholon
et sa femme, le dévouement même, lui très vieille France, «mondain
correct et bienveillant», elle, qui sera la consolatrice de l'empereur.
Quand elle quittera l'île, on le verra pleurer. Las Cases est un ancien
émigré devenu un fervent du culte napoléonien, un gentilhomme doublé
d'un homme de lettres actif et adroit. C'est le «biographe idéal» et le
compagnon préféré de l'empereur, celui avec lequel on peut parler de
littérature. Il semble bien, pourtant, que Las Cases, qui conciliait
l'attachement avec la publicité et la réclame, soit parti après avoir
achevé sa moisson et réuni les éléments de son livre. Gourgaud, ancien
artilleur, aide de camp de l'empereur depuis 1811, s'est rallié à Louis
XVIII pendant la première Restauration, puis il est revenu aux Cent
jours; un «brave jeune homme», qui a son franc-parler, mais jaloux, d'un
caractère détestable et qui provoquera Montholon en duel. Sa manie est
de rappeler à Napoléon, qui ne s'en souvient plus, qu'en 1814, à
Brienne, il lui a sauvé la vie. Bertrand, qui a déjà été «grand maréchal
du palais» à l'île d'Elbe, est un ancien officier du génie, militaire
avant tout, dévoué à l'empereur et craintif devant sa femme. Telle est
la cour, aussi féconde en jalousies et en intrigues que si elle était
aux Tuileries. Piontkowski, un capitaine polonais, viendra encore.
Au-dessous, le premier valet de chambre, Marchand, et les domestiques.
Il y a aussi le médecin irlandais O'Meara, auquel succédera le Corse
Antommarchi, choix fâcheux de l'oncle Fesch, et qui arrivera pour la
fin, avec deux prêtres médiocres, ce qui fera dire à l'empereur: «Ma
famille ne m'envoie que des brutes.»

Ces serviteurs de l'adversité, qui se sont condamnés eux-mêmes à la
déportation, forment le chœur de la tragédie. Tous, sauf Bertrand, qui
n'avait pas la plume facile, ils ont tenu leur journal, griffonné des
mémoires, au moins quelques souvenirs. Marchand, le premier valet de
chambre, avait aussi ses carnets et, faute de mieux, Saint-Denis, le
second valet de chambre, servait de copiste. On savait bien qu'on
entrait dans l'immortalité et Napoléon n'ignorait pas qu'autour de lui
on prenait des notes. Il s'était servi de Las Cases, le plus habile à
rédiger, doué d'un certain talent dans le genre sensible et déclamateur,
pour répandre ce qu'il voulait qu'on crût. Las Cases en ajouta de sa
façon. C'est de cette sorte de collaboration qu'est sorti le _Mémorial
de Sainte-Hélène_, livre admirablement fait pour émouvoir et pour
attendrir. Napoléon promettait à Las Cases qu'il en tirerait beaucoup
d'argent. Combien le _Mémorial_ a rapporté plus de gloire à l'empereur!

L'abondance de cette littérature de l'exil, à laquelle Napoléon lui-même
s'est probablement associé par les _Lettres du Cap_ insérées dans la
_Correspondance_, ne sert pas toujours la connaissance de la vérité. Il
arrive que les récits de la captivité ne concordent pas. Il en est dont
l'inexactitude est manifeste. Celui d'O'Meara est un agréable roman.
Antommarchi, effronté, raconte ce qu'il n'a ni vu ni entendu, Napoléon
l'ayant eu en horreur et tenu à l'écart. Mais deux choses sont notées
par lord Rosebery avec beaucoup de finesse. D'abord que les récits
publiés les premiers sont les moins dignes de foi. La véracité de
Montholon, de qui les mémoires ont paru en 1847, est plus grande que
celle de Las Cases dont le _Mémorial_ a été publié en 1823. Quant à
Gourgaud, dont le journal n'a vu le jour qu'en 1898, c'est l'homme qui
dit tout. Cependant, Las Cases est parti de Sainte-Hélène en novembre
1816, expulsé par les autorités pour avoir tenté de correspondre avec
l'Europe et, peut-être, secrètement désireux de rentrer. Gourgaud,
brouillé ou affectant d'être brouillé avec Napoléon, s'en va à son
tour, en mars 1818. A partir de ce moment, Montholon, trop occupé,
devient un chroniqueur irrégulier et, du registre, passe aux souvenirs
composés après coup. Sans compter les suppressions qui ont été faites
dans les manuscrits pour des raisons de famille, ce sont les causes de
beaucoup d'incertitudes. En définitive, autant qu'elles sont mornes, les
trois dernières années de l'empereur sont obscures et muettes. C'est à
peine si on l'entend encore parler. Il est privé de la faconde de Las
Cases, de l'esprit contrariant de Gourgaud qui stimulaient sa
conversation. Des lettres, il n'en écrit pas, n'acceptant pas que les
siennes soient lues par le gouverneur. Peu à peu, sa voix tombe. Selon
le mot frappant de Rosebery, c'est «la période de la moisissure». Il
souffre aussi du mal cruel de son père. Il s'affaissera lentement pour
s'éteindre enfin dans le silence et la nuit.

Il faut donc se résigner à ne voir l'empereur captif qu'à travers des
brumes et surtout selon la version légèrement romancée qui est restée de
Sainte-Hélène. Mais la fortune n'a rien refusé à Napoléon. Pour donner à
la tragédie le tour du mélodrame populaire, elle avait apporté le
geôlier. Sir Hudson Lowe semble choisi par un décret de la Providence.
Sans lui, un élément essentiel de la complainte manquerait. Le
gouverneur avait l'esprit étroit, formaliste, en outre faible. Il était
accablé par ses responsabilités, obsédé par la crainte de l'évasion. Le
souvenir de Campbell, revenu à l'île d'Elbe pour la trouver vide, le
tourmentait. En vain, Hudson Lowe avait-il hérissé Sainte-Hélène de
canons et de sentinelles, prescrit les précautions les plus sévères.
Parfois il se relevait au milieu de la nuit et galopait jusqu'à Longwood
pour s'assurer que son prisonnier était toujours là. Absurdement
soupçonneux, il ne permettait pas aux commissaires de France, d'Autriche
et de Russie de remplir leur mission et de se rendre compte par
eux-mêmes de la présence du captif. Hudson Lowe était un halluciné.
Napoléon n'eut pas de peine à le rendre à demi fou, tandis que les
chroniqueurs de Longwood s'appliquaient à le représenter comme un
bourreau. Ils ont réussi à merveille. Le «sicaire de l'oligarchie
britannique» garde son nom inscrit parmi les plus cruels tortionnaires
dont l'histoire fasse mention et, à son retour, ses compatriotes
eux-mêmes lui tournèrent le dos.

Mais le gouverneur n'inventait pas tous les jours un nouveau supplice et
si Napoléon cherchait à le noircir ce n'était pas seulement dans l'idée
que sa propre infortune en paraîtrait plus pathétique aux yeux de la
postérité. Vers la fin, ses relations avec Hudson Lowe devinrent moins
tendues, par lassitude réciproque et parce que l'empereur n'avait plus
le même intérêt aux incidents et aux conflits. Il avait obtenu
l'essentiel en faisant respecter sa personne et son nom. Un point sur
lequel il n'avait jamais cédé, c'était son titre. Les Anglais
prétendaient l'appeler le général Bonaparte. «La dernière fois que j'ai
entendu parler de lui, c'était à la bataille des Pyramides et à celle du
Mont-Thabor», répondit-il une fois pour toutes. Il était l'empereur
Napoléon et le resta. Sa thèse invariable fut que le titre impérial
appartenait à la nation et à la dynastie, qu'il était consacré par la
voix du peuple et par l'Église, entré dans le patrimoine de gloire des
Français. Par conséquent, celui qui l'avait reçu n'avait ni le droit ni
le pouvoir de s'en dessaisir. Jamais, quant à lui, il ne s'avouerait
pour un usurpateur. Tout au plus admettait-il l'incognito, comme un
souverain en voyage, et il proposa d'être appelé Duroc ou Muiron, du nom
des deux seuls hommes, peut-être, qu'il eut aimés. Les Anglais
refusèrent pour la raison qui lui faisait offrir ce compromis. D'aucune
manière, ils ne voulaient reconnaître qu'il eût régné, et Napoléon
attachait la plus haute importance à ne pas déchoir. Il subit mille
désagréments de la vie quotidienne pour maintenir qu'il n'était pas un
simple «officier de distinction», selon la formule de l'amiral Cockburn,
celui qui disait n'avoir jamais su qu'un empereur se fût trouvé à bord
du _Northumberland_. Ainsi l'idée dynastique était sauve. Et peut-être
n'eût-on pas vu un second Empire si l'ordre n'avait été donné à Longwood
de ne pas savoir non plus qu'il s'y trouvât un général Bonaparte.

