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Titre: Margherita Pusterla
Auteur: Cant, Cesare (1804-1895)
Traducteur: Anonyme
Date de la premire publication:
   1838 [en italien]; 1843 [cette traduction]
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Revue L'Illustration,
   livraisons 23 (5 aot 1843)  39 (25 novembre 1843)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   6 mai 2012
Date de la dernire mise  jour:
   6 mai 2012
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 942

Ce livre lectronique a t cr par Rnald Lvesque






MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.



CHAPITRE PREMIER.

LA MARCHE TRIOMPHALE.

En 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de
Mantoue, avaient tenu cour plnire dans leur ville. Tables publiques,
musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient
prodigu toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succd aux
gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient  leur aide pour
blouir les esprits gnreux, charmer les frivoles et capter le peuple,
toujours allch par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers
taient accourus  cette fte, en grand luxe d'habits, couverts des plus
belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et
monts sur des destriers ferrs d'argent. Parmi eux, on comptait,
beaucoup de Milanais venus pour faire cortge au jeune Bruzio, fils
naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'taient Giacomo
Aliprando, Matteo Visconti, frre de Galas et de Barnab, qui depuis
devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille
des Crivelli, et le plus renomm de tous, Franciscolo Pusterla, le plus
opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus
fortun, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque
certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette
histoire, il n'et pas t sur le bord d'un abme de misres dont il
devait atteindre le fond.

Ces champions milanais avaient remport le prix du tournoi de Mantoue.
Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins,
noir comme la rsine, avec sa housse bleu de ciel, chamarre d'argent,
et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches
 deux de ses pieds, on avait encore ajout deux vtements, l'un
d'carlate, l'autre de soie, double de menu vair. Pour faire montre de
ces trophes, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crmone,
Plaisance et Pavie, d'o ils taient revenus dans leur patrie le 20 mars
de cette mme anne 1340. Partout ou les recevait en grande liesse.
C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout
temps  se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se
dployait surtout dans cet ge o la force matrielle rgnait sans
conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le
courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simules, comme
en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son
humeur de curiosit et de disputes en factions de thtre et en
querelles littraires. Aussi Milan envoya  la rencontre de ses
chevaliers une escorte compose de la cour et des plus nobles seigneurs.
Aprs s'tre arrts dans le splendide chteau de Belgiojoso, ils
s'acheminrent tous vers la cit.

Ils entrrent en grande solennit par la rue Saint-Eustorge. Aprs avoir
travers le faubourg de la citadelle, dj ceint d'une muraille, ils se
prsentrent  la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe
aujourd'hui le pont jet sur le canal _del Naviglio_. Ce canal marque
encore le foss que, pour se dfendre contre Barberousse, les Milanais
avaient creus autour de leur ville ressuscite. Un terre-plein lev
avec les dblais de cette excavation tait leur seul rempart; mais il
suffisait alors que chaque citoyen tait soldat, soldat pour la patrie
et pour les franchises. Peu de temps avant l'poque dont nous parlons,
Azone Visconti avait,  cet endroit, bti une muraille de dix mille
brasses de circuit, avec onze portes  herses et pont-levis, et
couronne de cent tours aux crneaux innombrables.

Les chevaliers passrent, sous l'arche qui subsiste encore, et
ctoyrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vnrables dbris de
l'antiquit romaine, bientt ils arrivrent au carrefour appel
Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que
prsentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux,
le peuple accourait  ce spectacle, attir par la joyeuse sonnerie des
hrauts de la ville, vtus de pourpre, et qui s'avanaient, avec leurs
trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc
mi-partie d'carlate, et en manteaux de mme couleur. Ils prcdaient le
cortge, entourant le porte-bannire, qui portait l'tendard aux armes
des diverses portes semes autour d'une vipre noire en champ d'argent.

Quelle est cette dame tout de velours et d'or? demandait un petit
enfant.

Ses parents lui rpondaient: C'est la princesse Isabelle, la femme de
celui-l tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipre qui
mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un
peu notre bonne fortune d'avoir un matre si vaillant et une si belle
matresse!

--Eh! regardez, ajoutait un compre en poussant son voisin d'un
malicieux coup de coude, quel change d'oeillades entre elle et Galas.

--Eh! eh! rpliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas
d'hier que la tante s'entend avec le neveu.

Alors on commenait  rciter la chronique scandaleuse, on se conta et
les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En
effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrire,
entour de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous
avons parl, tous deux ns de diffrentes mres.

[Illustration.]

Luchino tait fils du grand Matteo, qui, aprs l'archevque Ottone
Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de
Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de dfendeur
de la libert. Galas avait succd  Matteo dans le commandement; 
Galas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 aot de
l'anne prcdente, avait t reconnu seigneur par l'assemble Gnrale
des Milanais; mais comme on se dfiait d'une jeunesse indompte qui
s'tait consume en aventures de libertin, on lui avait associ son
frre Giovanni, vque suzerain de Novare. Comment le peuple,
connaissant les dfauts de ce prince, l'avait-il lu de prfrence, ou
n'avait-il pas rtabli la libert? Ce serait mal connatre le gnie
populaire que de s'en tonner. Arriv au pouvoir, Luchino, usant
d'astuce et d'autorit, limina bientt son frre.. qui, prtre, bon
catholique et dsireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et
de sa belle mine, se dchargea volontiers des affaire publiques.

[Illustration.]

Luchino tait abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut
accompagner tous les vices et s'unir mme  l'infamie. Avare de
promesses, intrpide  les tenir, prompt  prendre une rsolution et
prompt galement  l'excution, il augmenta son empire qu'il ne laissa
point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses
btards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia  l'homme qu'il
avait une fois offens. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour
suivre sa proie  travers de longs dtours, pour consommer une iniquit
sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns galrent parmi
les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement
remarquables par cette odieuse habilet. On le louait justement d'avoir
dlivr le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refrn les
violences de ses feudataires, pes au mme poids Guelfes et Gibelins, et
frapp d'un gal impt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le
regardait en propre, il n'appelait justice que son intrt. A-t-il
manqu d'imitateurs ou de modles? Sa politique tait simple: se
conserver  tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et
les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la
dclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coter. Selon
ce qu'il croyait le plus utile  ses vues, il protgeait les arts et la
posie, ou il dressait pour les artistes et les potes des gibets et
emplissait les geles. Il se considrait comme un conducteur de btes
sauvages, qui, sous peine d'tre dvor par elles, doit sans cesse les
tenir sous le coup du chtiment et leur faire sentir qu'il est
ncessaire  leur existence; aussi voulait-il apparatre aux bons,
c'est--dire aux peureux, comme l'unique auteur de la flicit publique.
A l'gard des mchants, c'est--dire de ceux qui auraient os, contrler
ses actes, il exagrait par calcul son naturel froce et dissimul.
Espions, juges achets, soldats, faisaient de temps en temps d'clatants
exemples. Accusations, emprisonnements, excutions, tout apprenait  la
foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait 
croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obissance
l'unique droit des sujets.

Les moyens violents n'taient pas toujours ceux que Luchino aimait 
mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas,
ou trouvaient agrable cette partie de sa tactique qui consistait  les
dompter par la corruption. A la populace, ftes, danses, tavernes,
mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manires svres et
rflchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples
et les facilits de la dbauche, afin que, voyant les routes de la
gloire et des honneurs fermes derrire eux, ils livrassent  la
jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette
voie tait celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus
srement  son but.

La conscience criait encore en lui; mais,  l'aide des pratiques
dvotes, il en touffait la voix ou l'ludait. Chaque jour il rcitait
ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens taient admis
 sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des
mendiants, qu'il servait lui-mme avec tout le faste d'une fausse
humilit. Jamais il ne mangeait que des mets de carme le samedi et les
jours prescrits. Il tabli! le tarif des funrailles, et de graves
punitions furent prononces contre les mdecins qui visiteraient trois
fois un malade sans faire venir le confesseur.

Les ambassadeurs et les potes lui rptaient sans cesse qu'il avait
tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait  la cotte de
mailles qu'il ne dpouillait jamais, aux doubles gardes qui
environnaient sa demeure, aux normes dogues qui ne le quittaient pas,
en quelque lieu qu'il allt. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils
mangeassent, n'taient pas suspects de dsirer un changement de
gouvernement.

Toutefois,  voir les dmonstrations qui l'accueillaient sur son
passage, on aurait pu prendre Luchino pour le pre de son peuple, et
toutes ces acclamations n'taient pas dictes par une lche flatterie.
Il n'est pas de gouvernement, si dtestable qu'il soit, dont quelque
classe ne tire profit. Les Lombards,  cette poque, traversaient un ge
de turbulence interne, o la libert, achete au prix du sang et des
plus gnreux efforts, tait alle se perdant  travers les discordes
civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigus
de cette continuelle tempte, o le peuple risquait tout sans rien
gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement nergique qui
mettait un frein  toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix
 la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient libert!
En outre, Luchino n'admettait gure aux emplois que des citoyens de
Milan; six mille d'entre eux vivaient du trsor public. Pendant la
disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris
aux dpens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est
toujours prt  renvoyer  ses matres les responsabilit des biens ou
des maux qu'il prouve.

Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils taient aux
affaires publiques. Chacun se prfrait  la patrie; pourvu qu'il ft
libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur tait la
gloire au prix de leur intrt, la vertu au prix de la vie? Alors ils
cueillaient les fruits dont ils avaient jet la semence. Ceux  qui
l'tat de la cit tait insupportable, et qui dsespraient de relever
leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix
contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays trangers. Ils
laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidit des citoyens qui
voulaient s'lever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans
les charges de la cour, rservant  celui-l seul dont ils recevaient de
l'clat et des rcompenses les services qu'ils auraient d consacrer 
l'utilit de tous.

Souponneux ou jaloux, Luchino avait retir sa faveur  tous ceux qui
sous Azone avaient atteint l'apoge de leur fortune. Dsireux de
s'entourer d'une troupe docile  ses inspirations, il avait appel
auprs de lui les compagnons de ses dbauches juvniles, prts  faire
tout ce qu'il voudrait, et mme  se porter au pire. Dans le cortge que
nous dcrivons, il tait facile de distinguer les favoris et les
disgracis. Les premiers entouraient le prince, se mlaient de temps en
temps  sa conversation; ils se reconnaissaient  l'orgueil avec lequel
ils talaient la magnificence de leur bassesse,  leur affectation  ne
se runir qu'entre eux, et aux grces badines qu'ils dployaient en
faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au
dernier rang, taciturnes ou changeant  grand'peine quelques mots d'une
voix craintive et voile. Le peuple supposait naturellement dans les
favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les
disgracis taient dpourvus  ses yeux; il saluait les premiers et
assimilait les autres  des hrtiques et  des excommunis. Contenue
par la figure rbarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des
gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau
barbu du gendarme, criait: Vive le Visconti! vive la vipre! (2)

[Note 2: On sait que les armes des Visconti taient une vipre tenant un
enfant  demi enfonc dans sa gueule.]

Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait  travers
le cortge. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans
la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an  les
entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient
l'office que remplissent quelquefois les potes et toujours les
flatteurs: aduler le prince, faire rire  leurs propres dpens, et
cacher sous l'agrment d'un bon mot toute l'horreur d'un crime.
Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y
trouve quelque mlange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de
leurs lazzis, des vrits hardies qui, sans eux, n'auraient jamais
frapp les oreilles des grands.

Grillincervello, c'tait le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tte
rase d'un bonnet blanc conique, surmont d'un cimier carlate simulant
une crte de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal
faonns, taient surchargs d'normes boulons et d'anneaux sonores. A
la main, il tenait un bton qui portait  l'un de ses bouts une tte de
fou avec des oreilles d'ne. Deux raves lui servaient d'perons,
fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un
fougueux destrier de Barlassine (autre phrase  son usage) tout bard de
rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tire par un rire ml
d'idiotisme et de malignit, les yeux louches et raills, il sautillait
de , de l, tantt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui
couraient librement par les rues, tantt barrant le passage  tout
venant, et lchant  celui-l un bon mot,  cet autre une injure. Tout
en marmottant  l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon
tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que
celui-ci, sans compromettre sa gravit, s'apprtait  le corriger avec
le plat de son sabre, le bouffon tait dj bien loin. Matteo Salvatico,
auteur de l'_Opus pandectarum mdicinae_, le meilleur trait sur les
vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des mdecins
d'alors, vtu d'un habit de pourpre, les mains charges de bagues
prcieuses et des perons d'or  ses brodequins. Le fou, faisant  la
monture de Matteo un geste intraduisible, disait au mdecin: Tte-lui
le pouls. Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre
meuble indispensable d'une cour  cette poque, il lui donnait un grand
coup sur la nuque, pendant qu'il tait absorb, dans ses profonds
calculs, et lui disait: Les toiles ne t'ont pas appris celui-l.

Luchino l'entendait et souriait. Il venait  peine de laisser derrire
lui le palais qu'il avait lev pour en faire sa demeure particulire,
en face de Saint-Georges; il pntrait lentement la foule, qui, prs de
l'glise de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au march, on, comme
on disait,  la _Balla_ du laitage et des huiles, lorsque ses regards
s'arrtrent sur la terrasse en saillie d'une tour situe  l'angle de
la rue qui conduit  Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y
tenait. C'tait Marguerite Pusterla. Elle tait aussi du sang des
Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce
n'tait pas pour satisfaire au caprice d'une curiosit de femme qu'elle
venait regarder la marche du cortge, mais pour y reconnatre son mari,
Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons
dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mcontents. La noble
dame, aussi belle que doit l'tre l'hrone d'un roman, dirigeait sur le
parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa
main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vtu et
mont. A cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels
s'criait: Mon pre! mon pre! et, avec l'lan ingnu de l'enfance,
tendait vers lui ses petites mains. Absorbe dans cet pisode de
famille, qui tait tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux
acclamations de la foule, ni  la pompe du cortge, ni aux yeux qui
admiraient ses charmes, ni  Luchino lui-mme, bien qu'il et ralenti le
pas en arrivant prs du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les
regards de Marguerite, il et fait piaffer et caracoler le superbe
talon blanc qu'il chevauchait.

Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dpit passa sur son rude
visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposs 
seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant
avec un respect adulateur; il s'cria: Si on veut trouver de la
grandeur dans un homme, de la beaut dans une femme, il faut les
chercher dans la maison des Visconti.

Luchino, insensible  cette bouffe d'encens, lui rpondit, en homme
habitu aux plus basses flatteries: Soit; mais il parat que notre nom
commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours
est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos runions
de sa prsence.

--Je le confesse, rpliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et
sauvage que sa beaut est pleine d'clat et de charme; mais plus la
victoire est difficile, plus il y a de gloire  la remporter; et quelle
rigueur ne s'vanouirait devant le soupir d'un prince!

Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du
flatteur, en fit autant  Luchino, et lui dit en se remuant de manire 
faire tinter toutes ses clochettes; Ne l'coute pas, matre. Lche-toi
les barbes; ce n'est pas l morceau pour les dents.

--Et pourquoi non, misrable? Ces mots chapprent au dpit de Luchino.

[Illustration.]

Parce que non, rpta le maraud en touchant sa monture; et en un clin
d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des
courtisans et aux vivat du peuple, avanait toujours avec lenteur, et de
temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de
Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avanait en compagnie d'un
page et d'un moine venus  pied  sa rencontre, et s'entretenait avec
eux. Gestes, regards, langage, tout tait de feu dans le jeune pape. Le
visage de l'autre, anim d'une gravit douce, rvlait une lutte
profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volont;
son front, prompt  se couvrir de rides, ses joues amaigries et
creuses, ses lvres contractes, tous ses traits taient empreints du
sceau que l'infortune impose  ses victimes, comme pour leur donner la
consolation de se reconnatre entre elles et de pouvoir s'allier pour la
combattre en commun.

Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait  se
retourner n'chapprent point  Pusterla. Il n'adressa que ces mots 
ses compagnons, frapps comme lui de ce spectacle: Vous voyez!

--Je vois, rpondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude,
d'un homme habitu aux graves penses.

--Misrable! s'cria le page; et des tincelles jaillissaient de ses
yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un
tyran? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes anims de ma
rsolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous rsoudrez-vous 
proclamer hautement votre nom, et  finir d'un seul coup le commun
opprobre et l'esclavage de la patrie?

Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence 
Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frre, avec la
tranquillit habituelle aux personnes qui vivent en elles-mmes, disait;
Il ne reste qu'un parti  prendre pour les mcontents: qu'ils se
sparent des mchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs
concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections
domestiques la paix de la conscience et la scurit de leur honneur.
C'est ce qu' su faire ton beau-pre Uberto Visconti; c'est l'exemple
que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonn. Avec le
trsor que lu possdes en Marguerite, est-il un coin de terre si recul,
une solitude si abandonne, dont tu ne puisses faire un paradis
ici-bas?

La voix du moine s'tait anime en parlant ainsi, et le rouge monta 
ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tte, il fit
silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami;
Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles.
Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitt la scne de la
politique? Combien je paratrais dgnr de mes anctres, toujours si
appliqus au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux
mains d'Azone, tu sais si j'ai cess de travailler au bien de la cit;
tu sais avec quels gards pleins de dlicatesse j'en usai avec Luchino,
bien qu'il ft en querelle avec son oncle. J'esprais qu'arriv  son
tour  la souverainet, il me saurait bon gr de ma conduite, me
compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la
voie du bien public. On a vu le fruit de ces mnagements. A peine en
possession du trne que nous avons tant contribu  lui assurer,
non-seulement il a oubli nos rcents services, mais il nous a fait un
crime des anciens; il nous a tous carts. Il s'est entour de gens
nouveaux de race plbienne, aveugles conseillers insenss flatteurs,
pestes de cour, dont je voudrais tre  mille lieues, si l'espoir ne me
tenait encore au coeur de redevenir utile  ma famille et  mes
concitoyens.

Alpinolo applaudissait  ce langage hardi. Frre Buonvicino, comprenant
que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel
qui, habitu  ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie,
mettait au mme rang le calme et la mort, aurait facilement rtorqu les
spcieux arguments de son ami; mais aurait-il pu rveiller dans son me
quelque honte virile, capable de le ramener  des ides plus saines?
Accoutum  voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point
tre conduit  les mpriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'
la place du Dme, o ils se sparrent.

Au lieu o s'lve aujourd'hui le palais royal sigeaient alors les
intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se
tenait chaque semaine le march des habits. L'emplacement occup
maintenant par le Dme s'appelait la place aux Harangues, parce que
c'est l que, sous le gouvernement rpublicain, les citoyens se
runissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui
intressaient le bien public. Sur cette place, luttrent longtemps le
sincre patriotisme du petit nombre et l'ambitieux gosme de la
majorit. L, naquirent les factions qui dchirrent la patrie, jusqu'
ce que, rassasis de temptes, les Milanais remissent le pouvoir suprme
aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que
l'archevque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Matteo le
Grand son fils Galas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs
fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif 
dguiser la servitude, avait soigneusement pourvu  l'embellissement des
difices de la cit; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment
comme dans sa royale demeure avait surtout t orn avec un got
merveilleux. C'tait une tour  plusieurs tages, avec chambres, salles,
corridors, bains et jardins. De nombreux appartements  doubles fentres
s'tendaient au rez-de-chausse, avec riches portires, profusion d'or
et de telles richesses que c'tait blouissant  voir. On y remarquait
une vaste volire en fil de fer, o voltigeaient des oiseaux de toutes
les espces. Il n'y manquait pas mme une mnagerie d'ours, de babouins
et d'autres btes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et
un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite tait
orne; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot
continu, et qui reprsentait le port de Carthage rempli de vaisseaux
arms pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements
de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques prcieuses.

[Illustration.]

Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortge ducal. Le beau
jeune homme,  la barbe longue, aux cheveux tombant en flots boucls sur
ses paules, splendide dans ses habits, et comme ombrag par les plumes
ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de
cheval et prsenta la main  la comtesse Isabelle pour l'aider 
descendre de son palefroi. C'tait Galas Visconti. Il monta les degrs
en chuchotant des galanteries  l'oreille de sa tante, pendant que tout
le cortge les suivait.

On arriva  la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est
qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la dcrivent.
L, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations 
Hector,  Hercule,  Azone et aux autres images de hros qui dcoraient
les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se
livrer  cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et
d'ides, qui fait le dlassement des assembles polies. On discourait de
la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la
critique. La _Maestria_ et les beaux coups de nos joueurs occupaient
aussi l'assemble; et quoique leur coeur dt conserver le vivant
souvenir d'une libert rcente, ils s'enorgueillissaient d'un
compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulirement
les hommages des envoys des petites cours lombardes, et l'ambassadeur
de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio
et de Franciscolo Pusterla.

[Illustration.]

Cette dernire louange dut paratre bien malhabile aux courtisans
consomms, qui savaient combien peu ce dernier tait dans les bonnes
grces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le
prince,  ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la
parole avec plus de grce qu'il n'en avait jamais montr aux plus
favoriss, lui rejeter les loges du Mantouan et ceux qu'Azone avait
coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le
genre de louanges auquel on rsiste le moins, celles, qu'on rapporte
comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme
avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il
eut, avec un art brillant, caress les passions de Pusterla, il ajouta
du ton de la confidence; Franciscolo, je n'ai point oubli, soyez-en
sur, l'amiti qui nous unissait dans la vie priv; je n'attendais que
l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette
occasion se prsente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant 
supporter mon inimiti, implore une rconciliation. A qui pourrais-je
mieux confier une affaire si dlicate qu' vous, qui tes aussi habile
dans le conseil que sur le champ de bataille, agrable  Mastino, et
tout  fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'tranger.
Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre  Vrone avec
vos lettres de crance, qui vous seront remises sur les ordres que nous
avons dj donns.

[Illustration.]

Pusterla hassait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui
le laissait dans l'oubli, le rduisait  un repos sans influence et sans
gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de
faveur, ds qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui
l'avaient mpris, sa haine disparut comme l'clair; il oublia les
outrages reus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il
oublia jusqu'au soupon jaloux qu'avaient fait natre en lui les
tmraires regards adresss par Luchino  Marguerite. Il ne se douta pas
un instant que cette mission n'tait qu'un pige pour l'loigner et
consommer son dshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec
reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition tend sur nos
yeux.

Tout fier et tout joyeux, il revint  son palais, o ses amis
s'taient runis pour fter son retour triomphant. Il embrassa froidement
Marguerite, qui accourait  sa rencontre avec son jeune fils; et
s'criant: Une bonne nouvelle! il raconta la mission dont le prince
venait de l'investir. Quelques-uns le flicitrent. Alpinolo, que nous
connaissons dj, secoua la tte, et dit: D'une vipre, que peut-il
sortir que du venin!

[Illustration.]

Marguerite plit, et d'un geste loquent lui montrant leur Venturino; A
peine es-tu de retour, dit-elle  son mari, et dj tu veux nous
abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle
socit plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus
honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.

Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses
bras, et paraissait attendri. Mais bientt la soif des honneurs et
l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique
touffrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la
nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous
les moyens de le dissuader d'une rsolution si funeste. L'aspect
solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait
merveilleusement avec les raisons austres qu'il donnait  Pusterla pour
l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus
avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir.

Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd  toutes ses instances,
comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup
qui lui semblait devoir tre le plus sensible: Et Marguerite? lui
dit-il.

Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tte avec
l'obstination d'un homme dcid  avoir raison, il rpondit: Marguerite
est un ange.

Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par l combien il tait
imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point,
de peur de compromettre la flicit domestique de Franciscolo.

Quel tait donc ce moine qui prenait un si tendre intrt au sort des
Pusterla?



CHAPITRE II

L'AMOUR.

Buonvicino des Landi, d'une des premires familles de Plaisance, avait
t conduit fort jeune  Bologne pour y prendre part aux tudes qui
attiraient alors dans cette ville l'ardente jeunesse de l'Italie
renaissante. Les lettres offraient dsormais une nouvelle voie pour
s'lancer  ces sommets qu'on n'atteignait autrefois que par l'exercice
des armes. Les tudes de ce temps se rduisaient, il est vrai,  de
pdantesques rgles de grammaire et de rhtorique,  la philosophie des
commentateurs d'Aristote et  la connaissance des dcrtales. Mais
l'amour des belles-lettres et la rsurrection des classiques latins
pouvaient, lorsqu'ils trouvaient un terrain propre  fconder le germe,
faire fleurir dans les coeurs les affections nobles et les penses
gnreuses. C'est le fruit que Buonvicino sut tirer de ses veilles.
Nourri, ds ses premires annes, des crits et des actes de cette
antiquit glorieuse, son me s'levait au-dessus des misrables dbats
de son sicle. Il nourrissait ainsi des ides peu compatibles,  la
vrit, avec la civilisation nouvelle, de ces ides dont l'influence fut
si nuisible au dveloppement des rpubliques italiennes; mais le nom de
la patrie, thme ternel des lettres romaines, avait enflamm
l'imagination du jeune homme, qui n'ambitionnait rien que d'avancer en
ge pour servir son pays dans la magistrature ou dans la guerre.

Infortun! les annes vinrent, mais avec elles le malheur et la pente
dsolante des illusions, cette plaie des nobles mes.

Plaisance, sa patrie, tait tombe au pouvoir de Matteo Visconti, qui la
laissa  Galas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son pre,
se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses
dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de
dshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frre de
notre Buonvicino. Sa tmrit ne lui russit pas: la femme fut vertueuse
et le mari se vengea. Ayant nou des intelligences avec quelques loyaux
citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie
au cardinal Poggetto, lgat du pape.

Buonvicino tait dans cet ge o le coeur est tout sentiment, sans
arrire-pense ni calcul: plein des ides du patriotisme antique,
inspir par les prjugs nouveaux qui donnaient le nom d'tranger 
l'habitant de la cit voisine et appelaient tyrannie la domination du
pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon
nombre de ses condisciples, et arriva assez  temps  Plaisance pour que
sa valeur y ft utile aux conjurs, et pour y dployer sa gnrosit
naturelle. Le jour o clata la rvolte, Batrice, femme du seigneur
Galas, tait dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement
occupe du salut de son enfant, la mre trouva moyen de le faire vader.
Quant  elle, elle demeura dans le palais pour ne pas veiller les
soupons, rsolue  braver la colre et la brutalit d'un peuple en
dlire, pourvu que son fils ft sauv. Ce dnouement fut connu de
Buonvicino; plein de respect et de vnration pour cette sainte
tendresse d'une mre, non-seulement il empcha qu'aucun outrage fut fait
 Batrice, mais il la conduisit lui-mme hors du territoire de
Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galas.

Ceci se passait en 1322. A cette poque, le gouvernement rpublicain se
rtablit  Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder
comme un tat d'entire libert. Les souverains pontifes, qui sigeaient
alors  Avignon, n'exeraient gure de si loin qu'un protectorat
honoraire, et d'ailleurs, engags dans le parti du roi de France, ils
avaient intrt  contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui
voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la
Lombardie.

Pendant les huit annes qui suivirent, Buonvicino se mrit dans les
gnreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments
que donnent une vie toute publique et dgage des mesquineries de la vie
prive, et l'habitude de s'intresser plus au bien public qu' l'intrt
particulier. C'est  cette ducation des citoyens que l'Italie dut les
progrs de sa prosprit, tant que durrent les rpubliques.

La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent 
soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavire, appuy par tous les
ennemis que leur insolence leur avait attirs, et par ce Versuzio Laudo,
dont la haine persvrante ne perdait pas une occasion de les combattre.
Enfin, les choses en vinrent  ce point, que Galas, Luchino, Giovanni
et Azone se virent enferms dans les horribles prisons de Monza,
appeles les Fours. Ils y restrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23
mars de l'anne suivante.

Mais, quand Galas mourut, la haine qu'il avait inspire aux princes et
aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face
nouvelle. Azone, plus intelligent que son pre, proclam seigneur de
Milan le 14 mars 1330, pensa  recouvrer les villes qu'on avait perdues:
il russit  reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crmone,
Brescia, Lodi, Crme, Cme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et
Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance:
mais la conqurir n'tait pas une facile entreprise. Comme elle
jouissait de la libert sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu
l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-sige. Il
commena donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il
enfla je ne sais quelle, rcapitulation de griefs, de violations et de
reprsailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaa; il
fallut lui envoyer  Milan des dputs et des otages, parmi lesquels se
trouvait Buonvicino. Son frre Versuzio avait pri, ses plus proches
parents taient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres
passes. Il avait pu voir combien la vie relle est diffrente des rves
que l'imagination enfante. Les splendides fantmes de sa jeunesse se
dcolorrent encore davantage, lorsque arriv  la cour de Milan, il vit
de prs avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels piges et
quelle duplicit les intrts publics s'administrent; dtours qu'une me
simple ne saurait mme deviner, mais que les sages de ce monde
prtendaient et prtendront toujours ncessaires  la prosprit des
tats. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, 
force d'avoir sous les yeux le mme spectacle, il contracta cette
profonde mlancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait
faire et de l'incurable impuissance de le raliser.

Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en
souvenir du signal service rendu  la princesse Batrice, Buonvicino
tait, partout honor et accueilli; ils avaient t placs, ses
compagnons et lui, chez les premires familles de Milan. On esprait que
des liens d'affection natraient des rapports de l'hospitalit, et,
qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et
qui n'tait rien que la silencieuse tolrance du joug commun, prendrait
la place des rancunes municipales. Buonvicino avait t confi  la
famille d'Hubert Visconti.

Hubert Visconti tait le pre de cette Marguerite, qui donne son nom 
notre histoire. Frre de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande
considration dans la ville, mais il ne participait point au
gouvernement. L'intgrit de son me rpugnait peut-tre  toutes les
menes que la politique conseillait  ses frres pour conserver ou
accrotre leur seigneurie; peut-tre aussi ces princes mettaient-ils
toute leur haleine  tenir  l'cart un homme assez peu au fait des
choses de ce monde, pour prtendre arrter avec les scrupules de la
justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez  cela qui: les
Visconti, en leur qualit de Gibelins, c'est--dire de soutiens des
droits impriaux, taient mal vus des papes qui, de concert avec les
Guelfes, dfendaient la cause de l'glise et du peuple. Les passions
politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait
frquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matire de foi,
que les pontifes avaient  lancer leurs foudres spirituelles sur leurs
ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hrtiques ceux
qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre
d'mes timores se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le
pennon de la vipre; Hubert ne suivait qu'avec rpulsion le parti de ses
parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment
de chevalier. Dans une mle qui eut lieu  Milan, lorsqu'en 1302 les
Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait t jet
 bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux,
il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort.
Il fit voeu  la madone de dposer les armes prises pour une injuste
cause, et il considra comme un effet de son voeu la gnrosit avec
laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la
main pour le relever, le remettre  cheval et lui donner le champ libre
en lui disant: Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen
tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!

[Illustration.]

Ds lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frres. Ils
l'abreuvrent de tant de dgots, qu'il demeura longtemps confin 
Asti. Ensuite ils le rappelrent et le comblrent de ces honneurs qui
peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crdit rel, comme de
l'envoyer en qualit de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le
joindre au cortge de l'empereur lorsqu'il allait  Rome, de lui faire
remplir des ambassades de pure crmonie.

Enfin les Visconti se dclarrent ouvertement contre le pape. Le
cardinal-lgat ayant dploy l'tendard de Saint-Pierre sur le front de
son palais d'Asti, prcha que tous ceux, hommes et femmes, qui
concourraient avec lui  la destruction de Matteo et des siens, seraient
dlivrs (ainsi le disent les vieilles chroniques) du chtiment et de la
coulpe de tous leurs pchs. Il excommunia les Visconti jusqu' la
quatrime gnration, comme hrtiques et coupables de vingt-cinq
crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans
l'exercice d'une juridiction illgale: sur les personnes et les biens
ecclsiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise  ce que les
leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient
charg l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arrach aux flammes
l'hrtique Manfreda.

C'tait une rude preuve pour Hubert, qui vnrait profondment le
pouvoir du pape, que d'tre envelopp dans cette excommunication; aussi
ne s'pargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et
rconcilier les Milanais avec le saint-pre. Il parat que c'est pour
suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la
dvotion, et  visiter les glises. Un jour, il convoqua, dans la
cathdrale, les clercs et le peuple, leur rcita le _Credo_, et protesta
qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point  la
sincrit de cette conversion, et il ne rtracta pas l'anathme, sous le
poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mler des
affaires publiques, se renferma dans la vie prive, tout en conservant
la splendeur de son rang. Il rsidait tantt  Milan, tantt sur les
rives heureuses du lac Majeur, o il possdai! des biens immenses. L,
il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois
fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient
avec lui qu' de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude
sur l'ducation de Marguerite, sa fille unique, bien diffrent du grand
nombre des pres qui semblent n'avoir d'autre but que de former des
jeunes filles sages et des femmes pleines de lgret.

Dtromp du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincrement avec
un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, ds ses jeunes annes,
l'amertume du dsenchantement. Une intime amiti s'tablit entre le
jeune homme et le vieillard. Le premier, priv de son pre, aimait  le
retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des
frres, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de
jours anticipaient pour Buonvicino sur l'exprience du monde; le peu de
livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agrables lectures
les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossire
facture, et tels qu'on pouvait les faire  cette poque. Il brillait
dans Milan par ses talents d'cuyer, et son habilet  tous les
exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mler aux discussions
politiques, qu'il regardait comme l'cole du philosophe et du citoyen.
On l'aimait pour l'amnit de ses manires, releves par une mle et
constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait
allier  la soumission qu'exige la force victorieuse la dignit d'une
infortune immrite.

C'et t merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirt pas d'amour 
Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze 
peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille
veillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-mme le sentiment
d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un
secret pour tous et pour les amants eux-mmes. Jamais il ne lui avait
dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'chappe des lvres que lorsque
l'loquent langage de la passion l'a exprim de cent faons muettes et
diverses. Elle savait  peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait
jamais avou, jamais elle ne se l'tait avou  elle-mme; seulement, 
sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides.
S'loignait-il, elle restait abattue, comme s'il et manqu quelque
chose  son me et qu'elle et t prive d'une partie d'elle-mme. Il
ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni  quelle heure; cependant elle
demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses
de l'inquitude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait
dans la joie, et elle ressentait une plnitude de vie comme (c'est du
moins ce qu'elle croyait)  la vue de son pre, au spectacle d'une aube
de mai ou d'une vigne que septembre a charge de fruits. Elle aurait
voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paratre gnreuse et bonne.
Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait  sa parure un soin
plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle
ambitionnait ses regards, et  peine les fixait-il sur elle, elle
baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de rpondre aux
questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite
aux tmoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient rsonner
les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis
elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait
d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitt dans
les mmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur
prfre; parmi les arbres de son bosquet, un arbre favori: la fleur
tait la marguerite pour laquelle il avait montr une vive prdilection;
l'arbre, celui sous lequel il lui tait apparu  l'improviste un jour
qu'elle pleurait l'absence du bien-aim. L'attendre et le voir, se
plonger dans de longs rves, s'en dtacher brusquement, puis le dsirer
encore, c'tait l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare
d'vnements, prodigue d'impressions et tout abandonne  cette
mystrieuse puissance qui rpand tant de douceur et de peines sur le
premier amour; sueurs et frissons de la volupt qui s'ignore,
gmissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et
esprances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au fate du
bonheur et de la misre! ivresse ou torture, selon que le coeur croit
avoir atteint la flicit suprme, ou qu'il reste foudroy par
l'isolement et l'abandon!

[Illustration.]

Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude;
quoiqu'il et encore la virginit de l'me et toute la jeunesse de la
vertu, il avait dj prouv le monde et suffisamment expriment cette
vie, comdie pour celui qui l'observe, tragdie pour celui qui la sent.
La sduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'me 
la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il
aimait Marguerite et ne s'en dfendit pas. Il connut qu'il tait aim
d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien plac sa passion et
qu'elle ft paye d'un retour si sympathique. Aprs avoir essuy les
temptes de la vie publique, jet sur les hommes un oeil mlancolique et
pntrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se
rconciliait avec l'humanit dans la contemplation d'une me pure,
trangre  tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il
cherchait la tranquillit dans les manations d'innocence qui formaient
l'atmosphre o elle vivait, et semblable  cette paix divine que les
anges versent sur les mes dont le ciel les envoie soulager la douleur.

Mais le calme de cette innocence, en mme temps qu'il enflammait sa
passion, l'empchait de la dclarer  Marguerite. Possder cette vierge
ingnue qu'un pre, excellent formait  la vertu et  la sagesse lui
paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette
flicit qu'elle lui donnerait? Les destines de sa patrie et de sa
maison taient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contre
libre, il vct le premier de ses concitoyens, investi de l'autorit
d'un nom honor ou d'un caractre plus honor encore, conduisant sa
patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce
sduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur
habituel gosme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de
l'ambition prvalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamn 
une vie obscure, mais frapp d'un lointain exil, prcipit dans ces
prilleuses entreprises o l'homme de coeur, semblable au naufrag dans
la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de
fermet, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la
gnrosit lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc
aliment la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre
victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troubl le repos
de cette me virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface
rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, 
l'amertume du dsenchantement, aux inutiles regrets qui dvorent le
reste de nos jours; il se rsolut donc  taire toujours sa passion,  la
dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dt coter
 son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gr, l'entranement
d'un transport, d'une parole irrflchie, une dlicate prvenance, un de
ces riens lui chappaient, qui rvlent aux jeunes filles l'homme dont
le souffle brlant ouvrira dans leur me la fleur de la volupt.

La fortune ralisa bientt les craintes qu'il avait conues, en se
dcidant contre Plaisance. Quoique la conqute de cette ville ft un des
dsirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crt un droit certain  la
reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu  son pre, il ne se
risquait point cependant  l'attaquer en face, de peur de s'attirer la
colre du saint-sige, qui la tenait sous sa protection. Mais il
travaillait, comme dit le proverbe italien,  tirer l'crevisse de son
trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner
Plaisance, o sa famille avait autrefois domin, et de la soumettre  sa
puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les
adhrents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les
Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'tant empares de la
citadelle, proclamrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprmatie du
pape, exilrent et dpossdrent  jamais les soutiens des Landi, et
nommment Buonvicino.

Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait
de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau
tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants.
Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-mme aid sous main Scotto 
s'emparer de l'autorit  Plaisance, non par amour pour lui, mais pour
pouvoir le dpouiller sans marcher sur les brises de la cour
pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part 
l'expdition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et,
avec le courage qu'inspire le dsir de recouvrer la patrie perdue, ils
eurent bientt enlev Plaisance  Scotto. Mais, quand ils virent que
Visconti ne proclamait, pas la libert, qu'il faisait mettre bas les
armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance  ses possessions,
comme bonne et valable conqute, je vous laisse  penser si les
habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la
duperie dont ils taient victimes. Ce dernier, dpouill de ses biens et
soigneusement retenu  Milan, voyait donc s'vanouir  la fois la
grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rves de sa
jeunesse, sans qu'il lui restt autre chose que cet hritage commun 
trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais
il n'tait point dispos  se vendre au plus offrant. Il devait recourir
 sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, mme au
sein des plus affreuses misres, accompagne et console les victimes
d'une juste cause.

Il se persuada ds lors qu'il ne pouvait plus songer, aprs ce dernier
coup de la fortune,  unir son sort  celui d'une jeune fille de si
haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la
condition la plus sublime. Pour ne point paratre dserter la cause de
ses frres d'infortune, en s'alliant  la famille du tyran de leur
commune patrie, il commena  ne plus voir Marguerite qu' de longs
intervalles. S'il ne put s'en dtacher intrieurement, il cacha du moins
la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint  se convaincre qu'il
l'avait entirement efface de son coeur.

Il avait connu,  la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla,
qui tenait alors un grand tat  la cour du prince, et n'avait jamais
abus de la faveur pour nuire  autrui, ni pour s'enrichir; en outre,
honnte, gnreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes,
anim de l'amour du bien de la patrie. Peut-tre ce genre de faiblesse,
qui consiste  singer l'activit et l'nergie, une inquite manie
d'action, une soif de paratre, de jouir de la vie, le rendaient-ils
incapable de rsister  la fascination des honneurs ou aux enivrements
du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse
des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la rsistance ou
du mpris; trop sduit par l'attrait du premier rang  la cour et dans
la cit, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on
ddaigne davantage les biens o la foule se rue.

Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux
familles taient dj lies d'amiti. Les dfauts de la jeunesse s'en
iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait
pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille,
Marguerite, place dans une haute position et digne de ses vertus,
pouvait, heureuse dans son intrieur, tre au dehors le modle des
femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino mnagea
entre elles cette alliance, qui plaisait singulirement  Hubert
Visconti, joyeux d'unir une fille si chre  un chevalier si accompli.
Pusterla tait encore plus flatt d'une telle union, qui devait lui
faire possder une femme sans rivales, partout renomme pour sa beaut
et ses grces, et le faire entrer dans la maison rgnante.

[Illustration.]

Ds que Marguerite s'aperut du refroidissement de Buonvicino, ds
qu'elle le vit loigner les occasions de se trouver avec elle,
s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer
en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine
Comdie du Dante et quelques autres livres franais et provenaux, on
pense bien que la mlancolie s'empara de son me. Elle examinait, une 
une, chacune de ses actions, chacune de ses penses, pour voir ce qui
avait, pu lui dplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se
dsolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui,
alors elle l'accusait de cruaut pour n'avoir point rpondu  une
affection si passionne, puis ses rflexions la conduisaient  se taxer
de vanit et de folie: c'tait une pure illusion de sa part d'avoir cru
qu'elle lui tait chre. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-tre,
il n'avait arrt sur elle, un seul instant, une seule de ses penses.
Elle s'ingniait  se prouver  elle-mme que les soins de Buonvicino
envers elle n'taient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un
chevalier, que les manires naturelles  tous les seigneurs avec toutes
les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle  sa raison, et lui
rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les
amants. Il ravivait en elle la posie des premiers troubles de l'me,
tant de transports intrieurs que le visage ne rvle pas, tant de
craintes de n'tre pas comprise, tant de joie de l'avoir t. Ces
souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aime, et
son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions
diverses, uni exaltent un voeu du, une esprance trompe. Tantt elle
se reprochait de ne pas avoir assez dvoil son coeur, tantt de ne pas
l'avoir couvert de voiles assez pais, et, ne trouvant dans le pass,
dans le prsent, que chagrins et souffrances, elle cherchait 
s'tourdir, et  bannir de sa mmoire ces illusions qu'elle s'efforait
de prendre en piti. Elle se vantait d'tre libre, gurie, oublieuse;
elle revenait  ses lectures,  son luth,  ses promenades; mais les
sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume
d'accompagner; ses livres lui prsentaient mille allusions  ses
sentiments vivants ou dtruits, des passages qu'il lui avait expliqus
autrefois, et qui demandaient encore leur interprte; et quelles taient
tristes et monotones ces promenades solitaires, o ne raccompagnait plus
l'esprance de trouver son amant sur ses pas!

Mais aux grandes passions elles-mmes le temps est un puissant remde.
Marguerite devait  la fin se convaincre qu'elle avait t vraiment la
dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino ngocier son mariage
avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'tait jamais nourri que de son propre
attrait et de ses propres esprances, elle devait enfin sans trop
d'efforts en dtacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des
louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la
dernire expdition contre Plaisance avaient port la renomme de son
courage dans toute la Lombardie; c'en tait assez pour ouvrir l'me de
Marguerite aux sductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui,
d'un homme couvert de gloire, n'aime  pouvoir dire: Il est  moi!

Aussi, lorsque son pre lui demanda si elle se trouverait heureuse
d'pouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'ide de cette alliance. Quand
elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant dou de toutes les
qualits qui conviennent  un gentilhomme et  un chevalier accompli,
elle bnit le ciel de l'avoir tellement favorise, et mit en lui tout
son bonheur. Ds qu'elle fut sre de l'aimer et d'en tre ternellement
aime, elle lui promit  l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus
cleste affection.

Les mmoires du temps s'accordent tous  louer la nouvelle pouse.
Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable
envers ses infrieurs, d'une inpuisable charit pour les pauvres, d'une
humeur gale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur
de caractre qui, chez les femmes, quivaut  tous les autres dons, et
le plus prcieux de tous pour leur bonheur et celui des tres qui les
entourent. Elle eut certainement des dfauts; quelle crature en est
exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-tre parce
qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune:
car l'homme est aussi enclin  oublier lus imperfections de ceux qui
obtiennent sa piti, qu' en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est
revenu, d'un autre ct, que ses gaux l'accusaient de s'tudier 
paratre belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprme
vertu consiste  s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre
dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien,
donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la mdisance une excuse
 leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dvotion n'tait que
bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point
toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre
lui reprochait de ne point connatre le monde parce qu'elle prfrait la
navet du sentiment et la simplicit de la franchise  ces politesses
compasses que le monde enseigne et prtend imposer. En un mot, elle
avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise  la mdisance et
pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que
dire de celui qui la possdait?

Les tranges ides qu'on se formait alors du mariage permettaient  une
femme, bien plus, si elle tait belle et de haut rang, lui faisaient un
devoir d'attirer prs d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui ddiaient
leurs emprises, srieusement dans la guerre, ou par simple galanterie
dans les tournois. Marguerite se droba encore  cet usage de son temps,
parce qu'elle ne croyait pas qu'on pt faire de la morale un jeu et une
affaire de mode.

Si la pense de Buonvicino ne lui revint pas  la mmoire, si elle ne se
rappela jamais les premiers rves de sa jeunesse, c'est ce que je ne
saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface
difficilement et mme qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore,
c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents
souvenirs.

Ce fut par des sentiments bien diffrents que passa le coeur de
Buonvicino. A tort il avait cru sa passion teinte, elle n'tait
qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aime accrotre de jour en jour
le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme
l'amiti l'autorisait  frquenter la maison de Marguerite, il put voir
s'panouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans
la jeune fille. La constante et paisible srnit qu'elle rpandait sur
les jours de son mari, lui montra les fruits de l'ducation  laquelle
il avait assist. Les songes de joie innocente et tranquille qui
l'avaient charm aux jours de ses rves fleuris, lorsque lui souriait
l'espoir de possder un jour le bien suprme, il les voyait raliss,
mais raliss pour la flicit d'un autre, et cet autre tait son ami,
et lui-mme, de ses mains, il lui avait prpar, cette batitude; et cet
ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la
plnitude d'un coeur ivre de joie, lui dpeignait, avec l'ardeur d'un
nouvel poux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui dcouvrait
plus parfaites, et le bnissait d'avoir tourn ses yeux sur un objet si
bien fait pour les fixer. Ainsi alimente par la conviction des
clatantes qualits de sa bien-aime, et cependant, renferme de manire
 ce que rien n'en pt transpirer, la passion de Buonvicino croissait
avec un progrs rapide; il appelait bien  son secours la raison;--la
raison! excellent remde pour oublier ou pour prvenir; mais quand la
passion est l vivante et nous presse, o est sa force,  cette
impuissante raison?

Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'tait ralenti, et il se
donna bientt tout entier au soin d'tre agrable au prince. Je me
trompe: son amour n'avait pas diminu; mais, un peu de l'humeur de nos
modernes, il le mlait  toutes les petites ambitions mondaines; il
l'touffait sous un tumultueux amas de penses trangres, et pour se
signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de
ct les incomparables douceurs du foyer domestique; il tait peu
capable de les goter, port, comme nous l'avons dit,  chercher le
bonheur dans les orages de l'me ou dans les agitations de la vie.
Aussi, lorsque la premire bullition de son amour pour Marguerite se
fut apaise, il chercha dans des amours diffrentes, ou dans les liens
renous d'phmres passions, des joies moins paisibles et plus
brlantes. Toutefois, je le rpte, sa tendresse et son estime pour sa
femme n'en avaient point souffert; phnomne que je m'arrterais 
expliquer, s'il tait plus rare.

Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait,
absorb par la cour et les runions brillantes, il avait bien peu de
temps  donner  Marguerite. Lorsqu'elle prouva la douleur de fermer
les yeux au plus tendre des pres, Pusterla voyageait avec le prince
hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui
crire de ces paroles de condolance qui ont si peu d'empire sur le
coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lvres de la personne aime.

Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami
vritable. Blmant en lui-mme l'abandon o la laissait Pusterla, il
redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et
dsintress sentiment de piti.

Mais de la piti  l'amour le passage est rapide! Non, aucune sduction
n'gale celle des larmes dans les yeux de la beaut, ni celle du plaisir
de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse
reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de
Buonvicino, l'abandon naturel  la douleur, touchaient vivement
celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amiti.
La communaut des sentiments, des opinions, des sympathies, les lans de
la magnanimit et de la commisration, tout enfonait plus avant
l'affection dans l'me de Marguerite, dans l'me de Buonvicino la
passion. Il comprit que la passion le liait dsormais  cette femme, et
il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mre, mre de l'enfant le plus
chri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rv dans le temps
des chimres, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation,
forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternit.

Dans les manires de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne
voulait reconnatre qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il
avait porte  sa jeunesse. Hautement persuade de la vertu du
chevalier, elle ne songeait point  se retrancher dans la rserve et la
svrit qu'elle aurait certainement adoptes si elle se ft aperue
qu'il cherchait  lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans
crime. Mais les yeux d'un amant se font aisment des chimres. Les
grces de la familiarit, les dlicatesses d'une me leve, la
confiance ingnue et passionne qu'il trouvait dans Marguerite,
laissaient entrevoir  Buonvicino quelques esprances pour l'avenir de
sa passion. De quelle nature taient ces esprances? c'est ce qu'il
ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y rflchissait, elles lui
paraissaient innocentes. Trahir un ami, dshonorer une femme qu'il
admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour tait n
de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'tait une pense qui ne pouvait
seulement se prsenter  son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que
de lui dire combien il brlait pour elle, de lui raconter sa passion,
ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompe alors
qu'il prsentait  son imagination de jeune fille un mystre facile 
pntrer, et de quelles douleurs il avait t tortur lorsqu'il l'avait
arrache de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tent de le faire. Le
comble de ses dsirs, c'et t de connatre que Marguerite agrait son
amour, qu'il ne lui dplaisait point de se savoir adore par lui,
qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises
chevaleresques, dans lesquelles il s'tait toujours glorieusement
signal. C'est l ce qu'il croyait dsirer, ce qu'il dsirait peut-tre;
quoique ce soit de semblables rves que la passion se repaisse
lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant
d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalit invitable.

Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il
nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de
son me un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut
bientt de retour, persuad que l'absence est comme le vent qui teint
les tincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans
le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette,
dcolore, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle
de la vanit, de l'gosme, de la bassesse humaine le ramenait plus
pris  la chre image de sa bien-aime! Il essaya de prier, mais le
fantme ador, invitable, se plaait entre lui et Dieu, comme la plus
belle crature que le ciel et forme. Il essaya tout, en un mot, tout,
except le seul remde dont il sentit l'efficacit absolue, un exil sans
retour.

Enfin, press par la violence, de sa passion et la persuasion de son
innocence, Buonvicino rsolut de la dcouvrir  Marguerite. Mais que sa
bouche en pronont l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il et os
l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystre de sa passion
lorsqu'elle tait pure et permise et qu'il pouvait esprer de la voir
accueillie; comment se serait-il dcid  la lui rvler, lorsqu'il
devait tout redouter d'une semblable rvlation? Il recourut, dans cette
incertitude,  ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne
savent pas prendre un ferme parti, et il se rsolut  lui crire. Il
mdita longtemps sa lettre, l'crivit, l'effaa, l'crivit de nouveau
pour l'effacer encore. Il recommenait, et,  la moiti de sou oeuvre,
saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'tait assez
modre, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement
assez entranants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable
torture.

Enfin il termina sa lettre. L'amiti qui l'unissait  la famille
loignait tout soupon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla
hors de chez lui la plus grande partie de la journe; il put, sans
crainte, charger un valet de remettre sa lettre  Marguerite.

Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle
tempte dans le coeur de Buonvicino! quels rves! quelles craintes!
quelles esprances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette
dmarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot,
chaque phrase, chaque pense du fatal billet lui revenaient  l'esprit
comme un crime, un crime accompagn du chtiment et du remords.

[Illustration.]

Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura
pas trouve. Environne d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma
lettre,--il me la rapportera. Je veux la dchirer, la brler, et... Non,
jamais, jamais je ne le lui rvlerai. Je fuirai loin, si loin que je ne
puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y
effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres
plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi!
n'est-elle pas digne de toutes les flicits? n'est-elle pas la plus
aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un
ange? Et si mon me s'est enhardie jusqu' l'adorer, n'est-il pas juste
que je souffre pour un si digne objet? O est la douleur qui ne soit
paye par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable?
si je lui tais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais!
Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens,
reviens, messager! Puiss-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la
mission n'a pas t remplie!

Ainsi grondait l'orage dans l'me de Buonvicino pendant que le valet se
rendait du palais des Visconti  la demeure, des Pusterla et qu'il en
revenait. Il n'y avait pas l d'horloges qui lui mesurassent les
minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur dsespr,  la
violente succession de ses ides, qui les lui faisaient paratre
l'ternit. Ses pas dsordonns se portaient a et l dans sa chambre:
au plus lger bruit, il prtait l'oreille. Quels fantmes ce retard
n'voqua-t-il pas? Enfin, il mil la tte  la fentre ouverte au premier
souffle des tides zphyrs d'avril; il dcouvrit son messager. Chacun
des pas de cet homme dans l'escalier enfonait au coeur de Buonvicino
une pointe acre. Quand il le vit soulever la portire et se prsenter
devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de
l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: Je l'ai remis aux mains de
la dame. puis il sortit.

Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dt paratre,
le replongea dans le dsordre de ses penses. Il se jeta sur un sige,
et l'effet que sa lettre avait d produire sur Marguerite vint donner un
nouvel aliment  ses tortures. Perdre l'estime de sa matresse tait le
plus redoutable malheur qui pt lui arriver. Puis il se flattait que sa
lettre n'tait pas faite pour lui attirer un si affreux chtiment.

Peut-tre, disait-il, l'a-t-elle agre? peut-tre me prpare-t-elle
une tendre rponse? peut-tre, la premire fois que je la verrai, me
laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir
qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux
qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est l, c'est l ce qui me
rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je
m'efforcerais de complaire  tous ses dsirs! Prouesses guerrires,
exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de
ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si
c'tait le contraire? si elle se croyait outrage! si je ne suis  ses
yeux qu'un vil sducteur?...

Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez pass par des
circonstances semblables sans prouver de pareilles agitations, qui
mditez froidement la sduction, et en attendes avec joie les effets,
vous souriez au rcit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est
pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la
conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos
passagers dsirs ressemblaient  Marguerite... Allons raillez donc
encore mon chevalier.



CHAPITRE III.

LA CONVERSION.

CE fut sous le coup de l'inquitude que Buonvicino passa la
journe. En vain il essaya de faire diversion par d'autres soins, par
des penses diffrentes. Ne me demandez point si la nuit lui ferma les
yeux, ni si les jours suivants furent plus tranquilles. Il attendait une
rponse, et la rponse ne pouvait venir. Il craignait, il esprait, et
l'incertitude lui devint un si cruel supplice, que, pourvu qu'il en ft
dlivr, il aurait moins souffert du plus affreux malheur. Quelquefois,
pour sortir de perplexit, il se proposait d'aller trouver Marguerite.
Sa rsolution tait prise, inbranlable; puis elle changeait en un
instant; il se dcidait de nouveau, sortait tout mu, gagnait le
quartier o demeurait Pusterla, arrivait  l'angle de la rue, jetait un
coup d'oeil  la porte, un soupir, et passait.

[Illustration.]

Enfin, aprs tant de rsolutions et prises et quittes, il eut le
courage de passer le seuil de sa bien-aime. Comme ses genoux
tremblaient sous lui! comme ses tempes brlaient  ce moment solennel!
Le bruit du pont-levis rsonnant sous ses pas lui paraissait une voix
menaante qui le dissuadait de passer outre. En montant les degrs, il
dut s'appuyer  la rampe, parce que ses yeux troubls confondaient les
objets. Il tait entr l autrefois le coeur si joyeux, avec une si
confiante srnit! Ne suis-je plus un homme? se dit-il en lui-mme;
et ce muet reproche raffermissant sa volont, il pntra dans
l'antichambre, et demanda Marguerite aux valets. Jamais la porte de la
maison n'tait ferme; on lui rpondit que la noble dame tait dans la
salle de rception, et pendant qu'un page courait l'annoncer, un autre
lui servait d'introducteur.

C'tait une vaste salle dont les lambris taient faits de poutres
curieusement ciseles et dores. Les murailles taient revtues de peaux
 filets d'or et de couleur; un tapis oriental recouvrait le plancher;
d'lgantes courtines de damas cramoisi ondoyaient devant les portes et
les grandes fentres, qui,  travers leurs vitraux arrondis placs dans
un chssis dcoup en arabesques, laissaient passer la lumire adoucie
du jour. Dans l'immense foyer brlait lentement un tronc d'arbre entier,
qui rpandait une tide chaleur encore agrable dans cette premire
saison. De spacieuses armoires de noyer, de charmants meubles d'bne
incrust d'ivoire ml de nacre et d'argent, taient adosses aux
parois. On voyait encore de petites tables  et l, et quelques-uns de
ces grands siges  oreilles et  bras que l'imitation et la commodit
ont de nouveau rappels  la mode. Dans un d'eux Marguerite tait
assise, vtue d'un habit d'une simple lgance; et prs d'elle, muette
et indiffrente comme une figure de tapisserie, une demoiselle de
compagnie travaillait sur un escabeau. Marguerite venait de dposer sur
un tabouret le coussin qui lui servait  tisser de la dentelle,
occupation favorite des femmes de son rang, et elle tenait  la main un
volume de parchemin richement reli et relev d'or en bosse finement
travaill.

Sans lever les yeux sur Buonvicino: Soyez le bienvenu, dit-elle d'une
voix mlodieuse en inclinant doucement sa tte charmante, lorsque le
page, soulevant la portire, rpta le nom du cavalier qu'il
introduisait. Buonvicino tait trop agit lui-mme pour remarquer si
dans le son de la voix de Marguerite quelque tremblement n'annonait pas
l'motion du coeur. Press d'entamer la conversation: Madame, lui
demanda-t-il, quel est ce livre qui attire ainsi votre attention?

[Illustration.]

Elle rpondit: C'est le don le plus cher que mon pre m'ait fait
lorsque je me suis marie. Excellent pre! dans les paisibles annes de
sa vieillesse, il s'occupait, quelques heures chaque jour,  crire une
page de ce livre avec le soin que vous voyez. C'est lui qui a peint et
dor les miniatures qui ornent ces lettres capitales; ces festons du
frontispice sont de sa main; mais ce qu'il y a de plus prcieux, de plus
admirable, ce sont les penses qu'il confiait  ces pages. Il me les
donna avec un dernier baiser lorsque je quittai sa maison pour venir
dans celle de mon mari. Vous pensez si ce livre est prcieux pour moi.
Mais, puisque ma bonne fortune vous amne ici en ce moment, serais-je
trop hardie de vous demander si vous voulez m'en lire quelques
passages?

Les dsirs de Marguerite taient des ordres pour Buonvicino; il
s'empressa d'y obir avec d'autant plus d'empressement, que cette
lecture allait l'arracher  une situation pnible et embarrasse.
Approchant donc un escabeau, il s'assit prs de sa matresse. Marguerite
reprit le travail de sa dentelle, la demoiselle continua de coudre, et
Buonvicino ayant pris le livre d'une main avide, commena  voix haute 
la page o Marguerite s'tait arrte.

[Illustration.]

Supposons, ma fille, que la passion efface de ta pense ce Dieu que tu
as pris  tmoin des serments faits  ton poux; supposons que rien ne
transpire parmi les hommes, qui, sans couter tes excuses, te
condamneraient devant le tribunal de l'opinion; ton mari lui-mme
ignorera toujours tes crimes envers lui,--dans quelle position te
trouveras-tu vis--vis de toi-mme? A peine auras-tu consomm ta faute,
adieu la paix et la srnit! Cent craintes t'assailliront, il le faudra
mentir tous les jours, et une seule faute dans la vie en engendrera
mille autres pour la pallier. Ces heures que tu passais avec ton mari,
dans cette douce joie sans dlire qu'on ne trouve qu'au sein de la
vertu, lui allgeant, par un doux partage, ces chagrins qui sont
l'hritage de l'homme dans l'exil d'ici-bas, ces heures te deviendront
odieuses. La prsence de ton poux te sera un vivant reproche de ton
crime; sa vue te rappellera sans cesse ce serment que tu ne lui as
librement jur que pour le violer dloyalement. S'il t'accuse de quelque
autre faute, s'il t'accable de reproches, tu voudras te justifier; mais
le cri de ta conscience te criera qu'il n'est rien que tu ne mrites;
s'il te prodigue ses caresses,--oh! quelle douleur plus poignante que
les confiantes caresses d'un homme outrag! son affectueux abandon te
dchirera le coeur bien plus srement que les offenses, les injures,
plus srement mme qu'un coup de poignard. La nuit, dans ce lit tmoin
autrefois de votre tranquille sommeil, heureux, il dort en paix  ct
de toi,--il dort heureux et paisible  ct de celle qui le trahit, qui
l'abhorre comme un obstacle aux fantastiques flicits dont elle a soif.
Mais le sommeil paisible n'est plus pour toi; ton poux est l
l'accablant de son silence. Pendant les heures pesantes des longues
veilles, tu cherches  reporter ta pense sur les soucis et les plaisirs
de la vie; tu cherches le bonheur dans cet objet que tu appelles ton
bien, et qui est la source de tous tes maux. Mais l encore que de
doutes! que de dlires! Qui t'assure d'tre aime? T'a-t-il donn de son
amour les preuves que ton mari t'a donnes de sa tendresse? Il m'aimera,
dis-tu, parce que je l'aime! Ton poux ne t'aimait-il pas? Et tu l'as
trahi! Et si ton amant te dlaisse et te mprise, que lui diras-tu?
L'accuseras-tu d'infidlit? lui rappelleras-tu ses serments? Mais ce
bonheur que tu invoques n'est-il pas une infidlit, un parjure? Et
lorsqu'il t'aura abandonne, quel sera ton recours, dis-le moi? Sera-ce
l'poux trahi, les enfants oublis, la paix domestique dmrite?

