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Titre: L'Ingnue
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1883
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1884 (sixime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   20 juillet 2009
Date de la dernire mise  jour: 20 juillet 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 355

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
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L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en novembre 1883.




L'INGNUE

PAR

HENRY GRVILLE



Sixime dition

PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANCIRE, 10

1884

Tous droits rservs




L'INGNUE




I

Justin Lignon passait le long de la rue Lafayette, en regardant autour
de lui. Ce n'tait pas son habitude: d'ordinaire trs-press, il
marchait vite, serrant sous son bras la serviette de chagrin gonfle de
papiers qui caractrise en gnral tous les hommes employs n'importe 
quoi dans n'importe quelle administration. Mais ce jour d'avril conviait
les Parisiens  la flnerie, Justin n'avait point de serviette, et par
consquent se sentait plus lger; et puis qui ne sait combien la
prsence de quelques billets de banque dans un repli du portefeuille
allge la dmarche d'un homme?

Les cinq derniers jours du mois, on marche affaiss, le poids de la vie
pse sur les paules; on songe  son bottier,  son tailleur,  une
quantit de notes impayes suspendues comme des pes de Damocls et
toujours renouveles,  mesure qu'elles tombent sous la force
irrsistible du lger timbre-quittance. Vers le 29, on reprend un peu
courage, de mme que les fleurs relvent la tte quand approche la
fracheur du soir; le 30, cela va dj beaucoup mieux, et le 31, on sort
le paletot boutonn, l'air fier, sans arrogance, avec le noble orgueil
d'un homme qui a de l'argent dans sa poche.

Justin n'tait pas moins que les autres accessible  la joie du premier
du mois, et ce mois tant celui d'avril, sans savoir pourquoi, il ne se
sentait pas d'aise. Pour comble d'impressions attendrissantes, ce jour
tait un samedi, l'heure entre trois et quatre, et les noces qui se
rendaient au bois ne cessaient de dfiler dans les grands landaus tout
en glaces; Lignon en compta jusqu' cinq. Les maries, plus jolies les
unes que les autres, avaient ce petit air important qu'elles prennent au
sortir de la mairie; les jeunes gens, garons et demoiselles d'honneur,
jasaient et riaient  leur suite...

Il y avait trs-longtemps que Justin n'avait assist  une noce, ce qui
lui avait laiss le loisir d'oublier les ennuis et les fatigues de cette
solennit; il parcourut rapidement dans son souvenir la liste de ses
amis, s'assura qu'aucun vnement de ce genre ne pointait  l'horizon,
s'en sentit navr, et regarda s'il ne venait plus d'autres noces par la
rue Lafayette... Non, il ne venait plus que des omnibus!

Notre ami ramena ses yeux vers le trottoir passablement encombr, et o
ses proccupations l'avaient fait heurter dj plus d'une fois des gens
aussi absorbs et plus affairs que lui; il soupira, et songea  la
maison de librairie qui venait de rgler ses appointements avec une
lgre augmentation.

C'est gentil d'tre mis  quatre mille quand on gagnait trois mille six.
C'tait dj gentil d'tre  trois mille six, aprs deux ans seulement
d'initiation aux affaires. Venu de sa province avec un fort accent
charentais et une lettre de recommandation pour le dput de l'endroit,
Justin Lignon s'tait vu caser tout de suite chez un des grands diteurs
parisiens, o son honntet scrupuleuse l'avait fait apprcier au bout
de trs-peu de temps.

Deux choses caractrisaient Justin: sa haute probit et la bonne opinion
qu'il avait de lui-mme. Ses cheveux bruns recouvraient des ambitions
sans limites; au caf, l-bas,  Angoulme, il enthousiasmait ses jeunes
amis par la faconde de ses discours.

--Oh! toi, tu iras loin! lui disaient-ils avec une conviction profonde.

Et il le croyait encore plus qu'ils ne le croyaient eux-mmes.

Comment s'y prend-on pour aller loin? Faut-il partir vite en faisant feu
des quatre pieds, ou s'acheminer avec prudence comme un train de
marchandises qui se met en marche? Justin tait pour les ptarades; il
et aim  enfoncer les portes, celles des thtres surtout; mais
voil!... Depuis qu'un critique minent rpte environ douze fois par an
que les jeunes gens devraient apprendre le thtre avant de se mler
d'en faire, les directeurs sont plus inabordables que jamais, ou du
moins Justin le croyait, et il n'aimait pas  apprendre. Apprendre quand
on a du gnie! Se plier au mtier quand on a des aspirations hautes
comme la coupole du Panthon! Non; Justin ferait du thtre plus tard,
quand il aurait forc les rsistances au moyen de quelques bons livres.

Qu'est-ce qu'un bon livre? se demandait notre hros en remontant la rue
Lafayette. Est-ce un livre bien fait? Non, car certains livres bien
faits ne sont pas bons du tout. Un livre amusant? Pas davantage. Un
livre utile, alors? Hlas! regardez chez les bouquinistes les milliers
de volumes utiles, indispensables, que personne n'a jamais lus! Justin
Lignon conclut qu'il y avait deux sortes de ce qu'il considrait comme
de bons livres: ceux qui faisaient parler d'eux avec louange, et ceux
qui se vendaient beaucoup. Le livre qui runirait ces deux qualits
serait un livre excellent!

Un roman alors? Oui, le roman, ce n'tait pas mal... Un sujet? Ah! mon
Dieu! ce n'tait pas les sujets qui manquaient! Rien que dans les cinq
noces qui venaient de dfiler tout  l'heure, bien sr il y avait cinq
romans, dans le pass et dans l'avenir, peut-tre dans les deux  la
fois! Le tout, c'tait de les deviner! Mais, pour peu qu'il voult se
donner la peine de chercher cinq minutes, Justin tait sr de trouver
dix fois pour une.

Mais pour poser un homme dans les plus hautes sphres le roman est
insuffisant; c'est tout au plus pture de badauds; il ne faut point
mdire du roman, cela rapporte; toutefois un livre d'conomie politique,
par exemple, voil ce qui serait un coup de matre! On attire ainsi sur
soi l'attention du gouvernement: avec quelques amis politiques, quelques
articles bien faits, que n'obtient-on pas? Justin avait sous la main une
quantit considrable d'ouvrages publis par la maison qu'il employait,
les documents ne lui manqueraient pas; il avait des loisirs assez
importants...

Entre la rue Taitbout et le square Montholon, Justin Lignon eut trac le
plan de son livre et celui de sa destine. Et pourquoi ne serait-il pas
ministre un jour? D'autres l'avaient t qui ne le valaient pas! En
ceci, et quelle que ft d'ailleurs l'outrecuidance de ses ambitions le
brave garon ne se trompait gure. Et une fois son livre d'conomie
politique publi, une fois sa situation acquise, il ferait du roman pour
s'amuser. N'avait-il pas un illustre prcdent en la personne de M.
Disraeli, sans parler de sir Lytton Bulwer?

De telles perspectives ne s'ouvriraient pas  coup sr devant un homme
qui ne s'en serait jamais proccup: l'esprit de Lignon travaillait
depuis longtemps ces mditations, mais elles taient restes jusque-l 
l'tat d'embryon; sous le soleil d'avril, sous l'influence des fleurs
d'oranger virginales, entrevues dans les landaus, elles sortaient comme
jadis Minerve du cerveau de Jupiter,--et, plus heureux, Justin ne
ressentait pas le moindre mal de tte! Au contraire, il se trouvait plus
grand, plus beau, plus lger; il et volontiers cart les jambes pour
laisser passer les voitures, tant le monde autour de lui ressemblait 
Lilliput, en comparaison de ses gigantesques conceptions.

Cependant il avait  prendre l'omnibus, pour rentrer  la maison
Corroyeur, situe prs du Panthon; Pgase et mieux fait son affaire,
mais une impriale de tramway n'a rien d'antipotique; le mouvement
onduleux de la voiture, le voisinage des feuilles nouvellement nes aux
platanes des boulevards, et qui vous entourent d'une double haie de
verdure, ne sont pas dpourvus d'agrment; et puis on plane  mi-chemin
du ciel, et Justin aimait  planer. Arriv  la gare de l'Est, il grimpa
donc sur l'impriale du tramway de Montronge, et promena autour de lui
le regard royal de ses yeux gris d'ardoise.

Une dame s'approchait, accompagne d'une toute jeune fille, encore
presque enfant Deux longues tresses chtaines qui tombaient plus bas que
la ceinture lui donnaient une sveltesse lgante.

--Montons sur l'impriale! dit la jeune fille  sa mre.

Justin remarqua le son de la voix, qui tait doux et modeste.

La mre, moins svelte, ne se souciait pas de l'impriale. La
propritaire des longues tresses leva alors avec un air de regret
boudeur son visage, que le chapeau de paille brune cachait jusque-l aux
regards de Justin, et montra  celui-ci un dlicieux ensemble.

Les lvres un peu trop paisses taient rouges et fraches; l'ovale un
peu grossier, les joues trop fortes et trop colores manquaient de
distinction, mais le front tait charmant, et les yeux... Ah! ces yeux!
Justin en eut soudain l'me frue.

C'taient deux tendres myosotis, pas grands, pas trs-beaux de forme,
pas pareils, ce qui leur donnait une irrgularit piquante; mais
l'expression en tait si tendre  la fois, si originale, si malicieuse
et si rsigne, qu'on se sentait envie de leur demander grce. Pourquoi
cette demoiselle levait-elle vers l'impriale d'un tramway ce regard
plein de choses blouissantes? Justin ne songea point  se le demander
et se contenta d'tre bloui.

Les deux dames s'assirent en bas: Lignon s'tait lev  demi avec un
vague dsir d'aller s'asseoir en face de ces yeux bleus, mais il s'avisa
qu'en bas c'tait complet, et garda sa place. Dans les environs de la
rue de Rivoli, les yeux et leur mre descendirent, les tresses
ondoyrent un instant au milieu d'un mli-mlo de voitures  faire
trembler, puis Justin ne vit plus rien et n'y pensa plus.

Le plan de son livre l'absorbait dsormais tout entier. Cependant, comme
il tait trs-bon employ et trs-consciencieux en toute chose, une fois
rentr, il mit de ct l'conomie politique pour rendre compte de ses
dmarches du jour. Assis  son grand bureau de chne, il travailla sans
distraction jusqu' six heures; puis, quand le cartel sonna les quatre
coups d'avertissement, il rangea ses papiers dans la serviette de
chagrin noir; pendant que les six coups suivaient, il ferma  clef son
tiroir, et, au moment o Saint-tienne du Mont rptait la sonnerie, il
tait dans la rue Soufflot, au-dessus du Luxembourg.

Quel beau jour que le samedi, surtout aprs six heures! Heureux samedi!
Frre an du dimanche, il en a l'avant-got et n'a point derrire lui
un lundi maussade pour le pousser et bousculer ses dernires heures vers
l'impitoyable besogne du lendemain matin. Le samedi, on se couche aussi
tard qu'on veut; personne ne vous oblige  vous lever de bonne heure
aprs un sommeil rparateur et que ne trouble le souvenir d'aucune
bvue. C'est dans la nuit du dimanche au lundi qu'on se souvient de ses
bvues, quand il y en a. Aussi, sr de vingt-huit ou trente heures de
tranquillit, Justin gagna le Luxembourg et s'assit sur une chaise. Il
se sentait toujours un des princes de la cration, mais aujourd'hui il
en tait le roi. Son livre lui ouvrait d'immenses horizons; les amis que
depuis deux ans il avait su se faire par ses qualits de coeur et son
intgrit passe en proverbe, allaient tre bien tonns quand il leur
en parlerait! Tout  l'heure, au caf, quand ils allaient se runir, il
leur expliquerait le plan, le chapitre et la subdivision des chapitres
de ce volume triomphant. Proccup maintenant de la question plus terre
 terre de l'apparence, question qu'il ne faut pas ngliger, car elle a
son importance, il quitta sans regret les ombrages frais, l'eau bleue du
bassin et toutes les femmes illustres de France dans leurs robes
godronnes de marbre, pour aller sous les arcades de l'Odon se rendre
un peu compte de l'effet des couvertures et du format. La couverture
jaune tait la meilleure, comme tirant l'oeil plus srement; et puis au
premier abord on ne sait si c'est un roman... Il faudrait trouver un
titre auquel on pt se mprendre: le lecteur dsirerait le lire, et
du, sur le point de fermer le livre, ne pourrait faire autrement que
de continuer sa lecture, entran par l'intrt... Justin Lignon tait
tout ce qu'il y a de plus honnte, mais la librairie a ses trucs, comme
tout commerce; et pourquoi ne pas s'en servir pour soi-mme, alors qu'on
en a tant fait bnficier les autres? L'exprience est un capital qu'il
faut savoir employer.

Tout  coup Justin s'aperut qu'il tait tard et que ses amis devaient
l'attendre. Leur petit cnacle se runissait le samedi soir, et
ordinairement on tait fort exact. Il pressa le pas, sans pour cela
perdre de son importance, et rejoignit son monde.




II

On avait din dans une salle  l'entre-sol du petit restaurant; il ne
restait plus sur la table que des bouchons, des salires et des tasses 
caf vides. Les amis de Lignon, appuys sur le coude, discutaient avec
feu les opinions les plus contradictoires, ainsi qu'il arrive entre gens
jeunes et convaincus. Un seul d'entre eux coutait beaucoup, sans en
avoir l'air, parlait peu, et les mains dans ses poches,  demi renvers
sur sa chaise dans une posture indolente, semblait collectionner les
paroles des autres pour s'en faire une petite rserve  l'occasion.

--Eh bien! et toi, Muriet, qu'en dis-tu? fit un des causeurs en se
retournant vers celui-ci.

--De quoi?

--De la question des salaires?

--Je n'en dis rien, je vous coute, rpondit Muriet sans se dconcerter.

--Quand celui-l aura une opinion  lui, s'cria Rouffier avec un peu
d'humeur, c'est qu'on nous l'aura chang!

--J'ai mes opinions, mais je les garde, rpliqua Muriet sans se
troubler.

--De peur de les user, n'est-ce pas? Ah! on peut dire que tu ne dpenses
pas grand'chose, toi! Pas mme des paroles!

--Je m'en sers quand il le faut, mais je n'aime pas  les gaspiller.

--Il s'en sert pour obtenir des protections! s'cria un autre
interlocuteur, et c'est l qu'il peut dire qu'elles lui servent 
quelque chose, car sans protections...

--Tu veux dire que je n'ai pas de talent? fit Muriet en rprimant un
mouvement. Eh bien, mon cher, fais comme moi! Tche de trouver qui te
protge, car pour du talent, bien sr, tu n'en as pas plus que moi!...

--Ce n'est pas sr! grommela Rouffier. Et puis, dans tous les cas, je
n'ai fait de courbettes dans aucune antichambre...

--Eh! mais, l'antichambre mne au salon et mme  la salle  manger!
rpliqua Muriet en se remettant d'aplomb sur la chaise; les bons dners
ne sont pas  ngliger; au prix o sont les hutres, et quand on les
aime...

--C'est cela: tu te sers des coquilles des hutres que tu manges chez
les gens pour caler tes plans, car sans cela ils ne seraient pas
d'aplomb! s'cria Rouffier si heureux de sa mauvaise plaisanterie, que
sa rancune tomba soudain. Entre architectes, c'est un service qu'on peut
se rendre!

--Qui t'a dit que je dne chez les architectes? fit Muriet d'une voix
moins claire.

--Voil! on ne saura jamais! Tu en fais un mystre? Tout le cnacle
s'tait mis  couter cette conversation qui, sous une apparente
frivolit, cachait de gros intrts et de non moins importantes
querelles. Les deux jeunes architectes taient souvent en comptition,
et jusqu'alors c'est Muriet qui avait remport le plus de succs, bien
que, de l'aveu de tous, Rouffier ft le plus capable. Mais celui-ci,
encore naf et chevaleresque, prtendait ne rien devoir qu' ses
mrites, ce qui lui faisait courir grand risque de rester  jamais
inconnu. Lignon, qui par temprament n'aimait pas les querelles, essaya
de rompre les chiens.

--O vas-tu demain? demanda-t-il  Muriet. C'est demain dimanche.

--Il dne en ville! s'crirent ensemble tous les jeunes gens.

On clata de rire. Seul, Muriet resta grave.

--Non, pas en ville,  la campagne.

--Bravo! cria le cnacle en applaudissant. Muriet s'inclina, comme un
acteur aim du public.

--Chez des gens riches? demanda Rouffier.

--Non, pas riches du tout, mais charmants. Veux-tu que je te prsente,
Lignon? Toi qui as la vocation littraire, tu trouverais l de quoi
tudier.

--Tu peux y aller, Justin, fit Rouffier; s'il te prsente, c'est qu'il
n'y a rien  faire dans cette maison-l ni pour lui, ni pour personne.

--Eh mais! ce n'est pas si sr. Il y a une jeune fille dlicieuse.

--Tu ne l'pouses pas? demanda railleusement Rouffier.

--Elle n'a pas le sou. Moi, je n'pouserai qu'une femme riche.

--Par amour?

--Oui, par amour. On aime toujours celle qui vous apporte le bien-tre.

--Fi! s'cria Lignon en levant les bras au ciel. Mon rve  moi serait
d'tre tout pour celle que j'aimerais; je voudrais qu'elle me dt tout
le bonheur de sa vie!

--Quel rve! Ce n'est pas si difficile  trouver, une femme qui n'a pas
le sou! Ce n'est pas qu'il en manque! dirent des voix moqueuses.

--Je la voudrais jeune, toute jeune, afin que rien d'impur n'et
effleur son me...

--Au biberon, alors?

Lignon ne se laissa pas dconcerter et reprit:

--Toute jeune, ignorante de la vie, heureuse du bien-tre que je lui
donnerais et qui dpasserait ses esprances.

--Nabab! Tu as donc un galion de cach?

--Oui! fit Justin de cet air de suffisance admirable qu'on est convenu
d'appeler modestie.

--Un oncle? un trsor? une martingale?

--Non!

Et, promenant son regard sur l'auditoire, il jeta d'une voix solennelle
ces paroles dcisives:

--Je fais un livre!

--Un roman?

--Non, pas de roman; plus tard, je ne dis pas... mais je vise plus haut.

--Voyons, sois gentil, ne nous fais pas languir; qu'est-ce que tu fais?
Un trait d'alchimie?

--Non; un trait d'conomie politique.

Lignon paraissait si sr de son fait que les jeunes gens ne surent trop
que dire. Aprs tout, pourquoi pas? Aucun d'entre eux n'avait de notions
bien nettes sur l'conomie politique; il se pouvait que Lignon ft
capable d'en parler savamment. Aussi l'annonce de ce projet ne provoqua
ni railleries, ni approbations, et tomba sans susciter de rflexions.
Notre ami et prfr une brillante controverse; il se sentait plein de
son sujet; il en et dmontr les mrites avec une faconde
extraordinaire; mais comme personne ne lui en parlait, il n'osa
s'tendre.

--Eh bien, viens-tu avec moi demain? fit Muriet.

--C'est loin?

--A Bois-Colombes.

--Tu appelles a la campagne?

--Eh mais! Bois et puis Colombes, cela me parait assez rural. Mais il y
a de jolis coins que tu ne connais pas, les coins o l'on dfriche.

--Comment! on y dfriche?

--Tout comme en Australie; tu verras cela. Nous irons vers quatre heures
pour faire une visite, et l'on nous retiendra  diner.

--Le premier jour?

--Puisque je te dis que ce sont des gens admirables! Ils auraient
invent l'hospitalit. On y mange mal, mais c'est offert de bon coeur.

Justin se sentait troubl par une vague mfiance. Profitant d'un moment
o les autres causaient ensemble:

--Pourquoi tiens-tu  m'emmener? dit-il  Muriet tout bas.

Le jeune architecte sourit et haussa les paules.

--Tu veux le savoir? Eh bien, c'est parce que la jeune personne a une
tte charmante; propose-lui de faire son portrait, puisque tu fais un
peu d'aquarelle  temps perdu, cela nous donnera l'occasion de passer
quelques bonnes journes d't.

--Tu lui fais la cour? demanda Lignon, ne sachant s'il tait intrigu ou
scandalis.

Muriet fourra ses mains dans ses poches et haussa les paules une
seconde fois.

--Es-tu bte! Puisque je te dis qu'elle n'a pas le sou!

--C'est bien, je te prendrai demain  trois heures, rpondit Lignon,
sans bien se rendre compte du sentiment singulier qu'il prouvait, et o
la curiosit se mlait  une certaine gne, comme s'il acceptait une
sorte de complicit.




III

Le lendemain, entre trois et quatre heures, les deux amis descendaient
de chemin de fer  Bois-Colombes. Laissant derrire eux la ville, avec
ses rues troites et mal paves, ils se trouvrent bientt dans de
longues avenues poussireuses, plantes d'arbres en bas ge, o ne se
montrait aucune demeure. Par-ci par-l, un mur couronn de tessons
indiquait les derrires d'une proprit dont la faade devait se trouver
aux confins de la terre,  en juger par l'absence absolue de tout
symbole d'existences humaines.

--Drle de pays! fit Lignon qui regardait  droite et  gauche les
terrains clos d'une petite palissade, o l'herbe croissait  son aise,
copieusement maille de boutons d'or. Est-ce qu'on y demeure?

--Pas beaucoup; on y demeurera avec le temps. C'est ainsi que se fondent
les cits. Tu vois qu'il y a de l'ouvrage pour moi, ici.

--Ah! fit Justin, je comprends! Tu veux btir cette ville?

--Prcisment, et comme il faut toujours commencer par un bout, on a
entam l'autre bout l-bas, l-bas...

Il indiquait  un kilomtre environ une maison isole, toute petite, qui
semblait tre le bout du monde civilis, car au del on ne voyait qu'un
maigre taillis, dont les arbres grles se dtachaient sur le ciel.

--C'est toi qui as fait btir a? demanda Lignon sans tmoigner
d'merveillement.

--Oui, mon cher, et aprs tout, a n'est pas aussi laid que a en a
l'air; il faut voir l'intrieur. Pauvre, mais honnte.

--Ce sont les propritaires que nous allons voir?

--Du tout! Ce sont de simples locataires; le propritaire leur a lou la
maison bon march pour attirer d'autres amateurs; quand il en viendra,
ils choisiront leur terrain, ce n'est pas a qui manque.

--Oh! non! fit Justin en contemplant le dsert autour d'eux.

--Et je leur btirai de belles petites maisons.

--Sur le mme modle?

--Ou sur un autre, dans le mme genre.

--Peste! fit Lignon avec un geste d'admiration railleuse, ce seront des
gens bien logs. Et le propritaire te paye quelque chose pour
frquenter le pays?

--Non, je suis tenu de veiller aux rparations.

--C'est dommage! Nous aurions partag.

Muriet n'eut pas l'air de goter cette plaisanterie; c'tait un garon
rang, il ne partageait jamais que ce qui appartenait aux autres. Sous
le soleil qui brlait comme en juillet, ils allongrent le pas, et
atteignirent enfin la petite grille sur soubassement de pierre qui
servait de clture  la proprit, de faon que tout passant pt admirer
la jolie construction et la belle ordonnance du jardinet.

Un chien aboya; les passants, vu leur raret, taient toujours un
vnement pour son me fidle de chien de garde. Une jeune fille parut
sur les deux marches du perron, un chapeau de paille  la main;  la vue
des deux jeunes gens, elle le mit vivement sur sa tte et se dirigea
vers la porte pour ouvrir.

--Bonjour, mademoiselle, fit Muriet avec une parfaite aisance. J'ai
amen un de mes amis qui dsirait connatre le pays...

La jeune fille avait ouvert la porte, non sans une lutte assez nergique
avec le pne rouill; les deux hommes entrrent; elle mit la main dans
celle que lui tendait l'architecte et regarda Lignon.

Celui-ci resta stupfait, bloui; sous le chapeau de paille dont le bord
avanc jetait une ombre charmante sur le joli visage, il reconnaissait
les yeux bleus, ces yeux de myosotis qui l'avaient troubl la veille
pendant qu'il caressait ses rves de gloire sur l'impriale du tramway.

--Qu'est-ce que c'est, Norine? fit une voix masculine  l'intrieur de
la maison.

--C'est M. Muriet, papa, et il a amen un ami. Le pre des yeux bleus
parut sur le seuil.

C'tait un gros homme rjoui, orn d'une pipe et d'une paire de
bretelles en tapisserie.

--Soyez les bienvenus, messieurs, dit-il; vous devez avoir chaud;
asseyez-vous  l'ombre.

L'ombre tait celle de la maison, mais, telle qu'elle tait, les jeunes
gens la trouvrent bienfaisante.

Norine apporta deux chaises, que Muriet lui prit des mains avec de
grandes dmonstrations de politesse, et l'on se mit  causer.

Deux garonnets de huit  dix ans montrrent leurs chevelures
bouriffes, puis disparurent avec prcipitation; quelques instants
aprs, ils reparurent, escorts de leur soeur, qui venait videmment de
les laver, peigner et brosser. Ce trio s'assit gravement sur les marches
et parut couter la conversation avec beaucoup d'intrt. Les yeux bleus
se portaient avec une gale candeur sur M. Guerbois et sur les deux
nouveaux venus: on et dit que ces tres d'un sexe diffrent du sien
n'inspiraient  la jeune fille que la curiosit modre, naturelle 
tout tre intelligent en prsence de quelque chose qui n'est pas
semblable  lui.

Justin, tonn de cette contenance, dont il n'avait jamais eu d'exemple,
restait comme en extase devant l'expression de cette innocence presque
surhumaine; ses yeux,  lui, contemplaient le joli visage sans que
celui-ci se dtournt. Un plus malin se ft dit qu'une jeune fille
n'ignore pas quand on la regarde, et qu'une contemplation prolonge
devait causer quelque embarras  la pudeur native d'une enfant mme
inexprimente; mais Justin n'tait pas trs-malin. S'il croyait en lui,
il ne croyait pas moins en les autres; c'tait un dfaut terrible au
point de vue pratique; au point de vue moral, c'tait peut-tre une
vertu.

--Bonjour, messieurs, dit la replte madame Guerbois en s'avanant sur
le perron.

Son petit tat-major de mioches se rangea pour la laisser passer, et
elle s'approcha des visiteurs avec la majest d'une femme qui n'est plus
jeune, mais qui sait qu'elle a t belle, et qui se croit extrmement
intelligente.

Justin la salua avec tout le respect qu'elle pensait devoir exiger, de
sorte que, ds l'abord, il produisit la meilleure impression.

Aprs l'change de quelques phrases polies, ainsi que l'avait prvu
Muriet, les jeunes gens furent tous les deux invits  diner, et, en
attendant, toute la famille alla faire un petit tour,  l'exception de
madame Guerbois, qui devait rester pour surveiller les apprts du
festin.

--Veux-tu que je reste, maman? demanda Norine avec une extrme douceur.

Sa voix tait aussi mlodieuse que ses yeux taient bleus.

--Non, mon enfant, merci, va t'amuser, rpondit la mre avec un sourire
plein de bont. Aie bien soin de tes petits frres.

Ceux-ci couraient dj en avant; le gros de la troupe se mit en
mouvement avec une lenteur pleine de dignit. Norine se plaa  gale
distance entre l'avant-garde et l'arme, de faon  pouvoir rejoindre
les gamins s'il en tait besoin, sans pour cela se drober aux
conversations qu'elle pourrait se trouver appele  partager, et M.
Guerbois s'appliqua  dmontrer  son nouvel hte tous les avantages de
l'endroit qu'il habitait en villgiature, aussi bien que ceux de sa
demeure elle-mme. En lui louant la maison  un prix vritablement peu
lev, le propritaire lui avait insuffl l'ide que ce serait un
devoir, une sorte d'appoint au loyer, que de vanter  tout venant les
charmes de ce lieu, afin d'attirer une clientle. Guerbois, honnte et
born, avait accept l'obligation au nombre des clauses du bail, et s'en
acquittait avec une telle conscience, que parfois, faute d'oreilles
trangres, il se rabattait sur celles de Muriet. Celui-ci, plus d'une
fois, avait tent de lui dire:

--Je connais tout cela mieux que vous; laissez-moi tranquille!

Mais il avait gard prudemment le silence, afin de ne pas perdre les
avantages qu'il s'tait acquis dans la maison.

Pendant que, tout en cheminant vers le maigre taillis, Guerbois
panchait l'urne de son loquence dans l'me neuve de Justin Lignon,
celui-ci n'avait d'yeux que pour la silhouette lgante de mademoiselle
Norine,  six ou sept pas devant lui. Norine marchait trs-bien, avec
une grce un peu roide, mais si parfaitement convenable! Sa haute taille
ne se balanait pas comme ces jeunes peupliers dont une littrature
aujourd'hui dmode a jadis peupl les romances; Norine allait droit
devant elle, la tte lgrement baisse sous son petit chapeau si
simple! Elle ne se retournait que rarement, et seulement pour s'assurer
que son pre n'tait pas loin d'elle. Son regard ingnu rencontrait
parfois celui de Lignon, qui ne pouvait assez en admirer la puret;
parfois aussi elle regardait Muriet, mais avec une ingnuit plus grande
encore; ses yeux se fixaient un instant sur ceux du jeune homme, sans le
moindre embarras, et retournaient ensuite  ses petits frres, ou aux
marguerites du chemin... Heureuses marguerites!

