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Titre: Idylles
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1885
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1885
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   25 aot 2008
Date de la dernire mise  jour: 25 aot 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 163

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                               IDYLLES




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mars 1885.

______________________________________________________
PARIS TYP. E. PLON, NOURRIT ET Cie. RUE GARANCIRE. 8.




                               IDYLLES

                                 PAR

                           HENRY GRVILLE

[Illustration: logo.]

                                PARIS
                           LIBRAIRIE PLON
             E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                         RUE GARANCIRE, 10

                                1885

                        Tous droits rservs




        _A F. F. HENNER.

        Le matre des sources limpides
        O le ciel bleu se rflchit
        S'en va seul, par les prs humides
        Que le crpuscule blanchit.

        Au seuil des longues avenues,
        Sous l'abri des arbres discrets,
        Il voit passer les nymphes nues
        Qui sont les mes des forts.

        Comme des btes merveilleuses,
        Elles vaguent en libert
        Sous l'oeil du matre, insoucieuses
        De leur auguste nudit.

        Il peint ce qu'il voit, et son me
        Jette, ainsi qu'un manteau royal,
        Sur la beaut d'un corps de femme
        La vision de l'idal.

        C'est pourquoi je veux dans ce livre
        Inscrire son nom prs du mien;
        Et sa gloire me fera vivre
        Lorsque je ne serai plus rien.

                           Henry GRVILLE.

        Paris, 22 fvrier 1885._




[Illustration: head01.]

LA BERGERIE

LA petite pluie fine qui rayait le ciel depuis le lever du jour cessa
enfin; un rayon d'or jaune enfilant le sombre couvert des htres pntra
au fond de la grande bergerie. Les bliers enfouis jusqu'au jarret dans
la haute litire, que, tout en broutant la provende matinale, ils
avaient, recouverte de trfle vert arrach aux crches, levrent la tte
vers le rayon et poussrent un blement d'appel.

A ce signal, les brebis pleines et nourrices se levrent prcipitamment
en ployant leurs genoux, et, d'un seul bond, la moiti du troupeau se
prsenta  la claire-voie qui ferme la bergerie. Les derniers venus
grimpaient sur les autres pour aspirer la tideur du soleil, et les
matres bliers durent repousser d'un coup de frontal plus d'un
indisciplin sorti des rangs.

--Eh oui! fit le valet de ferme en s'approchant lentement de la porte,
on va vous lcher dans les clos! Vous avez bien le temps, l'herbe est
encore mouille! Jean, le matre, veut voir les agneaux. La porte de la
cour est-elle ferme?

--Oui! rpondit une voix lointaine. Et l'on entendit la lourde barrire
retomber de tout son poids contre le montant de pierre avec le cliquetis
ordinaire du crochet de fer sur le granit.

--Allez! dit le valet de ferme de sa voix paresseuse et lente.

Il retira la traverse qui assujettissait la claire-voie, puis ta la
claire-voie elle-mme et recula un peu pour n'tre pas renvers.

Effrays de la libert subite, les bliers restrent immobiles sur le
seuil troit et bas, regardant devant eux et craignant un pige.

Une bouffe de vent tide leur apporta l'arome des falaises humides des
bues de la mer, l'odeur de l'herbe courte et grasse, tondue jusqu'au
sol par leur dents tenaces et patientes, et soudain, la tte leve,
comme pousss par un fouet invisible et rsistant encore  l'instinct
qui les appelait, les superbes animaux se prcipitrent dans la grande
cour qu'ils franchirent en quelques bonds.

L'abreuvoir, entour de pierres moussues, abrit par les pines noires,
ne les tenta point; ils passrent outre et s'arrtrent, le nez sur la
barrire qui menait  la libert.

Tout le troupeau avait suivi, les vaillants en tte, les mres pleines
plus lentes et plus lourdes, et enfin les nourrices, encourageant les
agneaux nouveau-ns encore chtifs et tremblants sur leurs jambes d'un
jour. La masse entire s'arrta immobile, rsigne, et pourtant
frmissante devant la grande barrire qui ne voulait point s'ouvrir.

--Eh! sont-ils presss! dit le valet en traversant de son pas ferme et
lent la cour boueuse o ses lourds sabots de htre remplis jusqu'au bord
de paille frache laissaient de larges empreintes. On dirait qu'ils
n'ont pas vu d'un mois le ciel du bon Dieu!

--Laisse-les aller! dit une voix forte derrire lui.

Le fermier venait de sortir; sur le seuil de la porte, les bras croiss,
la tte couverte d'un chapeau  larges bords, il dnombrait son troupeau
et le trouvait en bon tat; son oeil de propritaire satisfait allait
des brebis pleines aux agneaux gras, s'arrtant avec complaisance sur
les nobles bliers, si redoutables quand ils tenaient tte aux chiens du
voisinage.

Longeant le mur de terre, le valet se fraya  grand'peine un passage
jusqu' la barrire, et d'un geste de menace carta la troupe
pusillanime. Ils reculrent tous, except les trois grands bliers, qui
continurent  regarder la route d'un air mchant. Un second geste ne
les effaroucha pas davantage, et ils rallirent le troupeau d'un
blement d'appel.

--C'est bte, ces animaux-l, grommela le valet de ferme en prenant par
les cornes le plus voisin de lui; ils ne comprennent pas qu'une
barrire, a s'ouvre en dedans, exprs pour les faire rentrer quand ils
sont dehors, et pour les empcher de sortir quand ils sont rentrs!

Le blier se dbattit et menaa pendant un instant; mais de sa main
libre le valet avait repouss la barrire qui s'carta, grina sur ses
gonds et alla battre le mur; toute la bande, d'un lan prodigieux, se
prcipita sur la route.

Ils prirent leur course au grand galop, se culbutant contre les haies et
se passant sur le corps sans piti; puis le parfum des lychnides roses,
abreuves de pluie et dj chauffes par le soleil, tenta leur
gourmandise, et lentement, faisant l'cole buissonnire, les moutons se
dirigrent vers la falaise.

Quand le pitinement du troupeau sur la route eut cess de frapper
l'oreille d'un bruit rgulier, le fermier se dcroisa lentement les
bras, regarda le ciel devenu bleu, et poussa un soupir. L'horloge de la
salle derrire lui dans la maison frappa lentement neuf coups, avec un
formidable bruit d'chappement, puis le silence se fit, mesur par les
battements gaux et sourds du balancier.

Quelques gouttes de pluie tombaient l'une aprs l'autre du toit de
chaume neuf, et faisaient un petit clapotis mlancolique dans l'ornire
pleine qui marquait la ligne d'avancement du toit tout autour de la
maison; l'une d'elles effleura le fermier qui avait fait un pas en
avant; il l'essuya sur sa joue d'un geste machinal et poussa un second
soupir, comme si cette larme de sa maison avait remu en lui toutes les
larmes de son cour.

--Marie, dit-il en se tournant vers l'intrieur, voil qu'il fait beau,
vous pouvez sortir le petit.

Une vieille servante parut, tenant dans ses bras, avec autant de soin et
de respect que si c'et t un Enfant Jsus de cire, un petit tre ple
et triste, dont les grands yeux bleus errants autour de lui cherchaient,
pour s'y reposer, un objet qui lui ft agrable.

--Promenez-le le long de la haie, il n'y a pas trop de soleil, et il y a
de la chaleur, fit le pre en couvrant le petit garon d'un regard aussi
triste et plus profond que celui de l'enfant lui-mme. Il approcha, son
visage du petit visage ple et l'embrassa avec tendresse; le garonnet
lui passa doucement la main sur la bouche, mais sans sourire, et le
pre, navr, recula un peu pour ne pas laisser voir  la servante le
chagrin que lui causait l'tat de son fils unique.

Soudain les yeux du petit s'clairrent; il leva son bras dbile
indiquant un objet qui satisfaisait son regard, et pronona lentement ce
nom court et facile:

--Vevette!

Le pre suivit ce mouvement, et la jeune fille qui passait de l'autre
ct de la cour, se sentant regarde, pressa le pas en rougissant.

--Vevette! rpta l'enfant prt  pleurer.

--Le petit te veut, viens un peu ici, cria le fermier de sa voix mle et
sonore.

Vevette traversa la cour et s'approcha du groupe. Le petit lui tendit
les bras; elle le prit, et il se mit aussitt  jouer avec les cheveux
friss et indociles, avec le petit bonnet de toile, avec les oreilles
mignonnes de la fillette. Elle se prtait  ce jeu, lui donnant de
petits noms d'amiti, faisant coucou avec lui derrire l'paule de la
vieille servante, et transfusant en cet tre frle et soucieux toute la
joie de sa propre jeunesse.

--Il n'aime gure que toi, dit tristement le pre, pendant que l'enfant,
qui avait commenc par sourire, finissait par rire aux clats des
caresses de son amie.

--Oh! notre matre, et puis vous! Et il vous aime plus que moi, et c'est
bien juste, puisque vous tes son pre! fit la jeune fille avec un
sentiment de dlicatesse qui amena sur sa joue une nouvelle rougeur.
Voyez comme il vous regarde!

Elle prsenta au pre mu l'enfant qui continuait  sourire. Le pre
ouvrit les bras, et le petit garon tendit les siens. Vevette le remit
au fermier et s'loigna aussitt du ct de la bergerie.

En la voyant disparatre, le petit visage se contracta, la bouche
pleureuse se gonfla, et l'orphelin rpta plaintivement:

--Vevette!

--Pauvre petit! murmura le fermier, ce n'est pas Vevette, c'est ta mre
qu'il te faudrait. Mais ni ton chagrin ni le mien ne feront revenir la
pauvre me!

Il rendit l'enfant  la bonne et s'en alla de son pas ordinaire voir les
veaux nouveau-ns  l'table.

Laurent avait perdu sa femme dix-huit mois auparavant, et la joie d'tre
pre avait t assombrie par la mort prmature de la jeune mre.

Non qu'il l'et aime d'un amour trs-profond, mais l'habitude d'tre
ensemble, la douceur de la pauvre crature, souvent malade et toujours
patiente, lui avaient inspir un attachement plein de piti.

Elle dsirait ardemment un fils,--moins pour elle que pour le fermier;
ceux qui possdent la terre savent seuls quel chagrin cruel ressent le
propritaire  la pense de mourir sans hritier direct.

A quoi bon l'ordre et l'pargne, si le patrimoine sculaire, augment de
tout ce que peut y joindre une vie de travail, doit aller enrichir des
collatraux? Avec quel courage, au contraire, n'ensemence-t-il pas,
celui qui dans l'avenir voit mrir les moissons des fils de son fils!

Elle sentait qu'elle mourrait de sa maternit, la pauvre jeune femme peu
faite pour l'existence grossire des champs, et pourtant elle avait
demand un fils dans toutes ses prires. Il tait venu, cet enfant
dsir, et la mre tait partie, sans mme avoir le temps d'apprendre
que la vie de l'hritier semblait un miracle, tant il tait frle.
Depuis, l'poux esseul, le pre inquiet devenait de jour en jour plus
triste dans la maison riche et dsole, o il y avait de tout en
abondance,--sauf du bonheur.

Laurent avait beau vouloir dtourner son esprit vers les choses
pratiques, il ne pouvait secouer la mlancolie de ses souvenirs.

Qu'est-ce qu'une maison sans matresse, sinon un corps sans me? Les
armoires de chne, hautes et luisantes, avec leurs appliques de cuivre
dcoup, sont tristes  voir lorsque la fermire n'y range pas elle-mme
les piles de linge parfum d'une bonne odeur de lessive; ce silence mme
de la demeure bien ordonne est triste et lourd; ne vaudrait-il pas
mieux mille fois y entendre rsonner la voix de la matresse, dt-elle
donner des ordres et rprimander les filles ngligentes?

Pendant qu'on promenait l'enfant, des poules aux lapins, puis aux
canards, puis dans le jardin, plein d'un fort bruissement d'abeilles
affaires autour des touffes de thym en fleur, puis aux ruches qui
portaient encore un lambeau d'toffe noire, en deuil de la fermire,
Laurent faisait partout sa visite accoutume. Depuis les greniers pleins
de fourrage jusqu' l'humble tect  porcs, il inspectait chaque jour les
moindres coins de son domaine, et c'est cette surveillance active sans
tracasserie qui lui permettait d'tre un matre gnreux, tout en
faisant de lui-mme un homme riche.

Il s'assura que les portes des granges taient closes, que personne
n'avait touch  la clef du cellier, plein de grandes futailles de cidre
en bel ordre; ensuite il entra dans les curies et ramassa un collier
tomb de son clou, puis dans l'table, o tout tait  souhait, et
enfin, passant devant la bergerie, vide  cette heure, il s'arrta pour
voir si rien n'y tait drang. Il croyait n'y trouver personne; il
resta immobile sur le seuil en apercevant Vevette assise sur une pierre,
dans le jour qui venait de la porte, un agneau sur les genoux et une
tasse de lait  la main. Son tablier de toile-bleue et blanche  petits
carreaux, ourdi et fil  la ferme, protgeait contre le courant d'air
venu de la porte, la bestiole encore frle et presque nue.

--Qu'est-ce que tu fais? dit Laurent surpris.

--C'est un agneau de la semaine dernire, rpondit la jeune fille,
levant vers lui son doux visage qui rougissait si facilement; sa mre a
eu deux jumeaux; elle nourrit l'autre et ne veut pas de celui-ci; j'ai
essay dix fois de le faire tter, elle le tuerait d'un coup de pied si
je n'tais pas l; elle n'en a que pour l'autre. Pauvre petit! Ce n'est
pourtant pas sa faute! Il est si doux et si mignon!

Elle trempa dans la tasse de lait une sucette de mie de pain dans un
chiffon, comme celles qu'on donne aux nourrissons pour les empcher de
crier, la fit entrer dans la bouche de l'agneau qui se mit  sucer avec
avidit, et tout en rejetant sur lui son tablier, elle continua:

--C'est drle, n'est-ce pas, notre matre, que des mres n'aiment qu'un
enfant et pas l'autre? Ce pauvre petit, il m'a fait peine, quand je l'ai
vu rest l, l'autre jour; la mre ne veut pas qu'il la suive au clos:
il grelottait dans la paille. Alors je l'ai mis  part et je le nourris.
Il pourra bientt manger un peu d'herbe, car il devient fort.

--Et tu le gardes sur tes genoux tout de mme? fit Laurent en souriant.

Vevette fit un mouvement d'paules plein de compassion et rougit encore.

--C'est pour qu'il ait chaud et qu'il soit content, notre matre,
dit-elle en souriant, mais en baissant la tte pour cacher son embarras;
je me figure que cela lui fait plaisir et qu'il croit avoir une mre.

Elle carta un peu son tablier et laissa voir l'agneau repu, endormi,
blotti dans son giron, avec la pose abandonne d'un tre heureux et
rchauff.

Laurent regarda la jeune fille, puis la bestiole, et, troubl lui-mme,
il ne savait par quelle motion bizarre et nouvelle, il promena son
regard autour de la bergerie.

Elle tait grande et haute, chaude en hiver, frache en t, avec une
petite fentre  l'ouest, faisant face  la porte  l'est, qu'on pouvait
ouvrir pour arer l'asile. La paille jaune foule et brise avait un ton
doux  l'oeil, et les brins de trfle vert parpills formaient  et l
des taches sombres, surtout prs des crches; une bonne odeur de laine
et de verdure mles imprgnait les murailles et provoquait  une sorte
de mollesse aussi douce que les toisons floconneuses qui y trouvaient
abri la nuit.

Malgr lui, le regard de Laurent revenait toujours  la jeune fille, qui
restait immobile et comme assoupie dans la chaleur du soleil dj haut.

--Il y a longtemps que tu es chez nous? demanda-t-il.

--Quatre ans  la Madeleine, rpondit Vevette rveille en sursaut de sa
rverie.

--Quel ge as-tu? dit le fermier, sans savoir pourquoi il faisait cette
question.

--J'ai eu dix-huit ans aux Rois, notre matre, rpondit-elle en levant
la tte par dfrence, mais en tenant ses yeux toujours baisss.

--Aux Rois... mais tu n'es pas alle voir ta famille, aux Rois? Les
autres domestiques y sont tous alls... et toi, pourquoi es-tu reste?

--Je n'ai pas de famille, dit la jeune fille sans changer de voix ni de
visage. Vous savez bien que je n'ai plus ni pre ni mre.

--Tu as des tantes, l-bas, du ct de la lande?

Vevette ne rpondit pas.

--Est-ce qu'il serait arriv malheur chez elles? reprit Laurent avec un
intrt soudain pour Vevette et les siens.

Elle secoua doucement la tte.

--Il n'est rien arriv, notre matre, dit-elle, de sa voix douce et un
peu attriste; mais la famille, c'est tout bon ou tout mauvais: quand on
ne s'aime pas, on se dchire, et moi, j'aime la paix.

--Elles ne sont pas bonnes pour toi? insista Laurent.

--Pour cette famille-l, reprit Vevette, j'aime mieux rester ici. Elles
ne m'aiment pas, mes tantes; il faut y aller les mains pleines, et je
n'ai rien.

--Tu n'as vraiment rien, Vevette? demanda le fermier attendri.

--J'ai la maisonnette et le jardin de mes pauvres parents, mais cela ne
rapporte rien, puisque je n'ai pas pu les renter  loyer; de fait, j'ai
mes gages que vous me donnez, mon matre, rpliqua la fillette. Mais il
leur faudrait autre chose, elles aiment  bien manger. Et puis, elles
seraient autrement, que j'aimerais mieux rester ici que d'aller les
voir. Je me plais mieux ici que partout ailleurs. Elle voulut se lever,
mais l'agneau poussa un gmissement, et elle reprit sa premire posture.

--Tu es une bonne fille, Vevette, dit le fermier, surpris de se sentir
touch jusqu'au fond de l'me par ces paroles si simples. Veux-tu que
j'augmente tes gages? Je suis prt  te donner, ce que tu me demanderas:
tu es la meilleure servante de la maison, et puis ma dfunte t'aimait.

Vevette dtourna lgrement la tte, et avec un tremblement dans la
voix, elle rpondit:

--Vous ferez comme vous voudrez, mon matre; ce n'est pas pour de
l'argent que je vous sers fidlement, c'est par grand amour pour la
dfunte et pour son joli _fisset_, votre petit garon.

Laurent rougit  son tour, un peu de honte, et il fit un mouvement pour
sortir, mais il se ravisa.

--Si l'agneau en rchappe, Vevette, dit-il, je te le donne; tu l'auras
bien gagn. Tu n'as pas besoin de le vendre si tu veux le garder; il
sera nourri avec les autres. C'est un mle?

--C'est une brebis.

--Elle est  toi, et les petits qu'elle pourra avoir aussi. A tantt,
Vevette.

Laurent disparut de la porte, et le soleil entra. Mais il ne sembla pas
causer de joie  la jeune fille; elle continua  passer sa main
doucement sur la tte fine et veloute de l'agneau.

Les paroles de son matre lui avaient fait  la fois plaisir et peine,
elle ne savait pas pourquoi. Il avait eu tort de parler de gages;  quoi
bon les gages, quand elle avait l'asile et le couvert? Cette maison
tait celle o elle voulait vivre et mourir.

Enfin, elle inclina ses lvres jusqu'au front de la bestiole et
l'embrassa  deux reprises. C'tait sa proprit dsormais; pour la
premire fois de sa vie elle avait reu un prsent; elle tait
trs-contente; cependant  ct de ses deux baisers, elle laissa tomber
une larme.

Soulevant l'agneau endormi; elle le plaa doucement dans une crche
pleine de paille, et sortit de la bergerie pour vaquer  ses autres
devoirs.

En traversant la grande cour, elle aperut l'enfant du fermier; soutenu
par les bras de la vieille servante, il essayait ces premiers pas si
gauches et si gracieux, si comiques qu'ils font clater de rire, et si
touchants qu'ils font pleurer les mres. Averti par quelque instinct
secret, le petit garon tourna la tte de son ct, et l'appela du geste
et de la voix.

Vevette savait que le matre ne dirait rien pour quelques instants
drobs au travail en faveur de son fils; d'ailleurs, et elle d tre
gronde, elle ne pouvait rsister au plaisir de voir sourire ce petit
garon et sentir le baiser de ses lvres fraches; elle se dirigea vers
lui. A une courte distance, elle se baissa, lui tendant les bras; avec
un sourire plein de triomphe et de confiance, l'enfant s'chappa des
mains qui le retenaient, fit quelques pas en trbuchant et vint tomber
dans le tablier de la jeune fille, rouge de plaisir et d'orgueil.

--Il a march, Seigneur Jsus! Il a march tout seul! s'cria la vieille
servante en levant les mains au ciel. Reviens  moi, mon _fisset_, et
montre que tu es un grand garon!

Mais l'enfant ne voulait pas quitter sa petite amie, et dtournait
obstinment la tte. La voix grave de Laurent se fit entendre.

--Il a march tout seul! C'est la premire fois!

--Va voir ton pre, mon _fisset_, va vite, dit Vevette avec douceur.

Le petit leva en hsitant les yeux sur son pre, puis soutenu par la
main, encourag par la voix de la jeune fille, il traversa la courte
distance qui le sparait du fermier;--soudain, Vevette retira sa main,
et l'enfant cherchant un appui alla tomber dans les bras de Laurent,
fier et mu, qui le souleva jusqu' son visage, puis le remit sur ses
jambes.

--Vevette, rpta l'enfant au moment o ses petits pieds touchaient la
terre. Et, encore appuy sur le genou de Laurent, il tendit sa menotte
vers son amie.

Mais elle avait disparu, ne voulant pas usurper les caresses dues au
pre.

--Vevette! cria Laurent, qui et voulu la voir rester. La prsence de la
jeune fille auprs de son fils lui semblait une sauvegarde. Quand elle
tait l, jamais de pleurs ni de cris; elle devinait ses dsirs, et
pourtant elle savait refrner ses caprices. Seule, elle lui parlait le
langage de la raison, et seule elle obtenait sa soumission. Mais elle
avait disparu, comme elle faisait toujours aprs ces courtes scnes. On
l'et dite honteuse de son empire et dsireuse de le faire oublier.

La servante emporta le petit garon pour le distraire, mais non sans
rsistance de sa part, et ses cris de colre et de regret se firent
entendre au loin plus d'une fois dans l'aprs-midi.

Laurent prit  travers les clos pour aller voir ses gnisses, parques 
l'autre extrmit de la proprit. Il marchait la tte baisse, comme
font le plus souvent les habitants de la campagne habitus  chercher
leur bien dans le sol; les mains derrire le dos, pench en avant, il
pensait, il ne savait pourquoi, mais avec une persistance singulire, 
la petite servante que son fils chrissait.

C'tait vrai;  proprement parler, Vevette n'avait pas de famille,
puisque celles qui lui appartenaient ne se souciaient pas d'elle. Son
pre tait un honnte homme, mais un cultivateur inhabile; loin de
prosprer, son modeste patrimoine s'tait fondu dans ses mains, et le
chagrin l'avait min avant son temps. La mre avait survcu de quelques
annes, filant pour vivre le fil le plus fin de la contre; puis elle
tait morte aussi, et l'orpheline s'tait place pour gagner son pain.

Laurent, la revoyait encore  l'assemble de la Madeleine, o se louent
pour l'anne les serviteurs  gages. Avec son petit bonnet blanc, ses
yeux pleins de larmes, son mince paquet sous le bras, elle regardait
tristement dans la foule, cherchant un visage bienveillant, choisissant
un matre par la pense, redoutant celui-ci, acceptant plus volontiers
celui-l, mais le coeur bien gros d'tre oblige de vivre chez les
autres.

Elle avait ferm le matin sa petite maison de pierre grise, dont elle
tait, hlas! seule propritaire; aprs avoir fait en pleurant le tour
du jardinet, elle avait mis la clef dans sa poche, et maintenant elle
craignait de ne pas trouver ce matre d'abord redout.

Voudrait-on d'elle, avec ses petits bras dbiles, sa stature mignonne,
ses mains rouges, mais fluettes... Si on allait la trouver trop chtive,
lui faudrait-il s'en retourner  la maison dserte, si triste, o le
pain manquait? Faudrait-il mendier de village en village ce pain qu'elle
et prfr devoir au travail?

C'est alors que la femme de Laurent s'tait approche, et trouvant 
cette enfant un visage honnte, l'avait loue pour soigner les veaux et
les agneaux, et donner du grain aux poules.

Depuis, la figure candide et les yeux pleins de bont s'taient toujours
tourns vers la fermire comme vers le soleil levant. Marchant dans
l'ombre de ses pas, elle avait appris tous les devoirs du mnage sans
peine et sans fracas. Quand les forces avaient manqu  la jeune femme,
c'est Vevette qui, sans mot dire, avait pris sa part d'ouvrage et
l'avait ajoute  la sienne, trouvant le temps de tout faire sans cesser
de sourire.

Laurent se rappelait ces choses, et bien d'autres. Il revoyait la
mourante s'appuyant sur Vevette pour respirer avec effort l'air qui
n'entrait plus dans ses poumons,--il voyait la jeune fille, ple de
fatigue, soutenir courageusement dans ses bras la pauvre femme qui se
dbattait contre la mort; il voyait encore, alors que tout le monde,
bris de lassitude, s'tait endormi dans la maison,--lui-mme comme les
autres,--Vevette veiller auprs de la dfunte, renouveler le cierge
funraire et lisser les draps du lit, comme si sa matresse et pu la
voir.

Et l'enfant! de quelle tendresse ne l'avait-elle pas entour! Que de
nuits n'avait-elle pas passes  le promener dans ses bras, autour de la
chambre, en lui chantant ces refrains du pays qui n'ont plus ni ge, ni
sens, ni origine, mais dont les paroles incomprhensibles ont une
musique, qui berce les rves et fait oublier le mal! Etait-ce tonnant
que le petit la prfrt  tout, lorsqu'elle avait t tout pour lui?

Pendant qu'il voquait ce pass, Laurent sentait une tendresse profonde
s'lever en lui pour Vevette. C'tait elle qui avait adouci leur deuil,
et il n'avait rien fait pour elle. Plein de regret de son ingratitude,
il donna un coup d'oil  ses gnisses, puis revint lentement par le mme
chemin.

Il passa le grand abreuvoir, creus de temps immmorial au bord d'une
haie,  l'ombre, dans un grand clos, o l'herbe haute et grasse,
toujours tondue, repoussait avec une vigueur extraordinaire.

Depuis l'enfance de Laurent, l'abreuvoir tait l;--son grand-pre,
qu'il se rappelait avoir connu, lui avait dit que personne n'avait
jamais vu l autre chose que l'abreuvoir; une petite source s'chappait
entre les racines d'un saule, remplissait la mare, aux bords en pente,
fouls deux fois par jour par les pas des bestiaux, puis s'enfuyait
muette sous les cressons et portait la fracheur dans le clos voisin.

Laurent s'arrta pensif. Les sources coulent sans qu'on s'en occupe, et
abreuvent pendant des gnrations les taureaux qui se succdent les uns
aux autres; pourquoi, alors que la terre est clmente et donne aux btes
l'herbe et l'eau frache, les enfants restent-ils sans mre et les
agneaux sans nourrice?

Le soleil dardait entre des nuages gris qui changeaient lentement de
place, jetant des ombres tantt ici, tantt l. Laurent se trouvait dans
un rayon qui lui brlait le front sous son chapeau de feutre et les
paules sous sa blouse; il avisa une haie double, un de ces tertres
plants de hauts arbres qui sparent les clos et permettent en mme
temps d'aller de l'un  l'autre, souvent de traverser toute une
proprit sans passer par les champs, o l'on pourrait endommager les
rcoltes.

L'ombre tait tentante; la terre, protge par l'pais couvert des
arbres, tait sche. Le fermier s'assit entre deux aubpines, s'adossa 
un htre fourchu, et se mit  mditer en regardant devant lui.

La langueur de l'air et la chaleur du jour portrent Laurent au sommeil.
Sans s'en rendre compte, il ferma les yeux et s'endormit.

Il continua pourtant  voir en rve les pturages et les btes qui
l'avaient occup pendant sa veille, mais ses champs taient plus vastes,
ses troupeaux plus nombreux; les boeufs et les vaches peuplaient  perte
de vue des espaces immenses qui descendaient en pente douce jusqu'au
bord de la mer.

L'Ocan frachissait, comme disent les marins, et les vagues blanches
qui couronnaient les grandes ondulations de la mer d'un bleu intense et
profond ressemblaient  ses moutons, qui auraient d patre la falaise.
Inquiet, il cherchait le troupeau, mais il n'y avait de moutons que sur
la mer; il jetait un cri d'appel, rien ne lui rpondait; ses bestiaux
eux-mmes avaient disparu, et de tous cts, il ne voyait que l'herbe et
la mer agite, de plus en plus couverte des moutons redoutables du vent
d'ouest.

Dvor d'angoisse, Laurent, dans son rve, se dirigea  grands pas vers
la ferme, o sans doute le troupeau venait de rentrer: personne sur le
seuil des maisons, personne devant les granges; pas une poule, pas un
chien,--rien qui parlt de vie et d'habitation humaine.

Le coeur de plus en plus serr, il entra dans la cour de sa ferme: elle
tait dserte aussi. Pouss par l'instinct, il courut  la bergerie.

Qu'elle tait grande, et haute, et sombre! Le jour semblait n'y avoir
jamais pntr qu' regret; plein de colre contre la ngligence de ses
serviteurs, Laurent pntra plus loin, et,  mesure qu'il avanait, la
bergerie s'tendait de plus en plus, droulant  perte de vue son toit
noir d'ombre, sa litire de paille froisse et ses crches vides.

