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Titre: Angle
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1883
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1883 (septime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   28 janvier 2009
Date de la dernire mise  jour: 28 janvier 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 248

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par Google Books




                             ANGLE

                               PAR

                         HENRY GRVILLE



                        Septime dition



                             PARIS
               E. PLON et Cie IMPRIMEURS-DITEURS
                       10, RUE GARANCIRE

                              ----
                              1883





I


La grande rue de Beaumont tait pleine de poussire, de soleil et de
silence.

Personne sur le seuil des maisons de pierre grise, uniformment
construites sur le mme modle, suivant une ligne tire au cordeau.
Au-dessus du rez-de-chausse s'levait un premier tage aux fentres
garnies de petits carreaux verdtres, doubls pour l'oeil du curieux de
rideaux de mousseline blanche  fleurs, plus impntrables que les
triples voiles d'Isis.

Madame Lagarde tricotait paisiblement un bas qui n'en finissait plus,
tant la jambe en tait longue; drogeant aux usages des gens comme il
faut du pays, elle avait gard  sa maison l'ancienne porte coupe en
deux dans le sens de la hauteur, dont la partie infrieure, ferme au
loquet, protgeait la salle contre les invasions probables des chiens,
des poules, des oies, voire mme des agneaux gars. La partie
suprieure, formant volet, restait ouverte et supplait d'une manire
trs-efficace au jour insuffisant que donnait l'unique fentre de la
grande pice du rez-de-chausse.

--Voici la poste qui arrive, dit  demi-voix madame Lagarde au moment o
la petite diligence jaune, trane par un seul cheval qui emportait
parfois jusqu' huit personnes, malgr sa maigreur apocalyptique, passa
devant sa fentre avec un bruit de ferraille distinct, mais modeste,
comme il convient  un quipage qui fait le service public, pay par le
gouvernement. La vieille dame retomba dans son silence ordinaire, coup
seulement par le cliquetis rgulier des aiguilles dans le bas de laine;
les facteurs, un  un, entrrent dans le bureau de poste, d'o ils
ressortirent bientt, le lourd sac plein de journaux et de lettres pendu
en bandoulire, le gros bton d'pine  la main.

--Mlanie, cria madame Lagarde, va donc voir  la poste s'il n'y a pas
de lettres pour moi.

--Eh! mon Dieu, pourquoi voulez-vous qu'il y ait des lettres pour vous?
fit Mlanie en apparaissant sur le seuil de la cuisine qui donnait du
ct oppos sur un petit jardin plein de lavande et de romarin. Vous
avez eu une lettre de votre fils, il y a quinze jours, et vous savez
bien que personne d'autre ne vous crit. Et puis, ce n'est pas votre
jour de journal.

--Va  la poste tout de mme, insista madame Lagarde, en faisant un
accent circonflexe avec ses sourcils blancs; s'il n'y a rien, cela te
promnera.

Mlanie traversa la rue et disparut dans la porte du bureau de poste.
L'instant d'aprs elle reparut une lettre  la main. Sa surprise tait
si grande qu'elle revint en courant et prsenta  sa matresse par la
fentre ouverte la large enveloppe cachete de cire rouge.

Madame Lagarde ne parut pas moins tonne que sa servante; c'tait un
petit caprice despotique de femme dsoeuvre qui l'avait porte 
envoyer  la poste.

Ainsi que Mlanie l'avait dit, hormis les communications mensuelles de
son fils, elle ne recevait pas une lettre en deux ans.

--Qui est-ce qui peut bien vous crire, madame? demanda Mlanie en se
plantant devant sa matresse.

--Je ne sais pas, fit madame Lagarde en assujettissant ses lunettes et
en dcachetant l'enveloppe avec une sorte de respect.

Elle ouvrit la feuille de papier et la parcourut des yeux, puis son
visage changea d'expression, et elle plit par degrs, comme si la vie
se retirait d'elle.

--Qu'avez-vous, ma bonne dame? s'cria Mlanie tout effraye.

Avec cette confiance naturelle des serviteurs pour qui leurs matres
n'ont pas de secret, elle tendait la main vers la lettre. Madame
Lagarde retint le papier dans sa main.

--Attends, dit-elle; je n'ai pas bien compris.

Elle ta ses lunettes et les essuya avec soin, puis relut le papier
depuis la premire ligne jusqu' la dernire avec un soin extrme.
Lorsqu'elle eut termin, elle regarda gravement Mlanie, et lui dit:

--Il est arriv un grand malheur.

--Pas  votre fils, toujours, dit Mlanie d'un air furibond, comme si
elle voulait se quereller avec la destine.

--Si, Mlanie,  mon fils, et le malheur doit tre grand en vrit,
puisqu'il n'ose pas me l'apprendre lui-mme.

--Qui est-ce qui vous crit alors? fit Mlanie avec humeur.

--Le notaire, rpondit madame Lagarde. Il m'annonce que mon fils, ayant
fait de mauvaises affaires, s'expatrie pour un certain temps...

--Eh bien! et sa femme, qu'en fait-il, grommela Mlanie, et sa fille?

--Le notaire n'en dit rien, rpondit la vieille femme; je pense bien que
Georges m'crira demain; il n'a pas os me porter le premier coup, mais
je suppose qu'il ne va pas me laisser dans l'incertitude.

Madame Lagarde ta ses lunettes, inutiles pour tricoter, les remit dans
leur tui et reprit son bas de laine; Mlanie se tint debout devant
elle, et elles restrent toutes deux silencieuses.

--Madame, fit la servante au bout d'un moment, qu'est-ce que c'est que
des mauvaises affaires?

--C'est bien des choses, ma pauvre fille, rpondit la vieille dame avec
un soupir. Va dans le jardin cueillir une laitue pour notre souper.

Mlanie obit et referma derrire elle la porte de la salle. Madame
Lagarde laissa tomber son tricot sur ses genoux, et deux larmes
roulrent lentement sur ses jous fraches comme des pommes d'hiver bien
conserves. Mlanie rentra dans la cuisine o on l'entendait aller et
venir, mais madame Lagarde ne sortit pas de sa mditation.

Tout  coup, dans l'air paisible se fit entendre un roulement lointain.
Les chiens assis au soleil dans la rue dserte levrent le nez d'un air
inquisiteur; une calche antique, trane par deux chevaux poussifs,
tourna le coin de la route, non sans accrocher un peu une borne place
l par la prudence de la commune. Cet difice branlant s'arrta devant
le bureau de poste, o le cocher entra pour demander un renseignement.
Il en ressortt aussitt, et  l'inexprimable surprise de madame
Lagarde, il prit ses chevaux par la bride, leur fit traverser la rue et
s'arrta devant la porte de la vieille dame.

Une femme coiffe de travers d'un chapeau fan  plumes bouriffes et
d'un manteau prtentieux descendit pniblement de dessous la capote du
vhicule.

--C'est ici madame Lagarde? demanda-t-elle en fourrant sa tte dans la
salle par la partie suprieure de la porte.

--Oui, madame, rpondit en se levant la vieille femme stupfaite.

--Attendez! fit l'trangre en retournant  la calche. Elle revint
aussitt, rapportant dans ses bras une petite fille de trois ans
environ, belle comme le jour, et endormie de ce doux sommeil de
l'enfance que rien ne trouble.

--Qu'est-ce que c'est que cela? s'cria Mlanie qui apparut le visage
boulevers.

--Cela, dit la femme, c'est la petite de M. Georges Lagarde. Nous en
avons assez de la garder pour rien: mon mari me conseillait de la
remettre  l'assistance publique, mais je me suis dit: Ma foi, tant pis,
risquons le paquet. Je m'en vais la porter  sa grand'mre; elle payera
peut-tre bien le voyage. La voil.

En parlant ainsi, elle dposa la petite endormie dans les bras de
Mlanie qui se trouvait plus prs d'elle. La vieille servante avait eu
envie de reculer; elle accepta nanmoins le fardeau et regarda sa
matresse avec une question dans les yeux.

--C'est donc Angle? dit madame Lagarde tout bas en regardant la petite
fille, avec un mlange de curiosit, de tendresse et presque de crainte.

--Qu'est-ce que nous allons en faire? grommela Mlanie en cherchant des
yeux un endroit o elle pt dposer l'enfant sans la rveiller.

La grand'mre, qui contemplait Angle depuis un instant, enleva
adroitement l'enfant des bras de la servante et s'assit avec elle dans
le grand fauteuil, sa place ordinaire.

--Nous l'aimerons, dit-elle pendant que son vieux visage s'clairait
d'une douce lueur.




II


Pendant que la petite dormait, la femme au chapeau  plumes s'tait
attable devant un djeuner copieux, et, tout en mettant les morceaux
doubles, elle rpondait aux questions de madame Lagarde.

--Comment se faisait-il qu'Angle et t remise  des mains trangres?

C'tait bien simple, sa mre n'aimait pas les enfants qui font du bruit
et mettent une maison sens dessus dessous; Angle  peine revenue de
nourrice avait t confie pour tous les jours aux soins de la femme 
plumes. Qui tait celle-ci? une voisine pas trs-riche,--cela se voyait,
--pas trs-bien leve,--cela se voyait aussi,--et elle l'avait garde
pendant que la jeune madame Georges s'occupait de son mnage un peu, de
sa toilette beaucoup, de ses plaisirs passionnment. La petite n'tait
pas mchante, on ne pouvait pas dire cela. Mais comment se faisait-il
que le pre consentit  vivre spar de son enfant?

Angle couchait dans son petit lit prs de ses parents, et son pre
n'avait jamais su qu'elle passait ses journes ailleurs que sous son
toit.

--Eh bien, et madame Georges Lagarde, o tait-elle? La femme  plumes
fit un geste qui dispersait le souvenir de la mre d'Angle aux quatre
coins du ciel.

--Elle ne savait pas se tenir chez elle, conclut cette personne, bizarre
 coup sr, mais bien intentionne. Que voulez-vous qu'on fasse d'une
femme qui n'aime pas son intrieur?...

--Je ne comprends plus du tout, fit la vieille femme; vous dites que
madame Georges est partie; depuis quand?

--Un mois, six semaines, rpondit l'trangre en s'appuyant sur le
dossier de sa chaise de l'air enchant d'une personne qui a bien
djeun.

--Comment se fait-il que je ne l'aie pas su? demanda la vieille femme
avec un frisson.

--Il n'y avait pas de danger que M. Georges parlt de sa femme autrement
que pour en dire du bien; il l'aimait trop, et mme quand elle l'a eu
plant l, vous ne lui auriez pas tir une plainte  son sujet. C'est
comme a que l'enfant s'est trouve place chez nous, car vous
comprenez, cet homme, il tait toujours dehors.

--Et maintenant? demanda madame Lagarde en rougissant comme si c'tait
elle qui et failli  son devoir.

--Maintenant, le pre est parti, personne ne sait o; le premier mois
tait fini, nous n'avions pas vu la couleur de son argent...

--Cela ne se peut pas, s'cria madame Lagarde avec vhmence; mon fils
est un honnte homme et paye toujours ce qu'il doit.

--Pour dire la vrit, reprit la femme, j'ai bien dans l'ide qu'il avait
dit  quelqu'un de nous payer, et qu'il avait laiss l'argent pour cela;
mais ce quelqu'un-l aura mang la grenouille, et vous comprenez bien,
ce n'est pas notre faute  nous, et nous ne sommes pas assez riches pour
perdre ce qui nous est d. La preuve que nous avions confiance, c'est
que je suis venue avec la petite, et c'est un long voyage, je vous
assure... et cher: rien que la calche pour venir de la ville ici cote
vingt francs: le coquin, il n'a jamais voulu venir  moins,
ajouta-t-elle en secouant vigoureusement son index dans la direction o
elle supposait que pouvait tre le cocher.

--C'est le prix, dit madame Lagarde d'un air distrait, et, ajouta-t-elle
aussitt, le pre est parti sans embrasser son enfant?

--Que si, qu'il l'a bien embrasse, mais il ne nous a pas dit qu'il s'en
allait, ni  elle non plus, la pauvre mignonne.

Son regard se tourna vers le grand fauteuil o Angle continuait de
dormir paisiblement.

--Eh bien, dit-elle brusquement en se levant, je m'en retourne; je pense
bien que vous n'allez pas refuser de me payer ma petite note; c'est mon
mari qui l'a faite.

Ce dernier mot demandait grce pour certaines particularits de la
petite note. Dans toute autre circonstance, madame Lagarde n'et point
pay sans marchander; mais en ce moment elle tait trop mue pour
discuter quoi que ce ft. Elle paya, et la femme  plumes enfouit
l'argent dans son porte-monnaie avec une satisfaction visible. Aprs
quoi elle hla le cocher qui festoyait  l'auberge, remonta dans la
calche et disparut bientt aux yeux des habitants de Beaumont, attirs
sur leur porte par un vnement aussi inusit. Quand la poussire des
roues fut retombe dans le rayon de soleil qui enfilait la rue, quand
les chiens cessant d'aboyer eurent repris leur sieste, madame Lagarde se
tourna vers Mlanie et dit  son tour:

--Qu'est-ce que nous allons faire de cette enfant-l?




III


Au moment o les deux femmes se posaient cette question, Angle
s'veilla et promena autour d'elle, en silence, le regard tonn et
pensif de ses yeux bleus. Contrairement  l'habitude enfantine, si douce
et si naturelle, elle ne dit pas: Maman. Pour cette enfant, la mre
n'avait d exister que bien peu, madame Lagarde n'eut plus tard que trop
d'occasions de s'en apercevoir.

Se soulevant  l'aide des bras du fauteuil d'osier sur le large coussin
qui le rembourrait, elle dressa sa petite tte blonde, bouriffe; d'un
geste rveur, encore endormi, elle carta les rubans de son chapeau,
tomb sur ses paules, et elle continua de promener son regard sur tout
ce qui l'entourait.

Madame Lagarde s'tait approche, redoutant instinctivement une
explosion de cris; elle s'arrta stupfaite, voyant que rien de
semblable n'tait  craindre.

--O est la dame? dit Angle d'une petite voix harmonieuse et vibrante
comme une clochette de cristal.

Mlanie et sa matresse s'entre-regardrent en hsitant.

--La dame? insista l'enfant d'un petit air entendu, comme quelqu'un qui
tient  se faire comprendre.

--Elle est partie, dit Mlanie, se risquant  provoquer l'explosion
redoute.

--Ah! fit Angle sans tmoigner d'autre motion.

Elle s'tait assise dans le grand fauteuil et considrait les deux
femmes avec une attention extraordinaire. La vue du pain et des
assiettes rests sur la table veilla en elle un autre ordre d'ides, et
elle dit, tranquillement, sans impatience:

--J'ai faim.

Mlanie machinalement retourna  la cuisine et revint avec un petit pot
de beurre dont elle se servit pour faire une tartine. Pendant ce temps,
s'aidant des bras et des pieds, la petite fille tait parvenue 
descendre  terre, et elle se tenait devant sa grand'mre qu'elle
regardait toujours avec la mme attention, d'ailleurs bienveillante.

Madame Lagarde prouvait en ce moment une motion tout  fait
indescriptible et que n'avait jamais souponne son vieux coeur.

Bien souvent elle avait song  sa petite-fille, et s'tait fait une
joie de la voir, comme toutes les grand'mres qui pensent  leurs
petits-enfants.

Mais une petite-fille, c'est une enfant prvue, annonce d'avance, qu'une
mre ou un pre triomphant apporte dans ses bras. Celle-ci entrait
inopinment dans la vie de sa grand'mre comme une pierre entre dans un
bassin, lance par la fronde d'un enfant. Mlanie regarda sa matresse,
pendant que la petite, qui avait pris sa tartine, mangeait sans cesser
de les regarder attentivement, et les deux femmes virent dans les yeux
l'une de l'autre qu'elles avaient eu la mme ide: Si cette enfant
n'tait pas  nous?

La grand'mre fit un pas vers l'enfant, qui mordait de bon apptit dans
le pain beurr.

--Comment t'appelles-tu? lui demanda-t-elle.

--Angle Lagarde, rpondit l'enfant sans cesser de manger.

La grand'mre regarda Mlanie, et hocha la tte d'un air satisfait.

--Quel ge as-tu?

--Trois ans bientt.

--O demeures-tu?

--L-bas, fit la petite en agitant sa menotte dans la direction de la
porte.

--A la ville ou  la campagne? insista Mlanie toujours souponneuse.

Angle ouvrit de grands yeux et ne rpondit pas; pour elle, ces deux
mots ne reprsentaient pas d'ides distinctes. Son petit monde intrieur
se divisait en deux catgories: Ici et l-bas.

--O est ta maman? demanda Mlanie, reprenant l'interrogatoire pour son
compte.

--Partie, fit l'enfant.

--Et ton papa?

--Parti.

--Qui est-ce qui s'occupe de toi?

--La dame.

--L'aimes-tu?

L'enfant secoua lentement la tte de gauche  droite, et regarda le pain
rest sur la table.

--En veux-tu encore? fit madame Lagarde en suivant la direction de ses
yeux.

--Je veux bien, fit la petite.

--Qu'est-ce que tu mangeais l-bas? demanda Mlanie.

--Du pain, trs-blanc, plus blanc, mais il n'y avait pas de beurre
dessus.

Mue par un sentiment de compassion, madame Lagarde posa sa vieille main
ride sur la petite tte blonde. L'enfant leva les yeux, sourit, et le
bon regard fix sur elle lui inspirant confiance, elle dit de sa voix
dlicieuse:

--Je vous aime bien.

Tous les sentiments endormis ou indistincts qui se remuaient confusment
depuis une heure dans le coeur de la vieille dame, disparurent, noys
dans un flot de piti. Elle ne vit plus que ce visage d'enfant sans
famille et sans protection, elle n'entendit plus que la voix qui lui
disait: Je vous aime bien, et elle se pencha vers Angle pour
l'embrasser. La petite avait fait la moiti du chemin, et ses lvres
fraches touchrent la vieille joue; ce fut le premier baiser chang
entre l'enfant et sa grand'mre.

Le minet de la maison, effarouch par ce grand vnement d'une visite si
imprvue, rdait autour de la table; Angle l'aperut et lui passa la
main sur le dos, avec une politesse mle d'un certain respect. Le chat
reut cette caresse avec une indiffrence marque. Les chats n'aiment
pas  se compromettre avec les personnes qu'ils ne connaissent pas.

Angle poussa un trs-lger soupir de regret en voyant ses intentions
ainsi mconnues et se tourna vers la porte par o entraient la lumire
et la gaiet du jour. Mais la porte tait ferme dans sa moiti
infrieure, et elle soupira encore une fois.

--Veux-tu aller dans le jardin? suggra tout  coup madame Lagarde.

Un jardin! Angle ouvrit de grands yeux; qu'est-ce que cela pouvait bien
tre?

Mlanie prit la main de l'enfant, traversa avec elle la cuisine bien
claire o reluisaient les ustensiles de cuisine, et la conduisit dans le
jardinet,  cette heure du jour plein de grand soleil.

Les abeilles bruissaient affaires dans les touffes de thym en fleur qui
bordaient les plates-bandes, et s'envolaient vers quelques ruches
lointaines. Le jardinet, moiti ville, moiti campagne, se composait
d'un carr de choux, de quelques plants de pois, et de deux ou trois
corbeilles de fleurs rustiques, au milieu desquelles trnaient les lys,
dans leurs splendeurs de juin.

--Oh! des fleurs! fit Angle, et, s'arrachant  la main de Mlanie, elle
courut se planter devant les tiges pyramidales des lys.

--Elle va tout nous massacrer! s'cria Mlanie en se prcipitant pour la
rattraper.

Sa matresse la retint du geste.

Angle tait reste en extase devant les fleurs magnifiques et les
contemplait avec une vnration qui excluait toute envie d'y porter la
main. Elle resta ainsi muette et absorbe assez longtemps pour que
Mlanie revint avec le petit chapeau de paille qu'elle tait alle
chercher. Madame Lagarde le lui prit des mains et le posa doucement sur
la tte de la petite fille, qui sortit alors de sa contemplation.

--C'est beau, dit-elle doucement.

--Oui, dit la grand'mre qui ne voulut pas perdre l'opportunit d'une
premire leon, mais il ne faut pas y toucher.

Angle avana son petit doigt lentement et avec prcaution comme pour
effleurer la tige qui se trouvait le plus prs d'elle, mais elle le
retira avant de l'avoir atteinte et regarda la vieille dame avec un
indescriptible mlange de gaiet enfantine, de malice et de soumission.

--La fille est dsobissante, grommela Mlanie.

--Je ne crois pas, fit madame Lagarde, mais elle aime  jouer.

Angle quitta les lys pour une touffe de lavande o il y avait presque
autant d'abeilles que d'pis en fleur.

--Et des btes, s'cria-t-elle, c'est plein de btes! quel bonheur!

--Il ne faut pas toucher aux btes non plus. Angle hocha la tte avec
son petit air entendu.

--Je sais, fit-elle, c'est comme l-bas; il ne faut jamais toucher 
rien.

Elle fit la revue du jardin toujours silencieuse, trs attentive et plus
grave que ne l'est d'ordinaire un enfant de cet ge. Aprs un coup d'oeil
jet sur l'enceinte bien close du petit jardin, madame Lagarde dit  sa
servante:

--Je crois que nous pouvons la laisser seule.

Elles se retirrent sans que la petite fille, perdue dans son
merveillement, y ft la moindre attention.




IV


La journe finit par s'couler. Vers neuf heures du soir les deux femmes
se retrouvrent en tte--tte et se regardrent comme au sortir d'un
songe.

--Mais, madame, dit enfin Mlanie,--concentrant en cette question tous les
doutes qu'avait fait natre en son esprit cette journe  jamais
mmorable,--au bout du compte, rien ne prouve que cette enfant-l soit 
M. Georges. Vous n'avez pas l'adresse de cette femme, et elle ne vous a
pas dit son nom, vous ne pourrez jamais la retrouver, car vous ne savez
pas d'o elle vient... A votre place, je n'aurais pas accept l'enfant.

--Et qu'est-ce qu'on en aurait fait? demanda madame Lagarde d'un air
svre.

--Dame! je n'en sais rien, ces choses-l ne me regardent pas. Mais
supposez que cette petite ne soit pas la vraie fille de M. Georges?
qu'est-ce que vous ferez maintenant? O mettrez-vous celle-l, si la
vraie vient  vous arriver?

--Je n'en sais rien, fit la vieille dame en portant les deux mains  ses
tempes chauffes par le rude labeur de son esprit accoutum  vivre
dans une si douce oisivet; quand le mal viendra, il sera temps de le
prendre. Tu me tournes l'esprit et le sang avec tes suppositions.

Mlanie ne rpondit rien et fut se coucher en grommelant.

Le lendemain, madame Lagarde fut rveille par l'irruption de sa vieille
bonne dans sa chambre.

--Madame, qu'est-ce qu'il faut que je leur dise? tout le monde me
demande ce que c'est que cette femme qui est venue hier et cette enfant
qu'elle a amene?

--Dis-leur que mon fils, partant pour un long voyage, m'a envoy sa
fille pour que j'en prenne soin.

--Et si ce n'est pas sa fille? fit Mlanie entiche de son ide, la
premire ide romanesque qui et jamais pntr dans son cerveau.

--Dis-leur tout ce que tu voudras, mais ne me romps pas la tte, fit
madame Lagarde impatiente. As-tu vu la petite ce matin?

--Non, madame.

Madame Lagarde sauta  bas de son lit, passa rapidement un jupon, et
courut  la chambre voisine; bien que la porte ne ft pas ferme et que
personne n'et pu entrer sans qu'elle s'en apert, elle avait une vague
impression que l'enfant tait partie, ou n'tait jamais venue, et
qu'elle allait trouver la chambre dserte... Non; un joyeux gazouillis
discret d'enfant accoutum  se faire  lui-mme une petite causette
tranquille, remplissait la grande pice blanche et froide d'une joie
intime et jeune,  laquelle les vieux murs semblaient peu accoutums.
Madame Lagarde risqua sa tte, puis le reste, et fut accueillie par un
petit rire doux et satisfait.

--Bonjour, madame, dit Angle avec plusieurs petits signes de tte;
est-ce vous qui allez me lever? Mettez-moi par terre... Aprs un instant
de rflexion, elle ajouta gravement:--S'il vous plat.

La vieille dame se pencha vers l'enfant qui lui tendait ses petites
mains frmissantes d'impatience et l'enleva dans ses bras. Au moment o
elle la dposait sur le plancher de sapin, elle sentit les lvres
fraches de la petite fille dposer un gros baiser sur sa joue.

mue et surprise, la vieille femme rendit cette caresse et contempla
avec un tonnement sans bornes cette toute petite fille qui s'habillait
dj toute seule avec une sorte de rsignation joyeuse.

--Qui est-ce qui t'a appris  t'habiller toute seule? demanda-t-elle
pendant qu'Angle, assise par terre, tirait avec effort son petit bas
sur ses mollets ronds.

L'enfant leva la tte et rpondit gravement:

--Personne, c'est moi.

Madame Lagarde retomba dans ses mditations, pendant qu'Angle
continuait sa petite toilette, non sans quelque anicroche. Elle
s'approcha de la vieille dame, pour que celle-ci fixt quelques agrafes,
nout quelques cordons, puis elle resta debout devant sa grand'mre en
disant:

--Et de l'eau pour se dbarbouiller?

Ramene  ses devoirs par cette question, madame Lagarde emmena sa
petite-fille dans sa chambre, o elle complta sa toilette, puis elle la
conduisit en bas pour la faire djeuner, et remonta de plus en plus
perplexe.

Qu'tait cette enfant si trange dans ses manires, si philosophe malgr
son jeune ge, si peu habitue  ce qu'on lui vnt en aide, et, on tait
presque tent de le dire, si rsigne?

tait-ce vraiment la fille de son fils? A la pense que ce pouvait tre
elle, le coeur de madame Lagarde se serra. Si c'tait la fille de
Georges,  quelle cole la pauvre enfant avait-elle appris sa prcoce
science de la vie? Si non, par quel destin cette petite trangre se
trouvait-elle jete au travers de la destine d'un vieille femme
inconnue de tout le monde, qui vivait depuis tant d'annes perdue au
fond d'un petit bourg de province? Qui avait pu renseigner des trangers
sur l'existence de madame Lagarde? Et si cette enfant tait vraiment la
fille de son fils, comment se faisait-il que rien n'et averti sa
grand'mre de sa venue? Combien elle se repentait maintenant de ne pas
avoir plus troitement interrog cette trangre! Et si ce n'tait pas
sa petite fille, comment se faisait-il qu'on et choisi en toutes les
femmes de France cette vieille femme pour lui apporter un enfant
abandonn?

--Cela ne se peut pas, se dit-elle, rpondant  l'obsession intrieure
de la pense. Mlanie rve, cette petite est la fille de mon fils.

Sa pense se tourna alors vers ce fils absent, mystrieusement disparu,
auquel depuis la veille l'incroyable arrive d'Angle l'avait empche
de penser.

Depuis les annes d'enfance Georges ne s'tait jamais montr un fils
trs-empress, bien qu'il et toujours t respectueux. Quelques annes
plus tt, un dissentiment grave avait clat entre la mre et le fils,
et les avait encore spars davantage. C'tait au sujet du mariage de
Georges, Madame Lagarde n'avait jamais vu la bru que voulait lui donner
son fils, mais rien qu' la faon dont celui-ci avait annonc ses
projets, le vieux sang provincial et bourgeois de la bonne dame s'tait
rvolt.

Mais Georges avait tenu bon, et le mariage s'tait fait. Depuis, la
vieille mre rsigne avait appris la naissance de sa petite-fille.

Ces choses qui se passent si loin ne changent rien  la vie. Qu'allait
devenir madame Lagarde s'il lui fallait sur ses vieux jours rapprendre
ce dur mtier de la maternit, tellement pnible que bien des mres
reculent devant leur tche et s'en reposent sur les autres?

--Avant tout, se dit-elle revenant au sentiment de sa personnalit,
singulirement lse depuis la veille, il faudrait savoir si cette
petite fille m'est vraiment quelque chose. Elle retourna  la cuisine et
regarda ce qui s'talait devant elle.

Le nez enfonc dans sa tasse de lait, Angle buvait avec dlices, mais
ses yeux toujours actifs ne perdaient pas de vue le chat pelotonn 
l'autre bout de la table, qui regardait le pot de lait les yeux  demi
ferms, pleins  la fois de crainte et de convoitise.

En voyant entrer la vieille dame, Angle s'arrta pour respirer et
reposa sa tasse sur la table, bien qu'elle ne ft pas vide.

--Bonjour, madame, dit-elle de sa voix dlicieuse. Aprs un instant de
rflexion, elle reprit toute pensive:

--Comment vous appelez-vous?

Une indicible piti saisit le coeur de la vieille femme, au moment o
elle se penchait vers l'enfant pour lui donner le baiser que celle-ci
rclamait du geste...

--Appelle-moi grand'mre, lui dit-elle.

Mlanie n'tait pas l, sans quoi, bien sr, elle et lev les yeux et
les bras au ciel. Madame Lagarde, effraye de sa tmrit, regarda
autour d'elle et s'assura qu'elle tait bien seule. Elle se pencha alors
vers la petite fille qui la regardait d'un air heureux et satisfait, et,
cdant  une impulsion irrsistible, elle l'embrassa  plusieurs
reprises.

--M'aimeras-tu? lui dit-elle, avec un trouble qu'elle ne pouvait
dfinir.

--Oh! oui, rpondit la petite, vous tes bonne, vous! Prenant la main de
la vieille femme, elle l'entrana d'un geste clin vers le jardin,
souriant dans la lueur du matin et encore baign de rose.

--Allons voir les fleurs, dit-elle.

Sa grand'mre la suivit docilement.




V


Angle ne faisait pas grand bruit et ne drangeait gure. C'tait une
petite fille discrte et silencieuse. On voyait qu'elle n'avait pas t
accoutume  la socit des enfants, car elle ne la recherchait pas.

Pendant une dizaine de jours encore, elle s'amusa de ce qui l'entourait;
le jardin, le chat, les insectes, les meubles de la maison nouveaux pour
elle, l'absorbrent longuement; puis, le temps s'tant mis  la pluie,
une mlancolie soudaine s'abattit sur la pauvrette.

Appuye sur la partie infrieure de la porte, ce qu'elle ne pouvait
faire qu'en montant sur un petit escabeau, elle regardait tristement
tomber la pluie, cette pluie des ctes, qui tombe pendant des journes
entires sans forcer ni diminuer, comme si le ciel gris avait pris 
tche de punir les humains avec l'inflexibilit d'un pdagogue bourru.

Elle se rappelait peut-tre les heures noires de son enfance; le pre
toujours absent, qui rentrait tard, fatigu, toujours silencieux et
proccup; la mre gaie et coquette, bien mise, qui s'habillait
lentement devant la glace en fredonnant un air; les brides du chapeau
taient l'objet d'un long travail; puis la jeune femme tirait ses gants
sur ses poignets, jetait un dernier coup d'oeil  son lgante image, et
souriait. Elle prenait ensuite par la main Angle, qui, blottie dans un
coin, sur son petit escabeau, regardait avec une admiration mle de
crainte sa jolie maman, si jolie qu'elle et bien voulu l'embrasser.

Mais la maman n'aimait pas beaucoup qu'on l'embrasst, cela chiffonnait
sa robe. Alors Angle se contentait de poser ses lvres sur les volants
de la belle robe neuve. Malheureusement un jour les petites lvres roses
avaient got  la confiture, et leur marque tait reste sur les
volants soyeux. La maman n'avait jamais pu comprendre d'o venait la
tache; mais Angle avait compris et n'avait plus embrass mme la robe.

La mre d'Angle la conduisait alors chez cette femme empanache qui
l'avait apporte  Beaumont, dormant d'un si bon sommeil. L c'tait
moins gai encore. Angle prenait sa poupe dans ses bras et essayait de
l'endormir.

Puis la mre tait partie. O? Angle ne savait pas. Son pre l'avait
amene chez la femme empanache, et elle y tait reste pour la nuit.
Son pre venait la voir cependant, mais souvent c'tait le soir,
lorsqu'elle tombait de sommeil. Il semblait  la petite que plus d'une
fois son pre l'avait porte lui-mme dans son petit lit; il
l'embrassait plusieurs fois, en la portant, avec tendresse; elle croyait
bien se rappeler l'impression de la grande barbe soyeuse effleurant son
visage... Mais cela aussi devait tre un rve, comme le chant de la
nourrice.

Et puis, on l'avait mise dans une voiture, puis dans le chemin de fer,
encore dans une voiture, o elle s'tait endormie, et  la fin elle
s'tait rveille dans cette maison singulire, o rien ne ressemblait 
ce qu'elle avait connu, o dans le jardin il y avait des fleurs et des
btes; mais depuis qu'il pleuvait, on n'allait plus dans le jardin...
Est-ce qu'il allait pleuvoir toujours?

Angle en tait l de ses mditations, une aprs-midi encore plus sombre
que les autres, lorsque son visage s'claira soudain.

Abrite par un large parapluie, qui dbordait d'un mtre dans tous les
sens au-dessus de sa personne exigu, une petite fille d'une dizaine
d'annes passait devant la porte en faisant claquer ses sabots sur la
route dtrempe.

La petite fille qui passait tait de fort bonne maison pour le pays;
pour quiconque en et dout, l'normit de son parapluie en faisait foi.
Les gens d'extraction vulgaire ne possdent point de si normes
robinsons. Tel est le nom familier de ces objets, en souvenir de
Robinson Cruso.

La petite porteuse de parapluie sourit en regardant la figure rveuse
qu'Angle appuyait sur ses petites mains, et Angle sourit en rponse.
Un instant aprs, en repassant, la grande fille sourit encore  la
petite qui lui rpondit d'un signe de tte amical.

Le lendemain,  la mme heure, mais cette fois sans parapluie, car le
ciel par hasard semblait tmoigner des vellits de clmence, la
fillette de dix ans dit bonjour  celle de trois ans; depuis, tous les
jours Angle, bien qu'elle ne st pas l'heure, avertie par un instinct
secret, quittait son occupation quelle qu'elle ft, et venait attendre
le passage de son amie inconnue.

La grande fillette tait la fille d'un pre veuf, petit propritaire,
rentier, grand amateur de rosiers et capable, pour se procurer des
cussons, de tout, mme d'un vol; au demeurant le meilleur homme du
monde.

Marianne Benot tenait  elle toute seule la maison de son pre; de
temps  autre une femme de peine venait lui donner un coup de main et
faire le plus difficile de l'ouvrage; mais Marianne n'et permis 
personne de l'aider dans les travaux journaliers de la maison: elle y
mettait mme un singulier amour-propre. Son pre prenait volontiers un
fusil sous le bras, en temps de chasse, et un livre, en temps ordinaire,
car il aimait la lecture. Botaniste intrpide, et classificateur enrag,
il se dispensait d'ailleurs des tudes techniques qui lui eussent rendu
la vie trop pnible. Il se bornait  essayer d'acclimater dans son
jardin les plantes rcalcitrantes qu'il allait recueillir dans le
ruisseau ou sur la lande.

Marianne avait donc beaucoup de temps  elle; elle allait  l'cole,
plutt pour passer les heures de la journe que pour apprendre quelque
chose, car depuis longtemps, quoique la plus jeune de toute la classe,
elle savait tout ce que pouvait lui enseigner la pauvre vieille
institutrice.

Tous les soirs, vers cinq heures, Marianne allait chez l'picier
chercher les menues provisions ncessaires pour le repas du soir; elle
rentrait, son petit panier  la main, et s'occupait aussitt des apprts
du souper. C'est dans une de ces courses qu'elle avait aperu Angle.
Une question discrte  l'picire l'avait mise au courant de tout ce
que l'on savait dans le pays relativement  la petite fille, et elle
s'tait prise aussitt d'un grand intrt pour la pauvre enfant plus
qu'orpheline. Depuis lors, elle sortit plus souvent, cherchant les
occasions.

L'hiver s'coula ainsi. Quand il faisait mauvais temps, la porte tait
tout  fait ferme, et alors faute de voir le joli petit visage triste,
et les grands yeux mlancoliques, Marianne rentrait chez elle, moins
gaie qu'au dpart; Angle tenait, sans qu'elle le st, une grande place
dans sa vie.




VI


Le printemps tait venu, et mme dans les villes les plus noires et les
plus populeuses, on ne pouvait s'empcher de sentir son influence. D'un
bout  l'autre du pays cette joie des premiers beaux jours, que
ressentent les plus moroses, pntrait dans toutes les maisons.

C'est  ce moment-l qu'il arriva  un fermier qui demeurait  l'autre
extrmit du bourg,  cinq cents mtres des dernires maisons, une
aventure bien extraordinaire et qui fit jaser les bonnes gens de
Beaumont.

Jean Bru revenait de voir ses orges; suivant son habitude, il marchait
la tte baisse, les mains derrire le dos, ne pensant  pas
grand'chose, probablement. Le soleil venait de se coucher, la nuit
promettait d'tre froide et le temps serait beau le lendemain; tout cela
ne contrariait pas Jean Bru.

Le chemin qu'il suivait entre deux pices de terre n'tait pas bien
large et venait des champs, conduisant  la ferme; hormis les gens de
cette maison, il n'y passait jamais personne.

Jean Bru entendit marcher derrire lui, ce qui l'tonna, car il croyait
tout le monde rentr; cependant il ne se retourna point, car il n'tait
pas curieux. Le pas se ralentit: c'tait un pas lger, indcis, comme
celui de quelqu'un qui ne sait trop s'il doit avancer ou reculer.

Une voix d'enfant grle et tremblante s'leva dans le grand silence des
champs:

--Monsieur, vous n'auriez pas besoin d'un garon de ferme?

Jean Bru se retourna brusquement. Devant lui se dtachait, tout en noir
sur le fond d'or du ciel, la silhouette d'un garon de treize  quatorze
ans. Il tait vtu d'une petite veste courte qui avait d lui servir
pour sa premire communion, car les manches ne lui venaient pas  la
moiti du bras; il portait un pantalon en toile bleue et blanche 
petits carreaux et des souliers qui avaient fait beaucoup de chemin.
Avec cela, un air honnte et dcid, qui contrastait avec le tremblement
de sa voix craintive. Jean Bru resta fort tonn de la rencontre;
d'ordinaire on ne loue pas les garons de ferme en plein champ, vers
sept heures du soir.

--D'o viens-tu? demanda-t-il d'un ton svre  ce garonnet, qui
n'avait pourtant pas l'air d'un vagabond.

L'enfant nomma la ville la plus voisine.

--Comment se fait-il que tu cherches  te placer avant la Saint-Jean?
dit le fermier, continuant son interrogatoire.

--Je n'ai plus de famille, dit l'enfant, et j'aime le travail des
champs. Je suis un honnte garon; prenez-moi pour mon pain, si je ne
mrite pas mieux; je vous servirai fidlement.

Jean Bru regarda plus attentivement encore ce petit garon nergique et
dcid, qui l'accostait ainsi avec tant de confiance.

--Qu'est-ce que a peut bien tre que cet enfant-l? se demandait-il en
lui-mme, tout en inspectant sa nouvelle connaissance.--Comment
t'appelles-tu? dit-il tout haut.

--Prosper, rpondit l'enfant.

--Prosper tout court? Le petit baissa la tte.

--Pauvre enfant! pensa le fermier. Aprs tout, c'est possible. Il a
pourtant l'air d'avoir t bien lev.

La prudence normande reprenant le dessus, matre Bru se dit qu'on ne
loue pas les domestiques sur les routes le soir, et que ce petit pouvait
tre dangereux; il le regarda nanmoins encore une fois et se dit qu'en
ce cas les apparences seraient bien trompeuses; malgr cela, il fit
d'une grosse voix:

--Je n'ai besoin de personne.

Ce n'tait pas vrai. Quinze jours auparavant, Bru avait renvoy un
valet de ferme, ivrogne et paresseux, qui ne faisait pas de besogne pour
le pain qu'il mangeait; les travaux taient dj commencs, la maison
tait pleine d'ouvrage, et parfois la matresse ne savait o donner de
la tte. Mais comment accepter les services de quelqu'un qu'on ne
connat pas, alors qu'on est si bien tromp par les gens que l'on
connat?

Ce raisonnement n'tait peut-tre pas trs-bon, mais il avait cela
d'agrable pour le moment, qu'il permettait  Jean Bru de repousser la
requte du garonnet. Il reprit le chemin de la ferme en disant
bonsoir,--car il faut tre poli.

L'enfant tait rest interdit sur le chemin, sa casquette  la main. Il
regardait s'loigner le fermier, et la solitude lui paraissait beaucoup
plus vaste qu'avant sa rencontre. Une heure auparavant, il ne savait pas
o il passerait la nuit; maintenant il ne le savait pas davantage:
c'tait la mme chose, et c'tait beaucoup plus cruel.

Le fermier se retourna: depuis qu'il avait donn satisfaction  la
mfiance instinctive du paysan, il se reprochait quelque chose, il ne
savait pas quoi. Est-ce que ce petit allait rester toute la nuit,
debout, tte nue, au milieu de son champ? C'tait du vagabondage, cela,
et la commune ne souffrait pas les vagabonds.

Il revint sur ses pas.

--O vas-tu coucher ce soir? demanda-t-il rudement au garon toujours
immobile.

L'enfant fit un geste vague de la main droite; il indiquait l'espace; et
l'espace semblait norme autour de lui. Le ciel s'tait assombri; les
quelques nuages qui flottaient l-haut, dors tout  l'heure, taient
maintenant d'un noir profond; la nuit tombait vite, il allait faire bien
froid.

--O as-tu couch la nuit dernire? demanda Bni toujours rude.

L'enfant esquissa sans rpondre un autre geste semblable au premier. Le
fermier se sentit le coeur saisi par il ne savait quelle motion
singulire. Il songea soudain  ses propres petits qui l'attendaient
pour souper devant la grande flambe qui faisait bouillir la marmite.

--As-tu mang aujourd'hui? demanda-t-il.

--Non, dit l'enfant, hier.

Il se tenait droit sous le ciel, l'enfant qui n'avait pas mang et ne
semblait pas honteux de sa misre.

--Tu n'as donc personne qui s'occupe de toi? demanda-t-il inquiet et
harcel par quelque sentiment bizarre qu'il ne pouvait dfinir et qui
lui faisait mal.

L'enfant regarda le ciel au-dessus de sa tte, o apparaissaient les
premires toiles, et dit:

--Personne.

La main du fermier s'abattit sur son paule, et le poussa en avant.

--Marche, fit-il.

En quelques enjambes ils atteignirent la grande avenue de htres qui
menait  la ferme. L-dessous, tout semblait noir, les branchages qui
s'entrelaaient au-dessus de leurs ttes, et l'herbe du chemin, plus
paisse sur les talus. Dans les ornires l'eau rflchissait un lambeau
de ciel bleu qui perait  travers la htraie... Tout au fond la lueur
du grand feu de la chemine faisait resplendir comme braise les fentres
de la salle, et, par la porte entr'ouverte, on voyait aller et venir les
ombres et les clarts capricieuses du foyer.

Jean Bru, poussant toujours devant lui l'enfant rencontr sur la route,
entra dans la salle en disant: Bonsoir.

L'ombre double de ces deux corps attira l'attention de la mre Bru, qui
allumait une lampe pour le repas.

--Qu'est-ce que tu nous amnes? demanda-t-elle tranquillement, confiante
en son mari qui tait un homme sage.

--Un enfant,  qui il faut donner pour cette huit le souper et le gte,
rpondit Jean.

La fermire posa la lampe sur la table et dvisagea le nouveau venu.

--Ce n'est pas un enfant de paysan, dit-elle. D'o viens-tu, petit?
comment se fait-il que tu sois seul dans les champs  cette heure du
soir?

--Je connais le travail des champs, fit Prosper ludant ainsi une
rponse directe; j'ai travaill tout l'aot dernier chez mon grand-pre
qui est cultivateur prs de Coutances,  la ferme Saint-Joseph. Vous
connaissez la ferme Saint-Joseph?

Personne chez Bru ne connaissait la ferme Saint-Joseph, et Coutances
tait trs-loin; mais tout le monde prit un air entendu: le paysan
normand quand il ignore quelque chose devient trs-srieux et feint de
savoir.

L'enfant s'enhardit et continua d'une voix plus ferme et plus rassure:

--Ils ont dit l-bas que je travaillais comme un journalier; je vous
assure que je puis gagner ma vie...

--Assieds-toi et mange, dit Bru sans lcher l'paule qu'il tenait.

Il le dirigea vers le banc de chtaignier qui longeait la table o
fumaient les petites soupires de terre brune pleines de soupe brlante.

L'enfant obit. Les garons de ferme, robustes gaillards, sont mchants
d'ordinaire avec les nouveaux venus; Prosper fut heureux qu'il ne s'en
trouvt point  la ferme de Bru. La famille se composait de la mre,
femme tranquille et srieuse, qui ne riait gure, mais ne grondait qu'
bon escient; ensuite venaient une grande fille de quinze ans qui en
paraissait dix-huit, puis une fillette de neuf ans, un garon de cinq et
un tout petit de trois, qui tait le Benjamin de toute la maison.

Prosper regarda tout cela sans le voir; aprs les journes prcdentes
passes dans la solitude et la faim, ce repas de famille avait pour lui
une douceur indicible.

Quand ce fut fini, au milieu du silence, car la prsence du nouveau venu
arrtait encore les conversations dj si rares chez les paysans
normands, le pre Bru dit  Prosper:

--Viens par ici, tu coucheras dans la grange.

Il traversa la cour et ouvrit une grande porte, l'enfant entra
docilement.

--Bonsoir, dit Bru, en refermant la lourde porte de sapin.

L'enfant rpta: Bonsoir, mais le fermier tait dj loin.

Prosper s'avana  ttons, trbucha bientt contre quelques bottes de
foin qui s'taient croules du grand tas parfum, empil jusqu'au
plafond, puis il se creusa un nid entre les masses d'herbes sches et
s'y endormit bientt avec un sentiment de profonde quitude. C'tait un
abri, et dans son ide, la famille Bru serait pour lui une famille.




VII


Le lendemain, Prosper fut rveill de bonne heure par un tintement qui
lui rappela d'abord un souvenir abhorr; mais  peine tait-il sur son
sant, les cheveux encore emmls de brins de foin, qu'il s'aperut de
son erreur: c'tait l'anglus qui sonnait, l'anglus de cinq heures,
fait pour les travailleurs matineux. Il se leva  la hte, secoua ses
habits et sortit de la grange. Une grande auge, pleine d'eau toujours
renouvele, se trouvait sous un petit conduit en bois venant des prs,
qui amenait l l'eau d'une source. Prosper s'inclina sur l'auge,
recueillit plein ses deux mains de l'eau limpide qui coulait  travers
ses doigts et se lava  loisir les mains et le visage. Quand il se
retourna, le pre Bru, debout derrire lui, le regardait faire avec une
certaine satisfaction. L'enfant tourna vers le fermier son visage encore
ruisselant d'eau frache, et lui dit gravement:

--Qu'est-ce que vous allez me donner  faire? Le fermier fut tonn.

--Ce n'est qu'un petit gars, se dit-il en lui-mme, mais il a l'air bien
dcid; aprs tout, on peut tout essayer.--Sais-tu conduire un cheval 
l'abreuvoir? demanda-t-il, et surtout dis-moi la vrit.

--Je dis toujours la vrit, fit Prosper un peu indign; vous avez bien
pu vous apercevoir que lorsque je ne veux pas raconter mes affaires, je
ne dis rien du tout. Mettez-moi un cheval dans les mains, et vous verrez
si je sais le conduire.

Bru resta rveur; cette jeune assurance le confondait; en mme temps il
se disait que si la gendarmerie s'en mlait, cela pourrait finir
drlement.

--Alors tu ne veux pas me dire qui tu es ni d'o tu viens? demanda-t-il
avec intrt.

--Ni  vous ni  personne, dit l'enfant avec fermet. Si vous me croyez
honnte, prenez-moi  votre service, et vous n'aurez pas  vous
repentir. Si vous croyez que je suis un vagabond, vous ferez mieux de me
renvoyer tout de suite.

En ce moment le tricorne d'un gendarme se montra par-dessus la barrire
qui fermait la cour. Bru ne put rsister au plaisir de tenter une
exprience.

--Bonjour, monsieur Thomas, dit-il, vous voil lev de bien bonne heure.
Vous avez donc quelque chose de particulier  faire aujourd'hui?

--Oui, dit le gendarme avec dignit; nous allons loin d'ici, nous ne
serons pas revenus avant la nuit.

--Une mauvaise affaire? insista Bru en regardant Prosper du coin de
l'oeil.

--Des soupons, matre Bru, des soupons...

Il fit le salut militaire et s'en alla. Prosper n'avait pas bronch. Son
visage, dj mle et encore enfantin, trahissait seulement une vive
curiosit  l'endroit des soupons du gendarme.

--Monte sur le cheval pie, dit tout  coup Bru en ouvrant la porte de
l'curie, et va-t'en l'abreuver avec l'autre. Es-tu capable de conduire
deux chevaux, seulement?

--En avez-vous trois? fit bravement l'enfant.

--Oui, fit Bru tonn.

--Eh bien! donnez-les tous les trois, et vous allez voir ce que je peux
en faire.

Bru ne tmoignant pas d'opposition, Prosper entra dans l'curie, passa
le licou aux trois chevaux l'un aprs l'autre, demanda du regard au
fermier lequel il fallait monter de prfrence, sauta dessus et prit la
bride des deux autres.

--Attends donc! cria Bru. Le diable d'enfant, il passerait de front
avec trois chevaux par la porte de l'curie, qui est  peine assez large
pour deux!

Il prit une bride des mains de Prosper, passa devant avec un cheval, le
guida  travers la cour, ouvrit la barrire, et lui rendit le licou
qu'il tenait  la main.

--Toujours  droite, lui dit-il, tu ne seras pas longtemps avant de
rencontrer la rivire.

Prosper prit le trot et disparut au dtour de la route. Les sabots des
trois lourds chevaux rsonnaient en cadence sur le sol ferme et sonore.
Le garonnet gotait en ce moment une ivresse indescriptible, que ne
comprendront jamais ceux qui n'ont pas trott sur une bte vigoureuse, 
l'heure froide et fortifiante du lever du soleil. Prosper ne se sentait
plus besoin d'asile ni de protection; il tait utile, il montait un bon
cheval, le soleil se levait, l'univers lui appartenait.

Il trouva bientt, en effet, la rivire qui coulait rapide et peu
profonde entre deux rives gazonnes.

Il poussa ses chevaux jusqu'au poitrail dans l'eau qui glissait vivement
sur leur croupe lustre et les regarda boire  longs traits. Toute la
joie de la libert, de la nature presque sauvage, se reflta sur la
figure du jeune garon.

--Et quand on pense, dit-il, qu'il y a des malheureux l-bas, entre
quatre murs, qui se lvent  l'heure qu'il est, pour dcliner rosa, la
rose, et apprendre des formules gomtriques!

Il s'tira de toutes ses forces et promena autour de lui un regard
vainqueur.

Le soleil s'tait lev dans des teintes citron magnifiques, et pendant
un moment il fit tinceler les gouttes de rose suspendues  tous les
objets; puis, presque aussitt, il se voila sous une brume paisse, pour
ne plus reparatre que vers huit heures du matin, suivant la coutume du
pays ctier.

Le paysage tait  la fois doux et grandiose, avec de jolies prairies et
des croupes arides couvertes de bruyres et d'ajoncs alors en fleur, qui
formaient  la colline une clatante cuirasse d'or. Tout au loin, entre
deux cimes, la mer apparaissait grise et enveloppe de brume; mais quand
le soleil se lverait tantt, on sentait que tout cela ruissellerait de
lumire.

Les chevaux avaient bu. Prosper sortit de l'eau et gravit d'un trot
alerte la petite rampe qui le ramenait  la route. Comme il allait
atteindre la barrire de la ferme, il rencontra les gendarmes. Perchs
sur leurs grands chevaux, ils s'en allaient du ct lointain o il y
avait des soupons. Prosper les regarda avec une quitude complte.

--Qu'est-ce que c'est que ce petit-l? demanda le brigadier.

--C'est le nouveau garon de ferme au pre Bru, rpondit Thomas.

Les gendarmes s'loignrent lentement, et Prosper rentra dans la cour de
la ferme.

On ne sait comment ni pourquoi, mais Bru s'tait pris d'amiti pour lui
en le voyant si brave. Il l'emmena dans un coin et lui dit:

--Donne-moi ta parole que tu n'as rien sur la conscience.

--Je vous jure, rpondit l'enfant, que je n'ai jamais fait tort  homme
ni  bte; j'aime la terre et les animaux, je vous servirai fidlement
et mieux qu'un plus grand que moi, si vous voulez me donner le pain et
le gte.

--Soit, dit Bru.

Il l'emmena dans la salle, lui tailla un gros morceau dans la miche de
pain bis et dit  sa femme:

--C'est notre nouveau domestique.

L'enfant parut content, et rien de plus ne fut dit entre eux. L't vint
avec les rudes travaux de la fenaison et de la moisson; pour la force,
Prosper ne valait pas un homme; mais pour le courage, il en valait deux.
C'est ce que dclara Bru, le soir qu'on rentra la dernire gerbe. Les
yeux de Prosper brillrent de joie, mais il ne dit rien.

--Quel drle de garon! fit la fille ane, on ne peut pas lui tirer une
parole!

--La parole est d'argent, mais le silence est d'or, dit Prosper.

Tous s'entre-regardrent surpris.

-- propos, sais-tu lire? demanda Bru. Est-ce drle que depuis quatre
mois qu'il est l, je n'aie jamais song  le lui demander!

--Je sais lire et crire, rpondit Prosper avec un demi-sourire qui
claira sa physionomie.

--Je parie que tu sais bien autre chose, dit Bru, soudain frapp de
cette ide nouvelle.

--Dans le labourage, fit l'enfant, on n'a besoin que de cela.

On ne put jamais obtenir d'autre claircissement de lui.




VIII


Pendant ce temps-l, il y avait eu dans Beaumont deux personnes fort
mcontentes de leur destin.

La premire tait Marianne. Ds les premiers beaux jours, elle s'tait
figure revoir sa petite amie  la porte de la rue; mais la porte avait
beau tre ouverte, Angle ne s'y montrait point. Peut-tre avait-elle
pris l'habitude de jouer dans le jardin? Habitude fcheuse, car, en ce
cas, on ne la verrait plus, et Marianne se sentait blesse dans ses
aspirations de petite mre. Elle eut alors une ide.

Elle apporta, dans son jardin, d'abord une table lgre, puis une
chaise, qu'elle mit dessus;  l'aide d'un escabeau, elle parvint au haut
de son chafaudage branlant, et de l plongea dans tous les jardins
avoisinants jusqu'au bas du bourg... Angle n'tait pas dans le jardin
de sa grand'mre. Cela faisait trois jours qu'on ne l'avait vue;
trs-proccupe, Marianne rentra la table avec la chaise et se mit 
raccommoder les bas de son pre; mais tout le temps elle pensait  la
petite trangre.

La seconde personne trs-ennuye, suivant l'expression du pays, tait
madame Lagarde elle-mme.

Un matin de printemps, comme elle venait pour lever la petite fille qui
continuait  dormir dans l'norme lit de la chambre d'ami, elle la
trouva plus silencieuse que de coutume; non qu'Angle ft bavarde
d'ordinaire, mais son silence mme, grce  ses yeux charmants, avait de
petites clineries trs-sduisantes. Ce jour-l, elle ne dit rien, et se
laissa habiller sans aucune de ces mignonnes grces d'enfant qui donnent
du charme aux dtails les plus vulgaires de la vie. A djeuner, la
fillette restait muette devant sa tasse de lait; au lieu de manger son
pain, elle l'mietta dans sa main, et demanda la permission de le porter
aux oiseaux. La permission accorde, elle alla lentement  lai porte du
jardin, lana les miettes  toute vole, puis resta immobile en
attendant que les oiseaux vinssent. Ils ne vinrent pas, et Angle
rentra, dsappointe, mais sans bouderie, et alla s'asseoir sur son
petit banc,  sa place ordinaire. Tout le jour elle fut ainsi, sans se
plaindre, mais sans paratre bien veille. Le lendemain, il en fut de
mme et elle refusa de manger. Madame Lagarde, un peu inquite, se
demandait ce que cela signifiait, car enfin on ne peut pas vivre sans
manger, se disait-elle. Le troisime jour, non-seulement Angle ne
mangea pas, mais elle demanda  boire; ceci devenait grave, et en mme
temps les yeux de l'enfant se plombaient et ses petites joues perdaient
leur bel incarnat.

--Je crains que cette petite ne soit malade, dit madame Lagarde
 Mlanie, qui regardait Angle d'un air plus bourru que jamais. Ne
faudrait-il pas faire venir un mdecin, ou bien l'emporter  la ville,
ce qui serait encore plus sage?

--Comment voulez-vous l'emporter? gronda Mlanie; et pour faire venir un
mdecin, savez-vous que cela vous cotera vingt francs? C'est une
journe perdue pour lui, il la fait payer, cet homme!

Malgr cela, madame Lagarde crivit le jour mme au mdecin, qui vint le
surlendemain. Il examina l'enfant, l'ausculta et la retourna de tous
cts.

--Elle s'ennuie, dit-il, voil toute sa maladie. Cette petite a du
chagrin, c'est clair; il lui faudrait de la distraction.

Il crivit une ordonnance et s'en alla.

--En voil pour vingt francs, dit Mlanie en regardant l'ordonnance, et
encore sans compter les mdicaments.

--Ls vingt francs et les mdicaments, cela m'est gal, dit svrement
madame Lagarde; mais l'ennui, voil qui est plus grave. Je vais demander
 la matresse d'cole si elle veut me prendre Angle, quand ce ne
serait que pour jouer.

L'institutrice refusa absolument de se charger de l'enfant, qui n'avait
pas l'ge d'tre admise, et qui ne pouvait lui donner que de l'embarras.

Les mdicaments taient venus. Angle les prenait docilement, et cela ne
servait  rien du tout. Elle mangeait aussi peu, buvait tout autant, et
ne paraissait pas plus gaie. En mme temps elle maigrissait, perdait ses
forces. Un jour, vers six heures, on tait dj en septembre, et le
soleil tait bien bas sur l'horizon, Mlanie entra chez l'picire et de
son air gendarme lui demanda un flacon d'eau de fleur d'oranger.

--Cette petite, ajouta-t-elle comme commentaire, sera la mort de madame
comme la mienne. Ne s'est-elle pas mis dans la tte de s'ennuyer, 
prsent! et elle va de plus en plus mal.

--Eh bien! votre mdecin, fit l'picire, qu'est-ce qu'il a dit?

--Il dit qu'il faut l'amuser. Je vous demande un peu si c'est deux
vieilles gens comme madame et moi qui peuvent amuser cette moutarde? Je
n'ai jamais eu la vocation de bonne d'enfants, et ce n'est pas sur mes
vieux jours...

Le reste se perdit dans un grognement indistinct.

Marianne avait cout cette conversation sans rien dire, comme c'tait
son habitude. Rentre chez elle, elle interrogea son pre.

--Est-ce qu'on peut tre malade d'ennui? demanda-t-elle.

Il rpondit gravement, d'un signe de tte affirmatif.

