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Titre: Le Major Anspech
Auteur: Fournier, Marc (1818-1879)
Date de la premire publication: 1843
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Revue L'Illustration,
   livraisons 17 (24 juin 1843) et 19 (8 juillet 1843)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   18 novembre 2011
Date de la dernire mise  jour:
   18 novembre 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 885

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque






Le Major Anspech.

NOUVELLE.

I.

Si le major Anspech tait un vieillard aussi maigre qu'il tait long, et
mme d'autant plus maigre qu'il tait long. Quarante ans avant l'poque
o se passa la petite histoire que nous allons,  lecteur, prendre la
libert de vous raconter, ce digne major tait l'un des plus beaux
mousquetaires gris du rgiment de Monsieur, et bataillard comme quatre.
Avec cela quelque fortune, un des beaux noms de Lorraine, du savoir 
l'escrime et un coeur passablement affam. Les femmes de la cour et de
la ville, de celles qui ne savaient rsister  un mousquetaire,
rsistaient encore bien moins  un mousquetaire gris, haut de cinq pieds
six pouces, et M, le major Anspech leur donnait de si galants assauts,
qu'il s'tait surnomm de son chef le Turenne des boudoirs.

Mais quarante annes changent lgrement un homme: M. Anspech, en 1827,
n'tait plus que l'ombre de lui-mme, et ne possdait autre chose, de
toutes ses splendeurs vanouies, que 800 livres de rentes, une culotte
en peluche noire, une longue redingote noisette et une mansarde; encore
la mansarde lui cotait-elle 10 cus par an.

Malgr cette rduction notable dans les lments de son bonheur, le
major Anspech, qui tait veuf, avait trouv le moyen de vivre au sein
d'une jouissance parfaite durant six mois au moins de l'anne. Or,
combien y a-t-il d'hommes qui puissent se vanter d'tre satisfaits de
leur sort un jour sur deux?

Il est vrai que les menus plaisirs du major Anspech ne tendaient pas
prcisment  corner son budget, et c'est en cela que, pour un
ci-devant mousquetaire, le major nous parat digne de beaucoup d'loges.
Il avait born ses volupts courantes  une promenade aux Tuileries,
toutes les fois que le soleil daignait en caresser les avenues, que ce
ft par les treintes brlantes de la canicule ou par les froids baisers
d'un beau jour d'hiver. Mais, comme cet astre est assez rarement chez
nous d'une amnit sans nuage, notre vieil ami avait fait une tude
approfondie de l'endroit du jardin le plus propre  goter les douceurs
de _Phbus_, et  ne rien perdre de ses rayons.

Aprs maintes recherches et plusieurs essais diversement heureux, le
major parut fixer son choix.

A l'extrmit de la terrasse des Feuillants, se trouve une pate-forme
ombrage d'arbres et de bosquets qui domine tout  la fois et la place
de la Concorde et l'entre architecturale de ce cot-l du jardin. Une
rampe en terre-plein termine cette plate-forme, et conduit le promeneur,
par un gracieux retour sur elle-mme, dans la riche enceinte qui s'ouvre
entre les avenues et la porte occidentale des Tuileries. Ce retour de la
rampe forme donc, comme on peut le comprendre, un angle assez aigu avec
le revtement de la plate-forme, et c'est du sommet de cet angle, dont
les cots sont deux murailles hautes d'une douzaine de pieds  cet
endroit, c'est de ce coin ainsi fortifi que nous allons parler.

[Illustration: Le Major Anspech, Mademoiselle Guimard et le Chevalier de
Palissandre.]

Expos au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur
lui-mme peut s'en assurer, semble dispos tout exprs pour concentrer
le plus de chaleur possible dans un troit espace, et, telle est mme
l'intensit de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de
fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint  rendre ce petit coin agrable
aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dpendaient un peu
de sa culotte de peluche, dtestait le voisinage du monde, le contact
des promeneurs; et, bien qu'il repost les yeux sans dplaisir sur les
troupes d'enfants qui hantent cette contre, rien ne l'eut autant gn
que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drles
ou quelqu'une de ces fraches et smillantes filles au regard moqueur
qui prsidaient  leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix
runit deux conditions rigoureuses: qu'il ft dans un lieu d'une
exposition convenable d'o l'on put voir sans tre trop vu, et qu'il
offrt une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis,
personne ne pt esprer s'asseoir  ses cts.

O banc privilgi, M. Anspech l'avait enfin trouv juste  ce point
d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles
de chvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfum de
roses et de jasmin. Du soleil jusqu  midi, de la fracheur dans le
milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc tait si
troit, si profondment enfoui entre les feuillages, que M. le major, le
plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinu, ne
s'y encastrait qu' grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les
mplats du major concidaient si parfaitement avec tous les accidents
gomtriques de cette cachette, que celle-ci pouvait ds lors se
comparer  une carapace dont M. le major s'tait constitu la tortue, et
que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert  une mouche
de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter  l'aise les deux
autres.

Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les
marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues,
vers la royale demeure, blouissante faade derrire laquelle le major
devinait des splendeurs o il pntrait par la pense et par les
souvenirs... La terrasse des Feuillants, o pitinaient les promeneurs,
lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mmoire
prtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui
de la vie du pass, et c'tait ce spectacle, c'tait ce soleil, ces
fleurs, c'tait surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet
ensemble de volupts prsentes, lies par le souvenir aux volupts
enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le
ci-devant mousquetaire.

Et pourquoi, s'il vous plat, ce pauvre M. Anspech, qui tait
gentilhomme aprs tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il
rduit, quarante ans aprs avoir brill dans les petits appartements de
Versailles,  quter une place gratuite au soleil, et  fuir les regards
indiscrets qui eussent explor de trop prs les mystres de sa culotte
de peluche?

Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces vnements imprvus, bien que
trs-naturels et trs-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer
de l'Opra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la
fentre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.

Il arriva donc ce soir-l que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait
Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mre, eut la maladresse de
laisser tomber son mouchoir. La consquence de cet accident fut que le
major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc
et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette
remarquable histoire.

II.

Mademoiselle Guimard ayant laiss tomber son mouchoir, une toile de
Hollande ennuage de matines, un bijou de mouchoir fil par la main des
fes, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieff qui portait la
chenille et maniait l'pe comme Fronsac, conut l'impertinente ide de
se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il
effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour
lors, donnait la main  mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!...
Bref, on changea deux regards et on se salua le plus poliment du monde,
mais le lendemain on alla se couper la gorge.

Ds le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de
la faon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre 
la porte Maillot, o tait le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs
en or dans son carrosse pour passer  l'tranger et y attendre que la
famille de Palissandre fut console de la mort du chevalier; car il faut
savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dgagement en
tierce dont il tait sr, et que, dans son ide, M. de Palissandre tait
on ne peut plus mort.