Quand on fut dans le taillis, les garons se livrrent aux jeux foltres
de leur ge; la jeune fille s'assit au revers d'un ancien foss, pour
faire un bouquet des fleurs champtres que les jeunes gens
s'empressrent de lui apporter, pendant que M. Guerbois fumait le
calumet de la paix dans une pipe en racine de bruyre. Justin
s'efforait de recueillir une offrande digne de l'autel, et marchait
pli en deux, le front courb jusqu'aux hautes herbes, pendant que, plus
avis, son compagnon apportait  mademoiselle Norine quelques broutilles
 la fois, et trouvait  chacune de ses politesses l'occasion
d'effleurer les doigts agiles de la jeune bouquetire, qui ne paraissait
pas s'en apercevoir le moins du monde.

Lorsque Justin revint avec une gerbe triomphante, le groupe se levait
pour partir; mademoiselle Norine accepta l'hommage de ce nouvel ami avec
le modeste embarras d'une jeune personne qui reoit quelque chose de
trop beau pour la circonstance.

--Quelle peine vous vous tes donne, monsieur! dit-elle avec un
charmant sourire et une vive rougeur.

--Pour vous tre agrable, mademoiselle... balbutia Justin, troubl par
la rougeur de la jeune fille.

Elle baissa les yeux et appela le plus jeune de ses frres, qui vint se
ranger prs d'elle, et dont elle prit la main.

Une confusion virginale n'avait cess de rgner sur tout son tre
charmant, et ce n'est qu'au sortir du taillis que, le garonnet lui
chappant, elle reprit un peu contenance. Justin n'osa plus lui adresser
la parole, de peur de la troubler. Jamais il n'avait rv de semblable
pudeur, une si divine innocence, une modestie aussi naturelle et
profonde. Il la regardait  la drobe avec une sorte de crainte, comme
un objet fragile et sans prix, et ne pouvait comprendre la libert avec
laquelle son camarade Muriet interpellait  tout instant cette fleur de
candeur; elle rpondait le plus souvent  voix basse un mot que Lignon
n'entendait gure; mais n'tait-ce pas l une sorte de profanation, et
n'et-il pas mieux valu laisser  ses chastes penses la vierge
recueillie qui marchait  leurs cts dans sa robe de toile bleue, dont
les plis sculpturaux rappelaient les statues de l'antiquit?

Le dner qui fut offert aux jeunes gens n'tait pas fait pour rompre le
charme de tels souvenirs, et servi en plein air sur les tables de
Sparte, comme il le fut dans l'troit jardinet de Bois-Colombes, il
n'et pas humili le brouet classique.

Muriet, fort ami de la bonne chre, mangeait cependant avec un bel
apptit, et redemandait des plats les moins friands; c'est ce que Justin
trouva plus tonnant que tout le reste, dans une conduite dj
surprenante en elle-mme.

La nuit venue, les petits garons s'endormirent les coudes sur la nappe,
pendant que les trois hommes conversaient entre eux. La conversation
n'tait pas trs-intressante: les ides de M. Guerbois n'taient ni
trs-neuves ni trs-justes; en art, il professait des principes qui
eussent paru arrirs il y a cinquante ans; en littrature, il se
montrait romantique  l'excs, sans doute par compensation; en
philosophie, Jean-Jacques tait son Dieu. Ses convictions, d'ailleurs
enracines, dcoulaient non d'un parti pris, non d'une ducation mme
fausse, mais uniquement du hasard de ses lectures ou de discours
entendus; aussi offraient-elles un singulier mlange, quelque chose dans
le genre de ce que les restaurateurs de la gent chiffonnire appellent
un arlequin.

Mais tandis que M. Guerbois panchait dans l'air du soir son admiration
sur les crotes du temps pass et sur les oeuvres secondaires d'une
littrature plus anodine qu'elle n'en avait l'air, sa fille Norine
passait et repassait dans le cadre clair des fentres du
rez-de-chausse  peine surlev; tantt dans la petite cuisine, o elle
s'arrtait de temps en temps pour donner une indication  la bonne mal
quarrie dont les connaissances se bornaient tout au plus  distinguer
la pole  frire de la cuiller  pot, tantt dans la chambre qui
s'ouvrait de l'autre ct sur l'antichambre, et o les lits des deux
garons se prparaient pour la nuit.

Une bougie solitaire brlait douloureusement sur la chemine et se
refltait dans une glace verdtre qui donnait  sa ple image une
apparence spulcrale. Sur ce fond, la silhouette de Norine se dessinait
en noir, indiquant la jolie forme de la petite tte ronde, ou l'lgance
du corsage jeune, presque plat.

Souvent Norine passait de l'autre ct de la bougie, et l'on voyait
alors son visage pudique se pencher vers l'oreiller que ses mains
faisaient rebondir, ou sur la courte pointe o elle talait le linge de
nuit.

Tout cela s'accomplissait avec une lenteur harmonieuse, et les deux
jeunes gens, qui contemplaient ce spectacle attrayant, ne s'inquitaient
que trs-peu de la prolixit de M. Guerbois.

La maman vint arracher ses fils aux douceurs de leur sommeil anticip;
moiti grognons, moiti souriants, ils dirent bonsoir  leurs htes et
montrent, non sans s'y embarrasser les pieds, les deux marches du
perron; leur soeur, grande, blanche et fluette dans sa robe qui semblait
de couleur indcise, posa maternellement ses mains sur l'paule de
chacun des garonnets, et ils rentrrent dans la maison, pour reparatre
bientt dans la chambre claire.

Madame Guerbois avait entam avec Muriet une conversation purement
architectonique, qui devait finir par une demande de rparations, et
Lignon regardait le dlicieux tableau d'intrieur offert  ses yeux; les
enfants, un instant drobs  sa vue, reparurent revtus de leurs
longues chemises blanches et s'tendirent sur leurs minces couchettes;
la grande soeur se pencha sur eux, les borda soigneusement et les
embrassa. Dans la tendre vhmence de ce baiser fraternel, une des
longues tresses chtaines tomba sur le petit lit; avec un joli
mouvement, Norine la rejeta en arrire, puis elle vint  la fentre.

Au moment de rapprocher les deux battants, elle s'arrta, les bras en
croix, les yeux perdus au ciel, o se montraient des myriades
d'toiles... Comme avec un regret, elle ferma lentement la croise et
l'instant d'aprs souffla la bougie.

Muriet n'avait pas bronch. Lignon poussa un soupir, et, chose bizarre,
ne se demanda jamais pourquoi l'innocente Norine, au risque de les
enrhumer, avait couch ses petits frres la fentre ouverte.

L'heure tait avance; nos jeunes gens se levrent au moment o la jeune
fille reparaissait sur le seuil, et annoncrent leur intention de se
retirer.

Lignon fut invit  revenir quand le coeur lui en dirait; on changea
de nombreuses poignes de main, les doigts de Norine s'allongrent
timidement dans la paume tendue de Muriet, et Lignon osa les effleurer
avec respect; puis les deux compagnons de route regagnrent la gare par
le mme chemin qu'ils avaient suivi l'aprs-midi, et qui dans la
fracheur nocturne paraissait moins aride et moins long.

Quand ils furent hors de la porte de la voix, Muriet alluma une
cigarette, fourra ses mains dans ses poches, et se tournant vers Lignon:

--Un peu ennuyeux, dit-il, mais bien braves gens!

--Elle est divine! rpondit Justin plein de feu.

--Quel dommage qu'elle n'ait pas le sou! reprit Muriet en haussant les
paules, ce qui tait son geste favori. A cela prs, elle a toutes les
vertus. Bonne mnagre et gentille avec ses petits frres, tu as vu?

Oui, Lignon avait vu! Il avait vu aussi les cheveux chtains rouler sur
la couverture, mais il n'en dit rien.

--Si dans l'architecture on n'avait pas besoin d'une mise de fonds...
Ah! mon cher, quel sot mtier! La littrature, au moins, cela rapporte!
cela rapporte tout de suite! Mais nous, il nous faut des concours pour
nous mettre en lumire, et pendant que l'on concourt, il faut avoir de
quoi se mettre sous la dent!

Il se tut et fit quelques pas en fouettant l'air de sa canne, qui tait
aussi roide qu'un pieu.

--Pauvre petite fille! n'est-ce pas malheureux de se dire qu'un trsor
semblable s'en ira  quelque rustaud, un camarade de bureau du pre...

--Qu'est-ce qu'il fait, le pre? demanda timidement Lignon.

--Il est quelque chose aux Eaux de la Ville, je ne sais trop quoi. Tu
vois a, trois mille six, et une petite rente qu'il tient de sa famille,
a le mne  cinq; de quoi vivre tout juste, cinq personnes et la bonne,
et pas bien encore! Aussi la chre enfant fait ses robes elle-mme, elle
habille ses petits frres... et avec une conomie!

--Mais cela vaut une dot! fit observer Justin mu.

--Oui, pour un homme qui aurait une position fixe; mais est-ce que nous
avons quelque chose de fixe, nous autres? Non, mon ami, s'cria Muriet
avec chaleur, je ne serai jamais goste au point de faire partager ma
misre  la femme que j'aimerais, d'associer aux difficults de ma vie
une compagne courageuse... Cela me fendrait le coeur! J'pouserai une
femme riche, ou je ne me marierai pas!

--C'est bien, cela! faillit dire Justin.

Il se retint, on ne sait trop pourquoi, et ramen  la cause rcente de
ses proccupations:

--Ce serait grand dommage en effet qu'elle poust un butor, dit-il;
mais elle est assez belle pour trouver un homme riche et intelligent,
qui l'pouse par amour...

--Tu y crois, toi? fit Muriet avec amertume; tu y crois, aux hommes
riches qui se marient par amour? Plus on est riche, mon cher, plus on
recherche la richesse! Cite-moi un exemple d'homme possdant une fortune
et qui ait pous une fille pauvre.

Comme Justin n'tait pas prpar  la question, et que d'ailleurs, mme
prpar, il n'et pu avoir prsente  la mmoire la nomenclature des
mariages seulement de l'anne, il garda le silence.

--Non, vois-tu, mon cher, reprit Muriet, c'est encore nous autres
artistes qui donnons l'exemple de ces unions hroques... Mais, pour ma
part, j'avoue que je n'aurais jamais le courage de voir souffrir par ma
faute des tres qui me seraient chers.

La gare tait pleine de monde; ils attendirent deux heures devant les
trains qui filaient au complet, prirent enfin un wagon d'assaut, et
rentrrent chez eux  pied vers une heure du matin, fourbus, ainsi qu'il
arrive toutes les fois qu'on commet l'imprudence de dner le dimanche 
la campagne. Tous les Parisiens savent cela, et tous recommencent, aprs
avoir jur chaque fois qu'on ne les y prendra plus.




IV

--Comme elle grandit, cette petite! Il sera bientt temps de la marier,
dit madame Breteuil en regardant Nonne avec une admiration qu'elle ne
cherchait point  cacher.

Norine rougit et leva les yeux sur sa vieille amie; lorsqu'elle
rougissait, elle regardait toujours la personne qui l'avait fait rougir,
probablement afin de savoir pourquoi elle avait rougi.

--Nous avons le temps! rpondit madame Guerbois; n'allez pas lui mettre
de ces ides-l en tte. Il faut qu'elle travaille! Nous n'avons rien 
lui donner, vous savez. Si elle veut une dot, qu'elle se la gagne 
elle-mme.

--Eh mais! c'est fort bien; je pense cependant qu'il ne sera pas dfendu
de l'aider? repartit avec bont madame Breteuil; je l'aime, cette
mignonne. N'oubliez pas, Eulalie, que je l'ai vue natre, et que je me
sens comme une espce de tante.

--Vous avez eu pour elle les bonts d'une mre, rpondit madame
Guerbois, mais elle vous le rend en affection.

--Pauvre chrie! fit la vieille dame en souriant. Viens donc dner avec
nous jeudi. J'ai quelques amis, cela te distraira. Il faut bien
s'accoutumer  voir un peu de monde! Vous me la confiez, n'est-ce pas,
Eulalie?

Madame Guerbois se rengorgea et consentit d'un air digne. Au fond, elle
tait enchante.

Madame Breteuil se leva, ouvrit l'un aprs l'autre deux tiroirs de son
secrtaire, et revint en faisant briller entre ses doigts un collier de
grosses boules de corail.

--Tiens, ma petite, dit-elle  Norine, tu mettras cela les dimanches;
tche de ne pas l'garer. C'est un bijou de ma pauvre Lucie que nous
avons perdue quand elle avait douze ans. Il y a longtemps de cela, tu ne
t'en souviens pas?

Les yeux de myosotis s'taient remplis de larmes de gratitude.

Madame Breteuil posa un baiser sur le front pur qui s'inclinait devant
elle, et rprima silencieusement un gros soupir.

Elle avait vieilli vite, et les cheveux blancs qui encadraient son
honnte visage lui taient venus bien avant le temps; mais elle n'en
tait que meilleure; les enfants qu'elle avait perdus avaient laiss
dans son coeur une plaie toujours saignante, et, loin de jalouser les
autres mres, elle se plaisait  partager leurs soucis, sans rien leur
demander qu'un peu d'affection en retour.

--Et ce piano, cela va-t-il?

--Les gammes, c'est bien ennuyeux, rpondit Norine avec douceur; mais,
puisqu'il faut en faire, j'en fais.

--Et ses examens, les prpare-t-elle?

--Je crois bien! fit madame Guerbois avec orgueil. Cela va parfaitement
bien.

--Tu travailles beaucoup, dis? reprit la vieille dame avec intrt.

--Ce n'est pas que je travaille, rpondit modestement la jeune fille,
mais j'ai de la chance, j'apprends tout sans difficult...

--Heureuse intelligence! Mais un peu de travail ne nuirait pas,
cependant; ce qu'on apprend trop vite, on court risque de l'oublier de
mme... Ne t'y fie pas, petite fille!

Les yeux bleus restrent baisss; Norine n'aimait pas les conseils. Y
a-t-il rien de plus assommant qu'un conseil? Comme si l'on ne savait pas
ce qu'on a  faire!

Au bout d'un instant, madame Guerbois et sa fille prirent cong de leur
vieille amie.

Dans l'escalier, la mre dit  Norine:

--Montre-moi ce qu'elle t'a donn.

Norine dfit le collier que madame Breteuil avait pass  son cou, et le
remit  sa mre.

--C'est du corail rose, trs-beau, c'est un peu enfantin pour toi, mais
c'est pourtant un superbe bijou.

Norine reprit le collier et l'attacha avant de descendre le dernier
tage.

--Cela ne cote cher qu' acheter, dit-elle; le corail, c'est de la
fantaisie; en ralit, cela n'a aucune valeur.

Madame Guerbois regarda sa fille avec une certaine admiration. Elle
savait comme cela un tas de choses, cette petite Norine, dont elle-mme
sa mre ne se doutait pas; sagesse prcoce, recueillie, ou plutt
ramasse un peu partout: aux devantures des boutiques, dans les omnibus,
parmi les conversations des compagnes de cours...

Pendant que madame Guerbois, proccupe de ses deux garons qui usaient
prodigieusement de chaussures, se demandait si un novateur bni des
mres n'inventerait pas une sorte de cuir inusable, sa fille coutait
tout ce qui passait  porte de ses oreilles, oui, tout, et faisait son
profit de ce qu'elle entendait.

--Tu ne sais pas, maman? dit Norine quand elles eurent fait un bout de
chemin; je pense que madame Breteuil ira  Dieppe, cette anne, pour la
saison des bains de mer.

--Ah! fit madame Guerbois, qui s'en souciait peu.

--Il y a comme cela pas mal de personnes qui vont  Dieppe, reprit la
jeune fille. M. Muriet va aussi  Dieppe, mais pas en mme temps, je
crois... Il ira avant, pour l'affaire des chalets.

--Des chalets? demanda la mre interdite.

--Oui, tu sais bien, une commande de chalets... Est-ce que c'est joli,
Dieppe?

--Je ne sais pas, avoua candidement madame Guerbois.

--Ils sont bien heureux, ceux qui vont  la mer, reprit Norine; quel
malheur que nous ne soyons pas assez riches! Moi qui ai tant grandi et
qui suis si fatigue de m'occuper de mes petits frres, j'aurais bien
aim aller passer un mois sur une plage...

Madame Guerbois soupira. Elle aussi tait bien fatigue, elle aussi
avait par-dessus la tte de ses garons turbulents, et de plus que sa
fille, elle avait les annes de lassitude antrieure, les maladies, les
inquitudes; mais ce n'est pas elle qui et jamais rv d'aller  la
mer! Sa campagne de Bois-Colombes suffisait  toutes ses ambitions.

--Je ne vois pas en quoi une plage serait si ncessaire, dit-elle d'un
ton de reproche; notre maison de campagne nous suffit; bien des gens
plus riches que nous n'ont pas de maison de campagne.

Norine fit un petit signe de tte assez semblable, mais en miniature, au
mouvement d'un cheval qui fait sonner sa gourmette; elle en avait
par-dessus la tte de la maison de campagne  Bois-Colombes, o l'on
allait le samedi avec un panier plein, pour revenir le mardi ou le
mercredi avec un panier vide. Une maison de campagne, cela! en passant
devant les superbes villas qui s'talent entre Asnires et Versailles,
un jour de grandes eaux, elle avait pu juger de ce qu'est une vritable
maison de campagne, et cela n'avait aucun rapport avec celle de
Bois-Colombes.

--Elle est riche, madame Breteuil, reprit la jeune fille; elle doit
s'ennuyer de vivre seule avec son vieux mari...

--M. Breteuil n'est pas vieux, fit observer madame Guerbois.

--Il a au moins cinquante ans, fit avec ddain mademoiselle Norine.

--Eh bien! ce n'est pas si vieux!

--Cela dpend des gots, repartit schement l'ingnue. Moi, je le trouve
vieux.

Madame Guerbois ne releva point cette assertion; elle avait autre chose
 faire que de se quereller avec sa fille, bien que de temps  autre
elle s'octroyt ce passe-temps.

Norine, extrmement gte par son pre, devait en partie les dfauts de
son ducation  ce que, pendant six ans, elle avait t considre comme
fille unique et devant rester telle.

Aussi, qui pourrait dire l'humeur de la fillette quand elle avait vu un
frre, puis deux frres, non-seulement lui prendre une part des
attentions de ses parents, mais rogner son bien-tre et lui imposer des
devoirs? C'est avec un sentiment assez semblable  de l'aversion qu'elle
s'acquitta de ces devoirs, mais sans que la grce de ses attitudes y
perdt rien.

Il y avait une armoire  glace dans la chambre de madame Guerbois, et
c'est cette armoire  glace qui tait la cause prpondrante des
dcisions de mademoiselle Norine.

Quelque philosophe inconnu a-t-il jamais port ses mditations sur
l'armoire  glace? Pour nous, nous n'hsitons pas  reconnatre en ce
meuble innocent, quoique vaniteux, l'auteur d'une forte partie des
erreurs de tout genre auxquelles succombe la plus belle et la plus
faible portion de l'humanit.

Une mre qui amne une fillette au-dessus de trois ans devant son
armoire  glace en lui disant: Vois quelle belle robe, et comme elle te
va bien! est d'avance voue  mille supplices mrits; son imprudence,
ne saurait tre compare qu' celle d'un mari dont le premier soin
serait de dire  son ami:

Regarde donc ma femme, comme elle est jolie!

Bien entendu, l'un et l'autre fait se produisent tous les jours, et ne
manquent pas d'avoir les consquences que l'on sait, ce qui est aussi
naturel que dsagrable.

L'armoire  glace vit assurment quelque chose de fort joli, le jeudi
suivant, vers cinq heures, lorsque Norine jeta un dernier coup d'oeil
sur sa toilette. Une robe de soie crue, prsent de madame Breteuil,
releve de noeuds cerise, prenait gracieusement la taille lgante de la
jeune fille. Le collier de corail entourait son cou; les joues roses,
les cheveux chtains relevs sur la tte en noeud antique, et les yeux
bleus, plus bleus que jamais, formaient un ensemble tel que l'armoire 
glace devait se dclarer satisfaite.

Si cette armoire avait vcu dans un monde plus aristocratique, elle et
remarqu la grosseur disproportionne des os, la laideur vulgaire des
pieds et des mains, le manque de finesse de la peau; elle se ft aperue
que la beaut de Norine tait fragile comme l'clat des nuages au
premier matin; rien qu' regarder madame Guerbois en contemplation
devant son idole, elle se ft dit que Norine serait infailliblement,
avec le temps, telle que sa mre, pire que sa mre peut-tre, car les
traits de la jeune fille taient moins purs.

Madame Guerbois avait t remarquablement jolie, dix-huit ans
auparavant; il ne restait de cette fleur de beaut qu'une matrone
paisse et rougeaude. Mais l'armoire  glace achete d'occasion n'avait
jadis rflchi que des figures de femmes de chambre; elle n'entendait
rien  l'lgance vritable; aussi Norine partit-elle coiffe d'un
modeste petit chapeau couronn de modestes petits coquelicots, avec
toute la modestie d'une jeune beaut qui se sent remarque et qui en
touffe de joie.

Elle avait l'air si modeste qu'une pivoine panouie  son corsage
virginal et eu l'air de demander grce pour son irrpressible rutilance
et se ft faite toute petite, afin de passer inaperue.

Norine sortait seule depuis longtemps. Quand on a trois enfants et peu
de moyens, on est bien forc d'envoyer sa fille faire des commissions;
si elle fait des commissions, il n'y a pas de raison pour qu'elle
n'aille pas seule  son cours. Alors, pourquoi la ferait-on accompagner
lorsqu'elle va faire une visite? On l'envoie chercher le soir, ou bien
on la fait reconduire, mais c'est parce que la nuit est pleine de
prils; le jour, que peut-on craindre, quand une jeune fille sait se
tenir?

Bien des paroles pourtant avaient t murmures aux oreilles de Norine
pendant ses courses; mais qu'importait? L'ingnue savait le prix de sa
beaut, elle savait aussi ce que valait le regard innocent de ses yeux
de myosotis. Si quelque chose l'avait trouble, ce n'avait pas t la
proposition la plus malsonnante d'un homme grossier; c'et t plutt la
vue d'un homme riche qui lui jetait un regard d'admiration en passant,
du haut du sige de son phaton. Tout ce qui tait pauvre et mal vtu ne
comptait pas pour Norine. Les ouvriers qui repavaient sa rue et qui
disaient avec un juron: La belle fille! n'appelaient mme pas une
rougeur sur ses joues veloutes; l'ouvrier et-il vingt ans, ft-il le
plus beau des hommes, n'existait pas pour Norine. Mais un homme laid,
pas jeune, bte et bien mis, provoquait toutes les pudeurs de la belle
timide. Elle passait silencieuse, drape dans son innocence qui
n'entendait pas, qui ne comprenait pas, et le libertin qui lui avait
gliss une polissonnerie  l'oreille restait bloui, car elle l'avait
regard de ses yeux ingnus; et touch, vaincu, ramen  des souvenirs
de la seizime anne, le vieux dprav se disait:

--Il y a donc encore des innocentes! Et si belle!

Aprs tout, c'est quelque chose que de provoquer une sensation
bienfaisante dans une me dgrade, mais le diable, qui tait l'ange
gardien de Norine, n'y perdait rien, et, voyant cela, se lchait les
babines. C'tait un diable pas press, et qui avait le temps.

Pour aller chez madame Breteuil, Norine prit le plus long: le plus long
passait devant certain bureau, sur le seuil duquel paraissait parfois
Eugne Muriet,  l'heure o les bureaux se ferment, c'est--dire vers
six heures.

Muriet n'y venait pas tous les jours; mais, depuis le printemps, Norine,
en promenant ses frres, l'en avait vu sortir  plus d'une reprise et
ce rez-de-chausse avait pris pour elle l'attrait d'un lieu o l'on
n'entre pas, mais d'o l'on voit sortir quelqu'un qui vous intresse.

Aprs avoir tourn le coin, Norine ralentit le pas sans affectation;
plus elle approchait du bureau, plus sa marche devenait lente. Devant la
boutique d'un horloger, elle tira sa montre pour voir l'heure: six
heures moins une minute. Elle prit sa petite clef et remit soigneusement
les aiguilles  l'heure, puis glissa la montre dans sa ceinture, et
reprit sa marche comme une personne qui s'est attarde.

Six heures sonnrent  l'glise Saint-Laurent, et Muriet se montra sur
le seuil de son bureau; tel l'archange au seuil du paradis.

--Vous, mademoiselle! fit-il en descendant une marche, puis une autre.

Il se trouvait sur le trottoir et prit dans la sienne la main de la
jeune fille. Un _shake hands_  l'anglaise, et tout fut dit: d'ailleurs
Norine avait des gants de fil cru, qui, nul n'en ignore, ne sont pas
agrables  presser.

--Vous! toute seule!

--Je vais dner chez madame Breteuil. Vous la connaissez, n'est-ce pas?

--Comment! si je la connais! Elle a du monde ce soir?

--Quelques personnes,  ce qu'il parat.

--J'y passerai pour un moment: il y a une ternit que je ne l'ai vue.
C'est une excellente femme, pas trs-intelligente...

--Elle est si bonne pour moi! fit Norine, les yeux baisss.

Muriet la regarda du coin de l'oeil. Il avait extrmement envie de la
prendre par les paules et de planter un baiser sur sa bouche, un peu
boudeuse et vraiment trop prude pour la circonstance; mais allez essayer
un coup pareil en plein boulevard de Strasbourg!

Ils marchaient et ne marchaient pas, comme on voudra. Si quelque ami les
avait rencontrs, il n'et pu dire qu'ils cheminaient ensemble; un autre
ami n'et pu affirmer non plus qu'ils s'taient arrts pour causer.

--A ce soir, alors, mademoiselle Norine? fit Muriet.

--Au revoir, monsieur! rpondit-elle discrtement. Il pressa encore une
fois les doigts recouverts de fil d'Ecosse, et s'en alla, non sans
s'tre retourn.

Norine poursuivait son chemin, sans avoir l'air de songer  lui.

--Tu voudrais bien te marier, toi, se dit le jeune architecte, et tu
voudrais bien que ce ft avec moi! Mais pas de btises! La vie n'est pas
un roman, comme l'a dit un matre s coeur humain. Le mariage non plus
n'est pas un roman; c'est le mariage des autres qui...

Il n'acheva point sa pense et s'en fut dner du ct du Luxembourg, o
il troubla profondment l'esprit de Justin.

--J'ai rencontr mademoiselle Guerbois, lui dit-il perfidement vers neuf
heures du soir. Elle dne dans une maison charmante, chez une certaine
madame Breteuil; si tu veux, je te prsenterai: la bonne dame adore la
jeunesse, elle trouve qu'il n'y en a jamais assez chez elle. Et puis on
y danse deux ou trois fois par hiver; mais tu n'es pas fou de la danse,
je crois?

--Moi! Si fait! J'adore a! rpondit Lignon, qui n'avait jamais pu
valser en mesure. Mais,  cette saison, on ne danse pas.

--On fait de la musique, tout au moins! Allons, c'est dit, je te
prsenterai.

L-dessus Muriet s'en alla, laissant Justin rveur.

--Le voil qui me prsente partout, se dit-il. C'est gentil de sa part;
voil ce qu'on appelle un bon camarade... Il y en a qui disent qu'il ne
vaut pas cher... c'est qu'ils ne le connaissent pas! Les belles mes
sont toujours mconnues!

Quinze jours aprs, Muriet avait prsent Lignon chez madame Breteuil,
qui l'avait pris  gr sur-le-champ; les qualits honntes du jeune
homme n'taient pas de celles que l'on rencontre tous les jours, et
elles se montraient  premire vue. Lignon fut invit  une soire
tranquille, o l'on faisait juste assez de musique pour n'en point
dgoter ceux qui ne l'aimaient pas. Il croyait aimer la musique; au
fond, il n'y entendait rien; l'ouverture de _Zampa_ lui paraissait le
dernier mot de l'art dramatique musical, mais il n'osait l'avouer et se
prononait pour Wagner.

Mais, chez madame Breteuil, Hrold, Rossini et Wagner taient tout un
pour lui. Il et applaudi l'ouverture du _Barbier_ en croyant que
c'tait la chevauche des Walkyries.

A trois pas de lui, assise sur un pouf, tout contre la chaise de sa
vieille amie, dont elle caressait la main de temps en temps, Norine
Guerbois coutait, les yeux baisss, avec une expression de
recueillement anglique sur son candide visage.