--Jusqu' en mourir, dites, papa?

D'un air digne, M Benot ritra son signe affirmatif.

La fille resta toute rveuse, et le lendemain, elle se rveilla de
meilleure heure que de coutume. Est-ce que cette petite Angle allait
vraiment mourir d'ennui? Singulire maladie, pour une petite fille si
petite! Et puis mourir, quand on pourrait si bien vivre! Marianne y
pensa tout le jour.

Le lendemain matin, Angle n'allait pas mieux. Madame Lagarde, profitant
d'un joli soleil aussi engageant qu'un soleil de printemps, la porta
dans ses bras au seuil du jardin,  l'endroit le plus chaud, o la
lavande et le thym sentaient si bon en juillet dernier. Angle tait
bien change, depuis ce jour d't, o, joyeuse et mutine, elle avait
allong son petit doigt vers les hautes tiges fleuries des lys blancs.
Couche sur un oreiller, enfonce dans le grand fauteuil, elle promenait
autour d'elle un regard morne.

Son petit coeur d'enfant s'tait-il enfin bris devant l'indiffrence de
tous ceux qu'il aurait voulu aimer? tait-elle dj lasse de vivre, si
petite? Sa grand'mre, penche sur elle, se demandait comment faire pour
retenir cette me fragile qui voulait s'en aller. Aux regrets,  la
piti que lui inspirait l'enfant frle et douce qu'elle avait sous les
yeux, se mlait la crainte de ce que dirait le pre en revenant, s'il
apprenait que son Angle tait morte.

Georges ne pouvait avoir oubli son enfant. Son silence provenait de
quelque mystre qui finirait bien par se dcouvrir, et alors, que
dirait-il?

Le chagrin et l'anxit que l'incomprhensible absence de son fils
causait  la vieille dame se joignaient sur son visage  l'inquitude
prsente, lorsqu'elle entendit, derrire elle, une petite voix qui
disait:

--Madame, voulez-vous que j'amuse votre petite-fille?

Marianne avait pris son courage  deux mains pour arriver jusque-l, car
c'tait une enfant timide et rserve, et la dmarche lui avait cot.
Mais une irrsistible piti la poussait vers Angle. L'ide que la
petite fille pouvait mourir, faute d'amusements appropris  son ge,
lui apparaissait comme une chose monstrueusement cruelle, une mchancet
gratuite de la destine.

Madame Lagarde se retourna, surprise; Marianne lui tait bien connue, et
comme les autres habitants du bourg, la vieille dame prouvait une sorte
d'estime pour cette enfant qui, si jeune, tenait la maison de son pre
comme une femme exprimente.

--Tu l'amuserais, toi? demanda-t-elle d'un air indcis.

--J'essayerai, rpondit modestement la fillette.

Elle se tenait debout, les mains croises devant elle; sa modestie
n'excluait pas une certaine assurance, et elle regardait la vieille dame
d'un air ouvert et franc.

--Qu'est-ce que tu feras? demanda madame Lagarde, un peu incrdule.

--Je ne sais pas, rpondit Marianne en s'approchant d'Angle, mais je
trouverai bien quelque chose.

La grand'mre s'effaa pour laisser passer la nouvelle venue, qui se
pencha sur le fauteuil o sommeillait l'enfant malade. Celle-ci ouvrit
les yeux; en reconnaissant l'amie  qui elle n'avait jamais dit un mot,
Angle sourit faiblement. Marianne s'inclina tendrement sur elle, comme
une mre sur son petit enfant, et posa sa joue frache contre la joue
dcolore. Madame Lagarde contemplait en silence. Tout  coup elle se
dirigea vers la maison.

--Je vais chercher les joujoux, dit-elle.

Angle tendit sa petite main molle et sans vie, la main de Marianne
vint au-devant, tide et souple; madame Lagarde les trouva ainsi quand
elle revint, les deux petites filles se souriaient sans rien dire.

--Veux-tu que nous nous amusions avec tes joujoux? demanda Marianne.

Sans rien dire, Angle carta de la main les objets trop familiers,
compagnons de ses heures d'ennui, et l'expression douloureuse, chagrine,
reparut sur son visage.

--Veux-tu que je te raconte une histoire? dit tout  coup Marianne, le
visage illumin par la joie de sa trouvaille.

--Oui! dit la petite fille, qui devint toute rose. Une histoire,
qu'est-ce que c'est?

--Tu vas voir! fit sa nouvelle amie. Il tait une fois une petite fille
malade qui s'ennuyait... Sais-tu ce que c'est que de s'ennuyer?

--Oui, dit Angle, c'est quand on est triste.

--Elle s'ennuyait beaucoup, parce qu'elle n'avait pas de petites amies;
alors...

Madame Lagarde s'en alla doucement, laissant les deux enfants  la joie
des contes et des histoires, joie nouvelle pour la petite fille, comme
toutes les joies d'ailleurs.

A partir de ce jour, Angle reprit soudain got  la vie; le morceau de
pain beurr qu'elles partageaient  l'heure du goter paraissait
meilleur aux deux enfants que n'importe quelle friandise.

Et lorsqu'elle n'tait pas sage, on n'avait qu' lui dire:

--Marianne ne viendra pas demain,--pour la voir redevenir aussitt douce
et soumise comme un agneau.




IX


A la Saint-Michel, les travaux des champs sont finis, et les gens de la
campagne se donnent alors le loisir de quelques petites ftes. Chez
Bru, on fit la veille le premier samedi d'octobre, c'est--dire qu'on
se runit pour boire et manger diverses victuailles qui ne trouveraient
place dans aucun menu bourgeois de crmonie.

Benot et sa fille avaient t invits parmi d'autres personnages
marquants. Marianne fut gaie et mangea de bon apptit. Mais son pre fut
bien tonn, le repas fini, de la voir s'approcher de madame Bru, la
tirer par la manche, et lui parler  l'oreille. Bien plus tonn encore,
lorsqu'il vit la fermire prendre dlicatement du bout des doigts un
petit morceau de boudin blanc rest dans le plat, l'envelopper dans du
papier et le remettre  Marianne, qui le fourra dextrement dans sa
poche.

--Qu'est-ce que cela veut dire? fit le pre d'un ton svre lorsque sa
fille revint prs de lui; je ne t'ai pas leve pour tre gourmande ni
pour commettre des indiscrtions.

--Mon pre, dit Marianne avec un regard suppliant, c'est pour Angle;
elle en avait tant envie, que je lui ai promis de lui rapporter quelque
chose de la veille.

--Singulire fantaisie qu'un morceau de boudin, fit le pre Benot, un
peu radouci; cette petite te tourne la tte; ma parole, je crois que tu
l'aimes mieux que moi!

--Oh! non, pre, dit Marianne en prenant dans ses deux petites mains la
grosse patte de Benot, quelle diffrence! Vous tes mon pre, et elle,
c'est ma petite fille.

D'autres que Benot avaient entendu, et l'on se mit  rire. On avait
dj plaisant dans le bourg sur l'adoption singulire faite, par cette
fillette de douze ans, d'une enfant de six ans  peine. Aprs cette
soire, ce nom de la petite fille de Marianne fut souvent donn 
Angle.

Le pre Benot se montrait trs-fier, parce que depuis deux ans ses
rhumatismes avaient oubli de le visiter, il croyait son affaire rgle
avec eux; peu de jours avant la Toussaint, il eut la preuve que, pour
tre nglig, il n'tait pas oubli.

Marianne le crut beaucoup plus malade qu'il n'tait et le supplia de
faire venir le mdecin; mais, outre qu'il avait pour la mdecine et les
mdecins l'horreur instinctive des gens  demi civiliss, le pre Benot
tait conome et n'aimait pas  dpenser inutilement son argent.

--De la bonne flanelle bien chaude autour des genoux, dit-il, voil tout
ce qu'il me faut, et  toi toute seule, tu suffiras bien pour me la
faire chauffer.

Marianne se trouva donc constitue infirmire; ce surcrot de besogne,
ajout  ses fonctions de mnagre, ne lui laissa plus un moment de
libert.

Deux jours s'taient couls sans que Marianne trouvt une minute pour
sortir; plus exigeant que jamais, son pre ne voulait plus la perdre de
vue. Un soir, cinq heures venaient de sonner au timbre fl de l'glise;
tout  coup la fillette entendit une main inhabile soulever
infructueusement le loquet de la porte d'entre.

Bien loin de se douter de la vrit, elle cria sans se dranger:

--Entrez donc!

--Je ne peux pas! rpondit du dehors la voix cristalline d'Angle.

Laissant aussitt tomber les serviettes qu'elle faisait chauffer devant
le foyer, Marianne courut  la porte et l'ouvrit.

Il faisait un temps abominable, une pluie mle de givre et de neige
fouettait impitoyablement les maisons; Angle, le visage ros par la
course et le vent, souriait sur le seuil et tendait les bras  son amie.

Celle-ci l'enleva vivement, referma la porte, et vint s'asseoir devant
le feu, tenant toujours la petite serre contre elle.

--Comment! c'est toi? dit-elle aprs l'avoir bien embrasse; comment
as-tu fait pour venir?

--Mlanie tait monte  sa chambre, grand'mre s'tait endormie devant
le feu, j'ai ouvert la porte tout doucement et je suis venue.

Angle regarda sa grande amie, avec des yeux dbordants de tendresse.

--Mais il fait nuit, dit Marianne avec reproche, si tu t'tais perdue?

--Je savais bien o tu demeures, rpondit l'enfant, et puis je
m'ennuyais trop de ne pas te voir.

Elles restrent blotties un instant dans les bras l'une de l'autre,
devant le feu qui ne jetait plus que des lueurs de braise.

--Marianne, cria de la pice voisine la voix du pre Benot, mes
serviettes!  quoi penses-tu donc?

--Me voici, pre, rpondit la fillette qui se leva vivement pour obir.

--C'est ton pre, dis? chuchota Angle en tirant sur la jupe de
Marianne.

--Oui, laisse-moi aller lui porter ce qu'il demande.

--Il est mchant? demanda la petite fille moiti effraye, moiti
confiante.

Marianne se mit  rire.

--Mchant! oh! non! un peu bourru quand il souffre, mais il est
trs-bon.

Tout en parlant, elle avait expos les serviettes  la chaleur du foyer,
et elle se dirigea vers la pice voisine.

--Avec qui parlais-tu? demanda le pre Benot, la porte tait reste
entr'ouverte.

--Avec ma petite amie, rpondit la fillette.

--Tu as donc des amies,  prsent?

--C'est la petite Angle, vous savez bien? Pauvre petite orpheline, il
faut bien qu'on l'aime!

Marianne avait baiss la voix pour prononcer cette phrase, mais Angle
avait l'oreille fine et l'avait entendue.

--Fais-la-moi voir, dit le pre Benot, qui s'ennuyait et pour qui tout
prtexte de distraction semblait bon.

Angle appele se tint sur le seuil, indcise, n'osant entrer.

--Approche donc, dit Benot.

Elle obit et se trouva sous la lumire de la lampe qui clairait ses
cheveux friss et ses yeux bleus, si intelligents et si doux.

Le pre Benot la regarda un instant avec une attention singulire; puis
il lui tendit la main et l'attira tout prs de lai. Ses yeux allrent de
Marianne  la petite  plusieurs reprises; enfin il se pencha vers elle
et l'embrassa deux fois.

--Tu ne sais pas, dit-il  sa fille, qui le regardait avec surprise,
contente cependant de voir faire un tel accueil  sa petite chrie; elle
ressemble trait pour trait  une soeur que tu as eue avant ta naissance,
et que nous avons perdue toute petite; on dirait que c'est elle.

--Vous lui permettez de revenir, n'est-ce pas, papa? demanda Marianne.

--Oui, dit le pre, souvent.

Il tomba dans une mditation profonde, si bien que les deux enfants se
retirrent sans qu'il s'en apert.




X


Un grand remue-mnage avait lieu pendant ce temps chez madame Lagarde.
Endormie sur sa chaise, elle ne s'tait pas aperue du dpart de
l'enfant; mais au bout de cinq minutes, le froid qui venait par la porte
mal ferme l'avait rveille, et aprs avoir supprim la cause de cet
accident dsagrable, elle s'tait mise  chercher l'enfant autour
d'elle. Ne la voyant pas, elle s'tait figur que Mlanie l'avait
emmene, et elle n'y avait plus pens. Un quart d'heure aprs, Mlanie
entra seule.

--O est la petite? fut la question que les deux femmes changrent au
mme instant.

La scne qui s'ensuivit ne peut gure se dcrire. Ces deux vieilles
femmes, dont la vie n'tait jamais trouble par aucun incident,
perdirent compltement la tte, et se livrrent  toutes les
suppositions les plus insenses. Le plus simple et t d'aller
s'informer chez les voisins si l'on n'avait pas vu l'enfant; on n'y
songea qu'aprs avoir puis les probabilits d'une longue liste de
crimes et de malheurs galement invraisemblables. Quand on s'y rsolut,
on n'apprit rien, le temps abominable retenait chacun chez soi, et
personne n'avait vu l'enfant.

Au moment o Mlanie rentrait plore, pour s'entendre dire:

--C'est ta faute, tu n'as jamais aim cette petite, et tu es responsable
du malheur qui lui est arriv! la voix d'Angle rpondit doucement:

--Me voici, grand'mre.

Comme on pouvait s'y attendre, le rsultat du soulagement inexprimable
des deux femmes fut une avalanche de reproches sur les deux petites
filles qui se tenaient muettes et la tte baisse, n'ayant pas
conscience d'en avoir tant mrit. Quand ce fut fini, Marianne se retira
discrtement, mais le coeur gros, en jetant un regard de regrets sur sa
petite amie.

--Tu ne m'aimes donc pas? dit madame Lagarde en foudroyant Angle de ses
yeux irrits.

--Si, grand'mre, je vous aime bien, mais j'aime bien aussi Marianne,
fut tout ce que la vieille femme put obtenir en fait d'excuses.

Tout se pardonne cependant, mais on mit un verrou  la porte, et il
s'coula bien du temps avant qu'Angle pt retourner chez son amie.

                               ------

Cette nuit-l, un grand bateau  vapeur, qui revenait de New-York, dans
la nuit paisse, sous la neige et le givre, fut abord par un autre
navire rest inconnu.

Aprs la premire minute de confusion, chacun se tta et s'aperut qu'il
n'avait rien. Le capitaine seul, muet suivant son habitude, semblait
proccup, et s'enferma dans sa cabine. Il remonta, au bout de quelques
minutes, avec une petite caisse hermtiquement ferme qu'il jeta
par-dessus le bord,  un moment o on ne le voyait pas. Peu de temps
aprs, un matelot, la figure dfaite, vint lui dire quelques mots 
l'oreille. En mme temps, un singulier mouvement d'oscillation se
faisait sentir  bord; la machine marchait toujours nanmoins, et le
navire avanait sous l'averse de givre.

Des cris perants se firent entendre tout  coup, et tous les passagers
se prcipitrent sur le pont dans une mle effroyable.

--Capitaine, nous coulons! s'criait-on de toute part.

--Je n'y peux rien, dit le capitaine.

--Il faut mettre les canots  la mer.

--Ils y sont, rpondit-il, embarquez en bon ordre.

Il y avait place dans les canots pour une soixantaine de personnes, et
les passagers taient au nombre de cent cinquante. Le tumulte et le
dsordre commencrent l'oeuvre d'extermination.

Le navire inconnu avait continu sa route, et dans l'obscurit, depuis
longtemps on ne voyait plus ses feux Georges Lagarde s'approcha du
capitaine, qui, debout sur la passerelle, dirigeait l'embarquement
autant que c'tait possible au milieu de gens qui avaient perdu la tte.

--Nous sommes perdus, n'est-ce pas? dit-il.

Il reut pour rponse un grognement qui devait signifier: oui.

--Ceux-l aussi bien que nous autres? continua Lagarde, en indiquant les
embarcations trop pleines qui cherchaient  s'loigner du navire.

Un second grognement fut la rponse.

--Allons, soupira Georges Lagarde, c'est fini; au moins j'ai pourvu 
l'avenir de ma pauvre petite fille. Dieu veuille seulement qu'elle ne
rencontre jamais sa mre. De tous les malheurs celui-l serait le pire.

La machine ne marchait plus, car les fourneaux taient teints par l'eau
qui montait toujours. Au milieu de la tempte, dans l'effroyable roulis,
ceux qui taient rests  bord s'efforaient de chercher des moyens de
sauvetage; mais c'taient des hommes, et ils ne faisaient pas grand
bruit. Quelques mouvements plus violents que les autres annoncrent que
le navire allait sombrer. Les hommes prsents se jetrent  la mer. Le
capitaine tait rest sur la passerelle. A la lueur du fanal qui
oscillait attach au grand mt, il vit Georges Lagarde prs de lui.

--Vous tes un brave, vous, lui dit-il en lui tendant la main.

--On fait ce qu'on peut, rpondit Lagarde, avec un faible sourire.

Ils ne prononcrent plus une parole ni l'un ni l'autre jusqu'au moment
o le navire se coucha compltement sur le ct et o ils furent tremps
dans la mer et violemment jets l'un contre l'autre; puis une grande
vague passa, enlevant tout.

Angle n'avait plus de pre. Jamais madame Lagarde ne reut de lettre de
son fils.




XI


Jean Bru n'tait pas un coureur de foires, cependant il s'y rendait
quand c'tait ncessaire.

Il alla  la foire de Saint-Martin, dans une localit assez loigne,
pour acheter un cheval et vendre son poulain. Il fut absent deux jours,
et quand il revint, sa femme le trouva encore moins bavard que de
coutume.

Il passa trois jours dans de profondes rflexions: peu accoutum 
penser, la mditation tait pour lui tout un travail.

Le matin du quatrime jour, il alla trouver Prosper qui, assis par terre
au grenier, triait des graines et les mettait en paquets pour les
semailles prochaines.

--Tu ne veux pas me dire ton nom de famille? fit  brle-pourpoint le
fermier.

L'enfant le regarda surpris, mais, bientt remis de son trouble, il
secoua ngativement la tte.

--Veux-tu que je te le dise?

--Si vous voulez, rpondit Prosper, en se remettant au travail.

--Tu t'appelles Prosper Damase; tu t'es sauv du collge, et tu as
vagabond cinq jours avant d'entrer  mon service; ta famille te fait
chercher.

--Ma famille! s'cria l'enfant qui se leva avec tant de violence qu'il
parpilla autour de lui les graines en dsordre. Je n'ai pas de famille,
je n'ai pas d'amis, si ce n'est vous, qui avez t bon pour moi.

--Ta mre te fait pourtant rclamer insista le fermier d'un ton svre.

--Ma mre! s'cria le garon en regardant Bru avec colre; ma mre est
morte depuis longtemps, et si mon pauvre pre qui tait si bon tait
mort en mme temps qu'elle, et moi aussi, cela et mieux valu pour tout
le monde.

--Ton pre est mort? demanda Bru touch de cette rage juvnile qui
trahissait tant de colres intrieures.

--Il est mort, mais il s'tait remari, et depuis ce jour il n'y a plus
eu pour moi  la maison que des chagrins et des injustices.

Il se tut, et fixa les yeux  terre pour cacher son chagrin.

--Mais pourquoi n'es-tu pas rest au collge? dit Bru. Le collge, ce
n'est pas ta belle-mre; tu ne devais pas la voir plus de deux ou trois
fois par an.

L'enfant resta muet; puis, levant les yeux bravement sur le paysan, il
lui parla avec une entire franchise.

--J'aime la terre, dit-il; je ne suis pas plus bte qu'un autre, vous
l'avez bien vu; mais je ne puis pas, non, je ne puis pas rester enferm
avec des livres, pendant que d'autres labourent la terre, ramassent les
moissons et vivent au grand soleil. Cela m'touffe. Quand je pense  la
terre remue, au ciel gris ou bleu, il faut que je m'en aille, que je
marche, que je coure, et j'aime mieux coucher  la belle toile qu'entre
quatre murs, quand ces murs seraient ceux d'un palais.

Il s'arrta; le fermier le regardait avec une expression singulire. Ce
langage lui plaisait,  lui vieux paysan qui avait, dans le fond du
sang, le ddain instinctif pour l'homme des villes, si caractristique
chez ceux qui habitent la campagne.

--Pourquoi n'as-tu pas demand la permission? dit-il lentement.

L'enfant ferma les poings et fixa son regard obstinment devant lui.

--Je vous ai dit, fit-il, que j'avais t chez mon grand-pre, et vous
avez bien pu vous apercevoir que je n'avais pas menti, car je connais
tout ce qui concerne les travaux de la terre aussi bien que si j'tais
n paysan.

Bru appuya d'un signe de tte.

--Mon grand-pre tait propritaire d'une belle ferme, et c'est l que
j'ai t lev tout petit. Ma mre tait sa fille, et je crois bien que
j'aimerai toujours plus le labourage que n'importe quoi  cause d'eux.
Quand il vivait, je passais les vacances  la ferme; il est mort  la
Nol dernire, ses fils ont hrit, ils n'ont pas besoin de moi, pas
plus que je n'ai besoin d'eux, ajouta-t-il avec amertume. C'est pour
cela qu'au lieu de rentrer au collge aprs Pques, je me suis sauv,
cherchant  me placer comme domestique de ferme. Et maintenant vous
pouvez bien me rendre  ma belle-mre, si vous voulez; mais je me
sauverai  la prochaine occasion.

Il ne dit plus rien, et Bru, aprs l'avoir regard un instant, sortit
du grenier sans rien dire non plus.

Il ne chercha plus  avoir d'entretien avec Prosper; il avait reconnu
dans ce garon de quinze ans une fermet de volont propre  la race de
ce pays, et qu'il tait inutile de chercher  vaincre. Le dimanche
suivant, il partit de grand matin, sans dire o il allait, et gagna au
moyen de la poste la ville voisine, o il prit le chemin de fer pour se
rendre au chef-lieu du dpartement.




XII


Bru sonna  la porte d'une maison proprette, situe dans une rue fort
respectable, et fut reu par une servante revche, qui regarda avec un
ddain non dissimul la veste de droguet et les gros souliers du paysan.
Les paysans mprisent les gens des villes; mais ceux-ci le leur rendent
bien, et cela fait beaucoup de mauvais sentiments dpenss bien
inutilement.

--Madame Damase? demanda Bru.

--Qu'est-ce qu'il vous faut? rpondit la servante. L'orgueil du vieux
paysan se rvolta.

--Je viens vous tirer d'embarras peut-tre, dit-il, vous n'avez pas
besoin d'tre si dsagrable pour commencer. Je vous apporte des
nouvelles de votre jeune monsieur.

La servante toisa le messager d'un air qui signifiait: Tu aurais bien pu
rester chez toi.

Nanmoins elle alla prvenir sa matresse, et, revenant aussitt, fit
entrer Bru dans la salle  manger, le salon tant trop bon pour des
gens de son espce.

Madame Damase tait une femme de trente ans  peine, maigre, blonde et
sche; on voyait que jamais de sa vie il n'avait pu lui entrer dans la
tte de faire plaisir  quelqu'un.

Elle reut le vieux fermier avec une mauvaise grce acheve.

--Vous m'apportez des nouvelles de mon beau-fils? dit-elle.

--Cela dpend, dit le Normand madr, je vous en apporte et je ne vous en
apporte pas.

Madame Damase regarda avec plus d'attention celui qui lui faisait un si
singulier discours.

--Qu'est-ce que vous feriez de votre beau-fils si vous le retrouviez?
demanda-t-il.

Madame Damase pina les lvres et rpondit:

--Il rentrera au collge pour y terminer ses tudes. Mais si vous savez
o il est et si vous ne voulez pas me le dire, vous vous mettrez devant
la loi dans une mauvaise affaire.

--Je le sais bien, dit tranquillement Bru, mais voil! il pourrait bien
tre dcamp  l'heure qu'il est de l'endroit o il tait hier, et alors
cela ne nous avancerait ni l'un ni l'autre.

Madame Damase sentit poindre en elle une certaine considration pour le
bonhomme qui lui parlait.

--Et d'abord, fit Bru d'un air paterne, c'est bien drle que vous
annonciez la disparition de votre beau-fils, six mois aprs qu'il a
dcamp.

--Pour cela ce n'est pas ma faute, rpondit promptement madame Damase.
On m'avait dit qu'il avait bien pu s'embarquer sur un navire qui est
parti de Brest pour le Chili juste au moment o il a disparu, et j'ai
attendu que le navire ft revenu sans lui pour recommencer d'autres
recherches.

Tout en approuvant d'un signe de tte, le malin fermier fixa sur la
veuve un regard qui signifiait clairement:

--Sans compter que s'il tait mort des fivres ou d'autres choses
pendant le voyage ou l-bas, cela aurait joliment arrang vos affaires!

--Voulez-vous me dire ou non l'endroit o se trouve cet enfant rebelle?
demanda la belle-mre.

--Si je le savais... Le vieux fermier s'arrta et reprit avec franchise:
Si je savais que d'tre repris par vous lui serve  quelque chose, je
viendrais  votre aide de grand coeur, mais je porte intrt  l'enfant.
Savez-vous que c'est un petit gars rsolu, et qui ne fait que ce qu'il
veut? Vous lui remettriez la main dessus que cela ne vous servirait pas
 grand chose, car il s'chapperait encore.

Les lvres minces de madame Damase se serrrent si fort l'une contre
l'autre qu'elles devinrent toutes blanches.

--Quand les enfants persistent  s'chapper du collge et  se rvolter
contre leurs parents les parents ont une ressource, dit-elle, c'est la
maison de correction.

--C'est bon, dit Bru en se levant, on verra  s'informer.

--Mais enfin, s'cria la veuve, finirez-vous par me dire ce que vous
tes venu faire ici, et comment vous vous appelez?

--Ce que je suis venu faire, rpliqua le fermier, vous le voyez bien.
Mon nom, Jean Bru,  la ferme de l'Oraille, prs Beaumont. J'ai bien
l'honneur de vous saluer.

Il disparut avec une rapidit dont on n'aurait jamais souponn ses gros
souliers ferrs.

Bru avait repris le chemin de fer pour regagner sa demeure; mais, comme
il se mfiait des trains express o il n'y a pas de troisimes, il ne
rentra chez lui que longtemps aprs la nuit close, et lorsque toute la
ferme dormait d'un profond sommeil.

Il alluma une petite lanterne sourde et se rendit  la grange o Prosper
continuait  dormir.

Le bruit de la porte tournant sur ses gonds ne rveilla point le jeune
garon, tant il dormait de bon coeur. Bru s'arrta un instant pour le
regarder.

--Un beau gars! pensa-t-il; ce serait grand dommage de l'envoyer moisir
dans une maison de correction; il sera bien mieux au grand air et sous
le soleil du bon Dieu.

Aprs une courte mditation, le fermier posa sa lanterne par terre et
toucha le dormeur sur l'paule.

--Prosper, dit-il  demi-voix.

Le jeune garon s'veilla brusquement, se mit sur son sant, et cria: Au
feu!

--Non, dit tranquillement Bru, il ne s'agit pas de cela. Rveille-toi
tout  fait et coute-moi.

Prosper se leva de toute sa hauteur, s'tira et se rassit en face du
fermier qui s'tait install sur une botte de foin pour lui parler plus
commodment.

--O m'as-tu dit qu'est la ferme de dfunt ton grand-pre?

--A Saint-Joseph, prs Coutances, rpondit promptement l'enfant.

--Qui as-tu l en fait de famille?

--Deux oncles, dont l'un doit faire son service militaire  l'heure
qu'il est. L'autre, l'an, s'appelle Mathieu Bernard et fait valoir la
terre.

--Est-ce un brave homme?

--Pour un brave homme, c'est un brave homme, rpondit le jeune garon,
en ce sens qu'il est honnte et incapable de faire du mal  quiconque ne
lui en fait pas; c'est un homme juste, mais c'est un homme dur.

--Tu ne l'aimes pas?

--Ce n'est point que je ne l'aime pas, mais il ne veut pas de bouches
inutiles sur sa terre, et comme ses trois fils suffisent  l'ouvrage, il
m'a renvoy au collge, quand je lui demandais de me garder. C'est pour
cela que je ne suis pas all chez lui.

Jean Bru resta songeur. La petite lanterne clairait bien mal la haute
grange, encombre de bottes de foin; les deux hommes se voyaient 
peine, et pourtant se regardaient attentivement.

--Tu penses bien, dit tout  coup le fermier, que je ne suis pas venu te
rveiller  cette heure de la nuit pour le plaisir de te faire des
questions que j'aurais bien remises  demain. Voil ce qu'il y a: il
faut t'en aller d'ici, mon garon.

Prosper tressaillit et fixa sur le fermier ses yeux effars.

--Tu reviendras, je l'espre bien, et si je te renvoie aujourd'hui,
c'est pour ton avantage. J'ai peut-tre fait une btise, mais ce serait
 refaire que je le ferais encore, car ce n'tait que mon devoir. J'ai
vu ta belle-mre.

--Vous ne lui avez pas dit o j'tais? s'cria Prosper en se levant.

--Si fait, car autrement je pourrais avoir des dmls avec la justice,
pour cacher un enfant que l'on recherche. Mais quand je te dis de t'en
aller, cela prouve bien que je n'ai pas envie de te faire prendre. Tu
vas donc t'en aller, au petit jour, pas bien loin d'ici; tu iras chez un
mien cousin qui demeure du ct de Briquebec, et tu lui diras que je
t'envoie  lui pour qu'il te garde quinze jours. D'ici l j'crirai, et
tu sauras ce que tu dois faire. Pour qu'il ait confiance en toi, tu lui
remettras une livre de tabac fraud, sans quoi il pourrait bien te
mettre  la porte; mais avec le tabac fraud, il n'y a pas de danger, ce
sera comme qui dirait ton passe-port.

Jean Bru, tout en parlant, avait pris un paquet dans une cachette
rserve entre les pierres de la muraille, et il le remit  Prosper.

--Voici quelque argent, ajouta-t-il en tirant des pices de sa poche; tu
peux le prendre, tu l'as bien gagn, et il ne te brlera pas les doigts.

--Merci, dit simplement Prosper.

--Et maintenant, je t'engage  ne pas te rendormir, car  ton ge on
dort dur, et tu perdrais l'avance que tu as jusqu' prsent sur ton
estimable belle-mre.

Prosper, qui ajustait dj ses vtements, s'arrta  cette parole.

--Vous l'avez vue? dit-il.

--Oui, rpondit le fermier avec une grimace expressive, et je puis
t'affirmer que, si j'tais capitaine et elle matelot, nous ne
naviguerions pas beaucoup ensemble. Aussi, tu peux tre tranquille, si
jamais elle remet la main sur toi, ce ne sera pas ma faute.

Prosper avait l'esprit clair; il comprit sur-le-champ. Sans rpliquer
mot, il prit un petit mouchoir qui contenait ses hardes de rechange,
prsent de madame Bru et tmoignage de sa satisfaction,--il y glissa le
tabac fraud et se disposa  partir. Sur le seuil, il s'arrta.

--Cela me fait quelque chose de m'en aller d'ici, dit-il mu plus qu'il
ne voulait le paratre; vous m'avez accueilli alors que je n'tais qu'un
vagabond, et vous avez t bon pour moi, la matresse aussi, les
demoiselles et le petit. Vous leur ferez bien mes amitis.

--Ne compte pas l-dessus, rpondit Bru avec son fin sourire. A cinq
heures, je vais faire un grand vacarme, et dclarer  la gendarmerie que
mon oiseau s'est envol. Ils se dbrouilleront ensuite comme ils
pourront. Les amitis seront pour quand tu reviendras. Au revoir, mon
garon.

Prosper mit sa main dans celle que lui tendait le brave fermier, et
sortit dans la nuit encore paisse. Sa silhouette  peine distincte se
dtacha un instant sur la vague blancheur de la cour, puis le bruit de
la barrire qui revenait contre son montant, retenue par la main
prudente du jeune garon, apprit  Bru que son protg avait franchi le
seuil de sa demeure.

--Pauvre petit gars, dit-il, et bon ouvrier. Ce serait bien le diable
si, avec l'envie qu'il en a, on ne parvenait pas  en faire un bon
laboureur.




XIII


Au lever du soleil, Bru, ainsi qu'il l'avait promis, s'en vint mener
grand bruit  la porte de la grange. Aprs avoir dment tempt, il se
rendit  la gendarmerie, et demanda  parler en particulier  monsieur
le brigadier. Il lui raconta en quelques mots comment il avait recueilli
l'enfant qui n'avait rien d'un vagabond, et comment l'avant-veille il
avait essay de le sonder adroitement au sujet de sa famille d'aprs des
soupons qui lui taient venus, au sujet d'une affiche qu'il avait lue 
la Saint-Martin.

--Voyez un peu la malechance, monsieur le brigadier, dit-il: pendant que
moi, comme un bon pre de famille, je m'en allais voir sa belle-mre, il
a eu vent de la chose et s'est sauv!

Le brigadier hocha la tte d'un air avis.

--M'est avis que la famille va venir.

--C'est probable, opina Bru.

--Qu'est-ce que vous leur direz?

--Je leur dirai, comme  vous, la vrit; ce n'est pas ma faute, si ce
petit aime mieux s'en aller au diable que de voir la figure de sa
belle-mre.

--Il n'ira pas bien loin, dit le brigadier, et il se fera pincer.

--C'est probable, rpliqua le fermier, en touffant l'clair malicieux
de son regard.

--Eh bien, reprit le gendarme, si nous avons des ordres, nous le
chercherons. Vous avez honntement agi, matre Bru; cependant, quand
vous l'avez pris chez vous, vous auriez peut-tre d exiger des
informations.

--C'est bien ce que j'ai fait, rpliqua poliment Bru, et il m'en a
donn, et ce qu'il y a de plus joli, c'est qu'elles taient exactes;
c'est un petit gars bien honnte, allez!

--Tant mieux pour lui, fit sentencieusement le gendarme, cela lui
servira dans la vie.

Trois jours s'coulrent sans que rien vint troubler la tranquillit de
la ferme un instant bouleverse par le dpart subit de Prosper.

Dans l'aprs-midi du quatrime jour, Bru vit arriver un homme grand et
sec, porteur d'une bonne figure ouverte, qui fit dire au fermier en
lui-mme: En voil un avec qui l'on pourra s'entendre.

Le nouveau venu entra dlibrment dans la maison, souleva son chapeau
avec politesse devant la matresse et dit simplement au fermier:

--Je suis l'oncle du petit.

--Je m'en doutais bien, dit Bru en lui indiquant un sige.

L'entretien fut long et embrouill au commencement, ainsi qu'il arrive
toujours entre Normands qui mesurent leur force. Bru prit enfin un
grand parti.

--Parlons franc, dit-il, car nous perdons notre temps, et puisqu'il ne
s'agit ici ni de vendre ni d'acheter, je ne sais pas trop  quoi nous
nous amusons. Le pre du petit lui a-t-il laiss du bien?

--Quelque petite chose, rpondit Bernard. La belle-mre a eu l'usufruit.

--Elle est donc tutrice? demanda Bru.

--Avec moi, fit le nouveau venu, non sans un peu d'embarras.

--Comment! s'cria le fermier, et vous laissez cette mchante femme
tourmenter  plaisir ce brave garon? Vous n'avez donc pas d'enfant?

Bernard embarrass regarda le bout de ses souliers, ce qui est un
endroit trs-commode pour y chercher des inspirations lorsqu'il s'agit
de sortir d'un mauvais pas.

--Le petit m'avait bien demand de le garder, dit-il en hsitant; mais
la belle-mre est mauvaise, comme vous le disiez tout  l'heure; il ne
serait gure convenable que l'enfant, ayant du bien, servt chez les
autres, et au fin fond de l'affaire, je crois qu'elle prfre le garder
au collge le plus longtemps possible, et le dgoter du labourage, afin
de manigancer ses petites affaires avec l'argent du pre dfunt. Pour
moi, il m'est impossible d'avoir rien  faire avec elle, les querelles
n'en finissent pas.

--Nous y voil, dit Bru. Eh bien, l'enfant m'intresse, et voyez-vous,
monsieur Bernard, il ne faut pas compter sur autre chose: ce petit-l
sera laboureur quoi qu'on fasse. Cela ne servira rien de l'en empcher.

Bernard resta perplexe.

--Tout cela, c'est difficile!

--Non, insista Bru. Je m'en chargerais bien moi, si la belle-mre
voulait payer pour l'entretien du garon seulement la moiti de ce qu'il
lui cote au collge. Je lui apprendrais ce qu'il doit savoir, et il
serait trait non plus comme un domestique, mais comme un des ntres.
Avec le reste de l'argent, puisque c'est un monsieur, et pas un paysan,
l'instituteur ou le cur lui apprendrait bien tout ce qu'il doit savoir
de plus que les gens du commun.

--Jamais la veuve ne consentira  a, fit Bernard.

--Eh bien, dites-lui alors qu'elle cherche son gamin, rtorqua
triomphalement Bru. Lorsqu'il a appris qu'elle tait dans le cas de
remettre la main sur lui, il a pris tant peur qu'il s'est sauv sans
donner d'adresse, vous pensez bien. Je l'ai dit tout de suite  la
gendarmerie, mais ils ont autre chose  faire dans ce mtier-l que de
courir aprs les moutards qui s'enfuient du collge.

Bernard se mordit les lvres; il n'aurait rien de cet homme qui avait su
se mettre d'accord avec la gendarmerie.

--J'en parlerai  la veuve, dit-il. Pourtant il serait bon de savoir o
est le petit.

--Vous comprenez bien, rpondit placidement le fermier, que depuis
dimanche soir il a d faire du chemin. J'avais pourtant laiss mon
adresse: si vous vous tiez dpch, en cherchant bien, vous auriez
peut-tre remis la main dessus.

Il souriait d'un air narquois. Bernard ne put s'empcher de rire.

--Elle est donc bien mauvaise, la veuve? insista Bru, qui en voulait 
madame Damase.

--Vous l'avez vue, rpondit Bernard, d'un ton qui signifiait: Vous devez
tre fix.

L-dessus on fit un copieux repas, car il n'est point de ngociation
dans ce pays bni qui ne rclame cet appoint, et l'on se spara
cordialement.




XIV


Le dimanche suivant, ce fut un notaire qui arriva.

Aprs de longs pourparlers, on tomba d'accord. Prosper serait autoris 
vivre  la ferme,  condition de continuer ses tudes. Avec les moyens
qu'on pouvait se procurer dans le pays quand il aurait dix-huit ans, il
reviendrait  la ville, pendant les hivers, afin d'y travailler plus
srieusement, et, ds le printemps, il retournerait prs de Bru.

--Pour a, fit le paysan, je n'y vois pas d'objection; car on s'ennuie
pas mal chez nous en hiver, et il y a mieux  faire pour un garon
intelligent que de dormir la moiti du temps deux coudes sur la table.

--Savez-vous, matre Bru, dit le notaire en se levant lorsque tout fut
conclu,--savez-vous que ce garon-l sera riche un jour?

--Il ne m'avait pas dit a, fit le fermier.

--Il ne le sait pas. Son pre avait un grand-oncle, trs-vieux, qui
possde du ct de Mortagne une proprit magnifique; il a l au moins
pour cent mille francs de terres. Le vieillard avait deux enfants; l'une
est morte il y a trois ou quatre ans, sans enfants; l'autre, un beau
garon solide, qui allait se marier, s'est cass le cou  la chasse il
n'y a pas deux mois. Aprs la mort du vieillard, les biens reviendront 
Prosper, hritier de son pre dfunt.

--C'est donc pour a, fit Bru d'un air naf, que la veuve s'est mise 
faire rechercher son garon? Je pensais bien aussi qu'elle devait y
avoir intrt.

--videmment, rpondit le notaire. Quand pourra-t-on voir le jeune
homme? Vous l'avez cach quelque part?

--Je ne l'ai point cach, fit le fermier. Il doit tre quelque part dans
le Cotentin, il avait eu connaissance, dans nos conversations, que j'y
avais des amis... Je pense bien que lorsqu'il s'est sauv, il a d s'en
aller par l. On peut crire pour demander.

--Vous tes un malin, vous! dit le notaire, qui ne put s'empcher de
rire. Quand crirez-vous?

--Quand tout sera crit et sign.

--C'est trop juste, rpondit l'homme de loi, et il partit.

Bru et Prosper firent chez madame Damase une visite de convenance qui
les ennuya fort, aprs quoi, tout se trouvant en bonne forme, ils
revinrent chez eux le coeur content. Leur retour fut presque un
triomphe. Les gendarmes taient assis sur les bancs de bois qui longent
la gendarmerie dpartementale, les commerants se tenaient sur le seuil
de leur porte, et l'essaim des facteurs ta son chapeau  Jean Bru
comme il passait.

--Te voil citoyen de notre bourg, dit le fermier  son lve;
maintenant tu vivras en paix avec les gendarmes, le garde champtre,
etc.; tu seras mme bien avec les facteurs, pourvu que tu leur payes 
boire de temps en temps.

Prosper sourit d'un air distrait; son regard parcourait la rue, o il
tait l'objet de l'universelle curiosit. Ses yeux s'arrtrent sur un
groupe  l'cart, qui ne semblait pas s'occuper de lui.

Sur le seuil de la maison de Benot, Marianne tait fort occupe 
essayer une paire de sabots neufs  Angle. Les sabots taient bien
petits, mais les pieds de l'enfant l'taient plus encore, et Marianne
avait beau faire, sitt qu'Angle levait son pied, le sabot retombait.

D'un air malicieux la toute petite fille balanait son gros bas de
laine, qui ne parvenait pas  remplir le sabot.

--Il faudra raccourcir les brides, dit Marianne qui riait aussi, car
jamais on ne trouvera au monde une paire de sabots assez mignonne pour
chausser ce pied-l.

Prosper regardait les fillettes, et ses yeux rencontrrent ceux de
Marianne.

Il la connaissait comme tous les autres enfants du bourg se
connaissaient entre eux, pour changer quelques mots, voire quelque
brocart de temps  autre, mais il ne l'avait jamais regarde.

--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-il  Bru, que cette petite fille
qu'elle attife? C'est sa soeur?

--Non, rpondit Bru, c'est sa petite fille, la petite Lagarde.

Trs-tonn, Prosper n'osa pas demander d'explications, mais il se
retourna deux ou trois fois, et les figures rieuses des deux enfants
restrent dans sa mmoire.




XV


Au printemps suivant, parmi les navires ports comme perdus faute de
nouvelles, le bureau Veritas signala le Missouri; parmi les passagers,
la liste portait le nom de Georges Lagarde. Ces choses-l n'arrivent
gure  la connaissance que de ceux qui s'y intressent. Il y avait 
Paris deux personnes qui avaient intrt  savoir ce qu'tait devenu
Georges Lagarde; cependant une seule apprit que celui-ci, selon toute
probabilit, ne reviendrait jamais au monde des vivants.

Ce n'tait pas sa femme: celle-ci, depuis le jour o, sans rien dire,
elle avait quitt son mari et son enfant, elle s'tait bien garde de
chercher  savoir de leurs nouvelles.

L'autre personne qui avait intrt  connatre le destin de Lagarde
tait son meilleur ami, ou du moins l'homme qu'il avait considr comme
son meilleur ami.

Georges n'avait pas dsert sa fille, comme le pensaient quelques-uns;
il l'avait serre dans ses bras avant de partir, comme on embrasse
l'tre qui concentre en lui seul toutes les joies de la vie. S'il
n'avait pas donn des renseignements sur ses intentions  la femme qui
gardait Angle, c'est qu'il avait en elle une mdiocre confiance; de
plus, il entretenait  l'gard du mari une mfiance absolue.

Mais il avait charg son ami Cervin de visiter l'enfant et de payer
rgulirement sa pension.

Pour cela, au moment de partir pour l'Amrique, il s'tait dpouill de
tout l'argent disponible qu'il possdait, ne gardant pour lui que le
strict ncessaire.

--Tu payeras ces gens-l mois par mois, avait-il dit: je suis sr de les
tenir en agissant ainsi; voici une somme suffisante pour subvenir 
toutes les dpenses de ma fille pendant une anne entire. D'ici l je
serai revenu, j'y compte bien. Mais, s'il m'arrivait malheur, tu
trouveras l'adresse de ma mre sur la lettre que voici, et que tu
mettras  la poste quand tu sauras que j'ai quitt la France.

Cervin avait promis tout ce qu'on lui avait demand, il avait mme
ajout beaucoup de choses que l'on ne lui demandait pas. C'est avec des
larmes dans la voix qu'il avait jur de veiller sur l'orpheline...
autant vaut dire orpheline, avait-il ajout, puisqu'elle n'a plus de
mre.

Ce dernier mot avait fait froncer le sourcil  Georges Lagarde, qui
s'tait empress de parler d'autre chose.

Il n'avait encore pu s'habituer  aucune allusion  ce sujet; il se
persuadait de temps en temps qu'il avait oubli jusqu'au nom de sa
femme.

--Je suis rassur, pensait-il; si je puis l'oublier, les autres
oublieront comme moi, et aprs tout Angle ne porte que le nom de son
pre.

Pendant qu'il s'en allait bien tranquille sur la situation matrielle de
son enfant, Cervin faisait ses rflexions.

Un millier de francs n'est pas en soi une somme bien importante; on
peut se procurer cela par des moyens divers; mais quand ces mille francs
peuvent tre suivis de beaucoup d'autres, cela devient plus intressant.
En attendant, comme Cervin avait quelques dettes, il s'empressa
d'affecter la moiti de la somme qui venait de lui tre remise  la
satisfaction momentane d'un ou deux cranciers, puis il contempla d'un
air satisfait le reste de l'argent, en se disant que d'ici un an,
d'abord Lagarde ne serait pas revenu, puis lui, Cervin, aurait gagn dix
fois de quoi remplacer l'emprunt qu'il venait de lui faire.

Il eut l'ide un instant d'aller porter quelque argent  la personne qui
gardait la fille de son ami, mais les bonnes intentions suffisent le
plus souvent aux gens de cette espce. Il remit cette course dsagrable
 des temps meilleurs, et, lorsqu'il se prsenta enfin chez la femme
empanache, celle-ci avait dmnag.

--Comment, dmnag! s'cria Cervin devenu tout ple au moment o la
concierge de cette honnte personne lu annona cet vnement imprvu.
Qu'est-ce qu'elle a fait de l'enfant, alors?

--La petite  M. Lagarde? rpondit la concierge, elle l'a emmene un
jour sans dire o elle allait, et vous comprenez bien, monsieur, nous ne
sommes pas de la police, nous autres, pour faire des questions au monde.
Si le pre lui avait laiss l'enfant, c'est probablement qu'il avait
confiance...

Cervin reut cette pierre dans son jardin, et s'en alla penaud. O cette
femme pouvait-elle bien avoir emmen Angle? L'ide ne lui vint pas un
instant, que, par surcrot de prcaution, Lagarde pouvait aussi bien
avoir donn l'adresse de sa mre  d'autres qu' lui. Par distraction ou
ngligence, il n'avait pas mis  la poste la lettre que Georges lui
avait remise pour sa mre. Cervin se trouva tout  coup pris de frayeur.
S'il envoyait cette lettre, si madame Lagarde tait prise d'ide de lui
demander des nouvelles de la petite fille? Et les fonds qu'on lui avait
confis et qu'il tait hors d'tat de rendre, si on allait le sommer
d'en justifier l'emploi?

Cervin n'avait point l'esprit assez clair pour rsister  tant
d'embarras; la lettre tait reste dans son portefeuille, il la mit un
jour dans son tiroir et n'y pensa plus.

De temps en temps Cervin avait des remords; il alla mme jusqu' faire
des dmarches pour se procurer la nouvelle adresse de la femme qui avait
gard Angle, mais quiconque ne s'est jamais lanc dans une tentative de
ce genre ignore combien il est difficile  Paris de retrouver les gens
qu'on cherche.

Cervin ne put donc rien savoir. Il se demanda, pendant quelque temps,
comment il se tirerait d'affaire quand Lagarde reviendrait. Et mme
avant la situation ne laissait pas que d'tre embarrassante, car celui-ci
avait crit dj deux fois; mais avec de l'aplomb on se tire de tout.

--J'ai t voir ta fille, crivit-il entre deux phrases indiffrentes;
elle tait sortie, mais la concierge m'a dit qu'elle allait trs-bien.

A ce renseignement sommaire, Lagarde rpondit par une effusion de coeur,
en priant son ami de retourner chez l'enfant; il s'tonnait aussi de
n'avoir pas reu de lettre de sa mre, en rponse  celle qu'il lui
avait crite au moment de son dpart.

Cervin ne rpondit pas; il avait achev de manger l'argent destin 
Angle, et sa conscience lui faisait des reproches.

Quelques mois aprs, Cervin reut encore une lettre: cette fois Lagarde
annonait son retour en Europe. Je pars, disait-il, sur le Missouri;
mais je ne sais pourquoi je n'ai pas envie d'emporter sur moi les fonds
qu' force de persvrance et de courage j'ai enfin repris  ceux qui
voulaient m'en dpouiller. Je les laisse  mon banquier de New-York,
avec mon testament.

--Je n ai pas de chance, soupira Cervin, en recevant cette lettre; il va
me tomber sur le dos et me remercier comme il faut d'avoir si bien
arrang ses affaires!

En pareilles circonstances, Cervin, qui n'tait pas mchant, mais
seulement dplorablement faible, suivit l'exemple que lui avait donn la
femme  plumes: il dmnagea.

Mais on a beau dmnager, mme quand on habite un htel garni, on change
de meubles et de plafonds, on ne change pas de conscience. La conscience
de Cervin n'tait pas un objet trs-incommode; cependant elle le gnait
un peu: pas assez pour lui inspirer une rsolution bien arrte de
rparer le mal qu'il avait fait ou laiss faire par sa ngligence, mais
assez pour lui faire passer des moments fort dsagrables.

Depuis que le dpart du Missouri avait t annonc, Cervin se rendait
tous les jours dans un petit caf situ prs de la gare Saint-Lazare, o
il trouvait les journaux maritimes qui annoncent le mouvement des ports.
Il lisait les noms des navires depuis le premier jusqu'au dernier, et
recommenait parfois pour s'assurer qu'il ne s'tait pas tromp. Quand
au bout de trois semaines il vit que le Missouri n'tait pas arriv, il
prouva  la fois une grande angoisse et une sorte de soulagement.

Mais lorsque le nom de Georges fut publi parmi ceux des passagers du
Missouri supposs perdus faute de nouvelles, Cervin se sentit pris de
remords. C'est maintenant qu'il fallait  tout prix retrouver la petite
fille, pour lui faire remettre le capital dpos par son pre chez le
banquier de New-York.

Cervin se mit en quatre, mais bien inutilement, et pour cause: le couple
qui gardait Angle jadis avait eu soin, avant de dmnager, de ne pas
payer les nombreux fournisseurs du quartier chez lesquels ils avaient
des dettes; ceci expliquait tout l'intrt qu'ils avaient eu  traiter
leur disparition comme une oeuvre artistique pour laquelle on ne saurait
prendre trop de soin.

Ils avaient parfaitement russi.

Restait alors comme dernier recours la lettre  madame Lagarde, qui
n'tait jamais partie, et qui donnerait peut-tre des renseignements.
Sans doute, l'envoi tardif de cette lettre amnerait quelques
dsagrments au trop ngligent Cervin, mais c'tait dornavant pour lui
un devoir d'honneur, et il ne cherchait pas  s'y soustraire.

Il fit dans ses papiers des fouilles aussi consciencieuses qu'inutiles.
C'est en vain qu'il mit sens dessus dessous une petite valise o il
conservait, outre ses papiers de famille, des notes jaunies dont
quelques-unes taient acquittes. Il retourna toutes ses poches, exhuma
des lettres indchiffrables sur des papiers pais dont les angles se
dchiraient quand on voulait les ouvrir; il alla jusqu' palper les
doublures infidles de ses vieux paletots... la lettre de Lagarde
n'apparut point.

Soudain il se rappela avec une nettet dsesprante une petite scne qui
s'tait passe quelques mois auparavant: au moment o il quittait son
domicile, par une soire d'hiver assez froide, il avait pris pour
allumer du feu tout un tas de vieux papiers rests sur le bureau; c'est
l qu'tait la lettre de Lagarde, il s'en souvenait maintenant. Il se
rappelait avoir vu flamber dans l'tre le coin d'une enveloppe paisse,
il se rappelait les angles du papier noirci par la flamme, qui se
cornait en s'cartant sous l'influence de la chaleur.

--Si seulement je pouvais me rappeler l'adresse! se dit Cervin, en se
prenant la tte  deux mains.

Il se creusa l'esprit pendant trois jours;  pied ou sur l'impriale des
omnibus, il parcourut tous les recoins de sa mmoire.

Vingt fois il s'arrta net en disant:

--C'est cela.

Vingt fois il reprit sa marche, dsol, dpays, abruti.

Tous les noms de la gographie y passrent, y compris celui qu'il
cherchait; mais le malheureux s'tait mis en tte que le nom de cette
localit finissait en vent! Gnralement, quand on cherche, on a de ces
ides fixes qui vous empchent de trouver: Cervin ne fit pas exception 
cette loi.

Il consulta l'annuaire des communes. Il y en a trente-six mille en
France. Il les vit toutes dfiler sous ses yeux, qui papillotaient de
fatigue. Les noms en vent sont assez nombreux: pas un,--et pour
cause,--n'veilla en lui le souvenir qu'il cherchait. Enfin, de guerre
lasse, il s'arrta et se dit:

--J'y renonce.

Pendant des mois, il sentit des remords lui revenir de temps  autre;
puis il n'y songea plus que par hasard. Lorsqu'il lisait dans les
journaux le rcit d'une disparition mystrieuse, ou celui d'une
succession imprvue, il se disait:

--Si pourtant on pouvait retrouver cette petite fille! Il y a, 
New-York, de l'argent qui s'amasse et qui ne sert  rien, tandis qu'elle
est peut-tre dans la misre...

Mais la fibre mlancolique n'tait pas trs-dveloppe chez Cervin; il
aimait les enfants vaguement, comme la plupart de ceux qui
disent:--J'adore les enfants!--et qui n'ouvriraient pas leur parapluie
pour en empcher un d'tre tremp jusqu'aux os un jour de pluie. Les
rflexions qu'il faisait de temps en temps sur le compte d'Angle
prirent une tournure de plus en plus philosophique, et enfin il ne
songea plus  cet incident, gar au fond de sa mmoire, que comme  un
passage de la vie o il avait eu bien du dsagrment.




XVI


--Fais-moi monter sur la grande meule! criait Angle en tendant ses bras
graciles  Prosper, qui, debout sur le faite, achevait de tasser les
bottes de foin.

Prosper sourit, se mit  plat ventre sur l'difice fragile et essaya
d'arriver jusqu' l'enfant que Marianne soulevait aussi haut qu'elle
pouvait,--mais, au moment o il allait la saisir, les bottes de foin mal
tasses cdrent sous l'effort, et tout un pan de la meule dgringola
avec le jeune garon autour des fillettes, qui se trouvrent ensevelies
dans l'herbe sche et parfume.

--Allons, bon! fit Bru, toujours des btises.

--Ne grondez pas, pre Bru, on n'est jeune qu'une fois! dit
philosophiquement Benot, qui venait rchauffer ses rhumatismes au
soleil de juillet.

--Nous allons rparer le dommage, cria Prosper, qui, remont sur son
chteau branlant, tassait avec une nergie nouvelle les bottes de foin
que lui jetait Marianne.

Le soleil ne les gnait pas; ils n'avaient pas peur du hle, ces
vaillants enfants, qui se grisaient de parfums, de chaleur et de gaiet.
Nu-tte, les cheveux au vent, poudrs par les grains chapps des
gramines trop mres, ils riaient et jasaient depuis le matin, sans
songer que le travail peut fatiguer.

Marianne tait grande, elle venait d'avoir quinze ans; elle tait
toujours fire et rserve, mais son ducation de fille unique d'un pre
veuf lui avait donn un petit aplomb de jeune femme. Plus que jamais
Angle tait sa petite fille, car Marianne tait maintenant une vraie
petite mre. De taille moyenne, robuste et bien prise, elle paraissait
de deux ou trois ans plus ge qu'elle ne l'tait en ralit.

La blondine aux yeux bleus n'tait plus la toute petite potele qui ne
pouvait trouver dans tout le bourg des sabots assez petits pour la
chausser; grande et forte pour son ge, elle promettait d'tre une jeune
fille mince et souple. Dans ce corps d'enfant de neuf ans, on pouvait
deviner les lgances de l'avenir.

--C'est fini, Angle, cria Prosper du haut de sa meule. C'est solide,
cette fois; viens!

Angle monta bravement  l'assaut, soutenue par Marianne; mais celle-ci
avait beau se hausser sur la pointe des pieds, elle ne pouvait amener sa
petite amie  porte de la main que lui tendait le jeune homme. Il
fallut que le pre Bru vnt  son secours, et d'une pousse vigoureuse
envoyt l'enfant tomber dans les bras de Prosper.

Les grands chariots chargs de foin dfilaient lentement dans la vaste
prairie; au-dessus du mouvement joyeux, des chevaux attels en file qui
tiraient patiemment les lourdes machines, au-dessus du bataillon des
faneuses, qui, ranges en bon ordre, retournaient l'herbe sche du bout
de leurs fourches de bois, de petits nuages blancs passaient joyeusement
dans le ciel bleu, comme des tirailleurs prcdant le gros d'une arme.

--Hardi, garons! cria le pre Bru, encore un coup de collier; ce que
vous rentrerez aujourd'hui ne sera pas mouill demain.

Angle dgringola prestement du haut de la meule. Prosper la suivit, et
se dirigea vers la partie du champ o le foin n'tait pas encore tass.
Au passage, il s'arrta prs de Marianne, qui avait ramass un petit
panier, et qui semblait faire des prparatifs de dpart.

--Vous vous en allez dj, mademoiselle? dit-il avec un demi-sourire.

Marianne se retourna surprise.

--Pourquoi m'appelez-vous mademoiselle? dit-elle un peu trouble.

Prosper tourna autour de ses doigts un long brin d'herbe encore souple.

--Vous tes une demoiselle, dit-il.

Marianne ne rpondit rien, mais ses yeux s'emplirent soudain de larmes
brlantes, dont elle n'et pu dfinir la cause. Prosper la regarda  la
drobe.

--Vous tes une demoiselle, reprit-il, on ne peut plus se tutoyer, ni
s'appeler par son nom...

--C'est trs-ridicule, rpondit la jeune fille en dtournant la tte;
qui donc vous a appris cela?

--Votre pre disait, avant-hier, que vous n'tes plus une fillette, j'ai
pris cela pour moi, et je crois bien que c'est pour moi qu'il l'avait
dit.

Marianne se baissa et cueillit une fleur de camomille oublie par la
faux. Prosper continuait  la regarder de temps  autre avec un peu de
trouble.

--Au revoir, mademoiselle Marianne! dit-il en faisant mine de
s'loigner.

--Au revoir! rpondit la jeune fille sans lever les yeux. Tout  coup il
revint sur ses pas et s'arrta devant elle. Ils taient seuls dans cette
partie du champ, les autres travailleurs taient bien loin, spars
d'eux par deux charrettes qu'on chargeait activement; personne ne les
regardait, except Angle, qui seule, debout  quelque distance, se
dessinait sur la haie verte qui servait de fond  tout le tableau.