La chose succda comme le major l'avait prvu; on ferrailla quelques
secondes, et ds que le mousquetaire comprit que le chevalier
s'chauffait, il dgagea en tierce avec une telle rapidit, que M. de
Palissandre ne vit qu'un clair et tomba frapp de la foudre. Il faisait
jour  peine et M. Anspech fut si press de remonter dans son carrosse,
qu'il se trompa de voiture et monta dans celle du chevalier, qui partit
 fond de train. Lorsqu'il reconnut son erreur, il tait trop tard pour
qu il revint sur ses pas.

Arriv  Londres, il songea que son banquier  Paris pourrait lui faire
savoir ce qu'taient devenus son carrosse, ses 5000,000 francs et le
chevalier de Palissandre. Il lui crivit donc et profita de cet
ordinaire pour lui demander de l'argent, car le major, en retournant ses
poches, avait  peine rassembl quelques louis. La rponse se fit
malheureusement attendre, et le mousquetaire gris de Monsieur, tout en
se promenant  Saint-James, en proie  un ennui mortel, fit la
connaissance d'une jeune crole des Indes espagnoles, dont il
s'amouracha par dsoeuvrement. La jeune crole tant sur le point de
partir pour la Havane, et M. Anspech ne pouvant d'ailleurs s'acclimater
au plum-pudding, notre tourdi fit un millier d'cus du peu de diamants
qu'il avait sur lui, et emprunta 1,000 louis  un jeune gentilhomme de
ses amis qui tait de l'ambassade franaise et qu'il eut la bonne
fortune de rencontrer dans Hyde-Parck. Le lendemain il voguait avec la
jeune crole vers les Indes occidentales.

tant  la Havane, il crivit de nouveau  son banquier, toujours pour
avoir des nouvelles de son carrosse et du chevalier de Palissandre et
pour mander qu'on lui envoyt de l'argent. Mais le vaisseau qui portait
ces dpches se perdit apparemment, car six mois aprs, le major, qui
avait mang jusqu'au dernier doublon, attendait encore des nouvelles de
son banquier; il tait d'ailleurs horriblement fatigu de la crole.
Dans cette situation, il jugea que le meilleur moyen d'avoir une rponse
 ses lettres tait de l'aller chercher lui-mme, au risque d'avoir des
dmls avec le colonel des mousquetaires gris de Monsieur; toutefois,
il rsolut d'y mettre de la prudence et de rentrer  Paris incognito. Il
vendit sa garde-robe pour payer son passage, et dbarqua le plus
heureusement du monde  la porte de l'Opra, sous le premier nom qui lui
passa par la tte. Ses amis, qui le reconnurent, le pressrent dans
leurs bras et lui apprirent que son banquier tait pass en Amrique,
lui emportant plus de 500,000 fr., prix d'une terre que le major avait
fait vendre l'anne auparavant. L'accident le contraria d'autant plus,
que cette somme, avec kes 500,000 francs du carrosse, composaient 
trs-peu de chose prs toute sa fortune. Il ne lui restait de ressource
que dans le chevalier, mais le chevalier, lui rpondit-on, n'avait t
malade que quinze jours, et tait parti pour Londres ds qu'il avait pu
se tenir sur ses jambes. Le major comprit que le chevalier avait voulu
lui rendre au plus vite son coup d'pe et ses 500,000 francs; il fut
touch de ce procd jusqu'aux larmes, et reprit ds le lendemain la
route d'Angleterre,  la poursuite de son gnreux ennemi.

Le major arrive  Londres, court  l'ambassade, visite toutes les
tavernes, explore Covent-Garden et l'Opra, fouille toutes les maisons
de jeux, toutes les salles d'armes, toutes les tabagies: point de
chevalier! Enfin, il dcouvre, par les registres de la maison Ashbon et
comp., armateurs de la Cit, que M. de Palissandre est parti depuis
trois mois pour la Havane. Au diable, s'crie le major dsappoint,
cette drlesse de Fortune y met de la dsobligeance. Je ne retournerais
pas dans les griffes de ma crole pour tous les coups d'pe
imaginables, pas plus que pour les trsors de Visapour. Je m'en vais en
Amrique rouer mon banquier de coups de canne. Cela me distraira.

C'tait au fond le meilleur parti qu'il et  prendre; car le comte ne
possdant plus qu'un revenu de six mille livres, provenant d'une ferme
aux environs de Phalsbourg, il valait mieux courir aprs cinq cent mille
francs qu'aprs cent mille cus. Il alla donc s'embarquer en Hollande
pour la Nouvelle-Orlans, o l'on disait que s'tait rfugi son
banquier, et il l'y trouva en effet, mais dj ruin de fond en comble
par un agiotage sur des terrains en friche qui ne lui avait pas russi.
Le major se donna du moins l'agrment de le rosser selon ses mrites, et
ne sachant plus trop que faire, il courut se battre contre les Anglais,
en compagnie de M. de Lafayette.

Il se battit  merveille, et aurait fourni sans doute une fort brillante
carrire, sans cette vilaine histoire avec M. de Palissandre, qui
l'avait fait quasiment considrer comme dserteur, et lui laissait une
sorte de compte ouvert avec la prvt de Paris.

La guerre d'Amrique termine, le major Anspech se trouva passablement
endett auprs de quelques amis qui avaient eu la galanterie de deviner
une partie de sa position. Cette circonstance lui rappela son carrosse
et les trois cent mille francs avec le coup d'pe dont le chevalier de
Palissandre lui tait demeur redevable. Il eut l'ide d'crire  la
Havane et d'y prendre des informations exactes, mais on rpondit qu'il
n'avait paru personne du nom de Palissandre, et que ce gentilhomme,
vraisemblablement, devait re mort en route. C'tait  se pendre. D'un
autre ct, les quartiers de sa ferme ne lui arrivaient plus depuis six
mois, et les nouvelles affaires de 89 ne lui donnaient pas prcisment
envie d'aller voir lui-mme quelle en tait la cause: il s'en doutait
d'ailleurs  peu prs.

La situation du major Anspech tait on ne peut plus triste. Tout le
trahissait, tout l'accablait  la fois. N est-ce pas quelque chose
d'tourdissant, s'cria-t-il, assis un soir sur la jete de New-York et
entran par la vivacit de ses penses; n'est-ce pas quelque chose de
fabuleux que la destine d'un mousquetaire gris qui a eu le malheur de
donner la main  mademoiselle Guimard, juste  l'instant o cette
coquine laissait tomber son mouchoir? Voil une sotte histoire qui me
cote huit cent mille livres, sans compter mes dettes et ma brouillerie
avec la prvt de Paris. O fatalit! qui peut se dfendre de tes
coups!

En ce moment, on lui frappa sur l'paule.

III.

L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affect de quelque
chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?

--Ce que vous pouvez faire, monsieur, rpondit le major d'un air
hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ter votre chapeau.

--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand
calme, tout en se dcouvrant; un honnte homme doit des gards au
malheur.