Soudain,  l'autre extrmit, un point lumineux se dessina, et, de tous
cts, les agneaux cachs dans les coins, sous les crches, dans la
litire, se dressrent en blant vers cette clart. Les ttes fines et
suppliantes se tournrent toutes du mme ct, et mille blements
rsonnrent  la fois. Laurent vit alors que son troupeau n'avait point
de nourrices, et que tous ceux qu'il voyait l taient des nouveau-ns.

--Que vont-ils devenir? pensa le fermier, s'agitant dans son rve; qui
nourrira cette horde d'agneaux? Ils sont, autant dire, perdus!

Il vit alors dans la clart qui venait  lui, se dessiner la forme de
Vevette. Elle tendait aux bestioles le creux de ses mains pleines de
lait, et  cette source intarissable ils se dsaltraient  longs
traits; des brins d'herbe sortaient de son tablier  demi relev, et
ceux qui avaient assez bu la suivaient, tirant avec leurs lvres les
longues branches du trfle rose, brillant et embaum.

La lumire manait de la jeune fille elle-mme, sortant de ses cheveux
blonds, de son petit bonnet, de ses mains roses, o buvaient les
agneaux, et surtout de son sourire, si modeste et si tendre, qu'elle
rpandait comme un parfum sur tous ces orphelins presss autour d'elle.
Laurent sentit  son approche qu'il pouvait tre en paix, et que le
troupeau avait trouv sa providence. Mais la clart de Vevette, devenue
trop vive, l'aveuglait, et portant sa main  ses yeux avec un geste de
souffrance, il s'veilla.

Le soleil passait  travers une troue dans les branches du htre, et
frappait en plein sur son visage; encore mal veill, il se souleva,
regarda autour de lui, et vit qu'il tait seul.

Il et voulu continuer son rve; la vision qui l'avait hant lui
laissait un vague dsir de la revoir, de savoir la fin, comme disent les
enfants... mais il tait bien seul, et loin de la ferme. Il en reprit le
chemin  pas lents, songeant plus que jamais  la petite servante que
son fils chrissait.

Il trouvait une douceur singulire  se reprocher ses torts envers
l'orpheline; son coeur dbordant de remords battait dans sa poitrine
comme il n'avait jamais battu, et une quitude le remplissait pourtant;
il arriva dans sa cour sans avoir pu dmler d'o lui venait cette joie,
au moment o il et d tre honteux et troubl.

Au lieu de suivre ses valets au travail, aprs le repas de midi, il
s'enferma dans sa chambre, et passa la journe  mettre en ordre ses
papiers d'affaires. Tout allait bien, ses granges taient pleines, il ne
devait rien  personne, on lui devait quelque argent. Il se sentit
content--fier d'tre riche--et toujours le trouble lui revenait  la
pense de son ingratitude envers Vevette.

Le soir approchait; ramens de bonne heure, pour viter la rose, les
moutons taient enferms dans la bergerie; la claire-voie tait pose,
et le troupeau lass, gris d'air pur et d'herbe tendre, s'tait couch
dans la bonne litire sche; les dos arrondis, les flancs laineux
faisaient de petits monticules jauntres, doux  l'oeil. Un rayon de
soleil couchant se glissait par la fentre  l'ouest et se posait sur la
pierre qui servait de banc.

Pouss par un dsir secret de retrouver au moins l'image de son rve,
Laurent vint jeter un coup d'oeil sur le troupeau rentr au bercail, et
dans le rayon de soleil, il aperut la jeune fille assise  la mme
place que le matin, nourrissant son agneau de la mme faon.

Emu plus qu'il ne voulait se l'avouer  lui-mme, Laurent tressaillit.
Le bruit de ses souliers  gros clous fit lever la tte  la petite
servante.

--Te voil encore! dit Laurent avec douceur; il est donc bien gourmand,
ton nourrisson?

--Depuis que je l'ai nourri, vous avez dn, notre matre, et vous allez
encore souper; il faut bien qu'il soupe aussi! fit la jeune fille en
souriant, enhardie par le ton enjou du fermier.

Les cris perants du petit garon traversrent l'air du soir. Il se
lamentait de toutes ses forces depuis plus d'une heure, et rien ne
pouvait le calmer.

--Il souffre, le pauvre petit, il s'ennuie, murmura tristement Vevette,
en tournant la tte du ct de la cour.

Laurent la regarda indcis, il ne comprenait pas bien ce qu'il
prouvait. Ses yeux tombrent sur l'agneau repu prt  s'endormir, et il
lui parut que de la jeune fille manait une paix profonde, presque
solennelle. Il se rappela les images de la Charit qu'il avait vues dans
les livres de prires, et se demanda pourquoi, au lieu d'enfants, on ne
leur avait pas mis des agneaux dans les bras. Bien sr, elles
ressemblaient  Vevette.

--Tu aimes les petits? dit le fermier en s'approchant de la servante.

--Oui, notre matre, tous les petits! les petits oiseaux, les petits
agneaux, les petits enfants. Ils ont tous besoin de bonne nourriture et
d'amiti, les chers petiots!

Elle avait rougi en parlant; tout son joli visage respirait la tendresse
et la chaleur d'une me maternelle.

Laurent la regardait toujours troubl, inquiet, sentant monter  ses
lvres il ne savait quel flot de paroles qu'il n'avait jamais dites et
ne savait comment dire.

--Voyez-vous, notre matre, reprit la jeune fille, il faut plus d'amiti
que de richesse pour nourrir et lever tous ces petits-l. Ce qu'il leur
faut, c'est qu'on comprenne ce qu'ils veulent, et quand on les aime, on
comprend toujours.

Les cris du petit garon redoublaient au dehors; le rayon de soleil
avait disparu, et dans la bergerie toute grise, le bonnet et le mouchoir
de Vevette formaient seuls deux petites taches blanches. Le sommeil et
la paix reposaient sur tout le troupeau, sur la jeune fille, sur son
agneau.

Laurent sortit en courant, chose qu'il n'avait pas faite depuis qu'il
n'allait plus  l'cole, et revint aussitt, portant dans ses bras son
fils, qui se dbattait en jouant des pieds et qui criait  tue-tte.
Sans mot dire, il le dposa sur les genoux de Vevette, qui, tonne,
mais contente, arrondit son bras autour de lui. L'enfant satisfait et
l'agneau repu se blottirent cte  cte dans le creux de la jupe de
laine, et le silence rgna dans la bergerie.

Le souffle gal des moutons remplissait la haute vote; le petit garon,
serr contre le sein de cette vierge qui comprenait si bien la
maternit, se sentait heureux et ne demandait plus rien. L'obscurit
croissait toujours, et Vevette trouble se disait qu'elle aurait d s'en
aller, qu'il fallait remettre l'agneau dans la crche et prparer le
souper. Mais Laurent restait immobile devant elle, les bras croiss,
regardant le groupe sans mot dire. Elle baissait la tte et rougissait
sous ce regard qui n'tait pas celui d'un matre.

La voix du pre, grave et trs-douce, s'leva dans l'ombre:

--Tu aimes les petits,--garde le mien, Vevette; il ne veut que toi, il a
raison. Tu seras sa mre.

Paris, 24 fvrier 1879.

[Illustration: deco01]




[Illustration: head02]

LE PORTRAIT

Maurice errait lentement au hasard, sous l'pais couvert de la fort.
La pluie avait cess, mais, de feuille en feuille, les gouttes d'eau
roulaient encore avec le lger bruit d'une source presque tarie dans son
bassin  demi rempli, et au loin la sombre alle s'ouvrait sur une
clairire toute mouille, d'un' vert profond et d'une douceur exquise.
Les troncs taient trs-noirs, les branches plus noires encore, et la
grande masse des chtaigniers au-dessus de la tte du jeune peintre
semblait la haute vote d'une cathdrale,  l'heure o tout est sombre
dans les glises, o les vitraux coloris jettent dans l'obscurit des
lueurs si vives et si mystrieuses qu'on les croirait clairs par un
brasier extrieur.

Maurice aimait l'heure o le jour baisse, aprs la pluie, quand le
soleil ne s'est pas montr, et qu'une teinte grise embrasse tous les
objets, confondant leurs contours, adoucissant leurs angles, ajoutant 
toutes les formes une rondeur dlicieuse et molle. Il marchait sans se
presser, dcouvrant  chaque instant dans la fort connue une beaut
qu'il ne connaissait pas encore, et pntr jusqu'au fond de lui-mme de
cette tendre admiration pour la nature qui est une part du gnie.

Ayant atteint la clairire, il regarda autour de lui. L'herbe tait
verte et brillante, les feuilles dlicates des arbustes, reluisant sous
l'eau qui les avait laves, formaient un rseau fin comme de la dentelle
sur le fond noir de la grande fort qui reprenait au-del. Il s'arrta
pour mieux voir, mieux observer, mieux respirer l'impression de cette
fort mouille, plus pntrante, plus humaine pour ainsi dire dans ces
grandes ombres, qu'en plein soleil, sous toutes les magnificences du
jour.

Une forme mignonne et svelte se dtacha sur le feuillage dlicat des
bouleaux; elle s'approcha d'un pas souple, sans voir Maurice qui la
regardait, aussi immobile qu'un tronc de chtaignier. A deux pas de lui,
la fillette l'aperut, tressaillit, et quelques brindilles tombrent du
fagot qu'elle portait sur la tte.

--Vous m'avez fait peur, dit-elle en souriant; et ses grands yeux noirs
brillrent gaiement sous ses cheveux blonds, emmls.

Il la regardait sans rpondre. Une harmonie complte, impossible 
rendre avec des mots, rgnait entre cette forme lgante, ce visage
riant, le feuillage dcoup de la clairire et la couleur du paysage.

--Reste l, dit le jeune homme, je vais faire ton portrait.

Elle voulut carter les cheveux qui tombaient sur son visage, il la
retint du geste.

--Reste comme tu es.

Il s'assit sur une pierre et esquissa rapidement la silhouette et les
traits de son jeune modle.

C'tait une paysanne, mais fine et grle comme le sont ces fillettes
avant leur dveloppement complet, souvent tardif. Les yeux taient dj
ceux d'une femme; le sourire tait encore celui d'une enfant.

--Quel ge as-tu? demanda le peintre tout en travaillant.

--Seize ans bientt.

--Dj! Je t'ai vue toute petite il y a trois ans.

--J'tais bien petite, dit-elle avec un beau rire hardi et franc comme
un moineau, mais j'ai grandi vite, et  la Saint-Jean, j'aurai des
amoureux.

--Pourquoi  la Saint-Jean? fit le jeune homme en s'arrtant pour la
regarder.

--Parce qu'il en faut un pour danser autour du feu de joie.

Dj! Ce front pur, ces yeux innocents, cette bouche enfantine, tout
cela allait tre profan  la galanterie lourdaude d'un rustre! Maurice
sentit une vague jalousie lui poindre au coeur.

--Veux-tu de moi pour amoureux? dit-il en reprenant son ouvre.

--Oh! vous, vous tes un monsieur; moi, je suis une paysanne; les
honntes filles n'coutent pas les messieurs.

C'est le code de l'honntet villageoise; le jeune homme ne rpondit
rien.

--Je n'y vois plus; veux-tu revenir demain, ici, un peu plus tt?

--Pour mon portrait?

--Oui.

--Je reviendrai. Bonsoir, monsieur.

Elle reprit son fagot et s'en alla, dans l'ombre dj paisse, sous la
vote des chtaigniers noirs.

Maurice retourna chez lui en rvant de la fillette aux cheveux blonds.
Il l'avait vue souvent et l'avait toujours regarde en artiste. Il lui
semblait maintenant la voir avec des yeux d'amant jaloux. La nuit et le
lendemain lui semblrent longs, et bien avant l'heure il tait dans la
clairire.

Il avait travaill seul, et quand la jeune fille arriva, un peu en
retard,--dj coquette,--elle fut toute surprise.

--C'est moi! dit-elle. Vous me le donnerez?

--Non,--je t'en ferai un tout petit pour toi.

--Et celui-l, qu'est-ce que vous en ferez?

--Il ira  Paris, on le mettra dans un grand cadre, on le suspendra dans
un beau salon, et tout le monde viendra le regarder.

--Ah! oui, je sais,-- l'Exposition.

--Tu connais cela?

--Il y a chez nous des messieurs peintres qui travaillent pour
l'Exposition, comme ils disent, mais on n'avait jamais fait mon
portrait.

Le jour baissait doucement; comme la veille, Maurice retrouva les tons
doux et fins qui l'avaient charm, et l'ouvre avana de cent coudes
vers la postrit.

Il la revit encore plusieurs fois, sous le jour tamis de l'atelier; il
se complut  faire de cette ouvre la meilleure. Dj clbre, il n'avait
plus besoin de chercher  se faire un nom, et cependant il tait sr que
cette toile mettrait le sceau  sa renomme.

Quand il en fut tout  fait content, l'hiver tait venu,--et Maurice
aimait son petit modle.

Il l'aimait trop pour le lui dire, trop pour ternir cette fleur des prs
dont il ne pouvait faire sa femme, mais assez pour souffrir  la pense
de la quitter. Elle n'avait rien de ce qui assure le bonheur d'une
vie--ni la profondeur du sentiment, ni le dvouement qui fait tout
oublier, ni la passion qui excuse tout; c'tait une jolie fleur des
champs, un peu vaniteuse, un peu coquette, sans grands dfauts et sans
grandes vertus. Maurice savait qu'elle ne pouvait lui appartenir, et
cependant il adorait la ligne charmante de ce corps  peine form que
les plis de la bure enveloppaient chastement sans pouvoir le dguiser.
Il aimait ces yeux profonds, cette bouche riante, ces cheveux blonds,
toujours en dsordre, le petit mouchoir nou de travers sur la
poitrine,--il aimait tout, et c'est avec peine qu'il partit. On part
toujours avec peine quand on n'espre rien pour le retour. Il est si dur
de laisser derrire soi un morceau de sa vie, dont rien ne doit
subsister!

Il emportait sa toile, cependant, et c'est devant elle qu'il passa les
meilleures heures de l'hiver, perfectionnant sans cesse une ouvre dj
parfaite.

Le tableau fut admir; la critique, unanime dans son enthousiasme,
dclara que de tels visages ne pouvaient exister, sinon dans le cerveau
du pote ou l'imagination du peintre. Maurice couta tout en souriant,
et garda pour lui seul le secret du doux visage qui l'avait inspir.

On lui fit des offres brillantes pour son tableau; jamais on n'avait
propos de lui payer si cher une de ses oeuvres; il refusa; il refusa
aussi de le laisser reproduire. Puisqu'il ne devait jamais possder de
son modle que l'image, il entendait qu'elle restt  lui seul.

L'automne s'avanait quand il retourna au village: les feux de la
Saint-Jean avaient vu deux fois tournoyer les rondes joyeuses, depuis
qu'il avait peint le portrait, et quand il pensait  la jeune fille,
c'tait avec un sourire un peu triste, se demandant lequel des rustauds
du village avait su fixer son choix.

Son premier plerinage  l'arrive fut pour la fort de chtaigniers; au
jour baissant,--la nuit vient vite au commencement d'octobre,--il
parcourut la longue alle; mais elle n'tait plus noire; un rayon ambr
la traversait encore, et semblait s'tre fix sur chaque feuille
tremblante au rameau, ou frissonnante sous ses pieds.

Avec l'odeur des feuilles mortes, tout un monde de regrets, de
souvenirs, d'amertumes montait vers lui, remuant une indicible
tristesse, un dgot plus complet de tout ce qu'il avait cherch
jusqu'alors.

Arriv  la clairire, il s'assit  l'endroit mme o dix-huit mois
auparavant il avait esquiss l'tude qui, maintenant, avait mis le
comble  sa renomme. Cette pierre froide semblait le railler
ironiquement de tout ce qu'il avait prouv.

--Une paysanne,--une coquette! la belle affaire! Elle m'aurait aim si
je l'avais voulu. Bien d'autres ont aim des peintres et les ont suivis
 Paris, puis ont disparu dans l'cume de la grande ville, sans charger
de chanes celui qui les avait inities  l'art,  la vie
intellectuelle... Insens celui qui sacrifie  des chimres les biens
rels de ce monde: l'amour d'une belle fille,--la gloire que donne le
talent,--la fortune qu'apporte le succs!

Tandis qu'il reniait ainsi les dieux de sa jeunesse, il vit venir  lui,
dans le sentier connu, la fillette d'autrefois, grandie, devenue femme
en un mot. Elle n'tait pas seule; un rustaud marchait auprs d'elle en
la tenant par le petit doigt: beau gars, d'ailleurs, solide et bien
bti, richement mis pour un paysan. Il se penchait vers elle, et de
temps en temps essuyait avec ses lvres une larme sur la joue de la
jeune fille.

En voyant Maurice, ils s'arrtrent confus et surpris.

--Voil pourquoi, pensait-il, j'ai respect cette fleur!

Et il prenait en piti sa sottise, lorsque la jeune fille lui adressa la
parole:

--On ne veut pas nous marier, monsieur, dit-elle, la voix pleine de
sanglots. Je suis pauvre, il a du bien, et sa mre ne veut pas de moi
pour bru; elle parle de le dshriter.

--Et vous ne voulez pas, vous deux, qu'on le dshrite, n'est-ce pas?
fit Maurice ironiquement.

--Dame! rpondit le garon, il faut vivre!

--C'est trop juste! Je vous plains, mes enfants.

Ils s'loignrent; Maurice, rest seul, se prit la tte dans les mains
et pensa longuement. La chimre tait envole,--rien ne restait de la
svelte fillette dans cette paysanne toujours belle, mais bien prs de
devenir une vulgaire matrone.

--Ainsi de nos rves! dit-il en se levant; le plus sr qui en reste est
de faire un peu de bien.

Il crivit  Paris le soir mme, et quelques jours aprs se prsenta
dans la maison de la jeune fille.

--J'ai vendu ton portrait, lui dit-il en prsence de la mre stupfaite;
il m'a t pay trs-cher, c'est toute une fortune. Je te l'apporte afin
que tu puisses pouser ton amoureux...

Paris, 1879.

[Illustration: deco02]




[Illustration: head03]

APRS LA PLUIE

Un frisson passa dans les branches qui laissrent tomber une pluie de
gouttelettes brillantes, et le nuage gris, aux bords amincis et
transparents, s'envola vers l'horizon sombre encore, en secouant sur les
futaies ses dernires roses, menues comme de fines perles de cristal.

Une lueur chaude emplit tout  coup le ciel, communiquant sa splendeur
ambre  tout ce qu'elle effleurait, comme si les objets eussent t
plongs dans un bain d'or; la rivire sembla rouler des flots de mtal
pur, les arbrisseaux se dressrent comme des apparitions du pays de
ferie, et les graviers des chemins parurent une poussire de diamants.

Pendant un quart-d'heure, le paysage se scha sous la tide clart,
envoyant au ciel bleu la molle bue qui suit les ondes; les oiseaux
rassembls sous le couvert du bois chantrent pour la premire fois du
jour, puis le soleil disparut derrire la colline, laissant dans
l'atmosphre lumineuse tout l'or qu'il retirait  la terre.

L'herbe parut alors d'un vert brillant, clatant comme une fanfare; les
poussires qui ternissent avaient disparu, entranes par la pluie, et
la coloration merveilleuse des verdures reparaissait avec la splendeur
d'une chose nouvelle.

La cime des htres restait comme dore, alors que leurs branches
infrieures avaient dj repris leur teinte grave et sombre; puis les
arbres tout entiers rentrrent dans l'ombre des collines, formant une
masse mystrieuse presque sans nuances et sans reflets; et toujours
l'herbe verte resplendissait au bord du petit lac, o le znith d'un
bleu ple se rflchissait, doux et calme comme l'oeil d'un tout petit
enfant.

Un beau jeune garon traversa lentement la prairie et vint s'asseoir au
bord de la source, sur les larges pierres plates, polies par les pieds
de cent gnrations. Triste, il regardait tour  tour l'azur et la
htre, et ses penses s'entassaient confusment dans son esprit, comme
les nuages lourds l'avaient fait durant la longue journe de pluie.
Enfin, lass, mais non vaincu par sa peine, il se renversa en arrire,
et resta les yeux fixs au ciel, comme pour ne plus rien voir de ce qui
pouvait le faire songer  ce qu'il voulait oublier.

Une figure fluette et lgre parut  l'ore du bois, et, craintive, 
demi protge encore par l'ombre des grands htres, se haussa sur la
pointe des pieds afin de s'assurer que la plaine tait dserte.

Rien ne remuait; les hautes herbes courbes par la pluie s'taient dj
releves et cachaient les abords de la source. La petite figure s'avana
d'un pas rapide, se retournant de temps  autre, comme si elle avait
craint d'tre poursuivie.

Tout en marchant vite, la fillette pleurait, et ses larmes roulaient sur
son corsage, furtives et brillantes.

--Non, il ne viendra pas, se disait-elle en pressant encore le pas. Il
n'oserait point, aprs ce qu'il a os me dire! Moi vaniteuse! moi
goste! C'est lui qui est mchant et ingrat! Bien sr, il ne pourra
plus me regarder en face, pour peu qu'il ait du coeur! Et si jamais il
venait  se repentir, j'espre que la honte l'empcherait de me demander
pardon! Et ce serait trs-heureux pour lui, car, en vrit, jamais,
jamais je ne pourrais lui pardonner son injustice!

Et pendant qu'elle marchait vite, se parlant  elle-mme, ses larmes
roulaient plus presses sur son jeune corsage encore presque enfantin.

Comme elle approchait de la source, le jeune gars se releva; il
craignait d'tre surpris dans cette posture,  cette heure, en ce lieu,
o rien ne motivait sa prsence.

--Comme on se moquerait, pensa-t-il, si l'on savait que je suis venu
ici, parce que je l'y rencontrais le soir, quand elle m'aimait,--voil
deux jours  peine...

Au moment o il se mettait debout, la fillette tournait le coin du
sentier, dfendu par un grand sureau tout en fleur, et ils se trouvrent
face  face.

Avec un lger cri, elle laissa rouler  terre sa cruche de cuivre au
ventre rebondi, et ils restrent tous deux saisis, presque effrays,
pleins de trouble et de colre.

--Que viens-tu faire ici? dit-elle d'une voix qui tremblait. Aprs ce
que tu m'as dit, est-ce que tu oses encore venir me chercher?

--La source est  tout le monde, rpondit-il d'un air de dfi. Je
voudrais bien savoir qui pourrait m'empcher d'y venir et d'y rester
s'il me plat!

--Fort bien, dit-elle, tu as raison; c'est moi qui m'en revais.

Avec un mouvement fivreux, elle saisit sa cruche et la plongea dans la
source limpide. L'eau frmit et bouillonna, pendant que le vase se
remplissait; avec un effort la fillette voulut le retirer, mais sa force
la trahit, et elle ne put.

Cependant, trop fire pour demander secours, elle s'arc-bouta contre la
pierre et tira de son mieux... Mais la cruche pleine tait trop lourde;
alors, sentant son impuissance, elle ne put retenir ses pleurs.

--Pourquoi ne me demandes-tu pas de t'aider comme  l'ordinaire? lui dit
le gars, qui la regardait faire.

--A toi? Moins qu' personne! rpondit-elle en essuyant bravement son
visage. Ne sais-je point ce que tu as dit de moi? Tu me l'as dit 
moi-mme, pour que je ne puisse feindre de l'ignorer.

--J'ai dit ce que j'ai dit, rpondit-il d'un air sombre; mais ce n'est
pas une raison pour que tu te fasses du mal devant mes yeux.

Se penchant aussitt, il enleva la lourde cruche, qu'il posa sur la
pierre. L'eau fit des ronds, puis se plissa doucement, et enfin resta
immobile; et au fond du petit bassin, les jeunes gens qui le
regardaient, pour ne pas se voir, aperurent la premire toile.

Elle n'osait dire merci, il n'osait lui parler; soudain ils se
tournrent  la fois, et leurs yeux se rencontrrent.

--Pourquoi as-tu dit que j'tais vaniteuse et goste? dit la jeune
fille d'une voix mouille de larmes. Tu sais bien que, si mauvaise que
je sois, je t'aimais plus que tout autre, et plus que moi-mme!

--C'est que je t'aime tant! rpondit-il tout d'une haleine. Je ne veux
pas seulement que les autres te regardent. Toi, tu aimes a! a te fait
plaisir! Et, quand tu regardes les autres, tu m'arraches le coeur!

Ils n'avaient point dtourn la tte, mais dans leurs yeux la colre
tait remplace par les larmes. Tout  coup il la prit dans ses bras, et
elle ne se dfendit point.

--Plus jamais? lui dit-il tout bas, car sa voix tait pleine d'angoisse
qu'il voulait lui drober. Plus jamais? Tu ne seras plus coquette? Et
moi, je ne serai plus injuste!...

--J'ai donc t coquette! fit-elle en levant sur lui son regard plein
d'innocente malice.

--O mchante! O mon tourment! rpondit-il, en lui fermant la bouche avec
un baiser.

Ils restrent silencieux, immobiles, seuls au milieu de la plaine qui
sentait bon.

--Rentrons, dit-elle un peu honteuse, on m'attend, la nuit tombe...

Il prit la cruche et l'emporta, pendant que la fillette appuyait  son
autre paule son corps lgant et frle. Ils marchaient lentement pour
tre plus longtemps ensemble, et pourtant disparurent sous les htres
devenus noirs. La lune se leva bientt  l'orient, et ses premiers
rayons effleurrent la source tranquille; mais sous la lueur argentine
l'herbe resta verte,--si verte,--aprs la pluie.

Paris, juin 1883.

[Illustration: deco03]




[Illustration: head04]

LE MATIN

L'air tait calme, si calme que rien ne frmissait encore; les touffes
d'herbe au haut des toits se dressaient immobiles sur le ciel d'un gris
laiteux, et la route, sillonne par les chariots de la veille qui
avaient laiss la trace des roues et des sabots dans la poussire
paisse et blanche, la route semblait endormie sous la clart grise du
matin.

Un son lointain s'leva des prairies et vint mourir aux premires
maisons du village; doux, prolong, presque teint, il vibra un instant
dans l'air limpide, puis le silence recommena, ce grand silence de la
nature qui prcde le rveil, plus profond avant l'aube qu'au plus noir
des tnbres. Un son semblable, mais plus fort, rpondit au premier dans
le lointain: les vaches qui avaient pass dans les pturages cette
clmente nuit de juin, appelaient les trayeuses  dbarrasser leurs
mamelles gonfles de lait. Deux ou trois appels rsonnrent encore, puis
rien.... Un frisson presque insensible agita les brins d'herbe dresss
sur le chaume, et une faible lueur rose, si faible qu'on la distinguait
 peine, se glissa entre les vapeurs grises du levant.

Martial ouvrit sa fentre: rien dans le village n'annonait encore le
rveil; au travers des rosiers-noisettes, parure de la muraille grise,
qui caressaient son visage, il se pencha au dehors pour couter...; un
bruit loign que lui seul pouvait percevoir, frappa son oreille au bout
d'un moment: c'tait le claquement d'une porte de bois qui retombe. Il
s'accouda rveur  l'troite fentre et fixa les yeux sur l'orient.

Un pas fit craquer le gravier de la route, une forme fminine passa au
bout des champs voisins... En ce moment l'hirondelle qui nichait sous le
toit de Martial sortit de son nid, et de son aile fourchue effleura en
passant la joue du jeune homme. Il sourit  cet heureux prsage.

Depuis deux ans que Martial avait fait sa dernire visite au pays, il
avait encore une fois navigu autour de la terre. Les marins sont
fidles, on ne sait pourquoi;  travers les distractions des escales,
les tentations d'une vie facile  terre, rude  bord, il avait gard le
souvenir d'une fillette, entrevue et courtise un peu, bien peu, lors de
son dernier cong. Pourquoi les yeux bleus de Cline avaient-ils hant
le marin jusque dans les mers du Sud? Pourquoi avait-il rapport
pieusement le souvenir de ce visage innocent, plutt que de tant
d'autres? C'est justement parce que l'amour est si beau dans son
dtachement de ce qui n'est pas lui. Martial avait termin son service
et voulait pouser Cline, c'tait bien simple.

Revenu de la veille, il n'avait pu la voir encore. L'et-il dsir? Il
n'en tait pas sr. Revoir en prsence des amis et de la famille un
visage dont on a rv deux ans n'est pas une preuve indiffrente: on
peut tre ridicule, produire une impression dfavorable, et Martial
craignait le ridicule par-dessus tout. Mais Cline allait traire, le
matin aux premires lueurs du jour; c'tait elle qui venait de passer,
car elle tait toujours la premire veille au village, et s'en vantait
avec un naf orgueil.

L'usage de nos campagnes permet aux galants d'aller courtiser les jeunes
filles  cette heure matinale; Martial descendit donc de sa chambrette,
il jeta un coup d'oil plein de joie et de tendresse familiale sur la
chambre toujours ouverte o les parents dj vieux reposaient
paisiblement cte  cte sous les draperies du vieux lit garni de
cotonnade bleue  fleurs; puis il ouvrit la porte, ferme au loquet
seulement, et sortit de la maison paternelle.

Le ciel se colorait de tons plus vifs; la nuance des nuages, tout 
l'heure  peine semblable aux roses de Bengale, tait  prsent celle
des roses du roi; les vapeurs du znith taient dj atteintes par des
lueurs d'incendie, le couchant seul se teintait  peine des reflets de
l'orient. Martial prit le chemin de la valle o passait le btail de
Cline, et ce chemin longeait la crte de la falaise.