Avec la même ténacité, Napoléon défendait sa porte contre les visites
domiciliaires. Il s'enferma chez lui plutôt que d'être suivi dans ses
promenades, réduisit Hudson Lowe à le faire observer par des espions. Un
peu théâtralement, il mit en vente son argenterie,--dont on lui rapporta
ensuite plusieurs pièces,--afin qu'on n'ignorât pas que l'Angleterre lui
mesurait les moyens d'existence. Un jour même, il commanda que son lit
fût brisé pour avoir du feu. Surtout il ne cessait d'accuser ses
bourreaux de l'avoir condamné à une mort lente, de le tuer «à coups
d'épingles». Il imputait l'état de sa santé au climat «mortifère», bien
qu'il eût une tumeur du pylore, le squirre de son père, et ne l'ignorât
pas. La maladie de foie qui régnait à Sainte-Hélène l'épargna, ainsi, du
reste, que ses compagnons. Mais il fallait que les Anglais l'eussent
assassiné: «Il n'y a que mon martyre, disait-il, qui puisse rendre la
couronne à ma dynastie.»

C'est avec cet esprit de politique que Napoléon, servi à souhait par
Hudson Lowe et secondé par les mémorialistes de Sainte-Hélène, a grossi
des souffrances dont la plus grande était morale. Pour l'effet qu'il
cherchait, il fallait qu'il fût persécuté, et la lutte qu'il soutenait
sur les points où il était irréductible aggravait la persécution. Dans
toutes les hypothèses, c'était bien calculé. Une soumission résignée lui
eût valu quelques commodités, quelques adoucissements. Que n'y eût-il
pas perdu! Soit qu'il considérât que lui-même n'était pas tout à fait
hors de la chance des événements, soit qu'il pensât à Napoléon II, soit
enfin dans l'intérêt de sa gloire, jamais il ne serait assez martyrisé.
Deux mots de lui éclairent son dessein: «L'adversité manquait à ma
carrière», et: «Mon fils, si je meurs sur la croix et qu'il vive, il
arrivera.»

Avec le martyre, son arme, c'est la parole, l'imprimé, le livre. Écrire
«les grandes choses que nous avons faites ensemble», il l'avait promis.
C'était l'occupation qu'il se réservait pour ce «lieu perdu». Déjà,
pendant la traversée, il a commencé de dicter ses mémoires, comme Las
Cases de tenir son journal. Sainte-Hélène devint un centre actif, une
usine de production littéraire, et l'empereur lui-même encourageait tout
le monde à remplir des cahiers. Il disait à ses compagnons qu'ils
avaient là un moyen de faire fortune et il ne se trompait pas. Las Cases
avait la plume la plus habile, et le _Mémorial_ eut un immense succès.
Tout en eut. Vrai ou faux, ce qui venait de Sainte-Hélène était dévoré à
Paris et en Europe.

Lui-même homme de lettres, Napoléon avait très bien compris qu'il avait
l'occasion de composer sa propre histoire et par conséquent de lui
imprimer le caractère qu'il voulait. Non seulement, comme la plupart des
auteurs de mémoires, il a présenté sa propre apologie, mais encore,
racontant le passé avec un esprit mûri et l'expérience des hommes, il a
donné à son récit un tour propre à agir sur les imaginations et qui a
fixé les faits dans une forme malaisément révocable. Il a donné à sa
vie, à son règne, à ses guerres, un certain ton. Il a même refait ses
mots historiques. Il les a écrits tels qu'il aurait dû les prononcer, et
depuis, on les a répétés comme il les a écrits. C'est un auteur qui
corrige ses œuvres de jeunesse quand il est dans la force de son style.
Ainsi il a contribué pour une large part à mettre sur son histoire la
note épique, ce qui, pour lui, comptait encore plus que ses plaidoyers.
Le souci qu'il a eu de se laver des reproches ou de rejeter les fautes
sur autrui est trop naturel pour qu'on en soit dupe. Il est bien
difficile d'effacer l'accent de ses _Commentaires_ et, par exemple, de
raconter la campagne d'Italie sans subir la magnificence de sa propre
version.

Le trait dominant de cette littérature est d'appartenir au genre de la
propagande, un genre où Napoléon est devenu un maître. Ce n'était rien
que de s'adresser aux sensibilités en peignant les souffrances du
captif. L'écrivain a visé beaucoup plus loin. Il a travaillé pour
l'avenir. Au cours de son règne, d'une rapidité torrentielle, il avait
pris tour à tour toutes les idées, selon les besoins du temps, selon ces
circonstances dont il était l'esclave. Pour et contre, on pourrait faire
le recueil de ses opinions contraires sur presque tous les sujets. De
dessein général, il n'en avait pas. De plan, combien de fois en avait-il
changé? A Sainte-Hélène, il médite. Il découvre, dans une Europe rendue
à la paix, les transformations qu'il y a produites en la parcourant et
en l'agitant pendant dix années. Alors, il conçoit une doctrine. Il
s'attribue les intentions des choses qu'il a faites et il revendique les
résultats. Il avait soulevé les passions nationales contre la France. Il
devient le père du principe des nationalités. C'était exprès qu'il
réveillait les peuples de leur antique léthargie. Ses conquêtes, ses
annexions? Il voulait former une seule Italie, une seule Allemagne,
assises de l'Europe future et d'une Société des Nations libres au lieu
de la Sainte Alliance des rois. A la suite de ses soldats, de ses
administrateurs, de ses préfets, les idées de la Révolution s'étaient
répandues hors de France, d'ailleurs pour se retourner contre lui. Il
s'emparait de cet effet de ses guerres. Par elles il avait porté partout
le progrès, les lumières, la liberté, la destruction des abus et du
fanatisme. Il rappelait qu'il avait été républicain dès sa prime
jeunesse, auteur des _Lettres sur la Corse_, grand serviteur des
principes de 1789. Il ne disait plus qu'il avait «dessouillé» la
Révolution; il l'avait «consacrée, infusée dans les lois», sauvée trois
fois, en vendémiaire, en fructidor, aux Cent jours. Elle lui était
consubstantielle. Elle ne pouvait plus se séparer de lui, «victime de
l'ostracisme des rois». Combien s'était-il écoulé de temps depuis ce
monologue de Dresde où, devant Metternich glacé, il annonçait que tous
les trônes seraient entraînés dans sa chute? Mais un Napoléon démocrate,
représentant des «idées modernes», c'était maintenant le rôle qui
s'offrait. Il le saisit. Satisfait du dessin que prenait sa figure
historique, à force de la corriger par ses entretiens destinés à la
publicité, il disait un jour, comme s'il avait regardé son propre buste:
«Chaque jour me dépouille un peu plus de ma peau de tyran.» Il sculpta
un Napoléon humanitaire, qui incarne en même temps la patrie et la
gloire, un mélange d'une séduction puissante sur les Français du siècle,
avec du spiritualisme, du prophétisme: «Nous luttons ici contre
l'oppression des dieux, et les vœux des nations sont pour nous.» Il est
égalitaire, point clérical. Mais il a honoré la valeur, distingué le
mérite, et il mourra dans la religion catholique, comme la plupart des
Français, même brouillés avec l'Église. Enfin il laissera pour Napoléon
II une constitution libérale et de sages conseils de gouvernement.
Lui-même n'avait été dictateur que «par la force des circonstances». Il
n'avait «pu débander l'arc». Mais le «péril» avait été «toujours le
même, la lutte terrible et la crise imminente», c'était son excuse...
Cette semence jetée dans l'avenir lèvera. Le trône napoléonien ne sera
pas restauré pour son fils. Du moins le fondateur de la dynastie aura
travaillé pour son neveu. C'est à Sainte-Hélène qu'est né l'empire de
Napoléon III.