--Si vous vouliez, Marianne, dit Prosper en mettant de ct sa politesse
emprunte, nous nous dirions Prosper et Marianne pour tout de bon, et
pour toujours.

La jeune fille dtourna son visage empourpr, mais le jeune homme n'en
vit pas moins la rougeur qui s'tait rpandue jusqu' son cou.

--Il faut avoir quelqu'un  qui penser, dans la vie, continua-t-il; si
vous vouliez penser  moi... je pense  vous tout le jour.

Marianne le regarda. Elle n'tait pas trs-jolie, mais ses traits
respiraient la franchise et la bont, et ses yeux bruns n'avaient jamais
menti.

--Vous tes riche, Prosper, dit-elle, ou du moins vous le serez, ce qui
est la mme chose: moi, je n'ai presque rien, juste de quoi vivre dans
un bourg comme Beaumont.

--Est-ce que c'est pour l'argent qu'on s'aime? dit Prosper tout d'une
haleine.

Lui aussi tait franc et honnte; l'ardeur de son jeune sang prtait 
ses paroles un accent mu, bien fait pour convaincre. Est-ce que c'est
pour autre chose que pour s'aimer qu'on se recherche et qu'on se marie?

Marianne ne rpondit pas.

--Dites? insista Prosper, en se penchant pour voir son visage.

--Nous avons le temps, fit bravement Marianne en le regardant avec
franchise. A votre ge, Prosper, on ne sait gure ce qu'on veut. Plus
tard vous connatrez mieux ce que vous pensez vous-mme.

--Croyez-vous que je ne le sache pas maintenant? demanda Prosper, en
tirant sur le brin de camomille que tenait la jeune fille; elle rsista
doucement et recula d'une faon imperceptible.

--Vous le saurez encore mieux plus tard, dit-elle.

--Alors vous me dfendez de penser  vous? insista Prosper, plaidant,
comme on dit, le faux pour savoir le vrai.

--Non, rpondit-elle, et elle s'enfuit en courant du ct o Angle
tait reste immobile. D'abord la petite fille avait cout
attentivement la conversation des deux jeunes gens, puis elle avait peu
 peu dtourn la tte, et s'tait mise  ramasser des poignes de foin
parses par-ci par-l sur le champ.

Lorsque Marianne arriva prs d'elle, l'enfant la regarda avec une
certaine tristesse.

--Rentrons vite  la maison, dit Marianne un peu essouffle par sa
course, un peu trouble par son entretien.

Elle avait pris la main d'Angle, et elles partirent en courant, vers la
maison du pre Benot, afin d'y prparer sans retard le repas de midi.

Lorsqu'elles eurent laiss le champ derrire elles, et qu'elles se
furent enfonces dans un de ces petits chemins o les roues des chariots
creusent deux profondes ornires remplies parfois jusqu'au bord par
l'eau des pluies de printemps, Angle dit  sa grande amie:

--Tu te marieras avec Prosper, dis?

Marianne tressaillit: cette pntration l'effrayait un peu; se
pouvait-il que la fillette et lu dans son me, alors qu'elle-mme avait
si grand'peine  dchiffrer ce qui s'y passait?

--Pourquoi penses-tu cela? dit-elle en ralentissant sa marche.

--J'ai bien vu comme il te parlait, et puis il y a longtemps qu'il te
regarde.

Marianne ne rpondit pas et marcha plus lentement encore, comme si la
fatigue de cheminer, jointe  celle de penser, avait t trop pour elle.
Tout  coup elle sortit de sa rverie.

--Dpchons-nous, dit-elle.

Au mme instant l'Anglus tinta.

Les sons gaux de la cloche frappe par le battant retentirent dans
l'espace comme un appel, et toute la nature sembla s'arrter pour
couter. Une fois encore, puis une troisime fois, et la cloche
s'branla  toute vole, lanant dans l'air sonore la libert pour tout
ce qui, enferm dans les maisons, attendait l'heure de midi.

Les enfants sortirent de l'cole avec un bourdonnement d'abeilles,
entrecoup de cris joyeux. Angle et son amie se trouvrent au milieu
d'eux, salues par les exclamations de tout ce petit monde. Disant
bonjour  droite et  gauche, elles se htrent de regagner la demeure
de Marianne, o elles entrrent rapidement.

Angle passait maintenant la plus grande partie de son temps auprs de
son amie.

Madame Lagarde se faisait vieille, et le bruit la troublait. Depuis la
venue de sa petite-fille, elle avait vieilli singulirement et
trs-vite.

tait-ce l'inconcevable disparition de son fils qui avait ainsi
soudainement bris ce corps jusque-l robuste et cet esprit encore
actif? Elle avait probablement trop pens  l'absent; elle s'tait trop
demand pourquoi il l'avait quitte sans un mot d'affection; peut-tre
en avait-elle ressenti au fond de son vieux coeur, qu'elle croyait
goste, un chagrin profond et incurable.

Elle avait baiss peu  peu, ne rpondant plus  ceci; ne se souciant
plus de cela; Angle seule avait le don de ranimer la flamme dans les
yeux teints, et de faire paratre un sourire sur les lvres rigides.
Mais cette tche tait rude pour une enfant pleine de mouvement et de
vie. Quand elle avait pass un quart d'heure prs de sa grand'mre,
celle-ci la regardait avec une douce piti, posait sa main ride sur les
boucls blondes et disait avec un soupir de regret:

--Va, ma petite, va voir Marianne; apprends tes leons et sois bien
sage.

Angle avait pass par l'cole, mais elle en tait bientt sortie,
n'ayant plus rien  y apprendre. Elle avait le don de retenir vite et
pour toujours; lorsqu'elle sut ce que l'institutrice enseignait aux
grandes, elle se demanda et demanda aux autres si elle resterait encore
trois ou quatre ans sur ces bancs d'cole,  regarder les mmes cartes
murales et les mmes tableaux synoptiques qui n'avaient plus de mystres
pour elle.

C'est alors que madame Lagarde avait song  se faire un appui srieux
de Marianne. Celle-ci avait fait depuis trois ans sa premire communion,
et dans l'esprit de tout le monde elle avait par consquent termin ses
tudes. Le pre Benot lui avait de bric et de broc enseign bien des
choses qu'on n'apprend pas dans les coles. A eux deux, est-ce que le
pre et la fille ne pourraient pas donner  Angle une ducation plus
complte que celle des autres enfants de l'cole?

Marianne ne demandait pas mieux que de se prter  tout ce qui
retiendrait prs d'elle sa petite chrie;  mesure qu'elle avanait en
ge, elle s'attachait plus fortement  cette fillette, venue si  propos
pour combler le vide que l'absence d'une mre laissait dans sa vie. Elle
se sentit mre elle-mme, prs de la faiblesse de l'innocente enfant.

A peine rentres dans la maison du pre Benot, les deux fillettes
s'affublrent de grands tabliers, puis Marianne alluma le feu pendant
qu'Angle allait au jardin dfouir quelques pommes de terre nouvelles.
Elle revint bientt, son petit panier  la main, et s'occupa activement
de peler son butin.

Elles travaillrent quelque temps en silence, puis Angle, sans lever
les yeux, dit avec hsitation:

--Marianne,  quel ge se marie-t-on ordinairement? Mademoiselle Benot
devint rouge comme une cerise, et souffla avec une vhmence
extraordinaire son feu qui fumait sans flamber.

--Dis, Marianne? insista la petite, trs-ferre sur ce principe: qu'en
rptant sa question un nombre de fois suffisant, on finit toujours par
obtenir une rponse.

--Mais, gnralement, entre dix-huit et vingt ans... rpondit la jeune
fille.

--Les demoiselles?--Et les garons?

--A tous les ges,-- partir de vingt et un ans, fut la rponse, et le
soufflet asthmatique marcha avec un redoublement d'activit.

Angle rflchit profondment.

--Alors, dit-elle, tu ne pourrais pas pouser Prosper Damase avant trois
ou quatre ans?

--Les enfants ne se marient pas entre eux! rpliqua Marianne en quittant
l'humble posture o elle se trouvait devant le foyer.

--Ce n'est pas la peine d'tre de mauvaise humeur pour cela! fit Angle
avec une petite moue.

Mademoiselle Benot ne rpondit pas, quoique l'observation ft assez
brve; elle se sentait en effet moins calme qu'elle n'et voulu. Le
silence recommena dans la salle, coup par les ptillements du bois,
qui s'tait enfin dcid  prendre dans la chemine.

Angle avait fini de prparer les pommes de terre; elle se leva
doucement et s'approcha de son amie, qui mettait le couvert.

--Alors, dit-elle, en posant clinement sa tte sur l'paule de
Marianne, dans trois ou quatre ans tu ne m'aimeras plus?

Marianne se dgagea avec un sursaut violent.

--Je ne t'aimerai plus? Qu'est-ce que tu me contes l? dit-elle, pendant
que ses yeux s'emplissaient de larmes.

--Tu pleures? Oh! pardon! fit Angle en la serrant de plus belle. Je ne
croyais pas te faire de peine, mais moi, cela me fait du chagrin...

Marianne se dgagea une seconde fois, regarda sa petite amie jusqu'au
fond de ses yeux bleus, et lui prit les deux mains, la tenant  quelque
distance devant elle.

--coute-moi bien, Angle, lui dit-elle si srieusement qu'elle-mme en
devint toute ple, tu es ma petite fille: voil bien des annes, sans
que cela paraisse, que je t'aime comme si tu tais  moi;--crois-tu que
je puisse cesser de t'aimer?

--Non, dit Angle, mais tu m'aimeras moins. Marianne resta pensive, sans
desserrer son treinte.

--Je ne t'aimerai pas moins, dit-elle; cela n'a aucun rapport...

--Qu'est-ce qui n'a aucun rapport? insista la curieuse Angle.

--L'amiti que j'ai pour toi et celle que j'aurais pour... pour celui
qui serait mon mari, si je me mariais...

--Oui, rpondit la fillette en baissant la tte, mais tu en aimerais un
autre que moi.

--Jalouse! demanda Marianne qui sourit en relevant lgrement le menton
de son amie pour voir le visage qu'elle cherchait  lui drober.

--Je ne sais pas, dit celle-ci en fondant en larmes, mais c'est que,
vois-tu, Marianne, je n'ai que toi... grand'mre est vieille, elle peut
mourir... et je n'ai que toi, que toi!

Les sanglots irrpressibles secouaient la petite poitrine oppresse. La
grande fille appuya sur son coeur la tte de la petite et l'y tint
serre.

Elles taient presque de la mme taille, car Angle avait grandi
trs-vite, et leurs yeux se trouvaient  peu prs au mme niveau.
Marianne plongea son regard au fond de l'me de sa petite amie.

--Tu n'as que moi, c'est vrai, dit-elle; mais je suis l... Je ne sais
pas pourquoi je me suis donne  toi comme cela, Angle... Je crois que
c'est venu ds le premier jour que je t'ai vue, et puis le soir o papa
a parl de ma soeur, il m'a sembl que tu tais elle qui serait revenue
pour nous consoler... J'aurais t sa petite fille,  elle, puisqu'elle
tait plus ge que moi... J'ai souvent pens que tu ressentais ce que
j'aurais ressenti moi-mme, si j'avais eu cette amiti de grande soeur
plus raisonnable, plus srieuse. Cela nous fait des devoirs, sais-tu!
d'avoir  veiller et  instruire de plus petites que soi! On se corrige
de ses dfauts.

--Mais toi, tu n'as pas de dfauts, murmura Angle si mue qu'elle
pouvait  peine parler.

--Si fait, j'en ai; seulement tu m'aimes assez pour ne pas les voir; nos
petites querelles ne t'ont jamais dtachs de moi: tu savais bien,
n'est-ce pas, que si je te grondais, c'tait pour ton bien!

Angle ne rpondit qu'en serrant plus troitement son amie dans ses
bras.

La porte s'ouvrit, et Mlanie apparut sur le seuil.

--Ta grand'mre te demande, dit-elle  l'enfant qui essuya rapidement
ses yeux, avec la pudeur d'une motion vraie.

--Elle n'est pas malade, demanda aussitt la fillette en regardant la
vieille servante d'un air effray.

Mlanie haussa les paules.

--Elle est malade et elle ne l'est pas; que veux-tu que je te dise!
Allons, viens, dpche-toi.

Angle sortit aussitt sans regarder derrire elle.




XVII


Madame Lagarde tait dans son fauteuil. Elle avait horreur du lit, et
son asthme la faisait moins souffrir lorsqu'elle tait assise. Depuis
que Mlanie tait alle chercher sa petite-fille, elle regardait
incessamment du ct de la porte avec une sorte d'angoisse.

Enfin Angle apparut. Ds qu'elle aperut la vieille femme, elle courut
 elle avec un geste tendre et confiant, et s'agenouilla devant elle.

--Te voil... dit madame Lagarde en appuyant sa main sur ls cheveux
blonds... Te voil... il me semblait que tu ne rentrerais jamais!

--Oh! grand'mre! fit l'enfant avec reproche. Vous vouliez me voir?

--Je voulais te parler, dit la vieille femme avec effort. On ne sait
pourquoi, Mlanie, reste debout devant le groupe depuis qu'elle tait
rentre, se dirigea vers la cuisine et referma doucement la porte sur
elle.

--Parlez, grand'mre, dit Angle en s'asseyant sur un petit tabouret,
aux pieds de madame Lagarde.

C'tait sa place ordinaire. Que de fois elle avait appris ses leons 
cette place, levant de temps en temps les yeux sur le tricot de sa
grand'mre, dont les aiguilles rsonnaient avec un cliquetis mtallique!

Il y avait dj longtemps que madame Lagarde ne tricotait plus gure,
car ses doigts taient devenus paresseux; mais, au moment o Angle la
regardait avec cette admirable expression de confiance qui la rendait
irrsistible, la vieille femme se souvint tout  coup des jours passs
et sourit faiblement.

--Te rappelles-tu, dit-elle, le temps o tu apprenais  lire?

Angle hocha vivement la tte; bien des fois, appuye au genou de la
vieille femme, elle avait laiss errer ses yeux bien loin de son livre,
en pensant au jardin, qui, l't prochain, serait encore rempli de
grands lys et de papillons.

Le sourire s'effaa rapidement des lvres de madame Lagarde.

--coute, Angle, dit-elle: te souviens-tu de ton pre? Angle regarda
vaguement devant elle, comme si elle pouvait voir dans le pass, et ne
rpondit pas.

--Si tu le revoyais, le reconnatrais-tu? Angle fit tristement signe
que non.

--J'tais si petite! ajouta-t-elle en manire d'excuse.

--Vois-tu, Angle, reprit la vieille femme, je vais te dire quelque
chose qui va te faire de la peine: je crois que tu es ma petite-fille,
mais je n'en suis pas sre. La femme qui t'a apporte ici ne m'a donn
aucun papier, rien qui prouvt que tu tais rellement Angle Lagarde.

--Oh! grand'mrel s'cria Angle, fondant en larmes, et moi qui vous
aime tant!

La main de la vieille femme pressa plus troitement la petite tte sur
son genou.

--Cela ne m'empcherait pas de t'aimer: coute-moi, Angle, et
comprends-moi. Quand mme tu ne serais pas la fille de mon fils, quand
mme tu ne serais qu'une petite trangre, impose  ma charit, je ne
t'en aimerais pas moins, et tu n'en aurais pas moins t la joie de mes
vieux jours.

Elle s'arrta avec un soupir.

--Ton pre doit tre mort, reprit-elle, sans cela, j'aurais entendu
parler de lui. Il n'aurait pas laiss sa vieille mre pleurer et
l'attendre pendant des annes. Quand je dis ton pre, tu comprends,
c'est de Georges Lagarde, mon fils, que je parle.

Elle s'arrta et regarda le jeune visage tourn vers elle, qui exprimait
un poignant mlange de douceur et d'hsitation.

--Tu es bien jeune, reprit la vieille femme, pour qu'on te dise tout
cela. Mais qui te le dira, si ce n'est moi? Et maintenant, comprends-moi
bien, mieux encore que pour tout le reste. Je t'ai aime tant que j'ai
pu, je t'ai toujours traite comme si tu tais ma petite-fille. Mais
s'il y avait une autre Angle Lagarde...

Les yeux de l'enfant s'ouvrirent, pleins d'horreur et d'tonnement.

--S'il y avait une autre Angle Lagarde, rpta la vieille femme,
serait-ce juste de te laisser mon petit bien, qui lui appartient
naturellement?

Angle, qui coutait de toute son me, fit un signe ngatif des plus
nergiques.

--Tu te rends bien compte, n'est-ce pas, insista la grand'mre, que mon
bien appartient  Angle Lagarde; si c'est toi, rien de mieux; si ce
n'est pas toi, et que la vritable Angle se prsente un jour, qu'est-ce
que tu feras?

--Je le lui rendrai! rpondit l'enfant sans hsitation.

--Embrasse-moi, dit l'aeule.

Angle jeta ses deux bras autour du cou de madame Lagarde, qui la serra
troitement sur son coeur, puis la repoussa doucement pour l'obliger 
se rasseoir.

--Comment t'y prendras-tu pour rendre l'hritage? reprit la vieille
femme absorbe dans son ide de justice.

Angle parut fort perplexe; elle n'avait pas la moindre ide de la faon
dont un hritage pouvait tre rendu, pas plus que de celle dont il
pouvait tre accept.

--Vois-tu, reprit madame Lagarde avec un grand effort, c'est le notaire
qui te dirait cela. Que ferais-tu, si le notaire venait te dire:
Mademoiselle, vous n'tes pas la vritable Angle Lagarde; la vritable,
c'est moi qui la connais. Dis, ma petite, que ferais-tu?

Angle resta hsitante une grande minute. Elle ne s'tait jamais
reprsent pareilles circonstances, et se trouvait fort embarrasse.
Avec sa droiture d'enfant honnte, elle parla lentement, cherchant une 
une les ides dans son jeune cerveau.

--Grand'mre, dit-elle, si c'tait la vraie demoiselle, je n'aurais
qu'une chose  faire: lui remettre tout ce qu'il y a ici, puisque ce
serait  elle, et m'en aller.

L'affection de madame Lagarde se rveilla soudain  ce mot qui lui
ouvrait un nouvel abme de perplexits.

--Et toi, ma pauvre enfant, que deviendrais-tu? s'cria-t-elle avec
angoisse.

Angle rpondit vivement:

--Oh! je ne serais pas embarrasse. Marianne ne permettrait pas qu'il
m'arrivt rien de mauvais.

La vieille femme attira  elle la tte frise de la fillette et la tint
longtemps serre sur son coeur.

Que n'et-elle pas donn pour tre certaine que cette enfant tant aime
tait bien la fille de son fils, et qu'elle pouvait l'aimer et qu'elle
pouvait lui laisser son hritage, sans lser l'autre, la petite
abandonne, l'Angle possible, qui troublait les songes de ses derniers
jours!

--Va me chercher Marianne, dit-elle, aprs un long silence.

Angle obit avec ce mouvement rapide et craintif ds enfants qui
redoutent une catastrophe encore ignore, mais prochaine. Quelques
minutes aprs, elle revint avec mademoiselle Benoit.

--Mademoiselle Marianne, dit la vieille femme, dont la langue
s'embarrassait rapidement, cette petite fille-l, vous la voyez, je vous
la donne. Vous en aurez bien soin, vous lui apprendrez, comme vous
l'avez fait jusqu'ici, tout ce qui est honnte et bon. Vous aurez bien
soin qu'elle soit une bonne fille et une honnte fille. Ce n'est pas
facile, mais vous savez comment on s'y prend pour tre l'une et
l'autre...

Marianne coutait respectueusement avec ses yeux autant que ses
oreilles. L'ge et la mort prochaine avaient donn  ce vieux visage une
majest inattendue.

Madame Lagarde attendait une rponse.

La voix de Marianne s'leva douce et claire.

--Je tcherai, madame, dit-elle. Comme vous le dites, ce n'est pas
facile; mais si je me trompais, il ne manque pas ici de braves et
honntes gens qui m'aideraient et m'apprendraient o est le droit
chemin.

Marianne debout, tenant une de ses mains, ne quittait pas des yeux la
grand'mre, dont la face devenait de plus en plus sereine.

--Mon testament est fait en faveur d'Angle Lagarde, dit la grand'mre
d'une voix qui tremblait. Vous l'entendez bien?

Un tel changement se fit soudain dans sa physionomie, que Marianne prit
peur et courut  la porte de la cuisine en criant:--Mlanie!

La servante apparut et resta ptrifie devant ce qu'elle voyait.

Angle, les yeux dilats par la crainte et l'tonnement, s'tait
approche de la vieille femme et la regardait les mains jointes, avec un
geste indicible de prire et de tendresse. La langue de l'aeule se
mouvait de plus en plus difficilement sous l'treinte de la paralysie.
Par un effort suprme elle agita sa main droite dans la direction de
l'enfant suppliante.

--Georges, Georges, cria-t-elle, comme elle te ressemble! Ma fille, ma
petite...

La main retomba, les mots se glacrent, le regard seul vivait encore, et
contemplait Angle avec une inexprimable joie.

--Grand'mre! cria la petite fille, en se jetant au cou de l'aeule.

Celle-ci souriait encore, mais n'entendait plus. Son me console, avant
de quitter le corps, avait salu dans l'enfant aime la fille du fils,
la lgitime hritire de tous les biens et de tout l'amour.




XVIII


Quelques jours aprs, Angle se rveilla sous une impression bien
singulire. Les heures de chagrin qu'elle venait de traverser avaient
marqu sur elle une empreinte indlbile. Elle avait suivi le cercueil
de sa grand'mre avec un retour de cette tristesse morne qui ne se
manifestait point par des larmes, et dont Marianne par son amiti
l'avait tire jadis.

C'tait la figure de madame Lagarde qui avait appris  Angle  aimer.
C'est vers cette vieille face ride et bienveillante qu'elle avait
tourn son petit visage  elle, en entamant la longue srie des pourquoi
enfantins. Tout au fond de sa mmoire, la fillette se rappelait encore
l'impression de chaleur et de bien-tre qu'elle avait ressentie lorsque
madame Lagarde lui avait dit: Appelle-moi grand'mre.

C'est donc avec un regret trs-sincre, avec le sentiment d'une perte
irrparable, qu'Angle avait pleur madame Lagarde. Le matin du jour
dont nous parlons, c'tait pourtant un tout autre sentiment bizarre,
mais non douloureux, qui s'empara de la fillette, au moment o elle
s'veilla dans son lit.

Elle tait donc propritaire! Quelle chose trange que d'tre
propritaire quand on n'en a pas l'habitude! et c'est cependant une des
choses du monde auxquelles on s'habitue le plus facilement.

Propritaire: c'est celui qui possde. Angle possdait donc.
Quoi?--Elle n'en savait rien elle-mme. Sa premire ide,--elle eut le
tort de ne pas s'en mfier,--fut d'aller demander  Mlanie en quoi
consistaient ses proprits.

Mlanie en voulait toujours  Angle. A qui lui et demand pourquoi,
elle n'et pu rien rpondre. Il y a de ces antipathies irraisonnes, et
ce sont gnralement les plus tenaces.

Il n'y a point de quoi s'tonner alors, si,  la question d'Angle:

--Mlanie, qu'est-ce que ma grand'mre m'a laiss? la vieille servante
rpondit premirement par un haut-le-corps indign et secondement par
cette phrase plus indigne encore:

--Mademoiselle, vous devriez avoir honte!

Honte de quoi? Angle ne comprit pas du tout, et naturellement demanda
une explication, ce qui amena sur sa tte innocente une vritable grle
de reproches et de:

--Vous devriez savoir cela sans qu'on vous le dise! Dans son for
intrieur Angle s'tait demand plus d'une fois comment on peut s'y
prendre pour savoir les choses que les personnes ne veulent pas vous
dire; aussi, avec l'inflexible bon sens de l'enfance, ds que Mlanie
prit un temps pour souffler, lui demanda-t-elle:

--Pourquoi est-ce mal de demander en quoi consiste ce qui m'appartient?

Mlanie, horrifie, leva les bras au ciel et rpondit avec aigreur:

--Puisque vous avez tant besoin de vous instruire, mademoiselle, allez
chez le notaire, il vous dira tout ce que vous voulez savoir.

Angle se sentait le coeur gros, et avait plus envie d'aller chez
Marianne pour se faire consoler, que chez le notaire pour se faire
clairer. Mais Mlanie avait sembl la mettre au dfi, et l'amour-propre
de la fillette s'veillait, avec toutes sortes de susceptibilits
jusqu'alors inconnues, provoques sans doute par sa nouvelle situation
de propritaire.

Sans perdre un moment, elle alla bravement sonner  la porte de matre
Cornebu, le notaire, et frappa rsolument  la porte du cabinet
particulier de matre Cornebu; au mot: Entrez! elle entra.

Le notaire, n'entendant point le bruit des gros souliers, voire des
sabots qui accompagnait d'ordinaire ses visiteurs, leva la tte et
s'cria:

--C'est toi, gamine? Qu'est-ce qu'il te faut? Angle fit deux pas en
avant, et d'un air fort grave:

--Voulez-vous me dire, s'il vous plat, matre Cornebu, ce que c'est que
d'tre propritaire en gnral, et ce que ma grand'mre m'a laiss en
particulier?

Matre Cornebu ta ses lunettes pour y voir plus clair, et regarda sa
cliente d'un air bahi.

--Qu'est-ce que tu demandes? fit-il, n'en pouvant croire ses propres
oreilles.

Angle rpta tranquillement sa question.

--Mazette! comme tu y vas! fit le notaire de plus en plus surpris; tu
veux savoir comme cela, tout de suite, ce que c'est que l'hritage? Moi
qui suis notaire, et depuis trente ans encore, je ne le sais pas
toujours; comment veux-tu que je te le dise et que je te le fasse
comprendre, petite morveuse!

--Dites-le-moi toujours, fit Angle avec ce calme qu'elle retrouvait
dans les grandes circonstances et qui lui venait on ne sait d'o.

Le notaire la regarda trs-attentivement, et vit qu'il ne s'en dferait
pas avec une fin de non-recevoir. La fillette tait venue pour
s'instruire, c'tait clair, et aujourd'hui ou demain il faudrait bien
finir par rpondre  sa question.

--Le propritaire, dit-il, est celui qui possde.

--Je sais cela, fit gravement Angle, dites-moi autre chose.

Cette petite parlait  matre Cornebu avec une singulire irrvrence;
il tait accoutum  plus d'gards, mais il ne pensa point  s'en
formaliser; d'ailleurs Angle continuait trs-gravement:

--On devient propritaire quand on hrite, n'est-ce pas? J'ai hrit de
ma grand'mre, qui avait quelque chose. Dites-moi ce qu'elle avait, et
je saurai ce que j'ai.

Matre Cornebu recula son fauteuil et resta les yeux carquills.

--Quel ge as-tu? dit-il.

--J'aurai bientt douze ans, rpondit-elle tranquillement.

--Eh bien! fit matre Cornebu, quand tu en auras seulement vingt-cinq,
j'espre bien que c'est un autre que moi qui sera charg de tes
affaires, car  celui-l tu donneras certainement du fil  retordre.

Angle inclina gravement la tte, cette perspective ne lui dplaisait
pas.

--Avec tout cela, fit-elle, vous ne me dites point en quoi consiste
l'hritage de ma grand'mre.

Matre Cornebu rentra immdiatement dans son rle officiel. Sans doute
la cliente qu'il avait sous les yeux tait un trange chantillon de
cliente, et aucun notaire de ses amis n'en avait jamais eu de si petite;
mais petite ou non, c'tait une cliente: il rpondit donc par une
numration de ce qui composait l'hritage de madame Lagarde.

Angle l'couta trs-posment. Quand il eut fini:

--Qui est-ce qui va s'occuper de tout cela? demanda-t-elle avec un
sang-froid imperturbable, car vous comprenez bien, matre Cornebu, que
je ne connais pas assez les affaires...

Ici le notaire n'y tint plus et partit d'un si formidable clat de rire
que les dossiers poudreux dont tait maill le mur de son cabinet en
secourent leur poussire vnrable tout autour de lui.

--Je crois bien, s'cria-t-il entre deux reprises de rire, que tu n'es
pas capable de t'occuper de cela, et que tu ne le sera pas d'ici
longtemps; tu as beau tre maligne, il faut plus malin que toi, pour tre
propritaire en Normandie! C'est moi, ma petite, qui m'occupe de tes
intrts, et j'en rendrai compte  tes deux tuteurs.

Le visage d'Angle s'claira.

--J'ai des tuteurs? dit-elle, des gens qui sont chargs de veiller sur
moi? Qui sont-ils?

--Au fait, se dit le notaire, c'est bien le moins qu'elle le sache. Ce
sont M. Benot et le pre Bru.

--Ma bonne grand'mre! s'cria Angle en joignant les mains avec une
reconnaissance enfantine, qui acheva de drouter le notaire: elle a
choisi juste ceux que j'aime le mieux dans tout le bourg!

--Parbleu, fit Cornebu, si elle avait fait autrement, ce serait plus
difficile  expliquer!

Ramen soudain  la dignit professionnelle, il regarda Angle d'un air
malin et lui dit:

--En sais-tu assez,  prsent, pour me laisser tranquille?

--Oh! oui, monsieur, rpondit promptement Angle; maintenant, quand
j'aurai envie de savoir quelque chose, je le demanderai  l'un de mes
deux tuteurs.

--Je t'engage mme, reprit le notaire avec son air narquois,  le
demander  tous les deux.

--Pourquoi? fit navement Angle.

--Parce qu'ils ne te diront peut-tre pas la mme chose, rpondit
Cornebu en riant sous cape, et alors cela t'instruira.

--Vous vous moquez de moi, rpliqua la fillette, mais cela m'est gal!
Je vous aimerai bien tout de mme.

--Vraiment! fit le notaire mu, pourquoi m'aimeras-tu?

--Parce que je pense bien que vous vous occuperez de mes intrts pour
le mieux; c'est comme cela qu'on dit, n'est-ce pas? Et je vous en aurai
de la reconnaissance.

Cornebu resta interdit devant cette enfant qui lui parlait un langage si
simple et si sens.

--C'est comme cela? dit-il. Tu sais que je viens de te donner une
consultation!

Angle le regarda, tonne, et hocha la tte d'un air affirmatif.

--Une consultation, continua le notaire, cela se paye: viens
m'embrasser!

Angle s'approcha docilement et offrit sa joue au bonhomme qui
l'embrassa.

--Va trouver tes tuteurs, dit-il en souriant pour cacher un peu
l'motion qui venait de lui monter aux yeux, il ne savait pourquoi.

Angle rentra sur-le-champ dans la maison, qui maintenant tait la
sienne; Mlanie l'attendait sur le seuil d'un air revche.

--Eh bien, dit-elle, te voil bien avance!

--Certainement, rpondit Angle, je sais ce que je voulais savoir.

Le djeuner fut servi, comme de coutume, dans la cuisine, o les
habitants de ces provinces mme trs-aiss prennent volontiers leurs
repas.

Du vivant de madame Lagarde, Mlanie servait la vieille dame et la
petite fille qui passaient ensuite dans la salle voisine, puis elle
mangeait elle-mme avant de remettre son mnage en ordre.

Depuis la mort de la grand'mre, Mlanie de son propre chef avait chang
cela.

Elle servait Angle, et mangeait en mme temps en face d'elle, ne se
gnant pas pour se rserver les meilleurs morceaux.

Les premiers jours, Angle absorbe dans son chagrin n'y avait pas pris
garde; mais le mme sentiment sans doute, qui l'avait pousse 
s'enqurir de ses droits, lui inspira l'ide d'observer ce qui se
passait autour d'elle.

Elle ne fut pas longtemps  remarquer que Mlanie, tout en la servant,
s'arrangeait pour lui donner la plus mauvaise part, et pour se rserver
la meilleure, non-seulement  table, mais en toute chose. C'est cette
remarque qui lui fit formuler ds le soir mme la question suivante:

--Ma grand'mre ne vous a pas laisse dans le besoin, n'est-ce pas,
Mlanie?

Jamais bon cheval de bataille, entendant battre le tambour, ne dressa
l'oreille avec plus d'nergie que ne le fit Mlanie en cette
circonstance.

--Non certes, rpondit-elle, est-ce que a vous fait quelque chose?

--a me fait beaucoup, repartit vivement Angle, qui avait une dose de
patience assez considrable, mais rien de trop, comme disent les gens du
pays; cela me tire une pine du pied, et je suis bien aise de le savoir.

--Quelle pine? fit Mlanie en prenant un air innocent.

Angle tait bien jeune encore, mais peut-tre ses prcoces souffrances,
et peut-tre sa sagacit naturelle, lui avaient enseign de bonne heure
le secret de ne parler qu' bon escient.

--C'est pour savoir, rpondit-elle d'un air aussi innocent que celui de
la vieille servante elle-mme; on est bien aise de savoir,
continua-t-elle, cela m'aurait fait de la peine si ma grand'mre vous
avait oublie.

Elle retourna  son assiette d'un air fort calme, et Mlanie marmotta
entre ses dents:

--Si tu avais eu quelques annes de plus, les choses ne se seraient
peut-tre pas aussi bien passes pour moi, mais heureusement, pour le
moment, ma fille, tu es hors d'tat de me nuire.

Angle avait fort bien entendu, et si la servante avait regard plus
attentivement, elle aurait vu les yeux de l'enfant jeter un clair; mais
elle tait trop peu perspicace et trop peu intelligente pour s'inquiter
de la petite fille; aussi continua-t-elle son mange, sans la moindre
vergogne et sans la moindre prudence.

Le lendemain, Mlanie lui prpara ses livres, comme elle le faisait du
vivant de madame Lagarde, et lui dit rudement:

--Assez fln, va-t'en  l'cole, chez ta mademoiselle Benot.

Docilement, Angle prit ses livres et ses cahiers, et s'en alla chez
Marianne.

Elle l'avait bien peu vue les jours prcdents, et elles avaient mille
choses  se dire; aussi plus d'une heure s'coula-t-elle avant qu'elles
songeassent l'une ou l'autre  aborder la grande question: qu'allait-il
advenir d'Angle?

Le pre Benot rentra juste  point pour s'entendre faire cette
question. Le brave homme avait prvu bien des interrogations, mais il
n'avait pas song  celle-l, si bien qu'il resta interloqu. Marianne
le regardait d'un air de doute, ce qui n'ajoutait pas peu  sa
perplexit.

--Je vous demande cela, dit Angle de sa petite voix claire, parce que
Mlanie me dteste, et pour parler franchement, je ne l'aime pas
beaucoup; elle n'a jamais pu me souffrir, je ne sais pas pourquoi. Tant
que ma pauvre grand'mre a vcu, Mlanie s'est tenue tranquille, et ses
taquineries ne m'ont pas beaucoup drange; mais, si elle doit rester
avec moi maintenant, je ne serai bientt plus que son souffre-douleur,
et il me semble que ma grand'mre n'aurait pas aim cela.

Il n'y avait rien  rpondre  ce langage sens; aussi M. Benot
regarda-t-il sa fille d'un air de plus en plus perplexe.

Il restait silencieux, et assez embarrass, lorsque Marianne eut une
ide:

--Allons demander conseil  M. Bru, dit-elle.

Rien de plus naturel: Bru n'tait-il pas l'autre tuteur de Marianne?
Livres et cahiers furent mis de ct pour ce jour-l, et l'on s'en alla
par les sentiers couverts et frais, si bons dans la grande chaleur de
juillet, jusqu' la ferme du pre Bru.




XIX


La fille ane de Bru, Sidonie, tait toute seule  la maison quand nos
trois amis entrrent; d'un mouvement rgulier, presque machinal, elle
battait lentement le beurre dans la vieille baratte noircie par un long
usage; sa physionomie tait si triste que Benot lui-mme la regarda un
instant avant de parler. Il connaissait mieux les plantes que le coeur
humain, mais ce qu'il voyait l lui faisait peine.

--Qu'est-ce que tu as? demanda brusquement Marianne, oubliant le motif
de sa visite  la vue d'un chagrin plus grand que tout ce qu'elle avait
vu jusqu'alors.

Sidonie la regarda, et les larmes,  peine arrtes sous ses paupires
l'instant d'auparavant, recommencrent  couler.

--Mon pre ne veut pas, dit-elle, que j'pouse Michel Auger, et c'est
lui que je veux pour mari.

Benot regarda Marianne, qui coutait de tous ses yeux.

S'il avait t seul, il aurait certainement trouv des consolations que
la prsence de sa fille lui interdisait de formuler; ces petites filles,
on ne sait pas! Si la sienne allait un jour se servir contre lui de ce
qu'il dirait aujourd'hui  cette fillette dans la peine? Il faut savoir
tre prudent, quoi qu'il en cote.

Aussi Benot, quoique fort touch du chagrin dont il tait tmoin,
n'osa-t-il formuler que de banales consolations.

--O est le pre Bru? demanda-t-il pour sortir d'embarras.

Sidonie indiqua du geste le jardin ou les champs, et continua de
pleurer.

--Tiens, Angle, dit brusquement Benot, laissons ces jeunesses
ensemble.

Ils sortirent, et les jeunes filles restes seules se dirent mille
choses, qu'on ne saurait rpter; dsespoir de la part de Sidonie,
consolation et exhortation  la patience de la part de Marianne... Chose
trange, c'tait la plus jeune qui tait la plus sage et qui parlait
avec plus de raison!

--Tu en prends bien  ton aise! s'cria tout  coup Sidonie. Tu ne sais
pas ce que c'est que de s'entendre dire: Tu aimes ce garon? eh bien tu
ne l'pouseras jamais, jamais!

A cette vocation de son avenir sans joies, elle pleura de plus belle,
avec un tel panchement de douleur sincre, que Marianne se reconnut
impuissante  l'arrter.

--Tu ne me dis rien? fit Sidonie, quand elle eut puis ses larmes.

Elle se remit  battre le beurre d'un mouvement machinal, pendant que
Marianne l'embrassait, ce qui tait une rponse.

--Il faut attendre, dit enfin mademoiselle Benot, bien des choses
s'arrangent avec de la patience.

Sidonie secouait la tte d'un air triste.

--Mon pre est entt, dit-elle, je le suis aussi, tout cela ne peut
finir que trs-mal.

--Tu ne m'as pas dit, fit tout  coup Marianne, pourquoi ton pre refuse
Michel Auger?

--Je ne sais pas, fit Sidonie avec dcouragement, en laissant pendre ses
mains le long de sa jupe.

Elle se remit aussitt  battre le beurre avec nergie, car le beurre
n'aime pas qu'on ait des distractions pendant que l'on s'occupe de lui.

--Je pense qu'il y aura eu quelque pique autrefois, dit-elle, et
maintenant on s'en venge sur nous autres qui n'y sommes pour rien. C'est
toujours comme cela.

Marianne rflchissait.

--Si l'on essayait de savoir? fit-elle.

--Comment veux-tu savoir ce qu'on ne dit  personne? dit Sidonie d'un
air lass.

--On ne sait pas, reprit Marianne, et puis on peut toujours essayer.

--Qui est-ce qui pourra faire cela? demanda Sidonie avec son air
chagrin.

--Tu n'as pas song  Prosper? demanda Marianne dont les joues se
couvrirent de rougeur au seul nom du jeune homme.

--Prosper? Non, rpondit la jeune fille. Que pourrait-il faire?

--Il pourrait causer avec les deux vieux, sans avoir l'air de rien, et
comme il n'est pas bte, il leur ferait dire bien des choses qu'ils ont
peut-tre bonne envie de garder pour eux.

--Fais comme tu voudras, dit Sidonie, j'ai trop de chagrin pour avoir le
courage de m'occuper de quoi que ce soit; Michel a autant de chagrin que
moi, et pas plus de force; si tu crois que cela puisse servir  quelque
chose... Mais, s'cria-t-elle tout  coup, pourquoi Prosper
s'occuperait-il de moi? Je ne lui ai jamais fait bon visage, il ne doit
pas avoir envie de me faire plaisir.

--Il est trs-bon, dit Marianne en rougissant comme une cerise; pour me
faire plaisir, je pense bien qu'il ne refusera pas.

Sidonie jeta sur la jeune fille un regard qui signifiait:

--Toi aussi, te voil comme moi! Tu t'amasses pour l'avenir une
provision de chagrins! Fais comme tu voudras, dit-elle tout haut. Si
c'tait un secret, ce ne serait pas la mme chose; mais Michel, comme un
brave garon qu'il est, n'a pas pens  se cacher. Il est venu ici tout
droit, et il a fait sa demande en honnte homme. Mon pre, sans me
consulter, lui a rpondu devant tout le monde: Je ne veux pas vous
donner ma fille.

Michel est devenu tout ple, il m'a regarde, il a regard mon pre, et
puis il a dit: Si c'est comme a, je vous demande bien pardon de vous
avoir drang, et il est reparti.

--Eh bien? fit Marianne.

--C'tait aprs notre dner, reprit Sidonie, il pouvait tre une heure
de l'aprs-midi; personne n'a rien dit, tout le monde s'en est all aux
champs, je suis reste ici, et je pleure tout le temps. Voil mon
histoire.

Marianne avait cout d'un air trs-srieux.

--Eh bien, dit-elle, mon avis est qu'il faut laisser passer la mauvaise
disposition de ton pre. Dans quelques jours, on pourra lui parler.

--Et en attendant, s'cria Sidonie, mon pauvre Michel a du chagrin! Je
le plains, s'il en a seulement la moiti autant que moi! Pense donc,
Marianne, nous avions l'ide de finir notre vie ensemble, et puis voil
qu'il ne faut plus penser l'un  l'autre!

Les larmes qui s'taient puises reparurent dans ses yeux. Un sourire
mystrieux claira le visage de Marianne.

--Ne plus penser l'un  l'autre? dit-elle, si vous vous aimez bien, cela
me semble difficile.

--Comment sais-tu cela? demanda Sidonie tonne. Marianne rougit et ne
rpondit pas.

--Un peu de patience, rpta-t-elle, et puis nous verrons.

--Si, seulement, dit Sidonie, mon pauvre Michel pouvait savoir que j'ai
du chagrin pour la faon dont mon pre l'a reu ce matin!

--Il le saura, dit Marianne, ne t'en mets pas en peine. Je m'en retourne
auprs de ton pre, car je crois que ma petite fille est en train de lui
donner du fil  retordre; elle est plus maligne que les vieux, cette
gamine-l!

En effet, les tuteurs taient fort embarrasss.

--Je ne comprends pas, leur disait Angle, Mlanie me dteste; je ne
l'aime pas beaucoup, et nous serons obliges de vivre ensemble jusqu'
ce que nous ne puissions plus nous souffrir l'une l'autre! Ne serait-il
pas plus raisonnable de nous sparer tout de suite? Au moins nous ne
serions pas fches l'une contre l'autre!

Matre Benot, qui n'tait pas un profond philosophe malgr ses
connaissances en botanique, regardait Bru d'un air perplexe, et se
grattait la nuque, ce qui chez tous les peuples civiliss est un signe
non quivoque d'embarras.

Bru, qui tait plus philosophe que son ami, quoiqu'il ft moins
instruit, rpondit avec sagacit:

--Mais, mon enfant, il faut bien vivre avec quelqu'un;  moins d'tre
des loups, nous sommes tous obligs de supporter nos semblables, qu'ils
nous plaisent ou non!

--Je ne dis pas le contraire, rtorqua Angle dj finaude, et qui avait
appris qu'en ce pays il ne faut point essayer de prendre le taureau par
les cornes. Mais si je vivais seule, tout en continuant  prendre mes
leons chez M. Benot qui est si bon, je ne vois point le mal que cela
ferait  me vivante, et je crois qu' moi cela me ferait grand bien!

--Toute seule! s'crirent en mme temps les deux bonshommes.

Matre Benot, qui tait plus expansif, leva les bras au ciel. Marianne
regarda attentivement Angle, et l'ide que cette enfant avait plus de
bon sens qu'eux tous lui vint en la voyant si tranquille et si matresse
d'elle-mme.

--Certainement, reprit la fillette, croyez-vous que je ne sois pas
capable de m'veiller toute seule, et de tenir ma maison dans un tat de
propret satisfaisant?

Elle disait ma maison, comme si elle et t propritaire toute sa
vie.

--Marianne m'a appris  tenir un mnage, continua-t-elle, et je vous
assure que cela n'est pas difficile; et puis, dites-moi, mes chers
tuteurs, est-ce que vous auriez le courage de me rendre malheureuse,
jusqu' ce que je sois d'ge  me dbarrasser de ce qui m'ennuie?

Les deux hommes s'entre-regardrent; que voulez-vous faire contre une
enfant qui vous appelle chers tuteurs, surtout quand c'est pour la
premire fois que cette appellation honorifique frappe vos oreilles?

--Mais enfin, fit Benot plus d' moiti vaincu, qu'est-ce que nous
allons faire de Mlanie?

La partie tait gagne; les deux jeunes filles le sentaient bien; aussi
ce fut au moyen de clineries qu'elles achevrent de dcider les deux
tuteurs.

Il fut convenu que l'on demanderait  Mlanie quelles taient ses
intentions pour l'avenir. Marianne avait trouv ce biais qui, dans sa
pense, devait provoquer de la part de l'irascible servante une rupture
immdiate et sans retour. C'est ce qui arriva en effet: lorsque Mlanie,
qui avait espr vivre sans travail dans la maison de sa matresse, en
tourmentant la jeune hritire autant que faire se pourrait, s'aperut
que ses petits projets seraient quelque peu contrecarrs, la colre la
prit, et elle dclara au pre Bru qu'elle aimerait mieux mendier son
pain sur les routes que de rester un jour de plus dans la maison d'o,
sans gards pour ses longs services, on voulait la chasser
ignominieusement.

Le pre Bru prit trs-philosophiquement ce discours, approuva toutes
les paroles de la servante grognon, lui affirma qu'en effet rien ne
serait plus contraire  sa dignit de demeurer plus longtemps  Beaumont
sous les ordres d'une gamine de douze ans; lui assura que sa petite
rente, legs de sa matresse, serait paye n'importe o; il remmena chez
le notaire pour lui faire ritrer cette assurance, puis lui fit
remarquer que l'heure de la poste tait prochaine, et lui conseilla de
faire sa malle.

Mlanie n'avait pas prvu un si prompt dnoment et se trouva bien un
peu penaude d'tre si facilement prise au mot; mais son amour-propre
tait en jeu et ne lui laissait plus d'autres ressources que de faire
comme elle l'avait dit.

C'est ainsi que vers quatre heures, pendant qu'on attelait la petite
patache jaune, la brave fille prit en pleurant cong d'une demi-douzaine
de commres avec lesquelles elle se querellait rgulirement depuis
vingt ans, et dont elle disait pis que pendre  toute heure.

Elle fit des adieux fort dignes  Angle, qui la regardait partir avec
une satisfaction mle  la fois de tristesse et d'inquitude, lui
prdit que sa vie serait seme de calamits, parce qu'elle tait ingrate
et sans coeur, ce qui raffermit immdiatement le moral de l'enfant; puis
Mlanie monta dans la voiture jaune et s'envola vers d'autres cieux.




XX


--Toute seule, toute seule? Tu n'auras pas peur la nuit? Angle rpondit
en secouant d'un air trs-brave sa jolie petite tte mutine. Peur!
pourquoi? Elle savait qu'il n'y avait d'tres redoutables que les
humains, et elle ne croyait pas qu'une fois Mlanie partie, il se
trouvt dans Beaumont et les environs un seul tre capable de lui faire
de la peine.

Prosper resta accoud un instant sur la porte partage en deux,
regardant avec curiosit cet intrieur o il n'avait jamais pntr.

--Tu n'as pas peur des voleurs? dit-il. Angle clata de rire.

--Et pourtant, s'il y avait quelqu'un de cach sous ton lit pour
t'trangler la nuit? Tu sais, cela arrive dans les histoires!

--Oui, rpliqua finement Angle, mais cela n'arrive que dans les
histoires!

Ils se mirent  rire tous les deux ensemble. Tout  coup Prosper devint
srieux.

--Sais-tu, dit-il, je ne crains pas les voleurs plus que toi: mais si
quelque mauvais plaisant s'tait cach quelque part pour te faire peur
cette nuit?

La figure d'Angle s'allongea.

--Je n'aimerais pas cela, dit-elle d'un ton dcid.

--Allume une lumire, fit Prosper, nous allons visiter tout du haut en
bas, et s'il y a quelqu'un, je saurai bien le faire sortir.

Il jeta  terre le lourd collier de cheval qu'il venait de prendre chez
le bourrelier, et entra dans la maison.

Angle allumait la petite lanterne qui fait partie de tout mobilier
campagnard. Bien que la nuit ne ft pas encore tout  fait tombe, une
obscurit grise emplissait tous les coins du logis. Dans les angles,
derrire les vieux meubles de bois sculpt, tout paraissait noir, et
presque redoutable. La maison semblait si grande  cette heure indcise,
et Angle debout contre la chemine paraissait si petite!

Prosper eut le coeur serr; tout  coup, sans savoir pourquoi, il se
rappela le soir o sans pain, sans asile, il avait arrt matre Bru
dans son champ, et il trouva on ne sait quelle analogie bizarre entre la
situation actuelle d'Angle et la sienne alors.

--Je suis prte, dit la fillette en se dirigeant vers l'escalier.

--Attends, dit Prosper; et il ferma la porte  clef derrire lui, afin
que personne ne pt entrer pendant qu'il serait en haut; puis il prit la
lanterne des mains de l'enfant, et commena avec elle une investigation
minutieuse.

Us montrent l'escalier qui conduisait au premier, puis une sorte
d'chelle qui menait dans les greniers. Leurs silhouettes se dessinaient
sur les murs blanchis  la chaux, et ils montaient lentement, regardant
de tous cts avec attention. Rien, ni personne dans le vaste grenier,
o pendaient, attaches  des ficelles, quelques graines conserves pour
la saison prochaine.

La petite lanterne clairait d'un jet vif un endroit spcial et laissait
le reste dans l'obscurit. Ils avaient commenc par rire, et maintenant
ils se sentaient pris d'une terreur mystrieuse qu'ils pouvaient
vaincre, mais non chasser. De plus en plus silencieux, ils achevrent
leur promenade et redescendirent dans la salle basse, o Angle, par
esprit d'conomie, teignit aussitt la lanterne. Sur-le-champ, quoique
le crpuscule ft plus sombre, tout parut plus clair autour d'eux, et
ils retrouvrent leur gaiet.

--Quel drle de mtier nous venons de faire! dit Angle en riant; un
vrai mtier de gendarmes.

Prosper se mit  rire aussi.

--J'ai eu bien peur des gendarmes une fois, dit-il; c'tait le jour que
matre Bru m'a recueilli, je savais bien que je n'avais rien fait de
mal, et j'avais peur tout de mme... C'est drle, n'est-ce pas?

--Oui, c'est drle, fit Angle soudain pensive; on peut donc avoir peur
quand on ne fait pas de mal?

--Faut croire, dit Prosper devenu rveur  son tour. Ils restrent
silencieux un moment, puis le jeune homme, comme rveill d'un rve, fit
tourner dans la serrure la vieille clef rsistante.

--Eh bien, dit-il, bonsoir! Je m'en vais tranquille.

--Merci, Prosper, fit Angle de sa douce voix, je te promets de ne pas
avoir peur cette nuit.

Sur le seuil, le jeune homme ramassa le collier de cheval, le chargea
sur son paule, et reprit le chemin de la ferme.

En passant devant la maison du pre Benot, il eut bien envie d'entrer;
mais dans la premire pice on ne voyait pas de lumire, et il ne se
sentait pas assez hardi pour pntrer plus loin sans invitation.

Il continua son chemin, pensif, non sans se retourner plus d'une fois,
jusqu' ce que le dtour de la route lui cacht la maison de Marianne.

Alors il doubla le pas et se hta de rentrer au logis.

Sous la htre du pre Bru il trouva tout si noir, qu'involontairement
sa pense s'en retourna vers la maison solitaire o Angle tait seule 
prsent.

--Pauvre petit tre, se dit-il, c'est encore si jeune, et cela n'a dj
plus personne dans le monde!

Il tait tout proche de la maison, lorsqu'une forme fminine se dressa
devant lui.

--Qui va l? demanda-t-il, surpris par la soudainet de l'apparition.

--C'est moi, Prosper! dit la voix de Marianne, touffe  dessein: je
vous attendais. Mon pre m'avait envoy chercher du beurre,--je n'ai pas
voulu rentrer sans vous avoir vu.

--Vous avez quelque chose  me dire? fit-il presque effray.

--Oui... C'est pour des gens qui sont dans la peine... Soudain Marianne
pensa que c'tait bien trange  elle d'avoir attendu ainsi, la nuit, un
jeune homme qui lui faisait la cour, et une rougeur brlante envahit son
visage. Lui-mme se trouvait seul avec elle pour la premire fois, 
cette heure, et se sentait saisi d'une sorte de terreur sacre. En plein
jour, il lui et pris la main. Sous ces arbres, o tout tait noir, il
n'osa.

--Reconduisez-moi, fit Marianne dont la voix tremblait un peu; nous
causerons en marchant.

--Vous ne voulez pas rester un peu ici, dit-il en hsitant, il fait
noir, personne ne nous voit... je ne suis pas souvent seul avec vous,
Marianne?...

--Ne me demandez pas cela, rpondit-elle d'un ton de prire.

Elle avait fait deux pas, il se rangea docilement  son ct, et ils
cheminrent lentement sous les arbres noirs. Le bout de l'avenue
paraissait presque lumineux, par contraste, tant l'obscurit autour
d'eux tait profonde.

--Sidonie a de la peine, dit Marianne.

--Je le sais; j'tais prsent, fit Prosper.

--Michel Auger doit avoir grand chagrin.

--Je l'ai vu tantt. Il dit que si matre Bru s'obstine, il partira
pour l'arme, lui, et ne reviendra jamais au pays.

--Que dit son pre?

--Son pre a du chagrin, d'autant plus que c'est sa faute. Il a manqu
au pre Bru,  ce qu'il parat: c'tait pour une question de partage;
il a accus Bru d'avoir arrang les choses suivant son
intrt;--celui-ci, qui est honnte, lui en veut depuis lors.

--C'est bien dur, soupira Marianne; les enfants n'y sont pour rien, et
voil qu'ils vont souffrir!

Prosper soupira aussi et ne dit rien.

--Pensez-vous qu'on ne puisse rien faire? reprit la jeune fille,
enhardie depuis qu'elle ne parlait plus d'elle-mme. Vous dites que le
vieil Auger a du regret; en aurait-il assez pour faire des excuses 
celui qu'il a offens?

--Je crois bien que oui;--mais Bru est fier, et il n'acceptera pas.

--Il aurait tort! fit Marianne en tournant vers son ami son visage
enflamm par une gnreuse indignation.

Ils taient sur la route maintenant, et ils pouvaient se voir  la douce
lueur des toiles.

--Pourtant, dit Prosper, quand on est franc comme l'or et qu'on vous
accuse d'tre malhonnte, c'est dur, Marianne, et je comprends qu'on
garde sa rancune!

--Oui, Prosper, j'en conviens;--mais quand on fait souffrir les autres,
pour le soin de sa rputation! Est-ce bien, cela? Voyez-vous, souffrir
soi-mme, c'est cruel sans doute; mais peut-on avoir le courage de faire
souffrir autrui? Je ne sais pas comment sont faits les coeurs des
autres, mais je sais bien comment est fait le mien! Si je voyais que ce
que j'aime le plus est ncessaire au bonheur d'un autre, si je pensais
que je retiens ce qui me plat et que quelqu'un en pleure, et s'en fait
du chagrin  dsirer mourir, je vous jure, Prosper, que j'ouvrirais la
main en disant:--Tu veux mon bonheur, prends-le! Au moins, si j'ai du
mal, que je n'aie pas celui de voir souffrir  cause de moi l'tre que
j'aime!

--Vous feriez cela, Marianne? dit Prosper bloui de la pense d'un tel
sacrifice.

--Dieu veuille que je n'aie jamais besoin de le faire, rpliqua la jeune
fille, car je le ferais! Oh! Prosper! notre plaisir est si peu de chose
quand on le regarde  ct du bonheur d'autrui! Voir sourire celle qui
pleurait tout  l'heure, renvoyer contents ceux qui sont venus dans la
peine, est-ce que ce n'est pas la plus grande des flicits?

--Vous tes trop bonne pour ce monde! fit le jeune homme avec une lgre
pointe de dpit.

Elle tait vraiment trop dtache de tout, auprs de lui qui n'tait
encore dtach de rien.

--Non, soupira Marianne, je ne suis pas trop bonne, je tche de voir ce
qui est bien... Prosper, faites ce que je vais vous demander:--Allez
demain chez Auger, dites-lui que s'il s'humilie, il ne fera que son
devoir, et que les enfants ne doivent pas souffrir par sa faute... Il le
comprendra, j'espre.

--J'irai, rpondit Prosper; mais le plus dur, ce sera le pre Bru...

--Je m'en charge, rpliqua Marianne. Et maintenant, il est bien tard,
nous voici aux premires maisons... Bonsoir, Prosper.

--Bonsoir, Marianne. Me permettrez-vous de vous embrasser?

Sans fausse honte, elle tendit la joue. Il y mit un baiser et resta
devant elle.

--Vous aviez piti des autres, dit-il. Quand penserez-vous qu'il soit
temps de songer  nous?

--Nous avons des annes devant nous, rpondit-elle avec un sourire un
peu triste. Un garon ne se marie pas avant vingt et un ans... et
encore...

--Oh bien! rpliqua Prosper avec un peu d'humeur, nous n'en sommes pas
l!

--Bonsoir, rpta la jeune fille.

Il lui tendit la main, elle y mit la sienne;--ils se sparrent
aussitt,  regret,--et, chose trange, mcontents l'un de l'autre. Elle
trouvait qu'il pensait trop  eux-mmes, et lui se disait qu'elle n'y
pensait pas assez.

Ds le lendemain, Marianne s'adressa  Bru. Elle avait mis le pre
Benot dans son jeu, et il se tenait prs d'elle comme une vaillante
arrire-garde prte  donner, ds qu'il verrait le signal.

La lutte fut longue, et la jeune fille eut besoin de renfort.

Tous les arguments qu'inspire une juste colre furent employs par le
fermier, et rtorqus par Marianne qui n'en avait qu'un seul: l'amour
des jeunes gens et leur chagrin immrit. Enfin, circonvenu, lass par
sa propre rsistance, Bru laissa chapper cette concession:

--Si seulement il venait me dire qu'il s'est mal conduit!

Prosper fut un messager rapide. Ds l'aube, il avait aussi jou sa
partie avec Auger, mais lui l'avait gagne. Moins de deux heures aprs
l'imprudente parole de Bru, le vieil Auger entrait  la ferme.

--Vous n'exigez pas, Bru, dit-il, que je m'humilie devant mon fils? Je
vous apporte mes excuses: et de plus je vous avoue que la parole n'tait
pas plutt dite que je m'en suis repenti; quand je l'ai prononce, je
savais que ce n'tait pas vrai, mais j'tais en colre. Je le dirai o
et quand vous voudrez, car il ne faut pas avoir honte de se repentir
quand on a mal agi.

--Nous n'en parlerons plus, fit Bru en lui tendant la main. Ils avaient
longtemps t amis, et leur brouille leur avait cot  tous les deux
plus d'une soire de regrets cuisants.