Ce sont l tes veilles, et, lorsque le sommeil donne une trve au
trouble de tes penses, quels songes et quelles visions! pouvante, tu
te lves en sursaut et fixes tes yeux sur ton poux. Peut-tre, dans ton
sommeil, tes lvres ont donn, passage  quelque mot rvlateur. Tu le
regardes avec angoisse, il te regarde d'un oeil caressant et te demande
la cause de ton trouble. O quel enfer s'agite dans ton me!!!

Voil autour de toi tes enfants aims, charmants; doux souci,
embellissement et dlices de la vie. Tu les caresses; leur pre les
caresse aprs toi, les embrasse, sourit de leurs rires, guide leurs
premiers pas; il enseigne  leurs lvres enfantines  rpter son nom et
le tien. Il oublie auprs d'eux les ennuis des affaires, et leur
innocence lui est un baume lorsqu'il revient bless par l'orgueil, la
duplicit, la violence des hommes; et il te dit: Mon me, que l'enfance
est suave! qu'elle est puissante l'affection qui nous unit  notre
sang!

Tu plis, misrable!!!

Puis son imagination devance le temps o, dj vieux, il se verra
rajeunir dans ces tres aims, et, guid par leur main, il sentira se
resserrer la trame de sa vie: Ils seront vertueux, dit-il, n'est-ce
pas, ma bien-aime? vertueux comme leur mre, ils seront notre
consolation comme tu fus toujours la mienne!

Quoi, tu baisses le front, tu rougis, tu presses sur ton sein le plus
petit de tes enfants; mais ce n'est pas par un lan de tendresse, c'est
pour cacher le trouble de ton visage. Courage, tiens ferme; que
crains-tu? Dieu n'est pas l, ou il ne se soucie pas de ta faute, o il
te la pardonnera pour un soupir que tu pousseras vers lui, lorsque le
monde t'aura abandonne. Les hommes ne savent rien, rien n'est su de ton
mari..... Oh! qu'importe? ta conscience sait ton crime, et elle te le
rappelle d'une voix persistante que tu ne peux touffer,  laquelle tu
ne sais rpondre; elle te montre devant toi une voie de dtours et de
mensonges qu'il te faudra descendre avec d'autant plus de rapidit que
tu t'avanceras davantage sur sa pente. En vain tu veux t'arrter...
hlas! hlas! tu marches toujours; et quelque loin que tu descendes, tu
entends toujours arriver jusqu' toi la voix de ta conscience.

C'est l, ma fille, c'est l, o veut t'amener celui qui tente de te
ravir  l'amour de ton poux; et il dit qu'il t'aime!

De grosses gouttes de sueur tombaient du front ple de Buonvicino.
Pendant qu'il lisait, une main de fer serrait son coeur; il se sentait
dfaillir, sa voix devenait de plus en plus faible, enfin elle lui
manqua tout  fait. Il dposa le livre ou plutt le laissa chapper de
sa main, et, les yeux fixs en terre, il resta quelques moments sans
pouvoir parler. Marguerite continuait  grouper les fils,  mouvoir ses
fuseaux,  placer les pingles sur son coussin  faire de la dentelle,
s'tudiant  garder sa tranquillit. Mais qui l'aurait remarque, aurait
conclu du dsordre de son travail au dsordre de son me; elle ne put
toutefois cacher  Buonvicino quelques larmes qui, malgr ses efforts,
jaillirent de ses yeux.--Quel serait le mrite de la vertu, si la
victoire n'tait point achete par de difficiles combats?

Aprs quelques instants de silence, Buonvicino se leva, et, s'efforant
de raffermir sa voix; Marguerite, s'cria-t-il, cette leon ne sera pas
perdue. Tant que j'aurai un souffle de vie, ma reconnaissance pour vous
ne mourra pas.

Marguerite leva sur lui un regard de compassion ineffable, un de ces
regards que doivent avoir les anges, lorsque l'homme confi  leur
tutelle tombe dans un crime dont ils prvoient qu'il sortira bientt
beau de son repentir. Puis,  peine Buonvicino fut-il sorti,  peine
eut-elle entendu la porte se fermer sur lui, qu'elle donna un libre
cours  son dsespoir jusqu'alors si pniblement comprim. Elle se leva
et courut au berceau o son Venturino dormait; elle le couvrit de
baisers, et le charmant visage du jeune enfant fut inond par un torrent
de larmes, dernier tribut pay aux souvenirs de sa jeunesse,  ce
premier amour qui ne l'avait charm que par son innocence. A quel asile
plus sr une mre peut-elle recourir, dans les prils du coeur, qu' la
cleste puret de ses enfants? Venturino ouvrit les yeux, ces yeux
d'enfant dans lesquels le ciel semble reflter toute la srnit de son
limpide azur; il les fixa sur sa mre, la reconnut, et, lui jetant au
cou ses tendres bras, il s'cria: Ma mre,  ma mre!

[Illustration.]

Comme en ce moment cette parole rsonnait prcieuse, immacule et sainte
 l'oreille de Marguerite! elle en gota toute la volupt: elle lui
rendit le calme, la souriante tranquillit d'un coeur qui, aprs la
tempte, se rjouit d'y avoir chapp sans blessure.

Buonvicino sortit hors de lui; l'escalier, les serviteurs, la porte, la
rue, il ne vit rien. Il erra longtemps au hasard, sans voir, sans
entendre; je ne sais si nous avons remarqu que c'tait alors le jeudi
saint, jour d'universelle dvotion, o, comme on le fait encore
gnralement aujourd'hui, tout le monde allait s'agenouiller devant le
spulcre du Seigneur. L, ils adoraient le Saint-Sacrement qu'on y avait
renferm, en commmoration de cette glorieuse tombe o furent dposes
les dpouilles de l'Homme-Dieu, et o se consomma la rgnration de
l'homme. On ne voyait dans les rues qu'une multitude d'hommes, de
femmes, d'enfants; l des pauvres nus et dguenills, ici des villageois
en pourpoints et en chausses d'tamine; plus loin, des chevaliers en
habits riches mais modestes, sans plumes et sans armes; les uns allaient
solitaires, les autres en troupe, se formant en files rgulires ou se
pressant, en dsordre,  la suite d'une croix dont on avait t le divin
fardeau pour le remplacer par un suaire, en guise de banderole. Ceux-ci
cheminaient dchausss, beaucoup d'autres couverts seulement d'un sac;
quelques-uns rcitaient  haute voix le rosaire, et un discordant
concert de voix plaintives leur rpondait; d'autres entamaient le
_Stabat Mater_ et les _psaumes_ du roi pnitent, ou, murmurant le
_Miserere_ d'une voix pleine de componction, se frappaient les paules
avec des fouets de cordes noues. Comme si ce n'tait pas assez, un
homme, envelopp jusqu' la tte dans une toile grossire et couverte de
cendres, marchait entre deux ou trois amis ou confrres qui, de moment
en moment, lui assnaient sur le dos de violentes anguillades. L aussi
paraissaient de nombreuses confrries d'hommes et de femmes dont tous
les membres taient masqus; des troupes de frres et de moines, qui
n'taient point astreints  la claustration, et tous les pieds nus, les
mains jointes, les yeux en terre, disaient leur chapelet, chantaient,
gmissaient.

Ils allaient ainsi de l'une  l'autre de sept principales glises qui se
trouvaient alors en dehors de l'enceinte des murailles. Arrivs dans
chacune d'elles, au milieu des adorations qu'ils rendaient  la mmoire
du plus grand mystre d'expiation et d'amour, ils redoublaient leurs
prires, leurs chants, leurs plaintes, leurs flagellations. De chaque
paroisse, les citoyens ou les corporations religieuses venaient  cette
pieuse visite en longues processions. Toutes elles avaient un homme vtu
en Christ, portant une pesante croix sur l'paule, entour de femmes qui
reprsentaient Magdeleine et la vierge Marie, et de saints de tout ge,
de toute nation, poussant des gmissements. Les autres, revtus d'habits
 la mode de Palestine, devaient figurer les juifs, Pilate, Hrode,
Longin, le Cyrnen. Chacun jouait son personnage en profrant
d'tranges paroles, interrompues par les cris et les pleurs des
spectateurs. L'accompagnement de cette mlodie tait form par des
crcelles et des btons frapps contre les portes, instruments dont une
foule d'enfants se servaient pour manifester leur turbulente dvotion.

[Illustration.]

[Illustration.]

[Illustration.]

Un saltimbanque aveugle, mont sur un trteau, chantait, d'une voix
pleurarde et monotone, une composition aussi grossire qu'on voudra
l'imaginer, et qui, quoiqu'elle n'excitt aujourd'hui que le rire et le
ddain, arrachait alors aux assistants des larmes de pieuse compassion.
La multitude attentive s'empressait de jeter des _quattrini_ dans la
tirelire du pauvre aveugle; et quelques-uns de ces hommes de fer, levs
pour la guerre et grandis dans ses travaux, qui n'avaient jamais compati
aux souffrances relles et prsentes de leurs semblables, maintenant, en
entendant raconter l'holocauste volontaire de la victime divine,
pleuraient comme des enfants. L'un d'eux, jetant sa rude main sur la
garde de son pe, s'criait: Oh! que n'tions-nous l pour le
dlivrer! Cependant des moines ou des plerins couverts du sanrochetto
profitaient de cette ardeur et de cette motion pour dpeindre les
cruauts qu'ils avaient vues dans la Terre-Sainte, opprime par les
Musulmans, et inspiraient aux fidles le dsir de la dlivrer par les
armes, ou du moins d'allger ses malheurs avec de l'or.

Au milieu de cette foule en mouvement, de ce mlange du srieux et du
burlesque qui est le caractre du Moyen-Age, de ce grandiose spectacle
d'une nation entire, pleurant, comme s'il et t d'hier, un supplice
accompli treize sicles auparavant, Buonvicino passait, tantt se
laissant emporter par la multitude, tantt la fendant en sens contraire,
mais les yeux baiss, comme s'il et craint de rencontrer un accusateur
dans chaque retard fix sur lui. A le voir ainsi absorb dans ses
penses, on et pu le croire plus pntr qu'aucun autre de la dvotion
universelle, tandis qu'au lieu d'un sentiment pieux, c'tait une lutte
atroce qui rgnait dans son me, un ple-mle de penses, de chimres,
d'pouvantements, qui se pressaient dans sa tte comme la foule autour
de lui. Enfin il se dgagea de la multitude, et sortit de la foule. Le
soleil penchait vers le couchant; le vent imptueux qui rgne dans cette
saison sifflait entre les rameaux des arbres o la sve vitale
commenait  peine  s'panouir en bourgeons; il agitait aussi les
jeunes herbes ranimes par les rayons du soleil, qui, aprs les
langueurs de l'hiver, les chauffait  travers une atmosphre dont la
limpidit n'avait point encore t trouble par les paisses exhalaisons
de la terre.

Enfin, arriv dans la solitude, si chre aux mes souffrantes,
Buonvicino s'abandonna  ses sentiments, sentiments contraires d'amour
et de dpit, de joie et de souffrance, d'espoir et de regrets. Il
s'asseyait, marchait, mditait. Il tournait ses regards sur la ville,
sur les tours o l'airain sacr gardait le silence, sur les remparts o
les rondes passaient par intervalles, criant et se rpondant: Visconti!
Saint-Ambroise! Ce cri, en lui rappelant les malheurs de sa patrie, le
dtacha un instant des siens; mais les maux de sa patrie n'taient-ils
pas une grande partie, la plus grande partie de ses maux? Il se
reportait aux jours passs de la libert, les comparant  ceux qui
pesaient maintenant sur elle, et  l'avenir plus cruel qu'il prvoyait.
Il revenait  la hardiesse de ses esprances juvniles, quand il croyait
vivre libre dans une patrie libre, servant ses concitoyens de son bras
et de ses conseils, s'levait aux premiers honneurs, mritant la louange
et la gloire dans la vie publique et dans la vie prive..... Alors sa
pense se retournait vers Marguerite, Marguerite encore jeune fille, une
fleur encore ferme, qui attendait de lui le souffle de la vie, coeur
innocent qu'une seule de ses paroles pouvait ouvrir  la plnitude d'une
pure flicit. Hlas! tout s'tait vanoui; vanouie l'esprance de
l'honneur, vanoui le bonheur domestique. Elle, au moins, ajoutait-il,
elle est heureuse et jouit du bonheur qui me fut dni. Heureuse!... le
bonheur:!! Et moi, malheureux! j'osais tendre des embches  sa puret!
j'aspirais  troubler pour toujours sa tranquillit et celle d'un ami!

En se livrant  ces penses, Buonvicino s'approcha de la porte d'Algiso,
qu'on nomme aujourd'hui porte de Saint-Marc. Il pntra par cette porte,
et se trouva auprs de l'glise des _Umiliati_ de Brera.--Au jour et 
l'heure o entrait Buonvicino, un petit nombre de fidles,  qui leur
ge ou leurs occupations dfendaient de se rendre avec la foule aux sept
stations, s'taient runis l pour offrir l'hommage solitaire de leur
pit  celui qui entend toutes les prires et qui les entend partout.

L'ordre des _Umiliati_ tait n  Milan, il y avait environ trois
sicles, d'une assemble de laques qui s'taient runis dans une maison
commune pour y mener une vie pieuse, et o les femmes n'taient point
spares des hommes. Saint Bernard, lorsqu'il voyageait pour persuader 
l'Europe de se prcipiter contre l'Asie, d'empcher le croissant de
prvaloir sur la croix, Mahomet sur le Christ, la civilisation sur la
barbarie, donna des rgles  cette communaut, qui s'adjoignit quelques
prtres, et qui spara les sexes. Ce fut le second ordre des Umiliati,
et, sur un domaine, Praedium vulgairement appel Breda ou Brera, ils
btirent un couvent qui prit le nom de son emplacement. Le troisime
ordre reconnaissait pour son fondateur le bienheureux Giovanni da Meda,
qui, dans la maison de Rondineto, aujourd'hui le collge Gallio  Corne,
fonda les prtres Umiliati. L'ordre prit un tel accroissement, que le
territoire milanais contenait deux cent-vingt maisons (maisons ou
canonicats, ainsi d'appelaient leurs couvents), et il se distinguaient
de l'ordre antique de saint Benot, et des rcentes institutions de
saint Dominique et de saint Franois, en ce que le travail des mains
tait la rgle de leur institut. La soie,  cette poque, tait une
chose rare: ou en payait la livre jusqu' 180 francs. Milan ne parat
pas avoir possd une manufacture de soie avant 1314, lorsque un grand
nombre de Lucquois, chasss de leur patrie par la tyrannie de
Castruccio, se rpandirent par l'Italie, portant avec eux cette
industrie qui florissait dans leur pays. Au contraire, le commerce et la
fabrication de la laine taient en grande activit dans le Milanais, et
les Umiliati en faisaient la plus grande partie. En 1305 ceux de Brera
avaient envoy des leurs jusqu'en Sicile, pour y tablir des
manufactures. Par Venise, ils expdiaient en Europe une grande quantit
de draps, et ils gagnaient d'immenses richesses; elles leur servaient 
acheter des terres,  secourir les indigents et ils pouvaient mme,
toutes proportions gardes, anticiper sur le rle qu'a jou depuis la
Compagnie des Indes en Angleterre, en servant des emprunts  leur propre
cit,  l'empereur Henri VII et  d'autres souverains.

Aussi cet ordre jouissait d'un grand crdit. Ses membres taient souvent
investis des charges publiques, telles que le recouvrement des impts,
la perception des droits aux portes de la ville, la banque de transport
et de dpt. Mais il est de l'essence de toute institution humaine de se
corrompre, et les Umiliati ne tardrent pas  dgnrer. Les richesses
bien acquises se dissiprent en dpenses coupables; au travail
succdrent l'oisivet et les vices qu'elle engendre; les immenses
proprits taient rgies par des commendataires, qui en dissipaient les
revenus en luxe de table et en plaisirs. Les scandales devinrent si
clatants, que saint Charles Borrome demanda l'abolition de l'ordre en
1570, destinant la meilleure partie de leurs biens  encourager une
socit alors naissante, celle des Jsuites. Ceux-ci, aprs un certain
laps de temps, furent abolis par le pape, et le palais inachev, qu'ils
avaient lev  Brera, fut destin  l'instruction,  l'astronomie, aux
beaux-arts; et c'est l qu'on en trouve aujourd'hui les coles et les
modles.

Ainsi,  une ferme succda une manufacture;  celle-ci l'ducation,
enfin le culte du beau; ainsi le palais peut en quelque manire rsumer
la marche de la socit. A cette place, du temps de Buonvicino,
s'levait un monastre de l'architecture austre de cette poque, et une
glise de style gothique, revtue  l'extrieur d'une mosaque de marbre
blanc et noir. Sur les deux champs latraux on voyait, dans un
bas-relief, d'un ct, saint Roch, le pieux plerin de Montpellier, mort
peu d'annes auparavant, aprs une vie consacre tout entire au service
des pestifrs, ce qui le faisait invoquer comme un protecteur rvr
contre les contagions alors si frquentes; et, de l'autre, saint
Christophe, figure gigantesque qui portait un enfant Jsus  cheval sur
ses paules. Cette effigie, tait trs en relief, et longeait la route,
parce qu'on croyait que seulement de la voir tait la garantie d'un bon
voyage et un prservatif souverain contre la mort subite. Au milieu, une
porte s'ouvrait, dont les jambages taient forms par des faisceaux et
des colonnettes tailles en spirales et entoures de fleurs,
d'arabesques, d'oiseaux fouills dans la pierre. Au-dessus, un angle
aigu se dessinait, supportant une petite terrasse soutenue par deux
colonnes de porphyre, qui reposaient sur deux griffons dployant leurs
ailes. Cette petite terrasse tait la chaire, d'o les frres, les jours
de fte, prchaient la foule accourue dans l'enceinte sacre, sous
l'ombrage d'un orme centenaire.

Il y a des moments o notre me est dispose et comme contrainte 
mditer sur tout ce qui frappe nos sens. Les choses que nous avions vues
cent fois avec indiffrence,  cet instant nous touchent et portent
coup. Que de fois Buonvicino avait pass dans cette place, sous cet
orme, devant cette glise, sans faire plus que de s'incliner comme
devant un lieu saint!

[Illustration.]

Maintenant il s'y arrte; il attacha ses regards sur une porte latrale
de l'glise, qui s'ouvrait sur le couvent, et il y lut cette
inscription: _In loco isto dabo pacem_, dans ce lieu je donnerai la
paix. La paix! ne l'avait-il pas perdue? ne cherchait-il pas  la
retrouver? Un moment de calme n'est-il pas la douceur la plus envie
aprs une bourrasque? Pourquoi n'entrerait-il pas dans cette demeure qui
la promettait?

Il entra. Le couvent, quelque opinion qu'on ait sur la saintet et sur
la vie contemplative, tait un refuge recherch volontiers par l'homme
que les douleurs avaient abattu. Leur silence, leur pieux repos, leur
dtachement des affaires mondaines, les faisaient ressembler , des les
de salut au milieu de la mer agite du monde, et le coeur, ballott par
la fortune (mot honnte, qui couvre la dloyaut, l'ingratitude,
l'improbit des hommes), venait y chercher et y trouvait souvent le
baume de l'oubli. Parmi les rares vnements de ma vie, jamais les huit
jours que je voulus passer dans un monastre ne me sortiront de
l'esprit. La situation du couvent sous un ciel incomparable, recre par
la vue de la fconde richesse des valles et des montagnes, contribua
sans doute  me rendre la tranquillit que j'tais venu demander au
clotre. Mais sous ces portiques silencieux, dans ces fuyants corridors,
peupls d'tres en apparence diffrents de ceux que nous rencontrons
dans le monde, Dante Alighiri me revenait toujours  la pense, lorsque
errant comme moi, ayant abandonn comme moi les choses les plus
tendrement chries, indispos contre sa patrie et contre ses compagnons
d'infortune, il s'assit, pour mditer, dans un clotre du diocse de
Luni. Un frre le voyant immobile, absorb dans une longue mditation,
s'approcha et lui dit. Que cherchez-vous, bon homme? il rpondit: La
paix!

[Illustration.]

Le dsir de la paix conduisit Buonvicino sous le vestibule, o un toit
protgeait ses murs  hauteur d'appui, disposs pour que les pauvres,
nombreux surtout  cette poque de famine, vinssent y manger les soupes
qu'on leur distribuait chaque jour  midi. Sur les murailles latrales,
on voyait l'histoire vraie on fabuleuse de l'institution des _Umiliati_.
Ceux qui admirent aujourd'hui dans ce palais les chefs-d'oeuvre des
matres anciens et des modernes, pourraient  peine se figurer la
grossiret de ces peintures  la dtrempe, aux personnages longs,
efflanqus, sans mouvement, sans ombres, sans fond ni perspective.
Deviner ce que signifiaient ces compositions n'et pas t une
entreprise facile, si des pigraphes versifies, non moins grossires
que les peintures, n'avaient aid  les expliquer. Donc,  main droite,
on voyait des ruines de maisons, de murailles d'glises, et le mot de
Milan indiquait que ces ruines taient celles de la ville, lorsque
Barberousse l'avait dvaste avec ses confdrs, en trs-grande partie
Italiens. Sur le devant du tableau, quelques personnages en habit de
deuil, les uns  genoux, tous les mains jointes, reprsentaient les
cavaliers milanais, qui, s'il faut en croire la tradition, firent voeu,
si leur patrie se relevait de son abaissement, de se runir pour une vie
de pnitence et de saintet. C'est ce que dclarait l'inscription
suivante, place au-dessous du tableau, et qui, du moins dans
l'intention de l'auteur, tait versifie:

        Como diruto Mediolano da Barbarossa cum la mano
        Li militi se botano  Maria, ke laudata sia.

        Aprs la destruction de Milan par Barberousse et sa troupe,
        Les soldats se vouent  Marie, qui soit loue  jamais.

Du ct oppos, on avait figur des maisons, les unes termines, les
autres encore en tat de construction, pour reprsenter Milan, qui,
aprs avoir t dtruit par les dissensions lombardes, tait rebti par
la fraternit de tous les citoyens. Une douzaine de dames et de
chevaliers (le beau sexe ne se distinguait que par le prolongement de la
robe blanche qui lui descendait jusqu'au talon, tandis que les hommes ne
la portaient que jusqu'au genou), les bras et les paules chargs du
fardeau de leurs richesses, se dirigeaient vers une glise. Au-dessus de
cette glise, et dans des nuages qu'on aurait pu prendre pour des balles
de coton, apparaissait la Vierge Marie, et l'inscription disait:

        Questi enno li militi Umiliati quali in epsa civitati
        Solvono li boti sinceri. Diceti un Ave, o passagieri!

        Ceux-ci sont les soldats _Umiliati_ qui, dans cette mme cit,
        Accomplissent des voeux sincres. Dites un _Ave_,  passants!

La grossiret de cette posie et de ces peintures ne choquait pas
Buonvicino, qui n'tait gure habitu  voir mieux. Quoique Dante, et
Giotto, les pres de la posie et de la peinture, fussent dj venus,
quoique les chants du premier fussent dj publiquement lus et comments
en Lombardie, et que Giotto et dj peint pour la cour d'Azone
Visconti, le got n'tait pas encore rpandu, et ce n'tait pas mme le
dernier des lves d'Andrino da Edessa, de Pavie, qui avait compos les
rustiques tableaux dont nous avons parl.

[Illustration.]

D'ailleurs, le sujet qu'ils reprsentaient rpondait merveilleusement
aux dispositions intimes de Buonvicino, et il resta quelque temps plong
dans une muette contemplation. Ange Gabriel de Concorezzo, frre
portier, se rangea de ct lorsqu'il le vit s'approcher du seuil, et lui
dit: La bndiction du Seigneur tombe sur vous! Buonvicino entra dans
une cour o poussait l'herbe; un puits tait perc au milieu, et sur ses
bords se penchait le verdoyant feuillage de l'agnus castus, arbre qu'on
voyait frquent dans les clotres, parce qu'on lui attribuait la
proprit de maintenir sans tache le voeu de chastet. Tout autour de
cette cour rgnait un portique, support par des pilastres de briques,
sous lequel on remarquait quatre autres tableaux du mrite des premiers,
et qui reprsentaient la vie laborieuse de quelques saints. C'taient
saint Paul nattant des paniers, saint Joseph pench sur son rabot, et
les pres du dsert tressant des feuilles de palmier.

Du reste, tout tait paisible. Des milliers de passereaux caquetaient
sur les toits, pendant que l'hirondelle printanire cherchait le nid o
elle ne devait jamais tre trouble. De nombreux stores tendus dans les
vastes salles disposaient, pendant le jour sacr,  la mditation.  et
l apparaissait quelque frre revtu d'une blanche tunique, avec un
capuchon galement blanc, les reins ceints d'une corde, des sandales aux
pieds, et le visage plein de la tristesse grave qui convenait au deuil
de ce jour solennel. Ils taient accoutums  voir les trangers
parcourir leur demeure; ils n'en vantaient point les beauts, ne
demandaient ni ne craignaient rien. La religion protgeait les richesses
qu'ils avaient rassembles et imprimait son caractre sacr  ceux que
la dvotion ou le malheur avait conduits dans cette enceinte. Lorsqu'ils
passaient  ct de Buonvicino, ils disaient: _Pax vobis_, et
poursuivaient leur chemin.

Tout cet ensemble faisait sur l'me de Buonvicino l'effet d'un paisible
zphyr sur les flots d'un lac agit. Il allait au hasard, perdu dans ses
remarques et dans ses rflexions, et sa dmarche, d'abord inquite et
fivreuse, se calmait peu  peu et rvlait la paix qui le pntrait par
degrs. Cependant il entendit un concert de voix, mais faibles, mais
lointaines, et comme sortant d'un souterrain, entonner une lugubre
mlodie. Guid par le son, Buonvicino arriva  l'glise. On y avait
rpandu l'obscurit afin que le recueillement ft plus profond. Aucune
lampe, aucun cierge ne brillait sur l'autel dpouill; un murmure de
prires, sorti de la bouche des fidles que l'ombre empchait d'tre
vus, rappelait les esprits angliques qu' pareil jour on entendit gmir
invisibles dans le temple de Jrusalem pendant qu'expirait leur
Crateur. A l'autel, ou, comme disent les Lombards, dans le _scuruolo_,
les pres rptaient alternativement les Lamentations de Jrmie, et le
rcit  la fois si simple et si pathtique de la mort du Christ.

[Illustration.]

Buonvicino entra  ttons; et, s'tant approch d'une des seize colonnes
qui divisaient l'glise en trois nefs, il trouva quelque chose que le
toucher lui rvla comme un tombeau, sur lequel on avait sculpt
l'effigie du personnage qu'il renfermait. Il s'agenouilla devant cette
tombe, qui tait en effet la spulture de Bertram, premier grand-matre
gnral des _Umiliati_, celui qui leur avait impos leur rgle, et
s'tait endormi dans le Seigneur en 1257. Buonvicino appuya son front
sur la pierre du spulcre, et des pleurs, des pleurs abondants
s'chapprent de ses yeux. Une tendre pit le saisit tout entier. La
pense de Dieu, de la fin de toutes choses, du juste souffrant pour
expier les fautes du genre humain, le sentiment d'une douleur
universelle s'tait substitu dans son me au sentiment de ses propres
chagrins,  l'ide de ses souffrances passes, de sa rcente erreur, de
la patrie, de Marguerite, de tout ce qui, dans le monde, l'avait fait
jouir et souffrir. Quelle jouissance mondaine, pensait-il, ne se termine
par la tristesse et l'ennui? Ici, au contraire,  l'austrit du carme
succderont les joies et l'_allluia_. Aprs-demain, en se rencontrant
les uns les autres, ils se salueront par ce cri: Il est ressuscit!
Salutaire pnitence qui se rsout en une sainte exultation!

Au milieu de ces mditations, Buonvicino se sentit toucher le coeur, et
il rsolut de se retirer de la mle humaine pour s'abandonner tout 
fait  Dieu. Le soir, il ne sortit pas du couvent: il demanda  tre
reu comme novice parmi les frres; on l'agra, et bientt eurent lieu
sa profession et sa prise d'habit. La congrgation regarda comme
prcieuse l'acquisition d'une personne d'un tel rang; la renomme s'en
rpandit bientt, sans exciter grande surprise, parce que rien n'tait
plus frquent  cette poque. Les bons en bnirent le Seigneur;
Buonvicino en devint plus cher  ses amis, plus respect de ses
suprieurs; les mchants eux-mmes, ne pouvant plus prendre d'ombrage du
nouveau moine, confessaient ses mrites et ses vertus.

Il s'appliqua pendant quelque temps, en gotant _cette paix du Seigneur
qui surpasse toute intelligence_, aux soins communs de son nouvel tat;
puis il rsolut de se faire ordonner prtre. Autant pour exercer sa
patience que pour acqurir une connaissance bonne  tous, indispensable
 un prtre, il se mit  transcrire la Sainte Bible. Oh! alors, quelle
pture trouvrent son intelligence et son coeur! Outre les vrits
divines que le livre lui rvlait, comme il le rconfortait dans ses
souffrances, comme il le consolait, comme il le poussait
irrsistiblement  la vrit! Dans les chants des Prophtes, il sentait
vivre l'amour de la patrie, qui avait tant chauff son coeur. Lit, le
malheur est toujours relev par l'esprance; l'injustice, ou flagrante,
ou cache sous le masque du droit, trouve l un continuel appel 
d'autres jours,  un autre juge. La concorde, l'amour, l'galit, la
justice, animent toutes les pages de ce livre. A mesure qu'il
l'tudiait, Buonvicino, comprenant combien les hommes dvient des voies
qu'il enseigne, combien ils travaillent  leur bonheur personnel aux
dpens du bien commun, se partageant en oisifs qui jouissent, et en
travailleurs qui souffrent, sans prendre les uns en haine ni les autres
en mpris, il les embrassait tous dans sa gnreuse bienveillance, et
dans le dsir de les rconcilier, et de runir tous leurs efforts vers
cette condition premire de tout progrs, la moralit.

Il demeura longtemps squestr du monde. Il commena  sortir pour
prcher, et alors il souleva un grand bruit, moins par son loquence,
que par sa paternelle bont. Il se rpandait dans le peuple, surtout
dans les campagnes. C'est pour le peuple, disait-il, c'est surtout pour
les pauvres que le Christ a parl, et c'est parmi les derniers qu'il
choisit ses disciples, les prmices de l'glise. Il apprenait 
l'ignorance l'galit originelle des hommes, et leur commune destine;
il montrait notre point de dpart et le port o nous touchons. Les plus
simples devoirs, les plus humbles vertus du pre, des enfants, des
poux, des ouvriers, taient le thme perptuel de ses sermons. Sans
art, et mme vulgaire dans ses discours, il miettait le pain de la
parole et le mesurait  chacun selon sa capacit, il se faisait, comme
Elise, petit pour rchauffer le coeur des petits. Bientt il passa pour
un saint; pourtant, il n'avait point t en plerinage au mont Gargano,
ni  Home, ni en Terre-Sainte; jamais il n'avait fuit de ces miracles
dont on abusait alors, mais il oprait un miracle plus insigne, celui
d'amliorer les hommes par ses discours et son exemple. Parmi ces
gnrations encore grossires, les rixes, les querelles, taient
trs-frquentes; il se livra tout entier au soin de les ramener  la
concorde, et il obtenait de merveilleuses conversions. Je pourrais en
raconter beaucoup, si je n'entendais d'ici le lecteur me demander si ce
roman est la lgende des saints; je dirai seulement, qu'une fois un
membre de la famille des Bossi et un autre de celle des Azzali, notables
bourgeois, en vinrent entre eux aux paroles et des paroles aux voies de
fait; derrire eux, une foule d'hommes se disposaient  prendre parti,
et tout annonait une mle sanglante. Il faut appeler frre Buonvicino,
suggra un tmoin prudent; on alla le chercher; il accourut, chercha 
adoucir l'irritation en rappelant les promesses et les menaces du
Christ, qui veut qu'on soit humble de coeur comme lui. Mais le Borsi,
qui tait des deux le plus intraitable et le plus emport, aveugle dans
sa colre, tourna sa fureur contre le moine, en blasphmant le clerg et
les choses les plus rvres; il s'oublia jusqu' le frapper. Frapper un
religieux tait considr comme une normit si sacrilge, qu'une partie
des assistants reculrent comme pouvants, tandis que les autres,
s'apprtaient  en tirer vengeance. Buonvicino, obissant d'abord  ses
anciennes habitudes plutt qu' la loi d'abngation qu'il s'tait de
lui-mme impose, repoussa les attaques de l'assaillant, le jeta par
terre, et levait dj le poing sur la tte du vaincu, lorsque sa colre
tomba tout  coup. Il rentra en lui-mme, soupira, affect de voir que
le vieil homme prvalait encore en lui. Il releva le tmraire,
s'agenouilla devant lui, et, croisant les bras avec une humilit
d'autant plus sincre qu'elle tait gnreuse, il lui dit:
Pardonnez-moi, je ne savais ce que je faisais.

[Illustration.]

Cette humble pit mut le violent Bossi, qui, se jetant lui-mme aux
pieds de l'offens, lui demanda  haute voix pardon et misricorde.
Depuis, plus docile  la voix de sa conscience, il devint le modle de
ces vertus chrtiennes dont la reine est la charit.

La renomme de Buonvicino fut aussi rapide  Milan. A cette poque o
tout tait colre et factions dans l'glise, sur la place publique, dans
les coles, dans les couvents, sur le champ de bataille, chaque parti
s'efforait d'enrler le moine sous sa bannire. Ou tait alors au plus
vif des disputes thologiques sur la question de savoir si la gloire du
Mont-Thabor tait cre ou incre, si le pain que mangeait le Christ et
la tunique qui le revtait lui appartenaient  titre de proprit ou
seulement d'usufruit; si les anges et les saints jouissaient de la
vision batifique de la divinit, on s'ils se tenaient sous l'autel du
Seigneur, c'est--dire sous la protection de l'humanit du Christ
jusqu'au jour du jugement. Mais chaque fois qu'on voulait mettre
Buonvicino sur la dialectique, et le faire prononcer entre le docteur
Anglique, le docteur Subtil et le docteur Singulier, il rpondit que
notre Dieu n'est point le dieu des disputes; qu'il voulait tudier la
religion pour lui rendre un hommage raisonn, non pour introduire la
superbe de la science humaine dans les choses que le sage vnre en
silence. Qu'en arriva-t-il? que d'abord tous les partis le
dsapprouvrent galement; on l'appela chrtien pusillanime et aveugle
croyant. Il ne rpondit pas, persvra dans sa conduite, et, comme il
advient toujours, tous les partis finirent par lui accorder un gal
respect. Mais ce qu'il savait, pour avoir approfondi les vices de la
cit, pntr dans les salles des grands comme dans l'officine de
l'ouvrier et sous la tente du soldat, c'taient les remdes auxquels il
fallait recourir. La libert, perdue moins par la violence des tyrans
que par la corruption des sujets, n'avait pas selon lui, de moyen de
rtablissement plus nergique que la mditation de l'vangile, cole de
vritable libert, frein vritable  la tyrannie des chefs et  la
licence des gouverns, vritable solution du plus grand problme qui
intresse la socit: rendre satisfaits de leur tat ceux qui ne
possdent pas en assurant le repos de ceux qui possdent. De cette
faon, il devenait cher aux malheureux qu'il relevait avec les
consolations d'en-haut, et les puissants le vnraient parce que, dans
l'homme probe, qui n'est jamais le vassal de leurs superbes caprices,
ils sont contraints  respecter le noble empire de la vertu.

Et Marguerite, ne croyez pas qu'il l'et oublie: il est des passions
qui ne peuvent s'effacer. Il ne craignait point le ddain de sa
bien-aime; n'avait-il pas vu ses larmes au terrible instant de leur
sparation? Il se la rappelait sans cesse comme l'tre le plus cher
qu'il et laiss dans un monde dont il s'tait volontairement retranch.
Pendant longtemps il n'osa se risquer  la revoir. La premire fois qu'il
parla de Marguerite  Francesco Pusterla, qui, avec d'autres amis,
venait de temps en temps le voir, ce nom, comme s'il et d lui brler
les lvres, mourut plusieurs fois dans sa bouche, et lorsqu'enfin il le
pronona, ce fut la rougeur au font et avec un tremblement convulsif de
tous ses membres. Mais l'esprit finit par dompter victorieusement la
matire, et quand Franciscolo lui parlait de son bonheur domestique, pur
dsormais de toute envie, il se sentait inond d'un vertueux
ravissement. Dans ses prires, la premire personne et la plus
chaudement recommande au ciel tait Marguerite, sans que la pense de
la crature le dtournt de la pense du Crateur; mais une douce
esprance le flattait: il croyait que ses expiations et ses prires
attireraient sur la tte de Marguerite une longue srie de jours
heureux. Son espoir ne devait pas tre exauc: le vrai bonheur ne germe
pas dans la glbe terrestre.

Lorsqu'il se sentit sr de lui-mme, il alla un jour au palais de
Marguerite. Avec un coeur bien diffrent il repassa sur ce pont, sous ce
vestibule, par ces escaliers. Il entra dans le mmorable salon, et il y
trouva Marguerite qui partageait les jeux enfantins de Venturino.

Quel moment pour ces deux coeurs! Mais l'un et l'autre se prsentaient
avec la vigueur que donne une longue rsolution de vertu. Buonvicino
parla de Dieu et de la fragilit humaine: il toucha le pass comme un
souvenir douloureux et cher, et il lui demanda pardon; puis il dtacha
de sa ceinture un rosaire de grains de cdre  facettes, sur chacune
desquelles tait incruste une toile en nacre de perle, avec une croix
de mme travail. C'tait l'oeuvre patiente de sa retraite; il le donna 
Marguerite, et lui dit; Prenez ce rosaire en souvenir de moi;
puisse-t-il un jour servir  votre consolation! et, en rcitant vos
oraisons, priez Dieu pour un pcheur. Ces paroles et ce don arrachrent
des larmes aux deux amants. Marguerite pressa contre son coeur et toucha
de ses lvres le rosaire, qui avait pour son esprit un caractre sacr,
pendant que son coeur devinait combien de fois le nom de Marguerite
avait d se prsenter  Buonvicino dans le cours de ce long travail.

[Illustration.]

Ce rosaire, cette croix, devaient tre mls, hlas! et de quelle
manire, aux aventures de l'infortune!



CHAPITRE, IV.

L'ATTENTAT.

ALERTE!--Prends!--Laisse!--Ces cris des chasseurs, les
hurlements des limiers et des chiens, les fanfares du cor le rappel des
faucons et des perviers, le pitinement des chevaux et le tapage des
palefreniers, le braiement de la monture du bouffon Grillincervello,
attiraient les Milanais sur le passage d'un nombreux cortge que le
seigneur Luchino menait  la chasse par la porte de Cme. Les citadins
s'criaient: O la brillante chasse! pendant que les paysans
gmissaient sur leurs champs qu'elle allait dvaster.

[Illustration.]

Lorsqu'on sort par la porte de Cme, aprs une marche de dix milles, on
trouve,  main gauche, entre Boisio et Limbiate, un charmant palais
auquel les agrments de son site avaient fait donner le nom de
Montebello. Il s'lve sur une colline, dernier ondoiement de cette
terre, qui, s'abaissant en gradins superposs depuis les hauts sommets
des Alpes, vient se perdre et s'effacer dans l'interminable plaine
lombarde. De l le regard s'tend sur les fcondes campagnes du
Milanais, d'o surgissent  et l des hameaux, des bourgs, des villes
trs-peuples, et, plus au centre, la mtropole de l'Insubrie, talant
la merveilleuse masse de son dme, monument de l'originalit et de la
puissance des sicles robustes dans la foi; de l'autre ct on admirait
un cercle de collines, puis de montagnes superbes, qui, au levant et au
couchant, limitaient l'horizon, de formes, de hauteur, de nuances
diffrentes. Les unes verdoyaient aux yeux sous la vigne et les bls
qu'on y cultivait; les autres se couvraient d'un manteau de forts;
d'autres encore se dressaient pres et dpouilles, comme la vieillesse
d'un homme qui, jeune, a vcu dans le mal.

[Illustration.]

Ce palais, tel qu'il existe aujourd'hui, a t rebti, par les seigneurs
Crivelli, dans le dernier sicle. Vers la fin de cette poque il devint
clbre, lorsque le jeune Bonaparte, ayant pass les Alpes pour asservir
la Lombardie, sous prtexte de lui rendre la libert au nom de la
Rpublique franaise, se plut  placer son quartier-gnral dans le
chteau. L, autour du hros, fils de la libert, et qu'ils croyaient
dispos  tablir le rgne de sa mre, tandis qu'il ne songeait qu'
hriter d'elle, les dputs des rpubliques improvises de l'Italie
accouraient apportant de serviles hommages. Le pouvoir des armes avait
restreint le nombre de leurs actions libres et augment celui de leurs
obligations; mais, avec la libert de payer beaucoup plus d'impts, il
leur avait concd celle de planter sur leurs places un grand arbre
autour duquel ils pouvaient rire, danser et chanter, jusqu' ce qu'il
plt  quelque officier de mauvaise humeur de leur imposer silence. Dans
sa villa, Bonaparte riait de ces dmonstrations; il riait de la
sincrit du petit nombre, et s'aidait de l'astuce de la majorit;
cependant il marchandait Venise, et il se prparait  se frayer le
chemin du trne, o relevrent ceux qui, aprs en avoir abattu une autre
royaut, avaient annonc au monde la fin des rois, l're de l'galit et
de la libert,--mais non l're de la justice.

Ne t'effraie pas, lecteur bnvole; ne crains point que je veuille
retracer ici la pente sur laquelle glissa l'Italie pour tomber de la
tyrannie des Visconti sous le joug de Napolon. Si j'en ai fait mention,
ce n'est que par une de ces digressions trop communes dans notre rcit,
et qui avait t amene par le palais dont nous avions  parler. Peu de
temps avant l'poque qui nous occupe, les Pusterla avaient bti cette
demeure pour en faire leur villa, et ils y avaient dploy une
magnificence gale  leurs richesses. On avait mis  l'embellir tout
l'art que l'on connaissait alors pour rendre agrable une maison des
champs. Les jardins renfermaient toutes sortes de plantes belles et
rares, des collines couvertes de vignes; des jets d'eau, des ruisseaux
qu'on avait t chercher au loin rpandaient une douce fracheur; On
trouvait dans l'intrieur des appartements toutes les commodits, sans
que les dehors du palais perdissent rien de leur solidit et de leur
force. Aux quatre angles de la muraille qui l'entourait, quatre tours
s'levaient, capables,  l'occasion, de tenir tte  une de ces attaques
imprvues qui, dans ces temps de guerres civiles et de dbilit du
gouvernement, pouvaient venir ou d'un peuple mutin, ou d'une bande de
brigands, ou des barons rivaux.

[Illustration.]

C'tait l que s'tait retire Marguerite, lorsque Franciscolo, sduit
par la fausse confiance que lui montrait Luchino, avait accept,
malheureusement pour lui, la conduite de l'ambassade envoye  Mastino
della Scalla. Ni les dissuasions de Buonvicino, ni les caresses de sa
femme, n'avaient pu le dtourner de prendre une de ces charges qui,
honteuses sous un gouvernement honteux, semblent un assentiment donn 
l'oppression de la patrie, ni l'amener  une retraite honorable,
protestation muette et sans pril contre les gouvernements tyranniques.
Ds qu'il fut parti, Marguerite rsolut de quitter la ville, de
s'pargner, dans le repos de la campagne, le dplaisir de voir le
triomphe des mchants, et d'y chercher de plus frquentes occasions de
rpandre des bienfaits.

Ramengo de Casale interprta ou voulut interprter autrement cette
retraite. Ce flatteur de Luchino, dont nous avons eu dj occasion de
parler, se prsenta chez Visconti peu de temps aprs le dpart de
Francesco Pusterla pour Vrone. Seigneur, lui dit-il, madame Marguerite
s'est retire  Montebello. Certainement elle ne cherche la solitude que
pour inspirer  quelqu'un le dsir d'aller la consoler. Votre srnit
ne l'honorerait-elle pas d'une visite?

L'utilit la plus directe que les mchants princes tirent de leurs
courtisans, c'est de se faire suggrer par eux les mauvaises actions
qu'ils mditaient dj, et de se mnager ainsi une excuse devant leur
propre conscience. Luchino, dissimulant ses sentiments, ne montra pas
qu'il fit grand cas d'une suggestion qui concordait pourtant si bien
avec ses secrets dsirs; mais, peu de jours aprs, il ordonnait une
grande chasse dans les bois de Limbiate.

[Illustration.]

Lorsqu'on lui annona la venue de Luchino, un pense bien que Marguerite
fut trouble. Vtue avec cette lgance sans apprt qui convient  la
campagne, pleine de toutes les grces, mais pourtant majestueuse, elle
accueillit la cour du prince, lorsqu'il vint se reposer dans son palais.
Par ses ordres, la salle  manger et les offices taient garnies de
rafrachissements dlicats pour les seigneurs et pour leur suite.
Lorsqu'ils se furent rafrachis au milieu de la joie, des bruyantes
saillies et des affectations dplaces de Grillincervello, auxquelles
Marguerite n'opposait qu'un silence plein de dignit, Luchino demanda 
la belle htesse de lui faire admirer, seul  seul avec elle, la belle
position du chteau et toute l'lgance de son site. Marguerite y
consentit, et, du haut des tours d'o on dominait toute la plaine, elle
montra  Luchino le paysage anim par sa suite. Celle-ci, se formant en
groupes, admirait un ciel si salubre et les riants accidents de la
lumire et des terrains, qui, dans cette saison, montraient toute chose
sous le jour de la beaut et de la perfection. Mais la chtelaine tenait
toujours par la main son jeune Venturino; une grave suivante ne la
quitta pas d'un instant, et quelques domestiques, comme pour faire
honneur  son hte, ne cessrent de l'accompagner. Luchino put  peine
lui dire quelques galanteries, qu'elle reut sans paratre y attacher
plus d'importance qu' des politesses banales et insignifiantes. A son
dpart, Luchino, aprs avoir exalt la beaut du site et le parti qu'on
en avait tir, murmura  l'oreille de Marguerite: Dans une solitude,
madame, il serait  dsirer que vous fussiez moins entoure.

Le tmraire crut avoir fait comprendre ses dsirs; il l'espra d'autant
plus, qu'il avait t charm de l'aimable accueil de sa belle cousine.
La pudeur bien connue de la noble dame, loin de le dtourner de ses
honteux desseins, ne l'excitait que davantage  y persvrer, en vertu
de ce penchant de l'me humaine qui nous fait aimer les obstacles.
Ramengo et les autres courtisans ne manqurent pas d'attiser la flamme
en levant aux nues les mrites de cette beaut, et les grces, et les
honneurs avec lesquels elle avait reu le prince, son parent. Seul, le
bouffon osa lancer  son matre quelques mots de chasse manque, et je
ne sais quelles autres baies, qui, en faisant rire Luchino,
aiguillonnaient son amour-propre et l'excitaient  assouvir sa passion.

Cette premire tentative n'tait que comme la course qu'on fait sous une
place ennemie pour reconnatre les lieux, les campements favorables et
les endroits propres  l'assaut. Peu de jours se passrent, et Luchino,
avec un petit nombre de ses affids, revnt audacieusement  Montebello.
Ce retour dsagrable n'tait point inattendu. Marguerite n'avait, que
trop compris le perfide usage que le prince voulait faire de la
familiarit que le sang autorisait, de l'autorit de son rang et de
l'clat de ses richesses. Le pril grandissait donc, non pour la vertu
de Marguerite, mais pour son repos qu'elle allait perdre dans sa lutte
contre un audacieux, incertaine encore du caractre que prendraient  la
fin les perscutions de son parent.

Un jour Luchino revenait vers Milan, calculant en lui-mme les pas qu'il
avait faits vers le terme de ses dsirs. Il cherchait, par sa gaiet et
par la marche bruyante de sa troupe,  faire prsumer un triomphe qu'il
tait encore  souhaiter, et voulait en hter l'heure en inspirant
l'ide qu'il tait dj accompli. Tout  coup Grillincervello lui dit:
Regarde, regarde, matre! celui-l est certainement un de tes
dbiteurs. Et il lui montrait un jeune homme qui venait  bride abattue
par le chemin, et qui, ds qu'il aperut le cortge du prince, se jeta 
travers champs pour l'viter. C'tait Alpinolo que, s'il vous en
souvient, nous avons rencontr, dans le premier chapitre, marchant 
ct de Pusterla; et, comme il aura dsormais une grande part dans notre
rcit, il convient d'en dire ici quelques mois. On le tenait pour un de
ces infortuns qui, dans ces temps de dsordre et d'orages, ignoraient
leurs parents, et il avait grandi comme une plante au milieu du dsert.

Ottorino Visconti, frre de notre Marguerite, avait obtenu en 1329, de
l'empereur Louis de Bavire le fief de Castelletto, sur le Tsin, et la
juridiction du Novarais, domaine rest depuis dans la maison des
Visconti d'Aragona, descendants de cette famille. Pour tmoigner sa
gratitude  ce souverain, il l'accompagna jusqu' Pise. A son retour de
cette ville, aprs avoir pass le P prs de Crmone, il lui arriva de
s'arrter dans une chaumire du rivage, habite par des meuniers qui
transportaient dans des barques leurs moulins mobiles l o ils
croyaient trouver le meilleur courant, et, par occasion, prenaient avec
eux des passagers. Ottorino, dsirant se reposer un instant en cet
endroit, demanda que l'un des enfants du meunier tint son cheval pour le
faire brouter un peu l'herbe du pr devant la maison, Ce n'est pas
moi,--ni moi, rpondirent les enfants craintifs; et ils s'enfuyaient,
se retournant de temps en temps pour observer le cavalier et son cheval
qui leur semblait une dangereuse merveille. Mais l'un d'eux, qu' sa
taille un aurait cru plus g, quoiqu'il ne comptt rellement pas sept
annes, s'avana hardiment et dit: Qui est-ce qui a peur? A moi le
cheval! Et il le prenait par la bride, le regardait, le caressait,
s'amusait  lui donner de l'herbe dans sa main,  sentir le souffle du
destrier sur son visage, tout fier de pouvoir dominer un si gros et si
noble animal. Puis, avec un soupir qu'on n'aurait point attendu de son
jeune ge et de sa contenance  la fois pleine d'ingnuit et de
rsolution, il s'cria: Oh! que n'en ai-je un aussi, moi!

--Eh! qu'en ferais-tu? lui demanda Ottorino, charm de cette vive
franchise.

--Oh! je sais bien ce que j'en ferais. Je voudrais courir par terre et
par mer pour chercher mon pre.

--Ton pre n'est donc pas ici? reprit Ottorino.

--Oh! non! reprit le jeune garon en secouant la tte avec une tristesse
enfantine. Ils m'ont trouv sur le rivage, ils m'ont port dans cette
maison, ils m'ont lev! mais je n'ai point de parents! Je ne puis
jamais dire comme tous les autres: cher pre!

--Et ta mre?

Les yeux de l'enfant s'emplirent de larmes, et, pendant qu'il les
essuyait d'une de ses mains, de l'autre il tendait un doigt en disant:
Elle est l! Et il montrait un monticule surmont d'une croix 
laquelle pendait une couronne de marguerites et d'oeillets frachement
cueillis.

[Illustration.]

Ottorino, mu de piti: Viendrais-tu avec moi?

--S'il ne tenait qu' moi! Je crains de dplaire  ces braves gens...
Ils me veulent tant de bien!... Mais ce n'est pas ici qu'est mon pre.

Ces meuniers s'taient en effet pris d'un grand amour pour cet enfant.
Quand Visconti les pria de le lui laisser l'homme rpondit: Oh! votre
seigneurie, elle est trop bonne! Qu'il parte pourtant: trop de bont de
la part de votre seigneurie!

Mais la Nena, sa femme, qui avait ou parler en gnral des malheurs du
monde, des caprices des seigneurs, manquait de courage, et disait 
l'enfant: Ne prends pas garde  ce qu'il dit; reste ici. Le pain ne te
manquera pas si tu veux travailler, et tu seras tranquille, et du moins
tu demeureras dans la crainte de Dieu.

Au contraire. Maso (c'est ainsi qu'on nommait le meunier), homme qui
avait parcouru le monde, c'est--dire qui tait all prendre du grain et
porter de la farine jusqu' Crmone et  Castelmaggiore, et qui croyait
avoir quelque connaissance des hommes, parce qu'il avait connu beaucoup
de marchands de grains, lui coupa la parole et dit: Comment, tu
voudrais lui ravir cette bonne fortune? Ne vois-tu pas? c'est un petit
diable: grande sant, grand courage, grand apptit; il a tout ce qu'il
faut pour faire un grand homme. Laisse-le emmener par sa seigneurie, et
tu verras qu'il fera son chemin. Il n'est pas n meunier, et ce n'est
pas l ce qu'il doit faire.

L'avis du mari prvalut. La Nena, au moment de prendre cong de son
enfant d'adoption, et en lui rajustant sur le dos les mchants haillons
qui le couvraient, pendant qu'il sautait de joie, lui dit: Garde-toi du
danger, fuis les mauvaises compagnies, les femmes et les cabarets.
conseils dont toutes les mres entremlent leurs adieux  leurs fils.
Maso ajouta: Respecte sa seigneurie et fait fortune. Puis Ottorino
emmena le jeune garon avec lui.

C'tait prcisment notre Alpinolo. Ottorino se proposait d'en faire un
cuyer, et en attendant que les annes lui vinssent, de le placer en
qualit de page auprs de Bice, sa femme. Mais, hlas! de retour dans sa
patrie, il apprit que Bice l'avait trahi, et qu'elle s'tait rfugie
dans le chteau de Dosate pour y vivre avec Marco Visconti, son cousin.
Celui-ci, peu de temps aprs, rassasi ou jaloux, un jour la prcipita
d'une fentre dans les fosses du chteau, sauf  la pleurer abondamment
une fois qu'il l'eut tue. Ottorino souffrit de cette infidlit comme
une me gnreuse qui se voit trahie par une personne aime. Il chercha
des distractions dans la guerre et dans les voyages; mais il y a des
blessures que le temps ne cicatrise pas. Son dsespoir le conduisit au
tombeau  la fleur de son ge, et, en 1336, il fut enseveli dans
l'glise de Saint-Eustorge,  ct de son pre, Hubert Visconti.

[Illustration.]

Il laissa Alpinolo  Marguerite, sa consolatrice dans ses cruelles
douleurs, en le lui recommandant spcialement. C'est pourquoi le jeune
homme grandit prs d'elle, et passa avec sa matresse dans la maison des
Pusterla, o Franciscolo le prit pour son cuyer. Dou d'une me o
dbordait la tendresse, et ne pouvant l'pancher sur des tres que le
sang et attachs  lui, il l'avait reporte tout entire sur la famille
au sein de laquelle il avait grandi. Il en aimait les membres et les
intrts avec toute l'imptuosit d'une passion, passion naturelle dans
un jeune homme qui, n'ayant pass sous le joug d'aucune discipline,
avait conserv, dans toute leur vigoureuse virginit, la fougue,
l'irrflexion, cet extrme besoin de sensations et de bonheur, dfauts
et qualits de la jeunesse. Un dsir, une vritable furie de libert lui
avait t inspire par les bouillants discours de son jeune seigneur, et
par les compagnies qu'il voyait  Milan, composes de jeunes gens avides
de nouveauts, ou de vieillards pleins des souvenirs des liberts
antiques et du mpris de l'esclavage nouveau. On dit que les hommes de
basse naissance, une fois parvenus  un haut rang, s'efforcent de faire
oublier leur origine; de mme Alpinolo voulait faire oublier aux autres
et oublier lui-mme qu'il n'avait ni parents ni patrie, par l'excs de
son amour pour sa patrie d'adoption. Aucun sacrifice n'aurait paru grand
 son immuable et violente rsolution de servir la rpublique milanaise,
les enfants d'Hubert Visconti et Pusterla: donner sa vie lui et sembl
bien peu de chose.

De tels caractres, qui, lorsqu'ils se passionnent pour une ide ou pour
une personne, oublient le reste de l'univers, sont rares aujourd'hui
dans notre socit, dont le niveau adoucit et galise toutes les
asprits  la superficie, comme le torrent polit les cailloux. Est-ce
un bien? est-ce un mal? Demandez, si la poudre  canon est un bien ou un
mal, qui, bien employe, est une protection et une puissance, et qui,
employe sans rgle, n'est que la mort.

A cette nature violente, mais gnreuse, joignez la fracheur d'une me
de dix-sept ans, une grce hardie, bien que modre par l'habitude de
vivre avec les grands, une mlancolie rpandue sur tous les sentiments
et ne du mystre de sa naissance, et vous comprendrez combien Alpinolo
devint cher aux Milanais, race d'un naturel exquis, et non-seulement au
peuple, mais aux grands. L'incertitude mme de sa naissance, que le
monde, par une de ses mille injustices, impute ordinairement  crime, ou
considre, du moins avec une compassion hautaine, voisine du mpris,
loin de nuire  Alpinolo, le rendait plus intressant  ceux qui le
connaissaient, par l'ardeur perptuelle qu'il montrait de chercher, de
retrouver son pre, de s'arracher  cette situation qu'il regardait
comme une infamie. Si on racontait devant lui les embarras de quelque
personne malheureuse: Au moins il a un pre, il a une mre,
s'criait-il. Lorsqu'il voyait un enfant dans les bras de ses parents,
il se consumait de douleur, de regrets. Combien de fois Marguerite ne le
surprit-elle pas contemplant Venturino et le couvrant de mlancoliques
caresses, en retenant des larmes avec effort!

On a dj conquis combien Marguerite tait faite pour inspirer de
l'amour  tout ce qui l'approchait. Pour peu qu'il ait l'exprience du
monde, le lecteur doit avoir remarqu que ceux qui n'ont point  se
louer des hommes se tournent avec un enthousiasme plein de dvouement
vers les femmes, srs de trouver en elles la compassion, le
dsintressement, la tendresse dont les hommes sont dpourvus, ou qui
sont touffs en eux par les calculs de l'amour-propre et le tumulte des
affaires.

Ainsi, Alpinolo avait concentr sur Marguerite l'affection qu'il portait
 Uberto et  Ottorino pendant leur vie: affection qui ne ressemblait en
rien au sentiment qui d'ordinaire unit les deux sexes, mais une sorte de
culte fait pour mettre  nant toutes les manoeuvres de la vanit,
toutes les esprances de la passion. Il la considrait comme une
lumineuse toile au milieu des tnbres universelles de la socit, et
il n'et pu la croire capable d'une action qui et t moins que
gnreuse et sainte.

Si jamais vous n'avez rpandu des pleurs sur le sein d'une femme
respecte, si jamais vous n'avez dvoil  ses yeux les blessures d'un
coeur contrist, vous ne devinerez point quelle douceur il y avait pour
Alpinolo dans ces heures o, assis prs de sa matresse, avec
l'affection d'un frre et le respect d'un vassal, il lui dcouvrait ses
angoisses. Les hommes en auraient ddaigneusement souri comme d'une
faiblesse, d'un enfantillage, d'une exagration sentimentale; mais en
elle il trouvait un cho, de la sympathie, et quelques-unes de ces
paroles qui peuvent en un instant chasser les nuages du coeur et y
ramener la srnit.

L'anne qui prcda celle o commence notre rcit, les Visconti
s'taient vus au moment d'tre dpossds de leur seigneurie. Lodrisio
Visconti, neveu du grand Matteo, courrouc de se voir exclu de la
seigneurie, tenta d'amener un changement, et, se confiant sur le grand
nombre des mcontents, sur les promesses de quelques voisins, sur sa
propre audace et sur la fortune, il mena contre Azone une bande de
mercenaires. Cette bande, compose d'Allemands, et conduite par le
capitaine Malerba, fut appele la compagnie de Saint-Georges. Elle
tait, la premire de toutes ces bandes qui depuis firent un mtier de
la valeur militaire, et qui, non moins terribles  leurs amis qu' leurs
ennemis, ravagrent pendant deux sicles notre patrie dj assez
afflige.