Le morceau termin, elle leva les yeux, et Justin reut en plein coeur
un regard dlicieux.

tourdi, il se leva, salua et se rassit pendant qu'une dame dposait ses
gants sur le piano.

Norine ne connaissait presque pas ce monsieur; elle l'avait vu une fois
chez son pre. C'tait un ami de M. Muriet, elle le dit  madame
Breteuil, et se tourna d'un autre ct, de faon que Lignon ne la vt
plus qu'en profil perdu.

Pas perdu pour lui, dans tous les cas, car il s'en rassasia jusqu' s'en
sentir malade; la tte lui tournait, il avait envie de pleurer et de
s'en aller, et cependant il restait l, les yeux fixs sur l'image de
l'innocence.

--Tu as l'air tout drle, lui dit Muriet; est-ce que tu es fatigu? Tu
sais, ici, on s'en va quand on veut.

--M'en aller! jamais de la vie! fit Lignon indign. M'en aller! d'une
maison o je viens pour la premire fois!

--Eh mais! calme-toi: je te proposais cela comme on offre un bock.

On ne ferait plus de musique ce soir-l; d'aucuns en poussrent un
soupir d'aise, mais ce fut un soupir touff, car vraiment madame
Breteuil y mettait beaucoup de discrtion, et cela ne durait jamais plus
de trois quarts d'heure.

On passa dans la salle  manger, o Norine se mit  parcourir les
groupes en offrant du chocolat et des petits gteaux.

Elle avait dans les mouvements une lenteur que, chez une personne
ordinaire, on et appele de la gaucherie; mais chez elle ce n'tait
plus qu'une inexprience touchante. On voyait bien qu'elle n'en avait
pas l'habitude.

--Qu'est-ce que c'est que cette jeune fille? demanda  madame Breteuil,
d'un air inquisitorial, une grande femme coiffe en bandeaux trs-plats,
trs-noirs, trs-dentels, avec tant de jais sur des cheveux si
brillants que cela vous faisait mal aux yeux.

--Norine? C'est une mignonne enfant, la fille de braves gens sans
fortune; je la fais venir chez moi quand j'ai du monde pour l'accoutumer
un peu aux usages: jolie comme elle l'est, ce serait dommage qu'elle
n'poust pas quelqu'un de comme il faut, et c'est une petite sauvage.

La dame aux cheveux brillants appliqua contre ses yeux un lorgnon aussi
noir que le reste de sa parure, examina Norine de la tte aux pieds, et
rpondit froidement:

--Marier cette jeune personne au-dessus de sa condition? Vous savez, ma
chre, en gnral, ce n'est pas un service  rendre aux gens... Il y a
vingt-cinq ans que je me suis jur de ne pas me mler de mariages: cela
tourne toujours contre vous. Le moins qu'il arrive, c'est de vous
brouiller avec une des deux familles: communment, c'est avec les deux.
Vous me direz que c'est un bon dbarras; j'en conviens; mais quand le
mariage tourne mal, et je n'en connais pas qui aient bien tourn, cela
fait trois maisons o l'on vous dchire  belles dents, sans compter les
maisons adjointes, o l'on ne vous connat pas, et celles o l'on vous
connat et o l'on dit que c'est bien fait, parce que vous n'aviez pas
besoin de vous en mler.

--Oh! vous, fit M. Breteuil qui avait entendu, vous tes une pessimiste.

--Et vous un optimiste, mon cher ami, riposta madame Anglois. Vous savez
qu'au point de vue des btises que l'on peut faire, c'est plus
dangereux?

--Pour moi ou pour les autres? demanda l'excellent homme en riant.

--Pour tout le monde! riposta vertement madame Anglois.

Elle fit une seconde application de son lorgnon, avec les mmes
prcautions que si elle se ft mis un cataplasme sur les yeux, et
examina Norine qui causait debout dans un coin avec Muriet.

--Elle ne me revient pas, cette petite, dclara-t-elle, et son amoureux
non plus.

--Quel amoureux? fit madame Breteuil avec une vivacit de geste tout 
fait juvnile.

--Ce grand dadais-l, prs du buffet; il a l'air franc comme l'osier,
aussi, celui-l!

--Muriet? Le meilleur garon du monde. Tenez, il me regarde. Voyez quel
bon sourire!

--Je vous affirme que tout  l'heure il regardait votre protge avec un
sourire trs-diffrent. Je crois mme qu'il lui a pris le bras, tout
doucement, dans les environs du coude...

--Oh! fit madame Breteuil indigne.

Elle clata de rire tout aussitt.

--Riez! lui dit son amie. Demandez-lui donc ses intentions,  ce
garon-l, et puis vous m'en direz des nouvelles!

--Lui! Eh mais! ce ne serait pas une sotte alliance. Il n'a pas de
fortune, mais il a du talent...

--Quelle chance! dit froidement madame Anglois, absolument comme si elle
et dit: Quel malheur! Mais, ma chre, ce garon-l n'pousera pas; il
aimera, il n'pousera pas!

--A quoi voyez-vous cela? Vous me faites frmir avec vos pronostics!

--On ne prend pas les environs du coude, dans un salon,  une demoiselle
qu'on veut pouser; et elle, si elle est innocente  ce point-l, ce
n'est plus un ange, c'est une oie; je sais bien qu'au fond c'est
toujours une question de plumes blanches, mais...

--Vous tes trop mauvaise! fit la bonne madame Breteuil un peu
attriste; si je ne savais qu'en ralit vous tes la meilleure des
femmes, je vous en voudrais...

--On en veut toujours  ceux qui ont raison; a prouvera que j'ai
raison. Eh bien! demandez-lui,  votre excellent garon, s'il se croit
en position de se marier, et vous verrez ce qu'il vous rpondra.
Seulement vous me le raconterez, car c'est moi qui ai vu. Oh! vous
pouvez dire que c'est moi si vous voulez! a m'est compltement gal.

Madame Anglois emporta son lorgnon, son jais et son impassibilit dans
le salon, et laissa son amie stupfie fixer des yeux aussi scrutateurs
que perplexes sur la physionomie de Muriet, qui de temps en temps
rpondait  l'examen par un bon sourire, et un regard aussi innocent
dans son genre que celui de Norine.

Celle-ci s'tait replie vers un groupe de dames o Lignon avait trouv
le courage de l'aborder. D'une voix tremblante, il lui demandait des
nouvelles de ses petits frres, du chien, du jardin; il lui et demand
comment se portait sa robe de toile bleue, s'il et os nommer un objet
qui la touchait de si prs.

Norine rpondait avec un sourire embarrass, comme il sied  une jeune
fille qui n'a pas l'habitude du monde, et de temps en temps elle jetait
 madame Breteuil un regard qui semblait dire: Est-ce que je me tiens
convenablement, dites,  ma chre bienfaitrice?

Encore un peu mue de sa rcente alarme, la vieille dame s'approcha de
sa petite amie.

Lignon, touch par ce mouvement affectueux qui dnotait une longue
habitude de tendresse, sentit son coeur s'envoler vers l'excellente
personne. Le coeur de Lignon tait toujours prt  s'ouvrir  de
nouvelles affections; sa nature expansive lui faisait trouver beau et
bon tout ce qui lui tmoignait la moindre sympathie. Il ne manquait ni
de brillant, ni d'un certains fonds, et madame Breteuil l'couta avec
plaisir.

Plusieurs invits prirent cong, le salon parut plus vaste, et les
groupes se rapprochrent.

Pendant une heure environ, on causa gaiement, et Justin se fit la
rputation d'un homme qui n'est pas sans mrite. Lorsqu'il se retira
avec les autres, madame Breteuil dit  son mari:

--C'est un aimable garon, ce M. Lignon; il cause bien, je le crois
trs-honnte, et je serais contente de le revoir.

--Il n'est pas si joli garon que Muriet, mais je lui crois plus de
vritable mrite, rpondit le matre du lieu en aidant la femme de
chambre  souffler les bougies.

Norine passait la nuit chez madame Breteuil, lorsqu'elle y venait pour
la soire. Elle gagna le petit lit qu'on lui dressait dans la lingerie
spacieuse o les armoires de sapin verni sentaient la lavande.

==Que c'est agrable d'tre riche! se disait-elle en se dshabillant.

Elle passa la main sur l'oreiller rebondi dans sa taie de fine toile de
Hollande, sur les draps de pur fil de lin qui embaumaient l'iris. Tout 
coup la maison paternelle lui apparut, propre, mais nue; les draps de
toile de coton, changs le premier du mois, les oreillers flasques, les
couvertures lourdes, les vilaines armoires de bois blanc peint en noyer
qui meublaient sa chambre, lui semblrent garnir une sorte d'enfer
auquel elle chappait par la force de ses ailes.

Tout l'tre de Norine se rvolta contre la demi-pauvret de sa famille,
contre la toile cire des repas, les jupes rapices, les bas repriss
au talon, contre toute la parcimonie ncessaire pour faire vivre tant de
personnes avec si peu d'argent; au lieu d'admirer ses parents pour tirer
tant de choses d'un si maigre revenu, elle mprisa le pauvre petit
semblant de bien-tre dont ils se contentaient. La robe, les bas  jour,
les souliers lgants donns par madame Breteuil, qui la voulait chez
elle irrprochablement mise, lui parurent seuls dignes d'orner sa
beaut, et elle donna une chiquenaude ddaigneuse  la chemise de
percale vulgaire qui recouvrait son corps.

--Ma mre devrait bien me faire du linge plus convenable! se dit Norine
en s'enfonant dans les draps frais et parfums, avec un petit frisson
de volupt. C'est honteux d'avoir des chemises pareilles! Je suis sre
que la femme de chambre de madame Breteuil en a de plus fines! Et il
faut que je retourne l-bas demain matin, aider cette souillon de bonne
 laver la vaisselle et raccommoder les culottes de Raymond. Cet
imbcile de Simon qui a dchir sa blouse aussi!... Il faut que j'y
remette des manches... On dirait qu'il le fait exprs!...

Elle faillit pleurer de rage  la pense des travaux qui l'attendaient
le lendemain. Mais, renfonant les pleurs dans ses yeux, elle pensa
soudain  Muriet, qui effectivement avait pass sa main dgante sur le
bras nu de la jeune fille.

C'tait l une de ces choses qu'on ne saurait croire: qu'un homme dont
les apparences taient celles d'une bonne ducation se ft permis en
plein salon une action semblable! Cependant Muriet l'avait fait sans
trouble ni honte, uniquement parce qu'il en avait envie, et parce qu'une
longue pratique lui avait prouv qu'on fait passer ces choses-l avec
beaucoup d'aplomb. Si quelqu'un s'en aperoit, il n'ose croire  une
intention rprhensible. Cela a l'air d'une inadvertance, d'une
maladresse, et c'est toujours cela de pris.

Norine n'avait pas paru trouble non plus. Elle savait fort bien ce que
voulait Muriet; elle savait aussi qu'en ayant l'air choqu elle perdait
le bnfice de son rle d'ingnue; elle avait gard son air innocent. Au
fond elle aimait cela; cette main frlant son bras lui avait fait
plaisir; la sensation tait agrable; puisqu'on pouvait l'obtenir sans
qu'il en cott rien, tout tait pour le mieux.

Mais Norine n'avait point, comme on dit, la tte monte par Muriet;
l'amour tel que le rvent les jeunes filles n'avait rien  voir l
dedans. Elle s'endormit donc d'un sommeil profond, satisfaite comme une
chatte  qui l'on a pass la main sur le dos.




V

Huit jours s'coulrent sans que madame Breteuil rencontrt Muriet. Elle
faisait pourtant de son mieux, et si la bonne dame avait eu quelque
vingt ans de moins, plusieurs mes charitables n'eussent pas manqu de
faire remarquer avec quelle insistance elle s'informait du jeune homme
prs de tous ceux qui pouvaient lui indiquer l'endroit o elle avait
chance de le voir.

Muriet, de son ct, faisait la bte morte; non qu'il ft inquiet des
suites de sa petite algarade, mais il avait une vague peur d'tre
entrepris par madame Breteuil sur le chapitre mariage; il pourrait
toujours nier l'incident du bras, sr que Norine le nierait avec la mme
nergie; quoi qu'il arrivt, l'architecte tait certain de ne jamais
tre trahi par sa candide complice. Mais son attitude de beau tnbreux,
appuy aux chambranles des portes, les oeillades assassines qu'il avait
plus d'une fois lances  la jeune fille n'taient pas aussi niables.

Cependant il ne pouvait ternellement s'abstenir de se prsenter chez
madame Breteuil; le samedi suivant, il sonna  sa porte,  l'heure o
elle tait sortie d'ordinaire, et le samedi plus que les autres jours.
La bonne lui ouvrit; madame tait chez elle.

--Pas de chance! se dit Muriet; mais il entra le front haut et la
conscience tranquille.

Sa conscience tait toujours tranquille; c'tait une bonne personne qui
n'aimait pas  tre drange, et qui s'organisait pour cela.

Aprs les prliminaires indispensables, madame Breteuil entama son
sujet: elle sentait le coeur lui battre: c'est si dlicat de toucher aux
affaires d'autrui! Tout le monde n'est peut-tre pas de cet avis; mais
quand on a le malheur de possder une me timore, on est sujet  des
impressions parfois bien dsagrables. La bonne dame prouvait quelque
chose de semblable  l'effroi d'un dbutant mineur qui, pour la premire
fois de sa vie, est charg de mettre le feu  une mine: il sait bien que
la mche est longue et que toutes les prcautions sont prises pour qu'il
ait le temps de s'en aller; mais si par hasard...

Elle ne connaissait pas son Muriet; avec celui-l, les mines ne
portaient jamais; il y avait en lui une substance non analyse
chimiquement, mais anti-explosible par excellence, qui changeait les
nitro-glycrines les plus belliqueuses en une simple bouillie
inoffensive.

A la phrase: Vous avez remarqu mademoiselle Guerbois? notre ami
rpondit:

--Elle est dlicieuse! d'un ton froid qui fit moralement reculer madame
Breteuil jusqu'au Spitzberg.

--J'avais cru, balbutia cette femme aussi bonne que crdule, j'avais
pens...

--Qu'elle me plaisait? acheva Muriet, la tirant d'embarras et terminant
la phrase. Oui, certes. Ah! certes! Dlicieuse, ai-je dit? C'est
adorable qu'il faudrait dire, sous peine de lui faire injure; mais...

--Mais quoi? insista madame Breteuil en allongeant un peu le cou, afin
de mieux pntrer dans la pense de l'architecte.

--Ah! j'eusse t heureux... Mais pourquoi me faire dire ces choses
cruelles? Est-il ncessaire de vous expliquer combien la pauvret
dploie de barbarie inutile envers ceux qu'elle prive non-seulement des
jouissances superflues de la vie, mais encore des joies ncessaires du
foyer?

Madame Breteuil regarda avec compassion ce pauvre jeune homme qui
portait si dignement le fardeau secret de chagrins dont, jusque-l, elle
n'avait pas souponn l'existence.

--Nous autres, voyez-vous, chre madame, reprit l'architecte, nous avons
des devoirs envers la socit en mme temps qu'envers nous mmes; pour
nous crer une situation qui fasse honneur  nos tudes, nous avons 
subir des luttes longues et pnibles. Comment en sortir avec clat,
sinon en conservant notre libert d'action qu'entravent toujours une
femme et des enfants? Et puis, il y a longtemps que je me le suis dit,
je n'aurais jamais le courage d'exposer une femme aime  partager les
tristesses de ma pauvret!

--Je croyais que vous aviez une position sinon brillante, au moins
honorable? dit madame Breteuil, qui, au milieu de ce pathos, n'arrivait
pas  dbrouiller ses propres ides, et encore bien moins celles du
jeune homme.

--Eh! chre madame, j'ai fait de bonnes annes... quand je dis bonnes,
c'est parce que je suis modeste; je joins les deux bouts, voil ce que
je puis dire de mieux; mais c'est parce que je suis seul. Si j'tais
charg de famille...

Madame Breteuil rflchissait en regardant ses genoux, ce qui est une
preuve de grande concentration.

Au bout d'un instant, elle leva les yeux sur son interlocuteur.

--Alors, vous n'avez point la moindre envie d'pouser mademoiselle
Guerbois?

--Je suis dans l'impossibilit absolue de me marier avec un ange qui n'a
pas de fortune.

--Eh bien, mon cher monsieur, en ce cas, il faudra tcher de l'viter
sans affectation quand vous la rencontrerez, et de ne pas chercher  la
voir exprs. La rputation d'une jeune fille est une chose si fragile et
si dlicate, qu'il est du devoir de toute personne honorable de se
garder de ce qui pourrait y porter prjudice.

--Oh! madame, vous ne croyez pas que...

--Je ne crois rien, mon cher monsieur. Vous la regardez trop; certaines
personnes s'en sont aperues, on me l'a dit; cela m'ennuie de devoir
vous le rpter. Si vous aviez eu l'intention de demander sa main,
j'aurais trouv assez naturels vos efforts pour attirer l'attention de
cette enfant; mais du moment o vous n'avez aucun dsir de ce genre, il
est inutile de lui faire du tort, et de l'empcher par l de trouver un
autre parti.

--Je suis dsol, fit Muriet qui se leva et mit la main sur son coeur
avec beaucoup de dignit, dsol en vrit que des personnes
malintentionnes aient cru devoir porter sur mes assiduits, aprs tout
fort naturelles, prs d'une jeune fille accomplie, un jugement si peu
conforme  la vrit...

Madame Breteuil regarda Muriet avec une attention que, jusque-l, elle
ne lui avait point accorde.

--Vous n'y tes pas du tout, dit-elle avec fermet. Quand on ne veut pas
pouser une jeune fille, on ne la regarde pas; il n'y a pas d'assiduits
qui tiennent: on pouse ou on n'pouse pas; or, comme vous n'pousez
pas, cette enfant ne doit pas exister pour vous.

--Ah! soupira Muriet sur un ton diffrent du premier, peut-on imposer
silence  son coeur?... Mon coeur me porte vers elle, c'est ma raison
qui m'en dtourne...

--Eh bien! conseillez  votre raison de vous en dtourner de faon que
les autres ne puissent s'y tromper. Je n'ai pas besoin de vous dire que
cet entretien restera entre nous; tirez-en profit, mon cher monsieur, et
ne faites plus les yeux doux qu' des demoiselles bien dotes, puisque
vous ne choisirez madame Muriet que parmi celles-l. Ce n'est pas que je
vous blme, ajouta-t-elle en interprtant un geste du jeune homme;
j'aurais prfr, je l'avoue...

--Que j'eusse pous mademoiselle Guerbois? fit l'architecte, la bouche
en coeur.

--Que personne n'et l'ide que vous pouviez l'pouser, riposta madame
Breteuil avec vivacit.

Aprs quelques phrases ambigus, les interlocuteurs se sparrent assez
mcontents l'un de l'autre.

--Vieille pcore! pensait Muriet; de quoi se mle-t-elle?

--Toi, tu n'es pas un franc compagnon! disait la vieille femme.

Celle-ci ne considrait pas sa tche comme finie; si sa petite protge
avait cru un instant  la possibilit d'un mariage entre elle et
l'architecte, il importait de ne pas la laisser s'attacher  cette ide.
Dans une me si jeune et si flexible encore, de premires impressions
vagues ne pouvaient avoir laiss des traces profondes; que Norine et
pens  Muriet, c'tait dj trop, mais elle ne pouvait y avoir song au
point d'prouver du chagrin en apprenant qu'il ne comptait point
l'pouser.

Madame Breteuil chercha l'occasion de voir en particulier sa jeune amie,
la trouva bientt, et se promit de l'clairer sur les dangers d'un monde
qui, pour madame Guerbois, tait un mystre dont la digne matrone ne
cherchait point l'explication.

Quand celle-ci s'tait marie, les choses s'taient passes le plus
simplement du monde: une parente avait parl de M. Guerbois comme d'un
parti sortable; on s'tait vu, on s'tait plu, la demande avait suivi,
puis la noce, le tout comme si le mariage tait une affaire qu'il
fallait bcler, parce que le clibat n'est point un tat social
suffisant.

Quoi de plus naturel pour une femme marie dans de telles circonstances,
que d'esprer pour sa fille un mariage tout pareil?

C'tait  madame Breteuil de remplacer maintenant la mre inhabile et
non claire; c'tait d'autant plus un devoir pour l'honnte femme,
qu'elle se reprochait un peu d'avoir transplant dans un terrain pour
lequel elle n'tait point suffisamment prpare la jeune plante qui
avait nom Norine Guerbois.

La jeune plante se prsenta un matin, trs-pimpante, dans une modeste
petite robe de percale  fleurs, prsent de sa vieille amie, comme la
plupart de ses ajustements; la journe tait superbe, la chaleur point
crasante; une gaiet active remplissait les rues, avec les charrettes
des marchands des quatre saisons; les petites voitures de fleurs
passaient comme des buissons de roses, et les carottes entasses avec
les oignons nouveaux semblaient couler des tonnes d'or et d'argent
ventres sur les tals des marchands de lgumes.

Norine avait vu toute cette gaiet du jour en passant par les rues, mais
les roses l'avaient laisse indiffrente; elle considrait les fleurs
comme des objets purement dcoratifs, et  ce titre prfrait les fleurs
artificielles, qui purent plus longtemps. C'taient les oignons et les
carottes qui l'avaient touche, en voquant dans son esprit l'ide d'or
et d'argent monnays.

Ah! qu'elle et voulu tre riche! Riche, pour ne pas aller  pied, pour
porter des bas de soie, pour montrer, en relevant l'ourlet de sa jupe,
quand on franchit un ruisseau, une broderie merveilleuse orne de
valenciennes... Il y avait tant de gens riches: pourquoi ceux-l et pas
elle? Pourquoi madame Breteuil avait-elle dix fois plus d'argent qu'il
ne lui en fallait, tandis que Norine menait au sein de sa famille une
existence obscure et monotone?

La vieille dame invitait souvent sa petite amie, et la faisait
participer dans une large mesure aux plaisirs d'une vie aise. La belle
affaire! Ne faudrait-il pas lui en savoir gr?

--Cela l'amuse, se disait Norine avec humeur; elle me donne des robes
parce que je suis jolie, elle m'invite parce que cela fait bien dans son
salon: je n'ai pas  lui en devoir de reconnaissance, nous sommes
quittes pour le moins!

Elle pensait ces choses en montant l'escalier; mais ds qu'elle eut mis
la main sur l'anneau du timbre, son visage reprit l'expression douce et
sage que le monde tait habitu  y voir.

--Assieds-toi donc l, petite, fit madame Breteuil en lui indiquant un
canap troit dans un coin de sa chambre; nous allons y faire une bonne
causette.

La fentre ouverte donnait sur un grand marronnier dont les larges
feuilles se pliaient et se dpliaient au joli vent d't, comme des
ventails agits d une main diligente.

Norine jeta un coup d'oeil distrait sur la verdure, regarda autour
d'elle l'ameublement riche et plein de got, et se dit rageusement:

--N'en aurai-je donc jamais un semblable?

Aprs une seconde de rflexion, elle ajouta:

--Mais plus beau!

--Tout le monde va bien chez toi? dit madame Breteuil, qui s'assit aprs
avoir bais Norine au front.

--Mais oui, je vous remercie, madame.

--Appelle-moi Mamie, comme lorsque tu tais petite. T'en souviens-tu?

Les yeux bleus se levrent avec reconnaissance vers l'amie qui les avait
vus s'ouvrir  la lumire.

--C'est vrai, reprit madame Breteuil; je t'ai porte dans mes bras quand
tu avais quelques jours  peine; tu tais bien mignonne; on ne se serait
jamais dout que tu deviendrais la grande fille que voil!

Les yeux bleus se chargrent encore une fois de la rponse, et un joli
sourire doubla le prix de leur regard.

--Voil ce que c'est que le monde! On se marie, on a des enfants, et
puis tout  coup, sans qu'on sache comment, voil les enfants qui sont
bientt en ge d'tre maris  leur tour.

Les yeux bleus se baissrent avec une modeste confusion.

--Dis-moi, fillette, continua madame Breteuil en parlant avec une
extrme prcaution, afin de ne pas heurter la pudeur instinctive de sa
jeune amie, est-ce qu'on t'a dj fait la cour?

Les joues veloutes devinrent incarnates, et les paupires baisses
tremblrent un peu.

La vieille dame reprit, avec autant de douceur et de prudence que si
elle droulait le pansement d'une blessure, et en effet, elle prouvait
une sorte de serrement de coeur comme on en ressent quand on craint de
faire mal  un tre endolori:

--Je ne connais pas toutes les personnes que vous recevez chez vous; il
y a peut-tre des jeunes gens qui t'ont trouve aimable et bonne  voir?

--Il ne vient chez nous presque personne, rpondit Norine d'une voie
assure; vous connaissez, Mamie, toutes les personnes que nous voyons.

--Alors, on ne t'a pas encore fait la cour?

Norine regarda Mamie d'un air de doute et d'innocence qui signifiait
clairement:

--Comment voulez-vous que je sache si l'on m'a fait la cour ou non,
alors que je ne sais pas seulement ce que c'est?

Madame Breteuil attira  elle l'enfant ingnue pour l'embrasser, puis
reprit, en caressant une main qu'elle avait garde dans les siennes:

--Cela t'arrivera sans doute prochainement, car enfin il serait inutile
de te cacher que tu es jolie; tu as reu une ducation assez soigne;
j'espre qu'il se trouvera un brave garon pour t'apprcier et dsirer
de t'pouser. C'est que vois-tu, ma mignonne, on n'est jamais trop
prudente; c'est un grand malheur que de s'attacher  quelqu'un que l'on
ne peut pas pouser; on s'en dtache  la longue parce qu'il le faut,
mais il en cote, et quand on se marie aprs avec un autre, ce n'est
plus tout  fait la mme chose...

Norine coutait, la tte baisse, mais elle n'avait pu empcher sa main
de se glacer dans celle de madame Breteuil.

--Ainsi, je vais te dire des choses qui t'tonneront peut-tre. Parmi
les hommes que nous voyons, il y en a qui peuvent tre des partis pour
toi, et d'autres qui n'en sont pas, qui n'en seront jamais.

--Comment? demandrent les deux myosotis en se levant sur Mamie.

--M. Bachelier, par exemple, n'est pas un parti pour toi...

Norine clata de rire comme une enfant joyeuse.

Bachelier avait quarante-six ans, quelques cheveux gris qu'il faisait
tailler en brosse, et une paire de lunettes  verres trs-forts, amie et
compagne de sa myopie invtre.

--M. Donnesson non plus, continua madame Breteuil en choisissant 
dessein des personnages peu aptes  concourir. M. Renouard, parce qu'il
a une mre intolrable, et que, du vivant de cette mre, il a jur de ne
pas se marier.--M. Rollin... M. Muriet...

La main de Norine trembla. Il ne faudrait point lui en faire un crime; 
seize ans on ne peut gure se dfendre d'un lger frisson, quand on
entend une condamnation capitale.

--M. Muriet n'a point les mmes raisons que M. Renouard, mais il en a
d'aussi valables. Sa situation ne lui permet d'pouser qu'une femme
riche, il l'a dit ici l'autre jour, et comme tu n'as pas de fortune, ma
pauvre petite...

Norine avait dtourn la tte et regardait attentivement les feuilles du
marronnier, qui continuaient  s'ouvrir et  se fermer.

--Je te donnerai bien quelque chose, ma chre enfant, reprit madame
Breteuil avec une douceur infinie, mais ce n'est pas ce qu'on appelle
une fortune. Une fortune comme celle  laquelle aspire M. Muriet serait
un capital de deux ou trois cent mille francs, et je ne puis pas te
donner cela! Alors, celui qui t'pousera devra te prendre pour ta bonne
mine et ta sagesse, et vous n'en serez que plus heureux. A vrai dire, je
ne comprends pas beaucoup la ncessit d'une dot pour rendre une fille
aimable, mais il parait que, dans l'architecture, c'est ncessaire,
comme mise de fonds... Je n'entends rien  ces choses-l; on me l'a dit,
je le rpte, et je le crois, puisque je vois de semblables mariages se
faire chaque jour...

Madame Breteuil s'arrta; une goutte transparente venait de tomber des
yeux dtourns sur le corsage de percale.

--Tu pleures, ma petite! s'cria l'excellente femme; ce que je te dis te
fait du chagrin?

Norine hocha affirmativement la tte et pressa son mouchoir sur ses
lvres.

--Il t'avait donc dit quelque chose, cet tre-l? continua madame
Breteuil tout  fait en colre.

Les myosotis noys d'eau se tournrent de son ct, et la tte fit un
mouvement ngatif.

Ce n'tait pas mentir: oh! non! jamais Muriet n'avait dit  Norine qu'il
l'aimt! S'il lui avait pris la main et le bras, quand l'occasion s'en
prsentait, ce n'taient pas des paroles, bien sr!

Madame Breteuil poussa un soupir d'aise. Si Muriet n'avait rien dit,
c'tait aprs tout un brave garon; elle n'avait pas l'esprit tourn de
l'autre ct et n'entrevit mme pas la vrit.