--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-mme que je dsire qu'on
salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.

--Vous tes Franais, monsieur?

--Franais et gentilhomme.

--Vous vous trompez.

--Qu'est-ce  dire, sambleu!

--C est--dire que vous ne pouvez tre gentilhomme franais, puisqu'il
n'y a plus de gentilshommes en France.

--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va
vous envoyer aux poissons.

--Vous ne le ferez pas.

--Est-ce un dfi?

--C'est un conseil. Vous tes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg,
et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais
cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a t
confisque comme bien d'migr, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant
en France et que vous y tes condamn  mort.

--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-l
qui m'empche prcisment de vous jeter  la mer.

--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez
noy, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure.
Vous aurez peut-tre un ami de moins, et trs-certainement une mchante
affaire de plus.

--Il parait, monsieur, que vous avez des prtentions  tre furieusement
original.

--Je ne sais lequel des deux en a le plus, monsieur, de moi, qui vous
claire sur votre situation, ou de vous, qui me voulez jeter  l'eau
parce que je vous offre mes services.

--Je suis bien votre serviteur, monsieur; mais un gentilhomme qui
descend, comme moi, des ducs de Lorraine, n'accepte pas de services d'un
tranger.

--Et de qui en accepterez-vous ici, monsieur, si ce n'est d'un tranger?

--Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'un homme comme moi n'est
jamais rduit  la misre tant qu'il lui reste son pe.

--Et qu'en ferez-vous?

--J'en chtierais l'insolent qui aurait l'audace de m'humilier par une
importune piti, et plutt que m'exposer une seconde fois  cette
insulte, je me la passerais au travers du corps.

--Vous parlez  merveille; mais convenez qu'il y a quelque chose de
mieux  faire que d'insulter Dieu en disposant ainsi de la vie d'autrui
et de la vtre. tes-vous bien sr qu'il ne vous reste d'autre ressource
que le suicide?

--Au fait, je crois qu'il me reste six louis.

--Mieux que cela, monsieur le major Anspech; il vous reste un trsor.

--Ce n'est pas la sagesse,  coup sr.

--Non; mais c'est ce qui la donne.

--Et qu'est-ce donc?

--C'est le travail.

--Ah! ah! vous tes encyclopdiste.

--Je ne suis qu'une humble crature de Dieu, monsieur le baron, qui a
puis dans le sentiment mme de sa faiblesse la science de l'utile
jointe  la connaissance du bien. Or, je ne sache qu'une chose qui soit
bonne pour l'me, en mme temps qu'elle est salutaire au corps, qu'une
chose, entendez-vous, qui sauve l'un et l'autre, celui-l sur terre, et
celle-ci dans l'ternit.

--Et cette chose, c'est le travail..., reprit M. Anspech, devenu pensif.

--Oui, monsieur, le travail, auquel tous les hommes sont soumis depuis
la cration.

--Les hommes, les hommes... Au fait, c'est  peu prs juste ce que vous
dites la; car n'tant plus baron, je ne serai gure plus qu'un homme
dsormais. Mais o voulez-vous en venir? Vous me catchisez depuis une
heure comme si je vous reconnaissais quelque titre au droit de
m'ennuyer. Je vous prie de croire, monsieur, que je ne sais pas mme
votre nom.

--Vous ne dites pas vrai.

--Diable! prenez-y garde; c'est votre second dmenti.

--Alors, reprit en souriant l'inconnu, permettez-moi d'aller jusqu'au
troisime, en vous rptant que vous ne pouvez ignorer mon nom.

--Ma foi, monsieur, si vous pensez que votre nom puisse m'intresser en
quelque chose, je ne vous empche pas de me le dire.

--C'est ce que j'allais faire quand tout  l'heure je vous ai tendu la
main en vous offrant mes services. Je me nomme Franklin.

--Franklin!!! Ah! monsieur, qu'ai-je fuit? me pardonnerez-vous jamais...
Que je me jette  vos genoux...

M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il
n'tait point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand
homme tait mort depuis  peu prs deux ans; mais qu'au demeurant, lui,
Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier  New-York, sous la raison
sociale _Franklin and Son et comp._ en valait bien un autre, et qu'il
tait tout prt  en donner des preuves  son digne ami, M. Anspech. Il
expliqua en outre  celui-ci que c'tait sur la recommandation de M. de
Lafayette lui-mme, lequel lui ayant crit de diffrentes choses, en
quittant le Nouveau-Monde, lui avait touch deux mots des aventures et
de la situation du major, qu'il s'tait mis  la recherche de M.
Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dner
chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de
nature  tre accueillies.

M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main  M. Franklin,
et lui jura que la leon de sagesse qu'il venait de recevoir si
inopinment lui profiterait  l'avenir. Le banquier d'ailleurs le
sermonna si bien, que trois jours aprs, le major se mettait en route
pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents
ouvriers colons, qui dfrichaient, sous ses ordres, une fort vierge de
plus de huit lieues carres.

M. Anspech demeura vingt-cinq annes au fond de ces solitudes,
travaillant  faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage
comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chne. Ce fut l, pour un
ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il
est de la vrit de cette histoire de dclarer sans dtour que M. le
major,  mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier,
momentanment du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers
ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour pouse la fille d'un de ses plus
riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui
avaient fait rencontrer le vrai bonheur  plus de quinze cents lieues de
l'Opra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une
fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de
France apprirent au gentilhomme le rtablissement des Bourbons. Le
diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et
de son rgiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines
d'Amrique, ralisa toute sa fortune, qui s'levait  plus d'un million
de dollars, et s'embarqua sur _le Neptune_ en destination pour le Havre.
La traverse fut heureuse jusqu'en vue des ctes de Bretagne. Mais un
sud-ouest s'leva pendant la nuit qui devait prcder le terme du
voyage, et le vaisseau vint chouer prs des ctes, o il se perdit
corps et biens. On parvint  sauver quelques passagers, parmi lesquels
se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi
pauvre qu'il en tait parti trente ans auparavant.

Le seul espoir qui lui restt dans ce dsastre fut d'tre accueilli
convenablement  la cour; et bien que ses ides ne fussent plus les
mmes  beaucoup d'gards, il rsolut pourtant de se prsenter au roi,
dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, ds sa premire
visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'tait pas ce qu'on
appelait alors _un noble dbris de l'exil_, il avait eu le tort d'tre
heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des
rpublicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient  crdit
chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait dcemment lui tenir
compte de sa rcente misre, puisqu'il ne la devait qu' un accident
fortuit, et il fut assez froidement congdi.