A la Nol suivante, Sidonie pousa Michel Auger. Ce furent de grandes
rjouissances, o tous les voisins et amis furent convis. Pendant le
repas de noce, le regard de Marianne et celui de Prosper se croisrent
plus d'une fois. Le jeune homme pensait  leur mariage,--elle songeait
que c'taient eux qui taient cause de celui qu'on clbrait. Depuis ce
temps-l ils eurent beau s'aimer, il y avait entre eux quelque chose...

--Elle ne m'aime pas assez, pensait Prosper. Il se trompait. Elle
l'aimait plus qu'elle-mme,--mais il ne pouvait pas le comprendre.




XXI


Quelques annes s'coulrent encore, puis Prosper Damase fut appel prs
de sa belle-mre, afin d'assister  une grande consultation que celle-ci
voulait faire, afin de dcider de la carrire qu'il voudrait embrasser.

Elle avait fini par se rendre  la raison et  la lgalit. Peut-tre
aussi rendait-elle involontairement justice  la fermet du caractre de
ce beau garon qui ne s'tait jamais dmenti, qui avait inflexiblement
suivi la mme ligne de conduite depuis qu'il s'tait chapp du collge.

Le tuteur tait prsent, Bru accompagnait son lve, le notaire de la
famille fut aussi convoqu, et Prosper apprit pour la premire fois
qu'il serait sinon un riche propritaire, au moins un homme fort ais,
et que sa fortune le mettrait  mme de choisir le genre d'existence qui
lui conviendrait le mieux.

Le jeune homme n'en parut point saisi. Il ne cherchait pas  cacher ses
impressions, mais tout heureux qu'il ft de se savoir bientt matre de
lui-mme et de biens considrables, il avait assez de raison pour
comprendre qu' son ge on est encore incapable de se diriger. La
surprise de ceux qui taient prsents fut grande lorsqu'ils
l'entendirent parler.

--Puisque j'ai du temps et de l'argent devant moi, dit-il, je vais
entrer dans une cole d'agriculture o j'apprendrai ce que j'ignore.
J'ai vcu de la vie d'un cultivateur, c'tait bien parce que je me
croyais pauvre; puisque je serai riche, il faut que je m'occupe un peu
de mon instruction. Si j'ai un bon numro, je travaillerai trois ou
quatre ans avant de m'tablir chez moi; si j'ai un mauvais numro lors
du tirage au sort...

--Eh bien, et les remplaants? s'cria madame Damase. Tu n'es pas assez
riche pour t'en payer un?

Prosper regarda sa belle-mre avec plus de compassion que de colre.

--Sans vous offenser, ma mre, lui dit-il, je comprendrais ce langage si
j'tais votre fils. tant donn que je ne le suis point, je ne le
comprends plus. Il est vrai qu'avec de l'argent on peut se faire
remplacer,--il n'en sera pas toujours ainsi, je l'espre.--Mais si
j'tais dsign comme soldat, je ferais mon temps de service comme un
autre, et je ne croirais pas ce temps-l mal employ.

Bru approuva de la tte. L'oncle et le notaire n'y entendaient goutte.
Aprs tout, un jeune homme qui a de la fortune peut se passer sa
fantaisie, n'est-il pas vrai? On laissa dire Prosper, qui convint
d'entrer quelques semaines plus tard  l'cole d'agriculture la plus
rapproche, afin de mieux profiter de ce qu'il apprendrait relativement
au sol de la province,--et aussi pour pouvoir revenir plus souvent voir
ses amis.

Lorsqu'elle apprit ces nouvelles, Marianne ne fut pas trop contente.
Elle et prfr Prosper sans fortune. Il lui semblait que la situation
du jeune homme ne cadrait plus du tout avec la sienne, et qu'ils taient
moralement spars. Si au moins il tait rest prs d'elle!...

Mais elle comprenait bien la sagesse de sa rsolution.--Peut-tre, dans
le fond de son coeur, l'et-elle dsir moins sage... A force de se
montrer raisonnablement prudente, aurait-elle loign d'elle ce jeune
homme qu'elle aimait?

Il se chargea lui-mme de la rassurer.

C'tait  la saison o les feuilles commencent  tomber, mais o tout
est encore plein de force et de vie. La sve d'aot montait au bout des
branches roussies, et s'panchait dans des touffes de feuillage d'un
vert tendre, qui donnaient aux vieux arbres un renouveau de jeunesse et
de joie.

Ce jour-l, Marianne et Angle avaient t invites par la mre Bru 
ce que l'on appelle une partie de crpes.

Les crpes russirent  merveille; celles de la mre Bru taient
croustillantes et dores  plaisir; celles de Marianne, un peu paisses,
taient plus fermes et plus nourrissantes; Angle voulut essayer ses
talents, et prit  son tour la queue du mtier. A l'inexprimable joie
des enfants Bru, elle n'arriva qu' faire sauter les crpes dans la
cendre.

--Tu n'es pas une fameuse cuisinire! s'cria Prosper, qui la regardait
d'un air amus.

--Fais donc mieux, s'cria Angle, pique dans son amour-propre.

--Je ne m'en mle pas, riposta le jeune homme, je ne fais que ce que je
sais faire.

--Alors tu n'apprendras pas grand'chose, rpliqua vertement la fillette
au milieu des rires de la joyeuse bande.

Un peu piqu, Prosper alla s'asseoir prs de Marianne, mais il ne lui
dit rien, et elle ne sembla pas prendre garde  sa prsence.

Lorsque les enfants eurent mang la dernire crpe, non sans contempler
d'un oeil de regret la grande jatte de faence mise  sec, madame Bru
leur dit:

--Allons, mioches, dtalez, que je range tout cela. Toute la bande
s'parpilla dans le jardin et dans les clos, avec des cris et des rires,
sans qu'on sache comment Marianne et Prosper se trouvrent seuls le long
d'une grande haie tapisse de fraisiers sauvages.

Les feuilles des fraisiers taient devenues toutes rouges et faisaient
un revtement de pourpre aux vieux talus.

La marche des deux jeunes gens se ralentissait de plus en plus; ils ne
se disaient rien pourtant, mais ils sentaient qu'ils avaient quelque
chose  se dire.

--Asseyons-nous ici, dit Prosper, en indiquant un endroit dans le talus
qui avait l'air d'un banc de gazon.

--Je veux bien, dit Marianne.

Ils s'assirent pas trop prs l'un de l'autre, assez pourtant pour se
toucher la main sans effort s'ils s'avanaient l'un vers l'autre.

--Je vais m'en aller la semaine prochaine, dit Prosper.

Marianne inclina la tte sans rpondre.

--tes-vous toujours dispose de mme, Marianne? La jeune fille leva les
yeux comme pour l'interroger. Il reprit:

--Voulez-vous m'attendre jusqu' ce que je revienne pour tout de bon?
Cela durera plusieurs annes. Aurez-vous la patience?

--Attendre n'est pas difficile, rpondit Marianne  voix basse.

--Et si l'on vous fait la cour? Si d'autres vous demandent?

--Il n'y a pas grand danger, rpondit la jeune fille avec un sourire
grave. On ne courtise que les filles qui veulent tre courtises. Il y a
longtemps que tout le monde sait bien que je ne veux pas de galants.

--Et si vous changiez d'avis? demanda le jeune homme en arrachant une
longue tige de fraisier qu'il enroula autour de ses doigts.

La feuille de pourpre aile allait et venait sur sa poitrine comme un
papillon; Marianne la suivait du regard.

--Je ne changerai pas d'avis, rpta tranquillement la jeune fille; je
ne reprends pas ce que j'ai donn. Depuis trois ans vous m'avez demand
de vous attendre, et je vous attends; il faut vous attendre encore? je
vous attendrai. Mais coutez bien une chose, Prosper: je ne vous la dis
pas pour vous affliger, mais j'y ai beaucoup pens, et cela m'a parfois
empche de dormir. Lorsque vous vous tes engag  moi, vous tiez trop
jeune. Dans trois ans vous serez  peine un homme, et moi, je serai dj
une vieille fille. Vous ne connaissez rien du monde ni de la socit,
vous changerez peut-tre d'avis... si cela arrivait, Prosper, je ne vous
en ferais pas un crime.

Sa voix tremblait lgrement en prononant ces derniers mots, mais le
regard qu'elle leva sur le jeune homme tait honnte et ferme.

--Changer! s'cria Prosper, quelle ide! O trouverai-je jamais une
femme qui vaille ma Marianne, si bonne, si courageuse, prompte au
travail et dvoue?... Changer! Marianne reprit d'un ton plus ferme:

--On change avec les annes, et parfois ce n'est ni la faute de ceux qui
sont partis, ni la faute de ceux qui sont rests. Je voulais vous dire,
Prosper, que je vous demande de ne pas vous faire de chagrin  cause de
moi, jamais, vous entendez? Je vous aimerais bien mal, si je ne vous
aimais pas assez pour vous permettre d'tre heureux  votre guise.

Prosper saisit la main de la jeune fille et la serra fortement.

--Vous tes brave, lui dit-il en cachant son motion sous un
demi-sourire. Je vous reviendrai tel que je pars, et vous pouvez
m'attendre sans crainte. Vous m'crirez, n'est-ce pas? Vous me donnerez
des nouvelles de vous, du pays, de tout ce que je quitte.

Il avait beau tre courageux, sa voix s'altra.

Depuis six ans qu'il tait arriv l, pauvre et vagabond, pouss par un
immense amour de la vie des champs, ces moissons, ce ruisseau, ces
prairies s'taient empars de toutes les fibres sensibles de son coeur.
Certes il aimait Marianne, mais il aimait aussi la ferme, et qui sait si
au loin il ne se souviendrait pas autant de ce cadre aim, que de la
douce figure qu'il entourait?

Les voix des enfants se faisaient entendre dans le clos voisin, dont la
haie seulement les sparait.

--Alors c'est adieu? dit Prosper, en se penchant vers Marianne.

--C'est au revoir! dit-elle avec le sourire tranquille qui donnait tant
de charme  sa physionomie. Il l'embrassa sur une joue, puis sur
l'autre, et ils restrent trs-srieux, trs-mus, comme si c'tait un
acte important de leur destine. Puis la bande des enfants se montra sur
la crte du talus, et ils dvalrent tous dans le clos; Angle venait la
dernire, comme si elle et voulu protester contre cette irruption dans
un lieu consacr  la causerie de ses amis.

Elle leva les yeux sur eux avec un regard plein de choses tendres et
srieuses. Depuis trois ans elle avait t leur compagne dans plus d'une
promenade. Tranquille et discrte, elle avait march prs d'eux, elle
sans chercher  savoir ce qu'ils disaient, eux ne songeant pas  le
cacher.

Ces entretiens o il n'tait pas question d'amour, mais seulement de vie
en commun, de travaux partags, de peines consoles, avaient peut-tre
mri la fillette avant le temps, mais  coup sr ils n'avaient eu aucune
influence fcheuse sur elle.

Elle savait que c'tait l'amour qui donnait tant de charmes 
l'entretien de ces jeunes gens, mais l'amour ainsi prsent tait une
chose grave et sacre, sans prils, presque sans mystre, puisqu'ils
parlaient librement devant elle. Elle n'ignorait pas qu'ils n'en
parlaient point devant les autres, et elle leur savait gr de cette
confiance. Jamais Marianne ne lui avait recommand le silence, jamais
elle n'avait parl de cela  personne.

Ils revinrent tous ensemble vers la ferme,  travers les grands clos, o
l'herbe jaunissait, o les sources taient taries. Quand ils arrivrent
sous la htre, il tait dj tard, la nuit tombait. Marianne et Angle
parlrent de s'en retourner. Lorsqu'elles eurent pris cong de la mre
Bru, Prosper voulut les accompagner et reprit avec elles le chemin du
bourg. Il marchait prs de Marianne, sans la toucher, et celle-ci tenait
la main de sa petite amie. Ils ne se disaient rien, mais leur coeur
tait plein  dborder. Arrivs devant la maison de M. Benot, ils
s'arrtrent.

--Bonsoir, dit Prosper, et il se pencha vers la joue de Marianne, o il
mit un baiser.

--Bon voyage! dit tout  coup la voix dlicieuse d'Angle; tu t'en vas,
Prosper? Je ne t'ai rien dit, mais cela me fait de la peine. Je te prie
de songer quelquefois  moi, quand tu seras l-bas, et moi je parlerai
de toi avec Marianne.

Tout  coup, sans qu'il st pourquoi, le jeune homme se sentit mu de
ces paroles; son imagination lui reprsenta brusquement Angle toute
seule dans la grande maison de sa grand'mre, telle qu'il l'avait vue,
si brave et si petite, le soir qu'ils avaient fait ensemble cette
fameuse visite domiciliaire  la lanterne.

--Merci, mon enfant, dit-il, je ne t'oublierai pas, et je te remercie de
penser  moi.

Il quitta les jeunes filles et rentra  la ferme par le plus long
chemin.

Trois jours aprs, de grand matin, comme le soleil clairait  peine le
faite des maisons de Beaumont, Prosper sortit de la ferme, un petit
paquet  la main, et laissa retomber derrire lui la lourde barrire. Il
se souvint des gendarmes qu'il avait vus le premier matin qui avait
suivi son arrive, et ne put retenir un sourire devant la gendarmerie.
Les gendarmes avaient chang depuis ce temps, mais la gendarmerie tait
toujours la mme, car les hommes passent et les maisons restent.




XXII


Il faisait horriblement chaud ce soir-l sur le boulevard Montmartre.

Cervin tait assis devant une petite table, et dgustait son bock d'un
air dgot. La vie ne lui souriait pas; depuis quelque temps, tout
allait mal. Il avait affaire  des cranciers ennuyeux qui voulaient 
toute force avoir de l'argent. Quelle prtention ridicule!

Tout homme, dit un proverbe anglais, a quelque part, dans un endroit
secret, un cadavre cach qu'il craint de voir dcouvrir: le cadavre de
Cervin, c'tait l'argent de Georges Lagarde, destin  subvenir aux
besoins d'Angle, et si facilement dpens par lui.

Il avait beau l'oublier pendant quelque temps, le cadavre entt
persistait  revenir au jour comme un noy sur l'eau. Vainement il
entassait par-dessus les souvenirs de toute espce qui s'taient
accumuls pendant les dix dernires annes, sa mmoire parfaite et
cruelle ramenait impitoyablement devant lui le nom d'Angle, la rue
qu'elle habitait, l'troit logement o demeurait la femme au chapeau 
plumes, et souvent il lui arrivait dans ses courses de se retourner
vivement en passant auprs d'une fillette toute petite qui ressemblait 
l'enfant; il haussait ensuite les paules en se disant:

--Suis-je bte! si elle vit toujours,  prsent c'est une demoiselle.

Il se rappelait aussi la mre d'Angle, la jolie madame Lagarde, si
frivole, si coquette, peut-tre si perverse.

Et maintenant que Georges tait mort, car il tait bien mort, cette
femme apparaissait dans ses souvenirs comme l'incarnation de tout ce qui
est joli, fragile et nuisible.

Pourtant elle devait avoir aussi chang, celle-l, depuis dix ans?

Pendant qu'il faisait ses rflexions, il vit passer  quelques pas de
lui, sur le boulevard, une femme vtue avec une certaine lgance simple
et dont la tournure voqua quelque chose dans le fond de ses souvenirs.
tait-ce qu'il tait hant par l'image de Marie Lagarde, ou bien cette
femme lui ressemblait-elle rellement  s'y mprendre?

La femme s'tait loigne pendant que Cervin faisait ces rflexions;
elle revint au bout d'un instant, s'assit d'un air lass  une petite
table vacante, demanda un bock et le but avec avidit, aprs quoi elle
resta pensive, les yeux perdus dans le vague, au milieu du brouhaha des
voitures et du va-et-vient des passants.

videmment,  cette heure tumultueuse du boulevard, elle revoyait en
elle-mme quelque chose d'oubli depuis bien longtemps, et le regrettait
peut-tre.

Cervin la regardait de plus en plus attentivement, et  prsent qu'il la
voyait de prs, il commenait  douter de ce qui lui avait paru si sr.
Au moment o il se disait qu'il s'tait tromp, cette femme tourna en
plein vers lui son visage triste et fatigu, et il reconnut prs des
brides du chapeau, sur la joue, un petit signe qui donnait  la
physionomie de madame Lagarde une grce particulire, et qu'au temps de
ses jeunes amours Georges appelait en riant: une mouche dans du lait.

Cervin n'y tint plus: tait-ce la crainte de voir s'envoler sans lui
avoir dit un mot, ce souvenir d'un temps o il tait plus jeune et
peut-tre meilleur, ou bien un vague scrupule d'honntet qui lui
faisait dsirer de renouer la chane rompue et de retrouver l'enfant si
compltement perdue dans le gouffre parisien?

Quel que ft le motif qui le pousst, il approcha sa chaise et dit
doucement:

--Madame Marie Lagarde?

La jeune femme tressaillit. Qu'il y avait longtemps qu'elle ne s'tait
entendu appeler de ce nom! Elle ne reconnut pas Cervin sur-le-champ,
quoiqu'il et peut-tre moins chang qu'elle; elle resta interdite,
hsitante, cherchant dans sa mmoire.

--Vous ne vous rappelez pas Cervin? dit-il  demi-voix.

Elle sourit faiblement et rougit en mme temps. Celui-l l'avait connue
lorsqu'elle tait heureuse...

--Il y a longtemps qu'on ne s'est vu, dit alors Cervin. Elle fit un
geste vague; une question qu'elle n'osait faire lui brlait les lvres.

--Et cela va bien? dit btement Cervin  court de conversation.

--Oui, fit-elle, cela ne va pas mal.

Quelqu'un se leva  l'une des tables places derrire eux. Avec un
mouvement d'effroi elle se retourna comme si elle avait peur de voir
surgir prs d'elle quelque ombre menaante. Ils changrent quelques
paroles banales, mais madame Lagarde, visiblement proccupe, semblait
avoir envie de s'en aller.

--Qu'est-ce que vous avez donc? lui dit Cervin, voyant qu'il n'en
pouvait tirer que des monosyllabes.

Elle hsita encore et plit un peu plus, puis avec un effort visible
elle demanda:

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu mon mari? Cervin tressaillit 
son tour et la regarda avec le mme effroi qu'elle avait tmoign tout 
l'heure.

--Mon mari, rpta-t-elle avec une sorte d'impatience nerveuse, Georges
Lagarde. Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu?

--Comment, balbutia Cervin, vous ne savez pas? Il y a dix ans qu'il est
mort.

--Ah! fit-elle, et elle se recula imperceptiblement. L'image de ce mort
brusquement voque entre eux interdisait la familiarit commenante.
Aprs un instant de silence, elle reprit  voix basse:

--Vous en tes sr?

--Sr? On n'est jamais sr qu'un homme est mort tant qu'on ne l'a pas vu
enterrer; il a t port pour mort, et jamais personne ne l'a revu.
Voil tout ce que je peux vous dire.

--Ah! fit encore madame Lagarde, qui semblait avoir peine  parler.

Son visage encore charmant, quoique bien fatigu, se contracta
douloureusement. tait-ce du regret, de la crainte, de l'impatience?
Elle n'en savait rien elle-mme.

--Et vous, que devenez-vous? dit machinalement Cervin.

--Moi? fit-elle, rien!

Il la regarda avec une certaine piti. Rien en effet ou si peu de chose!
Au bout d'un instant, elle reprit:

--Je suis trs-fatigue, depuis plusieurs nuits je n'ai pas dormi.

Elle poussa un lger soupir, et regarda les voitures qui passaient sur
le boulevard comme si elle voulait les reconnatre. Cervin se sentit
tout  coup pris d'une sorte de compassion. Elle tait si gaie
autrefois, si jolie, si amusante!

--Avez-vous de l'argent? lui demanda-t-il.

--Un peu, rpondit-elle, demain je chercherai de l'ouvrage.

Aprs un instant de silence, elle ajouta:

--Je n'aime pas  travailler. Puis elle regarda le bout de sa bottine,
d'un air de dpit concentr.

Cervin la contemplait, songeant avec quelque amertume  mille choses du
temps pass, quand tout  coup sa vieille proccupation lui revint en
mmoire.

--Et votre fille, s'cria-t-il, la petite Angle, qu'est-ce qu'elle est
devenue?

--Angle? murmura madame Lagarde, qui rougit de plus belle; je ne sais
pas.

--Mais enfin, s'cria Cervin presque exaspr, elle est pourtant devenue
quelque chose, cette petite! Il faut qu'on la retrouve!

--Elle est donc perdue? demanda la jeune femme, avec un certain
mouvement d'motion.

Cervin lui raconta alors le peu qu'il savait.

--Si je savais o elle est, avoua-t-il en finissant son rcit, je serais
certainement moins tourment.

Madame Lagarde rflchissait et cherchait dans ses souvenirs.

--On a d la conduire chez sa grand'mre, dit-elle, la mre de mon mari.
Elle n'y aura pas t malheureuse.

--S'il y avait une grand'mre... murmura Cervin avec un soupir de
soulagement.

--Elle me dtestait, dit la jeune femme.

Cervin se dit en lui-mme que ce n'tait pas tonnant, mais il garda
cette rflexion pour lui.

--Racontez-moi ce que vous savez de la mort du pre, dit la jeune femme.

Cervin lui dit ce qu'il savait, c'est--dire pas grand'chose. Elle
l'coutait avec une attention fivreuse.

--Qu'tait-il all faire en Amrique? demanda-t-elle.

--Courir aprs quelqu'un qui lui devait de l'argent et qui ne voulait
pas le payer. C'tait tout ce que Cervin se rappelait de cette poque
dj ancienne.

--Ah! oui, murmura madame Lagarde, le fameux argent.

Tout  coup elle se dressa, et regardant son interlocuteur dans les
yeux:

--Eh bien! l'avait-il retrouv? demanda-t-elle avec une nergie
singulire.

--Il me semble que oui, rpondit Cervin, dont les souvenirs se
rveillaient peu  peu.

--Qu'est-ce qu'il est devenu, cet argent? demanda la mre d'Angle,
revenue soudain active et presque menaante.

--Je n'en sais rien, dit Cervin, soudain effray; c'est son notaire de
l-bas qui doit le savoir.

La jeune femme chercha dans ses souvenirs.

--Son notaire, son notaire! murmura-t-elle fivreusement, je savais son
nom, je l'ai oubli. Vous devez le savoir, vous? Il vous l'a dit, bien
sr; tchez donc de vous le rappeler. Voyons, faites un effort, cherchez
donc!

Ce n'tait plus la femme de tout  l'heure lasse et ennuye;  l'ide de
l'argent, elle avait retrouv de la vigueur et de l'nergie.
Instinctivement Cervin regretta de l'avoir rencontre et de lui en avoir
trop dit.

--Ce nom, murmurait-elle, il faudra pourtant que je le retrouve! Ah! j'y
suis, c'tait... Elle s'arrta court, et regarda Cervin d'un air
mfiant.

--Avez-vous de l'argent? lui dit-elle brusquement.

--Pas beaucoup, rpondit-il en toute franchise.

--Il m'en faut, tout de suite ou demain. Il m'en faut beaucoup, je vous
le rendrai, avec les intrts. Vous qui tes agent d'affaires ou
placier, quelque chose comme cela, vous devez savoir o l'on trouve de
l'argent! Vous connaissez des gens qui en ont  dix pour cent, dites? ou
mme davantage, pour peu de temps... Il s'agit d'une fortune,
voyez-vous. Georges doit avoir laiss une fortune, sans cela il ne
serait pas revenu si vite; quand cela ne va pas, les affaires, cela
trane longtemps. Quand on revient tout de suite, c'est qu'on a trouv
ce qu'on cherchait. Vous devez bien le savoir, c'est toujours comme
cela...

Elle parlait avec volubilit; tout  l'heure elle avait l'air d'une
branche fane; maintenant qu'elle s'tait redresse, et que ses yeux
brillaient, elle avait plutt l'air d'un animal carnassier en qute du
gibier.

Cervin avait vu bien des choses dans sa vie et bien des gens, mais il
n'avait jamais prouv une impression semblable  celle que lui donnait
la transformation subite de cette femme.

Et de l'enfant dans tout cela il n'tait pas question.

--Je ne sais pas, dit-il; se procurer de l'argent, c'est toujours
difficile, on peut essayer...

--Il ne s'agit pas d'essayer, reprit-elle avec vivacit: il faut de
l'argent pour commencer tout de suite: peu de chose si vous voulez; cent
francs, par exemple... mais cela, il le faudrait demain matin... Vous
n'avez pas cent francs sur vous?...

Non, Cervin n'avait pas cent francs sur lui, et il les aurait eus qu'il
ne les et pas donns. Tout  coup il s'avisa d'une rflexion.

--Et votre fille? dit-il.

--Ma fille, dit-elle, certainement, la pauvre enfant! il faudra tcher
de la retrouver.

Aprs un instant de silence, elle ajouta:

--Georges et moi nous tions maris sous le rgime de la communaut.

--Je comprends, pensa Cervin: pourvu que nous retrouvions l'hritage,
peu importe de retrouver l'enfant.

Elle se leva d'un air inquiet et press.

--O demeurez-vous? dit-elle.

Cervin indiqua son adresse: une vilaine rue, un vilain quartier, un
vilain htel garni.

--C'est bien, dit-elle, j'irai vous voir demain, tchez d'avoir trouv
l'argent.

Cervin avait bonne envie d'ajouter quelque chose, mais elle n'avait
peut-tre pas envie de l'entendre. Elle salua d'un petit signe de tte
qui ne manquait pas d'une certaine correction, et s'en alla dans la
direction du faubourg Montmartre.

Cervin se dirigea du ct oppos, en mditant d'un air srieux: quelque
chose qu'il ne pouvait dfinir s'agitait en lui; il revoyait le visage
de Georges Lagarde lui faisant ses adieux; il se rappelait l'treinte
fivreuse de sa main, pendant que son pauvre pre lui disait:

--Soigne bien Angle, fais bien attention  Angle, donne-nous souvent
de ses nouvelles, je compte sur toi, tu sais? l'enfant n'a plus que toi,
pendant que je serai l-bas!

Il avait singulirement rempli son mandat, ce brave Cervin; il n'tait
pas mchant cependant; mais, parmi ceux qui font le mal, ceux qui sont
mchants sont rares, ceux qui sont faibles sont nombreux.

L'heure s'avanait, les voitures qui sillonnent bruyamment Paris aprs
la sortie des thtres commenaient  devenir rares, et l'air tait
presque frais. Il s'arrta au bord de la Seine, et s'accouda sur le
parapet. On ne sait pourquoi rien ne porte  la mditation comme de
regarder couler l'eau.

--Au bout du compte, se dit-il aprs qu'un travail obscur se fut fait
dans son esprit, je dois mille francs  la succession de mon ami. Ces
mille francs, personne ne me les rclamera jamais; pour moi, je ne suis
pas trs-tranquille, je devrais faire quelque chose...

Il s'arrta plus perplexe encore. Quelque chose... en quoi consiste
quelque chose? O s'arrte quelque chose? C'est  ce cas de conscience
pineux que s'accroche la laine de bien des agneaux condamns par la
suite  devenir des brebis galeuses.

Fallait-il donner cet argent par -compte, car pour la totalit il n'en
tait point question, bien entendu,  madame Lagarde, pour l'aider 
retrouver l'hritage de Georges, ou bien fallait-il s'en servir pour
essayer de retrouver Angle?...

Pauvre petite Angle, Cervin la revoyait encore avec ses cheveux
bouriffs et ses yeux bleus qui riaient toujours.

--videmment, se dit Cervin, l'intrt de la maman n'est pas de
retrouver l'enfant; il est simplement de retrouver le notaire,  moins
que...

Ici, Cervin cessa de regarder couler l'eau, et leva les yeux plus haut;
devant lui tait le palais de justice, qui profilait sa silhouette noire
sur le ciel  demi clair.

--A moins que Georges n'ait fait un testament, conclut-il, et s'il a
fait son testament, a ne doit pas tre en faveur de sa femme.

Il quitta la place o il s'tait accoud et marcha en suivant le fil de
l'eau. Il semblait  ce bon garon, honnte au fond, malhonnte par
occasion, que l'air frais et la solitude lui inspiraient des penses
plus saines, plus gnreuses, plus prs de ce qui est beau et vrai.

--Il faudrait savoir, se disait-il en marchant, mais madame Lagarde ne
dira jamais ce qu'elle a intrt  cacher; il faudrait savoir en faveur
de qui est fait le testament ou s'il n'y a pas de testament. Si la
petite fille est quelque part honnte et bien leve, ce serait grand
dommage de l'aider  rencontrer sa mre... drle de mre et drle de
femme!... O donc demeurait la grand'mre?... A Beaumont! s'cria-t-il
tout  coup, en se frappant le front, oui, Beaumont, c'est cela! Moi qui
ai tant cherch! Est-ce drle qu'on oublie ainsi pendant des annes, et
puis qu'on se rappelle au moment o l'on y pense le moins! Si j'avais
trouv il y a dix ans...

Ici il se perdit dans des rflexions rtrospectives trop profondes pour
qu'il pt facilement s'y reconnatre. Cervin tait un homme qui ne
savait nager qu'autant qu'il avait de pied; loin du bord il perdait la
tte et se sentait oblig de revenir, de peur de se noyer.

--Beaumont! c'est bien cela, je me rappelle aussi le dpartement. La
vieille femme est peut-tre morte depuis le temps! Et puis il faudrait
encore prouver que Georges n'existe plus, car enfin on n'a jamais vu un
notaire vous mettre en possession de l'hritage d'un vivant.

Il reprit  petits pas le chemin de sa demeure, et se coucha par
l-dessus avec un certain contentement de soi-mme, trouvant comme Titus,
dont il avait oubli le nom et l'histoire, qu'il n'avait pas perdu sa
journe.

Il s'endormit et dans ses rves vit passer cent figures confuses, parmi
lesquelles revenait infatigable celle de Georges Lagarde, gai et
souriant comme aux bons jours d'autrefois. Vers quatre heures du matin,
il s'veilla en sursaut sous la pression d'une ide tellement imprieuse
que son sommeil en tait troubl.

--Il y a un endroit, se dit-il tout haut, tant il tait obsd par sa
pense, il y a un endroit o l'on sait les nouvelles des navires perdus;
c'est peut-tre au ministre de la marine, peut-tre au ministre du
commerce, mais il a  un endroit! J'irai demain.

L-dessus il se rendormit.




XXIII


Le lendemain, il tait sur pied de si bonne heure, qu'il veilla tout le
monde dans l'htel.

Sans s'inquiter du mcontentement gnral, il dit  l'htesse, d'un air
fort grave:

--Il viendra une dame me demander. Vous lui direz, s'il vous plat, que
je suis sorti pour m'occuper de son affaire.

--Trs-bien, monsieur, rpondit l'htesse.

Cervin sortit enchant pour deux raisons: la premire tait qu'il ne
verrait pas madame Lagarde ce jour-l; la seconde tait, en effet, qu'il
allait s'occuper de son affaire, mais probablement pas dans le sens
qu'il et voulu.

Entre deux courses, car le pauvre diable n'tait pas assez riche pour
ngliger mme pendant une heure ses intrts et les intrts de ceux qui
l'employaient, il trouva le moyen d'aller partout o il pouvait obtenir
quelques renseignements sur la fin tragique du Missouri.

On le renvoya de bureau en bureau, de corridor en corridor; les garons
de salle se le rejetaient de l'un  l'autre comme une balle de paume,
ainsi qu'il arrive  tous ceux qui pour leur malheur cherchent quelque
chose dans un ministre.

Lass, harass, ne sachant s'il devait pleurer ou se mettre en colre,
tant il tait nerv et vex, tout en perdant son temps, d'tre
considr comme si peu de chose, il finit par tomber sur un brave homme
qui avait peut-tre jadis pass par la mme preuve.

--Georges Lagarde? dit-il, cela ne m'apprend rien; le Missouri, cela me
rappelle quelque chose. Il y a cinq ou six ans, on a reparl du
Missouri, je ne me rappelle plus pourquoi. Revenez demain, j'aurai
peut-tre quelque chose  vous dire.

Cervin, tout heureux d'avoir trouv une paille  laquelle se raccrocher,
s'en retourna avec une sorte de joie. Si ses recherches ne servaient 
rien, au moins aurait-il la satisfaction d'offrir les ennuis de ce
jour-l  la mmoire de Georges, comme -compte sur les mille francs
qu'il lui devait.

Quand il rentra chez lui avant le dner, il apprit que madame Lagarde
tait venue; elle avait mme laiss un mot pour lui.

Cherchez vite ce que vous m'avez promis, disait-elle, j'ai l'adresse
de l-bas; le temps presse, je reviendrai demain.

Cervin pensa que le lendemain il ne serait pas plus riche que le jour
mme, mais la chose tait de peu d'importance. Et puis un vague
mcontentement lui tait venu.

Pourquoi ne lui disait-elle pas l'adresse du notaire de New-York? On
doit bien quelques confidences aux gens que l'on charge avec si peu de
crmonie de vous trouver de l'argent tout de suite. Avait-elle peur
qu'il ne travaillt pour son propre compte? Il s'en alla dner fort
tranquille. Le lendemain, il retourna voir l'employ qui l'avait si bien
accueilli la veille; celui-ci tira d'une masse de papiers une petite
carte sur laquelle il avait pris des notes.

--Voil tout ce que je peux vous apprendre, dit-il en la remettant 
Cervin.

Voici ce que portait la carte: Le Missouri en 187., suppos perdu faute
de nouvelles; quatre ans plus tard, en 187., un navire anglais a trouv
en pleine mer une bote ferme contenant le livre du bord du Missouri,
la liste des passagers, et un crit du capitaine dat et sign, portant
que le navire coulait par suite d'un abordage avec un vaisseau demeur
inconnu. Au nombre des passagers: Georges Lagarde.

Cervin remercia, prit la petite carte et s'en alla singulirement mu.
En remuant ces souvenirs, il lui semblait perdre son ami, bien plus que
la premire fois. Il y avait l une preuve matrielle de sa mort, et
Cervin se demanda si au dernier moment, lorsque le navire coulait, le
pre d'Angle avait pens  lui et s'tait repos sut le mandataire
infidle de la vie et du bonheur de son enfant.

Il rentra chez lui trs-tard. Moins que jamais il dsirait revoir madame
Lagarde, si bien qu'il ne demanda mme pas si elle tait venue. Dans la
journe du lendemain, il s'en enquit cependant, et apprit qu'on n'avait
vu personne. Les jours suivants, pas davantage.

--Elle cherche pour son propre compte, pensa Cervin; elle a trouv de
l'argent et ne s'inquite plus gure de moi. Je vais aussi chercher pour
mon propre compte; mais si je trouve quelque chose, je ferai comme elle,
je le garderai pour moi.

Des semaines et des mois s'coulrent avant qu'il entendt parler de la
mre d'Angle.




XXIV


Matre Cornebu, notaire, tait fort tranquillement assis  son bureau,
pensant  un petit cheval qu'il avait vu la veille et qu'il avait envie
d'acheter. Le courrier le tira de ses mditations. Parmi ses lettres,
une lui sembla singulire. Il dcacheta l'enveloppe sans plus attendre;
pour un homme tonn, le notaire de Beaumont fut ce jour-l un homme
tonn, ainsi qu'il le dit lui-mme plus tard  matre Bru.

Monsieur le notaire, disait la lettre, j'ai crit  madame veuve
Lagarde  Beaumont, et ma lettre m'a t retourne, comme tombe en
rebut. Madame veuve Lagarde habitait pourtant votre bourg; il m'a donc
fallu supposer que cette dame tait morte. En ce cas, c'est  vous que
je dois m'adresser, pour savoir ce qui est advenu de ses biens, et de
mademoiselle Angle Lagarde, sa petite-fille et son unique parente.
J'tais charg par le pre de celle-ci de veiller sur elle lorsqu'elle a
disparu de Paris, il y a une dizaine d'annes. Je voudrais savoir si
cette jeune fille est encore en vie, et dans quelles circonstances elle
se trouve pour le moment. J'ai l'honneur, Monsieur le notaire, de vous
offrir mes salutations empresses.

Cervin.

Suivait l'adresse.

Matre Cornebu ta ses lunettes et les remit par deux fois, ce qui tait
chez lui l'indice d'une extrme agitation. D'o venait ce Cervin? Aprs
dix ans, il s'avisait de se souvenir de l'enfant sur laquelle il devait
veiller? Quel trange gardien! C'tait peut-tre tout simplement un
chevalier d'industrie qui cherchait  exploiter une situation.

Cornebu fit le geste de jeter la lettre au panier, puis il se ravisa.
Dans les affaires, on doit toujours conserver les lettres, mme quand on
ne sait pas  quoi elles peuvent servir.

--Rpondre? se demanda-t-il. Ma foi, non! S'il a vraiment besoin de
savoir quelque chose, il crira une seconde fois, et alors il se fera
connatre. Cette pauvre fillette n'a personne que nous pour la garder du
mal,--c'est  nous d'tre deux fois vigilants.

Huit jours aprs, Cornebu fut accost par l'instituteur, qui tait aussi
le secrtaire de la mairie.

--Figurez-vous, matre Cornebu, dit celui-ci, que nous avons reu une
lettre de Paris demandant un extrait de l'acte de dcs de madame veuve
Lagarde. Est-ce drle, cela!

--Qu'avez-vous fait? dit le notaire.

--Que vouliez-vous qu'on fit? Nous n'avons pas le droit de refuser ces
choses-l, d'autant mieux qu'il avait envoy l'argent des frais. Je lui
ai expdi son extrait mortuaire.

--A qui?

--A un nomm Cervin.

Le notaire resta pensif. Le nomm Cervin s'enttait. Est-ce que, par
hasard, il allait faire valoir des droits sur l'hritage de la
grand'mre, pour essayer de dpossder Angle? Matre Cornebu
n'entendait pas de cette oreille-l! Si quelqu'un voulait dpossder
Angle, il faudrait vraiment qu'il ft bien fort pour ne pas s'en
retourner honteux et penaud.

--Vous n'avez pas l'air content, matre Cornebu! fit l'instituteur un
peu inquiet; est-ce que vous me blmez?

--Non pas, non pas, monsieur Dugu, vous avez agi selon la loi; mais je
crains qu'il ne se manigance quelque chose contre notre fillette.

--Il ne faudrait pas permettre  des escrocs parisiens de venir mettre
leur nez dans nos affaires! fit Dugu en prenant une prise dans la
tabatire de Cornebu.

--Mais ce n'est pas mon intention non plus! fit celui-ci. Laissons
venir, n'est-ce pas, monsieur Dugu? Mais si vous recevez de nouvelles
communications au sujet de la dfunte veuve ou de l'enfant, venez me le
dire, n'est-ce pas? Deux cervelles valent mieux qu'une.

--La vtre surtout, matre Cornebu!! rpondit l'instituteur, qui tait
poli, mais qui n'tait pas loquent.

Une autre semaine s'coula, puis le notaire reut une nouvelle lettre de
Cervin.

Celui-ci s'enttait. Jamais de sa vie il n'avait dploy un acharnement
semblable  celui qu'il mettait  retrouver Angle. Il s'tait tout 
coup passionn pour cette ide,--peut-tre  cause de l'impression
trs-vive et trs-peu sympathique que lui avait faite la vue de la mre.
Dans son cerveau un peu brouillon, une ide s'tait ancre, bien ferme
et bien nette, celle-l: Il ne faut pas que Marie remette la main sur sa
fille, ce serait la perte de l'enfant! On a beau avoir tran sa vie
dans bien des endroits,--et bien des mtiers,-- moins d'tre tout  fait
vil, ce que Cervin n'tait pas, on a piti d'un enfant sans protection,
et l'on se sent remu  la pense de l'innocence en pril. Le souvenir
de la fillette toute petite rendait encore plus hassable, pour le
compagnon de Georges, l'ide que l'enfant devenue jeune fille pouvait
tomber dans des dangers cent fois pires que le guet-apens et
l'assassinat.

--Ils se mfient de moi, l-bas, se dit-il avec une sorte de rage, en
voyant que le notaire ne lui rpondait pas.

Tirant alors au jug, il demanda l'extrait mortuaire de madame Lagarde.
Cette fois, le coup lui russit, puisqu'il obtint la preuve que la
vieille femme n'existait plus. Restait  savoir si Angle lui avait
jamais t confie.

Cervin n'tait pas trs-intelligent,--sans quoi il et fait
fortune,--mais il tait assez rus.

--On ne me rpond pas, se dit-il,--c'est qu'il y a quelque chose. Si
l'on n'avait rien  me cacher, on me rpondrait. Avec de l'argent,
j'irai l-bas... mais c'est loin, cela cote cher, et je ne suis pas
riche. Je vais rcrire,--en m'y prenant autrement cette fois.

Pendant qu'il se creusait la tte, Marie Lagarde ne perdait pas son
temps.

Aprs ses deux visites infructueuses chez Cervin, elle s'tait mise 
chercher ailleurs, dans ses relations fminines, car les femmes se
prtent volontiers de l'argent entre elles... Elle avait trouv. A quel
prix? Peu lui importait en ce moment de promettre de gros intrts. Si
elle russissait, elle payerait volontiers; si elle chouait... eh bien,
tant pis! Quand on n'a rien, on ne peut pas donner ce qu'on n'a pas!

Aussitt qu'elle se vit en possession de quelques louis, elle crivit au
banquier de New-York. Le chagrin qu'elle ressentait, disait-elle,
chagrin que le temps n'avait encore pu mousser, tait de nature 
attendrir mme un banquier amricain. Elle reut une rponse par le
retour du courrier: parmi les brefs compliments de condolance que peut
formuler un employ consciencieux et poli, se trouvait une nouvelle
foudroyante.

Les fonds que dtenait le banquier depuis dix ans appartenaient 
mademoiselle Angle Lagarde, qui en avait reu donation le matin mme du
jour o son pre avait quitt l'Amrique. Ils taient  la disposition
de ladite demoiselle.

A cette nouvelle, Marie Lagarde prouva un bel accs de colre, d'abord
contre son mari, puis contre son enfant.

Son mari avait lud la loi: de peur que sa femme ne pt mettre la main
sur cet argent qui allait lui coter la vie; il avait fait faire au nom
d'un tiers une donation de ce capital... C'tait fort bien imagin! mais
on pouvait plaider...

L'ide de plaider ne fit que passer dans la cervelle chauffe de Marie.
On plaide difficilement contre sa propre fille,--et puis cette opration
prsentait mille dangers. Les avocats ont des langues terribles. Mieux
valait essayer d'un autre moyen.

Et d'abord, il fallait retrouver Angle.

O se cachait-elle, cette petite sotte? Sans elle, le bienheureux argent
restait inaccessible, gard par un cerbre que rien n'apprivoiserait. O
la trouver? Aprs dix ans, de pareilles recherches ont quelque chose
d'absurde et de fou. Il y a des agences, cependant, qui vous trouvent
tout ce que vous voulez... mais cela cote cher, et Marie n'avait pas la
moindre envie de rien distraire pour les autres de sa fortune
ventuelle.

Peut-tre la grand'mre savait-elle o tait l'enfant. Mais Marie
n'avait pas un dsir bien vif de rentrer en relation avec sa belle-mre,
autrement qu'arme de bons documents bien en rgle. Angle tait
riche,--la tutrice naturelle d'un enfant est sa mre,  moins de
dispositions contraires,--donc Marie se ferait rendre sa fille, et
grerait sa fortune. C'tait tout simple, mais il fallait l'avoir, cette
petite fille!...

Comme l'avait fait Cervin, elle crivit au notaire de Beaumont, mais
sous un nom suppos. Qui fut stupfait? C'est le pre Cornebu, lorsqu'il
reut une nouvelle lettre, qui dans sa teneur ressemblait beaucoup  la
premire, bien que celle-ci mant d'une femme. Il mit la lettre dans sa
poche et s'en alla chez Benot.

Ds les premiers mots, celui-ci se gratta l'oreille, se dclara
incomptent et proposa d'aller chez Bru.

Bru couta attentivement, hochant la tte de temps  autre, mais sans
dire un mot.

Quand ce fut fini, les trois hommes restrent silencieux, chacun
attendant que l'autre parlt.

--Eh bien? dit enfin Cornebu, qu'est-ce que vous pensez de cela?

Les yeux de Bru allrent de l'un  l'autre avec une certaine milice, et
il dit:

--Je pense qu'il y a de l'argent l-dessous.

--De l'argent! s'cria Benot, qui n'tait pas ferr sur les affaires.

Matre Cornebu ne dit rien, mais ses yeux exprimrent une approbation
complte.

--Oui, reprit Bru, de l'argent; on ne se drange pas ordinairement sans
qu'il y ait quelque bnfice au bout de sa peine: il y a de l'argent.
Maintenant veut-on le donner  Angle ou le lui prendre? voil ce que je
ne sais pas.

Matre Cornebu tira sa tabatire et huma une prise.

--Prendre de l'argent  notre Angle, dit-il, me semble difficile.
L'hritage de sa grand'mre tait bien clair et franc d'hypothque.

--Ce serait donc pour lui en donner? hasarda Benot, enchant de pouvoir
mettre une hypothse.

--Lui en donner, fit matre Cornebu, a me paratrait encore plus
invraisemblable, vu que feu madame Lagarde me l'a dit elle-mme plus
d'une fois foi elle ne devait rien  personne, elle n'avait non plus
rien  attendre de personne.

--Oui, fit matre Bru, mais le pre?

--Quel pre? fit Benot.

--Le pre d'Angle, dit Bru; Georges Lagarde qui n'est jamais revenu,
qui n'a jamais crit, mais qui existe peut-tre, ou qui en tout cas a
probablement laiss quelque chose; c'est celui-l qui aurait intrt 
retrouver la petite, lui ou ceux qui sont chargs de le reprsenter.

--En ce cas, dit Cornebu qui coutait trs-attentivement, que
conseilleriez-vous de faire?

--Si c'est de l'argent  recevoir, dit Benot, hasardant une seconde
hypothse, il me semble qu'il ne peut pas y avoir grand mal  se
montrer. Si l'on rclamait quelque chose, ce serait peut-tre diffrent.

Bru ne parut pas approuver ce discours, ce qui troubla beaucoup Benoit.

--Dans tous les cas, reprit le fermier, on ne saurait tre trop prudent.
De deux choses l'une: ou bien Angle est ncessaire, ou bien elle ne l'est
pas. Si pour une raison quelconque des gens quelconques ont absolument
besoin de la retrouver, ils sauront bien faire ce qu'il faut pour cela,
et ils s'acharneront  leur ide. Si l'on peut se passer d'elle,
pourquoi dranger cette petite? Elle est heureuse et tranquille ici,
nous n'avons pas besoin de lui mettre martel en tte. Donc je dis:
Attendre...

--C'tait aussi mon avis, fit Cornebu.

Il tait si content que non-seulement il s'administra une prise, mais
encore il en offrit une  chacun de ses interlocuteurs.

--Et maintenant, dit Bru, nous allons boire un coup. Et l'on apporta le
grand pichet de cidre, plein jusqu'aux bords de la boisson ambre, qu'il
pressait lui-mme, en son pressoir, du fruit de ses propres pommiers.



XXV


Angle tait bien loin de se douter de ce qui se tramait autour d'elle.
Sa petite me tranquille ne souponnait pas qu'elle pt causer des
remords  qui que ce soit, peut-tre encore moins des convoitises. Elle
vivait comme jadis dans la maison de sa grand'mre, qui lui avait paru
autrefois si grande lorsqu'elle s'en tait vue propritaire.

Cette maison, maintenant, lui semblait presque petite. Tenue avec une
propret minutieuse, elle s'tait encombre peu  peu de tout ce que
l'imagination d'une jeune fille peut ajouter d'aimable et de gracieux 
sa demeure, en ne dpensant rien, ou presque rien.

Elle avait sch des herbes;  chaque saison, de grands bouquets de
gramines prenaient place dans les coins, masquant la nudit des murs
blanchis  la chaux. Des ouvrages en paille et en jonc, dextrement
combins par les mains adroites de la fillette, accrochs aux murs,
recevaient les objets d'usage journalier; une grande nappe en filet
brod, vritable oeuvre artistique, qui avait cot  la patiente
Angle le travail de deux hivers, recouvrait l'antique guridon, et
tombait jusqu' terre. Sur l'appui de la fentre, sur le bahut de vieux
chne, des plantes magnifiques levaient leur triomphant panache de
verdure et de fleurs.

Partout on sentait la main vigilante de la matresse de maison qui aime
son chez-soi, et l'oeil d'un citadin y et distingu en mme temps la
grce inconsciente et nave d'une jeune fille qui n'avait encore rien vu
de ce qui compose la vie civilise.

La toilette d'Angle tait, comme son ameublement, un mlange de
coquetterie sans art et de simplicit conome. Elle manquait d'un peu de
got, parce qu'elle tait bien force de se conformer  la coutume de
Beaumont, sans quoi on l'et accuse d'tre originale, et chacun sait
que mieux vaudrait tre morte que d'tre originale, attendu qu'il n'est
point de si grand pch.

Mais, malgr le mauvais got enracin qui faisait partie des beaux airs
du bourg, Angle trouvait encore moyen de ne ressembler  personne.

Lorsque, le dimanche, Angle sortait de la messe  ct de son amie
Marianne, elle avait l'air d'une fille de roi dguise, que de mchantes
fes condamneraient  vivre en servitude jusqu'au jour marqu pour la
dlivrance.

Angle avait quinze ans et demi; l'habitude de vivre seule et de grer
ses petites affaires lui avait donn un air de sagesse fort au-dessus de
son ge, mais elle n'avait pour cela rien de gourm ni de pdant.

L'ducation bizarre du pre Benot, qui n'avait pu russir  fausser
l'esprit de Marianne, avait eu sur Angle un effet singulier. Elle avait
appris une quantit de choses que les jeunes filles ne savent pas
d'ordinaire, mais, en revanche, elle ignorait bien des lments d'une
ducation bourgeoise.

Qu'importait aux fillettes! Quand elles taient ensemble le long des
sentiers ou sous le couvert des bois, elles parlaient de toutes les
choses merveilleuses qu'enseigne la nature  ceux qui l'tudient  la
fois dans les livres et sur elle-mme;  ces moments-l, le monde et ses
inventions ne comptaient pas du tout pour les deux amies.

Un beau matin, la petite patache jaune qui faisait le service de la
poste dposa dans la grande rue de Beaumont un homme long, maigre, 
l'aspect trs-parisien, qui,  peine dbarqu, prit l'air de l'endroit
et se dirigea sans hsiter vers les panonceaux de matre Cornebu.

Celui-ci ne fut pas peu tonn de voir se prsenter devant lui ce grand
gaillard dont la tournure et les manires n'avaient aucun rapport avec
celles de ses clients habituels.

--Que me voulez-vous? demanda-t-il en se retranchant derrire ses
lunettes.

--Pourquoi, monsieur le notaire, ne m'avez-vous jamais rpondu au sujet
de la petite Angle Lagarde? dit le nouveau venu, rpondant  une
question par une autre question.

Matre Cornebu se hrissa un peu. Un notaire est un personnage
important, surtout quand il exerce ses fonctions depuis un certain
nombre d'annes, et il n'aime pas qu'on le traite cavalirement.

--Et pourquoi vous aurais-je rpondu? dit-il d'un ton altier; je ne sais
pas qui vous tes, monsieur, ni quel droit vous avez  me faire ces
questions.

--Voici, dit le Parisien, en tirant de sa poche un numro du Petit
Journal, dont il mit la quatrime page sous les yeux du notaire.

Celui assujettit ses lunettes et lut parmi divers avis concernant des
chiens perdus, une annonce ainsi conue:

Toute personne ayant connaissance de l'existence et de la demeure de
mademoiselle Angle Lagarde, fille de Georges Lagarde, est prie de se
faire connatre... Suivait l'adresse d'un homme d'affaires  Paris.

Matre Cornebu regarda son visiteur et lui dit tranquillement:

--Eh bien?

--Cela prouve, dit Cervin, que je ne suis pas seul  chercher la petite
Angle.

--Il y en a donc d'autres qui la cherchent? fit le notaire passablement
surpris.

--Oui, dit Cervin, il y en a d'autres; il y a sa mre. Matre Cornebu
resta perplexe; l'ide qu'Angle avait une mre se prsentait
difficilement  son esprit; elle avait si bien vcu sans mre jusqu'ici,
que personne  Beaumont n'prouvait le moindre dsir de lui retrouver
une parent. Aprs un instant de rflexion, Cornebu dit lentement:

--Eh bien, et vous, qu'est-ce que a peut vous faire? C'est ici que
Cervin comprit tout le bonheur que peut donner  un homme la possession
d'une conscience pure. Que n'et-il pas sacrifi pour pouvoir dire  ce
brave notaire de province qu'il avait t de tout temps l'ami et le
protecteur de l'orpheline!

Malheureusement, il fallait se confesser; c'tait fort ennuyeux, mais
c'tait indispensable; il se confessa donc.

Quand il parla des mille francs qu'il avait dpenss au lieu de leur
donner la destination convenue, matre Cornebu devint svre; mais
lorsqu'il raconta ses remords, et les recherches tardives qu'il avait
faites, matre Cornebu s'adoucit. Lorsque Cervin eut fini de parler, le
notaire le regarda avec mansutude.

--Alors, dit-il, cette dame n'est pas prcisment le modle des mres?

--Non! soupira Cervin.

--Il ne serait pas  dsirer que sa fille lui ft remise?

--Non! rpta encore Cervin avec le mme soupir.

--Cependant il me parat bien difficile d'empcher cela, fit le notaire
en se grattant le bout du nez.

Cervin le regarda d'un air dcourag.

--Suppos, dit-il en hsitant, qu'on garde le silence...

--Hem! fit le notaire, et il n'ajouta rien.

--Cela ferait toujours gagner du temps, continua Cervin.

Cornebu restait perplexe.

--Dans quel intrt veut-on nous prendre notre Angle? dit-il.

--C'est l'argent de Georges, rpondit Cervin, que probablement madame
Lagarde ne peut pas toucher sans sa fille.

--Il y a donc de l'argent? s'cria Cornebu en dressant; l'oreille pour
tout de bon.

--videmment, fit Cervin; Georges tait parti pour recouvrer une
crance, et je sais qu'il l'avait recouvre. L'argent et les intrts
accumuls doivent faire maintenant quelque chose comme trois cent mille
francs; c'est un joli denier, et si madame Marie peut mettre la main
dessus, tout ou partie, je vous prie de croire qu'elle ne ngligera rien
de ce qui peut l'aider  y parvenir.

--Si c'est sa mre, cependant, dit Cornebu, il me semble bien difficile
de l'empcher d'emmener l'enfant.

Matre Cornebu garda le silence un instant, puis tout  coup:

--Si nous allions voir les tuteurs? dit-il.

Ils sortirent aussitt et se rendirent chez Benot.

Ds les premiers mots, celui-ci appela Marianne, qui apparut accompagne
d'Angle, car elles ne se quittaient gure plus que leur ombre.

En voyant cette grande fillette, presque femme dj, et encore enfant
par la grce du sourire et du geste, Cervin se sentit tout mu. Qu'elle
tait loin, cette enfant, de la toute petite fille qu'il avait jadis
porte dans ses bras! Sur le point de la tutoyer, comme autrefois, il
s'arrta, saisi d'un respect nouveau, d'un sentiment encore inconnu pour
cette candeur virginale qu'il n'avait jusqu'alors gure rencontre sur
son chemin.

--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle, dit-il avec un sourire mu.

C'tait bien singulier d'appeler mademoiselle la petite Angle 
laquelle il avait pens si souvent en se la prsentant comme une toute
petite fille qu'on tenait par la main.

--Non, monsieur, fit Angle, en le regardant de ses beaux yeux tonns.

--Je vous reconnais bien, moi, dit-il en souriant, un peu troubl. Vous
tiez dj bien mignonne quand vous aviez quatre ou cinq ans.

Angle ouvrait des yeux de plus en plus grands et ne comprenait pas.

--Vous ne vous souvenez pas de moi? demanda Cervin, presque chagrin
qu'elle ne part pas le reconnatre.

Angle lentement fit signe que non.

--J'tais l'ami de votre pre.

--Mon pre? fit-elle en le regardant bien en face. Depuis la mort de sa
grand'mre, personne ne lui avait plus parl de son pre, pas plus qu'on
ne lui avait parl de sa mre. Sans trop y penser, Angle avait fini par
se considrer comme une sorte d'enfant tombe du ciel, sans pre ni
mre, une grand'mre tout au plus, et encore celle-l tait morte.

Par la volont du destin, Angle se trouvait en quelque sorte condamne
 tre l'enfant de tous ceux qui l'aimeraient, sans tre l'enfant de
personne en particulier. Et voici qu'on venait lui parler de son pre.

--Mon pre, rpta doucement Angle, il tait parti pour l'Amrique,
n'est-ce pas?

Avant que Cervin et pu lui rpondre, un flot de penses douloureuses
inonda cette petite me. Son pre tait parti, la laissant toute seule,
sans jamais plus s'occuper d'elle; si la grand'mre ne s'tait pas
trouve l, bonne et compatissante, l'enfant et t sans doute livre 
la charit publique.

Que venait faire maintenant l'image de ce pre qui l'avait oublie, qui
l'avait abandonne? Elle se sentait dans son coeur la fille de ceux qui
l'avaient leve, et non la fille de ce pre inconnu, qui n'avait jamais
plus pens  elle.

--Comment s'appelait mon pre? dit-elle lentement.

Si tout  coup elle n'tait pas Angle Lagarde? Si la vritable Angle
tait ailleurs en ce moment plus pauvre cent fois et plus malheureuse
qu'elle ne l'avait jamais t?

--Votre pre s'appelait Georges Lagarde, dit Cervin, ne le saviez-vous
pas?

Les yeux de tous taient fixs sur Angle, qui tait devenue toute ple.

--Il vit encore? demanda-t-elle d'une voix touffe.

Le notaire regarda les deux hommes d'un air interdit; aucun d'eux
n'avait song qu' ce moment Angle allait apprendre pour la premire
fois qu'elle tait vraiment orpheline.

--Votre pre est mort, dit Cervin, dont la gorge se serrait sous le coup
d'une trange motion. Il est mort dans le naufrage du Missouri en
pleine mer, il y a dix ans.

Angle le regardait toujours, et ses yeux dj si grands se dilataient
avec une expression d'horreur.

Cervin, trs-embarrass, ne savait plus que dire; il croyait voir un
reproche dans ce regard fix sur lui.

--Est-ce qu'il m'aimait? fit tout  coup la voix argentine d'Angle au
milieu du silence gnral.

--Il ne pensait qu' vous, reprit Cervin, dont le visage s'illumina
soudain,  l'ide qu'il pouvait rendre justice  son ami. Il n'aimait
que vous; en quittant la France, sa dernire parole a t pour vous
recommander  moi; en quittant l'Amrique, sa dernire lettre ne parlait
que de vous; vous tiez son unique pense, son unique amour.

--O mon pre! s'cria Angle en se tordant les mains, et moi qui ne
voulais pas penser  lui, car je croyais qu'il ne m'aimait pas!

L'expression d'angoisse peinte sur son visage tait si douloureuse, que
les hommes prsents sentirent leurs yeux se mouiller de larmes. Marianne
prit l'orpheline dans ses bras et essaya de l'apaiser.

