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Titre: Anita: Souvenirs d'un contre-guerillas
Date de la premire publication: ca. 1874
Auteur: Beaugrand, Honor (1848-1906)
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: ca. 1874 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
  14 dcembre 2007
Date de la dernire mise  jour: 14 dcembre 2007
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 44

Ce livre lectronique a t cr par Rnald Lvesque




                                 ANITA

                               SOUVENIRS
                         D'UN CONTRE-GUERILLAS

                                  PAR

                             H. BEAUGRAND




[Illustration 03.png]

                                  ANITA

                    SOUVENIRS D'UN CONTRE-GUERRILAS




                                    I

[Illustration.]

On se battait ferme et dru chez Dupin.

Surtout lorsqu'on avait l'honneur d'appartenir  la 2me compagnie
monte de la "Contre-gurilla"; compagnie commande, s'il vous plat,
par un petit fils du marchal Ney.

Fameux rgiment que celui-l, je vous en donne ma parole, lecteurs!

Chez Dupin--comme nous disions alors--on buvait sec, on faisait ripaille
et on se battait en enrags; ce qui faisait que MM. les _Chinacos_, nous
avaient appliqu le gentil sobriquet de _Diablos colorados_--ce qui
voulait dire "Diables rouges,"--s'il vous plat.--Ils avaient ma foi
raison de ne pas nous adorer, car nous leur rendions bien pareil
compliment, et avec intrts encore.

C'tait au premier jour de fvrier 1866, si je me rappelle bien. Nous
tions de passage  Monterey venant de Matamoras et en route pour
rejoindre la division Douay qui tait campe sous les murs de San Luis
de Potosi.

Notre escadron faisait escorte  un convoi de vivres. Comme les
muletiers mexicains ne sont jamais presss et que le train n'avanait
pas vite, j'avais demand et obtenu la permission de mon capitaine, de
pouvoir devancer le dtachement d'un jour; et j'tais donc  Monterey
vingt-quatre heures avant mes camarades.

Puisque j'ai tant fait que de vous dire que je tenais  passer un jour 
Monterey, autant vaut finir ma confidence, et vous avouer que les yeux
noirs d'une senorita taient pour beaucoup dans cette dcision prise 
la hte.

J'tais alors marchal-de-logis-chef de mon escadron et je n'aurais
voulu pour rien au monde, manquer l'occasion de donner un coup de sabre
qui aurait pu me valoir la contre paulette de sous-lieutenant, alors
l'objet de tous mes rves.

J'arrivai donc au galop, en vue de la _Silla_, et un quart d'heure plus
tard, j'apprenais que l'objet de ma course au clocher tait depuis
quelques jours  Salinas en visite chez une de ses parentes.

Jugez de mon dsespoir!

Que faire?

Je tenais  voir mon Anita, et Salinas tait  une distance de dix bonne
lieues de Monterey. Je n'avais que vingt-quatre heures d'avance, sur la
colonne, et il m'tait tout  fait impossible de penser  faire 30
lieues en un jour sur mon cheval qui tait dj fatigu, et de pouvoir
reprendre ensuite la route avec mes compagnons d'armes.

J'tais furieux de ce contretemps, quand je me rappelai fort  propos
que j'avais une cinquantaine de dollars dans mes goussets. A Monterey,
un bon mustang s'achte et se vend pour deux onces d'or.

Je trouvai tout de suite un maquignon qui me fournit une monture
respectable pour vingt-cinq dollars et aprs avoir confi mon fidle
_Pedro_--mon cheval--au soins du garon d'curie de l'htel San
Fernando, je me prparai  prendre la route de Salinas.

On me fit bien remarquer que les _Chinacos_ avaient t vus dans les
environs depuis quelques jours, mais quand on est militaire et amoureux,
on se moque de tout,--mme des choses les plus srieuses.

J'tais donc dcid  tout braver, fatigues et Juaristes, pour avoir
l'ineffable plaisir de contempler pendant quelques instants les yeux
noirs de ma _Novia_.

Je plaai de nouvelles capsules sur mes revolvers amricains et je pris
une double ronde de cartouches pour ma carabine _Spenser_.




                                   II


Quelques instants plus tard, je galopais sur la route poudreuse qui
longe la base des montagnes leves qui entourent Monterey. Mon cheval
faisait merveille et j'tais enthousiasm de la surprise que j'allais
causer  mon Anita qui me croyait encore  Victoria,  guerroyer contre
ce brigand de Canales.