Michelet dit avec colère de ce Bonaparte-Prométhée, dont le nom
repartait ainsi pour des destinées nouvelles: «Par une maladresse
insigne, on le logea à Sainte-Hélène, de manière que, de ses tréteaux si
haut placés, le fourbe pût faire un Caucase.» Sainte-Hélène a été un
laboratoire de légendes, un peu une fabrique de faux. On y sent comme
une «atmosphère de mensonge». Ce qui achève Napoléon, c'est que, de son
lieu d'exil, il a su faire un Caucase sans doute, un trépied aussi. Il
devient prophète, annonciateur de temps nouveaux. Il aura animé de son
esprit jusqu'à son rocher. C'est sa dernière œuvre et il l'accomplit par
les moyens qui, déjà, ont servi si puissamment sa politique. Il est
toujours celui qui agit sur l'imagination des peuples parce qu'il est
l'imagination même. On a dit qu'un des secrets de son gouvernement avait
été «d'éveiller sans cesse l'ambition, la curiosité et l'espérance». De
Sainte-Hélène, il entretenait le regret, il faisait naître l'espoir d'un
monde plus heureux. Fidèles au testament de l'empereur, les héritiers de
Napoléon résoudraient tous les problèmes du siècle. On en croira le fils
de Louis et d'Hortense lorsqu'il viendra avec la promesse de régler
toutes les questions, celle de l'ordre, celle du paupérisme, celle de
l'Europe. Quant à la curiosité, elle était redoublée par cette voix qui,
du fond de l'Océan, annonçait un évangile.

Le même homme, le même artiste, toujours capable de dédoublement, qui
s'était regardé lui-même en tant de rôles, se contemplait encore dans
celui de Messie. Il vaticinait à ses heures. On a de lui d'étranges
papiers: «Nouveau Prométhée, je suis cloué à un roc où un vautour me
ronge. Oui, j'avais dérobé le feu du ciel pour en doter la France, le
feu est remonté à sa source et me voilà!» Puis il redevenait naturel et
son naturel était la contradiction. Le journal de Gourgaud, d'une
crudité si parfaite, le montre tel qu'on l'a vu dans tous les temps,
âpre connaisseur des hommes et de la vie, adoptant tour à tour des idées
contraires, se livrant à des sentiments opposés, sans qu'on puisse
affirmer qu'il n'était pas sincère chaque fois. Il disait à Las Cases:
«Vous me croirez peut-être difficilement, mais je ne regrette point mes
grandeurs. Vous me voyez faiblement sensible à ce que j'ai perdu.» Il
est probable que c'était vrai ce jour-là. Mais il disait aussi: «Ah!
c'était bon alors; je distribuais des places», et c'est trop humain pour
qu'on n'en croie pas Gourgaud. Quand on apprend à Sainte-Hélène la
condamnation et l'exécution de Ney, l'empereur, selon Montholon, déclare
que c'est un crime, que les juges se sont tachés d'un sang sacré pour la
France, que le brave des braves n'avait pas trahi, que Louis XVIII s'est
déshonoré. Selon Gourgaud, «Ney n'a eu que ce qu'il méritait». Comme
Murat, «une pauvre tête... L'homme le plus lâche dans la défaite...
c'est lui qui est cause que nous sommes ici.» Napoléon vide son cœur
devant Gourgaud. D'après Las Cases, il s'est contenté, incapable de
rancune, de dire que son beau-frère avait fait bien du mal.

S'agit-il de doctrine? Les opinions de l'empereur ne sont pas moins
variables. Le programme officiel de Sainte-Hélène, c'est l'Empire
démocratique et libéral, teinté d'esprit républicain. Mais Napoléon dira
aussi que l'autorité est le plus grand des bienfaits, que les assemblées
délibérantes sont un fléau, que Louis XVIII s'en apercevra, que les
cours prévôtales et les exécutions valent mieux que la Charte pour
consolider son trône. L'Acte additionnel est invoqué comme la preuve que
l'empereur n'aspirait pas à la dictature. Mais à Gourgaud: «Mon
intention était d'envoyer promener les Chambres, une fois que je me
serais vu vainqueur et hors d'affaire.» Et de tout ainsi. Il affirmait
l'existence d'un Dieu. Réprouvait-on devant lui l'athéisme, il répondait
que les hommes les plus savants de l'Institut étaient athées. Il croyait
à l'immortalité de l'âme, et d'autres fois il soutenait que l'anatomie
ne montrait pas de différence entre l'homme et le veau. Rien n'empêche
d'ailleurs de penser qu'avec Gourgaud, lui-même assez cynique, il ait
parlé à cœur ouvert, réservant les propos élevés pour Las Cases, qui
était une belle âme, et pour Montholon, qui poussait le sentiment des
convenances à un rare degré. Il est apparent que Las Cases et Montholon
n'ont retenu des conversations de Sainte-Hélène que les paroles nobles
et généreuses, celles qui devaient grandir la mémoire de l'empereur. On
ne s'étonne pas de le retrouver, à travers Gourgaud qui ne cache rien et
n'embellit pas, impitoyable pour l'espèce humaine, dur pour tous, sans
estime pour personne, écrasant les plus illustres d'un mot, un massacre
du personnel de l'Empire où ne sont ménagés ni ses frères, ni même ses
deux femmes. Revenu de tout bien avant 1814 et 1815, les jours sinistres
des deux abdications ne l'avaient pas réconcilié avec ses semblables.
Pour les peuples mêmes, quel mépris! Il a voulu être enterré sur les
bords de la Seine, au milieu de ce peuple français qu'il a tant aimé, et
la France «n'est plus qu'une nation déshonorée, lâche», qui «n'a que ce
qu'elle mérite», comme Ney et Murat. Napoléon tombe dans la
misanthropie. Il rend, à Longwood, la vie difficile aux plus dévoués. De
sa famille, il ne désirera personne auprès de lui, ni sa mère ni sa
sœur, et, peut-être pour ne pas s'attendrir, il lit à peine les lettres
qu'il reçoit.

Avec la petite guerre quotidienne contre Hudson Lowe, parler, lire,
écrire avaient été ses distractions. Lire peut-être surtout. Comme sa
jeunesse, son exil fut une débauche de lecture. Il n'avait jamais assez
de journaux, de livres, et les Anglais lui mesuraient cela comme le
reste. Un de ses chagrins fut de ne pas avoir un Polybe. Le soir, il
prenait une tragédie, exercice redouté de l'entourage, déclamait des
vers, comme jadis avec Joseph dans l'autre île, commentait, critiquait.
Il corrigeait de sa main le _Mahomet_ de Voltaire, en supprimait des
scènes, refaisait la pièce. Il s'ingéniait à tuer les heures mortelles.
Puis, les jours succédant aux jours, tout étant dit, l'ennui vint, la
souffrance du corps avec lui. Peut-être l'accablement de Sainte-Hélène
a-t-il hâté sa mort plus sûrement que le climat, s'il est vrai que
l'incurable cancer ronge la chair dont l'âme est triste. Maintenant,
difforme, négligé, oubliant ce respect de l'étiquette auquel il a tenu,
ainsi qu'à son titre, pour garder vivante, par le prestige, l'idée
impériale, il reste oisif, prostré, ou bien, dans un bizarre costume de
planteur, s'occupe de jardinage. On voudrait croire Antommarchi, ce
hâbleur qui lui prête jusqu'à la fin des tirades et des bons mots.