[Illustration.]

En face de cet imminent pril, tous les Milanais prirent les armes.
Quoiqu'ils n'eussent pas grand sujet de se louer de leurs matres, ils
avaient assez d'ouverture d'esprit pour ne point croire aux promesses de
libert que Lodrisio voulait accomplir par la violence, ni qu'un ramas
de bandits mercenaires vnt en pays tranger pour y redresser les torts
et y rtablir la justice. Lodrisio, qu'on ne put point empcher de
passer l'Adda  Rivolta, pntra jusque dans le comt de Seprio, dont il
rclamait la seigneurie, et assit son camp  Legnano. Les Milanais
s'avancrent jusque-l  sa rencontre avec trois mille cinq cents
cavaliers, deux mille arbaltriers, quatorze mille fantassins, arme
considrable pour un si petit tat. Luchino, qui n'tait point encore
prince, la commandait. Il disposa l'avant-garde  Parabiago,  Nerviario
le centre,  Ro l'arrire-garde; mais, surpris de grand matin, le 21
fvrier (c'tait le jour de sainte Agns, et il neigeait  flots), il y
eut une telle mle qu'il fui fait prisonnier, et qu'on l'attacha  un
arbre jusqu' ce que la journe ft dcide.

Alpinolo, qui combattait derrire Francisco Pusterla, aperut Luchino
dans cette position critique. Il en donna aussitt avis aux cavaliers
les plus braves de l'arme, et avec eux il rafrachit le combat, et,
redoublant d'efforts, ils parvinrent  dlivrer leur capitaine. S'il
n'tait pas du style de l'histoire de ne jamais rapporter qu'aux
personnages illustres le mrite des actions d'clat, elle aurait
confess qu'Alpinolo avait eu la meilleure part dans cette affaire. Il
fit en effet des merveilles de sa personne, arriva le premier jusqu'
Visconti, coupa les liens qui le retenaient, le mit  cheval, et, lui
donnant une masse d'armes, revint avec lui montrer le visage aux
ennemis. Ceux-ci,  la fin d'une journe o le combat s'tait cinq fois
renouvel, s'enfuirent enfin en pleine droute, laissant prisonnier
Lodrisio, qui fut jet dans le cachot de Saint-Colomban, o il souffrit
beaucoup d'annes.

[Illustration]

Cette bataille est celle de Parabiago, si clbre parmi les Milanais, et
dans laquelle on raconte que saint Ambroise apparut dans l'air, tenant
en main un fouet gigantesque, dont il frappait les mercenaires. En
mmoire de cette journe, on btit une glise superbe au lieu mme o
Luchino avait t dlivr. Il fut rgl que chaque anne, au jour
anniversaire considr comme jour de fte, les douze seigneurs de
l'approvisionnement iraient  cette glise en grande solennit y faire
une offrande au nom de la commune, et assister  une messe spciale,
dont la prface contenait des imprcations contre les mercenaires. Cette
crmonie se poursuivit jusqu'au temps de saint Charles Borrome, qui la
restreignit  une simple visite  la basilique de Saint-Ambroise, dans
la cit.

Ce furent alors de grandes ftes, de grands feux de joie. Azone se
rendit  Parabiago avec une pompeuse suite, et arma chevaliers ceux qui
s'taient le plus distingus dans la bataille. Un hraut d'armes
appelait les braves les uns aprs les autres par leurs noms, les titres
de leurs familles et de leurs pres; s'il ne s'y trouvait pas de tache,
il disait: Viens et l'approche pour recevoir cette ceinture militaire,
dont la patrie et les chevaliers te trouvent digne. Le hraut nomma el
examina Ambroise Cotiea, Protaso des Caimi, Giovanni Scaccabarozzo,
Milanais, Lucio des Vestarini, de Lodi, Inviziato, d'Alexandrie,
Lanzarotto Anguissola et Doudazio Malvicino della Fontana, de Plaisance,
Rainaldo des Alessandri, de Mantoue, Giovannolo de Monza, et l'Allemand
Sfolcada Melik. Ils se prsentaient  la file les uns des autres devant
Azone, qui recevait leur hommage-lige, leur donnait une lgre accolade,
leur prsentait l'pe, et la leur attachait au ct avec la ceinture
chevaleresque, pendant que deux autres chevaliers leur attachaient aux
talons les perons d'or. On appela ensuite Giovanni del Fiesco, Gnois,
frre d'Isabelle, femme de Luchino; mais ou ne put rendre les honneurs
qu' son cadavre, qu'on voyait tendu sur un riche lit de parade, revtu
de toute son armure, tel qu'enfin il tait tomb sur le champ de
bataille, en combattant  ct de son beau-frre.

[Illustration.]

Enfin on proclama le nom d'Alpinolo. Mais quand on demanda quel tait
son pre, quelle tait sa ligne, personne ne put en rendre compte, et
il resta lui-mme confus, comme au souvenir d'une ignominie. Comme il ne
put prouver qu'il n'tait point sorti d'une souche infme, il ne fut
point admis aux honneurs des preux. Je laisse  penser quel coup ce fut
pour son me; il lui paraissait qu'il n'y avait que la tyrannie la plus
grossire et la plus absurde qui pt regarder  la naissance plutt
qu'au mrite personnel. Il se comparait aux uns et aux autres parmi les
nouveaux chevaliers, surtout  Melik, l'Allemand mercenaire, et de ce
jour augmentrent sa haine contre les Visconti et son dsir de connatre
son pre. Semblable  des vierges involontaires, aprs une suite de
dsirs tromps, il tait devenu irritable, aigri contre la socit,
selon lui mal rgle, et de plus en plus enthousiaste des exceptions
sociales, de plus en plus avide de rves nouveaux, de prils, de
renaissantes preuves.

A l'entre de presque toutes les maisons nobles de Milan, on trouvait un
portique o ou pouvait se runir pour prendre l'air, pour causer avec
ses amis, pour censurer le voisinage, comme le comportait la vie
publique et toute en dehors de cette poque, de mme que se renfermer
chez soi et s'isoler est d'usage dans des temps o chacun se fait une
rgle de ne vivre que pour soi et de s'instituer le centre et la
circonfrence de ses actes. De soixante de ces lieux de runion, que
nous appelions _coperti_, il ne subsiste plus gure que celui de Fugini,
bti peu aprs sur la place du Dme.

Prcisment, sous l'un de ces portiques, Alpinolo changeait quelques
paroles avec le feu qu'il mettait  toutes choses, lorsqu'il fut accost
par un certain Menelozzo Basabelletta, d'humeur satirique, mauvais
plaisant, chaud partisan du peuple, pareil  tant d'autres  qui le
mpris qu'on a pour eux tient lieu de libert. Je ne sais si c'tait par
amour du bien, par envie ou pour flatter le peuple, qui a aussi ses
adulateurs, il s'tait fait l'investigateur malin et le caustique
dtracteur de la conduite des nobles, des riches et des magistrats.

Il salua le jeune homme, et, lui frappant sur l'paule: Eh! lui dit-il,
cette perle de toutes les femmes, cette coupe d'or dont on n'a jamais
fini de raconter les merveilles, elle supporte assez bien l'absence de
son mari, en recevant les visites du magnifique seigneur Luchino. Je
l'ai vu se diriger plusieurs fois vers la villa de cette dame.

[Illustration:]

Qui et vu Alpinolo entrer en fureur lorsqu'il entendit prostituer  la
foule un nom si sacr pour lui, l'eut compar  un basilic se dressant
contre celui qui l'a tir de sa retraite. Rouge comme la pourpre et le
feu dans les yeux: Tu en as menti par la gorge, bavard effront!
hurla-t-il, les cheveux en dsordre; et, jetant la main sur son pe,
sans plus de paroles, il allait arracher la vie  l'indiscret. Les
assistants aidrent celui-ci  s'chapper des mains de son adversaire,
puis, par leurs paroles et surtout par la force de leurs bras, retenant
Alpinolo, ils parvinrent  l'apaiser. Toutefois, jurant  haute voix
qu'il tirerait vengeance d'une pareille injure, criant au mensonge, les
poings levs et grinant des dents, il courut en furie  la maison des
Pusterla. L, sans profrer une parole, il alla aux curies, jeta la
bride au premier cheval qu'il rencontra, sauta dessus avec promptitude,
et partit ventre  terre. Prenez garde! prenez garde! criaient les
mres en le voyant venir ainsi au galop, et elles s'empressaient
d'arracher leurs enfants  leurs jeux de la rue. Il eut bientt gagn la
porte de Cme, situe peu aprs le pont Vieux. Il sortit, et son cheval
frappait, dans sa course emporte, le sol alors troit et tortueux de la
route, lorsque, Ins de Boisio, il reconnut la troupe de Luchino qui
revenait de Montebello.

[Illustration.]

Il n'en crut point d'abord ses yeux, tant il avait le coeur navr de
voir la vrit d'une nouvelle qu'il avait si firement dmentie devant
Menelozzo. Plus que jamais exaspr, il enfonce ses perons dans les
flancs de son cheval, et le lance  travers un champ couvert d'pis pour
viter la troupe abhorre. Ce fut alors que Grillincervello le remarqua;
mais celui-ci ne put entendre les imprcations qu'Alpinolo lanait
contre eux, non-seulement en pense, mais encore en paroles, si ou peut
appeler ainsi le rle de la rage et des rugissements  demi touffs.

Il arriva ainsi,  travers champs,  Montebello. Au milieu de la cour,
il sauta de cheval, et sans mme y songer, les vtements poudreux et en
dsordre, il se prsenta aussitt devant Marguerite. Jamais il ne
s'tait permis avec elle une telle drogeance  l'tiquette; mais
c'tait aussi la premire fois qu'il l'abordait avec un autre sentiment
que celui de la vnration. Mais  peine eut-il vu le suave et paisible
aspect de la belle chtelaine, encore un peu trouble par la visite
qu'elle venait de recevoir, comme un beau ciel sur lequel le zphyr,
aprs l'ouragan, laisse encore quelques flocons de nuages, toute
indignation tomba dans le coeur d'Alpinolo, tout soupon s'vanouit.
Autant il avait t prompt  supposer un crime, autant il se reprochait
amrement d'avoir pu douter un instant de cet ange. Il baissa donc les
yeux, comme s'il les et crus indignes de la fier, et il ne put lui dire
que ces mois: Luchino est-il encore ici?

Marguerite, avec la dignit de la vertu que n'atteignent point les
injures, leva la tte, et avec l'accent d'un doux reproche, s'cria:
Alpinolo! tout autre que vous eut pu me faire cette demande; mais de
votre part, je ne l'attendais pas.

[Illustration.]

Alpinolo clata en sanglots, et se jeta aux pieds de Marguerite en lui
demandant pardon. Il raconta ses doutes, il entendit les explications de
sa matresse, et la conclusion de leur entretien fut qu'il irait
aussitt avertir frre Buonvicino. Le lendemain ne s'tait pas coul,
et le moine tait dj chez Marguerite. Il lui conseilla de prendre les
devants et de revenir sans dlai  la ville; elle suivit ce conseil, et
se renferma dans son palais pour se laisser ignorer jusqu'au retour de
son mari.

Cependant Luchino revint bientt  la charge, plein d'une insolente
confiance. Il approche de Montebello, et tout n'y est que silence; les
fentres sont closes, aucune bannire ne flotte sur les tours. Un
violent soupon commence  torturer l'me de Luchino, et Grillincervello
de se prendre  rire. II lance son ne en avant, fait quelques pas, puis
revient en disant: La porte est ferme; c'est le visage de bois. Ils
avancrent nanmoins, et lorsqu'ils furent  la ferme ils demandrent au
paysan si la dame Pusterla n'tait pas au logis.

Elle est partie.--Quand?--Hier au soir, Excellence.--Oui est-elle
alle?--Les actions de mes matres ne me regardent pas.--Tout n'tait-il
pas dispos pour qu'elle demeurt ici plusieurs jours?--Plusieurs mois
aussi, Excellence.--D'o vient donc cette subite rsolution?--Les
actions de mes matres ne me regardent pas. Mon devoir est d'obir,
Excellence.

[Illustration.]

Il importait,  Luchino que personne ne s'apert qu'on lui avait fait
injure; aussi montra-t-il qu'il prenait la chose gaiement, qu'il s'en
rjouissait mme, et donna-t-il  entendre que ce dpart n'tait rien
qu'un accord, une intelligence entre Marguerite et lui. Mais cette
ncessit de feindre ne fit qu'attiser le feu de sa colre, et, plein de
ressentiment, il jura de se venger de ce qu'il appelait un outrage. Il
tait encore excit par les lazzi du bouffon, qui ne voulait point
paratre dupe de la feinte de son matre, et par le vil courtisan
Ramengo, qui, ayant ses raisons de har Marguerite, savait, avec un art
extrme, animer contre elle les passions du prince, dans l'espoir
d'amasser sur la tte de l'innocente un orage terrible. L'esprance du
sclrat ne fut point trompe. L'amour, disons mieux, le voluptueux
caprice de Luchino, ainsi contrari, se changea en une animosit
violente, et, ds lors, avec une rsolution atroce, il se proposa de
perdre l'infortune. Les occasions ne manquent pas  l'homme puissant de
nuire  son ennemi, et trop souvent les victimes s'offrent d'elles-mmes
 ses coups, ou sont conduites au sacrifice par leurs propres amis.
C'est ce qui arriva dans cette circonstance.

Alpinolo, avec l'imptuosit sans frein qui lui tait naturelle, ne se
borna point  remplir la mission dont il avait t charg par
Marguerite. Elle lui avait mme enjoint d'pargner  son mari la
connaissance d'une injure qu'elle se sentait assez forte pour repousser,
tandis qu'elle savait que son mari n'tait pas assez grand pour la
supporter en homme, ni assez puissant pour la laver par un juste
chtiment. La prudence lui avait appris  ne point rvler les maux
irrmdiables; Alpinolo, au contraire, pensait que dcouvrir la plaie,
c'tait la gurir. A peine eut-il donc envoy Buonvicino prs de
Marguerite, que, sans en avertir personne, il sortit de la ville et fit
route vers Vrone.

Lorsqu'il y arriva, il fut tmoin de la pnitence publique accomplie par
Mastino della Scala, seigneur de la ville. Excommuni par le pape pour
avoir gorg, dans les rues de Vrone, l'vque Bartolomeo della Scala,
Mastino avait d'abord voulu se rire des foudres du saint-sige; mais,
voyant que l'anathme avait pour sa prosprit les plus fcheuses
consquences, il se rsolut  expier son crime dans la forme que lui
prescrivait le saint-pre, et  rentrer dans le giron de l'glise.

Une fois rconcili avec le pape, Mastino reculait devant la conclusion
d'un trait avec Luchino Visconti, qui, au reste, ne la dsirait pas
davantage. Celui-ci n'avait envoy Pusterla  Vrone que pour l'loigner
de Marguerite, et parce qu'il croyait que son nouvel ambassadeur, peu
affectionn pour lui, tranerait les choses en longueur, et ne
terminerait point d'alliance entre les Scala et les Visconti.

Les ngociations en taient l, lorsque Alpinolo entra  Vrone et vint
y trouver Pusterla. L'ambition seule, et le dsir de plaire au matre
avaient conduit celui-ci  se prter aux desseins de Luchino. On pense
quelle fut son indignation lorsque Alpinolo, avec les couleurs sombres
que lui fournissait l'exagration de son esprit, lui peignit les
tentatives de Luchino. Rien n'est plus cruel que d'prouver
l'ingratitude de ceux qu'on a servis aux dpens de l'quit. Franciscolo
le ressentit; d'autant plus exaspr contre le prince qu'il tait tout 
l'heure mieux dispos pour lui, et dcouvrant un nouvel outrage dans ce
qu'il avait regard comme une reparution des outrages passs, il rsolut
aussitt d'abandonner son poste. Il prit donc le chemin de Milan, plein
de noires penses, et de l'espoir non-seulement d'viter l'injure, mais
encore de s'en venger.



CHAPITRE V

LA CONJURATION.

BON Jsus, qui ftes aussi un petit enfant, et qui ds votre
enfance avez commenc  souffrir; vous qui croissiez en ge et en
sagesse, soumis  vos parents, et acqurant de la grce devant Dieu et
devant les hommes, oh! veuillez garder mon enfance, et faire que je n'en
souille pas la puret, et que mes oeuvres, conformes  votre volont, me
promettent un bel avenir aux yeux de mes parents et de mes concitoyens.

Bon Jsus, qui avez tant aim vos parents, je vous recommande les
miens; bnissez-les, donnez-leur la patience dans la douleur, la force
de se soumettre, et la consolation de me voir grandir tel qu'ils me
dsirent, dans la crainte du Seigneur.

Bon Jsus, qui avez aim votre patrie mme ingrate, et qui pleuriez en
prvoyant les maux dont elle allait tre accable, regardez mon pays
d'un oeil bienveillant, dlivrez-le de ses maux, convertissez ceux qui
le contristent par leurs fraudes ou par leurs violences; inspirez-leur
la confiance du bien, et faites que je puisse devenir un jour un citoyen
probe, honnte, dvou.

[Illustration.]

Marguerite faisait rpter cette prire  son Venturino, qui se tenait 
genoux devant elle et les mains jointes. Une mre qui apprend  prier 
son enfant est l'image  la fois la plus sublime et la plus tendre qu'un
puisse se figurer. Alors la femme, leve au-dessus des choses de ce
monde, ressemble  ce anges qui, nos frres et nos gardiens dans cette
vie, nous suggre nos vertus et corrigent nos vices. Dans l'me de
l'enfant se grave, avec le portrait de sa mre, la prire qu'elle lui a
enseigne, l'invocation au Pre qui est dans le ciel. Lorsque les
sductions du monde voudront le conduire  l'iniquit, il trouvera la
force de leur rsister en invoquant ce Pre qui est dans le ciel. Jet
au milieu des hommes, il rencontre la fraude sous le manteau de la
loyaut, il voit la vertu dupe, la gnrosit raille, la haine
furieuse, et tide l'amiti; frmissant, il va maudire ses semblables...
mais il se souvient du Pre qui est dans le ciel. A-t-il, au contraire
cd au monde, l'gosme et ses bassesses ont-ils germ dans son me? au
fond de son coeur rsonne une voix, une voix austrement tendre, comme
celle de sa mre lorsqu'elle lui enseignait  prier le Pre qui est dans
ciel. Il traverse ainsi la vie; puis, au lit de mort, abandonn des
hommes, entour seulement du cortge de ses oeuvres, il revient encore,
en pense,  ses jours enfantins,  sa mre, et il meurt plein d'une
tranquille confiance dans le Pre qui est au ciel.

Et Marguerite faisait rpter cette prire  son pieux enfant; puis le
dshabillant elle-mme, aimable travail qui n'est jamais une fatigue
pour les mres, mais la plus suave des douceurs, elle le couchait, le
baisait, et, avec l'effusion de la tendresse maternelle, elle s'criait:
Tu seras vertueux!

Bientt Venturino abandonnait ses paupires  ce sommeil bni de
l'enfance, qui s'endort sans une pense entre les bras des anges, sans
une pense se rveille... Heureux jours! les plus beaux de la vie, et
qu'on passe sans les goter!

Marguerite contemplait la rapide respiration de l'enfant. Le brillant
incarnat que le sommeil rpandait sur les joues de Venturino l'invitait
 les couvrir de ses baisers, et le visage de la mre resplendissait
d'une ineffable batitude pendant qu'elle demeurait absorbe dans la
contemplation muette de ces yeux ferms, qui devaient lui sourire
amoureusement au rveil.

[Illustration.]

Enfin, Marguerite s'arracha  ce berceau, et vint dans la salle o
s'taient runis les plus intimes amis de la famille pour saluer le
retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effac dans le coeur de
Marguerite les dplaisirs que lui avait causs l'absence. Son me, si
bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'aprs
un loignement si fcond en prils, rien ne sourirait davantage  son
mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de runir
trois vies en une seule. Mais d'autres penses bouillonnaient dans
l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rver et
prparer la vengeance.

Pendant son sjour  Vrone, il n'avait point cach  Mastino ni le
nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le
Scaliger, voulant tourner ce ressentiment  son profit, l'enflamma
autant qu'il put, et promit  Pusterla que, quelle que ft la rsolution
qu'il prt, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo
Visconti, que ses dportements rendirent fameux par la suite, ne devait
pas tre vivement touch des dsordres de son oncle, mais il tait bien
aise de troubler l'tang pour y pcher, et il attisa le mcontentement
de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frres Galas et Barnab,
o il les exhortait  se souvenir de leur origine, et  profiter de
l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prtre et d'un
bourreau.

Pusterla tant revenu secrtement  Milan, aucune bannire sur les tours
n'annonait sa prsence, et la garde accoutume ne veillait point  la
porte du palais; mais,  l'intrieur, Pusterla dvorait les orages de
son me, sans que sa femme parvint  les adoucir. Habitu  la vie
bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et
fortes motions, il n'aurait pu passer mme cette premire soire
paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait port l'avis de
son retour  ses amis les plus srs, et ceux-ci, le soir, l'un aprs
l'autre, par une porte secrte donnant sur la voie des seigneurs qui
taient venus le trouver et le consoler.

[Illustration.]

Les dehors du palais taient muets et sombres, comme s'il et t
dsert; mais  peine Franzino Malcolzato, le fidle portier, avait-il
fait passer les amis du seigneur d'une premire cour dans la seconde,
ils taient accueillis par des valets vtus en livre mi-partie jaune et
noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de
plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et
entoure par les jardins. Des tapisseries histories couvraient les
murailles;  et l des tagres portant des vases et des plats en
faence avec des fruits en relief et coloris; deux larges fentres
perces de chaque ct et tendues de rideaux d'clatantes couleurs,
donnaient passage  la brise du soir, qui temprait agrablement la
chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco,
les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, prs d'une
table o l'on avait jet en dsordre des gants, des manteaux, des pes,
des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, coutaient. On
remarquait le bouillant Zurione, frre de Pusterla; le modr Maflino de
Resozzo, Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres,
exalts Gibelins, qui, dgots aujourd'hui d'un prince dont ils avaient
autrefois tabli le pouvoir, montraient par l qu'il n'avait point
ralis leurs esprances. Les frres Pinalla et Martino Aliprandi
arrivrent les derniers. Ils taient ns  Monza: le premier, habile
capitaine; le second, jurisconsulte renomm. Ils avaient gagn la faveur
d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu
podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la dfendit contre
l'empereur Louis de Bavire; puis,  la tte de l'arme de Visconti, il
enleva Bergame au roi de Bohme. Ces prouesses lui valurent d'tre,  la
Pque de 1338, arm chevalier dans l'glise de Saint-Ambroise, en mme
temps que notre Pusterla. Mais Pinalla tait descendu de cet apoge
lorsque,  l'poque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lchement
abandonn des troupes qu'on lui avait confies pour dfendre le passage
de l'Adda  Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du
ddain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants
succs, effacerait la honte de son arme, tait le plus ardent de ses
dsirs.

[Illustration.]

Dans une telle assemble et dans une semblable circonstance, on ne
devait point s'attendre  de paisibles discussions: au ressentiment des
malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure
particulire. Aussi s'chapprent-ils en projets violents, furieux
contre les tyrans de leur pays, et ils donnrent d'autant plus carrire
 leur haine qu'ils taient plus srs de ceux qui les entouraient.
Hlas! oui, s'criait Franciscolo, au moment un Marguerite, aprs avoir
couch son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards,
chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre libert! Ce
n'taient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer
sans cesse au maniement des armes. Tout  coup sonnait la Martinella, on
sortait le Caroccio, et chacun, de gr ou de force, tait rduit  se
vtir de fer,  se priver du repos de sa maison, des gains de son
mtier, pour courir dans les sanglants dangers de la mle ou dans les
obscurs prils de l'embuscade; d'autres fois, rvoltes des bourgeois,
exils, dnonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous
contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides 
qui la nature a refus un sang gnreux, ou qui s'est refroidi sous les
glaces de l'ge.

Zurione l'interrompant: Et c'est l aimer la patrie! Ils rcoltent
aujourd'hui ce qu'ils avaient sem. La libert est teinte, la guerre ne
l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins frquents et ils ne
profitent plus  la patrie; ils ne servent qu' consolider la puissance
de notre matre et  river nos propres fers. Alors c'tait nous qui
voulions la guerre, nous qui la dcrtions. Aprs l'effervescence d'une
premire ardeur, tout se calmait et mrissait pour le bien de tous ou du
plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, 
son gr, pour satisfaire  des intrts isols, et c'est nous qui devons
le suivre. Notre travail est sa gloire.

--Vous dites vrai, s'criait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu
l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomph? qui en a tir
profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc levons-le 
la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas t l!...

--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu dtach de l'arbre 
Parabiago?

--Il et certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando;
on ne verrait point aujourd'hui les privilges des nobles fouls aux
pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands
seigneurs grevs de tributs comme la plbe la plus infime; on ne verrait
point dans l'oubli ceux qui autrefois....

--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux tincelants et
frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi!
n'avons-nous plus d'pes? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs?
Nous n'avons qu' vouloir tre libres, nous le serons.

Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation
dans l'expression des traits de sa matresse. Ds sa premire enfance,
Marguerite avait t habitue  entendre discuter chez elle les affaires
publiques, et elle s'tait form une manire de les voir et de les
apprcier. Dans ces temps o la vie publique avait tant d'nergie, il
n'tait donc pas ridicule qu'une femme s'entretnt de politique, et elle
ne laissait pas l'impression fcheuse qu'on peut prouver  d'autres
poques en voyant une dame dcider hardiment les questions qui
embarrassent les plus gs, sans couter autre chose que la sensation
du moment o l'opinion de son plus proche voisin. L'ducation qu'elle
avait reue de son pre lui avait appris  discerner la raison des
exagrations des exalts, et les injures vritables des prjugs de la
passion; mais, n'esprant pas calmer l'imptuosit de l'assemble, ni
lui faire goter ses raisonnements, elle se tenait  l'cart, et
commena  causer avec le docteur Aliprando.

[Illustration.]

Celui-ci, en vritable rudit qu'il tait, se montrait tout fier
d'avoir eu le premier,  Milan, le livre des _Remdes de l'une et de
l'autre Fortune_, publi vers ce temps par Ptrarque, et il s'tait
empress de l'apporter dans cette soire  Marguerite, qu'il savait
amoureuse des belles nouveauts. Elle feuilletait: ce livre en lui
demandant son avis et en jetant  et l les yeux sur le parchemin.
Bientt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une
voix suave qui commanda aussitt l'attention des assistants, comme au
milieu d'une taverne lorsqu'une flte mlodieuse se fait entendre, elle
parla ainsi: coutez les sages penses du livre que le docteur m'a
donn: _Les citoyens crurent que ce qui tait la ruine de tous n'tait
la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec
pit et prudence  porter la paix dans les esprits; et si cela ne
russit pas auprs des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumire
dans l'me des citoyens._

Alpinolo comprit cette rponse indirecte. Si l'nergie d'une volont
unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul
homme? que ne peut le poignard d'un homme rsolu?

Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: Madonna est comme
l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille
elle-mme a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie
d'couter ce que le divin pote dit en un autre endroit; il lut: _On a
un seigneur de la mme faon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie
et bont sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est
que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes
parce qu'il enlve  des concitoyens la libert, le plus grand de tous
les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidit d'un
seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit
aimable, gracieux, libral  donner au petit nombre de ses favoris les
dpouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le
peuple appelle seigneurs et qui sont ses
bourreaux_.--Bien!--Bravo!--Bien pens!--Heureusement dit! Tels taient
les cris qui, de toutes parts, s'levaient de;'assemble. Le docteur,
flatt de ces applaudissements comme s'ils se fussent adresss 
lui-mme, continua: Prtez l'oreille, voil qui est plus fort: _Comment
peux-tu dchirer tes frres, ceux qui ont pass avec toi les jours de
l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respir le mme air sous le
mme ciel, qui ont tout partag avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs,
souffrances? De quel front peux-tu vivre l ou tu sais que ta vie est
dteste et que chacun te souhaite, la mort?_--Qu'en dites-vous? Est-il
besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas crit prcisment
pour....

--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier, rpliqurent
ensemble tous les conjurs. Puis l'un commentait, un second rptait, un
autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand
Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Ptrarque,
sans se souvenir qu'il courtisait alors les prlats dans Avignon, qu'il
avait caress Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des
princes  leur libralit, il avait proclam l'vque Giovanni le plus
grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient mme lui attirer le
blme d'un autre illustre de ce temps-l, Boccace, qui lui reprocha de
vivre dans une troite amiti avec le plus grand et le plus odieux des
tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption
que l'tait celle des Visconti.

Marguerite, dont la douceur naturelle avait t entretenue par les
conseils intelligents de son pre, jetait a et l quelques paroles pour
dsapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles
plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et
envenimer les souffrances. Il fallait plutt, s'il tait possible, le
rformer par les voies lgitimes, et non allumes dans le sein des
opprims une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait
souffrir en paix ou changer de patrie. J'ai entendu, ajoutait-elle,
dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune rforme
ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple,
malgr l'opinion des partis extrmes, n'est ni tout or, ni tout fange.
Sans cesse courb sous le travail, il ne s'abandonne gure aux
sentiments, et calcule de prfrence les avantages immdiats. Ne
ddaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme
empreints de l'exprience de mon pre, qui avait aussi ce proverbe dans
la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher.
Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de libert, et vous
n'interrogez point la volont du peuple; de vertu, et vous vous prparez
 l'assassinat!

--Non! non! c'est parler avec sagesse, disait en l'appuyant Maflino
Resozzo; on ne doit point recourir  des moyens si dsesprs. A quoi
sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un
autre. Nos pres suivaient une route plus sre. La religion a tabli sur
la terre une puissance suprieure  celle des trnes, gardienne
spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence.
L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours
accueillie, et l'pe des tyrans s'mousse contre le manteau des papes
tendu sur l'humanit. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda
pardon, les pieds nus,  Grgoire VII, des injustices commises. Quand
Barberousse voulait touffer la libert lombarde, qui marchait  la tte
de notre ligue, qui empcha l'Italie de tomber tout entire sous le joug
des Allemands? Qui rprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui,
nous nous dfions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter
qu' notre pe. Nous voyons les fruits de notre dfiance.

--O le guelfe hypocrite!  le papiste!  le moine! s'crirent  la
fois les assistants, ils n'avaient point de raisons  opposer aux faits
rapports par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le
sophisme. Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on esprer de lui?
Homme-lige de la France, il veut se crer un royaume terrestre rumine
ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple.

--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas
nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous?
Le peuple qui l'a lu peut lui retirer l'autorit qu'il lui a donne.
Mais ce peuple qui gmit dans l'oppression a la bouche ferme par
l'pouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et
c'est la rvolte.

--Et les armes, ajouta Pinalla.

--L'tat, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou
envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de
s'entendre avec eux? Je suis sr de Vrone. Loin de dsirer l'amiti de
Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se dclarer contre lui. La
rvolte de Lodrisio a montr que pour dtruire la _Vipre_, il ne
fallait qu'une bande soudoye. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera
attaque par un chef appuy de la confiance du peuple!

--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-mme de sa prison de
Saint-Colomban? demanda Zurione.

--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mpris Pinalla, qui sache mieux
que lui tenir l'pe?

--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus releve?
Barnab et Galas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lveraient
bien vite leur bannire s'ils taient certains d'avoir des partisans.

--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait
Pusterla,  demi fch de n'tre point propos lui-mme. J'ai pour eux
des lettres de leur frre Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on
doit compter sur eux.

--Ce sont des mes libres, enflamms l'amour du bien public et de la
libert, criait Alpinolo, prompt  supposer dans les autres les
sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expriment et plus
pntrant, rpliqua: Amis le la libert! Attendons pour leur donner ce
nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un gnral assige une cit, il
met tous ses soins  en dmolir les dfenses; il ouvre la brche, il
abat les murailles. S'en est-il rendu matre, il va mettre tous ses
soins  relever les remparts,  rparer, fortifier les murs de la ville.
C'est l'image de ceux qui aspirent  gouverner.

--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage 

Luchino. Barnab joue un double rle: il se montre avec nous amoureux de
la libert; avec son oncle, dgag de tout dsir de rgner. Quant au
beau Galas, son ambition s'vapore au sein des magnificences o il
figure, et il est trop occup  partager le lit de Luchino pour pouvoir
partager son trne.

Cette saillie excita un rire gnral. Zurione l'interrompit.
Qu'avons-nous besoin, s'cria-t-il, de revenir sans cesse  cette
famille maudite? Nous avons t maltraits par les pres, donc il nous
faut mettre les fils  notre tte: beau raisonnement, en vrit! La cit
est-elle donc si dpourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors,
manquons-nous d'allis prts  nous tendre la main? Quelque ennemi qui
se prsente contre Luchino, nous sommes prts  le seconder...

--Et une foule d'innocents tomberont sous l'pe en courant  la
recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-tre ils ne
dsirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les
massacres, les violences, pour un rsultat incertain ou pour une
victoire dont l'unique fruit sera un changement de matre.

Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme
qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour
frapper des esprits exalts. On criait de tous cts: Avec une pareille
doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit tre
prfr au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que
celle de dlivrer la patrie. Franciscolo, avec un mouvement de ddain,
s'cria imprieusement. Soit, restons l, les mains dans les mains;
faisons-nous troupeau pour que le loup nous dvore; taisons-nous, et que
le tyran foule aux pieds nos privilges, qu'il dshonore nos
femmes....

A peine cette parole fut-elle sortie de ses lvres, que, songeant au
coup qu'elle allait portera Marguerite, il et voulu la retenir. Il
s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse
qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait t accueillie par
un murmure d'approbation et avait tourn la conversation car la
tentative injurieuse de Luchino, sur les dbauches de ce prince et sur
d'autres faits de mme, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando
de Plaisance; celui-l parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant t
outrag par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or  la tte de
More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps aprs, par ses
manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. Ce n'est pas la premire fois
qu'on perd une belle ville pour avoir insult une belle femme.--Gloire 
Brutus et  ses imitateurs! vive la libert! vive la rpublique! vive
saint Ambroise! Ces cris faisaient rsonner les chos de la salle.
Comme une dcharge lectrique secoue tous ceux qui se trouvent dans
l'air qu'elle a remu, ainsi la parole d'un seul homme avait anim
toutes ces imaginations lombardes.

Au milieu de l'agitation de l'assemble, apparut un petit esclave
mauresque, vtu de blanc  l'orientale, avec de grosses perles aux
oreilles et au cou. Il portait sur sa tte, en levant les bras  la
faon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier,
dans lequel on avait dispos des rafrachissements et des confitures. A
ct de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or cisel, une large
tasse de mme mtal et travaille avec un art infini; un autre page la
remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit
d'abord,  genoux,  Franciscolo, qui la porta  ses lvres et la fit
circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la
gnreuse liqueur exalta encore dans les mes l'amour de la patrie.

A la libert de Milan! s'cria Alpinolo.

--Oui, oui, rpondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient:
Vive Milan! vive saint Ambroise!

--Et meurent les Visconti! ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas
sans chos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour
corriger ce cri en disant: Vive la libert! et la mort  personne!

Bientt, aprs s'tre serr la main en signe d'alliance et de fidlit,
ils jetrent leurs manteaux sur leurs paules, enfoncrent leurs brets
sur leurs ttes, et se sparrent en se promettant de garder le silence,
de penser  leur projet commun et de se revoir.

Marguerite s'tait retire ds que la malencontreuse parole de
Franciscolo lui avait rappel le triste souvenir de l'outrage qu'elle
avait reu, et rveill en elle le dplaisir de n'avoir pu le tenir
secret. Lorsque les conjurs furent partis, Franciscolo alla la
rejoindre, et ils dcidrent entre eux qu'ils iraient avec leur fils
s'tablir dans le Vronais, pour attendre en scurit l'occasion
favorable. Ils firent donc tout prparer pour leur dpart, qu'ils
avaient fix  la nuit du lendemain.

--Mais le lendemain repose dans la droite du Seigneur.



CHAPITRE VI.

UNE IMPRUDENCE.

QUAND ils tinrent cette assemble, on tait au 13 juin 1340.
Le plus grand nombre de ceux oui s'y taient rendus oublirent, aprs
une nuit, les discours qu'ils avaient prononcs; Pusterla lui-mme les
avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laiss bien d'autres
traces dans la brlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner
dans son esprit les discours des conjurs, de les reprendre, de les
interprter, il leur donna du corps. L o il n'y avait que des paroles,
il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrts, en
machinations de vagues esprances. Il obissait ainsi  son imptuosit
naturelle et  cette passion insense qui tourmente ses pareils, de se
grandir  leurs propres yeux lorsqu'ils sont envelopps dans quelque
prilleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dpositaires d'une
conspiration mystrieuse que peut, d'un moment  l'autre, amener la
chute des tyrans: Certes, disait-il en lui-mme, Pusterla en a plus dit
qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des
esprances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement
appuy? On ne m'a pas tout dcouvert, et j'approuve cette rserve. Quels
sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent
suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je
saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance,
en gagnant un monde de proslytes  la plus sainte des causes.

Dans de tels sentiments, il se runit  ses amis les plus affids, 
ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'nergie, et qui s'taient
montrs les plus ardents pour la libert, allums de changements, et
avides d'en venir aux mains. Il chauffa leur zle, s'effora de les
pntrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna  entendre que des
nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientt sortir
Quelques-uns prtrent,  ces discours une oreille complaisante: il y a
toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre tait alors plus grand
que jamais, pour qui toute nouveaut, tout cataclysme, contient un rve
de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les paules, en disant:
S'il y a des roses, elles fleuriront. Il y en eut qui le traitrent
d'insens, ou de vantard, comme s'il et rv, ou qu'il et voulu se
donner de l'importance. Ces derniers taient les plus dangereux. Piqu
de l'incrdulit ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs
pour qu'on ajoutt foi  sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il
laissait chapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur
Galas et de Barnab, et de quelques autres personnes qui taient
entres, ou qui, selon sa manire de raisonner, entreraient certainement
dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui
n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de
jeunes gens, langues indomptes, lgres cervelles, qui le propagrent
parmi leurs amis. Pass de bouche en bouche, ce qui n'tait que probable
lut donn pour certain, et pour termin ce qui tait  peine entrepris,
en mme temps que chacun, par oubli, par vanit, ou par jactance,
grossissait la nouvelle de quelque invention.

[Illustration.]

Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations
de son me. On sait qu' force de rpter un mensonge, il n'est pas rare
qu'on arrive  le prendre pour la vrit. En outre, si la conjuration
tait chimrique, Alpinolo l'avait rendue relle pour sa part. Il avait
pror, il s'tait concert tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant
au feu de ses propres paroles, il s'tait plus violemment pris et
persuad de la ralit de ses visions; il avait serr la main  ses amis
pour leur dire: Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.
Avec quelques-uns d'entre eux, il avait jur haine aux Visconti et mort
aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait
fourbi ses armes, et calcul combien il pouvait y en avoir chez ses
amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano
Fiamma, alors professeur de thologie aux Dominicains de saint Eustorge,
depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans
son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques
d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix
mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des
miroirs, qu'on expdiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour
faciliter la surveillance exerce par les syndics et les consuls, les
divers arts taient distribus dans des quartiers et des rues qui leur
taient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservs,
des rues des Orfvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine.
Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les
rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des
peronniers.

Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement,
se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intrieur des
boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La
cadence redouble des marteaux, le cri strident des limes, la puissante
respiration des forges, le tournoiement des meules d'moulage, le
frmissement du fer rouge plong dans l'eau ou dans l'huile, au milieu
de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les
chansons des ouvriers, tout ce vacarme tait plus harmonieux  l'oreille
d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile  l'oreille d'une jeune
fille de quinze ans, qui assiste  une premire fte. A voir au dedans
et au dehors des magasins, ou suspendus en dsordre, ou disposs en
trophes, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces
pieux, ces arbaltes, espadons  deux mains, javelots, cuirasses 
lames,  mailles,  cailles, visires, morions, cus ronds, chancrs,
de cuir, de frne, de mtal, un frisson de joie parcourait les membres
du jeune homme; une motion le saisissait, pareille  celle de l'avare
contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour
employer une comparaison plus innocente, il ressemblait  un savant qui,
traversant une rue pleine de livres, les achte en pense, les lit, les
tudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mneront 
l'immortalit.

[Illustration.]

Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le
prix d'une cuirasse, d'une cervelire, d'une armure complte en lames de
fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux perons; il n'achetait
rien, mais laissait entendre,  travers des nuages, que le temps de ces
achats pourrait venir bien vite.

Dans le quartier des Espadonniers, prs du lieu o tait alors l'unique
four au pain blanc, fameux sous le nom de _prestin della rosa_, on
voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le
pre s'tait acquis dans son mtier assez de crdit et une grande
fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succda, pensant que, puisque son
pre avait russi, il ne devait pas s'carter d'un trait des traces
qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux
amliorations que le temps et l'exprience avaient introduites dans son
mtier: il les raillait comme des nouveauts, des bizarreries de la
mode, qui deviendraient caduques ds le lendemain de leur apparition:
Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pres en savaient plus
long que nous, eux qui revenaient dj de l'apprentissage lorsque ces
gte-mtier ne l'avaient pas encore commenc. Cette conduite eut ses
effets ordinaires; les pratiques s'loignrent: et tandis que les autres
tendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage
des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche,
observateur entt des antiques coutumes.

Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occup  tirer paisiblement le
soufflet de la forge, et  tourner, sans se presser davantage, un
morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son
travail; il commena donc  lui parler plus longuement, et aprs avoir
dplor la misre des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait
bientt prendre fin.

Plt au ciel! s'cria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas
l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lsiner sou
sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle diffrence dans le temps
o ma bonne me de pre tait syndic de notre matrise! Quel travail!
quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! L, un bouclier;
ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois
contre-matre et cinquante garons taient  notre service, et ils
auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et
de nuit, sans avoir  peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui
la paix partout, partout l'eau stagnante. Il parat que ces gens-l
n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prcher la
paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour
les tenir croiss? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu' fermer
boutique, et  se faire marchand de vieille ferraille.

--Il vous plairait donc de voir revenir le pass? demandait Alpinolo.

--Si cela me plairait! Je donnerais la moiti du peu que j'ai pour voir
une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, 
qui les mains dmangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est
l qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit,
on gagne un peu d'un ct, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour
tout le monde.

Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: Eh bien!
ajoutait-il, prenez bon courage, le remde n'est pas loin; mettez en
ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientt  travailler, je
vous le promets.

--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours
t en crdit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux
miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dvou, avec vous, qui
tes de nos pratiques.

[Illustration:]

Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en tant son
bret: Je me recommande  vous; puis il se mettait sur sa porte, les
mains dans les mains, pour blmer les innovations et ruminer ses
esprances.

Je ne me serais point risqu  dgrader la dignit de l'histoire par de
semblables trivialits, si elles eussent t envisages par Alpinolo
comme par le grand nombre; mais,  ses yeux, c'tait interroger le voeu
public, c'tait la manifestation de la volont populaire, c'taient
autant de nouveaux fils ajouts  la trame de ses esprances, c'taient
autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait
bouleverser le gouvernement de fond en comble.

On imagine facilement quelle place ses affections particulires tenaient
dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour
successeur, rserver  tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est
 dire le traner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en
pices Luchino, Luchino le maudit, et lever  sa place Pusterla et
Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impts, plus d'intrigues,
alors les bons seraient levs, et humilis les mchants; alors...
quelle belle poque! quel ge d'or! que de gloires nouvelles! quelle
universelle flicit!

chauff, enivr par ces penses qui dj lui semblaient la ralit,
Alpinolo entra dans le _Roletto Nuovo_, que nous appelons aujourd'hui la
place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront
arrts, comme moi, des heures entires  contempler le mlange des
styles dans ce monument grandiose, et  y lire l'histoire des arts et
des rvolutions de cette ville; mais ce mlange n'existait pas lorsque
Alpinolo vint dans cet endroit de la cit.

L'esprit des dpenses gnreuses et l'ardeur de btir ne sont pas ns
d'hier chez les Milanais. Anims de la noble libralit d'un peuple
libre, ils achetrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre
de leur ville, pour y rassembler les principaux difices. En 1228, ils
btirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq
rues paves de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une
s'appelait Porte du Dme, l'autre la Porte Neuve, la troisime de Cme,
la quatrime de Vercelli; la dernire s'ouvrait sur le quartier des
orfvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la gele dite
Malastalla tait voisine. On y renfermait les cranciers frauduleux et
la jeunesse indiscipline, remde extrme pour solder les dettes des uns
et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le
podestat Oldrado des Grassi de Trezzene,  qui son zle  brler les
hrtiques mrita une statue questre qu'on voit encore encadre dans le
mur, on rigea le palais de la liaison. Sa partie suprieure contenait
une vaste salle destine aux tribunaux; l'infrieure, un espace couvert
o se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il
convenait  la commodit du peuple dans le temps o le peuple gouvernait
la cit.

[Illustration.]

Grce  la sainte manie, de restauration qui nous possde, il ne nous
reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquit. Le palais de la
Raison, converti en archives, est aujourd'hui ferm et tellement
dcrpi, que c'est  peine si on peut distinguer, sous la couche paisse
de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une
mle pense se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les
loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents
ans, achever l'difice des coles palatines du ct de la rue des
Orfvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii,
commence en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument tait revtu de
carreaux de marbre blanc et noir, et divis en deux galeries
superposes, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet
suprieur on avait sculpt sur autant d'cus les armes des six
principaux suzerains de la cit. Une tribune en saillie occupait le
milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une
truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la
ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom
d'une truie  longues soies. C'tait  cette tribune, vulgairement
nomme _Parlera_, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour
proclamer devant le peuple convoqu les ordonnances et les lois, et pour
couter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des
marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui
passe et repasse lentement devant et derrire les canons.

[Illustration.]

A cette poque, on voyait donc l une multitude de gens, les uns
marchandant sou par sou, les autres s'enqurant des nouvelles, les
autres se promenant dsoeuvrs, ou louant et comparant des faucons de
Norvge, de Danemark, d'Irlande; et cet autre ct on rptait des
miracles qui, dans les deux dernires annes, avaient commenc  mettre
en rputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire,
de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un plerin muni du bourdon et
du _saurechetto_ attirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant
autour de la table o l'orateur tait mont, coutait la merveilleuse
histoire de Paolozzo de Rimini, qui vcut  Venise plusieurs carmes
sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en
prison, et ne firent que confirmer la vrit du prodige. Plus loin un
charlatan montrait un criteau portant une foule de figures qu'il
dcorait de l'pithte d'humaines; il expliquait qu'elles reprsentaient
les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars pass, s'taient
rassembles  Corrigisior dans le Crmonais, dchausses et demi-nues,
se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumnes, sous la conduite
d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on
dcouvrit qu'elle n'tait inspire que par le dmon, et on la condamna
au feu.

Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein
d'allgresse, ne pense qu'au plaisir,  la fte, au spectacle qu'il a
sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a
creus une mine sous le thtre de la fte, qui, dans un moment, va y
mettre le feu, et lancer en dbris dans les airs la salle, les
musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une ide assez
juste de ce qu'prouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemble
sur la place dont nous avons parl. Sous ces portiques, o se tiennent
les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont
ennuy ceux qui les avaient achets neufs chez l'diteur, ou qui les
avaient reus comme un hommage de l'amiti de l'auteur, Alpinolo se
promenait d'un pas thtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au
fond de l'me tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: Es-tu des
miens ou de mes ennemis? Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur
le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient,
pour avoir un jour plaisant sur les visites de Luchino  Marguerite,
avait reu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci
sentit se rveiller dans son coeur tout le mpris qu'il avait alors
prouv, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un
instant aprs, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais
plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de
Basabelletta voulait lui dire: N'avais-je pas raison alors? Il
l'accosta en rpondant  haute voix au reproche qu'il croyait lire dans
les yeux de Menelozzo. Eh bien, lui dit-il, tait-ce avec assez,
d'injustice que vous essayiez de ternir la rputation de madame
Marguerite?

--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi, rpondit l'autre
avec une froide ironie.

Alpinolo rprima  grand'peine sa fureur. Prends garde, s'cria-t-il,
je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'tait
pas proche qui te dsillera les yeux mieux que toutes mes paroles.

--Brave jeune homme! rpliquait Basabelletta, il faut faire ton profit
de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses
gnrales; autrement, si tu venais  prciser des dtails, tu
t'exposerais  rencontrer de nouveaux dmentis et a t dupe de tes
vanteries.

--Eh! non, rpondait Alpinolo s'chauffant de plus en plus; ce ne sont
point des mensonges; je ne crains point la drision. Je te dis, en
vrit, que les choses branlent au manche, et que nos matres ne le
seront pas longtemps.

Et Basabelletta: Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le
diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent
bien haut, mais ne valent pas  l'oeuvre la moiti de ce que montraient
leurs paroles.

On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses
expressions, dmler un partisan de cette rvolution idale qu'il
caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un
coin solitaire, il lui dit  voix basse et en regardant s'ils n'taient
point couts: Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la
bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les esprances
ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mcontent,
quand le tyran est excr, il suffit d'une tincelle pour allumer un
effroyable incendie, et cette tincelle, crois-moi, il en est qui
ballent la pierre pour la faire jaillir.

--Bah! rpliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de
souplesse dans les reins, moins de servilit et plus d'amour du peuple.
Sois-en sur, les hommes sont comme les annes, ils ne mrissent que sur
la paille. Sur la paille des chaumires, on trouve encore des coeurs
gnreux; mais pendant que l'me du manant se trempe aux rudes travaux
de la glbe et de l'atelier, les riches s'nervent dans les jeux et dans
les tournois, dans les chasses, dans les bals,  tenir table et  faire
gloire de leur bassesse  la cour. Nos anctres incitaient leur orgueil
 soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise,  dfendre ses
droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en
vieillissant, et de cette gnration sainte, il ne reste plus rien,
Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jet
un os, une ambassade, il plie son me  la servitude, il se fait doux
comme miel et s'en va  Vrone sans une pense ni pour lui-mme, ni pour
la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire
dmanger plus vivement la peau.

--Halte-l! ne le crois pas, s'cria Alpinolo tout enflamm. Sache, au
contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, 
Vrone. S'il y a t, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec
Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici,  Milan, ici, de sa personne.
Cela te suffit-il? es-tu convaincu?

--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garon! que tu es
bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura
donn  entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chant pour te
faire chanter...

--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu.
Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis
qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parl 
Pusterla,  Zurione, dans une assemble de personnes de haut rang. On y
a trait de ce qu'il fallait faire, et dj ils ont tout dispos.
L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient paves...
Et il poursuivit, mlant  la vrit les songes de son imagination. Mais
l'autre, incrdule et seulement pouss par son humeur disputeuse:

Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui
les arrtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante...

--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que
le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a
racont l'histoire de son aeul Galvano Visconti, qui, au temps de
Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix  la
main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait
pour dlivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la
folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.

[Illustration.]

Il faut savoir que par un effet de l'habilet de l'architecte, ou plutt
par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient
Alpinolo et Menelozzo, sont disposs de manire  produire le phnomne
des salles _parlantes_. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer 
Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathdrale
de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal
de Plaisance, et  Mantoue, dans la salle des gants. Il consiste en ce
qu'un homme plac  l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer
une parole, si voile qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une
diagonale,  l'angle oppos. Les physiciens donnent facilement
l'explication de ce phnomne. Notre rcit se contente de dire que
quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur
conversation lui et t tout  fait indiffrent, Ramengo de Casale
coutait de cette manire la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta.

Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire,
tait un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre
deux eaux pour ne point tre l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles
taient mielleuses et ses actions ambigus, mais il ne se dclarait
ouvertement contre personne, cherchait  se faire admettre partout, et
russissait  faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne
pntraient point la sclratesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui,
entirement persuad de la bont de sa cause, croyait qu'il tait
impossible qu'on ne partaget point son opinion. Aussi l'ombre d'un
soupon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'tant
loign, il se vit accost par Ramengo, qui en avait assez entendu pour
deviner le reste. Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout  l'heure
avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?... et il lui faisait un signe
amical d'un air d'intelligence Es-tu bien certain qu'il soit des
ntres? Franciscolo n'a-t-il pas donn quelque mot de ralliement pour le
reconnatre?

--Non, rpondit Alpinolo.

Et l'autre continua: Zurione me l'a donn, et je ne crois point avoir
perdu ma journe, quoique j'espre m'tre conduit avec plus de prudence
que toi. A qui as-tu parl?

Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux  qui il avait fait ses confidences
et de ceux  qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une
parole, lui dit: Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galas et Barnab?

--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernire
soire.

--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez
de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les
jeunes gens dtermins  se jeter  corps perdu dans l'entreprise comme
toi et moi?

--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas
fort bien avec eux? O trouver des coeurs plus gnreux que Besorro et
que le seigneur de Castelletto?

--Des Milanais! s'criait l'autre en secouant la tte. Noble race!
pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir
avec rsolution, elle est sans force, il faut recourir  ceux de la
province.

--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de
Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...

Il droulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour
des ralits ce qui n'tait que les chimres de sa fantaisie. Puis, ravi
d'avoir rencontr un nouvel aptre, il embrassa Ramengo avec cordialit,
et s'loigna pour chercher d'autres proslytes. Cependant Marengo se
dirigea vers le palais, et bientt aprs il y tait reu par Luchino, 
qui il avait fait dire qu'il avait  lui communiquer des choses de la
plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connatre  nos
lecteurs ce qu'tait ce misrable.

Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville o il tait n, dans le
Montferrat, et d'o il avait t emport, enfant au berceau, lorsqu'en
1299 ce pays s'tait rvolt contre Matteo Visconti pour se donner aux
Pisans et  Giovanni, marquis de Montferrat. Son pre, soldat de fortune,
sans nulle richesse que son pe, tait venu  Milan se mettre  la
solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouv la mort sur le champ de
bataille, Ramengo marcha dans la mme voie que son pre; c'tait la
seule qui put le conduire  la renomme et  l'opulence qu'il convoitait
dans ses rves ambitieux.

[Illustration.]

Les Pusterla, dont la puissance tait grande dans le Montferrat, avaient
pris sous leur protection le pre de Ramengo et Ramengo lui-mme; par
eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice,
mais il tait de ces mes mal nes pour qui la reconnaissance est un
insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amass dans
son coeur une effroyable haine.

Cependant la guerre clata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le
pape, ayant excommuni Matteo Visconti, leva une arme, pour soutenir
son anathme. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galas, qui
pressa vivement les hostilits. Comme on craignait que l'ennemi ne
franchit l'Adda pour pntr dans Milan, on disposa des corps
d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses
qui l'avoisinaient. Le pre de Franciscolo Pusterla tenait le chteau de
Brivio, un fort lev  Olginale, et la citadelle du Lecco. Il dsirait
vivement que son fils comment le noviciat des arme, il lui remit le
commandement de cette dernire place, en lui donnant pour lieutenant
Ramengo. Cela se passait en 1322.

Lecco n'tait gure,  cette poque, qu'un amas de ruines. Victime d'une
de ces vengeances de parti, alors si frquentes, cette ville avait t
punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrass la cause
des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dvous  cette
famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de
ces temps avaient teint sa maison: il fut tu en combattant. Son fils
unique, Giroldello, pris comme otage, avait russi  s'chapper, et
venait rcemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne
restait  Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune
Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aime, et qu'il aimait encore
plus vivement depuis que le malheur le tenait loign d'elle, Rosalia
avait cr en beaut, et son me s'tait prise de ce violent besoin
d'aimer que le malheur fait natre dans les coeurs dlicats, et qui
s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco
Pusterla, trs-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui tait du
mme ge que lui. Sa beaut (la beaut d'une vierge a tant de part aux
sentiments qu'elle veille!) avait augment la piti du jeune homme pour
les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des
discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait
partie, ennoblie par l'infortune; il aimait  se trouver avec elle, la
traitait avec une vive amiti, et l'artifice dlicat de sa bienfaisance
pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si
empresss et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point  une
gnrosit gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.

[Illustration.]

Ramengo la vit aussi et l'aima... Mais c'est profaner le nom de l'amour,
qui enfante tant d'actions gnreuses, que de l'appliquer aux sentiments
qu'prouvait Ramengo pour la soeur de Giroldello. Des calculs, des
moyens de fortune et des avantages pour l'avenir, voil ce qu'il voyait
l o les jeunes gens de son ge ne voient que passion, fantmes
brillants et plaisirs. S'lever au-dessus de la bassesse de sa
naissance, s'avancer, par toutes les voies criminelles ou licites, dans
les emplois et  la cour, c'tait l'unique but de ses actions. Il avait
vu plusieurs fois la fortune, dans ses vicissitudes, se dcider tantt
pour les Visconti, tantt pour les Torriani. Bien que le pouvoir des
premiers part alors solidement assis, qui pouvait dire qu'un caprice du
hasard ne le remettrait pas aux mains des seconds? S'allier aux Visconti
dans le temps mme de leur puissance, c'tait un rve que l'imagination
pouvait caresser, mais la raison devait le rejeter comme une folle
esprance. Il tait beaucoup plus habile de rechercher l'alliance des
Torriani: s'ils triomphaient, que ne devait point attendre de leur
reconnaissance l'homme qui n'aurait pas ddaign de s'unir  eux
lorsqu'ils taient dans l'infortune! Si leur sort ne devait point
changer, Rosalia tait trop obscure et trop dlaisse pour qu'un mariage
avec elle inspirt ni jalousie ni soupon de la part d'un serviteur des
Visconti; et si ceux-ci venaient  tre renverss, non-seulement elle
serait pour Ramengo la planche de salut qui l'arracherait au naufrage,
mais pourrait le faire aborder aux rivages fleuris de la faveur des
Torriani triomphants. Il s'tait en outre aperu de l'affection de
Pusterla pour Rosalia, et il tait de ceux qui ne croyaient point 
l'innocence de cette tendresse. La haine qu'il nourrissait contre
Franciscolo le confirma dans ses projets d'union par l'ide de
supplanter son jeune capitaine auprs de sa matresse. Il demanda donc
la main de Rosalia  des parents loigns  qui la garde de la jeune
fille tait confie. Pour se dcharger d'un fardeau, pour trouver un
appui, et dans l'espoir de faire cesser les perscutions dont Giroldello
tait l'objet, ils consentirent  ce mariage. Lorsqu'il se conclut,
Franciscolo pourvut gnreusement  toutes les dpenses; mais les
soupons de Ramengo ne firent qu'en prendre une nouvelle force, et son
aversion s'en accrut.

Rosalia, comme il arrivait alors et comme il arrive encore  la plupart
des jeunes filles ne fut informe de ce projet que lorsqu'il fut arrt.
Elle ne connaissait point Ramengo; il n'avait rien faire pour gagner sa
bienveillance; mais, lorsqu'elle se vit unie  lui par un lien que la
mort seule pouvait rompre, elle fis ses dlices de son devoir, et,
heureuse de trouver un objet  cette flamme intrieure qui s'tait
jusqu'alors alimente d'elle-mme, elle aima son mari avec toute
l'imptuosit d'une premire passion.

Ramengo lui-mme, quelque grossire que fut son me, ne put s'empcher
d'abord d'aimer cette vierge ingnue dont il avait fait sa femme. Il
gota un moment les douceurs d'une affection partage, et pensa mme un
moment  mettre tout son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.

Mais ses vertueux lans ne furent pas de longue dure Bizarre, ingal,
capricieux, ses caresses et sa courtoisie se mlrent bientt de
brutalit et de colre. Il sentait ses torts et, loin de s'en repentir,
il s'en excitait  les aggraver. Loin de faire un mrite  Rosalia de la
divine patience qu'elle opposait aux mauvais traitements, cette patience
lui fit croire qu'elle se vengeait en le trahissant. Ses premiers
soupons grandirent, et il les accueillit avec empressement comme la
justification de sa haine. Pusterla se promenait volontiers avec Rosalia
sur les bords du fleuve; son coeur aimait cette me ingnue et
passionne, et, lorsqu'il parlait d'elle, c'tait avec ce chaleureux
accent de la jeunesse qui ne sait ni craindre ni dissimuler. Ramengo
ordonna svrement  sa femme de ne plus souffrir Pusterla dans sa
maison sous aucun prtexte, et lui imposa en mme temps de se garder de
laisser croire qu'il lui donnait cet ordre. C'tait la jeter dans cet
abme de duplicit et de dtours o les mes loyales trouvent le plus
cruel supplice. Ses tortures n'chappaient point  Ramengo, qui en
sentait crotre sa barbare dfiance.

[Illustration.]