Je rpondais d'un air souriant aux _Buenos Dias_ hypocrites des
_rancheros_ que je rencontrais sur la route. Il tait notoire que ces
coquins nous disaient bonjour du bout des lvres, tandis que dans leurs
coeurs, ils nous vouaient  tous les diables. Mais j'tais de bonne
humeur et j'oubliais pour le moment que j'tais en pays ennemi.

Je fis ainsi, sans y penser, cinq ou six lieues. Le coeur me battait
d'aise,  la pense de l'heureuse inspiration que j'avais eue de me
procurer une nouvelle monture qui me permettrait de passer sept ou huit
heures auprs de l'objet de mes affections; ce qui est une dose de
bonheur norme pour un militaire en campagne, croyez m'en sur parole,
heureux lecteur qui n'tes jamais sorti de la paisible catgorie des
pquins.

Je galopais donc content de moi-mme et ne pensant nullement au danger,
quant j'arrivai au gu d'une petite rivire qu'il me fallait traverser
pour continuer ma route. Je lchai la bride  mon cheval pour lui
permettre de s''abreuver  l'eau claire qui roulait sur un lit de
cailloux. Je me prparais  fumer une cigarette, quand le bruit des pas
de plusieurs chevaux me fit tourner la tte. Je vis cinq ou six
cavaliers qui se dirigeaient vers moi, mais qui, videmment, jusque l,
ne m'avaient pas encore aperu.

Leur tenue demi militaire me fut un devoir de m'assurer  qui j'avais
affaire, avant de les laisser s'avancer plus prs, et je les interpellai
de la phrase habituelle:

--_Quien vive?_

--_Amigos!_ rpondirent en choeur mes interlocuteurs qui s'avanaient
toujours, et qui me lancrent en passant des bonjours quivoques. Je les
laissai s'avancer et traverser la rivire, mais je rsolus de ne pas les
perdre de vue, pour viter toute espce de malentendu de la part de ces
messieurs que je souponnais fortement d'appartenir  quelque bande du
voisinage. Je les suivis donc  distance, bien dcid  ne pas leur
donner la chance de se cacher dans les broussailles et de me lancer une
balle  la manire proverbiale des brigands  qui nous faisions la
guerre.

Je crus m'apercevoir que l'un d'entre eux tournait de temps en temps la
tte, comme pour s'assurer que je les suivais toujours, mais j'en
arrivai bientt  ne plus y porter attention et  croire, qu'aprs tout,
ces pauvres diables pouvaient bien n'tre pas autres que de paisibles
fermiers du voisinage qui revenaient de Monterey. Je me relachai donc de
ma surveillance et je retombai peu  peu, dans la srie d'ides couleur
de rose que m'avait inspires l'espoir de me trouver bientt auprs de
mon Anita.

Vous souriez probablement, lecteur, de mon infatuation amoureuse quand
je vous nomme ma passion; mais avant de vous raconter les aventures que
me valurent un attachement digne d'un meilleur sort, laissez-moi vous
dire qu'elle en valait la peine, ma mexicaine.

[Illustration 11.png]Voil bientt onze ans que je l'ai oublie et
parole d'ex-_contre-gurilla_, quand j'y pense par hasard, je me
surprends  regretter la _plaza_ de Monterey et les charmantes
promenades que nous y faisions,_Anita et moi_ en coutant la musique du
95me. Je faisais retentir mes perons et sonner mon grand sabre de
cavalier sur le pav, et elle souriait sous sa mantille,--la
coquine--aux officiers d'tat-major que me jalousaient ma bonne fortune.




                                  III


Mais revenons  la grande route de Salinas et aux cavaliers inconnus qui
galopaient devant moi.

J'avait donc fait taire mes soupons et j'avais mme oubli toute ide
de danger, quand j'arrivai, toujours su galop,  un endroit o la route
faisait un brusque dtour. Mes Mexicains de tout--l'heure,
m'attendaient l le revolver au poing, et je fus accueille par un
brusque:

--_Alto ahi!_--Halte l!

[Illustration 13.png]

Mon cheval se cabra, et ma main droite fouillait encore les fontes de ma
selle quand j'entendis derrire moi, le sifflement bien connu du lasso.
Je sentis la corde se resserrer autour de mes paules et un instant plus
tard je roulais dans la poussire. Un brigand de _Chinaco_ m'avait
_ficel_ par derrire pendant que ses dignes compagnons me mettaient en
joue par devant.