Il marchait pensif, voquant un  un mille souvenirs de son enfance.
Bien des jours et bien des nuits avaient pass sur sa tte alors blonde,
aujourd'hui brune, depuis qu'il courait dans le sentier raboteux qui
menait  la mer; ce sentier qu'il n'avait pu voir la veille, car il
tait arriv  la tombe de la nuit, lui paraissait autrefois si large
et si beau! Maintenant il le revoyait troit, rocailleux, coup  chaque
instant par un ruisseau bruyant qui ne pouvait se contenter du lit qu'on
lui traait depuis cinquante ans avec la mme persvrance toujours
inutile, et qui, suivant sa fantaisie, prenait la droite ou la gauche,
arrosant partout des rives de cresson. Ce sentier bizarre, presque
impraticable pour tout autre qu'un homme du pays, tait la route
prfre de Martial, celle qui menait  la mer, la mer qui l'avait
toujours attir, tant qu' la fin, il s'tait fait marin pour l'amour
d'elle.

Un grand buisson de houx lui barrait la vue, il le tourna, et revit
enfin cette mer qui l'avait tant fait rver, cet horizon encadr de
lignes aimes, dont  l'autre bout de la terre il avait ressenti la
nostalgie jusqu' en pleurer, dvor par la fivre, quand ses compagnons
dormaient dans leurs cadres.

La mer tait devant lui, mais telle qu'on la voit en rve; la vapeur des
chaudes nuits d't la couvrait entire, tout tait d'un blanc d'opale;
le bord de la falaise en pente rapide,  trois cents pieds au-dessous,
les rochers bruns qui forment une infranchissable ceinture d'cueils 
cette cte, les nuages, la surface de l'onde dont il entendait le bruit
sur les roches, tout tait d'un blanc  demi opaque et pourtant
mystrieusement clair par on ne sait quelle clart joyeuse.

Il s'arrta, croyant rver; oui, c'tait bien comme un rve: derrire
lui, les vertes prairies, les arbres dcoupaient nettement leur fine
silhouette sur le ciel embras,--et devant lui, l'abme blanc et doux 
l'oil comme la soie nouvellement dvide, comme la graine moelleuse du
cotonnier.

Une barque passa  peu de distance: la coque tait invisible; seule la
voile blanche glissait entre la brume de l'onde et celle du ciel;
Martial n'osait remuer, craignant de rompre cet enchantement, et tout
autour de lui, les flocons laiteux se massaient doucement sur les cimes
des chardons en fleur, sur les touffes paisses de la haute fougre,
partout o un obstacle les arrtait un instant.

--Est-ce le prsage de ma destine? se demanda le marin au coeur
superstitieux. Faut-il m'arrter ici, renoncer  tenter le sort, 
interroger Cline? Dois-je renoncer  mon rve?

Un rayon dor, pntrant entre deux couches de vapeurs, claira soudain
la voile qui glissait sur la mer, et tout  coup les oiseaux, qui
n'avaient gazouill qu'en sourdine, entonnrent  pleine voix la chanson
de l'aube; le ciel tincela jusque dans ses replis de l'occident. Une
flche d'or vint frapper Martial entre les yeux, et la brume enroule
comme un voile de tulle s'leva lentement sur l'onde, sur les collines;
pousse par un souffle insensible, elle s'en alla doucement vers le
nord, sur la mer qui devenait bleue et dont le bruit retentissant arriva
dsormais aux oreilles du jeune homme; un lacis de diamants liquides
couvrit tout autour de lui et lui-mme.

Le charme tait rompu; il contempla un instant avec une joie profonde et
recueillie le cher pays qui l'avait vu natre, les rochers normes 
demi recouverts de lierre, l'orifice de la valle o courait le ruisseau
en cascatelles argentines, les prairies inclines, la falaise au sol
ingrat recouvert de fougre et d'ajonc, perc  tout endroit par le roc
de granit; il respira  pleins poumons l'odeur des menthes sauvages,
celle des bruyres qui sentent le miel, et ivre de jeunesse et de vie,
il agita en l'air son chapeau, saluant ainsi la terre natale, puis il
tourna rapidement le promontoire et pntra dans le vallon.

La prairie o Cline allait traire tait  mi-cte, les rayons du soleil
levant rchauffaient les trois belles vaches paresseuses, dans l'herbe
jusqu'au fanon. Deux s'taient couches, le mufle tourn vers la
chaleur, et semblaient engourdies dans leur bien-tre; la troisime,
debout, se laissait patiemment traire par les mains attentives de la
paysanne.

Assise sur un petit banc, elle faisait jaillir le lait fumant dans une
cruche de cuivre au flanc rebondi; mais, tout en surveillant ses doigts
habiles, elle tournait souvent la tte vers le midi et semblait attendre
quelque chose avec impatience. Martial s'arrta pour la regarder.

Elle ne le voyait pas, c'tait le sentier oppos qu'elle explorait 
tout moment d'un oeil inquiet. Le cour du jeune homme battit
joyeusement. Le savait-elle revenu? L'attendait-elle dj? Se
souvenait-elle qu'il avait promis de revenir, et revenir pour elle? Il
le crut, et, pressant le pas, il allait atteindre la barrire, lorsqu'
l'autre extrmit du pr il vit apparatre un autre homme.

C'tait un ami d'enfance, il le reconnaissait bien: celui-l n'avait pas
quitt le village; que venait-il faire auprs de Cline?

Ce n'tait pas la premire fois que Franois se hasardait  visiter la
jolie trayeuse, car elle sourit en le voyant approcher, et son regard
jusqu'alors inquiet s'abaissa pour ne plus le quitter sur le lait qui
coulait entre ses doigts.

Le jeune homme s'approcha tout prs d'elle, ils changrent quelques
mots, puis d'une branche qu'il tenait  la main, il se mit  effleurer
doucement la joue et le col qu'elle tenait penchs. Elle se dfendait en
riant, et continuait de traire, mais peu  peu ses doigts se
ralentirent; la cruche tait pleine, la bonne bte s'loigna satisfaite,
et Cline resta assise, la tte baisse, coutant ce que disait
Franois.

Celui-ci laissa tomber sa baguette; doucement, parlant toujours, mais
trs-bas, il prit la main de Cline, et ils restrent tous deux
silencieux, sous les rayons ardents du soleil qui dominait le coteau,
noys jusqu'aux genoux dans l'herbe humide et verte...

La seconde vache, s'approchant d'eux, posa son mufle frais et rose sur
les genoux de Cline; la jeune fille sourit, fit un signe affirmatif et
recommena de traire...

Martial, le coeur serr, reprit lentement le chemin de la falaise.

--Trop tard! pensa-t-il amrement; qu'irais-je maintenant chercher
auprs de celle qui en aime un autre? Franois est rest, lui, et
pouvait se faire aimer! Il a eu le loisir pendant ces deux annes;  la
veille en hiver,  l'heure de traire en t, de courtiser la jolie
fille... Les absents ont tort! L'absence est mauvaise; nous n'avons pas
le temps de nous faire aimer l-bas, dans nos voyages, et au pays les
jeunes filles ont celui de nous oublier... La brume tait un prsage, je
n'aurais pas d aller plus loin!

Il s'assit au haut de la falaise, triste et presque mchant, car son
coeur tait plein d'amertume. Le soleil dorait la mer et la terre autour
de lui, partout; les mouettes et les hirondelles l'entouraient de leurs
cercles joyeux; mais que lui importait la joie de la nature,  lui dont
l'me tait en deuil?

Un bruit de pas sur le sentier lui fit lever la tte: une femme venait 
lui, d'une autre prairie, sans doute, la cruche de cuivre gracieusement
pose sur l'paule gauche et retenue en quilibre par une longe de cuir
serre dans la main droite. Il se leva pour lui faire un passage, car le
sentier tait troit, et la falaise rapide; mais la jeune fille ralentit
le pas en s'approchant de lui. Il la regarda comme on regarde une belle
ouvre de la nature.

Elle tait brune; ses lourds cheveux repoussaient le petit bonnet qui
voulait les couvrir, ses yeux bruns brillaient d'un feu contenu sous ses
paupires aux longs cils baisss; ses joues roses rougirent encore sous
le regard du jeune homme.

--Bonjour! dit-elle, et elle s'arrta.

Il la regarda bloui. Cette jeune fille tait bien plus belle que
Cline, elle semblait le connatre, et il ne se souvenait pas des traits
de son visage.

--Vous voil revenu? dit-elle d'une voix tremblante;--peut-tre le poids
de la cruche de lait l'avait-il essouffle.

--Vous me connaissez donc? demanda Martial, mu sans savoir pourquoi.

La jeune fille sourit-sans lever les yeux.

--Vous m'avez porte dans vos bras quand j'tais toute petite, dit-elle
de sa voix riche et grave.

--Qui donc es-tu? dit Martial, suivant l'habitude du pays qui veut qu'on
se tutoie quand on s'est connu enfant.

--Devine! fit la belle crature.

--Comment t'appelles-tu?

--Aurore.

Aurore! oui, il la connaissait bien; mais qu'elle tait devenue belle et
qu'elle avait chang, pendant ces deux annes d'absence!

--Quel ge as-tu? demanda-t-il, oubliant soudain son amertume et sa
colre.

--Seize ans.

--Et tu m'as reconnu?

La jeune fille sourit et fit un signe de tte, puis levant les yeux
timidement, elle regarda Martial pendant la dure d'un clair. Il
tressaillit; que n'et-il pas donn pour revoir ces yeux merveilleux,
pleins de flammes et peut-tre de larmes! mais elle regardait la terre.

--Tu m'as reconnu! rpta-t-il, avec une sorte de tendresse inquite.

--Je vous attendais, dit-elle simplement; vous m'avez dit un jour 
votre dernier voyage que si j'tais bien sage, je serais votre petite
femme... J'ai t bien sage...

C'est vrai; il l'avait dit en riant, un jour,  cette fillette de
quatorze ans, chtive et grle, pas mme adolescente, tout  fait
enfant; il n'avait pas encore jet les yeux sur Cline  cette poque,
et depuis il n'avait pas pens  cette parole, semence perdue pour lui,
tombe dans une me, o elle avait si magnifiquement fructifi.

--Tu m'attendais, Aurore? dit Martial, inond soudain d'une joie
nouvelle, inconnue.

Elle rpta oui, trs-bas, rajusta la longe de cuir dans sa main qui
tremblait et passa devant lui.

Sans mot dire, brl soudain au coeur par un rayon de soleil qui devait
dorer toute sa vie, Martial suivit la belle fille qui s'appelait Aurore.

Paris, mars 1879.
                            ______________




[Illustration: head05]

MIDI

LE soleil est tout au haut du ciel, si haut que les grandes haies ne
dorment plus d'ombre. Les troupeaux haletants se sont couchs dans
l'herbe, au milieu du pr, et, sous la chaleur ardente, ils dorment d'un
sommeil de plomb. Les oiseaux, blottis sous les feuilles, attendent que
la grande heure, l'heure solennelle de midi, soit passe. A perte de
vue, les moissons sommeillent;  peine une onde de vent passe-t-elle sur
les pis couleur d'or mat, en moirant d'un ton plus terne la nappe
immense.

C'est sur la terre l'heure du repos pour tous ceux qui, ds le lever du
jour, ont travaill, la sueur montant  leurs fronts  mesure que le
soleil montait dans le ciel. Ils se reposent maintenant, et tout repose
avec eux. Seules, la cigale et l'alouette agitent leurs ailes
infatigables et, l'une dans le sillon, l'autre dans l'azur, pendant ces
heures lourdes chantent la vie, la vie qui ne dort jamais.

La mer dort l-bas, douce, bleue, sans une ride; une voile rousse se
fait voir, mais si loin qu'elle semble immobile. Les grandes mauves aux
ailes blanches dorment dans le creux des rochers, la falaise gazonneuse
brille au soleil comme une cuirasse d'meraude, les panaches des hautes
fougres s'inclinent de temps en temps et montrent leurs dessous plus
clairs au passage de quelque animal farouche.

Un cri se fait entendre, puis le silence et l'immobilit recommencent,
pendant que tout en bas des rochers, la frange d'cume blanche qui joue
et s'agite, ternellement inquite, autour de noirs cueils, rpte  la
terre somnolente que pas plus que la vie elle-mme, l'Ocan ne dort pas.

Ecrass sous la chaleur pntrante, les moissonneurs se sont endormis 
l'abri de la haute meule; leur lente respiration soulve d'un mouvement
rhythm leur large poitrine; plus loin, sous le parasol grle d'un frne
encore tout jeune, les femmes se sont rapproches pour profiter de toute
l'ombre, et dorment d'un sommeil moins lourd. Une d'elles, assise 
l'cart, la tte renverse et appuye contre le talus verdoyant, semble
rver, les yeux ferms,  quelque insaisissable joie, suspendue dans
l'air dor, entre la terre et le ciel.

Un bruit, presque un souffle se fait entendre du ct de la barrire.

La dormeuse ouvre les yeux sans bouger et regarde:

Elle le connat bien, le visage qui se penche vers elle, au-dessus des
traverses de bois moussu; elle les connat bien, les yeux qui lui ont
pris son me, sa volont, tout elle-mme enfin: les yeux bleus du
fianc.

Spars par l'espace o l'air surchauff tremble et monte vers le ciel
comme une flamme, ils se regardent immobiles, et tout leur tre se fond
dans une intensit de joie gale  l'intensit de la lumire dont la
terre est inonde; puis lentement, la jeune femme se lve et s'en va
vers celui qui l'attend. Il ouvre sans bruit la barrire--elle passe--il
la referme; rien n'a t troubl dans le champ paisible, et les dormeurs
n'ont mme pas tressailli.

Que le sentier creux, recouvert par les arbres des haies qui croisent
leurs branches en dme, parat troit et sombre, aprs l'immensit
brlante du champ de bl! Ils descendent dans la douce valle o le
bruit des eaux se fait entendre, puis ils remontent la pente oppose.
Monter ou descendre, que leur importe? Ne sont-ils pas ensemble?
N'iront-ils pas ensemble, maintenant, jusqu'au bout de la vie? Les
chemins leur seront tantt doux  fouler et garnis de mousse, tantt
pres et rocailleux comme, le sentier qu'ils escaladent pniblement;
mais ils auront toujours, comme maintenant, leurs mains unies, qui se
disent tant de choses, leurs yeux croiss, qui plongent dans leurs mes.

Ils ont attendu longtemps; la premire fleur de la jeunesse est passe
pour eux, elle est reste dans les luttes et les chagrins de l'attente:
que leur importe aujourd'hui en prsence du bonheur qui les rend muets!

--C'est demain, dit-il en serrant plus fort la main qui ne tremble pas
dans la sienne.

--Demain! rpond-elle.

Ils ont fini de gravir la pente escarpe, et le sentier ne leur prte
plus d'ombre. Ils sont devant leur champ  eux, o la faucille n'est pas
encore entre; l'immensit dore s'tend  perte de vue; derrire, la
mer bleue et sans bornes; au-dessus, le ciel o le regard s'oublie...

Ils regardent leur bien; ensemble dsormais ils ensemenceront et
moissonneront ce champ de leurs pres, qui leur appartient maintenant.
Et de toute cette terre chauffe monte vers le soleil une odeur riche et
saine de bl mr...

La vie leur appartient, avec la force et la jeunesse. Sans rves
insenss, sans folles esprances, dans le respect du devoir et l'amour
du travail, ils s'en vont lentement, heureux et graves, sous le soleil
de midi.

17 avril 1882.

[Illustration: deco04]




[Illustration: head04]

LE SOIR

La fort se faisait noire; un coin de ciel bleu ple apparaissait entre
les grands troncs des pins; une raie d'or teint marquait l'horizon, et
l'ore du bois claire encore, avec ses troncs pars et son herbe seme
de fleurettes, semblait le vestibule de quelque palais magique tide et
velout, o l'on ne devait entrer qu'avec respect. Les prs taient dj
rafrachis par la rose du soir, mais la chaleur du soleil disparu
devait encore reposer quelques heures sur le tapis roux des aiguilles de
pins, o flottait une odeur rsineuse. Les oiseaux et les insectes
cependant s'taient endormis, et aucun bruit, pas mme un frmissement
d'ailes, ne troublait le silence de la fort majestueuse.

Un jeune garon sortit de l'ombre paisse et respira plus librement en
voyant s'claircir le ciel devant lui; il marchait d'un pas rapide, son
carnier de chasse au flanc, son fusil sur l'paule, et paraissait se
hter vers le logis.

--D'o viens-tu si tard? fit une voix musicale qui semblait sortir du
sol.

L'adolescent s'arrta en tressaillant et regarda  ses pieds.

Devant lui, couche dans l'herbe, le menton appuy sur la paume de sa
main, une fillette levait sa tte rieuse. La forme grle et svelte de
son corps, revtu d'un sombre vtement de laine, se dessinait  peine
sur le sol presque noir; il recula d'un pas. Elle rit de sa surprise et
de sa frayeur, et rpta:

--D'o viens-tu?

--Je viens... je viens de la chasse, rpondit le jeune garon d'une voix
mal assure. Et toi, qui es-tu?

La fillette se dressa  demi, de faon  se trouver assise, et la main
toujours appuye sur le sol, elle rpondit:

--Sylvie.

--Sylvie! Es-tu la fort elle-mme? demanda en souriant l'adolescent
lettr; une nymphe est-elle ta mre, et tes pieds sont-ils fixs au sol
en forme de racines?

La jeune fille se mit debout; sa stature lgante atteignait celle du
jeune garon.

--Je suis la fille du forestier, rpondit-elle, je m'appelle Sylvie, et
je demeure l.

Elle tendit le bras vers la profondeur la plus noire et la plus
veloute de la fort endormie.

--Et toi, comment t'appelles-tu? Tu as failli marcher sur moi.

--Je m'appelle Ral; mon pre demeure au chteau.

--Ah! je sais, fit Sylvie; tu es le fils du seigneur.

Le matre du chteau tait toujours le seigneur dans ce coin de terre
perdu.

--Que fais-tu l? continua le jeune homme en regardant la fillette aux
clarts presque teintes du soir mourant.

Elle n'vita pas son regard; ses grands yeux foncs, d'une couleur
indcise, ignoraient la timidit qui fait baisser les paupires; elle
sourit, montrant ses dents blanches, carta de la main les cheveux noirs
qui retombaient sur son front bas et pur, et rpondit sans, honte:

--Je t'attendais. Je sais que tu passes souvent ici le soir, et je
voulais te faire peur.

Ral se mit  rire.

--Un garon n'a jamais peur, rpondit-il en secouant orgueilleusement
ses boucles blondes. Mon pre dit qu'un homme n'a pas peur et ne pleure
pas.

--J'ai vu pleurer mon pre, rpliqua la fillette d'un ton grave.

--Quand cela?

--Quand on a emport ma mre qui tait morte.

Ral ne rpondit pas; cette impression-l lui tait inconnue. Cependant
sa mre aussi tait morte, mais il n'avait jamais vu pleurer son pre.
Il passa  une autre ide.

--Quel ge as-tu?

--Quatorze ans; et toi?

--Quinze.

--Alors, reprit Sylvie, c'est toi qui es le plus vieux. Tu dois tre le
plus raisonnable. Sais-tu lire?

--Je crois bien! rpondit Ral avec ddain. Je suis trs-instruit..

--Je ne sais rien du tout, soupira Sylvie. Mon pre est dans le bois
tout le jour... Je suis seule.

--Tu t'ennuies?

--Oh! non! Il y a tant de choses amusantes dans la fort! Il y a les
fleurs, il y a les btes!... Mais toi, tu n'aimes les btes que pour les
tuer.

Ral posa la main sur son carnier vide.

--Pas toujours, rpondit-il. J'ai manqu un chevreuil tantt'.

--Tant mieux! fit Sylvie battant des mains. C'est bien fait!

Ral la regarda avec une sorte de dpit; elle riait.

--Pourquoi es-tu venue m'attendre? demanda-t-il pour la seconde fois.

Sylvie ne rpondit pas tout de suite; elle cherchait une ide et ne
parvenait pas  la trouver.

--Je ne parle  personne, dit-elle enfin, et personne ne me parle; mon
pre rentre tard et sort tt; parfois il passe la nuit en embuscade: on
vous vole votre gibier, il faut surveiller les braconniers... Je voulais
parler  quelqu'un.

--Pourquoi moi et pas un autre? demanda Ral avec un certain trouble.

--Je ne sais pas... tu es presque de mon ge, tu es beau, tu dois tre
bon, j'ai pens que tu ne te moquerais pas de moi..., et puis j'avais
envie de te parler.

Elle s'tait mise en marche, Ral la suivait, ils prirent le chemin du
chteau. La nuit tait venue, le rayon d'or ple avait disparu du ciel,
et les toiles commenaient  pointer dans le bleu. La clairire
finissait au bord du pr; Sylvie s'arrta.

--Adieu, dit-elle.

Ral hsitait: cette rencontre avait pour lui le charme inexprimable du
rve; la posie entrevue dans Virgile pendant les heures d'tude venait
d'apparatre brusquement dans sa vie; mais les lumires du chteau
brillaient  quelque distance dans l'obscurit; on l'attendait pour
souper.

--Adieu, dit-il, non sans regret.

--Tu reviendras? demanda Sylvie avec une douceur de flte dans sa voix
d'enfant.

--Oui, rpondit Ral.

Sylvie agita sa main fluette dans l'air du soir, et fit quelques pas...
elle sembla s'vanouir dans l'ombre comme une forme impalpable;
l'adolescent, ne la voyant plus, se demanda s'il n'avait pas t victime
de quelque imagination. Il ne put rsister au dsir d'en faire
l'preuve.

--Sylvie, dit-il trs-haut.

--Que veux-tu? rpondit la voix de l'enfant.

A la ple lueur des toiles, il entrevit vaguement la blancheur d'un
visage tourn vers lui.

--Bonsoir! dit-il, rassur.

--Bonsoir!

Tout disparut. Ral, rest immobile, coutait encore la vibration de
cette voix harmonieuse dans l'air sonore.

--Bonsoir! cria-t-il.

Un son tremblant, presque insaisissable, vint  lui, mais il ne put
distinguer que la dernire syllabe, ...soir! doucement prolonge et
trane presque  l'infini.

L'heure d'apaisement et de silence retombait sur la fort tous les jours
un peu plus tt, car l't dcroissait vers l'automne; et, tous les
jours un peu avant l'heure accoutume, Ral trouvait Sylvie  l'ore du
bois.

Ils taient devenus grands amis; une sorte de gaminerie sauvage de la
part de la fillette, un peu de supriorit pdante du ct du garon
mettaient entre eux juste ce qu'il fallait de querelles et de brouilles
pour les rendre parfaitement heureux de se retrouver.

Ral tait libre de ses actions pendant les vacances. Pourvu qu'il ft
prsent  l'heure des repas, son pre, homme sec et taciturne, ne
s'inquitait pas de l'emploi de son temps.

Le jour, Ral courait la plaine et la fort; mais, le soir venu, un
sentier fray dans les herbes par son pas fidle le ramenait au lieu de
la premire rencontre.

Lorsqu'il voyait les troncs d'arbres s'claircir, une singulire motion
s'emparait de lui; il tait  la fois joyeux et inquiet.

S'il n'allait pas trouver Sylvie?

Elle tait l pourtant, couche  plat dans l'herbe, presque recouverte
par les hautes tiges du regain montant en graine; le visage tourn vers
lui, elle l'attendait, silencieuse et souriante. Il arrivait honteux du
trouble qui lui serrait la gorge, s'asseyait auprs d'elle, et lui
contait les menus faits du jour.

Elle l'coutait, parlant peu elle-mme. Dans l'me de cette fille
sauvage, les penses ne savaient point revtir la forme des mots; elle
sentait son coeur dborder d'une joie muette, et ses yeux seuls
pouvaient parler. Aussi Ral tait-il sr de trouver toujours tourns
vers lui ces yeux lumineux et velouts, o toute la tideur de la fort
chaude et rousse semblait s'tre concentre.

--J'aime tes yeux! dit-il  Sylvie un soir que le soleil se couchait
plus tard, pensait-il, sans souci des vraisemblances,--en ralit parce
qu'il tait venu plus tt.

La fillette sourit d'un air heureux, mais ne rpondit pas. Que
pouvait-elle rpondre?

--J'aime tes yeux et tout le reste, continua Ral en parcourant du
regard le visage ovale, le cou menu, la taille souple et enfantine de sa
jeune amie; tout cela est joli.

Sylvie continua de sourire et de le regarder. Un dsir ardent,
irrsistible, monta peu  peu du plus profond de lui-mme aux lvres de
Ral. Ce cou brun, dor, caress par les derniers rayons du soleil,
duvet comme une pche, attirait le regard et le baiser. Il voulut
s'approcher de la jeune fille... celle-ci avait peut-tre lu dans les
yeux de son ami la pense insolite qui venait de le surprendre. D'un
bond elle fut debout, invitant du geste Ral  la suivre.

--Dj? fit celui-ci, paresseusement tendu sur l'herbe chaude et
jaunie.

--Allons, rpondit Sylvie, je vais te montrer quelque chose.

Il ramassa son fusil et la suivit docilement. Il l'et suivie partout.

Ils marchrent un moment, puis la jeune fille s'arrta auprs d'un
rocher qui surplombait une source.

--C'est beau, ici, dit-elle, regarde cela. Ral n'tait jamais venu l.
La fracheur de l'eau courante et de la verdure argente des saules
calma son agitation. Sylvie s'tait assise au haut du rocher, les pieds
pendants sur l'onde. Il la rejoignit et s'assit prs d'elle.

Un filet d'eau s'chappait de la pierre et tombait dans un petit bassin
creus par la nature entre les troncs des arbres. Au fond de cette coupe
sourdaient deux ou trois sources plus abondantes, qui alimentaient un
joyeux ruisseau. Le bassin n'tait gure profond; un homme n'et pas eu
de l'eau  mi-jambes; mais les scolopendres et le lierre qui tapissaient
les cailloux, la hauteur du rocher lui-mme donnaient  ce lieu quelque
chose d'agreste et d'intime  la fois.

--On est bien ici, n'est-ce pas? dit Sylvie, lorsque son ami se fut
assis auprs d'elle. Avec quelques brins de lierre arrachs au plus prs
elle fit deux couronnes de feuillage qu'elle posa sur leurs ttes.

--Regarde-moi dans l'eau, dit-elle en se penchant un peu, et se retenant
d'une main au rocher.

Ral, sur l'autre versant de la pierre, se retint galement et contempla
dans le clair bassin le reflet de la jeune fille qui lui souriait.

--Comme tu es jolie! s'cria-t-il en levant la tte pour comparer
l'image avec la ralit.

--Non, non, s'cria Sylvie boudeuse. C'est dans l'eau qu'il faut me
regarder.

Ral, obissant, s'inclina sur la coupe de cristal, o Sylvie continuait
de lui sourire; quand il relevait la tte, elle reprenait son air
svre, et pour retrouver sa grce mue, le jeune homme devait la
chercher dans le miroir de la source.

Fascine par le regard de son ami toujours plus tendre et plus ardent,
la jeune fille sentit aussi un vague souhait germer au fond de son me
innocente et trouble. Cdant aux yeux qui l'imploraient, elle porta
lentement sa main  ses lvres et envoya un baiser  l'image de Ral
rflchie dans l'onde.

Le visage qu'elle contemplait disparut soudain, et Ral saisit dans ses
bras Sylvie tremblante, presque pouvante.

--Je t'aime, lui dit-il tout bas, je t'aime. Et ses lvres brlantes se
posrent sur le cou velout de la jeune fille.

Sylvie se dfendit faiblement, et leurs couronnes de lierre tombrent
dans la source.

--Regarde, dit-elle, nos couronnes qui s'en vont!

Les deux guirlandes flottant au fil de l'eau avaient dj quitt le
bassin, et, tantt runies, tantt spares, se dirigeaient vers la
prairie. Une vague tristesse saisit le cour de la jeune fille lorsqu'un
dtour du ruisseau les cacha  ses regards.

--Dj! fit-elle.

Ral ne regardait plus le ruisseau. Il avait pass un bras autour de la
taille de Sylvie.

--Viens dans la fort, lui dit-il  demi-voix.

--Non, rpondit-elle: lche-moi.

Au lieu de rpondre, il posa un second baiser sur sa joue en
fleur.--Elle se dbattit, s'arracha de ses bras et glissa dans la source
 quelques pieds au-dessous.

--Je n'ai pas de mal, cria-t-elle aussitt  Ral, qui, saisi d'effroi,
la regardait d'en haut.

Elle riait et tremblait, de peur, d'motion et aussi de la fracheur de
l'eau. Elle sortit du petit bassin, jeta un regard autour d'elle vers un
saule voisin.

--J'ai retrouv nos couronnes, dit-elle en les montrant  Ral, qui
l'avait rejointe.

Son vtement de laine, ruisselant d'eau, collait  son corps svelte;
elle allait sans s'en inquiter et releva mme sa jupe sur son bras pour
marcher plus aisment.

Mais Ral ne voyait plus la grce de cet tre jeune et charmant; la fin
brusque et presque terrible de son rve d'amour, lui avait mis au cour
une sorte d'inquitude.

--Ou vas-tu? dit-il en la voyant prendre un chemin qu'il ne connaissait
pas.

--A la maison, pour me scher, rpondit-elle.

--Je vais avec toi.

--Non, non, fit-elle avec inquitude, il ne faut pas que mon pre te
voie... Va-t'en.

--Tu le veux? rpta-t-il avec chagrin.

--Oui.

Ils taient devenus srieux, presque tristes.

--A demain, dit-il, debout devant elle. Il n'osait rien demander.

--A demain, rpondit Sylvie, les yeux brillants, les joues couvertes de
carmin.