--Pourquoi pleures-tu, alors? fit-elle en s'avisant nanmoins que tout
chagrin doit avoir une cause.

La rponse fut prompte et nette.

--Parce que c'est si cruel de penser que, faute d'une dot, on ne peut
jamais pouser celui qu'on aurait voulu choisir.

--Il te plaisait donc, ce Muriet?

Les yeux bleus regardrent Mamie avec une expression d'innocence
anglique pendant que Norine rpondait:

--J'aime beaucoup sa socit; je ne sais pas si c'est cela qu'on appelle
plaire; mais, puisque vous me dites qu'il n'est pas de ceux qui peuvent
m'pouser, naturellement je n'ai pas  penser  lui.

--Le brave petit coeur! se dit la vieille dame touche jusqu'au fond de
sa bonne me sans mfiance.

Les larmes continuaient cependant  couler.

--Allons, fillette, ne te fais pas de chagrin, reprit madame Breteuil;
il ne manque pas d'honntes gens sur la terre; mais il ne faut plus
penser  Muriet, tu m'entends?

--Je n'ai pas pens  lui, Mamie, rpondit l'ingnue; j'ai beaucoup
d'amiti pour lui, mais il me semble que ce n'est pas mal. Ce qui est
triste, c'est de songer que cette dot... C'est humiliant! Enfin...

Elle se tamponna les yeux avec son petit mouchoir, et joignit les deux
mains sur son genou avec un air de rsignation dsintresse.

--Pauvre petite, comme elle a pris cela simplement et avec noblesse!
pensa madame Breteuil. Si tu as jamais du chagrin, tu me le diras,
n'est-ce pas? reprit-elle tout haut; ta mre et ton pre sont
d'excellentes gens, mais un peu inexpriments quand il s'agit des
choses du monde. Tu me demanderas conseil, n'est-ce pas?

--Certainement, Mamie! Vous savez bien que je n'ai que vous!

Mamie l'embrassa, la clina, la dorlota; ces belles petites larmes,
essuyes avec tant de rsignation, lui faisaient peine; elle alla
chercher dans un tiroir une bague ancienne et la passa au doigt de
Norine.

--Tiens, lui dit-elle, on console les enfants avec des joujoux, et les
jeunes filles avec des bijoux. Ne pense plus  ce que je t'ai dit que
comme  une mesure de prudence pour l'avenir. Que diable! tout le monde
n'a pas absolument besoin d'pouser une femme riche!

Quelques jours aprs, Muriet et Norine se rencontrrent dans le salon de
madame Breteuil; ils causrent comme d'habitude; le jeune homme tait
sr que la vieille dame l'avait desservi; cependant il ne vit rien
d'insolite sur le visage de Norine; en la dbarrassant d'une tasse vide,
il pressa le bout de ses doigts comme il le faisait d'ordinaire; les
doigts ne se retirrent pas plus que de coutume... Muriet regarda plus
attentivement le joli visage encore presque enfantin; rien n'y dcelait
le trouble.

--Oh bien! pensa-t-il, si c'est pour s'amuser, on pourra aller trs-loin
sans qu'elle se fche... Mais cela m'tonnerait bien si je lui faisais
jamais me rendre un baiser! C'est comme une tirelire, cette petite
fille-l: elle accepte tout, ne souffle mot et ne rend rien... Heureux
poux qui l'aura! Mon ami Lignon est fait pour elle.




VI

Lignon tait fait pour Norine! Et elle tait faite pour lui! Il se le
disait en ce moment mme, pendant qu'il se figurait magntiser de son
regard la jeune et l'innocente proie qu'il convoitait, mais seulement,
lui, en justes et lgitimes noces. La tte leve, les yeux pleins de
fluide, il regardait Norine avec toute l'intensit qu'il pouvait mettre
hors de lui-mme; on et pu dire littralement que les yeux lui en
sortaient de la tte.

La charmante magntise n'en paraissait point trouble cependant; elle
allait et venait, vtue de modestie jusqu'au cou, o son vtement se
terminait par une innocente petite ruche, plus candide que les plumes
d'une colombe. Le hasard l'ayant amene en face de Lignon,  qui elle ne
pensait point du tout, elle vit le regard magntique du jeune homme et
en resta fort tonne.

--Pourquoi, se dit-elle, me regarde-t-il avec ces yeux de grenouille
inquite?

Une seconde rflexion suivit celle-ci d'assez prs pour que les deux
n'en fissent qu'une.

Norine n'tait jamais perplexe trs-longtemps en ces matires. Aussitt
elle baissa la tte et se tint devant le magntiseur avec un embarras
virginal.

--Vous venez souvent ici, mademoiselle? demanda celui-ci en permettant 
ses yeux de reprendre une expression moins intense qui leur donnerait le
loisir de se reposer.

H avait dj mal au-dessus des sourcils: c'est qu'il en cote de
projeter sa volont dans une autre personne! Cette transsubstantiation
ne s'accomplit point sans quelque pril de migraine.

--Trs-souvent, monsieur, rpondit la chre enfant. Madame Breteuil est
si bonne pour moi!

Aussitt Lignon se sentit enflamm de tendresse pour madame Breteuil. Il
la chercha du regard dans le salon, l'aperut au coin de la chemine, la
couvrit mentalement de bndictions pour sa bont et revint  son idole,
car dcidment, et depuis cinq minutes surtout, Norine tait bien une
idole.

--O passerez-vous l't? demanda-t-il d'une voix tremblante.

Norine leva vers lui ses myosotis pleins de tristesse rsigne.

--A Bois-Colombes! rpondit-elle.

A Bois-Colombes! Cet ange  Bois-Colombes! alors que toutes les grves
de l'Ocan et tous les glaciers des Alpes eussent  peine fait un cadre
digne de sa beaut et de sa candeur!

--Vous n'allez pas  la mer? dit-il plein de regret.

--Non.

La jeune fille abaissa vers la terre son regard rsign.

--Mon pre ne peut quitter ses occupations, et ma mre ne se spare
jamais de mon pre.

--C'est une famille patriarcale, se dit Lignon; je l'avais dj
remarqu. Elle a puis l le charme indicible qu'elle rpand, et le
germe de toutes ses vertus.

Ils changrent encore quelques paroles insignifiantes, puis elle resta
immobile devant lui, muette aussi, pendant qu'il recommenait  la
magntiser; madame Breteuil ayant prononc le nom de la jeune fille,
celle-ci tourna pniblement la tte vers sa vieille amie et, comme avec
une sorte d'arrachement, se dirigea vers elle pendant que Justin la
suivait des yeux, mais sans magntisme.

Muriet s'approcha de son ami.

--Tu as l'air tout drle! lui dit-il. Lignon passa la main sur son
front.

--Je fais un rve, rpondit-il d'une voix mue. Je ne sais trop si je
suis de ce monde.

--Viens boire du grog, il y en a dans la salle  manger. Cela te fixera.

Muriet entrana son inflammable ami et lui offrit des rafrachissements.

Lignon prouvait un tel besoin de s'pancher que la prsence des invits
ne l'et pas retenu si madame Breteuil, en l'apercevant, ne lui avait
fait signe de venir  elle.

Il obit, et se lana aussitt dans un tel loge des vertus domestiques,
de la beaut et de ses charmes, qu'on et dit une confrence.

La vieille dame l'coutait de bonne humeur; en ce temps de scheresse et
d'gosme, il ne lui dplaisait pas d'entendre louer ce qui est tout le
contraire. Au bout de vingt minutes elle prouvait pour ce garon une
bienveillance quasi maternelle; lorsque, ce temps coul, il ne put
s'empcher de nommer Norine, et Dieu sait que, sans la confrence, il
l'et fait depuis longtemps, elle le regarda en fermant  demi les yeux,
comme on fait pour mieux voir.

--Si tu pouses, toi, pensa-t-elle, il y aura  voir, mais si tu fais
profession de ne pas pouser non plus, comme il n'y a pas longtemps que
je te connais, je ne t'inviterai plus.

Il pousait! Personne n'avait jamais tant pous! La famille, les
commencements modestes, la joie d'amliorer peu  peu sa situation; le
bonheur d'avoir une femme qui vous devait tout, la suprmatie des jeunes
filles leves simplement, qui n'apportent pas de dot, il est vrai, mais
qui ne dpensent point le plus clair de la fortune commune en chiffons
coteux, les plages solitaires, le logement au quatrime avec un balcon,
etc., etc., tout y passa.

Madame Breteuil et pu faire observer qu'en gnral les balcons sont au
cinquime, mais le moyen d'interrompre un homme si lanc!

Quand il s'arrta pour reprendre haleine, elle dit tranquillement:

--Alors, vous n'tes pas de ceux qui prtendent qu'une dot est
ncessaire?

Lignon allait recommencer; mais, se tenant pour suffisamment claire,
elle l'arrta du geste.

--Veuillez ne voir dans ma question que l'intrt et la sympathie, je
vous en prie. Pour envisager ainsi la vie, vous avez donc une fortune
personnelle?

--Moi? Je suis le fils de mes oeuvres! s'cria Lignon avec chaleur. Je
ne dois rien qu' moi-mme, et j'ai eu des commencements difficiles...
Ah! oui! bien difficiles, reprit-il en se rappelant qu'il logeait en
chambre garnie, et que son mobilier de famille, lourd et vnrable,
relgu dans un garde-meuble, attendait depuis deux ans, pour rentrer
dans un vritable domicile, qu'il pt en payer la garde. Mais la
position que je me suis faite me permet d'esprer... Et, en consacrant
mes loisirs  la littrature, je suis sr d'arriver  quelque chose de
mieux qu' tre un simple employ de librairie, si bien rtribu que
puisse tre ce poste.

--Vous crivez? demanda madame Breteuil. Qu'est-ce que vous faites?

--En ce moment, rpondit Lignon, je m'occupe d'un ouvrage sur l'conomie
politique, et puis j'ai un roman sur le chantier...

--Le roman, fit la bonne dame, cela rapporte peut-tre plus, mais cela
pose moins. Vous avez donc fait des tudes spciales?

--Oh! dit Lignon, je me suis occup spcialement de la question sociale,
et vous comprenez que tout ce qui s'y rattache m'est familier.

Il avait l'air si sr de son fait que madame Breteuil, absolument
ignorante en ce qui concernait l'conomie politique, n'osa douter de son
gnie. Elle se promit nanmoins de s'informer plus exactement de la
situation de son nouvel ami, et, pour ce, de ne pas s'adresser  Muriet,
contre lequel elle sentait natre au fond de son coeur un doute,
trs-proche parent de la mfiance.

Le lendemain, madame Breteuil, qui se prparait  sortir, vit entrer
chez elle madame Anglois.

En toute circonstance, elle et t bien aise de la voir; la pense que
son amie, ds le premier coup d'oeil, avait t plus clairvoyante
qu'elle-mme, et qu'il allait falloir lui confesser les torts de Muriet,
n'tait point sans ennuyer l'honnte crature. Cependant, comme elle
allait toujours droit au pril, elle n'essaya point de tourner la
difficult.

--Eh bien, votre pouseur, pouse-t-il? demanda madame Anglois.

--Il n'pouse point, rpondit madame Breteuil, qui ne put s'empcher de
rire de la faon dont tait pose la question.

--Ah! Eh bien, je n'en suis pas fche; cela m'et bien surprise si ce
garon-l avait eu des intentions honntes!

--Vous l'avez pris en grippe, je ne sais pourquoi! s'cria madame
Breteuil, que son esprit chevaleresque poussait  dfendre ceux qu'on
attaquait.

--Grippe ou pas grippe, vous verrez bien! Mais c'est lui faire trop
d'honneur. Parlons d'autre chose. A propos, et votre protge, la
demoiselle aux yeux bleus?

--Pauvre fillette! elle me fait de la peine! J'ai envie de l'emmener 
Dieppe avec nous.

--C'est cela! affublez-vous d'une ingnue,--et  marier,
encore!--coutez, ma chre, je crois que vous avez pris un brevet
d'invention pour vous crer des ennuis. Riches, pas d'enfants;
intelligents, votre mari et vous, vous tes sans cesse  vous demander
ce que vous pourriez bien faire pour avoir du dsagrment...

Madame Breteuil, un peu vexe, se tenait dans l'attitude d'un enfant
grond, qui ne veut pas pleurer; son amie continua:

--Moi, je suis braque, tout le monde sait cela: aussi allez voir si l'on
vient me demander des services! et a ne m'empche pas d'en rendre,
croyez-le bien! Mais ce n'est pas moi qu'on ira chercher pour faire une
demande en mariage, ou pour recommander une demoiselle qui fait de la
peinture, ou pour placer un jeune homme sans emploi, qui sduira ensuite
la fille de la maison! Non! pas moi!

La visiteuse avait Pair parfaitement enchant que ce ne ft pas elle;
son amie ne sut que rpondre, et consquemment ne rpondit rien. Madame
Anglois reprit:

--Ainsi, tenez, ma soeur m'a prie de chaperonner sa fille... je
l'emmne  Dieppe...

Madame Breteuil, prise de fou rire, se renversa dans son fauteuil et
s'en donna  coeur-joie sans troubler pour cela son imperturbable amie,
qui continua:

--Je l'emmne  Dieppe; a a l'air absurde, n'est-ce pas? Une
contradiction  tous mes principes? Eh bien, pas du tout! Rosette ira 
droite et  gauche, fera tout ce qui lui passera par la tte,
coquettera, montera  ne; cela m'est parfaitement gal. Ma soeur m'a
dit:

--Tu devrais emmener Rosette.

J'ai rpondu:

--Tu sais que a m'ennuie, et que si je l'emmne, je ne saurai jamais
ce qu'elle fera. Cependant, si elle se noie, je te ramnerai son corps.

--Trs-bien, a dit ma soeur, a me suffit!

Vous voyez bien que ce n'est pas Rosette qui me gnera.

Madame Breteuil riait toujours, au point de s'essuyer les yeux de temps
en temps.

--Vous me dcidez, dit-elle enfin en reprenant la verticale; je vais
dire  ces braves Guerbois que je leur demande Norine. Nous sommes
voisines, les deux jeunes filles voisineront, et cela nous donnera un
peu de bon temps.

Madame Anglois riait  son tour, mais elle riait en dedans, sans qu'il y
part beaucoup.

--Vous voyez le triomphe de ma thorie. C'est moi qui emmne Rosette, et
c'est vous qui la chaperonnerez, car je vous connais, vous tes une
poule couveuse qui passe sa vie  s'effrayer pour les canards des
autres! Et comme j'ai dclin d'avance toute responsabilit  l'gard de
Rosette, j'aurai tout le plaisir pendant que vous aurez tout le mal; ce
sera dlicieux.

La semaine suivante, madame Breteuil demanda et obtint la permission
d'emmener sa chre Norine  Dieppe. Le mois de juin s'achevait, et il
fut convenu que dix jours aprs la jeune fille abandonnerait le soin de
ses petits frres et l'entretien du linge de mnage pour aller respirer
les brises fortifiantes de la Manche.

--Elle va bien me manquer, dit madame Guerbois avec un soupir, mais
enfin prenez-la, je vous la confie sans crainte.

Madame Breteuil se sentit alors tellement l'oblige d'Eulalie, qu'elle
crut devoir lui en exprimer sa reconnaissance en termes affectueux.

--Je ne l'ai jamais confie  personne, reprit la matrone; mais avec
vous je n'ai rien  redouter. Elle est bien leve, d'ailleurs; elle a
de l'amour-propre, et j'ai eu soin de ne jamais la froisser. Il m'est
arriv plus d'une fois, quand elle tait petite, aprs l'avoir fouette
 la maison, de sortir avec elle, et d'aller en visite. Si l'on me
demandait: Est-elle sage? je rpondais toujours: Trs-sage. Je n'ai
jamais voulu que personne et connaissance du mal qu'elle m'avait donn.
Aussi vous voyez quel rsultat!

Madame Breteuil avait ses doutes quant au systme: pour le rsultat, il
tait louable, certainement, puisque Norine tait si prs de la
perfection. Elle prit avec madame Guerbois quelques arrangements
relatifs  la toilette de la jeune fille et se retira avec un singulier
sentiment de mcontentement vague, ml d'un peu de tristesse. Si elle
et pu le dfinir, elle aurait trouv que, venue pour rendre un service,
elle s'en allait comme une personne oblige, et que sa juste fiert se
sentait quelque peu froisse. Mais elle ne s'arrta point  dissquer
l'tat de son me, et courut acheter un chapeau, un petit pardessus et
douze paires de gants pour la mignonne Norine.




VII

--J'espre, mesdemoiselles, que vous serez grandes amies, dit madame
Breteuil aux deux jeunes filles qui se tenaient debout, en face l'une de
l'autre, dans le salon de son chalet.

--Si cela ne tient qu' moi, fit Rosette en tendant la main  sa
nouvelle compagne, ce sera bientt fait.

Rosette tait petite, brune, trs-mince, lgante. Sa physionomie
mobile, plus spirituelle que rgulire, tait sans cesse en mouvement.

Norine la regarda avec douceur et dignit tout  la fois, donna sa main,
sourit et resta muette.

--Allez causer dans le jardin, dit madame Anglois; vous ne vous croirez
pas obliges de poser devant nous, et nous ne serons pas forces de vous
regarder.

Norine, les yeux baisss, se dirigea vers la porte; Rosette revint  sa
tante, lui passa les bras autour du cou, lui murmura  l'oreille: Elle
est trs-jolie! et s'enfuit, aprs avoir presque troubl la symtrie
des bandeaux noirs, plats et dentels.

--Quel contraste! dit madame Breteuil. Le jour et la nuit!

--a veut dire que Rosette est un peu noire de peau? rpliqua
tranquillement la propritaire des bandeaux luisants. C'est vrai! Il n'y
a pas  essayer de le cacher; mais elle est franche; il lui arriv de
dire des btises; j'aime mieux a. Elle a tout son noir en dehors. Votre
Norine est plus blanche de peau; c'est le dedans qu'il faudrait voir! Je
me mfie des personnes qui ne parlent pas.

--Timidit, fit madame Breteuil.

--Ou cachoterie. Je n'en dmords pas, moi, vous savez; j'attends
l'preuve, mais je ne suis pas presse.

Pendant que les deux dames discutaient leurs mrites, les jeunes filles
s'taient assises sur un banc,  l'abri d'une charmille de lilas dont
les feuilles larges et paisses donnaient  cette heure du jour une
ombre suffisante. Elles ne savaient que se dire. Rosette, trs-femme du
monde, et d'un esprit clair, avait bonne envie de s'instruire au plus
vite de tout ce qu'elle avait besoin de savoir sur le compte d'une jeune
personne qu'elle verrait journellement pendant un mois.

Elle posa quelques questions, obtint des rponses courtes, peu prcises,
et s'aperut ensuite,  sa trs-grande surprise, que c'tait elle qui
avait questionn, et qu'au fond pourtant elle ne savait presque rien sur
le compte de Norine, tandis qu'elle avait dvoil  celle-ci  peu prs
tout ce qu'il pouvait lui tre bon de savoir.

Quand on les appela pour faire la promenade indispensable, madame
Anglois changea deux paroles avec sa nice.

--Aimable? dit-elle brivement.

--Trs-ferme.

--Pas timide?

Rosette allait rpondre: Oh! si! Elle se ravisa, et dit: Oh! non!

Ce fut tout, mais il n'en fallait pas davantage.

Madame Anglois porta tout le jour sur son visage un air de satisfaction
comprime extrmement intressant  contempler.

La routine ordinaire des plaisirs, ou de ce que l'on dsigne sous ce
nom, commena dans les deux chalets voisins.

M. Breteuil s'amusait prodigieusement des naves questions de Norine;
cet homme qui n'avait plus d'enfant adorait l'enfance: Norine lui
paraissait sur la limite o l'on peut encore traiter en fillette une
jeune demoiselle qu'on a vue natre, et il assistait  l'closion des
sentiments mondains dans cette intelligence neuve, comme  un spectacle
curieux et intressant.

Au bout de quelques jours, l'existence d'abord trop surcharge s'allgea
et prit une allure rgulire.

A cette poque aussi parut comme visiteur assidu au chalet Anglois un
beau jeune homme de trente ans environ, que cette dame et sa nice
accueillirent comme on le fait d'un ami de longue date.

Norine ouvrit des yeux comme des assiettes  dessert la premire fois
qu'elle entendit Rosette engager une bataille avec ce nouveau venu. Ils
ne se querellaient pas, et les ripostes portaient, vives et drues comme
de jolis coups d'pe.

Madame Anglois, impassible, n'avait pas seulement l'air d'couter, mais
 certains plis imperceptibles de ses lvres ceux qui la connaissaient
auraient devin qu'elle s'amusait prodigieusement.

Mademoiselle Guerbois ne comprenait pas un mot de la conversation; il
s'agissait de choses dont elle n'avait aucun soupon, de ces ides
gnrales, contenues dans tel livre, sous une forme savante ou lgre,
et qui, suivant qu'on les partage ou qu'on ne les partage pas, unissent
ou sparent ternellement deux mes, parce que, interprtes
diffremment, elles contiennent en elles le germe des vertus ou des
travers de toute une existence.

--Est-ce qu'ils comprennent quelque chose  ce qu'ils disent? se demanda
Norine avec ddain.

Elle avait une certaine peine  croire que ce qu'elle ne comprenait pas
ft comprhensible. Les yeux fixs sur les jouteurs, elle allait de l'un
 l'autre, essayant de deviner ce qu'ils pouvaient cacher sous ce
langage amphigourique, qui devait certainement avoir un sens mystrieux,
quelque chose comme le javanais  l'usage des gens du monde.

Norine avait dj remarqu qu'Edmond Reyer tait fort beau. Sa tte
intelligente, plante sur un corps superbe, offrait surtout des yeux
magnifiques, qui changeaient de forme et de couleur avec ses
impressions; en ce moment, anim par la discussion, il regardait Rosette
d'un air presque belliqueux.

--J'avais pens qu'il lui faisait la cour, se dit l'ingnue, mais on ne
regarde pas ainsi une personne qu'on aime.

videmment Muriet ne regardait pas ainsi: ses yeux langoureux, plus
chargs de vice que de passion, pas plus que les regards magntisants de
Lignon, n'avaient aucun rapport avec ce que Norine avait sous les yeux.
On a beau tre une ingnue de profession,  seize ans, on ne peut pas
tout savoir! Norine se trompait compltement, comme on se trompe de
temps en temps dans la vie, et chaque fois  ses propres dpens. Elle se
figura que Reyer prouvait une sorte d'antipathie pour Rosette.

De l  lever sur lui des yeux bleus, candides et tremblants, il n'y
avait qu'un tout petit pas, non point un pas de Norine qui avait de
grands pieds, mais un des pas de Rosette qui et chauss la pointure de
Cendrillon. Le pas fut fait instantanment.

--Nous scandalisons mademoiselle Norine! fit Reyer en quittant la
discussion qui commenait  le fatiguer.

Rosette se retourna et ne vit plus que le sourire embarrass de sa jeune
compagne.

--Cela vous ennuie? continua le jeune homme en s'approchant de
l'ingnue. Vous vous demandez quel plaisir on peut trouver  se dire des
choses dsagrables entre amis. Si vous saviez quelle joie c'est au
fond! N'est-ce pas, mademoiselle? ajouta-t-il en se tournant vers
Rosette.

--Il n'y a que cela de bon! rpondit-elle du ton le plus convaincu.

Norine prit un air trs-sage et un peu pinc; elle n'aimait point qu'on
se moqut d'elle, ni qu'on part la considrer comme moins instruite que
les autres. Personne, malheureusement, n'y fit attention; la causerie
prit un autre tour, et Norine en fut pour son petit air prude.

Le soir du mme jour, comme les deux familles se promenaient avec des
amis sur la plage en groupes souvent disjoints, Norine, qui avait des
yeux excellents, aperut de loin Muriet. Il venait avec son air dtach,
les mains dans ses poches, comme de coutume, et de plus une certaine
aisance, comme un homme dont les destins sont en train de s'amliorer.

--Chre madame! quelle heureuse rencontre! fit-il en s'arrtant devant
madame Breteuil avec une surprise modre.

--Qu'est-ce que vous venez faire ici? rpliqua la bonne dame, moiti
miel, moiti vinaigre.

Elle tait plus surprise que Muriet, et cela lui avait fait perdre la
notion exacte de la politesse.

--Je viens pour mes chalets, rpondit l'architecte sans se troubler.
L'affaire est arrange de la faon la plus avantageuse pour moi.

Il avait distribu des poignes de main  droite et  gauche, et termina
sa tourne par Norine, dont il pressa la main d'une faon expressive. On
se remit en marche.

--Alors vous faites fortune? demanda madame Breteuil, qui avait quelque
peine  se faire  cette ide.

--Un commencement, un modeste commencement, fit le jeune homme.

Le regard de madame Breteuil l'interrogea, puis se reporta sur Norine,
et revint  lui, le tout en moins d'un quart de seconde; il ne broncha
point. Oh! non, il n'pouserait pas, bien sr! En quelques minutes, bon
gr, mal gr, et principalement par M. Breteuil, qui tait sans
mfiance, il se trouva prsente une douzaine de personnes; il avait
retir ses mains de ses poches, et fut trs-convenable.

--Lignon s'est mis  son grand ouvrage, dit-il lorsqu'un hasard
longuement combin l'amena  porte des oreilles de mademoiselle
Guerbois; il me parat tre dans une veine de travail et de beaux
sentiments tout  fait louable. Il a lou un appartement, il va s'y
installer, il se met sur le pied d'un homme srieux.

--Il a raison! dit madame Breteuil.

Norine marchait tranquillement. On s'assit sur le galet; la nuit
baissait rapidement; Reyer s'tait un peu cart avec Rosette, mais
trs-peu, car on entendait leur conversation dans l'intervalle des
lames; Muriet se glissa auprs de Norine sans qu'on y prit garde, et
s'empara d'une main qui tranait, on ne sait pourquoi, sur le galet.

--Je suis venu pour vous, lui dit-il tout bas.

La main semblait morte, les oreilles eurent l'air de n'avoir rien
entendu. Muriet coula ses doigts jusqu'au poignet, qui ne se retira pas.
Et la nuit tranquille descendit sur l'Ocan.

Il y avait  cette heure, sur l'immense cordon de plages qui s'tend de
la Belgique  l'Espagne, des coeurs altrs d'idal, des tres rsigns
qui pleuraient un bonheur impossible, des potes qui pensaient et des
mes qui s'panouissaient sous les toiles; mais ni Norine ni Muriet
n'avaient rien  voir avec ces ttes fles; eux, c'taient des gens
pratiques, et qui le prouvaient.




VIII

Qui avait l'air  la fois trs-penaud et trs-content en sonnant huit
jours plus tard  la porte du chalet Breteuil? C'tait Justin Lignon!
Parti la veille par le dernier train, il tait arriv  cette heure
incertaine o les gares, se demandant si elles ont dj termin le doux
repos de la nuit, tmoignent d'une indubitable mauvaise humeur. Errant
au hasard, sa valise  la main, il avait frapp  tant de portes avant
de trouver un asile,--et des portes de gens maussades,--qu'il entendit
sonner huit heures au moment o s'ouvrait enfin devant lui une chambre
telle quelle, au-dessus d'une boutique qui sentait fortement le poisson
sal.

Un peu de toilette,--pas de sommeil, car ce n'est pas pour dormir que
Justin tait venu,--et vite  la plage; vite dans l'eau, qui parut
horriblement froide  cet habitu des grenouillres parisiennes. Mais, 
douloureuse surprise! pas de Norine dans cette onde glaciale!

Lignon fut dsappoint, et trs-srieusement. Il tait venu pour voir
Norine tout de suite, pour se griser de sa douce prsence, pour lui
parler en particulier, peut-tre bien pour l'avaler comme on avale un
verre de lait quand on a bien soif,--et Norine n'tait point aux bains 
dix heures du matin!

Justin Lignon tait un homme dcid; il se rhabilla et s'en fut au
chalet Breteuil.

Un autre se ft demand comment on allait le recevoir; car en somme il
n'tait qu'une relation de frache date et pas intime du tout. Mais
l'intimit viendrait; de cela, il n'avait pas le moindre doute.

Il fut reu avec tonnement. Norine faisait la lecture des journaux 
madame Breteuil dans le salon; en l'apercevant, elle commit contre
l'innocence une faute toute petite: elle rougit. Ses yeux trs-purs
contemplrent, avec une nuance de surprise, ce dbarqu inattendu, ce
qui racheta en quelque sorte la rougeur imprudente; puis elle se replia
en bon ordre vers la salle  manger.

--O vas-tu, petite? lui dit madame Breteuil, qui n'aimait pas beaucoup
les confidences  jeun.

--Voir  la cuisine, Mamie! rpondit l'ingnue avec oa clair regard.

Et elle disparut.

==Vous voil de bien bon matin! dit la matresse du logis, ne sachant en
vrit par quel bout entamer un entretien qui n'avait aucune raison
d'tre.