Le major avait trop prsent  la mmoire sa belle ligne maternelle pour
s'abaisser  de nouvelles prires. Il tourna firement le dos aux
Tuileries, et ne songea plus qu' se faire rintgrer dans sa petite
ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec
beaucoup de peine; mais quand il eut pay les avocats, les procureurs,
les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expditionnaires,
les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut
acquitt auprs de quelques anciennes connaissances d'un millier de
louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres
de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se
plaignit pas, ne rclama rien, et vit passer par-dessus sa tte le
milliard d'indemnit sans viser  un cu. Sa vie s'encadra sans violence
dans les treintes de la ncessit; son horizon s'amoindrit, ses
ambitions s'vanouirent, sa volont, sa rsignation grandirent, et
l'homme des forts amricaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout
entier, plus beau peut-tre, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il
tait riche et puissant au sein de ses solitudes.

Et nous voici de retour,  lecteur,  ce petit banc si joliment nich
entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernire joie de ce
mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage
parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son
mouchoir!

IV.

Nous regretterions amrement que l'expression de _sage_ dont nous nous
sommes servi en terminant le chapitre qui prcde, induisit le lecteur
trop crdule dans une funeste erreur. Le but de cette difiante histoire
est de prouver, au contraire, de la faon la plus nette et la plus
irrfragable, que l'homme a beau rduire ses passions aux objets les
plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a
trac la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit
l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des
orages qui n'en sont que plus violents pour tre concentrs dans un
petit espace. Qu'importent les dimensions de la scne? Une tempte dans
un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colres, est une
tempte pleine de prils et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut
cette imprudente fourmi.

Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais
quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tideur de
l'dredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine
ayant bross avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa
culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers son
_retiro_ parfum. Les habitus de la Petite-Provence, ainsi que se nomme
cette extrmit du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes
filles, connaissaient si bien l'_homme du banc_, que personne ne se ft
permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue
possession lui avait consacre. Quelle ne fut donc pas la pnible
surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occup!

Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement
du monde, et d'aller expliquer  l'audacieux occupant par quelle suite
de sances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes
des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de
s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers
fleuris. Mais cette ncessit o il allait se trouver de divulguer sa
naissance lui rpugna; et puis l'homme assis sur son banc tait un
vieillard comme lui, long comme lui, maigre et srieux comme lui, qui
paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marque, et dont la
figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de
luttes pniblement accomplies.

M. Anspech se borna douc  jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion
qui trouve, en rentrant au gte, un autre vieux lion mourant, et passa
outre.

Ce n'est assurment, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au
bout de l'avenue, et au retour je le trouverai dcamp.

Mais le major se trompait. Il eut beau rder d'une alle  l'autre,
passer et repasser devant son den usurp, fusiller de ses deux yeux le
vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas mme l'air de s'apercevoir de
ces volutions menaantes, et continua paisiblement de rvasser au
soleil, et de suivre d'un long regard mlancolique le cerceau des jeunes
filles qui venait parfois rouler jusqu' ses pieds.

Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongrent et finirent
bientt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se
leva, et fit deux tours d'alle pour se dgourdir les jambes avant de
disparatre du ct de la rue Saint-Honor.

M. Anspech rentra chez lui dans un tat complet d'exaspration. Le
lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procda de nouveau
aux soins minutieux de sa toilette. Sa tte s'tait calme, et la raison
lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intrt prcis  le
faire, deux jours de suite, donner  tous les diables. Nanmoins le
vieux major tait triste, parce qu' son ge un jour perdu c'est quelque
chose.

En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se
dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est
l'obstin vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un
mouvement pour aller arracher cet homme au bien-tre dont il se voyait
si brutalement dchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui
mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le
major des rgles de noblesse qu'il devait  sa condition et  son ancien
monde, et dont il ne se sentait pas la force de se dpartir.
L'usurpation tait flagrante, il en fallait convenir; il y avait mme
une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu
mconnatre la veille combien le major tait visiblement contrari de
cette dpossession; tous ces motifs taient plausibles, mais un clat en
serait-il mieux justifi, et quelle que ft au fond la plnitude des
droits o se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport  ce fief
ombrag de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil
quelque chose de chimrique et mme de ridicule, qu'il n'tait pas de la
dignit d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?

Ces rflexions, qui se prsentaient sans suite  l'esprit du major, tout
en le dtournant d'une dmarche inconvenante, ne russissaient gure 
le calmer. Il cheminait  l'aventure dans les contre-alles du jardin,
heurtant les promeneurs, et mme les arbres, et mme les bancs, et mme
les chaises _payantes_, tout  fait comme une carne dmte que les
vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'tait quelque chose
de rellement pnible  voir, que cette longue redingote trottant sans
but, allant, tournant, revenant sur elle-mme, et livre  mille
impulsions diverses o s'entremlaient le courroux, le regret, la
douleur et le devoir. Chaque fois que ces rvolutions dboulonnes
ramenaient le vieillard vis--vis de sa flicit dtruite, c'est--dire
en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le
major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que
les passants, qui ne s'expliquaient pas ce dsespoir, ne laissaient pas
que d'en demeurer navrs.

Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquitude et
de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!

Le surlendemain, M. Anspech s'y retrana, sans force et sans espoir.....
C'est  peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux dsols
vers son paradis terrestre, o se tenait toujours, comme l'ange
implacable des chtiments clestes, cette immobile figure, cet homme
aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurment que pouvait
l'tre M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruaut que ne
l'tait M. le major dans sa rsignation.

Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il tait au lit, dvor par
une fivre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.

On aurait tort de s'tonner qu'un homme comme le major, qui avait
souffert de tant de fortunes diverses, et support tant de dsastres
sans se plaindre, se fut laiss vaincre par un de ces petits malheurs de
la vie commune auxquels on se trouve chaque jour expos. Il suffit d'une
goutte pour faire dborder une coupe remplie jusqu'aux bords. Et puis
toucher aux habitudes d'un vieillard, n'est-ce pas le surprendre aux
sources les plus sacres de sa vie?

M. Anspech fit une maladie fort grave, dont il eut mille peines  se
tirer, isol qu'il tait de toute assistance, et livr  des soins
mercenaires qu'il n'avait pas, hlas! le moyen d'encourager. Enfin, il
fut sur pied vers le milieu de juillet. Assis dans son vieux fauteuil de
velours orange, en face d'une petite fentre ouverte qui donnait sur les
toits, le descendant des Guise rflchissait que le petit banc des
Tuileries devait tre en ce moment un miracle de fracheur et de
parfums, et qu'on ne pouvait choisir une retraite plus dlicieuse contre
les ardeurs de la canicule. Le major soupira profondment. Le cours de
ses penses, en remontant ainsi vers des joies perdues venait de rouvrir
une blessure  peine cicatrise. Il demeura plong quelque temps dans
une rverie douloureuse, entrecoupe de tressaillements et de soupirs.