Il attendait... Elle lui prsenta les couronnes de lierre, qu'elle
tenait toujours  la main.

--Prends-les, dit-elle.

Il les prit machinalement.

--Permets-tu que je t'embrasse? dit-il  demi-voix, rougissant lui-mme,
et tout honteux.

Elle lui tendit les deux joues, et le baiser qu'il lui donna fut celui
d'un frre.

--Je suis bien fch, balbutia-t-il, c'est ma faute si tu es tombe...

Sylvie baissa les yeux, et ils restrent muets l'un devant l'autre.

--Tu n'es pas fche? continua Ral.

--Non, rpondit-elle.

--Bien sr?

Pour rponse, elle lui rendit son baiser aussi chaste, aussi fraternel
qu'elle l'avait-reu.

--A demain, dit-il.

--Bonsoir, murmura Sylvie avec l'accent tranant et musical dont elle
accentuait ce mot en le quittant.

Ral reprit lentement le chemin du chteau; le soleil tait couch quand
il rentra.

Le lendemain, il attendit Sylvie pendant longtemps. Venu alors que le
soleil tait encore haut sur l'horizon, il partit bien aprs que la
bande d'or se fut teinte au couchant... mais il ne vit point son amie.
Le surlendemain, ds l'aube, il courut  la source, puis revint au lieu
de leur rencontre... rien! Il s'aventura alors dans le sentier qui
menait chez Sylvie.

Au bout d'un peu de temps il entrevit une maisonnette; un homme  l'air
soucieux,  l'aspect peu encourageant, tait assis sur un banc devant la
porte. C'tait le pre de Sylvie, sans doute. Runissant toute son
audace, Ral s'adressa  lui.

--Le chemin du chteau, s'il vous plat? dit-il.

--Vous lui tournez le dos, rpondit l'homme en indiquant la direction;
puis il laissa tomber son bras en poussant un soupir.

Ral le regardait, les yeux de l'homme rencontrrent les siens.

--Qu'est-ce qu'il vous faut encore? dit-il avec brusquerie.

--Rien, rpondit le jeune garon en reprenant lentement le chemin de sa
demeure.

Le jour suivant fut un jour de pluie. Vers le soir, cependant, un rayon
jaune et mouill traversa les nuages, Ral prit son fusil et se hta de
sortir. Il gagna vite la clairire et le chemin qu'il n'avait vu que
deux fois, et qui pourtant hantait son souvenir.

Comme il passait prs de la source, il vit sortir du bois une bire,
porte par deux hommes; le forestier solitaire marchait derrire le
convoi. Ral, saisi d'effroi, regarda cet homme. C'tait bien lui qu'il
avait vu la veille. Deux grosses larmes tombant sans cesse et sans cesse
renouveles dbordaient de ses yeux mornes... Le fossoyeur, sa bche sur
l'paule, suivait ce groupe funraire, Ral l'arrta.

--Qu'est cela? demanda-t-il d'une voix trangle.

--C'est Sylvie Forestier qu'on enterre, rpondit le fossoyeur. Elle a
attrap une pleursie  courir dans le bois, a n'a pas t long! Une
bonne fille, mais si sauvage! Ces gens-l ne parlent  personne,
conclut-il avec un haussement d'paule, en indiquant le pre muet qui
suivait le cercueil de sa fille.

Et il continua son chemin en pressant le pas pour le rejoindre.

Ral n'osa les suivre. Il alla s'asseoir sur le rocher, et l, une
douleur affreuse lui saisit le coeur; il n'y put rester.

Regagnant alors le village, il passa prs du cimetire.

L'office des morts est vite dpch pour un pauvre, encore plus vite
pour ceux qu'on ne voit point se mler aux vivants. Quand, le jeune
homme atteignit la clture, la tombe tait dj comble. La dernire
bande jaune disparut du ciel au moment o le fossoyeur nivelait la
dernire pellete de terre. Le forestier, toujours muet, reprit  pas
lents le chemin de sa demeure dserte, et Ral rentra chez lui.

Ne le voyant point au repas, son pre, si calme d'ordinaire, s'inquita,
et entra dans sa chambre.

--Qu'as-tu? dit-il en trouvant son fils sur son lit, le visage dfait et
marbr par les pleurs.

--Je souffre, rpondit Ral en dtournant son visage.

--Des larmes? Un homme ne pleure pas! rpondit le pre.

Cependant, ce jour-l, Ral avait vers ses premires larmes d'homme.

Paris, juillet 1877.

                           __________________




[Illustration: head07]

SOUS LES FRNES

Ils avanaient lentement dans le sentier profondment coup d'ornires
verdoyantes o les grands chariots chargs de foin ou de bl
occasionnaient, deux fois l'an, des rvolutions profondes dans le monde
des pquerettes et des gramines. L'eau des pluies rcentes y formait
des petits tangs tranquilles, aux endroits les plus dfoncs; mais le
milieu de la route, poussireux et marqu  et l du fer d'un cheval,
tait assez large pour y passer deux.

--Alors, tu ne veux pas? demanda d'une voix contrainte le garon qui
baissait les yeux et tournait autour de son doigt une longue tige de
folle avoine.

La jeune fille garda le silence. Il tait bien cruel en lui disant que
c'tait elle qui ne voulait pas! Comment depuis si longtemps n'avait-il
pas devin que c'tait lui qu'elle aimait? Elle baissa la tte et releva
le coin de son tablier bleu, qu'elle roula et droula dans ses mains
tremblantes pour leur donner contenance, tout comme il roulait son brin
d'herbe.

--Tu ne veux pas? Nous avons pourtant t camarades de premire
communion, ne t'en souvient-il point?

Elle jeta un coup d'oil sur le petit clocher qui se montrait au-dessus
des cltures et ramena ses yeux vers la route, o l'paisse poussire
formait un tapis de velours.

--Tu m'aimais bien, dans ce temps-l, reprit-il avec amertume, mais tu
as chang ton coeur: tu ne savais vivre sans moi; depuis, tu n'as plus
eu de plaisir  me regarder.

Elle ne dit rien; une nuance de rougeur plus vive monta  ses joues; il
crut qu'elle allait parler, mais elle resta silencieuse, continuant de
marcher  son ct.

Le sentier se rtrcissait, les branches des frnes et des aunes se
croisaient maintenant sur leurs ttes. Un jour glauque, doux, attendri,
filtrait sur eux  travers la feuille, et les rayons du soleil
dansaient  leurs pieds sur le chemin, tapiss d'herbes folles, o les
ornires ne se voyaient presque plus. Il se rapprocha davantage et prit,
sans toucher les mains tremblantes de la jeune fille, le coin roul du
tablier.

--Oui, j'avais cru que tu m'aimais; j'avais pens que nous passerions
notre vie ensemble; tu n'es pas riche, moi non plus; qu'est-ce que cela
pouvait nous faire? Est-ce qu'on n'est pas heureux tout de mme, pourvu
qu'il y ait de l'amour dans le mnage? Mais tu es ambitieuse, toi, tu
veux tre riche et propritaire, probablement; la misre te fait peur...
Ah! si j'avais pens comme toi, je serais mari de mon ct, peut-tre,
 l'heure qu'il est! Mais je m'tais dit: J'pouserai celle que j'aime,
et je n'ai qu'une parole! Toi, tu avais le coeur mieux plac, n'est-ce
pas? Tu veux tre au-dessus de ta position?

Il avait lch le coin du tablier et la regardait d'un air irrit. Les
faucheurs aiguisaient leurs faux dans le pr au-dessous; on entendait le
moulin tourner dans la petite rivire. Un refrain de chanson traversa
l'espace au-dessus de leurs ttes, et mourut insaisissable dans l'air de
juin...

--O mon ami! dit la jeune fille, qui posa ses deux mains sur les paules
du garon en le regardant de ses yeux profonds, pleins de larmes; je
t'ai aim de tout temps, mais tu n'as jamais parl, et ce matin mon pre
m'a promise  un autre!...

Elle laissa tomber sur son tablier ses mains lentes et dcourages...
Sous les rayons changeants qui dansaient  travers les feuilles, ils
restrent immobiles, se regardant, pleins d'un immense dsespoir;
pendant que la chanson lointaine, lance  pleine voix dans les prs par
un gars heureux, passait dans les feuilles, au-dessus de leurs ttes...

Paris, juin 1882.

[Illustration: deco05]




[Illustration: head08]

LA NUIT

_A mon ami Ad. Dupuis_.

Le rossignol jetait au dehors un appel si vibrant, si passionn, que
Jacques ferma son livre et se dirigea vers la fentre.

La lune versait sur la campagne une lumire douce et qu'on et dite
tamise  travers un tulle blanc; les jeunes pousses des bouleaux qui
commenaient  vtir les branches grles et dlies, dessinaient sur le
ciel gris ple des bouquets d'une lgance extrme; quelques masses de
sapins noirs formaient d'paisses ombres  et l, et plus loin, les
rochers humides de la pluie du jour brillaient comme des parcelles de
mica, sous les clarts sereines de cette nuit de printemps.

Jacques embrassa des yeux le paysage connu, aim, qui faisait presque
partie de lui-mme; pas une ligne de ce pays qui ne lui ft assez
familire pour qu'il ne pt indiquer du doigt, les yeux ferms,
l'endroit prcis o se trouvait tel arbre, tel buisson: pas un de ces
sentiers o son pied ne se ft imprim dans la poussire.

Que de jours et de nuits de son existence s'taient couls l, devant
cet horizon tranquille, born, d'o s'exhalait cependant je ne sais quel
souffle de grandeur et de libert... Par del les rochers, par del les
forts, on sentait s'tendre les plaines, dont l'air sain, embaum,
arrivait par larges bouffes  la poitrine du travailleur fatigu.

Le rossignol, qui s'tait tu un moment, reprit son appel, intense,
enivr, avec une vhmence inoue, presque de la colre; c'tait un dfi
plutt qu'une prire... au loin, dans ces rochers, un autre rossignol
lui rpondit; sa voix affaiblie par la distance arrivait comme un
cho... un troisime rival lana tout  coup une note clatante dans la
clairire voisine, et tous les trois ne cessrent plus de se rpondre...

Jacques poussa un soupir, quitta la fentre et voulut retourner  son
livre, mais les rayons jaunes de la lampe blessrent ses yeux si
doucement reposs par la lumire voile de la lune; il retourna  la
fentre, s'accouda, et, se laissant envahir peu  peu par un flot
montant de souvenirs, il revcut le pass et rouvrit sa blessure.

C'tait une vieille blessure, et elle saignait toujours; ce petit bois,
qui touchait  son jardin, avait vu grandir ses jeunes amours; il avait
aussi vu tomber les larmes amres de l'amour trahi, de l'orgueil vaincu.
Cinq ans s'taient couls, et pourtant,  chaque renouveau, la blessure
semblait ne dater que de la veille; les jours avaient emport la
vivacit de ce chagrin, ils n'avaient pu en diminuer la profondeur.

C'est l qu'il avait aim; elle tait jeune, belle et libre de donner sa
main et sa vie  celui qu'elle aurait choisi. Sduit par le voisinage,
Jacques avait pass prs d'elle de longues soires d'hiver, la regardant
travailler sous la clart adoucie de la lampe, l'coutant causer avec
ses vieux parents, et nul ne sait pourquoi cette jeune femme veuve, qui
avait  peine effleur la vie, lui paraissait plus sage et plus
instruite que les philosophes et les savants.

Etait-ce la douleur qui, en la touchant de son aile, lui avait donn
cette maturit prcoce? Rgine tait-elle un de ces fruits savoureux qui
contiennent d'eux-mmes, sans que le jardinier y contribue, la
quintessence de tous les armes, de tous les parfums?

Qu'importait au travailleur pensif, pourvu que ce fruit embaumt sa
demeure et sourit ternellement  ses yeux charms?

Le printemps tait venu aprs l'hiver, les portes de leurs jardins
donnaient sur la clairire; pourquoi se trouvrent-elles un jour
ouvertes en mme temps? Pourquoi Jacques et Rgine, lorsque les vieux
parents, endormis de bonne heure, oubliaient dans un rve heureux les
soucis de leur vieillesse, prirent-ils l'habitude de marcher cte  cte
dans les sentiers sabls qui tournaient si doucement autour des rochers
et du bois? Les rossignols le savent sans doute, et c'est pour cela
qu'ils passent leurs nuits  chanter.

Leurs mains s'taient jointes, leurs yeux s'taient parl, leurs lvres
n'avaient rien dit;  quoi bon les promesses quand le coeur se sent
capable de tout tenir? Les chatons des saules tombrent, les bouleaux
prirent tout leur feuillage, les muguets des bois se fanrent, et les
rossignols cessrent de chanter. Jacques n'avait rien dit encore, car
Rgine tait presque riche, et lui n'avait que son travail, travail de
penseur qui vieillit vite et n'enrichit gure.

Un soir, la pluie les avait empchs de sortir ensemble, il vint
retrouver son amie sous la lampe, auprs des vieux parents; un intrus se
prsenta, fut aimable et se retira aprs une courte visite. C'tait un
prtendant protg par la famille: Rgine ne pouvait rester veuve; un
beau parti se prsentait... On demanda  Jacques quel tait son avis...
Le coeur plein d'amertume, car il se sentait pauvre et son amie ne
disait rien, il conseilla le mariage et rentra chez lui dsespr.

Etait-ce  lui d'enchaner  sa vie de travail et d'obscurit cette
jeune femme, digne de briller dans le monde? Les gens modestes ont de
ces mfiances... Il se jugea goste, fltrit son amour pur du nom de
recherche intresse, et, sans attendre les conseils du grand jour, il
partit pour un voyage...

Quand il revint, Rgine n'tait plus l; abandonnant les deux vieux,
tristes de son absence, elle tait retourne dans le monde; depuis, elle
y vivait non marie, mais il l'ignorait, trs-fte, il le savait, sans
qu'on le lui apprt. Qui sait ce qui s'tait pass dans son me quand
Jacques avait pris la fuite? Elle avait peut-tre aussi souffert, mais
pas plus que lui elle n'avait profr une plainte.

Voil ce que Jacques se rappelait, pendant que les rossignols chantaient
dans le bois... l'amertume croissant toujours, il descendit dans son
j'ardin, moins pour se distraire que pour puiser son angoisse; la clef
de la petite porte tait toujours l, bien rouille, mais serviable
toujours... il ouvrit la porte et entra dans la clairire.

La lumire de la lune projetait sur le gazon encore court l'ombre des
rameaux dlis; les ormes n'avaient presque pas de verdure, les
coudriers portaient  peine au bout de leurs branches souples les petits
noeuds tendres et velouts d'o sortiraient les feuilles; une bonne
odeur d'herbe, de jeunes pousses, d'corces humides donnait  l'air de
la nuit une fracheur pntrante; une vigueur jeune et rsolue semblait
flotter dans l'atmosphre et s'infiltrer jusqu'au plus profond des
moelles. C'tait un de ces soirs o l'on se sent courageux, o l'on
voudrait partir pour la conqute du monde, o l'on ne peut rien
entreprendre que de noble et de grand.

Il errait depuis un moment, et l'amertume qui l'avait pouss l se
changeait peu  peu en un chagrin plus rsign, plus idal, quand il
entendit un pas sur le gravier. La clairire tait bien isole, mais
jamais rien de mal n'y tait arriv; le petit bourg dormait depuis
longtemps; Jacques s'arrta et attendit.

Une robe grise passa devant lui, se dirigeant vers l'autre porte, celle
de Rgine; il s'lana rapidement vers la jeune femme, qui se retourna
effraye.

--Jacques! murmura-t-elle en le reconnaissant.

Elle tendit la main vers un tronc pour se soutenir, palpitante de sa
peur passe et de son motion nouvelle, et resta immobile, appuye aux
branches infrieures d'un lilas.

Il n'osait parler; craignant de rver et de voir s'vanouir cette image
tant aime; toute son amertume, avait soudain disparu, faisant place 
une joie intense et muette.

--Vous tiez ici? dit-il enfin, trs-bas; il lui semblait que le son de
sa propre voix devait lui blesser les oreilles.

--Oui... depuis ce matin... mes vieux parents sont malades et tristes...

Elle baissa la tte: il y avait longtemps qu'ils taient tristes et
malades, mais elle n'avait os venir les voir plus tt, craignant aussi
peut-tre une rencontre invitable.

--Vous tes seule, dans ce bois, la nuit? demanda-t-il avec un reste de
soupon; votre mari vous laisse sortir seule?

--J'tais venue couter les rossignols, rpondit doucement Rgine, ils
chantent si bien! Je ne suis pas marie, ajouta-t-elle plus bas.

Jacques, ivre de joie, sentit tout  coup que cette heure allait faire
date dans sa vie.

--Les rossignols chantaient aussi bien autrefois, dit-il, s'enhardissant
soudain, et cela ne vous a pas empche de partir!

Elle secoua tristement la tte et se mit  marcher dans l'troit
sentier; ils avaient quitt les coudraies et cheminaient maintenant sous
les pins, dans l'ombre parfume de senteurs rsineuses.

--Ce n'est pas moi qui suis partie, dit-elle enfin.

Un rayon de lumire qui passait par une troue montra  Jacques son doux
visage, un peu amaigri, mais toujours aussi beau et cent fois plus
charmant.

--C'est moi, j'en conviens, mais je l'ai fait pour ne pas vous nuire,
pour vous laisser libre...

--Hlas! s'cria-t-elle en serrant l'une contre l'autre ses mains
nerveuses, tais-je libre? est-on libre quand le coeur s'est donn,
quand...

Elle se tut; ses lvres tremblantes l'empchaient de parler.

--Vous m'aimiez donc? lui demanda Jacques sans oser la regarder.

--Oui, je vous aimais! Je puis vous le dire  prsent que les annes ont
tout t, tout dtruit,  prsent que j'ai appris  souffrir... Mais
l'preuve a t cruelle! Pourquoi m'avez-vous fait subir ce martyre?
Trop d'orgueil, sans doute! Ah! vous autres hommes, vous avez plus
d'orgueil que d'amour, tandis que nous...

--Vous n'avez pas d'orgueil, vous autres femmes? Ce n'est pas par
orgueil que vous avez gard le silence? C'tait  vous de parler, vous
qui tiez plus riche et plus considre que moi... moi, pauvre diable!

--L'orgueil, toujours l'orgueil! rpta Rgine avec tristesse; vous
saviez que je vous aimais, cela ne vous suffisait pas. Il et encore
fallu vous le dire! Allez, Jacques, votre chtiment sera de connatre
trop tard le coeur que vous avez perdu.

--Perdu! demanda-il, non pas dsespr comme il et d l'tre, mais
plein d'une motion joyeuse. Perdu? Vous ne m'aimez plus?

--Non! dit-elle, en dtournant la tte.

--Et moi, je vous adore, Rgine, s'cria-t-il soudain en lui prenant les
deux mains. tes-vous satisfaite, cruelle orgueilleuse? J'ai pass cinq
ans  vous maudire,  me maudire,  vous pleurer, et, vous, vous ne
m'aimez plus: tes-vous assez venge?

Elle dtourna la tte pour cacher le flot de pleurs qui inonda son
visage.

--Vous tes venge, vous tes contente? Et maintenant que me direz-vous?

--Mon mari! fit-elle en cachant ses yeux dbordant de larmes sur
l'paule de Jacques.

Ils revinrent lentement par les sentiers sems d'aiguilles rsineuses;
les branches des aliziers secouaient sur eux leurs grappes parfumes,
les muguets dans les taillis ouvraient des clochettes sur leur passage,
le bois tout entier semblait leur faire fte d'tre revenus ensemble
comme autrefois.

--Je crois, dit Rgine au moment de se sparer, je crois qu'aprs tout,
il vaut mieux que nous ayons souffert... Nous sommes meilleurs, et nous
nous aimons mieux.

Il lui serra une dernire fois la main et la laissa disparatre derrire
cette petite porte qui dsormais lui serait toujours ouverte... En ce
moment, le rossignol, son voisin, que sa prsence n'effarouchait pas,
lana dans l'air calme une fuse aigu de notes triomphantes, et ses
rivaux lui rpondirent au loin; pendant un instant, ils chantrent tous
trois en mme temps leur hymne  la joie.

Au Bourdon, Nemours, avril 1878.

[Illustration: deco06]




[Illustration: head09]

LA TEMPTE

La petite maison de Vivien s'levait sur un plateau expos  tous les
vents, qui dominait les valles environnantes. Le jeune homme aimait sa
demeure, il aimait son jardin et les grands peupliers plants par son
pre, qui avait achet jadis pour peu d'argent la lande inculte et
triste. Avant de mourir, le vieillard vit sa haie de sureaux et d'osiers
s'lever bien au-dessus de sa tte, et quand l'heure fut venue, pensant
qu'il avait bien travaill, il s'endormit content. Vivien continua son
oeuvre, mais la solitude est mlancolique au travailleur: un jour, il
amena dans sa maison neuve la jeune pouse qu'il aimait en silence
depuis longtemps.

Le travail partag est le plus puissant des liens: pench sur le mme
sol, soucieux des mmes soins, Anne et Vivien sentirent se resserrer
chaque jour l'treinte de leur tendresse. Ils vivaient seuls sur le
plateau, ils furent bientt tout l'un pour l'autre, sans qu'aucune
pense trangre troublt la paix sereine de leur solitude.

La terre sait rcompenser celui qui l'aime: aprs dix ans de travail en
commun, la maison se cachait  demi sous les feuillages, et les champs
dfrichs formaient autour de l'enclos une ceinture verdoyante. Pleins
d'un orgueil lgitime, les poux se disaient que leur lutte salutaire
contre la lande inutile profiterait  ceux qui les suivraient dans la
vie; aussi chacun, aprs l'autre, n'aimait-il rien autant que leurs
cultures.

Un soir, le soleil se coucha dans un nuage sombre; pendant la nuit, la
tempte arriva du sud avec tant de violence que, renferms chez eux, les
poux tremblaient en entendant craquer les arbres et gmir les
murailles. Jusqu'au jour, serrs l'un contre l'autre, ils coutrent
l'ouragan passer sur le plateau, semblable aux pieds pesants d'escadrons
ennemis qui broient indiffremment les vivants et les morts.

Au matin, le soleil se leva dans la bue des jours sereins, le calme
s'tait fait.

Ples encore de leur effroi, Anne et Vivien sortirent de la maison. De
tout ce qui avait fait leur joie, rien n'existait plus; les arbres
dracins, en tombant sur le sol, avaient bris les fleurs et les
arbustes, la pluie avait emport les semences et ravin les cultures;
tout tait ruine devant eux, et comme ils franchissaient le seuil de
leur demeure, un pan de mur s'croula, ensevelissant leur pauvre avoir.

Au bruit terrible ils s'treignirent avec force, et restrent immobiles,
anantis devant ce dsastre. Aprs le premier choc de la douleur, Anne
serra plus fort son mari contre sa poitrine, et levant sur lui ses yeux
pleins d'une indicible tendresse:

--Tu me restes, au moins, dit-elle, et je te reste! O Vivien, rien n'est
perdu, puisque nous vivons tous les deux!

Il regarda avec respect sa vaillante pouse, et les yeux dbordants de
larmes de joie:

--Puisque tu m'aimes, dit-il, rien n'est perdu. Nous sommes encore
jeunes, nous recommencerons.

Paris, novembre 1879.

[Illustration: deco07]




[Illustration: head10]

LA NEIGE

La neige tombait presque sans relche depuis deux jours entiers. Les
routes avaient d'abord reu une couche fine et tnue, semblable  du
grsil, bientt emporte par le vent; puis une autre espce de neige
tait venue, celle-l compose de larges flocons en forme d'toiles, qui
tombaient lentement, comme des plumes de cygne, et s'talaient sur le
sol avec la grce moelleuse d'un tre vivant et coquet.

La neige ne s'tait pas contente de recouvrir les chemins battus; aprs
avoir commenc par fondre sur le gazon jauni, sur les haies pineuses,
elle s'y tait enfin attache, et, depuis, elle n'avait cess de
s'amasser lentement, mais sans rpit, et la campagne avait disparu sous
un voile uniforme.

Le ciel s'tait rougi pour un instant vers le soir du jour prcdent, et
les creux o la neige entasse formait des ombres bleues avaient sembl
plus bleus encore; puis le gris uniforme s'tait referm sur l'astre
disparu, la nuit tait venue, grise aussi sur la terre blanche, le jour
terne et blafard lui avait succd, et les villages, n'osant plus se
secouer dans leur torpeur glace, se demandaient si le monde allait
mourir sous la neige qui tombait toujours.

Dans la dernire maison du village, la fentre tait close par un volet
de bois; un filet de fume sortant du toit de chaume montait tout droit
dans l'air tranquille; la lumire qui clairait cette demeure venait du
ct du jardin, o une porte-fentre donnait accs de plain-pied. Sous
l'norme manteau de la noire chemine, deux jeunes gens causaient tout
prs l'un de l'autre, mais leurs escabelles ne se touchaient pas;
quoique seuls, leurs mains restaient dsunies,--leurs coeurs ne
battaient pas ensemble.

--Le vieux est  la ville? demanda le jeune homme. Son air ennuy ne
suffisait probablement pas  exprimer sa mauvaise humeur, car il y
joignit un ton bourru.

--Il est all chercher une potion pour la vache malade, rpondit la
jeune fille; mais je ne crois pas qu'elle l'attende, elle doit tre
morte  l'heure qu'il est. Il va gronder quand il rentrera.

--Pourquoi ne vas-tu pas y voir? grommela le jeune homme.

Elle haussa les paules.

--Pour le bien que je peux y faire, a n'en vaut pas la peine, et
d'ailleurs a me fait du mal de voir souffrir une bte. J'aime mieux n'y
pas regarder.

Elle baissa la tte tristement vers le foyer, o brlait un petit feu de
racines, aussi maigre et aussi chtif que pouvait le souhaiter le matre
le plus parcimonieux. Ils gardrent le silence un instant. Quelques
flocons de neige tombrent par le haut de la chemine, brillrent
pendant leur chute de toutes les couleurs du prisme, puis disparurent
dans les cendres.

--Quand doit-il revenir? fit le jeune homme.

--A trois heures. La voiture repart une heure aprs pour la ville; il ne
peut pas y avoir de retard, dit-elle.

--Il sera ici dans une demi-heure, rpondit-il en regardant la vieille
horloge. Ecoute, Mlie, puisqu'il faut parler franc, j'ai quelque chose
 te dire.

--Je sais ce que c'est, fit la jeune fille d'un air navr, tu ne m'aimes
plus.

Le jeune homme, embarrass, fit un geste indcis, puis, revenant  son
ide, il reprit avec une navet cruelle:

--Mais si, je t'aime toujours; on n'est pas camarades pour rien; il
reste un peu d'amiti...

--Oui, c'est entendu, tu ne m'aimes plus comme tu m'aimais  la
Saint-Jean dernire; tu ne veux plus de moi pour ta bonne amie.

Il se leva de son sige rustique et fit quelques pas dans la salle.

--Eh bien! non, c'est vrai, dit-il enfin; ce n'est pas ma faute! l'amour
ne se commande pas.

--Ce n'est pas ce que tu me disais quand tu me demandais de t'aimer; tu
disais dans ce temps-l que ton amour pour moi mritait une rcompense,
et que je devais t'aimer aussi. J'ai obi, et  prsent, c'est autre
chose?

--Eh! oui, c'est autre chose! dit Jean, de plus en plus maussade. On a
une bonne amie pour un temps, pour passer sa jeunesse, et puis, le temps
venu, il faut bien faire comme, les autres, et se marier.

Mlie se leva toute droite, toute blanche, les yeux fixs sur le visage
de celui qui l'abandonnait et qui baissait la tte, incapable de
soutenir son regard.

--Tu te maries? dit-elle d'une voix rauque.

--Oui,--mes parents le veulent, et je ne peux pas les contrarier.

--Et moi?

--Ah bien! toi... je ne t'avais pas promis le mariage au bout du compte!
fit le don Juan de village en se rvoltant.

--Oh! non! tu ne m'avais rien promis du tout.

--Puisque tu en conviens toi-mme...

--J'en conviens, rpta la jeune fille en se rasseyant.

Tout son tre frle et mignon frissonnait plus encore sous la lchet de
l'abandon que sous la douleur d'un amour mconnu.

--Je conviens que tu as raison de ne pas m'pouser, puisque je ne suis
qu'une enfant trouve, nourrie par charit, servant aujourd'hui chez le
vieux qui m'a recueillie. Oh! non! on n'pouse pas une fille comme
moi... tu as raison, Jean. Ta future est riche?

--Mais oui, pas mal! rpondit Jean en se caressant la moustache d'un air
content. Mlie prenait bien la chose,  ce qu'il lui semblait, et cela
le mettait en belle humeur.

--Et jolie?

--Pour cela, rien de trop! fit l'ex-amoureux en baissant l'oreille. Mais
la noce n'est pas faite, et ne se fera qu' Pques; il leur faut tout ce
temps-l pour arranger les chiffons de la marie. En attendant, petite
Mlie, si tu veux, nous pourrons avoir encore quelques semaines de bon
temps... Tu es jolie, plus jolie que ma future, ah! pour cela, oui!

Il voulait prendre la jeune fille par la taille et appliquer un baiser
sur ses joues dcolores; elle bondit en arrire, s'appuyant au montant
de la chemine, et, regardant en face l'homme qu'elle avait aim, elle
lui cracha au visage.

--Va-t'en! lui dit-elle, pendant que Jean stupfait essuyait
machinalement l'outrage avec sa manche et la regardait avec ses gros
yeux  fleur de tte, pleins d'une mchante colre. Va-t'en,
rpta-t-elle; ou je te tuerais!