--Non, non, dit Angle en la repoussant, je ne mrite ni affection ni
piti! Quand on pense que pendant tant d'annes j'ai t ingrate envers
ce pauvre pre qui m'aimait plus que lui-mme!

Elle s'chappa des bras de Marianne et courut s'enfermer dans sa
chambre. Au bout d'un instant, son amie l'y rejoignit, et les trois
hommes restrent seuls, fort perplexes.

--Si nous allions consulter Bru? fit tout  coup Benot.

Ils partirent pour aller consulter Bru.

Celui-ci fut d'avis qu'en attendant, il fallait se tenir tranquille et
ne pas faire de bruit. Les dehors un peu bohmes de Cervin ne lui
inspiraient pas une confiance illimite. D'autre part, comme celui-ci ne
rclamait rien, on ne pouvait pas le tenir en une suspicion vidente; il
fut convenu qu'on attendrait, et que Cervin tiendrait le notaire au
courant des vnements qui pourraient survenir.

Le coeur bien gros, Cervin reprit la route de Paris, il avait fait
beaucoup de chemin et avait dpens beaucoup d'argent pour un mince
rsultat; cependant, lorsqu'il se revit en chemin de fer pour, retourner
chez lui, il ne put se dfendre d'un mouvement de satisfaction: ne
commenait-il pas  payer sa dette  l'ami qu'il avait jadis trahi?

Et puis cette mignonne Angle, qu'elle tait jolie, et bonne, et
intressante!

Quand on pense qu'il l'avait connue si petite! Il ne se serait jamais
dout qu'il pt la retrouver ainsi...

Le doux visage et les yeux tonns d'Angle le hantrent pendant toute
la nuit de son voyage; en dbarquant au matin sur le quai de la gare,
poudreux et fatigu, avec une longue journe de travail devant lui, il
s'applaudit nanmoins d'avoir si bien employ son temps et son argent.

De ses appointements du mois reus la veille, il avait dpens une bonne
partie, et la plus stricte conomie lui serait ncessaire pour arriver
jusqu' l'autre mois; mais qu'importait! Il se sentait l'me contente.




XXVI


Quinze jours environ s'coulrent. Angle tait devenue
trs-silencieuse; au lieu de rpondre, elle souriait,--mais ce sourire
lui-mme s'effaait bientt de ses lvres. Rien ne paraissait chang
dans son existence,--et pourtant elle tait devenue une autre personne.

La visite de Cervin avait rvl  la jeune fille, presque enfant
encore, un monde nouveau de sentiments et d'impressions. Jusque-l, elle
avait aim sa grand'mre, Marianne, ses tuteurs, ses amis,--sans songer
au pass qui restait derrire elle comme un grand gouffre sombre.

Voil que tout  coup l'image de son pre surgissait du gouffre, toute
lumineuse.

Elle avait dans sa chambre une vieille petite gravure encadre de bois
noir, reprsentant la Rsurrection. Le Sauveur clatant de lumire
s'levait au-dessus d'un spulcre tout noir... Dornavant, c'tait ainsi
qu'Angle devait voir son pre dans sa pense.

Et puis un autre sentiment aussi s'tait trouv boulevers par
l'apparition de Cervin. Angle avait toujours gard dans sa mmoire
pieuse le souvenir des recommandations de sa grand'mre. Elle attendait
l'autre Angle, la vraie, avec une certaine inquitude qui n'tait pas
exempte de joie, cependant.

Qui n'a, du moins dans son extrme jeunesse, rv son petit roman? On
prpare des combinaisons, on arrange des pripties, on se dit: Si cela
tait pourtant? Angle avait pass par l. Elle attendait donc l'autre,
qui serait son amie, car bien sr elles ne pourraient faire autrement
que de s'aimer; la fortune de la grand'mre, suivant son dernier voeu,
irait  la vraie Angle, et celle-ci... eh bien, celle-ci n'aurait que
le choix entre la maison de Marianne et celle de sa nouvelle amie...
Mais secrtement son coeur la poussait vers Marianne.

Voici que tout ce roman s'croulait! Angle tait la vraie Angle,
personne ne lui disputerait son hritage. On lui avait laiss ignorer sa
nouvelle fortune, dont personne d'ailleurs autour d'elle n'tait sr;
sur les ruines de ses anciennes rveries elle faisait planer maintenant
la pense de son pre mort en mer dans un de ces naufrages dont les
journaux apportent le rcit de temps en temps...

Que de fois elle avait entendu les rafales du vent d'ouest lui apporter
le bruit des vagues tonnantes qui dferlaient sur la plage,  quelques
kilomtres de l! Elle coutait alors, le coeur serr d'une vague
motion, ces coups qui semblaient des coups de canon. Si elle avait su
qu'une de ces vagues l'avait rendue orpheline... maintenant, dans les
nuits d'hiver, elle ne pourrait plus les entendre sans songer avec
douleur  son pre qui l'aimait, et qu'elle avait si longtemps mconnu.

Le rve tait remplac par la ralit, et Angle entrait dcidment dans
la vie. Mais cette ralit mme, retour vers le pass, tait pleine de
posie, car la jeunesse a le don de potiser tout ce qui la touche.
Aussi la jeune fille, plus srieuse dsormais, en avait pris plus de
grce et plus de charme mu.

Un beau jour de septembre, matre Cornebu entendit une voiture s'arrter
devant sa porte. Il regarda par la fentre, naturellement, et vit
descendre une femme jolie et encore jeune, malgr un grand air de
fatigue. L'instant d'aprs elle frappa  la porte de son tude, qu'il
lui ouvrit toute grande.

Matre Cornebu, peu vers dans les ressources du maquillage, trouva tout
 fait bonne mine  sa visiteuse, quoiqu'elle ft trop bien mise, avec
une simplicit qui n'excluait pas une extrme recherche.

--Je suis madame Lagarde, dit la belle dame avec une certaine hauteur.
Je viens rclamer mon enfant. Vous ne lisez donc pas les journaux?

--Non, madame! rpondit le notaire, soudain dgris de l'impression
qu'il venait de recevoir. Il jeta en mme temps sa calotte de velours
noir sur les journaux du jour, dplis sous sa main.

--J'ai fait rclamer ma fille par toutes les voies de la publicit,
reprit Marie. Je ne puis comprendre que vous n'en ayez pas eu
connaissance. Enfin j'ai appris qu'elle se trouvait ici. Vous devez
comprendre les motions d'une mre si longtemps prive de son unique
enfant.

Matre Cornebu regarda madame Lagarde par-dessus ses lunettes; c'tait
sa manire quand il voulait y voir trs-clair.

--Comment se fait-il, demanda-t-il lentement, que vous ayez t prive
si longtemps de ce bonheur maternel?

Matre Cornebu tait accoutum  vivre avec de petites consciences de
village qu'une interrogation directe troublait toujours un peu, quelle
que ft leur longue habitude du mensonge; mais madame Lagarde
connaissait autrement son monde et ne se laissait pas dmonter pour si
peu. Elle rpondit sans le moindre trouble:

--Des circonstances malheureuses, une complte incompatibilit d'humeur,
m'avaient spare de mon mari, qui avait voulu garder sa fille avec lui.
Comme il tait plus riche que moi, dans l'intrt de l'enfant, je
m'tais rsigne  un sacrifice ncessaire.

Elle parlait avec une aisance parfaite; on et dit qu'en effet cette
mre tait la victime de ses bons sentiments.

--Tubleu! pensa matre Cornebu, pour une coquette de Paris, celle-ci me
parat bien russie!

H mdita un instant, mais sa longue sagesse de notaire ne lui suggra
rien de bien pratique.

--Eh bien, ft madame Lagarde, ne me conduirez-vous pas prs de ma chre
enfant?

Matre Cornebu jeta involontairement par la fentre un regard du ct de
la maison d'Angle.

Dans cette demeure virginale, les rideaux modestement baisss ne
laissaient rien voir de l'intrieur; les plantes vertes qui font dans ce
coin de la Normandie l'honneur et l'orgueil des mnagres soigneuses,
s'talaient  l'intrieur des fentres toujours fermes; tout tait
impntrable, ainsi que doit l'tre la vie d'une jeune fille soigneuse
de ses devoirs.

Le notaire pensa  tout cela pendant le court espace de temps qu'il lui
fallut pour puiser dans sa tabatire une prise de tabac et l'aspirer.

--Quel dommage, se dit-il, ne serait-ce pas de confier cette petite me
chaste  une si belle dame, qui s'habille si bien et qui parle encore
mieux!

Il se tourna vers madame Lagarde et dit tout haut:

--Vous excuserez mon apparente grossiret, madame; mais enfin, c'est
une chose grave, que le soin d'une mineure; je voudrais tre bien
certain de votre identit...  Avant qu'il et fini de parler, la visiteuse
avait tir de sa poche un portefeuille dans lequel elle prit deux ou
trois papiers qu'elle mit sous les yeux du notaire.

Celui-ci les prit, les lut, et les replaa devant lui en silence.

--Ces papiers sont en rgle, dit-il; mais veuillez m'excuser, madame,
cela ne suffit pas pour prouver que vous tes bien rellement la veuve de
Georges Lagarde; il faudrait autre chose.

La mre d'Angle resta interdite; videmment des papiers ne prouvent
rien, tout le monde peut se procurer les papiers d'une autre personne.

--Je ne sais que vous dire, fit-elle; cependant, si vous me montriez ma
fille parmi d'autres personnes je la reconnatrais probablement.

Que pouvait rpondre  cela matre Cornebu? Il chercha et ne trouva
rien.

--J'aurais besoin, dit-il, de consulter les tuteurs de la jeune
personne; vous comprenez, madame, que le cas est grave et mrite
quelques rflexions.

--Parfaitement, monsieur, rpondit promptement Marie; quoi qu'il m'en
cote de ne pouvoir serrer mon enfant entre mes bras, je saurai me
rsigner  toutes les formalits que tous jugerez ncessaires. Y a-t-il
dans ce pays une auberge dcente  laquelle je puisse m'arrter?

Le notaire indiqua la meilleure auberge de l'endroit et reconduisit sa
nouvelle cliente jusqu'au seuil de l'tude.

--J'aurai l'honneur de vous rendre visite dans l'aprs-midi.

En ce moment, Angle sortait de chez elle; elle ferma sa porte  clef et
prit lentement le chemin de la maison de Marianne. Machinalement elle
leva les yeux vers les fentres, du notaire; son regard bleu, clair et
honnte rencontra celui de Marie qui regardait distraitement dans la rue
pendant que Cornebu lui parlait, puis elle s'en, alla du ct de
l'glise, tranquille et douce comme toujours.




XXVII


Lorsque matre Cornebu leur fit part de la visite qu'il avait reue, les
tuteurs d'Angle se trouvrent fort embarrasss. A quoi reconnat-on une
vraie mre d'une fausse mre? Benot hasarda bien quelque chose sur la
voix du sang, mais Bru, qui tait plus positif, ne voulut point en
entendre parler.

--La voix du sang! dit-il, la belle affaire! Voyez un peu si Angle
l'entendra, votre voix du sang! et, pour ce qui est de la mre, il est
clair comme le jour qu'elle reconnatra l'enfant; notre Angle ne
ressemble  personne dans le pays: elle est demoiselle jusqu'au bout des
ongles.

Il n'y avait rien  rpondre  cela, et les trois hommes restrent
perplexes.

Dehors il faisait bien chaud, quoiqu'on ft  la fin de septembre et que
les avoines fussent rentres; le soleil chauffait les sillons et faisait
chanter les cigales. La porte de la salle de Bru s'ouvrit, et un beau
gars se tint sur le seuil, soulevant son chapeau et souriant d'un air de
connaissance  tout ce que rencontraient ses yeux.

--Prosper! s'crirent ses amis d'une seule haleine. C'tait Prosper, en
effet, mais si chang qu'en plein midi, dans la rue, ils eussent
certainement hsit  le reconnatre.

A l'cole d'agriculture, Prosper Damase avait acquis une lgance
rustique; la noblesse de port qu'il tenait de la nature s'tait
perfectionne avec la culture de son esprit; jadis c'tait un beau
garon,  prsent c'tait un homme dont l'attitude commandait l'estime.

--Comment se fait-il que tu sois ici? demanda Bru aprs un change de
salutations affectueuses.

--C'est bien simple, dit Prosper: j'ai mes vacances, et je n'ai pas cru
pouvoir en mieux profiter qu'en venant vous voir. Ai-je eu tort?

--Non certes, rpondit le fermier en lui secouant la main, tu sais bien
que c'est ici ta maison; mais si le travail avait d en souffrir, je
n'aurais tout de mme pas t content de te voir.

--Ne craignez rien, rpondit Prosper, avec moi le travail ne souffre
jamais.

Il s'assit  ct d'eux, et insensiblement la conversation retourna vers
l'objet qui les intressait si vivement.

--Comment! s'cria Prosper, voil Angle qui a une mre  prsent? Ce
n'est pas juste! Qu'est-ce qu'elle veut que nous en fassions, de sa
mre? Nous nous en sommes trs-bien passs jusqu' prsent, et nous nous
en passerons encore; elle peut s'en retourner chez elle.

Ce discours humoristique traduisait si bien la pense des trois amis
qu'ils ne purent s'empcher de sourire.

--Il ne s'agit pas de cela, dit Bru redevenu srieux. Toi qui as habit
les villes, et qui connais le monde, dis-nous comment on peut s'y prendre
pour reconnatre que la dame qui est venue ici rclamer Angle est bien
sa mre et pas une trangre.

--Eh! s'cria Prosper, le roi Salomon lui-mme serait embarrass en
pareil cas! Comment voulez-vous que je vous instruise?

Les amis, plus indcis que jamais, se dcidrent  consulter le
brigadier de gendarmerie.

Il ne fut pas d'un grand secours. Aprs avoir longtemps tortill sa
moustache, il dit:

--Si elle a les papiers, elle est en rgle, il faut avoir des papiers.
Et puis, une mre est mre, et la loi confre l'autorit aux parents.

On ne put pas le faire sortir de l.

--Si l'on crivait  Cervin? suggra tout  coup le notaire.

C'tait fort sage; mais en attendant, madame Lagarde tait  l'auberge,
qui devait s'impatienter, et si elle tait vraiment la mre d'Angle, il
ne serait pas prudent de l'irriter, car, mal dispose, elle pourrait
sparer la jeune fille de ses anciens amis.

Prosper coutait en silence, essayant de comprendre et ne comprenant
pas.

--Qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-il enfin lorsqu'un temps
d'arrt dans la conversation lui permit de placer un mot.

--Comment! Tu ne sais pas, s'cria Cornebu, tu ne sais pas que Angle
est une hritire? Depuis que sa mre l'a retrouve, nous sommes menacs
de nous la voir enlever, car, ajouta-t-il avec un soupir, il n'y a pas
beaucoup de chance pour que cette belle dame s'accommode des manires de
Beaumont, et vienne se fixer parmi nous.

--Angle, une hritire? fit Prosper, cela me la gte un peu; je
l'aimais mieux orpheline, toute petite, perdue dans sa grande maison.

Au souvenir de son expdition nocturne  la recherche des voleurs
possibles dans la demeure tranquille, il ne put s'empcher de sourire.
Que tout cela tait dj loin, et comme on vieillit vite en peu
d'annes!

Aprs un instant de silence, il ajouta:

--Et mademoiselle Marianne?

--Elle est  la maison, dit le pre Benoit, tu la trouveras dans le
jardin, o elle tend sa lessive avec ton amie Angle.

Sans dire un mot, Prosper toucha le bord de son chapeau et partit dans
la direction du bourg.

De loin, par-dessus la haie des jardins avoisinants, il aperut les deux
jeunes filles qui allaient et venaient, tendant dlicatement le linge
d'une blancheur de neige sur les haies d'aubpine nouvellement tailles;
il ne pouvait voir leur visage, mais il voyait leur silhouette aller et
venir avec cette tranquillit de mouvements qui caractrise les jeunes
filles de la campagne; le temps n'est pas cher en province, et sans le
gaspiller on peut en prendre  son aise.

Le coeur battait un peu  Prosper lorsqu'il ouvrit sans frapper la porte
de Benot, qui, pas plus que les autres, n'tait jamais ferme. Il
pntra dans la seconde pice, puis dans le jardin, et resta interdit,
voyant sans tre vu.

Ce n'tait plus Marianne qui tait la plus grande; Angle la dpassait
maintenant de toute la tte. Qu'elle tait grande et belle, cette petite
fille, qu'il n'avait pas vue depuis si longtemps! Les cheveux d'or
faisaient un nimbe  ce visage encore enfantin par l'expression docile
et tonne, mais qui avait dj toutes les grces de la femme; les yeux
bleus riaient comme jadis, avec je ne sais quoi pourtant de plus doux et
de plus rserv.

Aprs avoir rassasi ses yeux de cette aimable figure, Prosper tourna
son regard vers Marianne. Celle-ci n'avait pas chang; ses traits
s'taient peut-tre un peu paissis, mais ils portaient l'empreinte de
la mme dcision calme, de la mme srnit de conscience.

Celle-ci ne changerait jamais, il suffisait de la voir pour en tre
assur. Marianne tait faite d'un mtal incorruptible, sur lequel ni le
temps ni les vnements ne devaient avoir de prise. Ce qu'elle avait
promis, elle le tiendrait; ce qu'elle aimait, elle devait toujours le
chrir.

Prosper sentit son coeur bondir joyeusement  la vue de ce cher visage,
qui rsumait pour lui toutes les aspirations de sa jeunesse.

--Marianne, dit-il presque bas...

Elle l'entendit et se tourna brusquement vers lui toute pile. Le rouge
lui monta rapidement au visage pendant que le jeune homme s'approchait;
il lui prit les mains et l'embrassa sur ses deux joues franchement, de
tout son coeur.

Angle les regardait hsitante et souriante; Prosper l'attira  lui et
l'embrassa de mme; aprs quoi, il poussa un soupir de satisfaction.

--Ah! fit-il, c'est bon de revoir ses amis!

--Pour longtemps? demanda Marianne encore tout mue.

--Quelques jours, rpondit Prosper. Qu'avez-vous fait pendant mon
absence?

--Nous avons pens  vous et parl de vous, rpondit promptement Angle,
qui se baissa pour ramasser une brasse de linge tombe  terre.

--Vous me disiez toi autrefois, fit Prosper en souriant. Angle baissa
la tte un peu confuse, puis releva ses yeux pleins de tendre malice sur
le jeune homme, en disant:

--C'est que j'tais petite; maintenant je suis une demoiselle.

Prosper la regardait curieusement avec un intrt extraordinaire; elle
avait dans toute sa personne un charme irrsistible, qui faisait au
jeune homme l'effet d'tre en mme temps tout nouveau et trs-ancien.
Cependant il se retourna vers Marianne, qui le regardait avec un sourire
d'extase.

Quelque impulsion mystrieuse le poussa  lui dire:

--Ce n'est pas encore pour tout de bon cette fois-ci, Marianne...

--Oh! cela ne fait rien, rpondit-elle vivement; pourvu que vous
reveniez plus tard, c'est tout ce que nous pouvons demander, n'est-ce
pas, Angle?

Machinalement les deux jeunes filles s'taient remises  tendre le
linge, et de mme, sans y penser, Prosper le leur tendait, morceau par
morceau.

Que de fois ils avaient ainsi travaill sous le soleil de juillet ou
sous la bise piquante de dcembre qui gelait leurs doigts et bleuissait
leur visage! Cette reprise du travail en commun veillait chez Prosper
mille souvenirs qui lui paraissaient dlicieux.

La vie lui avait appris  respecter ses souvenirs d'enfance,  bnir
l'heure o il s'tait jet avec tant de confiance dans les bras de
l'honnte homme qui lui avait enseign comment on marche dans le droit
chemin; il se rendait compte maintenant de ce que son existence et pu
tre s'il tait tomb dans des mains moins loyales, et bien des fois,
dans ces heures de mditation auxquelles nul n'chappe, il avait bni et
remerci matre Bru d'avoir t pour lui un pre, dans le sens le plus
lev de ce mot.

Mais de mme qu'on prouve toujours une certaine dsillusion en revoyant
aprs quelques annes les lieux de son enfance qui vous paraissaient
alors si grands et qui vous semblent maintenant si petits, Prosper
ressentait un peu d'embarras devant Marianne. Il la trouvait moins
grande, moins lgante, en un mot moins potique que lorsqu'il l'avait
quitte, et il en prouvait un certain malaise; il et donn bien des
choses pour la revoir telle que son imagination n'avait cess de la lui
reprsenter depuis son dpart, c'est--dire rsumant en elle tout ce qui
est bon, aimable et charmant.

Un bruit de pas et de voix dans la maison attira leur attention de ce
ct, et Cornebu se montra sur le seuil.

Aprs bien des hsitations, on s'tait dcid  accepter Marie Lagarde
comme la mre d'Angle, en attendant la preuve du contraire; il
s'agissait maintenant d'apprendre  la jeune fille le changement qui se
faisait dans sa destine; et aucun des trois hommes, si endurci qu'il
ft par les peines de la vie, ne pouvait se dfendre d'une motion
profonde en songeant  ce qui allait se passer dans cette jeune me.

Benot, d'un air fort grave, rappela les jeunes filles dans la maison;
tout embarrass, Prosper allait se retirer, lorsque Angle d'un
mouvement imprvu et charmant lui tendit la main en lui disant:

--Tu t'en vas dj?

Prosper hsitant suivit les autres dans la salle basse, et, personne ne
lui disant rien, il s'assit comme eux.

Les deux tuteurs s'entre-regardaient avec embarras, chacun dsirant ne
pas porter la parole; ce fut le notaire qui les tira de peine.

--Angle, dit-il, nous avons quelque chose  t'apprendre.

--Rien de mauvais? s'cria-t-elle vivement. Matre Cornebu hsita, puis
raffermissant sa voix:

--Non, dit-il, pas prcisment; mais enfin c'est un grand changement qui
va se faire dans ta vie.

Angle regarda le notaire d'un air indcis, puis soudain ses yeux se
reportrent sur Prosper, assis dans son coin, et de l avec une vive
rougeur sur Marianne qui la regardait d'un air tonn. Honteuse
peut-tre de la pense qui venait involontairement de lui traverser
l'esprit, elle baissa la tte et attendit qu'on lui expliqut sa
destine.

--Te souviens-tu de ta mre? demanda Cornebu.

Les yeux mobiles et vivants de la jeune fille rpondirent avant ses
lvres:

--Oui.

--Comment tait-elle?

--Elle tait jolie, rpondit Angle, elle avait de grands yeux bleus et
portait toujours de belles robes.

--La reconnatrais-tu si tu la voyais?

Angle releva la tte et regarda ceux qui jusqu'ici avaient pris soin de
sa destine, pendant que quelque chose d'inexprimable se passait dans
son coeur.

--Ta mre vit, Angle, dit matre Cornebu, saisi par une motion qui lui
serrait la gorge: elle veut te voir et te prendre avec elle...

Le visage d'Angle prit soudain une expression de fermet bien trange
chez un tre si jeune.

--Ma mre? dit-elle, que faisait-elle tout ce temps, pendant que j'tais
ici, et que vous vous occupiez de moi?

--Je vais te l'expliquer, commena Benot, faisant preuve ici d'une
maladresse peu ordinaire: ton pre est mort, et il t'a laiss une
fortune; alors ta mre en ayant eu connaissance t'a fait chercher,
attendu qu'elle ne peut toucher  rien sans toi.

--Ah! fit Angle.

--Oui, continua Benot s'enferrant de plus en plus, alors tu comprends,
comme c'est toi qui es l'hritire, il fallait bien te retrouver, et
puisque c'est ta mre, nous ne serons plus tes tuteurs...

--Ce n'est pas cela, dit tout  coup Bru d'une voix presque dure, qui
contrastait trangement avec sa patience ordinaire. Je vais t'expliquer
cela, moi. Ton pre,  ce qu'il parat, t'a laiss une fortune, tu
m'entends? une fortune considrable. Ta mre ne peut pas y toucher,
alors elle t'a fait chercher, et elle t'a trouve. Elle est ici.

Angle leva ses yeux bleus sur son vieil ami.

--Est-ce qu'il va falloir que j'aille avec elle? fit-elle avec une sorte
de frayeur.

--Si elle l'exige, oui, dit rudement Bru. Angle chancela comme si elle
avait reu un coup. Les yeux de Prosper ne la quittaient pas, ou plutt
ils allaient d'elle  Marianne, qui, ple et les lvres entr'ouvertes,
suivait ce dbat comme s'il s'tait agi de sa propre vie.

--M'en aller? murmura Angle, en regardant tour  tour les trois hommes,
qui la contemplaient avec une profonde piti mle chez Cornebu d'une
bonne dose de colre  l'intention de Marie Lagarde. M'en aller? vous
savez bien que cela ne se peut pas; qu'est-ce que je ferais ailleurs
qu'ici?

Elle regarda autour d'elle et tout  coup se prcipita dans les bras de
Marianne.

--Dis, tu sais bien, ma mre Marianne, que je ne peux pas m'en aller
D'ici! C'est vous qui m'avez leve, je suis votre enfant  tous, et
l'on ne peut pas me prendre  vous, n'est-ce pas?

Matre Cornebu tira son mouchoir de poche et se moucha avant de
rpondre.

--Tu as tout  fait raison, ma petite fille, dit-il, c'est--dire que tu
as raison pour nous; mais du moment o ta mre te rclame, nous ne
pouvons pas te garder malgr elle: la loi est formelle...

--Qu'est-ce que cela me fait, la loi! s'cria Angle toute frmissante.
Elle quitta Marianne et vint se placer au centre du groupe. Je ne
connais pas la loi, je ne sais qu'une chose: j'ai vcu sans mre; depuis
la mort de ma bonne grand'mre, je n'ai pas eu d'autres amis que vous,
je ne connais que vous, et ne veux pas en connatre d'autres. Si ma mre
veut de moi, je ne veux pas d'elle.

Elle s'arrta, tremblante de colre et d'motion. Ses amis n'taient pas
moins troubls qu'elle. Un grand silence rgna dans la maison,
interrompu seulement par les battements rguliers du balancier de la
grosse horloge. Ce fut la voix de Marianne qui se fit entendre la
premire.

--Angle, dit-elle, tu sais si tu es ma fille et si je t'aime; tu sais
si depuis ta petite enfance j'ai pass une heure sans songer  toi;
c'est pour cela qu'aujourd'hui je peux te dire: Ton devoir est d'aller
avec ta mre.

--Elle ne m'aimait pas quand j'tais petite, s'cria imptueusement
Angle; si elle s'occupe de moi aujourd'hui, c'est parce que j'ai de
l'argent, comme vous le dites.

--Tu ne sais pas, fit doucement Marianne. Pourquoi la juges-tu sans la
connatre? Son coeur peut tre chang! La voix de Marianne faiblit  ces
mots; incapable de changer elle-mme, elle ne croyait pas aux coeurs qui
changent; mais ce qu'elle disait l, ce sont des choses qu'il faut dire
mme quand on ne le pense pas, car, fausses pour vous-mme, elles
peuvent tre vraies pour d'autres moins fermes et moins constants.
Angle baissa la tte.

--Elle a raison, fit le pre Bru de sa voix devenue soudainement rude,
elle a raison, cette brave fille; elle a rempli son devoir toute sa vie,
et plus que son devoir. Ce qu'elle te dit est vrai, il faut l'couter et
savoir t'y soumettre.

Angle resta debout au milieu de la salle et se couvrit le visage de ses
mains.

--Oh! mes amis, dit-elle, oh! mes tuteurs, vous  qui ma grand'mre
m'avait donne, c'est vous qui me dites de vous quitter, vous qui voulez
que je m'en aille avec... Eh bien, non, reprit-elle avec vhmence; vous
me blmerez tant qu'il vous plaira, je ne puis pas l'appeler ma mre.
J'ai eu deux mres. Il y en a une qui dort l-bas,--elle indiquait le
cimetire de son bras tendu,--et l'autre est ici! Elle montra Marianne.
Pour celle qui m'a fait natre, je ne la connais pas et je ne puis
l'aimer, ajouta-t-elle plus bas.

Matre Bru fit un signe  ses amis, et ils sortirent sur la pointe du
pied, pendant que Marianne, avec de douces paroles, essayait de calmer
le coeur endolori de sa petite amie.

--Rentrez chez vous, dit Bru au notaire, je suis bien sr qu'avant une
heure elle lui aura fait entendre raison.

En effet, moins d'une heure aprs, Marianne entra chez Cornebu, tenant
par la main Angle, dont le joli visage tait encore tout gonfl par ses
pleurs rcents.

--Je vous l'amne, dit-elle  Cornebu, elle s'est rsigne  son devoir;
tchez qu'il ne lui soit pas trop pnible.

Avant que Cornebu et eu le temps de profrer une parole, elle s'tait
glisse hors de l'tude, et, par la fentre, il la vit se diriger 
grands pas du ct de sa maison, o elle s'enferma sans doute pour
pleurer.




XXVIII


Marie Lagarde, que le notaire avait envoy chercher, se prsenta dans
l'tude avec un air de suprme lgance; elle ne s'attendait pas  y
voir Angle, aussi ne put-elle retenir un mouvement d'inquitude  la
vue de l'enfant qui se tenait debout d'un air gn prs du fauteuil du
notaire. Ds le premier coup d'oeil, cependant, elle reconnut sa fille:
les cheveux rebelles et les grands yeux tonns taient rests les
mmes, malgr la transformation des traits. Aussitt remise, Marie
Lagarde ouvrit les bras et courut vers la jeune fille.

--Mon Angle! s'cria-t-elle, enfin je te retrouve! Qu'elle est grande!
qu'elle est jolie!

Comme Cornebu l'observait d'un regard qui n'tait pas sans malice, Marie
voulut user de tous ses avantages, et souleva lgrement les deux
lourdes nattes qui retombaient sur le cou de la fillette.

--Est-ce qu'elle a toujours son joli petit signe  la naissance des
cheveux? demanda-t-elle d'un ton de tendresse enjoue.

Le signe y tait bien, il n'y avait pas  s'en ddire. Elle pressa dans
ses bras Angle silencieuse et contrainte, qui subissait ses caresses
sans les lui rendre. Certes, celle-ci n'avait jamais t bien dispose
pour sa mre, trop longtemps absente; mais la vue de cette jolie femme,
trop jolie, trop bien mise, qui sentait trop bon, n'tait pas faite pour
vaincre ses rpugnances.

Matre Cornebu coupa court  cette scne de reconnaissance.

--Voici donc votre fille, dit-il d'un ton pos en offrant une chaise 
la jeune femme, qui s'assit avec grce, sans quitter la main d'Angle
qu'elle avait emprisonne dans les siennes. Vous pouvez constater par
vous-mme qu'elle est dans un tat satisfaisant de tout point. Jusqu'ici
nous avons t ses tuteurs dsigns par la volont de sa dfunte
grand'mre, qui paraissait tre son unique parente. Avant de la remettre
dans vos mains, qu'il nous soit permis de vous demander  quelle
existence vous la destinez.

Matre Cornebu avait prpar ses plans, et le regard dont il accompagna
ce petit discours tait bien fait pour en souligner la vritable porte.
Cela voulait dire, clair comme le jour:

--Si vous bronchez le moins du monde, chre madame, nous refuserons de
vous livrer notre pupille, et vous aurez  justifier d'un abandon trop
prolong, dont les circonstances ne vous seront peut-tre pas
trs-faciles  expliquer.

Marie Lagarde avait parfaitement compris; aussi, sans quitter la main de
sa fille, rpondit-elle avec une entire libert d'esprit:

--Vos scrupules, cher monsieur, vous honorent plus que je ne saurais le
dire. Je vous sais un gr infini de prendre si fort  coeur les intrts
de mon unique enfant. Mais vous connatriez bien mal le coeur d'une
mre, si vous pensiez que je veux causer le moindre chagrin  ma fille;
mon intention est de l'accoutumer  moi peu  peu, de faire connaissance
avec elle, de m'en faire aimer et de tmoigner  jamais ma profonde
reconnaissance  ceux qui, pousss par le bon mouvement de leur coeur,
lui ont servi jusqu'ici de famille et de protection.

Angle regarda timidement sa mre; les paroles qu'elle venait de
prononcer calmaient une bonne partie de ses terreurs; si Marie Lagarde
voulait s'tablir  Beaumont, la jeune fille n'avait plus aucun motif de
crainte. Le notaire, plus au fait des manires du monde, se contenta
d'approuver de la tte. Ce n'est pas tout de promettre, pensait-il, il
faut voir comment on tiendra.

--Alors, dit-il, vous allez vous installer dans la maison d'Angle?

Angle sourit, c'tait trs-drle d'inviter une mre  venir demeurer
chez sa fille: la petite pointe d'orgueil qui sommeille au fond du
meilleur d'entre nous se fit sentir chez elle, et lui causa un certain
plaisir.

--La maison d'Angle? fit Marie, la maison o elle demeure?

--Non, maman, fit Angle, employant pour la premire fois ce nom de mre
si nouveau  ses lvres; la maison qui m'appartient.

Avec le sentiment trs-particulier du propritaire qui fait voir ses
biens, elle montrait de la main ses trois petites fentres de faade de
l'autre ct de la rue.

Marie suivit le geste, et pensa que la maison tait bien petite; mais
pour le peu de temps qu'elle avait l'intention d'y passer, cette demeure
serait toujours assez grande.

--Alors, madame, c'est bien convenu, vous vous fixez ici? insista le
notaire.

--Oui, monsieur, rpondit Marie avec son plus gracieux sourire.

--Nous ne pouvons que nous en fliciter, fit matre Cornebu d'un ton
galant.

Marie sourit et jeta un regard pntrant sur le vieux fonctionnaire, qui
n'en parut point troubl.

--Si nous allions nous installer, ma fillette? dit-elle  Angle, dont
elle ne cessait de tenir la main; nous aurons le temps de causer
d'affaires plus tard, et il me tarde de t'avoir un peu  moi toute
seule. Vous comprenez, monsieur? j'ai  rattraper beaucoup de temps
perdu! A demain donc les affaires srieuses, n'est-ce pas?

Elle emmena doucement Angle vers la porte, tout en parlant; le notaire
les accompagna un peu surpris, un peu ahuri par tant d'aisance, l o
lui-mme se ft senti embarrass.

La porte s'tait referme, et il regagnait son fauteuil, lorsqu'il
entendit un pas lger gravir en courant l'escalier. Avant qu'il et le
temps de se retourner, Angle s'tait prcipite vers lui, et lui avait
pass les bras autour du cou.

--Vous savez bien, dit-elle  voix basse, que mes anciens amis seront
toujours mes meilleurs amis?

L-dessus elle planta un gros baiser sur la joue du notaire abasourdi,
et disparut comme une petite fe.

Dans la rue, elle retrouva sa mre qui tait reste assez embarrasse
sous le feu des regards qu'elle sentait derrire tous les rideaux de
toutes ces fentres si bien closes.

--Je vous prie de m'excuser, maman, dit la jeune fille, j'avais quelque
chose  dire  matre Cornebu.

Marie jeta un regard de ct sur sa fille; cette petite avait des
habitudes d'indpendance absolument dplorables, et qu'il fallait
corriger au plus tt, et puis on la gtait dans ce village d'une faon
vraiment inconvenante; il faudrait mettre bon ordre  tout cela. Mais on
avait le temps d'y penser. Angle tira la clef de sa poche, ouvrit la
porte, et s'effaa, laissant passer sa mre devant elle.

C'tait cela la maison de madame Lagarde? Ces petites fentres
assombries par les grandes plantes vertes, ces rideaux mesquins de
calicot blanc, ce vieux mobilier surann. Rien d'tonnant  ce que,
lev dans un pareil milieu, Georges se ft montr jadis si pdant et si
despote. Les fauteuils mmes avaient d laisser sur lui l'empreinte de
leur roideur dplaisante.

Enfin, si peu agrable qu'elle ft, cette maison n'tait heureusement
qu'une tape, une sorte d'auberge, o l'on s'arrtait pour prendre
langue, mais que l'on quitterait bientt, ds que la fortune srieuse
d'Angle, le don de son pre, serait enfin remise dans les mains qui
devaient la grer, et ses mains ne seraient pas celles de matre
Cornebu. Oh! non.

Angle fit de son mieux les honneurs de sa demeure; elle alluma le feu
quand l'heure fut venue et prpara l'humble souper avec un luxe peu
ordinaire pour elle. Depuis qu'elle savait ou plutt qu'elle croyait
que, loin de l'enlever  ses amis, sa mre consentait  vivre auprs
d'eux, elle se sentait prise presque de tendresse pour cette mre
complaisante.

Pendant ce temps, Marianne tait en proie  un chagrin profond, un de
ces chagrins dont on n'ose pas parler et que la main mme la plus
compatissante blesse quand elle les effleure.

Elle avait donn  Angle tout ce que son pre ne pouvait possder de
son me: Prosper lui-mme, venu plus tard, tenait  son coeur par des
fibres moins profondes et moins sensibles. Angle avait t pour
mademoiselle Benot ce qu'est l'enfant pour la mre: la personnification
du devoir absolu avec lequel il n'est pas compromis. Si Angle avait t
cela, c'est parce qu'elle s'tait donne tout entire, parce que, docile
et reconnaissante, elle avait regard Marianne avec cette pleine
confiance des petits enfants pour leur mre.

Mais si Angle avait une autre mre, si son coeur n'appartenait plus en
entier  Marianne, si une autre influence venait contre-balancer celle
qui depuis tant d'annes guidait l'enfant dans la voie du bien, celle
qui lui avait servi de mre prouvait, en mme temps qu'une jalousie
maternelle, le dsappointement de l'instituteur qui voit dtruire le
travail auquel il a vou toute sa vie.

La jeune fille, tout en retournant ces tristes ides dans Sa tte, vaqua
aux soins de tout son petit mnage, fit comme  l'ordinaire une heure de
lecture  son pre  moiti endormi, puis rentra dans sa chambrette, o
elle put penser tout  son aise  la triste nouvelle qui venait de
changer tout  coup sa vie.

Quand elle eut bien savour cette tristesse, une joie pntra dans son
me comme un rayon de soleil  travers la brume: Prosper tait revenu.
Est-ce que celui-l n'apportait pas par sa prsence la plus douce des
consolations? C'est sur cette pense qu'elle s'endormit.




XXIX


Le lendemain matin, le jour s'veillait  peine lorsque Marianne ouvrit
les yeux. Mnagre inquite et soigneuse, elle se rappela soudain sa
lessive oublie la veille sur les haies vives de son jardin. S'habillant
 la hte, elle descendit l'escalier sans faire de bruit, ouvrit la
porte de la cuisine et sortit.

Une raie rose se montrait  peine du ct de l'orient, la rose venait
de tomber.

Tout tait gris, d'un gris doux et fin, teint vaguement de cerise, car
le jour grandissait rapidement, et les nuages qui flottaient dans le
ciel matinal prenaient dj des nuances ardentes. Marianne s'arrta,
saisie d'une sorte de respect religieux pour cette srnit qui planait
si fort au-dessus des troubles et des angoisses de l'me humaine.

Pas une feuille ne remuait, les oiseaux commenaient  peine  chanter
et s'interrompaient aussitt, comme s'ils hsitaient  troubler le
silence mystrieux de ce lever du jour.

Seule, dans le lointain, la mer venait battre rgulirement la grande
plage de sable qui s'tendait  quelque distance; bruit apport par le
vent ou secousse communique par le sol, le choc de chaque vague,
touff le jour par des bruits plus voisins, se faisait ainsi entendre
dans le calme profond de la nuit et du matin.

Marianne resta immobile, pntre d'une motion austre.

Cette grande mer qu'elle ne pouvait voir tait bien autre chose que ses
petites douleurs et ses petites proccupations. Qu'tait-elle auprs de
cette immensit qui se rappelait ainsi  ses souvenirs! Tout autour des
continents, la vague venait ainsi frapper le sol, treignant la terre
dans ses bras immenses, enserrant tant de douleurs, tant d'angoisses et
tant de joies... celles de Marianne ne comptaient pas plus au milieu des
autres, qu'un verre d'eau apport par elle n'et augment la masse
liquide de l'Ocan. Combien de mres, de veuves, d'orphelines, les yeux
perdus  l'horizon, pleuraient en ce moment, interrogeant l'Ocan
dsert?

--Que nous sommes peu! se dit-elle en joignant ses mains devant elle
avec un geste de piti. Et qu'importe ce que peut souffrir un tre
insignifiant comme moi, au milieu de l'immensit?

Elle dtourna ses regards de l'horizon embras, et les reporta sur les
pices de linge tendues sous sa main. Un coq chanta dans le voisinage;
aussitt les pigeons sur les toits, et les petits oiseaux dans les
arbres, rpondirent chacun dans son langage; une porte battit quelque
part, et  ce signal la vie reprit partout.

Avec un soupir, Marianne remit sur la haie quelques pices tombes
pendant la nuit, puis se tourna vers les plates-bandes pour y cueillir
les lgumes du jour.

Un frlement se fit entendre dans la haie; elle leva les yeux et
tressaillit de tout son corps: Prosper la regardait.

Pour viter les regards et les commentaires, il avait pris  travers les
champs et les cultures;  cette heure matinale nul ne l'avait rencontr,
et il avait voulu attendre dans le pr voisin que Marianne vnt au
jardin, comme elle le faisait tous les jours.

--Prosper! firent doucement les lvres de la jeune fille sans profrer
aucun son.

Il lui sourit et descendit du talus pour la rejoindre.

--J'avais hte de vous voir, dit-il; cette journe d'hier m'a fait
l'effet d'un mauvais rve; moi qui arrivais si joyeux! Il me semble
maintenant que l'ordre est troubl en toute chose, et que rien ne va
plus aller comme auparavant!

--Rien n'est chang que pour moi, fit Marianne, dont les lvres
tremblrent, bien prs de laisser chapper un sanglot; car, pour les
autres, les changements, s'il y en a, seront des changements heureux,
tandis que pour moi...

Elle baissa la tte et dit tout bas, ne pouvant plus retenir ses pleurs:

--J'ai perdu ma petite fille.

Prosper lui prit la main, l'attira  lui et mit un baiser sur sa joue,
un vrai baiser de frre ou d'ami, ainsi que le voulait l'tat
particulier de leurs mes.

--Votre petite fille, dit-il, c'est en effet sous ce nom que j'entendis
dsigner Angle pour la premire fois et que je vous regardai toutes
deux. Jusque-l je ne vous avais vues ni l'une ni l'autre. Vous tiez en
train de lui essayer de petits sabots... Mon Dieu, qu'ils taient
petits, ces sabots!.. je les vois encore!

Marianne jeta involontairement un regard sur ses pieds chausss de gros
vilains souliers de cuir, fabriqus par le cordonnier du cru, puis elle
les reporta sur Prosper avec un sourire embarrass.

--Qu'elle a chang, votre petite fille! continua Prosper; c'est une
demoiselle  prsent, et elle est devenue bien jolie.

Il s'arrta, regarda autour de lui et respira largement.

--Je ne puis vous dire, reprit-il, ce que je ressens  me voir dans ce
pays-ci; je l'avais tant dsir que cela me faisait mal tout le long de
la route, et maintenant que m'y voici, il me semble que je l'ai quitt
depuis des centaines d'annes. C'est vrai, Marianne, il me semble que
j'tais un enfant lorsque je suis parti, et maintenant je suis un homme.

Il prit la main de la jeune fille et la garda dans la sienne.

--Ma bonne Marianne, dit-il, ma vraie amie, que je suis aise de vous
revoir, et que cela me fait de bien! Si vous saviez combien j'ai pens 
vous de fois! Vous ne m'criviez gure, savez-vous?

--Il n'en fallait pas davantage, fit Marianne avec un demi-sourire;
c'tait trop peu pour vous importuner, et assez pour vous faire souvenir
de nous.

--C'tait moins que je n'aurais voulu, reprit Prosper; j'tais gourmand
de savoir tout ce qui se rapportait  ce pays, vous surtout, et vous,
vous ne me disiez rien!

--C'est qu'il n'y avait rien  dire, rpondit la jeune fille d'un ton 
la fois triste et enjou; vous me retrouvez telle que vous m'avez
quitte. Prosper, ce n'est pas la peine de parler de soi quand on ne
change pas.

Ils restrent silencieux pendant un moment; ils n'prouvaient point
d'embarras vis--vis l'un de l'autre; le vritable fond de l'affection
qu'ils se portaient rciproquement tait une grande amiti, ce qui les
mettait  l'aise et leur permettait de se parler librement.

Autour d'eux, la vie reprenait ses droits; on entendait aller et venir
des sabots sur les dallages de schiste, dans les cours des maisons.
Marianne regarda son ami d'un air un peu embarrass.--Il faut que je
m'en aille? dit Prosper, c'est ce que vous voulez dire, n'est-ce pas,
Marianne?

--Cela vaudrait mieux, rpondit-elle avec un demi-sourire.

--Eh bien, je m'en vais! fit-il.

Il restait nanmoins indcis devant elle.

--Vous reviendrez tantt? demanda la jeune fille, non sans rougir.

--Certainement, rpondit-il; je ne suis venu que pour voir mes amis.

Il s'en alla, reprenant le mme chemin qui lui avait servi pour venir,
et, quand il eut tourn le coin du premier champ, il se dirigea
machinalement vers la rivire.

Tout  coup les annes de son adolescence lui apparurent dans le ravin
troit qu'il avait suivi jadis, menant si firement les trois chevaux du
pre Bru.

Que de temps coul depuis et que de changements!

Il se revoyait pourtant tel qu'alors, jeune garon, fier; jusqu' tre
ombrageux, fuyant la domination hostile de sa belle-mre, respirant 
pleins poumons la vie des champs, ces champs loin desquels il sentait
toutes ses volonts se rvolter.

Des lambeaux de souvenirs de collge lui revenaient en mme temps; il
revoyait les grands dortoirs mal clairs par la veilleuse fumante, o
il dormait si mal, d'un sommeil troubl par des rves de vastes horizons
et d'inaccessible libert.

Il revoyait les hautes cours, semblables  celles des prisons, o la
rcration finissait toujours trop tt et d'o l'on tait bientt chass
vers les classes sombres, o il se penchait durant des heures sur des
tudes ingrates qu'il n'aimait pas et qui ne lui donnaient aucune joie.

Il avait tudi depuis: c'est avec un plaisir infini qu'il avait lu des
livres, alors ses ennemis, maintenant devenus ses amis... Machinalement
il tta sa poche de ct o se trouvait un La Fontaine dont il avait
fait depuis peu le compagnon de ses promenades.

Quel charme avaient pris maintenant pour lui ces auteurs excrs jadis!
Comme il leur trouvait le parfum de la vie auquel il tait rest si
longtemps insensible!

--Ah! se dit-il, c'est qu'autrefois ils m'taient imposs, et que
maintenant je les choisis. Cela vous apprend  voir juste que d'tre
libre!

Il fit quelques pas et se trouva prcisment  l'endroit o dix ans
auparavant il avait fait entrer ses chevaux dans l'eau. Le sentiment de
force et de libert qu'il avait ressenti alors avait laiss une
empreinte sur toute sa vie; il le ressentit avec la mme intensit
qu'alors; puis, avec un retour sur lui-mme, il compara l'homme qu'il
tait devenu, avec le garon indocile qu'il tait en ce temps-l. La vie
l'avait non pas broy, mais ptri...

--J'avais tort, se dit-il, tort d'tre intraitable, tort de ne vouloir
que ce qui me semblait bon: mais, dans la jeunesse, on est aveugle... on
croit savoir ce que l'on veut... Le sait-on?

Son esprit lui reprsenta aussitt le pr o il avait parl  Marianne
un jour de fenaison. Cette bonne Marianne, qu'elle avait t avec lui
douce, patiente et sage!

Combien, par son heureuse influence, elle lui avait pargn de sottises
et par consquent de reproches!... Il lui en avait parfois voulu d'tre
si raisonnable et si prudente.

--Vous ne serez donc jamais en colre? lui disait-il, vous ne ferez donc
jamais une btise? Savez-vous que c'est humiliant pour ceux qui en font?

Elle rpondait par un sourire et par un calme regard de ses yeux bruns,
pas trs-beaux, mais si bons, si intelligents, qu'on ne pouvait
s'empcher de les trouver magnifiques.

Par une transition insensible, il vit tout  coup, du fond de sa
rverie, surgir les yeux bleus d'Angle.

Angle avec une famille, Angle hritire! Bru lui avait parl de la
somme la veille, et le chiffre de trois cent mille francs tait bien
fait pour tonner dans un petit pays o l'on se trouvait riche avec
trois mille francs de rente.

Prosper ignorait encore que la fortune lui rservt une richesse bien
suprieure: il avait entendu parler plus d'une fois de son vieil oncle,
mais la prudence naturelle du pays avait empch sa famille de s'tendre
sur ce sujet.

Dans six mois, il aurait termin ses tudes et prendrait possession de
sa petite fortune que, d'aprs les conseils de Bru lui-mme, il avait
laisse intacte depuis sa majorit, se contentant d'en toucher les
revenus, de manire  vivre  son aise. Il avait fait un tour  Paris,
et la grande ville ne l'avait point charm: vue superficiellement, elle
avait effarouch ses instincts de paysan et de propritaire; il tait
revenu  sa province avec une sorte de joie d'avoir chapp sain et sauf
 ce monstre qui dvorait tout avec une telle activit, y compris la vie
humaine.

Dans six mois ou un peu plus, peut-tre, car il serait inutile d'user de
prcipitation. Prosper s'achterait une belle petite proprit, et la
cultiverait  son ide, c'est--dire en combinant les fruits de l'tude
et ceux de l'exprience. Qu'il serait heureux chez lui, lui qui n'avait
jamais vcu que chez les autres!

La vision de Marianne traversa ce rve; il la vit alerte et silencieuse,
aller et venir dans la cour de la maison rustique, distribuant  et l
le travail et la provende. Et dans son ombre, la tenant par son tablier,
comme il l'avait vue cent fois pendant les annes coules, Angle avec
ses cheveux blonds et ses yeux tonns...

Il s'agissait bien d'une petite Angle,  prsent! Il n'y avait plus
d'Angle, c'tait mademoiselle Lagarde; dsormais Marianne irait seule
dans sa nouvelle demeure, pendant que mademoiselle Lagarde se rendrait 
Paris avec sa mre.

Une colre violente, irraisonne, s'empara de Prosper  l'ide de madame
Lagarde, cette femme qui venait brutalement prendre au bourg son plus
bel ornement,  Marianne sa seule amie!

Et soudain, sans qu'il pt s'expliquer pourquoi, les yeux de Prosper
s'emplirent de larmes brlantes qu'il essuya bien vite du revers de la
main.

A quel propos cet attendrissement, ridicule sans doute? Depuis la veille
il avait prouv trop d'motions inaccoutumes, et cela lui avait
drang les nerfs.

Pour se remettre, il repensa  Marianne, dont le souvenir avait toujours
eu le don de le calmer.

--Quand la maison sera prte et installe, se dit-il, nous nous
marierons, Marianne et moi; et alors...

Mais son esprit ne voulait pas se fixer sur cette ide, et s'en allait
vagabonder de droite et de gauche. Plusieurs fois il essaya de se forcer
 songer  cela: mais il tait impuissant  arrter sa pense.

De guerre lasse, il tira son La Fontaine de sa poche et essaya de lire.
Mais le soleil lui venait dans les yeux, les mouches l'ennuyaient, tout
avait l'air de conspirer contre lui. Il remit son livre dans sa poche,
et partit pour une longue promenade dans les sentiers les plus lointains
qu'il et parcourus jadis.




XXX


Angle faisait les honneurs de sa maison  sa mre.

En son honneur, elle avait mis sur la table sa plus belle nappe, le lait
frais cumait dans la plus jolie jatte de porcelaine fine, le caf
fumait dans la cafetire de gala; malheureusement le boulanger n'ayant
pas voulu chauffer le four ce jour-l, le pain tait rassis, ce qui
ennuyait la jeune matresse de maison.

--Tu as d bien t'ennuyer dans ce pays-ci? disait madame Lagarde, tout
en djeunant de bon coeur.

Elle aimait assez les bonnes conditions de la vie matrielle, et le caf
de sa fille tait excellent. Angle regarda sa mre d'un air tonn.

--Mais non, maman! dit-elle; je ne me suis pas ennuye une minute;
pourquoi me serais-je ennuye?

Marie Lagarde promena un regard ddaigneux sur les murs et sur le
jardinet qu'elle voyait par la porte ouverte.

--Enfin, qu'est-ce que tu fais ici? demanda-t-elle en se renversant sur
le dos de sa chaise.

--Je travaille! rpondit bravement Angle en la regardant en face.

Madame Lagarde rprima un lger mouvement d'humeur; ceci avait trop
l'air d'une leon; cependant elle se rendit compte que sa fille ne
pouvait avoir eu l'ide de la blmer, puisqu'elle ne connaissait pas son
existence. En mme temps elle comprit qu'il fallait viter de froisser
Angle, au moins tant qu'on ne serait pas en possession de cette
prcieuse fortune. Aprs, on verrait.

--Qu'est-ce que nous allons faire? demanda-t-elle, lorsque la jeune
fille eut desservi la table et rang tout soigneusement autour d'elle.

--Si vous le permettiez, maman, rpondit Angle, j'irais voir Marianne:
depuis hier je ne l'ai pas vue.

--Tu ne peux faire autrement que de la voir tous les jours? demanda
Marie avec une pointe de raillerie qu'elle rprima aussitt. Qu'est-ce
que c'est que cette Marianne?

--C'est ma petite mre, rpondit vivement Angle. Elle rougit subitement
et ajouta sur-le-champ: Je vous demande pardon, maman, c'est elle qui
m'a leve aprs la mort de ma grand'mre, et je l'aime de tout mon
coeur!

--Va voir Marianne, dit Marie Lagarde avec un sourire qui voulait tre
bon et qui n'tait qu'aimable.

Angle profita aussitt de la permission et courut vers la maison du
pre Benot. Celui-ci n'tait point sorti, contre sa coutume, et, ne
sachant  quoi employer son temps, il avait pris ce qu'il appelait son
ouvrage des jours de pluie. C'tait de volumineux herbiers,
admirablement tenus, dans lesquels il avait class la flore complte de
ce coin de terre.

En entendant la porte retomber, il leva la tte, et,  la vue de
l'enfant, son visage s'claira.

--Te voil, petite? fit-il.

Marianne tenait dj dans ses bras la jeune fille, qui l'treignait sans
mot dire.

--Ah! soupira enfin Angle dans un sanglot, que c'est bon de vous
revoir, et qu'il y a longtemps que je ne vous avais vus!

--Ce fut hier aprs-midi pour la dernire fois, fit observer Benot en
souriant; mais il s'est pass bien des choses depuis.

--Hier seulement? fit Angle incrdule. C'est vrai, pourtant! Le temps
m'a paru long.

--Eh bien, fit Benot, qui ne voulait point la laisser s'attendrir,
comment t'arranges-tu de ta nouvelle maman?

--Elle ne vaudra jamais l'ancienne, rpliqua Angle en se serrant contre
son amie.

--Il ne faut pas dire cela, fit observer doucement celle-ci; tu n'en sais
rien, et puis c'est ta mre.

--Je le sais bien! fit Angle avec un lger mouvement d'impatience;
depuis hier, on ne fait que de me le rpter, ce ne sera la faute de
personne si je l'oublie. Dis-moi, ma Marianne, tu as eu du chagrin? Tu
n'as pas pens que j'allais t'aimer moins, toujours?

Marianne ferma les yeux pour empcher les larmes d'en sortir, et elle
embrassa sa petite amie. Ne voulant pas mentir, elle prfrait se taire.
La vrit est que depuis la veille elle sentait une trange sensation
d'isolement, toujours croissante, s'emparer d'elle. Elle n'et pu dire
pourquoi, car jamais peut-tre on ne lui avait tmoign tant d'amiti,
mais quelque chose tait chang dans sa vie, elle ne pouvait s'y
tromper.

--Quand ta mre pourra-t-elle nous recevoir? demanda Benot en fermant
son herbier.

Il tenait  paratre fort au courant des moeurs de la ville.

--Tantt, dit-elle, aprs le dner de midi, je viendrai vous faire une
visite avec maman, et puis nous irons chez le pre Bru. C'est bien le
moins qu'elle vous remercie de ce que vous avez fait pour moi.

Dlivr d'un souci, Benot prit sa bote d'herborisation, sa canne et
son chapeau. Il embrassa les jeunes filles, et l'instant d'aprs on le
vit partir  grandes enjambes du ct de la mer.

--Eh bien? fit Marianne quand elle fut seule avec son amie.

--Rien, rpondit Angle en haussant doucement les paules.

Elles restrent silencieuses. Le chat faisait ronron sur le fauteuil du
pre Benot, et on l'entendait jusqu'au bout de la petite salle. Angle
lui passa distraitement la main sur le dos.

--Est-ce que Prosper va rester longtemps? Demanda-t-elle sans lever les
yeux.

--Non, quelques jours seulement.

--Alors, ce n'est pas cette fois qu'il t'emmne? fit la jeune fille en
continuant  caresser le chat.

Marianne rougit.

--Non, pas cette fois, dit-elle prcipitamment. Elle allait ajouter
quelque chose, elle se retint.

--Quoi? demanda Angle qui avait compris.

--Rien!

Le silence recommena. Le chat, soudain agac, bondit sur l'armoire, o
il s'tablit, promenant ses regards clignotants sur les amies. Angle se
mit  rire d'un rire troubl.

--Je pensais qu'il venait te chercher pour tout de bon, reprit-elle; il
y a assez longtemps que vous tes promis. Cela fait au moins cinq ou six
ans?

--On ne se connat jamais trop, rpondit sentencieusement Marianne. Mais
pourquoi me demandes-tu cela?

--Je ne sais pas! repartit Angle en rougissant. Elle se baissa vivement
et arrangea le feu dans l'tre pour cacher sa rougeur. Maman veut rester
ici, elle me l'a dit, mais bien sr elle ira  Paris une fois ou
l'autre, et j'irai avec elle. Tu seras bien seule pendant ce temps-l;
si tu avais t marie, 'aurait t autre chose...

Marianne tourna lentement la tte vers le jardin.

--Te souviens-tu, ma chrie, dit-elle sans regarder Angle, du jour o
tu m'as dit que je ne t'aimerais plus quand je serais marie? Tu le
croyais dans ce temps-l? Tu ne le crois plus  prsent? On change,
vois-tu!

--Ce n'est pas pour devenir plus mchant, interrompit brivement Angle.

--Non, pas toujours. Mais on change... Tout change...

--Prosper n'a pas chang, toujours? fit Angle en se dtournant pour
voir dans les yeux de son amie. Il n'a pas chang. Il n'oserait pas.
Aprs toute l'amiti que tu lui as montre, il n'oserait pas changer!

--Je ne sais pas! fit Marianne en rejetant son tablier sur sa tte.
Vois-tu, Angle, je me suis toujours doute de cela... Il m'aime bien,
il sera toujours mon ami, mais, dans mon ide, nous ne nous marierons
jamais!

Angle resta interdite. La veille, au moment o Prosper les avait
salues en arrivant, elle avait eu vaguement l'impression qu'il n'avait
pas pour son amie les sentiments d'un amoureux, et voil que celle-ci
lui disait la mme chose.