Lignon clata comme une bote  mitraille, et sa passion, comprime par
quinze jours de sparation, se rpandit de tous cts.

--Je suis venu, s'cria-t-il avec une nergie qui sembla d'autant plus
singulire  madame Breteuil qu'elle n'avait vu ce jeune homme
jusqu'alors que sous un jour paisible, je suis venu vous dire que je
l'adore! Oui, je l'adore! reprit-il avec une vhmence croissante,
pensant peut-tre n'avoir pas assez nettement exprim sa faon de
penser. Elle est le charme, elle est l'innocence, elle est la puret
divine! C'est l'ange que j'ai rv et qu'on ne rencontre presque jamais!
Je l'ai rencontre, elle sera  moi, dites? On ne me la refusera pas?

Mise en garde par madame Anglois, et encore un peu gne par le souvenir
de Muriet, madame Breteuil appuya sur la corde dj tendue:

--Alors, vous voulez l'pouser? dit-elle.

--L'pouser, oui: voir cette crature divine  mon foyer! tre tout pour
elle, comme elle sera tout pour moi! Pensez-vous qu'on me la donne?

Madame Breteuil n'avait pas le moindre doute  ce sujet.

Quand on n'a pas un sou  donner  sa fille, on doit s'estimer heureux
de s'en dbarrasser en faveur d'un monsieur qui gagne quatre ou cinq
mille francs par an. Mais elle n'avait pas le droit d'exprimer cette
opinion.

--Comment voulez-vous que je le sache, mon cher monsieur? dit-elle. Je
prsume qu'aprs avoir pris des renseignements, si les parents sont
satisfaits de ce qu'ils apprendront, ils ne feront point d'objections
inutiles...

--On peut s'adresser  la maison Corroyeur, s'cria Lignon, toujours
aussi vhment. Je donnerai des adresses; je connais des gens trs-bien,
et puis chacun sait que je suis un honnte homme. Je ne dois rien, si je
n'ai pas grand'chose, et ce n'est pas une considration  ngliger, 
une poque o tant de gens ne se marient que pour payer leurs dettes...

Il alla trs-longtemps de ce train; madame Breteuil ne l'coutait gure
et ne pensait qu' l'ennui des responsabilits qui allaient s'amasser
sur elle; quand il arriva  un point et virgule, elle en profita pour
l'arrter:

--Mais, mon cher monsieur, dit-elle d'un air dsol, vous auriez bien pu
attendre notre retour  Paris pour me dire tout cela! Est-ce que vous
comptez rester  Dieppe?

--J'ai quinze jours de vacances, et je veux en profiter pour voir cette
adorable enfant.

--Ah! mais non! fit l'excellente femme d'un ton premptoire. Vous
n'allez pas rester en contemplation quinze jours devant cette fillette,
sans que je sache si les parents le trouvent bon. Vous allez repartir
pour Paris, faire votre demande, et vous reviendrez quand vous en aurez
obtenu l'autorisation!

--Oh! madame! s'cria Lignon, si vous ne faites pas la demande pour moi,
je n'ai aucune chance de russite. C'est vous, vous seule, qui pouvez
plaider efficacement ma cause...

Il tait reparti, et il alla bon train pendant un temps assez long.

Au fond, ce qu'il disait tait vrai, bien qu'il et pu le dire en moins
de mots.

--Eh bien! laissez-moi le temps de m'informer moi-mme, et j'crirai,
conclut madame Breteuil, qui, ressentant depuis quelques minutes une
douleur sourde dans la rgion de l'estomac, se rappela que l'heure du
djeuner devait avoir sonn depuis longtemps.

--Oh! madame, htez-vous! supplia l'imptueux Justin.

--Eh mais! on se marie pour toute la vie! fit madame Breteuil avec une
nuance d'impatience; c'est bien le moins qu'on rflchisse quelques
semaines.

--Quelques semaines? Jamais!

--Il le faudra bien pourtant. En attendant une solution, vous comprenez,
cher monsieur, que les convenances m'interdisent de vous recevoir ici.

Lignon prit une figure si triste, que madame Breteuil eut regret de ce
qu'elle venait de dire.

--Vous pouvez cependant habiter Dieppe; je n'ai aucun moyen de vous en
empcher d'ailleurs, mais je vous supplie d'tre prudent dans votre
conduite. Que personne au monde ne souponne le vritable motif de votre
sjour.

--Soyez sans inquitude, chre madame; je suis homme du monde, je sais
ce qui est d aux convenances! Que vous tes bonne! Mon Dieu! que vous
tes bonne!

Il se prcipita sur les mains de madame Breteuil et les couvrit de
baisers, puis se retira, accompagn jusqu' la porte par son htesse,
qui avait un vague dsir de s'assurer qu'il n'embrasserait pas Norine
dans l'antichambre.

Au moment o ils paraissaient sur le seuil, la jeune fille se montra 
la porte de la cuisine, tenant entre ses deux mains cartes un plat de
cresson fort bien dress. Lignon l'enveloppa--cresson compris--d'un
regard d'admiration passionne, et se retira avec un salut qui tait une
demande en mariage  lui tout seul. Quand il fut sorti, madame Breteuil
poussa intrieurement un: Ouf! de satisfaction.

--Mon Dieu! se dit-elle un instant aprs, en brisant la coquille de son
oeuf  la coque, sont-ils inflammables dans les Charentes!




IX

--Qui est-ce qui connat Justin Lignon? demanda deux heures aprs madame
Breteuil, qui jouissait dans le salon de madame Anglois d'un repos bien
doux aprs l'alerte du matin.

--Moi! rpondit Edmond Reyer de son coin.

Ce jeune homme tait presque toujours l, mais personne n'avait l'air de
le trouver singulier.

--Qui est-ce?

--Un excellent garon, un peu absurde, trs-honnte, vivant de ce qu'il
gagne; pas trs-fort, assez ambitieux, mais d'une ambition douce et
paisible. Un coeur d'or et des mains pures de tout crime.

--On dirait une agence de renseignements, dit Rosette de sa voix
moqueuse.

--C'est comme a que je suis, rpondit simplement Reyer. Il veut se
marier, ce garon?

--Qui est-ce qui vous a dit cela? fit madame Breteuil en ouvrant des
yeux fort ronds.

--Ce n'est pas bien compliqu, rpliqua le jeune homme en souriant.
Quand on demande des renseignements sur un monsieur, c'est pour une
place ou un mariage. La place qu'il a est bonne, et s'il la quittait, il
chercherait longtemps avant d'en trouver une pareille. Donc, c'est qu'il
veut se marier, et qu'il vous a charge de faire sa demande.

Madame Anglois fit entendre une sorte de son entre le grognement et le
gloussement; c'tait son fou rire  elle, mais son visage resta presque
impassible.

--Vous tes tous trop malins pour moi, fit madame Breteuil en riant
aussi, quoique, au fond, elle ft un peu mortifie de n'avoir pas
dploy plus de diplomatie. Eh bien, oui, Reyer a raison, ce berger
cherche une bergre.

--C'est un de ceux qui pousent, dit gravement madame Anglois. Il a une
tte  a.

Rosette souriait et regardait tour  tour les trois amis avec une
expression si aimable et si ouverte que madame Breteuil ne put
s'empcher d'en faire la remarque.

--Mais cela m'amuse, rpondit la jeune fille. J'aime  entendre causer
des gens d'esprit; j'aime  entendre parler de gens heureux; la vie en
semble meilleure...

Edmond ne dit rien et ne leva mme pas les yeux, mais une expression
indfinissable, qui ressemblait  celle de Rosette, passa sur son
visage.

--Eh bien, qu'en pensez-vous? Faut-il encourager les vellits
matrimoniales de ce garon? reprit madame Breteuil.

--Qui veut-il pouser, celui-l? fit madame Anglois de sa voix grave.

--Norine Guerbois, avana son amie, non sans quelque confusion.

--Elle pousera donc tout le monde l'un aprs l'autre? demanda
l'impassible personne.

--Pourvu qu'elle se marie une bonne fois... dit madame Breteuil d'un air
qui semblait demander grce.

--C'est assez juste. Ah! c'est elle qu'il veut pouser? Le pauvre
garon!

Madame Breteuil se rebiffa.

--En quoi serait-il  plaindre? N'est-elle pas aimable?

Madame Anglois acquiesa d'un signe de tte.

--Jolie?

Mme mouvement.

--Modeste?

Madame Anglois regarda son amie dans les yeux.

--Bien leve?

Madame Anglois fit un signe ngatif.

--Comment! s'cria madame Breteuil en levant les mains au ciel dans
l'excs de sa stupfaction, pas modeste, pas bien leve?

--Pas modeste et pas bien leve, rpta madame Anglois d'une voix
calme.

Edmond Reyer s'amusait prodigieusement; Rosette tait gne, sans trop
savoir pourquoi. videmment, elle et mieux aim ne pas entendre
discuter en sa prsence les mrites de la compagne que le hasard lui
avait donne.

Madame Anglois leva son index gauche  la hauteur de son nez.

--Fonds de nature grossier, dit-elle avec lenteur; sournoiserie
invtre; petites ruses cousues de fil blanc par manque d'usage.
Aspirations ambitieuses, horreur d'une situation modeste; ira trs-loin,
 moins qu'elle ne meure jeune, ce dont, je dois l'avouer, je
n'entrevois point la moindre chance.

Elle baissa son index, et se croisa les bras. Madame Breteuil,
bouleverse, se leva et fit deux pas.

--Si je ne vous connaissais depuis vingt ans, dit-elle avec motion, je
croirais que vous avez quelque raison d'en vouloir  cette enfant,
l'innocence mme.

--C'est convenu, dit madame Anglois, toujours calme. C'est l'innocence
mme.

--Enfin, qu'avez-vous contre elle? Pouvez-vous citer un fait?

--Non! dit franchement la tante de Rosette.

--Eh bien, alors?

--Alors, videmment, il n'y a rien. J'ai port un jugement dpourvu de
bases, c'est clair comme le jour. Dans un an, peut-tre avant, nous
verrons laquelle de nous deux s'est trompe.

--Je suis confondue, murmura madame Breteuil. Voyons, vous, Edmond,
qu'en pensez-vous?

Reyer leva les yeux du livre qu'il coupait.

--Un jeune homme, dit-il, ne peut se permettre sur le compte d'une
demoiselle aucune autre opinion que la plus favorable.

Les yeux de Rosette brillrent d'un clair de malice sans fiel, et Reyer
retourna  son livre.

--Me voil bien avance! dit madame Breteuil. Rosette s'avana vers elle
et la prit par la taille, encore que la bonne dame ne ft pas
trs-svelte.

--Vous tes la meilleure me du monde, lui dit-elle en la caressant: ne
vous laissez donc pas troubler par les mauvaises langues.

--Les mauvaises langues? rpta tranquillement madame Anglois, en
levant un peu ses noirs sourcils.

--Oui, ma tante chrie: ne venez-vous pas d'avouer que vous n'aviez pas
de preuves?

--C'est juste, fit la tante en rabaissant ses sourcils.

Reyer ne broncha pas.

--Si ce monsieur aime cette demoiselle et que cette demoiselle l'aime,
qu'ils se marient et qu'ils soient parfaitement heureux! Voil mon
opinion.

--Oh! elle l'aimera! dit madame Anglois avec philosophie. Ou du moins
elle lui dira qu'elle l'aime, ce qui pour lui reviendra exactement au
mme.

Madame Breteuil attriste, malgr les grces tendres de Rosette qui
semblait avoir  coeur de la consoler, rentra chez elle pour confrer
avec son mari des vnements nouveaux.

M. Breteuil tait sorti avec mademoiselle Norine. La maison sembla tout
 coup vide et sombre  l'excellente femme, qui resta un moment
dpayse; tout  coup, prenant son parti, elle s'assit  son bureau, et
crivit  madame Guerbois sur onze pages de grand papier  lettres la
conversation qu'elle avait eue avec Lignon, le rsultat des
renseignements pris et ce qu'elle pensait elle-mme.

Ce qu'elle pensait, c'est qu'on ferait bien de marier Norine. La
fillette tait trop jolie pour n'tre pas trs-courtise; son innocence
mme pouvait tre un pige, et quoiqu'elle ft jeune, le parti qui se
prsentait tant sortable, la proposition mritait d'tre prise en
srieuse considration.

La lettre finie, madame Breteuil y fit coller deux timbres, car elle
tait d'un poids considrable, et envoya sa femme de chambre la porter 
la poste; puis s'apercevant qu'il n'tait pas encore l'heure de dner,
elle prit une ombrelle et se dirigea vers la plage.

Elle fut quelque temps avant de dcouvrir ceux qu'elle cherchait; aprs
avoir atteint le casino, elle se disposait  rebrousser chemin, lorsque,
au pied de la falaise, parmi des blocs de rochers dtachs par la
dernire tempte, elle crut distinguer un chapeau qu'elle connaissait
pour l'avoir achet.

Le chemin n'tait point agrable aux pieds chausss de fins souliers de
chevreau. Mais madame Breteuil n'apercevait point son mari, quoique la
silhouette de Norine, assise sur une roche, ne ft pas mconnaissable.
Elle continua donc sa route et s'approcha.

La jeune fille lui tournait le dos, et semblait causer avec quelqu'un
qu'on ne voyait pas.

Tout en avanant, madame Breteuil tourna la tte et aperut plus 
gauche M. Breteuil en grand conciliabule avec un patron de barque.

Avec qui donc parlait Norine alors?

Tout mue  la pense que ce pouvait tre Lignon, l'aventureux Lignon,
qui aurait profit d'une brche dans la surveillance pour s'introduire
au coeur de la place, la digne femme, qui sentait ses fonctions de
chaperon peser furieusement sur ses paules, pressa le pas... Celui qui
causait avec Norine devait tre assis ou couch devant elle, pour tre
ainsi invisible...

Un galet roula sous les pieds de madame Breteuil, lui causant une
douleur trs-vive; pour se retenir, elle appuya son ombrelle sur les
galets voisins, qui roulrent avec un bruit aigu.

Norine tourna la tte; le causeur, en se levant, se dcouvrit
imprudemment et montra la figure de Muriet.

Muriet l, en tte--tte avec Norine, aprs que Norine avait entendu de
ses oreilles qu'il ne l'pouserait pas! Madame Breteuil se sentit si
fort en colre qu'elle n'eut pas le courage d'approcher; elle se sentait
capable de dire quelque parole regrettable et ne voulait point s'y
risquer. Elle fit  la jeune fille un signe assez imprieux pour que
celle-ci ne pt s'y mprendre, et attendit.

--Vous voulez que je vienne? faisait le visage innocent avec le point
d'interrogation le plus accus dans les divins yeux bleus.

Madame Breteuil avait envie de casser quelque chose, et naturellement
elle pensa  son ombrelle, mais l'ombrelle tait utile comme canne, dans
le galet, et puis elle n'avait rien fait de rprhensible! Si la
propritaire de cette ombrelle malencontreuse avait pu se douter qu'elle
avait, en lui donnant l'veil, interrompu Muriet dans l'opration
plusieurs fois rpte d'ter et de remettre les souliers de Norine,
sous prtexte de s'assurer qu'ils ne contenaient plus de gravier, elle
et peut-tre donn cours  sa mauvaise humeur.

--Viens tout de suite! cria madame Breteuil d'un air qui ne permettait
pas de faire la sourde oreille.

Avec les marques d'un profond tonnement ml d'un peu de confusion, la
jeune fille obit et se trouva bientt prs de son amie.

Muriet suivait  une trs-petite distance, prt  accourir.

Madame Breteuil ne sembla point seulement l'apercevoir; elle regagna un
terrain plus solide, et jetant  son mari, qui venait  leur rencontre,
un mot bref pour lui dire de rentrer seul, elle entrana Norine dans les
rues les moins frquentes de la ville neuve, afin de pouvoir lui parler
 son aise.

--Tu tais l avec Muriet, dit-elle; c'est impardonnable!

Norine, la tte basse, semblait l'image de la rsignation.

--Je pensais bien, dit-elle avec une douceur anglique, oh! oui, j'tais
bien sre que vous ne seriez pas contente!

--Eh bien, alors, pourquoi fais-tu une chose que tu sais devoir me
mcontenter?

--Ce n'est pas ma faute, je vous assure, Mamie, M. Breteuil s'tait mis
 causer avec ce pcheur, alors je suis alle chercher des coquillages,
et au dtour d'un rocher j'ai vu M. Muriet devant moi. Il venait de
faire une grande promenade  mare basse. Il tait trs-fatigu, et il
s'est assis sur le galet; alors, moi, je voulais rejoindre M. Breteuil,
mais M. Muriet m'a assur qu'il allait venir; ils taient tout prs de
nous, le pcheur aussi, et puis ils se sont loigns sans que je m'en
aperoive... J'avais envie de m'en aller; vous ne m'aviez pas dfendu de
parler avec M. Muriet, mais pourtant je comprenais bien que cela ne vous
plairait pas... Et puis je n'ai pas os. S'il m'avait demand pourquoi
je m'en allais, je ne sais pas ce que je lui aurais rpondu...

Le doux visage disparaissait presque sous les ailes du chapeau. Madame
Breteuil, trs-mcontente, ne pouvait trouver un bout par o prendre sa
colre. Que dire  cette petite fille qui paraissait si candide? Aprs
tout, sans les attaques de madame Anglois, et-elle suspect l'entretien
innocent de ces deux jeunes gens? C'est madame Anglois qui l'avait mise
en dfiance contre, Muriet, de mme qu'aujourd'hui elle accusait
Norine... Et si elle s'tait trompe dans les deux cas? Un rapide coup
d'oeil jet en arrire apprit au pauvre chaperon embarrass que Muriet
avait cess de les suivre; elle respira plus librement.

--Voyons, Norine, dit-elle, je t'avais prvenue que ce jeune homme ne
t'pouserait pas: est-ce vrai?

--C'est vrai, Mamie, rpondit humblement l'ingnue.

--Je t'avais dit qu'il fallait l'viter?

--Oui, Mamie, mais pourtant vous ne m'aviez pas dfendu de parler avec
lui. Est-ce que c'est mal de parler avec lui?

--Tu sais bien que c'est mal, fit madame Breteuil impatiente, puisque
tu viens de l'avouer toi-mme. Tu savais que je ne serais pas contente!

--Je pensais, Mamie, fit Norine avec une douceur qui et dsarm un
ogre, je pensais que ce n'tait pas mal en gnral, quand il y avait du
monde, mais que cette fois-ci, vous me gronderiez parce qu'il n'y avait
personne.

C'tait raisonn. Il n'y avait rien  dire  cela! Pourtant, madame
Breteuil eut la cruaut de ne pas se tenir pour satisfaite.

--Il fallait revenir tout de suite: si l'on t'avait vue, songe un peu ce
qu'on aurait pu supposer!

--Quoi donc, Mamie?

--Qu'il te faisait la cour! s'cria madame Breteuil  bout de patience,
et comme il a dit  tout le monde qu'il ne veut pas t'pouser, vois le
mal que cela peut te faire.

Norine se mit  pleurer; et comme les deux promeneuses se rapprochaient
des rues frquentes, la situation menaait de devenir grave.

--Si je disais cela  ta mre, reprit madame Breteuil, elle te
rappellerait immdiatement.

--Oh! je vous en supplie, fit Norine qui s'arrta court, ne dites rien 
maman! Elle est si svre! Je serais malheureuse pour le reste de mes
jours: elle ne me le pardonnerait jamais! O Mamie, je vous en conjure,
si vous m'aimez!

La scne menaait de devenir pathtique; dj plusieurs passants avaient
remarqu l'expression suppliante des beaux yeux bleus pleins de larmes
qui ne coulaient point cependant.

--Allons! c'est bon! fit madame Breteuil; je ne l'crirai pas  ta
mre...

--Bien sr? insista l'ingnue.

--Puisque je te le dis! Mais ne recommence pas: c'est plus grave que tu
ne le crois; si cette petite histoire se trouvait colporte, cela
pourrait t'empcher de faire un autre mariage; et quand on a manqu un
mariage, vois-tu, il n'y a rien de plus difficile que d'en rattraper un
autre.

Les deux dames, en ce moment, arrivaient sur le port.

Justin Lignon, qui guettait depuis deux heures toutes les familles en
train de regagner leur domicile, les salua de manire  tre vu,  tout
prix.

Madame Breteuil rpondit par un signe de tte amical, et Norine par un
petit salut d'une telle dsinvolture, et si modeste en mme temps, que
Mamie en fut compltement baubie. Avant qu'elle ft revenue de son
tonnement, une calche passa prs d'eux; au fond tait madame Anglois
avec Rosette, et sur le devant Edmond, qui regardait nonchalamment les
passants.

En apercevant les deux femmes, il fit arrter, sauta  bas de l'quipage
et offrit sa place.

Madame Breteuil accepta; et les deux jeunes filles se mirent ensemble
sur le devant.

Reyer tait rest immobile auprs des roues; au moment o la calche se
mit en mouvement, ce qui prit un certain temps, Rosette aperut dans le
regard de Norine une douceur extrme qui la surprit. Suivant la
direction de ce regard, la jeune fille s'aperut qu'Edmond Reyer en
tait l'objet.

Une douleur atroce lui traversa le coeur si rapidement qu'elle eut 
peine le temps de la percevoir, puis disparut soudain, lui laissant
seulement une grande faiblesse.

Pendant que Norine attachait sur Edmond ce regard  la fois timide et
passionn, le jeune homme ne l'avait pas mme aperue: il fit un geste
d'adieu qui s'adressait  tout le monde, avec un sourire qui n'tait que
pour Rosette.

Celle-ci reprit aussitt son calme, troubl seulement par le souvenir de
la douleur intense de l'instant prcdent. Lignon, tmoin de toute cette
petite scne, n'avait cess de fixer sur son idole un regard amoureux
qui amusait fort un matelot assis en face de lui. Mais Justin n'avait
cure de ces choses infrieures; il attacha le mme regard sur la
calche, jusqu' ce que celle-ci, au tournant du quai, et disparu dans
un nuage de poussire.




X

En recevant la lettre de madame Breteuil, la mre de Norine fit un
soubresaut prodigieux.

L'an de ses garons, s'tant hasard  en demander la cause, reut une
claque qui l'envoya rflchir ailleurs, et la matrone, promue depuis un
instant au rle important d'une mre  qui l'on demande sa fille en
mariage, se sentit une tout autre personne que la veille.

Norine demande en mariage par un jeune homme du monde, qui pouvait
aspirer  une situation suprieure... cela valait la peine d'tre pris
en considration. On a beau savoir qu'on a donn  son enfant une
ducation hors ligne, qu'elle est pleine de mrites, de vertus et de
beaut, on n'est jamais sr de s'en dbarrasser en faveur d'un gendre.

Ah! si les moeurs permettaient qu'on prit au collet dans la rue un jeune
homme qui passe, pour lui dire: Monsieur, vous me convenez
parfaitement, vous tes le gendre de mes rves; votre fortune, vos
moeurs, votre situation et la disposition de vos cravates nous
conviennent de tout point; donnez-vous la peine d'entrer, et vous allez
pouser ma fille! C'est alors que les mamans seraient heureuses! On les
verrait triomphantes courir les magasins et commander des trousseaux de
tout modle!

Malheureusement la socit actuelle a donn le rle prpondrant aux
hommes. C'est eux qui disent: Madame, la fortune, les relations, les
esprances et la couleur des cheveux de mademoiselle votre fille me
conviennent tout  fait. Veuillez me la donner en mariage, et je vous
promets de la rendre parfaitement heureuse pendant six mois au moins!

Donc Norine avait trouv sur son chemin un de ces braves jeunes gens, un
de ces hommes hroques qui affrontent la belle-mre future et la
crmonie invitable, qui veulent bien s'astreindre  appeler mon
beau'frre ou ma belle-soeur un tre humain dont ils n'ont pas la
moindre notion, et qui dornavant seront seuls responsables, devant la
loi et devant la socit, de toutes les ides biscornues capables de
passer  un moment donn dans la cervelle de la femme qu'ils associent 
leur destine!

C'tait si beau que cela en paraissait invraisemblable!

Madame Guerbois mit son chapeau et se rendit aux Eaux de la Ville.

Les eaux taient en chmage. Une scheresse exceptionnelle, telle qu'on
n'en voit que tous les trois ou quatre ans, avait fait baisser le niveau
de toutes les rivires, rduit les ruisseaux  un simple filet et sch
toutes les fontaines. La Compagnie tait, il est vrai, assige de
rclamations, mais--et c'est ce que pensaient les employs--faut-il tre
naf pour faire des rclamations! Comme si cela servait jamais  quelque
chose! Et puis, en ce cas particulier, aucune force ne pouvait remettre
de l'eau dans les rivires tant qu'il ne pleuvrait pas. Il ne pleuvait
pas; le ciel, brouill avec le gouvernement, s'tait mis de
l'opposition; il tait parfaitement inutile d'esprer que le ciel revnt
sur une dcision sans doute motive par les lections snatoriales; 
moins d'un miracle, il ne pleuvrait pas, et de nos temps les miracles ne
se font point contre l'opposition, chacun sait cela.

Donc M. Guerbois lisait son journal lorsque sa femme entra. Leur
conversation fut courte et peut se rsumer en deux mots:

--Ce garon l'aime, puisqu'il la demande en mariage; s'il a vraiment une
situation acceptable, nous serions des imbciles de refuser cette bonne
aubaine.

--C'est fort bien dit, fit madame Guerbois, mais si elle allait ne pas
vouloir?

M. Guerbois connaissait sa fille mieux qu'il n'avait jamais voulu
l'avouer. Habitu de longue date  se voir rabrouer quand il mettait
une opinion contraire  celle de sa moiti, il avait gard prudemment le
silence dans maint cas o il tait loin d'approuver.

--Norine, dit-il, voudra toujours ce qui la soustraira aux travaux de la
maison. Nous dpensons cinq mille francs pour six, elle aura quatre
mille francs pour deux; son consentement n'est pas douteux.

--Oh! s'cria madame Guerbois indigne, tu crois que ma fille n'est
accessible qu' des considrations de ce genre!

--Je la crois accessible  toute espce de considrations, ma bonne
amie, se hta d'ajouter M. Guerbois, mais autant tu peux tre sre
qu'elle refuserait un homme qui n'aurait pas le sou...

--Et elle aurait joliment raison! interrompit la mre.

--Et elle aurait joliment raison! rpta docilement le pre, autant elle
sera enchante d'pouser un garon qui lui apporte l'aisance.

--On ne peut pourtant pas accepter comme cela; on aurait l'air de la
jeter  la tte de ce monsieur, dit madame Guerbois radoucie. Il faut
faire quelques objections.

--Si tu m'en crois, ma bonne amie, n'en fais pas trop, conseilla
prudemment le fonctionnaire des Eaux.

Sa moiti le regarda avec un indescriptible ddain.

--Comme si je ne savais pas ce que j'ai  faire! dit-elle.

Aprs un silence, elle ajouta:

--Je crois que je devrais aller l-bas, voir un peu ce qui se passe.

--A Dieppe! s'cria M. Guerbois ahuri.

--Mais oui,  Dieppe! Et pourquoi pas?

--Cela va coter beaucoup d'argent, fit remarquer le pre de famille.

--Eh bien! est-ce que tu crois que nous marierons Norine sans bourse
dlier? Nous avons mis de ct quelques sous pour cela; le tout est de
les employer  propos. Je partirai demain.

--Aprs-demain... tu auras l'air moins presse.

--Soit, aprs-demain, conclut madame Guerbois, cdant sans remontrance;
pour une fois, cela ne l'engageait  rien.

Au fond, l'ide de marier sa fille et d'aller  Dieppe pour cela lui
donnait une motion singulire et nouvelle; il lui semblait entrer tout
d'un coup dans le high-life, pour y prendre une place en vue.

Pendant que madame Guerbois posait une balayeuse frache au bas de sa
robe de soie noire et changeait les fleurs de son chapeau, Lignon
faisait le sige de sa future. A toute heure du jour, elle rencontrait
les yeux pleins de fluide de l'amoureux Justin.

Celui-ci avait trouv pour dverser son incommensurable tendresse deux
rcipients favorables, ce qui l'aidait fort  supporter la longueur du
temps.

L'un tait Muriet, qui coutait les dithyrambes passionns de son ami en
silence, et d'un air convaincu; l'autre tait Edmond Reyer, qui
interrompait plus souvent et ramenait impitoyablement l'amant perdu 
la ralit des choses.

--Vous aime-t-elle? lui demanda-t-il tout  coup un jour, en tournant le
coin d'une rue.

On n'a peut-tre pas assez remarqu combien on est plus  son aise pour
poser une question embarrassante lorsqu'on tourne un coin; on dirait que
les anciennes proccupations sont restes dans l'autre rue, et que les
sujets nouveaux sont de rigueur maintenant.