Elle avait pris la pelle  feu et la brandissait si prs du visage de
Jean, qu'il recula prudemment du ct de la porte du jardin.

--Comme tu voudras, murmura-t-il, dconfit; comme tu voudras... Je ne
pensais pas  te fcher, il n'y a pas de quoi se mettre en colre...

--Va-t'en! dit encore la jeune fille, mais cette fois sans le menacer;
la fureur avait disparu de son visage, qui n'exprimait plus que le
dgot.

Il battit en retraite et sortit en refermant sur lui la porte du jardin.
Sa silhouette assombrit un instant le peu de jour que laissaient entrer
les carreaux verdtres, puis disparut, et Mlie retourna prs du foyer.

Elle ne pleurait pas; certains coups meurtrissent le coeur comme
d'autres le corps, sans faire couler ni de sang ni de larmes, et ce ne
sont pas les moins douloureux; elle regarda sa vie passe comme on
regarde un travail mal fait, une ouvre manque.

C'tait par un jour d'hiver semblable  celui-ci qu'on avait accueilli
dans la maison communale sa mre mourante, qui la portait dans ses bras.
Le seul mot que la malheureuse avait su prononcer tait un nom: Mlie.
tait-ce le sien ou celui de la petite fille, alors ge de trois ans? A
qui cela importait-il? L'enfant fut nomme Mlie; on enterra la mre, et
tout fut dit.

Le vieux Jacques, qui n'tait pas jeune alors, avait ramass vers sept
ans cette petite crature, jusque-l un peu nourrie par tous, et il
l'avait promue au grade de servante.

Servante, pour une enfant qui n'tait qu'une mendiante! Il y avait l un
changement de position sociale, et Mlie sut gr au vieillard de l'avoir
leve  cette dignit. Toute petite, mais dj intelligente et docile,
elle l'avait servi dans la mesure de ses forces enfantines, souvent au
del,--ne rclamant d'autre salaire que son pain quotidien.

Le vieillard tait rude et grossier, et souvent il parlait plus fort
qu'il n'et fallu; cependant jamais il n'avait frapp l'orpheline,
retenu peut-tre par un vague respect de ce malheur qui n'avait aucune
protection.

La vie de Mlie s'tait coule dans cette cabane, entre les vaches et
les poules, sans joies, sans esprances, sans rves d'avenir. Que
pouvait-elle rver?

Jean l'avait remarque un jour, puis courtise,-- la Saint-Jean il
l'avait choisie pour danser... C'est alors que le coeur de la jeune
fille avait connu l'orgueil d'tre aime et la joie plus humble et plus
pntrante d'aimer elle-mme.

Elle n'aimait pas le vieux, qu'elle craignait. Elle avait aim les
petits veaux et les poussins;--tous ces tres levs par elle avaient
disparu dans la voiture qui conduit les marchandises  la ville. Les
enfants trouvs n'ont jamais d'amis parmi ceux de leur ge; les parents
ont bien soin de leur rpter: On ne sait pas seulement d'o a vient!
Comme s'il tait ncessaire de venir d'un endroit connu pour mriter un
peu de tendresse!

Jean l'aimait! Il la prfrait aux autres! Elle sentait son pauvre petit
coeur gonfl de reconnaissance,  l'ide que lui, le plus beau et le
meilleur du village, ne mprisait pas une enfant trouve. Elle l'aima de
toutes ses forces, car elle gotait pour la premire fois la douceur de
la tendresse.

Maintenant il se mariait. Il avait assez d'elle! Pas encore assez,
cependant, puisqu'il avait os... A ce souvenir, elle frissonna comme
sous l'injure, en cachant sous ses deux mains ses yeux brlants et secs,
et son front couvert de honte!

Il ne l'avait pas aime, c'tait clair. Pendant qu'elle rvait de lui
consacrer sa vie, s'efforant d'imaginer des dvouements impossibles
pour les mettre  ses pieds, il cherchait un passe-temps qui le
conduist sans ennui jusqu' l'poque de son mariage. Une amertume
profonde entra irrvocablement dans l'me de cette enfant,  qui
personne n'avait enseign la rsignation, et qui se rvoltait contre
l'injustice.

La colre et l'amertume, tels allaient tre ses compagnons de chaque
jour.

Rien n'est plus cruel pour une me innocente que de sentir soudain de
mauvais sentiments la pntrer avec le froid du glaive. Ces htes
malsains sont plus douloureux encore  supporter que le mal qui les a
fait entrer.

Hlas! quoi qu'on ait pu dire, ce n'est pas par got qu'on devient
mchant: l'apprentissage de la perversit est accompagn de bien des
tortures!

Pendant que Mlie sentait la rage et l'indignation lui dchirer le
coeur, la porte extrieure s'ouvrit, et le vieux entra tout couvert de
neige. Il se secoua sur le seuil, et pntra dans sa demeure sans une
parole amicale pour celle qui gardait son foyer.

--Eh bien, dit-il, la vache?

--Elle ne va pas mieux, rpondit machinalement la petite servante.

--J'y vais, grommela Jacques en sortant aussitt.

Elle avait repris sa mditation, et cherchait quelque vengeance, lorsque
le vieux rentra, les sourcils hrisss, les mains tremblantes, dans une
indicible colre.

--Elle est morte! cria-t-il en frappant de son bton sur la pierre du
seuil; elle est froide, et toi, misrable fainante, tu n'as pas
seulement t la regarder.

--J'y ai t, matre, rpondit Mlie en quittant sa place; j'ai cru
qu'il n'y avait rien  faire, et je n'y suis pas retourne.

--Tu mens, s'cria le vieillard en bgayant de colre; tu n'as pas mis
les pieds hors d'ici! Tu crains le froid, tu es frileuse comme une
princesse, et tu es reste  te chauffer les pieds...

Il s'tait approch de la porte vitre, et il aperut les traces de pas,
que la neige n'avait pas eu le temps de recouvrir. Le temps s'tait un
peu clairci, et les flocons blancs avaient cess de tomber.

--Tiens, dit-il, blme de rage, voil pourquoi tu ne soignes pas ton
btail, pourquoi tu ne fais plus oeuvre de tes dix doigts! Mademoiselle
a un amoureux qui vient la voir, et l'on devise ensemble, au lieu de
travailler... Un amoureux! un amoureux  Mlie! Quel malheureux
abandonn de toutes a pu courtiser la belle demoiselle que voil?

Mlie sourit amrement et se croisa les bras pour attendre que la colre
de Jacques ft passe.

--Un amoureux!  une enfant trouve! Une misrable fille que j'ai eu la
bont de recueillir, et qui ne m'a jamais aid en rien! C'est depuis que
tu es chez moi que le malheur me poursuit! Auparavant j'tais riche et
je faisais des conomies;  prsent, l'argent s'en va on ne sait o...
Tu m'as port malheur, oiseau de vilain prsage! Je te chasserai, je te
remettrai dans la rue o je t'ai prise et o j'aurais d te laisser. Que
j'ai t bte ce jour-l!

La voix claire de Mlie s'leva tout  coup et couvrit les radotages
irrits du vieillard.

--Je vous ai port malheur, matre, cela se peut, mais je ne l'ai pas
fait exprs. J'ai travaill de mon mieux et je n'ai point demand de
gages. Si je vous porte malheur, je vais vous rendre votre chance, car
je m'en vais, mon matre, et je ne vous coterai plus rien!

Les yeux irrits du vieillard rencontrrent le regard clair et
ddaigneux de la jeune fille. En une heure, elle avait vid la coupe
d'absinthe; une goutte de plus ou de moins lui importait peu.

--Eh! va o tu voudras, enfant du diable, s'cria Jacques, furieux de se
voir tenir tte, personne n'a besoin de toi ici! Tu dois tre une fille
de sorcier!

--C'est peut-tre vrai! rpondit la petite servante en levant le loquet
de la porte. Adieu, matre; que le bon Dieu vous rende la chance que je
vous ai fait perdre.

Elle ouvrit la porte. Sa silhouette frle et lgante, malgr ses lourds
vtements de laine grossire, se dessina un instant sur le fond clatant
de la neige frache tombe. Il ne neigeait plus du tout, mais l'air du
soir approchant semblait plein de douleurs inexprimes, comme les yeux
et la bouche d'un enfant prt  fondre en larmes.

La porte retomba, et Jacques, rest seul, murmura:

--Bon dbarras!

Quittant ses vtements de voyage, il revtit ceux qu'il portait tous les
jours, puis alluma une lanterne, car la lumire dcroissait rapidement;
et retourna prs de la vache morte. Il la toucha de la main, s'assura
qu'elle ne vivait plus, et rentra dans la maison, toujours grommelant et
maugrant.

L'heure du souper viendrait, personne n'y songerait pour lui; il alla
chercher une terrine et quelques lgumes dans un panier, s'assit sur un
sige bas, le panier entre ses jambes, et commena de prparer son
repas. Pendant qu'avec des gestes maladroits, il pelait lentement des
pommes de terre, il se mit  songer  ce qui venait de se passer.

Elle tait partie! Eh bien, tant mieux! Avec ses petites mains et ses
petits pieds qui ne trouvaient jamais de sabots assez mignons pour se
chausser, c'tait une pitre servante. Ce qu'il faut dans un mnage,
c'est une forte fille avec de grands pieds et de grandes mains, qui ne
ploie pas sous le fardeau des lourdes canes pleines de lait.

Et puis, elle avait sa tte, cette Mlie! Il ne fallait pas lui dire
grand'chose pour la faire mettre bien en colre! Si peu qu'on lui parlt
de sa naissance, elle devenait rouge comme un coq, et ses yeux
flambaient comme braise! Elle n'tait pas ne pour tre servante, bien
sr, car elle ne savait pas supporter les reproches.

Ainsi tout  l'heure elle tait partie, Dieu sait pourquoi! N'et-elle
pas mieux fait de se mettre tranquillement  prparer la soupe! mais
elle avait toujours eu un caractre du diable!

Toujours! non. Autrefois elle tait bien-gentillette quand elle tait
petite et qu'elle se tenait  ses genoux en l'appelant: Papa Jacques.
Elle avait t bien aimable dans ce temps-l, et mme longtemps aprs.
Dans une maladie qu'il avait faite, elle lui avait prpar les
ordonnances du docteur comme une petite femme, si bien qu'un jour, M. le
docteur lui-mme avait caress les cheveux de la petite en disant que
c'tait elle qui avait sauv le vieux bonhomme.

Quel ge avait-elle alors? Peut-tre bien douze ou treize ans. C'est
dans ce temps-l que Jacques, n'ayant ni enfants ni proches parents,
avait pens  laisser par testament son bien  sa petite servante. Mais
il n'en avait rien dit  personne, car on dit que a porte malheur de
faire son testament, et Jacques n'entendait pas mourir avant son temps.

Est-ce aprs la maladie du vieux qu'elle tait devenue si jolie? Ce
devait tre aprs, car, lorsque le mdecin lui avait fait compliment,
elle tait bien ple et bien maigre... La fatigue sans doute, car elle
avait veill plus de quinze nuits, et s'en ressentait encore  l'hiver
suivant... Oui, elle tait devenue trs-jolie; si les garons y avaient
fait attention, le pre Jacques aurait pu avoir de l'ennui  cause
d'elle; mais les garons n'y avaient pas pens, et a se comprend! Une
enfant trouve!

Elle ne se marierait pas, pour sr... Qui diable avait pu venir la
courtiser? Eh bien, a ne faisait plus rien,  prsent, puisqu'elle
tait partie... Partie? Bah! on dit qu'on s'en va, et puis on revient
bien penaude  l'heure du souper... Elle allait rentrer tout  l'heure.

Une minute s'coula. Le pre Jacques continuait  peler ses pommes de
terre, et naturellement il en pelait pour deux, puisqu'elle allait
revenir. Quand il jugea qu'il en avait assez, il prta l'oreille,
croyant entendre le bruit du loquet... Mais personne ne parut.

--Elle est derrire la porte, se dit-il, et n'ose pas entrer. Bah! il
faut avoir de l'indulgence pour les fautes de la jeunesse, et puis elle
doit avoir eu froid.

Il se leva, referma son couteau et le mit dans sa poche--vieille
habitude de paysan--puis attendit encore un moment.

--Elle n'entrera pas toute seule, se dit-il, je vais lui ouvrir.

Il se dirigea vers la porte  pas de loup, autant que le lui
permettaient ses sabots, et ouvrit.

Il n'y avait personne.

Il recula effray, comme s'il avait vu se dresser en face de lui quelque
apparition menaante, et une peur inexplicable fit dresser ses cheveux
gris sous son chapeau de feutre. Il n'tait pas poltron, cependant, et
fit aussitt deux pas en avant. Les traces de ses pas venant de la route
qui conduisait  la ville taient presque effaces par la neige;
d'autres traces toutes fraches reprenaient le mme chemin en sens
inverse, celles-l taient celles de Mlie, reconnaissables  la
petitesse des empreintes; depuis il n'tait pas tomb de neige. Elles
taient assez espaces, profondes, le talon  peine marqu, comme celles
d'une personne qui court. Le vieillard se frotta les yeux, et dit tout
haut:

--Elle doit tre quelque part dans le village. Il tourna la tte vers
les maisons, mais aucune empreinte n'tait visible de ce ct-l. Malgr
lui, niant l'vidence, il dit:

--Cela ne se peut pas!

Le jour avait presque disparu, mais le ciel gris plein de neige n'tait
pas sombre, et la blancheur de la terre rendait les moindres traces
trs-reconnaissables. Oubliant de refermer derrire lui la porte de sa
maison, le pre Jacques suivit les marques des petits pieds, un peu
pench en avant, comme un homme qui cherche  dchiffrer quelque chose.

Aprs quelques enjambes, les empreintes reprenaient une allure
raisonnable, Mlie avait cess de courir, sans pour cela ralentir
beaucoup le pas. L'un aprs l'autre, les petits pieds si mignons, si peu
faits pour supporter le poids des lourds fardeaux des champs, avaient
suivi leur chemin dans la neige, vers la route de la ville. Quand il eut
fait un kilomtre, le pre Jacques s'arrta pour humer l'air. Un flocon
de neige tomba dans sa barbe et un autre sur sa main. Levant la tte et
regardant devant lui, il cria:

--Petite!

C'est ainsi qu'il la nommait autrefois, quand elle tait pour lui plutt
un jouet qu'une servante; c'tait un terme d'amiti auquel elle
rpondait toujours par un sourire.

--Petite! rpta le vieillard, et il pensa avec confiance: Elle
comprendra tout de suite que je lui pardonne.

Rien ne rpondit; il pressa le pas en suivant toujours les petits pieds
imprims dans la neige et qui semblaient marcher devant lui vers un but
inconnu. Mais les flocons recommenaient  tomber, de plus en plus
pais; le ciel devenait plus noir et se rapprochait de la terre; la nuit
venait... La nuit, ce n'tait rien, mais la neige!

Voici que les empreintes, tout  l'heure si nettes, mme de loin, se
remplissaient de flocons nouveaux; ce n'taient plus que de petits creux
encore visibles.

Le vieillard marchait vite maintenant, presque pli en deux pour mieux
distinguer ces traces effaces; de temps en temps il se relevait et
lanait contre le ciel noir et bas son appel, non plus confiant, mais
dsespr:

--Petite!

Et rien ne rpondait dans l'air sans cho.

Retrouvant encore les petits pieds sous la neige, par un effort de
volont qui lui donnait mal  la tte, il arriva  la grande route,
celle qu'il avait quitte deux heures auparavant, celle que la voiture
avait d parcourir depuis peu, se dirigeant vers la ville... Mais l,
plus rien. Les petits pieds avaient disparu sous une paisse couche de
neige, et les flocons, de plus en plus nombreux, de plus en plus pais,
tombaient lentement, formant devant les yeux dilats du vieillard un
voile impntrable et glac. Debout sur le chemin o ses traces 
lui-mme venaient de s'effacer, il regarda l'horizon  droite et 
gauche, en l'interrogeant avec une anxit sans fond, et d'une, voix
pleine de larmes, il lana encore une fois son appel inutile:

--Petite!

Paris, 10 mars 1879.

[Illustration: deco08]




[Illustration: head11]

LES NOISETTES

La verte avenue toute droite s'allongeait sous les branches croises,
bien loin, bien loin, termine par un point blanc qui tait la plaine
lumineuse, o le soleil faisait ondoyer l'or des bls.

La charmille qui bordait l'alle de vert gazon, frachement monde,
donnait  ce bois l'apparence d'un paysage de jardin, tel qu'on en voit
 Versailles ou dans les gravures d'Eisen. Des deux cts le clair
taillis s'tendait, formant de petits lots de verdure o le soleil
jetait des perces joyeuses de mouvante lumire, suivant la fantaisie du
vent lger, qui passait sur les cimes avec un joli bruissement de
feuilles froisses.

Ils marchaient tous deux dans l'alle, lentement,  petits pas, elle,
s'appuyant sur le pommeau de son ombrelle  haute canne; lui, tout droit
encore et guilleret, les mains derrire le dos; elle, les cheveux
couverts d'une dentelle sous laquelle ses petites boucles argentes
semblaient mousser et foisonner; lui, sous un chapeau de paille  larges
bords qui faisait penser aux chaudes journes de ce pays o les ngres,
revtus de caleons blancs, travaillent dans les cannes  sucre, sur les
images de vieilles botes de sucre d'orge ou dans les ditions
vieillottes de Paul et Virginie.

Ils se boudaient visiblement, car ils allaient sans se parler, sans se
regarder, hormis  la drobe, et le coup d'oeil qu'ils se jetaient
alors tait charg de reproches. Aprs qu'ils eurent ainsi franchi la
moiti de l'avenue, ils se trouvrent pourtant moins loin l'un de
l'autre, et force leur fut de se parler.

--C'est dcid alors, dit-elle d'une voix douce o tremblait pourtant un
reste de colre, vous voulez faire le malheur de ces enfants?

--Je veux, au contraire, que notre petite-fille ne puisse jamais me
reprocher d'avoir caus son malheur par mon imprudence.

Elle haussa les paules, mais trs-lgrement, comme une vieille dame
bien leve qu'elle tait.

--Parce que le garon qui l'aime est moins riche qu'elle... la belle
affaire! Ils sont toujours srs d'avoir du pain...

--Mais pas de beurre! fit observer le grand-pre.

--Quand on s'aime, on mange des baisers sur son pain, rpondit-elle avec
un demi-sourire.

Comme il ne disait rien, elle fit encore quelques pas, regardant 
droite et  gauche, puis s'arrta devant un coudrier:

--Regardez donc, mon ami, fit-elle, il me semble voir l des noisettes.

Avec sa politesse chevaleresque, le grand-papa s'approcha, appliqua 
ses yeux son lorgnon d'or, regarda le coudrier et rpondit:

--Ce sont des noisettes, en effet.

--Voulez-vous me les cueillir, mon ami?

Le grand-papa regarda la grand'maman avec quelque surprise. Voil dj
quelques annes que ni l'un ni l'autre n'avaient trouv de plaisir 
manger des noisettes... Cependant il passa le crochet de sa canne sur la
branche, qu'il amena jusqu' sa femme; elle cueillit dlicatement le
frais bouquet de petites noisettes  demi mres et les mit  son corsage
avec une pingle.

--Vous ne vous rappelez pas? dit-elle.

Un rayon de soleil traversant la feuille claira singulirement le
visage de bon papa, ou bien tait-ce un souvenir? Les yeux gris de
grand'maman plongeaient dans les siens avec une persistance inquitante.

Il se rappelait fort bien, mais que venaient faire les noisettes dans
une affaire aussi srieuse que le mariage de leur unique petite-fille?

Bon papa feignit de s'occuper d'un arbre dont les branches basses
rclamaient l'mondeur, mais bonne maman l'avait pris par sa
boutonnire.

--C'est ce coudrier-l, dit-elle,--car c'est un vieux coudrier,--qui
tait si charg de noisettes l'anne que...

--Je sais, je sais, fit bon papa en cherchant  s'chapper, mais elle le
tenait bon.

--J'tais ici mme, il vous en souvient, et j'avais dpouill les
branches basses quand vous vntes... C'est vous, mon ami, qui avez
termin la cueillette, et  mesure que les noisettes tombaient dans mon
tablier, vos yeux devenaient plus bavards; le dernier bouquet, c'est
vous, je crois, qui l'avez attach  la place o je viens de mettre
celui-l.

--Ma chre femme! murmura bon papa.

--Et vous m'avez dit en mme temps:

--Madelinette, si vos parents refusent de nous marier, je me ferai
sauter la cervelle...

--Et on nous a maris, et nous sommes heureux depuis trente-sept ans,
conclut bon papa.

--Et nous n'tions pas riches; nous le sommes devenus... les enfants le
deviendront... vous souvenez-vous?...

Ils n'en dirent pas plus long, car ils s'taient pris le bras et
marchaient vaillamment cte  cte vers l'ore du bois, o le point
blanc devenait comme une grande ogive pleine de lumire.

Ils causrent ensuite longuement.

--Il faudra nous restreindre un peu, dit bon papa, et faire la dot plus
forte.

--Soit, dit bonne maman, on se privera de bon coeur.

--Et comme cela, avec leur pain, les pauvres enfants auront un peu de
beurre...

--Et pendant qu'ils sont jeunes, conclut en souriant grand'maman, ils
auront aussi des noisettes!

Aux Bouleaux, juillet 1884.

[Illustration: deco09]




[Illustration head12]

L'PAVE

Le vent qui soufflait en tempte depuis la veille au soir s'tait calm
un instant; un rayon de soleil, jaune et ple, traversa les nuages et
fit briller comme de l'tain neuf les toits de schiste bleutre. Roger
ouvrit la fentre; la senteur pre et bien connue du varech pouss sur
les plages par les hautes mares le saisit  la gorge, et il l'aspira
avec dlices en fermant les yeux pendant un instant.

Les arbres avaient assez bien rsist; beaucoup de feuilles brunes
jonchaient le sol, mais les htres perdent leur feuillage de bonne
heure, et les ouragans n'effrayent pas les troncs serrs en rang pais
le long des grandes avenues, sur les haies doubles, ni leurs branches
enchevtres, courbes ds l'enfance dans la direction la plus frquente
du vent.

Quelques rosiers remontants n'avaient plus leurs roses de la veille,
quelques tiges grles avaient cd dans le parterre, et c'tait tout.

Roger interrogea le ciel du regard.

--Dites donc, monsieur, lui dit la vieille servante qui venait aussi
examiner le temps, est-ce que ce n'est pas fini, le sabbat de cette
nuit?

--Je crois plutt que cela va recommencer, rpondit-il.

Les grands nuages s'avanaient en masses rgulires et lourdes comme des
escadrons de cavalerie; leur teinte uniforme, leurs bords rguliers,
annonaient qu'ils venaient de loin, ils arrivaient de l'horizon, vite
mais sans hte fbrile, dans toute leur puissance et leur majest. Le
rayon jauntre qui glissait entre les nues venait du second tiers de
l'horizon; le znith appartenait tout entier  ces cohortes redoutables.
La pluie tombait par intervalles, droite et rgulire, car le vent ne
soufflait plus  la surface de la terre, et de moins accoutums  ces
fausses accalmies eussent cru le danger pass.

Roger prta l'oreille, et le grand fracas des vagues qui dferlaient 
une lieue de l, sur la plage, lui arriva comme l'cho d'une bataille.
Le froissement des galets rouls rappelait les mitrailleuses, les
lourdes vagues, s'croulant  pic, imitaient les coups de canon...

Il coutait la tte penche. Soudain l'ouragan reprit, le vent souffla
en foudre, comme disent les marins, les branches des htres craqurent
et se rompirent sous cet assaut inattendu. Du fond du ciel, d'normes
masses nouvelles, presque noires accoururent, se prcipitrent sur les
lourds escadrons rguliers, puis, emportes par un courant irrsistible,
se dchiquetrent en lambeaux qui s'en allrent on ne sait o. Les
nuages gris disparurent rouls par la tempte, une brume noirtre
envahit le ciel, fondue en petite pluie fine qui frappait
douloureusement le visage, et au-dessus des bruits de la terre ainsi
violente dans tout ce qui crot  sa surface, l'croulement des vagues
monstrueuses frappa rgulirement la grve, semblable au roulement du
tonnerre.

Roger ferma sa fentre, descendit l'escalier de granit qui rsonnait
sous les clous de ses souliers de chasse, et, passant devant la
servante, se trouva dans le jardin.

--Monsieur, est-ce que vous sortez? Il n'y pas de bon sens.

--C'est trop beau, rpondit-il de son ton calme; il faut que j'aille
voir cela.

Pendant que la vieille femme grommelait et levait les mains au ciel, il
tait dj sur la route, et marchait rsolument  la rencontre de
l'ouragan furieux.

Le paletot bien boutonn, les mains enfonces dans ses poches, offrant
au vent aussi peu de prise que possible, il fit assez rapidement un
quart du chemin, protg par l'abri des haies de terre battue qui
enclosent les pices de terre, et qui faisaient obstacle au vent de la
mer. Mais, au premier coude de la route, cet abri disparut, et il se
trouva en butte  toute la rage de la tempte; vainement il voulut
rsister, il se trouva soudain accul contre l'angle du chemin. Baissant
la tte, s'adossant au mur, il attendit un moment plus favorable;
bientt il put lever les yeux et regarder devant lui.

Le soleil brillait toujours, et sa clart ple, presque blanche, donnait
un singulier aspect maladif aux objets qu'elle clairait. Les brumes qui
passaient en courant dans le ciel empchaient le plus souvent ses rayons
d'arriver jusqu' la terre, et c'est l'Ocan seul qui les recevait.

Entre les deux hautes collines couronnes de bruyres qui descendaient
en pente abrupte dans la valle jusqu'au rivage, le coin de mer que
Roger pouvait apercevoir semblait une vaste coupe pleine d'cume et de
reflets mtalliques. L'onde affole au large se brisait en vagues
contraries, formant des bandes immenses qui accouraient frntiquement
 l'assaut d'un rocher noir, le recouvraient et retombaient en un
bouillonnement laiteux qui se rpandait au loin comme une nappe d'huile;
puis la vague, se reconstituant, prenait de plus en plus d'ampleur, et
immense, effrayante, venait battre le galet qui s'croulait avec fracas
sous ces coups pouvantables.

Saisi d'un dsir irrsistible de contempler de plus prs ce spectacle
tonnant, Roger rassembla ses forces, et se lana en courant sur la
route en pente. A mesure qu'il descendait, la violence du vent
diminuait, et, quand il fut au fond de la valle, il se trouva dans une
zone presque calme. Il ralentit sa course, reprit haleine, secoua ses
vtements et regarda autour de lui.

A quelques pas en avant marchait une forme brune, la tte enveloppe
d'un voile pais, aux plis serrs; il n'eut pas besoin de la regarder
deux fois, un tressaillement de son cour lui avait appris le nom de
cette promeneuse hardie.

En toute autre circonstance, il et peut-tre rebrouss chemin,-- quoi
sert de se parler quand on ne peut s'entendre?--Mais il est des jours o
un esprit de vaillantise et d'audace s'empare de nous et nous porte plus
loin que ne le voudrait notre raison, si on la consultait; Roger doubla
le pas et rejoignit la promeneuse.

--Par ce vent affreux? lui dit-il, au moment o il se trouva prs
d'elle.

Elle tressaillit aussi, non de frayeur, et rpondit:

--Rien au monde n'est plus beau.

--C'est mon avis, dit Roger.

Ils se remirent  marcher de conserve dans l'air apais de ce coin de
valle, protg par une haute colline.

--Vous allez loin? demanda-t-il au bout d'un instant.

--Jusqu'au rivage. Je suis sortie exprs pour voir l'effet de ce soleil
trange sur cette mer en furie. Il y a l un contraste qui me navre et
qui m'attire. N'est-il pas vrai que le soleil ne devrait briller que sur
des scnes de paix, sinon de joie?

--Les malheureux ont pourtant quelque droit  un peu de consolation,
rpondit Roger.

--Ah! reprit-elle avec amertume, un tel soleil ne console pas... il ne
fait qu'clairer les souffrances, et les souffrances prfrent
l'obscurit.

Roger ne rpondit pas. Ils ne voyaient plus l'Ocan, et une sorte de
calme semblait renatre en eux. Aprs quelques minutes, il interrogea
encore sa compagne, mais avec une espce de soumission mlancolique.

--Vous vouliez quitter ce pays, dit-il; n'avez-vous point chang d'avis?

--Que sais-je! rpondit-elle avec amertume.

Est-ce que je sais ce que je veux? J'en viendrai  me fuir
moi-mme;--mais cela, c'est ce qu'aucun voyage, si lointain qu'il soit,
ne peut me donner. J'ai vu bien des contres, et mon humeur est toujours
la mme, elle ne changera pas, allez!

--Dtestez-vous ce pays plus qu'un autre? demanda-t-il, avec cette mme
tendresse craintive que dmentaient ses yeux hardis et sa bouche
rsolue.

Elle secoua la tte sans rpondre. Une douceur fugitive dtendit ses
traits contracts par l'amertume.

--Non! plus que tout autre, je l'aime ou j'ai cru l'aimer... J'y serais
morte avec joie, mais je ne peux pas mourir, rien ne me tue!

L'amertume reparut sur ses traits dlicats, et elle fit de la main un
geste plein de colre hautaine.

--Il faut que je m'en aille! reprit-elle aussitt: oui, il faut que je
m'en aille. Je n'ai que trop attendu.

Elle pronona ces derniers mots d'une voix toute pleine de reproches et
d'angoisses.