Elle mit silencieusement sa main sur l'paule de Marianne.

--Vois-tu, continua la jeune fille, j'avais toujours pens que ce serait
comme cela. Quand il m'a parl, dans le champ, tu t'en souviens? Je lui
ai dit qu'il tait trop jeune et qu'il ne savait pas ce qu'il voulait,
qu'il fallait attendre... Enfin, je l'ai tenu  distance tant que j'ai
pu... C'tait mon devoir, n'est-ce pas, Angle? C'est vrai qu'il tait
trop jeune... Peut-tre en agissant autrement, je l'aurais attach  moi
davantage pour un temps, mais ce n'aurait pas t une preuve qu'il
m'aimait mieux, loin de l... Enfin, je n'ai pas  me repentir de ce que
j'ai fait, puisque c'tait bien, n'est-ce pas, Angle?

--Non! dit fermement la jeune fille.

--Eh bien, maintenant, je sens qu'il s'est dshabitu de moi, et c'est
trs-naturel. Je ne suis gure bien leve, moi;--moiti demoiselle,
moiti paysanne, j'tais bonne pour Prosper tant qu'il n'tait pas autre
chose que moi. Mais depuis qu'il a t  l'cole d'agriculture, il a
pris d'autres gots, d'autres manires. Rien que la faon dont il
s'habille n'est pas d'accord avec la mienne... Il lui faudra pour femme
une fille plus jolie et plus lgante que moi...

--Tais-toi, tais-toi, fit Angle en passant ses bras autour du cou de
son amie. Ne dis pas des choses comme cela. Tu me fais mal.

Marianne se tut.

Tout ce qu'elle venait de dire, elle se l'avouait  elle-mme pour la
premire fois. Ces penses flottantes dans son esprit venaient seulement
de prendre un corps pour se formuler en paroles, et elles lui causaient
une douleur poignante, mais non inattendue. Le retour de Prosper la
veille lui avait ouvert les yeux. Ce n'est pas ainsi qu'on revoit la
femme qu'on aime,  laquelle on est dsormais libre de consacrer sa vie.
Ceux qui aiment ne se trompent pas  cela. Et en faisant cette triste
dcouverte Marianne s'apercevait que depuis longtemps elle avait prvu
cela.

--Je retourne prs de ma mre, dit Angle au bout d'un instant; nous
nous reverrons tantt.

--A tantt! fit Marianne en s'efforant de sourire.

Angle l'embrassa de toute son me, et partit sans plus chercher 
rencontrer le regard de ses yeux bruns si beaux et si honntes; ce
regard attrist lui faisait mal.

--Quel mchant Prosper! pensait-elle, avoir chang ainsi! Pourquoi la
demandait-il, alors, s'il ne voulait pas l'pouser? C'est trs-mal de sa
part! Moi qui l'aimais tant! Comme cela fait du mal de blmer ceux qu'on
aime!

Elle sentit des larmes lui venir aux yeux; elle les essuya rapidement et
rentra chez elle. Sa mre avait fouill toute la maison pour trouver une
lecture, et avait fini, en dsespoir de cause, par se rabattre sur un
cours de littrature.

--Que tu as t longtemps! fit-elle lorsque sa fille apparut sur le
seuil de la porte. Le temps n'en finit plus! Mon Dieu, qu'on s'ennuie
dans ce pays-ci!

Angle ne dit rien; c'tait le grand parti qu'elle prenait quand elle se
sentait embarrasse.




XXXI


Dans l'aprs-midi, les visites aux tuteurs s'accomplirent avec tout le
dcorum voulu. Bru n'tait pas aussi facile  gagner que Benot; peu
causeur, il coutait de prfrence. Les frais de la conversation furent
soutenus principalement par Angle, que cela n'amusait gure.

Bru fut poli sans cesser d'tre ourson; il avait un don particulier
pour amalgamer ces deux choses.

Angle et sa mre rentrrent chez elles, plus fatigues toutes deux de
cette petite expdition qu'elles ne l'auraient cru possible l'une et
l'autre. Marie avait hte d'oublier ces bonnes gens si parfaitement
imbciles, et Angle avait besoin de se trouver un peu loin de sa mre,
chez laquelle elle sentait quelque chose d'artificiel qui lui dplaisait
sans qu'elle st s'expliquer pourquoi.

Marie se jeta sur son lit pour dissiper son mal de tte, disait-elle, en
ralit pour tre seule et se faire un plan de conduite bien ordonn.

Angle erra un instant dans la maison, vitant de faire du bruit et de
troubler ainsi le prtendu sommeil de sa mre. Au bout d'un instant,
fatigue de tant de prcautions, elle alla dans son petit jardin; aprs
une rflexion subite, elle ferma la porte derrire elle, puis fit
quelques pas, et s'arrta devant les ruches adosses  la haie qui
recevait le soleil du matin.

Longtemps ces ruches avaient t pour elle l'objet d'une grande frayeur;
elle n'en approchait gure de peur des abeilles. Mais, depuis la mort de
la grand-mre, Marianne lui avait appris  s'en occuper, et elle ne
craignait plus les bestioles affaires qui allaient autour d'elle sans
lui tmoigner d'hostilit.

Machinalement la jeune fille passa par-dessus la haie qui servait de
clture  son jardin et se trouva dans le champ voisin. Deux ou trois
belles vaches qui paissaient l levrent la tte en la voyant, mais sa
forme lgante leur tait bien connue, et elles se remirent  brouter
l'herbe savoureuse. Angle franchit encore une ou deux cltures, puis se
trouva dans un sentier encore ombrag malgr la saison, o les fleurs
champtres croissaient en profusion.

Elle continua  marcher devant elle. O allait-elle ainsi? Elle n'en
savait rien. Un imprieux besoin d'chapper  plusieurs ides qui
pesaient lourdement sur elle la poussait en avant; sans la fatigue, elle
et march ternellement.

Elle s'arrta dans un petit pli de ravin o le sentier ombreux se
perdait vers la lande aride couverte de bruyres. De l on voyait un
petit coin de mer, comme un triangle bleu, entre deux collines. Elle
s'assit  l'ombre d'un buisson d'pines couvert de baies d'un rouge
ardent.

Elle tait l  peine depuis quelques minutes lorsqu'un pas retentit
dans le sentier derrire elle, faisant rouler les cailloux; elle se
retourna, et vit Prosper qui la regardait avec un certain air
d'embarras.

--Je vous ai vue passer au bout du pr, dit-il, et je vous ai suivie...
Je ne sais pourquoi, il m'a sembl que vous aviez quelque chose  me
dire... Si je me suis tromp et si je vous gne, je vais m'en aller.

--Non, dit Angle, en tendant la main, ne vous en allez pas: j'ai en
effet quelque chose  vous dire.

Elle savait maintenant quel souci l'avait chasse hors de son logis, en
lui faisant chercher la solitude; elle en voulait  Prosper d'avoir fait
pleurer Marianne, et puisqu'elle le tenait l, elle allait le lui dire.
Il s'assit  ct d'elle sur une autre pierre et la regarda d'un air
attentif.

--Ce n'est pas bien, Prosper, commena-t-elle; un garon honnte ne doit
pas troubler le coeur d'une jeune fille sans tre bien dcid  la
prendre pour femme...

--Quel coeur ai-je donc troubl? demanda Prosper, dont le visage se
couvrit de rougeur.

--Celui de Marianne, rpliqua Angle en le regardant.

Et soudain, sans qu'elle pt se l'expliquer, elle rougit autant que le
jeune homme lui-mme.

--Qui vous a dit que je ne voulais pas pouser Marianne? fit Prosper
avec une colre dont il ne fut pas tout  fait matre.

--Personne, rpondit Angle, un peu irrite de son ct, mais c'est
facile  voir; lui en avez-vous parl depuis votre retour?

--Je suis arriv d'hier, fit Prosper avec un peu d'ironie; il aurait
fallu me presser beaucoup pour avoir le temps de prendre des
arrangements.

Angle l'interrompit avec vivacit:

--Il ne s'agit pas d'arrangements, Prosper, dit-elle, nous ne
plaisantons pas; cessons de jouer au plus fin. Je ne sais pourquoi vous
tes revenu ici; ce qu'il y a de certain, c'est que vous ne songez pas 
Marianne, comme vous y songiez il y a quelques annes...

--Vous a-t-elle charge de me le dire? demanda ironiquement Prosper.

--Non! Oh! non, s'cria la jeune fille trouble; pensez tout ce que vous
voudrez, mais ne pensez pas que Marianne, si triste qu'elle puisse tre,
soit capable de charger quelqu'un de parler pour elle! Elle pourrait
bien mourir de chagrin, mais elle le ferait sans se plaindre.

La sincrit d'Angle tait vidente: Prosper se sentit tout  fait
calm.

--Eh bien, alors, fit-il, en essayant de plaisanter, si vous n'tes
point charge de porter la parole pour une autre, de quoi vous
mlez-vous, mademoiselle?

Il souriait en lui parlant, et elle vit bien qu'il n'tait plus fch.

--C'est vrai, dit-elle en baisant un peu la tte, cela ne me regarde
pas, et je dois vous paratre bien indiscrte. Pourtant, Prosper, quand
on voit souffrir quelqu'un qu'on aime autant... oh! non! bien plus que
soi-mme, est-ce qu'on n'a pas un peu le droit de tcher de gurir sa
souffrance? Il me semble que si, n'est-ce pas? Eh bien! Marianne a du
chagrin; elle croit que vous ne l'aimez plus! Je ne sais pas pourquoi,
car bien sr vous ne lui avez rien dit qui puisse lui faire de la peine,
mais elle croit que vous ne l'aimez plus comme on doit aimer celle qui
doit tre votre femme.

Elle avait baiss la voix, et c'est  peine s'il put entendre ces
dernires paroles.

--Eh bien? fit Prosper gravement, quand mme je ne l'aimerais plus comme
vous le dites, de quel droit pensez-vous que je ne l'pouserais pas?

Angle releva la tte, et une lumire passa dans ses yeux bleus.

--Vous avez raison de dire, Angle, reprit le jeune homme, qu'on doit
pouser la jeune fille  laquelle on a promis le mariage; mais nos
sentiments ne dpendent pas de nous; tout ce que nous pouvons faire,
c'est de nous conduire comme s'ils n'avaient pas chang.

--C'est donc vrai? demanda Angle, avec un singulier mouvement de
curiosit, c'est donc vrai que vous n'aimez plus Marianne, comme nous le
disions tout  l'heure?

--C'est vous qui venez de me le dire, dit Prosper de plus en plus grave,
je ne le savais pas moi-mme, il n'y a qu'un instant, mais  prsent je
crois que vous avez raison.

Il se dtourna, cueillit une branche de chvrefeuille qui s'tendait 
porte de sa main, et soupira tout bas: Pauvre Marianne!

--Pourquoi? Pauvre, puisque vous l'pouserez tout de mme? demanda
ingnument Angle.

Prosper lui jeta un regard si profond qu'elle se sentit mue, si triste
qu'elle eut piti de lui.

--Vous tes encore toute jeune, mademoiselle, lui dit-il, et vous serez
peut-tre longtemps sans connatre ces peines-l; mais croyez-moi, et
plus tard souvenez-vous de mes paroles: s'il y a quelque chose au monde
de plus dur que de ne pas pouser la personne qu'on aime, pendant qu'on
l'aime, c'est d'pouser une personne que l'on n'aime pas ou que l'on
n'aime plus.

--Pourquoi? demanda innocemment Angle. Prosper sourit et jeta au loin
sa branche de chvrefeuille.

--Vous voulez en savoir trop long, fit-il avec un demi-sourire, plus
tard vous saurez tout cela sans qu'on vous l'explique.

Angle continua  le regarder de ses yeux clairs et tonns.

--Mais, dit-elle, si vous n'aimez plus Marianne, et que cela vous cote
de l'pouser, et que vous le fassiez tout de mme, c'est trs-bien de
votre part, savez-vous?

--Il faut tre un honnte homme, dit lentement Prosper en fixant ses
yeux sur la mer lointaine.

Angle rflchit un instant, puis reprit:

--J'tais fche contre vous, parce que je pensais que tous ne vouliez
plus pouser Marianne, et maintenant que je sais que tous l'pouserez,
cela me fait de la peine pour TOUS.

--Je tous remercie, fit Prosper, sans dtacher ses yeux de l'horizon.

Angle se leva pour retourner au bourg.

--Adieu, mademoiselle, dit le jeune homme en faisant un pas en avant,
pendant qu'elle en faisait un dans la direction oppose.

--Voil que vous m'appelez mademoiselle  prsent, fit-elle avec une
sorte d'irritation.

--Il le faut bien, puisque vous tes riche, fit-il avec un peu
d'amertume.

Ils changrent un regard qui ne les satisfit ni l'un ni l'autre, car,
sans ajouter un mot, ils s'en allrent chacun de son ct.




XXXII


Quelques jours plus tard, Angle, leve de bon matin, balayait
activement le devant de sa porte; elle tait un peu triste, parce que sa
mre s'ennuyait videmment de plus en plus, et la jeune fille sentait
bien que Marie ne se rsignerait pas  s'ennuyer longtemps. Mais comment
sortir de l?

Le bruit des roues de la patache lui fit lever les yeux, et avant mme
que le petit cheval maigre se ft arrt devant la poste, Angle avait
reconnu les longues jambes de Cervin qui descendaient prcipitamment du
sige.

Il l'avait reconnue aussi, car il souriait dj en traversant la rue, et
c'est avec une vritable joie qu'il lui planta un baiser sur chaque
joue. Sans savoir pourquoi, Angle avait tout  coup senti que l'arrive
de ce long corps lui constituait un alli.

--Eh bien! fit Cervin, quoi de nouveau?

--Ma mre est ici, rpondit Angle.

Cervin fit un signe de tte entendu: il le savait fort bien, sans quoi
il ne ft pas venu.

--Et vous? fit Angle, qu'est-ce qui vous amne dans ce pays?

--L'envie de vous voir, rpondit-il; et, comme elle le regardait d'un
air tonn, il ajouta en riant: vous n'avez pas l'air de croire que l'on
puisse venir de Paris tout exprs pour vous voir?

--Non, fit Angle en riant aussi, je ne croirai jamais cela.

--Il faut vous y habituer cependant, reprit Cervin. Dites, je meurs de
faim: o peut-on djeuner dans ce pays-ci?

--Chez moi, rpondit vivement Angle.

Elle rougit aussitt, se rappelant qu' prsent il fallait dire chez
nous; mais la porte n'en tait pas moins ouverte, et Cervin, attir par
le geste, entra dans la maisonnette encore silencieuse.

Le caf tait dj prt dans la cafetire de terre brune, et le lait
fumait dans une petite cruche de grs.

--Maman dort encore, fit la jeune fille en indiquant le plafond avec un
geste si parfaitement enfantin que Cervin crut reconnatre l'ancienne
Angle.

--Tant mieux, rpondit le brave garon, nous allons causer
tranquillement.

Pendant qu'elle lui servait son grand bol de caf au lait, Angle
mditait profondment.

--Sans plaisanter, fit-elle tout  coup, pourquoi tes-vous venu?

Et puis, dites-moi, c'est donc vrai que je suis riche?

--Il parat, rpondit-il, sans plaisanter, je suis venu pour vous voir
d'abord, et puis parce que matre Cornebu m'en a pri. Il veut avoir des
dtails sur votre famille...

Angle le regarda d'un air si pntrant qu'il se sentit on peu troubl;
il ne pouvait pourtant pas lui dire qu'il tait venu,  la requte de
matre Cornebu, s'assurer de l'identit de Marie Lagarde, et donner sur
celle-ci des renseignements confidentiels aussi exacts que possible.

Angle avait repris le cours de sa mditation silencieuse.

Au bout d'un instant, elle fixa ses yeux bleus sur son hte et lui
demanda:

--Que font donc les gens de Paris pour ne pas s'ennuyer? Ma mre
s'ennuie mortellement ici. Que faut-il faire pour l'en empcher?

Cervin resta muet; comment parler des cafs-concerts, des thtres, des
flneries dans les magasins, de tout ce qui peut amuser une femme oisive
par got et par temprament! Il se dcida  dire tout  coup  la jeune
fille quelques vrits ncessaires, au risque de l'effrayer un peu.

--Votre mre s'ennuiera toujours ici, dit-il d'un ton fort srieux, et
c'est pourquoi elle n'y restera pas longtemps. Il faut vous accoutumer 
cette ide, ma petite amie, sans quoi tous aurez de gros chagrins.

--Mais elle l'a promis! fit Angle incrdule.

Devant cette belle candeur, la philosophie de Cervin se trouva sans
dfense.

--Il y a donc des gens qui tiennent tout ce qu'ils promettent?
pensa-t-il. Heureuses gens, et plus heureux ceux qui n'ont d'affaires
qu'avec ceux-l!

Elle attendait toujours une rponse; il fut tir de peine par l'entre
de Marie Lagarde elle-mme.

De sa chambre, situe  l'tage suprieur, elle avait entendu le murmure
contenu des voix. Sans faire de bruit, elle s'tait habille  la hte
et avait descendu l'escalier.

La vie de Marie Lagarde  Beaumont n'tait rien moins qu'heureuse. Outre
qu'elle s'ennuyait  mourir, elle se sentait inquite et mal  l'aise; 
tout moment elle redoutait quelque chose; elle ne savait pas ce que ce
serait, mais elle se sentait presque sre de la venue d'un empchement.
Lorsqu'elle vit Cervin dans la petite salle, elle se dit que le moment
de la bataille tait venu.

--Bonjour, cher monsieur, dit-elle en prenant l'offensive. Tu le connais
donc? demanda-t-elle en se tournant vers sa fille.

--Mais oui, dit celle-ci en relevant la tte d'un petit air de fiert.

Marie regarda attentivement Angle, puis Cervin, et prit des faons
enjoues.

--Puisque vous tes amis, dit-elle, je n'ai qu' m'en fliciter. Par
quel hasard, monsieur Cervin, vous trouvez-vous l'ami de ma fille?

--J'ai fait comme vous, chre madame, dit-il d'un ton calme, j'ai
cherch et j'ai trouv.

--Vous m'auriez pargn bien des angoisses, dit Marie avec un regard
significatif, si vous m'aviez fait part de votre dcouverte.

--Je ne savais o vous trouver, madame, rpondit Cervin en soulignant
aussi ses paroles d'un regard.

Marie comprit et jugea plus sage de ne rien dire.

Lorsqu'il se fut restaur, Cervin traversa la rue et entra chez matre
Cornebu. Pendant qu'il tait l, Marie accabla sa fille de questions, et
put se convaincre que Cervin ne lui avait encore rien dit qui ft de
nature  porter prjudice  ses ambitions matrielles. Mais alors que
pouvait-il avoir en vue dans cette visite? Cela paraissait menaant 
Marie, qui se promit de se tenir sur ses gardes.

Matre Cornebu faisait subir  Cervin un vritable interrogatoire.
L'identit de Marie Lagarde tait moralement constate, ceci ne faisait
plus de doute. Jusqu' quel point serait-il prudent de lui laisser
exercer son influence sur Angle?

Ici Cervin secoua la tte d'un air qui signifiait: Le moins possible.

--Mais enfin, dit Cornebu avec un peu d'impatience, peut-on l'empcher
de prendre l'enfant avec elle?

--Je ne suis pas homme de loi, fit Cervin; c'est vous qui devriez me
dire cela; je crois, malgr les dangers apparents de cette manire
d'agir, qu'il vaut mieux la laisser s'occuper de sa fille  son gr;
tous pouvez compter, d'ailleurs, qu'une fois en possession de l'argent,
elle sera bientt ennuye de l'enfant: je pense qu'alors, avec une
transaction, il ne nous serait pas trs-difficile de la lui enlever.

Pendant que matre Cornebu rflchissait, Cervin examinait la carte du
canton suspendue au mur.

--C'est plein de jolis petits endroits par ici, dit-il en se retournant,
voil mon rve  moi! une petite maison de campagne, des poules, des
choux et des roses, il ne m'en faudrait pas davantage pour tre
parfaitement heureux.

Il disait cela d'un air si parisien que Cornebu, croyant qu'il se
moquait de lui, fut prt  se fcher; mais le visage de Cervin exprimait
une bonhomie qui dsarma le notaire.

--Vous pririez d'ennui au bout de huit jours, dit celui-ci d'un ton
ddaigneux.

--Moi? Vous ne me connaissez pas! J'adore les champs, je suis
cultivateur par nature et Parisien par occasion. Et puis, quand on a
tant roul, tant roul, on a envie de se reposer.

Il touffa un soupir, et Cornebu sentit dans son me un mouvement de
compassion pour ce pauvre tre qui avait si peu de chances de voir se
raliser ses aspirations de propritaire.

--Qu'est-ce que vous allez faire ici, demanda le notaire, et combien de
temps resterez-vous?

--Deux ou trois jours, le temps de prendre langue. Voyez-vous, monsieur
le notaire, j'ai dans l'ide que je serai utile  notre Angle; il faut
que je sache bien tout ce qui la regarde, et que ce voyage que vous me
payez si obligeamment sur vos fonds de gestion, soit vritablement utile
 la petite chrie.

Cornebu approuva, et Cervin s'en alla du ct de la ferme  Bru, o il
ne pouvait manquer d'apprendre quelque chose.

Dans la cour il trouva Prosper, qui le toisa d'abord avec une certaine
dfiance; mais en apprenant qu'il tait l'ami d'Angle, le jeune homme
s'adoucit sur-le-champ.

Cervin accepta le repas que lui offrit le fermier, et quand ce fut fini,
lorsque tout le monde partit aux champs, chacun de son ct, Prosper,
tout en causant, entrana Cervin du ct des landes, l o l'on voyait
la mer dans l'chancrure des collines.

Ils s'assirent  l'endroit mme o Angle avait si vertement apostroph
Prosper, et tirrent chacun une pipe de leur poche.

--Alors, commena le jeune homme, vous avez connu Angle quand elle
tait toute petite? Elle tait bien gentille? Racontez-moi donc cela.

A la fin du jour, on ne sait quel lien mystrieux avait fait deux amis
de ces hommes si diffrents.

Prosper pardonnait  Cervin ses allures parisiennes, son ton parfois
gouailleur, ses aperus d'une philosophie un peu trop misanthropique, et
Cervin pardonnait  Prosper son accent provincial, sa badauderie, son
ignorance de toutes les choses capitales qui forment la vie d'un
Parisien.

--S'il arrivait malheur  Angle, elle serait bien dfendue, disait
Prosper en disant bonsoir  son ami.

--Notre petite fille, en cas de danger, n'aurait pas  aller bien loin
pour trouver un dfenseur, pensa Cervin.

Et ils se sparrent sur une poigne de main sincre, ce qui en ce monde
est plus rare qu'on ne le pense.




XXXIII


Prosper venait la voir tous les jours; Marianne souffrait cruellement;
leur conversation tombait naturellement et par une pente insensible sur
la vie en commun que leur rservait l'avenir.

--Quand nous serons maris... disait Prosper...

C'tait toujours de la ferme, des cultures, du jardin, qu'il tait
question dans ces entretiens. Les yeux de Prosper, pleins de douceur et
de confiance, cherchaient alors ceux de Marianne, et c'tait elle qui
dtournait son regard.

Il sentait bien qu'elle n'tait pas heureuse, et, chose plus cruelle, il
savait pourquoi. Il savait qu'elle avait dcouvert ce qu'il et voulu se
cacher  lui-mme, il savait qu'elle sentait qu'il ne l'aimait plus.

Tous ses soins, toutes ses bonnes paroles, toutes les marques les plus
dlicates de tendresse et d'estime qu'il pouvait lui donner,
n'arrivaient pas  la tromper. Il ne pouvait se tromper lui-mme, et, de
jour en jour plus triste, il se disait que ses sacrifices seraient
inutiles; il engagerait sa vie et ne pourrait donner le bonheur  cette
honnte et vaillante crature qu'il aimait cependant de toutes ses
forces.

Insensiblement il se dshabitua de lui donner le baiser fraternel qu'ils
changeaient autrefois. Trop souvent la joue de Marianne s'tait retire
 son approche. Elle tait toujours la mme cependant, et jamais une
parole amre, ou simplement taquine, n'tait sortie des lvres de la
jeune fille. Elle le laissait parler d'avenir sans lui rpondre, et,
quand il voulait la faire rire, elle souriait avec une indicible
expression de bont.

Plus d'une fois, il eut envie de lui dire:

--Vous ne voulez plus de moi, Marianne?

Jamais il n'osa. Il sentait trop bien que ce n'tait pas vrai, qu'elle
l'aimait toujours, que c'tait lui qui avait chang, et que jamais elle
ne lui en ferait de reproches.

Que fallait il faire alors? A quoi se dcider? Il prit le parti de
s'absenter pour quelque temps, et d'aller voir chez lui o en taient
ses affaires.

Le matin mme o cette grande rsolution s'affirma dans son esprit,
Marie Lagarde en avait pris une du mme genre, et sans plus de retard,
elle avait fix son dpart au lendemain.

Lorsque Prosper alla chez elle, pour prendre cong, il trouva toute la
maison sens dessus dessous. Une trs-vieille valise, dlaisse par
Georges  quelqu'un de ses anciens voyages, avait t trane par Angle
au milieu de la salle basse, et elle s'vertuait  la remplir d'une
quantit de choses, pour la plupart inutiles, qu'elle ne pouvait y faire
entrer.

--Comment, on part aussi? s'cria Prosper avec un certain serrement de
coeur.

Il s'en allait, lui, et trouvait cela fort naturel, mais il avait
l'intention de revenir; et que ferait-il au retour s'il ne trouvait plus
Angle?

La jeune fille leva sur lui ses yeux clairs o la malice innocente des
anciens jours avait fait place, depuis quelque temps dj,  une
expression de doute et de trouble.

--Nous partons, dit-elle, il parat qu'il y a des papiers qu'on ne peut
signer qu' Paris.

--Ah! oui, fit Prosper, soudain pris d'amertume, vous allez entrer en
possession de votre fortune. Vous tes trs riche, mademoiselle...

--Pas plus riche que vous! riposta vivement Angle, qui se sentit
blesse par le ton du jeune homme.

Ils se regardrent un instant, se mesurant pour ainsi dire de l'oeil,
avec un air hostile, puis Angle dtourna les yeux, cherchant du regard
quelque chose  ajouter au contenu de la valise; elle trouva un fichu
qu'elle enfona d'un geste brusque au milieu des autres objets, et, avec
un grand effort, elle essaya de rapprocher les deux parties de sa
valise.

--Attendez, dit machinalement Prosper, qui prit sa place et fit rsonner
le ressort de la serrure.

Il se releva, et ils restrent l'un devant l'autre embarrasss,
mcontents, presque hostiles.

--Eh bien! fit Angle avec une sorte de colre, quand vous mariez-vous?

--Je n'en sais vraiment rien! rpondit-il sur le mme ton. Vous avez
donc bien envie d'assister  ma noce?

Au lieu d'une brusque riposte qu'il attendait, Prosper vit les yeux de
la jeune fille se lever sur lui avec une douceur presque suppliante.

--Je voudrais vous savoir mari, dit-elle en hsitant... Oui, je vous
assure... Je ne suis pas tranquille, il me semble que quelque chose qui
ne devrait pas tre va arriver si vous ne vous mariez pas.

Il la regarda avec un trange intrt et se pencha un peu vers elle pour
la voir de plus prs.

--Quelque chose qui ne devait pas tre? rpta-t-il soudain radouci...
que voulez-vous dire?

--Je ne sais pas... je ne sais pas... Je crois que si vous n'pousez pas
Marianne  prsent, vous ne l'pouserez jamais! fit-elle en devenant
toute rouge.

--Pourquoi? dit-il soudain atterr, sentant le coeur lui manquer en
lui-mme.

--Je ne sais pas! rpondit-elle en toute sincrit.

Ils restrent muets un instant. Elle jouait avec les courroies de la
vieille valise, et lui, regardait obstinment par la fentre; cependant,
 travers les rideaux de calicot blanc, il ne pouvait absolument rien
voir au dehors. Le pas de Marie se fit entendre au-dessus de leurs
ttes.

--Me donnerez-vous de vos nouvelles? fit prcipitamment Prosper en se
rapprochant.

Angle le regarda d'un air de reproche, puis dtourna les yeux  son
tour.

--Marianne vous en donnera, rpondit-elle.

--Mais si je n'tais pas ici... si j'tais chez ma belle-mre ou
ailleurs? Si vous tiez en danger, Angle? N'avez-vous jamais pens que
vous pouviez tre en danger; qu'on pouvait vous forcer  faire ce qui ne
vous plairait pas?

Elle avait ramen sur lui le regard de ses yeux bleus doucement tonns,
et il essayait d'y lire mille choses indcises.

--Vous rappelez-vous ce jour que vous n'tiez pas rassure de vous
trouver toute seule pour la nuit dans cette vieille maison? Notre
promenade jusqu'au grenier avec la lanterne?

Elle rpondit d'un signe de tte avec un demi-sourire qui claira peu 
peu son joli visage.

--Vous aviez confiance en moi, dans ce temps-l! Vous m'appeliez  votre
dfense.

--J'ai toujours la mme confiance, rpondit-elle en souriant tout 
fait.

--Alors, reprit-il  voix basse, pourquoi croyez-vous que je n'pouserai
pas Marianne, alors que je vous l'ai promis?

--Oh! ce n'est pas la mme chose! fit Angle avec vivacit.

Elle avait rougi de plus belle, et lui aussi s'tait troubl. Il tira de
sa poche un petit carnet, crivit son nom et son adresse sur une feuille
qu'il dchira, et la remit  la jeune fille.

--De faon ou d'autre, dit-il, vous pourrez toujours me trouver. Angle,
je vous en conjure, n'y mettez pas d'amour-propre; si vous tiez en
pril, appelez-moi... Je ne saurais supporter l'ide qu'on vous moleste,
et que je ne puis l'empcher... Nous avons t amis, autrefois... Je ne
sais pourquoi vous me traitez si rudement aujourd'hui, mais mme cela ne
m'empchera pas...

Elle n'eut pas le temps de rpondre, et il ne put achever sa phrase.
Marie descendait l'escalier, et, instinctivement, ils n'avaient pas
envie de continuer leur entretien devant elle. Angle glissa dans son
corsage le papier qu'elle tenait  la main, et tout fut dit.

A quatre heures, la patache jaune les emmena tous les trois. Prosper sur
le sige,  ct du cocher; les deux dames dans l'intrieur. Tant que
dura ce petit voyage, la jeune fille ne se sentit ni seule ni dpayse;
elle ne croyait; pas avoir quitt son cher Beaumont; ce vhicule et la
vue des souliers de Prosper, qu'elle apercevait  travers les vitres,
poss sur la banquette, presque  la hauteur de ses yeux, lui donnaient
l'illusion des choses familires, habituelles. Mais lorsque la voiture
s'arrta devant la poste, lorsque le jeune homme descendit, et
s'approcha pour leur serrer la main et leur dire adieu, Angle s'aperut
tout  coup qu'elle s'en allait vers l'inconnu, et son visage enfantin
prit une expression grave, presque soucieuse.

--Il tait temps de l'enlever de la socit de ce jeune rurale! pensa
Marie Lagarde, qui guettait sa fille.

Une heure aprs, le train les emportait vers Paris. Marie s'endormit
bientt, mais Angle, tenue veille par l'branlement du voyage et
aussi par des sentiments trs-confus et divers, tout en feignant de
regarder attentivement le paysage qui se droulait sous ses yeux,
mollement clair par la lune, Angle sentit des pleurs rouler sur ses
joues. Pourquoi?

Elle n'en savait rien.




XXXIV


Huit jours ne s'taient pas couls que Marie et sa fille s'taient
installes dans un appartement meubl, assez coquet, mais satur jusqu'
la migraine de poudre de riz et d'opoponax. Tout y paraissait lgant,
mais de cette lgance de mauvais aloi, chrie des femmes dont la vie
affiche l'indpendance, et des hommes qui ne veulent pas se faire de
liens.

Angle et prfr cent fois un petit lit de pensionnaire, une table de
toilette en bois blanc, une simple armoire de noyer; mais sa mre, tout
en se moquant sans piti de ses effarouchements, l'installa dans une
chambre pleine d'objets inutiles et de meubles superflus, o l'on ne
pouvait se retourner sans dranger quelque chose.

Une petite bonne  l'air effront fut engage pour les servir. Angle
frmit d'horreur en voyant les cheveux coups en frange sur le front, le
bonnet si accoutum  s'envoler par-dessus les moulins, qu'il fallait un
cent d'pingles pour le retenir en quilibre sur un chignon mal peign;
elle frmit aussi en se voyant servir  dner des plats bizarres
fortement pics, que son estomac refusait d'accepter; et elle frmit
encore bien davantage lorsque, ds les premiers jours, elle vit arriver
chez sa mre,  toutes les heures, trois ou quatre femmes grasses ou
maigres coiffes de perruques jaunes ou brunes, dont le teint talait
une fracheur qui, mme aux yeux inexpriments d'Angle, paraissait
trop clatante pour tre naturelle.

Ce furent ensuite de petites runions intimes, o les matrones
apparaissaient rgulirement; un homme d'abord, puis deux, puis trois,
se faufilrent  leur suite, et l'on organisa un petit whist paisible
pendant lequel Angle eut la permission de faire du crochet.

Elle s'asseyait prs de la chemine, et travaillait sans s'arrter. On
lui parlait, elle rpondait poliment, mais sans prendre plaisir  ces
conversations. Le moment venu, elle servait une tasse de th ou
mlangeait un grog pour les invits, puis elle reprenait sa place avec
le mme air calme. Mais au fond de son me bouillonnait un
mcontentement extrme de l'existence qu'elle menait, des gens qu'elle
voyait, des toilettes qu'on lui faisait porter, de tout enfin, tout ce
qui l'entourait. Un jour, elle se dit qu'elle parlerait  sa mre.

C'tait un froid matin d'hiver; le jour d'un gris jauntre semblait ne
pntrer qu' regret dans les appartements. Les bruits de la rue
montaient comme touffs sous son oreiller, le feu ne voulait pas
prendre, et la fume tournoyait longtemps dans le tuyau avant de se
dcider  prendre son essor vers de si vilaines hauteurs...

Angle poussa un soupir et s'assit devant son bol de chocolat.

Trois mois s'taient couls depuis qu'elle avait quitt Beaumont, et
elle avait totalement perdu la notion du temps. Trois ans, trois sicles
peut-tre? Qu'importait!

Le pass semblait, un rve, un de ces rves qu'on regrette toujours, qui
ne se sont pas termins, qu'on voudrait reprendre, tant ils semblent
vous promettre de joies paisibles: le prsent...

N'tait-ce pas un rve aussi, ce prsent bizarre, tourment,
inquitant?... Si c'tait un rve, quel vilain rve!

En y pensant, Angle se sentit soudain prise d'un immense dgot pour
tout ce qui l'entourait. La veille, elle avait crit  Marianne une
lettre dsespre; aujourd'hui, elle redressa la tte et sentit qu'elle
aurait du courage pour faire face  cette vie cruelle qui l'crasait, et
pour la braver ouvertement.

C'tait bien la ralit. Le mauvais lait parisien, qu'Angle ne pouvait
se rsoudre  avaler, l'appartement meubl, mesquin, encombr de
bagatelles inutiles et d'un got douteux, l'air satur de fumes
nausabondes, les rues troites et bruyantes... Oh! que les vastes
horizons de Beaumont taient loin! Loin, le bout du sentier, d'o l'on
voyait la mer entre l'chancrure des collines; loin, la lande immense et
les ajoncs qui  cette poque devaient se couvrir de fleurs d'un jaune
d'or!

On entendit une voix irrite dans la pice voisine; une autre voix d'un
timbre aigu rpondit sur un ton impertinent, puis une porte se ferma
avec violence, et Marie Lagarde entra, les yeux bouffis de sommeil,
l'air maussade, tranant ses pieds dans des pantoufles, et son corps
dans une robe de chambre clatante.

--Dj leve? rpondit-elle au bonjour de sa fille. C'est donc un pari
que tu fais de te lever avec les poules?

--Que voulez-vous, maman! c'est une habitude de toute ma vie! rpondit
doucement Angle.

Marie prit un air grognon, et repoussa son djeuner.

--Cela m'coeure, dit-elle, de manger si matin. Quelle heure est-il?

La pendule sonnait dix heures dans le salon  ct, ce qui dispensa
Angle de rpondre.

--Qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? demanda madame Lagarde en
billant. Nous avons la couturire  trois heures... Et puis, il
faudrait pourtant aller chez ce dentiste...

--Maman, dit tout  coup Angle en levant sur sa mre son clair regard,
je voudrais vous dire quelque chose.

--Eh bien! fit Marie, en billant de plus belle.

--Maman, je dsire retourner  Beaumont.

--Nous aurons le temps l't prochain en allant aux bains de mer, dit
nonchalamment madame Lagarde, et je crois mme qu'il sera prudent de
mettre  louer ta petite bicoque...

Angle tressaillit de la tte aux pieds.

--Ma maison? fit-elle d'une voix altre.

Madame Lagarde leva sur sa fille ses yeux jusque-l distraits, et
s'aperut que l'affaire s'engageait d'une manire srieuse.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle d'un ton imprieux. Toute sa douceur
d'emprunt l'avait abandonne, une nouvelle femme apparaissait dure et
sche, telle qu'Angle l'avait pressentie. La jeune fille poussa une
sorte de soupir de soulagement, en voyant tomber enfin le masque qui
l'avait longtemps inquite. S'il fallait lutter, elle aimait mieux une
franche hostilit.

--Il y a, dit-elle d'une voix frache et cristalline, que le plafond bas
et les rideaux saturs de poussire ne pouvaient parvenir  touffer, il
y a que la vie que vous me faites mener, maman, m'attriste et m'ennuie.
Je suis presque une paysanne, moi, vous le savez, et je n'aime pas les
villes. Je serais plus heureuse si vous me permettiez de retourner  mon
cher pays, et, si vous avez quelque affection, je vous supplie de
m'accorder votre autorisation pour le faire.

Marie Lagarde jeta sur sa fille un regard o le ddain ctoyait la haine
de bien prs.

--Vous tes ridicule, dit-elle de sa voix la plus sche. Votre place est
prs de moi, je ne partage pas vos gots champtres, donc vous resterez
ici.

Angle frmit, mais sut se contraindre  garder le silence. Alors,
Marie, sentant que sa rponse avait t rude, reprit d'un ton plus doux:

--C'est une fantaisie d'enfant, Angle, tu n'as pas eu jusqu'ici
beaucoup de plaisirs, mais tu t'amuseras davantage lorsque tu seras
moins sauvage. Allons, viens m'embraasser, et n'en parlons plus.

La jeune fille n'obit point  cet ordre.

--Je ne m'accoutumerai pas  cette vie, dit-elle sans remuer. Vous
recevez des personnes que je n'aime pas, ce sont vos anciens amis; je
comprends que vous ayez de l'affection pour eux, mais moi, je ne les
connais pas ni ne veux les connatre...

--coutez, ma fille, dit Marie en se levant, c'est la premire fois que
vous faites l'entte, tchez que ce soi! la dernire.

Ses yeux cruels se fixrent sur Angle, qui ne sourcilla pas.

--C'est Cervin qui vous monte la tte, continua la mre, je le prierai
de ne plus revenir.

Tout le jeune sang d'Angle bouillonna  la pense qu'elle allait tre
prive de voir le seul tre qui, dans sa vie nouvelle, lui ft vraiment
sympathique.

--Si M. Cervin ne vient plus ici, dit-elle, je n'irai plus au salon.

--Nous verrons bien! rpliqua froidement Marie, en rentrant dans sa
chambre.

Ainsi la guerre tait ouvertement dclare. Si pnible que ft cette
situation pour la jeune fille, elle l'tait moins que les clineries et
les paroles doucereuses par lesquelles sa mre avait essay de gagner
son coeur.

Cervin avait jou cette fois le rle important et dangereux de
l'tendard de la rvolte.

Marie l'avait attaqu sans raison, sa fille l'avait dfendu
instinctivement, et tout  coup celle-ci s'aperut qu'en effet Cervin
tait le seul tre sur lequel elle pt compter parmi tous ceux qui
l'entouraient.

Il venait la voir de temps en temps, jamais le soir, le costume du
pauvre garon lui interdisant toute manifestation de la vie lgante.
Une fois ou deux par semaine, il apparaissait un peu aprs l'heure du
djeuner, ou un peu avant celle du dner. Il racontait  Marie quelques
balivernes, parlait  Angle de son cher Beaumont lui demandait des
nouvelles de Marianne, et se retirait.

C'tait assurment fort peu de chose, et cependant c'tait assez pour
qu'Angle trouvt une force cache dans ces courtes visites.

Marie aussi l'avait senti, de l sa colre.

Lorsque Cervin se montra le lendemain, madame Lagarde ne lui tmoigna
pas d'hostilit apparente. Angle, mise sur ses gardes par l'escarmouche
de la veille, s'attendait  une sortie peu amicale, il n'en fut rien;
seulement Marie ne quitta point la salle  manger, et son regard,
attach sur ta jeune fille, semblait lui dire: Attends un peu, et tu
verras!

Cervin se retira, comme de coutume, et sans paratre avoir rien
remarqu.

Deux jours s'coulrent encore; la vie avait repris son train ordinaire.
Marie sortait journellement, emmenant sa fille. Angle s'aperut alors
qu'on ne la laissait jamais seule  la maison. Si sa mre avait  faire
quelque course o elle ne voult point se faire accompagner, ce qui
tait rare, une des matrones arrivait infailliblement ds qu'elle tait
sortie et s'installait au salon, sous prtexte d'attendre son retour.

Les sentiments d'indpendance de la jeune fille se rvoltrent avec une
indomptable vhmence.

Elle, qui avait vcu aussi libre que l'air, qui dnouait si follement
ses tresses blondes, elle, garde  vue comme une prisonnire! On se
mfiait d'elle! Pourquoi? Que pouvait-elle vouloir qui ne ft honnte et
pur?

Elle sut contenir sa colre, cependant, non sans avoir bien pleur seule
la nuit dans sa chambre, qui sentait toujours l'opoponax, malgr le soin
qu'elle prenait d'en laisser les fentres ouvertes le plus longtemps
possible.

Un matin, par la porte du salon reste, ouverte, elle entendit sa mre
causer avec madame Sainte-Juste, la plus florissante des matrones
odieuses.

--J'espre bien la marier! disait Marie. C'est pour cela qu'il ne faut
pas trop nous presser, nous avons le temps!

--La marier! rpondit madame Sainte-Juste; ce ne sera pas aussi facile
que cela peut paratre... et puis on vous demandera compte de la dot.

--Si vous croyez que je ne stipulerai pas une jolie pension! rtorqua
aigrement madame Lagarde. L'homme qui l'pousera me devra bien cela!

--Le capital est inalinable jusqu' sa majorit, reprit la matrone;
vous dpensez plus de quinze mille francs par an; comment faites-vous?

Angle rougit d'elle-mme. Au moment o vint la question d'argent, elle
s'aperut qu'elle coutait. Mais elle avait reu un coup au coeur.

On la marierait, et, en change, sa mre obtiendrait de l'argent. On la
vendrait alors? On trafiquerait d'elle comme d'une marchandise, et
l'acqureur ferait une remise  celle qui l'aurait vendue, elle et sa
dot?

--Oh! fit la pauvre enfant, en se cachant la tte dans les mains; si
seulement je pouvais dire cela  M. Cervin!

Mais Cervin ne revint pas. A deux reprises, un coup de sonnette qui
ressemblait fort au sien fit tressaillir Angle,  l'heure accoutume...
La porte s'ouvrit et se referma, mais Cervin n'apparut point. Au bout de
huit ou dix jours, Angle se sentit certaine que son ami ne reviendrait
plus.

Une autre ide germa alors dans sa petite tte volontaire et
indpendante.

Tout lui semblait prfrable  l'existence qu'elle menait chez sa mre;
tout, mme la contrainte d'un couvent ou d'une pension. Aprs avoir bien
choisi le moment, un soir, avant de se coucher, elle dit  sa mre:

--Je suis trs-ignorante, n'est-ce pas, maman?

--Mais non! fit Marie, qui, sans avoir jamais su grand'chose, n'avait
jamais dsir en savoir plus long.

--Je vous assure que si, maman; je suis trs-ignorante; et puis, je ne
sais pas le piano, et je voudrais l'apprendre. Mettez-moi dans une
pension, ma chre maman. Je vous promets que j'y travaillerai bien et
que vous serez contente de mes progrs.

Marie regarda sa fille avec attention. L'autre jour, c'tait Beaumont
qui faisait soupirer l'enfant; aujourd'hui, elle prsentait cette
demande absurde et invraisemblable d'une entre en pension  seize ans
passs, alors qu'elle avait toujours vcu en libert...

Dcidment, ce n'tait pas naturel.

--Si tu veux t'instruire, dit Marie, je ne demande pas mieux, quoique ce
soit une drle d'ide, mais enfin! chacun a les siennes. Tu auras une
matresse de piano qui te donnera aussi des leons de tout ce que tu
veux apprendre. Quant  aller en pension, n'y compte pas.

Angle regarda le parquet pendant un instant, puis elle leva
dlibrment les yeux sur sa mre.

--Alors, dit-elle, je suis votre prisonnire?

Un clair de fureur passa dans les yeux de madame Lagarde, et son visage
se contracta.

--Prisonnire, soit! dit-elle entre ses dents serres. A coup sur, tu ne
feras que ce que je voudrai.

--Et que voudrez-vous, maman? demanda la jeune fille d'un ton toujours
respectueux, mais o grondait une colre contenue.

--Ce qui me plaira! rpondit Marie, qui quitta h chambre en fermant la
porte avec violence.

Il tait prs d'une heure du matin, car les invits de madame Lagarde ne
se retiraient qu'aprs minuit, mais Angle n'avait gure envie de
dormir.

Aprs un instant de rflexion, elle tira  elle un petit buvard et
crivit une longue lettre  matre Bru, son tuteur et son ami.

--Je suis trs-malheureuse, dit-elle; la vie que je mne ici m'ennuie,
les personnes que je vois me dplaisent; j'ai pri ma mre de me
renvoyer  Beaumont; elle a refus. Je viens de lui demander de me
mettre en pension, elle a refus de mme; venez  mon secours, mon cher
matre Bru. Il n'est pas possible que vous ne puissiez rien faire pour
moi. Je n'cris pas  M. Benot, parce que j'ai peur de faire de la
peine  Marianne. Elle sait que je ne suis pas heureuse; mais si elle
savait qu'on me retient ici prisonnire, elle n'aurait plus de repos.

Cette lettre crite, Angle se coucha et s'endormit, grandement
soulage. Il lui semblait que cet appel lui amnerait sur-le-champ un
sauveur.

Sans dfiance, elle remit sa lettre  la petite bonne pour que celle-ci
la mt  la poste, et elle attendit une rponse... Huit jours
s'coulrent, sans qu'elle vt rien venir. Elle crivit encore, cette
fois,  matre Cornebu, et en mme temps  Marianne, la conjurant, au
nom de la tendresse qu'elle lui avait toujours voue, de lui rpondre
promptement. Quinze jours s'coulrent, et alors Angle se dit que ses
anciens amis l'avaient abandonne.

C'tait absurde; il et t cent fois plus sage de penser que la petite
bonne, au lieu de mettre ses lettres  la poste, les avait remises 
madame Lagarde; mais on ne s'avise gure d'abord des ides les plus
vraisemblables. L'esprit tourment s'en va le plus souvent vagabonder du
ct des choses les plus pnibles et qui offrent le moins de
probabilits.

Angle fut alors en proie au plus violent dsespoir. Sa mre ne lui
parlait presque plus, et toujours sur un ton de svrit blessante. Peu
 peu l'apptit de la jeune fille disparut, elle perdit le sommeil, ses
jolies couleurs s'effacrent, et ceux qui avaient connu Angle 
Beaumont l'eussent  peine reconnue, s'ils l'avaient rencontre dans la
rue.

Marie avait pourtant tenu sa promesse en ce qui concernait les leons de
sa fille. Elle s'tait enquise auprs de madame de Sainte-Juste d'une
institutrice capable d'enseigner la musique et le franais. La matrone
lui avait immdiatement envoy une personne d'environ quarante ans,
prtentieuse et manire, absolument dpourvue de diplme,--elle n'en
avait pas besoin pour les lves qu'elle instruisait d'ordinaire,--et
capable tout au plus de jouer  peu prs en mesure une polka ou une
valse, ressasse depuis dix ans par toutes les orgues de Barbarie.

L'institutrice paraissait convenir  Marie Lagarde. Au lieu de sortir
avec sa fille pour les courses et les promenades de l'aprs-midi, elle
faisait dornavant accompagner celle-ci par cette aimable personne.
Vainement Angle demandait  rester  la maison plutt que de promener
son ennui avec cette compagne peu sduisante. Marie tenait  la
promenade comme mesure d'hygine, et elle l'ordonna impitoyablement,
comme un mdecin ordonne une potion  son malade rcalcitrant.

Malgr la promenade journalire, Angle dprissait  vue d'oeil. Ce qui
la minait le plus srement, ce n'tait ni la rage de se sentir
prisonnire, ni l'indignation que lui causait la conduite de sa mre, ni
le dgot et l'ennui inspirs par ce qu'elle avait sous les yeux,
c'tait le chagrin de se croire abandonne de ses amis de Beaumont.

--S'ils se souciaient de moi, pensait-elle, ils sauraient bien me
retrouver, mais ils m'ont oublie! J'tais leur joujou, leur poupe...

Et avec cette amertume de larmes qui caractrise les chagrins absurdes
et draisonnables, Angle s'enfonait de jour en jour davantage dans sa
mlancolie.




XXXV


Pendant ce temps-l, on n'tait pas plus gai  Beaumont.

--Angle nous oublie, s'taient dit les braves coeurs qui l'avaient si
tendrement chrie; les plaisirs de la ville lui ont fait mpriser les
souvenirs de son enfance. Nous ne sommes que des paysans  peu prs
dgrossis; rien d'tonnant  ce que la connaissance du beau monde lui
ait tourn la tte.

--Ne croyez pas cela, faisait Bru d'un air grave. L'enfant a le coeur
bien plac; elle ne peut pas tre ingrate.

--Alors, pourquoi n'crit-elle pas? s'criait Benot tout hriss de
colre.

Bru hochait la tte et ne rpondait rien.

Un jour, aprs une de ces conversations, Benot rentra chez lui, plus
bourru encore que de coutume.

--Quand as-tu crit  Angle pour la dernire fois? demanda-t-il 
Marianne qui cousait prs de la fentre.

--Il y a huit jours, mon pre, fit celle-ci, sans lever les yeux.

--Combien a fait-il de lettres que tu lui envoies sans rponse?

--Cinq, mon pre.

--Tu ne lui criras plus, je te le dfends! grommela Benot.

Il prit sa botte d'herborisation, suspendue au mur, en jeta la courroie
par-dessus son paule, empoigna son bton, comme il et empoign un
voleur s'il et t gendarme, et sortit de l'air le plus rbarbatif.

--Pauvre pre, soupira Marianne, comme il a du chagrin!

Elle se pencha sur son ouvrage, mais les larmes s'enttaient  lui
obscurcir la vue; elle prit le coin du drap auquel elle mettait
patiemment une pice, et s'en essuya les yeux, aprs quoi elle voulut
reprendre son travail, mais la douleur tait plus forte qu'elle; elle
repoussa la toile, qui tomba  ses pieds, ensevelit son visage dans ses
braves mains de travailleuse et sanglota tout  son aise.

Le coeur de Marianne tait bris.

Depuis le jour qui lui avait enlev  la fois Angle et Prosper, elle
avait vingt fois puis l'inpuisable coupe de la douleur, et vingt fois
la coupe s'tait remplie d'une nouvelle amertume, encore inconnue.

Certes, elle avait bien souffert en voyant s'loigner Prosper, mais
l'abandon prsum d'Angle l'avait encore plus afflige. Lorsqu'elle
avait senti que l'ami de sa jeunesse n'avait plus d'amour pour elle,
Marianne s'tait dit: Angle me consolera. Et voici que Angle ne se
souvenait plus de sa petite mre!

Parfois le soupon de la vrit traversait son esprit; elle se disait
qu'on ne renie pas ainsi toute une vie, que de nouveaux visages et de
nouvelles impressions n'anantissent pas les souvenirs de toute une vie
heureuse, que Angle devait tre contrainte au silence...

Une malheureuse phrase de la dernire lettre que lui avait crite la
pauvre petite prisonnire venait dtruire en effet ses rflexions, Je
suis bien malheureuse, disait-elle, pour m'accoutumer  tout ce que je
vois ici; il me faudrait changer du tout au tout. Qui sait! je changerai
peut-tre! En attendant, ma bonne Marianne, je t'embrasse.

--Qui sait! elle a peut-tre chang! se disait Marianne, et, si elle a
chang, il est naturel qu'elle n'ose me le dire.

Elle avait crit pourtant cinq fois de suite, suppliant d'abord,
grondant ensuite, menaant enfin de retirer son amiti  l'ingrate
enfant! Ah! si elle avait su que c'tait Marie Lagarde qui lisait ses
Lettres! Mais cette ide ne lui vint pas  l'esprit une seule fois.

Au moment o, aprs avoir pleur bien  son aise, elle ramenait sur ses
genoux le drap de toile reprise, la porte s'ouvrit, laissant entrer un
rayon de jour; au dehors, rveills par le soleil des premiers jours de
mars, les moineaux et les pigeons voletaient et bruissaient joyeusement
Le rayon disparut, la porte se referma, et Marianne tourna machinalement
son visage dfait vers l'entre.

--C'est moi, Marianne, dit la voix grave de Prosper. Le grand drap de
toile redescendit lentement vers le sol, et Marianne resta immobile, les
mains ouvertes sur ses genoux, les yeux fixs sur le nouveau venu,
coutant sa voix, et comprenant  peine. Il s'approcha.

--C'est moi, Marianne, dit-il encore une fois, pendant que son regard
plein de piti parcourait les traits amaigris de son amie. Vous ne
m'attendiez pas?

Elle secoua la tte et ne put parler. Que venait-il faire ici, celui-l?
Aprs tout le mal qu'elle s'tait donn pour ne plus penser  lui,
est-ce qu'il n'aurait pas d comprendre que ce qu'il pouvait faire de
mieux pour elle tait de la laisser en paix?

Il s'approcha encore un peu plus, ramassa le grand morceau de linge
blanc qui gisait  terre, et le posa sur la chaise o Marianne appuyait
ses pieds, puis il prit une autre chaise et s'assit prs d'elle.

--Je suis venu exprs pour vous, Marianne, dit-il; sa voix tait grave,
mais elle ne tremblait pas; il avait la conscience absolue de ce qu'il
faisait, et il le voulait dans la plnitude de son honneur d'homme. Il
m'est arriv un grand vnement depuis que je vous ai vue,
continua-t-il.

La jeune fille regarda son costume et vit qu'il portait le deuil.

--Votre belle-mre? demanda-t-elle d'une voix brise.

--Non; mon grand-oncle. Il m'a fait son hritier, et je suis riche,
Marianne, extrmement riche. Je ne m'tais jamais figur que l'on pt
possder une telle fortune.

--Tant mieux! fit-elle, pendant qu'un rayon de joie sincre clairait
son pauvre visage fan. Mais le rayon s'teignit aussitt. Riche ou
pauvre, Prosper tait le mme pour elle. Cependant elle sentit qu'elle
devait se rjouir de sa fortune, et elle lui sourit avec douceur. Il
dtourna les yeux, tant ce sourire navr lui faisait de mal, puis il se
rapprocha encore un peu de son amie.

--Me voil trs-riche, reprit-il; j'ai une maison superbe, des prs et
des champs, des forts magnifiques, une rivire... Cela ressemble un peu
au pays de par ici, et c'est pour cela que je l'aime dj comme si j'y
avais toujours vcu... La maison nous attend, Marianne, et je suis venu
vous chercher...

--Pourquoi faire, mon Dieu! s'cria-t-elle presque en colre, se levant
droite.

--Pour tre ma femme! rpondit-il bravement, en lui prenant les deux
mains pour l'empcher de tomber.

Elle tomba, en effet, assise sur sa chaise, sans cesser de le regarder,
se cramponnant aux deux mains qu'elle avait saisies.

--Vous? dit-elle pniblement, car les mots avaient peine  sortir de ses
lvres, soudain blanchies par la violence de son motion. Vous voulez
m'pouser?

--Cela vous tonne? rpondit-il avec douceur. Il y a pourtant longtemps
que c'tait convenu!

Elle dgagea ses mains par un geste presque violent, et prit  son tour
celles du jeune homme.

--Bien vrai? fit-elle en se penchant vers lui pour lire dans ses yeux
qu'il ne dtournait pas; bien vrai, mon Prosper, tu veux m'pouser? Je
peux bien te tutoyer  prsent, il y a longtemps que cela me pse sur le
coeur et que j'en meurs d'envie. Vois-tu, je t'ai dit oui, toute ma
vie, dans mon me. Tu es devenu trs-riche, et tu veux m'pouser tout de
mme?

--Est-ce que cela me change? demanda-t-il en souriant

--Cela pourrait en changer d'autres! Tu yeux m'pouser? tu y as bien
rflchi? tu es bien dcid?

--Oui! rpondit-il, troubl sans savoir pourquoi.

--Quel brave coeur tu es, et que je te remercie, et que je suis heureuse
que tu aies voulu cela, et que tu l'aies fait! O mon Prosper, si tu
savais la joie que tu me donnes!

Riant et pleurant  la fois, elle se renversa sur sa chaise, et attira 
elle le drap us pour y ensevelir son visage. Prosper avanait le sien,
pour prendre le baiser des fianailles; elle le repoussa doucement.

--Non, non, dit-elle; tout  l'heure; ne m'embrasse pas maintenant. O
mon Prosper, tu veux pouser tout de mme ta vieille Marianne? Que je
t'aime et que je te remercie! Si tu pouvais lire dans mon coeur! Je ne
sais pas parler, mais si tu savais comme je sais sentir!

Un peu interdit, Prosper subissait cette effusion de tendresse avec un
certain malaise. Il tait venu pour apporter de la joie; mais
connaissant le caractre de Marianne, il s'tait dit que cette joie
serait discrte et contenue, et devant cette expansion, il se trouvait
tout dcontenanc. Il sourit timidement, avec une sorte d'inquitude,
mais cette hsitation ne sembla point tonner son amie.

--Tu es devenu riche et tu viens remplir ta promesse, reprit-elle, et tu
le fais avec bont, si simplement qu'on dirait cela tout naturel...

--Eh bien! fit-il, est-ce que ce n'est pas naturel?

--Mais non, mon Prosper, ce n'est pas naturel, qu'on vienne rechercher
en mariage...

Elle s'arrta, un sourire ravi sur les lvres, les yeux dbordants de
larmes de joie.

--Alors, fit le jeune homme, quand nous marions-nous? Elle avana
doucement sa main droite qu'elle mit sur l'paule de son fianc.

--Jamais! dit-elle, avec le mme sourire divin; jamais, mon Prosper!
As-tu pu croire que je serais assez lche pour pouser un honnte garon
qui ne m'aime plus!