Jolie position, pour un sous-officier qui avait l'honneur de servir sous
Dupin. Je me sentais attrap comme le corbeau de la fable.

J'avais honte de moi-mme.

En vrais Mexicains qui font leur mtier avec un oeil aux affaires, mes
braves adversaires commencrent par me dpouiller de tout ce que je
possdais qui pouvait avoir pour un sou de valeur et me donnrent, par
ci, par l, quelques coups de pieds pour me faire sentir que j'tais 
leur merci. Les pithtes les plus injurieuses ne me manqurent pas non
plus, pendant que l'on me liait solidement les bras de manire  me
mettre dans l'impossibilit de faire un seul mouvement pour me dfendre.

Je souffris tout en silence, me rservant mentalement le droit de me
venger au centuple si jamais l'occasion s'en prsentait.

On me plaa sur mon cheval et aprs m'avoir attach les jambes  la
sangle afin qu'il ne me prit aucune envie d'essayer  m'chapper, nous
laissmes la grand'route pour nous enfoncer dans les broussailles. Aprs
avoir voyag pendant quelques heures nous arrivmes  une mauvaise hutte
abandonne, situe sur les bords d'un ruisseau qui descendait des
montagnes environnantes pour se jeter probablement dans le _Rio
Salinas_.

Nous y passmes la nuit et on me fit l'honneur de placer une sentinelle
pour veiller sur moi; prcaution bien inutile en vue des liens dont
j'tait littralement couvert des pieds  la tte.

Avec une libralit que je n'attendais pas d'eux, mes gardiens me
donnrent ma part d'un souper excellent qu'ils prparrent avec soin et
ils m'offrirent mme un bon verre de _mescal_ que j'acceptai volontiers.

Aux questions que j'adressai sur ce que l'on prtendait faire de moi, on
rpondit invariablement que je saurais le lendemain soir  quoi m'en
tenir  ce sujet.

J'attendais avec un impatience que vous comprenez, lecteur, l'heure qui
m'apprendrait le sort qui m'tait destin.

Je dormis tant bien que mal et nous reprmes de bonne heure un sentier
qui conduisait  la grande route.

J'tais toujours ficel jusqu'aux oreilles, et je faisais piteuse mine
entre les deux grands gaillards qui taient chargs de ma garde.

Vers midi, nous avions atteint Lampassas; et ce n'est que lorsque
j'aperus un bataillon de _Chinacos_, qui grouillait sur la place
publique, que je commenai  comprendre ce qu'on voulait de moi.

Je sentis que selon leur habitude, MM. les Juaristes allaient d'abord
essayer de me faire _causer_, en m'offrant probablement un grade
quelconque comme prix des informations que je pourrais leur donner, et
que si je m'y refusais absolument, on pourrait bien me passer _l'arme 
gauche_.

Cette manire d'agir avec leurs prisonniers tait proverbiale chez les
mexicains, et je m'y attendais avec un calme assez mal emprunt  mon
dessein bien arrt de paratre indiffrent au danger de ma position.




                                  IV


Je rflchissait encore aux vicissitudes de la vie de soldat, quand une
ordonnance vint m'annoncer que l'on m'attendait chez le gnral Trevino
dont la brigade se trouvait de passage  Lampassas.

Je connaissais Trevino de rputation, comme l'un des rares gentilshommes
qui aient accept du service sous Juarez, et je remerciai mentalement
mon toile de cette sorte de bonne fortune dans mon malheur.

Aprs avoir coup mes liens pour me permettre de marcher, on me
conduisit dans une grande salle, au rez-de-chausse du palais municipal,
o l'on me fit attendre le bon plaisir de son excellence, le gnral
commandant suprieur.

Si l'exactitude est la politesse des rois, il nous a toujours paru
vident que les rois de Mexique devaient tre d'une impolitesse criante,
s'il nous est permis d'en juger par la conduite des fonctionnaires de la
rpublique actuelle.

On me fit attendre deux longues heures sans boire ni manger, ce qui me
parut d'un mauvais augure pour la bonne humeur du gnral.

Quand la vie d'hun homme est en jeu, il devient superstitieux en diable,
et les vnements les moins importants sont  ses yeux des pronostics
srieux.