--Vous pourriez tre heureuse ici, reprit Roger, vous y tes aime...
Vous ne le serez jamais mieux ni plus ailleurs... mais ailleurs, on vous
attend sans doute!

--M'attendre! Et qui, grand Dieu! m'attendrait? O? Je n'ai plus rien:
ni patrie, ni famille: j'ai tout bris autour de moi. J'ai chang mon or
pur contre du cuivre empoisonn, et depuis lors personne, non, personne,
entendez-vous, Roger? ne m'aime ni ne m'attend.

La route tournait subitement, une rafale aigu leur ferma la bouche 
tous les deux. Le rivage tait proche; sans se toucher la main, sans
presque sembler se connatre, ils gravirent le mur de galets que les
hautes mares lvent chaque fois, et qui protge le village contre les
coups de mer, puis ils s'arrtrent pleins d'une horreur sacre.

A dix pas d'eux, battant son plein, la mer attaquait la terre, sa
vieille ennemie, avec la rage de sa plus formidable colre. Quelques
pouces de plus, et la digue protectrice tait franchie;--mais le soleil
dclinait vers l'horizon, et, pour ce jour-l, l'Ocan n'irait pas plus
loin. La violence du choc faisait trembler sous leurs pieds l'amas de
galets mal entass; un frisson, non d'pouvante, mais de respect pour
cette force indomptable, les secouait de la tte aux pieds; ils
s'assirent sur le galet,  quelque distance l'un de l'autre.

Etroitement enveloppe dans son vtement d'un brun trs-fonc, qui
laissait deviner son corps svelte et nerveux, la tte lgrement
incline en avant sous le voile qui serrait ses tempes et ses cheveux
noirs, elle semblait la statue de la concentration. Roger ne voyait que
son profil dlicat de mdaille grecque, et cependant il sentait le
regard de ses yeux verts se fixer sur les vagues comme pour les
interroger.

Dans cette courte conversation sur la route, elle venait de lui rvler
la plaie de son cour, jusque-l si religieusement cache. Elle avait
aim, au loin sans doute, car, dans ce pays qu'elle habitait depuis deux
ans, personne ne savait rien d'elle, sinon qu'elle tait bonne et
charitable, assez riche pour n'avoir besoin de personne, assez simple
pour ne rien possder de meilleur que les autres, assez rserve pour
que personne n'ost l'interroger.

Pourquoi Roger s'tait-il pris de cette nigme vivante? Pourquoi, lui
qui pouvait choisir parmi toutes les jeunes filles du pays et de la
ville voisine, avait-il vcu depuis dix-huit mois dans une retraite
presque absolue, voyant rarement la jeune femme, et ne trouvant plus de
plaisir auprs d'aucune autre?

C'est peut-tre parce qu'il avait trouv en elle ce qui prcisment
manquait aux autres: l'intelligence pour partager ses gots artistiques
fruit de ses tudes, la connaissance du monde, qui fait que l'on
s'entend aussitt entre gens bien levs,--et la beaut,--la beaut
absolue, celle des lignes, qu'claire, comme une flamme intrieure, le
sens du beau et du bien pouss  sa plus haute limite.

Il l'aimait, et ne pouvait le lui dire; entre elle et lui, elle avait
toujours plac une barrire infranchissable de dignit glaciale;
pourquoi aujourd'hui avait-elle lev un coin du voile qui couvrait sa
vie mystrieuse?

Et lui, chose bizarre, au lieu de se sentir froiss de ce demi-aveu, il
en prouvait une sorte de joie inquite et trouble. C'est qu'il vivait
loin du monde. Lui aussi n'avait trouv qu'un mtal mprisable en
change de ses trsors, et le monde lui importait si peu qu'il ne tenait
plus  lui.

Mais elle... n'aimait-elle vraiment plus rien? Jadis, dans leurs
premiers entretiens, elle avait paru dtache de tout; une amertume
souveraine, un ddain glacial, taient le fond de sa philosophie; mais
en ces derniers temps, elle avait sembl s'attendrir; parfois, sa voix
mue avait laiss tomber l'entretien commenc...

Sentait-elle la vie revenir  son me dessche? Ce n'est pas 
vingt-quatre ans qu'on est sre d'tre  jamais morte au bonheur!

Tout en songeant  ces choses, il la regardait, et s'efforait de
deviner quelle pense douloureuse attachait ses yeux sur l'Ocan en
furie. Il vit une larme, ce n'tait pas une goutte d'eau, se dtacher
des longs cils noirs et rouler sur les joues ples, o le poudrin de la
mer attirait une teinte  peine rose. Les larmes se succdrent
lentement d'abord, puis plus presses, et lui n'osait parler, n'osait
approcher, craignant de lui rappeler sa prsence peut-tre oublie,
craignant de la faire s'enfuir, pour cacher la faiblesse de ce coeur
jusque-l si bien ferm.

Que n'et-il pas donn pour essuyer avec ses lvres ces larmes
silencieuses, irrcusable preuve de longues douleurs subies dans la nuit
et dans la solitude? Qui donc avait pu la blesser, cette me fire, si
digne d'estime et d'amour? Ah! quel que ft son destin dans le pass,
elle avait t victime, non coupable, ses yeux purs et son front honnte
l'attestaient hautement.

Les vagues normes dferlaient devant eux, si prs qu'elles semblaient 
chaque fois vouloir les engloutir.

Elles accouraient du large avec une crte d'cume de plus en plus haute
et mousseuse;  travers l'onde glauque on voyait la clart du soleil;
souvent, un rayon jaune filtrait, bien loin, sur le sable fin que
laissait voir la vague transparente.

Elle approchait rapidement, haute de quinze pieds, se recourbant en
volute frange; arrive au bord du galet, elle s'croulait tout d'une
masse, comme s'croulerait un palais, avec un bruit terrible, et se
prcipitait  l'assaut des galets, puis, redescendant la pente du
rivage, courait  la rencontre d'une autre qu'elle prenait corps 
corps, et rduisait en poussire d'cume impalpable et sale. Les
flocons que les marins appellent les papillons blancs de la mer
s'envolaient au fond des terres o les moutons parqus dans la lande les
voyaient avec surprise tomber sur les fleurs des ajoncs.

La jeune femme tourna la tte vers Roger; le vent avait sch ses
larmes, et de son dsespoir rcent il ne lui restait plus qu'une
expression navre. Elle se leva et dit quelques mots. Il ne pouvait
l'entendre au milieu de ce fracas, et il se rapprocha pour pouvoir lui
rpondre. Ils taient tout prs l'un de l'autre; cependant il restait
entre eux un petit espace qui ne permettait pas mme  leurs vtements
de se toucher.

Elle lui montrait du doigt,  quelque distance, un objet sombre, qui,
port par les eaux, avanait et reculait sans pouvoir toucher le rivage;
cependant, repris par une vague plus forte, il se trouva bientt sous
leurs yeux. Dans l'onde verte et transparente, il semblait d'un noir
intense; c'tait une simple planche arrache  quelque barque; elle ne
portait aucune indication et n'offrait rien d'intressant.

--C'est une pave, dit Roger.

Pour s'entendre, ils devaient se parler  l'oreille, et son souffle
effleura la joue de sa compagne.

--En arrive-t-il beaucoup ainsi? demanda-t-elle d'une voix lente, comme
puise par l'intensit de la douleur.

--Parfois, aprs les grandes temptes. Quoique ce soit dfendu par les
lois, on n'tera pas de la tte de nos paysans que le droit d'pave est
un droit sacr.

--Le droit d'pave? rpta la jeune femme en tournant la tte vers
Roger.

Il vit alors dans ses yeux profonds l'immensit d'une douleur
irrmdiable; il y vit aussi, telle que le rayon jaune dans la vague
transparente, la clart d'une tendresse douloureuse qui s'panchait sur
lui, sans joie et sans espoir. Troubl, il continua:

--Oui, dans leur ide, l'pave appartient  celui qui la sauve; il a
parfois bien du mal  la disputer  la mer, il la tire  grand'peine
hors de la porte des vagues, on ne peut lui persuader ensuite qu'elle
n'est pas  lui... C'est la loi du pays: l'pave est  celui qui l'a
sauve. Elle rpta machinalement:

--L'pave est  celui qui l'a sauve.

L'pave allait et venait sous leurs yeux, tantt rejete sur le sable,
tantt reprise par la vague, tourne et retourne cent fois en une
minute. La jeune femme se leva et fit quelques pas.

--Allons plus loin, dit-elle; cette pauvre planche me fait de la peine;
elle ne peut ni s'carter ni trouver un port.

--Elle trouvera bien quelqu'un pour la scher et la brler, rpondit
Roger.

--Eh bien? fit-elle en tournant vers lui son visage soudain enfivr,
elle sera au moins bonne  quelque chose! Elle apportera dans la cabane
la flamme et la chaleur qu'elle possde en elle... cela ne vaut-il pas
mieux que d'errer toujours, incessamment battue par les temptes?

Elle s'assit sur le galet et promena son regard autour de l'horizon
toujours charg de nuages. Le soleil avait disparu, et toute la
tristesse de la tempte revenait plus intense, avec une pluie mchante
et rageuse qui les frappait au visage; elle ne la sentait certainement
pas.

L'endroit o ils s'taient assis formait une petite crique, et la vague,
moins profonde, y tait, aussi moins bruyante. Ils pouvaient se parler
et s'entendre; cependant il se trouvait tout prs d'elle.

--J'aurais aim, dit-elle, de cette voix trempe de larmes qui la
rendait si vraie et si touchante, une petite maison avec un jardin,
beaucoup d'air, beaucoup de lumire, du soleil de tous les cts... un
peu d'aisance,--mais cela, je l'ai et ne le dois  personne, c'est tout
ce qui me reste de mon enfance heureuse;--j'aurais voulu un tre 
aimer, qui ne ft pas un chien, car les chiens meurent avant vous, et on
les pleure... un tre  aimer, qui ne m'et ni en mpris ni en piti,
qui m'aimt comme une crature semblable  lui... et pour
celui-l,--ainsi que l'pave de l-bas,--j'aurais donn ma flamme et
toute ma chaleur, duss-je mourir rapidement consume... mais pas sans
avoir fait un peu de bien, pas sans avoir connu la joie du sacrifice
rcompens... je n'ai jamais connu que l'autre, celui qu'on vous
reproche, eh vous disant: Je ne l'avais pas demand!

Il la regardait, interdit, n'osant la comprendre, n'osant lui rpondre.
Est-ce que vraiment elle voudrait, aprs tant de souffrances, qu'il
ignorait, mais qu'il devinait si bien, mettre sa main dans celle d'un
honnte homme, simple de coeur et de got, sans grande fortune, elle
faite pour porter hardiment toutes les couronnes?

--Mais non, reprit-elle, je suis l'pave qui flotte  toutes les vagues,
qui bat tous les rivages, et je mourrai rduite en poussire contre tous
les rochers de la vie, sans avoir clair ni rchauff de foyer.

Elle s'tait leve et marchait sur le sable que la mer, en se retirant,
laissait  sec peu  peu.

Une vague monstrueuse s'avanait, Roger se recula instinctivement,
croyant que sa compagne faisait de mme. Soudain, dans l'croulement du
flot, il entendit un cri et vit rouler une forme brune. Semblable 
l'pave, elle flottait dans la transparence glauque de la vague,
abandonne comme un corps inerte.

Sans pousser un cri, les dents serres, dcid  reprendre sa proie 
l'Ocan trop avide, il entra dans l'eau, reut sur la tte le choc de
deux ou trois lams, plongea, reparut, saisit le corps qui ne rsistait
pas, et le rapporta sur le rivage, serr contre sa poitrine. Il courut
jusque derrire le galet, et l, sur une couche de sable fin, il dposa
celle qu'il avait reconquise.

Elle ouvrit les yeux et les fixa sur lui, avec quelle douceur soumise,
avec quelle tendresse perdue!

--Vous m'avez sauve, lui dit-elle d'une voix faible, et sans pouvoir
remuer, dans le grand engourdissement de tout son tre. Je suis l'pave.
Savez-vous que l'pave est  celui qui la sauve?

--Je le sais, rpondit-il, en la regardant comme une mre regarde un
enfant malade. C'est ainsi que vous tes  moi pour toujours.

Paris, 9 mars 1879.

[Illustration: deco10]




[Illustration: head13]

LEVER DE LUNE

Les dernires lueurs roses s'teignaient au couchant, mais le ciel
restait clair par une lumire mystrieuse; on n'y voyait point encore
d'toiles, et pourtant la nuit devait tre une des plus belles que le
monde et encore vues.

La mer semblait sombre, sous le firmament lumineux; la terre brune
n'avait plus d'ombres ni de reflets; la falaise entire n'tait plus
qu'une masse norme, un bloc de granit austre et menaant. Le long des
rochers, o les vagues venaient se briser avec un mouvement et un bruit
incessants, le sentier ardu ctoyait le rivage, battu par les rares
villageois et les troupeaux effars de moutons  demi sauvages.

Un homme s'y promenait, lentement, la tte baisse, songeant non  ce
qui s'tendait sous les yeux, mais  ce que voyaient les yeux de son
esprit, et sa pense tait pleine d'amertume.

Il avait vcu des annes, l-haut, dans un repli de la falaise, avec sa
femme qu'il aimait; ils taient heureux, au moins ils croyaient l'tre;
et puis, on ne sait quel ferment trange de querelle et d'aigreur
s'tait tout  coup mis entre eux. Ils s'aimaient toujours, mais ils ne
pouvaient plus vivre ensemble.

Se quitter alors? se dire adieu pour toujours? Vivre spars avec le
regret poignant, implacable, du bonheur perdu qui ne devait plus
revenir!

C'est ce qu'ils avaient dcid le jour mme, pendant que le soleil
ardent, cuisant la pierre du seuil, envoyait dans la pauvre demeure un
essaim furieux de mouches importunes.

--Eh bien! j'en ai assez, je m'en irai, avait-elle dit pour clore la
querelle.

--Va-t'en si tu veux, avait-il rpondu, le bras mou, l'esprit las,
harass par l'incessant retour de la discussion infatigable, oiseuse,
cruelle.

Et maintenant, il pensait qu'elle s'en allait, et qu'il resterait seul,
dans cette maison, dans ce pays... Il marchait le long de la cte: son
pied ne buttait pas contre les rochers, dans le chemin qu'il connaissait
si bien, mais son coeur meurtri se heurtait  tout ce que touchait sa
pense douloureuse.

Le ciel devint plus clair, plus clair encore; on et dit qu'il allait
s'illuminer tout entier d'une clart blanche et laiteuse. L'homme le
regarda d'un oeil distrait. C'tait beau; c'tait tendre et mouvant
comme des larmes d'enfant contrit; mais il ne voulait pas tre mu par
ces choses qui ne le touchaient point. N'avait-il pas assez de son
propre souci? que lui voulait la nature?

Il tourna le dos  l'orient, et reprit sa marche solitaire.

Une forme humaine descendait rapidement le sentier  pic qui venait du
village, et tout  coup, en levant les yeux, l'homme l'aperut. Elle
n'tait pas sombre et mal dfinie comme le sentier qu'il foulait, elle
semblait baigne d'une lumire douce et flottante.

C'tait elle; que lui voulait-elle encore? Venait-elle lui chercher
querelle jusque dans sa promenade nocturne?

Il revint sur ses pas, lui tournant le dos, ne voulant pas la voir, tant
il se sentait l'me dchire.

Elle marchait vite, et il avait honte de presser le pas, avouant qu'il
prenait la fuite. Elle le rejoignit bientt, et il entendit  ses cts
sa respiration un peu essouffle par la marche.

--Mon mari... dit-elle trs-doucement.

Il sentit son cour se fondre, sa colre tomber, et une grande faiblesse
l'envahit, emportant l'amertume.

--J'ai eu tort, dit-elle, j'ai eu tous les torts; je suis mchante,
injuste, acaritre; je ne sais ce que j'ai, je suis malade sans doute...
mais je ne peux pas m'en aller! Je ne peux pas te quitter... Je t'aime
plus que ma vie, je me corrigerai, je redeviendrai bonne, mais
pardonne-moi, oh! pardonne-moi!

Il tourna la tte vers elle; comment ne l'et-il pas fait?

Au mme moment la lune brillante, qui dpassait l'horizon, les enveloppa
d'une lumire exquise: il vit comme en plein jour le visage qu'il
aimait...

Oui... il l'aimait toujours, il le sentait bien maintenant, ce cher
visage, couvert de larmes, adouci par le chagrin, ennobli par la
tendresse...

Et il l'enveloppa dans ses bras.

Ils ne se dirent pas grand'chose; ils s'taient tout dit depuis bien
longtemps; mais, presss l'un contre l'autre, ils sentirent que leurs
querelles n'taient rien, que leur amour tait ternel, et qu'heureux ou
malheureux ensemble, il faudrait, bon gr, mal gr, rester unis jusqu'
la mort, car ils ne pouvaient vivre l'un sans l'autre.

Et, longtemps, sans se parler, pleins d'une joie grave et mouille de
larmes, ils regardrent s'ouvrir, toujours plus grand et plus
merveilleux, l'ventail d'or ple que la lune dployait sur la mer
attidie.

16 septembre 1884.

[Illustration: deco10]




[Illustration: head14]

LE BONHEUR

Votre garon grandit joliment vite, madame Mennequet!

--C'est votre fillette que je trouve grandie, madame Bauport! Depuis
l'anne dernire ses jupons ont raccourci de trois doigts au moins. Ils
sont pourtant du mme ge. Il va tre temps de les envoyer  l'cole.

--J'y songe, fit la mre en jetant un coup d'oeil plein de satisfaction
sur la petite fille qui jouait avec son camarade  btir des maisons
avec un peu d'argile, des cailloux et de l'eau; un peu trop d'eau
peut-tre, car un filet menu coulait de l'difice et s'en allait
rejoindre le ruisseau de la route.

Les aiguilles  tricoter des deux bonnes dames cheminrent activement
dans les bas de laine pendant un temps apprciable; un vent lger
bruissait par moments dans les cimes des grands htres; de petits nuages
blancs et ronds couraient dans le ciel bleu, et,  travers une chappe
de haies vertes et touffues, on apercevait les voiles blanches des
navires sur la mer. La paix, une paix du Nord, active et rjouie, non la
paix ensommeille du Midi, rgnait sur le village; les brebis taient 
la falaise, les hommes au labour, les mnagres  leur ouvrage;--les
enfants mmes s'occupaient  un semblant de travail.

--Quand comptez-vous envoyer Claire  l'cole?

Madame Bauport releva deux mailles tombes, puis rpondit:

--Aprs les vacances d'aot, madame Mennequet, au Ier septembre,  moins
d'empchement. Vous deviez aussi y envoyer le vtre; ces enfants
feraient la route ensemble, le temps leur durerait moins.

--Y a-t-il d'autres enfants d'ici qui aillent  l'cole cette anne?
demanda la mre du petit garon avant de se dcider.

--Non, il n'y en aura pas avant trois ans; ils sont tous trop grands ou
trop petits.

--Eh bien, j'en parlerai  mon homme; pour moi, je ne suis pas contre,
conclut madame Mennequet avec la prudence instinctive du paysan normand.

Les enfants, sans se tourmenter de leur avenir, continurent leur
btisse, qui menaait de ne jamais s'lever  plus d'un pouce de terre,
car elle avait une malheureuse disposition  crouler ds qu'elle prenait
faon de muraille.

Le premier lundi de septembre, Claire et Marcel, bien et dment styls;
se tenant par la main, tout roides dans leurs tabliers neufs, prirent le
chemin de l'cole.

Dans ces villages de la Hague, l'glise, l'cole, la mairie et l'auberge
sont groupes avec quelques maisons; le reste de la commune est
dissmin de toutes parts; un examen superficiel tendrait  faire croire
que la vie s'arrte autour de ces dix ou douze demeures; mais, en
observant le pays de plus prs, le voyageur dcouvre  et l, cachs
dans les bouquets d'arbres, des hameaux entiers, dont les toitures de
chaume couvert de fleurs se confondent avec la teinte brune des troncs
d'arbres. Ces hameaux sont le plus souvent situs  des distances
considrables de la paroisse,--c'est--dire de l'glise et de l'cole;
les enfants ont parfois trois ou quatre kilomtres  faire pour aller
recevoir les lments de l'instruction,--et autant pour revenir, ce qui
est beaucoup pour des jambes de six ou sept ans.

Claire et Marcel taient mieux partags; quinze cents mtres au plus les
sparaient de l'cole, et cette distance ne leur paraissait pas
effrayante. Aussi s'en allrent-ils pour la premire fois, non-seulement
sans crainte, mais avec une sorte d'orgueil. C'est beau d'aller 
l'cole tout seuls,-- deux, s'entend.

Ce mois de septembre, dans la Hague, est un mois privilgi. Le soleil
n'est plus si chaud, mais il dore si doucement les cimes des grands
arbres, et projette le soir sur les routes de si belles ombres
branchues, feuillues, qui font rire les enfants par la singularit de
leurs formes! Et puis les haies sont pleines de mres violettes, sucres
et savoureuses, qui viennent d'elles-mmes s'offrir sous la main: les
prs s'ont fauchs, on peut prendre la traverse sans tre grond par un
propritaire bourru; l'hiver est encore loin, et d'ailleurs les enfants
ne songent pas  l'hiver.

Ce premier mois d'cole fut facile et charmant pour les deux enfants; il
ne leur offrit qu'un chagrin, bien dur, celui-l: la sparation pendant
les heures de classe.

Mais  peine l'heure avait-elle sonn, qu'on voyait s'envoler la petite
Claire, toujours presse, on ne sait pourquoi, car l'cole des filles
ouvre et ferme quelques minutes avant celle des garons, pour
sauvegarder la morale, parait-il. Heureusement, ce procd barbare
n'avait pas d'influence fcheuse sur nos deux amis; Claire se htait de
dpasser l'cole des garons, loigne de quelques dizaines de mtres;
puis, assise sur l'chalier du cimetire, spare des tombes seulement
par une pierre plate dresse sur champ qu'il fallait enjamber pour se
rendre  l'glise, elle attendait son camarade.

Marcel arrivait sans se presser; les garons, surtout dans les
campagnes, sont plus lourds et plus lents que les filles; mais, quand il
avait vu sa petite amie, il htait le pas, faisant de grandes enjambes,
comme un homme; Claire descendait de son chalier, et ils s'en allaient
ensemble vers le logis.

L encore, le soir il fallait se sparer; Marcel demeurait un peu plus
loin que Claire, dans le fond de la valle, au moulin, modeste moulin 
deux meules, qui ne marchait pas toute l'anne. En rentrant, il voyait
son pre debout sur le plancher de la trmie, secou par le mouvement
rgulier de la meule, tout blanc d'une impalpable poussire de farine.

--Bonsoir, petiot, criait la voix mle du pre.

--Bonsoir, mon pre, vous allez bien? rpondait le petit, accoutum ds
le berceau par sa mre  une extrme politesse envers son pre.

Le meunier riait, et Marcel, libre pour le reste du jour, allait
retrouver Claire  la ferme,  moins que Claire ne vnt le retrouver au
moulin. Le soir, ils se quittaient encore, et, pendant que la fillette
allait dormir dans son petit bers, au pied du lit de ses parents, le
garonnet s'endormait au bruit cristallin de l'eau filtrant de la vanne
dans le _ruet_.

Le _ruet_ tait pour les enfants un inpuisable sujet d'tonnement, une
merveille toujours nouvelle. D'abord, il y faisait sombre, derrire le
moulin, sous les grands arbres qui rpandaient, une ombre si paisse
qu'en plein midi on y aurait  peine pu lire. Et puis la muraille de
pierre toute noire, d'en bas; leur apparaissait effroyablement haute,
d'en haut, redoutablement profonde; des scolopendres au long feuillage
ruban tapissaient le gouffre troit; des herbes grasses et moites
croissaient au bord du ruisseau; le bas du gouffre tait tapiss de
cailloux moussus, la vieille roue noire et luisante avait un aspect
imposant: c'tait superbe et effrayant, et de plus il tait dfendu
d'aller l.

Les enfants s'y rendaient  la drobe avec: un lger battement de
coeur; ils aimaient bien  voir tourner la roue  travers les branches
paisses, parfois un rayon de soleil gar faisait briller comme des
diamants l'eau qui tombait de palette en palette avec un bruit charmant;
mais, quand la meule tait au repos, si c'tait plus effrayant, c'tait
aussi plus intressant.

L'hiver vint; le trajet de l'cole tait plus rude; les petits, bien
encapuchonns, s'en allaient le nez rouge, les mains bleuies caches
sous la blouse ou sous le tablier; on marchait vite, si vite, qu'on
arrivait tout essouffl; le soir, il fallait s'en retourner  la nuit
tombante, par les chemins boueux, o le froid n'arrivait pas  scher
les ornires; on allait bravement, car les enfants de village n'ont
gure peur la nuit; et puis du haut de la colline, quand la journe
avait t claire, ils voyaient en revenant s'allumer les phares de
Cherbourg et de la digue. Cette illumination verte, rouge et blanche,
avec les grands feux lointains du cap Lvy et de Barfleur, les faisait
rver d'une fte mystrieuse et lointaine.

Un soir, les deux petits revenaient comme de coutume d'un bon pas ferme
et lger, faisant claquer leurs sabots sur la terre durcie par la gele
prochaine. Un hurlement trange, dans le clos  Bruneau, leur fit
dresser l'oreille avec inquitude.

--Entends-tu? dit Marcel.

--J'entends, rpondit Claire.

--Qu'est-ce que c'est?

--a doit tre un loup.

Le hurlement se fit entendre une seconde fois, plus prs, et Claire,
frmissant de la tte aux pieds, s'arrta, ptrifie par la frayeur.

--Viens donc, lui dit Marcel.

Elle ne pouvait bouger, tant elle avait peur. Un bruit de branches
froisses leur parut aussi effrayant que la chute de la foudre; un gros
animal fauve qui faisait des bonds normes passa devant eux en poussant
un cri plaintif. Marcel s'tait jet devant son amie, son couteau ouvert
 la main, prt  la dfendre en se battant corps  corps, s'il le
fallait, avec la bte.

La redoutable bte se dirigeait  toutes jambes du ct de l'glise; les
enfants, rassurs en partie, se prirent la main et se mirent  courir de
toutes leurs forces. Arrivs au logis, ils racontrent leur aventure; on
les accusa d'avoir invent ce drame;--le lendemain seulement la vrit
se dcouvrit. Un propritaire voisin qui chassait chez lui, par mprise
ou par maladresse, avait envoy une charge de plomb dans la cuisse d'un
de ses lvriers; la malheureuse bte s'tait enfuie droit devant elle,
sans vouloir rien entendre.

Quand l'aventure fut connue, on plaisanta les enfants sur leur frayeur,
et Marcel sur sa belle conduite.

--Il m'a pourtant dfendue! dit Claire d'un air rsolu; il ne mrite pas
qu'on se moque de lui.

Elle disait avec tant d'autorit que les gens cessrent de railler son
camarade. La fillette de sept ans eut gain de cause sur l'opinion
publique, et, par un revirement qui n'est pas rare dans l'histoire de
nos ides, ceux qui se souvinrent de l'vnement considrrent plus tard
Marcel comme un petit hros.

Cependant l'impression du loup tait reste si vivace dans leurs jeunes
mmoires qu'en passant devant le clos Bruneau ils se prenaient
instinctivement la main, avec un lger frisson; ils ne savaient plus
bien pourquoi, mais leur instinct les avertissait; et d'ailleurs ils
aimaient  sentir leurs mains unies. Ils puisaient dans cette treinte
une joie tranquille, une confiance mutuelle qui les enhardissait.

Les annes heureuses passrent aussi pour eux: les annes heureuses!
hlas! oui, si heureuses que plus tard, aprs avoir connu de grands
bonheurs, ils regardaient encore le temps o ils allaient  l'cole
comme le plus heureux de leur vie. Mais cela ne pouvait toujours durer;
quand ils eurent dix ans accomplis, il fallut songer  leur premire
communion. Sur les bancs du catchisme, ils se retrouvrent encore,
spars en apparence, mais non en ralit, car Marcel, plus paresseux,
savait rarement sa leon, et c'est sur le visage de Claire qu'il la
trouvait toute prte. Elle savait si bien lui souffler, qu'au mouvement
seul des lvres il reconstituait les phrases qui manquaient  sa mmoire
hsitante.

Aprs les lenteurs de l'instruction religieuse, bien abrges pourtant
dans ce pays  l'esprit indpendant, le grand-jour arriva enfin. C'est
d'ordinaire un beau dimanche de juillet; les filles portent toutes la
robe de percale blanche, les garons sont habills de neuf; on offre des
cierges proportionns  la fortune de chacun. C'est ici que Claire
s'aperut, pour la premire fois, que Marcel n'tait pas son gal sous
le rapport de la fortune. Jamais elle n'avait song  sa propre aisance
ni  la mdiocrit de son ami, mais, en voyant le gros cierge de cire
blanche festonn et fleuri, qu'elle ne put porter seule, et que sa mre,
marchant  ses cts, porta pour elle,--en le comparant du regard 
celui de Marcel, de moiti plus petit, Claire sentit son cour se serrer.

Il ne suffit donc pas de s'aimer pour partager tout ensemble? Pourquoi
ses parents lui avaient-ils achet, un si beau cierge, ou plutt
pourquoi n'en avaient-ils pas donn un semblable  Marcel? Elle se
tournait vers sa mre pour le lui demander, quand le cur monta en
chaire.

--Aimez-vous les uns les autres, en mmoire de ce jour, disait-il.