--M'aimer? Elle m'aimera! Se pourrait il qu'une tendresse comparable 
la mienne ne pntrt pas en elle pour l'mouvoir? Elle ne peut m'aimer
encore, chre enfant! Mais je crois qu'elle ne me regarde pas d'un oeil
indiffrent.

Reyer se rappela tout  coup certains regards de Norine; lui non plus ne
pouvait pas dire qu'elle l'et regard d'un oeil indiffrent; plus d'une
fois, il avait t surpris et mme gn de l'insistance avec laquelle
l'ingnue posait sur lui son candide regard.

Il examinas de ct Lignon, dont le profil extatique se dcoupait sur
les vieilles petites boutiques avec une intensit extraordinaire.

Lignon avait une tte  se croire aim, ce garon-l n'avait jamais
dout de lui-mme; pourquoi se sentirait-il des inquitudes en amour l
o les plus habiles perdent toute clairvoyance?

Comme ils dbouchaient devant l'htel National, Justin tressaillit et
prit Reyer par le bras.

--Ah! mon ami, lui dit-il, pas trop bas, les jambes me manquent! Elle
est l!

--Comment, a vous produit un effet pareil? Pauvre Justin! mariez-vous
bien vite, alors!

--Qu'elle est jolie! disait Lignon sans l'couter; et mignonne, et si
bonne! Et puis d'une intelligence...

--Mais, fit remarquer Reyer, vous la connaissez donc beaucoup? Je
croyais que vous aviez  peine caus avec elle.

--A-t-on besoin de causer avec une jeune fille pour connatre son me?
Mais, mon cher ami, ces tres dlicieux se dvoilent par le regard, par
l'attitude; c'est dans leurs mouvements inconscients que l'on trouve le
secret de leur pense!

--Alors, au fond, fit Reyer, qui aimait les renseignements positifs,
vous la connaissez trs-peu?

Lignon fit un geste d'impatience.

--Je la connais comme sa propre mre la connat, mieux peut-tre. Depuis
deux jours que je la vois aller et venir, ne sachant pas qu'elle est
observe, ignorant que ma vie est suspendue  son regard, croyez-vous
que je n'ai pas pntr au fond de sa candeur virginale? Ce coeur sans
dtours n'a pas de secrets pour moi. C'est que moi, je suis un
explorateur de l'me humaine...

Reyer ne l'couta plus;  quoi bon? Quand un homme ordinaire, qui 
trente ans n'a rien produit en aucun genre, s'annonce comme un
explorateur de l'me humaine, il faut renoncer  lui inspirer toute ide
pratique.

Norine ignorait-elle que les yeux amoureux de Lignon la poursuivaient
partout?

Reyer ne s'y trompait pas; il tait clair pour lui que la jeune fille
savait parfaitement dans quel but le malheureux garon tait dbarqu 
Dieppe et logeait au-dessus d'un marchand de morue.

Elle savait, tout aussi bien que si c'et t imprim sur les murailles,
que Lignon avait demand sa main, que madame Breteuil avait crit  sa
famille, et que la rponse avait annonc la venue de madame Guerbois. A
la faon dont Mamie lui avait dit: Ta mre vient passer deux jours avec
nous, l'ingnue avait compris que la proposition de mariage tait
accepte  priori, et depuis ce moment, d'ailleurs prvu par elle ds sa
premire entrevue avec Justin, elle ne cessait de retourner dans sa tte
les inconvnients et les avantages de cette nouvelle situation.

Fallait-il accepter?

videmment oui. Tout valait mieux que de continuer  faire des
raccommodages en vivant d'pargne.

Elle avait appris que Justin disposait de quatre mille francs  lui tout
seul. Cette somme semblait un Pactole inpuisable  la jeune
inexprimente. Avec cela, on pouvait vivre largement, et puis madame
Breteuil tait l! Tous les ans elle dpensait quelques centaines de
francs pour la toilette de la modeste enfant; quand celle-ci serait
marie, force serait de l'entretenir dans une tenue dcente, ce qui
donnerait d'autant plus de marge au budget officiel.

Lignon lui plaisait-il? Pas le moins du monde. A cela il n'y avait pas
l'ombre d'un doute. Non qu'il lui dplt absolument; il lui inspirait
l'indiffrence la plus confirme. Libre de son choix, Norine et
pous... Muriet?--Non, Edmond Reyer.

Celui-ci avait sur les deux autres une telle quantit d'avantages que la
comptition semblait insense. D'abord c'tait un des plus beaux garons
qui se pussent voir, avec son air de fiert calme. Ensuite il tait
trs-riche. Il avait au moins vingt-cinq mille francs de rente.

Pour Norine, c'taient les diamants et les escarboucles des _Mille et
une Nuits_. Et puis... c'est l surtout ce qui le rendait dsirable,
Reyer semblait connatre  peine son existence. On n'et pu dire qu'il
tait froid avec elle, il la traitait avec une extrme politesse, mle
d'un peu de bienveillance, comme envers une enfant; mais Norine, on ne
pouvait s'y tromper, n'tait pas une femme  ses yeux.

Que n'et-elle pas donn pour qu'il attacht sur elle un de ces regards
dont Lignon la submergeait! Que dans ses yeux profonds et calmes la
tendresse devait prendre un accent passionn! Comment faire pour allumer
dans ce regard souriant et poli la flamme de l'amour muet?

Bien que la nature l'et avantageusement partage, Norine ne possdait
pas encore toutes les habilets. Elle savait la force de sa candeur,
elle avait essay le pouvoir de son regard d'ange, et cela lui avait
toujours russi; elle se figura qu'avec Reyer il en serait de mme, et
qu'elle n'avait qu' le vouloir.

Pendant les deux jours qui prcdrent l'arrive de madame Guerbois,
elle tendit autour du jeune homme les trames les plus invisibles: elle
usa pour se trouver seule avec lui quelques instants, pour marcher  ses
cts pendant la promenade, pour lui parler avec sa voix douce des
fatigues et des soucis de sa maison trop modeste, plus de menues ruses,
plus de roueries savantes qu'il n'en faudrait pour combiner une affaire
importante.

Edmond la laissa faire, marcher, causer, ruser, sans que rien traht
chez lui le moindre soupon; ds les premiers jours, il avait perc, non
la profondeur du machiavlisme de cette jeune fille encore presque
enfant, mais l'habitude qu'elle avait de se servir de son apparence
candide pour cacher l'excution de ses petits plans. Rendu clairvoyant
par une sagesse naturelle en gnral, et dans ce cas particulier, par on
ne sait quelle rpulsion instinctive qui saisit parfois ceux qu'un amour
sincre dfend des piges de la coquetterie, il avait devin les
batteries que la jolie ingnue avait l'intention de dresser autour de
lui. On ne saurait dire qu'il l'et prise en grippe  cause de cela;
cependant, sans se l'avouer  lui-mme, il sentait un vague
mcontentement.

Norine avait assez de finesse pour s'apercevoir qu'Edmond aimait
Rosette, que Rosette l'aimait; que si cette tendresse n'tait pas
publiquement avoue, c'est que quelque motif srieux s'y opposait, que
madame Anglois en avait connaissance et l'approuvait; toutes ces choses
eussent d interdire  une jeune fille honnte la pense de troubler une
affection qu'on ne lui cachait gure. En s'en prenant  Reyer, Norine
commettait une action qu'il ne voulait pas juger, mais que chez un homme
il et qualifie svrement.

Sur ces entrefaites parut madame Guerbois.

Entre elle et madame Breteuil se passa une longue scne d'effusion et
d'inquitudes maternelles qui assomma littralement Mamie.

Quand les panchements furent termins et les rsolutions prises, on fit
venir Norine.

Elle entra, timide et charmante dans sa petite robe orne de ruches; on
lui dit de s'asseoir; elle avisa une chaise prs de la porte et s'y
assit avec une sorte de pudeur, comme s'il tait presque inconvenant de
permettre  cette chaise de la toucher de si prs.

--Pas si loin! dit madame Breteuil, nous avons  causer intimement.

Norine approcha sa chaise et s'assit en face de ses juges.

Aprs un petit discours prliminaire, madame Guerbois sentit le coeur
lui manquer, et ce fut Mamie qui annona  la jeune fille la demande
dont elle tait l'objet.

--Tu sais, conclut l'excellente femme, s'il ne te plat pas, il ne faut
pas l'pouser, ce serait malhonnte. Rponds franchement: s'il ne te
plait pas, tu es encore trs-jeune, tu auras le temps d'en trouver un
autre. Te plat-il ou te dplat-il?

--Il ne me dplat pas, rpondit la jeune fille en baissant les yeux.

Madame Guerbois fondit en larmes et se moucha avec tant de zle que son
nez en resta rouge toute la soire.

--Alors, tu consens  l'accepter? fit madame Breteuil, qui estimait que,
le cas tant grave, on ne saurait prendre trop de prcautions.

--Si papa et maman le permettent, rpondit l'irrprochable jeune
personne.

Madame Guerbois embrassa avec effusion la fille qu'elle avait si bien
leve.

--Eh bien! dans ce cas, reprit Mamie, je pense qu'il est inutile de
prolonger le martyre de ce pauvre garon. Nous allons lui faire dire
qu'il vienne aprs le djeuner.

Justin se prsenta tout ple. Il connaissait l'arrive de madame
Guerbois et ne doutait plus de son bonheur que pour la forme. On lui
annona que ses voeux taient combls; il embrassa sa future belle-mre,
il embrassa madame Breteuil qui s'en ft bien passe, il embrassa M.
Breteuil qui n'y tenait pas davantage, et finalement il embrassa Norine
qui n'y tenait pas du tout.

A l'heure du bain, Dieppe tonn vit apparatre le couple heureux qui
marchait  petits pas en se donnant le bras sous l'oeil de la famille
reprsente par madame Guerbois, escorte de M. et madame Breteuil;
c'tait assez imposant et parfaitement ridicule, mais Lignon l'avait
voulu ainsi, et madame Breteuil, ayant reconnu l'impossibilit de
l'empcher de darder son fluide sur Norine au travers des foules
assembles, avait fini par prfrer une attitude qui, pour tre
lgrement burlesque, offrait en change les avantages d'une situation
nette.

Sur la plage, qui pouvait-on rencontrer, sinon Muriet? Il se promenait
en compagnie,--pas trs-bonne, la compagnie,--et quitta son monde  la
vue du groupe patriarcal.

La grande nouvelle lui fut annonce: il n'avait point  en paratre
surpris, car s'il y avait eu une main pour tenir les fils de cette
affaire, c'avait t assurment la sienne. Il serra chaleureusement la
main de son ami, pressa avec discrtion le bout des doigts gants de
Norine, et la regarda en souriant.

Elle leva sur lui le regard le plus bleu, le plus candide et le plus pur
que jamais et contempl le soleil qui les clairait.

Ils taient si parfaitement honntes tous les deux, qu'ils ne songrent
mme pas un moment aux souliers pleins de sable, que, si rcemment
encore, ils vidaient ensemble dans les rochers, au pied de la falaise.

La falaise imperturbable les regardait sans broncher: en et dit madame
Anglois! Ce n'est pas elle non plus, la falaise, qui aurait
l'impertinence de raconter l'histoire des souliers de chevreau glac sur
des bas de fil d'Ecosse  jour...

Et la famille patriarcale continua sa promenade,  laquelle Muriet avait
dsormais le droit de se joindre. Du moment o Norine tait
officiellement la fiance de son ami, quelle raison pour l'carter?

Un peu plus loin, ce fut le tour de madame Anglois. Elle marchait vite,
en vritable braque; c'tait sa faon de prendre Pair, et elle mprisait
toute autre. Rosette causait sur un banc avec des amis  peu de
distance, et Reyer, appuy sur sa canne, coutait la conversation.

La bouche de madame Anglois se ferma comme si l'on y avait serr un
crou, lorsqu'elle vit le groupe qui s'avanait; elle regardait surtout
Muriet avec une intensit effrayante: c'tait le fou rire qui la
travaillait intrieurement et qu'elle n'et manifest  aucun prix. Elle
apprit aussi la nouvelle et fit un petit compliment qui, par la grce et
l'abandon, rappelait une allumette chimique; puis, se retournant, elle
fit un signe  Rosette, qui s'approcha.

Reyer la suivit sans affectation.

--Ils se marient, dit brivement madame Anglois. Jeune homme, je vous
souhaite toutes les flicits; mais vous les aurez.

--Avec un ange comme mademoiselle Norine, fit Lignon, je ne puis
attendre de la vie que du bonheur.

Norine rougit, plus jolie que jamais dans l'ombre de son chapeau, les
yeux baisss; un sourire mi-triomphe, mi-pudeur, jouait sur sa bouche.

--Mes compliments, mademoiselle, dit Reyer, qui avait pass derrire le
groupe et qui se trouvait en face d'elle.

L'ingnue leva sur lui un regard plein de reproche, de douleur, de
tendresse impuissante.

--On m'immole, disaient les myosotis, mais vous savez bien que c'est
vous que j'aime.

Il sentit en lui bouillonner une indicible colre.

--Elle se marie, mais elle n'a pas abdiqu! pensa-t-il.

Et, se tournant vers Rosette, il l'emmena sans affectation  l'cart, et
lui parla de choses et d'autres, avec une voix qu'elle lui connaissait
bien, mais qu'il n'employait pas souvent.




XI

--C'est parfait, mais quand nous mariera-t-on? dit Justin  sa future
belle-mre.

--Norine est fort jeune, rpondit Eulalie d'un air fort digne. Il faudra
attendre au moins dix-huit mois!

--Dix-huit mois! s'cria Lignon; les calendes grecques! Six semaines,
voulez-vous dire? Et encore, six semaines...

On discuta longtemps, mais madame Guerbois, qui se trouvait par la
chance la plus inespre en possession de la queue de la pole  frire,
se servit de cet instrument avec l'aplomb d'une personne qui n'est pas
sre de remettre jamais la main dessus. Il tait en son pouvoir de faire
languir quelqu'un, ce quelqu'un tait un gendre en expectative...
c'tait le moment ou jamais de lui donner de bonnes habitudes, n'est-il
pas vrai?

Elle maintint, donc son arrt, sans mme laisser entrevoir que M.
Guerbois pourrait en adoucir les rigueurs.

--Dix-huit mois, fit Lignon, qui alla porter ses dolances dans le sein
de madame Breteuil Mais pendant ce temps-l je vais scher sur pied!

Le lger embonpoint du jeune homme permettait d'envisager cette
hypothse sans trop de dsespoir. Mais Mamie, toujours compatissante,
promit d'user de son influence pour empcher les rigueurs de madame
Guerbois de rduire son futur gendre  l'tat asctique.

Cependant il faudrait attendre, c'tait certain; d'abord un trousseau
tait ncessaire, et puis Justin, qui n'avait jamais eu la moindre
prvoyance, sentait bien la ncessit de faire quelques conomies avant
d'amener une femme  ce qu'il appelait son foyer; son foyer se composait
de deux chambres et d'une cuisine troite...

Pourrait-il installer Norine dans un foyer si exigu?

Ce doute amer empoisonna un moment sa vie, mais le moment fut court;
Justin avait les dsespoirs violents et brefs; la vue de sa jeune
fiance, assise prs de la fentre, calma son inquitude. Avec elle, il
serait bien partout; donc, elle-mme devrait tre heureuse,  condition
de vivre auprs de lui.

N'tait-ce pas de la logique, cela?

En attendant le jour trois fois fortun du mariage, Lignon entra dans
son rle de prtendant agr, au moyen des petits cadeaux, bouquets,
gracieusets varies, qui cotent si cher et ne rapportent rien.

Norine tait entre plus aisment encore dans le rle de fiance: rien
de plus commode que de se laisser choyer, complimenter, couvrir de
fleurs et de louanges. Ordinairement, dans le monde, ces louanges sont
discrtes; Lignon n'tait pas si rserv; les adulations les plus
absurdes, l'encens  pleines poignes lui semblaient  peine assez bons
pour son idole.

L'idole se laissait faire, souriait avec grce, tmoignait une parfaite
ingnuit, et promenait autour d'elle ses yeux innocents, qu'elle
arrtait souvent sur Reyer.

Pour rompre la monotonie d'un intrieur qui n'amusait pas beaucoup
madame Breteuil, celle-ci s'tait vertue  fusionner, momentanment du
moins, les deux chalets voisins; on se runissait le soir tantt chez
l'une, tantt chez l'autre de ces dames.

Rosette faisait de la musique; Lignon avait d'abord eu l'air de la
comprendre, puis en voyant Norine rester parfaitement froide, il avait
cess de se battre les flancs; peu  peu il commena  parler tout bas,
pendant les passages bruyants, puis s'enhardit, et le bruit touff de
sa conversation fut bientt la pdale invitable des morceaux
qu'excutait Rosette, ce que voyant, celle-ci renona  jouer, car rien
n'est plus insupportable pour un excutant que d'entendre ronronner dans
un coin une conversation qui lui dit combien peu il intresse les
causeurs.

--Pourquoi donc Rosette ne fait-elle plus de musique? demanda, ds le
second jour, madame Breteuil toute dpayse.

--Parce que vos amoureux sont insupportables! C'est moi qui ai interdit
le piano; au moins votre berger du Tendre sera oblig de parler un peu
plus haut, et l'on pourra savoir ce qu'il dit. Ce doit tre intressant.

--Comment! c'est pour cela? s'cria madame Breteuil. Oh bien! je vais
gronder Norine d'avoir caus pendant la musique: c'est un manquement 
la politesse, cela...

--Pas bien leve! fit madame Anglois en levant son index  la hauteur
de son nez; pas bien leve, je vous l'avais dit! Mais qu' cela ne
tienne: laissez-les donc aller, ces tourtereaux; ils finiront peut-tre
par devenir drles.

Edmond Reyer ne disait rien, suivant sa coutume. Rosette faisait du
filet avec une application soutenue. Tout  coup les deux jeunes gens se
regardrent, sans s'tre parl, et chacun d'eux lut sur le visage de
l'autre une expression si comique qu'ils clatrent de rire.

Madame Breteuil allait se demander la cause de cette hilarit.

--Laissez, dit sa voisine, ils se sont compris; cela leur arrive. Ils
savent trs-bien ce qui les amuse, allez! Quant  nous, nous n'avons pas
besoin de le savoir, n'est-ce pas, Rosette?

--Ce n'est pas ncessaire, ma tante. Cependant, si vous le dsirez...

--Je ne le dsire pas, rpondit tranquillement madame Anglois.

Mamie regarda les jeunes gens avec une attention nouvelle. Comment! ils
savaient sans s'tre parl ce qui les faisait rire? Et avec cela ils
semblaient toujours aussi calmes, non pas indiffrents, mais aussi peu
troubls que s'ils taient de simples connaissances de salon...

Une question flottait sur les lvres de la bonne dame, mais elle n'osa
la formuler.

Madame Anglois, qui la regardait de son air digne, demanda  sa nice:

--Quel jour auras-tu vingt et un ans, Rosette?

--Le vingt-cinq septembre, ma tante.

--Trs-bien, mon enfant. J'en serai charme.

Le regard de madame Breteuil alla des uns aux autres avec la mme
indcision; il y avait certainement quelque chose l-dessous; mais ses
amis avaient tous l'air si tranquille et si peu mystrieux qu'elle garda
le silence, et, ce qui tait plus mritoire, elle se dit que cela ne la
regardant pas, elle n'avait qu' n'y plus penser.

Pendant que les quatre amis gardaient ce silence qui est la meilleure
preuve de l'entente cordiale, deux petits coups retentirent  la porte,
et mademoiselle Norine se prsenta sur le seuil, avec cette modeste
assurance qui tait son plus charmant apanage.

--Vous tes ici, Mamie! fit-elle en rougissant; je ne croyais pas vous y
rencontrer.

--Que venais-tu donc chercher, si ce n'est moi? fit madame Breteuil sur
le ton de la plaisanterie.

Les yeux bleus se posrent si franchement sur Edmond que celui-ci en
soutint le regard avec une semblable assurance: mais tout aussitt les
myosotis se retournrent vers Rosette, qui attendait, la navette en
l'air, avec l'air du dtachement le plus parfait.

--Je voulais demander  Rosette de me prter son album de dessins de
crochet... Je vous demande pardon, madame, ajouta-t-elle en s'adressant
 madame Anglois; on m'avait dit que vous tiez alle vous promener avec
Mamie...

--Mais non, comme vous le voyez, je ne suis pas alle me promener,
mademoiselle, dit madame Anglois en se carrant plus commodment dans son
fauteuil; je n'en suis que plus charme de votre visite. Rosette, va
donc chercher ton album pour cette jeune personne.

Le ton tait empreint de persiflage, l'attitude tait un peu moqueuse.
Norine se sentit dmonte; la prsence de deux dames l'avait en effet
surprise, et elle ne savait plus trop quelle contenance faire, en voyant
ses petits plans bouleverss. Elle s'approcha de Mamie, glissa
tendrement une main dans celle de la bonne dame, et, de cette
forteresse, regarda tout autour d'elle pendant que Rosette
disparaissait.

Madame Anglois changea de place, de faon  tourner  peu prs le dos 
la jeune fille; elle ne perdait cependant pas un de ses mouvements dans
la glace qui lui faisait vis--vis. Norine n'avait pas encore
l'exprience des glaces, de sorte qu'elle tomba dans le pige et ne se
gna plus pour contempler Edmond.

Celui-ci avait entam une conversation avec madame Breteuil, et semblait
ne pas s'apercevoir de l'attention dont il tait l'objet; pourtant il
parlait un peu plus vite et plus haut que de coutume. Aprs un temps qui
avait paru long, Rosette revint et prsenta le petit album  sa
compagne.

--Rentrons, dit madame Breteuil, qui sentait quelque chose d'trange
dans ces incidents si simples et si vulgaires.

Norine la suivit, et elles retournrent chez elles.

--Cette petite fille!... fit madame Anglois quand elle les eut suivies
du regard par la fentre assez longtemps pour les voir entrer dans leur
chalet. Cette petite fille!...

Le regard de Rosette l'arrta court; elle s'approcha de la jeune fille,
et, chose extraordinaire chez une personne si peu expansive, elle posa
ses deux mains un instant avec une lgre pression sur ses paules
mignonnes; puis elle regagna son fauteuil et dit  sa nice:

--Joue-nous donc quelque chose, puisque nous aimons la musique, nous
autres!

Justin avait beau envoyer des bouquets, madame Guerbois allait repartir
et lui avait annonc son intention de le prendre pour cavalier dans son
voyage. La proposition tait d'autant moins discutable que le cong
accord par la maison Corroyeur touchait  son terme, il fallut obir!

La dernire soire fut navrante pour les mes sensibles. Lignon semblait
la statue du dsespoir,  ce point que madame Breteuil se crut oblige
de le remonter un peu. Aprs le dner, car il avait din au chalet, elle
le fit venir auprs d'elle, l'arrachant ainsi  la contemplation de son
idole, qui, place de trois quarts, continuait  se laisser placidement
admirer.

--Voyons, dit l'excellente femme, vous n'avez pas besoin d'avoir l'air
aussi abruti, pour une sparation de trois semaines! Et puis, vous
l'avouerai-je, mon cher enfant?--il avait bien fallu en venir  la
familiarit avec Lignon, car,  moins d'tre l'inabordable madame
Anglois, il vous y forait par son abandon personnel;--je trouve que
vous vous tes enflamm un peu trop vite et un peu trop fort. C'est pis
que menu fagot, ce feu-l! Vous ne la connaissiez pas il y a trois mois,
cette petite, et voil que vous ne pouvez plus vivre qu' l'ombre de son
parasol.

--Si vous saviez comme je l'aime! murmura Justin avec des regards 
faire sauter une poudrire...

L'objet de sa flamme s'tait tourn de profil, et ses yeux perdus 
l'autre bout du salon interrogeaient les fentres claires du chalet
Anglois, o sans doute on venait aussi de dner.

--Mais tout le monde sait cela! Vous n'en faites pas un mystre,
d'ailleurs! Toutefois il y a plusieurs manires d'aimer, et j'ai une
vague ide que la vtre n'est pas la meilleure.

Justin fut si surpris qu'il reporta son regard sur madame Breteuil.

--Non, continua celle-ci, puisant des ides encore non mises dans le
courage qui lui tait venu tout  coup. Vous la flattez trop, cette
enfant, vous la traitez comme une femme, et ce n'est encore qu'une
gamine; vous avez l une ducation  faire, et si vous vous posez en
humble adorateur, quand vous voudrez faire accepter un conseil, vous
aurez bien de la peine... Je vous affirme, continua la bonne me, un peu
irrite du silence boudeur de Lignon, je vous affirme que, si vous ne
changez pas votre manire d'tre, vous ne serez pas le matre chez
vous...

--Ah! madame, que le ciel me prserve d'tre le matre! Quel mot brutal,
vestige d'un autre temps, reste de cette domination cruelle, de cet
inique servage qui si longtemps a pes sur la femme! Ce que je veux,
c'est une compagne, une inspiratrice, une femme qui partage ma vie et
mes ides. Quel meilleur moyen de trouver cela que de me faire de ma
fiance une amie?

--On ne se fait pas une amie d'une jeune fille que l'on traite en enfant
gte, rpliqua madame Breteuil.

Lignon eut l'air tellement malheureux, qu'elle se hta d'ajouter:

--C'est pour votre bien que je vous parle ainsi, mon cher ami.

--Je vous en remercie, rpondit l'infortun, du mme ton dont on
remercie le dentiste qui vient de vous arracher une dent.

Norine fit un lger mouvement: les fentres du chalet venaient de
s'teindre; au mme instant, la sonnette retentit  la porte.

C'tait madame Anglois avec sa nice et Reyer,--Reyer qui dnait l
presque tous les jours.

Un instant aprs, Muriet fit son apparition. Depuis que Norine tait
promise, on pouvait le recevoir sans crainte, et puis, comment le bannir
sans provoquer de la part de madame Guerbois des questions fort
embarrassantes?

Quelques autres personnes vinrent encore; Lignon s'en souciait peu.
Assis auprs de Norine, il n'et pas troqu sa place contre l'empire des
tzars.

La jeune fille tait d'un autre avis. Quand on est une ingnue de seize
ans  peine, et qu'on a auprs de soi un fianc amoureux jusqu'au
ridicule, on ne peut que se laisser adorer, mais c'est fort ennuyeux.
Les autres s'amusaient l-bas!

Il y avait surtout un certain coin, o M. Breteuil, Rosette et Reyer
riaient de tout leur coeur.

Que pouvait-on dire dans ce coin? Que n'et pas donn la jeune fiance
pour abandonner les douces paroles de son prtendu, et courir
l-bas,--o d'ailleurs sa prsence et probablement arrt ces rires qui
semblaient la provoquer tout exprs?

Muriet se joignit au groupe, et l'on continua de rire; la voix d'Edmond
Reyer se faisait quelquefois entendre; c'tait une pointe acre qui
tombait sur l'architecte; mais la raillerie mordante tait si bien
dguise sous une enveloppe spirituelle et irrprochable, que la victime
ne pouvait s'en formaliser.

Qu'il tait beau, Edmond, avec ses yeux intelligents, ses rares
mouvements pleins de force et de grce, avec la supriorit de son
ducation intellectuelle et morale! Muriet avait l'air d'un petit garon
auprs de lui...

Norine ramena involontairement ses regards vers son fianc, qui plus que
jamais lui parut laid et mesquin.

--Nous vivrons l'un pour l'autre uniquement, n'est-ce pas, ma Norine
adore? murmurait l'amoureux Lignon. Le reste du monde ne comptera plus!
Est-ce que vous tenez au monde?

--Je ne sais pas, rpondit candidement la fiance.

--Adorable enfant! Le monde, voyez-vous, c'est un gupier o l'on reoit
de rudes assauts; ceux qui veulent vivre heureux n'ont qu' s'en garder.
Je ne dis pas que plus tard, lorsque je me serai fait une situation dans
la littrature, nous ne puissions aller partout, la tte haute; nous
serons alors les vainqueurs de cette socit qui...

Il laissa couler les flots de son loquence pendant un certain temps,
aprs lequel, pendant qu'il s'arrtait pour reprendre haleine, Norine
lui dit de sa voix mlodieuse:

--Mais le thtre?

--Le thtre? Oh! je l'aborderai quelque jour. J'ai une ide de pice...
Vous verrez!

Norine jeta  son futur un coup d'oeil plein d'une admiration nave:
elle le croyait, d'ailleurs; pourquoi ne l'et-elle pas cru? Et puis
cela flattait son amour-propre.

Cependant elle revint  la question pratique.

--Je parlais des reprsentations de thtre, dit-elle. Est-ce que vous
n'aimeriez pas aller au spectacle? Moi, j'aimerais bien cela.

--Nous irons tant que voudrez, rpondit Justin en souriant. J'ai des
amis dans diffrents journaux, nous aurons des billets  discrtion.