On me transmit enfin l'ordre d'entrer et je me trouvai, en quelques
instants, en prsence de celui qui allait dcider, si, selon la coutume,
je devais aller avant longtemps me balancer au bout d'un lasso, suspendu
aux branches de l'arbre le plus voisin.

J'entrai d'un pas ferme et en prenant un air assur qui s'accordait
assez mal avec les ides noires qui se croisaient dans mon cerveau.

Plusieurs officiers taient assis autour d'une table couverte de cartes
et de dpches. Le gnral, en petite tenue, arpentait la salle de long
en large et semblait absorb dans ses penses. Au bruit que firent mes
gardes en entrant, il leva la tte et il me fit de la main, signe
d'avancer prs de lui.

--Mes hommes m'apprennent, dit-il qu'il vous ont arrt sur la route de
Monterey  Salinas; et il me parait pour le moins curieux, que vous ayez
eu l'audace de vus aventurer sur un territoire compltement au pouvoir
de nos troupes depuis plusieurs mois. Ceux qui nous ont fait prisonniers
vous accusent d'espionnage, et m'est avis qu'ils ont raison.
Qu'avez-vous  dire pour vous dfendre?

--Ren gnral. Il est permis  vos gens de m'accuser d'espionnage quand
vous savez que je ne puis apporter aucune preuve pour me dfendre. Je
connais les lois de la guerre pour les avoir plusieurs fois excutes
moi-mme sur l'ordre de mes suprieurs. Je ne suis pas un espion, mais
il m'est probablement impossible de vous le prouver. Les raisons qui
m'ont port  entreprendre le voyage de Salinas sont d'une nature tout 
fait pacifique; je vous en donne ma parole de soldat.

Le gnral fixa sur mois un oeil scrutateur, mais je supportai son
regard avec une assurance qui me parut produire un bon effet.

--Et ces raisons, quelles sont-elles?

Je baissai la tte en souriant et je racontai au gnral tonn, mon
amour pour Anita et ma rsolution de lui dire bonjour en passant 
Monterey. Je lui fis part de ma rsolution de me rendre  Salinas,
malgr les avis que j'avais reus de la prsence des Juaristes en cet
endroit et de mon arrestation subsquente par ses hommes.

Il continua sa promenade pendant quelques minutes, en paraissant
rflchir probablement  la plausibilit de mon histoire. Se tournant
vers moi tout  coup:

--Vous me paraissez un bon diable et je crois que vous dites la vrit.
Mais si nous n'tiez un des hommes de Dupin, j'ajouterais  peine foi 
vos paroles. Votre rgiment se bat comme une brigade et les bons soldats
sont amoureux en diable: les Franais surtout. Que diriez-vous si je
vous offrais les paulettes de capitaine dans un de mes rgiments de
_Lanceros_?

--Je dirais, Gnral, que vous voulez probablement vous moquer de moi;
ce qui serait  peine gnreux de votre part.

--Rien de plus srieux. Dites un mot et vos armes vous seront rendues
avec votre libert. De plus comme je vous l'ai dj dit, une compagnie
de braves soldats de la Rpublique Mexicaine sera place sous vos
ordres.

--Gnral Trevino, rpondis-je en me redressant et en le regardant en
face, si quelque malheureux, oubliant son devoir et son honneur de
soldat loyal, a pu sans mourir de honte prter son pe  une aussi
basse transaction, apprenez que je ne suis pas un de ces hommes l.
Plutt mille fois mourir simple soldat, fidle  mon devoir d'honnte
homme, que de vivre avec un grade que j'aurais achet au prix d'une
trahison dshonorante.

--Est-ce l votre dernier mot?

--Oui, Gnral.

--Et vous avez bien rflchi?

--J'ai bien rflchi.

Le gnral parut absorb dans ses penses pendant quelques instants,
puis se tournant vers l'un de ses aides de camp:

Capitaine Carillos, vous verrez  ce que le prisonnier soit conduit sous
bonne escorte au camp de Santa Rosa, pour y tre intern jusqu' nouvel
ordre; et faisant signe de la main aux gardes qui m'avaient introduit,
je fus reconduit au corps de garde en attendant mon dpart qui ne devait
pas longtemps tarder.




                                   V


Pour le moment j'avais la vie sauve; mais s'il me fallait croire les
rcits de ceux de nos soldats qui avaient eu l'exprience de quelques
mois de captivit chez les Mexicains, je n'avais gure  m'en fliciter.