Prosper tressaillit violemment et se droba sous la main de Marianne.

--Qui vous a dit cela? fit-il d'un ton irrit.

--Tu crois qu'il a fallu me le dire! rpondit-elle avec une douceur
pleine de tristesse. Tu penses que cela ne se voit pas! Je l'ai su avant
toi.

--N'importe! fit Prosper en reprenant son calme. Je n'ai jamais cess
d'avoir pour vous la plus grande amiti de ma vie, c'en est assez pour
tre trs-heureux; un honnte homme n'a qu'une parole, vous n'avez pas
le droit de me rendre la mienne.

--Que tu parles bien! s'cria Marianne, en joignant les mains comme en
extase. Quel brave coeur tu fais! Mais c'est moi qui serais malhonnte
si j'acceptais!

--Ne dites pas cela, Marianne, repartit Prosper d'un ton ferme. Nous
nous aimons assez pour tre parfaitement heureux, et je ne veux point
d'autre femme que vous.

Elle le regardait avec le mme ravissement, mais, dans ses yeux noys de
pleurs, le jeune homme commena  discerner une lueur grave et douce
qu'il n'y connaissait point.

--coute, reprit-elle, et comprends-moi: tu dois te rendre compte que,
puisque je te tutoie, c'est que tu ne peux plus tre que mon frre ou
mon enfant. J'ai eu beaucoup de chagrin autrefois, mais j'ai pris le
dessus, et il y a longtemps. Maintenant, si je t'pousais, je ferais une
grosse lchet, car ton coeur n'est pas  toi, Prosper, et je prendrais
le bonheur d'une autre.

--Que voulez-vous dire? fit-il boulevers, pendant que le rouge lui
montait au visage.

--Est-ce que tu crois que je ne sais pas que tu aimes Angle? rpondit
Marianne avec une profonde piti, attendrie et railleuse  la fois.

Prosper se dtourna; ceci tait plus qu'il n'avait prvu, et il se
trouvait sans dfense. C'est elle qui se leva, et qui vint lui poser ses
deux mains sur les paules.

--Tu l'aimes depuis plus longtemps que tu ne crois, reprit-elle, et
c'est elle qui est la femme qu'il te faut.

Une pense cruelle traversa l'esprit de Marianne. Si Angle n'tait plus
digne de Prosper, que de douleurs pour celui-ci! Mais la confiance
renaissait en elle avec la joie, d'un geste elle secoua la pense
importune, et elle se remit  parler au jeune homme  la fois comme une
mre et comme une soeur.

Elle lui parla longtemps, pendant qu'il l'coutait la tte basse. A
mesure qu'il coutait, il relevait le front, et quand elle s'arrta, il
pleurait sans honte en la regardant de tous ses yeux honntes dbordants
de larmes.

--Et maintenant, dit-elle, c'est moi qui t'embrasserai, mais pas comme
une fiance. Le pass n'existe plus, l'avenir commence aujourd'hui.

Quand ils eurent panch longuement leurs coeurs, une sorte de lassitude
tomba sur eux, avec le sentiment d'une grande flicit. Tous les nuages
qui avaient assombri leur horizon venaient de disparatre, on et dit
qu'ils commenaient  vivre seulement de ce jour. Le sacrifice de
Marianne ne lui pesait pas; il tait accompli depuis si longtemps,
qu'elle ne ressentait plus aucune amertume, mais seulement toutes les
joies.

Le pre Benot, en rentrant, les trouva si prs l'un de l'autre, si
joyeusement expansifs, qu'il les regarda  deux fois. Eux n'y prenaient
pas garde.

--Eh! mes enfants, vous avez l'air de deux amoureux! fit-il, moiti
content, moiti fch.

Les jeunes gens changrent un sourire, et Marianne vint embrasser son
pre.

--Il ne faut pas vous mettre de ces ides-l dans la tte, papa,
dit-elle, car rien ne serait plus  ct de la vrit. Nous parlions
d'Angle, et comme nous l'aimons bien tous les deux...

--Ah oui! encore une belle fillette, celle-l, grommela Benot, rendu 
son souci.

--Mon pre, croyez-vous rellement, au fond de votre coeur, que notre
Angle nous a oublis?

--Eh! qu'est-ce que j'en sais? gronda le pre en se dtournant.

--Au fond, vous ne le croyez pas, continua Marianne; je ne le crois pas
non plus, quoique j'aie bien pleur  cause de cela; mais, les trois
quarts du temps, on se fait du chagrin pour des choses qui n'existent
pas!

Elle regardait Prosper en souriant, il lui rendit son sourire, et
soudain les yeux du jeune homme s'assombrirent. Elle le menaa doucement
du geste, et le sourire reparut.

--Vous ne savez pas ce que vaut votre fille, monsieur Benot,
s'cria-t-il tout mu. Non! vous ne pouvez pas vous figurer quel brave
et honnte coeur, quelle noble nature.

--Tu crois a, fils? dit le vieillard d'un ton railleur; tu te figures
que j'ai vcu si longtemps avec ce trsor-l sans le connatre? Eh!
garon, c'est moi qui l'ai leve!

On est rarement rcompens de ses vertus en ce monde; c'est souvent pour
cela qu'on est si plein de ferme espoir dans un autre. Mais quelquefois
il arrive que le destin se sent oblig de rparer ses fautes... Une de
ces occasions s'tait prsente pour Marianne.

En entendant son pre, elle reut le payement de son dvouement, de son
sacrifice, et le regard qu'elle leva sur lui le disait clairement.

--C'est bon, c'est bon! dit Benot, qui ne voulait pas avouer combien il
se sentait mu; on fait de son mieux, pres et enfants, c'est naturel,
cela doit tre ainsi, ce n'est pas la peine d'en parler. Pour combien de
temps es tu venu, Prosper?

--Je n'en sais rien, monsieur Benoit, rpondit le jeune homme. J'avais
envie de revoir mes amis de Beaumont, et comme je suis maintenant libre
de mon temps, de ma personne et de ma fortune...

Il raconta alors comment il avait hrit de son oncle. Celui-ci s'tait
pris d'amiti pour un garon qui s'intressait si fort  la terre; par
une bizarrerie de vieillard, il n'avait jamais voulu le voir, mais il
lui avait laiss tout son bien,  charge de l'entretenir en bon pre de
famille.

Benot l'coutait en silence, fumant sa pipe et hochant la tte de temps
en temps.

--Alors, dit-il quand le rcit fut termin, te voil tout  fait riche?

--Ma foi, oui! fit joyeusement Prosper.

--Eh bien, garon, coute mon conseil: conduis-toi comme quand tu tais
pauvre; n'aie pas meilleure opinion de toi-mme pour une fortune que tu
pouvais ne jamais possder, et qui n'ajoute rien  tes mrites, et, si
tu m'en crois, marie-toi de bonne heure.

Prosper et Marianne changrent un regard. Le conseil tait bon... mais
que devenait Angle? Et quelle autre que Angle pouvait dsormais tre
la femme du jeune propritaire?




XXXVI


Angle dprissait de plus en plus. Un ennui de vivre, bien
extraordinaire  son ge, s'tait empar d'elle et la dgotait de toute
action. Plus d'une fois, elle avait essay de secouer cette rpugnance
pour toute chose.

Mais aprs chaque effort moral, elle retombait plus lasse et plus
triste. Tout le monde l'avait abandonne, c'tait clair! Puisque personne
ne se souciait d'elle, pourquoi dsirait-elle vivre?

Un soir du mois de mai, sa mre, aprs dner, lui dit de s'habiller pour
aller au cirque. C'tait un divertissement que Angle ne gotait gure.

Cependant, sa mre l'avait ordonn, force tait d'obir. Angle
s'habilla donc sans hte et accompagna sa mre aux Champs-Elyses.

Le cirque tait ruisselant de lumires; des femmes pltres,
accompagnes d'hommes qui parlaient haut et riaient bruyamment,
s'tageaient sur les gradins, au milieu de l'arne. Un beau garon, plus
recouvert que vtu d'un maillot rose paillet d'argent, tordait son
corps en cent formes qui n'avaient plus rien d'humain... Angle dtourna
les yeux avec un dgot qu'elle ne chercha point  dissimuler, et
promena son regard autour de l'enceinte, afin de se donner une
contenance.

Tout  coup, elle tressaillit si violemment que sa mre s'en aperut.

--Tu as froid? dit-elle, avec cette bienveillance banale, faite pour
tromper les trangers, qui blessait Angle plus encore que
l'indiffrence de leur tte--tte.

--Non, maman, je vous remercie, rpondit la jeune fille en se remettant
bien vite.

Marie reporta ses yeux sur l'homme en maillot paillet, qui semblait ne
plus avoir de bras du tout, tant il les avait habilement dissimuls, et
Angle regarda doucement, avec prcaution, du ct o elle avait cru
voir l'instant d'avant une figure bien connue, depuis trop longtemps
disparue de son horizon... Elle ne vit plus personne.

--Je me serai trompe, pensa-t-elle, pourtant j'avais bien cru
distinguer Cervin...

Tout prs, appuy contre l'entre des gradins, Angle revit l'homme qui
avait voqu dans sa pense le nom de Cervin.

C'tait Cervin lui-mme.

Angle allait ouvrir la bouche et lui faire un signe de tte... Il
cligna de l'oeil d'une faon si expressive qu'elle resta immobile,
comprenant qu'elle devait s'abstenir de tout tmoignage; puis Cervin se
retourna vers l'arne, mit sur son nez un lorgnon qui changeait
singulirement sa physionomie, et parut s'absorber dans la contemplation
d'un cheval noir.

Le coeur d'Angle battit si fort qu'elle crut l'entendre dominer le
bruit de l'orchestre. Elle n'tait donc pas abandonne? tait-il
possible que Cervin et cherch depuis longtemps  la rencontrer, sans y
parvenir? Profitant de l'inattention de sa mre, qui causait  voix
basse avec madame Sainte-Juste, leur invitable compagne, elle reporta
ses regards sur son ancien ami.

Jamais elle ne l'avait vu si bien mis. Il avait l'air d'un tout autre
homme avec son costume neuf trs-simple, mais d'une coupe  la mode. Une
petite canne  la main, gant de frais, Cervin pouvait  la rigueur
passer pour un habitu de ce lieu de dlices. Dieu seul savait combien
de fois il tait venu l sans rencontrer Angle, et Dieu seul aussi
savait combien il s'y tait ennuy! Mais il pensait bien que fatalement,
un jour ou l'autre, Marie Lagarde y viendrait  son tour, et qu'il
pourrait enfin changer avec sa petite amie un signe furtif de
reconnaissance.

A l'inexprimable surprise d'Angle, au lieu de chercher  se rapprocher,
Cervin lui tourna obstinment le dos jusqu' la fin de la premire
partie; puis, se mlant aux groupes qui traversaient la piste, il
disparut dans les couloirs en laissant  la jeune fille le
dsappointement d'une affaire manque.

Elle se retourna alors avec quelque tristesse vers sa mre, qui parlait
depuis un instant avec un nouveau venu, et montra  celui-ci son joli
visage mlancolique.

--C'est ma fille, monsieur, dit Marie, en voyant que Angle prenait
garde  eux.

--Digne de sa charmante mre, fit le monsieur en s'inclinant galamment.

Angle rpondit par un petit salut trs-sec. Ce monsieur lui dplaisait
prodigieusement. Grand, assez gros, demi-chauve, la moustache roide et
trs-noire, il tenait le milieu assez exactement entre un marchand de
chevaux de province et un boucher encore non retir des affaires, mais
il n'avait la rondeur d'allures ni de l'une ni de l'autre de ces
professions: une prudence cauteleuse semblait vernir tous ses mouvements
et ses moindres paroles; c'tait si poli qu'on avait peur de glisser.

--Mademoiselle s'amuse au cirque? dit l'homme trs-poli.

--Non, monsieur, rpondit Angle.

--Oh! dommage, dommage! C'est trs-amusant, mais il faut un peu
d'habitude. Mademoiselle a peut-tre vcu en province?

--Pourquoi me parle-t-il  la troisime personne? se demanda Angle. On
dirait un domestique!

Marie Lagarde rpondit  sa place;

--Ma fille est une petite sauvage, monsieur, dit-elle en souriant. Elle
a en effet pass en province la plus grande partie de sa vie, mais c'est
un mal dont on gurit.

--A voir mademoiselle, reprit le monsieur, on ne saurait la souhaiter
autrement qu'elle n'est, car elle approche tellement de la perfection...

Cette fois Angle se tourna brusquement vers le nouveau venu et le
dvisagea bien en face.

--Je n'aime pas qu'on se moque de moi, monsieur! dit-elle.

Le monsieur clata de rire, et s'adressant  Marie:

--Tout  fait adorable, dit-il. Une petite sauvage en effet, mais cette
prcieuse navet...

Il acheva sa phrase sur un ton plus bas, et Angle ne put l'entendre.

Vexe, honteuse, prte  pleurer, elle cherchait des yeux son ami
Cervin, et ne le trouvait plus. Soudain elle l'aperut en haut, prs de
l'estrade des musiciens. Pourquoi voyageait-il ainsi  travers le
cirque? Quel besoin de locomotion l'avait pris tout  coup?

Angle s'vertuait  le deviner, lorsqu'elle vit briller entre les
doigts de son ami un papier blanc, qu'il semblait lui montrer. Elle fixa
ses yeux tonns sur le papier et vit qu'il le pliait tant de fois qu'il
le rendait presque imperceptible, puis il le glissa dans son gant sans
cesser de regarder la jeune fille...

Cette fois elle avait compris! On rentrait bruyamment, la seconde partie
du programme allait recommencer.

--Asseyez-vous ici, monsieur Landel, dit Marie en se reculant pour faire
une place au nouveau venu entre elles. Il s'assit, et Angle ne put
rprimer un mouvement de rpulsion en sentant si prs d'elle cet tre
dsagrable, dont s'exhalait une odeur mlange de tabac et de quelque
parfum violent, qui lui faisait mal  la tte.

Landel essaya de se rendre agrable, mais ses efforts furent perdus pour
la jeune fille. Certaines antipathies naissent au premier coup d'oeil et
sont invincibles... Angle d'ailleurs n'essaya point de lutter contre
celle-l.

Enfin la reprsentation s'acheva: on sortit lentement; au milieu de la
cohue, Angle se sentit prendre la main: prte  crier, elle regardait
autour d'elle d'un air irrit, lorsqu'elle aperut le visage de Cervin;
il referma fortement la main de sa jeune amie sur le papier roul qu'il
venait d'y glisser, et disparut dans la foule.

Bouleverse, effraye, rougissante, sous l'impression qu'elle commettait
un crime abominable, Angle glissa le papier roul dans son corsage et
se laissa entraner au dehors par sa mre, qui tenait son autre main.

L'air frais de la nuit lui rendit un peu de calme; mais, avant qu'elle
et eu le temps de se reconnatre, elle tait assise dans une voiture
dcouverte  quatre places, vis--vis de sa mre, et  ct de Landel.

Pendant qu'ils roulaient lentement vers la demeure de Marie, Landel fut
aimable, fit des compliments  Angle, essaya de la faire causer,
n'obtint en rponse que des monosyllabes, s'en dclara enchant, et sut
si bien s'y prendre, qu'avant qu'ils fussent arrivs, l'antipathie de la
jeune fille s'tait change en une haine dclare.

Madame Lagarde et sa fille descendirent devant leur porte, et la voiture
continua son chemin, emportant vers des parages inconnus l'inestimable
Sainte-Juste et son galant chevalier.

Ds qu'elle se vit seule, elle droula son petit papier. C'tait un
court billet au crayon, qui portait simplement ces mots: tes-vous
heureuse? Avez-vous besoin de vos amis? Vous me reverrez bientt,
prparez votre rponse.

--Oh! s'cria Angle, fondant en larmes, oh! mes amis, si j'ai besoin de
vous! Je ne suis donc pas tout  fait abandonne! Il y a donc quelqu'un
au monde qui se soucie encore de moi!

Au lieu de dormir, elle s'assit  son petit bureau et prpara sa
rponse.

Elle pancha en une seule fois tout le trop-plein de son coeur: les
visages dplaisants qu'on lui faisait voir, l'autorit despotique
exerce sur elle par Marie, tout fut dit en dsordre, pendant que ses
grosses larmes ponctuaient sur le papier ce rcit de ses misres.

Sauvez-moi, dit-elle en terminant, rendez-moi  mes chers amis
de Beaumont, et faites savoir  Prosper que j'ai besoin de lui.

Elle n'hsita pas en crivant cette dernire phrase. Une jeune fille
plus exprimente, mieux au courant des choses du coeur, ne l'et pas
crite, ou l'et rdige autrement; mais Angle n'y mit point de malice.
Prosper lui avait dit: Appelez-moi, si vous tes en pril; elle
l'appelait, c'tait tout simple.

Le lendemain, au lieu de tmoigner sa rpugnance habituelle  faire sa
promenade journalire sous l'gide de la dplaisante institutrice, elle
s'habilla joyeusement.

L'heure attendue arriva; toute rose d'motion, Angle sortit. Son
ombrelle  la main, les yeux dilats par l'esprance, elle marchait
lentement auprs de sa disgracieuse compagne, pendant que ses pieds
mignons brlaient de courir  la rencontre de son ami...

Elle marcha pendant deux heures, passant et repassant dans les endroits
qu'elle frquentait le plus habituellement. Sa lettre tait dans sa
poche  porte de sa main; elle aurait l'audace de la remettre  Cervin
sous le nez mme de la dugne.

Tant d'esprances, d'angoisses, de rsolutions hardies, s'anantirent
lorsqu'au retour, la tte basse, Angle passa le seuil de la porte sans
avoir rencontr aucun visage ami.

Dcourage, elle monta lentement, dclara qu'elle avait mal  la tte,
se jeta sur Son lit et se mit  pleurer.

Angle n'avait pas menti en parlant de son mal de tte: effectivement,
elle pouvait  peine se tenir debout; aussi refusa-t-elle de dner. Sa
mre vint la voir et constata par elle-mme que la jeune fille souffrait
vritablement. Elle se retira et alla dner dans la salle  manger,
pendant que Angle, calme par la solitude et l'obscurit, s'endormait
d'un sommeil rparateur.




XXXVII


Quand elle s'veilla, la chambre tait compltement sombre. La pendule
du salon sonnait neuf heures, et tout tait tranquille dans la maison.

Dans la pice voisine, sa mre causait avec madame Sainte-Juste. Angle
se dressa sur le coude et couta.

--Je n'ai jamais vu de petit caractre comme cela, disait Marie. C'est
l'esprit de contradiction incarn.

--Tous aurez de la peine  en venir  bout, rpliqua madame
Sainte-Juste. On ne peut pourtant pas la traner  la mairie et 
l'glise, elle serait capable de faire du scandale. On ne marie pas les
gens de force, de nos jours!

Cette phrase fit passer un frisson sur le corps d'Angle.

--De force? fit Marie avec un petit rire mchant, non, pas de force,
mais il faudra bien qu'elle se dcide  pouser Landel.

--Il n'est pas si mal, aprs tout! Et puis tel qu'il est, elle
l'pousera.

--Le fait est qu'il a t passablement coulant sur vos avantages, reprit
madame Sainte-Juste; peu de gendres vous feraient une si belle
pension...

--Pourvu qu'il la paye! dit Marie d'un ton pensif.

Madame Sainte-Juste garda un silence prudent. Elle avait prsent
l'acqureur, c'tait  la vendeuse de prendre ses prcautions pour la
validit du contrat.

--Il s'est rattrap sur mes pingles, fit-elle en pinant les lvres.

--Qu'est-ce qu'il vous donne? demanda curieusement Marie.

--Trois malheureux billets de mille francs.

--Ce n'est dj pas si mal! fit observer Marie.

--Sur une dot de trois cent mille francs? C'est misrable! Mais je
n'avais que lui sous la main, sans cela... Angle coutait, dans
l'obscurit, les yeux dilats d'horreur, l'attention tendue au point que
les battements de son coeur lui faisaient parfois perdre une parole.

C'tait d'elle qu'il tait question, elle qu'on marchandait ainsi... On
voulait la marier  cet homme horrible qu'elle avait vu la veille! Et sa
mre assurait que le mariage aurait lieu.

Elle eut envie de courir dans la salle  manger, de dire: Mais
taisez-vous! Je vous entends...

Angle en avait assez. Elle descendit lgrement de son lit et alla
fermer la porte de communication entre sa chambre et le salon, de faon
qu'en revenant les deux femmes ne pussent croire qu'elle avait entendu;
puis elle renoua ses cheveux d'un tour de main et ouvrit la fentre pour
respirer. Aprs tant d'ignominies, elle touffait.

Sa lettre  Cervin tait reste dans sa poche; elle mit la main dessus
avec une sorte de tendresse. Depuis la veille,  deux ou trois reprises,
elle avait hsit; cette petite me ferme et honnte se demandait
jusqu' quel point elle avait le droit d'agir ainsi secrtement, de
correspondre avec un tranger... Ses scrupules s'vanouissaient
maintenant. Elle tait dans son droit de lgitime dfense, puisqu'on en
voulait  ses biens,  sa personne,  sa libert!

Les yeux d'Angle parcouraient distraitement la rue, claire par les
becs de gaz et quelques boutiques encore ouvertes: un nouvel omnibus
passait branlant les vitres et faisant tressauter les menus objets,
lorsque la jeune fille crut distinguer descendant de l'impriale une
longue paire de jambes qui voqurent immdiatement dans son esprit le
souvenir de la patache jaune, qui faisait le service de la poste 
Beaumont. Ces jambes anguleuses ne pouvaient appartenir qu' Cervin.

En effet, Cervin, sur le trottoir oppos, remontait lentement la rue,
les yeux levs vers le troisime tage d'Angle. Distinguait-il sa jolie
figure sur le fond noir de l'appartement? Ce n'tait gure probable;
mais la-jeune fille, qui avait de bons yeux, distinguait parfaitement
jusqu' l'expression anxieuse du visage tourn vers elle.

Une prsence d'esprit, une hardiesse qu'elle ne se souponnait pas, lui
vinrent subitement. Cervin approchait, bientt il dpasserait la
maison... Angle prit sur son bureau le premier objet venu, qui se
trouva tre le couvercle en bronze d'un petit encrier; elle roula sa
lettre autour, et la jeta dans la rue.

Pendant que le message tombait, Cervin avait pass. Angle ressentit un
affreux serrement de coeur.

Elle se pencha, esprant qu'il la verrait, qu'il se retournerait, que le
bruit de sa chute attirerait son attention... En effet, le mtal
rebondit sur le pav avec un bruit sonore. Cervin, tonn, se retourna,
hsita; la blancheur du papier tranchait sur le pav gris.
Ramasserait-il la prcieuse lettre?

La porte d'Angle s'ouvrit, et Marie apparut avec une bougie.

--Tu ne dors plus? dit madame Lagarde en tressaillant elle-mme, car
elle ne s'attendait pas  voir sa fille debout.

--Non, maman, rpondit celle-ci en quittant prcipitamment la fentre.

Marie jeta sur la jeune fille un regard souponneux.

--Qu'est-ce que tu faisais? demanda-t-elle.

--Je regardais dans la rue, rpondit Angle.

Elle avait dans l'attitude et dans le ton quelque chose de belliqueux
qui inquitait Marie. Celle-ci se pencha am dehors et explora la rue du
regard. Rien ne s'y montrait de suspect. Le dos de Cervin disparaissait
au premier coin, mais le dos de Cervin ressemblait trop  une quantit
considrable d'autres dos pour que tout autre qu'un oeil expriment pt
le reconnatre. Angle n'osa regarder, quoiqu'elle en mourt d'envie.

--Veux-tu manger quelque chose? demanda Marie en se retirant de la
fentre.

--Non, merci, maman. La seule chose que je dsire, c'est de rester
tranquille.

Madame Lagarde examina sa fille de la tte aux pieds. Est-ce que par
hasard elle aurait entendu? Mais cette question agitait des ventualits
si graves, que Marie elle-mme n'osa l'aborder. Elle souhaita le bonsoir
 sa fille et se retira pour terminer la soire en se faisant tirer les
cartes par madame Sainte-Juste, qui excellait dans cet art mconnu.

Ds qu'elle se vit seule, Angle regarda au dehors. Son petit papier
blanc n'tait plus l. Cervin l'avait-il ramass, ou bien quelque
passant l'avait-il pouss du pied dans le ruisseau? C'est ce que Angle
se demanda jusqu'aux premires lueurs du matin. Alors, brise par sa
longue veille et par l'inquitude, elle s'endormit, et rva qu'on la
mariait  Landel, bien qu'elle crit de toute sa force:--Je ne veux pas!
Mais le maire et les tmoins taient sourds, si bien que personne ne
prenait garde  ses cris.




XXXVIII


Cervin s'tait retourn au bruit du petit objet de mtal qui tombait
derrire lui, et, le voyant rebondir, il l'avait ramass et mis dans sa
poche. Puis le papier froiss avait attir son attention, et il l'avait
galement ramass. L'enveloppe portait son nom, car Angle lui avait
adress sa lettre avec un soin enfantin. Sans regarder la maison, de
peur d'tre reconnu, notre prudent ami continua sa marche, et entra dans
le premier caf.

Attabl devant un bock, il lut la pauvre petite lettre d'Angle, et fut
tout tonn,  deux ou trois reprises, de sentir sur ses yeux un
brouillard qui lui troublait la vue. Quand il eut termin sa lecture, il
replia soigneusement le papier chiffonn et le mit dans son
portefeuille, puis il reprit le chemin de son domicile avec des penses
qui n'taient pas une bndiction  l'intention de Marie Lagarde.

Ds le lendemain matin, un tlgramme partit  l'adresse de Prosper,
clair et court; il pouvait, en cette qualit, servir de modle  toutes
les communications de ce genre.

Venez tout de suite. Cervin.

Une lettre  matre Cornebu fut ensuite expdie par la poste du soir.
On ne pouvait pas agir avec le digne notaire tout  fait de la mme
faon qu'avec Prosper, et c'tait vraiment dommage; mais le brave homme
n'et pas compris cette faon expditive de traiter les affaires. Le
lendemain de ce jour, c'est--dire trente-six heures aprs le moment o
Cervin avait ramass sur le pav la missive d'Angle, Prosper Damase
faisait son apparition dans la chambre de notre ami.

--Que se passe-t-il? demanda le jeune homme, presque sans prendre le
temps d'accomplir les politesses indispensables.

--Je croirais assez qu'on veut marier Angle! rpondit brivement
Cervin.

Prosper saisit  deux mains une chaise qui se trouvait l, et sa
physionomie exprima une intention si vidente de la casser sur le dos de
quelqu'un, que son hte lui prit des mains cet instrument de carnage et
le rendit  sa destination usuelle en le prsentant au jeune homme, qui
s'assit machinalement dessus.

--On veut la marier, continua Cervin, ou du moins cela m'en a bien
l'air, mais elle ne veut pas.

Le visage de Prosper subit une dtente immdiate, et Cervin comprit que
ds lors on pouvait s'entendre. Prosper couta en silence le rcit de
Cervin.

--Cette lettre, dit-il, quand ce fut fini, peut-on la voir?

La lettre sortit du portefeuille o elle n'avait gure repos, car son
propritaire l'en avait tire plus de dix fois pour la relire, et elle
passa dans les mains du jeune homme.

Il la lut sans mot dire, et, aprs avoir termin sa lecture, montra si
peu de dsir de la rendre  Cervin que celui-ci ne fit point mine de la
redemander.

--Eh bien? dit Prosper.

--Quoi? rpondit Cervin.

--Qu'est-ce que nous allons faire?

--J'ai envie, rpondit le brave garon, de m'en aller  Beaumont,
confrer avec les trois augures: Bru, Benot et Cornebu. Il me semble
que ce ne serait point dj si bte! car, pour leur faire comprendre les
choses par correspondance, il n'y faut point compter!

--Mais, dit Prosper, pendant ce temps-l, qui veillera sur Angle?

--Vous! fit tranquillement Cervin, sans regarder son jeune ami.

Prosper ne rpondit pas, et tourna son visage du ct de la fentre, si
bien que son hte ne put en voir l'expression.

--O demeure-t-elle? dit-il aprs un silence. Cervin indiqua la rue et
le numro.

--Soyez prudent, dit-il, tchez que madame Lagarde ne vous voie pas;
c'est Angle qu'il faut consoler. Relisez la dernire phrase: Faites
savoir  Prosper que j'ai besoin de lui. Je prsume qu'elle trouvera
votre prsence assez naturelle.

Le jeune homme ne fit plus d'objections, et Cervin partit pour Beaumont
par le train de nuit.

Matre Cornebu, attir par la beaut de la matine, peut-tre aussi par
un dsir secret d'avoir plus promptement des nouvelles, tait descendu
de son tude et se tenait debout sur le seuil, les jambes cartes, les
mains croises derrire son dos, lorsque Cervin apparut avec le
courrier.

--Rien de fcheux? s'cria le notaire.

--Rien de plus que ce que je vous ai crit, et c'est bien assez!
rpondit Cervin en passant outre.

Quand ils furent enferms dans le secret de l'tude, notre ami en dit
plus long. Il avait vu le mange de Landel avec Marie et sa fille; il
avait flair un prtende dans cet tre grotesque et mprisable.

Cornebu coutait en silence, et ses bons gros yeux lui sortaient de la
tte,  la pense que son Angle, leur Angle, avait pu tre ainsi
moleste.

--Ah! fit-il lorsque Cervin s'arrta, nous avons commis une grande faute
en laissant cette femme emmener l'enfant! A prsent, comment la tirer
de l?

--Nous allons consulter les tuteurs, et, si vous le permettez, j'aurai
l'honneur de vous soumettre un petit plan de campagne, qui a germ cette
nuit dans ma cervelle, pendant le voyage...

Cervin se flattait; pendant le voyage il avait dormi profondment; mais
peu importait l'heure de la naissance, le plan tait sorti tout arm de
son cerveau, et il n'tait point  ddaigner.

Benot et Bru taient au courant de l'affaire, car le notaire leur
avait fait part de la lettre de Cervin aussitt qu'il l'avait reue. Ils
coutrent avec une indignation plus ou moins contenue les dtails que
leur donna Cervin, et Marianne, qui, par droit de maternit morale,
assistait  l'entretien, ne put retenir ses larmes en apprenant que sa
petite chrie avait t prive pendant si longtemps de toute
consolation.

--Il faut l'enlever tout de suite! s'cria Benot rouge d'indignation.
On ne peut pas tolrer semblables iniquits!

--Patientez, fit Bru en agitant doucement la main. La fillette est
mineure, n'ayons point de dmls avec la justice.

--Elle est seule l-bas? fit tout  coup la maternelle Marianne.

--Non pas, je lui ai laiss Prosper. Fiez-vous  lui pour se faire
connatre.

--Ah! Prosper est-prs d'elle... fit Marianne, dont le visage plit
lgrement.

Ce fut la dernire fois qu'elle prouva une motion douloureuse au sujet
des jeunes gens. Si aguerrie qu'elle ft  l'ide qu'ils s'aimaient ou
s'aimeraient, la pense de leur runion ne lui avait jamais encore paru
relle. A partir de ce jour, non-seulement elle y pensa sans douleur,
mais encore avec joie.

Le plan fut mdit et modifi.

Cervin repartit dans l'aprs-midi, et le lendemain matin il tait 
Paris, prt  commencer sa campagne.




XXXIX


Pendant que ses amis s'occupaient de son sort, Angle se donnait la
douceur salutaire de bien pleurer une bonne fois, et d'pancher toute sa
colre en exclamations passionnes.

A l'heure du djeuner, Marie se prsenta d'un air tranquille. Angle
n'osa lever les yeux sur sa mre, tant il lui semblait qu'elle devait
avoir honte de ses desseins. Mais madame Lagarde n'avait point la
conscience si chatouilleuse. Elle s'tait dit au contraire que plus vite
elle aurait termin cette affaire dsagrable, plus vite elle pourrait
songer  elle-mme et rentrer en possession de sa libert.

C'est pour cela qu' peine le dessert enlev, elle s'adressa
dlibrment  sa fille.

--Tu t'ennuies toujours? lui dit-elle avec un demi-sourire.

Angle leva sur sa mre ses yeux honntes, o le reproche tait une
rponse.

--Eh bien! continua Marie, il y a un moyen de tout arranger. J'ai trouv
un monsieur aimable, riche et bien lev, qui demande ta main. Tu
l'pouseras, et une fois marie, tu ne t'ennuieras plus.

Il y avait dans le sourire, qui accompagnait ces paroles quelque chose
qui rvolta Angle plus que les paroles elles-mmes, plus que la
conversation entendue la veille.

--Maman! s'cria-t-elle, tremblante d'indignation, pourquoi riez-vous en
parlant de me marier? Trouvez-vous donc que le bonheur ou le malheur de
ma vie soit si peu de chose, que vous ne puissiez en parler
srieusement?

Marie regarda sa fille dans les yeux, et vit qu'avec cette enfant-l il
faudrait compter. Ce n'tait pas la petite niaise qu'elle avait cru
ramener, c'tait une jeune fille soudainement mrie par l'preuve.
Depuis la veille, Angle semblait avoir vieilli de plusieurs annes.

--Prtendez-vous me donner une leon, mademoiselle? dit madame Lagarde
d'un ton railleur.

--Oh! maman! rpondit la jeune fille, Dieu m'est tmoin que je ne
prtends rien, que je ne demande rien, que mon seul dsir tait de vivre
tranquille dans mon petit bourg, sans fortune, sans avenir... Vous tes
venue me chercher, je vous ai suivie;--vous m'avez donn des robes...  que
ne m'avez-vous laisse dans ma solitude?... vous auriez gard l'argent,
et j'aurais t si contente!

Marie Lagarde se mordit les lvres. Quel reproche et t plus sanglant
que la plainte nave de cette enfant dsespre! Mais elle ne pouvait
plus reculer. Si Angle et t sans amis,--et quels amis! des puritains
refrogns qui n'auraient pas assez de pierres pour la lapider.

--Marie et volontiers accept un compromis, et renvoy sa fille 
Beaumont en change d'une promesse de pension... Mais que diraient
Cornebu, Bru et Benot? Toutes ces bonnes ttes de villageois finauds
riraient de sa dconfiture... Et puis elle avait des dettes pressantes
qu'il fallait payer. Madame Sainte-Juste n'tait patiente que jusqu' un
certain point, et depuis quelques semaines elle rendait, par ses
rclamations, la vie amre  Marie Lagarde.

--Il ne s'agit pas de ce qui aurait pu tre, fit celle-ci en se
roidissant contre un peu d'motion qui venait la troubler; il s'agit de
ce qui est. Le mariage n'est point une chose terrible, comme vous
semblez le croire. Tout le monde se marie et tout le monde s'en trouve
bien.

--Oui, quand on pouse quelqu'un qu'on aime! fit tristement Angle.

Dans son cerveau fatigu elle vit passer l'image de Prosper donnant la
main  Marianne.--Oh! pensa-t-elle, ils sont heureux, ceux-l... Prosper
ne l'aime plus, mais il a de l'amiti pour elle au moins; il sait qu'elle
est honnte et bonne! O mes amis!

Une violente aspiration vers tout ce qui est honnte et pur agita
l'me d'Angle; elle cacha dans ses deux mains son visage boulevers, pour
touffer les larmes qui jaillissaient de ses yeux, puis elle se tourna
vers sa mre.

--Vous aimerez votre mari, dit celle-ci, il est fort bien.

--Cet homme qui tait avec nous au cirque? Il est affreux? cria Angle
hors d'elle-mme.

--Qui vous a dit que ce ft celui-l?

--Ce n'est pas difficile  deviner! rpondit la jeune fille devenue
soudain audacieuse. Je suis ignorante, maman, mais je ne suis pas sotte.
C'est cet homme horrible que vous voulez me donner pour mari? Jamais! Je
ne l'pouserai jamais?

L'instant d'auparavant, Marie, convenablement prie, et peut-tre cd,
peut-tre et-elle renonc  son projet de mariage: mais, du moment o
sa fille la bravait, il fallait que la victoire restt  son autorit.

--C'est ce que nous verrons, dit-elle avec un regard mchant.
Mettez-vous bien dans la tte, petite fille, que toutes vos rsistances
ne serviront de rien. Il me plat que vous soyez la femme de M. Landel,
et vous la serez.

--On ne peut plus forcer les jeunes filles  se marier! dit Angle en
frmissant.

--Non, sans doute, mais on peut s'arranger de manire qu'elles ne
puissent faire autrement que d'accepter le mari qu'on a choisi pour
elles. Quand on tous aura vue partout en compagnie d'un homme, affiche
comme sa fiance, tous serez bien force, par respect pour vous-mme, de
finir par l'pouser, car aucun autre ne voudrait de vous.

--Je ne sortirai plus! fit Angle ple de colre.

--A votre aise, je ne vous conseille pas de me braver, cependant, car
vous pourriez tous en repentir.

--Oh! tous n'tes pas mre! s'cria la jeune fille en se levant. Non,
tous n'tes pas mre. Un hasard malheureux tous a faite mre, mais votre
coeur est indiffrent et sec. Vous ne m'avez pas aime quand j'tais
petite, vous m'avez abandonne pendant des annes; vous n'tes revenue 
moi que parce que j'tais riche, vous voulez me vendre maintenant pour
avoir de l'argent...

--Angle! dit Marie menaante.

--J'ai entendu hier soir votre conversation avec cette femme, votre
amie! Vous voulez me vendre... vous n'avez rien d'une mre mais j'ai des
amis et ils ne permettront pas...

--Vos amis! fit Marie ddaigneusement, ils ne se souviennent plus de
vous.

--C'est faux, rpondit violemment Angle, ils n'ont pas cess de
s'occuper de moi. Vous avez dtourn leurs lettres, vous avez empch
les miennes de partir, vous avez voulu me faire croire que j'tais
abandonne, mais je sais le contraire, moi! Et, en ce moment, je suis
sre qu'ils viennent  mon secours.

Elle n'avait pas prononc ce dernier mot qu'elle comprit son imprudence,
mais il tait trop tard.

--C'est bien, dit Marie, en reprenant son calme, nous y mettrons bon
ordre. Vous avez trouv moyen d'entretenir une correspondance  mon
insu? Ce n'est dj pas si mal pour une petite provinciale nave, et je
vois qu'en vrit vous aviez raison de dire tout  l'heure que vous
n'tiez pas sotte! En attendant, vous ne sortirez plus.

Angle baissa la tte et rentra dans sa chambre. Ses amis viendraient la
chercher bien sr. O la belle chose que l'esprance!




XL


Deux jours s'taient couls. Angle, tristement assise auprs de la
fentre, regardait dans la rue o se voyaient seulement quelques rares
passants; encore de ceux-ci n'apercevait-on que les parapluies qui
formaient un dme ruisselant au-dessus de leurs jambes crottes.

Angle trouvait la pluie bien triste  Paris. L-bas,  son cher
village, les pluies de mai versaient une grce nouvelle sur les
aubpines blanches et sur les feuillages si tendres encore. Mais ici
tout semblait noir et luisant comme si un malin dmon prenait plaisir 
dverser sur la ville le contenu d'un pot de cirage liquide.

Machinalement, Angle carta le rideau: elle trouvait une sorte de
triste volupt  rassasier ses yeux de ce spectacle affligeant. Tout 
coup, elle remarqua sur le trottoir oppos un parapluie qui ne
ressemblait point aux autres.

C'tait un de ces meubles vnrables que l'on dsignait jadis dans les
campagnes sous le nom de robinsons, ce qui prouve qu'un certain vernis
de littrature exotique a pntr jusque-l.

Ce robinson sautillait d'une faon trange, comme si son propritaire
et pris plaisir  le faire danser au-dessus de sa tte. Il allait et
venait, tournoyant, s'arrtant, puis reprenant ses mouvements assez
semblables  ceux d'un chapeau chinois dans une musique de rgiment.

Angle ne put s'empcher de le regarder avec une certaine curiosit; au
bout d'un instant le parapluie se souleva et laissa apercevoir un visage
qu'elle crut reconnatre. Elle tressaillit, et ouvrit brusquement la
fentre toute grande pour se pencher au dehors, et s'assurer de la
prsence de son ami.

A son inexprimable dsappointement, le visage ne reparut pas, et le
parapluie s'loigna avec des mouvements ironiques qui semblaient railler
l'imagination trop facile de la pauvre enfant.

Appuye  la fentre, sans s'apercevoir que la pluie mouillait ses mains
et son visage, Angle se pencha au dehors et suivit des yeux le
bienheureux parapluie, qui, pour un instant, lui avait donn l'illusion
d'une prsence bien chre.

A sa grande surprise, le robinson, avant d'atteindre l'extrmit de la
rue, revint brusquement en arrire; sa course devait le ramener sous la
fentre d'Angle.

Cette fois elle sentit son coeur battre pour tout de bon. Ce ne pouvait
pas tre le hasard, le hasard seul, du moins, qui ramenait sous ses yeux
cette apparition bizarre, et le propritaire du parapluie semblait
vouloir lui donner raison;  mesure qu'il rapprochait, le parapluie se
mettait de ct de faon qu'un mouvement habile pt dcouvrir pour une
seconde le visage de son propritaire.

C'est ce qui arriva en effet; au moment o le robinson se rapprochait le
plus d'Angle, le dme de coton fan s'carta lgrement et laissa voir,
cette fois, le visage bien connu de Prosper.

La rue tait noire et triste, le parapluie tait absurde, la
circonstance tait ridicule, mais le visage du jeune homme exprima
pendant la dure d'un clair tant de tendresse idale, tant de jeune
passion contenue, que Angle ne vit ni la rue, ni la circonstance, ni
les nuages bas et gris, qui semblaient vouloir touffer les maisons;
elle ne vit que les yeux de son ami.

Dans ces yeux, elle avait vu cette fois,  ne pas s'y mprendre, qu'il
l'aimait plus que la vie, et soudain effraye de ce qu'elle ressentait,
elle se rejeta brusquement en arrire.

Prosper avait repris sa marche, mais dsormais grave et srieuse comme
un homme qui vient d'prouver une motion violente. Arriv k l'extrmit
de la rue, il se retourna une fois encore, et Angle reut encore une
fois le mme regard... puis Prosper disparut.

Effraye, faible au point de se soutenir  peine, Angle eut cependant
la prsence d'esprit de refermer la fentre, et de retourner dans sa
chambre; il ne fallait pas qu'on s'apert qu'elle avait prouv cette
motion; il ne lui en avait dj que trop cot d'avoir t imprudente
une fois.

Quand elle se vit seule, pousse par un instinct irrsistible, elle
ferma les yeux et essaya de retrouver dans sa mmoire l'impression qui
l'avait si violemment agite tout  l'heure.

Elle retrouva, en effet, le mme regard, la mme surprise dlicieuse, le
mme frisson. Elle savoura un instant cette joie nouvelle, puis, comme
rveille en rve, elle se dit tout  coup avec terreur:

--Mais je l'aime!

Sa pense ne lui fit grce de rien. Elle vit soudain, devant les yeux de
son esprit, sa petite mre Marianne, qui la regardait d'un air plein de
reproches.

--Tu avais la fortune, la jeunesse, la beaut, lui disait ce doux
fantme, et moi je n'avais que la tendresse de mon fianc, et voil que
tu me la prends!

--Non, non, s'cria Angle en mettant ses mains sur ses yeux pour
chasser la vision qui la remplissait d'angoisses, non, ma mre Marianne,
je ne te prendrai pas ton seul trsor, quand je devrais en mourir!

Cette rsolution une fois bien prise, Angle se sentit plus calme.

Un nouveau trouble l'envahit bientt, cependant; comment avait-elle pu
laisser natre dans son coeur cette tendresse pour le fianc d'une
autre? tait-ce donc qu'elle avait l'me si goste, qu'elle se ft
laisse aller  la douceur de ses impressions, sans se demander d'o
elles lui venaient, ou bien si faible, qu'elle n'et pu se dfendre
contre un sentiment malsain?

Elle resta pendant quelque temps douloureusement absorbe, essayant de
comprendre...

--Non, se dit-elle tout  coup, je ne suis ni faible ni mchante, mais
je n'ai pas su. Si j'avais su, j'aurais fait attention  moi-mme.
Comment aurais-je pu savoir que c'tait mal, lorsque c'tait si doux, si
Simple et si naturel? Et puis pouvais-je ne pas l'aimer, lorsqu'il
accomplissait si gnreusement son grand sacrifice?

Pendant quelques instants, elle se donna le plaisir d'admirer les
perfections de Prosper, et de trouver les meilleures raisons du monde
pour lui accorder encore plus d'estime et d'admiration; mas une autre
pense assombrit aussitt sa joie.

Prosper l'aimait, elle ne pouvait en douter maintenant, il tait donc
infidle  Marianne, il manquait  la parole donne... L'aiderait-elle
dans cette voie, qu'avec le rigorisme de son ge elle qualifiait de
dshonorante?

En mme temps que toute la tendresse de son me souffrait un dchirement
affreux, toute la noblesse de ses principes se rvoltait contre l'ide
d'une telle complicit.

Dans son me, elle excusait Prosper de l'aimer. Elle et t d'ailleurs la
premire femme qui se ft refuse  pardonner un mfait de ce genre;
mais elle tait plus svre pour elle-mme.

--Pauvre Marianne, se disait-elle, si grande, si gnreuse, elle qui n'a
jamais connue le sacrifice et le renoncement, que deviendrait-elle si
elle savait?... et que penserait-elle de moi? Jamais, jamais je
n'aiderai Prosper  dsoler Marianne, quoi qu'il m'en cote, quoi qu'il
lui en cote  lui-mme. Et puis, d'ailleurs, du moment o c'est bien,
qu'importe le chagrin, qu'importe la difficult? Si c'tait facile, il
n'y aurait pas de mrite.

L'hrosme est facile et naturel aux jeunes mes. C'est en avanant dans
la vie que l'on s'aperoit combien les renoncements sont difficiles.

Angle dcida,  elle toute seule, que jamais elle et Prosper ne
seraient rien l'un pour l'autre. Cette rsolution une fois arrte, elle
se sentit trs-heureuse, trs-satisfaite, et elle fondit en larmes;
larmes faciles, larmes jeunes qui coulaient sans dsespoir, apportant au
contraire une impression de soulagement et de joie  cette petite me
candide, qui voulait bien faire et qui ferait le bien, aux dpens mmes
de son bonheur.

Lorsque Marie appela sa fille pour le djeuner, elle fut tout tonne de
l'expression paisible, presque joyeuse, qui illuminait ce jeune visage.

--Tu as bien dormi? lui demanda-t-elle d'un ton encourageant.

Le rle que Marie jouait vis--vis de sa fille semblait par moments tout
 fait odieux, et elle et saisi avec joie la plus lgre occasion de se
montrer sous un meilleur jour.

--Oui, maman, rpondit Angle qui se sentait capable de tous les
dvouements, tant tait joyeuse et sincre son ardeur de sacrifice.

--Tant mieux, fit Marie, nous irons aujourd'hui faire des commandes dans
les magasins, et puis, ce soir, nous irons  l'Opra-Comique.

Angle ne dit rien. L'Opra-Comique, cela valait toujours mieux que le
cirque, et puis l'affreux Landel ne devait pas aimer la musique.

--On n'a pas le droit d'aimer la musique quand on est si dsagrable et
si commun, pensait Angle.

Elle reconnut avec dsespoir qu'elle s'tait trompe.

Peu aprs le lever du rideau. Landel arriva en personne, un bouquet  la
main, une rose  la boutonnire; il tait tout sourire et tout grce. Il
offrit le bouquet  Angle, qui le dposa froidement sur le bord de la
loge, avec l'intention bien arrte de l'y oublier en s'en allant; puis
il entama une conversation avec la bienheureuse Sainte-Juste, qui
occupait une place prpondrante dans tous les plaisirs de la famille.

Le Chalet et la Dame blanche! pour une jeune fille exprimente, ce
programme seul indiquait mariage, aussi srement que le dix de coeur,
quand on se fait faire les cartes.

Mais Angle n'tait pas exprimente; elle couta les deux
opras-comiques, l'un aprs l'autre, sans la moindre arrire-pense, et
au moment du dpart se laissa envelopper dans son manteau par l'affreux
Landel, sans prendre plus de garde  sa personne que s'il et t mort
depuis un nombre considrable d'annes.

Elle rentra chez elle, le coeur plein d'une seule ide, et s'endormit
comme si elle tait baigne dans une clart dlicieuse.

Marianne n'aurait jamais de chagrin  cause d'elle, elle se l'tait jur,
et tiendrait sa parole, au prix de tous les sacrifices.




XLI


Prosper tait dans un tat d'esprit tout diffrent.

En revoyant Angle  la fentre, il avait prouv de son ct une
commotion extraordinaire. Il savait bien, depuis que Marianne le lui
avait dit, qu'il aimait Angle, et ne pourrait vivre heureux loin
d'elle; mais cette affection, entre par degrs dans sa vie, lui avait
toujours sembl irralisable et lointaine comme les voyages que l'on
fait dans les rves, o, mme alors qu'on se croit arriv, on a
l'impression certaine que tout se passe uniquement dans l'imagination.

En revoyant tout  coup le joli visage de sa petite amie, pli par la
souffrance, idalis par l'motion qu'elle prouvait  le revoir, il
avait senti son me entrer dans une nouvelle phase de la vie et de la
passion.

Elle l'aimait, cette dlicieuse Angle, sa petite compagne d'autrefois,
dont il connaissait le caractre et les gots, aussi bien, peut-tre
mieux, qu'il ne se connaissait lui-mme.

Elle l'aimait, il en tait sr, et maintenant il s'apercevait qu'il en
tait sr depuis leur entretien sur la lande, o elle l'avait si fort
maltrait,  la pense qu'il n'pouserait pas Marianne.

Combien plus il l'aimait en se rappelant qu'elle avait t inflexible
avec son devoir,  lui, Prosper! qu'elle voulait tre certaine qu'il
tiendrait la parole donne, et qu'elle le mpriserait si elle pensait
qu'il avait pu agir autrement!

Au souvenir de cette journe, le jeune homme sentait son me dborder de
joie et d'orgueil pour la chre petite aime, qui mettait si haut son
idal de la vie.

--Comme elle va tre heureuse, pensait-il, quand elle va savoir que
c'est Marianne elle-mme qui m'envoie vers elle!

Mais pour apprendre cela  Angle, il fallait pouvoir lui parler, et
c'est ce qui ne paraissait pas prcisment facile. Il passa la nuit  se
creuser la tte, et la matine du lendemain  creuser celle de Cervin,
qui n'en pouvait mais.

--Voyons, disait l'excellent garon, vous l'avez retrouve, vous l'avez
vue, vous n'tes pas encore content?

Non, Prosper n'tait pas content du tout.

Ce qu'il et voulu, c'et t de parler  Angle, d'avoir avec elle une
longue entrevue, de lui dire tout ce qu'il avait dans le coeur, et de
l'emmener tout de suite vers n'importe quel pays fantastique o un maire
chimrique et bni sur-le-champ leur union.

C'est ce qu'il ne disait pas, mais ce que Cervin comprenait  merveille.

--Ne brusquons rien, dit-il sagement, n'oubliez pas que Angle est
toujours dans les mains de sa mre, et que lgalement nous ne pouvons
pas l'en retirer. Allons lentement pour ne point faire de fausses
dmarches. Aprs tout, il n'y a pas, que je sache, de pril en la
demeure.

Prosper fut bien oblig de se rsigner, quoique fort  contre-coeur, et,
pour calmer ses ennuis, il alla au muse du Louvre.

Angle cependant tait fort malheureuse.

L'odieux Landel venait de plus en plus. On et dit maintenant qu'il
faisait partie des choses indispensables de l'existence, telles que le
djeuner et le dner.

--Tchez qu'elle s'habitue  vous, avait dit Marie Lagarde, et Landel
venait consciencieusement.

Mais Angle ne s'habituait pas  lui, tout au contraire. Le temps
s'coulait cependant, et, sans que la jeune fille en et eu
connaissance, les publications avaient t faites  a mairie.

--Cela n'engage  rien, disait madame Sainte-Juste, qui avait un nombre
incalculable de raisons pour souhaiter que l'affaire, car c'en tait
une, ft mene  bonne fin.

Un soir, les habitus n'taient pas encore venus, lorsque Landel arriva
fort pimpant et fort gai.

Sans avoir fait prcisment ce soir-l ce que l'on appelle des adieux 
la vie de garon, il avait dn avec quelques amis, et se sentait de
l'humeur la plus joviale.

--Il faudrait pourtant en finir! dit madame Sainte-Juste, qui, si elle
partait toujours la dernire, arrivait aussi la premire.

--M'est avis, fit Landel avec un gros rire, qu'il serait plutt temps de
commencer, car, au bout du compte, nous parlons beaucoup de mariage,
mais je ne suis pas plus avanc que le premier jour auprs de ma
charmante future.

--Qui vous empche de faire votre demande? dit brusquement Marie, dont
le coeur, quoique endurci, fut tout  coup gonfl de remords.

--Qui m'empche? En vrit je ne sais pas, rpondit Landel toujours
jovial; mais, comme personne ne m'encourage, surtout la demoiselle, je
ne me suis pas jusqu'ici dpens en formalits inutiles.

--Eh bien, fit madame Sainte-Juste en riant, je crois, Landel, que voici
le moment de vous dpenser comme vous dites.

Marie tait reste silencieuse, agite de penses confuses qu'elle ne
comprenait pas bien, mais qui la troublaient.

--Faites votre demande, dit-elle avec cette brusquerie qui cachait chez
elle, comme chez beaucoup d'autres, un embarras dont elle n'tait pas
matresse.

--Tout de suite? demanda Landel, qui se sentit aussi soudainement
embarrass.

--Non, fit Marie, d'une voix assourdie, ce soir, quand les autres seront
partis.

On sonnait en ce moment, et la conversation fut forcment interrompue.

La soire s'coula  peu prs semblable  toutes les autres; cependant
une certaine gne semblait s'tendre sur les joueurs, et les rendait
silencieux. Aussi s'en allrent-ils plus tt que de coutume.

Sainte-Juste tait reste comme d'ordinaire, et Landel, debout prs de
la porte, semblait avoir envie de s'en aller comme les autres. Un geste
imprieux de sa protectrice le retint, et il fit deux pas au milieu du
salon.

Angle, fatigue par l'ennui de la soire, s'tait  demi endormie dans
le fauteuil qu'elle occupait. Sa jolie tte enfantine reposait sur le
dossier de son sige; elle avait pens  des choses tristes, car son
regard tait mlancolique.

Peut-tre,  mesure que les jours s'coulaient, comprenait-elle mieux
l'tendue du sacrifice qu'elle faisait en renonant  Prosper. Peut-tre
aussi se disait-elle que ce grand renoncement et mrit d'tre connu,
que c'tait bien dur d'tre hroque, alors que personne n'en avait
connaissance, et que enfin... enfin elle et voulu revoir Prosper, ne
ft-ce que pour lui dire:--Ne m'aimez pas, je ne serai jamais  vous.

C'est  ce moment que Landel s'avana, aussi gauche et plus dplaisant
encore que de coutume.

--Mademoiselle, dit-il...

Angle se souleva et se tint toute droite dans son fauteuil, le
regardant d'un air qui semblait lui demander grce.

--Mademoiselle, reprit-il, madame votre mre m'a accord votre main...

Angle se leva avec un geste dsespr.

--Moi, dit-elle, jamais, monsieur, jamais! Landel regarda Marie d'un
air dconfit.

--L! fit-il avec humeur, j'en tais sr. Madame Lagarde resta une
seconde immobile et silencieuse.

--Angle, dit-elle tout  coup avec plus de douceur que d'habitude, tu
n'es plus une enfant. Je t'engage  accepter la demande de M. Landel.

--C'est parce que je ne suis plus une enfant que je refuse, maman,
rpondit la jeune fille en la regardant d'un air assur.

Le silence recommena dans le petit salon.

--Voyons, dit tout  coup madame Sainte-Juste, pas de btises, n'est-ce
pas? Vous vous ennuyez avec nous, mon petit chat, et, s'il faut vous
l'avouer, nous ne nous amusons gure dans votre socit: mariez-vous, et
que cela finisse, tout le monde sera content.

--Pardon, madame, fit Angle, les yeux tincelants de colre, vous serez
dbarrasse de moi; mais moi, je ne serai pas dbarrasse de vous; ce ne
sera pas juste.

--Impertinente! s'cria la matrone offense.

Elle s'avanait la main haute, Marie l'arrta par le bras.

--Va-t'en, dit-elle  sa fille, qui se retira dans sa chambre, le coeur
plein de colre et de mpris pour les acteurs de cette scne, et 
l'gard de sa mre,  la fois mcontente et touche malgr elle.

Ce que les trois personnages rests en prsence se dirent de vrits
dsagrables remplirait un volume. Aprs des rcriminations aussi
oiseuses que brutales, madame Sainte-Juste conclut par ces mots:

--Quand on doit, on paye; quand on a promis, on tient, ou sans cela, ce
n'est pas honnte.

--Vous tes bien heureuse, riposta aigrement Marie, qu'on ne vous ait
jamais traite avec tant de rigueur! Si vous tiez oblige de tenir tout
ce que vous avez promis et de payer tout ce que vous devez, le jugement
dernier viendrait avant que vos comptes fussent rgls!

--Voyons, voyons, mesdames, fit Landel en s'interposant, tout cela ne
sert  rien. Parlons peu, mais parlons bien. Nous sommes engags les uns
vis--vis des autres  toutes sortes de choses pour l'accomplissement
desquelles il est ncessaire que j'pouse la petite. Mettez-vous
d'accord pour l'engager  m'pouser sans faire de bruit, cela vaudra
mieux que vos querelles, que diable! Ces demoiselles ne sont pas
difficiles  dcider d'ordinaire! Que ne lui parlez-vous de sa robe
blanche, de la corbeille...

--La corbeille, interrompit Marie, au lieu d'en parler, envoyez-la!

Landel se tourna vers madame Sainte-Juste, qui feignit d'tre fort
occupe  chercher son mouchoir.

--La corbeille, rpta-t-il, c'est vous qui devez la fournir, ma belle
amie. Vous entendez qu'on la demande!

--Avec tout cela, fit la dame a lieu de rpondre directement, c'est
toujours moi qui fournis les fonds, et l'on ne m'a encore rien rembours
du tout.

--Avez-vous promis de fournir la corbeille, oui ou non? s'cria Landel
impatient. Si vous ne tenez pas vos promesses, il n'y a rien de fait!

--Que vos crits sur papier timbr! dit triomphalement madame
Sainte-Juste.

--Ils ne sont valables que si le mariage a lieu, et si vous m'ennuyez,
au bout du compte, vous savez, je n'pouse pas!

--J'aimerais presque autant cela, fit Marie d'un air pensif.

Les deux associs, qui se querellaient tout  l'heure, se trouvrent
d'accord pour tomber sur elle ensemble. Elle avait promis, elle aussi.
Les aurait-elle engags de loin dans cette affaire pour les lcher au
dernier moment?

D'abord Landel n'admettait pas qu'on se ft moqu de lui;--et puis,
Sainte-Juste entendait tre paye.

Aprs une nouvelle mle, o chacun reut sa part des horions, il fut
convenu que la corbeille serait envoye le lendemain, et que Marie
dciderait sa fille  se soumettre sans trop de grimaces.