Lorsque ses forces lui permirent de s'aventurer au dehors, au lieu de
diriger sa promenade vers les Tuileries, M. Anspech remonta lu rue du
Bac, et poussa jusqu'au Luxembourg Il voulait ainsi donner le chante 
son coeur. Mais cet effort demeura sans rsultat, malgr son hrosme;
les affections sont tenaces chez un vieillard, parce qu'elles sont
gostes. Le Luxembourg ne lui rendait rien de ce qu'il aimait, ni le
monde qu'il tait habitu  voir, ni le palais de ses rois, qui de temps
 autres il regardait encore  la drobe, ni ce prestige des souvenirs
que chaque objet lui rvlait de l'autre ct de l'eau. Au bout de
quelques jours, le major sentit qu'il retomberait infailliblement malade
s'il continuait plus longtemps  contrarier ses jambes; mais
l'apprhension de s'aller heurter encore  cet inconnu, objet pour lui
d'un mlange de haine et de terreur, lui fit concevoir un projet d'une
extravagance acheve. On a vraiment besoin, pour admettre qu'une
pareille ide ait pu se faire jour dans une tte grise comme celle du
major, de rflchir que l'engouement du vieillard, loin de se relcher
dans les treintes de la maladie en passant par les excitations de la
fivre, avait d prendre tous les caractres d'une incurable manie.

Quoi qu'il en ft, il rsolut de mettre le jour mme son projet 
excution, si la ncessit l'y forait.

V.

Palsambleu! se disait le vieux gentilhomme en traversant le Pont-Royal,
j'ai pourtant quelque ide que les choses doivent tre un peu changes 
la _Petite-Provence_, et que ce _m'sieu_, ennuy que je ne vinsse plus
lui offrir mon dpit en spectacle, aura pris le parti de vider les
lieux..... et  moins qu'un nouveau dmon se soit mis en tte d'achever
la besogne de l'autre, c'est--dire de me dgoter de l'existence...
Bah! fadaises que tout cela, je vais retrouver mon petit banc plus
mignon que jamais... Si cependant le sort et permis..... Alors, mille
diables, je lui montrerai que je suis un Phalsbourg, morbleu! un cadet
de Lorraine, corbleu! un mousquetaire gris, jour de Diey! et nous
verrous de quel pied il se mouche, ce _m'sieu_... Eh! cela m'est
absolument gal de mourir d'un coup d'pe ou d'un petit banc rentr...
A propos, combien voil-t-il que j'eus mon dernier duel? quarante-deux
ans! Hum! c'est un peu long pour l'honneur de Phalsbourg... Mais aussi
ce fut un duel gros d'aventures... et qui me cota cher... cent mille
cus! Je voudrais bien savoir si mon argent est au fond de la mer avec
ce Palissandre, que le ciel confonde... Quand je songe que nous nous
gorgeames pour cette petite Guimard, une pcore! une drlesse! qui
n'avait d'autre mrite, en conscience, que d'tre la fille de sa mre...
autre coquine qui retournait si bien toutes les poches de ce malheureux
Soubise...

        Guimard en tout n'est qu'artifice,
        Et par dedans et par dehors;
        Otez-lui le fard et le vice,
        Elle n'a plus ni me ni corps.


M. le major Anspech fredonna ces petits vers en se dandinant de la faon
la plus galante dans le long fourreau noisette qu'il appelait sa
redingote, ce qui donna quelque chose de si extravagant  sa tournure,
que le factionnaire prpos  la porte des Tuileries eut quelque remords
de l'avoir laiss passer.

Nanmoins, le major, ds qu'il fut entr dans l'avenue des orangers,
reprit un peu d'assiette et de dcorum. De plus, il redressa si haut la
tte et roidit tellement le jarret, qu'il parut tout  coup d'une
longueur au-dessus de toute ide, et qu'on l'eut pris pour l'pe d'un
Suisse de Marignan faisant un tour de jardin.

La promenade offrait ce jour-l toutes les splendeurs imaginables. Le
soleil miroitait sur les grands bassins rays d'ombre et de clart,
tamisant ses larges rayons rouges au travers des ormes, et noyant toute
l'atmosphre dans une vapeur flamboyante. Des torrents de lumire
ruisselaient sur les statues de marbre et les couvraient d'tincelles,
tandis que la rverie, au cou pench, semblait sommeiller, invisible,
sous les bosquets en fleurs, et que la brise, rfugie au plus profond
des charmilles, se jouait, escorte des volupts nonchalantes, comme une
nymphe de Dlos sous les lauriers sacrs.

Nous n'osons trop affirmer si ce fut prcisment dans ces termes que
l'ex-mousquetaire gris de Monsieur rsuma les sensations caressantes
dont l'aspect du jardin,  cette heure et par ce beau soleil, dut
vraisemblablement l'inonder. D'ailleurs l'avis de tous les philosophes
est que, de deux volupts, c'est la plus pressante qui l'emporte
gnralement sur l'autre, et qu'un plaisir mdiocre s'efface devant un
plaisir extrme.

Tel tait pour lors l'tat moral de M. le major Anspech.

Ses yeux, en se dirigeant vers l'unique objet de ses penses,--et
comment dire  quelles pulsations bondissantes son coeur tait alors
livr,--venaient d'apercevoir le cher petit banc libre de tout indiscret
promeneur!... Et plus,  dlices! plus il le regardait, plus il le
trouvait embelli. Les jeunes pousses du chvrefeuille, ayant fini par se
rencontrer en montant, formaient un dme de verdure sous lequel
apparaissait le petit banc  demi voil de fleurs.

Un poids de dix-huit cent mille kilogrammes et quelque chose glissa tout
d'un coup de la poitrine du major, et lui permit de respirer  l'aise
pour la premire fois depuis trois mois. L'motion qu'il en conut fut
si vive, que ses jambes cotonnrent et qu'il s'appuya contre une caisse
d'orangers. Des larmes lui jaillirent des yeux, il voulut se parler 
lui-mme, entendre le son de sa propre voix, comme s'il et dout du
tmoignage de ses sens, mais ses lvres ne surent articuler que des
exclamations convulsives. Ne pouvant parler, il mdita. La brume un
instant tombe sur sa vie venait de se dissiper enfin, et il n'aurait
plus  combattre ce monstre aux doigts crochus, fils du Souvenir, et
qu'on appelle Regret!

En clbrant ainsi dans son me sa flicit revenue, M. le major Anspech
avait repris sa route, et marchait la tte penche comme accabl sous le
poids de son ravissement.

Quand il la releva, il n'tait plus qu' deux pas  peine de sa petite
cellule. Soudain le major fait un bond en arrire comme s'il et march
sur un aspic, et demeure immobile la bouche bante, le regard terne et
ptrifi.

L'inconnu s'tait assis sur le banc.