Le captif était devenu invisible. Son mal s'aggravait. Comme une
dernière revue des gloires, de son règne, il dicta son testament
politique, prophétique aussi. En phrases cadencées, amies de la mémoire,
c'étaient ses recommandations suprêmes à son fils et aux Français, un
appel à l'avenir vengeur, le pardon à ceux dont les «trahisons» avaient
perdu l'Empire et la France, Marmont, Augereau, Talleyrand, La Fayette
qu'il nommait encore pour que leur mémoire fût exécrée. Marie-Louise,
«très chère épouse», y était à l'honneur comme si «ce polisson de
Neipperg» n'eût pas existé. Napoléon, dans cet acte solennel, voulut
ajouter que lui, et nul autre, avait fait arrêter et juger le duc
d'Enghien.

Il mourut le 5 mai 1821. «Tête... armée...» furent, dit-on, les derniers
mots qu'il prononça. Dans l'agonie, il se jeta hors de son lit avec une
violence terrible. Une tempête soufflait sur l'île lorsqu'il mourut. Le
fidèle Marchand l'enveloppa dans le manteau qu'il portait à Marengo.
Abandon, simplicité, mystère, tout servait encore la légende de
Napoléon. Il avait la fin la plus convenable à sa gloire. La mort
elle-même achevait, par un autre genre de grandeur, la composition
unique de sa vie.

Hudson Lowe fit mieux qu'elle. Ce fonctionnaire borné poussait le
formalisme jusqu'au génie. Montholon, Bertrand, voulaient que, sur la
tombe de l'empereur, un seul mot fût gravé: Napoléon. Le gouverneur ne
voulait connaître que Napoléon Bonaparte. Il s'obstina. Les Français
aussi. La dalle resta nue. «Ici gît... point de nom.» Un poète s'empara
de l'idée, en fit un hémistiche élégiaque et sonore. Ainsi l'amateur de
tragédies, qui en était resté aux goûts classiques, entrait dans le
lyrisme du siècle. D'un zèle constant à renouveler les thèmes de son
histoire, son étoile le romantisait par une suprême faveur.




CHAPITRE XXVII

LA TRANSFIGURATION


L'incomparable météore avait achevé sa course sur la terre. Il avait
pris ses mesures pour qu'elle ne s'arrêtât pas. Mort, Napoléon s'anime
d'une vie nouvelle. Après tant de métamorphoses, voici qu'il devient
image et idée.

Des événements merveilleux s'étaient accumulés sur la seule tête qui fût
assez forte pour les porter et capable de s'en servir. Humbles débuts,
triomphes, désastres composaient l'enluminure de leurs violentes
couleurs. Il n'y manquait même plus l'adversité. Une chance persistante,
son astre jaloux de pousser jusqu'à la perfection une vie héroïque,
faisaient gagner à Bonaparte le gros lot de la gloire. Et la gloire
elle-même le payait de n'avoir vraiment aimé qu'elle. Il avait toujours
visé haut, calculé en vue du grand. Voilà ce qui lui est rendu par la
plus large part de présence posthume, d'immortalité subjective qu'un
homme puisse obtenir.

L'immense popularité de Napoléon, dont il est facile d'apercevoir les
causes, n'en est pas moins surprenante à de certains égards. D'abord,
c'est un intellectuel, une sorte de polytechnicien littérateur, un homme
formé par les livres. Il ne croit pas à l'intuition, sauf à celle qu'on
acquiert par l'étude et le savoir. Rien de tout cela n'est peuple ni
propre à séduire le peuple. Éternel raisonneur, astronome militaire et
politique, philosophe méprisant, despote assez oriental, mangeur
d'hommes, on ne lui voit pas les dons qui transportent les cœurs. Les
foules, il ne les aime pas. Il les craint. On l'avait vu pâlir au mot de
«révolte» et son Versailles était à Saint-Cloud, à l'écart du turbulent
Paris. Lui-même, régnant, a eu plus de prestige que d'amour. A l'heure
de la chute, il a pu compter les véritables dévouements. La magie de son
nom, qui avait fait des miracles, n'a pas fait une Vendée bonapartiste.
Peut-être a-t-il péri surtout par le doute des hommes de bon sens.
Depuis plusieurs années, il n'était plus, pour l'opinion moyenne, qu'un
mégalomane délirant. Un jour, pendant la campagne de France, comme il
côtoyait un ravin, à demi endormi sur sa selle, un officier l'avertit
qu'il n'y avait pas de garde-fou. Il tressaillit, n'ayant entendu que le
dernier mot, le répéta comme s'il avait reconnu la courante injure, ce
qui le rendait la fable des politiques et des diplomates, des financiers
et des commerçants, des bourgeois et même des militaires.

Cependant, le retour de l'île d'Elbe avait déjà montré comment l'horreur
de la guerre, la haine de la conscription, la répugnance aux entreprises
démesurées pouvaient céder à l'appel du souvenir. Peu de temps après
Waterloo, on commença à ressentir l'humiliation de la défaite. Elle
rehaussa l'éclat des victoires passées. Jours dorés du Consulat, jours
glorieux de l'Empire, «on ne regarda plus qu'un seul côté des temps».
Avec Napoléon, un soleil semblait s'être éteint. Et puis il ne s'était
pas confié en vain à la littérature. Elle lui rendait au centuple la
matière, les éléments qu'il lui avait fournis. Vers, prose, roman,
théâtre, l'«homme du siècle» envahit tout. Cependant, en grand nombre,
ceux qui avaient pris part à son aventure en avaient tenu un écrit.
Qu'on eût fait ou qu'on eût vu des choses incroyables et immortelles, on
le savait à ce point que des officiers de troupes racontaient leurs
campagnes, et jusqu'à des sergents, jusqu'à Roustan le mamelouk. Que ce
fût le secrétaire Méneval ou le valet de chambre Constant, quiconque
avait des souvenirs les couchait sur le papier. Les libraires
sollicitaient les auteurs de mémoires, mettaient des scribes à la
disposition des moins lettrés. C'était un commerce, une industrie d'une
prospérité rare. La bibliothèque napoléonienne grandissait. Elle était
destinée à devenir montagne. L'empereur s'élevait tous les jours sur un
piédestal d'imprimés.

Qu'était-ce même auprès de la propagande orale? Le «Napoléon du peuple»
vivait dans la grange où Balzac fait raconter toute la légende par un
vieux soldat. Il vivait par les récits de la grand'mère, selon la
chanson de Béranger. Humble littérature, plus puissante que le haut
lyrisme, et par laquelle l'empereur continuait d'habiter les esprits.

La Restauration s'épuisa à lutter contre ce fantôme. Louis-Philippe
voulut l'exorciser. On fut, à Sainte-Hélène, sous le saule, dans le
vallon solitaire, déterrer le magicien. Le retour des cendres parut une
pensée politique, une satisfaction donnée à l'honneur national, un
apaisement. Le roi de Rome, otage de l'Autriche, devenu duc de
Reichstadt, était mort. Quel napoléonide était à redouter? Le 15
décembre 1840 vit les funérailles de l'empereur. On le mit en grande
pompe aux Invalides, parmi les gloires militaires de la France, près des
rives de la Seine, comme pour dire que son vœu suprême était exaucé, que
c'était fini. Il continua de vivre dans son sarcophage.