Les Mexicains  de rares exceptions prs, traitaient leurs prisonniers
un peu  la manire des Indiens des plaines de l'Ouest.

Chez eux, c'tait l'esclavage, accompagn de tous les mauvais
traitements que suggrait  ces soldats demi-brigands leur nature
sauvage et vindicative.

Il me restait cependant une dernire chance: l'vasion.

Cote que cote, j'tais bien dcid  tout risquer pour regagner ma
libert. Aussi, commenai-je  l'instant mme,  former des plans plus
ou moins praticables pour m'chapper des mains des _Chinacos_.

Le lendemain, de grand matin, flanqu de deux cavaliers et ficel de
nouveau des pieds  la tte, je prenais la route de Santa Rosa.

Comme nous tions en pays ami pour les Juaristes, mes grades me
laissrent une certaine latitude, e n'eussent t les liens qui me
gnaient terriblement, je n'aurais pas eu trop  me plaindre de ces
messieurs. Trente-six heures de route devaient nous conduire au camp, et
en attendant, je me creusais la tte pour trouver le moyen de tromper
mes Mexicains.

Si j'avais eu de l'or, j'aurais pu les acheter corps et mes, car il est
proverbial que les descendants de Cortez--comme leurs anctres--ne
savent pas rsister aux appas d'une somme un peu respectable; mais je
n'avais pas un sou. On m'avait tout enlev.

Nous campmes, le premier soir, aux environs de Monclava et je passai la
nuit  mditer des plans d'vasion, tous, les uns plus impossibles que
les autres.

Nous nous mimes en route de bonne heure, dans l'esprance--pour mes
grades, bien entendu--de pouvoir atteindre le soir mme, le but de leur
voyage.

Je commenais  croire, qu'aprs tout, il me faudrait attendre une
occasion plus favorable et je me rsignai  subir mon sort tant bien que
mal.

Vers trois heures de l'aprs-midi, nous nous arrtmes  la _Hacienda de
los Hermanos_ pour reposer nos chevaux et prendre nous-mme un dner
dont nous avions grand besoin.

L, j'appris d'un _pon_--domestique--que les Franais avaient t vus
la veille sur la route de _Paso del Aguila_ et un rayon d'esprance vint
relever mon esprit abattu.

Mes gardes se htrent de prendre un mauvais repas compos de
_tortillas_ et de _frijoles_ dont ils m'offrirent une part assez
librale que j'acceptai avec plaisir.

Ils avaient appris, comme moi que les Franais rdaient dans les
environs et ils tenaient probablement  atteindre Santa Rosa, le soir
mme, afin de se trouver  l'abri des attaques des claireurs impriaux
qui battaient la campagne.

Ils ignoraient que je fusse au courant de la cause de ce dpart
prcipit, mais comme je l'ai dit plus haut, j'en avais t inform
aussitt qu'eux.

J'esprais donc ardemment ce qu'ils paraissaient redouter:--la rencontre
de quelque dtachement de troupes franaise qui aurait bien pu
intervertir les rles et les faire prisonniers tout en me rendant la
libert.




                                  VI


Nous nous mmes en route en grande hte et je crus m'apercevoir, cette
fois, que j'tais devenu l'objet d'une surveillance beaucoup plus
svre. On avait resserr mes liens avec une sollicitude qui ne me
prsageait rien de bon; et il tait  craindre qu'en cas d'une attaque
soudaine je fusse le premier  recevoir les balles amies des Franais.

Nous galopions depuis une heure et nous n'avions encore rien aperu qui
put donner raison aux craintes de mon escorte.

Malgr tout, j'esprais toujours et mon attente ne fut pas de longue
dure.

Un bruit lointain de voix animes parvint  mes oreilles et mes gardes
firent une halte spontane. Ils se consultrent  voix basse et l'un
d'eux se tournant vers moi:

--Je vous avertis, dit-il, qu'au premier mouvement suspect de votre part
je vous brle la cervelle.

Mouvement suspect! J'aurais bien voulu pouvoir en faire de ces
mouvements l, entortill comme je l'tais par un lasso en cuir qui me
coupait dans les chairs.

J'aurais pu crier; mais mes diables de _Chinacos_ ne m'en laissrent pas
la chance. On me billonna prcipitamment, en m'touffant sus les plis
d'un mauvais foulard qu'on avait oubli de me confisquer, lors de ma
capture sur la route de Salinas.