Le lecteur aurait tort de se laisser dominer ici par des prventions
fcheuses. Rien n'annonait chez l'inconnu qu'il ft anim de cet amour
du mal et de ce penchant  la taquinerie dont l'accusait dans sa pense
M. Anspech, son vindicatif rival. La figure du vieillard tait sillonne
de ces belles rides svres que l'on voit chez les soldats d'Italie
peints par M. Charlet, et ce qu'il y avait d'austre dans son regard
tait tempr par l'ensemble doux et tendre de sa physionomie. Il tait
facile de s'apercevoir que cet homme avait beaucoup et longuement
souffert. Son extrieur, comme ses traits, avait quelque chose de la
rigidit militaire, mais l'habit bleu qu'il portait par-dessus une
longue veste de basin blanc, datait d'une poque qui faisait de ce digne
dbris d'un autre ge une loque aussi dtriore qu'elle tait sans
tache. Il avait un pantalon de nankin visiblement fatigu par de trop
nombreux blanchissages, et des souliers  boucles qui dissimulaient plus
d'un mystre sous leur lustre menteur. En un mot, il existait entre ce
personnage et M. Anspech tant de points de ressemblance, qu'il fallut
rellement le degr de haine aveugle dont celui-ci tait anim pour que,
de sa part, un mouvement de sympathie ne le rapprocht pas  l'instant
de son antagoniste.--Mais, loin d'apercevoir chez l'inconnu ces
symptmes de pauvret noble et fire qui eussent du inspirer au major
plutt des sentiments de frre que d'ennemi, le descendant des
Phalsbourg, perdu de stupeur et de rage, put  peine retrouver assez de
sang-froid pour saluer son adversaire d'un coup de chapeau de fort
mchant augure.

L'inconnu lui rendit cette hautaine politesse avec autant d'aisance que
d'urbanit.

M. Anspech, ce devoir machinal accompli, enfona son chapeau sur ses
yeux et fit un pas en avant.

A ce manifeste, l'inconnu sourit et jeta les yeux autour de lui, comme
pour faire comprendre  son visiteur l'impossibilit o il tait de lui
donner l'hospitalit.

M. Anspech saisit le jeu de cette pantomime et sourit aussi, mais d'un
sourire amer. Il faisait d'incroyables efforts pour retrouver la voix.

Je crois vous reconnatre, monsieur, pour un amateur des Tuileries, dit
enfin l'habit bleu en saluant de nouveau; vous venez, comme moi, jouir
des charmes d'un beau jour.

--Il y a trois mois que je n'en jouis plus, monsieur, parvint  dire le
major d'une voix trangle et en roulant les yeux.

--En effet, monsieur, j'avais remarqu votre absence.

--Ah! fit M. Anspech de Phalsbourg.

Ce _ah!_ fut sinistre.

Vous paraissez souffrant, reprit l'habit bleu du ton le plus
affectueux,--et fatigu, ajouta-t-il, sans toutefois faire mine de cder
sa place.

--Vous avez devin juste, rpliqua, le major qui retrouva tout  coup
l'exercice entier de son piglotte; oui, je suis fatigu, monsieur, on
ne peut plus fatigu...

Le major fit une pause comme s'il et voulu se recueillir rapidement;
ensuite il s'approcha jusque sous le nez de l'inconnu et continua:

coutez-moi, _mon cher m'sieu_; je n'ai pas l'honneur de vous
connatre, mais je vous tiens pour un galant homme; d'ailleurs, votre
extrieur me plat, vous me convenez fort, et je serais honor que vous
consentissiez  vous couper la gorge avec moi.

L'habit bleu fit un soubresaut de surprise ml d'effroi. On prsume
qu'il crut avoir affaire  un fou; mais le major se mprit sur le sens
de ce mouvement.

Ne jugez pas du cheval par son harnais, continua-t-il en se campant sur
ses hanches avec beaucoup de noblesse; vous n'aurez pas en moi,
_mossieu_, un antagoniste indigne de l'pe d'un honnte homme; et si
des raisons toutes personnelles ne m'obligeaient pas, ds  prsent, 
vous demander comme une grce de vous taire mon nom, vous reconnatriez
que je suis d'un sang qui a toujours fait honneur aux veines o il a
coul.

--Alors, monsieur, rpliqua l'inconnu d'un ton presque srieux, je suis
charm de l'occasion, quelle qu'elle soit, qui nous rapproche, car le
nom que je porte, bien qu'il n'entre pas dans mes ides d'en faire un
grand tat, est pourtant un des plus estims de l'Angoumois.

--Cela se rencontre  ravir.

--Toutefois, monsieur (l'inconnu s'tait lev), vous plairait-il de me
dire  quelle cause inattendue je dois l'honneur que vous venez de me
faire en me proposant un cartel?

--La voici en deux mots. Vous ne m'avez pas formellement insult, je
dois en convenir, mais vous avez failli me tuer, et je vois que, du
train dont vous y allez, vous me tueriez tout  fait. J'aime mieux
prendre les devants.

L'inconnu se rassit, car l'ide lui revint qu'il se querellait avec un
lunatique. Mais, cette fois, le major parut comprendre de quelle nature
taient les soupons de son ennemi, et fit un mouvement d'paules en
mme temps qu'il sourit avec ddain.

J'avais espr que votre ge, monsieur, reprit-il, vous mettrait 
l'abri d'un jugement prcipit. Je m'aperois que je me suis tromp, car
vous semblez partager cette tyrannie vulgaire qui met hors la loi tout
ce qui se manifeste contrairement aux conventions communes. Recevez donc
mes excuses pour l'tranget de mon dbut, et j'ose croire que vous
reviendrez, sur mon compte,  une opinion plus srieuse lorsque vous
saurez  quel propos je dsire si vivement obtenir l'honneur d'une
rencontre avec vous.

La manire simple et naturelle dont ces derniers mots furent prononcs
parut frapper l'inconnu, qui se leva pour la seconde fois. M. Anspech
continua en jetant un coup d'oeil rapide sur l'habit bleu du vieillard:

Je m'assure, monsieur, que vous tes dans une situation  prouver
quelque sympathie pour ceux que la fortune ddaigne de favoriser. Je
puis donc sans rougir convenir devant vous que je suis une de ses
victimes. Heureusement pour moi que je n'ai pas reu dans le
Nouveau-Monde, o j'ai pass nombre d'annes, de svres leons de
modration et de sagesse sans en retirer quelque philosophie pratique 
mon usage. J'ai t ruin deux fois de fond en comble, et je m'en suis
consol. De retour d'Amrique, je me suis vu nglig, je dirai mme
repouss par des matres au service de qui j'avais consacr mes
premires annes: un roi, des princes qui n'ont pas daign tendre la
main  un ancien serviteur, et qui l'ont laiss vieillir dans l'abandon
et dans le besoin. Eh bien! je m'y suis galement rsign, et depuis
plus de dix ans je supporte sans me plaindre un tat voisin de la
misre. Mais peut-tre savez-vous, monsieur, que les forces de l'homme
ne sont pas inpuisables, et qu'il est un point o elles se brisent,
C'est  ce point que vous m'avez amen...

--Moi, monsieur? moi!...