Vint le neveu, le fils de Louis et d'Hortense qui, enfant, avait assisté
au Champ de Mai. Conspirateur sous la monarchie de juillet, il est élu
par le peuple sous la République, il recommence brumaire, le voici
empereur. L'œuvre de Sainte-Hélène a réussi. La légende se matérialise.
Ceux qui, en prose, en vers, ont contribué à la répandre, ne croyant pas
eux-mêmes que la littérature eût tant de pouvoir, sont stupéfaits.
Cependant les hommes sages, sensés, qui avaient ri de Louis-Napoléon
Bonaparte, sont couverts de honte. Ce qu'ils déclaraient absurde et
impossible s'est accompli. Les mots ont donc cette action? Là-bas, sur
son roc, celui que ses anciens soldats appelaient tantôt l'Homme et
tantôt l'Autre, le savait bien. Par le Mémorial, le testament, des
paroles bien rythmées, il a restauré sa dynastie.

Le second Empire répète le premier, sans génie, et s'effondre comme lui
par l'invasion. Sedan ne fait nul tort à Austerlitz, pas même à
Waterloo. L'invective qui vient meurtrir Napoléon le Petit s'arme encore
de Napoléon le Grand.

Le césarisme est réprouvé. La figure du César, vaincu et renversé pour
la troisième fois dans son pâle héritier, n'en resplendit que mieux.
Désormais sa puissance est spirituelle. Il devient professeur de guerre,
professeur d'énergie. On lui demande des exemples, des leçons, une
doctrine. Il donne tout. Et, même quand ses disciples sont battus, ce
n'est pas sa faute, ce n'est pas la faute de son école, c'est la leur.

L'Europe livre des batailles qui réduisent les siennes à de médiocres
proportions. On doute qu'à ces masses armées, à ces fronts gigantesques
son génie même eût été égal. Et rien n'arrête de dire: «S'il eût été
là...» A cette guerre, succèdent des bouleversements inouïs. On pense
encore à Napoléon. Déjà ce fléau de Dieu n'a-t-il pas été l'instrument
des grandes transformations de l'Europe? Déjà n'était-ce pas à lui qu'on
rapportait des effets dont ses guerres avaient été la cause? La guerre
est une révolution comme les révolutions sont la guerre. Soixante
batailles rangées livrées par Bonaparte ont laissé derrière elles un
monde nouveau. Alors il semble le père d'une société dont il n'a été que
l'accoucheur. Et le travail de Sainte-Hélène fructifie. Tout peuple le
regarde à la fois comme son tyran et son libérateur. Il apparaît comme
une des plus grandes forces révolutionnaires de l'histoire, comme un
_primum movens_ de l'humanité. Autre sujet de livres, de discussions. Le
souvenir napoléonien prend un nouvel élan par la sociologie.

Au fond, de même que ses soldats aimaient en lui leur gloire et leurs
souffrances, les hommes s'admirent en Napoléon. Sans égard ni aux
événements qui lui avaient permis de se porter si haut, ni à la science
consommée avec laquelle il avait saisi les circonstances, ils s'étonnent
qu'un mortel ait réussi une pareille escalade. S'il n'était que le
soldat heureux devenu roi, il serait un entre mille. L'Empire romain, le
monde asiatique regorgent de cas comme le sien. Mais le sien est unique
aux temps modernes et sous nos climats. Un officier d'artillerie qui, en
quelques années, acquiert plus de puissance que Louis XIV et coiffe la
couronne de Charlemagne, de telles étapes brûlées à toute vitesse, ce
phénomène parut, à juste titre, prodigieux au siècle des lumières, dans
une Europe rationaliste, en France surtout où les débuts des autres
«races» avaient été lents, modestes, difficiles, où les anciennes
dynasties avaient mis plusieurs générations à se fonder. Les
contemporains de Napoléon n'étaient pas moins éblouis de la rapidité que
de la hauteur de son ascension. Nous le sommes encore. Lui-même, en y
pensant, s'émerveillait un peu bourgeoisement, quand il disait à Las
Cases qu'il faudrait «des milliers de siècles» avant de «reproduire le
même spectacle».

Un spectacle qu'il a regardé, lui aussi, quand il en a eu le temps. Il
ne tirait pas vanité d'être un grand capitaine. La guerre,--«un art
immense qui comprend tous les autres»,--il savait la faire comme on sait
jouer aux échecs, «un don particulier que j'ai reçu en naissant», et il
se flattait que ce ne fût pas sa seule faculté. Le pouvoir, il l'a aimé,
mais «en artiste»,--il tient au mot qui le définit si bien,--et il
ajoutait: «Je l'aime comme un musicien aime son violon.» Le plus étrange
est qu'on lui demande encore ce que, de son temps, «l'école du
possible» lui reprochait déjà de ne pas donner. Pourquoi ne s'est-il pas
modéré? Pourquoi n'a-t-il pas été raisonnable? On s'est fait, on
persiste à se faire de Napoléon une idée si surhumaine qu'on croit qu'il
dépendait de lui de fixer le soleil, d'arrêter le spectacle et le
spectateur au plus beau moment.

Lui-même, qu'a-t-il été? Un homme tôt revenu de tout, à qui la vie a
tout dispensé, au delà de toute mesure, pour le meurtrir sans
ménagement. La première femme n'a pas été fidèle, la seconde l'a
abandonné. Il a été séparé de son fils. Ses frères, ses sœurs l'ont
toujours déçu. Ceux qui lui devaient le plus l'ont trahi. D'un homme
ordinaire, on dirait qu'il a été très malheureux. Il n'est rien qu'il
n'ait usé précocement, même sa volonté. Mais surtout, combien de jours,
à sa plus brillante époque, a-t-il pu soustraire au souci qui le
poursuivait, au sentiment que tout cela était fragile et qu'il ne lui
était accordé que peu de temps? «Tu grandis sans plaisir», lui dit
admirablement Lamartine. Toujours pressé, dévorant ses lendemains, le
raisonnement le conduit droit aux écueils que son imagination lui
représente, il court au devant de sa perte comme s'il avait hâte d'en
finir.

Son règne, il le savait, était précaire. Il n'a aperçu de refuge certain
qu'une première place dans l'histoire, une vedette sans rivale parmi les
grands hommes. Quand il analysait les causes de sa chute, il revenait
toujours au même point: «Et surtout une dynastie pas assez ancienne.»
C'était la chose à laquelle il ne pouvait rien. Doutant de garder ce
trône prodigieux, alors même qu'il ne négligeait rien pour le rendre
solide, il reposait sa pensée sur d'autres images. Daru n'admettait pas
que sa vaste intelligence se fût fait des illusions: «Il ne m'a jamais
semblé qu'il eût un autre but que de ramasser, durant sa course ardente
et rapide sur la terre, plus de gloire, de grandeur et de puissance
qu'aucun homme n'en avait jamais recueilli.» Mme de Rémusat confirme
pour le sens religieux ce que disait Daru pour le sens pratique:
«J'oserais dire que l'immortalité de son nom lui paraissait d'une bien
autre importance que celle de son âme.»