Vers ce temps, la victoire de Vaprio, remporte par les Visconti, ruina
de fond en comble le esprances des Torriani et dispersa leurs
partisans. Marengo se montra un de leurs plus cruels perscuteurs.
Rosalia, qui avait cru que les prires auraient quelque pouvoir sur son
mari, osa intercder en faveur de Giroldello; mais l'insolence de
Ramengo n'avait plus de bornes: il repoussa brutalement la suppliante
Rosalia. Comme elle tait dsormais inutile  sa fortune, il la prit en
dgot et s'en serait volontiers dfait par un crime, s'il et pu
esprer de le cacher  tous les yeux, et vaincre le reste de piti dont
les coeurs les plus barbares ne peuvent se dfendre au moment d'immoler
un innocent.



CHAPITRE VII

LA NOYE.

UN matin, la sentinelle avance de la forteresse de Lecco
rapporta  Ramengo que la veille au soir un inconnu s'tait approch de
la citadelle, et avait lanc une flche sur le balcon de Rosalia, qui
l'avait ramasse.

Cette nouvelle enflamma la rage de Ramengo. Il fut persuad que cet
inconnu tait Pusterla, qui continuait ainsi ses intrigues avec Rosalia.
L'ide lui vint que cela pouvait l'aider  se dfaire de ce jeune
seigneur, et  causer une effroyable douleur  la maison des Pusterla
par un assassinat que justifiaient suffisamment ses devoirs de gardien
de la citadelle. Il ordonna donc aux soldats que, si pareille chose
arrivait de nouveau, ils eussent  tirer sur le tmraire inconnu,  le
tuer et  se taire.

Le soir du mme jour, l'homme revint prs de la forteresse. Rosalia, qui
se tenait  son balcon, ne l'eut pas plutt aperu, qu'elle jeta de
toutes ses forces une pierre qui vint tomber aux pieds de l'inconnu. Il
la releva, et comme il prenait la route du bois pour s'en retourner, un
trait d'arbalte l'tendit roide mort sur le sol. Les gardes coururent
aussitt sur lui et trouvrent qui; ce n'tait qu'un valet inconnu.
Aucun signe, aucune devise n'indiquaient ce qu'il pouvait tre. Ils
revinrent avec la pierre  laquelle un billet tait li. Ramengo
attendait dans ce cruel tourment qu'prouvent les trompeurs lorsqu'ils
se voient tromps. Lorsqu'on lui apprit la nouvelle et qu'on lui remit
la lettre, sa bouche se contracta d'un sourire semblable au grincement
d'un loup qui avise sa proie. Il congdia les soldats et ouvrit le
billet. Il ne portait point d'adresse, mais il tait de la main de
Rosalia, et, les membres agits par un frmissement convulsif, il lui
ces mois:

Quelles douceurs depuis longtemps inconnues me fait prouver ta lettre!
Tu veux donc, par amour pour moi, t'exposer  de nouveaux prils? Te
presser encore une fois sur mon coeur, tait une consolation que j'osais
 peine esprer; mais, s'il te voyait, il y va de la vie. Cependant
aprs-demain il sortira  la nuit tombante pour visiter les postes sur
le lac; ds qu'il sera parti, j'tendrai une blanche toile sur le
balcon, et lu viendras  la poterne que tu connais, que de choses je te
dirai! Le sais-tu? mon sein est fcond. Puisse te ressembler l'enfant
qui natra! Adieu, adieu! Comme la joie me transporte  la seule pense
d'embrasser bientt mon bien-aim!

Il fallut que Ramengo se fit violence pour continuer cette lecture
jusqu'au bout. Il n'en pouvait plus douter, Rosalia le trahissait; il
n'y avait de doutes qu' l'gard de son complice. Ses vagues soupons
taient dsormais une certitude: il ne lui restait plis qu'un parti 
prendre, celui de la vengeance.

La fureur lui conseilla un instant de se venger aussitt sur
l'infortune. L'gorger, lui arracher le coeur, lui tirer des entrailles
l'enfant  peine forme et le broyer sous ses pieds, taient des penses
qui souriaient  son dlire. Dj il allait les raliser, dj il
entrait chez Rosalia pouvante, prt  porter sur elle une main
barbare, lorsqu'une rflexion subite lui cria que le chtiment serait
trop doux pour un pareil outrage: puis il fallait que l'amant tombt
aussi dans le mme pige. Et il se repentait d'avoir dchir le billet;
il aurait pu l'envoyer au complice, l'attirer dans ses filets. Mais
l'envoyer  qui? pensait-il, en quel endroit? S'ils n'avaient pas gorg
le vil instrument, j'aurais bien su,  force de tourments, en le
torturant membre par membre, j'aurais bien su lui arracher le nom de
l'infme. J'ai trop prcipit ma vengeance; mais maintenant, maintenant
je l'ai mrite, elle sera longue, impitoyable; tremblez, sclrats!

[Illustration.]

Il roulait ainsi de sombres penses devant Rosalia, qui s'efforait en
vain de comprendre le sinistre silence de son mari. Il le rompit enfin
pour lui dire que le lendemain il sortirait  la tombe de la nuit. Il
esprait que l'amant, n'ayant pas reu de rponse, n'en viendrait pas
moins au rendez-vous. Rosalia lui dit adieu avec cette tendresse
persvrante qu'elle opposait  ses mauvais traitements. Les baisers de
sa femme brlaient Ramengo, comme la pierre infernale brle une plaie
vive; mais, voulant opposer ruse  ruse, tromperie  tromperie, il
essaya de lui parler tendrement: ses paroles expirrent dans sa bouche;
de la presser sur son coeur, mais au moment mme o il l'attirait vers
lui, il ne put s'empcher de la repousser par un brusque mouvement de
haine; elle soupira et fondit en larmes. Quelque habitue qu'elle ft
aux durets de Ramengo, elle n'avait encore pu y endurcir son me. Le
lendemain Ramengo sauta dans une barque, prit le large; puis revenant
vers la rive, il dbarqua. Il se plaa dans un lieu d'o il pouvait voir
la citadelle sans tre, aperu. Bientt ses yeux sont frapps du voile
blanc tendu sur le balcon. A cette vue, sa fureur se renouvelle et
redouble; son coeur, gonfl de rage, semblait s'lancer de sa poitrine,
et brisant autour de lui les branches d'arbre qui ombrageaient sa
retraite, il blasphmait Dieu, les hommes, le ciel. La nuit s'paissit,
il s'approcha davantage, et s'appuya  deux arbres voisins entre
lesquels il passait la tte, pareil  la hyne qui guette la gazelle,
fixant ses regards tantt sur la route, tantt sur la poterne et le
balcon.

Il vit bientt apparatre Rosalia vtue d'une blanche robe de lin. Ses
yeux, se portrent sur le penchant de la colline, et,  la lueur
incertaine du crpuscule, cherchaient discerner quelqu'un d'attendu.
Trompe dans son espoir, elle rentrait pour sortir encore. Elle
s'asseyait, appuyant son bras sur les balustres du balcon, en inclinant
son beau visage sur sa main; elle demeurait dans une inquite mais douce
attente. Quelquefois elle soupirait en levant les yeux vers les toiles;
d'autres fois elle chantait quelques romances sur un air lent et
mlancolique, dont le son s'teignait avec un doux murmure au milieu du
pathtique silence de la nuit, se mlant au lointain clapotement de
l'onde qui venait baiser les rivages du lac.

Mais l'attente de Ramengo et de Rosalia fut trompe, Ramengo ne s'en
tint pas l. Six fois il revint subir les tortures de cet horrible
espoir de joindre son rival, la rage et l'assassinat dans la pense, mais
toujours en vain. Il eut le temps de distiller les poisons de sa
vengeance, et pendant les atroces veilles de ces nuits la mdita, la
cra au gr de ses rves, la poussa  ses derniers raffinements autant
qu'il le fallait pour saturer son me altre de sang et de supplices.
L'enfant qui se formait dans les entrailles de Rosalia devait venir  la
vie pour pouvoir la perdre; il fallut le laisser natre: pour lui faire
subir sa part du chtiment, et augmenter pour la mre les douleurs de la
peine, d'autant plus cruelles qu'elle les prvoyait moins. Cependant il
dissimula: il revint avec Rosalia aux douceurs des premiers jours de
leur mariage, redoublant mme de courtoisie pour cacher la trahison
qu'il mditait. Toutefois, au milieu du ces caresses, il arrtait sur
elle un oeil si glac, d'une limpidit tellement sinistre, que Rosalia,
pouvante, lui jetait les bras autour du cou, et lui demandai:
Qu'as-tu, Ramengo? Pourquoi me regardes-tu ainsi? Il ne rpondait
rien; mais, en recevant ses baisers, sa femme tait prise d'un frisson
involontaire. Elle le voyait, d'une main convulsive, porter la main sur
son poignard, et, comme contraint par une force irrsistible, la
repousser loin, de lui et sortir pour calmer son indocile rage. Rosalia
comprenait qu'une grave tempte s'agitait dans l'me de son mari. Elle
souffrait, se taisait, et n'tait pas plus avare de ses caresses. Elle
puisait des consolations dans ces joies secrtes de la femme qui sent
vivre en elle-mme autre tre, uni  elle et cependant diffrent, vivant
de la mme vie, mu par des sentiments communs, aim comme soi-mme,
aimable comme autrui. Elle tait saisie d'une vive allgresse en voyant
approcher l'heure o elle donnerait le jour  un enfant, gage de leur
amour, et qui l'accrotrait encore par les soins que ses parents lui
donneraient de concert, par ses charmes enfantins, par les esprances
qui dansent autour du berceau du premier n.

[Illustration.]

Bientt elle mit au monde un fils A peine avait-elle, dans un premier
baiser, oubli les douleurs de l'enfantement: Qu'on porte, dit-elle,
cet enfant  son pre.

On lui porta en effet cette crature, si frle que, sous l'impression de
l'air et des objets extrieurs, elle vagissait et agitait ses petits
membres; spectacle touchant pour tous, d'ineffable joie pour un pre.
Mais les yeux de Ramengo s'enflammrent d'une plus sombre fureur, un
rire sinistre contracta ses lvres. Il prit l'enfant sur un bras, et de
l'autre, tirant son poignard, il le dirigea contre la faible crature.
La femme  qui l'enfant avait t confi, se prcipita au devant du coup
qui le menaait; mais elle ne put faire que le tranchant de l'arme
n'entamt sa poitrine et n'y laisst l'empreinte d'une main criminelle-.
A la vue du sang qui s'chappait, et aux cris de douleur pousss par le
fils de Rosalia, l'assassin jeta son poignard en maudissant, et s'enfuit
en profrant mille blasphmes.

[Illustration.]

Quel coup cette nouvelle porta  la tendre Rosalia! Au sein de la livre
de l'enfantement, et dans cet tat o toute motion peut devenir
mortelle, elle fut prs de succomber; mais la blessure de l'enfant tait
lgre et se gurit facilement; des mercenaires lui prodigurent ces
soins que son mari lui refusait; puis, celui-ci revint  la douceur et
au repentir. Ce repentir n'tait point excit par son crime; il se
reprochait seulement d'avoir laiss chapper son secret dans le
transport d'une imprudente fureur. Il rejeta sur des soucis violents,
des chagrins profonds et concentrs, l'excs subit de sa furie et de son
garement; et, devenant assidu auprs du lit de sa femme, il eut pour
elle des paroles d'affection.

Cette tendresse fut pour elle le meilleur remde et le rparateur le
plus puissant; elle tendit sa main ple et tremblante  son poux, qui
la pressa entre les siennes; elle lui montrait leur fils suspendu  son
sein: Et vois, lui disait-elle, vois comme il est beau; tu l'aimeras.
Quel visage d'albtre! Quelle douce respiration! Regarde: il ouvre les
yeux; ce sont les tiens; comme il te ressemble! prends-le entre tes
bras, et lui donne un baiser. Et elle le lui prsentait. Malgr ses
agitations intrieures, Ramengo le prit, le regarda fixement, approcha
ses lvres du visage, de l'enfant, et l'embrassa ou en fit le semblant.
Sa mre lui prodiguait une furie de baisers; plonge dans une extase
d'amour, de batitude, jouissant du bonheur d'tre pouse et mre, aime
et aimant, elle ne pouvait se rassasier de contempler et de caresser
son fils; elle l'enveloppait de ses langes, le mettait tout nu, le
couvrait d'ornements avec une coquetterie toute maternelle, foltrait
avec lui, heureuse d'pancher sur ce fruit de son sein cette plnitude
de tendresse qu'elle n'avait pu verser dans le coeur de son mari.

Mais ces scnes taient chaque jour une torture nouvelle pour Ramengo,
et chaque jour grandissaient dans son me ses sinistres projets de
vengeance.

Rosalia tait gurie depuis peu de temps. C'tait le soir d'un beau jour
de mai: le temps tait magnifique, le ciel paisible, et la naissante
chaleur prtait un grand charme au souffle de la brise nocturne. Ramengo
dit  sa femme: Vois quelle belle soire! si nous sortions un peu aux
environs de la citadelle, il me semble que ta sant s'en trouverait
mieux?

--Volontiers, s'cria Rosalia dans sa joie, heureuse de recevoir une
preuve d'affection de son mari, parce qu'elle sentait qu'elle l'en
aimerait davantage.

Et l'enfant? ajoutait-elle; je vais le coucher, n'est-ce pas? Attends
seulement que je l'aie endormi.

--Pourquoi ne l'emmnerions-nous pas? rpondit Ramengo; est-ce que tu
t'ennuies dj de le porter?

--M'ennuyer! s'cria-t-elle avec un indfinissable accent de tendresse;
oh! tu ne sais pas combien est agrable  une mre le poids de son
enfant! Ne l'ai-je pas port plus longtemps dans mon sein?

En parlant ainsi, elle enveloppait son fils dans ses langes, et
s'avanait aux cts de son mari. Ils sortirent de la citadelle et,
descendant le versant de la colline, ils arrivrent au bord du lac.
C'tait la premire fois, depuis ses souffrances, qu'elle revoyait la
srnit de l'air libre, la lac, les monts, et elle s'enivrait d'une
douce joie. Comme le prisonnier qui sort du cachot, elle sentait sa
poitrine se dilater en respirant le souffle pur et vital de la brise. Le
lac, bien que la fonte des neiges et la saison pluvieuse l'eussent
extraordinairement accru, jetait tranquillement ses flots sur le sable
de ses rives. Ils s'assirent auprs, sur un parapet  hauteur d'appui,
et laissent courir leurs regards sur cette plaine liquide, qu'aucune
barque ne sillonnait, parce qu'une des premires mesures contre la
guerre qu'on redoutait, avait t de les couler toutes  fond. Rosalia
regardait tantt la Resegone, dont les cimes crneles laissaient
s'chapper les derniers rayons du soleil, tantt l'ouverture du vallon
de: Valmadrera, o la lumire semblait, avant de disparatre,
rassembler toute sa force, comme le sang au coeur d'un mourant; et elle
caressait son nourrisson et lui parlant comme s'il et pu comprendre et
lui rpondre: Ouvre les yeux, mon amour, ouvre-les  ce magnifique
spectacle; vois ces monts: un jour tu les connatras; sur leurs flancs,
jusque sur leurs sommets, tu poursuivras les jeunes chevreaux aussi
lgers qu'eux, et jouissant de l'air pur, du riant soleil et de la
libert! Et ce lac, vois-le! il renferme dans ses ondes un autre enfant
beau comme toi. Un jour viendra o il te portera vritablement dans ses
flancs, lorsque tes bras le sillonneront  la nage, ou que ta barque
ouvrira ses flots.

[Illustration.]

Et pourquoi, interrompit Ramengo, pourquoi n'irions-nous pas nous-mmes
en bateau?

--Oh! oui, s'cria-t-elle, pourvu que tu ne redoutes pas la fatigue de
ramer.

--Au contraire, c'est pour moi un dlassement, un salutaire exercice.

[Illustration.]

En deux sauts, il fut  un petit mle o on gardait sous clef deux
petites barques pour le service de la forteresse, les seules qu'on et
laisses sur toute la rivire. Il mit les rames  l'eau, et prit
Rosalia, qui s'assit  la poupe avec son enfant, pendant que Ramengo
frappait l'eau de ses rames. Ils ctoyrent ainsi le rivage sur lequel
est situ le bourg de Lecco. Ils passrent sous le pont qu'Azone avait
fait lever il y avait peu d'annes, et, poursuivant leur route du ct
de Pescale et de Pescanerico, ils arrivrent  un endroit o l'eau
s'tend sur un vaste bassin. Cependant le jour avait disparu; les cimes
environnantes se dessinaient nettes et sombres sur l'azur obscure d'un
ciel sans nuages, et, du milieu du lac o ils naviguaient,  peine
pouvaient-ils apercevoir les rives; mais, des ouvertures des rares
chaumires, ils voyaient s'exhaler la fum du feu auquel les pauvres
gens faisaient cuire le maigre souper que leur imposait l'interruption
de la pche. Tout respirait la paix autour de Rosalia et au dedans de
son coeur. Inonde d'un pur ravissement, elle essuyait de ses lvres la
sueur qui couvrait le front de son enfant endormi. Tout  coup, Ramengo,
d'un pied terrible, frappe le fond de la barque, l'branle, de manire 
l'entr'ouvrir,  faire bondir la mre et  rveiller l'enfant en
sursaut; puis il s'crie; Infme! qui m'as trahi! Tu as cru me cacher
les criminelles! tu t'es trompe: je sais tout. L'heure du chtiment est
venue. Sclrate! tu vas mourir!

[Illustration.]

pouvante, les yeux et la bouche ouverts par la terreur, ple, et d'une
main serrant son enfant contre son sein, tandis qu'elle tend l'autre
vers son bourreau par un mouvement d'instinctive dfense. La malheureuse
voulait rpondre, interroger, supplier; mais le lche Ramengo ne lui en
laissa pas le temps; et, jetant les rames dans le lac, il s'lana
lui-mme  la nage, Rosalia poussa un cri, le cri du dsespoir, et se
couvrit les yeux en voyant son mari se prcipiter hors de la barque:
mais bientt,  la faible lueur un crpuscule, elle put le voir nager et
gagner le rivage.

Dlivre de la crainte qui l'avait saisie pour les jours de Ramengo, elle
retomba dans un tonnement stupide, et qui lui faisait croire qu'elle
tait en proie  un songe affreux. Ds qu'elle revint un peu 
elle-mme, l'horreur de sa situation se prsenta tout entire  sa
pense: seule, sur un lac gonfl par la fonte des neiges, dans une
faible barque, et sans rames pour la faire marcher; seule, avec un
enfant dont la vie lui tait plus chre que sa propre vie! Elle clata
en cris d'angoisses, et la pluie de ses larmes retomba sur le visage de
la petite crature ignorant son malheur. Ses pleurs, en se frayant un
passage, tirrent un peu Rosalia de sa lthargique douleur. Dans sa
criminelle vengeance, Ramengo avait disjoint les planches du bateau, et
l'eau pntrait lentement par les fissures qui s'taient ouvertes.
L'infortune fixa les regards sur le fond de la barque et parut se
consoler: Une heure, se dit-elle, deux heures au plus, et l'eau
remplira cette nacelle; elle s'abmera, je m'abmerai avec elle... et je
serai dlivre de cet enfer.--Mais mon enfant?

A cette pense, elle frissonna. Alors, aussi prompte  chercher des
moyens de salut qu'elle avait d'abord t ardente dans son dsespoir 
dsirer la mort, elle arrache avec furie de sa tte, de sa poitrine, les
voiles qui les couvrent, et elle s'en sert pour touper les fissures.
Attentive, elle tend ses regards, elle prte l'oreille pour s'assurer si
l'eau ne suinte pas encore par quelque passage. Lorsqu'il lui parut
qu'elle ne pouvait plus pntrer, elle se consola, reprit son enfant
dans ses bras, et s'assit, regardant tout  tour son fils, le rivage et
le ciel. L'enfant tait endormi, la rive lointaine demeurait silencieuse
comme l'goste devant les misres de ses frres; le ciel tait limpide
et beau, comme il est toujours  la fin de mai dans ces riantes contres
de la riante Lombardie. Le croissant pointait alors derrire les monts
de l'Albenza, dont les cimes se dessinaient dans le profond azur, au
milieu de mille scintillantes toiles.

Combien de soires aussi belles que celle-l Rosalia avait passes dans
l'aimable et joyeuse socit de ses compagnes, prs de ses parents,
insouciante jeune fille, pleine de joies paisibles et de rves heureux!
Et, depuis son mariage, combien de fois,  cette heure, elle s'tait
arrte, sur la plate-forme de la citadelle,  couter les mlodies
mlancoliques du rossignol,  embrasser de ses regards la rive du fleuve
ou le versant de la colline pour y dcouvrir le retour de son poux! Et
maintenant!... la pense de son mari lui rappelait les plus minutieux
souvenirs du pass: gestes, paroles, actions, qu'elle avait voulu ne pas
voir on interprter dans un sens favorable, et qui aujourd'hui lui
rvlaient toute une misrable trame de haine continue, de vengeance
mdite; elle, tait condamne pour un crime dont elle ne se
reconnaissait pas coupable, dont elle aurait pu se justifier par un seul
mot; condamne  souffrir une nuit entire, sur cette onde dserte, le
dsespoir et la peur! Personne ne viendra donc me secourir? personne! A
cette heure, Ramengo est rentr dans la citadelle; il revoit les lieux
qui sont pleins du souvenir de nos premiers jours de bonheur. Personne
n'accourt  sa rencontre pour fter son retour. Il revoit la couche
nuptiale, il revoit le berceau, le berceau vide; il va se rappeler sa
femme, son enfant qui n'est point coupable; il va se repentir de nous
avoir inflig cette torture, et nous allons le voir accourir pour nous
sauver. Oh! comme je saurai dissiper ses soupons! comme, avec un
redoublement d'amour, je saurai calmer sa haine! Mon Ramengo m'aimera
encore, il m'embrassera encore, il embrassera son fils. Le voici: une
lumire s'avance vers nous, ce ne peut tre que sa barque.

La lumire s'avanait lente, gale, mais ple et bleutre; elle toucha
la barque de Rosalia.... C'tait un feu follet, qui, poursuivant sa
route, s'vanouit. Quand il s'approchait, Rosalia avait pouss le cri
dsespr du naufrag qui implore du secours, les battements de son
coeur avaient mesur l'loignement de la flamme et sa marche lente;
lorsque cette esprance lui chappa encore, elle fondit en pleurs.

Elle plaa son enfant sur le banc de la proue; elle s'agenouilla, et
commena avec ses mains  imiter le mouvement des rames pour essayer de
s'approcher du rivage. Elle parvenait ainsi  faire mouvoir la nacelle,
mais elle ne lui donnait qu'un mouvement de rotation sur elle-mme, sans
le faire avancer d'un pas vers le bord; enfin, fatigue, puise,
dsespre et malheureuse revint s'asseoir, reprendre son enfant sur ses
genoux, et se couvrant les yeux avec les mains, elle recommena 
pleurer,  rver encore. Aux approches du matin, une brise aigu et
roide; engourdissait ses membres et lui faisait claquer les dents.
D'pais nuages s'taient condenss autour des crtes de la Grigna et du
Leguone, et, chasss  et l par les vents, ils s'avanaient comme des
troupes ennemies, et rpandaient des tnbres sur tout le ciel; les
clairs se succdaient rapidement, le tonnerre roulait sourdement dans
l'espace; la pluie commena  tomber avec une fureur inoue, et bientt
une redoutable tempte s'abattit sur le lac. Rosalia se tourna du ct
de Lecco, dont chaque instant l'loignait davantage; en vain ses yeux, 
la sinistre lueur des clairs, s'efforaient d'apercevoir quelque
secours: elle n'en vit point paratre, et n'en espra plus. Alors se
prsenta  son esprit constern la possibilit, puis la certitude d'un
malheur plus grand qu'elle ne l'avait imagin. L'aube, son esprance,
commena  ne plus lui paratre la fin, mais un accroissement de ses
maux.

[Illustration.]

L'eau tombait comme si des mains prodigues l'eussent panche des
rservoirs du ciel. O se rfugier? comment, parer  ce nouveau malheur?
La barque n'avait ni pavillon ni tente; dj les roulements du tonnerre
et les clats de la foudre avaient rveill l'enfant, et les bras
maternels ne suffisaient pas  le protger; elle se fit d'abord un abri
avec sa robe, qu'elle releva sur sa tte, et dont elle couvrit aussi son
nourrisson; mais la pluie incessante eut bientt pntr les habits qui
dgouttaient. Alors elle se frappait la poitrine et la tte, et
s'arrachait les cheveux; prive de sentiment, elle ne voyait plus rien;
elle coucha son fils sur une partie de la barque qui, plus leve,
restait plus  sec; puis, s'appuyant sur les genoux et sur les mains,
elle lui fit un toit de son propre corps, et, dans une si fatigante
attitude, elle lui tendit le sein,  la manire dont les bles sauvages
allaitent leurs petits.

[Illustration.]

Situation terrible que celle o ils se trouvaient! A l'eau qui s'tait
introduite la veille par les fissures, s'ajoutait celle qui tombait 
flots du ciel; ses genoux, ses jambes, en taient tremps; mais elle
prenait patience et tolrait ses souffrances; mais l'eau montait
toujours par l'effet de son propre poids; elle atteignait le dernier
refuge de l'enfant, et l'infortune ne savait comment l'arracher au
pril qui le menaait; elle se dcouvrait la poitrine de ses vtements,
et elle s'en servait pour ponger l'humidit de la barque; de ses mains
elle faisait une sorte de pelle, avec laquelle elle jetait l'eau au
dehors; mais, pour se livrer  ce travail si pnible et d'un si mince
rsultat, il lui fallait laisser  dcouvert son fils, qui tait en
danger de se noyer. Dcourage, Rosalia reprit sa premire position,
serra son enfant contre son sein, et recommena ses pleurs et ses
prires; cependant la pluie ne diminuait point de violence, et le vent
du nord chassait toujours la barque devant lui. De temps en temps elle
levait la tte, et,  travers ce dluge, elle voyait passer sur la rive
les chaumires et les plaines. Lorsqu'elle arriva au lieu o,  la
Rabbia aprs Olginale, le lac prend un cours plus rapide, elle sentit la
nacelle balancer et tourbillonner sur elle-mme: elle se crut submerge,
embrassa son fils, recommanda son me  Dieu, l'me et la vie de la
faible crature qu'elle nourrissait.

[Illustration.]

Cependant le courant rapide reprit la barque avec force, et, bondissant
sur la vague, elle descendit le fleuve de nouveau. Quelques cabanes de
pcheurs, quelques moulins s'offraient aux regards de distance en
distance;  et l un paysan, un bcheron ou une lavandire, attentifs 
leurs travaux sur la plage, voyaient cette barque de loin, la
regardaient un moment, et quelqu'un d'entre eux s'criait:

Quel singulier plaisir d'aller ainsi sur le fleuve, grossi comme il est
par l'orage!

Mais un autre ajoutait: Ne voyez-vous pas qu'elle n'a ni rame ni timon?
c'est une barque qui se perd.

--Une barque qui se perd! courons la secourir! Maudite soit la guerre
qui nous a enlev nos bateaux!

Ils couraient sans savoir o, et criaient vers la barque; d'autres se
dirigeaient, en toute hte vers les postes occups par les sentinelles
et les vedettes mais, avant qu'ils les eussent atteints, l'onde
dchane avait emport la nacelle; ils ne pouvaient plus que la
regarder dans le lointain, et s'crier: Les pauvres gens qui sont dans
cette barque! Que les mes du purgatoire leur soient en aide!

[Illustration.]

Toutefois, aprs diverses alternatives de prils qui eussent inspir
plus d'une fois  Rosalia dsespre la pense d'en finir d'un seul
coup, en se jetant elle-mme aux eaux du fleuve, si l'espoir de sauver
son enfant ne l'et retenue, l'Adda, s'tendant dans un lit plus large,
emporta la nacelle avec moins de fureur. La tempte, avait cess, et,
par un de ces changements subits, ordinaires dans la saison, le ciel, se
dgageant de ses nuages, resplendissait maintenant des feux d'un brlant
soleil. Dans le voisinage de Vaprio, le flot portait mme insensiblement
la nacelle vers le rivage, et un rayon d'esprance brilla aux regards de
Rosalia; elle fut entrane tout prs d'un rocher, qui, creus  sa base
par le battement de la vague, formait une sorte de grotte, d'o
pendaient les racines et les tortueux rameaux d'un figuier sauvage.
Rosalia parvint  saisir l'un de ces rameaux, et, l'treignant avec tout
ce qui lui restait de force: Grces soient rendues au Seigneur!
s'cria-t-elle; mon fils est sauv!

Elle respira. D'un oeil consol elle regarda son fils, et il se fit sur
son visage un changement pareil  celui que la matine avait vu dans
l'atmosphre. Le flot tentait bien d'arracher la barque de son asile;
mais Rosalia, tenant l'arbre  deux mains, neutralisait l'effort du
flot. Elle se prit alors  regarder autour d'elle: le rocher sous lequel
elle tait arrte tait troit et escarp; de quelque ct qu'on
l'envisaget, on ne trouvait point d'endroit praticable. Sur la gauche
de l'Adda, la plaine s'tendait verdoyante et fleurie; de vigoureux
paysans, d'actifs Bergamasques, s'y livraient joyeusement  leur travail
champtre; mais l'loignement tait si grand, si tumultueux le bruit du
fleuve, qu'elle ne pouvait esprer que ses cris arrivassent jusqu' eux.
Cependant le soleil, qui avait atteint le milieu de sa course, dardant
ses rayons sur la tte de Rosalia, lui infligeait ainsi un nouveau
supplie, comme si elle et d les prouver tous dans cette journe. Et
les heures passaient, et, dans leur fuite, elle s'aperut que sa
position avait chang, mais qu'elle ne s'tait pas amliore. Isole en
cet endroit, loin de tout secours, elle un voyait aucun moyen de se
tirer d'une position si affreuse. Peut-tre le dsespoir lui aurait-il
encore prt assez de force pour se hisser de branche en branche, de
racine en racine, jusqu'au sommet du rocher; mais son fils? l'abandonner
ne pouvait pas se prsenter  sa pense, et il ne fallait pas songer
qu'elle pt, en le portant  son cou, tenter cette prilleuse voie de
salut; et, pour son enfant seul, elle embrassait troitement le rameau
sauveur.

Bientt il se rveilla; il prit  crier, bless dans ses membres
dlicats par le contact des planches, press par la faim, brl par le
soleil jusque sous les voiles que Rosalia avait arraches de sa poitrine
pour l'en couvrir. Chaque cri de l'enfant enfonait un poignard dans le
coeur de la mre, et d'autant plus avant qu'elle s'tait crue dsormais
dlivre de tout pril et en sret. Comment l'apaiser? Quitter la
racine qui retenait le bateau, c'tait courir de soi-mme au devant des
angoisses du premier danger. Peut-tre, se disait-elle, y a-t-il un
village prs d'ici; on me verra; on me portera secours. Mais, hlas! si
on n'arrivait pas  temps! Alors elle tremblait que le rameau ne se
brist, et le serrait avec toute la fureur dont celui qui se noie
enserre sa dernire chance de salut. Des frissons et des sueurs
parcouraient tout son corps, lorsque tourdie par l'influence du soleil,
elle voyait la roche fuir et se balancer devant elle, ou sentait ses
forces s'amoindrir, et s'nerver les jointures de ses doigts agits par
des pulsations convulsives.

Enfin, elle restait dans la mme position, et ne pouvait caresser son
fils, ni le presser sur son sein, ni calmer ses cris par des baisers et
en le berant sur ses genoux, entre ses bras. Il ne lui restait donc que
la voix, et elle s'en servait pour l'encourager, l'inviter  la
patience,  se taire,  dormir: il ne fallait plus craindre; le secours
viendrait bientt; il reverrait son pre, son toit natal; enfin, elle
entonnait l'air accoutum pour l'endormir: elle chantait sur le bord de
l'abme, au sein de cette agonie!!

Mais l'enfant n'coutait point et ne cessait pas ses gmissements: ses
cris mettaient en lambeaux le coeur de l'infortune. En vain elle
s'ingniait pour l'approcher, pour le toucher au moins avec les pieds et
les genoux, pendant que ses bras taient suspendus aux racines du
figuier Plus d'une fois elle fut sur le point d'allonger les doigts et
de se laisser encore emporter par le fleuve; mais elle n'osa pas, et
clata en une plainte dsespre qui formait, avec les cris plaintifs de
son enfant, l'harmonie dsolante de la douleur. De temps en temps,
reprenant haleine, elle poussait un cri, le plus fort qu'elle pouvait:
elle l'coutait rpter par l'cho, l'cho, insensible comme l'me de
l'avare. Les oiseaux, abrits parmi les broussailles, en sortaient avec
bruit et se dispersaient dans les airs; mais rien ne rpondait: un
moment aprs, tout rentrait dans un profond silence,  peine interrompu
par le clapotement des flots, qui, se brisant contre les pierres,
faisaient chanceler la nacelle.

[Illustration.]

Cependant le soleil descendait derrire l'horizon; la brlante chaleur
qui s'tait exhale pendant les longues heures du jour faisait place 
cette agrable brise qui rafrachit les soires sur la rive des fleuves.
Dj, sur la plage oppose, Rosalia voyait, oh! avec quel sentiment
d'envie! les laboureurs, s'arrachant  leurs travaux, cheminer vers
leurs paisibles chaumires; les bouviers ramener leurs troupeaux du
pturage; la petite fille, la baguette  la main, chassant vers le
poulailler la troupe d'oisons. C'tait l'heure du crpuscule, l'heure
des souvenirs pour qui a joui, souffert, aim. Mais pour Rosalia, elle
n'tait que le prlude de nouvelles souffrances. La nuit s'paississait;
si la fortune ne lui avait envoy personne pour la secourir pendant le
jour, que serait-ce quand les tnbres seraient descendues sur la terre?
Cependant il lui sembla entendre au-dessus de sa tte comme un bruit,
une agitation vague: Oh! se dit-elle, si je pouvais russir  me faire
entendre! Elle poussa un cri, le rpta, crut avoir t entendue, parce
qu'on fit silence; elle redoubla l'effort de sa voix, et quelqu'un, en
effet, se pencha sur le bord du rocher.

Qui est l-dessous? cria une voix.

--Moi!... une infortune!... Secours! secours! rpondt la triste
Rosalia.

--Mais comment tes-vous l? reprit la voix.

Elle ne rpondit rien que: Secours! secours! Prenez mon enfant!

C'taient des passants qui l'avaient entendue, et comme ils purent
comprendre que c'tait une femme en pril de la vie, ils avisrent  la
secourir; mais il fallait en trouver les moyens. L'escarpement du rocher
empchait non-seulement d'approcher de Rosalia, mais mme de voir si
elle tait dans l'eau, dans une nacelle, ou sur un cueil. Aller chercher
un bateau jusqu' Vaprio tait un long voyage, d'autant plus long qu'il
aurait fallu lutter contre le courant, et cependant elle aurait le temps
d'tre noye.

Voulez-vous une corde? lui cria-t-on.

--Oui! oui!--une corde!... secours! secours!.... bien vite! mon enfant
se meurt!

[Illustration.]

Ils prirent donc en toute hte une corde de chanvre qui, par un hasard,
se trouvait la sur une charrette, et ils la lui descendirent. Mais, tant
parce qu'ils ne savaient point en quel endroit Rosalia tait place, que
parce que les saillies du rocher loignaient la corde de la barque, la
malheureuse ne la voyait que trop loin d'elle pour qu'elle ost
abandonner son rameau de figuier; elle criait; A droite!.... A main
gauche!.... Je ne puis la prendre.... secours! secours!....

Enfin la corde vint raser les vtements de Rosalia. Sre dsormais de
pouvoir la tenir, elle lcha le rameau pour la saisir... Hlas!  peine
eut-elle ouvert la main, que l'eau repoussa la barque, et la corde toute
glissante s'chappa de ses doigts qui n'avaient plus la force de la
retenir. Elle vit encore une fois fuir la rive, elle vit sur le haut du
rocher les personnes qui avaient essay de la sauver se la montrant
entre eux, en remplissant l'air de leurs cris de compassion et appelant
 l'aide. Elle s'cria: Au secours! et souleva vers eux son enfant.
Elle les mut de piti, mais ils ne savaient plus comment la secourir.
Le fleuve l'avait dj entrane loin d'eux et l'emportait avec
imptuosit. Le dernier regard que Rosalia tourna vers le rivage lui
montra un vnrable prtre, qui lui parut crier  haute voix la formule
de l'absolution des pchs pendant que sa main droite se levait pour la
bnir. Tous les assistants avaient pli les genoux, et rcitaient pour
elle les prires des agonisants. Elle tendit son enfant sur l'escabeau
de la proue, et se laissa tomber au fond de la barque perdue.

Au milieu de tant et de si diverses souffrances, le jene, la peine, la
douleur, l'esprance tant de fois ne, tant de fois disparue, l'amour
maternel avait seul soutenu ses forces. Maintenant le dsespoir
prvalait. Sa vue s'obscurcit; elle ne vit plus, elle n'entendit plus
rien. Puisse, dans ce moment suprme, sa pense s'tre unie  celle des
fidles pieusement agenouills sur le rivage, pour demander avec eux au
ciel le remde que la terre ne pouvait plus lui donner!

[Illustration.]



CHAPITRE VIII.

LES DSASTRES

L'ASSASSIN de Rosalia, aprs avoir gagn le rivage, traversa
les ruines de Lecco, monument de la vindicte politique, et revit le bois
o il avait conu le plan de la vengeance qu'il venait d'accomplir. Il
entra dans la citadelle, et, arriv dans son appartement, il respira
comme un homme qui atteint le terme d'une route difficile; et, se jetant
sur son lit, il s'cria: Enfin, je suis content.

[Illustration.]

Mais le contentement ne suit point le crime, mme chez ceux qui ont le
plus endurci leur conscience. Les joies qu'il procure sont orageuses
comme l'enfer qui les enfante. Ramengo sentait sous lui sa couche se
hrisser d' aiguillons, et ses draps pesaient sur son corps comme un
linceul; ses membres agits se tordaient sur le lit; il voulait feindre
la tranquillit devant son propre coeur, et, fermant les yeux, il
essayait de dormir; mais lorsqu'il revenait  lui, il les sentait tout
grands ouverts, fixs sur des fantmes qui fascinaient sa vue. Ces
fantmes n'taient point voqus par la peur, mais ils lui
reprsentaient sa femme, son fils, au milieu de leurs angoisses.
Immobile, il les retrouvait au pied de son lit,  son chevet,  la porte
de sa chambre. Furieux de ne pouvoir les viter, il s'efforait de
trouver dans cet pouvantable spectacle une source d'atroces
jouissances. Il sauta  bas de son lit, courut au sommet de la tour; et
l, arrtant ses regards tincelants sur le lac, ses noirs cheveux pais
sur ses tempes fivreuses, d'une main tenant son pe, tandis que
l'autre se crispait sur les crneaux, on l'aurait pris pour une statue
place en cet endroit pour orner l'difice ou effrayer la vue, il secoua
enfin rsolument la tte, et dit;

Tu es l! l au milieu des eaux, femme maudite! Oh' pourquoi cette nuit
n'est-elle pas ternelle! pourquoi ne peut-elle ressentir autant de
tortures qu'elle m'en a fait souffrir depuis deux mois!

Puis il vit les tnbres s'paissir vers le couchant, et une nue aussi
noire que la fume d'une fournaise s'avancer en rasant le lac. Il prvit
la bourrasque, et il s'en rjouit; il s'en rjouit quand elle redoubla
de violence; chaque clat du vent et de la foudre le transportait d'un
infernal plaisir, parce que, dans la frnsie de sa rage, il pensait que
sa femme en souffrirait. L'eau qui tombait du ciel le pntrait tout
entier; le vent sifflait au travers de ses cheveux en dsordre, et il ne
le sentait pas; il ne sentait que l'ardeur de la vengeance.

Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premires lueurs de l'aube. Il
sauta  cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si,
par hasard, Rosalia n'avait point abord, ou plutt si la tempte
n'avait point rejet l un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de
rien. Au comble de son horrible joie, il espra que son plan avait
compltement russi, et que le lac s'tait referm sur la victime et sur
les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses
remords sous une activit fbrile; il envoya aux environs s'informer si
la tempte ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous
prtexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui
infestaient la valle Saint-Martin, il fit partir de divers cts des
batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils
auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noye. Il put
donc s'crier; Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie
avoir t longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu
l'as mrit! Puiss-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de
celle de ton infme amant!

Si on a une ide de la puissance sans frein des gouverneurs militaires
en tout temps, et du dsordre particulier de cette poque, o, pour
dbrouiller un ddale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui
dfendait de rechercher les dlits commis durant la guerre de Monza,
depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 dcembre 1329, on comprendra
facilement comment personne ne demanda  Ramengo un compte juridique de
la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses
gaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prtextes. Il rpandit 
Lecco le bruit que Rosalia avait t  Milan, qu'elle s'tait chappe
pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle tait
morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en tre dsespr, et cacha
ainsi son crime sous d'impntrables apparences, et garda son secret
aussi bien que le lac, son unique confident.

Les annes coururent. Aprs les vnements que nous avons raconts,
Pusterla pousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la
famille, assista aux pompes de la bndiction nuptiale. A cette heure
sainte, o le coeur bat sur la frontire de deux vies, entre les dsirs
du pass et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraa
le moment o cette vierge pure avait jur de l'aimer. Il vit ensuite la
tendresse et la flicit rpandre leurs fleurs sur les pas de
Margherita; une jalousie froce s'empara de son me lorsqu'il vit
Pusterla, cet ennemi abhorr, devenir l'poux d'une gracieuse enfant. Le
bonheur dont il fut tmoin, et qui naissait au milieu de ces pures
affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait t ferme, la
blessure qu'il n'avait reue, comme il le pensait, que des mains de
Pusterla. Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jet
dans mon coeur les fureurs qui le dvorent... et il est au comble de la
flicit! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donn! Oh! un
fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles
riantes esprances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir veiller aussi
l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est
cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modle de
beaut et de vertu! Oh! puiss-je un jour troubler ces vives
jouissances! puiss-je porter  ses lvres l'amertume du fiel dont il
m'a abreuv!

[Illustration.]

Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux
apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tt vritablement laiss
captiver par la vertu et les charmes de Margherita, dmon pris d'un
ange; soit qu'il ne crt sa vengeance complte qu'autant qu'il aurait
rendu  Pusterla l'outrage qu'il prtendait en avoir reu, il commena 
entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles
respirrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire
comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'
la lui dclarer ouvertement. Margherita se sentait trop leve au-dessus
de Ramengo, dont un secret instinct lui rvlait la bassesse,
quoiqu'elle ne connt point les crimes qu'il avait commis, pour que les
grossires poursuites de cet homme troublassent sa tranquillit. Elle
garda un profond silence, et il lui parut que le mpris tait le juste
chtiment de sa faute. Mais Ramengo n'tait pas homme  s'avouer vaincu
aprs une premire dfaite; il s'animait de plus en plus, peut-tre par
dpit, peut-tre parce que, confiant dans son mrite comme ceux qui en
ont le moins, il esprait, avec de la persvrance, remporter une
victoire d'autant plus glorieuse qu'elle tait plus difficile, en outre,
il avait fermement rsolu de commencer ses vengeances contre Pusterla,
en dshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que
les apparences y fussent, et que la malignit du vulgaire, en condamnant
Margherita, troublt le sommeil de Franciscolo. Cette femme, se
disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est
celle qui n'agre point l'hommage rendu  sa beaut? Oh! elle
succombera, elle succombera! que l'occasion se prsente seulement.

L'occasion lui parut se prsenter dans la circonstance que je vais dire.

Bien qu'elle ne ft pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis
dans le seizime, sicle et dans le sicle suivant, l'opinion courait
alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acqurir
par l une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le
plus souvent pour nuire  ses semblables. On savait que les loups-garous
et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait
pas une tempte qu'on ne leur attribut. On en trouvait des preuves
irrfragables dans les tranges apparences que prenaient les nuages en
s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de
gants, de btes, de dmons.

Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort prs aux
choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient
dpendre des oracles de ces prophtes leurs actions, leurs guerres,
leurs voyages. Toute maladie un peu trange tait attribue  un sort, 
un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont
l'homme n'avait pas le courage de s'accuser taient considres comme
l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant
certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules
infernaux.

Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les ttes
populaires; on pouvait mme dire qu'elles ne s'taient enracines dans
le peuple que grce aux discussions et aux dispositions des chefs du
peuple. Les rpubliques rendirent des dcrets contre les enchanteurs;
toutes les glises consacrrent des formules pour les maudire et les
conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion srieuse et
en rgle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les dlits de sorcellerie,
la croyance aux sorciers prit le caractre de la certitude. Comment
imaginer que la justice ft dans l'erreur? Ainsi rduite en systme,
cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prtendaient au
titre de savant; d'un autre ct, propager dans le vulgaire par des
bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle
autorit, que le renom de blasphmateur et d'hrtique et aussitt
atteint, ceux qui l'auraient rvoque en doute.

La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des
perscutions dont ils taient l'objet, les remdes et les antidotes se
multiplirent. Pendant que la classe cultive avait les conjurations et
les bchers, le peuple, sans recourir  de si grands et si atroces
moyens, opposait superstitions  superstitions, parmi les remdes les
plus efficaces, on comptait surtout la rose de la nuit de Saint-Jean.
Qui avait t baign de cette rose, tait assur toute l'anne contre
les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant
cette nuit taient la pierre de touche et la gurison des incantations.
Cette croyance s'unissait  d'autres croyance analogues qu'il est
inutile de commenter ici, mais qui ont laiss des traces jusque dans le
sicle des machines  vapeur, tant en Italie que dans les pays
trangers. Dans tout le Nord, de la Sude  la Saxe et sur le Rhin, on
allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se
trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point
s'tonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les
hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinires font des feux de
joie pendant cette soire. A Londres, les ramoneurs mnent des danses et
des processions, revtus de costumes grotesques. Dans une valle du
comt d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour triller
le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de
terrain de manire  reprsenter un cheval gigantesque; puis, aprs cet
exploit, ils passent la journe en ftes champtres. Je sais des
districts de la Lombardie o, malgr les prohibitions, on sonne
continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean.
Enfant, plus d'une fois j'ai t men par quelque bonne femme pour
recevoir la rose de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montr
d'normes noyers qui, aprs tre rests arides jusqu' cette nuit, le
matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un
feuillage touffu.

Du temps de notre Marguerite, on clbrait avec plus de pompe, en raison
de la foi ou de la crdulit, la veille de la Saint-Jean. Depuis la
tombe de la nuit jusqu' l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans
les cent vingt campaniles de la cit, afin que les sorcires, qui, si
vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne
pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empcher, par leur
malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne
fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rose
miraculeuse. C'tait une espce de fte, un carnaval nocturne.

[Illustration.]

Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et
l, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient,
dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux
vieillards, qui d'un pas paresseux s'taient trans eux aussi au clair
de lune, ils rptaient une litanie d'histoires de sorcires. Une bonne
dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel vnement; une
autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait
entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine;
celle-l avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque
son mari tait absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec
un esprit; les plus nombreuses et les plus sincres taient celles qui
affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce
qu'elles n'avaient jamais cess de se baigner dans la rose de la
Saint-Jean.

L'glise, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique
et prive, ne se tenait point  l'cart en cette occasion; et comme la
coutume s'en est conserve jusqu' nos jours pour la fte de la
Nativit, on clbrait alors  la Saint-Jean trois messes, l'une 
minuit, l'autre au point du jour, la troisime  nones. Pendant et aprs
la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de
mtre vari; il tait entonn par les clercs et les prtres, et le
peuple, de toute sa voix, et avec les _spropositi_ dont il a coutume
d'orner les chants en latin, donnait le rpons:

        Quam beatus puer natus
        Salvatoris angelus,
        Incarnati nobis dati........

Je n'ai pas besoin de dire qu' Milan la solennit tait plus bruyante
et plus raffine. Nul ne restait chez soi, tous sortaient de tous cts,
et surtout vers un bois qui se trouvait au lieu qu'on appelle encore
aujourd'hui Saint-Jean-de-la-Paille. Les dames mettaient leur orgueil 
s'y rendre en beaux vtements blancs relevs d'ornements de couleurs
varies, qui tranchaient d'une faon merveilleuse sur le fond obscur de
la nuit. Elles taient dcolletes autant que le comportait la saison et
l'usage, et pares lgamment de fleurs qui couronnaient leur front,
qu'elles tenaient  la main, qu'elles portaient en bouquets  leur
ceinture, ou qui couraient en guirlandes au bas de leurs robes. Un grand
nombre d'entre elles entonnaient des _canzones_ d'une musique
trs-simple que les hommes accompagnaient en faux bourdon; les autres
menaient des danses pleines de vivacit au son d'allgres symphonies. On
ne pouvait entrer dans l'enceinte du bois ni en litire ni  cheval;
tout le monde tait donc oblig de s'y rendre  pied, nobles et plbiens
indistinctement, ple-mle, riches et pauvres: et comme ce mlange
favorisait l'oubli des outrageuses diffrences de fortune, il en
naissait une libert vive et hardie, semblable  celle des bals masqus
en carnaval. La nuit, la foule, la commune allgresse, occasionnaient,
comme on le pense bien, beaucoup de dsordres dans des temps comme ceux
dont nous nous occupons.

Je ne pourrais affirmer ni nier que Marguerite crt aux sorciers et aux
superstitions de ce genre, et qu'elle les redoutt. Il est pourtant
probable qu'elle n'tait point incrdule  cet gard, car lorsqu'une
erreur est gnralement accrdite, il n'y a qu'un bien petit nombre
d'esprits que la sagacit d'observation et le mpris de l'autorit
dfendent de la dviation commune. Il est certain qu'elle aussi elle se
mlait  la foule dans cette solennit populaire, et qu'elle avait
coutume de prendre un dlassement honnte avec ses compagnes, se
promenant avec elles toute la nuit. Le vil Ramengo crut que la prsence
de Marguerite en ce lieu tait favorable  ses projets, et il se tnt
constamment auprs de la femme de Pusterla, troitement attach  ses
pas comme un remords.

Les chroniqueurs, auxquels nous empruntons cette srie de faits assez
dcousus, usent en gnral d'une licence de langage qui sonnerait mal
aux oreilles modernes, habitues aux voiles et aux mnagements.
Toutefois, en ce qui regarde la conduite de Ramengo dans cette soire,
ils ne disent rien autre chose sinon qu'il resta constamment auprs de
Marguerite. Mais il est facile de comprendre  quel degr il poussa
l'insolence, puisque Marguerite, malgr la modration de son esprit et
la dlicatesse de ses manires, s'emporta jusqu' lui donner un
soufflet.

Je n'ai pas besoin de dire quelle injure cruelle, irrmdiable, ce fut
pour l'me criminelle de Ramengo, qui, comme un vase ftide corrompt la
rose du ciel qu'il reoit, trouvait dans les affections les plus
tendres un stimulant  ses sclratesses. Il ne conut point de remords
de sa grossiret; il ne vit que son orgueil outrag, son honneur
compromis; l'ardeur de vengeance qu'il nourrissait dj, contre Pusterla
s'alluma plus froce contre la femme de son ennemi. Oui, oui, se
disait-il, d'un seul coup ils paieront tous leurs outrages.
Orgueilleuse, je le ferai souvenir de la nuit de la Saint-Jean!

Marguerite ne crut point devoir raconter  son mari cette insulte de
Ramengo. A quoi bon, en effet? elle se sentait parfaitement  l'abri des
tentatives d'un tre si mprisable: les confier  son poux n'aurait eu
d'autre rsultat que d'exciter des dbats et des malheurs rciproques.
D'ailleurs,  partir de ce moment, Ramengo n'osa plus se prsenter au
palais des Pusterla. Les premires fois qu'il se trouva sur les pas de
Franciscolo, il s'loigna avec soin; mais comme les manires de son
patron n'taient point changes  son gard lorsqu'il le rencontrait
dans les maisons trangres, il comprit bientt qu'il n'tait point
instruit de sa conduite, et se rassura sans s'adoucir; sa rage
s'envenima mme encore davantage lorsqu'il vit que, dans l'excs de son
mpris pour lui, Marguerite l'avait regard comme indigne de colre. La
haine des mchants grandit en raison de la supriorit de leurs ennemis.
Il crut qu'il ne serait satisfait qu'autant que le sang des Pusterla
aurait rachet les injures qu'il en avait reues. Il tenait ouverts des
yeux investigateurs sur ce palais dont il n'osait plus franchir le
seuil. Dj nous avons vu avec quelles insinuations sduisantes il
inspirait  Luchino le dsir de dshonorer Marguerite. Lorsqu'il connut
l'animosit de Pusterla contre les Visconti, il espra que l'occasion de
le perdre ne tarderait pas  se prsenter: une accusation est si facile
 inventer!

Une anne presque entire venait de s'couler depuis ce que je viens de
vous raconter, et le prochain retour de la solennit de la Saint-Jean
avait rouvert dans l'me de Ramengo la plaie mal ferme. Les apprts des
citoyens pour fter cette nuit, dont trois jours les sparaient  peine,
les prparatifs des femmes, la joie des enfants, pour qui une fte est
un vnement, tout aigrissait sa fureur et sa haine. On devine quelle
bonne fortune ce fut pour lui d'avoir surpris l'imprudente conversation
d'Alpinolo; elle lui mettait dans la main l'arme empoisonne avec
laquelle il pouvait frapper non-seulement Marguerite et son poux, mais
leurs amis, qu'il excrait parce qu'ils taient aims d'eux. En mme
temps, il trouvait le moyen d'avancer dans la faveur du prince, en lui
prouvant le zle qui l'animait. L'ambition, son idole, lui montrait de
loin le but de ses dsirs, et, pour l'atteindre, il n'avait qu' se
faire un pont du corps de son ennemi. Il alla donc  la cour, et, ayant
obtenu accs auprs de Luchino, il lui rvla toute la trame, et on
imagine aisment s'il trouva dans son coeur des couleurs assez noires
pour aggraver le crime et le danger dont le prince avait t menac. Le
secret retour de Pusterla  Milan, et l'abandon de son ambassade,
donnaient dj matire aux soupons. Le souvenir tait rcent de
Plaisance enleve  Galas, prcisment par les manoeuvres d'un mari
outrag; Luchino savait, en outre, qu'il mritait la haine d'un grand
nombre de ses sujets, et souhaitait un prtexte pour punir Marguerite de
ses vertueux ddains. Quand le mchant trouve  cacher l'iniquit sous
le masque de la justice, n'est-il pas au comble de ses voeux? Il
ressortait du rapport de Ramengo que ceux qu'il fallait saisir les
premiers taient Casabelletta et Alpinolo, et, sur leurs aveux, se
rgler pour s'emparer des autres. Mais on connaissait assez Alpinolo
pour savoir qu'il n'tait point de torture qui pt lui arracher un aveu
nuisible  la cause de ses bienfaiteurs. Pour les sauver, il aurait
sacrifi sa vie, vie d'homme obscur et  laquelle le prince n'attachait
aucune importance. Il parut donc plus habile de mettre la main sur
Casabelletta. Il n'avait pas un grand intrt  se taire, et la torture
devait lui arracher autant d'aveux qu'il en fallait pour procder, sinon
avec quit, du moins lgalement, contre ceux qu'on avait  coeur
d'atteindre.

[Illustration.]

Avec l'emportement habituel de sa dmarche, et jetant les yeux de tous
cts, Alpinolo traversait la place du Dme, toujours plein
d'enthousiasme pour les mmes chimres, lorsqu'il s'entendit appeler 
voix basse; il se retourna et aperut un des sergents du capitaine de
justice, avec lequel il avait coutume de se rencontrer dans les
assembles populaires, au jeu, dans les spectacles,  la taverne, lieux
que frquentait Alpinolo pour multiplier, parmi le peuple et les jeunes
gens, les amis et les soutiens de la bonne cause. Il se rjouit de cette
rencontre; le sergent passa d'un air mystrieux  ses cts et lui dit:
Suivez-moi. Puis, comme s'il n'et rien dit, il prit le chemin du
Broletto Nuovo, se retira dans une des ruelles qui le traversent, et,
regardant avec soin s'il n'tait, point aperu: Allez, dit-il 
Alpinolo d'une voix altre, allez et fuyez, et prparez  Pusterla les
moyens d'une prompte fuite.

--Mais pourquoi?

--Le seigneur Luchino a donn l'ordre de l'incarcrer, lui, sa femme, et
tous ses amis.

--Il a peut-tre dcouvert?...

--Oui: il sait tout; on a appliqu Menelozzo  la torture, et il a
parl.

--Quel est le tratre?

--Dieu le sait. Nul n'a parl aujourd'hui au prince, si ce n'est
Ramengo.

--Ramengo! s'cria Alpinolo avec l'accent d'une terreur dsespre.
C'tait donc  un tratre qu'il s'tait si entirement confi; c'tait
donc son imprudence qui avait creus un tel prcipice sous les pas de
ses amis. Hurlant et blasphmant Dieu dans sa rage, il quitta le sergent
sans le remercier de son avis bienveillant, courut  travers la rue des
marchands d'or, passa par la _Balla_, se rendit  la poterne de derrire
du palais des Pusterla, et y frappa violemment. Oh! oh! voulez-vous
donc enfoncer la porte? s'cria une voix de l'intrieur; et on vit
passer, par une lucarne latrale, une tte noire et barbue, avec deux
yeux fendus  coups de hache et une balafre sur la joue. C'tait notre
connaissance Franzino Malcolzato; il s'tait acquis dans le pays un
mauvais renom d'homme querelleur et violent, en distribuant maintes fois
de rudes coups de poing et de braves coups de couteau, tant pour son
propre compte que pour le compte d'autrui, jusqu' ce qu'il ft entr au
service de Pusterla. Quelque honnte que ft un seigneur, il tenait
nanmoins  ses gages quelqu'un de ces bas criminels, soit pour enlever
un instrument de vengeance aux mains de ses ennemis, soit pour s'en
servir au besoin contre eux-mmes, dans ces temps o la justice ne
s'obtenait gure qu' la pointe de l'pe ou du poignard.

Lorsque le maraud eut vu et reconnu Alpinolo, il lui ouvrit aussitt.

O est Franciscolo? lui demanda en toute hte le jeune page.

--Il est dehors.

--Et Marguerite, notre matresse?

--Elle est galement sortie.

--O sont-ils, au nom de Dieu?

Malcolzato ne rpondit que par un haussement d'paules pour tmoigner
son ignorance. Alpinolo, au comble du dsespoir, courut aux curies,
sauta sur le meilleur coursier, et se dirigea  toute bride vers les
lieux o il supposait que les Pusterla s'taient rendus. La dernire
parole que Franzino entendit sortir de la bouche du page, fut celle-ci:
Maudits soient Luchino et les soutiens de sa cause!

Qu'il soit maudit! rpta Franzino en suivant du regard Alpinolo, qui
fuyait aussi rapide que le vent; puis, pour tromper l'ennui, il s'assit
sur un banc de pierre  ct de la porte, et jetant un coup d'oeil sur
la vipre des Visconti, qui tait peinte sur un pilier voisin, il se mit
 siffler et  la regarder d'un air goguenard. Il tait mal dispos pour
les Visconti, dont la puissance rprimait les gens de son espce; dans
la maison o il tait entr il n'entendait point parler de ces princes
avec le miel sur les lvres; encore excit par la bruyante imprcation
d'Alpinolo, il ramassa un morceau de charbon, et, par plaisanterie, il
dessina comme il put, autour des armes seigneuriales, deux poteaux
surmonts d'une traverse, et qui figuraient une potence: une corde en
descendait qui s'attachait au cou de la vipre. Il contempla son oeuvre
du mme oeil dont Hager put regarder sa Juliette et sa Marie Stuart;
puis, clatant de rire, il rptait d'un ton railleur: Pendue la
vipre! la vipre pendue! puisse-t-il en tre de mme de son patron!

Pendant que le spadassin restait plong dans une imbcile extase,
l'orage s'amassait derrire lui. Sur l'ordre de Luchino, le conntable
Sfolcada Melik s'avanait, avec une grosse troupe de mercenaires, ses
compatriotes, que le prince de Milan achetait pour sa dfense parce
qu'ils ignoraient notre langue, se moquaient des excommunications du
pape, et restaient insensibles aux sductions des novateurs, Sfolcada
Melik se mit promptement en marche pour surprendre les nobles rebelles
dans leur palais. Le pitinement des chevaux, le pas lourd des
fantassins, attiraient les Milanais aux fentres et aux portes de leurs
boutiques, Qu'est-ce? que n'est-ce pas?--C'est Sfolcada Melik, que Dieu
nous protge!--O vont-ils? pourquoi sont-ils en marche?--Regardez,
regardez! ils ont des pieux, des bliers, des chelles: ils vont donc 
l'attaque d'une forteresse? Les plus paisibles et les plus laborieux se
contentaient de suivre les soldats du regard, restant sur le seuil de
leurs ateliers ou sur leur balcon. Les autres, comme les portefaix, les
charbonniers, les bouchers, se mettaient  la suite de la troupe, et se
demandaient les uns aux autres o l'on allait, sans que personne pt
satisfaire la commune curiosit. Melik se dirigea du ct du march.
Est-ce qu'il veut fter le seigneur Barnab? ou bien le beau Galas?
il lui porte ombrage!--Il en est jaloux. Mais les archers font un
dtour. Attendons  voir.--Ils s'arrtent dans la rue des Pusterla.
--Ils appuient les chelles aux murs.--Vois donc celui-l comme il
grimpe! on dirait d'un ours.--Comment?--A qui en veut-on? aux
Pusterla?--Oh! madone de San-Celso! ce sont mes protecteurs!
sauvons-nous, sauvons-nous, qu'on ne nous croie point de leur parti!