De tout le sermon, c'est tout ce que retint la petite fille; certes,
elle aimait bien tout le monde, mais c'est son ami Marcel qui tenait la
premire place aprs ses parents. Aprs? Oui, elle disait aprs, par
dfrence filiale, et  quoi bon sonder les mystres, d'un coeur
innocent? C'tait peut-tre avant,--mais qu'importe!

Aprs la procession, la crmonie, le pain bnit, les cantiques,
l'tourdissement gnral d'un jour si peu semblable aux autres, Claire
et Marcel se trouvrent  la sortie de l'glise au milieu de leurs
parents, venus quelques-uns de trs-loin pour cette occasion mmorable.

Le couvert tait mis pour trente personnes dans la grange de la ferme de
Bauport. Une longue nappe, de celles qu'on appelle dans le pays
_doubliers_, c'est--dire une nappe large, sans couture au milieu,
couvrait une table troite et longue; la traditionnelle galette au
beurre en plusieurs exemplaires trnait aux bouts et au milieu. La reine
de la fte, Claire Bauport, s'assit au milieu, dans sa robe blanche,
comme une petite marie, et son camarade de communion, Marcel, prit
place auprs d'elle. De mme qu'ils avaient t les seuls enfants du
hameau pour aller  l'cole la premire anne, ils se trouvaient, en
raison de leur ge, seuls en cette circonstance. Bauport, qui n'tait ni
mchant ni orgueilleux, avait invit les parents de Marcel au dner de
fte.

Ils taient trs-graves tous deux; se sentant l'objet de l'attention
publique, ils se tenaient immobiles, roides sur leur banc, sans presque
se parler, et cependant heureux de cette communaut d'impressions, qui
semblait mettre le sceau  leur amiti d'enfance.

--Dame! c'est que vous n'tes plus des enfants, leur disait-on  tout
moment; il va falloir vous mettre au travail!

Ils croyaient tout ce qu'on leur disait; en effet, ils ne devaient pas
tre des enfants, puisque tout, le monde le leur rptait, et cependant
ils ne se sentaient pas changs, un peu gns seulement par tant de
regards et tarit de paroles.

On porta leurs sants, avec du cidre d'abord, puis avec du vin, ensuite
avec du caf additionn d'eau-de-vie; ils rpondaient gravement en se
levant, choquant leurs verres contre ceux qui s'avanaient; puis, aprs
avoir tremp leurs lvres dans le breuvage, ils le dposaient devant
eux: les mres prudentes leur avaient bien recommand de faire
attention, afin d'viter les suites scandaleuses, hlas! trop
frquentes, de ces banquets de famille en de semblables occasions.

La cloche qui sonnait vpres vint enfin leur rendre la libert. Ils
s'envolrent vers l'glise par le chemin parcouru tant de fois. Bauport
restait pour tenir tte  ses htes qui n'avaient aucune envie de
dserter le banquet; sa femme se trouva retenue un instant pour donner
quelques ordres, et les deux petits amis, toujours srieux, une sorte
d'ivresse placide dans l'me, s'en allrent lentement sur la route
ombrage  cette heure de l'aprs-midi.

Ils changrent quelques remarques sur la fte, sur la crmonie du
matin, puis continurent  marcher silencieusement. Arrivs au clos 
Bruneau, ils se prirent machinalement la main,--puis se sourirent au
mme moment.

--Nous ne sommes plus des enfants! fit Claire avec un mouvement
d'orgueil naf, au souvenir de leur frayeur purile.

--Nous ne nous en aimerons pas moins pour cela, rpondit tranquillement
Marcel.

Claire retira sa main; sa mre arrivait derrire eux. Pourquoi ce
mouvement de crainte involontaire ou de pudeur prcoce? Elle rougit et
pressa le pas.

La procession se formait dans le cimetire pour se rendre aux fonts
baptismaux; le custod charg de distribuer les cierges rendait  chaque
enfant celui qu'il avait apport le matin; Claire, en recevant le sien,
chercha des yeux Marcel, qui n'tait pas bien loin. Elle lui fit un
signe; il s'approcha, rompant le rang.

--Tiens, lui dit la petite fille, donne-moi ton cierge et prends le
mien: il est trop lourd, je ne peux pas le porter.

Le petit garon obit;--et la procession dfila en
chantant--trs-faux--les cantiques en usage. Le sermon vint, puis le
salut, et la bande enfin rendue  la libert s'parpilla dans la
campagne, o les robes blanches des communiantes faisaient au loin des
taches claires dans les chemins herbeux.

Madame Bauport n'avait pas vu le troc des cierges, mais elle avait
remarqu le changement dans les mains de sa fille. Quand elles furent
seules le soir, pendant que, dans la grange, les buveurs intrpides
chantaient des refrains qui n'avaient rien de pieux, la mre fit une
question:

--Comment se fait-il que Marcel ait port ton cierge  vpres?

La petite fille hsita un peu; cependant elle aimait la vrit; puis la
solennit du jour lui faisait har le pch plus encore que de coutume:
elle rpondit franchement:

--J'avais eu du chagrin ce matin, en voyant que j'avais le plus beau
cierge de toute la communion, tandis que Marcel en avait presque le plus
petit. Maman, est-ce qu'il n'est pas aussi riche que nous?

Un peu surprise de la rponse et plus encore de la question, madame
Bauport mdita un instant.

--Nous sommes plus riches que ses parents, rpondit-elle enfin;--mais tu
aurais du me demander conseil avant de faire ce que tu as fait.

Claire baissa la tte, et une rougeur nouvelle envahit son visage. Elle
ne croyait pas avoir mal fait; serait-ce donc vrai qu'ils n'taient plus
des enfants? Ce qui tait permis hier serait-il dfendu demain? Elle
hasarda une question timide:

--Dites-moi, maman, est-ce que j'ai mal fait? J'avais bonne intention...
Si j'ai eu tort, je vous en demande pardon.

La rigueur de la mre ne tint pas devant cette soumission; elle embrassa
sa fille, lui fit un peu de morale, et termina en disant: Tu n'es plus
une enfant.

Quand elle fut seule dans son lit, auquel on avait mis des draps blancs
en l'honneur de la circonstance, dans la chambre d'en haut, qui, aprs
avoir t celle des visiteurs, dsormais serait la sienne, en raison de
son ge et de sa nouvelle dignit, Claire se sentit une grande envie de
pleurer, sans savoir pourquoi. Sa mre l'avait gronde,--bien peu,--mais
c'en tait plus qu'elle n'avait l'habitude d'en entendre, et d'ailleurs,
sous la douceur transparente de la semonce, elle sentait quelque chose
qu'on ne lui disait pas; puis, Marcel n'tait pas riche. Quelle
injustice qu'il ft plus pauvre qu'elle! Est-ce qu'ils n'auraient pas d
avoir tout pareil, toujours jusqu' la fin?

Elle pleura: un peu, puis se reporta mentalement  la saintet de la
crmonie, se reprochant de profaner ce jour par des penses qui
n'avaient rien de particulirement religieux, et les paroles du sermon
lui revinrent  l'esprit: Aimez-vous les uns les autres: Cette pense
lui mit dans l'me une paix infinie, presque voluptueuse.

--Oh! oui, je les aime tous; se dit-elle, et ils m'aiment-aussi: mon
pre, ma mre, Marcel, ses parents, et les autres, qui sont venus pour
moi... je les aime...

Elle s'endormit dans une espce d'extase.

Comme l'anne scolaire tait paye en entier, les enfants continurent 
se rendre  l'cole jusqu' la fin du mois; sans en tre convenus, sans
que personne leur en et parl, depuis le jour de leur premire
communion, ils avaient pris l'habitude de ne plus s'attendre comme
auparavant. Ils partaient sparment de la maison, mais arrivs  une
certaine distance, le premier sorti ralentissait un peu le pas, et avant
d'avoir pass la barrire d'un certain clos, ils s'taient toujours
rejoints. Peut-tre Marcel avait-il eu le pendant de la semonce que
Claire avait subie; quoi qu'il en soit, ils ne se firent point de
confidences  ce sujet.

Au mois d'aot, ds le premier jour de vacances, madame Bauport emmena
Claire dans sa famille; c'tait une visite promise depuis longtemps  sa
mre; celle-ci, prive de l'usage de ses jambes, n'avait jamais pu se
dplacer pour aller voir sa petite-fille, qui tait aussi sa filleule
par procuration. Elle habitait un beau pays, au centre du Cotentin; de
grasses prairies, une herbe qui montait jusqu'au poitrail des puissantes
btes, de grands boeufs de labour, le mouvement d'une ferme riche et
bien dirige, tout cela amusa d'abord la fillette, puis, ds la fin de
la premire semaine, elle eut le mal de son pays, baign du poudrin de
la mer. Elle n'en dit rien, elle exprimait rarement ses penses, mais
elle plit peu  peu et cessa de manger.

--Si tu es bien sage, tout a sera  toi, ma petite, disait la
grand'mre, en indiquant du geste le paysage vu par la fentre, la cour
de la ferme, la mare o barbotaient un demi-cent d'oies et de canards,
et les grands ormes sculaires qui jetaient une ombre si paisse sur
l'eau immobile, au pied de la haie.

Claire souriait,--mais elle pleurait la nuit en songeant  son hameau,
au moulin des Mennequet, au ruet tapiss de scolopendres, et  Marcel.

Le jour du retour vint; elle revit sa maison, qu'elle trouva petite
auprs de la grande ferme, son jardin, son verger; elle courut au ruet;
la roue ne tournait pas ce jour-l, faute d'eau,--les Mennequet taient
 la ville; elle s'en revint le coeur triste, et se coucha sans souper,
prtextant la fatigue.

Le matin en s'veillant, le soleil dans les yeux, elle ouvrit sa fentre
comme d'habitude, et fut tout tonne d'y voir un gros bouquet de
chvrefeuille pos sur la pierre d'appui. Qui avait pu grimper l? Elle
pencha la tte en dehors, et aperut Marcel, assis dans la haie, en face
de la maison, qui la regardait de tous ses yeux noirs.

--Te voil? dit-elle en souriant, sans lever la voix.

Il fit un signe de tte affirmatif. Elle indiqua le bouquet.

--C'est toi qui m'as apport a?

Il rpondit de la mme faon silencieuse.

--Comment as-tu fait?

--J'ai grimp amont le cerisier qui est  la muraille. Ce n'est pas
difficile.

Claire resta pensive.

--Il ne faut plus, dit-elle.

--a t'ennuie?

--Non, mais tu nous ferais gronder.

Marcel baissa la tte, trs-soucieux; son intelligence tait moins
dveloppe que celle de Claire; il crut l'avoir fche, et sa bonne
figure devint toute rouge comme s'il allait pleurer.

--Tu sais bien, dit-elle, avec une gravit de jeune matrone, que nous ne
sommes plus des enfants.

--Ah! je m'en moque bien! rpondit le jeune garon avec un indicible
mpris.

--a ne fait rien, il faut obir, dit Glaire en se retirant, un peu
humilie du mince succs de sa mercuriale.

La fentre se referma, et Marcel, vex, dgringola de son poste au
travers des aubpines et des trones, non sans quelque dommage pour ses
habits, puis s'en alla en faisant claquer bruyamment un fouet de
charretier qu'il avait pris pour contenance.

Ce fut leur premire querelle, bientt apaise.

Peu aprs le pre de Claire mourut, et le fardeau de la ferme retomba
sur la veuve, qui se fit remplacer par sa fille dans tous les soins de
l'intrieur. A partir de ce moment, les vies des deux amis furent
spares, mais un fil mystrieux semblait les runir, car en toute
occasion ils se rencontraient, ne ft-ce que le temps d'changer un
sourire et un bonjour. Marcel, assis de ct sur le vieux mulet blanc,
allait reporter les sacs de farine chez les pratiques de son pre, et
dans ce contact journalier avec les habitants du pays il prenait une
sagesse au-dessus de ses annes. Son pre lui avait donn pour premier
prcepte l'aphorisme suivant:

Par devoir de profession, le meunier entre dans bien des maisons, il
voit et entend bien des choses; il ne doit jamais rien rpter, car on
saurait que c'est lui qui l'a dit, et les honntes gens ne le
regarderaient plus.

Le jeune meunier rgla sa conduite sur cette sentence, et avant qu'il
et vingt ans, il tait considr comme le plus honnte garon d'un pays
o l'honntet est tenue en grand honneur.

Les annes avaient pass sur Claire comme sur lui, sans leur paratre
lourdes, quoiqu'ils se vissent tous les jours. Ils restaient des mois
entiers sans se parler, se contentant d'changer un regard en souriant;
ce qu'ils lisaient dans cette communication muette leur donnait sans
doute une grande force, car ils eurent  supporter des chagrins, et,
s'ils devinrent plus srieux que leur ge, leur srnit intrieure n'en
fut pas trouble pour cela.

Le pre Mennequet fut trouv un soir couch sur les sacs de bl, dans la
chambre d'en haut du moulin; il avait l'air calme, mais il ne respirait
plus. Il tait mort au milieu de son labeur, sans souffrance et sans
secousse; la roue tournait toujours. Le premier soin de son fils, aprs
une minute de stupeur, fut d'arrter le moulin, car la meule travaillait
 vide, et c'tait miracle qu'elle n'et pas dj vol en clats.

Il revint ensuite prs de son pre, s'agenouilla tout contre lui, et
resta longtemps absorb, pensant aux leons d'honneur et de droiture que
lui avait donnes le vieux meunier; il sentait l'me de son pre
pntrer en lui dans cette contemplation silencieuse, qui n'tait pas
sans douceur, mme dans son amertume. Il se disait que le brave homme
n'avait pas souffert, et que la Providence, aprs tout, s'tait montre
clmente en lui donnant une mort si calme, aprs une vie si bien
remplie.

La voix de sa mre qui appelait les poules au dehors pour leur donner le
petit bl du soir le ramena  la vie relle. La pauvre femme allait
recevoir un coup terrible. Il descendit en hte aprs avoir jet un
dernier regard sur son pre, et tout ce que la tendresse la plus
dlicate, la plus ingnieuse, peut inspirer  un fils dvou, lui vint
en aide pour adoucir la rigueur de cette fatale nouvelle.

Ds qu'il eut prononc le mot cruel, profitant de ce qu'elle entendait 
peine et ne comprenait plus, il la souleva dans ses bras, la porta
plutt qu'il ne la conduisit chez madame Bauport, et entra sans frapper
dans la grande salle, claire par un feu de fougre sche qui jetait
des lueurs intermittentes.

--Il est arriv un malheur chez nous, dit-il, ma mre est veuve; je vous
prie d'avoir soin d'elle, madame Bauport; Claire, je te la laisse. J'ai
affaire au moulin.

Claire le regarda, ouvrit la bouche pour parler, mais ne dit rien. D'un
geste filial, elle soutint la pauvre femme, la fit asseoir dans le
fauteuil de paille au coin de la chemine, et s'agenouilla prs d'elle
en serrant ses mains glaces et fltries dans les siennes jeunes et
tides.

--Ma bonne mre, lui dit-elle tout bas, il est au ciel!

Marcel sortit sans ajouter un mot; il tait tranquille pour sa mre.

La veuve languit quelques mois, puis elle mourut un jour d'une
indisposition lgre que sa constitution affaiblie ne put supporter.
Marcel se trouva tout seul au moulin qui lui paraissait dsormais bien
grand. Ne pouvant suffire  la besogne, il prit un domestique et une
servante, le mari et la femme, qui s'occuprent l'un du moulin, l'autre
du mnage, et il continua  vivre ainsi, toujours fort affair, et ne
perdant pas une minute en route.

Mademoiselle Bauport tait trs-courtise; sa mre recevait de temps en
temps une demande en mariage, la lui soumettait, et transmettait au
prtendant une rponse ngative.

Dans le pays, on disait que Claire, se sachant appele  recueillir une
belle fortune du ct de sa grand'mre, attendait d'tre en possession
de son hritage pour choisir un mari; on la traitait d'orgueilleuse,
mais les filles pensaient tout bas qu' sa place elles eussent fait de
mme.

Cependant la, jeune fille venait d'avoir vingt-deux ans quand sa
grand'mre mourut, lui laissant l'hritage promis. Les demandes
afflurent plus que jamais, et elles eurent le mme sort que
prcdemment. Madame Bauport n'tait pas contente; les servantes
racontrent plus d'une fois qu'elle avait svrement tanc sa fille;
celle-ci lui rpondait respectueusement:

--Attendez, maman, que mon cour se dcide.

Qu'objecter  ce raisonnement? Rien, assurment; aussi Claire restait
demoiselle.

Un soir, le cheval blanc, qui se faisait trs-vieux, s'arrta de
lui-mme devant la porte de la ferme Bauport, en tournant la tte du
ct de la ruelle o donnait la fentre de Claire. Peut-tre s'tait-il
arrt l bien des fois de grand matin, ou le soir tard, quand il n'y
avait plus personne pour le voir. Ce soir-l, Claire tait sur la porte,
relevant aux dernires lueurs du jour les mailles tombes de son tricot.
Marcel descendit du mulet et s'approcha de la jeune fille; il y avait
trois mois au moins qu'ils ne s'taient dit d'autre parole que bonjour
ou bonsoir.

--Te voil! dit Claire, tu rentres de bonne heure.

Marcel ne lui rpondit pas; il la regardait avec une expression pnible.
Enfin, les paroles se firent jour.

--Est-ce vrai, lui dit-il, que tu vas te marier?

--Elle leva la tte et vit qu'il souffrait.

--Qui est-ce qui t'a dit a? fit-elle d'une voix mue.

--Les gens en causaient  l'auberge.

--Les gens ne savent ce qu'ils disent, rpondit Claire en dtournant la
tte.

--Alors tu ne veux pas te marier?

--Tant que je n'aurai pas l'homme qui me convient, rpondit la jeune
fille; ses mains tremblaient si fort, qu'elle ne put continuer son
travail, et le laissa retomber sur ses genoux en disant:--On n'y voit
plus.

--C'est, bien dommage que tu sois riche, reprit Marcel, qui tremblait
plus qu'elle; ta mre ne voudra pas de moi... et moi, je n'en veux pas
d'autre que toi.

Le vieux cheval s'en tait all tout seul du ct du moulin; sa
silhouette blanche se dtachait vaguement sur le fond noir des arbres;
il faisait presque tout  fait nuit; au-dessus des arbres, le vent
passait en apportant le bruit lointain de la mer qui dferlait sur la
cte.

--Faut-il que je le demande  ma mre? fit la jeune fille d'une voix
dfaillante.

--Ah! ma Claire, si tu veux de moi, nous serons trop heureux! dit Marcel
tout bas. Il lui prit la main, ils restrent muets tous les deux,
absorbs dans leur joie intrieure.

--Je lui en parlerai, dit Claire en retirant sa main.

--Quand?

--Tout de suite. Viens aprs souper, tu auras la rponse.

Il se pencha vers elle et voulut l'embrasser; elle se retira tout
doucement.

--Nous ne sommes plus des enfants! dit-elle en souriant, comme jadis,
lors de leur premire querelle d'amoureux.

Une heure aprs, Marcel se prsenta timidement dans la salle de la
ferme. Ds qu'il fut dans le cercle lumineux du foyer, madame Bauport
lui adressa schement la parole.

--Ma fille a eu tort de vous faire venir, Marcel, dit-elle; vous tes un
brave garon, mais, avec la fortune qu'elle a, elle peut prtendre  un
mariage plus avantageux. Je vous prie de ne plus songer  elle.

--Trs-bien, madame Bauport, fit Marcel, tourdi par ce coup
imprvu.--Toi, Claire, qu'est-ce que tu me dis?

--Je ne veux pas dsobir  ma mre, rpondit la jeune fille d'une voix
ferme; mais je n'pouserai jamais d'autre homme que toi; Marcel, tu as
ma parole.

Madame Bauport eut beau s'emporter contre sa fille pendant une heure
entire, elle ne put tirer autre chose des deux amoureux.

--Voil huit ans que je ne dis rien, fit Claire, et que j'attendais sa
demande; vous pensez bien, maman, que je ne changerai pas d'avis 
prsent. Je sais qu'il n'a pas regard d'autres filles que moi, et c'est
lui que je veux. Ainsi, c'est lui qui est mon accord. Mais je ne vous
dsobirai pas, maman, si vous ne voulez pas me donner votre
consentement; nous resterons, lui, garon, moi, fille; voil tout.

Rien ne put faire changer d'avis les deux entts; l'histoire se trouva
bientt sue, et l'on approuva fort la jeune fille de vouloir faire la
fortune d'un brave homme qui le mritait bien, et l'on, espra que
madame Bauport cderait. Mais celle-ci tait aussi entte que sa fille.
Elle tint bon, et deux ans s'coulrent sans rien changer  la situation
des fiancs, sauf qu'il ne vint plus de demandes en mariage.

A la fin de la seconde anne, madame Bauport tomba malade; un soir
d'hiver, pendant que Claire travaillait auprs, de son lit, la mre se
souleva un peu sur le coude.

--Tiens-tu toujours  ton bon ami? dit-elle.

--Autant que le premier jour, vous le savez, maman; ce n'est pas la
peine, de me le demander.

--De sorte que si je mourais, tu l'pouserais  la fin de ton deuil?

Claire baissa la tte sans rpondre, et de grosses larmes descendirent
lentement de ses yeux et allrent sur ses genoux; Le silence rgnait
dans la chambre.

--Je ne veux pas, dit madame Bauport avec une grande tristesse dans la
voix, non, je ne veux pas que ma mort te donne la libert et que tu aies
sujet de t'en rjouir. Envoie chercher ton bon ami.

Claire baisa respectueusement la main amaigrie qui reposait au bord du
drap, la pressa sur ses yeux humides; puis, remontant jusqu'au visage,
elle serra sa mre sur son coeur et la couvrit de baisers.

--Vous ne mourrez pas, maman. Vous verrez comme nous serons heureux tous
ensemble.

Elle sortit en courant et revint aussitt. Cinq minutes aprs, Marcel se
prsenta.

--Prends ma fille, dit madame Bauport, tu as t un bon fils, tu seras
un bon mari.

--Merci, madame Bauport, rpondit le jeune homme d'une voix touffe. Il
saisit la main de Claire et s'assit auprs d'elle, comme s'ils avaient
pass ainsi toute leur existence.

La mre se rtablit; quelques mois aprs, le mariage eut lieu. C'tait
au printemps, les aubpines bordant les chemins taient toutes blanches,
aussi blanches que le bouquet de marie que portait Claire  son bonnet
et  son corsage. La noce s'en allait tranquillement par le chemin qui
mne  l'glise aussi bien qu' l'cole; devant le clos  Bruneau les
jeunes gens sourirent en se serrant la main.

Tant d'annes, les unes si douces, les autres si dures,--et tout cela
maintenant leur paraissait un rve!

La vie ne leur fut ni plus ni moins clmente qu' la plupart d'entre
nous: ils eurent des enfants,--ils en perdirent deux, et virent grandir
les autres au sein d'une prosprit croissante; les changements que le
progrs apporte au monde passrent sur eux sans secousse, grce 
l'loignement de ce pays de tout centre de civilisation trop actif;
madame Bauport alla rejoindre son mari; peu avant sa mort, elle dit un
jour  ses enfants:

--Vous m'en avez beaucoup voulu, n'est-ce pas, dans le temps o je
m'opposais  votre mariage?

--Non, maman, rpondit Claire, vous tiez dans votre droit, et comme
mre, vous aviez raison; nous ferons peut-tre un jour de mme avec nos
enfants, mais nous n'avions pas tort non plus, puisque nous sommes
heureux en mnage.

La mre mourut et fut pleure. Les enfants grandirent, se marirent, et
une couve de petits vint bientt s'battre le dimanche dans la grande
ferme. Les biens du Cotentin avaient t vendus; Marcel avait fait btir
un corps de btiment pour loger ses domestiques et se rserver plus de
place pour lui et sa famille. Ils eurent toutes les joies et toutes les
peines que comporte la vie: le feu prit  une grange et leur dvora une
rcolte entire, mais deux belles annes d'abondance vinrent rparer
cette perte; leurs bestiaux obtinrent le prix  divers concours, une
pizootie fit place nette dans leurs tables quelques annes aprs.
Somme toute, ils n'eurent  se plaindre du sort ni plus ni moins que les
autres hommes. D'o venaient alors leur air calme, mme dans les
malheurs, leur bont aux pauvres, leur fermet avec les mchants, leur
indulgence pour les fautes de ceux qui les entouraient, quand ces fautes
n'avaient pour causes que la faiblesse ou l'tourderie?

On se le demandait autour d'eux,--et c'est Marcel qui trouva un jour la
rponse.

C'tait une aprs-midi d'aot; les chaumes nouveaux reluisaient au
soleil, un vent frais qui venait de la mer adoucissait la chaleur du
jour pour les btes de somme. Assis au bord de la route, Marcel et sa
femme regardaient passer les charrettes charges de bl, avec un
vaillant jeune garon tout au haut de l'difice branlant, pour dfaire
les cordes et lancer les gerbes dans les greniers. Un air de bien-tre
et d'abondance rgnait partout autour d'eux, et les poules de la ferme
venaient picorer jusque sous leurs pieds les grains tombs des pis trop
mrs.

Depuis bien longtemps les poux n'taient plus jeunes, mais ils avaient
toujours l'un dans l'autre cette mme confiance muette qui les avait
fait patienter autrefois; ils ne se parlaient gure, srs de s'entendre
sans parole. Marcel leva la main vers la route: malgr ses soixante-dix
ans, cette main ne tremblait pas.

--Quelle anne de bonheur! dit-il, c'est peut-tre la dernire que nous
passons ensemble, ma bonne femme, car,  prsent, chacun de nos jours
est compt,--mais nous avons des enfants qui cultiveront notre bien
aprs nous; nous avons eu notre temps, il ne faut pas nous plaindre.

--Nous plaindre,--non, dit Claire: sa voix tait devenue trs-faible et
trs-douce, ses cheveux blancs dpassaient un peu le bord de sa coiffe,
mais elle marchait droit et sans bton.

Nous aurions tort de nous plaindre. On nous aime, on dit que nous sommes
bons; nous n'y avons pas grand mrite, pourtant, car nous avons l'me
contente, c'est bien naturel!

Marcel mditait; il leva les yeux sur l'honnte visage rid de son
pouse.

--Sais-tu, Claire, dit-il, je regarde notre vie: le bonheur n'est pas
fait rien qu'avec des joies. Nous avons eu bien des mauvais jours, et
des peines, et pourtant, nous avons t parfaitement heureux!

Grville, septembre 1879.

[Illustration: deco11]




[Illustration: head15]

LE POTIER DE TANAGRA

Le soleil ne montait pas encore dans le ciel, couleur de la fleur du
lin, on n'apercevait pas mme les rougeurs de l'aube, cette pudique
immortelle, lorsque le potier Charmide ouvrit la porte de sa maison.
Tout dormait dans la rue troite; le bruissement d'une fontaine, sur la
place voisine, faisait seul vibrer les murailles sonores. Le jeune homme
secoua la tte, et rentra: son impatience l'avait veill trop tt.

Le sommeil l'avait fui pour cette nuit-l; au lieu de regagner sa
couche, il se dirigea vers la petite cour de sa demeure, et s'assit d'un
air pensif sur le coin d'un banc de pierre, encombr de poteries. Tout
en mditant, il prit distraitement ces produits de son art, et les
examina, afin d'en mieux connatre les mrites et les dfauts.

C'taient des amphores au long col, aux flancs sveltes, au profil
effil, propres  contenir des vins prcieux; c'taient des vases pour
conserver les olives, d'une forme pareille au fruit lui-mme; c'taient
des gobelets aux bords arrondis, aux contours simples et nobles; et si
vulgaires que puissent paratre ces objets d'un usage journalier, le
potier les aimait, car il les avait faits lui-mme sur la roue agile, et
ses doigts les avaient faonns, ainsi que son esprit les avait conus,
dans l'amour des belles formes, qui satisfont  la fois la main et le
regard.

Charmide caressa tour  tour ses plus belles amphores, qu'un feu
savamment mnag avait prserves de tout mal pendant la cuisson: il
passait ses doigts sur leur col, il tendait la paume de sa main sur
leur panse largie, et son visage exprimait une douceur sereine, le
contentement de l'artiste satisfait de son oeuvre. L'art du potier tait
un art alors, et celui qui savait habilement gouverner sa roue tait
bien vu de ses concitoyens.

Avec un lger soupir, Charmide se leva, et, soulevant un cuveau renvers
dans le coin le plus frais de la cour, il retira avec prcaution, de
dessous cet abri, un objet d'argile qu'il regarda longtemps avec une
sorte de respect.

C'tait une mince statuette, haute de quelques pouces, si semblable  la
forme humaine, que Charmide lui-mme doutait de sa ralit.

--Est-ce bien moi qui l'ai faite? se demandait-il en regardant
attentivement les traits purs et les membres souples de la figurine.
Est-ce moi, mortel, ou bien quelque desse a-t-elle termin mon oeuvre
pendant mon sommeil?

C'tait l'image d'une femme aux formes lgantes; drape jusqu'au col
dans les plis multiples d'un vtement lger, la tte un peu incline en
avant, un bras repli sur la poitrine, l'autre main rapproche de son
visage, elle souriait avec une grce mle de modestie; ses yeux
semblaient chercher  lire dans les yeux de celui qui la regardait... Le
jeune artiste la contempla longtemps et soupira encore. La femme que
reprsentait la statuette n'avait jamais daign lui sourire.

D'un doigt soigneux il redressa un pli froiss dans la draperie, il
creusa lgrement la ligne qui sparait les cheveux pais rattachs par
des bandelettes, puis il posa la figurine devant lui: l'oeuvre tait
prte  subir l'preuve de la dessiccation, en attendant celle du four.
Inquiet, craignant de la voir disparatre en poussire, il se dcida 
la mouler.