On a fait de Napoléon mille portraits psychologiques, intellectuels,
moraux, porté sur lui autant de jugements. Il échappe toujours par
quelques lignes des pages où on essaie de l'enfermer. Il est
insaisissable, non parce qu'il est infini, mais parce qu'il a varié
comme les situations où le sort le mettait. Il a été aussi peu stable
que ses positions successives. Son esprit, qui était vaste, était
surtout souple et plastique. Il avait des limites pourtant. Peut-être ne
remarque-t-on pas assez que, fécond en prophéties, du reste
contradictoires, Napoléon n'a prévu ni les machines ni le machinisme.
Ses anticipations ne tiennent aucun compte du développement des sciences
appliquées. Pour la guerre elle-même, il n'a pas songé à des engins
nouveaux, il l'a faite avec les moyens, les instruments de Gribeauval et
de Suffren. Ni le bateau à vapeur de Jouffroy ni celui de Fulton n'ont
retenu son attention. Grand lecteur d'Ossian, amateur de tragédies et du
_Discours sur l'histoire universelle_, la mémoire garnie de vers qu'il
s'applique à lui-même dans les occasions pathétiques, faiseur de mots
sur l'amour dont s'honoreraient Chamfort et Rivarol, son tour d'esprit
est peut-être avant tout littéraire et, par là, un peu néronien.
Cependant il se penche comme personne sur le détail des choses.
Comptable méticuleux, il sait le nombre des caissons qu'il a dans ses
parcs d'artillerie comme il sait la valeur de l'argent. C'est un
maniaque du contrôle et de la statistique qui tient avant tout à
l'exactitude. Mais des témoins sérieux rapportent qu'il affirmait
volontiers des chiffres en l'air. Ainsi chacun de ses portraits est
faux par quelque endroit et l'on peut lui faire tout dire parce qu'il a
presque tout dit. On l'a appelé Jupiter-Scapin, on a répété le
«commediante-tragediante» jusqu'à la fatigue. Mais il disait de lui-même
qu'il n'y a pas loin du sublime au ridicule et, si l'on veut le prendre
tout entier, ce n'est pas encore par ce côté-là. Ce n'est pas non plus
par ses origines italiennes ou corses. S'il a eu une vendetta avec le
duc d'Enghien, il n'en a pas eu avec Fouché ni bien d'autres qu'il a
épargnés, fussent-ils Bourbons. Si l'on admet que, selon les mœurs de
son île natale, il a été l'esclave du clan, on ne comprend plus qu'il
ait excepté Lucien et Louis, ni que Louis et Lucien, nourris du même
lait que leur frère, se soient retranchés de la tribu. Enfin s'il est
proposé tant d'explications de Napoléon, s'il en est tant de plausibles,
s'il est permis de le concevoir de tant de manières, c'est parce que la
mobilité et la diversité de son esprit ont été égales à la variété,
peut-être sans exemple, des circonstances de sa vie.

Sauf pour la gloire, sauf pour l'«art», il eût probablement mieux valu
qu'il n'eût pas existé. Tout bien compté, son règne, qui vient, selon le
mot de Thiers, continuer la Révolution, se termine par un épouvantable
échec. Son génie a prolongé, à grands frais, une partie perdue d'avance.
Tant de victoires, de conquêtes (qu'il n'avait pas commencées),
pourquoi? Pour revenir en deçà du point d'où la République guerrière
était partie, où Louis XVI avait laissé la France, pour abandonner les
frontières naturelles, rangées au musée des doctrines mortes. Ce n'était
pas la peine de tant s'agiter, à moins que ce ne fût pour léguer de
belles peintures à l'histoire. Et l'ordre que Bonaparte a rétabli
vaut-il le désordre qu'il a répandu en Europe, les forces qu'il y a
soulevées et qui sont retombées sur les Français? Quant à l'État
napoléonien, qui a duré à travers quatre régimes, qui semblait bâti sur
l'airain, il est en décadence. Ses lois s'en vont par morceaux. Bientôt
on sera plus loin du code Napoléon que Napoléon ne l'était de Justinien
et des Institutes, et le jour approche où, par la poussée d'idées
nouvelles, l'œuvre du législateur sera périmée.

Imaginatif, puissant créateur d'images, poète, il sentait cette fuite
des siècles. Las Cases lui demandait pourquoi, avec le réveille-matin de
Potsdam, il n'avait pas emporté à Sainte-Hélène l'épée de Frédéric.
«J'avais la mienne», répondit-il en pinçant l'oreille de son biographe
et avec ce sourire qu'il rendait si séduisant. Il savait qu'il avait
éclipsé le grand Frédéric dans l'imagination des peuples, qu'on
répéterait son histoire, qu'on verrait ses portraits aux murs, son nom
aux enseignes jusqu'à ce qu'il fût remplacé lui-même par un autre héros.
Ce héros n'est pas venu. L'aventurier fabuleux, l'empereur au masque
romain, le dieu des batailles, l'homme qui enseigne aux hommes que tout
peut arriver et que les possibilités sont indéfinies, le démiurge
politique et guerrier reste unique en son genre. Pour le développement
de l'humanité, peut-être, dans la suite des temps, Ampère comptera-t-il
plus que lui. Peut-être l'ère napoléonienne ne sera-t-elle plus qu'un
bref épisode de l'âge qu'on appellera celui de l'électricité. Peut-être
enfin, apparu dans une île du Levant pour s'éteindre dans une île du
Couchant, Napoléon ne sera-t-il qu'une des figures du mythe solaire.
Presque aussitôt après sa mort, on s'était livré à ces hypothèses et à
ces jeux. Personne ni rien n'échappe à la poussière. Napoléon Bonaparte
n'est pas protégé contre l'oubli. Toutefois, après plus de cent ans, le
prestige de son nom est intact et son aptitude à survivre aussi
extraordinaire que l'avait été son aptitude à régner. Quand il était
parti de Malmaison pour Rochefort avant de se livrer à ses ennemis, il
avait quitté lentement, à regret, ses souvenirs et la scène du monde.
Il ne s'éloignera des mémoires humaines qu'avec la même lenteur et l'on
entend encore, à travers les années, à travers les révolutions, à
travers des rumeurs étranges, les pas de l'empereur qui descend de
l'autre côté de la terre et gagne des horizons nouveaux.




APERÇU DE BIBLIOGRAPHIE NAPOLÉONIENNE


I.--GÉNÉRALITÉS.

Sources.--La principale source est la _Correspondance_ publiée par ordre
de Napoléon III (28 vol. Paris 1857-59) suivie des _Œuvres de Napoléon à
Sainte-Hélène_ (1870, 4 vol.). Cette publication est incomplète. Il faut
y ajouter: Lecestre: _Lettres inédites de Napoléon Ier_ (1897, 2
vol.)--de Brotonne: _Idem_ (1898) et _Dernières lettres inédites_
(1903).--A. Chuquet: _Ordre et apostilles_ (1911-12, 4 vol.).--Picard et
Tuetay: _Correspondance inédite_ (1912-3, 4 vol.).--L'itinéraire le plus
complet a été donné par Schuermans: _Itinéraire général de Napoléon Ier_
(1908).--Pour les documents législatifs, voir: _Bulletin des lois_. 3e
et 4e série.--Duvergier: _Collection_ (t. XII à XVIII).--Dalloz:
_Répertoire_ (1re édition 1865-70, 48 vol.).

Histoires.--Les histoires de Napoléon sont innombrables. Les plus
anciennes comme celle de Walter Scott, n'ont guère qu'un intérêt de
curiosité. Il n'en est pas de même de: Thiers: _Histoire du Consulat et
de l'Empire_ (1845-1862, 20 vol. table et atlas. Nombreuses éditions en
toutes langues).--Lanfrey: _Histoire de Napoléon Ier_ (1867-75, 5
vol.).--Oncken: _Das Zeitaller der Revolution, des Kaiserreiches und der
Befreiungskriege_ (Berlin, 1880, 2 vol.).--Taine: _Les origines de la
France contemporaine_: 3e partie, le Régime moderne 1891-94, (2 vol.
inachevé).--A. Fournier: _Napoléon Ier Eine Biographie_ (Wien und
Leipzig, 1886-93, 3 vol.).--Lavisse et Rambaud: _Histoire générale_, (t.
IX, 1893).--Masson: _Napoléon et sa famille_ (10 vol 1897-1913).--J.
Holland Rose: _The Life of Napoléon I_, (1905, 2 vol.).--_The Cambridge
Modern History,_ t. IX. Napoléon (1906).--Lavisse: _Histoire de France
contemporaine_ t. II et III, par G. Pariset (1923, 2 vol.).--Madelin:
_Histoire politique_ (1515-1804), tome IV de _l'Histoire de la nation
française_ de Gabriel Hanotaux.

II.--JEUNESSE ET FORMATION.

Sources.--Les œuvres de jeunesse ont été publiées par Masson et Biagi,
_Napoléon inconnu_ (1895, 2 vol.).