[Illustration.]

Et le plus grand nombre se sauvait. Les autres restaient  regarder,
mais ils taient tenus  distance respectueuse par les hallebardes des
soldats de Sfolcada Melik. Une partie de la troupe assaillait la porte,
les fentres, jusqu'au toit. Une autre, guide par un personnage que sa
visire baisse empchait de reconnatre, prit la voie des seigneurs
Piatti, et arriva derrire Franzino Malcolzato, tout entier au jeu que
nous avons rapport, Une potence! la vipre, pendue! les Visconti
menacs de la potence! c'est cela! les serviteurs eux-mmes sont dans
l'intelligence du complot. Ainsi disait un homme de la bande pendant
qu'il liait Franzino et qu'il l'accablait de coups. Un billon
comprimait les cris du portier, et les cordes l'empchaient de rpondre
aux innombrables coups de poing dont les Allemands le chargeaient
vaillamment.

Cette poterne, les fentres, les toits, avaient ouvert l'entre du
palais  la foule des assaillants; ils se saisirent du petit nombre des
serviteurs qui se trouvrent sous leurs mains. Puis ils rpandirent dans
les appartements comme s'ils avaient envahi une citadelle ennemie,
cherchant les grands coupables, et sur leur route faisant changer de
matre  tout ce qu'ils rencontraient de beau et de bon.

[Illustration.]

C'tait surtout le personnage  la visire baisse qui se faisait
remarquer par son ardeur  poursuivre les perquisitions. Il paraissait
avoir une grande connaissance de maison, et mettait une vritable
passion  fouiller les chambres, de plus en plus mcontent  mesure
qu'en entrant dans l'une d'elles il la trouvait dserte ou occupe par
d'autres que ceux qu'il cherchait. Tout  coup dans une galerie, il vit
Venturino, le bel enfant de Marguerite, qui jouait avec un pervier,
sans entendre ou sans s'effrayer du tumulte qui se faisait autour du
palais. La lvre crispe par le plus amer sourire, le bourreau
s'approcha de Venturino, le saisit brusquement, le fixa comme, s'il et
voulu le mettre en pices avec ses seuls regards. Pendant que le pauvre
petit criait de toute sa force, appelait son pre et sa mre, l'inconnu
le serrait avec frocit contre sa poitrine, et lui demandait avec
force: O est ta mre? Mais connue Venturino ne rpondait que par ses
cris et ses larmes, il le menaait, le frappait, et, sans l'abandonner
d'un instant, continuait ses recherches par toute la chambre, sans
oublier les recoins les plus secrets. Ne pouvant trouver ni Pusterla ni
Marguerite, il rassemblait du moins les armes, les malles prpares,
tout ce qui pouvait attester la prsence de Franciscolo  Milan ou les
prparatifs d'une rvolte. Il fut surtout ravi de trouver la lettre que
Matteo Visconti avait confie  Pusterla pour qu'il la remit  ses
frres. Il fit ensuite mettre les serviteurs aux fers, et il s'apprtait
dj  partir  demi-satisfait, lorsqu'en mettant le pied sur le
pont-levis, il vit s'approcher Marguerite.

Au milieu de la disette qui rgnait alors, beaucoup de femmes, cdant
aux suggestions de la faim, vendaient leur beaut et leur honneur. Prs
de Sainte-Euphmie habitait une famille tellement ncessiteuse, que les
parents prtrent l'oreille aux viles propositions d'un riche et lui
promirent leur fille, pourvu qu'il satisfit  leurs besoins. La jeune
fille, leve dans les maximes de l'honneur et dans la crainte de Dieu,
ne pouvait se soumettre  l'ide dsolante d'un amour sans vertu et sans
avenir. Elle suppliait le cavalier, elle suppliait ses parents; mais
celui-ci n'coutait que ses grossiers dsirs, les autres taient vaincus
par la faim. Dans cette extrmit, la jeune fille recourut  Marguerite,
et ce ne fut pas en vain. Les secours qu'elle prodigua pargnrent un
crime.

A ce moment survint pour Marguerite la ncessit d'un dpart imprvu.
Elle voulut d'abord accomplir son oeuvre, et bien qu'elle ft fatigue
des prparatifs de son voyage, elle trouva le temps de courir  la
maison de la jeune infortune,  l'heure o elle savait y rencontrer le
riche seigneur. L, elle feignit d'ignorer l'indigne pacte qu'il avait
voulu conclure, et le loua de la charit dont il avait us  l'gard de
ces malheureux. Elle lui expliqua comment elle avait trouv un mari pour
la jeune fille, un honnte ouvrier tisserand, et lui dit que les
fianailles se feraient le lendemain lui insinuant que c'tait l

l'occasion de dployer sa libralit. Ou fit venir l'poux, l'anneau fut
donn, et Marguerite s'en alla au milieu des mille bndictions de ces
pauvres gens, qui l'accablaient d'instances pour qu'elle assistt le
lendemain aux rjouissances qu'elle leur avait prpares.

Oh! les bndictions des pauvres portent toujours ses fruits, mais ce
n'est pas sur cette terre infconde de l'exil!

Pendant qu'enveloppe dans sa mantille, Marguerite retournait  son
palais, elle vit une multitude de passants: aux approches de sa maison,
elle s'aperut qu'elle tait entoure d'une grande foule. Qu'est-ce que
ce pouvait tre? Quels frmissements au coeur de l'pouse et de la mre?
A travers la foule,  travers la soldatesque, elle s'ouvre un passage.
Plus d'un lui disait: Fuyez, chappez-vous. Elle-mme, arrive au
front de la multitude, elle hsitait  pousser plus avant, en voyant cet
envahissement de son palais. Tout  coup elle aperoit sur le seuil de
la porte l'inconnu qui portait Venturino dans ses bras. Dans de
semblables circonstances, une femme connat-elle des dangers? une mre
en connat-elle? Elle se jeta au-devant de l'inconnu, mais elle n'eut
pas le temps de le joindre. A peine l'eut-il entrevue, qu'il laissa
chapper un cri d'infernale joie, auquel rpondit un cri de terreur de
l'enfant, et que, montrant Marguerite  Sfolcada Melik, il lui dit: La
voil; c'est elle. Qu'on l'enchane. Le conntable en donna l'ordre;
mais comme les soldats, en la saisissant, firent tomber son voile,  la
vue de ce front resplendissant d'une majestueuse beaut, de ces yeux
anims par l'amour et par l'pouvante, de la blancheur de ce teint pli,
 l'aspect de cette physionomie qui exprimait avec tant d'loquence, le
dsespoir et le dvouement, qui lui faisaient oublier son propre danger
pour ne songer qu'au pril des objets de sa tendresse, ces mercenaires
restrent comme frapps d'une sainte terreur. Mais Sfolcada, qui faisait
peu de cas des prires touchantes que lui adressait Marguerite, et qui
ne voulait point se relcher dans cette mission de cruaut qu'il
exerait, avec de magnifiques honoraires, contre cette canaille
lombarde, lui fit mettre les menottes, et ordonna de l'emmener. Mais
auparavant le sclrat, toujours cach par sa visire, s'approcha de
l'infortune, et, lui montrant son fils, lui dit d'une voix basse, mais
o perait la rage: Marguerite, rappelez-vous la nuit de la
Saint-Jean.

[Illustration.]

Comme on faisait alors trop peu de cas du peuple pour se soucier de le
tromper, les arrts de la justice souveraine taient proclams  grands
cris et au bruit des cloches sonnant  toute vole d'glise en glise;
les cloches se mirent en mouvement les unes aprs les autres, pour
continuer ensuite leur orageux concert. En peu d'instants Milan fut
comme boulevers: les citoyens se rendirent dans les rues, inquiets,
troubls, craignant par l'exemple de Pusterla que le prince ne gardt
plus aucune mesure, et qu'il fallt dsormais que la libert de chacun
ft  la merci de son caprice. Par degrs les imaginations s'allumrent:
un blma d'abord avec quelque modration; du blme on passa aux injures,
des injures aux menaces; des groupes se formrent de tous cts, dans
lesquels on louait Pusterla. Les pauvres se rappelaient les bienfaits de
Marguerite, et des orateurs populaires, rappelant les jours de libert
dont avaient joui leurs anctres, excitaient ouvertement les Milanais 
prendre les armes. Cependant, lorsque sonna l'heure o, selon les
ordonnances, on ne devait plus sortir qu'avec une lanterne, sous peine
de 25 marcs d'amende, un vit tout cet amas de boutiquiers, pareil  un
mur qui s'croule sous la pioche du maon, se fondre et se disperser en
tous sens. Toujours belliqueux, du moins en paroles, ils ne rentrrent
dans leurs demeures que pour effrayer leurs femmes en dtachant leurs
armures de la muraille, en fourbissant leurs estocs, en essayant leurs
lances, en faisant, en un mot, tous les prparatifs ncessaires pour
pourfendre des gants. Pendant les premires heures de la nuit, de
fentre en fentre, on les entendait se crier: Eh bien! compre, rien
de nouveau?--Rien.--Et vous, savez-vous quelque chose?--Non. Puis,
aprs un instant de silence, la mme demande recommenait, suivie de la
mme rponse.

Peu  peu cette grande bullition s'apaisa. Les femmes plaintives et les
prudents vieillards parvinrent  mettre ces furieux dans leur lit. Les
fentres se fermrent, les lumires s'teignirent, et tout rentra dans
l'obscurit et dans le repos.

Le lendemain matin,  demi veills, au milieu de leur pacifique
billement quotidien, ils se souvinrent du trouble, de l'emportement de
la veille. Leur mmoire leur en retrace lentement les motifs et l'issue;
ils tirent leur tte de dessous la couverture: Comment, il est dj
jour! Ils prtent l'oreille; c'est le calme accoutum, le tranquille
murmure des autres matines. Tout  fait refroidis, tout  fait
paisibles ils se dtirent  loisir,  loisir se mettent sur leur sant,
et se tranent enfin  la fentre. Tout est vraiment tranquille: les
boutiques sont encore fermes; les cloches ne sonnent que la messe ou
les matines; les laitires, les jardiniers, les maons, les voyers, les
manoeuvres, s'en vont  leurs travaux ordinaires.

Tant mieux! s'crient-ils, grces en soient rendues au Seigneur!

Une lche scurit a succd au courage de la peur;  cette grande
imptuosit,  cet lan terrible, une langueur d'impotent. Une crainte
trs-peu virile leur fait mme regretter ce qu'ils ont pu dire ou faire
dans la prcdente soire. Mais nous tions si nombreux, se disent-ils;
naturellement on n'aura pas pris garde  moi; au besoin, je dirai que
j'tais entre deux vins.

Ils reprennent leurs haches, leurs scies, leurs truelles; ils
recommandent  leurs femmes de remettre en place les armes si
belliqueusement tires, de faire dire leur prire aux enfants, et de
tenir la soupe prte pour le premier coup de la _Zavatora_ (c'tait une
cloche, ainsi appele du nom du podestat qui l'avait fait fondre, et
elle annonait l'heure de midi). Puis, en grignotant un pain de millet
bien dur, ils retournaient  leurs travaux, dociles, libres de toute
pense, comme si rien ne ft arriv. De tout ce dbordement de paroles,
de ce fracas d'imprcations et de fanfaronnades menaantes, il n'tait
rien rest qu'une mystrieuse rumeur, une curiosit pleine de dfiance,
un prudent chuchotement des voisins entre eux, et qui n'avait lieu
qu'entre les amis les plus particuliers et les plus srs.

Eh bien! il y a du nouveau?

--Hein, je n'y comprends rien. Mais, lorsque viendra ici un de mes
chalands, qui est intimement li avec le cuisinier du lieutenant du
capitaine de justice, je saurai la chose dans tous ses dtails.

--Et des prisonniers, qu'en fera-t-il?

--Ils donneront de l'ouvrage  matre Impicca (c'tait le nom du
bourreau d'alors). Les statuts sont clairs: _Suspendatur eo modo ut
moriatur. Qu'il soit pendu jusqu' ce que mort s'ensuive_.

--Qu'en dites-vous? Eh! nous irons voir cela. Ai-je bien parl?

--Je ne sais que dire. Les honntes gens ne se mlent point de remuer.
Quelles intrigues entrent dans la tte de ces seigneurs! Vouloir se
heurter contre les murs! c'est comme si le limaon voulait opposer ses
cornes  celles du blier. Ai-je bien parl?

--Comme un prdicateur.

--C'est l'histoire de l'ne qui, passant l'autre jour par ici, s'entta
 ne pas avancer plus loin. Qu'en arriva-t-il? Son matre le btonna
tant qu'il en pt porter, et la bte, ruant, brayant, rcalcitrant, dut
 la fin cder et marcher.

--Le proverbe ne ment point quand il dit: Il faut que l'ne en passe par
ce que veut le patron.

--C'est cela mme. Les hommes sont ns, une partie pour obir, une
partie pour commander. Est-ce bien parl; Un peu au-dessus, un peu
au-dessous, qu'un seul commande ou que plusieurs commandent, les choses
vont toujours du mme pied, et, de toute manire, il nous faut
travailler tout le jour. Est-ce bien parl?

--Trs-bien. Quant  moi, je suis avec des moines et je cultive leur
jardin. Si un jour j'entends crier vive saint Ambroise, je crie aussi
vive saint Ambroise. Si demain ils hurlent vive Visconti, je hurle plus
fort vive la vipre.

--Bravo! c'est ainsi qu'on a des amis partout.

--Et qu'on meurt dans son lit.

Cependant ils sifflaient une cadence ou chantonnaient un air. Ceux-ci
excitaient leurs ouvriers au travail ou corrigeaient quelque apprenti
insolent; ici ils appuyaient davantage le rabot, l ils faisaient
ronfler la roue du tour, pendant que les soufflets respiraient, les
limes criaient, les marteaux retentissaient. Et la foule des curieux,
des riches, des dsoeuvrs, des gens affaires, des dvots, remplissait 
son ordinaire les rues, les maisons, les places, les glises; les uns
tristes, les autres joyeux, chacun selon l'tat de sa fortune et les
vnements de sa vie; mais personne ne s'affligeait en particulier de ce
qui faisait le malheur gnral.

Le dimanche suivant, ce fut  Milan une solennit mmorable, 
l'occasion du synode gnral des dominicains, tenu dans le couvent de
Saint-Eustorge, sous la prsidence d'Ugo Vantemann, sixime gnral de
cet ordre rcent et alors dans toute l'nergie de sa puissance. On y
rsolut le transfrement du corps de Pierre martyr, de Vrone, tu 
Radassine par ceux qui ne pouvaient souffrir le zle que dployait ce
personnage pour tablir et exercer en Italie l'inquisition contre
l'hrsie. Giovanni Balducci, de Pise, un des premiers restaurateurs de
la sculpture, avait compos pour l'glise de Saint-Eustorge cette
merveilleuse chsse que tout le monde connat. Giovanni Visconti, frre
de Luchino, y dposa les saintes reliques, revtu de ses habits
pontificaux,  la tte d'une somptueuse procession o figuraient tous
les vques de la province, la cour, la fleur de la noblesse, et
soixante corporations d'artisans et de ngociants, chacun avec sa devise
et son tendard  l'image du saint son patron. Le peuple accourut en
foule de toutes les cits, de toutes les campagnes voisines; ce fut tout
le jour un religieux carillon, des courses de chevaux, des
reprsentations de mystres, et des prires, de l' ivrognerie, une
dvotion et une allgresse qu'un ne sautait dcrire. Le soir, des
chants, de la musique, des illuminations, des feux de joie,--que le
vulgaire ne distingue jamais des feux d'artifices.



CHAPITRE IX.

AU COUVENT DE BRERA

AU milieu du trouble gnral de cette funeste journe, que nous avons
essay en vain de peindre, et qui ne peut tre bien comprise que par
ceux qui se dtachent des coutumes rgulires de nos jours pour se
transporter dans ces temps de spectacle, de tumulte et de dsordre,
Alpinolo, au dsespoir, parcourait les rues de Milan, cherchant partout
Pusterla. Il en demandait des nouvelles  toutes les personnes de sa
connaissance qu'il rencontrait, il frappait mme  quelques portes
amies; mais personne ne pouvait le satisfaire. Le plus grand nombre mme
le croyait en dlire, et on lui rpondait; Pusterla? oh! il est  plus
de quatre milles d'ici... Il n'y avait, en effet, que peu de personnes
qui fussent informes de son retour dans la cit.

[Illustration.]

En poursuivant ses recherches, sans se soucier de son propre pril,
Alpinolo arriva sur la place des Marchands, et la vue de ce lieu et de
ces portiques aigrit encore sa douleur. Il s'engagea ensuite dans
l'troite ruelle de Sainte-Marguerite de Gisone, et prs de l'endroit
nomm Case-Volte, il rencontra enfin Pusterla. La vrit historique nous
a contraints d'avertir le lecteur que Pusterla, insensible aux joies
pures, cherchait des motions plus brlantes dans de coupables
affections. Le monde le savait et ne lui en faisait point un crime, soit
 cause de la corruption de cette poque, soit que son opulence, sa
jeunesse et sa beaut lui fissent pardonner ces sortes d'erreurs, et lui
en permissent de pires encore. Ce qu'il y avait de plus trange, c'est
que ces carts taient pour la malignit une occasion de railler
Marguerite, comme si on pouvait tre dshonor par les fautes d'autrui,
et comme si, au contraire, l'irrprochable conduite de Marguerite envers
son mari ne lui mritai! pas une gloire plus pure.

Ce jour-l prcisment, Pusterla, qui ne pouvait rester un seul jour
oisif dans son palais, tait sorti pour rendre visite  quelqu'une de
ses matresses, et aussi pour parcourir une dernire fois la ville,
comme celui qui prend cong d'une personne aime au moment de la quitter
pour longtemps. Et ce fut un bonheur pour lui. Marguerite, sortie de
chez elle pour rpandre des bienfaits, y rentra pour tomber aux mains de
ses bourreaux; sorti pour toute autre chose, son mari les vita: tant il
se trompe celui qui croit trouver ici-bas la rcompense de ses oeuvres!
Couvert d'un babil grossier, les yeux cachs par son capuche, Pusterla
n'aurait point t reconnu par Alpinolo; mais mettant lui-mme son
cheval en travers sur le passage de son page, il lui cria: O cours-tu
ainsi avec cette furie?

[Illustration.]

Il n'y a pas de paroles pour dcrire ce qu'prouva Alpinolo en
apercevant son matre; et, sans autrement lui rpondre, il saisit le
cheval de Pusterla par la bride, et lui dit; Fuyons.

Sans avoir le temps de le questionner, le seigneur obit  l'lan de son
page effray, et ils s'enfuirent tous deux  bride abattue. Mais comme
ils arrivaient en vue de la porte, aprs avoir chapp  des bandes de
soldats qu'ils trouvrent sur leur chemin, ils s'aperurent qu'elle
tait garde par un poste sous les armes. Alors le page, dsespr,
commena  s'arracher les cheveux,  blasphmer Dieu et les hommes, ne
voyant plus aucun moyen d'chapper. En proie  un abattement affreux, il
se retourna vers Franciscolo en lui disant: Vous tes perdu... ils vous
cherchent... tout est dcouvert... ils veulent votre mort...

Ces paroles entrecoupes expliqurent  Pusterla le danger que la
prcipitation d'Alpinolo, les soldats rpandus par la ville, et les
sonneries des cloches, lui avaient dj fait entrevoir. Mais si
l'imptuosit naturelle du page, excite par les angoisses d'un pril
imminent et d'un remords atroce, ne lui laissaient imaginer aucune voie
de salut, Francesco, plus rassis, sut en dcouvrir une. Il tourna
aussitt bride vers le couvent de Brera, et y trouva un refuge.

Les couvents, on le sait, taient des asiles inviolables, ainsi que les
croix, les sanctuaires, les glises et les palais de la commune.
Franciscolo devait donc se croire en sret dans le couvent de Brera,
lors mme qu'on l'et vu y entrer. Aussi, lorsque Alpinolo vit le cheval
de son matre fouler cette terre protectrice, il sentit sa poitrine
dgage d'un grand poids; il sauta  bas de son cheval, baisa le seuil
du couvent, puis, embrassant les genoux de son seigneur, et les baignant
de ses larmes, il se prparait  lui raconter sa faute et la trahison de
Ramengo, lorsque Pusterla l'interrompit pour lui dire: Va, et sauve
Marguerite.

[Illustration.]

Alors l'effrayante ide que Marguerite pourrait, elle aussi, courir des
dangers, se prsenta  l'esprit d'Alpinolo et redoubla ses angoisses. Un
pilote qui travaille  remettre  flot le navire que son inexprience
engag dans les sables, le domestique qui aide  teindre l'incendie
allum par son imprudence, l'amant qui veut arracher sa bien-aime,  la
dplorable situation que sa passion lui a faite, ne mettent pas plus
d'anxit dans leurs dmarches que n'en mit Alpinolo dans les siennes.
Son propre danger tait ce qui l'inquitait le moins, soit que les
soldais ne prissent pas garde  ce jeune homme, qui n'tait rien de plus
il leurs yeux qu'un cuyer ordinaire; soit qu'il ft protg par la
confusion gnrale, soit enfin de concours de circonstances qu'on
appelle la fortune, il arriva, toujours en courant  tout rompre, prs
du palais des Pusterla. Quand il vit l'immense foule qui se pressait aux
environs, un rayon d'esprance brilla  ses yeux; il espra que les
Milanais voulaient sauver leurs concitoyen et leurs bienfaiteurs, et il
se prit  crier: Vive la libert! La foule s'ouvrait devant ce
cavalier en furie, et, en entendant le cri qu'il poussait ils le
regardaient les uns les autres en se demandant:

Que veut celui-l?

--Que diable hurle-t-il?

--Vive la libert!

--Ce doit tre quelque fou. Au large, au large, donnez-lui passage.

L'infortun Alpinolo arriva prcisment au moment o les soldats
entranaient Marguerite enchane. Au comble de la rage et de la
douleur, ne trouvant pas d'pe  son ct, il voulait nanmoins
commencer la lutte, persuad que la foule, dont il se croyait suivi,
seconderait ses efforts; mais, comme il se retournait pour l'encourager
au combat, il se vit seul, sans un visage ami, sans un tmoignage de
sympathie: dans le plus grand nombre il n'y avait rien du plus qu'une
basse et stupide curiosit, dans les autres une inerte compassion. Comme
honteux de demeurer plus longtemps au milieu de gens si lches, il
allait dj chercher la mort en se lanant contre les hallebardes
mercenaires, lorsqu'il aperut derrire, les soldats un personnage
masqu, dans lequel les lecteurs ont dj reconnu Ramengo. Il portait
toujours sur ses bras le fils de Pusterla, et se rjouissait de possder
dans cet enfant un instrument de vengeance raffine, quelque tournure
que prissent les vnements.

[Illustration.]

Alpinolo aperut l'enfant, auquel nul ne faisait attention, et sentant
trop bien qu'il ne pouvait tre d'aucun secours . Marguerite, il
s'approcha de l'inconnu, en criant: L'enfant! donnez l'enfant! Ramengo
ne l'attendit pas, et peronna vivement, son cheval  travers les
petites ruelles qu'on trouve en cet endroit; mais, serr de trop prs
par le page, il s'arrta dans l'espoir de lui chapper  l'aide de ses
ruses habituelles; il lui dit d'une vois altre: Au moins j'ai sauv
celui-l! Ces mots suffirent pour suspendre, la fureur d'Alpinolo; et,
le prenant pour un ami, il lui rpondit: Donnez-le moi, donnez-le moi,
que je le rende  son pre.

--Et o est son pre? demanda le personnage masqu. Dj le jeune
ouvrait la bouche pour livrer passage  une nouvelle imprudence, mais le
souvenir de celle qui avait tout perdu lui revint  la pense, et avec
elle l'image plus vive de cet excr Ramengo. Comparant alors la voix et
les gestes de l'inconnu, il le reconnut bien pour Ramengo lui-mme.
Mugissant alors rumine un taureau bless, il le saisit  la gorge en
s'criant: Ah! tratre! espion infme! Alors commena une lutte qui
obligea le perfide  laisser glisser  terre Venturino pour se dfendre.
Cependant Alpinolo, qui n'avait pas lch son ennemi, lui meurtrissait
le visage, et lui faisait perdre les triers. Ramengo embrassa si
fortement le page,, qu'il l'entrana dans sa chute, et qu'ils roulrent
tous les deux sur la terre. Alpinolo tait sans armes et vtu  la
lgre; Ramengo portait un surtout et une armure complte; mais les
coups dont le page l'accablait tombaient sur lui comme d'une masse
d'armes, et ne lui laissaient pas le temps de respirer. Alpinolo
russit  le tenir sous lui, en lui appuyant un genou sur la poitrine,
et de la main gauche lui serrant la gorge, de la droite il parvint  lui
arracher sa _misricorde_ de la ceinture. On sait qu'on appelait
misricorde certains poignards avec lesquels on achevait son ennemi,
aprs l'avoir dmont  coups de lance ou de massue.

[Illustration.]

Ramengo, sur le point de payer en une seule fois toutes les iniquits de
sa vie, demandait pardon, invoquait Dieu et les hommes  si grands cris,
qu'il fut entendu par les soldais, qui ne s'taient point aperus de sa
disparition. Le conntable Sfolcada Melik apparut avec les siens au bout
de la rue, et voyant  travers les ombres cette mle, il se htait
d'arriver. Alpinolo comprit qu'il n'avait pas de temps  perdre, et
qu'il avait  remplir un devoir plus sacr que celui de la vengeance. Il
abandonna donc le vaincu, prit dans ses bras Venturino, et en un instant
il tait en selle, et s'enfuyait d'un ct pendant que Melik venait de
l'autre.

L'obscurit et le dsordre de cette journe favorisrent la fuite
d'Alpinolo. Aussi prudent aujourd'hui qu'il avait t inconsidr, il
n'osait pas retourner  la maison des _Umiliati_, o Pusterla s'tait
rfugi de peur que ses pas ne fussent pis et qu'ils ne missent sur
les traces le son matre. Enveloppant donc Venturino, il le tenait
cach dans son sein, comme l'unique bijou qu'il avait pu sauver des
mains des voleurs, comme la seule relique avec laquelle il put se
racheter de la faute d'avoir involontairement prcipit dans l'abme son
ami, son protecteur, le sauveur de la patrie. Il errait ainsi dans les
rues les plus dsertes, regardant s'il ne rencontrerait point quelque
personne de confiance  laquelle il put remettre Venturino; mais il
n'osait plus compter sur personne; dans chaque citoyen il voyait un
espion, un tratre. Cependant, l'enfant, rprimant mal ses plaintes et
ses pleurs, s'criait par intervalle: Ramenez-moi  la maison... O est
mon pre?... Maman, o l'a-t-on emmene?

Pendant ce temps, le pre, dans son asile de Brera, ignor de tous,
tremblait sur son sort, sur celui de ses amis, de sa femme et de son
fils. Le lecteur a dj compris que ce n'tait point une me d'une
trempe robuste. Sur le champ de bataille ou dans la lice, il ne le
cdait  personne pour manier la lance et conduire un destrier; on ne
l'avait jamais vu, en face des ennemis, ni baisser les yeux, ni faiblir,
ni se retirer, mais il avait besoin d'tre excit par les regards de la
foule et par ses applaudissements; il manquait absolument de courage
civil, ce courage rsign qui, sous l'amas des infortunes, puise sa
force dans le tmoignage d'une conscience pure ou dans les joies
passionnes des esprances d'un lointain avenir.

Aprs avoir prodigu  Pusterla, dans ces premires heures de vif
dsespoir, les consolations de la religion et de l'amiti, Buonvicino
sortit pour prendre des renseignements, pour savoir si Marguerite avait
besoin de secours ou ne pouvait plus recevoir que des tmoignages d'une
impuissante compassion. Avec quels battements de coeur il parcourait
les rues de la ville! avec quelle crainte il abordait les groupes
indigns ou craintifs des citoyens, pour recueillir quelques nouvelles.
Il s'assurait de plus en plus de ce qu'il ne pressentait que trop,
l'infortune de Marguerite; mais comme il n'avait pu rien apprendre de
Venturino, il surmonta sa douleur et se trana jusqu'au palais de
Pusterla. L, il tomba sur une populace toute joyeuse de le mettre 
sac; Luchino avait voulu ainsi intresser l'avidit populaire  ses
mfaits afin d'obtenir son silence et ses applaudissements Buonvicino
entra, sortit, chercha de tous cts, questionna tout le monde, mais ne
put rien dcouvrir au sujet du jeune enfant. C'tait le salon, ce salon
si mmorable dans l'histoire de son coeur: tout n'y tait plus que ruine
et dsordre: prs de la fentre,  la place o il avait vu Marguerite,
au jour de son erreur et de son repentir, il aperut un canevas de
broderie dont personne ne s'tait souci, comme d'une chose de trop peu
de prix. Marguerite avait commence  y dessiner la fleur qui porte son
nom. Oh! quand elle la commena, qui lui aurait dit qu'elle ne devrait
pas la finir? Il se saisit de cette relique, la baisa, la pressa sur son
coeur, se proposant de ne plus se dtacher de ce prcieux souvenir. Mais
bientt un sentiment plus gnreux s'empara de son me, qui condamnait
ce dernier lan d'une affection mondaine. Il se rappela la voie
d'abngation absolue dans laquelle il tait entr, et il rsolut de
donner  Pusterla sa chre trouvaille. Quel don plus agrable pour
l'poux que le dernier travail sorti des mains d'une femme qu'il ne
devait peut-tre jamais revoir!

Le coeur navr, la tte basse et enveloppe dans son capuchon,
Buonvicino retournait  son couvent  travers les rues obscures de
Milan, qu'clairait  peine dans les endroits les plus larges, un ple
regard de la lune; mais, lorsqu'il arriva sur la route mme de Brera,
prs de l'glise Saint Sylvestre, il s'entendit appeler avec instance.
Ainsi arrach  ses douloureuses mditations, il aperut dans l'ombre
quelqu'un qui, appuy  un pilier, lui faisait signe avec prcaution; il
s'approcha et reconnut Alpinolo. Celui-ci, aprs s'tre bien assur, 
cette heure avance de la nuit, qu'il avait affaire  Buonvicino, lui
remit entre les mains le petit Venturino. L'clat blouissant d'un rayon
de soleil au milieu des profondes tnbres d'une tempte peut  peine se
comparer  la joie radieuse qui brilla sur le visage de Buonvicino: il
embrassa l'enfant, serra contre son sein et baisa au front Alpinolo, qui
s'criait tristement: O pre! je ne mrite pas vos caresses... sauvez
cet enfant... sauvez Pusterla... dites-lui la cause de tout le mal...

[Illustration.]

Et ses sanglots l'interrompaient. Buonvicino, entendant des pas
s'approcher, lui dit; Sois bni! va, fuis, que le Seigneur t'accompagne
et te rende ton pre, comme tu as rendu cet enfant au sien! Puis il
cacha l'enfant dans les plis de sa robe, et,  la faveur de la nuit,
rentra sans tre observ dans le couvent de Brera, dont la rgle tait
bien loin d'tre aussi rigoureuse que celle des ordres plus rcents.

Lorsque Buonvicino entra dans sa cellule, il tait nuit noire, ce qui
empcha Francesco de voir la pleur mortelle du front de son ami; mais
il put comprendre toute l'tendue de sa disgrce, lorsque ayant demand
au moine des nouvelles de Marguerite, celui-ci ne fit que lui tendre une
main couverte d'une sueur glace, pendant qu'un sanglot mal rprim
rvlait ses angoisses; et ils pleurrent l'un avec l'autre, et l'enfant
avec eux: pauvre enfant, dj assez intelligent pour comprendre
l'affliction paternelle, trop peu raisonnable pour connatre l'art de ne
point l'augmenter! il embrassait son pre, qui rpondait  ses
embrassements avec cette imptuosit qui fait qu'aprs la perte d'une
personne chrie nous nous attachons plus fortement  ce qui nous en
reste, possds d'un plus vif besoin d'aimer et d'tre aim, de le dire
et de nous l'entendre dire. Par intervalle, Venturino clatait en
sanglots plus dchirants, et s'criait, Mon pre, o est maman?--Oh! si
lu l'avais vue, ils l'ont prise comme un voleur! Pauvre mre! Elle me
regardait, elle t'appelait, mais elle ne pleurait pas... O est-elle
donc? allons la chercher; restons avec elle... avec elle aussi en
prison! Son pre ne pouvait que lui recommander de se taire et
d'touffer ses plaintes parce que Buonvicino n'avait rvl  aucune
personne du couvent, le dangereux secret que renfermait sa cellule.

[Illustration.]

Dans la maison de Brera, c'tait pendant tout le jour une activit et un
mouvement de travail rgulier, tel qu'on en voit  peine dans les plus
florissantes fabriques des villes les plus commerantes de nos jours.
Par la porte entraient continuellement des chariots charges de laine
brute pendant qu'il en sortait d'autres l'emportant des tissus achevs.
C'tait un pesage, un mesurage, un battement de mtiers  tisser, mls,
de temps en temps, de pieuses psalmodies, d'autres fois de chansons
populaires. Le silence impos aux autres moines n'avait, jamais pu tre
prescrit  ceux-ci, qui venaient depuis peu de gagner  ce sujet un
procs devant le Saint-Pre: de plus, ils n'taient point astreints au
jene. Ils ne trouvaient point en effet ces obligations conciliables
avec le commerce et le travail, qu'ils regardaient comme leurs
principaux devoirs.

[Illustration.]

Au milieu de cette incessante rumeur, silencieux, cachs, Franciscolo et
son fils demeuraient tapis dans l'troite cellule, plus en sret que
dans une forteresse, mais avec un serrement de coeur bien naturel dans une
situation si dsolante. Le jour, Buonvicino les laissait presque
toujours seuls, autant pour ne point donner d'ombrage en interrompant
ses occupations accoutumes, que pour aller aux environs et s'informer
de ce qu'il importait de savoir; mais, les nuits, le bon moine les
passait  causer avec son ami de leurs malheurs,  prvoir l'avenir et 
le consoler.

Un jour que Buonvicino tait avec ses htes infortuns, ils entendirent
s'approcher le son d'une trompe. Il cessa, rsonna peu aprs,
s'interrompit de nouveau, jusqu' ce qu'il retentit clairement au pied
du couvent. L'enfant, qui tait facilement distrait par une impression
nouvelle et agrable, se mit  couter avec complaisance, invitant les
autres  en faire autant, en posant sa petite main sur ses lvres pour
les avertir de se taire et de lui laisser savourer tout entire cette
distraction. C'tait le crieur de la commune, qui venait criant par la
ville d'une voix  briser les vitres. Cent florins d'or de rcompense 
qui livrera Franciscolo Pusterla mort ou vif. Puis, aprs une minute de
silence, il donnait un nouveau son de trompe et reprenait: Signori, une
taille de cent florins d'or sur la tte de Franciscolo Pusterla, chef
d'une criminelle conjuration pour renverser le seigneur Luchino, gorger
les prtres, dtruire la sainte religion, et faire mourir de faim les
pauvres gens.--Signori...

Et ainsi, alternant le son et les cris, il s'loignait au milieu d'une
foule de peuple qui le suivait, les uns stupfaits de cette normit, et
ne comprenant pas comment des tyrans si excrables pouvaient vivre sous
le soleil; les autres songeant quelle belle fortune serait la leur s'ils
russissaient  saisir et  livrer le proscrit.

[Illustration.]

Buonvicino et Pusterla entendirent cette proclamation, et Franciscolo
s'criant: Une taille, comme pour un loup ou pour un ours! couvrit la
tte de son Venturino pour qu'il n'entendit point un ordre si cruel.
Tout espoir d'tre utile  Marguerite,  soi-mme et  ses amis tant
enlev  Franciscolo, il ne lui restait plus d'autre parti  prendre
que celui de la fuite, et de chercher son salut dans la retraite jusqu'
des temps meilleurs. Va, lui disait Buonvicino; s'il y a pour
Marguerite quelque moyen de dlivrance ou seulement de consolation, tu
sais que tu laisses ici un ami qui fera tout ce que tu pourrais faire,
sans tre, comme toi, expos au pril. Oh! pargne au moins  cette
femme cleste la douleur d'apprendre que vous tes perdus, toi et votre
enfant. Vas, fuis, fuis le plus loin que tu pourras; ne donne pas une
trop facile crance aux illusions dont les exils se bercent et avec
lesquels ils trompent les autres. Ne te fie pas aux menteuses promesses
des trangers: les mchants ont le bras long, et leurs tortueuses
ressources sont plus nombreuses que le juste ne saurait l'imaginer.

Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la
maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot
du draps, sans rien dire que ces mots: La bndiction du Seigneur soit
avec vous!

[Illustration.]

Sur le haut du chariot un enfant tait couch  plat ventre et cach par
la toile qui recouvrait le chargement, et derrire la voiture venaient
deux _Umiliati_. L'enfant tait Venturino, et les deux autres
personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement
recommand, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, aprs
avoir dit: On me conduit peut-tre prs de ma mre, se nourrit de
cette esprance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau
fragile, abandonne l'cueil o la tempte l'avait jet, et, pour
regagner le port, expose de nouveau sa vie  tout les hasards du perfide
lment, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis
lorsqu'ils quittrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette
ville o chaque pas tait un pril. Il est vrai que, quelques jours
s'tant couls, on s'tait dj relch de la vigilance premire et des
mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus  craindre les
perquisitions du fisc, parce que les _Umiliati_ jouissaient de
l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pice de drap
payait  la sortie. Et comme l'lection populaire nommait un gardien 
chaque porte de la ville pour veiller  ce qu'il n'y et aucune fraude
dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes taient
confies aux _Umiliati_, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle
les fuyards devaient passer.

[Illustration.]

Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux
moines, personne ne vint le visiter; les deux _Umiliati_ de garde
s'crirent: La paix soit avec vous, frres.--La paix soit aussi avec
vous! rpondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvrent au
large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour
de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpr par l'aurore, et
qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques
jours qu' travers une fentre  demi ferme. Il appela son fils, qui
jusqu'alors s'tait tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant 
peine respirer. Il leva sa blonde tte et sourit  son pre, qui, le
portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant:
Maintenant, nous sommes sauvs!

Venturino rpondait  ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux
remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: Et ma mre?

Que pouvaient lui rpondre les deux amis? Ils laissrent chapper un
douloureux gmissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de
la vie qu'il avait partage avec la malheureuse Marguerite, resta un
moment tourn vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrire
l'horizon. Oh! que la patrie est chre  celui qui l'abandonne, surtout
lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur!

A Varese, le chariot de draps devait s'arrter  la Cavedra, maison que
les _Umiliati_ avaient dans cette ville. L, Pusterla ayant chang
d'habits, prit avec son fils cong de Buonvicino, Adieu, s'criait le
moine attendri; vois les paroles graves sur la porte de notre couvent:
_Spera in Deo_;--espre en Dieu! grave-les dans ton coeur. Mets ton
esprance dans le Seigneur qui donne une patrie mme  la chvre
sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est
pour tout et pour tous; il rpand sur l'me qui l'invoque l'abondante
rose de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au
malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous
puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans
la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre
patrie.



CHAPITRE X.

LE PROCS

A Milan, sur ces entrefaites, on instruisait le procs des personnes
arrtes comme ayant pris part  la conjuration. Luchino Visconti
s'tudiait soigneusement  garder les apparences de la justice, et ses
flatteurs rappelaient souvent avec de grands loges le trait dont nous
allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de
Bruzio, son btard de prdilection, jeune homme ami des belles-lettres,
mais plong dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration,
il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut
pris et condamn  la peine capitale. Les parents du condamn se
prsentrent devant Bruzio, et lui dirent: Messire, si vous avez besoin
d'argent, sauvez la tte de notre fils, et voici quinze mille beaux
florins que nous vous donnons.

A cette proposition. Bruzio, tent par l'or, chevaucha vers Milan, alla
trouver son pre, se jeta  ses genoux, et, lui demandant la grce du
coupable, lui dmontra comment cette grce lui donnait les moyens de
s'enrichir. Luchino fit signe  un page de lui apporter son casque, qui
tait tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil;
et, le montrant  Bruzio, il lui dit: Lis les paroles qui sont
inscrites sur ce casque; elles disaient: justice! et la justice,
ajouta-t-il, nous veillerons  ce qu'elle soit accomplie. Je ne
permettrai pas que quinze mille florins psent plus que ma devise. Va,
retourne  Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.

[Illustration.]

Le droit du sang, dans les rpubliques lombardes, aprs la paix de
Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait
ordinairement parmi les trangers, et qui sigeait pendant deux on trois
annes, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques
praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procs
d'tat, les rpubliques avaient dj commis la faille de droger au
droit commun; les petits tyrans qui leur succdrent dans la plus grande
partie de l'Italie aggravrent encore les dispositions des gouvernements
populaires  cet gard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou
se mit  tudier la raison crite dans les Pandectes, les puissants ne
se soucirent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome
libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive
tyrannie des Csars avait mles  de meilleurs rglements. Ils se
servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illgitime
autorit, et se crurent justifis de transgresser le droit dans les cas
de lse-majest.

Alors les jurisconsultes ne consultrent plus ce qui tait juste, mais
ce qui tait crit. Inspirs par les exemples d'une socit o le Christ
n'tait point encore venu opposer  l'pe un pouvoir tutlaire, ils
tombrent dans la servilit la plus abjecte, et devinrent de furieux
champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a
tant gt de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla 
Roncaglia la dite italienne, de fameux lgistes dclarrent que
l'empereur tait seigneur du ciel et de la terre, matre de la vie et
des biens. Dante ne s'avana gure moins dans son livre servile _de
Monarcchia_. Les jurisconsultes avaient toujours  leur disposition
quelques raisonnements pour induire les villes  substituer au
gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans
profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la lgalit
dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il ft,
qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui
plat aux chefs est la loi. De cette manire, les tyrans pouvaient se
vanter d'tre les protecteurs de la libert, puisqu'on dfinissait la
libert le pouvoir de faire tout ce qui n'tait pas proscrit par les
lois.

Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du sicle. Le
paragraphe 168 tablit: Que seront rebelles dans la commune de Milan
tous ceux qui se dclareront contre la tranquillit du seigneur et de la
commune. L'article prcdent ordonne que, dans les cas de rbellion,
considrs dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun,
soient tenus par leur office d'informer et de procder par indices,
arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paratra, puis de
condamner et de punir.

Ces rglements lastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit
Muratori: Quand, par vengeance ou sur de simples soupons, on voulait
ter la vie  un homme, on mettait en avant le nom et la procdure d'une
conjuration.

C'tait aussi ce nom que Luchino avait rpandu. Il s'agissait maintenant
qu'un procs lui donnt de la consistance. Le 15 de juin, c'est--dire 
peine six jours avant ces vnements, la chaise de podestat de Milan
avait t confre  Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile
jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre crite. Il regardait
comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En
entrant en charge, il avait jur de faire observer les statuts de la
commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles,
ou comme on les appelait, les _malesardi_. Il n'aurait donc mis aucun
obstacle  la condamnation des conjurs; mais, d'un autre ct, il tait
honnte homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites;
il pouvait tre envelopp par les ruses d'un homme pervers, mais il
tait absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince,
ou dans de sordides esprances. Luchino avait en rserve l'homme qu'il
lui fallait.

[Illustration.]

Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parl plus haut, et que
Lodrisio avait rassemble, se dbanda aprs la bataille de Parabiago.
Ces mercenaires, habitus aux violences et aux sacs des villes,
pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites
troupes. On les connaissait sous le nom de _giorgi_. Pour les rprimer,
on permit  chacun de se faire justice par ses propres mains. Les
mmoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les
_giorgi_ avaient dtruit leurs villas, les rtissaient au feu quand ils
pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient 
manger  leurs chevaux; d'autres, dans le Crmonais, eurent la peau
taille sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait
en criant  chaque coup: _Stringhe e bindetti_, bandes et
aiguillettes. Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient 
l'humanit.

Luchino,  cause de son amour pour ce genre de justice, avait institu
contre les _giorgi_ un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il
l'avait revtu d'une autorit considrable. Il choisit, pour remplir
cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractre impitoyable, qui,
ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, dbarrassa le pays des
brigands.

[Illustration.]

Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mmes, dans
leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer
aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misre. Luchino mit aussi
un frein  l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de
personnes  personnes, de familles  familles, il dclara que tout le
pays relevait immdiatement du sige de. Milan au criminel. Les
feudataires furent obligs de se restreindre  la juridiction simple, et
ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les
courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir tabli l'galit de tous
devant la loi. Mais cette galit, cependant, dit un historien, ne
plaait point sous son niveau les puissants, les russ, les flatteurs,
le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.

Les amliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opres par
un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles
deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses
passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la mme main dont
il frappait les ennemis de la socit! Il tait merveilleusement servi
dans cette oeuvre par le caractre de Lucio. Nul n'tait plus dur, nul
ne savait mieux que lui fabrique des traquenards judiciaires, et rien
n'galait son zle  faire observer ce qu'il appelait le droit,
c'est--dire la volont du prince. Ce n'est pas que sa conscience
l'gart dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de
se dlivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'tre n
dans une classe pauvre et d'tre pauvre lui-mme.

Luchino l'avait achet, et l'avait employ plusieurs fois  ses fins.
Aussi n'hsita-t-il point  jeter les yeux sur lui dans cette occasion,
et il commena  le flatter et  mettre en jeu la vanit de cet homme.
Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre,
martyr, la grande fte dont nous avons parl se termina  la cour par un
splendide festin. L'vque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes,
des princes, des grands seigneurs, des lettrs milanais ou trangers,
assistaient  ce festin, et la profusion y tait si grande, que
Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit  l'oreille
de Luchino: Matre, tu as donc quelque poisson  prendre par la gueule?
'

Chaque service tait port,  son de trompe et d'autres instruments, par
des pages magnifiquement vtus. Grillincervello courait au milieu d'eux,
tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses
chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entasss
 l'cart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient  nourrir pendant
quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon
l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.

[Illustration.]

Les discours taient plus vifs entre les convis qu'ils n'ont coutume de
l'tre aujourd'hui  la table des princes. C'tait une nouvelle caresse
pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaiet du vin ne
suscitait des paroles qui eussent pu dplaire au prince. La tranquille
flicit des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses
guerrires, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un
particulier, fournissaient une ample matire de plaisanteries et
d'adulations. On pensera peut-tre que les convives de Luchino devaient
soigneusement viter la moindre allusion aux troubles de la semaine et
aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se rjouissait
 la cour; mais n'tait-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'tait-ce
pas un pril vit, un acte de publique justice? Le podestat et le
capitaine de justice, placs au milieu d'autres jurisconsultes,
tardrent donc peu  prendre ces vnements pour thme de leurs
discussions. Ds que Luchino s'en aperut, il adressa la parole  Lucio,
et lui dit: Vous qui connaissez  fond les lois, vous qui avez
interrog tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce
qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres
aeux?

La bassesse calcule du capitaine, s'accrut de la distinction dont il
tait l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il rpondit sans
hsiter: La condamnation des tratres  la patrie peut-elle tre un
instant douteuse? Quant  moi, habitu  soutenir franchement la
justice,  dcider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coter, je dis
et je maintiens que si votre srnit pargne le sang des coupables,
elle manquera  ses devoirs, et dsertera l'autorit que le peuple lui a
confie.

Comme ils sonnent bien  l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font
un devoir d'obir  leur cruaut et de suivre tous leurs penchants! Les
yeux de Luchino brillrent de complaisance. Joyeux d'avoir t si bien
compris, il continua, Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux
renards, gens de robe, gens d'pe, tous retors dans l'art de nier les
faits les plus vidents?

--Prince, enseignez-moi  vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle
obstin, je n'ai pas besoin d'aller  l'cole.

Ainsi, sous le masque d'une vracit rustique, Lucio cachait les plus
viles adulations et dguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un
bel exploit, d'avoir conduit  bonne fin les procs les plus difficiles,
o il tait parvenu  convaincra  sa manire les plus obstins  nier
leur crime, et l o les tmoignages manquaient le plus. Puis la
discussion s'chauffa entre tous ces suppts de chicane, et dura
longtemps aprs qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant  part
le capitaine, lui confia le soin de diriger le procs, et conclut en
disant: . Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trsor aura en
abondance les moyens de rcompenser magnifiquement ses fidles
ministres.

[Illustration.]

C'tait donner de l'peron  un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne
songea plus qu' ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel crivain
moderne a dit: Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous
promets de le trouver digne de la mort. Pensez ce que ce devait tre,
dans ces temps o aucun frein ne retenait les mauvaises passions du
prince et la vnalit des juges, et o d'ailleurs la torture pouvait
toujours tre employe pour arracher  l'accus la vrit, ou ce qu'on
voulait prendre pour elle.

Outre l'assemble gnrale, en qui rsidait la suprme autorit, il y
avait  Milan un conseil particulier compos de vingt-quatre citoyens,
douze plbiens et douze nobles: les uns, _juris periti_ c'est--dire
lettrs et matres dans la science les lois; les autres, _morum
periti_, c'est--dire praticiens au fait du droit coutumier et des
statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient socit de
justice; et c'est  eux que revenait la connaissance des dlits de
majest. Ils taient prsids par un juge, toujours choisi parmi les
trangers.

Le juge, prsident ou capitaine tait ce mme Lucio. Il travailla 
former son conseil de gens dociles  ses vues, plutt par une
disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs
prjugs que par un pacte abject qui les et vendus  prix d'argent 
leur matre. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de
l'accusation en de tels procs, et que celui-l est un prodige
d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son
recours aux tortures, soit aux tortures clatantes de la corde et du
chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurit
des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte  goutte? Aussi, aprs
avoir tout bien examin, aprs avoir pes toutes les circonstances d'un
procs d'tat, o les accusateurs, tmoins, juges savent tre agrables
au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait,
et se dit  lui-mme: Repose, mon coeur: un beau palais, un riche
domaine et la confiance de mon matre, sont des biens qui ne peuvent me
manquer.

Mais, pour tre plus sr de l'accomplissement de ses projets, le
capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de
Pusterla, bravache renomm pour son humeur batailleuse et ses homicides.
Ds que cet homme se vit plac entre la torture, la potence, ou du moins
la prison perptuelle d'un ct, et de l'autre la promesse de l'impunit
s'il s'avouait coupable et dcouvrait les fautes qu'on imputait  son
matre, il n'hsita pas dans son choix, et Lucio triompha de son
invention. Obissant donc aux suggestions du capitaine de justice,
Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande
conjuration; qu'on parlait habituellement avec mpris du prince et de
ses actes; qu'on s'entretenait d'esprances, de changements prochains,
d'un meilleur avenir; que son matre avait eu  Vrone de frquentes et
secrtes confrences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo
Visconti, qu'il avait reu de cette ville Alpinolo, expdi en grande
diligence par les conjurs milanais, et qu'il tait revenu en toute hte
 Milan avec ce page, souvent blasphmant pendant la route contre le
seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla;
qu'un certain soir il avait introduit les plus fidles amis de son
matre, et qu'on avait, tout dispos en fait de serment, de meurtre,
d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si
absurdes et si contradictoires, qu'il et fallu l'enfermer dans une
maison du fous ou le condamner comme imposteur.

[Illustration.]

Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent
apercevoir l'inconsquence de semblables dpositions. Mais Lucio observa
que, pour teindre les sditions, il fallait poser le pied sur les
premires tincelles, et que, si la paix commune demandait quelque
victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en pril tant
de ttes illustres.

Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de
personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le
petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorit prvaloir,
entrait en dfiance de son propre sentiment et craignait de se tromper.
Le respect du pouvoir est si profondment enracin dans le plus grand
nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mlaient dans leurs jugements la
pense d'honneurs probables, de rcompenses, de participation 
l'autorit; enfin, ou rflchissait qu'aprs tout il ne s'agissait que
d'un bandit dont la socit ne pouvait attendre aucun service d'aucun
genre.

Mais malheur  l'homme qui pactise un seul moment avec l'austrit de sa
conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si
c'est un magistrat, un side; si c'est un prince, un tyran.

[Illustration.]

Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procdure; et ce courageux
jurisconsulte osa en pleine assemble, en dmontrer l'normit  ses
collgues. Lucio (les mchants se trompent aussi quelquefois) n'avait
pas hsit  le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimult
point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les
ennemis du prince n'avaient jamais montr qu'ils fissent grand cas de
lui, parce qu'il se dclarait toujours contre les oppositions illgales
et les amliorations obtenues par l'pe. Aussi avait-on coutume de dire
qu'il prtendait redresser le monde avec l'eau bnite et le missel. Mais
l'eau bnite et le missel lui inspirait une rpugnance profonde pour
toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se dclara avec tant
de force que la procdure chafaude  si grands frais par Lucio ne
pouvait arriver  son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait
os avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint  faire
confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo tait au nombre des
conjurs, et mme le plus dangereux, parce qu'il tait le plus
raisonnable. Au moment o cet homme gnreux se prparait  ne point
permettre que la justice ft viole sans protestation, il se vil traner
lui-mme dans les prisons, et appel devant les mmes juges  qui son
exemple devait enseigner la servilit.

Personne n'osa plus lever la voix, et les aveux de Malcolzato furent
tenus pour vridiques. Puis, sous prtexte qu'il n'avait pas voulu dire
tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunit promise.
Condamn  mort, il fut bientt pendu comme le criminel agent des
manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait  ce spectacle, et
on disait; Tant mieux! c'tait un mchant spadassin, et il devait finir
ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!

Mais, comme les injustices s'enchanent! Aprs ce supplice, il demeurait
convenu parmi le peuple, bien plus, il tait pass en chose juge qu'une
conspiration existait, que Pusterla en tait le chef: qu'il tait
second par les personnages qu'on avait nomms, et par un plus grand
nombre d'autres complices qu'on n'avait pu dcouvrir. On pouvait donc
faire le procs des autres accuss sur un fait dont il n'tait plus
permis de douter, toujours en vertu de la chose juge, et il ne restait
plus  Lucio qu' les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.

La conclusion de tout cela fut que, lorsque les dbats de la socit de
justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville,
s'arrtant  chaque carrefour, et, aprs un son de trompe, invitrent
les chefs de famille  se rassembler  midi,  un jour prescrit, pour y
former l'assemble gnrale.

Dans cette assemble gnrale rsidait, comme nous l'avons dit,

l'autorit souveraine. J'entends qu'elle y rsidait en droit; car, dans
la pratique, on pensait qu'aprs avoir nomm le prince, les citoyens
s'taient spontanment dchargs sur les paules de l'lu du fardeau de
la souverainet, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop
pesant  ce dernier.

La circonstance tait une de ces rares occasions o le prince aimait 
se dcharger de sa responsabilit; il fallait, en effet, que l'ombre du
voeu public sanctionnt un des actes de sa tyrannie. Visconti n'tait
nullement inquiet de la dcision de l'assemble: il savait par
exprience que le voeu de la multitude ainsi rassemble n'est que
l'expression de la volont de quelques intrigants trompant la foule,
qui, pour la plupart, n'a ni la volont, ni le temps, ni la capacit de
peser les droits et la justice. D'un autre ct, comme il regardait d'un
mauvais oeil ces apparences rpublicaines qui survivaient au sein: de la
monarchie, Luchino aimait  discrditer ces assembles en les associant
 ses crimes.

Donc, lorsque les citoyens furent rassembls, la socit de justice
comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant  la _parlera_,
exposa la conspiration qu'on avait dcouverte, nomma les coupables,
publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre
les fuyards. Ces derniers n'taient pas en petit nombre. Tous ceux qui
savaient n'tre point agrables  Visconti, bien qu'ils n'eussent pris
aucune part  la prtendue conjuration et qu'elle leur et t mme
compltement inconnue, se sauvrent, dans la crainte que Luchino ne
choisit cette invasion o la rigueur pouvait tre justifie.

Aprs lecture du procs, c'est--dire des extraits qu'il avait plu 
Lucio de choisir, la faute de tous les accuss parut si norme, si
vidente, que les neuf cents pres de famille qui votaient secrtement
avec des cailloux blancs et roux, se trouvrent tous d'accord pour
confirmer la condamnation, except une douzaine d'entre eux, qui, ou
s'taient tromps de cailloux, ou n'avaient pas compris la volont
srnissime.

Les fuyards furent dchus de noblesse et leurs biens confisqus. Devant
une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et
il fut intim au beau Galas et  Barnab de sortir de la ville avant
que la cire ft consume. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit
qui les dclarait bannis de l'tat comme suspects dans leur foi,
violateur de la paix, parjures dtestables; on dclarait en outre qu'ils
ne pouvaient contracter mariage, ni, aprs leur mort, tre enterrs en
terre sainte.

On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays
le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'glise, et
laissrent une postrit qui ne valait pas mieux que ses pres.

Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurs dont on avait pu se
saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enferms dans les prisons
prtoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais,
purent entendre, par une lucarne de leur tanire, la sentence qui les
condamnait  mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da
Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo
dcapits sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier
leur prompte mort, eux qui taient contraints de la voir s'avancer  pas
lents, au milieu des atroces tortures du jene!

Chaque anne on imposait une taille extraordinaire, dite du _florin
d'or_, aussi onreuse  la noblesse qu'au peuple. Le matin de
l'excution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il
ne la percevrait plus,  moins d'invasion des ennemis.

Cela suffit, et ce fut mme trop pour que le peuple milanais oublit le
sang vers, et mme courut assister  l'excution de la justice de son
gnreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout
est sujet de fte, qui contemplent en riant le drap tendu sur le
cercueil de leur pre, et qui admirent la beaut des cierges allums aux
funrailles de leur mre.

[Illustration.]

Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien
travaill pour le maintien de la scurit publique, et d'avoir bien
russi  dcouvrir et  chtier les tratres  la patrie. Le capitaine
Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino
lui assigna pour rsidence le palais des Pusterla et il lui concda
l'usufruit du dlicieux domaine de Montebello, sauf  lui en accorder la
proprit lorsqu'on aurait dfinitivement prononc sur le sort de
Pusterla et de sa famille.

[Illustration.]



CHAPITRE: XI.

LA PRISONNIRE.

ET Marguerite?

Heureux de ce monde, si ce rcit tout entier n'est pas fait pour vous,
ce chapitre, qui ne roule que sur des souffrances solitaires, vous
convient encore moins, et vous ne sauriez le comprendre. Mais celui qui
souffre, celui qui a souffert, sauront m'entendre et compatiront aux
malheurs de Marguerite.

Nul peut-tre parmi mes lecteurs (car je ne puis esprer que ces pages
dpassent de beaucoup l'enceinte de Milan), nul d'entre eux n'est pass
sur le pont de la porte Romaine sans jeter un coup d'oeil sur la maison
qu'on voit  droite et qui porte des bas-reliefs reprsentant la
rdification de Milan par ses allis lombards. Ces sculptures,
tmoignage de la grossiret d'excution qu'on apportait dans les
beaux-arts au douzime sicle, ornaient la porte de la muraille, btie
et perce de deux arches, prcisment au temps de la ligue lombarde. A
l'endroit o s'lve aujourd'hui la maison dont nous venons de parler.
Luchino avait lev une forteresse qui s'tendait fort au loin sur les
bords de la rue del Terragio et du fosse des remparts. A l'poque o les
vnements de notre histoire se passent, cette forteresse n'tait pas
encore termine, et il n'y avait d'achev qu'une tour trs-leve.

[Illustration.]

[Illustration.]

Ce fut dans les tages suprieurs de cette tour qu'on enferma
Marguerite. La chambre qu'on lui avait destine n'avait rien de cette
sordide salet qui est un premier chtiment inflig par ce qu'on nomme
la justice  l'homme qui n'a point encore t jug coupable. Une petite
fentre lui permettait de voir  travers les barreaux de fer le fate
des maisons de la ville. Elle s'apercevait encore de la vie qui
s'agitait autour d'elle; elle entendait encore les cloches, les
cavalcades, le fracas des ateliers; elle voyait le ciel, le soleil, la
verdure. Faibles ddommagements pour un coeur qui avait tout perdu,
ddommagements toutefois aux yeux de celui qui en connat le prix
immense, lorsque les raffinements de la cruaut lui ont prouv tout ce
qu'il y a d'intolrable  en tre priv.

[Illustration.]

[Illustration.]

Elle tait donc l solitaire, arrache  toutes les habitudes de sa vie,
 la libert de ses occupations et de ses loisirs. Il lui fallait
demeurer sous la puissance de gens inconnus, dont elle n'entendait
jamais une parole de compassion, dont elle n'avait jamais reu un regard
pitoyable; l, chaque bruit est une main glaciale qui lui serre le
coeur, chaque retentissement des verrous un coup de poignard!

[Illustration.]