--Vous allez me comprendre. La ncessit o j'ai t de rtrcir chaque
jour le cercle de mes besoins m'a peu  peu conduit  une modestie de
jouissances qui vous tonnera. Les dsir croissent avec la fortune, mais
un homme raisonnable les force  dcrotre en raison inverse de ses
revers. Les miens, monsieur, s'taient concentrs sur un objet tel que,
grce  ce choix modeste, je devais me croire  l'abri des caprices de
la destine. L'objet dont je vous parle, c'est le petit banc o vous
tes assis, o, depuis le 17 avril, _mossieu_, vous tes venu vous
asseoir chaque jour,  ce que je prsume, et  une heure plus matinale
que celle o j'avais coutume de sortir pour venir me reposer moi-mme...
Depuis deux ans je m'tais pris d'affection pour cet endroit du jardin,
j'aimais ce banc, ce berceau, ces fleurs... En t, j'y venais goter de
douces heures paisibles, en profitant de l'ombre de ces charmilles qui
se fait sentir vers onze heures du matin, comme vous avez pu le
remarquer... En automne, en hiver, le plus mince soleil rchauffant les
murailles du perron, ce petit coin, grce  l'angle troit qu'il occupe,
devenait un lieu de dlices pour les membres engourdis d'un vieillard...
que vous dirai-je? cette douce habitude prt un tel empire sur moi que
je n'eus bientt plus qu'un but et qu'une pense. Le moindre rayon
effleurant les toits que ma lucarne domine, le plus ple sourire du ciel
avait pour moi, pauvre vieux, plus de charmes enivrants que n'en eut
jamais pour un amant le sourire de celle qu'il aime. C'tait une passion
vritable, une passion avec toutes ses joies et toutes ses dlicieuses
douleurs. Un jour de brume ou de pluie me jetait dans le dsespoir, et
j'prouvais alors tous les tourments de l'absence. Mais le lendemain
tait-il beau, je faisais la plus brillante toilette que je pusse
imaginer, et j'accourais vers mon petit banc, convaincu que j'allais le
retrouver embelli. A prsent, monsieur, ai-je besoin de vous apprendre
que, depuis le 17 avril, vous m'avez chass de mon paradis et que vous
tes devenu mon bourreau!... Je n'ai plus que peu de chose  vous dire.
Je me souviens que quand j'tais mousquetaire gris dans les gardes de
Monsieur, j'aurais tu l'insolent qui eut lev les yeux sur ma
matresse; vous, monsieur, vous avez mieux fait que de lever les yeux
sur elle, car vous me l'avez vole... Vous m'avez pris mon petit banc;
c'est plus qu'une insulte... croyez-moi, c'est un meurtre. Ainsi,
monsieur, rendez-moi cette place; assurez-moi sur votre foi de
gentilhomme que vous la respecterez  l'avenir... ou bien donnez-moi
votre heure et choisissez les armes.

L'inconnu avait cout le major avec une attention croissante. Mille
sentiments contraires s'taient peints tour  tour sur sa physionomie,
et un observateur et facilement devin que, depuis un moment, de vifs
combats se livraient dans son me. Quand M. Anspech eut cess de parler,
attendant la rponse de l'habit bleu, celui-ci se promena quelque temps
en silence, en proie  un trouble visible que le major crut devoir
respecter. Enfin, l'habit bleu s'arrta, et fixant sur M. Anspech un
oeil grave et mlancolique:

Je suis un vieux soldat, dit-il, et l'alternative qu'il vous plat de
m'offrir ne me rpugne pas. Moi aussi je m'tais depuis trois mois fait
une chre habitude de ce petit rduit, et comme vous j'avais concentr
l les dernires jouissances d'une vie dsormais sans bonheur. Vous me
parlez de vos infortunes, continua-t-il avec un sourire presque sombre;
les miennes, monsieur, ne leur cdent gure en pret. J'tais noble et
riche avant la Rvolution; mais au retour d'un long voyage, je trouvai
la France rpublicaine, et je me fis rpublicain par amour pour elle. Ma
noblesse devint un sujet de mfiance, j'abdiquai ma noblesse; ma fortune
parut insulter  la pauvret publique, je la dposai tout entire sur
l'autel de la patrie; l'ennemi menaait les frontires, je courus me
mler aux vieilles phalanges de Moreau; je donnai tout  la France, mon
nom, mon pain, mon sang... Mais Buonaparte parut et je n'offris plus
rien  la Rpublique mourante que mon dsespoir et mes larmes... On me
fit des avances que je repoussai; on voulut me rendre mon rang et ma
fortune, je prfrai ma misre, et ce ne fut qu'en 1815, lorsque la
France se dbattait dans un effort suprme, que je repris l'pe pour
mourir  Waterloo... Hlas! mieux et valu mourir! Prisonnier et oubli
 dessein dans les changes, car vous devinez bien qu'on ne voulut pas
pardonner  un comte de s'tre battu pour la France, je fus emmen dans
le fond de la Russie, tran jusqu' Tobolsk et abandonn l, sans
ressources,  toute l'horreur du dnuement et de la faim. Comment je me
suis chapp de ces dserts, c'est ce qui vous intresse peu. Le ciel a
permis que je revisse la France, et m'y voici de retour, mais en butte
aux ressentiments du trne, regard comme tratre  la monarchie et
dtest par ceux-l mme qui pourraient me venir en aide aujourd'hui.

Le vieillard, en achevant ces mots, croisa lentement les bras et pencha
la tte, paraissant remonter dans sa mmoire le cours de ses amers
souvenirs, et ne songeant plus  la prsence de son interlocuteur.

Celui-ci, disons-le  sa louange, avait galement perdu de vue la
premire cause de cet entretien. Touch de ce rcit, qui rveillait en
lui une sensibilit quelque peu mousse par l'ge, il se rapprocha de
l'inconnu, et lui posant la main sur le bras, il lui dit d'une voix
mue:

La Providence a eu ses vues secrtes, monsieur le comte, car je viens
de m'apercevoir que vous portez ce titre, en permettant  deux
infortunes comme les ntres de se croiser sur leur route; et si
j'prouve quelque soulagement  la peine que me cause le rcit de vos
malheurs, c'est en pensant que vous avez trouv la seule personne qui
ft en situation de vous plaindre comme vous le mritez.

--Vous oubliez, monsieur, reprit en souriant l'habit bleu, que nous
devons nous couper la gorge demain matin.

Le major rougit et baissa les yeux.

coutez-moi, continua le vieux soldat de la Rpublique: Je ne pense
rellement pas que l'affaire qui nous occupe vaille tout  fait un coup
d'pe. Convenez d'ailleurs que de pareils passe-temps ne sont plus
gure de notre ge. Ah! autrefois je ne dis pas. Au sortir de la
comdie, j'allais indiffremment dgainer  la porte Maillot ou rire au
caf Procope. Tenez, monsieur, moi qui vous parle, j'ai reu un coup
d'pe et fait ensuite prs de deux mille lieues  la recherche de mon
rival, parce qu'un soir mademoiselle Guimard la jeune avait laiss
tomber son mouchoir.