Histoires.--Gadobert: _La jeunesse de Napoléon Ier_ (1897).--A. Chuquet:
_La jeunesse de Napoléon Ier_ (3 vol. 1897-99).--P. Cottin; _Toulon et
les Anglais en 1793_ (1898).--C. J. Fox: _Napoléon Bonaparte and the
Siege of Toulon_ (Washington, 1902).--J. Collin: _L'éducation militaire
de Napoléon Ier_ (1902).--O. Browning: _Napoleon, the First Phase_
(1905).--H. F. Hall: _Napoleon's Notes on English History_ (1905).--H.
Zivy: _Le 13 vendémiaire_ (1898).

III.--DE LA CAMPAGNE D'ITALIE AU 18 BRUMAIRE.

Sources.--Il faut citer ici les _Mémoires_ de tous les personnages ayant
vécu à cette époque. En particulier, ceux des Directeurs: Barras,
publiés par Duruy (1895-6, 4 vol.), Barthélémy publiés par Y. de
Dampierre (1914), Carnot, publiés par son petit-fils; Gohier (1824, 2
vol.) La Revellière (1895, 3 vol.). Voir aussi les _Mémoires_ de Masséna
publiés par Koch (1849-50, 7 vol.). Pour l'expédition d'Égypte: _Les
Mémoires de Bourrienne_ (t. II et III, 1829), les _Lettres de Geoffroy
Saint-Hilaire_, p. p. Hamy (1901), le tome III des _Despatches and
Letters_ de Nelson.--Sous le titre: _Paris pendant la réaction
thermidorienne et le Directoire_, Aulard a publié de nombreux rapports
de police et extraits de journaux (5 vol., 1898-1902).

Histoires.--A. Sorel: _L'Europe et la Révolution française_, tome V,
Bonaparte et le Directoire (1903).--Guyot: _Le Directoire et la paix de
l'Europe_ (1911).--Clausewitz: _Der Feldzug von 1796 in Italien_ (Berlin
1883).--Colin: _Étude sur la campagne de 1796-97_ (1898).--Fabry:
_Campagne d'Italie_ (1900-1901, trois volumes suivis de _Mémoires_,
1905, et de _Rapports_, 1905, le tout édité par la Section historique de
l'État Major français).--Gaffarel: _Bonaparte et les Républiques
italiennes 1796-97_ (1895):--G. Tiveroni: _Storia Critica del
Risorgimento italiano_ (les 3 premiers volumes, Turin
1888-97).--Bianchi: _Storia della monarchia piemontese_ (Turin 1885, 4
vol. t. II).--Pour l'Égypte, le travail le plus récent et de beaucoup
le meilleur est: La Jonquière: _L'expédition d'Égypte_ (1900-7, 5 vol.
édités par la Section historique de l'État-Major).--Pour le coup d'État,
Vandal: _L'avènement de Bonaparte_, t. I (1903) avec indication critique
des sources,--J. Bainville: _Le 18 brumaire_ (1926).--Rocquain: _L'État
de la France au 18 brumaire_ (1874).

IV.--NAPOLÉON INTIME.

Sources.--Les principaux _Mémoires_ sont ceux de la Duchesse d'Abrantès
(1831-7, 18 vol.), de Mme de Remusat (1879-80, 3 vol.), de Savary (1828,
8 vol.), les _Considérations_ et les _Dix années d'Exil_ de Mme de
Staël, les _Mémoires_ du personnel du Palais: Beausset (1827-8, 4
vol.).--Constant (1830-1, 6 vol.).--Baron Fain (1908)--Général Durand
(1819, 2 vol.).--Meneval (1894, 3 vol.), etc... Le livre _Mémoires et
Correspondance de l'impératrice Joséphine_ (1820) est
apocryphe.--Impératrice Marie-Louise: _Correspondance 1799-1847_ (Wien
1887).--Jérôme: _Mémoires et Correspondance_ p. p. du Casse (1861-6, 7
vol.).--Joseph: _Mémoires et correspondance_ p. p. du Casse (1853-4, 10
vol.).--Reine Hortense: _Mémoires_, publiés par le prince Napoléon
(1927, 3 vol.).

Histoires.--Frédéric Masson: _Napoléon et les femmes_ (1893), _Napoléon
chez lui_ (1894).--Bouchot: _La toilette à la Cour de Napoléon_
(1895).--A. Lévy: _Napoléon intime_ (1893).--de Lescure: _Napoléon et sa
famille_ (1867).--Larrey: _Madame Mère_ (1892, 2 vol.).--Masson:
_Joséphine de Beauharnais_, _Madame Bonaparte_, _Joséphine impératrice_,
_Joséphine répudiée_ (1899-1919, 4 vol.).--Rocquain: _Napoléon Ier et le
Roi Louis_ (1875).--Welschinger: _Le divorce de Napoléon_ (1899), le
_Mariage de Napoléon_ (Revue révolutionnaire, 1888, 11).--Masson:
_Marie-Louise_ (1902).--Masson: _Napoléon et son fils_ (1904).

V.--POLITIQUE ÉTRANGÈRE ET GUERRES.

Sources.--Martens: _Recueil général des traités d'alliance et de paix_,
avec suppléments et tables (Gœttingue 1817-76)--Talleyrand: _Lettres
inédites à Napoléon_ p. p. Pallain (1889) et _Mémoires_ p. p. de Broglie
(1891 et 2, 5 vol.).--Metternich: _Mémoires_ (8 vol., t. I et
II).--Hardenberg: _Denkwürdigkeiten_ (p. p. Ranke, Leipzig 1877, 5
vol.).--Nesselrode: _Lettres et papiers_ (t. III à V,
1905-7).--Castlereagh: _Memoirs and correspondance_ (1848-53, 12
vol.)--Tratchevski: _Documents diplomatiques_ concernant les relations
de la France et de la Russie (Pétersbourg 1890-1, 2 vol. en russe et en
français,).--Bailleul: _Preussen und Frankreich, Dipl. Corr._ (Leipzig
1881-87, 2 vol.).

Pour le détail des événements militaires et la vie des combattants, se
reporter aux mémoires des généraux et des soldats, en particulier:
Bernadotte: _Correspondance_ (1819).--Davout: _Correspondance_ (1887, 4
vol.).--Gille: _Mémoires d'un conscrit_ (1892).--Lavallette: _Mémoires_
(1831, 2 vol.).--Coignet: _Cahiers_ (1883).--Marbot: _Mémoires_ (1891, 3
vol.).--Marmont: _Mémoires_ (1856-57, 9 vol.).--Murat: _Correspondance_,
_Lettres et documents_ (1899 et 1908-14).--Soult: _Mémoires_ (1854, 3
vol.), etc... Ces mémoires sont de valeur inégale et ne doivent être
consultés qu'avec beaucoup de critique.

Histoires.--Bourgeois: _Manuel historique de politique étrangère_, t. II
(1898).--Sorel: _L'Europe et la Révolution française_, t. VI, VII et
VIII avec tables (1903-4).--Tramond: _Manuel d'histoire maritime de la
France_ (1916).--A. T. Mahan: _Influence of Sea Power on the French
Revolution and Empire_ (1892, 2 vol.).--Driault: _Napoléon et l'Europe_
(1910).--Pingaud: _Bonaparte, président de la République italienne_, _La
domination française dans l'Italie du Nord_ (1914, 2 vol.).--H. A. L.
Fisher: _Napoleonic Statesmanship: Germany_ (Oxford 1903).--Froidevaux:
_La politique coloniale de Napoléon_ (Revue des questions historiques,
1901).--A. Lévy: _Napoléon et la paix_ (1903).--Driault: _La politique
orientale de Napoléon_ (1904).--Maréchal Franchet d'Esperey et Général
Mangin: _Histoire Militaire et Navale_, t. VIII de l'_Histoire de la
nation française_ d'Hanotaux.