Et pourquoi ce supplice? Une profonde obscurit lui voile toute chose.
Et que sont devenus tous ceux qui lui sont chers? Ah! les larmes qui
n'avaient point coul lorsqu'elle ne contemplait que ses propres
malheurs, ds qu'elle reportait sa pense sur son fils et sur son poux,
s'chappaient  torrents de ses yeux dsols. Frmissante, elle cachait
sa tte dans ses mains et se prcipitait  genoux en poussant des cris
de dsespoir. Puis, c'tait une alternative de calme et de dlire,
d'esprances et de douleurs, de rflexions courageuses et d'abattement
profond, rves heureux ou terribles, qui, au cliquetis des chanes ou au
grincement des clefs, s'vanouissaient, pour rappeler l'infortune au
sentiment de la sombre ralit.

Pendant que Marguerite tait ainsi abandonne  ses souffrances, Luchino
dit un jour, en souriant, au bouffon, son compagnon insparable:

Eh! Grillincervello, te souvient-il de la belle dame que je te montrai
nagure sur la terrasse  la _Balla_, et que tu me dis ...

--Que ce n'tait pas avoine pour tes dents, rpondit le fcheux.

--Sais-tu o elle est? reprit le prince.

--En cage, je le sais.

--Donc?

--Hum! prenez garde, rpliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu
prmatur. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand
morceau qui me faisait venir l'eau  la bouche, et pour cela pouvais-je
y mettre la dent? C'tait beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur.

Luchino sourit et ajouta: Va, bouffon, et dis au gelier que je le
mande en ma prsence.

Alors l'tiquette tait moins raffine qu'elle ne l'a t depuis; aussi
bien que l'astrologue et le fou, le gelier et le bourreau faisaient
partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'tonner de voir s'tablir
des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de
Milan.

[Illustration.]

Le gelier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, tait un
grand bent, long, large, flasque,  la peau toute tachete; ses yeux
louches taient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils
rudes; ses cheveux roux s'parpillaient sur son front et formaient comme
un cadre singulier  la petite partie de ses traits que ne cachait point
une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie tait  donner des
nauses et  faire peur. Il tait ne dans le Bergamasque, mais las de
travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs des
_giorgi_, et prit part  leurs dvastations. Mais comme il n'tait pas
assez courageux pour bien russir dans ce mtier de bandit, il ne tarda
pas  tomber entre les mains du capitaine de justice.

Un autre et t pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dnona si
bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades,
que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rbarbatif et
cette me plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le
nomma gardien de la tour de la porte Romaine.

Lche avec ses suprieurs, intraitable  l'gard de ses subordonns, il
ne fut point dsarm par la douceur inaltrable de Marguerite, et se
plut  lui faire subir ces mille petits supplices, ces tortures
journalires qui aggravent si lourdement les grandes infortunes.

Pour en donner un exemple, je raconterai, sans avoir gard  la dignit
de l'histoire, cette minutieuse circonstance. Un jour (c'tait dans les
jours de mai), Lasagnone entra dans la prison avec une belle rose 
l'oreille. Une fleur, ce frais coloris, ce rougissant clat, veillrent
mille tendres ides dans l'me de Marguerite. Saisie d'un innocent dsir
et montrant la rose avec une douce motion: Donnez-la-moi, dit-elle au
gelier.

--Ah! oui! elle vous plat, rpondit le butor. Il prit la rose entre
ses doigts, la respira lourdement, fit semblant de l'offrir 
l'infortune, puis la retirant tout  coup, et l'effeuillant, il la jeta
par la fentre; puis, souriant comme d'une bonne plaisanterie, il s'en
alla.

Ce n'est rien sans doute. Mais le coup porta cependant; Marguerite se
souvint de cette grossiret, et lorsqu'elle put s'pancher avec un
confident, elle la rappela plutt que cent autres injures.

Grillincervello introduisit Macaruffo dans l'appartement du prince, de
prfrence  tous ceux qui attendaient le bon plaisir de son audience,
et faisant sonner ses sonnettes, il imitait malignement le bruit des
clefs qui rsonnaient  chaque pas de Macaruffo. Et comme celui-ci, le
bret en main, se rapetissait dans un coin de la porte, faisait de
grands saluts en tirant de grandes jambes, le bouffon lui disait en lui
donnant des coups: Prends donc garde, grossier manant, de ne pas
dchirer le tapis: il vient de Damas, et tu me le paierais avec un
morceau aussi large de ta peau.

[Illustration.]

Luchino lui demanda des nouvelles de Marguerite et ce qu'elle disait de
lui. Le gelier s'puisa en rvrences, en seigneuries, en srnissimes,
et ne sut que rpondre, parce qu'il ne pouvait deviner sur l'impassible
visage du prince s'il fallait que Marguerite et dit du mal ou du bien
ou n'et rien dit de son seigneur. Enfin, Luchino dit au gelier:
Dornavant, que son sort soit adouci. Tu viendras chaque jour  midi
chercher un plat de ma table pour le lui porter, et tu lui diras que le
prince se souvient d'elle.

Grillincervello montrant le gelier  Luchino, lui dit: Lasagnone
mriterait son nom de Lourdaud au superlatif, s'il ne se rendait la
gorge plus onctueuse avec ce plat, et s'il ne vous donnait  entendre
que la dame en devient plus grasse et qu'elle vous en rend grand merci.

--Il pourrait se faire, rpondit Visconti avec un grand clat du rire,
il pourrait se faire que ce plat lui fit le mme profit que le livre de
l'autre jour  celui qui le mangea.

Il faut savoir que la veille on avait pris un malheureux qui avait eu
l'impardonnable audace de tuer un levraut. Le prince avait froidement
dcrt que le dlinquant mangerait la bte toute crue, avec les os et
la peau tout entire. La sentence fut excute, et il en mourut.

Grillincervello comprit l'allusion, et s'criant: Dieu garde les chiens
de pareils morceaux! il congdia Macaruffo avec, un coup de pied.
Celui-ci souhaitait entre ses dents que le djeuner de ce bouffon bavard
ft empoisonn, parce qu'il avait vent ses desseins sur les plats et
la cuisine princire.

[Illustration:]



CHAPITRE XII.

LES MALHEURS S'AGGRAVENT


IL arriva que le jour suivant,  l'heure o Lasagnone avait coutume
d'apporter  Marguerite un pain, une cuelle de soupe et un broc d'eau
frache, il parut devant elle avec un visage plus agrable et semblable
 un ours faisant des crmonie... C'tait pour obir  celui qui aurait
galement obtenu son obissance s'il lui et dit: Laisse-la mourir de
faim. Lorsqu'il eut dpos par terre le vase d'eau et arrang, la
portion congrue, comme quelqu'un qui veut mettre en got d'une chose
inattendue, il disait: Qu'y a-t-il aprs? Qu'y a-t-il de friand pout
votre seigneurie? Puis tout doucement, j'allais dire avec dvotion, il
allait relevant les plis d'une serviette, et on vit apparatre un ragot
fumant. Il aspira l'odeur avec ses narines, comme un limier qui flaire
le gite dans la fort, et, mettant la main sur son coeur, il s'cria:
Oh! que c'est bon! Puis il mit le plat devant l'infortune, qui,  ces
grces si insolites et si grotesques,  cette voix si trangement
adoucie, si disgracieusement courtoise, ne rpondait que par un
mlancolique sourire. Ceci, ajouta-t-il, est envoy  votre seigneurie
par l'illustrissime seigneur Luchino, notre matre et le matre de tout
Milan; il dit qu'il lui en enverra tous les jours, qu'il veut qu'elle
soit traite  l'gal de lui-mme, et il a dit qu'il se souvenait de
votre seigneurie.

[Illustration.]

Cette amlioration dans la conduite de son oppresseur fut loin
d'apporter quelque consolation  Marguerite. Elle sentit que ces
procds cachaient un pige, et elle, vit s'ouvrir devant son
imagination toute une srie de souffrances nouvelles et d'autres
martyres. levant donc au ciel un regard plein de larmes, elle laissa
involontairement chapper ces mots de sa poitrine: Seigneur, je me
recommande  vous!

Puis se retournant vers Macaruffo et repoussant doucement le plat qu'il
lui prsentait: Non, dit-elle, non; ces mets dlicats ne s'accordent
point avec ma position. Ce pain et cette soupe suffisent  soutenir ma
vie. Trouvez, de grce, un pauvre, quelque infirme que vous saurez, le
plus ncessiteux, donnez-lui ce plat, et recommandez-lui de prier pour
moi.

--Comment, vous n'en voulez pas? s'cria Lasagnone stupfait, et dj
transport de l'espoir d'en faire son profit; mais sentez, sentez, donc!
c'est un parfum! c'est un pt de becligues engraisss, c'est tout lard.
Ah! c'est bon! un morceau  faire revenir un mort.

--Tant mieux, rpliquai! Marguerite; le pauvre le mangera avec plus de
plaisir.

--Mai ... ai ... ais, reprit Lasagnone d'un air srieux et contrit, le
seigneur prince a ordonn de vous le donner  vous,  vous-mme, ou
qu'il m'arriverait des malheurs. Il m'a fait une menace ... que le
Seigneur veuille m'en garder!

--Le prince ne le saura pas. J'accepte; c'est comme si je l'avais mang.
Et destinez le plat, je vrais prie,  l'usage que je vous ai dit.

--Donc, il faut le donnera un pauvre? poursuivit le gelier.

--Oui, et qu'il prie pour ceux qui souffrent, et aussi pour ceux qui
font souffrir.

[Illustration.]

--Un bon dner  votre seigneurie! s'cria Macaruffo, et tirant son
bret avec une reconnaissance inusite, il tira la porte aprs lui, et
s'en allait si content qu'il croyait rver. Il n'tait pas  la moiti
de l'escalier, qu'il s'assit en posant le plat sur ses genoux; il se mit
 l'engloutir avec avidit. Dans l'extase de sa gourmandise, il se
lamentait de la petite quantit de becligues contenue dans l'assiette;
lchant ses doigts, ses lvres, sa barbe, le plat, il enviait presque 
l'air environnant les manations qu'il lui avait ravies.

Le jour suivant, Luchino monta  cheval et vint  la prison. A son
arrive, le pont su baisse, les gardes crient, les gardes accourent, une
obsquiosit universelle, tout le monde s'apprte  obir  son moindre
signe; et tout cela, pourquoi? parce qu'il a le nom de matre.

[Illustration:]

Gonfl de tant d'hommages, ivre de l'obissance gnrale, de la commune
bassesse, il se retire dans un appartement qu'il s'tait prpar dans
cette tour comme un refuge contre la premire fureur d'un mouvement
populaire. Pendant qu'un page dtache son armure, il ordonne qu'on aille
chercher Marguerite. Luchino l'attendait sur un fauteuil  sculptures
dores. Ses yeux, pleins de vivacit, clairaient un visage d'une beaut
mle, et la maturit de l'ge avait grav d'une manire ineffaable les
rides d'abord creuses par la colre et l'orgueil. Une riche chevelure
descendait en anneaux de sa tte nue sur ses larges paules, et ses
regards fixs sur la porte exprimaient un mlange de honteux dsirs et
de vengeance satisfaite. Marguerite comparut devant lui dans un vtement
de couleur brune et modeste, mais qui, dans ses plis et son arrangement,
rvlait les habitudes lgantes de la femme gracieuse qui, en d'autres
temps, arrachait  ceux qui la voyaient un cri d'admiration. Depuis
lors, combien elle avait chang! Cependant, au milieu des ravages de la
douleur, sa beaut tait encore plus attrayante que ne l'et souhait
Marguerite, afin d'chapper aux criminels dsirs de son oppresseur.
Luchino salua courtoisement l'infortune et lui dit:

En quel tat je vous revois, madame!

--Dans l'tat, reprit Marguerite, o il a plu  votre srnit de me
rduire.

--Voil! s'cria Luchino, voil! Ds les premiers mots, une parole
hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaiss votre
orgueil? Pourquoi ne pas reconnatre plutt vos erreurs? pourquoi ne pas
dire: Je suis dans l'tat o m'ont entrane mes folies et celles
d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes,
les raisons qui m'ont rduit  renfermer dans ces murs une personne pour
laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection.

Elle rpondait: S'il est vrai,  prince, que vous m'aimez, pourquoi ne
pas vous rendre  ma prire, la premire et la dernire peut-tre que je
vous adresse? Sauvez mon poux! sauvez mon fils! Et se jetant aux pieds
de Luchino, elle lui embrassait les genoux et rptait avec toute
l'loquence d'une beaut innocente et malheureuse: Sauvez-les:

--Oui, rpondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen
de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je
vous les rends.

[Illustration.]

La crainte que les objets de son amour ne fussent dj victimes de
l'inimiti, de Luchino avait toujours tortur Marguerite. Je ne saurais
dire si c'tait avec rflexion qu'elle avait adress  Luchino cette
prire, pour dcouvrir la vrit; mais quand la rponse lui donna
l'assurance qu'ils taient vivants, elle laissa clater les transports
de sa joie, Quoi! s'cria-t-elle, ils vivent donc encore:  prince! 
monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule
coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur,
je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez  prier Dieu de
vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les
voir... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que
vous voudrez!

Mais Luchino, honteux d'avoir laiss deviner son secret et d'avoir donn
sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la
premire, et il ne tarda pas  lui apprendre que Pusterla et Venturino
n'taient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut
plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa
tendresse, elle recouvra toute sa fiert et triompha des tentatives du
tyran. Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'o peut
aller ma vengeance. Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de
cette pure srnit qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la
vertu chappe au pril, et rendant grce  Dieu, elle retourna dans sa
prison.

Grillincervello se prsenta sur les pas du prince, qui sortait de cette
entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le
railler sur sa dconvenue. Le moment tait mal choisi, l'orage clata
sur le bouffon, qui, prcipit du haut en bas de l'escalier de la
prison,  la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le
reste de sa vie.

Pour faire diversion  sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier
et s'occupa avec lui des affaire de la principaut.

Le chtelain de Robecco, dit le chancelier, donne avis qu'on a pris un
berger dans les bois de votre srnit, et qu'il y faonnait un pieu.

--Qu'on lui coupe les mains, rpondit Luchino.

Le secrtaire s'inclina et poursuivit: Dans le bourg d'Abbiate-Grasso,
o est la villa de votre magnificence, on a log un plerin venant de
Toscane, et quelques cas de peste se sont dclars.

--Qu'on brle l'auberge, le plerin, les htes et tout.

--Le conntable Sfolcada Melik crit de Lecco qu'un de ses soldats a
vol la bche d'un laboureur.

--Qu'on le pende  ct de la bche.

--C'est ce qu'on a fait, et on a pay la bche au manant. Mais celui-ci
est venu la nuit retirer son outil de la potence.

--Eh bien! qu'il soit aussi pendu  la mme potence, et la fourche entre
eux deux.

--Votre srnit sera obie. Voici une lettre de Ramengo de Casale. Il
vous crit de Pise qu'il est sur la piste de la proie que votre srnit
dsire prendre, et qu'il vous la livrera bientt.

--Ah, bien, trs-bien! trs  propos, vraiment! s'cria Luchino avec un
sourire de sauvage consolation.

--Il implore en outre de votre srnit l'impunit de tous dlits commis
par lui ou par son fils.

--Son fils? je ne lui en connais point.

--Il se rserve de le faire connatre  votre srnit.

--Bien, bien, oui! expdiez-lui le bref d'impunit la plus entire, la
plus absolue; mais qu'il soit prompt  me remettre entre les mains celui
qu'il sait. Allez. Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se
repatre du froce espoir de sa vengeance.

On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journe
retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva  sa table le surcrot
dont elle n'avait pas profit, mais on la jeta dans un cachot
souterrain, bien diffrent de la cellule qu'elle occupait au sommet de
la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il
s'tait un peu adouci depuis la pitance journalire dont il se
gratifiait aux dpens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir t
prive de ce qui n'tait un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa
vengeance. Cependant, prive du spectacle de la nature, prive du
soleil, du ciel, de la verdure, des mlancoliques splendeurs de la lune
au sein d'une belle nuit; prive de toutes les distractions que la vue
de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui
procurer, elle tait plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone,
approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se
repatre des plaintes de l'infortune, n'avait entendu que les litanies
qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flte qui rsonne dans le
lointain, et des prires  la Mre des affligs. Elle savait que son
fils et son mari jouissaient en libert des dlices de la lumire, et
son imagination calme se plaisait  les suivre partout o ils devaient
tre. Ces images, chrement caresses pendant l'oisivet de ses jours,
se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la
consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hlas! elle souffrait
encore; mais un rayon de paix avait illumin son me, et quelquefois
elle et paru joyeuse.

[Illustration.]

Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail
tait  fleur de terre dans une petite cour o passait une sentinelle.
De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle
frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on dlivrait, et elle se
rjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il
lui chappait quelquefois de dire: Au moins celui-l va mourir! Et ses
yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait:
puis, comme si l'ide de la mort, qui cause une si grande frayeur aux
heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient
pas ternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier trteau,
et l elle se rappelait les jours passs, les vertueuses joies, les
bienfaisances fleuries: elle pensait  ceux qu'elle aimait,  ses
esprances; quelquefois enfin elle rptait les chansons qu'elle avait
entendues ou rptes elle-mme, lorsque, jeune fille, elle tait
applique  son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au
printemps, cueillant des bouquets de primevres et des branches de
myrte. L't lui revenait aussi en pense, lorsque, dans une barque, le
long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles
d'une paisible brise, saluait les beauts de la nature et offrait au
Crateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'taient des cantilnes
d'amour, le plus souvent des airs mlancoliques, dont la triste harmonie
s'accordait mieux avec l'tat de son me. Une romance surtout lui allait
au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait
plusieurs fois accompagn Marguerite sur le luth pendant qu'elle la
chantait sur l'air qu'il avait aussi compos lui-mme. La voici;

                  AMLIE.

        Tu t'endors joyeuse, Amlie;
        Ton bien-aim revient enfin.
        Tu le verras ds l'aube amie
              Du lendemain.

        Le voici. Son casque splendide
        A fait plir plus d'un guerrier.
        Contre ton coeur son coeur avide
              Bat sous l'acier.

        O joie!  transport!  dlire!
        Comme pour fter le retour,
        Vous changez les pleurs en sourire,
              Baisers d'amour.

        Ah! c'est un songe, une chimre,
        Que lui crait un doux sommeil,
        Et qui s'enfuit, ombre phmre,
             A son rveil.

        Sanglant,  l'aurore nouvelle.
        Ils lui prsentent le cimier
        Dont elle orna, la jouvencelle,
             Son chevalier.

        Prs des rives de la patrie.
        Un tratre a conjur sa mort.
        Il tombe, et sa bouche fltrie
             T'appelle encor.

        Des beaux palais de l'autre vie,
        Esprit, peux-tu franchir le seuil?
        Etends-tu les pleurs d'Amlie?
             Vois-tu son deuil?

        O doux esprit, avance l'heure
        O, laissant le voile mortel,
        Avec toi l'amante qui pleure,
             Jouira du ciel.

Marguerite s'arrtait un instant, puis rptait:

        O joie!  transport!  dlire!
        Comme pour fter le retour,
        Vous changez les pleurs en sourire,
             Baisers d'amour!

Aprs quelques moments d'un silence pensif, elle se reprenait  chanter:

        Ah! c'est un songe, une chimre,
        Que lui crait un doux sommeil.
        Et qui s'enfuit, ombre phmre,
             A son rveil.

A qui pensait-elle? Quels taient ses souvenirs?

Un jour, aux approches de la nuit, ses chants furent interrompus par un
pitinement inusit dans la petite cour. C'tait un mlange de rires
ironiques, d'insultes et de plaintes plus douces qu'on n'a coutume d'en
entendre parmi les prisonniers. Le coeur de l'infortun est toujours
ouvert  la crainte. Avec l'anxit d'une colombe qui a vu le coucou
contempler son nid fcond, Marguerite se hissa jusqu'au soupirail, de
ses mains dlicates elle se suspendit aux grosses barres de fer, et
regarda la foule qui se pressait. Elle vit un enfant dont la chevelure
blonde descendait sur les yeux, et qui, pleurant et se dbattant entre
les mains des soldats, criait: Mon pre! mon pre! vers un homme qui,
tout charg de chanes, le suivait le dsespoir sur le visage.

[Illustration.]

Ah! Marguerite poussa ce cri comme un homme frapp au coeur, et tomba
vanouie sur le pav. Ses yeux, ses oreilles, bien que de loin et  la
lumire incertaine du crpuscule, lui avaient fait reconnatre dans ces
deux infortuns Pusterla et son Venturino. La malheureuse! au moins si
elle avait conserv son erreur!

[Illustration.]



CHAPITRE XIII.

RECONNAISSANCE.

Ce monde serait parfait si on portait dans l'excution des desseins
louables l'ardeur que les mchants mettent  accomplir leurs mfaits.
Mais, pour eux, le mal qu'ils n'ont pu faire est comme une dette qu'ils
se croient obligs de solder. Luchino et Ramengo s'taient saisis de
Marguerite et des prtendus conjurs, mais ils avaient laiss chapper
Franciscolo, et cela suffisait pour qu'ils crussent leur oeuvre manque.
Ramengo surtout s'en consumait de rage. Son ennemi avait pu partir avec
son fils, ce fils qui excitait dans son me une si infernale envie,
parce qu'il lui rappelait la seule joie innocente dont il avait pu jouir
sur la terre, et dont il se plaisait  se persuader qu'il avait t
priv par Pusterla, Qu'importe, se disait-il, qu'il doive, errer sans
patrie par le monde? il a un fils. Je vis dans mon pays, mais seul, mais
sans avoir jamais un fils dont la beaut et la gloire rejaillissent sur
moi, qui aide  mon lvation et me rende  mon tour l'objet de l'envie
que je porte  autrui. Ivre de haine, il rsolut de se mettre  la
poursuite des fugitifs. Il fut convenu avec Luchino que, pour faciliter
ses manoeuvres, Ramengo serait mis sur la liste des proscrits, et il
partit donc la bourse bien garnie, mais vtu comme un pauvre banni, et
il se mit  parcourir l'Italie.

Un jour, il pleuvait  torrents, il errait dans cette contre qui
avoisine l'embouchure, de l'Adda, et, au milieu de ce marais, il ne
savait o trouver un refuge. Sa fortune lui fit rencontrer un jeune
meunier qui pressait le pas de son ne  force de coups, et semblait
regagner sa demeure.

Eh! mon garon, pourrait-on trouver un abri de ce ct?

[Illustration.]

--Venez avec moi. A main gauche, o il y a un petit bois de peupliers,
vous trouverez le fleuve et le moulin de mon pre.

Ainsi rpondit le jeune garon; mais comme l'ne allait avec plus de
lionne volont que de vitesse, Ramengo prit les devants et frappa  la
porte de la cabane. Un chien accueillit ce bruit avec de vifs
aboiements, et la matresse de la maison, abandonnant une friture dont
on entendait de dehors le grsillement qui se mlait avec la pluie,
interrompit un _Ave-Maria_, et courut tirer le verrou en disant: C'est
lui! Entre, Omobono; tu dois tre tremp comme...

La comparaison demeura en suspens, lorsqu'elle vit au lieu de son ne un
beau cheval, au lieu de son fils un inconnu. Mais plus mcontente
qu'tonne, elle l'invita  entrer avec une rustique politesse. Ramengo
alla se placer auprs du feu, sur l'invitation du matre de la maison.

Surtout, dit-il aux offres qu'on lui faisait, je vous prie de bien
panser mon cheval.

--Oh! pour cela, rpondit le vieux meunier, votre seigneurie n'a pas
besoin de se mettre en peine. Nous avons l une table pour notre ne,
o les haleurs de bateaux font quelquefois reposer leurs chevaux; le
vtre y trouvera aussi la compagnie d'un destrier, qui, je puis le dire,
en vaut un autre. Eh! Donnino, va conduire le cheval de sa seigneurie 
l'curie.

--Un autre destrier? dit Ramengo. Et  qui est-il?  vous?

--Votre seigneurie veut railler!  nous un animal de cette espce; Il
appartient  un seigneur notre ami.

--Un seigneur votre ami? rpta Ramengo avec un sourire railleur. Et
comment s'appelle-t-il?

--Il s'appelle..... oh! srement votre seigneurie le connat, il est si
renomm! il s'appelle le seigneur Alpinolo.

Et il prononait ce nom avec autant de complaisance qu'un mdecin qui
prononce le nom grec de la maladie qu'il traite. Mais Ramengo,  ce nom,
releva la tte, prta l'oreille comme son cheval lorsqu'il entendait le
fouet, et il s'cria: Alpinolo? qui venait de Milan? un beau jeune
homme de belle venue? cheveux noirs friss, oeil de feu?....

--Mais oui, mais oui, dit le bon meunier en interrompant cette
description de passeport. Il n'y a pas plus deux Alpinolo en ce monde
qu'il n'y a deux tours de Crmone. Oui, votre seigneurie, lui, lui-mme
en personne.

--Et comment est-il venu de ce ct? on n'y peut gures voir qu'un
voyageur gar. Et vous le dites votre ami? D'o le connaissez-vous?

--C'est toute une histoire, rpondit le meunier avec un visage o
rayonnait l'orgueil le plus excusable, je suis son pre, ou du moins il
me doit la vie. Il y a dix-huit ans, sauf erreur, un matin avant l'aube,
comme c'est la coutume de nous autres meuniers, je me levais pour
conduire ma barque en pleine eau, quand voil que l-bas,  l'endroit o
le fleuve fait un dtour sous les aulnes, je vois arrter une barque
d'une toute autre forme que les ntres, et personne pour la mener.
Quelque malheur! me dis-je en moi-mme, les bateliers se seront noys;
mais courons ramener au rivage, si jamais le patron venait la rclamer;
sinon, ce sera du bois pour cet hiver. Mais devinez un peu?.... Il y
avait dedans une femme et un enfant.

A ces paroles, le billement uni errait sur les lvres de Ramengo se
convertit en une exclamation, et se sentant gagner par un trouble
profond, il se dressa subitement sur ses pieds. Son attention avait
chang de nature; il fixa ses yeux effrays sur le vieillard, qui
poursuivait:

Une femme et un enfant, oui messire, mais une danubien vtue, n'est-ce
pas vrai, Nena? (Le lecteur a sans doute reconnu que le vieillard et la
femme n'taient autres que le Maso et cette Nena qui avaient reu
Alpinolo  Ottovino Visconte.) Elle devait tre de condition: jeune,
belle comme on n'en voit gure, et l'enfant n'avait gure plus d'un
mois; mais l'un et l'autre taient entirement tremps d'eau et morts.

--Morts! cria Ramengo.

--Morts, oui messire. Je dis: Quelle pche que j'ai faite aujourd'hui!
Je les tire sur le riva; j'appelle de l'aide. Nous les transportons de
la barque dans la maison, et ma femme, qui est quelque peu magicienne,
se met autour d'eux, en s'obstinant  les faire revenir; mais ils
restaient ples, froids, sans pouls, sans souffle, Que veux-tu? lui
disons-nous, veux-tu renouveler la rsurrection de Lazare? lui
disions-nous.

Mais elle, cette bonne femme, persuade qu'ils taient encore vivants,
elle fit tant et tant qu'on les vit encore respirer.

--Ils taient donc vivants? interrompit Ramengo avec une vive
impatience.

Et le meunier: Oui, votre seigneurie, vivants; mais si ce ne fut pas un
miracle, je ne crois plus  ceux des saints de Padoue. Le bambin, 
peine revenu  lui, se jeta sur le sein de ma femme, et en peu de temps
il redevint beau et vigoureux.

--Si vous l'aviez vu! dit la Nena, un enfant qui paraissait peint;
blanc, ferme comme la cire, de certains yeux  croquer, droit comme un
fuseau, seulement un doigt de moins  la main gauche.

--Et on voyait qu'il avait t coup rcemment. Mais, pour continuer,
votre seigneurie..., mais ces sornettes vous donnent peut-tre de
l'ennui?

--Non, non, continuez, mais htez-vous. Comment cela finit-il? disait
Ramengo. Et si la chambre n'et pas t si obscure, ils l'auraient vu
plir et rougir tour  tour; ils se seraient aperus de la contraction
de ses lvres et de ses sourcils, et des secousses que des convulsions
violentes imprimaient  son corps. Cependant Maso, avec ce mlange de
bonhomie et de rusticit qui caractrise les moeurs campagnardes et
ensemble avec la gnrosit de ces sentiments dnus de toute
ostentation qu'on trouve d'autant plus parfaite qu'on descend aux plus
bas degrs de l'chelle sociale. Maso poursuivait paisiblement:

Si bien que..... mais o en suis-je rest? Ah! oui, je me souviens
maintenant. Si bien que le bambin reprit  vue d'oeil une sant
parfaite; mais avec la mre ce fut une autre chanson, elle revint aussi
 la vie; quand elle ouvrait les yeux, elle regardait autour d'elle et
appelait..., un certain nom..... un nom bizarre.... Nena, peux-tu le
repcher ce nom-l?

--Elle disait: Ramengo, mon Ramengo, o es-tu?

--Elle appelait Ramengo, s'cria l'inconnu d'une voix de tonnerre.

--Bien sr, continuait le pcheur, proprement Ramengo; ce nom ne m'est
jamais sorti de l'esprit. Elle ne savait pas dire autre chose; et mme,
quand elle dlirait, elle ne faisait que rpter ce nom, et.....

--Et quel autre?.... demanda le tratre.

--Et elle disait aussi: Pauvre enfant! et beaucoup d'autres fois: Cher,
pourquoi ne viens-tu pas? je t'ai tant attendu! Mais tu as eu peur,
n'est-ce pas? Il est brutal, mais bon; et d'autres choses dnues de
sens, parce qu'elle n'avait pas sa raison. Il ne fut jamais possible de
la gurir. Ce que ma Nena fit pour elle ne se pourrait dire.

--Oh bien! reprit la femme avec une complaisance ingnue, j'ai fait mon
devoir. Nous sommes ns pour nous aimer et nous secourir les uns les
autres. Ai-je bien dit, seigneur tranger? Et qui n'aurait port,
secours  cette pauvre crature?  la voir, on comprenait qu'elle tait
accouche rcemment; belle, qu'elle devait avoir t un ange; mais
abattue, extnue, elle vous regardait avec deux yeux  faire pleurer
un tigre.

Ramengo s'loigna du feu en s'ventant et respirant avec force; il
arpenta la petite chambre.

Est-ce qu'il a trop chaud? demandait Maso. Pourtant ses habits fument
encore sur son dos.

--Oui, oui, cria celui-ci d'un ton de colre; mais finissez votre
chanson avant qu'il ne vous vienne un cancer de la langue. Je ne vois
pas quel rapport ont toutes ces niaiseries avec ce que je vous ai
demand.

[Illustration.]

--Quel rapport? niaiseries? reprenait le meunier, un peu tonn de
l'agitation de son hte. Vous allez maintenant le comprendre, le
rapport. La dame alla donc de mal en pis. Dans cette barque, du soleil,
de l'eau, de la faim, il n'y a que Dieu et elle qui sachent ce qu'elle a
souffert. Enfin elle mourut.

--Et quand elle expira, reprit la Nena en s'essuyant les yeux avec son
tablier, si vous l'aviez, vue! elle me serrait les mains de toutes ses
forces. Je comprenais bien ce qu'elle voulait me dire; elle voulait me
dire; Gardez avec vous mon enfant, et....

--Et vous, qu'en avez-vous fait?

--Que voulez-vous que j'en aie fait? Je le nourris de mon lait, il
devint un grand garon, bon comme le pain, mais vif comme un poisson et
hardi comme un chevreau; et il nous aida dans notre mtier, jusqu' ce
qu'un seigneur du nom de ceux qui rgnent dans Milan l'ait emmen avec
lui, et il est aujourd'hui le seigneur Alpinolo.

--Mais qui ils taient, personne ne vous l'a dit? vous n'avez pu le
savoir? demanda Ramengo avec une ombrageuse curiosit.

--Jamais, rpondit la Nena. Que n'aurais-je pas donn pour le savoir!
Une dame si belle, un enfant si innocent! quelle douleur pour leurs
parents de les avoir perdus! Et si j'avais pu me prsenter  eux, et
leur dire: Je sais ce qui en est arriv; leur joie m'aurait rendue la
plus heureuse femme de l'univers.

--Et comptes-tu pour peu le plaisir d'en savoir l'histoire? disait Maso.
Dieu bon! elle devait venir de loin. Les barques de cette gnration, je
les connais toutes sur le P, dans toute sa longueur, et celle-l ne
leur ressemblait en rien.

La femme reprenait: L'histoire sera qu'un jour son mari l'aura mene 
la promenade, il sera tomb dans l'eau, le fleuve tait gros, et la
malheureuse aura t entrane.

--Peuh! rpondait Maso en secouant la tte; mais souviens-toi donc
comme elle criait: Pourquoi le frappes-tu? ce couteau, que ne le
plonges-tu dans non coeur? Il serait plutt  croire que quelque ennemi
l'aura rduite en cet tat.

--Et pourquoi l'aurait-on laisse vivante? dit Omobono.

--Que tu es bte! pour la tourmenter davantage. Des mchants, il y en a
beaucoup, crois-moi, moi qui connais le monde; et ils savent bien que
mourir est peu de chose; mais boire la mort, goutte  goutte, comme l'a
fait cette infortune!...

--Oh! mon pre, celui qui eut le coeur de faire cela, n'tait pas un
homme, mais un dmon en chair et en os.

Le lecteur imagine facilement combien ces paroles taient terribles pour
Ramengo. Aux reproches de sa conscience, il opposait le froce plaisir
de la vengeance. Il le savourait d'autant plus qu'il comprenait
maintenant combien elle avait t atroce, maintenant qu'il voyait
qu'elle n'tait pas encore complte. Sans le savoir, il avait prpar,
contre le fruit du crime de Rosalia, de nouvelles trames destines  le
perdre, et ce qui lui plaisait le plus,  perdre en mme temps le pre
de cet enfant de l'adultre. Un seul coup allait donc anantir tout ce
qu'il excrait en ce monde. Aprs un court silence que les bons paysans
crurent suscit par la piti, il demanda: Alpinolo, o est-il?

--Qui le sait? rpondit le meunier; il y a quatre ou cinq semaines, une
nuit, l'heure tait fort avance, nous tions au lit. L'approche d'un
cheval se fait entendre. Il s'arrte; on frappe: Qui va-l?--C'est moi,
mon pre. Il m'a toujours conserv ce nom de pre! Ouvre-moi. Je
courus, la Nena courut, Omobono et Donnino coururent. Son arrive fut
une fte pour tous. Il passa la nuit dans la plus grande agitation: il
voulut nous faire coucher, mais nous demeurmes autour de lui assis sur
ces sacs de farine. Il tait comme absorb par ses penses; puis tout 
coup il s'criait: Infme maudit! Et cette infortune!... et moi qui
l'ai cout!... A la venue du jour, il parut se calmer. Il nous fit des
excuses, le pauvre jeune homme, de la tristesse qu'il nous avait
occasionne pendant la nuit. Il nous dit que de grands malheurs taient
arrivs  Milan, que ses plus chers amis avaient t jets en prison. Il
devait repartir tout de suite. Il nous laissa son cheval et son argent,
en nous disant que s'il passait une semaine sans revenir, c'tait bon
signe, et qu'il aurait pris une autre route: l'argent et le cheval nous
appartiendraient. Il nous laissa en outre un anneau de diamants, et une
petite bourse qui contient deux lettres. Il ne s'en spara qu'en
pleurant, et nous les recommanda comme tout ce qu'il a de plus cher au
monde. C'est tout l'hritage de sa mre.

--Donnez-moi ces deux lettres, s'cria Ramengo d'une voix tonnante. Ses
yeux jetaient des clairs. Deux lettres de Rosalia! o sont-elles? 
moi, je les veux! je veux les voir. Donnez-les moi!

Cependant les deux vieillards dlibraient s'il fallait accder aux
dsirs de ce forcen, et, dans l'indcision, la Nena avait toutefois
tir les deux lettres du coffre, et elle finit par les lui prsenter, en
lui disant avec un regard souponneux: Mais promettez-moi de me les
rendre.

[Illustration.]

Avant de rpondre, Ramengo lui avait arrach les papiers de la main, et
press l'anneau avec un tremblement fbrile: c'tait l'anneau de ses
fianailles avec Rosalia. Il fit un mouvement pour le porter  ses
lvres; puis la colre l'emportant, il le jeta loin de lui. Pendant que
la Nena le ramassait, il se mit  lire les deux morceaux de parchemin.

_Puisque le destin de notre patrie est dcid, je t'abandonne et je
vais combattre les infidles. Ma seule douleur est de m'loigner de toi,
que j'aime par-dessus toute chose. Il me reste encore cinq jours avant
mon dpart; si tu peux tromper la vigilance de ton mari, fais que je
puisse encore une fois le voir et t'embrasser. Le valet qui te porte ce
billet reviendra demain soir chercher la rponse. Quelques risques mie
je doive courir, je m'y exposerai avec plaisir si je puis te dire
combien tu es aime de ton frre._

Ramengo voulait encore les preuves d'un crime; il ne trouvait que celles
de l'innocence de Rosalia. Peut-tre l'autre billet lui fournirait-il ce
qu'il cherchait; mais il tait de la mme main, et voici ce qu'il
contenait:

_Tous jours j'ai attendu le valet avec la rponse: rien n'est venu.
Qu'est-ce que cela veut dire? Je pars donc sans te voir, ma soeur
chrie: mais dans quelque lieu que je sois, quel que sait le sort qui
m'attend, je te porterai toujours dans mon coeur, toujours je prierai le
ciel de t'accorder le bonheur que je ne doit plus connatre. Adieu._

[Illustration.]

Donc elle tait innocente, s'cria Ramengo d'une voix qui fit frmir
la famille. Il marchait par la cuisine  pas prcipits, tantt
blasphmant, tantt poussant des cris inarticuls: puis tout  coup,
d'un coup de pied, il enfona la porte de la maison et sortit. La nuit
tait noire comme ses penses, la pluie violente et accompagne de
tonnerre et des clairs. Mais il ne voyait, il n'entendait ni la nuit,
ni la pluie, ni le vent, ni les fureurs du ciel. Donnino, qui le suivit
longtemps, quoique de loin, le vit traverser  grands pas la campagne:
bientt il le perdit de vue, et revenant  la cabane, il racontait avec
stupfaction les folies et les agitations de l'tranger, s'criant: Il
doit avoir l'esprit bien de travers.

C'est avec un dmon dans le coeur que Ramengo continua sa course
errante. Avoir tu une femme innocente, et de cette manire,
justifierait suffisamment le trouble de ce dsespoir dans une me moins
criminelle. Mais dans l'me de Ramengo, ce n'taient pas l les tortures
du remords, mais la fougue de la colre, parce que ce coeur dprav, ne
pouvant se rsoudre  se reconnatre des torts, tirait de ses propres
fautes une excitation  de nouvelles haines. Vase corrompu o la rose
elle-mme se corrompt; serpent dont le sein transforme jusqu'au miel en
poison. Cette femme, il l'avait cependant aime; elle lui avait fait
connatre les douceurs d'un amour partag. Et il l'avait tue! il
s'tait priv, du seul bonheur pur qu'il et jamais got dans sa vie!
Si elle avait vcu, oh! combien diffrente se serait coule mon
existence tranquille dans le sein de ma maison! J'aurais t le pre
d'enfants adors! Pre! oh! tre Pre! Cette consolation, j'en ai joui,
mais seulement assez pour me faire sentir plus vivement la maldiction
d'en tre  jamais priv. Si elle et vcu, que m'importerait l'orgueil
de Marguerite? Qu'aurais-je  envier aux joies de Pusterla? Et tous ces
malheurs, qui les a causs, sinon Pusterla lui-mme. Maudit, il a
empoisonn la coupe de mes jours. Oh! si tu m'as ravi les douces joies
de l'amour, tu me procureras du moins celles de la vengeance. O Rosalia,
Rosalia! je te le jure, je te vengerai, je le vengerai!

[Illustration.]

Ainsi le sentiment de son crime l'excitait  d'autres crimes. Semblable
 celui qui, dans le trouble d'un incendie, jette  la flamme de
nouveaux aliments en croyant ainsi les teindre. Il se tut, et
poursuivit sa course comme un insens  travers ces landes marcageuses,
s'enfonant dans les flaques d'eau et sautant les fosss. Puis il
ouvrait la main et considrait les lambeaux des deux lettres qu'il avait
dchires et qu'il conservait. Hlas! disait-il, elle les aura baises
bien des fois, bien des fois elle les aura couvertes de ses larmes; elle
sera morte en les pressant sur son coeur, avec le nom de son frre sur
les lvres. Cependant elle se sera rpandue, en imprcations contre son
meurtrier... comme lui, et non contre celui qui le poussait  ce crime.
Avec le lait, elle aura fait sucer  son fils la haine de son pre, elle
lui aura enseign,  m'abhorrer... Mais non, oh non! il tait d'un ge
trop tendre: il ignore quel est son pre, et il brle de le savoir,
pour pouvoir paratre dans la socit avec un nom et obtenir la dignit
de chevalier qui ne lui fut refuse, qu' cause de l'incertitude de sa
naissance. Certes, il cherche son pre, et il ne sait pas qu'il piait
ses traces pour le conduire  sa ruine. Mais maintenant je le trouverai
bien, je me dcouvrirai  lui. Je lui dirai que je suis son pre. Quelle
joie pour lui d'avoir trouv un pre! comme il me chrira! Et moi, je
l'aimerai, ma tendresse pour lui compensera mes torts envers
l'infortune; je pourrai reparatre dans le monde en tenant  mes cts
un fils qui sera ma gloire, le soutien et la consolation de ma
vieillesse!... Mais moi! non: peut-tre cela ne me sera-t-il jamais
donn; le voil envelopp dans la ruine, de Pusterla! Enfer! il faudra
que ce Pusterla traverse toutes mes joies, aprs avoir t la cause de
tous mes tourments; maldiction sur sa tte!

Et il retombait dans ses inprcations: puis il s'arrtait  regarder la
nuit, le frmissement de la pluie, unique voix de la campagne
silencieuse. Cette campagne, cette nuit lui rappelaient cette autre
campagne et cette autre nuit o il avait reu de Marguerite un affront
que le sang seul pouvait laver. Alors ce souvenir rallumait sa fureur,
et il concevait les projets de la plus atroce vengeance.

Lorsque le jour vint, comme la pluie avait effac jusqu'aux moindres
traces des sentiers au milieu de cette lande, il se dirigea vers la
cabane des meuniers, guid par le bruit du fleuve, el il y arriva enfin
en suivant ses rives. Il s'en approcha comme un homme qui va entendre sa
sentence de mort. Il entra; et  la Nena, accroupie auprs du feu, il
demanda: Est-il revenu?

--Qui? reprit la femme.

--Lui, lui, Alpinolo!

--Oh! messire, non... j'ai peur... Dieu ne veuille, mais il doit bu tre
arriv quelque accident. Une me le murmure  mon oreille. Pauvre jeune
homme!

Et en parlant ainsi, elle jetait un regard souponneux sur cet inconnu,
en pensant dans quelle furie elle l'avait vu le soir prcdent. Il fit
seller son cheval, et partit en leur disant que si Alpinolo arrivait, ils
le retinssent  tout prix jusqu' son retour, parce qu'il y allait de la
vie qu'il lui parlt. Le jour, le lendemain et les suivants, il erra 
l'aventure, suivant son caprice, l'occasion, la volont de son cheval,
quelque ide, quelque superstition; il s'arrtait en une contre sans
savoir pourquoi, cheminait, revenait sur ses pas, enfin il revenait
toujours chez le meunier. Sa venue troublait la vie ingnument
insouciante de ces bonnes gens, qui, se souvenant toujours de ses
transporta, auraient vu avec moins de peine le dbordement du fleuve.
Si celui-l, tait au moins la fivre, disait la Nena, je m'en
dlivrerais avec une messe  Saint-Sigismond; et d'autres fois;
Jusqu' Judas qui trouva un refuge le dimanche dans la maison du
diable: mais pour celui-l, il n'y a pas de fte qui le tienne.

Ainsi, la tte pleine de prjugs avec le meilleur coeur du monde, elle
ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas souffrir cet homme. Ni
notre chien non plus, ajoutait-elle; il n'a jamais pu s'accoutumer  le
voir sans crier comme si on l'corchait.

Ramengo retournait toujours, assidu comme un crancier; La premire
demande qu'il faisait tait toujours si Alpinolo avait paru. Mais la
rponse tait toujours la mme; Non!



CHAPITRE XIV.

PISE.

Persuad qu'Alpinolo ne reviendrait plus dans cette cabane, Ramengo
marchait en cherchant  se mettre sur les traces du jeune page. Le dsir
de trouver son fils lui avait fait quitter la piste qu'il avait
jusque-l suivit; avec l'anxit de la haine. Dans une de ses promenades
 l'aventure, un jour qu'il ctoyait le P, il entendit sortir d'un
buisson comme la voix d'un homme qui appelle. Il s'approche: un batelier
lui demande humblement: Le seigneur cavalier veut peut-tre passer?

[Illustration.]

--Pourquoi cette demande?

--Je connais au drap de vos habits que votre seigneurie est de Milan.
J'en ai beaucoup pass de Milanais pendant ces semaines.

Ces paroles donnrent l'impulsion  la volont indcise de Ramengo, qui
rpondit affirmativement plutt  ses propres penses qu' la question
du batelier. On fit entrer le cheval dans la barque, et pendant que le
rameur s'efforait de couper obliquement le fil de l'eau, Ramengo le
questionna sur les passagers, sur leurs babils, leurs discours, leur
route. Il lui demanda, en outre, s'il n'avait pas vu un beau jeune
homme, et il lui lit le portrait d'Alpinolo.

Eh! eh! rpondait le batelier, s'il fallait les avoir tous dans
l'esprit. Mais, celui que vous me dcrivez, je crois l'avoir vu; oui: un
homme entre trente et trente-cinq ans, n'est-ce pas?...

--Non, non: beaucoup moins, pas mme vingt: des cheveux noirs.

--Prcisment;  prsent, je me rappelle: des yeux gris, courtaud,
trapu...

--Au contraire: des yeux noirs, plus grand que moi, bien taill;
impossible de le voir et de ne pas s'en souvenir.

--Ah! il y tant d'nes qui se ressemblent! Ramengo arriv  l'autre
rive, paya maigrement le passeur, et partit  l'aventure. Il erra encore
de lieu en lieu, questionna tout le monde sur son passage; on lui
rpondit partout qu'on avait, en effet, vu beaucoup de Milanais, mais
qu'on ignorait qui ils taient et o ils se dirigeaient. On savait
gnralement qu'ils quittaient leur patrie  cause de la tyrannie de
Luchino.

Il vit d'autres tyrans rgner sur les diverses cits de la Romagne; 
Ituvium, les Malatesta; les Ordelaffi,  Fouli;  Faenza, Francesco di
Manfredi; les Palenta,  Ravenne. Rome pleurait son veuvage depuis que
les papes, se retirant  Avignon, l'avaient abandonne  la tyrannie de
ses barons, contre lesquels devait, peu d'annes aprs, s'lever la
gnreuse mais impuissante voix de Cola de Rieuri. Bologne recevait la
vie et la splendeur des quinze nulle Italiens et Allemands qui
tudiaient dans son adversit, orgueilleuse de son titre de docte,
qu'elle a conserv jusqu' nos jours, comme elle a conserv dans ses
armoiries le mot de libert, quoique dj, ds cette poque, elle et
subi le joug des papes. Puis, passant l'Apennin, Ramengo entra dans la
belle Toscane. Dans cette contre, la libert tait d'autant plus en
honneur, qu'on avait vu a quels excs s'taient ports les petits
seigneurs de la Romagne et de la Lombardie. Toutes les communes
dfendaient hardiment leurs franchises, et repoussaient avec haine le
gouvernement d'un seul. Mais comment esprer qu'une vierge se conserve
pure au milieu d'une troupe de courtisanes? Les voisins dpravs de ces
rpubliques, s'ils n'osaient point encore attenter ouvertement  la
libert de la Toscane, prparaient son assujettissement par la
corruption et en fomentaient les discordes. Sous cette dgradante
influence, les inimitis de cit  cit s'aigrissaient de plus en plus;
les noms des Guelfes et des Gibelins, qui, dans les autres pays, avaient
presque perdu leur signification, conservaient l une vitalit tenace:
Pise et Avezzo taient gibelines; guelfes taient Pistole, Prato,
Volterra, Samminiato, Sienne, Pronne, et principalement, Florence. Au
lieu de laisser se mrir dans les coeurs le sentiment d'une nationalit
unique, qui seule pouvait porter des fruits dans l'avenir, ils se
combattaient et se repoussaient les uns les autres. Il n'y avait de
patrie que le coin o on tait n. On appelait trangers et ennemis tous
ceux qui ne foulaient pas la mme terre, et plus ils taient voisins,
plus on avait contre eux de dispositions hostiles; et au milieu de leurs
querelles, ils invoquaient toujours ou les armes ou la mdiation plus
funeste encore de leurs vritables ennemis.

Cependant, au milieu de ces luttes, il y avait une activit puissante.
Chacun prouvait sa valeur et ce qu'il pourrait faire de concert avec
ses concitoyens. Le commerce, l'agriculture, les arts taient  leur
plus haut point d'panouissement; la peinture, la sculpture,
l'architecture, offraient des modles que notre sicle difficile n'a pas
cess d'admirer; et la langue sortie des mains de Dante Alighiri, mort
vingt annes auparavant, perfectionne par Ptrarque et par Boccace,
encore jeunes, acqurait cette suprmatie sur les autres dialectes de
l'Italie, que rien ne pourra dsormais lui enlever.

De mme que dans cette Grce, avec laquelle notre patrie a tant de
rapports, on oubliait les mutuelles inimitis pour se rassembler aux
jeux d'Olympie, ainsi la vive humeur des Toscans les runissait  de
splendides ftes, o les diverses cits venaient se rjouir dans les
solennits consacres  leurs patrons, dans la clbration d'anciens
faits mmorables ou de hauts faits nouveaux. Pise avait, prcisment,
vers cette poque, remport des avantages contre les Maures, qui,
s'lanant des ctes de l'Afrique, infestaient la Mditerrane et
l'Italie. Pour clbrer ce triomphe et la prise de quelques galres, le
carnaval devait finir par la fte du Pont. Ramengo n'entendait parler
que de cette fte dans toute la Toscane. Tous ceux qui le pouvaient se
prparaient  y assister; les autres s'en mouraient d'envie: Pourquoi
n'irais-je pas aussi, moi, se dit Ramengo? C'est parmi un tel concours
qu'il est le plus probable de rencontrer celui que je cherche. Il se
dirigea donc vers Pise; elle tait alors dans toute la fleur de sa
beaut. Son port tait aussi frquent, toute proportion garde, que le
sont aujourd'hui les ports, d'Amsterdam et de Londres. Unissant au gnie
des spculations l'amour des beaux-arts, inn dans notre patrie, ils
tiraient des contres de l'Asie, redevenue barbare, des marbres, des
colonnes, des sculptures, dont ils embellissaient la patrie. Aujourd'hui
Pise est bien diffrente de ce qu'elle a t. Un bourg voisin de la mer,
alors  peine remarqu, lui a enlev le reste de commerce que les
changements des relations europennes ont laiss  la Toscane. Ses
150,000 habitants sont rduits au moins des six septimes. Sa cathdrale
de marbre, l'admirable _loggia_ des marchands, les autres monuments de
son antique majest, font un mlancolique contraste avec l'herbe qui
croit dans les rues solitaires, avec le silence des ateliers muets, avec
le vide dsol de son _lungarno_, et la merveilleuse tour semble se
pencher avec compassion pour pleurer sur toutes ces grandeurs vanouies.

Poteurinterra! votre seigneurie doit venir de l'autre bout du monde, si
jamais elle n'a entendu parler de la fte du Pont. C'est ce que disait
 Ramengo Phole Aquevino, qui, venu jeune de Pontudera, sans le bec d'un
quattrino, comme il disait, avait d'abord lev sur la route de Pise une
rame o il donnait  boire aux muletiers, faisant ses frais avec
quelques niaiseries de profit. Puis, avec des quattrini faisant d'autres
quattrini, et donnant des noms illustres aux petits vins qu'il dbitait,
et que la soif faisait paratre superflus, il btit une petite
htellerie. Si quelqu'un la trouvait exigu, il rpondait, sans avoir
jamais lu Socrate, qu'il aurait voulu l'avoir toujours pleine de
voyageurs. Il y avait, devant la maison, un terre-plein pour jouer au
mail, et que devaient ctoyer ceux qui se rendaient  la ville. De l on
dominait aussi la vaste plaine qui, d'un ct, descend  la mer, et de
l'autre est ferme par des collines couvertes par la blanchissante
verdure des oliviers, et est traverse par l'Arno, qui va partager Pise
en forme de demi-cercle. L Aquevino, parvenu  la maturit en ayant
pris du ventre, mais frais, toujours jovial, grand bavard, grand
admirateur des beauts de son pays, du beau ciel, du bon air, des bonnes
gens, presque autant qu'un pote de l'Acadmie des Arcades, logeait les
trangers, en leur faisant expier, au moment de payer l'cot, la faute
de n'tre pas Toscans. Il servait de joyeuses bourdes et du vin aux
voituriers et aux pitons, et conservait, dans une intgrit religieuse,
des jambons du Casentin, et des flacons d'aleatico et de monte Suriano,
qu'un professeur de l'Universit avait compars  l'ambroisie et au
nectar des dieux. Aquevino, depuis vingt ans, rptait cette
comparaison, qu'il donnait toujours pour nouvelle  tous les seigneurs
qui, disait-il, lui faisaient l'honneur de visiter son dsert.

[Illustration.]

En voyant arriver Ramengo vers le soir, seul et avec une maigre valise,
Aquevino lui avait d'abord fait les gros yeux, et s'tait tenu avec lui
sur ses grands chevaux; mais quant il lui eut entendu commander la
chambre la meilleure, les mets les plus choisis, les vins les plus
exquis, et qu'il vit briller les luisants florins d'or dont la bourse du
voyageur tait remplie, il changea de ton, et, au milieu de ses
occupations, vint avec empressement rgaler de sa conversation l'hte 
la belle bourse.

Il lui apprit ce qu'tait cette fte du Pont: elle tait institue en
mmoire de la belle action de Cinrica de Sismundi qui, une nuit que la
ville avait t envahie par les Sarrasins, sans bruit et  l'improviste,
et qu'ils massacraient sans rsistance les citoyens pouvants, eut
seule l'ide d'aller avertir la seigneurie. Les infidles occupaient
dj le pont de l'Arno; mais les chefs de la ville ayant rassembl les
troupes en toute hte, et ralli les fuyards, repoussrent les
Sarrasins, qui retournrent  leurs vaisseaux avec une grande perte.

La cit et le territoire de Pise se divisaient en deux factions dites de
Saint-Antoine et de Sainte-Marie. C'taient ces deux factions qui
fournissaient les combattants pour la fte du Pont; ils se runissaient
sur le pont de l'Arno, o les Sarrasins avaient t repousss; et l
chacune des deux troupes s'efforait de rester matresse du terrain. Il
y avait beaucoup de morts dans ce jeu militaire, et les plus heureux
taient encore ceux qui taient prcipits dans l'Arno, parce qu'il y
avait l des barques toutes prtes  leur porter secours. Les esprits
taient si passionns pour cette fte, et on la prenait tellement au
srieux, que lorsqu'on annonait aux mres, aux soeurs, aux amantes, les
blessures ou mme la mort d'un des combattants, elles demandaient quel
parti avait remport la victoire; et si la rponse tait conforme 
leurs dsirs, ces grotesques Spartiates oubliaient les plus tendres et
les plus sacres affections pour clater en cris de triomphe.

Ce jeu, qui, du temps de la rpublique, avait au moins le mrite
d'entretenir et d'exercer l'esprit militaire, se prolongea, sans autre
raison que celle de la coutume, jusque dans le dix-huitime sicle, o
Lopold d'Autriche, trouvant que c'tait trop pour un jeu, trop peu pour
un combat, abolit la fte.

Avez-vous jamais vu, seigneur tranger, dans toute votre vie et par
tout le monde, un tel concours de chrtiens? demandait l'hte 
Ramengo, qui, le matin du jour du combat, se tenait sur une petite
terrasse ombrage par un laurier, observant Pise et la foule qui s'y
portait; et dcrivant un cercle avec la main tendue, il poursuivait:
Cela vous parat-il peu de chose? quelle pompe! quelle beaut! quelle
ardeur! on reconnatrait un toscan au milieu mme de la foule de la
valle de Josaphat. Ceux qu'on voit en robes majestueuses sont des
Florentins, gens d'une richesse sans bornes, ils spculeront encore sur
la fte; ces autres, tout empanachs et recherchs dans leurs habits,
sont des Pistolais; ceux-ci, de Sienne, la race la plus loyale et la
plus sincre des trois parties du monde. Le dsir de voir nos ftes leur
a fait oublier les vieilles querelles; ils seront tous bien accueillis 
Pise, et personne ne craindra qu'ils y apportent la peste. Oh! voyez la
belle cavalcade! Ce sont les seigneurs de la Versuba et de la Lumgiana,
non moins terribles dans leurs chteaux que sur la mer: les passants le
savent bien. Observez les belles et robustes figures; ils ont tous en
croupe des jeunes filles et des femmes qui, sans contredit, n'ont point
d'gales dans tout l'univers. Vive le beau soleil! vive les belles
femmes de Toscane!

[Illustration.]

Cependant on voyait sur l'Arno un grand nombre de barques glisser
lgrement au milieu des gros navires  l'ancre. Une vive joie rgnait
parmi toute cette multitude, les railleries capricieuses, les saillies
bizarres se croisaient de toutes parts dans un doux et agile langage. Un
choeur de jeunes gens jouant de la flte accompagnait les accords des
autres, qui chantaient la ballade bien connue:

        Vaghe le mentanine pastorelle
        Donde venite si leggiadre e belle?

Lorsqu'ils eurent fini, une jeune fille que ses grands yeux et ses joues
roses faisaient remarquer parmi toutes ses compagnes, rpondit d'une
voix plus puissante que dlicate, pendant qu'elle passait sous le balcon
o se tenait Ramengo:

        E s'is son gella, is son bella permene,
        Ne' mi curo d'aver de' vagheggini;
        E non mi curo niun mi voglia bene
        Ne manco vi' ch'altri mi faccia inchini.

        Et si je suis belle, je suis belle pour moi seule,
        Je ne me soucie point d'avoir des amants,
        Je ne m'inquite point qu'on m'aime.
        Il ne manque pas d'autres gens que vous pour me faire
        des rvrences.

[Illustration.]

Regardez la belle fille! s'cria un jeune homme en sortant de la
taverne voisine et en s'avanant hardiment vers la jeune chanteuse. Au
son de la voix et  l'accent tranger, Ramengo se retourna et reconnut
un groupe de Lombards. Il les regarda d'un oeil scrutateur, et, s'tant
assur que parmi tous les visages il n'y en avait pas un seul dont il
ft connu, il descendit prs d'eux et se fit reconnatre  son langage,
pour un de leurs compatriotes. On l'entoura aussitt et tous lui
serrrent la main, quoiqu'il leur ft inconnu, parce que la communaut
de la patrie est toujours un titre  amiti sur la terre trangre.

Ramengo salua, rpondit  leurs demandes,  leurs embrassements, et
serra toutes les mains qui se prsentrent. Quoiqu'il et pu esprer que
parmi ces bannis, son nom serait reu comme celui d'un compagnon
d'infortune, il lui parut cependant plus prudent de le dissimuler, et il
se donna pour un certain Hanterio de Bescap, n  l'ombre du dme de
Milan, demeurant aux _Cinq Voies_, et fugitif comme eux.

Puis il leur donna des nouvelles de leurs amis. Qu'a-t-on fait des
Aliprandi? lui demanda-t-on.

--Morts de faim.

--Et Bronzin-Canno, ce grandissime modr, tient-il toujours pour le
tyran?

--Il se tient en prison pour avoir os dfendre la vrit, si pourtant
il ne lui est pas arriv pis.

--Et Matteo Visconti?

--Confin  Morano di Monferrato.

--Et Barnab?

--A la cour du Scaliger.

--Et Galas, toujours beau, toujours galant, toujours adorateur de
madame Isabelle?

--Bon Dieu! le seigneur Luchino ne dort qu'autant qu'il le veut bien; le
beau Galas erre par pauvret et pour faire perdre la trace  son oncle.
On le dit pourtant en Flandre.

[Illustration.]

Ainsi rpondait Ramengo aux diverses demandes, joyeux de se montrer bien
inform, pour acqurir une plus grande confiance, et de raconter ce
qu'il savait, afin d'apprendre ce qu'il voulait savoir. Comme le marin,
lorsqu'il revoit les ondes tranquilles, comme le voleur en prsence
d'une occasion favorable, comme le buveur  la porte du cabaret,
oublient toutes leurs belles rsolutions, ainsi Ramengo oublia tous ses
projets de vertu lorsqu'il se vit dans la possibilit de nuire. D'abord,
il ne voulait que mentir, afin de dcouvrir, s'il le pouvait, la
retraite d'Alpinolo; puis,  l'ordinaire, comme une faute en amne une
autre, il se trouva entran  faire le mal pour le mal.