--Qu'ai-je, entendu!... s'cria M. Anspech en faisant nu saut de
surprise; vous avez dit... vous... ah! mon Dieu!...

--Que vois-je? vous chancelez, vous plissez.,. Auriez-vous eu
connaissance de cette malheureuse affaire?... Ah! monsieur, s'il est
vrai que vous ayez quelque indice  ce sujet, rendez-moi un service que
je n'oublierai de ma vie: apprenez-moi ce qu'est devenu le major
Anspech... Mais j'y songe! vous tiez, m'avez-vous dit, des
mousquetaires gris de Monsieur; vous avez pu connatre le major, vous
l'avez certainement connu... Ah! parlez! je ne possde pour tout bien
que six cents livres de rentes, mais je les donnerais pour retrouver le
major avant de mourir...

--Vous tes donc le chevalier de Palissandre?... balbutia le petit-neveu
maternel des Guises, qui venait de tomber sur le banc en proie  une
dfaillance qu'il essayait en vain de surmonter.

--J'ai hrit du titre de comte  la mort de mes deux frres; mais vous,
monsieur, dois-je croire... Mes yeux, mes souvenirs ne m'abusent-ils pas
en ce moment? Ces traits... oh! encore une fois, parlez; vous seriez?...

--Oui, chevalier, je suis... je suis ton ancien rival.

--Eh bien! le ciel est juste!... il ne veut pas que je meure sans
l'avoir revu... Oh! si tu savais, mon pauvre baron, combien de fois,
depuis ton dpart de France, depuis ta fuite, devrais-je dire, j'ai
maudit le sort qui ne permit pas que j'arrivasse  Londres assez  temps
pour te rejoindre... J'avais connaissance des mauvaises affaires de ton
banquier, et, ne voulant pas lui remettre l'or que tu m'avais laiss
avec ton carrosse, et qui m'et paru trop aventur dans ses mains, je
partis pour te le rendre moi-mme et pour l'avertir du danger que
courait le reste de ta fortune... Je ne crus pas en tre quitte  cette
premire tentative. J'appris que tu tais parti pour la Havane: je
courus sur les traces; mais, battu par des vents contraires, le navire
que je montais fut chass de sa route... Il fallut renoncer  te
rejoindre.

--Eh bien! chevalier, c'est--dire monsieur le comte,--pardonnez-moi une
ancienne habitude,--prenez cette main que je vous offre, et bnissons le
sort qui permet que nous nous retrouvions dans des circonstances
douloureuses o l'un et l'autre nous avons besoin de presser la main 
un ami.

--Que diable dis-tu l, d'Anspech! s'cria le comte en saisissant la
main que le major lui tendait, que me parles-tu de circonstances
douloureuses... Il n'en est plus pour toi, mon ami; tu es riche, tu es
trs riche; je crois, Dieu me damne, que tu es horriblement
millionnaire!

Le vieux major fixa sur M. de Palissandre des yeux o se peignit un
tonnement stupide.

Eh! sans doute, continua le comte, car dsesprant de te rattraper, je
pris le seul parti qui me restait, et qui fut d'attendre que tu
revinsses de toi-mme chercher les trois cent mille francs. Mais pour ne
pas ressembler  cet homme de l'vangile  qui l'on confia deux talents
dont il ne sut que faire, je me gardai bien d'enfouir ton argent dans ma
cave; et trouvant d'ailleurs que cet or n'tait pas assez en sret en
France, je retournai  Londres: je plaai ta petite fortune chez un de
mes amis, agent de la Compagnie des Indes, et songe, baron, qu'il y a
quarante ans de cela! Du diable si je te dirai comment l'honorable
baronnet s'y est pris pour multiplier ton avoir; mais son fils, qui lui
a succd depuis une quinzaine d'annes, et avec qui j'ai renou des
relations ds mon arrive de Russie, m'crivait encore l'autre jour
qu'il valuait les fonds engags dans la maison Ashbon et compagnie 
prs de huit cent mille livres sterling. Huit cent mille livres
sterling, cela doit faire une somme fabuleuse!

Nous n'essaierons pas de peindre la figure du major Anspech. Il demeura
fort longtemps sans voix et sans couleur, les yeux ferms, comme un
homme  moiti tu par un coup de massue et qui cherche  ressaisir ses
sens. Enfin, ses joues reprirent quelque chaleur, il poussa un long
soupir, ouvrit les yeux, vit M. de Palissandre, debout devant lui, qui
suivait d'un regard inquiet le dnouement de cette crise, tendit les
bras et s'lana au cou de son vieil ami en versant un torrent de
larmes.

Quand cette premire effervescence fut un peu calme, le major Anspech
saisit de nouveau la main du comte, et lui dit:

coute, Palissandre: si tu ne me promets pas de le soumettre sans la
plus lgre observation  ce que je vais l'ordonner, je prends  tmoin
mon arrire-grand'tante, qui tait cousine au huitime degr de monsieur
de Guise le Balafr, que je m'en vais  Londres, que je fais liquider
mes millions, et qu'au retour je les jette  la mer. Tant pis, ma foi;
c'est la seconde fortune que l'Ocan me devra.

--Sarpejeu! parle donc.

--Eh bien! nous allons vivre ensemble, tre heureux, tre riches
ensemble, tre _rhabilits_ ensemble; et quand nous aurons assez de
cette vie-l, j'espre que Dieu nous fera la grce de nous en
dbarrasser ensemble. Je vais donner des ordres pour qu'on nous rachte,
 quel prix que ce soit, nos terres de Phalsbourg et notre donjon de
Palissandre. Non? aurons l deux belles proprits; et tu verras qu'un
tas de neveux, qui ne nous connaissent plus aujourd'hui, sortiront de
terre  point nomm pour nous reconstruire toute la famille qui nous
manque. Sois tranquille, nous ne manquerons pas d'hritiers.

Les deux amis tombrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre, et le
pacte fui ainsi jur.

L-dessus le comte et le baron se prirent sous le bras, et sortirent du
jardin des Tuileries d'un pas qui et fait honneur  deux voltigeurs de
Louis XV.

Et le petit banc?... Nous prouvons quelque confusion  l'avouer, mais
nous dirons la vrit et rien que la vrit. Oui, ma belle lectrice, le
major Anspech, en s'loignant, oublia mme de saluer d'un dernier regard
ce pauvre petit banc, objet de tant de tracas et de tendresse, et pour
lequel, une heure auparavant, il voulait se couper la gorge avec un
inconnu... Hlas! madame, il n'y a pas d'ternelles amours, mme 
soixante-dix ans.

Du reste, il faut le dire, le petit banc s'en est parfaitement consol.

MARC FOURNIER.




[Fin de Le Major Anspech, par Marc Fournier]