Je m'aperus que mes deux Juaristes auraient voulu se voir  cent pieds
sous terre, quoiqu'ils ne fussent pas encore certains de la nature des
bruits qui nous arrivaient de plus en plus distincts.

Pour moi, je n'avais qu' faire le mort--et me rsigner; impatiemment si
vous le voulez, mais c'est  peu prs tout ce que je pouvais faire dans
des circonstances aussi peu rassurantes. En attendant mes Mexicains
demeuraient indcis et ne savaient videmment quel parti prendre.

Ils ne furent pas longtemps dans l'attente.

Un clat de rire prolong, accompagn d'un juron formidable venaient de
nous apprendre  qui nous avions affaire.

Les Franais s'approchaient en nombre.

Un brusque dtour de la route, seul les empchaient de nous apercevoir.

Mes Mexicains ne furent pas lents  tourner bride et enfonant leurs
perons dans les flancs de leurs montures, en mme temps qu'ils
excitaient mon cheval de quelques coups de plats de sabre, nous nous
lanmes  fond de train,--bien malgr moi--sur la route que nous
venions de parcourir.

Attach comme je l'tais, sur mon cheval qui bondissait en essayant de
me dsaronner en ne sentant pas la main d'un cavalier pour le conduire,
je fus pris d'un vertige que me fit bientt perdre connaissance.

J'entendis vaguement quelques coups de feu; j'entrevis comme dans un
rve l'uniforme bleu-ciel des Chasseurs d'Afrique qui se pressaient
autour de moi et ce fut tout.




                                 VII


Quand je revins  moi, j'tais couch au pied d'un arbre et un
_tringlot_ me prsentait une potion que je bus avec avidit.

Aprs avoir apais la soif ardente que me dvorait, mon premier soin fut
de me tter pour voir si j'tait bien _tout_ l. Rien n'y manquait; j'en
tais quitte pour une lgre blessure  la main droite. J'avais la
jointure de l'annulaire emporte par une balle franaise, sans soute,
durant la course chevele que m'avaient fait prendre mes _amis_ les
_Chinacos_. Je regardai autour de moi et je vis, non sans quelque
satisfaction, que mes gardiens du matin taient mes prisonniers du soir.
Mes deux Juaristes taient solidement lis aux roues d'une voiture du
train qui accompagnait l'escadron de Chasseurs d'Afrique  qui je devais
la libert.

J'en tais l de mes rflexions quand un brigadier s'avana vers moi en
me demandant de mes nouvelles.

Je reconnus en lui un camarade de garnison de Tampico, et il me raconta
en quelques mots que son dtachement tait en route de Carmago  Piedras
Negras, d'o il devait aller rejoindre l'expdition qui se prparait 
envahir les Etats de Durango et de Chihuahua.

Je remerciai ma bonne toile d'tre tomb en aussi bonnes mains.

Huit jours plus tard, le bras droit en charpe, et ne me sentant
nullement l'envie d'aller voir Anita, en passant par Monterey, je
prenais la route de Matamoras par la diligence de Laredo.

Je trouvai l, la premire compagnie d'infanterie de la Contre-guerilla,
qui avait ross d'importance, quelques jours auparavant, un bataillon de
la brigade de Cortinas.

Je me prsentai au capitaine commandant que je connaissais dj, et qui
me flicita de la bonne tournure qu'avait prise mon escapade d'amoureux.

Je rejoignis mon escadron qui partait pour les ctes Pacifiques et je ne
revis jamais Anita, qui, probablement elle aussi, a oubli depuis
longtemps nos promenades sur la plaza de Monterey.




                                 VIII


C'tait en 1869.

Ma carrire militaire avait t brusquement termine par l'excution du
10 juin 1867.

Aprs avoir visit la France avec la plupart de mes compagnons d'armes
et tre demeur quelques mois  la Nouvelle Orlans, j'avais repris le
chemin du Mexique.

J'tais employ comme comptable interprte, au chemin de fer: Vera Cruz
et Mexico. Cette ligne commence depuis nombre d'annes tait enfin
termine sur toute sa longueur de Vera Cruz  la capitale, et pour
clbrer cet vnement, il y avait grand banquet au palais municipal de
Puebla. Le prsident de la Rpublique Mexicaine y assistait accompagn
d'un nombreux tat-major. Les gouverneurs des diffrents Etats avaient
aussi rpondu  l'invitation des capitalistes anglais qui avaient
conduit  bonne fin, malgr les difficults sans nombre qu'avait
engendres la guerre civile, l'entreprise de relier Mexico au littoral
du golfe par une voie ferre.