Mais qu'est-ce donc, lui demandaient les exalts, qu'est-ce que la vie
 Milan, aujourd'hui?

--Ce qu'elle est, rpondait-il, dans tous les pays asservis; Luchino
s'enhardit de jour en jour, parce qu'il voit venir  lui les cits
pouvantes, comme le boeuf qui vient de lui-mme  la tuerie. Acouez
avait dj dix villes en son pouvoir, n'est-il pas vrai? eh bien!
celui-ci en a sept autres de plus; mais il ne faudrait pas croire pour
cela qu'il augmente sa puissance. Ses voisins le jalousent; guelfes et
gibelins sont traits par lui de la mme manire, mais ils lui en
veulent galement de ne point faire de diffrence. En somme, c'est le
colosse de Nabuchodonosor, dont les pieds taient d'argile.

Mais o est le caillou qui suffit pour le renverser? ajouta Caccino
Ponzone de Crmone.

--Oh! le caillou, nous l'aurons bien, rpondait le tratre; et si.. mais
taisons-nous... et il se fermait les lvres.

C'tait le meilleur moyen de les mettre en got; aussi le pressrent-ils
davantage: Quoi? dites-nous, qu'y a-t-il de nouveau? Avons-nous des
esprances? Nous voyons bien que vous allez au fond des choses. Pourquoi
nous faire des mystres? la cause des Milanais n'est-elle pas la ntre 
tous? et nous sommes l pour l'pauler de toutes nos forces. Nous
n'attendons que le moment du Seigneur, le _dies irae_. Mais qui serait
notre chef?

--Si Franciscolo Pusterla... dit Ramengo en s'interrompant pour observer
l'effet produit par ce nom.

--Eh quoi! rpondirent-ils, tes-vous encore du parti de Pusterla?

--Comment, si je suis des siens, reprenait Ramengo; j'ai l pour lui des
lettres du seigneur Martino della Scala... mais silence; la prudence
n'est jamais de trop, ils ont des espions de tous les cts.

Ramengo prononait ces paroles par saccades et en tournant ses regards
de tous cts. Ils croyaient que c'tait par dfiance; en ralit,
c'tait pour attendre qu'on lui donnt quelques renseignements. Mais
quand il vit qu'on ne se disposait pas  lui en donner, il continua:
Mais qu'est-ce que les hommes? qui l'aurait cru? lui qui pouvait seul,
qui voulait seul devenir le chef et le sauveur de la patrie, maintenant,
il dort... il se fait petit... il s'chappe comme un faible mendiant...

--Il s'arrte  faire des _mea culpa_ aux pieds d'un fournier, rpondit
quelqu'un.

Le pre du pape Benot II, qui sigeait  Avignon, avait t boulanger,
ou fournier, de son mtier, et de l surnomm Fournier. La rponse du
Milanais suffisait pour indiquer  Ramengo la retraite de Pusterla;
aussi il continua; Certainement, il s'est rfugi  Avignon comme un
clerc qui aspire au chapeau vert ou au chapeau rouge; comme un coupable
de bas tage, qui cherche la scurit en lchant son estoc homicide sous
les robes et les capuchons. Mais nous le rveillerons de ce lche
sommeil, nous le rveillerons.

--Vous trouverez ici de ses amis, ajouta Pouzone, qui vous appuieront.

--Vous avez, je pense, reprit Ramengo, son frre Zurione, Maflino da
Besorro, celui de Pietra Santa; et on lui rpondait:--Oui, mais nous
avons celui qui montre le plus d'amour et de dvouement, son cuyer
Alpinolo.

--Alpinolo! rpta Ramengo, se sentant frmir depuis la racine des
cheveux jusqu' la plante des pieds. Alpinolo, o est-il? que je le voie
aussitt. J'ai un besoin extrme de lui parler pour une chose qui le
touche de prs. O est-il, o est-il?

--Quelle furie! reprenait un des seigneurs; finissons de boire, et puis
venez avec nous; l-bas, nous vous les ferons trouver tons; quelle fte
pour eux de vous revoir!

[Illustration.]

--Mais je veux d'abord parler  Alpinolo, en tte  tte avec lui; je
sais comme il faut que les choses soient conduites. Et pendant qu'il
tait domin par l'anxit de retrouver un fils, et par l'esprance que
celui-ci en le dcouvrant pour son pre, lui accorderait pardon et
amour, les seigneurs continuaient  boire en faisant l'loge d'Alpinolo,
vantant sa conduite dans une affaire o il avait soufflet un de ses
amis qui lui rappelait qu'il n'avait pas de pre. Comme ce nom de pre
le comblait d'orgueil! comme il voyait prs de lui la ralisation de ses
esprances! et ce fut le coeur agit par autant de palpitations que,
dans cette nuit o il piait l'amant prtendu de Rosalie, qu'il se
dirigea dans Pise au milieu des seigneurs lombards qui, les bras
enlacs, entonnaient les chants de leur patrie,--ces chants que l'exil
finit toujours par un soupir.



CHAPITRE XV.

LE PRE ET LE FILS

EN entrant dans la ville, ils trouvrent les rues tendues de draps
blancs et vermeils, et de guirlandes de verdure de la saison, qu'on
appelle  Pise les _fiorites_. Du haut des balcons et sur les murs se
dployaient de riches tapis du Levant, des toffes de soie, qui
paraissaient encore un luxe inou dans les cours des rois, et qui
abondaient dans les maisons de ces actifs ngociants. En quelques
endroits des fontaines jetaient du vin;  l'entour, une populace avide
se pressait pour recevoir la liqueur dans sa bouche ou dans le creux de
ses mains. D'un autre ct, on voyait des buffets et des crdences
chargs de toutes les rarets venues de la mer Noire, du golfe Arabique,
de le Baltique, et conserves en mmoire des navigations heureuses et
hardies.

[Illustration.]

Au milieu du tumulte, de la joie, de la curiosit du peuple, qui ne se
souvenait plus que la peste envahissait la contre de toutes parts, et
qui avait oubli sa faim d'hier et celle qu'il aurait demain, nos
Lombards s'avanaient dans les divers endroits o ils espraient
rencontrer Alpinolo. Ramengo les suivait, se cachant le visage sous son
capuce lorsqu'il lui arrivait de rencontrer quelqu'un qu'il voulait
viter.

Un Milanais parut au milieu de la foule, et Muralto, levant la voix,
lui demanda: Eh! Ottorno Borro, pourquoi cette multitude? Pourriez-vous
nous dire o est Alpinolo?

--Il est au premier rang pour combattre sur le pont; tous nos camarades
sont l; je cours les rejoindre. Et il disparut dans la foule.

Mais que diable lui a-t-il pris, s'criait Ramengo, de se fourrer dans
cette inutile bagarre? Combattre avec des btons, comme un manant?

--Allez le lui dire, rpondaient-ils. Il est ainsi fait. Quand il s'agit
de donner une preuve de courage, vouloir l'en dtourner, c'est combattre
le vent.

Pendant qu'ils parlaient ainsi, le beffroi de la commune sonna. C'est
le signal! c'est le signal! cria-t-on de toutes parts. Mais il n'y
avait point d'esprance d'arriver jusque auprs des combattants. S'tant
donc arrts sous un portique, soutenu d'un cot par une colonne de
porphyre gyptien, de l'autre par une colonne grecque cannele, par les
voies de douceur et par celles de la violence, ils parvinrent  se
hisser sur une plate-forme porte par l'attique. De l ils purent
dominer cette foule de ttes nues ou couvertes de la faon du monde la
plus varie, depuis l'clatant turban de l'Orient et jusqu'au sombre
bret du Vnitien, depuis les plumes ondoyantes du chevalier provenal
jusqu' l'infme rseau jaune de l'Hbreu infortun, depuis la toque en
velours et or des barons napolitains jusqu'au capuce renvers des
Milanais, qui s'taient placs au premier rang pour tre tmoins des
prouesses de leurs compagnons.

Alors les trompettes sonnrent, et on vit paratre le gonfalonier et les
anciens dans une tribune dcore  la faon d'un pavillon turc. La foule
des spectateurs se pressait de plus en plus, pendant que ceux qui se
disposaient  combattre frmissaient d'impatience aux barrires qui
commandaient les deux ttes du pont, comme un torrent frmit au pied de
l'cluse; puis lorsque,  un nouveau signal, les barrires tombrent, ce
fut un cri universel. Tous se prcipitrent contre tous. Quelque
attention que mit Ramengo  discerner quelque chose, il ne vil d'abord
qu'une orageuse mle de gens qui assaillaient, de gens qui les
repoussaient, de btons noueux qui tombaient avec fureur sur de tristes
paules, et des ttes meurtries, les cris de ceux qui battaient, les
gmissements de ceux qui taient battus, le tout aux acclamations de
Vive sainte Marie! Vive saint Antoine!

Peu  peu, la mle s'claircissant  cause des morts et des blesss, ou
de ceux qui s'taient retirs tourdis par le bton ou accabls de
fatigue, on pouvait dj deviner de quel ct penchait la fortune.
Cependant on voyait transporter dans les barques, grelottants et tout
tremps d'eau, ceux qu'on avait retirs du fleuve. Tantt les maltraits
se tranaient ou taient emports  bras hors de la bagarre, pansant de
leurs mains leurs membres blesss, leurs tempes saignantes, et prenant 
tmoin le ciel et la terre de ne plus s'aventurer dans ces ridicules
batailles; mais, croyez-moi, ceux qui gurissaient ne manquaient pas d'y
retourner.

La fureur s'accroissait, ainsi que l'intrt de l'escarmouche, de toutes
les passions des factions et de toutes les haines politiques. Les deux
partis des Raspanti et des Bergolini, qui, dans les conseils, et dans de
frquentes luttes, divisaient la ville de Pise, favorisaient les uns
sainte Marie, les autres saint Antoine: leur cri de guerre, les
applaudissements, les insultes enflammaient la rage gnrale, et le
tumulte tait  son comble.

Bientt,  la tte de ceux de sainte Marie et des Raspanti, on vit un
jeune homme se distinguer entre tous par la force de ses coups, par le
large cercle qui s'agrandissait autour de lui, par le carnage qu'il
faisait partout sur ses pas. Ramengo,  la beaut du jeune combattant et
aux cris de ses compatriotes, ne tarda pas  reconnatre Alpinolo. Il ne
ne cacha plus ses regards du hardi guerrier, tantt inquiet de ses
prils, tantt plein d'tonnement et d'admiration pour une si
merveilleuse vigueur.

Les Bergolini et saint Antoine ne purent longtemps rester  l'preuve
d'une telle furie, et pour garantir leurs ttes, ils tournrent le dos.
Alors ceux qui, cachs comme derrire une tour, s'taient fait un
rempart des paules d'Alpinolo, se prcipitrent, avec un courage
indicible,  la poursuite des fuyards, pour avoir la gloire moins belle,
mais plus sre, de les frapper au dos, hurlant de toute la force de
leurs poumons: Vive sainte Marie!--Vivent les Raspanti!--Honte aux
Bergolini!--Vivent les Cambacurti!--Vivent les Aliati!--A bas Lino
della Rocca! C'taient les noms des chefs des deux factions.

A un signal du gonfalonier, la barrire se baissa de nouveau. Les
trompes et les clarinettes sonnrent  l'intrieur des fanfares de
triomphe; Sainte-Marie sonnait  tout rompre, et les Milanais, se
frayant un chemin, s'approchrent d'Alpinolo, l'embrassrent triomphant,
le prirent sur les bras, et le portrent dans la direction de l'estrade
o il devait recevoir la couronne des mains de la seigneurie. Ils
criaient; Vive Alpinolo!--Vive Milan!--Vive saint Ambroise!

[Illustration.]

L'clair de joie que la victoire faisait briller sur le visage
d'Alpinolo se mlait d'une faon indfinissable avec la consternation
qu'y avaient imprime les malheurs passs, et avec les signes de la
profonde douleur qui le dvorait, lorsque Aurigino Muralto russit 
l'accoster. Bonne nouvelle! lui cria-t-il; rjouis-toi: il est arriv un
Milanais.

--Un Milanais?... et qui?

--Une de tes connaissances, Lauterio de Bescap, le bras droit de
Pusterla. Il a des choses  te dire de la plus haute importance, mais 
toi seul.

Ce fut un ple-mle d'ides dans l'esprit d'Alpinolo. Francesco,
Marguerite, Fra Buonvicino, les Aliprandi, tous les amis qu'il avait
laisss  Milan, se prsentrent  sa pense, avec l'espoir de voir
quelqu'un d'eux, d'en recevoir peut-tre un message, au moins des
nouvelles. Ainsi press de la plus vive impatience, sans plus attendre
les prix et la couronne qui lui taient dus, il se dgagea des bras de
ses compatriotes, et se dirigea vers l'endroit o on lui avait dit qu'il
trouverait cet ami, sous le portique de marbre; malheur aux poitrines et
aux bras de ceux qui l'entravaient dans la rapidit de sa course! Le
voici! regarde-le, dirent les Lombards en montrant le nouveau venu 
Alpinolo, qui, fixant ses regards sur lui, se trouva vis--vis de
Ramengo.

En vain celui-ci aurait voulu se soustraire  cette rencontre subite et
voir Alpinolo en particulier, en vain il faisait signe au page de se
taire, de venir, qu'il avait  lui parler; un pre qui trouve un aspic
enlac au cou de son fils unique n'a pas les yeux plus pouvants
qu'Alpinolo lorsque ses regards rencontrrent le visage excr du
tratre.

Ramengo! hurla-t-il d'une voix semblable au mugissement d'un taureau
bless. Puis, sans faire attention aux signes de son adversaire, il
saisit de nouveau le bton, son arme triomphale, et courut sur le
Milanais en criant: Infme espion! Ce fut l'affaire d'un moment. Les
Lombards, ne sachant comment expliquer cette colre, se retiraient et
laissaient faire; mais Ramengo ne s'arrta point  attendre le furieux,
et se prcipita derrire les marbres accumuls en cet endroit; puis,
sortant du ct oppos, il se jeta au milieu de la foule; la plus
paisse, et petit  petit, au sein de cette fourmilire, il parvint 
s'chapper. Alpinolo ne perdait point cependant les traces du fuyard,
rptant  haute voix: Espion, enfin je te liens! Au large! prenez
garde  vous! Laissez-moi l'atteindre! Un seul coup le punira de tous
ses crimes. Et pour se faire place, il frappait  droite et  gauche
sur quiconque se trouvait sur ses pas pour ses pchs.

[Illustration.]

La plbe de Pise semblable  celle des autres pays et des autres temps,
avait prouv un peu de dpit (que d'autres rappellent national) de ce
qu'un tranger avait remport l'honneur de la journe; et, comme il
arrive, les vainqueurs ne lui en voulaient pas moins que les vaincus.
Lorsqu'ils virent Alpinolo, non content de ddaigner le prix, entrer en
si furieuse colre, et, sans rien considrer, maltraiter tous ceux qui
l'entouraient, ils se tournrent contre lui: A qui en veut donc cet
enrag?--Par tous les saints du calendrier, disaient les autres, il faut

qu'il ait bu du sang de dragon et mang de la chair de
crocodile!--Finissons-en une bonne fois avec cet Ambroisien endiabl!

Et entre les Milanais et les Pisans commena la bataille des langues qui
prcde ordinairement la bataille des mains.

Faites-nous place, Pisans, honte des nations! criaient les Lombards en
regardant de travers.

--Passez votre chemin, Milanais, grands mangeurs de fves! rpondaient
les Pisans en montrant le poing.

--Les fves sont meilleures que les goujons, dont on achte trente-six
pour un poil d'ne.

Des paroles on en vint aux mains: Ce sont des guelfes, ce sont des
gibelins, ce sont des tratres Raspanti. Alors une lutte s'engagea, qui
donna fort affaire, pour la calmer, aux nobles et aux gonfaloniers. Plus
d'un resta mort sur le champ, plus d'un en remporta de fcheux souvenirs
pour toute la vie; mais comme il arrive le plus souvent que les
coupables profitent des querelles des innocents, au milieu de ce
tumulte, Ramengo put prendre sa course, et par le chemin le plus court
s'en aller  la grce de Dieu.

Lorsque Alpinolo s'aperut qu'il perdait son temps  le poursuivre, il
se prit  se maudire,  maudire le jour qui l'avait vu natre, celui qui
le lui avait donn, et la fantaisie qu'il avait eue de prendre part  ce
combat. S'il ne s'y ft point ml, il aurait rencontr Ramengo; il se
serait veng sur lui en vengeant Franciscolo, la divine Marguerite, la
patrie perdue par sa faute, l'humanit dshonore par le tratre.

De son ct, Ramengo, chapp au pril d'tre tu par son propre fils,
commena  se plaindre et  chercher dans la colre le remde de ses
remords: cette circonstance redoubla encore sa haine contre Pusterla.

C'est parce qu'il m'a tromp par les apparences d'un faux amour, que
j'ai tu ma femme. Un fils au moins me restait d'elle, un fils en qui je
pouvais me complaire et me rendre l'envie de ceux qui peut-tre me
mprisent. Et cet infme vient encore se jeter entre nous; et, pour ses
folles fantaisies, le pre et le fils sont diviss, sont ennemis; mais,
non; je ne me reposerai point que je n'aie russi  me rconcilier avec
mon fils; j'exterminerai celui qui le fascine. Alors je me rapprocherai
d'Alpinolo, je reparatrai avec lui dans la socit,  Milan,  la cour.
Lorsque je serai arriv  un poste brillant, qui cherchera jamais quel
fut mon premier pas? Mais toi, toi maudit, qui es la cause de notre
sparation, je sais maintenant o tu t'abrites; et que je ne sois pas un
homme, si je ne le fais expier ton crime par le sang. Alors seulement tu
auras pay ta dette.

[Illustration.]

Et il crivit  Luchino Visconti la lettre que nous avons trouve dans
les mains du secrtaire, le jour de l'entretien du prince et de
Marguerite, dans laquelle il demandait l'impunit pour son fils, et
laissait entrevoir qu'il tait sur le point de partir pour rejoindre
Pusterla. Il n'osa plus se montrer, de toute cette journe, dans les
rues de Pise; il ne retourna plus dans l'auberge d'Aquevino, qui
regardait sa maison comme souille pour avoir abrit un homme de cette
espce. Une taverne, avec une branche d'arbre pour toute enseigne, o
logeaient la nuit des portefaix, des mariniers et de mauvaises femmes,
fut le refuse de Ramengo pendant les jours qui suivirent; mais, riche en
ruses et en argent, il ne tarda pas  s'entendre avec un capitaine de
navire qui, au premier bon vent, devait mettre  la voile pour Antibes;
en effet, aprs peu de jours, il quitta sain et sauf l'Italie. Alpinolo,
qui, jour et nuit, l'piait dans les coins les plus reculs, dans la
foule la plus paisse, eut beau temps  l'attendre. Il ne devait plus le
rencontrer que dans un horrible lieu.



CHAPITRE XVI.

L'EXIL.

SR de la fidlit de Pedrocco de Gallarate, Buonvicino lui confia
Pusterla. Pedrocco tait le chef d'une de ces espces de caravanes qui,
deux ou trois fois l'an, faisaient le voyage de France pour y porter les
denres du Levant et les draps de Milan. Il avait la tournure d'un
portefaix, la face bronze par le soleil et la gele, les mains robustes
et calleuses. Il tait vtu d'un justaucorps serr  la taille par une
large ceinture de cuir noir qui soutenait un cimeterre; souvent son
capuce, rabattu sur les yeux, lui donnait une physionomie si dure
qu'elle avait quelque chose d'effrayant. Cependant c'tait le meilleur
homme du monde, un bon vivant aimable et tranquille qui n'et pas voulu
faire de mal  une mouche. Capitaine d'une bande de muletiers,
expditionnaire ambulant, on le trouvait toujours prt  tout faire,
habile et discret. Il et port de la mme faon une indulgence plnire
et une sentence de mort, une chsse pleine de reliques et le prix de
l'infamie et de la trahison. Cette fois, il avait charg son convoi de
draps sortis des fabriques des Umiliati de Brera et de la maison de
Varez, pour les porter  Louvain,  Sedan et dans d'autres villes qui
nous fournissent aujourd'hui. Quand Buonvicino lui eut recommand de
conduire son ami et de se taire, il mit la main sur son coeur, en
s'criant: Mon pre, je ferai tout mon possible; et il se chargea de
cette mission de confiance avec d'autant plus de loyaut, qu'il voyait
que Buonvicino jouissait d'une plus grande estime.

[Illustration.]

Ils s'avancrent donc par la Valgane avec une file de mulets, et aprs
quelques dtours se trouvrent enfin dans le val Travaglia. Mais au
moment o ils taient engags le plus avant dans ces gorges, ils se
virent attaqus par une bande d'hommes avins, qui d'abord firent
craindre  Pusterla pour sa vie et celle de son fils; rassemblant les
muletiers, il se prparait  se dfendre. Mais ils s'aperurent bientt
que ces gens-l n'en voulaient point  leur vie. Ils les laissaient
libres de continuer leur chemin, pourvu qu'ils abandonnassent leur
convoi ou qu'ils payassent une norme taille, parce qu'ils venaient de
Milan, et qu'ils taient eux-mmes les ennemis du seigneur de Milan.

[Illustration.]

Ils commenaient dj  dpouiller la caravane, lorsque Pusterla apprit
qu'ils taient les hommes d'Aurigino-Muralto de Locarno. C'tait, si on
s'en souvient, un des amis de Pusterla; il avait assist  la runion de
la fatale soire; et, condamn  mort par les Visconti, au lieu de fuir
avec les autres proscrits, il s'tait retir dans les montagnes
patrimoniales et  Locarno, dont il tait le seigneur. L, ayant fait
alliance avec les Rusconi, seigneurs de Bellinzona, il avait lev
bannire contre Luchino.

Ce nom, cette nouvelle, suffirent pour chasser de l'esprit de Pusterla
toutes les rsolutions de repos, de fuite et de retraite. Aurigino,
dit-il aux hommes de la bande, c'est un de mes grands amis; malheur 
celui qui touchera un fil de ces bagages! Nous sommes du mme parti, et
je viens pour faire cause commune avec lui.

Il obtint en effet que ces _Masnadieri_, qui avaient une espce de bonne
foi  leur manire, et qui respectaient le droit des gens  la faon des
modernes Bdouins, ne touchassent point les bagages: puis il s'embarqua
sur le lac Majeur. Le petit Venturino paraissait jouir avec dlices de
la beaut d'un ciel si pur, de ces eaux, de ces rivages, de cette mer
environne de montagnes escarpes et de ces plages ornes de la plus
luxuriante vgtation. Il resta un instant les yeux comme fascins par
ces enchantements: puis, se retournant vers son pre: Oh! si ma mre
tait avec nous! s'criait-il. Et leurs pleurs se confondaient, et ils
soupiraient ensemble.

Mais si le coeur et l'esprit, de l'enfant ne se nourrissaient que
d'amour, le pre tait occup d'ides bien diffrentes. Il se voyait
dj le chef d'une arme de braves et rsolus montagnards, et la terreur
de Visconti. De victoire en victoire, sa pense courait jusqu'au jour o
il imposerait un pacte  Luchino, et o il regagnerait par les armes sa
femme et sa patrie. Lorsqu'il arriva  Locarno, il y fut reu avec
enthousiasme. Ftes, rjouissances, tout lui fut prodigu. On lui montra
un grand appareil de puissance, on lui exagra les forces dont on
disposait. Mais Aurigino-Muralto tait chef, lui, il y tait chef de sa
petite arme, et pour renoncer au commandement, il faut plus de vertu et
moins d'imptuosit que n'en avait le jeune rebelle. On fit donc des
politesses infinies  Pusterla; mais quant  de l'autorit, on ne lui en
donna aucune. Aux courtes illusions succda un prompt dsenchantement,
et avec son inquitude habituelle, Pusterla souhaitait tre bien loin
d'un lieu o ses amis mmes, disait-il, l'abandonnaient et le
trahissaient.

Il reut des lettres de Buonvicino. Celui-ci, avec toute la chaleur de
l'amiti, le suppliait de fuir, de s'loigner le plus qu'il pourrait, de
ne point se laisser aliner par les trop faciles esprances des bannis.
Il le conjurait de se souvenir que la vie de Margherita pouvait dpendre
d'un de ses mouvements; de penser  son fils, qu'il avait avec lui, et
qu'il devait conserver  l'amour de cette infortune. Il lui apprenait
ensuite les prparatifs de Luchino contre Muralto, et qui certainement
craseraient une poigne de rvolts, quelque courage qu'ils dussent
dployer.

Cdant en partie aux conseils de l'amiti et de la prudence, en partie
au dpit de se voir ddaign, Pusterla quitta Locarno, o il devint le
sujet d'autant de railleries qu'il avait nagure obtenu
d'applaudissements. Toujours accompagn, de Pedrocco, il s'avanait 
travers les Alpes, en suivant des routes marques seulement par
l'coulement des eaux et par quelques croix qui marquaient les endroits
o les voyageurs s'taient engloutis dans le prcipice. C'tait un
trange spectacle pour nos bannis que cette suite de mulets qui,
toujours suspendus sur le bord de l'abme, gravissaient tortueusement, 
pas lents et la tte basse, sans qu'au sein de cette vaste solitude ou
entendu d'autre bruit que le battement de leurs sabots, le tintement des
grelots de leurs colliers, les sifflets et les jurons des muletiers. Au
centre de la caravane, Pusterla s'avanait sur un mulet robuste, tenant
Venturino en croupe. Pedrocco cheminait  pied  ses cots, courant 
et l pour donner les ordres ncessaires, puis revenant toujours  son
poste, pour allger, par son entretien, l'ennui du seigneur lombard.

Oh! d'ici en France, il n'y a qu'un saut. Beau et riche pays que
celui-l. La Lombardie n'en vaut pas la moiti.--Quel en est le
gouvernement?--Mais ce sont des choses que je n'entends point.--Les
routes?--Attendez-vous  les voir toutes pareilles  celle que nous
suivons, qui, comme chacun sait, a t faite par le diable. Abmes,
prcipices, ruines, boulements dans les montagnes, bois, marcages dans
les plaines, des voleurs partout. Mais les mules savent o elles mettent
le pied, et, le plus souvent, le voyage s'accomplit sans qu'une seule
prisse. Et puis,  quoi sert d'avoir peur? S'il faut mourir, bonne
nuit, c'est une corve qu'il faut faire au moins une fois. Je dis bien:
le pire, ce sont les malandrins. Vous avez vu comme nous l'avons chapp
belle avec ceux de l-bas. En l'an treize cents et je ne sais plus
combien, nous revenions d'Avignon avec soixante mille florins d'or tout
neufs. Je suis hors de moi rien qu' me rappeler ce beau magot. Le
saint-pre me les avait confis pour les porter au cardinal Poggetto,
son neveu, pour payer les troupes charges de tenir en bride certaines
factions et d'autres choses auxquelles je ne m'entends point. Le
saint-pre, parce que ses florins lui tenaient au coeur, me donna cent
cinquante cavaliers pour convoyer mes trente mulets; des cavaliers, je
puis le dire, que l'air en tremblait. On va, nous passons fleuves et
monts sans faire une rencontre, lorsque, engags dans une valle du la
Savoie je commenai  remarquer certaines figures qui ne promettaient
rien de bien. N'ayons pas peur, dirent les cavaliers franais; nous ne
faisons qu'une bouche des Italiens. Il faut dire qu'ils ne s'taient
pas bien recommands  saint Christophe pour avoir un bon voyage, parce
que les Franais ont toutes les bonnes qualits, mais peu de dvotion.
Pendant que nous vidions, non pas une bouteille, mais un tonneau, voici
toute la bande, Dieu sait combien ils taient! qui nous tombe sur le
dos. Ferme, prends, frappe, laisse: ces Franais paraissaient autant de
paladins Roland. Mais il faut avouer qu'au jeu des mains, les Italiens
n'ont pas leurs pareils au monde. En somme, ces gens, qui taient de
Pavie, dmontrent les Franais, et aprs les avoir dbarrasss du poids
de leur armure et de leurs bagages de cavaliers, les renvoyrent 
Avignon  pied, comme des plerins; puis il m'enlevrent juste la moiti
de mon argent et de mes mules, chose qui n'tait point encore arrive
depuis que les pedrocchi vont de Gallarate en France. Et je dus conduire
au cardinal-lgat ce qui me restait.

[Illustration.]

Lorsque Pusterla arriva sur la cime des monts qui sparent les deux
contres, il s'arrta, regarda de tous cts le ciel et la terre. Les
genoux semblaient lui manquer, et Pedrocco lui demanda s'il se trouvait
mal. Il rpondit en soupirant: Ici finit l'Italie!

--L'Italie, s'cria Pedrocco, Votre excellence pourra la trouver dans
Avignon. L, cardinaux, serfs, camriers, potes, bouffons, tout est
Italien.

--Et connaissez-vous dans cette ville d'Avignon Guillaume Pusterla?

--Qui? l'archiprtre de Moura? Je l'ai accompagn, moi-mme.

--Et comment se trouve-t-il?

--Trs bien; gras, triomphant; il est d'une sant  passer cent ans.

--Je le sais; mais je demande si le pape le favorise, s'il connat les
disgrces de sa famille  Milan, s'il est bien vu  la cour.

--Ce sont des choses auxquelles je n'entends rien. Aprs un court
sjour  Paris, Pusterla vint dans cette partie tout italienne de la
France, comme le lui avait dit Pedrocco, c'est--dire dans le comtat
Venaissin. A peine arriv  Avignon, il s'informa de la demeure de
l'archiprtre de Moura, Guillaume Pusterla, son oncle, et il fut reu
par le digne, prlat avec toute la joie imaginable. L'argent que
Pusterla avait plac sur les principales maisons de commerce de la
France, et qui s'levait  des sommes trs-considrables, lui permit de
mener, malgr la confiscation de ses biens, un train convenable  son
renom et  sa naissance. Son oncle le mit en rapport avec tous les
dignitaires ecclsiastiques d'Avignon, et aussi avec les hommes qui se
distinguaient le plus par leur science, entre autres avec Ptrarque.

[Illustration.]

Cependant Pusterla avait toujours espr que le pape se prterait tt ou
tard aux desseins qu'il avait forms contre Luchino, lorsqu'un vnement
inattendu dtruisit tout  coup ses esprances. Des envoys de Luchino
vinrent  Avignon solliciter le pardon du saint-pre; et le naturel
bienveillant de Benot XII, incapable de chicaner sur les conditions,
rendit la rconciliation plus prompte et plus facile. L'interdit qui
pesait sur les Milanais depuis vingt ans fut lev par le pape, et en
retour Luchino reconnut la suprmatie de la papaut sur l'empire, son
droit de nommer au trne vacant, et son indpendance absolue de la
puissance impriale. Il devait en outre payer au saint-sige un tribut
annuel de soixante mille florins. Ce fut l'archiprtre de Moura qui
annona cette nouvelle  Pusterla. Et des exils, des prisonniers, le
trait n'en a-t-il pas fait mention? demanda celui-ci.

--Aucune, rpondit l'archiprtre. Le pape recommande aux seigneurs de
Milan d'tre pieux, gnreux, plus prompts  rcompenser qu' punir,
s'ils veulent que le Seigneur en fasse autant avec eux. Mais, mon neveu,
 peine puis-je contenir ma joie en pensant aux contentements des
Milanais et de mes bons habitants de Moura, lorsqu'ils vont apprendre
l'heureuse nouvelle! Les glises ouvertes de nouveau, leurs morts
ensevelis en terre bnite, les chants qui leur seront rendus, le bonheur
de revoir les crmonies solennelles qu'ils n'avaient pas vues depuis
vingt ans. En parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du bon
archiprtre; mais l'heureuse nouvelle, comme il disait, causa bien de
mauvaises nuits  Pusterla, par la perte de ses esprances.

[Illustration.]

Sur ces entrefaites, Ramengo arriva  Avignon et se prsenta  Pusterla
comme un ami. En effet, c'tait un ancien client de sa famille, et qu'il
s'tait lui-mme attach par des bienfaits. Il avait t l'poux de
cette Rosalie qui lui avait inspir tant de compassion, s'il ne l'avait
point aime d'amour. Ses crimes normes, ses tentatives contre l'honneur
de Marguerite, lui taient inconnus. Quant  sa dernire trahison,
Alpinolo, dans le premier moment, s'tait jet aux pieds de Pusterla
avec l'intention de lui confesser sa propre faiblesse et la criminelle
perfidie de Ramengo. Mais pour courir  la recherche de Marguerite, il
avait interrompu sa confession, et si on ne fait point de tels aveux
dans le premier lan d'un gnreux repentir, la rflexion nous en te
ensuite le courage.

Aussitt qu'il vit Ramengo, notre exil l'aborda avec cordialit, en lui
demandant: tes-vous venu de vous-mme ou par contrainte?

--Moiti l'un, moiti l'autre, rpondit Ramengo; et il imagina autant
de mensonges qu'il lui en fallait pour exciter la compassion et gagner
la confiance de son seigneur. Voyant en lui un concitoyen exil comme
lui, comme lui perscut et peut-tre pour lui, Pusterla trouvait 
Ramengo des titres suffisants pour qu'il l'accueillit  bras ouverts, le
dsirt pour son hte, et se mit  entamer avec lui ces premiers sujets
de la conversation du banni: la patrie et la famille.

Le tratre avait trop beau jeu. Par un facile mlange du faux et de
vrai, Ramengo sut non-seulement loigner tout soupon de l'me du
lombard, mais encore acqurir entirement sa confiance. Avec une fougue
d'autant plus grande que depuis longtemps elle n'avait point trouv 
s'assouvir, Francesco exposa au nouveau venu ses dceptions  cause du
nouveau trait conclu par te saint-pre avec Luchino, et du soupon
qu'il avait conu que les ambassadeurs de ce prince avaient machin de
le prendre par violence, et de le traner  Milan; soupon,  vrai dire,
fond sur un trop grand nombre d'exemples d'une semblable dloyaut.

Nos lecteurs doivent se souvenir que Ramengo avait montr aux rfugis
de Pise certaines lettres de Martino della Scala, qu'il se disait charg
de remettre  Pusterla. C'tait encore une de ses trame. Sachant que
Franciscolo tait dans les bonnes grces de Scaliger, et comment il
avait t excit  la vengeance pendant qu'il tait  Vrone, d'accord
avec Luchino, il feignit une lettre dans laquelle Martino annonait
qu'une rupture dfinitive allait clater, par ses soins, entre lui et
Luchino. Il invitait Pusterla  se rendre  sa cour, lui promettant de
larges honoraires et une autorit gale au mrite d'un homme si
gnralement cher et rvr, qui entranerait sous ses drapeaux tous
ceux qui dsireraient rendre la libert  leur patrie et la recouvrer
pour eux-mmes.

C'tait frapper un coup de matre sur une me ambitieuse et inquite
comme celle de Pusterla. Ramengo, battant le fer pendant qu'il tait
chaud, lui exposa l'tat de toute l'Italie, ce qu'il avait pu pntrer
des desseins des bannis pendant son sjour  Pise. Il raconta comment il
s'tait abouch et entendu avec ces derniers, et mme qu'il venait de
leur part le solliciter de prendre piti de la patrie, qui lui demandait
merci; de sortir d'un repos apathique; de se souvenir comment Matteo
Visconti, aprs neuf annes, tait revenu au pouvoir, parce que les
fautes des Porrian dpassaient les siennes.

Flottant entre son imagination, qui souriait  un avenir de vengeance et
de tendresse, et les conseils de son oncle et ceux de Buonvicino;
quelquefois rsolu de tenter toute chose pour sortir de ce calme
homicide; quelquefois ayant soif de paix, de ce repos dont il se sentait
plus dsireux que capable, il tait dans la pire des conditions; celle
de l'homme qui ne sait pas prendre un parti.

Pourquoi ne recourez-vous pas  Pommaso Pezzano? lui dit Ramengo. Le
Pezzano tait un astrologue de ce temps fort renomm dans Avignon; et
c'tait alors, et non pas seulement alors, un expdient excellent pour
les esprits faibles et indcis, que de substituer aux calculs de la
prudence les prophties d'un imposteur. Le conseil plut  Francesco.
L'astrologue, aprs avoir fait montre d'tudes et de connaissances
mystrieuses, lorsqu'il eut observ pendant plusieurs jours la main de
Pusterla et les toiles, form l'horoscope et trouv _l'ascendant_, lui
annona alors que sa vie tait en grand danger, et une quelqu'un, sous
de gracieuses apparences, cherchait  le livrer  ses pires ennemis.

Il n'en fallut pas davantage pour confirmer Pusterla dans le doute qu'il
avait dj conu que la cour pontificale voulait le livrer, comme une
victime,  Visconti rconcili. Il fit donc les prparatifs de son
dpart. Quelques raisons que lui apportt son oncle, quelques
exhortations qu'il lui fit, les larmes aux yeux, d'couter la divine
sagesse, qui taxe de folie ceux qui dpensent leur argent  tenter la
ruine des puissants, quelques assurances qu'il lui donnt qu'il n'avait
point  craindre de trahison si noire des prtres d'un Dieu de justice,
Pusterla se confirmait d'autant plus dans son projet de revenir en
Italie, Enfin, disait-il, quel mal peut-il m'arriver? Je ne me livre
point aux mains de mon perscuteur; je ne me confie point aveuglement 
une indulgence,  une gnrosit mensongres. Non: je reverrai
l'Italie.--Italie! qui peut profrer ton nom sans ajouter belle et
infortune! Je m'approcherai de mes amis, de Marguerite. De l, je
pourrai comprendre et apprcier la situation de ma patrie; et mieux que
dans Avignon, terre de prtres, je trouverai un sr et honorable asile
dans Pise: Pise libre, souveraine des mers et ennemie des Visconti!

[Illustration.]



CHAPITRE XVII.

TRAHISON.

Pedrocco, dans les premiers jours du mois de juillet de 1381, remit 
Luchino un billet de Ramengo ainsi conu:

Magnifique seigneur Luchino,

Je suis arriv, suivant votre ordre, dans la ville d'Avignon, et j'ai
russi  trouver le rebelle Franciscolo Pusterla avec son fils. Ne
dsirant rien plus vivement que de servir notre prince, que le seigneur
Dieu tienne en joie, je me suis conduit de telle sorte que je l'ai
dtermin  se diriger vers le port de Pise. Nous partirons par Niza de
Provence la semaine suivante; avec l'aide de Dieu, nous nous
embarquerons sur le navire appel le Caspio. C'est pourquoi je supplie
Votre magnificence de prendre les mesures ncessaires pour s'emparer
dudit Pusterla et de son fils. Alors je mettrai de plus longs
renseignements aux pieds de votre altesse, qu'aujourd'hui je baise en
toute humilit.

RAMENGO DE CASALE.

[Illustration.]

Ainsi qu'il l'annonait, ds que la mer fut favorable, Ramengo sortit du
port de Nice, conduisant son ennemi sans dfiance. La fortune le servit
au del de ses esprances, elle lui offrit immdiatement l'occasion
qu'il pensait devoir attendre: les Pisans consentirent pour des causes
qu'il est mutile d'numrer ici,  livrer Pusterla  Luchino.

Dans les premiers jours, le vaisseau qui portait Pusterla eut  lutter
contre les lments: des pluies violentes, des coups de vent, des
bourrasques, paraissaient vouloir repousser les exils de la terre
qu'ils dsiraient revoir et o ils devaient trouver la mort. Venturino
disait:  mon pre! pourquoi avons-nous quitt ce pays? L nous tions
au moins sur la terre et solides sur nos pieds. Et Pusterla rpondait:

Nous l'avons quitt parce qu'il n'tait pas notre patrie.

--Et o allons-nous maintenant?

--Ne le sais-tu pas? en Italie.

--En Italie! oh! dans notre cher pays, n'est-ce pas? L nous entendrons
encore parler notre langue, n'est-il pas vrai? L nous verrons des gens
que nous connatrons tous. Et ma mre, la trouverons-nous aussi bientt?

--Pauvre mre! rpliquait Francesco en soupirant et en caressant les
blonds cheveux de son enfant. Oui, nous la reverrons, si Dieu le permet.
Maintenant prie pour elle.

--Prier? oh! il ne se passe pas de jour que je ne prie, pas de moment o
je ne me la rappelle. Encore cette nuit, j'ai rv d'elle. Nous tions
l-bas, dans notre villa de Montebello; elle et moi nous nous tenions
dans la salle, et tu entrais  cheval avec une arme... Je ne me
souviens plus. Je sais bien que je ne l'avais jamais vue plus belle ni
plus tendre. Oh! si j'tais grand, si j'avais le bras fort, fort comme
le tien, comme celui d'Alpinolo, je courrais bien la dlivrer.

Pusterla l'embrassa attendri, et levant les yeux vers Ramengo, qui
tenait les siens fixs sur eux comme la vipre sur le rossignol fascin.
 mon ami, lui dit-il, quelle consolation dans l'isolement, dans
l'infortune, de trouver un fils  ses cts!

C'tait jeter de l'huile sur le feu. Ramengo clata au fond de son me,
en entendant ces paroles qui lui rappelaient qu'il aurait pu jouir de la
mme consolation, et qu'elle ne lui avait t ravie que par ce mme
Franciscolo qui lui vantait son propre bonheur. Mais ce sera pour peu
de temps! s'cria-t-il en levant le poing vers le ciel; et il se
prcipita dans le navire pour y pancher sa fureur, au grand tonnement
de ses compagnons de voyage.

Un matin, Venturino tenant le bras de son pre, de sa petite main lui
indiquait les montagnes de la terre ferme couronnes de nuages
fantastiques, tout  coup il s'cria: Vois, vois ce vaisseau qui
s'approche. Il porte sur sa voile la vipre de Milan.

A cette vue son pre ne put s'empcher de frissonner. Lorsque le
vaisseau s'approcha, chacun reconnut qu'il portait les armes de Pise
carteles de celles des Visconti. On sut bientt  bord que Pise
s'tait allie aux Visconti de Milan.

[Illustration.]

Chacun commenta cette nouvelle  sa manire; mais Francisco en fut
vivement pouvant, son fils et lui taient perdus s'ils abordaient un
port de Pise. Ple colonie les voiles de son btiment, il commena 
supplier le capitaine de retourner en France, s'offrant  lui payer
non-seulement les frais de la traverse, mais tout le dommage qui
pourrait en rsulter pour lui et pour les passagers, et  lui donner en
outre une forte rcompense. Il lui avoua tout; mais cet homme levant les
paules, lui rpondit: Je dois tre aux ordres de ce seigneur.

Et il indiqua Ramengo, qui lui dit brusquement:

Votre devoir est de continuer votre route.

Quel voile ces paroles firent tomber des yeux de Pusterla! Raisons,
supplications, larmes, que ne tenta-t-il pas pour attendrir ce
misrable! Il se jeta mme  ses pieds avec son fils; il lui embrassa
les genoux, lui rappelant les antiques bienfaits de sa famille, le nom
de Rosalia: Vous aussi, lui dit-il, vous devez comprendre l'amour
paternel, car un instant au moins vous avez t pre.

Le rire satanique qui errait sur les lvres de Ramengo en contemplant
l'humiliation, en entendant les prires de son ennemi, se changea en un
rugissement froce  ces dernires paroles, Et je serais encore pre et
poux si tu n'avais pas exist, maudit! s'cria-t-il en repoussant le
pre suppliant, avec un geste brutal. Puis il ajoutait: Mais rends
grces  Dieu, qui m'a donn la consolation de te voir torturer dans ces
affections dont tu m'as priv.

Pusterla ne pouvait comprendre tout le gens de ces paroles; mais il
avait reconquis le sentiment de sa dignit. Se relevant vivement, il
s'loigna de Ramengo avec indignation, sans ajouter un seul mot; puis il
embrassa son enfant, assis sur ses genoux, avec le calme du dsespoir.

Cependant le navire, avait t signal; et de derrire la Capraja
dbouchrent deux galres faisant force de rames, qui vinrent  sa
rencontre. La vipre des Visconti, peinte sur le pavillon, ne laissait
point de doute sur leur matre, Pusterla les regarda s'approcher et
ferma les yeux dans l'attente d'un malheur invitable.

[Illustration.]

A peine les deux vaisseaux furent-ils proches du _Caspio_, qu'ils le
sommrent d'amener les voiles et de laisser aborder. Le capitaine
Samminiato requit les noms des passagers, et Ramengo se prsenta devant
lui, et, montrant le triste groupe du pre et de son enfant, il s'cria:
Celui-ci est Francesco Pusterla. On le chargea de chanes et on le mit
 fond de cale, o il eut du moins la consolation de n'avoir plus sous
les yeux l'infme Ramengo.

Celui-ci le fit conduire  Gnes, et de l, aprs une quarantaine qu'on
lui imposa  cause de la peste qui rgnait alors en Toscane, il entra
dans Milan par cette mme porte du Tesin qui s'tait ouverte pour lui
lorsqu'il faisait partie de la marche triomphale, et il se prsenta  la
cour de Luchino.

Le bouffon Grillincervello se tenait dans l'antichambre, au milieu des
camriers et des pages. Il courut aussitt trouver Luchino. Combien
voulez-vous me payer, si moi, avec ma poudre de perlimpinpin, je vous
fais comparatre en personne Ramengo de Casale?

Luchino ne montra ni tonnement ni plaisir. Il l'attendait, et rpondit
schement: Qu'il entre.

--Qu'il entre ici ou dans la gele? demanda Grillincervello surpris.

--Ici, ici, rpliqua Luchino.

--Et faut-il que j'aille avertir matre Picci d'apprter les instruments
de son mtier?

--Moins de folies, interrompit Luchino, sombre comme un _dies ir_;
Grillincervello, qui se sentait encore des coups qu'il avait attraps dans
la citadelle de la Porte Romaine, ne se le fit pas dire deux fois. Il
introduisit Ramengo, et dit aux dsoeuvrs de l'antichambre: Je n'avais
jamais vu les grives souper avec le chasseur.

Lorsque le vil courtisan fut en prsence du prince, il lui raconta
toutes les trames qu'il avait ourdies, lui rappela et lui fit
contresigner de sa main le bref d'impunit qu'il lui avait demand pour
lui et pour son fils, et faisait sonner bien haut ses services, il lui
demanda des honneurs pour rparer les brches que son dvouement
n'aurait pas manqu de faire  sa rputation. Luchino ne le laissa pas
finir, et le toisant d'un air ironique, d'un geste furieux et mprisant
il jeta  ses pieds une bourse pleine d'argent. Tiens, lui dit-il, tes
pareils se paient avec de l'argent et non avec des honneurs! et il ne
voulut pas en entendre parler.

[Illustration.]

Quant au malheureux Pusterla, il ne larda pas non plus  arriver, et le
peuple courut voir ce fameux chef de rebelles qui voulait bouleverser
Milan, dfaire la Seigneurie, en renouveler la religion. Il lut renferm
dans la tour de la porte Romaine, o la triste Marguerite l'aperut
prcisment entrer, et nous l'avons laisse vanouie  cette vue.
L'infortune s'efforait de ne pas en croire ses propres yeux. Mais
toute son incertitude cessa un jour que le gelier Macaruffo entra dans
son cachot avec des manires affectes et un visage rechign, s'criant:
Quelle puanteur en cet endroit! quelle odeur de renferm! Pourquoi ne
donnez-vous pas de l'air  cet appartement? Et il s'ventait avec un
morceau de soie. Marguerite reconnut promptement le tissu o elle avait
commenc  broder une marguerite qu'elle n'avait pas finie. Ce tissu
avait t pris par Buonvicino dans le salon, le dernier jour qu'il y
entra, et on se rappelle qu'il avait remis ce prcieux don  Pusterla,
qui le porta toujours depuis sur lui. En le revoyant, Marguerite fut
vivement mue:

Qui vous a donn cette broderie? demanda-t-elle avec anxit au
gelier.

--Quoi? plat-il? rpondit le rustre en la dployant malicieusement
devant ses yeux. Un autre camarade me l'a donne, log l auprs, et que
vous connaissez.

--Franciscolo?

--Bien devin. Le seigneur seigneurissime Pusterla.

--C'est vraiment lui! s'cria-t-elle, plutt en se parlant  elle-mme
qu'en interrogeant le gelier, qui continuait:

--Lui-mme; en doutez-vous? Croyez-vous donc qu'il ne nous arrive ici
que des habits de futaine? Regardez, il est sous la clef que Voici.

--Et son fils?

--Oh! il y est aussi, bien entendu. Ce serait une barbarie de sparer le
fils de son pre.

Bien qu'elle s'effort de se tromper elle-mme, Marguerite tait
convaincue que son mari et son fils taient ses voisins de captivit; et
son cachot dsol le savait bien, qui retentissait nuit et jour de
gmissements sans consolation. Mais se l'entendre assurer  cette heure,
mais se voir, par les ironiques discours de ce bandit, arracher le
dernier fil de ses esprances, faisait sur elle l'effet que produit sur
le condamn la lecture de la sentence de mort, lors mme qu'il en
connat d'avance la teneur.

Et, continuait Macaruffo, il m'a donn cette fleur, voyez comme elle
est belle, pour que je vous salue et que je vous la fasse voir.

--Il sait donc aussi que je suis ici? demanda Marguerite.

--Oui, il m'a dit que je vous salue et que...

--Et quelle autre chose me fait-il dire?

--Oh! il vous fait dire beaucoup d'autres niaiseries, mais je ne m'en
souviens plus.

--Hlas! cherchez  vous les rappeler, disait Marguerite; mais ce
misrable, incapable d'aucun noble sentiment, rpondait:

Me les rappeler? N'aurait-elle point, votre seigneurie, quelque chose
dans sa poche pour me rafrachir la mmoire?

--Rien. Bon Dieu! vous le savez, tout le peu qui m'tait rest, je vous
l'ai donn tout entier. Quelle chose me reste-t-il que ce vtement us?
Hlas! veuillez me faire cette grce par charit. Qui sait si un jour je
ne redeviendrai pas en tat de vous rcompenser? sinon, Dieu vous en
rcompensera.

Et douce, suppliante, appuyant ses belles mains sur les paules du
gelier, elle tentait de flchir son impassible cupidit. Mais ses
prires ne faisaient pas plus sur lui que le souffle d'un vent d'avril
sur une montagne de marbre. Et:

Que Dieu! que diable! quelle charit? quelle rcompense? disait-il. La
charit, je suis homme  la recevoir et non pas  la faire. H! _qui
sait_, les promesses pour l'avenir, l'ivrogne ne les crit point.
Parlons bref: ou vous avez quelque chose  me donner, et je parle; ou
vous n'avez rien, et alors renfermez votre curiosit en vous-mme, parce
que je me tais.

[Illustration.]

Et comme elle n'avait rien pu soustraire  la rapacit de Macaruffo,
elle ne pouvait lui donner que ses larmes, ses supplications amres, et
se jeter  genoux et prier le Seigneur. Mais le gelier s'en alla,
toujours impitoyable, faisant sonner ses clefs plus rudement en fermant
les portes, et s'loigna en chantant. Bientt Marguerite n'entendit plus
que les pas de la sentinelle qui passait nuit et jour devant la prison,
et dont les pieds, retombant alternativement, ressemblaient  deux poids
mtalliques frappant en mesure le pav.



CHAPITRE XVIII

LE SOLDAT.

SUR le pav de la prison, dans le corridor, Macaruffo, tendu tout du
son long, dvorait avec apptit un morceau de pain bis et une tranche de
lard. De temps en temps il avalait quelques gorges d'un broc de vin
qu'avec une affectueuse dvotion il tenait entre ses jambes. Il faisait
nuit. Un profond silence rgnait partout. Pour toute lumire, un lampion
vacillant suspendu  la vote, et  droite de Macaruffo une lanterne
sourde dont les rayons, l'clairant  demi, se rflchissaient sur le
paquet de clefs qui pendaient  sa ceinture. Une sentinelle silencieuse
se promenait de long en large, faisant rsonner du bruit monotone de ses
pas les votes du corridor. Ce soldat s'arrta enfin  ct du gelier,
et s'appuyant sur le bois de sa lance, il se courba un peu vers le
Bergamasque et lui adressa la parole: Compre, ton souper est frugal.

--Pain d'un jour et vin d'un an, rpondit l'autre.--C'est toujours
ainsi. Et avalant une gorge de vin, puis s'essuyant la bouche avec le
dos de la main gauche, il ajoutait en branlant la tte:

Si ce n'et t, si ce n'et t...

--Mais si ce mtier maudit te pse si fort, pourquoi ne pas le quitter?

--Le quitter! bon Dieu, tu me fais lire, quoique je n'en aie gure
envie. Tu as beau jeu  parler, toi qui portes toute ta maison dans ta
valise. Mais, dis-moi: comment faire alors pour nourrir une femme et une
niche d'enfants?

Cependant, si tu trouvais  vivre autrement, le ferais-tu, hein?

--Si je le feras? et de bon coeur! Je ne sais pas quelle vie je
n'accepterais pas pour chapper aux clefs, aux nerfs de boeuf, aux
menottes et aux chanes; pourvu pourtant qu'il ne fallt pas travailler
de mes mains. Il me conviendrait de me promener tout le jour  faire la
ronde comme toi.

--Mais, dis-moi, si ton mtier t'offrait l'occasion de gagner?

--De gagner? demanda Macaruffo avec anxit, de gagner de l'argent?

--Par exemple, une cinquantaine de florins d'or.

--Oui, oui, la chatte les couve. Prends, prends-moi ce broc, mon
camarade. Je vois que ton cerveau commence  battre la chamade, et je
veux lui porter le dernier coup.

--Je ne perds nullement la tte, et je parle trs-srieusement...

Et il tira de sa poche une bourse dont les mailles laissaient voir une
belle somme d'or.

Toi! s'criait, toi, pauvre soldat, tu as reu une si belle grce de
Dieu! oh! le gras mlier que la guerre! qui vole le plus est le plus
brave!

--Ces florins rpliqua le soldat avec une colre mal rprime, ne sont
pas vols, mais bien acquis. Et... et s'ils taient  toi?

--S'ils taient  moi, rpondit l'autre d'un ton de stupeur, s'ils
taient  moi, je demanderais si Bergame est  vendre.

--Eh bien! ils peuvent tre  toi avant demain matin, et sans qu'il t'en
cote la moindre peine..

--Est-ce que tu plaisantes? Mais pour les gagner, dis vite, que
faudrait-il faire?

--Rien autre chose, rpondit le soldat en baissant la voix, que de tirer
un verrou et de laisser sortir deux oiseaux de la cage.

--Pst! fit le gelier en mettant la main sur la bouche de la sentinelle.
Puis, d'un ton srieux et profond:

Quoi! comment, deux prisonniers? Bon Dieu! mon camarade, je sais que tu
te moques de moi.

Il se tut, puis reprit quelques instants aprs d'une voix qui indiquait
plus de regret que de colre:

Cela te parat peu de chose, laisser fuir deux prisonniers... Demain on
les cherche, ils n'y sont plus. Eh! Lasagnone, qu'est-ce que cela veut
dire?--Illustrissime seigneur, je n'en sais rien, moi, proprement rien,
en conscience. Et lui: Hors la camisole. Qu'on lui mette la corde au
cou, et de la corde  la potence... J'aurai fait la panade au diable.
L'argent me va bien, mais la potence!

--Certainement, certainement. Mais il me semblait qu'avec cinquante de
ses petits frres dans la sacoche, il y avait mieux  faire que ce
mtier. Rflchis! en quatre heures tu es aux frontires. Tu passes
l'Adda, et te voil dans ta maison, sur les montagnes, o j'appellerai
braves ceux qui viendront t'y chercher. Tu revois ta femme, tes enfants;
tu relves ta maison, tu deviens riche.

--Mais quels sont ces prisonniers? dit Macaruffo en faisant un effort
visible.

--Bon, pour que tu ailles les nommer.

--Quoi, moi un espion? non, pas pour le double de l'or que tu m'as
offert. Parle donc, qui sont-ils?

--Ce seigneur et cette dame, dit le soldat en montrant les cachots qui
renfermaient Pusterla et Marguerite.

--Capperi! de gros oiseaux.

--Gros ou non, qu'est-ce que cela te fait?

--Cela me convient, dit Macaruffo; mais, d'honneur! ce n'est pas
l'arpent qui me dcide. A propos, le seigneur n'a-t-il pas un enfant
avec lui?

[Illustration.]

--Qui, son fils, leur enfant  tous deux.

--Mais, je veux dire, ils vont donc le laisser ici?

--Non, non, il s'en ira avec eux.

--Mais tu n'as parl que de deux personnes.

--Oh! l'autre, c'est sous-entendu. C'est la bonne mesure par-dessus le
march.

--Que parles-tu de bonne mesure, de par-dessus le march? Trois
personnes pour cinquante florins d'or! Tu n'es pas raisonnable, et nous
n'en parlerons plus, si tu ne le deviens pas davantage.

Le soldat lui montra un diamant qu'il avait au doigt, et lui remettant
les florins d'or, lui promit le diamant aussitt que les trois
prisonniers seraient sortis de leur cachot. Le march fut conclu, et
Macaruffo, joyeux, se mit  compter ses florins d'or.

[Illustration.]

Ce soldat tait Alpinolo, que nous avons laiss, dans cette funeste
soire du 20 juin 1310, sur la route de Brera, o il remit  Buonvicino
le jeune fils de Pusterla. Certain d'tre inscrit sur les listes de
proscription, dsespr surtout de l'imprudence qui, en livrant 
Ramengo le secret d'une conspiration imaginaire, avait fait prendre et
traiter des mcontents comme des rvolts, il se mit d'abord  fuir au
gr de son cheval, plutt par un mystrieux instinct de conservation que
par un acte bien rflchi de sa volont. Puis lorsque sa pense parvint
 se dgager des tnbres qui l'obscurcissaient, et qu'il put voir
clairement sa situation, dgot de la vie, rsolu d'en finir avec les
angoisses de ses remords, il tourna brusquement son cheval et reprit au
galop la route de Milan. Il en tait  peu de distance, lorsqu'il
rencontra une troupe de proscrits dont il connaissait les principaux
membres, qui lui firent rebrousser chemin, combattirent sa rsolution et
l'emmenrent avec eux. Il demeura quelque temps avec ses frres
d'infortune; mais les maldictions, dont ils accablaient l'auteur
inconnu de la perscution qui tait venue les atteindre, la pense
poignante qui torturait Alpinolo, que c'tait lui, lui-mme qui en tait
le vritable auteur, lui rendirent leur compagnie insupportable, et un
jour, n'coutant que son dsespoir, il les quitta brusquement.

Il se rendit  la cabane des bons meuniers qui avaient pris soin de son
enfance. On a vu, par le rcit de Maso  Ramengo, comment il y arriva,
et comment il avait laiss en partant son cheval, son argent et les
lettres de sa mre; mais ces braves gens, lorsqu'il partit, n'avaient
point pntr les funbres penses qui l'agitaient. Las de cette vie et
des hommes, il rsolut de mettre fin  ses jours. Aprs avoir jet un
dernier regard sur la maison des meuniers, qu'il apercevait encore dans
le lointain, il se prcipita dans le fleuve, et les flots se refermrent
sur lui; mais port au fond de l'eau par l'effet de son propre poids,
augment par la vitesse de sa chute, un mouvement de raction le ramena
bientt  la surface, pendant que le courant l'emportait toujours en
avant. A ce moment, l'instinct animal se rveilla en lui; presque  son
insu, et sans qu'il eut aucune conscience raisonne de ce qu'il faisait,
ses mains s'tendirent pour fendre les flots, et comme il tait
excellent nageur, il russit promptement  gagner la rive, o, puis de
fatigue, il tomba dans une torpeur semblable au sommeil. Revenu  lui,
il se repentit de sa tentative de suicide. Je dois vivre, dit-il; je
vivrai pour mon tourment et pour punir ce tratre infme.

Lorsqu'il eut sch au soleil ses habits, dsormais sa seule fortune, il
se mit au service des paysans pour gagner sa vie. Parvenu en travaillant
jusqu' Pise, il y retrouva tous ses anciens amis de Milan, et reprit
avec eux cette vie des bannis si pleine d'esprances, de projets,
d'exagrations, qui, pour la plupart, se rsolvent en fume.

Un jour qu'ils cherchaient de concert les moyens les plus prompts de
recouvrer leur patrie, un des plus passionns eut l'ide d'attenter aux
jours de Luchino. Exalt par les discours qu'il avait entendus, entran
d'ailleurs par sa propre haine, Alpinolo proposa de se charger de
l'excution de ce crime.

[Illustration.]

Une acclamation unanime le confirma dans sa rsolution. Milan est une
grande et populeuse cit; la barbe qui ornait son jeune visage et qui
tait taille  la mode des soldats, ses cheveux arrangs d'une faon
nouvelle, un costume diffrent, lui donnaient l'assurance de n'tre
point reconnu. On parlait prcisment,  cette poque, des recrutements
que faisait Luchino parmi les brigands qui, aprs avoir dsol la
contre, las des profits incertains et irrguliers de leur vie errante,
s'enrlaient avec plaisir sous un drapeau mercenaire, et sous le
commandement de Sfolcada Melik, et devenaient les gardiens des lieux
qu'ils avaient d'abord infests.