C'tait quelque chose, cela; aussi Norine fut-elle plus gracieuse avec
son prtendu qu'elle ne l'avait encore t. Pendant qu'ils causaient,
Muriet les regardait du coin de l'oeil, et madame Anglois, qui ne
perdait rien, aperut un petit sourire moiti compatissant, moiti
ironique, dcoch par l'architecte  la jeune fiance. Celle-ci rpondit
par un regard trs-digne, qui n'excluait pas l'affection.

--Allons, pensa madame Anglois, elle est complte! La soire s'avanait,
les htes se sparrent. Seuls les habitants des deux chalets restaient
ensemble.

--Il faut vous dire adieu, mes enfants, dit madame Guerbois, qui tombait
de sommeil. Nous partons demain  six heures.

Rosette fit un mouvement pour se retirer; sa tante la retint d'un geste
imperceptible; elle avait envie d'assister  ces adieux-l.

Reyer attendait debout, le chapeau  la main, prt  reconduire les deux
dames.

Justin s'avana trs-ple, sous le lustre, et embrassa Norine sur les
deux joues. C'tait dur de la quitter comme cela.

Madame Anglois rprima un mouvement si vif que Rosette sentit le coude
de sa tante dans ses ctes: pendant que Lignon, vritablement navr,
plantait ses baisers sur les joues de sa fiance, celle-ci avait regard
Reyer.

--Allons-nous-en, fit brusquement madame Anglois; allons, vite, tout le
monde dehors!

Elle bouscula devant elle Rosette et Reyer, prit cong des autres le
plus succinctement du monde, et ne dragea pas jusqu'au moment o le
sommeil la prit en piti.




XII

Quelques jours s'coulrent, et madame Breteuil, malgr toute sa bont,
ne pouvait s'empcher de convenir que, depuis le dpart d'Eulalie et de
Lignon, sa demeure lui paraissait plus aimable, la brise de mer plus
fortifiante, le firmament lui-mme plus vaste et mieux ar. Elle se
prparait  jouir doucement des trois semaines qui lui restaient encore
 passer  Dieppe; il tait convenu que Norine resterait avec elle
jusqu'au retour.

Madame Guerbois, ne se souciant gure d'admettre beaucoup son futur
gendre dans son troit intrieur, avait suppli son amie de garder la
jeune fille jusqu'au moment o tout le monde rentrerait  Paris.

Madame Breteuil avait consenti: l'obstacle Muriet tait cart par le
seul fait des fianailles, l'obstacle Lignon tait retourn  sa
librairie; quel autre obstacle et pu se lever entre elle et le repos?
Norine ne pouvait avoir dans la tte d'autre ide que son mariage, et le
fait est qu'il y avait l de quoi occuper une cervelle de jeune fille.

Mamie se dit qu'elle allait enfin jouir d'un repos bien gagn.

La vie ordinaire avait repris entre les deux chalets; Norine se trouvait
souvent en tiers dans les entretiens de Rosette et d'Edmond Reyer. Les
jeunes amis n'en paraissaient point mus. Ils causaient comme
d'habitude, sans trop se soucier  vrai dire si leur compagne pouvait
les comprendre. Insensiblement, la conversation tournait souvent du ct
du mariage. Chacun exprimait ses ides; Edmond et Rosette bataillaient
quelquefois, mais de cette faon railleuse et discrte qui permet 
l'auditeur de se demander si les combattants pensent vraiment ce qu'ils
disent.

Norine coutait en silence. Dans son for intrieur, elle trouvait leurs
ides parfaitement ridicules. Quoi! vivre de sacrifice! avoir du got
pour l'effacement! Prfrer le plaisir de renoncer  ce que l'on prfre
 celui d'imposer sa volont? C'est donc un plaisir de renoncer 
quelque chose! Fallait-il avoir l'esprit biscornu pour dbiter des
choses pareilles!

Un jour, Edmond n'tant pas venu, madame Anglois s'en alla passer un
bout d'aprs-midi chez son amie, et les deux jeunes filles se trouvrent
seules, ce qui ne leur tait pas arriv depuis longtemps.

--Cela ne vous semble-t-il pas singulier d'tre fiance, tout  coup, si
vite? demanda en souriant Rosette.

Norine hocha la tte avec une expression entre oui et non.

--Vous tes si jeune, reprit la jeune fille, que cela doit vous sembler
un rve!...

Norine ne parut pas de cet avis; elle aimait les ralits, et le rve la
proccupait fort peu.

--Avez-vous fait quelques projets d'avenir? continua Rosette.

Au fond, tout cela lui tait fort gal; mais quand on a commenc une
conversation, comment la laisser tomber sans impertinence? Il y a des
gens que cela proccupe fort peu, mais Rosette avait la faiblesse de
s'inquiter des formes polies.

--Des projets? rpta Norine en haussant les sourcils; oh! oui,
certainement! Nous aurons une chambre bleue, en reps; c'est joli. Et
puis le salon en velours violet; c'est riche.

--M. Lignon a de la fortune? demanda innocemment Rosette.

Norine pina les lvres; depuis sa promotion  de nouvelles dignits,
elle avait perdu totalement cette douceur touchante qui tait jadis son
plus grand charme; elle ressemblait maintenant  une personne qui dans
un omnibus retire ostensiblement ses pieds pour qu'on ne marche pas
dessus.

--Dans tous les cas, rpondit-elle, nous serons dans l'aisance.

--Je n'en doute pas, reprit Rosette avec un accent de bonne humeur fait
pour attnuer ce que sa question avait pu prsenter d'indiscret. Mais je
voulais parler de votre vie intrieure; c'est cela qui est intressant;
le reste ne vient qu'aprs.

--Oh! pour l'intrieur, fit Norine, soudain dgele, c'est bien simple:
M. Lignon ira  ses affaires tous les jours; moi, j'aurai une bonne pour
faire les choses matrielles, et je n'aurai  m'occuper que de la
surveillance. Je la ferai travailler, vous pouvez y compter, car  quoi
bon payer les gens si cela ne doit pas vous pargner de la peine?

--Et vous, que ferez-vous?

--Moi! je lirai, j'irai me promener. Je ferai des visites... J'ai assez
travaill depuis que je suis ne! Je me reposerai.

--Est-ce que vous pensez, reprit Rosette un peu surprise d'une
profession de foi si nette, que M. Lignon aimerait cela? Les maris
n'aiment pas beaucoup, en gnral, que leurs femmes sortent seules quand
elles sont trs-jeunes; la libert leur vient ensuite, mais dans les
commencements...

--Oh! pour cela, fit Norine d'un ton sec, cela m'est bien gal! Dans les
commencements du mariage, j'ai entendu dire que les maris font tout ce
que leurs femmes veulent; j'accoutumerai M. Lignon  m'obir, et quand
il en aura pris l'habitude, cela ira tout seul. Je n'ai pas du tout
l'intention de faire ses volonts; c'est lui qui fera les miennes.

Rosette, avertie par je ne sais quoi, leva les yeux et aperut, sur le
seuil, sa tante qui contemplait Norine avec la mme curiosit
qu'inspirerait un animal dsagrable et jusqu' un certain point
dangereux.

--Vous aurez de la chance, mademoiselle, fit la voix profonde de madame
Anglois, si votre mari s'arrange d'une telle profession de foi.

Norine tressaillit et se retourna comme un serpent  qui l'on a march
sur la queue.

Le regard que reut madame Anglois n'avait plus aucun rapport avec les
myosotis, mais il ne parut point effrayant  la destinataire, qui vint
s'asseoir tranquillement auprs des jeunes filles. Quelques instants
aprs, Norine se retira.

--Dis-moi, Rosette, fit la tante, aprs que l'atmosphre du salon se fut
claircie et comme repose autour des deux femmes, es-tu mfiante par
nature, ou confiante par principe?

--Confiante, ma tante, rpondit la jeune fille.

--As-tu du got pour les preuves?

--Cela dpend. Du got, non; quand c'est utile, je sais les supporter.

--C'est bien. Je crois qu'il ne sera pas mal d'essayer...

--Si vous croyez que ce soit bon, faites ce que vous voudrez, ma tante,
rpliqua Rosette.

Ses joues brunes s'taient colores, et elle leva sur madame Anglois un
regard qui ressemblait un peu  une prire.

--Il y a, fit la tante, des preuves qui sont bonnes pour tout le monde,
except les russ ou les mchants; si tu n'as pas confiance, mon enfant,
il ne faut pas t'exposer, mais alors l'avenir est incertain...

--Faites comme il vous plaira, ma tante, j'ai confiance en vous d'abord!
rpondit Rosette.

Sa main tremblait un peu, mais son visage s'tait rassrn; le regard
qu'elle posa sur son amie tait aussi pur et plus profond que jamais
regard bleu de Norine.

Le soir venu, on s'en fut sur la plage; avec une certaine intuition de
malice, madame Anglois dirigea la promenade du ct des rochers o
Muriet avait trouv tant de plaisir  dchausser Norine. Il n'tait
point l ce soir, l'architecte; quelque devoir de socit, lucratif sans
doute, l'avait retenu au Casino.

Rosette marchait auprs de sa tante, et M. Breteuil, qui l'avait en
grande amiti, avait entam avec elle une longue discussion musicale.

Edmond Reyer rejoignit le petit groupe, et comme d'ordinaire allait se
mettre auprs de ses amies; madame Anglois, tout en lui adressant
quelques paroles, ne lui cda point sa place; M. Breteuil tenait l'autre
ct; madame Breteuil, entoure d'amis, marchait  quelque distance;
Edmond se trouva rejet un peu en arrire, auprs de Norine, qui
cheminait seule, et visiblement  l'cart.

--Toute seule aujourd'hui, mademoiselle? dit-il. Voil ce que c'est que
d'tre fiance; on n'ose plus vous troubler dans vos rflexions.

Norine leva vers son interlocuteur un regard qui disait clairement:

--Pourquoi vous moquez-vous de moi?

--On a de quoi penser quand on va se marier. Ce cher Lignon! C'est le
meilleur garon que je connaisse,--et digne de son bonheur, ajouta-t-il
avec un sourire.

--Quel bonheur? demanda Norine.

Sa voix tait calme, mais un peu plus grave que de coutume.

--Mais celui de vous pouser... celui d'avoir conquis votre sympathie.
Il vous aime trs-tendrement, mademoiselle, ajouta Reyer devenu soudain
srieux; il sentait chez Norine une hostilit secrte  l'endroit de ses
paroles, et cela lui donnait un peu d'irritation... C'est un honnte
homme, et il vous aime; c'est un bonheur qui n'est pas donn  toutes
les femmes.

--Je ne l'aime, pas, dit Norine si tranquillement, qu'Edmond crut avoir
mal entendu. Je ne l'aime pas. Je l'pouse parce qu'il faut que je me
marie, ou, sans cela, la vie chez moi me serait intolrable; mais si
j'tais libre, je ne l'pouserais pas.

--Mais alors il ne faut pas l'pouser! fit Reyer, avec un peu de colre
dans la voix.

Il avait grande envie de planter l cette petite fille sche qui lui
faisait,  lui presque tranger, des confidences si peu provoques.

--Si j'tais libre, ce n'est pas lui que j'pouserais, reprit Norine;
mais je subis ma destine.

Une curiosit bizarre, et il le savait d'avance, tout  fait dvoye,
saisit le jeune homme; il indiqua du bout de sa canne Muriet qui
apparaissait  quelque distance.

--Voici Muriet, dit-il; je vais le chercher. Norine comprit  merveille.

--Non, dit-elle; je vous en prie, laissez-le o il est; nous n'avons pas
si souvent occasion de causer ensemble.

Rosette se retourna et regarda les deux jeunes gens qui se trouvaient un
peu en arrire. Edmond pressa le pas pour la rejoindre; mais Norine
s'attardait avec une telle persistance que, sous peine d'impolitesse, il
dut ralentir le pas.

--C'est trs-dur, je vous assure, monsieur, reprit Norine, de devoir se
sacrifier si jeune, et de se marier, pour ainsi dire, contre son gr.
C'est le malheur de la pauvret... Les riches sont trs-heureux, ils
choisissent; nous autres, nous acceptons...

--Quand une fois on a accept un devoir, on n'a plus qu'une chose 
faire, dit Edmond avec quelque autorit, c'est de le remplir en
conscience et de ne pas permettre  sa pense de s'en carter un moment.

Norine jeta au jeune homme un regard tel que Lignon n'en avait
certainement jamais reu, et rpondit avec un soupir, en baissant les
yeux:

--Il faudrait pouvoir le faire, mais on n'est pas toujours matre de sa
volont.

Edmond resta ptrifi et s'arrta court. Non qu'il n'et remarqu le
mange de coquetterie de Norine  son gard, mais il tait loin de
s'attendre  cet assaut en rgle.

Dans la franchise brutale de l'aveu d'indiffrence de la jeune fille 
regard de son futur, il avait pu voir l'humeur d'une ambitieuse en
prsence d'un mariage qui ne rpondait pas  ses vues; mais ceci
dpassait toute limite.

Norine s'tait arrte en mme temps que lui, sans gne apparente; elle
avait toujours sur elle une sorte de trouble pudique, qui lui permettait
de sembler  son aise, si elle le voulait, dans les circonstances
difficiles; sa manire d'tre ordinaire tant l'embarras, comment savoir
si elle tait embarrasse ou non?

Ce temps d'arrt fut trs-court. Edmond se remit en marche comme par la
dtente d'un ressort, et Norine  son ct continua de regarder le
galet. Le silence n'avait pas dur plus d'une demi-seconde.

--Il faut tre matre de sa volont, reprit Reyer en pressant le pas;
celui qui dit: C'est plus fort que moi, deviendra peut-tre un jour
capable de tous les crimes.

Le rire argentin de Norine rsonna dans le crpuscule.

--Des crimes! dit-elle.

--Oui, des crimes, rpondit Edmond, en se htant encore davantage.

Ils avaient rejoint les autres.

Comme sous l'influence d'une pression magique, une petite place se fit
entre Rosette et madame Anglois, et le jeune homme se trouva pour ainsi
dire envelopp de ses deux amies. Une sensation extraordinaire de
tideur et de bien-tre l'envahit, et il resta silencieux, jouissant de
sa quitude comme s'il l'avait retrouve aprs l'avoir cherche
longtemps.

La nuit tombait; la petite caravane rebroussa chemin.

Norine vaguait aux cts de madame Breteuil d'un air rche et ennuy.
Elle avait fait une cole, une grosse cole, elle le sentait bien.
Pourquoi? Elle n'et pu le dire; tout au fond d'elle-mme et dment
interroge, elle et peut-tre rpondu ceci: qu'elle avait si grande
envie d'pouser Edmond Reyer qu'elle n'avait pu rsister au besoin de le
lui faire savoir. Femme, elle et employ d'autres moyens; jeune fille,
elle avait cru que peut-tre elle deviendrait dsirable  ses yeux, s'il
se croyait prfr. C'est un calcul absurde, faux et ridicule: on ne
manque jamais de le faire d'abord, mais on s'en corrige.

--Bah! se dit Norine en rflchissant aux suites possibles de son
algarade, aprs tout je ne lui ai rien dit; il n'en parlera pas, et s'il
en parlait, je dirais qu'il a menti; personne ne le croirait, d'abord!
Est-ce que tout le monde ne sait pas combien je suis incapable dune
chose pareille?

Elle tait inquite cependant;  la faon dont Reyer avait disparu entre
ses deux amies, elle se demandait s'il n'y avait pas l quelque complot
qu'elle et ignor... mais quoi?

Heureusement, Muriet venait  leur rencontre; le soir s'assombrissait;
plusieurs messieurs avaient offert leur bras  des dames, pour les
guider sous le ciel couvert de nuages gris.

Muriet se trouva bientt prs de Norine, dont l'isolement fit piti 
son coeur charitable, et suivant l'exemple des autres, il passa sous le
sien le bras de la jeune fille qu'il serra contre son coeur.

C'tait la premire fois depuis les fianailles qu'il se trouvait 
pareille fte; aussi l'treinte fut-elle troite.

Norine ne dit rien, et ne retira point son bras. Aprs l'chec qu'elle
venait de subir, c'tait une consolation que de retrouver celui-l.

Elle n'aurait pas eu besoin de lui en dire si long,  cet ami, pour lui
dlier la langue et les mains! C'est pour cela qu'elle ne lui dit pas
grand'chose; un de ses principes d'ingnue tait que, lorsque les gens
vont tout seuls, il n'est pas ncessaire de les encourager; or Muriet
allait trs-bien tout seul.

--Vous allez donc vous marier? demanda-t-il  demi-voix.

--Oui, rpondit Norine.

--Cela ne vous fait pas de peine?

--Quoi?

--Vous savez bien que ce mariage causera des chagrins. Mais il faut se
rsigner, n'est-ce pas?

Il se rsignait, le brave garon! Et, tout en se rsignant, il cherchait
la main de Norine, cache sur son poignet par les franges du mantelet.
La main se dgagea tout doucement... Il faut savoir se tenir. Alors il
serra le bras plus troitement, et le bras ne rsista point.

--Vous aurez un joli petit intrieur, reprit-il; vous inviterez souvent
vos amis, je pense? et l'on ne fera pas de musique?

--La musique? Je l'ai en horreur! rpondit Norine avec un lan de
franchise trs-sincre.

--Il ne faut pas dire cela, fit Muriet; certaines gens seraient assez
btes pour en conclure qu'on manque de got! Mais on n'est pas forc
d'en faire, n'est-ce pas? Lignon vous aime comme un fou; dites,
mademoiselle, vous n'oublierez pas que c'est moi qui l'ai amen chez
vous, moi qui suis l'instrument de son bonheur?

Norine demeurait muette comme une carpe.

Ils taient rests en arrire; la pluie qui commenait  tomber avait
chass les promeneurs; un mouvement se fit dans le groupe au moment de
se disperser. Muriet embrassa vivement Norine sur les deux joues, au
coin des lvres.

--Bonsoir, mademoiselle, lui dit-il aussitt.

Mais madame Breteuil, qui s'tait retourne au mme instant en disant:
O donc est Norine? avait t tmoin des baisers. Au premier, elle
avait cru s'tre trompe, d'autant qu'on n'y voyait pas clair; au
second, elle reut un grand coup dans son coeur honnte.

--Norine! fit-elle d'une voix touffe.

--Me voici, Mamie, rpondit la jeune fille en se rangeant promptement
tout prs d'elle.

On se disait bonsoir; dans le brouhaha de ce moment agrment de
parapluies, personne ne s'aperut que madame Breteuil avait tourn le
dos  Muriet sans rpondre  son salut.

Celui-ci haussa les paules, mit les mains dans ses poches et s'en alla.

Une voiture passait, les voisins de chalet s'y entassrent, Reyer monta
sur le sige, et personne ne dit plus mot jusqu'au logis. En descendant,
madame Breteuil demanda  madame Anglois si elle ne venait pas prendre
une tasse de th.

--Non, merci, rpondit la dame d'un air plus formidable encore que de
coutume. Nous nous reverrons bientt, mais pour le moment je n'ai pas
envie de prendre de th. Allons, petit monde, ne vous faites pas
mouiller, rentrez!

Elle poussa devant elle Edmond et Rosette, qui obirent sans rsistance,
et sonna si vigoureusement  sa porte que l'anneau faillit lui rester
dans la main.

Lorsque les trois amis se trouvrent seuls dans le salon du chalet,
dbarrasss de leurs pardessus et de leurs chapeaux, ils se regardrent
un instant avec une expression singulire; on aurait dit qu'ils ne
savaient s'ils devaient rire ou pleurer.

L'impassible figure de madame Anglois, drogeant  toutes ses habitudes,
exprimait une colre mle de comique, bien drle  contempler.

Les jeunes gens la regardrent, puis leurs yeux se rencontrrent, et par
un trs-lger mouvement, sans emphase et sans bruit, ils se trouvrent
tout  coup dans les bras l'un de l'autre.

La tte de Rosette se cacha sur le veston d'Edmond, qui mit un tendre
baiser sur les cheveux soyeux  porte de ses lvres; puis il conduisit
la jeune fille  un fauteuil, serra fortement la main de madame Anglois
et s'assit lui-mme en face d'elle, le tout sans profrer une parole.

--Le petit monstre! s'cria la bonne dame.

Rosette sourit et regarda Reyer avec une inexprimable tendresse.
Celui-ci lui prit la main, qu'il baisa avec respect.

--Le petit monstre! Elle vous a fait sa dclaration? Enfin on saura 
quoi s'en tenir.

--Pardon, fit doucement Reyer, vous comprenez que je ne puis parler de
cette jeune fille, que vous appelez le petit monstre, ni en bien...

--Parbleu! gronda madame Anglois.

--Ni en mal! conclut Reyer sans se troubler.

--Est-ce que vous croyez que j'ai besoin de vos confidences? fit la
tante de Rosette avec un indicible ddain. Vous figurez-vous que je ne
sais pas mot pour mot ce qui s'est pass? Vous ne savez donc pas que
j'ai des yeux derrire la tte? Tenez, je vais vous raconter la chose;
quand elle a commenc  vous entreprendre, vous avez voulu nous
rejoindre, parce que a vous ennuyait; mais elle tenait bon, et vous
avez t trop poli pour la planter l; alors elle a continu, et elle
vous a dit carrment, ou pas carrment, a n'y fait rien, que c'tait
vous l'idal de ses rves! C'est alors que vous vous tes arrt, mon
cher, parce que vous tiez si indign que vos jambes ont refus d'aller
plus loin; vous lui avez riv son clou, et vous tes accouru vers nous.
Je sais bien que ce n'est pas amusant pour un homme, ces petites
histoires-l, mais du diable si j'ai piti de vous cette fois-ci!

Elle regarda Reyer d'un air de triomphe, les yeux brillants, les lvres
serres, avec une joie pleine de malice, rpandue sur toute sa personne
anguleuse. Moiti riant, moiti vex, Reyer essaya de se dfendre.

--Pas du tout, rtorqua madame Anglois; il fallait en venir l; depuis
son arrive, elle vous faisait des yeux qui m'ennuyaient. Tant qu'elle
n'a pas t promise  son imbcile d'amoureux, elle tait  peu prs
dans son droit, puisqu'elle n'est pas oblige de savoir que vous tes
depuis deux ans le fianc de Rosette; mais  prsent qu'elle en a un
pour son compte, et ouvertement encore, ce qui est joliment moins
incommode que pour vous, il lui faut braconner sur les terres du voisin?
Je lui apprendrai  braconner, moi! Elle va voir de quel bois je me
chauffe!

--Ma tante, intercda Rosette, pensez  la situation ridicule dans
laquelle vous mettrez Edmond.

Madame Anglois allait rpondre avec vivacit, mais le regard de sa nice
lui coupa la parole.

--Et lui, le grand bent, fit-elle en se tournant vers le jeune homme
qui souriait, il ne la regardait seulement pas! Moi,  sa place, je
l'aurais affriole, pour lui donner une bonne leon.

--Non, vous n'auriez pas fait cela! rpondit Edmond en riant, pas vous,
droite comme vous l'tes. Allons, vous avez eu votre petite preuve;
j'en sors vainqueur, n'est-ce pas, Rosette?

Rosette souriait; une lgre humidit donnait  ses yeux un brillant
extraordinaire.

--Vous n'avez pas dout, Rosette chrie! Vous n'avez pas dout, dites?

--Non, rpondit Rosette, une fois ou deux cela m'a fait mal de la voir
vous regarder ainsi, mais c'tait de l'indignation contre elle, et non
de l'inquitude  votre gard.

--Enfin, conclut Reyer, dans deux mois nous serons maris!

--Ce ne sera pas trop tt, grommela madame Anglois.

Et Rosette fit de la musique pendant une heure.

Il pleuvait  torrents, on entendait le vent gronder par rafales, de
temps en temps le bruit des lames contre la falaise arrivait pendant un
silence.

Mais tout cela tait indiffrent aux trois htes du chalet.

Lorsqu' onze heures Edmond sortit, et que le vent, qui retourna son
parapluie, faillit en mme temps lui enlever son chapeau, il ne fit
qu'en rire et s'en alla tout joyeux. Il tait sr du coeur de sa
fiance! Soudain il se rappela comment Muriet avait clos la marche avec
Norine  son bras, et dans la nuit ruisselante, maussade, affreuse, il
clata de rire tout seul, devant un rverbre qui n'y comprit rien.




XIII

Pendant ce temps, une scne fort diffrente s'tait passe au chalet
Breteuil.

A peine rentre, Mamie avait revtu une robe de chambre, dfendu sa
porte et pris son air le plus srieux. Norine, pressentant un orage
beaucoup plus redoutable que celui qui grondait au dehors, se tenait
bien tranquille dans sa chambrette, o elle se dshabillait  petit
bruit. L'ide lumineuse de se coucher sans rien dire  personne et de
feindre un profond sommeil lui tait venue sur le seuil, et elle allait
la mettre discrtement  excution, lorsque madame Breteuil renversa ce
beau projet.

Deux petits coups secs  la porte, et Mamie entra, tout de blanc vtue,
semblable  la statue du Commandeur. Norine, qui tressait ses beaux
cheveux, se tourna vers elle d'un air tonn; la visiteuse prit une
chaise. En voyant que cela menaait d'tre long, l'ingnue s'appliqua 
sa seconde tresse, que ses doigts parcoururent avec une sage lenteur.

Lorsque madame Breteuil se vit en prsence de la coupable,--et celle-ci
calme comme l'innocence,--elle fut interdite un instant. Elle avait vu,
de ses yeux vu, Muriet prendre le bras de Norine, elle avait vu le
baiser si placidement reu, elle se sentait pleine d'une indignation
lgitime, et devant la srnit modeste de la jeune fille, c'est elle
qui se sentait embarrasse.

Cette impression bizarre ne subsista que pendant un instant; la raction
fut prompte et vengeresse. Aux yeux du chaperon tromp, la modestie
devint de l'impudence; plus le front tait pur et les yeux innocents,
plus l'hypocrisie se montrait flagrante.

--As-tu pens, Norine, dit madame Breteuil en s'efforant de matriser
sa colre, t'es-tu figur que tu pourrais toujours te moquer de moi, et
que je ne m'en apercevrais jamais?

Le visage anglique s'empourpra, les myosotis dbordrent comme des
coupes trop pleines, et la voix modeste de Norine murmura:

--O Mamie! comment pouvez-vous supposer que je me moque de vous?

Madame Breteuil recouvra soudain tout son sang-froid. Lorsqu'un tre est
absolument de mauvaise foi et s'abaisse jusqu'au mensonge consomm, la
colre fait place  un tel mpris, qu'on se demande si c'est seulement
la peine de le confondre. Si aucun autre intrt n'tait en jeu, on lui
tournerait le dos, et l'on s'en irait avec l'indiffrence du dgot.

Ici, pas moyen de s'en aller. Madame Breteuil avait une responsabilit
morale dont elle ne pouvait se dbarrasser si facilement. Elle regarda
le candide visage, impeccable! Modeste et confuse, les yeux baisss, la
tte lgrement incline, Norine semblait rsigne  toutes les injustes
calamits dont il plairait au ciel de l'accabler.

--Je reconnais, dit Mamie, qu'il est absolument inutile de te faire des
questions ou des remontrances. Je m'aperois un peu tard que tu es d'une
certaine espce de gens: ceux qui s'arrangent, mme pris la main dans le
plat, pour vous mettre dans votre tort. Cela peut passer tant qu'on ne
l'a pas remarqu; mais, du jour o l'on a les yeux ouverts, cela ne
passe plus du tout. Je t'avais prvenue de ne pas permettre de
familiarits  M. Muriet; est-ce vrai, oui ou non?

--C'est vrai, Mamie, rpondit innocemment l'ingnue; mais c'tait avant
que je fusse fiance  M. Lignon.

--Ah! fit madame Breteuil stupfaite  cet argument imprvu. Et, depuis
que tu es fiance  M. Lignon, tu peux permettre des familiarits  M.
Muriet?

Les yeux bleus se levrent, mchants et durs, avec une expression si
nouvelle, que madame Breteuil, dj stupfaite, en demeura ptrifie.

--Je ne sais pas ce que vous appelez des familiarits, dit Norine d'un
ton sec. Je n'ai rien  me reprocher.

--Pas mme de t'tre fait embrasser ce soir par Muriet? demanda Mamie,
dont la colre tait revenue au grand galop, sentant probablement qu'on
avait ici besoin d'elle.

--Si M. Muriet veut m'embrasser, rtorqua Norine extrmement calme, je
ne puis pas l'en empcher. Il m'embrassait chez mes parents, quand il
venait les voir, et personne chez nous n'a jamais trouv  redire 
cela.

Les bras tombrent moralement  madame Breteuil; matriellement, elle
les croisa sur sa poitrine.

--Et tu crois que ton fianc aimerait cela? dit-elle dans un
bahissement qui ne connaissait plus de limites.

--Je ne pense pas que mon fianc ait l'esprit assez singulier pour voir
du mal l o il n'y en a pas! rpliqua Norine, qui se mit  pleurer.

Entre autres dons, mademoiselle Guerbois avait celui de pleurer 
volont; la scheresse qui donnait tant de loisirs  son pre n'avait
pas la moindre influence sur les deux mignonnes fontaines toujours
prtes  dborder des paupires soyeuses.