Sur le détail des événements militaires et diplomatiques: Roberts: _The
negociations preceding the peace of Amiens_ (Transact. of the Royal
hist. Soc., 1901, tome XX.).--H. M. Boxman: _Preliminary Stages of the
peace of Amiens_ (Toronto 1900).--Philipson: _La paix d'Amiens_ (Revue
historique 1901).--Driault: _Bonaparte et le recez germanique_ (Revue
historique, 1909),--O. Browning: _England and Napoleon in 1803_ (London
1887),--J. H. Rose: _Napoléon and english Commerce_ (Engl. hist. Rev.,
1893).--_Select Despatches... relating to the Formation of the 3d
Coalition_ (Londres 1904).--Coquelle: _Napoléon et l'Angleterre_
(1904):--O. Brandt: _England und die napoleonische Weltpolitik 1800-03_
(Heidelberg, 1916).--Yorck von Wartenburg: _Napoleon als Feldherr_,
Berlin, 1885-6, (2 vol.).--Camon: _La guerre napoléonienne: Précis des
campagnes_ (1903), _les systèmes d'opérations_ (1907), _les batailles_
(1910), _la fortification_ (1914) et toujours intéressant: Jomini: _Vie
politique et militaire de Napoléon Ier_ (1827, 4 vol. et
atlas).--Mathieu Dumas: _Précis des événements militaires_ (1817-26, 19
vol.).--Oman: _Hist. of the Peninsula War_ (1902-11, 4 vol.,
Oxford).--Greillon: _Les guerres d'Espagne_ (1902).--Vandal: _Napoléon
et Alexandre_ (3 vol, 1891).--Fabry: _Campagne de Russie_ (1900-3, 5
vol.).--Chuquet: _La guerre de Russie_ (1912, 3 vol.).--Clément:
_Campagne de 1813_ (1904).--Houssaye: _1814_ (1 vol., 1888).--_1815_ (3
vol., 1895-1905).--Fournier: _Der Kongress von Chatillon_ (Leipzig
1900).--P. Gruyer: _Napoléon, roi de l'île d'Elbe_ (1906).

VI.--POLITIQUE INTÉRIEURE

Sources.--Les _Mémoires_ de contemporains déjà cités. Aulard: _Paris
sous le consulat_ (4 vol.) _Paris sous le premier Empire_ t. I et II
(inachevé).--Recueil de bulletins de police et choix d'articles de
journaux.--Gaudin de Gaëte: _Mémoires, Souvenirs, Opinions et Écrits_
(Nouvelle édition en 3 vol., 1926).--Portalis: _Discours et travaux sur
le code civil_ (1844).--Pasquier: _Histoire de mon temps_ (1893-95, 6
vol.).--Boulay de la Meurthe: _Documents sur la négociation du Concordat
et sur les autres rapports de la France avec le Saint-Siège_ (1891-1905,
6 vol.).--Villemain: _Rapport au roi sur l'instruction secondaire_
(1843, in-4º).--Cousin: _Défense de l'Université_ (Discours,
1844).--Pelet de la Lozère: _Opinions de Napoléon sur divers sujets de
politique et d'administration_ (Paris 1833).

Histoires.--Vandal: _L'avènement de Bonaparte_ (2 vol. 1905).--Esmein:
_Précis élémentaires du droit français_ (1908).--Ducoc: _Le conseil
d'État_ (1876).--L. Madelin: _Fouché_ (1901, 2 vol.).--E. Mounet:
_Histoire de l'Administration provinciale, départementale et communale_
(Paris, 1885).--Régnier: _Les préfets du Consulat et de l'Empire_
(1907).--Passy: _Frochot, préfet de la Seine_ (1867).--Dejean: _Beugnot_
(1907).--Pingaud: _Jean de Bry_ (préf. à Besançon)
(1909).--Levy-Schneider: _Jeanbon-Saint-André_ (préf. à Mayence) (t.
II, 1901).--Stourm: _Les finances du Consulat_ (1902).--Marion:
_Histoire financière de la France_ (t. IV, 1797-1818) (1925: ouvrage
capital).--A. Madelin: _Le premier Consul législateur_ (1865).--Livre du
_Centenaire de la Cour des Comptes_.--Schmidt: _L'organisation de
l'Université Impériale_ (École des Hautes Études Sociales, 1912, la
lutte scolaire).

Sur le Concordat et la Politique religieuse: Abbé Mounet: _Histoire
générale de l'Église_, t. VII (1912).--Debidour: _Histoire générale de
l'Église et de l'État_ (1898).--Rinieri: _La diplomazia pontificale nel
secolo XIX_, t. I (Rome 1902), trad. en français par Verdier
(1903).--d'Haussonville: _L'Église romaine et le premier Empire_
(1868-69, 5 vol.).

Sur l'opposition et les complots. E. Daudet: _Histoire de l'émigration_
(3 vol. 1886-90 et 1904-05) et _La Police et les Chouans sous le premier
Empire_ (1898).--Chassin: _Les pacifications de l'Ouest_ (t. III,
1899).--G. de Cadoudal: _Georges Cadoudal et la Chouannerie_ (1887).--E.
Guillon: _Les complots militaires sous le Consulat et l'Empire_
(1894).--H. Welschinger: _Le duc d'Enghien_ (1888 et 1913).--Hamel:
_Histoire des deux conspirations du Général Malet_ (1873).

VII.--SAINTE-HÉLÈNE.

Sources.--Captain F. L. Maitland: _Narrative of the Surrender of
Bonaparte_ (London, 1826-1904).--Gourgaud: _Journal de Sainte-Hélène de
1815 à 1818_ (2 vol., 1897).--Montholon: _Récit de la captivité de
l'Empereur Napoléon_ (2 vol., 1847).--Las Cases: _Mémorial de
Sainte-Hélène_ (4 vol., Londres et Paris, 1823).

Histoires.--Sir T. Ussher: _Napoleon's Last Voyages_ (1895 et
1906).--Lady Malcolm: _A Diary of St. Helena_ (1899).--W. Forsyth:
_History of the Captivity of Napoleon at St. Helena_ (3 Vol.,
1853).--Basil Jackson: _Notes and Reminiscences of a Staff officer_
(1903).--Earl of Rosebery: _Napoleon, the last Phase_ (1900).--R. M.
Seaton: _Napoleon's Captivity in relation to Sir Hudson Lowe_
(1903).--J. H. Rose: _Napoleonic Studies_ (1904).




TABLE DES MATIÈRES


Avant-propos
Chapitre Premier.--Le boursier du roi
Chapitre II.--L'uniforme d'artilleur
Chapitre III.--Ingrate patrie
Chapitre IV.--Éclaircies et jours pénibles
Chapitre V.--Première rencontre avec la fortune
Chapitre VI.--«Cette belle Italie!»
Chapitre VII.--Le maître de la paix
Chapitre VIII.--Itinéraire des Pyramides au Luxembourg
Chapitre IX.--Comment on peut manquer un coup d'État
Chapitre X.--Le premier des trois
Chapitre XI.--Un gouvernement à la merci d'un coup de pistolet
Chapitre XII.--L'illusion d'Amiens
Chapitre XIII.--Le fossé sanglant
Chapitre XIV.--Austerlitz mais Trafalgar
Chapitre XV.--L'épée de Frédéric
Chapitre XVI.--L'ouvrage de Tilsit
Chapitre XVII.--Le premier nuage vient d'Espagne.
Chapitre XVIII.--Le redressement de Wagram
Chapitre XIX.--Le gendre des Césars
Chapitre XX.--Le roi de Rome
Chapitre XXI.--Le 29e bulletin
Chapitre XXII.--Le reflux et la débâcle
Chapitre XXIII.--Les bottes de 1793 et l'insurrection
          des maréchaux
Chapitre XXIV.--Empereur et aventurier
Chapitre XXV.--Morne plaine
Chapitre XXVI.--Le martyre
Chapitre XXVII.--La transfiguration.



ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 25 NOVEMBRE MCMXXXI PAR FIRMIN-DIDOT AU
MESNIL-SUR-L'ESTRÉE (FRANCE)




[Fin de Napoléon, par Jacques Bainville]