J'assistais  la fte comme employ, et la vue de tous ces gnraux de
l'arme Juarez me rappelait de bien tristes souvenirs.

Par hasard, pendant le grand bal de gala qui eut lieu pour clore les
rjouissances du jour, je me trouvai plac auprs du gouverneur de
l'Etat de Nuevo Leon: le gnral Geronimo Trevino.

Je me rappelais la figure de celui-l: c'tait mon homme de Lampassas
qui avait jug  propos de m'expdier  Santa Rosa o je n'arrivai
jamais, au lieu de me faire danser au bout de la branche d'un arbre,
comme c'en tait l'habitude, en ces temps-l.

Je lui devais de la reconnaissance et j'entamai la conversation.

Aprs les compliments d'usage en pareille occasion, je lui demandai s'il
se rappelait, par hasard, les circonstances de notre premire entrevue 
Lampassas, en 1866.

Il se remettait ma figure et me demanda de vouloir bien lui rafrachir
la mmoire par un rcit circonstanci des vnements qui avaient marqu
notre premire rencontre.

Je luis redis mon histoire et il me flicita d'avoir pu, en des temps
aussi difficiles m'en tre retir avec la vie sauve.

Nous causmes longuement et il m'avoua que j'avais eu une chance toute
particulire de ne pas l'avoir rencontr quinze jours plus tard.

Je lui en demandai la raison.

--Ma brigade quitta Lampassas, le lendemain de votre dpart pour Santa
Rosa, me rpondit-il. Nous nous rendions  Durango dans le dessein
d'attaquer le colonel Jeannin-Gros qui s'y trouvait en garnison avec un
bataillon de la Lgion Etrangre. Nous attaqumes avec des forces
suprieures, cinq contre un et force fut au brave colonel d'vacuer la
ville et de se retirer devant nos troupes. Nous avions raison de croire
que nous resterions en possession du pays, au moins pour quelques jours,
comme les troupes franaises se trouvaient alors en grande partie
occupes  Guadalajara. Nous avions compt sans Dupin qui rdait dans
ces parages. Deux jours aprs notre entre, Jeannin-Gros que nous
croyions en pleine droute revint  la charge et nous attaqua assez
vivement pour me dcider  dtacher deux rgiments de ma brigade, pour
le combattre en rase campagne. Ce diable de Dupin s'tait concert avec
lui, et nos soldats avaient  peine franchi les fortifications et engag
le feu contre la Lgion Etrangre, que deux escadrons de Cavaliers et
une batterie de campagne des Contre-guerillas, cachs dans le champaral,
se rurent sur notre arrire-garde. Je commandais en personne, mais mes
hommes crurent, aux cris pousss par les "diablos colorados" que nous
avions affaire  des forces suprieures. Une panique s'ensuivit et nous
rentrmes ple-mle dans Durango aprs avoir perdu 500 hommes tus,
blesss et faits prisonniers. Le soir mme,  la faveur de l'obscurit,
nous fmes forcs  notre tour, de nous retirer devant les forces
combines de Jeannin-Gros et de Dupin. Jugez de mon humeur. C'est ce qui
me fait vous dire que si j'avais eu alors, entre mes mains, un homme
appartenant  la contre-guerilla, je lui aurais, tout probablement, fait
passer un mauvais quart-d'heure.

--En effet, rpondis-je, je tiens du colonel Dupin lui-mme les dtails
de cette affaire. Mais que voulez-vous, gnral, malgr tous nos succs
d'alors, les circonstances nous ont forcs d'abandonner l'espoir
d'tablir un empire sur le sol du Mexique. Esprons ensemble, que
l'avenir rserve  votre pays natal une re de paix et de prosprit.

Le gnral me serra la main et me remercia de mes bons souhaits pour la
Rpublique Mexicaine.

La foule nous spara bientt et je ne l'ai jamais revu depuis, quoique
j'aie appris qu'il s'tait ralli au gouvernement de Porfirio Diaz,
aprs avoir eu lui-mme des vellits de candidature au fauteuil de
prsident de la Rpublique.

[Illustration signature.png]



[Fin du rcit _Anita: Souvenirs d'un contre-guerillas_
par Honor Beaugrand]