Alpinolo se dtermina  s'enrler dans ces bandes. Il partit donc,
encourag par tous ses compagnons.

Il se rendit d'abord chez Maso,  qui il demanda le cher dpt qu'il lui
avait confi, l'anneau et les lettres de sa mre. Quelles imprcations
il lana contre le ravisseur de ces gages sacrs, lorsqu'il apprit que
la faiblesse de Nena avait livr  un tranger les lettres de Rosalie.
Mais quand on lui apporta le diamant, comme un pre qui retrouve un fils
longtemps perdu, il s'apaisa, le pressa contre ses lvres, et plus d'une
grosse larme tomba de ses yeux sur cet unique souvenir de ses parents.
Il alla se prosterner sur le monticule qui recouvrait la dpouille
mortelle de sa mre, raviva les fleurs qui poussaient  l'entour, et
prit cong des bons meuniers.

Maintenant, tu seras de retour Dieu sait quand, lui disait la Nena. Je
suis vieille, une autre fois tu ne me trouveras plus; souviens-toi
toujours de moi dans tes prires.

[Illustration.]

[Illustration.]

--Point d'ides tristes, ajoutait Maso. Nous nous reverrons, n'est-il
pas vrai, seigneur Alpinolo?

--Oui, rpondait-il, peut-tre plus tt que vous ne le pensez.

--Et d'une humeur plus gaie, reprenait la Nena.

--Et charg d'honneurs et de richesses, ajoutait Maso, qui, ayant vu le
monde, savait en quoi consistent les flicits.

[Illustration.]

Alpinolo partit; il joignit une troupe de ces recrues, et entra avec
elles dans la Lombardie. Tristes compagnons! ils taient tous couverts
de haillons, la plupart taient en outre borgnes mi manchots, parce
qu'ils avaient subi, comme voleurs, la peine impose par les statuts de
Milan, qui infligeaient la perte d'un oeil pour le premier vol, et celle
d'une main pour la rcidive; pour la troisime, la potence.

Il est facile d'imaginer ce que soutirait Alpinolo lorsqu'il vit la
tranquillit publique tromper les rves qu'il avait forms dans l'exil,
et lorsque tout dans Milan lui rappelait les joies de sa jeunesse, les
matres bienfaisants qui les lui avaient procures, et qu'il devait
s'accuser de les avoir plongs dans un abme de malheurs. Il souffrait
d'autant plus qu'il ne pouvait s'abandonner  ses chagrins que dans la
solitude o il se rfugiait souvent pour songer  l'engagement qu'il
avait pris.--L'occasion favorable de tuer Luchino s'tait plus d'une
fois offerte  lui, mais au moment de frapper il sentait son murage
l'abandonner. Il s'excitait  marcher en avant, mais il reculait
pouvant devant l'imprieuse voix de sa conscience.

[Illustration.]

Il tait un jour,  midi, appuy dans ce coin du Broletto Normand o il
s'tait laiss trahir par Ramengo. Pendant des heures et des heures il
tenait les yeux fixs sur la porte des Pusterla, par o il avait vu
entrer Marguerite. Il alla  la Madone de San-Celso, qui, prcisment 
cette poque, avait commenc  devenir clbre par ses miracles, et avec
une ferveur brlante, mais inquite et tourmente, bien diffrente de
celle de l'homme qui demande la justice et obtient la paix, il supplia
Notre-Dame. Donnez-moi la force ncessaire pour tuer votre ennemi,
l'ennemi du bien public, l'ennemi de cette sainte qui savait si bien
vous imiter. Si vous me faites cette grce, je fais voeu d'aller 
Nazareth, comme un plerin arm, et de n'en pas revenir que je n'aie mis
 mort mille de ces infidles qui refusent d'adorer votre saint nom.

Dans cette prire insense, dans ce voeu de vengeance fait  la Mre des
misricordes, il crut avoir puis une nouvelle fermet, et peu de jours
aprs il lui parut se prsenter une occasion favorable. Il tait de
garde prs d'un pavillon de plaisance situ au milieu d'un bois
artificiel, dans le parc de Belgiojoso, dlices des Visconti. En
regardant  travers les barreaux de la jalousie, qui laissait librement
circuler l'air, il vit Luchino qui, envelopp dans un manteau, s'tait
endormi seul avec ses deux mtins  ses pieds et qui dormaient aussi.
Alpinolo renouvela son voeu, s'approcha, brandit le poignard, le leva
sur la tte du tyran, et s'cria au dedans de son coeur: Chien! tu ne
le rveilleras plus qu'au jour du ingnient!

[Illustration.]

Le jour du jugement! Cette ide arrta son bras. Le jour du jugement!
lui et moi nous nous trouverons un jour en prsence d'un commun juge! 
ce tribunal, Luchino paratra avec le cortge de ses crimes--Et moi!
devrai-je me montrer la main charge d'un assassinat? Il rsolut de
renoncer  son projet et s'effora de sortir sans bruit; mais il n'en
put faire si peu qu'il ne rveillt les chiens. Ils se levrent en
aboyant. Luchino se rveilla, et se leva en portant la main  son pe.
Le hasard voulut qu' l'instant mme le capitaine Lucio entrait d'un air
de triomphe rapporter comment on avait conduit dans la citadelle de la
porte Romaine Francesco Pusterla et son fils.

La prsence du soldat fut interprte comme un acte de zle et pour
avertir le prince de l'approche du nouvel arrivant, et Alpinolo fut
sauv. Mais le plus horrible des supplices, mais tre dchir, lambeau
par lambeau et  peine gal pour lui la torture qu'il prouva en
entendant l'atroce nouvelle, en voyant l'impitoyable joie de Luchino et
du capitaine de justice, qui se disaient entre eux: Maintenant, nous
allons les faire marcher rapidement. Demain  Milan, et la chose sera
bientt faite.

Son imprudence, lui avait donc encore rserv ce supplice. Aussi qui
dpeindra ses pouvantables fureurs? A partir de cette heure, toute
autre pense fit place dans son esprit  celle de dlivrer ces
infortuns.

Il lui fut facile de se faire charger de la garde des prisons de la
porte Romaine. Nos lecteurs savent dj comment il gagna le gelier, et
 quel prix Macaruffo lui promit de laisser chapper ses trois
prisonniers.



CHAPITRE XIX.

FUITE.

Ces mesures prises, Alpinolo se dcida  se confier  Buonvicino, et
il se rendit au couvent. Le saint homme se tenait dans sa petite
cellule, garnie, suivant la rgle, d'une paillasse avec un oreiller, de
deux couvertures de laine et d'un escabeau de bois. Il tait assis, la
tte incline, les mains croises sur ses genoux. Aux rides prcoces de
son front,  ses joues ples et amaigries,  ses yeux enfoncs dans leur
orbite, chacun aurait pu dire: Pour cet homme, penser c'est souffrir;
mais sa douleur n'tait point du dcouragement, on pouvait y entrevoir
une esprance ou peut-tre un souvenir.

Buonvicino ne reconnut point d'abord le jeune page. Sa livre, sa barbe
et l'altration de ses traits le dguisaient mme aux yeux d'un ami de
son enfance. Ds qu'Alpinolo se nomma, le moine n'hsita point  le
reconnatre. Il l'embrassa  plusieurs reprises, avec toute l'effusion
d'un pre qui revoit son fils aprs de longues annes d'absence, et il
lui demanda comment il se trouvait  Milan, malgr la proscription dont
il tait frapp.

[Illustration.]

Alpinolo aussitt, avec l'accent de la haine la plus vive, et sans se
mnager lui-mme, lui raconta la suite de ses infortunes, la part qu'il
avait eue au dsastre de Pusterla, la trahison de Ramengo. Enfin, il lui
rvla toute une srie d'iniquits qu'il n'aurait jamais crues possibles.
Mais ce rcit n'expliquait point au bon frre la prsence d'Alpinolo 
Milan. Il le questionna  ce sujet; le jeune page lui rpondit que
c'tait un secret qu'il avait jur de ne point trahir. Toutefois il ne
fut pas difficile  Buonvicino de pntrer ses desseins. Il lui
conseilla, il lui ordonna mme de ne pas se laisser entraner par ses
passions jusqu' commettre un crime. Alpinolo lui rpondit: Mon pre,
vos reproches sont inutiles; je n'ai pas eu le courage d'accomplir mon
serment. Votre image, grave dans mon me, m'a rpt, plus loquemment
encore que vous ne pourriez le faire, ces sages avis que votre bouche
autrefois prodiguait  mon enfance attentive. Ce n'est donc point de
cela qu'il s'agit aujourd'hui; il faut sauver les Pusterla. Voulez-vous
m'aider dans ce projet?

Et il lui rvla ses plans, comment il avait,  prix d'or, corrompu le
gelier de la porte Romaine, et comment,  la faveur de son rle de
soldat, il esprait mener  bien une tentative d'vasion. Mais ce
n'tait pas assez de sortir de la prison, il fallait encore, pour la
scurit de ces infortuns, qu'ils eussent des moyens de quitter
immdiatement un pays o tout tait pour eux un pril. Il expliqua au
moine comment il lui rpugnait de mettre un nouvel tranger, un second
mercenaire dans la confidence de son dessein, et tout ce qu'il avait 
redouter d'une pareille confidence pour le succs de son entreprise. Il
lui proposa enfin de se charger lui-mme de tout ce qui pourrait
favoriser la fuite des Pusterla, une fois qu'ils auraient franchi le
seuil de la porte Romaine.

Partag entre la raison, qui lui munirait les faibles chances d'une
pareille tentative, et le dsir qu'il avait de la voir russir, hsitant
entre les conseils de la prudence et les lans d'une amiti aussi vive
que dvoue, Buonvicino fit d'abord quelques objections. Il redoutait
d'aggraver le sort des Pusterla si leur projet ne russissait pas, de
prcipiter vers leur ruine des tres qu'il et voulu sauver au pril de
sa vie, et de dcider, par une imprudente dmarche, leur mort, qui
n'tait peut-tre point encore arrte dans l'esprit de Luchino. Mais le
page lui montra quelle folie il y avait  croire un moment 
l'indulgence de l'amant tout-puissant et ddaign de Marguerite; qu'ils
n'avaient que la mort  attendre, et que, pour les arracher au dernier
supplice, rien n'tait trop tmraire ni trop dangereux. A moiti
persuad par ces raisons, entran surtout par le dsir de sauver ses
amis les plus chers, Buonvicino dclara qu'il se prtait aux vues du
jeune page, et il fut convenu entre eux que, toutes les nuits, prs d'un
noyer appel le noyer de Quadrouno, hors du couvent de Brera, le moine
tiendrait trois chevaux tout prts, afin que Marguerite, Francesco, leur
fils, et le courageux cuyer pussent immdiatement s'loigner de la
ville, gagner les frontires et braver dans d'autres contres la fureur
dsormais impuissante du tyran.

[Illustration.]

Puis, aprs avoir demand  Buonvicino de le bnir, Alpinolo se
prcipita hors du la cellule.

Cependant le jour fix pour l'excution tait arriv, et tandis
qu'Alpinolo, tourment par la terreur ou enivr par l'esprance, se
livrait  toutes les motions de l'incertitude. Macaruffo de son ct,
assis contre le mur de la prison, dans le corridor o il se tenait
habituellement, comptait, en se cachant, les sequins que lui avait
donns Alpinolo. Un, deux, trois... vingt... quarante-neuf, cinquante!
Et ils sont  moi! pensait-il; une nuit m'envoie plus que je n'avais
jamais espr de toute ma vie!... Et moi, lourdaud, qui hsitais encore
avant d'accepter! Oui, oui, on m'a bien nomm Lasagnone, le lourdaud.
Demain  cette heure, si mes jambes me disent la vrit, j'arrive  la
maison. Quelle surprise pour ma femme! Et il se frottait les mains, et
il riait si haut que le soldat de faction s'arrta pour le regarder. Ce
regard produisit sur lui l'effet que produit sur l'colier, surpris en
faute, le sourcillement d'un pdagogue en colre. Alors lui apparut le
revers de la mdaille; il se voyait surpris, arrt, pendu. Un moment il
se rsolut  trahir le soldat qui l'avait pay et  tout rvler 
Luchino. Mais la poltronnerie l'empchait autant que la cupidit de
raliser cette perfidie, parce qu'il ne pouvait sortir de la prison sans
tre aperu d'Alpinolo, et qu'il savait que la main du jeune homme ne
serait pas lente  le percer d'un coup de poignard.

D'ailleurs, il n'tait plus temps de reculer, l'heure tait arrive.
Alpinolo vint relever la sentinelle, qui dormait debout.

Bravo, Quattradita! lui disait le soldat, tu arrives  temps; c'est 
peine si je peux tenir les yeux ouverts.

--Va, va, Pagamorta, et dors d'un coeur tranquille; quand le temps de ma
faction devrait se prolonger, je ne le gterai point ton beau petit
sommeil d'or.

--Vive Quattradita! rpliquait l'autre en lui serrant rudement la main.
Touche l '. Un peu sombre, un peu querelleur, mais un bon coeur, brave
garon! Laisse faire,  peine serai-je prince, que je te ferai caporal.

[Illustration.]

Et avec un sourire qui se termina en un billement sourd, il s'en alla.
Ses pas retentirent le long du corridor, s'loignant de plus en plus.
Alpinolo les comptait, regardant en arrire avec anxit. Le soldat se
retira dans le corps-de-garde, laissa la porte retomber derrire lui, et
tout rentra dans le silence. Alpinolo fit un tour dans le corridor,
l'oreille et les regards au guet, et, n'entendant plus aucun bruit, il
s'approcha du gelier, en lui disant: Eh bien?

Macaruffo rpondit: Eh bien? en levant la tte comme s'il et perdu
tout souvenir de ce qu'il tait convenu de faire, et en fixant sur
Alpinolo deux yeux pleins d'une stupidit malicieuse.

Mais une menace d'Alpinolo et un serrement de main qui semblait celui
d'une tenaille, rafrachirent la mmoire au gelier, et lui firent
comprendre qu'il n'y avait plus  balancer. Donc, pour tcher que la
tentative d'vasion russt le plus compltement possible, il ta ses
sandales, s'agenouilla, rcita une prire, que la seule terreur amenait
sur ses lvres, et qui n'avait d'autre but que de demander la complicit
du ciel. Alors, s'avanant  pas sourds, il teignit le lampion qui
clairait faiblement le corridor, dtacha les clefs de sa ceinture, et,
rasant la muraille, il s'avana  ttons vers la prison de Pusterla.

[Illustration.]

[Illustration.]

En proie  ces terreurs que cause la captivit, lorsqu'il entendit crier
la clef dans la serrure de son cachot,  une heure si inaccoutume,
Pusterla crut d'abord  un assassinat nocturne; il recommanda son me 
Dieu, et par cet instinct paternel qui survit dans les moments les plus
terribles et se montre admirable jusque dans ses purilits, il porta
Venturino dans un coin de la cellule, le couvrit de son manteau, et lui
fit un rempart de tout ce qu'il put trouver dans le cachot; faible
rempart, s'il et d protger l'enfant contre la fureur des assassins,
mais qui servait au moins, dans l'imagination dsespre d'un pre, 
calmer un moment les craintes qu'il concevait pour la vie de son fils.
Quelle fut la joie de Pusterla lorsqu'au lieu du bourreau, ce fut un
ami, un ami dvou qu'il pressa sur son sein, et qui venait lui procurer
les moyens de fuir! Il reprit brusquement Venturino, lui recommanda de
se taire, et ils sortirent tous du cachot de Francesco pour s'acheminer
vers celui de Marguerite.

Bientt aprs, les deux poux taient dans les bras l'un de l'autre.
Minute de ravissement qui vaut des sicles de vie, flicit, extase,
surprise, tout le coeur humain dans le baiser que ces lvres, depuis si
longtemps spares, se donnrent en se runissant. Mais il fallait
abrger ce moment d'ineffable ivresse; ce n'tait pas le lieu de perdre
le temps, mme  tre heureux. On remit entre les bras de Marguerite le
jeune Venturino, fardeau sacr, prcieuse charge, dont elle tait prive
depuis si longtemps, et qu'elle ne pouvait se lasser de couvrir de
caresses. Quoiqu'il ne pt voir qu'il tait dans les bras de sa mre, et
qu'un ne l'en, eut point averti, l'enfant rpondait aux baisers de
l'inconnue par ces doux baisers de l'enfance, si pleins de charmante
affection; puis, tous se tenant par la main dans l'ombre, reprirent leur
marche silencieuse, guids par Macaruffo.

Dj ils ont pass le premier corridor; ils ont franchi la porte
derrire laquelle dorment les gardes. Aprs avoir travers un couloir
obscur, ils entrent dans la cuisine du gelier qui ferme derrire lui la
porte et respire comme ayant accompli le plus difficile de l'entreprise.
Une autre porte donnait sur une cour: ils l'ouvrent; l, en face, une
poterne: cinq pas, sortir, sauter le petit foss, et ils sont sauvs du
pril; ils tendent l'oreille... tout est silencieux. Mais une sentinelle
dormait, tendue sur un petit mur latral  hauteur d'appui; Macaruffo,
plein d'anxit, l'indiqua  Alpinolo; mais celui-ci le poussant en
avant, lui lit entendre par signes que ce n'tait rien, et que le
sommeil du soldat tait profond. Tous taient sur le seuil, prcds de
Macaruffo et du jeune page. La lune, fendant les nuages, jeta comme une
gerbe de rayons sur le front ple de Marguerite, que Francesco et
Alpinolo regardrent avec amour, respect et compassion. L'enfant,
lui-mme, souleva sa tte d'ange, et de sa petite main cartant les
cheveux qui lui cachaient le visage de celle qui le portait avec tant de
tendresse, il reconnut sa mre. Quelle joie! pauvre petit!! O ma mre!
ma mre! s'cria-t-il avec un cri aigu; et il lui jeta les bras autour
du cou. Le froid mortel les saisit tous  ce cri. Marguerite ferma la
bouche de son fils avec sa main; ce fut en vain, il tait trop tard. La
sentinelle, veille, leva la tte, vit plusieurs personnes runies et
cria: A l'aide! aux armes! Elle n'avait pas fini de hurler ces
paroles, qu'Alpinolo lui avait tranch la tte; puis, de son sabre
ensanglant, il invitait ses compagnons  courir,  fuir,  s'chapper,
pendant qu'il resterait  la porte, pour leur donner le temps de
s'loigner avant qu'on se mit  leur poursuite. Tout fut inutile;
l'alerte tait donne; de tous cts les soldats accoururent. Alpinolo
fit des prodiges de valeur; mais il tomba renvers d'un coup de sabre
que Sfolcada Melik lui donna par derrire, et le combat fut bientt
termin. Ou arrta Macaruffo, malgr ses protestations, et bien qu'il
et espr, dans la mle, dissimuler le rle qu'il avait jou en se
joignant aux soldats contre ses complices, il acquit bientt la
certitude que la vrit tait connue  Sfolcada, et il se borna  des
supplications qui se perdirent dans les airs.

Cependant Marguerite tait dans les bras de son mari, et ils
confondaient leurs larmes. Les cris de l'enfant clataient sous la
vote. Ils ne se dirent rien dans ce moment terrible; Francesco s'cria
seulement: Ma bonne Marguerite! et ces paroles, qui lui taient chres
dans les jours de la prosprit, rsonnrent si doucement aux oreilles
de l'infortune, qu'elle y puisa toute la force ncessaire pour
supporter les insultes et les brutales railleries des soldats qui, les
sparant de vive force, les reconduisirent chacun dans sa prison.

[Illustration.]



CHAPITRE XX.

UN MOINE ET UN PRINCE

Frre Buonvicino veilla plusieurs nuits, attendant avec des chevaux
les fugitifs prs du noyer, comme il en tait convenu avec Alpinolo. La
nuit mme o le jeune page tenta, comme nous venons de le voir,
d'arracher les Pusterla aux horreurs de leur prison et au sort qui les
menaait, le moine l'avait passe en prires, partag entre l'esprance
et le dsespoir, et lorsqu'il entendit chanter le coq du ct des
chaumires voisines, Ce n'est pas encore pour aujourd'hui, se dit-il
en renvoyant les chevaux avec leur guide; il revint au couvent de Brera.
Le jour n'tait pas encore parfaitement lev, et les paysans des
bourgs voisins s'acheminaient vers Milan pour y vendre du lait, du
raisin, des lgumes. Ceux-ci portaient deux grandes corbeilles
suspendues  leurs bras; ceux-l, deux jarres en quilibre sur leurs
paules; d'autres, des hottes pleines sur leur dos; quelques-uns
chassaient devant eux leurs nes, ou tranaient des chariots; quelques
villageoises, les bras et le col nus, portaient des seaux de lait sur
leur tte, en parlant entre elles de la tempte de la nuit passe, qui
sparait l't de l'hiver, de la prosprit ou des ravages de leurs
champs et de leurs jardins, de la famille rgnante, de la peste qui les
menaait, de leurs commres, de leurs amis; et elles comptaient d'avance
les deniers que leur rapporterait la vente de la journe.

[Illustration.]

Arrivs  l'esplanade, situe entre San-Calinero et la tour de la porte
Romaine, ils voient je ne sais quoi attach  une branche; ils
s'approchent: c'est un homme pendu. Eh! compre, regardez donc: quel
gros fruit cet arbre a produit!

--Oh! oh! qui sera-ce jamais?

--Et que diable a-t-il au cou?

--Une bourse.

--Une bourse? Voulez-vous dire qu'elle est pleine de sequins?

Et ils montraient le pendu  ceux qui venaient par derrire, et ils
dsiraient apprendre la vrit, pour tre les premiers  la raconter
dans les maisons, o ils allaient porter la crme, du lait et les
lgumes, ou aux servantes, leurs pratiques, qui arrivaient avec leurs
paniers sur le march.

En passant devant la tour, les soldats qui guettaient le passage des
belles laitires leur apprirent que c'tait le gelier de la porte
Romaine qu'on avait ainsi pendu. Bientt le bruit s'en rpandit par la
ville, et lorsque Buonvicino rentra au couvent, le frre portier,
Angiolgniel de Concovallo, en tait dj instruit. Son premier soin fut
d'apprendre cette nouvelle au moine, qui, le coeur navr, s'informa
aussitt si quelque soldat n'avait point t tu dans la mle. La
renomme avait exagr les choses, comme  son ordinaire, et on lui
rpondit que plusieurs gardes taient morts.

Les Pusterla avaient donc vu s'enfoncer leur dernire planche de salut.
Buonvicino jamais cru fermement  la russite du projet d'Alpinolo; mais
la triste issue de cette entreprise ne le surprit et ne le frappa pas
moins que s'il en et vritablement attendu le succs; tout homme,
nonobstant les remontrances et la raison, est port  croire ce qu'il
espre.

[Illustration.]

En prsence d'un pareil malheur, il rsolut d'aller lui-mme solliciter
Luchino, de lui faire entendre le langage de conciliation, de clmence,
de misricorde que son ministre l'autorisait  tenir, et de tcher de
sauver, par la persuasion, les victimes que la ruse ni la violence
n'avaient pu tirer des mains du tyran.

[Illustration.]

Aux approches de la tour qu'habitait Luchino, quatre froces mtins se
levrent  l'encontre du moine, avec des aboiements et des grognements
que les gardes rprimrent  grand'peine. Grillincervello tant, lui
aussi, son beiren burlesque, sans se permettre contre le moine les
railleries qu'il n'pargnait  personne, courut l'annoncer  Visconti,
en se bornant  dire aux autres serviteurs  voix basse: Aujourd'hui,
le prince aura le sermon dans sa chambre.

Visconti tait enferm en ce moment dans un cabinet recul de la tour
avec un homme  grande barbe, envelopp dans une robe noire qui lui
descendait jusqu'aux talons. Celui-ci, avec un air d'importance ou
d'imposture (l'un ressemble si souvent  l'autre), tenait le doigt tendu
sur une figure gomtrique qu'il avait trace, et, dont il faisait la
dmonstration au prince. Un astrolabe et une sphre armillaire placs 
ct de lui indiquaient qu'il tait astrologue C'tait, en effet, cet
Andalone di Nero dont nous avons dj parl, et qui n'tait pas moins
clbre  Milan que Thomas Pisan dans Avignon, o Pusterla l'avait si
malheureusement consult.

Luchino, comme on le faisait alors dans toutes les occasions douteuses,
avait interrog Andalone sur un problme qui, depuis des sicles, attire
l'attention d'un millier de personnes, c'est--dire sur la question de
savoir s'il tait possible de runir l'Italie sous un seul matre, et
s'il serait ce matre fortun.

Lorsqu'on lui annona Buonvicino, le prince ne fut pas satisfait de
cette visite, mais il n'osa point lui refuser audience, parce que sa
rcente rconciliation avec le pape lui commandait de grands gards
envers les religieux. Il ordonna donc qu'on fit attendre le moine dans
la salle de la _Vaine gloire_, afin que les magnificences du lieu lui
lissent mieux sentir toute la diffrence qu'il y avait entre le prince
redout et l'humble frre, entre le souverain environn de tout
l'appareil de la force et l'homme qui n'a d'autre cortge que les
modestes vertus de la bienfaisance.

En entrant, Luchino, quoiqu'il et dj cuirass son coeur de cette
froideur calcule du puissant qui vient couter celui qu'il n'exaucera
jamais, s'avana courtoisement vers le moine et lui dit:

Soyez le bienvenu, mon pre. Qui vous amne ici?

Buonvicino, s'inclinant: Quand le ministre du Dieu de la misricorde
passe le seuil d'un puissant, peut-il y apporter autre chose que des
conseils de mansutude et de clmence?

--Et ils seront toujours bien reus, ajoutait Luchino avec une
soumission affecte, sous laquelle il cachait cette humeur altire que
prennent si promptement ceux qui ne trouvent jamais autour d'eux que
l'obissance.

Et le moine: Soyez-en bni. Mais il ne suffit pas que l'oreille soit
ouverte  la vrit, si le coeur en repousse les prceptes. O prince! il
court par la cit d'tranges rumeurs de nouvelles vengeances...

[Illustration.]

--Vengeances! vengeances! rpondit Luchino en levant la voix,
vengeances! nom ordinaire que la malignit donne aux chtiments. Donc,
si un tratre se soulve contre moi dans mes tats, s'il tente, de
m'enlever ce que je possde en vertu de mon droit, et si, en le
punissant, je me protge moi-mme en dfendant la socit, dont je suis
le tuteur, on appellera cet acte une vengeance! Dieu ne m'a-t-il pas
remis la glaive pour frapper?

--Et Dieu, reprit le moine d'une voix d'autant plus humble que celle du
prince avait t plus emporte, et Dieu vous accorde les lumires
ncessaires pour bien vous en servir. Mais n'avez-vous jamais examin
vous-mme si vos affections personnelles n'exeraient pas sur vous des
influences fcheuses? tes-vous certain de n'tre jamais tromp par ceux
dont il a t crit qu'_ils prparent continuellement des flches pour
en frapper les bons dans les tnbres?_ Avez-vous considr que le sang
de l'innocent crie incessamment en prsence de l'Agneau?

Les mouvements de Visconti montraient avec quelle impatience il
souffrait un langage si vrai, mais si inusit. Et le moine continua: O
prince, vous tenez dans les fers Francesco Pusterla et Marguerite...

--Eh quoi! tout ce sermon aboutit  cette proraison. Ds qu'il s'agit
d'une belle femme, c'est ainsi, mon rvrend, que vous prenez, les chose
 coeur?

Ces paroles allrent jusqu'au fond de l'me de Buonvicino. Il examina
rapidement en lui-mme si ses anciennes amours n'avaient pas trop de
part dans sa conduite prsente. Il lui parut que non, mais il se dit
dans son coeur: Que ce reproche soit en expiation de mes erreurs
passes. Luchino,  qui cette raillerie tait chappe dans un de ces
moments o le naturel prvaut sur la rflexion, continua plus
srieusement:

Vous n'ignorez, pas comment les conjurs ont t mis en jugement, et
que de leurs aveux spontans il ne rsulte que trop que la famille
Pusterla, malgr tous mes bienfaits, tait  la tte d'une conspiration
trame contre ma sret et contre celle de l'tat. Oseriez-vous mettre
en doute une chose juge?

--Christ aussi fut jug, les martyrs furent jugs. Et le chrtien qui se
le rappelle sait que parfois le glaive de la justice rivalise avec le
couteau de l'assassin. Il sait voir parfois l'innocent dans celui qui
monte  l'chafaud, et le rprouv de Dieu dans celui qui l'y condamne.

--Eh bien! que Dieu les sauve, s'ils sont justes, rpondit Luchino.
Quant  moi, pour ne point sembler m par des passions personnelles, je
les ai soumis  des juges indpendants, et il sera fait selon ce qui
paratra  leur justice.

--Celui-l seul est grand, reprit Buonvicino en s'animant, qui sous le
manteau de la justice ne masque point l'iniquit. Les juges seront-ils
incorruptibles? auront-ils le courage de prononcer contre ce qu'on leur
montrera comme le dsir du matre?...

Luchino fut bien aise de trouver un prtexte pour s'irriter et se
soustraire aux arguments du moine, qui lui taient d'autant plus
insupportables qu'il les exposait avec plus de calme et de soumission.
Eh quoi! cria-t-il, vous oseriez douter de l'intgrit de mes juges?
Mon pre, tant qu'il ne s'est agi que de moi, tant que vous vous tes
born  me recommander mes devoirs,  tort ou  raison, je vous ai prt
l'oreille avec la soumission d'un fidle chrtien. Maintenant, je ne
puis plus me taire; vous vous attaquez aux plus honorables de mes
sujets. Silence donc, il suffit. Pour l'intrt que vous prenez  mon
me et  ma renomme, grand merci; je vous en rcompenserai mieux que
par des paroles: mais la finit votre rle. Vos protgs comparatront
devant leurs juges, ils y verront dvoiler leur sclratesse, et,... et
ils mourront.

Il parla d'une voix rsolue, qui n'admettait point de rplique. Ce
dernier mot: ils mourront, qui venait de s'chapper de sa bouche,
rsonna terrible sous les votes de la salle, et frappa comme d'un coup
de foudre le moine, qui baissa la tte et se tut. Quand il la releva, il
vit Luchino qui franchissait le seuil  pas prcipits, et le laissait
seul. Ainsi, le petit nombre de fois que la vrit peut se faire
entendre  l'oreille des tyrans, leur funeste habitude de voir leur
volont convertie en loi touffe les rclamations et met encore  la
place du droit l'arbitraire et la violence.

[Illustration.]

Luchino retourna rver la conqute de toute l'Italie avec Andalone di
Nero. _L'umiliato_ descendit comme aveugle les escaliers du palais,
traversa la cit, plein de compassion pour les peuples  qui Dieu envoie
le pire des flaux contenus dans les trsors de sa colre, un mauvais
souverain. Il arriva au couvent de Brera en mditant sur les misres du
juste, qui lui crient que sa patrie n'est point ici-bas.

[Illustration.]



CHAPITRE XXI.

SENTENCE.

Cependant on disposait tout pour le nouveau jugement. Le procs secret
intent devant la socit de justice une fois termin, son arrt devait,
comme la premire fois, tre soumis  l'assemble gnrale qui
reprsentait ou tait cense reprsenter le peuple milanais. La cloche
du _Broletto nuovo_, qui invitait les chefs de famille  se rassembler
pour entendre la lecture du jugement et pour donner leur avis, retentit
dans le coeur de Buonvicino comme un prlude de mort, comme le rle de
l'agonie. Abandonnant sa cellule, il entra dans l'glise pour y prier.
Il alla se prosterner devant ce mme tombeau prs duquel il s'tait
agenouill pendant ce mmorable vendredi-saint o Dieu avait parl  son
coeur, et, lui inspirant un pieux repentir, l'avait appel  une vie
nouvelle. Que d'vnements avaient eu lieu depuis ce jour! Marguerite
tait encore le principal objet de ses penses, mais, hlas! dans quelle
affreuse situation elle se trouvait alors!

Pendant qu'il priait pour les opprims et pour les oppresseurs, absorb
depuis quelques heures dans ses mditations et dans ses prires, il se
sentit toucher lgrement l'paule. Il leva les yeux et aperut un jeune
page, lgamment vtu, qui se tenait  une respectueuse distance. Une
grosse vipre brode en argent sur son justaucorps apprit  Buonvicino
que ce page tait de la maison de Visconti. Le coeur palpitant de
crainte et d'esprance, il marcha  sa rencontre, et, avec un regard qui
exprimait toute l'anxit de son me, il lui dit:

Quels sont les ordres du seigneur vicaire?

[Illustration.]

Le page rpondit en s'inclinant:

L'excellentissime seigneur vicaire prsente ses respects  votre
rvrence. Il a envoy de fortes aumnes pour qu'on dise des messes 
votre couvent, et il se recommande spcialement  vos prires. Puis il
lui fait savoir que ceux qui ont t jugs ce matin....

--Ils ont donc t jugs? interrompit Buonvicino, plissant et
rougissant tour  tour.

--Ils ont t condamns  la mort, rpondit le page avec indiffrence,

Buonvicino eut  peine la force de demander: Tous?

--Tous, reprit le page, et le prince, en tmoignage de son estime
particulire, accorde  votre rvrence la faveur de les assister dans
leurs derniers moments.

tait-ce piti vritable? tait-ce' une injure raffine de Luchino? Le
moine ne chercha point  le deviner; mais en un instant il comprit tout
ce que devait avoir de pnible pour lui le devoir nouveau qu'il lui
restait  remplir. Il leva ses regards vers le ciel, et s'cria:

Que le sacrifice s'accomplisse!

Puis se tournant vers l'envoy de Luchino:

Rendez grce au seigneur vicaire de ce que je reois de lui comme une
faveur, et du ciel connue une dernire preuve,--et la plus
redoutable.

Le lendemain, quand midi sonna. Marguerite entendit ouvrir la porte de
son cachot. Oh! cette fois, ce n'tait point pour un brutal gelier
qu'elle s'ouvrait; cette fois, Marguerite ne rencontre pas, comme 
l'ordinaire, un regard injurieux ou indiffrent. Non, elle voit, oh!
elle voit, elle reconnat un ami, elle reconnat Buonvicino.

[Illustration.]

O mon pre! s'cria-t-elle, quelle consolation est la mienne! je
n'eusse jamais os la demander au Seigneur. Le ciel ne m'a donc point
oublie, et, au milieu de ce purgatoire, il m'envoie un de ses anges
pour me relever.

--Dieu, ma fille, n'oublie rien sur la terre, pas mme le vermisseau que
nous foulons en passant; comment oublierait-il les cratures qu'il a
faites  son image?

Qui pourrait raconter ce que se dirent, dans une pareille circonstance,
ces deux coeurs anims du plus pur amour et vivifis par la pit la
plus ardente? Lorsque Marguerite, accable par le poids de ses
souvenirs, cachait sa tte dans ses mains et se taisait, Buonvicino
respectait ce douloureux silence. Avait-elle besoin, au contraire, de
laisser s'exhaler en paroles un dsespoir si longtemps comprim, il lui
ouvrait son me. Ils parlaient ensemble de tout ce qu'ils avaient aim,
de tout ce qu'ils aimaient encore et que l'chafaud allait leur ravir;
et les rcompenses qu'un Dieu consolateur leur promettait dans l'autre
vie, leur apparaissant au-del de ce sombre avenir, adoucissaient leurs
affreuses tortures. Mais lorsque le moine fut oblig de se retirer et de
laisser Marguerite  elle-mme, les horreurs de la mort l'effrayrent;
elle tomba, abattue par la douleur, sur le pav de son cachot, et donna
des larmes amres  cette vie qu'on allait lui enlever dans sa fleur.

[Illustration.]

Plusieurs jours de suite, Buonvicino revint dans la cellule de
Marguerite l'assister de ces consolations si prcieuses qui sont le
trsor des coeurs dvous. Un jour, lorsqu'il eut salu sa pnitente
d'une voix touffe et bien diffrente de la voix d'un homme oui annonce
une faveur:

Madame, lui dit-il, on veut que je vous apprenne que les coutumes vous
concdent la facult de demander la grce qui vous plaira le plus.

Le regard teint de Marguerite brilla d'une joyeuse esprance; son ple
visage s'anima d'une couleur gracieuse semblable  celle que rve
l'imagination du montagnard exil, lorsqu'il pense  un coucher de
soleil du printemps sur les cimes neigeuses de la patrie absente; et
sans hsiter elle s'cria;

Qu'on me laisse voir mon mari,

Le moine avait prvu ce voeu, et rprimant avec effort ses larmes, il
rpondit:

Dieu seul peut dsormais satisfaire ce dsir.

--Il est mort? demanda-t-elle en reculant pouvante, et en tendant ses
mains raidies.

Le silence du moine, ses soupirs, sa tte baisse, lui confirmrent la
terrible nouvelle.

Et mon fils? reprit-elle avec une croissante angoisse.

--Il vous attend dans le paradis.

Comme frappe de la foudre, elle demeura sans mouvement. Elle ne pleura
point, elle ne parla point. De telles douleurs n'ont ni sanglots ni
paroles. Puis, lorsqu'elle fut revenue  elle, elle s'cria:

Ainsi tous les liens sont rompus qui m'attachaient  cette terre. Et
levant les yeux dans l'attitude d'une sublime offrande, elle ajouta:

Prparons-nous  suivre tous ceux que j'aimais.

Elle tomba  genoux devant son escabeau. Elle rpta avec des sanglots
les prires pour les morts, alternant avec le moine, qui s'tait
agenouill  ct d'elle. Elle entendit avec la rsignation du dsespoir
les dernires paroles d'affection et les tendres excuses que lui
adressait son Francesco. Elle entendit avec quel courage il avait, une
heure auparavant, march au supplice, en paix avec lui-mme et avec les
hommes, conduisant par la main son jeune enfant, qu'il avait espr
guider sur le chemin d'une vie brillante et glorieuse, et qu'il avait
aid  gravir l'chelle infme de l'chafaud.

[Illustration.]

Les penses de Marguerite ne pouvaient donc plus s'arrter sur la terre.
Pour elle, le ciel n'tait pas seulement le port aprs tant de temptes,
mais encore le seul lieu o elle pt dsormais avoir la confiance de se
runir aux objets de sa tendresse, unique esprance, unique voeu de son
coeur depuis tant de jours. La confession effaa les taches qui avaient
pu ternir la puret de son me, et avec la scurit de celui qui a bien
vcu, elle se disposa  se prsenter au tribunal d'un Dieu dont la
justice est si diffrente de celle des hommes.

Cependant la ville de Milan continuait  se livrer  ses travaux et 
ses plaisirs. La scheresse de la saison, la mauvaise rcolte de
l'anne, la guerre qu'on avait craint, la peste qu'on craignait, le
dernier impt tabli, les soins domestiques, les divertissements
publics, taient les thmes usuels des conversations communes.
Quelques-uns parlaient de l'excution qui avait eu lieu dans la matine;
d'autres annonaient que le jour suivant il y en aurait encore une
autre. Mais les malheurs particuliers ne troublaient point les affaires
ni les intrts gnraux. C'est l une habitude antique, et en observant
une pareille apathie, Buonvicino se souvenait que dj, de son temps,
Isae disait, dans ses Lamentations, que le juste prit et que personne
n'y pense dans son coeur. Les membres de la socit de justice, au sein
de leurs chres familles, de leurs amis assembls, dans leurs maisons,
sous les pristyles, racontaient la marche du procs, le grand mal
qu'ils avaient eu  convaincre de leur crime des accuss qui
s'obstinaient toujours  se proclamer innocents. Ils se sentaient,
disaient-ils, dlivrs d'un grand poids depuis qu'ils avaient, aprs un
si long temps, men  bien une affaire si importante et si embrouille.
Demandait-on si la sentence avait t juste, ils dmontraient qu'elle
tait lgale.

[Illustration.]

Le seigneur Luchino, pendant cette matine, abandonna Milan pour aller
passer quelques jouis  Belgiojoso, villa si favorable  la chasse dans
cette saison. Il emmenait avec lui madame Isabelle, qui savait prendre
son parti de l'absence du beau Galas et s'en consoler. L'archevque
Giovanni chevauchait de conserve avec elle, et, au soin avec, lequel ses
cheveux taient peigns,  la manire dont il portait sa grande tunique
rouge, double de zibeline,  manches larges, on voyait qu'il dsirait
se montrer  tous les yeux suprieur par sa beaut  tous les prlats du
monde. Derrire lui marchait une grande foule d'amis de coeur, et de
serviteurs, de chasseurs, de palefreniers. Le vulgaire courait admirer
les beaux chevaux, les meutes merveilleuses de limiers de Tartane, les
faucons de Norvge, il vantait le luxe de l'archevque, la dissimulation
de la signora Isabelle, et la grande habilet de Luchino  tirer de
l'arc,  atteindre avec le javelot un livre, un cerf, un sanglier...

Ce peuple, en donnant  Luchino le droit de condamner  mort les
coupables, ne lui avait-il pas donn aussi le droit de leur faire grce?
Un mot de lui pouvait donc les sauver, mme en admettant qu'ils fussent
coupables. Or, n'est-il pas comparable  l'assassin, celui qui, pouvant
empcher un meurtre, ne l'empche pas? Mais ces considrations ne
venaient point  l'esprit du bon peuple milanais de cette poque; il se
serait dsol si la grle avait ravag ses champs, mais il aurait
regard comme une folie de prendre, souci d'une injustice commise aux
dpens de quelques citoyens.

[Illustration.]



CHAPITRE XXII.

LA CATASTROPHE.

La veille du jour fatal, Marguerite fut tire du cachot o elle
languissait depuis plusieurs mois, et place dans une chambre moins
humide, moins sombre et mieux are, qui servait de chapelle. Une
fentre garnie d'un grillage de fer s'ouvrait sur la campagne; un
matelas, une petite table, un prie-Dieu et deux chaises composaient tout
le mobilier; un autel mobile avec deux chandeliers de bois, rappelait
ceux sur lesquels les premiers chrtiens perscuts immolaient l'hostie
sans tache dans les catacombes.

Ce fut l que Marguerite passa la nuit, sa dernire nuit, dans la
mditation et la prire; elle pensait  ceux qu'elle avait aims, et
elle se consolait en songeant qu'elle les reverrait bientt dans le
paradis; elle se rappelait son pass, non les pompes et les
magnificences de son palais, non sa beaut vante ni ses richesses, mais
les larmes qu'elle avait essuyes, ses conseils opportuns, sa piti
prodigue, des injures pardonnes, des dgots pargns; elle savait que
c'tait l un trsor mis en rserve, dont elle jouirait bientt.

[Illustration:]

Buonvicino ne tarda pas  entrer. O mon pre! dit Marguerite, en se
retournant au bruit de ses pas, est-il quelque esprance? Ainsi ce
baume que la nature prpare aux malheureux, comme le lait de la nourrice
 l'enfant malade, ne manque jamais jusqu' la dernire heure de la vie.
Le moine soupira, leva la main droite et les yeux aux ciel, et dit:
L-haut sont les esprances qui ne trompent point. Buonvicino offrit
en prsence de Marguerite le sacrifice de l'autel, cette commmoration
quotidienne de l'immolation un juste pour la vrit, pour la rdemption
des hommes, avec qui il avait partag le pain et les misres. Et comme
le sentiment de ses propres souffrances n'empchait point Marguerite de
s'apercevoir de celles d'autrui, elle reconnut  des signes trop
nombreux les mortelles angoisses de Buonvicino, et elle pria Dieu de lui
donner la force ncessaire lorsqu'il l'accompagnerait au supplice. Aprs
que le moine lui eut donn le pain des anges, l'infortune se rassrna,
et, munie de ce prcieux viatique, elle demeura avec lui raisonnant du
nant des choses de ce monde, de sa runion avec les objets de sa
tendresse dans le giron du vritable amour.

Puis, dans ce moment solennel, elle s'agenouilla aux pieds du moine pour
recevoir sa bndiction. Lorsqu'il eut appel sur elle, de toutes les
forces de sa prire, toutes les grces que le ciel peut donner  l'me
qui va quitter la terre, pensant qu'aux approches de la mort la vertu
confre aussi une sorte de sacerdoce, il tomba aux pieds de la
malheureuse Marguerite, implorant  son tour la bndiction de
l'innocence et du malheur. Elle tendit ses blanches mains sur la tte
incline du moine, et conjura le Seigneur de se charger de la dette de
reconnaissance qu'elle avait contracte envers lui, et qu'elle ne
pouvait lui payer.

[Illustration.]

Cependant une grande foule tait rassemble sur la place des Marchands.
Peuple, seigneurs, femmes, vieillards, enfants, attentifs, regardaient
les valets du bourreau qui assuraient l'chelle et qui achevaient
d'tablir le funbre chafaud.

[Illustration.]

Le bourreau se tenait lui-mme  ct du billot, la hache  la main,
presque nu, vtu seulement d'un caleon de peau collant. Il raillait
grossirement avec ses suppts; et les mres montrant  leurs enfants
l'appareil de mort, leur disaient: Vois cet homme l-haut, avec sa
grande barbe si noire et sa peau si rouge: c'est celui qui mange les
petits enfants mchants en deux bouches, c'est Croquemitaine, c'est
Satan; et si tu pleures, il t'emportera avec lui.

[Illustration.]

L'enfant pouvant jetait ses petits bras autour du cou de sa mre, et
se cachait le visage dans son sein.

En attendant l'arrive de la nouvelle victime, on racontait dans la
foule le supplice dont les Milanais avaient t tmoins la veille. On
parlait de la fiert courageuse du seigneur Pusterla, et surtout du
pauvre enfant  qui un avait fait payer la haine qu'on portait  son
pre. On racontait ses cris, ses pleurs, ses sanglots; comment il
appelait son pre et sa mre, et comment ou avait eu peine, malgr sa
faiblesse,  le contenir et  l'amener prs un fatal billot. Mais le
moine, frre Buonvicino, qui se tenait  ses ct, lui dit que son pre
irait avec lui dans le paradis. Alors, l'enfant le regarda avec des yeux
consols, et lui dit; Et ma mre?--Ta mre vous rejoindra aussi dans
peu de temps.--Alors, dit l'enfant, si je restais ici, je demeurerais
sans eux? et comme le moine lui rpondit affirmativement, il se mit 
genoux, leva au ciel deux petites mains blanches comme la cire, pendant
que le bourreau lui coupait les cheveux.

Cependant sur la pantera, qui tait tendue de noir et garnie de coussins
de velours, ou vit arriver les principaux magistrats, le podestat, son
lieutenant, et le capitaine Lucio. J'ai dj dit qu' cette poque la
justice tait atroce, mais non pas hypocrite; les juges venaient admirer
les fruits de leur travail.

[Illustration.]

Bientt il se fit un grand bruit dans la foule. La voici! la voici!
cria-t-on de toutes parts. On vit paratre, rangs sur deux files, les
confrres de la _Consolation_, principalement institus pour assister
les condamns et les ensevelir. Ils taient vtus d'une longue robe
blanche, avec un capuce qui n'avait d'autre ouverture que deux trous
pour laisser passage  la lumire, et une croix rouge couvrait la place
du visage. Ils chantaient la messe des trpasss, et portaient le
cercueil et la civire pour un tre encore plein de vie et de sant! On
levait en tte du cortge un tendard noir, bord de jaune, sur lequel
taient peints un squelette tenant une faux et un sablier;  ses cts,
un homme la corde au cou et un autre homme portant sa propre tte dans
ses mains.

Ils arrivrent au pied de l'chafaud, en fendant la foule, et ils y
dposrent le lit funbre et la civire. Il se fit un grand silence, et
on vit apparatre, sur un char tran par deux boeufs de grande taille,
Marguerite, qui, les mains jointes sur son chapelet, semblait couver du
regard le crucifix que Buonvicino tenait sous ses yeux et portait de
temps en temps  ses lvres.

A la suite du char, les bras lis derrire le dos, si troitement que
les cordes lui entraient dans la chair, les cheveux en dsordre, la tte
bande avec un haillon blanc, environn de soldats et dans un misrable
costume, Alpinolo suivait  pied, en boitant et le visage dsespr. Les
blessures qu'il avait reues la nuit de la fuite n'avaient point t
mortelles; il s'tait seulement vanoui, et lorsqu'il fut revenu  lui,
les mdecins travaillrent d'un ct  lui rendre la sant, pendant que
de l'autre les juges travaillaient  lui ter la vie.

En effet, il fut mis un jugement. Mais le procs cette fois n'atteignant
pas un homme, mais un soldat, il fut confi  l'expditif examen de ses
chefs. On ne put russir  le faire parler. Les tourments les plus
raffins furent employs. Ce fut peu de lui disloquer les bras, on lui
appliqua le feu  la plante des pieds, jusqu' ce qu'ils fussent
dpouills de l'piderme; on lui mit des clous sous les ongles; ou lui
apposa la poitrine sous un poids norme; il souffrit tout sans une
contorsion, sans pousser un cri, sans profrer une syllabe. Seulement
une fois, transport hors de lui par les souffrances, on l'entendit
prononcer ces deux mots: Pauvre femme! et, mon pre!

Comme Marguerite passait au milieu des frres de la Consolation pour
monter sur l'chafaud, l'un d'eux, d'une voix basse, mais terrible, lui
dit: Marguerite, rappelez-vous la nuit de la Saint-Jean.

[Illustration.]

Marguerite, qui semblait dj planer au-dessus des choses de la terre,
tressaillit au son de ces paroles, tourna un regard d'une noble
indignation et d'un profond effroi sur le misrable qui avait parl, et
 travers les trous du capuce, elle vit darder sur elle un regard aigu
comme celui d'un serpent.

Elle ft tombe infailliblement, si Buonvicino ne lui eut donn la main.
Elle la saisit avec cette vigueur que la crainte nous inspire dans ces
moments o, sur le point d'tre dchirs par la haine, nous sentons le
besoin de nous appuyer sur l'amiti. Et l'Umiliato, lui mettant le
crucifix sous les yeux, lui disait: Il mourut en pardonnant  ses
ennemis. Marguerite fixa ses regards sur la sainte image. Elle parut
plus rsolue, et, rayonnante du pressentiment de l'immortalit, elle
s'approcha du billot funbre. Un instant aprs, le bourreau, la
saisissant par sa noire chevelure, prsenta au peuple une tte coupe et
sanglante.

[Illustration.]

Un frmissement universel rompit le silence. Ce furent des cris, des
exclamations, les prires des morts. Les plus voisins de l'chafaud
crirent  ceux qui n'avaient pu voir; Elle est morte! Alors, avec
l'empressement furieux d'une meute altre qui court  la fontaine, on
en vit quelques-uns monter sur l'chafaud, recueillir dans une cuelle
le sang qui dgouttait du tronc et pleurait de la tte, et le boire tout
fumant, C'taient des malheureux atteints d'pilepsie; ils croyaient,
avec ce remde pouvantable, se gurir de la plus horrible des
infirmits.

Lorsque Marguerite posa le cou sur le billot, Buonvicino se mit  genoux
 ct d'elle, et tant que l'infortune put encore l'entendre, il
murmura  ses oreilles des paroles de consolation. Puis on le vit
presser avec force le crucifix sur la poitrine et lorsque la hache
retentit, brisant cette tte, charmante qu'il avait tant aime, il tomba
le front contre terre, comme frapp du mme coup. On voulut le relever;
il tait mort.

Cependant une autre scne tait encore rserve  l'avidit populaire.
La foule ne s'coulait point, parce que le drame n'tait pas encore
termin et qu'on lui devait encore une autre victime. Pendant que le
bourreau balayait la sciure de bois trempe de sang, Ramengo suivait du
regard les dernires vibrations du corps mutil qu'on clouait dans la
bire, et s'criait; Maintenant je suis content. Tout  coup Alpinolo
se trouve devant ses yeux; cette vue le frappe comme d'un pressentiment
confus. Le jeune page te un diamant de son doigt, le baise  plusieurs
reprises, et, s'en sparant avec une larme dans les yeux, le remet au
valet du bourreau, en lui disant: Tiens, quand je serai mort, tu
m'enseveliras  ct de cette sainte.

Ce diamant rappelle  Ramengo celui de Rosalie, il se prcipite sur le
valet, le lui arrache des mains, en s'criant; donne, donne! Puis
s'lanant vers Alpinolo; Alpinolo, dit-il, Alpinolo, je te reconnais,
Et il le prend dans ses bras, le presse contre son sein. Lorsque le
bourreau, revenu de l'tonnement que lui cause cette scne, veut carter
cet importun qui l'empche d'exercer les devoirs de sa charge, Ramengo
le repousse avec force, et levant la voix vers l'assemble: Non,
s'crie-t-il, non, il ne doit point mourir. Non, il n'est pas ce qu'on
croit; il n'est point un soldat mercenaire... il s'est dguis; c'est le
brave cuyer Alpinolo, le mme qui sauva notre seigneur  Parabiago.
Non, cela ne peut pas tre; il ne doit pas tre tu ainsi comme un
assassin.

--Quelles sottises me contez-vous l? reprenait matre Impicca; qu'il
soit ce qu'il voudra, mon mtier est de le tuer. Croyez-vous que je ne
saurais pas aussi bien faire sauter la tte  un cuyer qu' tout autre
homme? Il fallait dire vos raisons au seigneur vicaire.

--Oui, reprenait Ramengo avec anxit, le seigneur vicaire le sait; il
ne l'a pas condamn, c'est une pure erreur. Il m'a donn l'impunit pour
lui. Attendez un moment, par charit, suspendez. Il ne doit pas mourir.
Qui commande  Milan, du prince on du bourreau? Il ne doit pas mourir,
non, non!

Et comme les soldats, las de ce conflit qui ne paraissait point devoir
se terminer, s'approchaient pour prter main-forte  matre Impicca;
Seigneurs soldats, s'criait-il, seigneur capitaine! vous qui tes une
race gnreuse, voudriez-vous bien venir en aide au bourreau, vous faire
bourreaux vous-mmes?  honte! Je puis vous faire du bien; j'ai de
l'argent, beaucoup d'argent, j'en ai trop; je vous en donnerai; je vous
donnerai tout ce que vous voudrez; mais, pour Dieu, aidez-moi,
secourez-moi pour que je le dlivre. Il est... Il est mon fils!

Jusque-l, le condamn tait rest stupfait en prsence de cette piti
inattendue, et il laissa l'inconnu plaider sa cause avec cette
indiffrence qu'on apporte au bord de la tombe, mais,  ce nom de fils,
toute son me se rveilla. Comment! s'cria-t-il, moi votre fils? vous
mon pre? et son coeur se fondit, et toute sa haine pour la vie et tout
son amour de la mort s'effacrent en un instant. Il se prit  songer
pour la premire fois  sa jeunesse, aux longs jours, au bonheur qu'elle
pouvait encore lui promettre, et il voulut vivre, il fut pris d'un dsir
effrn de connatre ce que peut tre l'amour d'un pre. Mon pre,
sauvez-moi, criait-il; oui, je suis Alpinolo, je suis votre fils,
sauvez-moi! Ces paroles redoublaient la rage et la vigueur du
malheureux pre, qui faisait  son fils un rempart de son corps. Enfin
Sfolcada-Melik, ennuy de ces scnes, dit aux soldats: En avant, il ne
sera pas dit que le cours de la justice aura t interrompu par un
manant!

--Un manant, s'cria Ramengo en rponse au conntable; que parles-tu de
manant, Allemand mercenaire? Sais-tu qui je suis? Et tirant son capuce,
et se dcouvrant le visage: Je suis Ramengo Casale; apprends  me
respecter.

Dans le trouble de cette scne, et sous le masque qui le couvrait,
Alpinolo n'avait pu reconnatre  la voix celui qui se faisait son
protecteur. Mais ds qu'il eut entendu cet horrible nom, ds qu'il eut
vu ces traits excrs, ds qu'il apprit quel pre il allait retrouver,
il jeta aussitt la masse dont il s'tait saisi pour aider les efforts
de son sauveur inconnu; et courant placer sa tte sur le billot, la
hache de matre Impicca l'eut bientt dlivr de l'horrible malheur
d'tre le fils d'un tratre.

Bientt aprs, le frre de la Consolation embrassait un cadavre, et
continuait  se rpandre en cris, en gmissements, en imprcations.
Mais, qui l'aurait plaint? c'tait un espion.

Les mres, les bonnes mres lombardes, dans la suite, en racontant cet
vnement  leurs enfants rassembls, les faisaient prier pour les
pauvres condamns, et leur rptaient: Prfrez un jour d'tre
Marguerite sur l'chafaud, que Luchino sur son trne.

[Illustration.]

A la cour, le bouffon fit beaucoup rire les seigneurs en imitant les
gestes de Ramengo disputant son fils  la mort. Luchino rit plus que les
autres; mais un historien ajoute qu'il ne dormit pas cette nuit-l. Qui
peut l'avoir dit  cet historien?

A la cour comme  la ville, tout fut bientt mis en oubli. En effet,
qu'tait-il arriv de si mmorable? Quelques innocents, dclars
coupables, avaient t injustement condamns et excuts; cela
n'arrivait-il pas tous les jours? Et moi-mme, je le sens bien, j'ai eu
tort de penser que le rcit de souffrances si monotones, si ordinaires
pourrait intresser longtemps le lecteur. Mais je l'ai dit et je le
rpte, je n'ai crit que pour ceux qui souffrent vritablement ou qui
ont souffert.



CONCLUSION

Peu de mots suffiront, maintenant, pour raconter ce qu'il advint des
divers personnages qui ont figur dans ce rcit  ct de Marguerite.

Le bouffon eut une mort moins gaie que sa vie, quoiqu'on puisse dire, en
un certain sens, qu'elle ait encore t une plaisanterie. Voici comment
elle arriva: Le seigneur Luchino sa dlicieuse villa de Belgiojoso,
entretenait une intrigue avec une beaut champtre. Soit qu'il dsirt
rellement que cette intrigue ft inconnue, soit qu'il voult seulement
donner  ses amours le piquant du mystre, il ne voyait jamais cette
facile beaut que lorsque la nuit avait rpandu ses ombres sur les
arbres de la villa; alors il l'emmenait dans le pavillon retir o
Alpinolo l'avait un jour surpris endormi, et o il l'eut assassin si
des scrupules n'eussent arrt son bras.

[Illustration.]

Quoique le seigneur Luchino ft trs-brave  la guerre, il avait peur du
diable, des revenants et du moindre soldat de l'arme des esprits.
Grillincervello connaissait cette disposition secrte de son noble
matre, et n'ayant pas eu de peine  dcouvrir les relations de Luchino
avec la jolie villageoise, il rsolut de troubler leurs amoureuses
entrevues. Un jour donc, en pntrant,  l'heure convenue, dans le
pavillon, leur asile ordinaire, ils virent se dessiner sur la muraille,
 la faveur d'une lumire livide, des formes tranges, moiti hommes,
moiti btes, avec des queues interminables des cornes menaantes, et
tout l'appareil de ce qui fait un dmon. L'air autour d'eux tait rempli
de sifflements et de bruits de chanes. La jeune femme effraye se
suspendit au bras de son amant, qui, plus effray qu'elle, sortit en
appelant au secours.

Les rires de Grillincervello lui firent bientt comprendre  quelle
espce de diable il avait eu affaire; et de cette heure le bouffon tait
guri de la faim pour toujours, si l'agilit de ses jambes ne l'et
sauv de la _misricorde_ de son matre.

[Illustration.]

Mais le matre, un peu revenu de sa colre, rsolut, pourtant de rendre
au moins au bouffon peur pour peur. S'tant donc entendu avec ses
courtisans, un jour que Grillincervello, revtu d'une robe de la signora
Isabella, leur prtait  rire par ses grimaces et ses coquetteries
fminines, il fit venir Matre Impicca, et du plus imperturbable srieux
du monde, lui ordonna de pendre le fou  un arbre, pour le plus grand
divertissement de la cour, La corde ne devait point tre attache  la
branche, et laisserait retomber le bouffon aussitt qu'on aurait fait le
simulacre de sa pendaison. Il retomba en effet, mais sans mouvement: la
peur l'avait suffoqu.

[Illustration.]

Pour voir plus commodment un ou plusieurs de ses amants la signora
Isabella prtexta un voeu  Saint-Marc de Venise. Dans son voyage, elle
se livra avec toute sa suite  de tels dbordements que le bruit en vint
aux oreilles du seigneur Luchino, qui, pour la premire fois de sa vie,
s'avisa de s'en fcher. Il eut l'imprudence de laisser entendre qu'il en
tirerait une clatante justice.

[Illustration.]

La signora Isabella, de retour de son plerinage, versa  boire  son
mari, un jour qu'il revenait fort chauff de la chasse. Il mourut
quelques heures aprs dans d'affreuses convulsions, pleur, disent les
gazettes d'alors, par sa femme inconsolable, et aussi par ses sujets,
qui versrent d'incroyables larmes. Le capitaine de justice, Lucio,
mourut vieux et honor, aprs avoir joui paisiblement de l'norme
fortune des Pusterla, qu'il transmit  ses hritiers.

Dans un oratoire entre Revisio et Montebello, on voit encore un grand
tombeau de granit avec une pitaphe qui loue la vie et pleure la mort de
celui qui y fut renferm.

C'est l qu'on ensevelit Lucio: c'est l qu'il attend le jugement de
Dieu.

[Illustration.]




[Fin de Margherita Pusterla, par Cesare Cant]