--On sait bien qu'il faut qu'elle pleure! dit philosophiquement la
matrone, mais, au moins, que ce ne soit pas devant le monde!




XLII


Marie ne tenta point de recommencer sa campagne le soir mme. Ds que
ses htes furent partis, elle rentra dans sa chambre et resta un instant
devant sa table de toilette, sans commencer  se dshabiller. Puis, avec
une lenteur de mouvements qui ne lui tait pas habituelle, elle prit une
bougie et se dirigea vers la chambre d'Angle.

Devant la porte, elle s'arrta. Entrerait-elle? Si la jeune fille
dormait, troublerait-elle ce repos chrement achet par des scnes
pnibles?

L encore, elle hsitait...

Si peu mre! Oh! oui, bien peu, en effet! Marie n'avait rien connu de la
maternit que les petits ennuis par lesquels se font acheter toutes les
grandes joies. Elle n'avait point pi sur les lvres de sa fille le
premier sourire de l'enfant, si vague et si touchant. Les premiers
bgayements de ses petites lvres ne l'avaient point mue; les mains
d'Angle, en s'attachant  sa robe avec l'instante supplication des
petits qui marchent  peine, ne lui avaient caus qu'une impression
d'impatience..

Bien peu mre, vraiment!

Elle avait cherch Angle, parce que Angle, c'tait la fortune. L'ayant
retrouve, elle s'en tait empare, comme l'araigne s'empare de la
mouche pour laquelle elle a tendu sa toile, et elle l'avait emporte 
Paris pour la dvorer  loisir. L'enfant lui importait peu; c'tait
l'argent dont elle avait besoin, et puisqu'elle ne pouvait obtenir l'un
sans l'autre, elle prenait les deux!

Angle docile et t indiffrente  sa mre. Angle rebelle devenait
une ennemie qu'il fallait vaincre. Elle l'avait vaincue, elle la tenait
dans sa main bien ferme: elle ne la livrerait qu'en change d'une bonne
pension, qui lui permettrait de ne plus redouter l'avenir.

Et une motion bizarre, un trouble qui l'attristait s'emparait de Marie,
pendant que, debout devant la porte de sa fille, elle repassait dans sa
mmoire les tapes de cette pope.

Elle leva sa bougie pour y voir plus clair, et avana la main vers le
bouton de la porte... Elle retira doucement sa main, avec une sorte de
crainte, puis, du mme pas lent et indcis qui l'avait amene l, elle
retourna dans sa chambre, et s'assit sur une chaise basse, toujours
profondment absorbe.

Jusqu'alors, elle n'avait pas vu, pas voulu voir ce que serait l'avenir
d'Angle, et tout  coup ce mot se dressait devant elle, mystrieux et
menaant comme une grande muraille de granit, sans fentres pour voir au
travers, sans asprits pour en permettre l'escalade, nue et formidable,
derrire laquelle se cachait tout.

L'avenir d'Angle!

videmment, Angle n'tait pas seulement un capital susceptible de
rapporter des intrts; elle tait une femme, une me, un corps; me et
corps auraient  souffrir,  se dbattre dans la lutte de la vie...
Marie frissonna au souvenir de ce qu'elle avait endur elle-mme.

--Mais moi, se dit-elle, j'ai fait ma propre destine! J'tais libre,
personne ne me contraignait. Quand j'ai aim Georges Lagarde, quand je
l'ai suivi, quand il m'a pouse...

Que tout cela tait loin! Elle se rappela soudain l'motion orgueilleuse
qu'elle avait prouve le jour o elle tait rentre chez elle, marie,
bien marie...

Dans la pense de Marie, ces images du pass s'effacrent bientt, pour
faire place  une ralit plus proche.

La douce figure d'Angle, avec ses yeux tonns, la grce de son
sourire, son air affable de bienvenue, apparut aux yeux de sa mre,
telle qu'elle l'avait vue  Beaumont, dans la demeure troite et modeste
qu'avec un naf orgueil elle appelait sa maison.

Elle tait heureuse alors, Angle. Elle ne connaissait aucun souci,
aucune crainte. Parmi les abeilles de ses ruches et les fleurs de son
jardinet, elle allait et venait comme une petite reine. Marie se souvint
alors de ce qui jadis l'avait fait rire: l'air de possession tranquille
et l'indubitable srnit avec laquelle les gens de Beaumont
l'appelaient: Notre Angle!

En effet, c'tait leur Angle,--et non celle de sa mre qui ne l'avait
point leve, pas aime,  peine connue...

Et maintenant, on allait mettre la main de cette enfant pure dans la
main du gros Landel, souille par toute espce de trafics et de
contacts; on dirait sur eux quelques paroles magiques, qui de deux tres
indpendants faisaient pour la vie deux forats rivs  la mme chane,
et la jeune fille s'en irait au bras de cet homme, pour partager sa
demeure, son nom, ses habitudes, ses gots, ses peines; si elle s'y
refusait, elle s'exposerait  tous les dangers,  toutes les
ignominies...

Marie se rappela combien le joug de son mariage tait lger... Elle
l'avait secou, cependant, par lassitude et par ennui. Si Angle se
lassait un jour du joug de Landel, qu'arriverait-il?

Malgr elle, avec un frisson d'horreur et de dgot, Marie se rappela sa
propre fuite et les hasards qui l'avaient suivie... le souci du pain
quotidien, le travail manquant, les tentatives de suicide, les dgots,
les coeurements...

--Oh! fit-elle en passant sa main sur ses yeux enfivrs, pour chasser
l'odieuse vision, oh! la pauvre enfant!

Elle se leva, dchaussa ses pantoufles, afin de faire moins de bruit,
puis retourna  la porte d'Angle. D'une main abritant sa bougie, de
l'autre elle tourna le bouton avec des prcautions inoues. En ce moment
la pendule sonna trois heures dans le salon, et Marie tressaillit comme
si elle commettait un crime.

La vibration du timbre s'teignit, et tout redevint silencieux dans
l'appartement assoupi. Marie s'avana d'un pas, et,  la lueur de son
flambeau tamise au travers de ses doigts qu'elle colorait en rose vif,
elle regarda sa fille.

Angle dormait d'un sommeil tranquille. Elle avait pleur; une rougeur
ardente sous les yeux, un certain affaissement des traits du visage, une
expression douloureuse au coin des lvres, prouvaient assez que ses
dernires penses avaient t mlancoliques. Les longs cils jetaient
leur ombre sur les joues avec une indicible douceur. Les yeux clos
taient chastes dans le sommeil comme dans la veille.

Marie la regarda longtemps, mue sans savoir pourquoi: tout  coup elle
pensa que, jadis, sa mre  elle avait d la regarder ainsi, pendant
qu'elle dormait... Mais sa mre tait morte bien avant qu'elle comment
la vie de misres qui l'amenait aujourd'hui devant le lit d'Angle
endormie...

--Pauvre petite! murmura Marie Lagarde.

Elle se pencha sur sa fille pour l'embrasser, mais elle eut peur de
rveiller, et s'arrta indcise...

Le doux visage mlancolique et rsign l'attirait cependant d'une faon
irrsistible. La mre s'inclina sur le drap blanc qui recouvrait
l'paule de sa fille, y dposa un baiser, et se releva les yeux pleins
de larmes.

Elle rentra dans sa chambre, bouleverse par des motions si nouvelles,
si inattendues, qu'elle ne se souvenait pas d'en avoir jamais prouv de
semblables.




XLIII


Le lendemain matin, lorsque Angle fit son apparition dans la salle 
manger, ce ne ft pas sans un fort battement de coeur. La scne de la
veille lui faisait prsager de rudes assauts pour ce jour-l, et, si
habitue qu'elle ft  la lutte, elle ne se sentait pas moins
trs-faible toutes les fois qu'il lui fallait livrer une nouvelle
bataille.

 son grand tonnement, le visage de sa mre lui semblait moins svre
que de coutume. Avec plus d'exprience de la vie, Angle et compris
que, depuis la veille, un changement s'tait produit dans l'esprit de
Marie, et que ce changement lui tait favorable; mais Angle connaissait
bien peu la vie, et ne savait rien du grand art de lire sur les visages;
aussi se prpara-t-elle avec rsignation  subir toutes les misres que
lui promettait le pass.

--Tu ne manges pas, fit madame Lagarde d'un ton encourageant, en voyant
que sa fille laissait devant elle sans y toucher son bol de chocolat.

--Je n'ai pas faim, rpondit doucement la pauvre enfant sans lever les
yeux.

Le regard de sa mre tait rest fix sur elle, avec une attention
particulire. Angle n'osait le soutenir, et elle resta la tte baisse.

--Cela te dplat donc beaucoup d'pouser M. Landel? dit enfin madame
Lagarde.

--Oh! maman! fit Angle, pouvez-vous me le demander! Marie baissa les
yeux  son tour; elle n'avait jamais caus avec sa fille, car leurs
entretiens, o l'une se bornait  commander, et l'autre  refuser
l'obissance, ne pouvaient s'appeler des causeries.

--Je comprends, dit Marie, non sans hsitation, que ce mariage ne te
convienne pas beaucoup; mais, mon enfant, il est pourtant ncessaire.

Elle pronona ces derniers mots avec hsitation.

Si ce mariage tait ncessaire,  coup sr, ce n'tait pas au bonheur
d'Angle. Pourquoi alors se servait-on d'elle uniquement comme d'un
instrument propre  assurer le bonheur des autres, mais dont le propre
bonheur comptait pour rien?

--Je suis, continua Marie, dans une situation trs-difficile, et dont je
ne puis sortir que si tu fais un mariage qui arrange mes affaires...

Elle s'arrta; tout cela lui paraissait si facile la veille et tout d'un
coup se montrait si pnible!

--Mais, maman, fit timidement Angle, vous m'avez dit que j'tais riche:
si vos affaires, comme je le pense, sont des affaires d'argent, est-ce
que mon argent ne suffirait pas pour vous en sortir?

Marie se leva, fit le tour de la table et vint donner  sa fille un
baiser si tendre, que les yeux de toutes deux se remplirent de larmes.

--C'est bien, ce que tu viens de dire, Angle, fit Marie tout mue;
malheureusement, jusqu' ta majorit tu ne peux pas toucher  ta
fortune.

--Pas mme pour faire quelque chose de bien? demanda Angle en ouvrant
de grands yeux.

--Pas mme pour cela, ma pauvre fillette, rpondit Marie trs-touche.
Et vois-tu, comme tu ne seras majeure que dans quatre ans, il n'y pas
moyen...

--Il n'y a pas moyen d'attendre quatre ans? demanda innocemment la jeune
fille; mais, maman, quatre ans sont bientt passs; tandis que si je
suis malheureuse toute ma vie...

On sonna en ce moment, et la petite bonne, bouriffe, apporta
pompeusement une botte en bne, incruste de cuivre, avec la carte de
M. Landel.

--Madame, dit-elle en dposant la cassette sur la table, c'est la
corbeille.

L'arrive de la malencontreuse corbeille ramena Marie Lagarde  toutes
ses perplexits. Elle avait promis, ce qui lui importait peu, mais il
fallait payer, ce qui lui importait davantage... Si, par un coup de tte
absurde, elle rompait le mariage d'Angle, comment se tirerait-elle
d'affaire, au milieu des cris, des scnes, des rcriminations de ses
deux associs?

--Voyons un peu ce qu'il t'envoie, dit-elle  sa fille, pour changer de
conversation.

Angle tourna ngligemment les yeux vers le coffret; mais  peine
eut-elle compris ce qu'il reprsentait, que des larmes lui montrent aux
yeux.

--Oh! maman, dit-elle, ne me montrez pas cela.

--Pourquoi donc? fit Marie tonne. De jolies choses, c'est toujours
joli  voir.

--Non, non, fit Angle en dtournant la tte, il me semble que celles-ci
sont le prix dont on veut me payer. Dites, maman, est-ce que vous me
laisserez vendre comme cela?

Ce fut au tour de Marie  dtourner les yeux; elle n'avait pas
d'intention bien arrte; il lui semblait, maintenant qu'elle avait vu
le coffret, qu'aprs tout, ce mariage n'tait pas une chose si
effrayante, et que Angle tait bien un peu trop romanesque.

--N'emploie donc pas de si grands mots, lui dit-elle avec quelque
impatience, c'est ridicule de se monter ainsi la tte. Ah! tu es bien de
ta province!

La sonnette retentit encore une fois: c'tait madame Sainte-Juste qui
suivait de prs sa fameuse corbeille.

Aussitt entre, elle s'empara de Marie, qui sentit bientt les bons
sentiments qui l'avaient mue s'vanouir et disparatre au contact de
cette femme vulgaire et intresse.

Angle sentit aussi que sa mre n'tait plus la mme que l'instant
auparavant; mais, sans se rendre compte de la chance favorable qu'elle
venait de perdre, elle rentra dans sa chambre et se mit  pensera son
cher Prosper.




XLIV


Le regard d'Angle n'avait pas moins troubl Prosper que la jeune fille
elle-mme. Aprs la surprise du premier moment, il tait rest tout
bloui de ce qu'il ressentait. On insurmontable besoin de confidence le
fit remonter chez lui, o il crivit aussitt  Marianne:

Je l'ai vue, Marianne chrie, je l'ai vue, notre Angle, et elle m'a
vu, et elle sait que je l'aime, et je sais qu'elle m'aime, car on ne
regarde pas ainsi quelqu'un qu'on n'aime pas. Mais je n'en finirais plus
si je vous racontais comment les choses se sont passes. Je me suis bien
promen dix fois sous ses fentres avant d'arriver  la voir; c'est un
vieux parapluie ridicule... Mais vous saurai tant cela plus tard. On
veut la marier  un tre grotesque; comment faire pour empcher que, de
guerre lasse, elle ne consente? Rpondez-moi un mot bien vite, ma bonne
Marianne, ma sre amie, donnez-moi un conseil.

Le surlendemain,  la premire heure, Prosper reut une rponse aussi
courte que concluante:

--Vous tes sans doute plus riche que le parti propos, demandez-la en
mariage.

Prosper resta confondu, c'tait si simple, et il n'y avait pas pens!

Il s'habilla aussitt et courut chez madame Lagarde. Angle faisait sa
promenade matinale; la bonne, qui ne l'avait jamais vu, le fit entrer
dans le salon, et au bout d'un instant Marie parut.

Prosper se sentait dou d'une loquence extraordinaire; il exposa la
situation en peu de mots et beaucoup de chiffres.

--Ce que je veux, dit-il, c'est Angle seule; sa fortune m'importe peu.

Madame Lagarde le regardait d'un air stupfait. Ce jeune homme devait
tre fou pour parler de la sorte! Comment, il avait cinquante mille
francs de rente, et il pouserait une fille sans dot?

--Mais, monsieur, dit-elle, la dot de ma fille est inalinable...

Ici Prosper sentit que la diplomatie devenait ncessaire. De quoi
s'agissait-il? De faire  la mre des avantages de nature  dpasser
ceux que lui offrait sans doute l'affreux rival?

Il ne les connaissait pas, et c'tait une grave difficult. Avec
beaucoup de prudence et un peu de finauderie normande, il sut faire
comprendre  madame Lagarde qu'en l'acceptant, elle aurait tout 
gagner.

Marie ne demandait pas mieux, mais elle tait engage...

--Oh! madame, dit-il, quels engagements pourraient tenir devant les
prfrences de mademoiselle Angle...

--Je lui en parlerai, rpondit Marie, et si elle vous prfre...

C'tait partie gagne. Prosper radieux se leva. Il avait envie de
couvrir de cadeaux sa belle-mre future, de lui sauter au cou, de faire
mille folies. Il se contenta de donner en sortant vingt francs  la
bonne, qui resta d'autant plus blouie de sa magnificence, que Landel ne
lui avait encore rien donn.

Pendant que sa fortune changeait ainsi de face, tente par le brillant
soleil de mai, Angle avait demand  sortir pour se distraire de son
mal de tte. Elle tait lasse de ressasser dans son esprit les mmes
ides et les mmes chagrins, et elle avait vraiment besoin d'un peu de
changement.

L'institutrice non diplme s'tant montre sur ces entrefaites, Marie
lui avait confi sa fille, et les deux femmes taient parties, le long
des rues ensoleilles, dans la direction des Tuileries.

Personne ne se promne jamais aux Tuileries le matin, hormis les
vieillards et quelques nourrices matinales, qui s'abritent dans le coin
appel la Petite Provence.

Le reste du jardin, parterres odorants, ombrages merveilleux, semble
n'avoir t cr que pour servir de lieu de plaisance aux ramiers qui
nichent sous les hautes votes des marronniers. Les alles sont
dsertes, le terrain humide, verdissant par places, tmoigne assez qu'il
n'est jamais foul! Dans son enceinte ovale de treillage en fil de fer,
une Atalante de marbre court ternellement  la poursuite d'une
invisible pomme d'or, et personne ne s'assied sur le banc
demi-circulaire, qui a l'air d'avoir t plac l pour recevoir les
spectateurs de cette course chimrique.

C'est prcisment  cause de cet isolement qu'Angle aimait les
Tuileries. Les matins d't surtout, lorsque les cimes des arbres sont
dores par les rayons du soleil, pendant qu'une fracheur dlicieuse
rgne sous leur ombrage, la jeune fille trouvait l un charme presque
mystrieux, qui, par une inexplicable affinit d'impressions, lui
rappelait les sentiers couverts et les landes de Beaumont.

La course tait longue, mais Angle tait bonne marcheuse, et se
souciait peu d'ennuyer la dugne qui lui tait impose. Lorsqu'elles
arrivrent dans le jardin, la jeune fille poussa un lger soupir de
contentement.

Les marronniers taient merveilleux avec leur parure de thyrses blancs,
 peine teints de rose. La grande avenue avait l'air d'une guirlande
gigantesque prpare pour une fte nuptiale. Un air de gaiet de
jeunesse, de vie, animait tout le jardin, et les massifs taient encore
assez peu peupls pour qu'on pt s'asseoir et rver en paix.

A peine installe, l'institutrice tira de sa poche un roman du cabinet
de lecture qu'elle ouvrit sur ses genoux. Angle prit dans son petit sac
un lger ouvrage au crochet, qu'elle laissa bientt inactif, et, pendant
que sa compagne dcorait le rcit de quelque formidable aventure, elle
permit  ses penses de retourner  leur pente naturelle: Beaumont et
Prosper.

Combien la vie tait change pour elle depuis l'heureux temps o elle
avait visit sa petite maison de fond en comble, accompagne de Prosper
qui portait la lanterne! L'heureux temps, en vrit! Elle ignorait tout,
la vie et elle-mme; son ignorance tait dj un bonheur, et tous les
autres bonheurs raccompagnaient: l'amiti de ses tuteurs et du brave
notaire, la tendresse de Marianne...

O Marianne! tu n'avais jamais pens, petite mre Marianne, que le coeur
de ta fille Angle serait un jour dchir  cause de toi!

C'est ce que se disait la jeune fille, prenant plaisir  enfoncer dans
son coeur le dard acr du sacrifice.

Tout k coup, die se rappela le roman de son enfence. Une autre Angle,
la vraie, existait quelque part; elle se prsenterait un jour, et serait
mise en possession de son hritage.

--Pourquoi n'tait-ce pas vrai? pensa la pauvre enfant, le coeur gros de
larmes; elle m'aurait bien permis de vivre auprs d'elle et de
l'aimer... Et ce n'est pas moi qui serais  Paris aujourd'hui, ce n'est
pas moi qu'on voudrait marier  l'odieux Landel...

Ce n'est pas moi non plus que Prosper aimerait! se dit-elle tout  coup.

Une rougeur ardente envahit son visage, et elle se pencha sur son
crochet, comme si l'institutrice avait pu lire sur ses joues brlantes
la pense qui venait de traverser son esprit.

Si! c'est bien elle que Prosper aurait aime, et non l'autre Angle. Car
ce qu'il aimait, ce n'tait pas la dot, c'tait la petite amie de son
enfance...

Le souvenir de Marianne revint plus fort et plus vivant, et le crochet
retomba des mains de la jeune fille.

--Pauvre chre Marianne! pensa-t-elle. Comme je l'aime! et comme elle
m'a aim de tout temps!

Elle se rappela alors la scne qui s'tait passe dans le grand pr,
pendant que les faneuses retournaient le foin  demi sec, pendant que
les hautes charrettes, charges jusqu' en perdre l'quilibre,
emportaient lentement vers les granges la rcolte embaume.

Elle revit Marianne un peu embarrasse, mais si digne toujours; elle
revit le geste du jeune homme, plein de prire muette, le regard qu'ils
avaient chang, leur attitude confiante aprs le regard qui nouait
leurs destines...

Et puis, que de rencontres sous la grande alle de la ferme  Bru, le
long des sentiers envahis par les tranes de ronces qui semblaient
vouloir leur barrer le passage! Prosper parfois inquiet, troubl;
Marianne toujours calme et bonne...

--Elle sait aimer, elle! pensa Angle le coeur gros de larmes contenues.
Elle ne connat ni faiblesse, ni erreurs; elle sera l'amie la plus sre,
la femme la plus fidle... Combien ne vaut-elle pas mieux que moi!
Prosper sera si heureux avec elle!

Il ne saura jamais que je l'aime. Oh! non. S'il le savait, il ne
voudrait plus pouser Marianne peut-tre... Et c'est parce qu'il m'a
promis de l'pouser que je l'aime...

C'tait vrai! C'est l'admiration qui inspirait  Angle ce sacrifice,
qui avait entran si souvent sa pense vers le jeune homme...

--Mchante et faible Angle, se dit-elle amrement; aimer le fianc
d'une autre! Quelle lchet! Si Marianne le savait, comme elle me
mpriserait! Ce n'est pas elle qui jamais...

Le coeur d'Angle s'envola vers Marianne avec une indicible tendresse,
avec une nergie sans bornes et qui lui fit mal.

--Pauvre chre Marianne! Tu as lev l'orpheline, tu as t pour elle la
plus tendre des mres, ce n'est pas ton enfant qui t'enlvera ton
bonheur! Et s'il avait la faiblesse de me demander, lui, pensa Angle
dans une fivre d'hrosme, je le mpriserais!

Le coeur manqua  la pauvre enfant sur cette parole cruelle. Mpriser
Prosper parce qu'il l'aimerait plus que son devoir? Non! elle n'en
aurait pas le courage. Mais le plaindre de toute son me, le plaindre et
l'aimer encore plus pour le consoler, sans qu'il en sache rien
toutefois...

Et Angle se demanda ce que peut bien devenir cette quantit d'amour
perdu qui ne sert  personne, et qui s'en va chaque jour dans l'espace,
sans que ceux qui en sont l'objet en aient profit...

Perdu! non, Angle! Cet amour-l n'est pas perdu. C'est ainsi qu'on
apprend l'hrosme. C'est ainsi que dans les mes leves les sentiments
d'abord vulgaires s'panouissent et se transforment en fleurs
magnifiques, qui remplissent le monde de joie et d'honneur. Toute cette
tendresse sans emploi rend meilleures les mes qui la ressentent et
celles qui en sont tmoins. C'est ainsi que l'on s'accoutume aux
sacrifices. C'est aprs ces grands lans que le devoir journalier parat
facile et simple. Rien n'est perdu, petite Angle, pas mme les larmes
qui remplissent vos yeux et que vous avez tant de peine  empcher de
tomber. Aprs cette heure de chagrin, vous vous sentirez plus courageuse
et plus rsigne.

--Mademoiselle, il est temps de rentrer, fit l'institutrice, qui avait
fini son roman.

Angle roula son ouvrage et se leva; sa petite voilette noire cachait la
rougeur de ses yeux, et d'ailleurs le vent frais, charg d'une bonne
odeur de chvrefeuille, eut bientt sch la trace de ses larmes.

Quand elle rentra chez sa mre, elle fut tout tonne de trouver
celle-ci  la maison. D'ordinaire Marie ne revenait pas sitt de ses
courses. Au moment o s'ouvrait la porte de l'antichambre, madame
Lagarde apparut sur le seuil du salon. Son visage paraissait mu, malgr
l'effort visible qu'elle faisait pour sembler indiffrente.

D'un mot rapide, elle congdia l'institutrice, puis elle prit la main de
sa fille et l'entrana dans le salon.

--Angle, lui dit-elle, d'o viens-tu?

--Des Tuileries, maman, rpondit la jeune fille, tonne.

--Tu n'as rencontr personne?

--Personne!

Marie s'assit sans quitter la main de sa fille et la regarda avec une
expression singulire mle de joie et de doute.

--Tu n'as pas vu ton ami, Prosper Damase? Demanda-t-elle avec un sourire.
Mais ce sourire ne ressemblait plus  ceux qui blessaient si fort la
jeune fille.

--Non, maman, rpondit Angle en toute sincrit.

Elle rougit nanmoins jusque sous la racine des cheveux. Ses penses
avaient t si prs du jeune homme tout le temps qu'elle croyait dire un
mensonge en disant qu'elle ne l'avait pas vu.

--Il est venu ici, reprit Marie.

Angle la regarda d'un air inquiet. Si Prosper se mettait  venir la
voir, si sa mre ne s'y opposait pas, Comment s'y prendrait-elle pour
rsister au besoin de tendresse qui la prcipitait vers son ami?

--Tu n'as pas grande envie d'pouser M. Landel? reprit Marie avec son
sourire mystrieux.

--Oh! maman! rpondit Angle en dtournant la tte.

--Mais peut-tre aimerais-tu mieux pouser Prosper Damase?

Angle tressaillit violemment et arracha sa main que retenait sa mre.

--Il vous en a parl? fit-elle soudain, devenue si ple que Marie se
leva et passa un bras autour d'elle pour l'empcher de tomber. Mais elle
se dgagea doucement et continua de regarder madame Lagarde d'un air
presque effray.

--Oui, oui! rpta Marie pour la rassurer. Il est venu et t'a demande
en mariage.

--Ah! fit Angle frappe au coeur, mais restant toujours debout.

--Eh bien! tu n'es pas contente? Je pensais que cela te ferait plaisir!

--Cela me fait plaisir, rpondit la jeune fille comme dans un rve.
Soudain, elle reprit vivement:--Qu'avez-vous rpondu?

--J'ai rpondu que, pour ma part, je n'avais pas d'objection, bien que
les choses fussent assez avances avec un autre prtendant... mais on
peut toujours se dgager.

Angle avait baiss la tte et coutait, bouleverse jusqu'au fond de
son tre.

--Tu ne tiens pas outre mesure  pouser Landel, je pense? continua Marie
en riant.

--Alors, maman, vous ne vous tes pas engage? reprit la jeune fille.

--Engage, non! mais  peu prs. Il reviendra demain matin.

--Demain!

Angle frissonna  cette pense. Est-ce qu'elle serait oblige de te
voir?

--Il y aura beaucoup de difficults, reprit Marie, car c'est madame
Sainte-Juste qui ne va pas tre satisfaite!... Mais avec de l'argent on
arrange bien des choses. Landel non plus ne sera pas content... Mais
Prosper est riche.

Angle ne rpondait pas. Sa mre la regarda plus attentivement.

--Il est trs-riche, rptait-elle, il a plus de cinquante mille francs
de rente. Mais qu'est-ce que tu as donc? Ta n'as pas l'air content?

--Je ne sais pas ce que j'ai, maman, rpondit franchement Angle. Je
suis trs-surprise.

--Moi qui pensais que tu l'aimais...

La jeune fille rprima un mouvement douloureux. Rien ne pouvait lui tre
plus pnible que de voir ainsi profaner les sentiments secrets de son
coeur.

--Nous en parlerons plus tard, si vous le voulez bien, maman, dit-elle.
Pour le moment, je me sens tout abasourdie.

Marie ne put obtenir d'autres explications. Pendant le dner, sa fille
fut silencieuse et proccupe, et ne mangea presque rien.

Lorsque dans la soire le coup de sonnette magistral de madame
Sainte-Juste annona son arrive, Angle fit mine de s'enfuir.

--O vas-tu? demanda sa mre.

--Dans ma chambre, rpondit-elle d'un ton suppliant. Je voudrais ne pas
voir ces gens-l aujourd'hui, maman.

--Va! fit Marie, dont l'autorit s'tait considrablement adoucie depuis
que sa fille avait des chances de devenir la femme d'un homme qui
possdait cinquante mille francs de rente.

Angle ne se le fit pas dire deux fois, et, au moment o la majestueuse
Sainte-Juste apparaissait dans la porte de l'antichambre, elle
disparaissait elle-mme  l'autre extrmit du salon.

--Eh bien? qu'est-ce qu'elle a? demanda la matrone d'un air tonn.

--Elle est fatigue, je lui ai dit d'aller se reposer, rpondit Marie
avec une dignit si surprenante que madame Sainte-Juste la regarda deux
fois.

--Vous la mnagez beaucoup! fit-elle d'un air de doute.

--Je n'ai qu'un regret, rpliqua Marie, c'est de ne pas l'avoir assez
mnage prcdemment.

Madame Sainte-Juste, stupfaite encore, examina son amie de la tte aux
pieds.

--Quelle sensibilit! dit-elle ensuite avec un sourire mchant. Je ne
vous croyais pas le coeur si tendre.

--C'est possible! S'il n'tait pas tendre, il avait tort, mon coeur. Il
est en train de se corriger.

Madame Sainte-Juste garda le silence un instant, puis aprs avoir
rflchi:

--Vous avez donc fait un hritage? s'cria-t-elle avec vivacit.

Marie rougit de colre et aussi un peu de honte.

--Non, dit-elle. Je n'ai point fait d'hritage. J'ai fait des
rflexions.

--Et qu'avez-vous conclu?

--Que je m'tais mal conduite envers ma pauvre petite fille, et que, si
je ne voulais pas tre une mre dnature, il tait grand temps de
changer ma manire d'agir.

Madame Sainte-Juste secoua la tte.

--Ce n'est pas naturel, dit-elle.

--Comment, ce n'est pas naturel que je tmoigne  mon enfant les
vritables sentiments d'une mre?

--Non! ce n'est pas naturel! rpta madame Sainte-Juste avec obstination.
Il y a quelque chose que vous ne me dites pas.

Marie pina les lvres et s'assit toute droite dans un fauteuil, comme
si elle avait t en visite dans sa propre maison.

--Je n'ai rien de plus  vous dire, fit-elle;--puis elle ajouta:--pour
le moment. Mais j'ai fait une quantit de rflexions; et entre autres,
je me suis dit que, du moment o ma fille tmoignait une si forte
rpugnance pour M. Landel, il serait monstrueux de vouloir le lui faire
pouser.

--Ah! fit madame Sainte-Juste, trs-pique,--et cette rflexion vous est
venue subitement?

--Non! rpondit Marie avec sincrit. Il y a longtemps que je sentais
combien il tait odieux de trafiquer de cette enfant innocente...

Sans rpondre au coup d oeil significatif que lui jetait son vis--vis,
madame Lagarde continua:

--Je le sentais, et plus ma conscience me faisait de reproches, plus
j'essayais de m'tourdir en redoublant de svrit.

--Et l'indulgence a pntr dans votre me tout  coup, comme le vent
qui pousse une fentre mal ferme?

Marie ne rpondit pas. Elle sentait fort bien que sa conduite tait
inexplicable, tant qu'elle cacherait la demande de Prosper. Mais, par
amour-propre, elle et voulu faire attribuer son changement  des motifs
purement moraux. Voyant qu'elle n'y russirait pas, elle se dcida 
parler franchement.

--J'ai d'autres intentions sur ma fille, dit-elle d'un ton sec.

--Ah! nous y venons! J'en tais sre! s'cria madame Sainte-Juste  la
fois triomphante et inquite. Et peut-on les connatre?

--Non! rpliqua Marie.

La physionomie de son ancienne amie changea instantanment et n'exprima
plus que la ruse et la colre la plus basse.

--Vous vous figurez que cela va se passer ainsi? dit-elle entre ses dents
serres. J'aurai t bonne pour vous prter de l'argent, pour vous venir
en aide de toutes faons, et puis, quand vous avez une bonne aubaine, au
lieu de la partager avec moi, vous faites des cachotteries, et vous
prtendez garder le gteau pour vous seule? Vous tous trompez, ma
petite, a ne se passera pas comme a.

--Il me semble que moi seule ai le droit de disposer de ma fille!

--Oui, si vous aviez su vous tirer d'affaire toute seule, ma belle amie;
mais quand on a eu besoin de tout le monde, on a mis tout le monde dans
son conseil de famille!

C'tait si vrai que Marie ne trouva rien  rpondre. Cependant la
colre commenait  lui monter  la tte, et elle aurait fait quelque
cruelle rplique, si Landel n'avait point paru sur le seuil.

--Vous arrivez bien! s'cria son allie. Voil madame qui ne veut plus
de nous. Elle a d'autres intentions sur sa fille!

Landel regarda tour  tour les deux femmes et resta bouche bante. Son
loquence n'tait pas  la hauteur d'une pareille circonstance. Non
qu'il ft embarrass de tenir tte  toutes les femmes en colre de
l'univers, mais il se sentait contraint en prsence de Marie, qui avait
ce qu'il appelait  part lui de grands airs.

--Vous ne comprenez pas? fit madame Sainte-Juste, folle de rage. On tous
retire la demoiselle, vous en tes pour vos frais de politesse, de
bouquets et de bonnes paroles. On nous met  la porte tout simplement,
mon cher.

--Nous verrons bien! grommela Landel. Et d'abord vos raisons?

--Madame veut marier sa fille  un autre qui lui fera une plus belle
prime.

Landel tait un homme d'affaires. En pareille circonstance, il n'et pas
hsit un instant  vendre n'importe quoi  celui qui le payerait le
plus cher. Il ne dit pas tout haut que Marie tait dans son droit, bien
qu'il le penst largement, mais il se contenta de grommeler:

--C'est trs-malin.

--Puisque l'enfant ne veut pas de vous! dit Marie exaspre.

--Et moi, est-ce que vous croyez que je veux d'elle? s'cria le gros
homme de mauvaise humeur. Une mijaure qui ne sait pas dire une parole.
Vous figurez-vous que cela me promette un intrieur agrable? Je sais
bien que ce n'est pas pour cela qu'on se marie, mais c'est pourtant
ennuyeux, quand on a mis sa robe de chambre et ses pantoufles, d'avoir
devant soi la figure d'une femme qui pleure.

--Mieux vaudrait la dot sans la femme? glissa mchamment Marie.

--Parbleu! rpondit Landel d'un ton cynique.

--Eh bien, vous n'aurez ni l'une ni l'autre!

--Ce n'est pas si sr que cela, fit madame Sainte-Juste, qui s'tait un
peu calme. Parlons raisonnablement. Vous voulez marier votre fille  un
monsieur riche, car s'il n'tait pas riche, tous auriez aussi bien gard
Landel. S'il est riche, il n'a pas besoin de la dot; qu'il vous la
laisse, et nous la partagerons comme indemnit; voil qui est parl,
j'espre? On ne peut pas tre plus raisonnable.

Marie gardait le silence. La veille encore, tous ces trafics lui
paraissaient fort naturels: depuis qu'elle avait senti son coeur touch,
depuis qu'elle avait vu l'honnte visage de Prosper Damase, certaines
choses l'coeuraient que prcdemment elle aurait laisses passer.

--Vous serez paye de tout ce que je vous dois, madame, dit-elle  la
vaillante Sainte-Juste!

--Madame! rpta celle-ci sur un ton ironique, soyez donc bonne pour vos
amies, afin qu'un jour elles vous appellent madame,  seule fin de
dispenser de tenir leurs engagements.

--Je vous payerai tout ce que je vous dois, reprit Marie, sans prendre
garde  cette interruption.

--a ne suffit pas! Il faut un ddommagement pour tout le temps perdu et
les dsagrments. Votre gendre peut bien payer a de sa poche, il me
semble.

--Je vous payerai peu  peu, sur la pension que me fera mon gendre, dit
Marie.

Cette proposition souleva un orage pouvantable. Madame Lagarde y fit
tte de son mieux, mais elle tait seule contre deux.

--Vous savez ce que vous avez  faire, conclut la bonne Sainte-Juste, au
moment o un nouveau coup de sonnette mit fin  cette bruyante
conversation. Que votre gendre paye, et que les arrangements soient
faits de faon  nous satisfaire, parce que sinon...

Marie ne put rpondre, car on entrait. La soire fut maussade, comme on
peut s'en douter. Les invits ne s'amusaient gure.

--Voil une maison o ce n'est plus la peine de venir, dit un d'entre
eux en descendant l'escalier. Du moment o l'on ne s'y amuse plus...

--A demain! dit madame Sainte-Juste d'un air tragique en se drapant dans
son chle. Votre bras, Landel. Nous avons  causer ensemble, et demain
nous conclurons notre petite affaire.

Ils sortirent, et Marie referma elle-mme la porte sur eux.

Comme elle rentrait dans le salon o les lampes taient restes
allumes, elle fut stupfaite de voir Angle sur le seuil de sa porte.

--Que veux-tu? demanda Marie effraye.

--Maman, je vous demande pardon... j'ai entendu plusieurs choses, ce
n'est pas ma faute, et puis je n'ai pas tout compris. J'ai compris
seulement que vous avez eu de l'ennui  cause de moi. Je suis venue vous
remercier.

Les lvres de Marie balbutirent une question qu'elle n'osa prononcer
distinctement, mais Angle l'avait comprise.

--De m'avoir dfendue, maman, d'avoir souffert pour moi les choses
dsagrables que ces vilaines gens tous ont dites...

Marie eut envie de jeter ses bras autour du cou de sa fille, mais elle
n'osa. Une sorte de pudeur trange, presque craintive, l'empchait de
dire ce qu'elle ressentait de remords,  l'enfant qui se tenait devant
elle.

--Puisque j'ai une fortune, dites, maman, est-ce qu'on ne pourrait pas
arranger vos affaires? Je ne suis pas trs-habile dans ces choses, car je
ne sais rien; mais l-bas,  Beaumont, j'avais entendu dire  matre
Cornebu qu'on pouvait emprunter sur des valeurs... Maman, je vous
supplie, payez ces gens, afin qu'ils nous laissent tranquilles...

Les yeux d'Angle s'taient remplis de larmes, pendant qu'elle parlait
avec cette simplicit qui la rendait si touchante. Ceux de Marie
dbordrent  leur tour.

--Mais, ma chrie, dit-elle, l'argent est  toi, nous ne pouvons y
toucher...

--Oh! maman, je suis sre qu'on peut arranger cela: demandez  matre
Cornebu.

Elle tait pleine de confiance dans le notaire, pleine de confiance dans
la vie et dans sa mre elle-mme. Elle oubliait que celle-ci lui avait
fait tous les chagrins inexprimables, que la veille encore elle tait
prte  la livrer en mariage pour un peu d'or,  cet homme mprisable et
abhorr; elle ne voyait plus qu'une seule chose: ce soir, sa mre
l'avait protge, et pour cela n'avait reu que des affronts. L'me
gnreuse de la jeune fille voulait rparer l'outrage au plus vite.

--Nous en reparlerons, dit Marie, remarquant combien sa fille tait ple
et dfaite. Demain, il en sera temps. Tu as besoin de dormir, va te
reposer.

--Bonsoir, maman, fit docilement Angle en prsentant son front au
baiser de sa mre.

Celui-ci fut plus long et plus appuy que de coutume. Marie se sentait
tout autre. tait-ce une vie nouvelle qui commenait pour elle, ou
seulement le rayon passager d'une existence meilleure qui l'clairait
momentanment d'une douce lumire?

Elle reconduisit Angle  sa chambre et se retira chez elle. Mais elle
dormit peu et mal.




XLV


Angle, au contraire, s'veilla plus tard que de coutume. Elle se hta
de faire sa toilette avec la vague impression qu'elle avait manqu  son
devoir. Elle prouvait en mme temps une sorte d'impatience nerveuse qui
la faisait frissonner par moments. Prosper viendrait ce jour-l. Pourvu
qu'elle ne ft pas oblige de le voir!

Au moment o elle piquait la dernire pingle dans les tresses de ses
cheveux d'or, la sonnette retentit, et elle se sentit assure que
c'tait lui.

L'oreille tendue, elle couta...

Dans le salon, un bruit de chaises, puis la voix de sa mre, plus grave
que de coutume.

Une voix dont le timbre allait jusqu'au fond de son me rpondit
quelques paroles.

--C'est lui! se dit Angle, qui sentit son me et sa volont lui
chapper. C'est lui. Que vais-je faire, si l'on m'appelle?...

La porte s'ouvrit doucement.

--Angle, fit madame Lagarde, viens un peu.

Elle obit mcaniquement, comme si elle n'et plus t qu'un automate,
et entra dans le salon sans lever les yeux.

--Angle! dit Prosper...

Il lui tendait la main, les bras peut-tre... Elle resta immobile,
contraignant ses yeux  rester baisss, ses mains  demeurer  son ct,
souffrant indiciblement, et sentant pourtant avec une joie secrte
qu'elle tait matresse d'elle-mme, et que, puisqu'elle n'tait pas
tombe dans ses bras au premier moment, c'est qu'elle tait plus forte
qu'elle ne l'aurait cru.

--Angle, reprit Prosper, votre mre vous a dit que je suis venu vous
demander d'tre ma femme?

--Oui, rpondit-elle, sans le regarder.

--Eh bien! chre Angle, vous acceptez?

Elle lutta un instant avec elle-mme, puis se contraignit  parler.

--Et Marianne? dit-elle d'une voix si change qu'elle tait
mconnaissable.

--Marianne vous aime, Marianne est heureuse, son voeu le plus cher est
de nous voir maris.

--Pauvre Marianne! firent les lvres d'Angle, mais elle ne profra
aucun son.

--Je l'ai vue, continua Prosper, elle m'a assur que son plus grand
dsir tait de vous voir ma femme.

--Oui! fit Angle en inclinant la tte, elle est assez bonne et assez
gnreuse pour aller jusque-l!...

--Eh bien, chre Angle?...

Elle secoua ngativement la tte.

--Comment, s'cria Prosper, vous refusez?

--Je refuse, fit la jeune fille.

--Angle, pense  ce que tu fais! dit Marie. Tu n'as pas rflchi.

--J'ai rflchi, maman. Je ne puis pas pouser Prosper.

--Mais pourquoi? s'cria le jeune homme confondu. Vous n'avez donc pour
moi ni estime ni amiti?

--J'ai de l'une et de l'autre beaucoup plus que vous ne le croyez,
rpondit la jeune fille en levant les yeux pour la premire fois sur son
ami. Mais je ne puis pas vous pouser.

--C'est--dire que vous ne voulez pas?

--Je ne veux pas.

Elle baissa la tte, car les yeux de Prosper lui taient tout son
courage.

Le jeune homme, interdit, fit quelques pas dans le salon, puis
s'arrtant devant elle:

--Angle, dit-il, vous aviez beaucoup d'affection pour moi, est-ce vrai?

--C'est vrai! dit-elle, la tte toujours incline.

--Vous savez que vous me rendrez trs-malheureux si vous refusez de
m'pouser?

--On se console... dit lentement la jeune fille en pressant d'un
mouvement imperceptible ses mains l'une contre l'autre dans son
angoisse.

--Je ne me consolerai pas, reprit Prosper. Vous dsolez mon existence.

Elle lava les yeux pour lui dire:

--Et celle qui pleure l-bas, celle qui s'est rsigne peut-tre par
excs d'amour pour vous, la comptez-vous pour rien?

Mais ses yeux seuls parlrent. Absorb dans sa pense, il n'en comprit
pas le reproche muet.

--Angle, reprit-il, ceci est incomprhensible. Se peut-il que votre
coeur soit chang  ce point?

Elle resta immobile.

--Je tous croyais fidle et sincre, Angle, continua Prosper, affol
par la douleur.

Elle baissa la tte un peu plus pour cacher les larmes qui venaient
d'emplir ses yeux bleus.

--Serait-il possible que vous m'eussiez oubli au point d'en prfrer un
autre? reprit le jeune homme presque en colre.

--Non! fit Angle, mais je ne dois pas vous pouser, je ne vous
pouserai pas.

Il allait rpondre et protester...

--Ayez piti de moi, continua-t-elle, voyez ce que je souffre moi-mme,
et pargnez-moi des chagrins inutiles. Retournez  Beaumont, Prosper,
oubliez-moi et soyez heureux. On m'a dit que vous tes riche...--Tant
mieux! vous n'aurez pas  lutter avec les petits ennuis de la vie. Vous
direz  Marianne que je l'aime de tout mon coeur,--de tout mon coeur,
vous entendez? et que je mrite la grande amiti qu'elle m'a toujours
montre.

--Angle! s'cria Prosper en essayant de la retenir. Elle se droba par
un mouvement gracieux et rentra dans sa chambre.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda le jeune homme  Marie Lagarde,
quand il se vit seul avec elle.

--Je ne comprends pas, fit lentement celle-ci.

--Usez de votre influence, reprit le jeune homme, usez mme de votre
autorit, madame; il est impossible qu'elle s'entte dans un refus qui
ferait son malheur et le mien.

--J'essayerai, fit Marie; c'est un trange caractre de jeune fille...
J'essayerai, je vous le promets.

Prosper se retira, la mort dans l'me. L'accueil que Marie lui avait
fait la veille avait encourag en lui toutes les esprances. Il tombait
de son ciel en se voyant refus par Angle, au moment o les obstacles
semblaient aplanis.

Il courut retrouver son ami Cervin, pour confrer avec lui de cet
accident extraordinaire.

--Y comprenez-vous quelque chose? dit-il quand il eut termin son rcit.

--Oui et non, rpondit le brave homme. Cette petite fille a une plaie au
fond du coeur. Si l'on savait laquelle, on pourrait essayer de la gurir;
mais il est  craindre que si l'on se trompe, on n'en fasse une seconde
 ct de la premire, et ce ne serait pas le moyen de la ramener  la
raison.

Aprs avoir confr longuement, ils s'arrtrent, d'un commun accord, 
deux rsolutions: d'abord qu'on allait crire  Marianne, pour lui
apprendre l'incroyable rsultat du voyage de Prosper  Paris, et
ensuite,--que le lendemain Cervin ou Prosper, peut-tre les deux
ensemble, renouvelleraient leur tentative auprs de la jeune fille.

--Je lui ferai peut-tre entendre raison, dit Cervin. Je ne suis qu'un
vieux loup, mais elle a confiance en moi... Laissons-lui la journe pour
s'apercevoir quelle a eu tort.

Aprs une nuit sans sommeil, Cervin et Prosper se dcidrent  laisser
le premier tenter sa dmarche tout seul. Ils allrent ensemble jusqu' la
porte de la maison, et Cervin se dirigea vers la loge de la concierge,
pendant que son jeune ami se promenait dans la rue, de faon  tre
appel s'il en tait besoin.

--Madame Lagarde? demanda Cervin.

--Elle est partie hier soir pour la campagne avec sa demoiselle,
rpondit la brave femme.

--Partie? Vous en tes sre? Ce n'est pas pour tout de bon?

--C'est pour tout de bon. A cinq heures, elles sont parties avec une
petite valise.

--Quand reviendront-elles?

--Je n'en sais rien. Elles ont emport la clef.

--Mais leurs lettres?

--Elles ne reoivent pas de lettres. Et puis ce n'est pas votre affaire,
dites donc, monsieur!

Cervin, repouss avec perte, sortit et traversa la rue pour regarder les
fentres.

Elles taient closes, rien n'annonait que l'appartement ft habit.

--Eh bien? fit Prosper, qui arrivait rapidement  sa rencontre.

--Eh bien! elles sont parties! rpondit Cervin, vritablement aux abois.
Oh! mais, je les retrouverai, ou je ne m'appelle pas Cervin.

Aprs un instant de rflexion, il ajouta:

--Si j'tais vous, moi, je m'en irais raconter tout a  mademoiselle
Marianne. Il me semble que nous n'en sortirons pas sans elle.




XLVI


Angle tait assise devant la maison dans un petit jardin de Chaville.

Le jardin tait tout petit, cependant rien n'y manquait, ni la pelouse
entoure de corbeilles de graniums, ni le petit taillis de lilas et de
boules-de-neige, ni les alles serpentantes semes de gravier jaune. La
maison aussi tait complte; seulement le tout et tenu dans un
appartement de grandeur moyenne. C'tait la villgiature  l'usage de
Tom-Pouce.

Une chose consolait de tout: entre les deux collines de Meudon et de
Ville d'Avray, on voyait par une chancrure Paris dans le lointain gris
embrum, dlicieusement fondu dans une sorte de poussire que doraient
les rayons du soleil prs de se coucher.

A ce tableau merveilleux, le cadre des bois verdoyants et du ciel bleu,
 peine sem de nuages dors aussi... Il y avait l de quoi satisfaire
les mes gourmandes de lumire et d'espace.

Angle regardait cela et ne le voyait pas.

Son sacrifice tait consomm. Elle avait voulu fuir Prosper, le fuir
pour jamais; elle avait russi. Il tait loin d'elle  prsent. Il avait
souffert, sans doute...

A cette pense, le coeur de la jeune fille se serrait douloureusement.
C'est si cruel de faire souffrir ceux qu'on aime! Mais on n'obtient rien
sans souffrance. Depuis les fruits de la terre jusqu'aux plus hautes
rcompenses du gnie, tout ce que l'homme obtient, il l'obtient au prix
de son travail et le plus souvent de sa douleur.

Angle voulait que Marianne ft heureuse, que Prosper accomplt son
devoir jusqu'au bout... Aprs quelques jours, quelques mois peut-tre de
trouble et de regrets, ces deux tres faits pour vivre heureux ensemble
s'uniraient dans la paix de leurs mes, et continueraient ensemble le
chemin de la vie...

Elle-mme?--Qu'importait Angle  elle-mme? A dix-sept ans, on se grise
d'idal et de sacrifice, et tout parat facile.

Cependant quelques larmes venaient de tomber sur les mains d'Angle,
tristement ouvertes sur ses genoux.

--Angle? dit Marie  demi-voix, en s'approchant d'elle. La jeune fille
se retourna vivement.

--Tu t'ennuies?

--Non, maman, je vous assure.

--Tu es triste alors?

--Non, maman.

Cette fois Angle n'ajouta pas: Je vous assure. Marie regarda sa fille
d'un air de doute.

--J'ai fait ce que tu as voulu, dit-elle en s'asseyant sur une chaise en
face d'elle; j'ai lou cette petite maison pour un mois, nous nous y
sommes installes, nous ne voyons plus personne; ton mariage est
rompu... Et tu es triste tout le temps... cela me fait de la peine,
Angle. Que pourrais-je faire encore pour t'tre agrable?

Il y avait dans la voix de Marie quelque chose de rsign et de triste,
qui semblait bien trange dans sa bouche. videmment, la nature
suprieure d'Angle avait pris sur celle de sa mre un ascendant
inattendu.

--Rien, maman, rpondit la jeune fille en souriant. Vous faites tout ce
que vous pouvez pour me faire plaisir, et je vous en remercie de tout
mon coeur. Je suis un peu triste, mais cela passera.

Marie fit un grand effort sur elle-mme, et tout  coup:

--Veux-tu retourner  Beaumont? dit-elle. Angle la regarda stupfaite.

--Vous vous ennuieriez trop, maman, dit-elle.

--Je n'irai pas... Veux-tu retourner seule prs de tes amis, comme
auparavant?

La jeune fille se leva et vint jeter ses bras autour du cou de sa mre.

--Oh! maman! dit-elle tout mue, vous avez eu l'ide de faire cela?
Comme je vous remercie!

Pour la premire fois, la mre et la fille changrent une treinte
vraiment tendre et sincre.

--Alors, tu le veux, dis? fit Marie en passant la main sur ses yeux
humides.

--Je vous remercie de toute mon me, maman, dit Angle,--mais je ne veux
pas retourner  Beaumont.

Marie resta interdite.

--Comment? Tu n'avais pas d'autre rve?

--Pas maintenant, du moins, maman. Plus tard... quand Marianne sera
marie...

--Marie? Mais alors tu seras toute seule! s'cria Marie, qui n'avait
jamais eu la pense que Prosper et pu rechercher la fille du pre
Benot.

Angle secoua la tte.

--Plus tard, maman,--pas maintenant.

--Je n'y comprends rien! murmura Marie, en regardant sa fille d'un air
perplexe.

--Madame, fit la petite bonne qui se prsenta sur le perron en
miniature, voil du monde qui vous demande.

--J'y vais, rpondit madame Lagarde en se dirigeant vers la maison.

Angle resta seule dans sa solitude. Le soleil baissait rapidement, on
dnait dans les maisons voisines, et les jardins autour d'elle taient
trs-silencieux.

Elle tourna sa chaise de faon  voir devant elle le plus d'espace
possible, et reprit sa rverie, un instant dtourne.

C'est ainsi que jadis, dans l'chancrure des collines, elle voyait la
mer, un petit triangle bleu... Le triangle gris qu'elle voyait
maintenant, c'tait Paris... Paris o elle avait tant souffert, o
d'enfant heureuse, volontaire, entte, elle tait devenue une jeune
fille soumise et patiente... Que Beaumont tait loin! Non certes, elle
ne voulait pas y retourner. Si douce que ft la tentation de revoir ses
amis, sa demeure, son cher pays, elle attendrait que Prosper ft rentr
dans le devoir, que leurs coeurs  tous se fussent calms dans la douce
habitude de la vie de famille; alors elle retournerait l-bas... O la
chre petite maison, le jardin plein d'abeilles...

Mais la douce voix de Marianne si ferme et si franche ne retentirait
plus  ses oreilles, dans le calme du jardin, les soirs d't; Marianne
serait ailleurs, prs de son mari. O mre Marianne, c'est toi qui as
donn  ta petite fille la force de faire son devoir, quoi qu'il en
cote... Angle ne sait pas quand il lui sera donn d'entendre ta voix
chrie, de revoir ton doux visage,--mais, quelque part que tu sois 
cette heure, petite mre Marianne, reois la bndiction de ton Angle,
sur toi et celui que tu aimes.

Est-ce le souvenir qui fait vibrer la voix de Marianne aux oreilles de
sa petite chrie? On dirait qu'elle a parl quelque part... l'air
apporte un cho de sa voix...

Presque effraye de se voir ainsi hallucine, Angle veut se lever, mais
un pas rapide et ferme fait crier le gravier, et Marianne est l, les
bras ouverts. Avant qu'elle ait eu le temps de regarder, la petite
chrie se sent presse sur ce sein maternel, et soudain il lui semble
qu'elle n'a jamais quitt Beaumont, qu'elle n'a jamais souffert, que
tout est un rve, que les abeilles sont l, derrire elle...

Marianne l'assied sur sa chaise, car Angle est si faible qu'elle ne
peut se tenir debout. Elles se regardent les yeux dbordants de
larmes,--et Angle comprend qu'elle n'a pas rv.

--Je suis venue, fait Marianne de sa chre voix si douce et si ferme,
pour te dire que tu as un devoir  remplir...

--Je sais, rpond Angle... O Marianne, j'ai fait mon possible! J'ai
refus Prosper, ne crois pas que j'aie oubli ce que je te dois.

Marianne approche sa chaise et prend la tte d'Angle sur son paule,
comme autrefois quand elle tait toute petite; seulement, alors, elle
tenait l'enfant sur ses genoux.

--Je sais ce que tu as fait, mon Angle; je sais que jamais fille n'a
donn  sa mre plus de joie et d'orgueil que tu ne m'en donnes
aujourd'hui; mais, ma petite chrie, ce n'est pas l qu'est ton devoir.
Ton devoir, c'est d'pouser Prosper.

Angle tressaille, s'arrache  l'treinte de son amie et la regarde avec
des yeux perdus.

--Oui, pouser Prosper. Il n'est pas fait pour moi, ce garon jeune et
brillant; moi, je suis une paysanne; toi, tu es une demoiselle, et puis
il t'aime!

--Mais toi, tu l'aimes? dit faiblement Angle.

--Non! C'est--dire que je ne l'aime plus comme on doit aimer son mari,
et,  vrai dire, je crois que je l'ai toujours aim plutt comme mon
enfant que comme autre chose... Te souviens-tu qu'il me le reprochait
autrefois? C'est toi qui l'aimes, Angle... et il t'aime comme il ne m'a
jamais aime... jamais...

La jeune fille devient toute rouge et cache son visage dans ses mains.
Marianne les carte pour les prendre dans les siennes.

--Prosper est l;--vas-tu le refuser cette fois, si c'est moi qui te le
donne?

Il est l, en effet, derrire le massif minuscule, et s'approche en
entendant son nom.

--Je te le donne, entends-tu, ma fille Angle? et je suis heureuse, plus
heureuse que je n'avais jamais pens l'tre...

Entre eux, Marianne est vraiment heureuse. Elle tient une de leurs mains
dans chacune des siennes, et ils restent devant elle les yeux baisss,
n'osant se regarder...

Elle joint lentement les deux mains qu'elle tenait, et s'carte...

Les fiancs restent seuls sous le ciel qui s'assombrit, car le soleil
est couch, et la premire toile brille dans l'azur au-dessus de leurs
ttes.

--Voyons, Cervin, dit Marie Lagarde dans la salle  manger, dites-moi
comment vous avez dnich notre demeure.

--C'est bien simple, rpondit paisiblement le brave garon; quand vous
allez  la campagne, si vous ne voulez pas qu'on vous dcouvre,
n'emmenez pas une bonne qui a des amoureux  Paris!

Il n'y avait rien  rpondre.

--Mais alors, s'cria madame Lagarde consterne, les autres vont aussi
nous dcouvrir, madame Sainte-Juste...

--N'en doutez pas une minute! Mais il y a un moyen trs-simple de vous
en dbarrasser. Donnez-leur de l'argent. Ou plutt, chargez-moi de cette
commission, Prosper m'a donn carte blanche pour conclure tels
arrangements que vous m'indiqueriez. Quant  vous-mme, il vous
abandonne les revenus de la dot d'Angle...

Marie passa ses deux mains sur son visage mu.

--Je n'ai pas mrit cela, dit-elle aprs un silence,-mais je crois que
je puis affirmer  mon futur gendre qu'il n'aura pas  se plaindre de
moi.

C'est une heureuse demeure que la grande maison qu'habite Prosper avec
sa jeune femme, ses deux enfants, et Cervin, qui ralise enfin son dsir
d'tre propritaire  la campagne. Il est en effet propritaire d'une
petite maison, au bout d'un jardin,--un jardin qu'il cultive lui-mme,
ne vous dplaise. Il faut dire cependant que sans l'intervention du
jardinier, les rcoltes seraient fort aventures;--mais, tel quel, le
jardin produit des fruits que les enfants d'Angle mangent avant qu'ils
soient mrs, et des fleurs qu'Angle porte journellement  son corsage.

Marianne et son pre passent deux fois par an trois mois avec leurs
amis, et l'honnte fille regarde l'avenir sans crainte, car elle sait
que lorsque Benot aura t rejoindre ses parents dans le cimetire, sa
place dfinitive sera tout prs de ceux dont elle a fait le bonheur.

Marie Lagarde a tenu la promesse qu'elle avait faite  Cervin, et les
petits-enfants adorent leur grand'mre. On dirait que, n'ayant presque
pas t mre, elle se hte maintenant de rparer le temps perdu.

FIN.


E. PLON et Cie IMPRIMEURS-DITEURS 8, RUE GARANCIRE, 8.




[Fin d' _Angle_ par Henry Grville]