Mais le temps le pressait; le soleil dj lev dorait la crte du mur
derrire lui; il se rendit dans la chambre o il dormait la nuit, prit
sur une escabelle une figurine presque semblable  l'autre, moins
parfaite cependant, mais cuite et lgrement colorie aux joues, aux
lvres, aux yeux. C'tait la plus chrie, car c'tait le premier essai
en ce genre de ses doigts encore hsitants.

--Il m'en cote, lui dit-il, de me sparer de toi, qui depuis tant de
jours veilles  mon chevet, comme une muse protectrice,--mais
aujourd'hui je l'ai jur, Chrysis saura que je l'aime.

Il emporta la statuette, la mit auprs de l'autre et les compara un
instant, avec la gravit de l'artiste qui juge son oeuvre, puis il
sortit de sa maison, laissant sa porte entr'ouverte, et se dirigea vers
une petite rue voisine, qui descendait doucement dans la campagne.

Il s'arrta devant une maisonnette de peu d'apparence, et voulut frapper
 la porte; elle cda sous sa main, et il entra dans une cour dalle. Le
lger grincement des gonds fit retourner une vieille femme, occupe 
trier des herbes sur un banc de marbre  peine dgrossi.

--Que veux-tu, Charmide? dit-elle en reconnaissant le jeune homme.

--Je viens chercher la guirlande que j'ai commande hier  ta fille,
rpondit-il.

--Elle est dans le jardin, qui cueille les fleurs et les plantes
aromatiques; tu es bien press, mon bel amoureux! Le soleil se lve 
peine!

Charmide dtourna les yeux sans rpondre et fit quelques pas sur les
dalles. La cour s'ouvrait en face de lui sur un jardin d'une pente
presque insensible, qui s'tendait jusqu' l'Asopos; le petit fleuve
baignait la rive ombrage de lauriers-roses, et les fleurs des eaux
s'panouissaient en gerbes brillantes dans les criques vertes.

La fracheur du matin et celle du printemps donnaient un clat
incomparable aux touffes des lauriers, ainsi qu' la verdure glauque des
iris et des nnufars. Au bout du jardin, dans l'ombre d'un bouquet
d'arbres, le jeune homme aperut la forme lance de Nas.

Dans un pan relev de sa tunique, elle ramassait une abondante moisson
de plantes et de fleurs; la rose matinale avait mouill les plis de sa
robe, qui modelait ses jambes fines et nerveuses; son bras nu s'levait
de temps en temps au-dessus de sa tte pour atteindre une haute branche,
et l'artiste admira la grce de ses mouvements agiles.

--Nas! cria-t-il  pleine voix.

Un cho lui rpondit dans les lauriers; la jeune fille tourna la tte,
lui fit un signe et continua sa cueillette, en se rapprochant de la
maison. Elle s'arrtait  et l, se baissait vers la terre, ou tendait
le bras vers les arbustes, et ses beaux talons roses relevaient
lgrement sa tunique mouille.

Elle arriva prs du jeune homme.

--Je te fais attendre, lui dit-elle avec douceur. Je te demande pardon:
je me suis pourtant leve avant le jour, et, pendant une heure, j'ai
march dans la rose, mais j'avais mal calcul, la guirlande tait trop
courte; vois, j'ai d retourner au bord du ruisseau.

Elle parlait d'une voix douce et suppliante, semblant demander grce de
son retard. Le jeune homme reprit sans y prendre garde:

--Dpche-toi, les rues seront pleines de monde, il sera trop tard.

--C'est pour une femme que tu aimes? demanda la vieille d'un air
moqueur.

--A ce qu'il parat, rpondit Charmide d'un ton bourru.

Nas tressait dextrement les herbes et les fleurs, la guirlande dj
longue s'allongeait vite sous ses doigts; le jeune potier la regarda un
instant, puis soudain:

--Je n'ai pas le temps d'attendre, dit-il; quand elle sera prte, tu me
l'apporteras.

--Soit, dit la jeune fille sans lever les yeux. Une lgre rougeur
colora son visage qu'elle pencha sur la guirlande; mais Charmide tait
dj sorti.

Il rangeait machinalement les objets autour de lui, se prparant au
travail de la journe, quand la porte de sa maison s'ouvrit lentement,
pousse par une main timide, et Nas resta sur le seuil, attendant un
mot d'encouragement. Il se retourna et resta immobile, saisi
d'admiration.

Dans l'ombre favorable du portique, la figure de la jeune fille
apparaissait comme la statue d'une nymphe, ou de Flore elle-mme. Ne
pouvant porter sur ses bras encore enfantins la guirlande trop lourde et
trop longue, elle l'avait passe deux fois autour de son cou mince; la
masse de fleurs tombait ainsi jusqu'au-dessous de la ceinture; les deux
bouts, ramens en avant jusqu' ses genoux, foraient les paules 
plier, les bras  descendre; la tte penche, les yeux bleus perdus dans
l'ombre de ses cheveux blonds et friss, elle avait l'air d'une jeune
victime pare pour le sacrifice.

--Entre donc, dit enfin Charmide, arrach  sa contemplation d'artiste
par sa proccupation d'amoureux.

--Je ne puis plus marcher, dit-elle, c'est si lourd!

Il s'approcha pour la dbarrasser, puis, gouvern par son goste
pense:

--Traverse la rue, dit-il, je porterai les deux bouts de la chane, et
tu m'aideras  la poser sur la porte.

Elle obit, et franchit le seuil sans rplique. Nas tait accoutume 
de pareilles demandes, depuis que sa mre l'envoyait  sa place porter
les couronnes qu'elles tissaient toutes deux avec les fleurs de leur
jardin, pour subvenir  leurs besoins. Les marchandes d'herbes ne
doivent pas refuser les commandes des amoureux, source intarissable de
prosprits, pour qui sait en tirer profit.

Mais Nas ne semblait pas apporter ici l'enjouement qu'elle montrait
ailleurs. Elle s'arrta devant la maison qui faisait vis--vis  celle
du potier, et dont la porte orne de sculptures indiquait un certain
luxe. La jeune fille supporta le fardeau de la guirlande jusqu' ce que
Charmide l'et fixe aux deux pitons de fer poss en haut de la porte et
destins  cet usage; puis, elle resta immobile, pendant qu'il allait
chercher sa figurine qu'il plaa sur le seuil, au milieu d'une brasse
de feuillages odorifrants.

--C'est fini, dit Charmide en reculant pour contempler l'effet de son
offrande.

--Adieu, rpondit, sans le regarder, Nas d'une voix douce.

--Et ton salaire, tu ne viens pas le chercher? fit le jeune homme en se
dirigeant vers elle avec quelque menue monnaie qu'il lui prsenta. Elle
refusa du geste en le suivant dans sa demeure.

--Non, pas cela, dit-elle en mme temps. Je t'ai donn mon travail,
donne-moi quelque produit du tien.

--Bien volontiers, rpliqua le potier. Que veux-tu? Une amphore?
celle-ci, avec des figures noires sur un fond couleur de l'aurore? ou
bien un vase, pour mettre les olives pendant la saison d'hiver? ou
bien...

--Non, je veux une de ces figures d'enfants, que tu fais pour amuser les
petits...

--Un jouet? Je le veux bien, Nas, mais n'as-tu pas pass l'ge des
hochets?

--J'aime ces figures, dit la jeune fille, tu les fais bien; si petites
qu'elles soient, elles ont l'apparence de la vie...

Elle tendit la main pour prendre une poupe de terre cuite qui souriait
comme un enfant au sein de sa mre, et elle la regardait avec
complaisance, lorsque ses yeux distingurent dans l'ombre du portique la
figure, d'argile, termine le matin mme.

--Tu en as fait deux! dit-elle. Oh! donne-moi celle-l!

Charmide se mit entre elle et sa cration.

--Non, dit-il, je regrette de te refuser quelque chose; mais je ne puis
te donner cela...

Nas rougit et recula d'un pas.

--Je comprends, dit-elle, j'ai eu tort... mais, Charmide, tu te prpares
bien des chagrins...

--Pourquoi?

--Ce n'est pas  moi de te le dire; cependant tu sais que Chrysis est
plus sensible  l'or qu' la tendresse...

Charmide frona le sourcil.

--Elle peut aussi se laisser toucher par l'artiste qui sait reproduire
l'image de sa beaut.

--Cela se peut, rpta docilement Nas en courbant son col flexible.
Elle se dirigea vers la porte, la tte baisse, ses yeux bleus pleins de
larmes.

--Et l'argent, tu l'oublies? fit Charmide. Mon ouvrage a pay, le tien,
mais les fleurs ont quelque prix...

--C'est Flore qui les donne, dit Nas en cartant doucement sa main. Si
tu penses lui devoir quelque chose, offre-lui une libation.

Elle sortit; et le jeune homme, rest seul, trouva sa cour plus sombre.

--C'est le blanc vtement de cette fillette, pensa-t-il, qui mettait
tant de lumire sous le portique.

Il se mit  sa roue, car il avait renvoy son apprenti pour ce jour-l,
et, tout en ptrissant l'argile sous ses doigts, tout en modrant son
travail par les mouvements mesurs de son pied, il pensait  la belle
fille dont il venait d'orner la porte. Chrysis vivait des dons de
l'amour, cela est certain, et Charmide, sans tre pauvre, n'tait pas de
ceux qui pouvaient lui faire de riches offrandes. Il le savait;
cependant le jeune homme se laissait aller  croire que ses voeux ne
sauraient tre repousss. N'a-t-on jamais vu une femme, ft-elle
marchande d'amour, s'prendre d'un beau garon qui l'aime, et lui donner
pour rien ce qu'elle vend  d'autres, moins fortuns? Charmide tait
beau, et il estimait sa beaut digne d'attirer sur lui les regards d'une
femme libre d'aimer qui lui plat.

D'ailleurs, s'il ne possdait pas de fortune, il tait matre en son
art; les vases sortis de ses mains taient fort gots de ses
concitoyens, qui aimrent toujours le rhythme harmonieux des belles
formes et la srnit souriante des belles lignes. S'il n'tait pas
encore considr comme un grand artiste, il pouvait l'tre du jour au
lendemain. Que Chrysis l'aimt, seulement, et dans la joie de son dsir
satisfait, dans l'panouissement de son orgueil d'amant, il pouvait
faire une oeuvre qui passerait  la postrit...

Que reste-t-il de nous quand nous sommes morts, sinon le souvenir de
nos belles oeuvres et de nos grandes actions?

Charmide ne se sentait pas pouss vers les actions qui laissent une
trace dans l'histoire; mais il tait sr de produire un jour une oeuvre
immortelle.

Il pensait  toutes ces choses et travaillait avec une ardeur
croissante, pour tromper l'impatience de connatre son sort. Enfin, il
n'y put tenir; il se leva brusquement, trempa ses mains souilles dans
un vase plein d'eau pure, et vint se poster sur le seuil de sa porte,
pour savoir quel accueil Chrysis avait fait  ses dons. La guirlande,
effeuille, gisait dans la rue; la brasse de feuillages qui jonchait le
seuil, balaye de ci, de l, s'parpillait de tous cts, et, dernier
outrage plus cruel, la statuette, repousse d'un pied brutal, brise en
plusieurs morceaux, gisait devant la porte mme de Charmide.

Avec un geste fivreux, il ramassa son oeuvre et en chercha partout les
plus petites parcelles; son sang bouillonnait de colre; en ce moment,
l'artiste souffrait plus que l'amant. Il rentra chez lui, dposa les
dbris de la figurine sur son tabli, puis il retourna dans la rue,
indign, prt  enfoncer la porte inhospitalire de Chrysis... Il allait
frapper d'une main violente quand cette porte s'ouvrit, et l'esclave de
la belle coquette se montra sur le seuil.

--Ta matresse? demanda Charmide, enflamm de colre.

Daphn lui rit au nez.

--Elle est au bain. Tu avais mis devant sa porte un tas de choses qui
l'encombraient; elle a failli tomber dessus en sortant. Elle tait de
belle humeur, va! Si tu l'avais vue!

Le rire insolent de l'esclave calma l'irritation du potier.

--Je ne suis pas venu pour te prter  rire, dit-il d'un air grave.
J'avais offert ce don  ta matresse, parce que ma statuette lui
ressemblait; d'ordinaire une belle femme est contente d'avoir son image;
mais Chrysis n'aime que l'or.

--Eh bien! s'cria Daphn en levant au ciel ses mains rougeaudes, que
veux-tu donc qu'elle aime? Est-ce que l'or ne donne pas tout? Toi-mme,
si tu avais de l'or, elle t'aimerait!

--Tu le crois? fit Charmide interdit.

--J'en suis certaine. Nous aimons les gens riches, nous autres,
ajouta-t-elle avec importance; ils sont pleins d'agrments de toute
espce, ils sont parfums, leurs vtements sont d'une toffe prcieuse,
et leurs conversations se terminent toujours par quelque joli prsent.

--Alors je n'ai aucune chance d'tre aim? demanda le jeune homme en
contenant sa colre.

--Aucune, mon bel ami, tant que tu n'auras pas une bourse  la main, et
tche que la bourse soit pleine de pices sonnantes.

Elle lui jeta un dernier rire de mpris, et rentra dans la maison.

Charmide demeura un instant indcis. Aprs tout, cette esclave
insolente, qui le raillait, ne connaissait peut-tre pas le coeur de sa
matresse; qui sait si lui-mme, en plaidant sa cause avec
l'enthousiasme d'un ardent dsir, ne pourrait sduire Chrysis? Il se
rsolut  l'attendre, et laissa sa porte ouverte, afin de distinguer le
plus lger bruit dans la rue.

Il n'attendit pas longtemps: un pas pesant retentit sur les dalles, une
voix d'homme profra quelque lourde plaisanterie, un clat de rire jeune
et railleur lui rpondit... Charmide frona le sourcil.

Il connaissait aussi ce rire; mais il avait espr supplanter le riche
marchand de laine, il avait rv d'adoucir pour lui la mchante ironie
de ces lvres rouges et brillantes comme la fleur du cactus; s'tait-il
tromp? Il voulut en avoir le coeur net, et, courant  la porte, il
arriva sur le seuil au moment o Daphn se montrait en face, ouvrant au
riche amant la maison de sa belle.

Giton entra en matre. Chrysis allait le suivre. Le potier l'appela par
son nom; elle s'arrta, la tte penche en avant, comme un oiseau prt 
prendre l'essor.

--Que veux-tu? dit-elle.

Charmide n'tait qu'un artisan, mais il tait beau, on pouvait s'arrter
pour l'entendre.

--Je veux que tu m'aimes, rpondit le jeune homme avec une hardiesse
qu'il ne se connaissait pas. Je ne suis pas riche, et je ne puis te
mettre au cou ni aux bras les lourds ornements d'or dont te surcharge le
ridicule personnage qui vient d'entrer chez toi; mais je suis un matre
dans mon art, et je puis faire passer tes traits  la postrit, si tu
veux...

Chrysis, qui l'avait d'abord cout avec indiffrence, le regarda d'un
air tonn, et, renversant en arrire sa jolie tte sans cervelle, se
mit  rire  gorge dploye.

--La postrit! dit-elle au milieu de ses rires, la postrit! Ceux qui
viendront quand nous serons morts! La belle affaire! Et qui s'inquite
de ceux-l qui ne sont pas ns? La chaleur du jour t'a troubl le
cerveau, Charmide, ou bien, parmi les fleurs que tu as suspendues ce
matin  ma porte, peut-tre s'en trouvait-il quelqu'une qui t'a fait
perdre l'esprit; cette fleur sombre, sans doute, qui rend triste et
prive de la mmoire... Ne m'approche pas,  beau jeune homme, car la
folie parfois est contagieuse!....

Elle riait et montrait ses belles dents; la fleur de ses vingt ans
brillait sur ses joues ambres, et tout son tre n'tait que souple
abandon. Charmide tendit les bras; elle le repoussa, devenant soudain
srieuse. Ses traits se contractrent, et son regard parut au jeune
artisan aussi dur que l'clat du fer.

--Arrire, dit-elle, ne me touche pas, ma personne est sacre, c'est mon
bien, tout comme tes amphores sont le tien. Tu es un sot, Charmide; avec
quelques drachmes, et tu les possdes, tu pouvais passer plusieurs jours
 mes cts; au lieu de te conduire en homme sens, tu m'as dbit des
folies, et avec tes offrandes ridicules, tu as failli ce matin
indisposer contre moi Giton, qui est en ce moment le matre dans mon
logis. Tu prtends m'aimer, et tu m'exposes  perdre les bienfaits de
cet homme gnreux.

--Ce n'est pas pour de l'argent que je voulais ton amour, dit Charmide
d'un air sombre.

Il avait recul et se tenait sur le seuil de sa porte:

--Tu es belle,  Chrysis la bien nomme; je voulais mouler ton corps
souple, comme font les sculpteurs, et conserver  ceux qui viendront
aprs moi le souvenir de ta beaut passagre. Tu refuses? C'est bien.
Moi, j'aurais eu honte de te proposer de l'or, quand j'avais quelque
chose de plus noble  t'offrir. J'avais rv de consacrer ta mmoire, 
femme mortelle! Mais puisque tu prfres l'or...

--L'or, c'est tout, puisqu'il donne tout, s'cria la belle fille en
reprenant son air railleur: elle parlait comme avait fait sa servante.
Mon corps souple est beau tant qu'il est jeune; mais je n'ai nul dsir
de vieillir, pour devenir semblable aux Parques, ni de me revoir, quand
je serai vieille, telle que je suis maintenant, dans l'clat de ma
beaut. Cesse tes rveries, Charmide,--et, vois, je m'intresse  toi,
car tu es beau comme Apollon;--apporte une bourse pleine ce soir, et je
renverrai Giton pour toi.

Charmide fit un geste de ddain.

--Je ne veux de toi  aucun prix, dit-il, toi qui prfres l'or  tout
ce qui vaut qu'on vive. Tu survivras  ton corps, Chrysis, mais pour
n'avoir pas voulu m'aimer, tu seras punie aux yeux de tes concitoyens;
chacun saura que tu n'aimes que l'or...

--Eh! potier, il n'y a pas de mal  cela! fit la belle insolente en
refermant la porte avec colre.

Charmide ne resta pas longtemps  regarder la muraille devant lui; il
rentra dans sa cour, et, prenant la statuette qu'il voulait mouler le
matin, il en crasa les deux bras dans ses mains tremblantes de colre.
Sous ses doigts une autre poigne de glaise prit une forme nouvelle; un
bras se replia sous la poitrine avec un geste d'appel, provocant et
hardi; l'autre main agita une bourse rebondie, le vtement s'ouvrit et
laissa voir le sein nu, l'expression du visage perdit sa modestie, pour
devenir audacieuse...

--La voil telle qu'elle est, dit tout haut Charmide, la voil, la
courtisane qui n'aime que l'or, et qui, pour de l'or, accepte le plus
ridicule et le plus laid de ceux qui possdent des vaisseaux ou des
fermes d'un bon rapport. Elle vivra, cette Chrysis effronte, elle vivra
quand nous aurons tous franchi le Styx, et ceux qui viendront aprs nous
se diront:

Voil comment taient faites les courtisanes de Tanagra!...

Il se mit  mouler dextrement les diffrentes parties de la figurine, et
l'aprs-midi s'coula dans cette occupation. Plusieurs vinrent acheter
des amphores et des gobelets, mais il eut soin  chaque fois de jeter un
linge sur le travail afin de le cacher aux yeux indiscrets.

Le soir tait proche, et il n'avait rien mang, tant il s'acharnait 
son oeuvre. Les rayons du soleil sur son dclin coloraient en rose
cerise la muraille de sa maison, lorsque devant lui il vit Nas qui
tenait une cuelle fumante.

--Que veux-tu? lui dit-il en essayant de cacher son ouvrage.

Mais cette fois la figurine reconstruite, debout, ne put retenir le
linge qui glissa  terre.

--Ma mre t'envoie un plat fait des herbes de notre jardin. Tu n'es pas
sorti de tout le jour, tu dois avoir faim.

--Qui t'a dit que je n'tais pas sorti? commena Charmide.

Il s'arrta: Nas rougissante avait baiss, la tte, et jouait
distraitement avec l'bauchoir rest sur la table.

--Je l'ai vu, dit-elle, car elle ne savait pas mentir. Je voulais
connatre le rsultat de ton offrande  Chrysis... Excuse ma curiosit,
Charmide, c'est l'intrt que ma mre te porte, pour t'avoir vu tout
enfant, et moi-mme...

Elle se tut, craignant de devoir profrer un mensonge.

--Le rsultat? Le voil, fit Charmide en lui montrant la statuette.

A prsent que sa colre tait assouvie, il avait grand'faim, et il
s'assit pour manger.

--C'est Chrysis, dit la fillette; elle est bien belle, mais tu l'as
faite bien hardie!

--Elle n'aime que l'or, elle me l'a dit tantt: aussi tu vois, je lui en
ai mis plein la main!

Nas sourit faiblement et regarda l'cuelle.

--Est-il bon, notre plat aux herbes? dit-elle; c'est moi qui ai cueilli
le fenouil pour le faire.

--Excellent; tu remercieras ta mre d'avoir pens  moi.

--Ce n'est pas ma mre, dit Nas en dtournant les yeux. O Charmide, tu
n'offriras plus de guirlandes  Chrysis?

--Non, certes! Elle n'en fait pas assez de cas. Pourquoi?

--Pour rien... je n'ai pas eu de plaisir  faire celle de ce matin, moi
qui aime par-dessus tout  tresser les fleurs... C'tait peut-tre un
mauvais prsage...

Nas s'tait dtourne  demi, un dernier rayon de lumire lui faisait
un nimbe de ses cheveux d'or; Charmide bloui la regarda.

--O vierge, lui dit-il, sais-tu que tu es belle, plus belle que Chrysis,
aussi belle qu'Hlne, blonde comme toi, et pour laquelle tant d'hommes
vaillants sont morts?

--Je ne sais, murmura Nas, et qu'importe? Nul ne mourra pour moi!

--Mieux vaudrait, pour toi vivre! dit le jeune homme.

Il posa l'cuelle-et se leva.

--Quelle chose incomprhensible! dit-il. Tu es moins grande que Chrysis,
et cependant mille fois plus charmante; elle a les traits plus beaux,
toi tu es encore presque une enfant: d'o vient ta grce, et la clart
pure de tes yeux bleus?... O Nas, ai-je pu vivre jusqu' ce jour et ne
pas voir combien tu tais belle!

Le rayon d'or s'tait retir, les toiles paraissaient au ciel dj
sombre; Nas prit l'cuelle d'une main qui tremblait un peu.

--Bonsoir, dit-elle, Charmide; que les dieux protgent ton sommeil!

Il avait envie de la retenir, tant il croyait avoir de choses  lui
dire; mais, avec un geste d'adieu, elle passa devant lui, disparut dans
la rue,--et comme le matin, plus que le matin, tout redevint sombre dans
la cour du potier.

La semaine suivante, un jour de march, la rue troite o demeurait
Charmide se trouva en rumeur: Daphn, curieuse, ouvrit la porte pour
savoir ce qui provoquait tant de rires dans ce lieu, ordinairement
dsert. Devant la maison du jeune homme, sur un banc de bois, au milieu
de la vaisselle de tout genre qu'il talait pour plaire aux gens de la
campagne qui apportaient  la ville les fruits de leurs jardins, au
milieu des plats, des gobelets et des amphores, se dressait la statuette
semblable  Chrysis; un passant l'avait reconnue; un autre, attir par
ses rires, s'tait arrt devant l'oeuvre fragile, et bientt les
plaisants du march avaient dsert la fontaine pour tablir devant la
maison du potier le sige des propos du jour.

--Ah! Daphn, dit un d'entre eux, se retournant au bruit de la porte sur
ses gonds, ta matresse ne sera pas contente, quand elle verra comment
Charmide la traite.

La servante se retira brusquement, n'osant tenir tte  une douzaine
d'hommes chauffs par le rire, cher aux Grecs.

--Charmide, cria un autre, viens donc nous dire pourquoi, tu as fait
Chrysis avec cette bourse et cet oeil effront.

Le potier parut sur le seuil de sa demeure, calme en apparence, mais
enfivr par le divin plaisir de cette vengeance exquise.

--Elle m'a trouv trop pauvre pour m'aimer, quand je lui proposais de la
faire aussi belle que cette vierge!

D'un geste rapide, il prsenta aux curieux l'image chastement voile de
Nas, si noble dans son maintien, si modeste dans les moindres plis de
son vtement, que le plus dbauch n'et os soulever ses voiles par la
pense.

--Chrysis est belle, mais elle n'a point d'esprit, dit un amant jadis
tromp par elle; garde pour toi ta statuette voile, et vends-moi le
portrait de Chrysis.

--Non,  moi,  moi! crirent dix voix, pendant que dix mains se
tendaient vers la figurine.

--J'en ai pour tous, mes amis, dit Charmide avec la placidit d'un
triomphe longtemps attendu. Chrysis est  tous; il est juste que tous
puissent avoir son image, pourvu qu'ils aient de l'argent, puisqu'elle
n'aime que cela!

Il fit un signe, et l'apprenti qui tournait sa roue apporta une
corbeille pleine de Chrysis en terre cuite.

--Et moi, fit une voix grle, derrire les acheteurs, ne me
reprsenteras-tu point aussi avec de l'argile, afin que les gens des
autres pays sachent comment est fait le plus beau marchand de fruits de
Tanagra?

Tous, se retournant, clatrent de rire  la vue d'un esclave difforme,
qui, vtu d'un simple haillon, criait des figues et des raisins  gorge
dploye dans les rues de la ville; sa laideur lui avait valu plus d'un
quolibet, mais il savait rpondre, et ses reparties l'avaient rendu
fameux.

--Certes! je te reprsenterai tel que te voil, un fruit dans la main,
et la bouche tellement ouverte qu'on croira voir ton cri s'chapper de
ton troite poitrine.

--Je passerai donc  la postrit! dit l'esclave d'un air fier en
redressant, au milieu des clats de rire, son torse djet sous le poids
de son ventaire.

Ils glosrent encore quelques instants, puis on se dispersa pour
rpandre par la ville le bruit de l'ingnieuse vengeance que le potier
avait su tirer de la cupide belle.

Quand la rue se fut calme, quand le bruit des voix sur la place voisine
apprit aux voisins que tout tait rentr dans l'ordre, Chrysis, honteuse
et voile, se glissa furtivement dans la maison de Charmide.

--Tu as t cruel, jeune homme, dit-elle... Il l'interrompit:

--Et toi, tu ne l'tais point, quand tu rpondais  mes prires par ton
ternel refrain: De l'or! Va, Chrysis, j'ai rflchi, depuis: tu n'es ni
meilleure ni pire que tes semblables, et ce n'est point  vous, filles
amoureuses de tous les plaisirs, qu'il faut demander des sentiments
dlicats...

--Tu ne m'aimes plus, alors? dit-elle attriste. Moi qui venais
t'offrir...

--Ce que tu m'as refus quand je l'implorais? Tu as peur de moi
maintenant, et c'est pour m'apaiser que tu viens... Non, Chrysis, je ne
me vends point, moi; et quant  toi, ne t'afflige pas; grce aux images
de ton corps que j'ai rpandues par la ville, ta renomme ne peut que
crotre, tes amants n'en seront que plus nombreux et plus empresss.

--Mais on rit de moi...

--Un peu de honte est bientt bue, et pense  tout l'or que cela va te
rapporter!

Il lui tourna le dos, et elle regagna sa demeure, fort honteuse, mais
sans colre, car elle ne l'aimait pas.

Le soir venu, le potier se dirigea vers le grand jardin o, pour la
guirlande de Chrysis, Nas avait cueilli les herbes qui font aimer. La
vieille femme l'aperut et quitta la plate-bande qu'elle sarclait, aprs
la chaleur du jour.

--coute, Charmide, lui dit-elle, je t'aime pour t'avoir connu tout
petit. Mais j'aime ma fille plus que toi, et tu viens trop souvent
depuis quelque temps... Ma fille n'a gure que sa bonne renomme...

--Ma mre, dit Charmide, si je viens souvent, c'est que je voudrais la
prendre pour femme, et je crains de lui dplaire...

--Lui dplaire? fit la vieille avec un air narquois. Dis, petite fille,
viens ici, et coute ce jeune homme qui demande s'il te dplat.

La modestie, attribut des vierges, fermait les lvres de Nas, et
l'ombre qui descendait du ciel cachait sa rougeur; mais elle dit d'une
voix faible:

--Pourquoi me dplairait-il? Il n'est ni mchant ni mal fait!

--Nas, dit Charmide, veux-tu venir dans mon gynce? Je ferai de toi
des statues que les femmes chastes garderont  leur foyer, comme
protectrices des bonnes moeurs.

La petite marchande d'herbes mit sa main dans celle du potier, et, dans
l'obscurit croissante, ils changrent le serment des fianailles. Les
sicles se sont succd, Chrysis vit toujours; ainsi que le lui avait
prdit Charmide, sa renomme a dpass les ges.

Paris, 3 mai 1880.

[Illustration: deco12]




TABLE DES MATIRES


DDICACE.
La Bergerie.
Le Portrait.
Aprs la pluie.
Le Matin.
Midi.
Le Soir.
Sous les frnes.
La Nuit.
La Tempte.
La Neige.
Les Noisettes.
L'pave.
Lever de lune.
Le Bonheur.
Le Potier de Tanagra.



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PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




[Fin du roman _Idylles_ par Henry Grville]