--Oh! si tu pleures, fit madame Breteuil, cela ira beaucoup plus mal.
C'est donc moi qui vois du mal o il n'y en a pas?

--Je ne sais pas, moi! s'cria l'innocence outrage; depuis quelque
temps, on me cherche constamment querelle, on me trouve toujours en
faute; mon pre et ma mre ne m'ont jamais rien reproch de semblable.
Il me semble qu'on ne doit pas accuser sans fondement une jeune fille
innocente... Non, vraiment, je n'avais jamais pens qu'on pt me dire
des choses pareilles! Ce n'est pas convenable de me faire songer  des
choses que je ne devrais pas savoir!

Madame Breteuil se leva.

--C'est parfait, dit-elle. Tu n'es pas seulement hypocrite, tu es
insolente. Nous rglerons ceci demain. Je te souhaite le bonsoir.

Elle s'en alla avec majest. Lorsque la porte se fut referme sur elle,
Norine, rejetant ses tresses en arrire, lui adressa une srie de pieds
de nez et lui tira la langue une demi-douzaine de fois.

--a vous apprendra! dit-elle entre ses dents, pour se reposer de ses
exercices hyginiques. Et puis essayez de dire du mal de moi  Justin,
et vous verrez comme vous serez reue!

Le lendemain, ds que l'heure le permit,--ce qui est beaucoup plus tt
au bord de la mer qu' Paris,--madame Breteuil courut chez son amie.
Celle-ci ne parut point surprise de la voir  neuf heures du matin, en
robe de chambre et les pieds chausss de caoutchoucs, car la pluie
faisait rage. Elle ne fit mme pas de questions, car elle pensait non
sans quelque raison que si une voisine vient vous voir sous des torrents
d'eau, c'est qu'elle a quelque chose  vous dire, et que le plus sage
est de la laisser s'exprimer sous la forme qui lui convient le mieux.

--Vous aviez raison! s'cria madame Breteuil, cent fois raison, et je ne
suis qu'une bte!

--N'allons pas jusque-l! rpliqua madame Anglois sans s'mouvoir; vous
apportez dans vos jugements une prcipitation qui me semble blmable.
Qu'y a-t-il?

--Cette petite fille se moque de nous!

--De vous, peut-tre,--il y a longtemps que je le crois; elle ne se
moque pas de moi,  l'heure prsente, je vous l'affirme.

--Que s'est-il donc pass? demanda madame Breteuil stupfaite.

--Eh bien, mais, et vous? que vous est-il arriv?

--Figurez-vous, commena Mamie, qui avait  peine repris haleine, que je
lui avais dfendu de...

Ici, la bonne dame s'arrta sous le regard inquisiteur de son amie. Au
fond, qu'avait-elle dfendu  Norine? C'tait si tnu, si difficile 
exprimer, qu'elle-mme ne savait quels mots employer. Elle trouva plus
simple de repartir sur de nouveaux frais.

--Je lui avais ordonn, dit-elle, d'viter Muriet autant que possible;
depuis qu'il m'avait dit si catgoriquement qu'il ne l'pouserait pas,
je n'avais en lui que fort peu de confiance...

--Encore trop! rpliqua madame Anglois en levant son implacable index.

--J'en conviens, rpondit son amie avec toute l'humilit possible. Mais
enfin je n'en avais pas beaucoup, puisque j'avais dit  cette petite
ruse de l'viter. Qu'est-ce que vous croyez qu'ils ont fait hier soir?

Madame Anglois regardait Mamie avec des yeux ptillants de malice et de
joie; ces yeux-l semblaient danser dans sa tte, tant ils exprimaient
de satisfaction.

--Qu'ont-ils fait? dirent les lvres compasses, qui se donnaient un mal
inimaginable pour ne point rire.

--Ils se sont embrasss,  la porte du chalet, sous mon nez et sous le
vtre...

--Pas sous le mien! fit madame Anglois. Le mien tait ailleurs et
s'occupait d'autre chose;--du reste, il avait son compte, mon nez; mais
c'tait son affaire, il s'tait arrang pour cela.

Madame Breteuil resta interdite. Cette manire de comprendre la
conversation la droutait parfois; mais elle revint vite  son sujet.

--Sous mon nez, soit! dit-elle. Est-ce que vous ne trouvez pas cela
pouvantable?

Les narines de madame Anglois frmirent d'aise, et elle rpondit:

--pouvantable, non. Trs-drle!

--Trs-drle? Et ce malheureux Lignon? Dans quelle situation cela me
met-il vis--vis de lui?

--Ah! voil! fit madame Anglois, qui sembla rflchir. Au fond, cela lui
est peut-tre gal!

--gal?

--Probablement; il n'y croira pas; or, s'il n'y croit pas, c'est comme
si cela n'tait pas.

--Par exemple! s'cria madame Breteuil en bondissant.

--Au point de vue de votre ingnue, ma chre amie, pas au mien. Et M.
Breteuil, que dit-il de cela?

--Il n'y croit pas! rpondit Mamie d'un ton piteux, prte  pleurer.
Quand je lui en ai parl, il m'a ri au nez, en disant que je m'tais
trompe, et que j'avais l'habitude de me faire des monstres de tout.

Ici, madame Anglois n'y put tenir. Pour la premire fois depuis sa plus
tendre jeunesse, elle clata de rire  en pleurer et fut oblige de
tirer son mouchoir de poche.

A ce spectacle qu'elle n'avait vu de sa vie, madame Breteuil fut saisie
d'un tel tonnement qu'elle en oublia sa contrarit et ne songea plus
qu' contempler cet vnement inou.

Rosette survint effraye, se demandant si quelque malheur n'tait pas
arriv, et, tmoin de cette gaiet folle, n'en fut pas plus rassure
pour cela.

Plus madame Anglois regardait la figure bouleverse de son amie, plus le
ct comique de la situation lui semblait amusant; enfin elle reprit son
srieux, et, se dirigeant vers Mamie, elle la secoua fraternellement par
les paules.

--Voyez-vous, ma bonne amie, lui dit-elle, vous ne pouvez pas vous
figurer combien tout cela est amusant; vous allez comprendre ma joie si
je vous dis qu'un quart d'heure avant d'embrasser l'architecte, votre
ingnue avait fait une dclaration  Edmond Reyer. Si  cela vous
ajoutez qu'elle a assez embobin votre mari pour qu'il aime mieux s'en
rapporter  sa rputation qu' votre parole, vous arrivez avec moi  la
conclusion exhilarante que les hommes sont des imbciles, mais imbciles
 s'en pmer.

--Pas tous, ma tante, fit observer doucement Rosette. La main de madame
Anglois lissa les bandeaux rebelles qui se trouvaient  sa porte.

--Pas tous, c'est vrai! Une exception unique! dit-elle en souriant.

Madame Breteuil n'avait pas encore compris, ou plutt ne voulait pas
comprendre.

--Qu'est-ce qu'Edmond Reyer vient faire l dedans? demanda-t-elle. C'est
de Muriet que je vous parle!

--J'entends bien,--et vous aussi, vous entendez bien? Je vous dis
qu'elle a fait une dclaration  Reyer hier soir, sur le galet, en ma
prsence et en la vtre. Je l'ai vue,--la dclaration,--je ne l'ai pas
entendue, mais c'est tout comme; Rosette aussi; n'est-ce pas, Rosette?

La jeune fille inclina la tte; un sourire charmant, mlange de
confusion et de triomphe discret, illumina son visage intelligent, puis
elle redevint grave.

--Or, je puis bien vous le dire, Edmond pousera Rosette dans deux mois.
Elle hritera alors d'un parent fort riche, qui lui avait lgu sa
fortune en la suppliant de ne pas se marier avant vingt et un ans.
C'tait un homme sens; il prtendait que, lorsque les femmes se marient
trop jeunes, cela finit toujours mal soit pour leur sant, soit pour
leur moral; si la condition avait t pose relativement  l'hritage je
suis convaincue que Rosette aurait pass outre, et je le lui aurais
conseill moi-mme; je n'aime pas qu'on achte la fortune par une
concession dplaisante. Mais ce brave homme avait fait cela avec tant de
politesse et de douceur, disant seulement qu'il comptait sur le bon sens
et sur le respect de Rosette pour sa mmoire,--que tout le monde s'est
empress de faire comme il le dsirait. Reyer l'a demande en mariage,
nous lui avons racont la chose, il a trouv cela tout naturel, et dans
deux mois, Rosette, tant majeure, deviendra madame Reyer,  leur grande
satisfaction  tous deux. N'est-ce pas gentil?

Madame Breteuil avait dj embrass et rembrass Rosette, qui souriait.

--C'est extrmement gentil, dit-elle; mais pourquoi en faire mystre?

--Cela, rpondit madame Anglois, c'est une dlicatesse de ma nice. Elle
a trouv que deux ans, c'tait bien long pour la constance d'un jeune
homme, et afin que Reyer, s'il changeait d'avis, pt se dgager
honorablement, elle a exig le silence sur leur engagement. Cela vaut
mieux, je crois, que les amours aussi tapageuses que lgitimes du sieur
Lignon.

Ce nom rappela madame Breteuil  son dsespoir.

--Mais alors, s'cria-t-elle, cette madre petite fille s'en prend donc
 tous les hommes?

--Exactement! fit madame Anglois avec la satisfaction la plus vidente.

--Eh bien! reprit Mamie, vous direz cela  mon mari tout  l'heure. Cela
le fera peut-tre changer d'avis.

--Je vous en rponds, rpliqua madame Anglois redevenue elle-mme, et
aussi srieuse que jamais.--En avez-vous parl  la candide enfant?

Au souvenir de la scne de la veille, Mamie sentit sa colre lui
remonter aux lvres. Son esprit, dsormais clair, lui montra tout
l'odieux de l'hypocrisie de sa protge, et l'impression fut si forte
que la bonne crature fondit en larmes.

--Quand on pense, s'cria-t-elle, que je l'ai aime comme ma propre
fille!

Rosette employa toute la douceur et toute la dlicatesse de son me  la
consoler; avec l'aide de sa tante, elle parvint  apaiser le chagrin de
leur amie; mais il devait laisser une trace durable.

Madame Anglois se rendit chez ses voisins, et en quelques minutes mit M.
Breteuil au courant d'une situation dont il tait  cent lieues.
L'excellent homme n'avait jamais considr Norine que comme un petit
animal gracieux et inoffensif; une chose l'avait tonn: qu'elle pt
inspirer  quelqu'un la passion flambante dont Lignon l'accablait. Ceci
lui semblait une preuve de la faiblesse d'esprit du brave garon. En
dehors de l, M. Breteuil tait aussi dispos  ignorer l'existence de
l'ingnue qu' lui parler avec bont quand elle se trouvait prs de lui.

Les rvlations vraiment surprenantes qu'il entendit ce jour-l
produisirent sur lui un effet trs-naturel: il prit en une horreur
profonde la jeune personne astucieuse qui depuis si longtemps trompait
sa femme et lui.

--On n'arrive pas, dit-il,  cette perfection d'hypocrisie sans de
longues annes d'exercice. C'est  se demander si jamais, aux jours de
sa premire enfance, cette petite a t sincre. Or la ruse est toujours
peu sympathique; mais quand elle prend les dehors de l'innocence
enfantine, c'est  faire dsesprer de la nature humaine. Ne me parlez
plus de ce petit monstre. Qu'elle retourne chez ses parents, et qu'on
oublie son existence.

Il fut impitoyable, et comme l'heure du djeuner approchait, il s'en
alla au Casino, afin de ne pas tre expos  rencontrer les myosotis
tombs en disgrce.

Madame Breteuil affronta seule ce tte--tte dsagrable, qui ne fut
rompu par aucun semblant de conversation. Norine avait l'air grave et
digne d'une personne affreusement calomnie, qui veut bien par respect
pour les convenances garder un silence poli. Elle regardait Mamie avec
des yeux parfaitement tranquilles lorsque les circonstances
l'exigeaient; c'est madame Breteuil qui avait l'air gn, et en effet
elle souffrait d'un indicible malaise en prsence de cette calme
impudence. En dposant sa serviette, elle dit  sa protge:

--Prpare tes affaires; nous partons pour Paris  deux heures.

Norine ne put s'empcher de rougir. Le coup tait direct, et, bien
qu'elle l'et prvu, cela lui semblait dur d'tre ainsi renvoye sans
prcautions oratoires.

--Pour tout  fait? demanda-t-elle d'un air dgag. Madame Breteuil
perdit patience.

--Toi, pour tout  fait, assurment, rpondit-elle. Moi, je rentrerai
cette nuit ou demain matin au plus tard. Tche de ne pas me faire
manquer le train. Ce que tu n'auras pas pu ranger te sera envoy aprs
mon retour.

Elle sortit, et Norine resta ptrifie de rage. Un mouvement de colre
la secoua de la tte aux pieds, et elle tordit sa serviette  la faire
craquer.

--Vous me payerez cela! Oh! oui, vous me le payerez! se dit-elle en
serrant les dents, pendant qu'elle jetait un regard noir de haine sur la
chaise que venait de quitter sa protectrice.

Cependant elle alla faire ses malles. Ce qui l'ennuyait par-dessus tout,
c'tait la pense qu'elle quittait Edmond Reyer sans pouvoir lui dire
une parole. Qui sait? Peut-tre se laisserait-il toucher en la voyant si
malheureuse.

Avec cette tnacit des femmes bornes, elle ne pouvait admettre la
pense que ce garon ft insensible  ses charmes.

--C'est l'occasion qui lui a manqu, se disait-elle. Toujours tenu en
laisse par ces deux femmes dont il dpend, je ne sais de quelle faon,
il n'ose en leur prsence me tmoigner ses vritables sentiments. Ah! si
l'occasion avait permis que, comme Muriet...

Un lger frisson moiti volupt, moiti impatience, passait sur les
paules de l'ingnue lorsqu'elle songeait  ce qui ft arriv si, comme
Muriet, Reyer l'avait rencontre dans des endroits obscurs et dserts,
des corridors, par exemple.

Les corridors ont d tre invents par un architecte amoureux, et s'ils
n'eussent pas exist depuis longtemps, c'est Muriet qui, en leur donnant
le jour, se ft conquis une gloire spciale, couronne de bien des
reconnaissances.

Elle ne verrait pas Reyer: c'tait extrmement dsagrable. Pour Muriet,
elle ne s'en proccupait pas; elle tait bien sre de le retrouver
partout. Au moment o, tous ses petits prparatifs termins, elle
parcourait le salon une dernire fois pour s'assurer qu'elle n'avait
rien oubli, soudain la porte s'ouvrit et laissa entrer madame Anglois.

Plus brillante de jais, les cheveux plus dentels, la robe plus noire
que jamais, madame Anglois s'avana vers l'ingnue, dont le visage
anglique exprimait une terreur vidente.

S'il y avait au monde une personne que Norine et voulu viter, c'tait
la perspicace amie de Reyer, la protectrice de Rosette, l'tre
redoutable et malveillant qui veillait comme un cerbre sur les
conversations des deux jeunes gens. Sans s'en rendre bien compte, Norine
se sentait juge et dshabille moralement devant la terrible
pince-sans-rire dont les yeux noirs lui avaient fait peur plus d'une
fois. Norine ne savait pas ce que c'est que la _jettatura_; ses
connaissances scientifiques ne l'avaient pas mene jusque-l; mais le
sentiment d'effroi superstitieux que lui inspirait madame Anglois se ft
volontiers traduit par une srie de petites cornes conjuratrices.

--Je suis venue vous souhaiter un bon voyage, mon enfant! dit la
nouvelle venue, presque sans desserrer les coins de sa bouche.

On ne voyait pas de dents du tout, et cependant Norine, terrifie,
songea sur-le-champ au Loup du Petit Chaperon Rouge.

--a vous ennuie de vous en aller, dites? continua le Loup en avanant 
tout petits pas, comme pour savourer sa proie du regard avant de mordre
 mme.

Norine secoua sa terreur et rpondit avec une grce modeste:

--Cela ne peut pas m'ennuyer d'aller rejoindre ma mre et mon fianc.

--Tiens, c'est vrai, votre fianc! Je n'y songeais plus. a lui fera
bien plaisir,  ce pauvre garon!

Cette fois, Norine vit les dents; elle essaya de fuir, mais elle s'tait
laiss acculer dans un coin, et, bloque par deux fauteuils trs-lourds,
elle ne pouvait s'en aller qu'en sautant par-dessus l'un d'eux, ce qui
n'et pas t convenable. Les yeux et les dents taient tout prs de son
visage, et le pauvre Petit Chaperon Rouge, qui n'tait pas sans une
vague impression d'avoir mang la galette, et mme le petit pot de
beurre, ne sut que sourire avec douceur.

Ce sourire et dsarm la Tarasque elle-mme, mais madame Anglois, quand
elle s'y mettait, tait plus inflexible que tous les monstres de la
lgende.

--Vous allez rejoindre votre fianc! Quelle chance pour lui! Il
s'ennuyait tout seul! a va lui donner de la tablature,  ce garon!
Est-ce que Muriet s'en va aussi?

--Je... je ne sais pas, balbutia l'innocence mme en plissant.

--Oh! il s'en ira! Vous le retrouverez  Paris. Vous en serez bien aise
tous les deux: vous l'aimez beaucoup, a se voit d'ailleurs. A propos,
Rosette ne peut pas vous dire adieu; elle va faire une promenade  ne
avec son fianc...

Les myosotis, devenus bleu faence dans l'excs de leur motion, se
fixrent, ronds comme des soucoupes, sur les yeux noirs de madame
Anglois.

--Il n'y a pas que vous qui ayez un fianc... mon enfant! fit la bouche
du Loup en montrant ses dents trs-blanches; Rosette aussi a un fianc,
depuis deux ans; seulement, on n'en parlait pas... Il n'y a rien de plus
ridicule que de parler de ces choses-l avant que ce soit fait. Il
l'aime bien tout de mme, allez! Il ne l'en aime peut-tre que mieux!
Figurez-vous qu'une nigaude, une petite peste,--vous ne la connaissez
pas,--s'tait mis dans la tte de l'enlever  Rosette; il n'tait de
mamours qu'elle ne lui fit! Jugez un peu s'il en riait! Et Rosette donc!
C'tait tout  fait rjouissant. Nous avons pass de bien bons moments,
je vous assure!

La terrible patte du Loup saisit la main glace de l'ingnue et la
conduisit devant la fentre.

--Tenez, les voil qui montent  ne, dit-elle. Sont-ils gentils!
Rosette est tout  fait jolie aujourd'hui. Je sais bien que a ne lui
arrive pas tous les jours; elle est trs-journalire; mais a vaut mieux
que d'avoir une figure de poupe, toujours pareille. Si vous saviez
comme les hommes s'en dgotent vite! vous verrez quand vous serez
marie! Adieu, bon voyage, mon enfant!

Le Loup disparut, en montrant plus de deuts qu'on n'en pourrait compter
en un jour. Norine ne voyait pas, suivant l'expression vulgaire,
trente-six chandelles, mais un nombre incalculable de dents blanches et
d'yeux noirs, qui dansaient la farandole dans son cerveau.

Rosette fiance! Edmond et Rosette s'taient moqus d'elle ensemble! Que
de haines, mon Dieu! que de haines  la fois dans un petit cerveau
d'ingnue! Et que de vengeances il faudrait ourdir! Un sentiment d'lan
vers Lignon, le premier,--et qui devait rester unique,--sortit
violemment du coeur de Norine.

--Mon mari m'aidera  me venger! se dit-elle avec une douce chaleur qui
pntra son me.

Edmond passa sous la fentre avec Rosette, riant et jasant; les deux
niers les suivaient au petit trop d'un air pdagogique.

Madame Anglois, reste sur le perron, s'abritait les yeux de la main
pour les voir; la mer bleue scintillait de paillettes; le soleil, qui
avait enfin perc les nuages, rpandait sur la falaise et sur les
jardins encore mouills la splendeur qui suit les orages.

Les pavillons flottaient gaiement sur les htels, sur le Casino; la vie
lgante et luxueuse se traduisait par des apparitions de voitures
somptueuses, de chevaux enrubanns, de toilettes claires, tout cela
rpandu sur les routes, sur la plage, dans les jardins environnants.

--Vivre pauvre? se dit tout  coup Norine en mordant avec fureur son
gant recousu au pouce. Changer ma misre contre une autre? Oh! non. Je
serai riche, n'importe comment! Belle comme je le suis!...

Ses yeux se reportrent sur le miroir, et elle se sourit  elle-mme,
mais elle n'eut garde d'achever sa pense.

L'omnibus du chemin de fer s'arrtait  la porte, laid, sale et
poussireux.

--Elle ne me paye pas mme une voiture, pensa Norine, l'me pleine de
fiel.

C'est ainsi qu'elle quitta la maison qui lui avait offert son
hospitalit, et les braves gens dont elle avait bless le coeur.




XIV

Madame Guerbois couta sans broncher les communications que madame
Breteuil avait  lui faire. De temps en temps, pendant le rcit qui fut
long, car Mamie avait eu  coeur de prendre les choses du commencement,
la maman de l'ingnue rprimait un mouvement rapide.

On aurait dit que cela ne la regardait point, et cependant elle
tmoignait une curiosit qui entrait dans les moindres dtails 
l'endroit des fautes de sa fille.

Quand madame Breteuil, trs-mue, trs-profondment afflige, eut cess
de parler, avec le soulagement d'une personne qui vient d'accomplir un
pnible devoir, Eulalie lui adressa une phrase correcte et sagement
pondre, qui la remerciait de ses peines et l'assurait de sa
reconnaissance.

Cette reconnaissance se manifestait sous une forme extrmement
sche,--mais pouvait-on demander mieux d'une mre qui vient de dcouvrir
dans l'ducation de son enfant le vice le plus rdhibitoire? En outre,
rien ne pouvait tre plus dsagrable que ce retour inopin, qui n'avait
pour Norine rien de triomphal.

Madame Breteuil se fit tous ces raisonnements avec la philosophie d'une
me candide, et, par consquent, ne parut point offusque de l'accueil
d'Eulalie. Trop heureuse d'tre enfin dbarrasse de son fardeau de
responsabilits, elle prit cong de son amie, posa un baiser encore
affectueux sur le front de l'ingnue et retourna vers la gare
Saint-Lazare, comme un damn graci qui prendrait au galop la route du
paradis.

Entre madame Guerbois et sa fille, l'explication fut orageuse; au cours
des claircissements, Norine reut deux ou trois paires de gifles qui
taient assurment loin de rgler son compte avec la vertu, mais qui
permirent  sa mre d'tablir entre elles une sorte de cote mal taille,
sans laquelle la vie en commun leur et t difficile.

Il fut tacitement convenu que Norine avait t sotte et imprudente,
comme une vritable enfant qu'elle tait encore par les annes, mais
qu'en revanche sa mre ayant eu tort de s'emporter jusqu' lui infliger
le susdit outrage, on passerait l'ponge sur ces torts rciproques, afin
de tirer le meilleur parti d'une situation qui ne laissait pas que
d'tre embarrassante.

Et d'abord, que dirait Justin Lignon?

Un seul moyen s'offrait, si simple que point ne fut besoin d'en chercher
d'autres: jeter tous les torts sur la mchancet de madame Anglois, qui,
par jalousie de son laideron de nice, avait calomni l'innocente
Norine, et lui avait fait perdre l'amiti de sa protectrice.

Ce ne fut pas long! Deux jours aprs, l'amoureux fianc, se prsentant
pour obtenir des nouvelles de sa promise, se vit ouvrir la porte par les
doigts rouges de son idole. Il faillit en tomber  la renverse, mais le
sourire de Norine clairait l'antichambre un peu sombre: il se rattacha
aux doigts qui venaient de lcher le pne, et, profitant du trouble
occasionn par sa prsence, aussi bien que de ses droits de futur, il
embrassa l'ingnue, ni plus ni moins que Muriet lui-mme! Seulement,
n'tant point dans son tort, il recommena.

C'tait une excellente entre en matire. L'heureuse surprise l'avait
mis en belle humeur, et,  condition de lui laisser garder entre les
siennes la main de la douce enfant, on pouvait lui faire avaler  peu
prs tout ce qu'on voudrait.

Il en avala pas mal en effet. Madame Anglois fut mise en pices, sans
s'en porter d'ailleurs plus mal; Rosette passa au laminoir d'une fine
langue d'innocente, dont les inconsquences sont parfois de plus longue
porte qu'une malice bien avre; Edmond Reyer ne fut qu'effleur:
c'tait un ami de Lignon, et peut-tre ne fallait-il pas trop s'avancer
sur son chapitre; mais Norine s'aperut bientt que Lignon ne tenait pas
du tout  un ami,--celui-ci lui et-il rendu les plus grands
services,--qui n'tait pas l'ami et le serviteur de sa fiance: forte de
cette dcouverte, elle eut cependant la sagesse de se dire qu'il ne
fallait pas dvorer tout le monde  la fois, et elle le rserva pour de
futures agapes.

Madame Breteuil, en apparence fort mnage, n'en fut pas moins en
ralit rudement traite. On n'accusa point sa bont,--peut-tre le
tendre coeur de Justin et-il regimb,--mais on mit en cause son
intelligence. Quel malheur qu'une si bonne personne se laisst
influencer ainsi par des personnes mchantes,  l'me noire et sans
scrupule!

Lignon fit chorus, mais d'un air de doute. Avec la profonde science du
coeur humain qu'il s'attribuait ingnument, il s'tait dclar que
madame Breteuil possdait une belle me orne d'une belle intelligence,
et comme la voir dchoir  ses yeux et t avouer qu'il avait pu se
tromper, il n'prouvait pas la moindre envie de changer d'avis sur son
compte. Il couta donc d'un air afflig, convint que les mes les plus
nobles, tant sans dfiance, sont parfois les plus accessibles aux
influences pernicieuses, et maintint que madame Breteuil tait pleine de
sentiments gnreux.

Ce fut une leon de prudence pour Eulalie et sa fille. Aussi bien ne
fallait-il pas tout dire en une fois. Au fond, tout cela ennuyait
prodigieusement Justin.

Il avait rv une existence paisible, entre des rives mailles de
fleurs. La douceur et la bienveillance taient son lment naturel, et
tout ce qui pouvait troubler le cours somnolent de ses penses lui
inspirait une rpugnance instinctive.

--Ce n'est qu'un petit malentendu, dit-il, et vous verrez qu'au retour
de madame Breteuil j'arrangerai tout cela sans difficult.

Ds lors, il ne pensa plus qu'au bonheur d'avoir retrouv sa bien-aime
avant le terme fix. Quand il avait entre les siennes la main de Norine,
qui ne la lui refusait gure, il ne songeait plus qu'au jour de son
mariage, et encore n'tait-ce point la crmonie qui lui trottait par la
tte.

Pendant les quinze jours qui suivirent, Lignon ne laissa gure s'couler
de soire sans sonner  la porte de madame Guerbois. Il entrait, disait
quelques paroles aimables  la maisonne, s'asseyait auprs de Norine et
s'appliquait alors  se pntrer d'elle le plus possible. Il n'coutait
pas ce qu'elle disait; la musique de la voix suffisait  charmer ses
oreilles. Et-elle fait en chinois les comptes d'une servante jaune au
lieu de rgler le livre de la bonne ahurie, il ft rest persuad
qu'elle lui murmurait une chanson d'amour dans le franais le plus
lmentaire.

Eulalie ne fut pas longue  s'apercevoir de ce genre de passion, assez
semblable  l'envotement du bon vieux temps, et discrtement, en
matrone instruite, elle dirigea sa fille dans le chemin de la domination
conjugale.

--Tu en obtiendras maintenant tout ce que tu voudras! dit-elle 
l'ingnue. Profite de ce temps pour l'habituer  t'obir; plus tard ce
ne sera peut-tre pas si facile; le tout est de lui faire prendre un bon
pli.

Norine le savait bien. Ne l'avait-elle pas dit  Rosette? Aussi
dploya-t-elle toutes ses grces. Elle sut, au moyen de l'appoint
inapprciable de sa pudeur virginale, lui faire dsirer un baiser
jusqu' ce qu'il ft  moiti fou; elle apprit  retirer ses mains quand
il les avait tenues quelques instants, pour les lui rendre et les lui
retirer de nouveau quand il en sentait la chaleur pntrante. Elle
devint aussi roue qu'une vendeuse d'amour et employa les mmes
stratagmes pour affoler le pauvre garon totalement fru. N'tait-ce
pas dans un but louable, et que pouvait-on lui reprocher, puisqu'elle ne
lui accordait rien au del de ce qui peut se passer sous les yeux d'une
mre bienveillante, quoique peut-tre trop confiante dans les forces
humaines, eu gard  la situation?

Lorsque madame Breteuil revint  Paris, Lignon, tourn et retourn sur
le gril, convenablement assaisonn de jus de citron, tait cuit  point
et bon  servir tout comme un filet d'agneau dans les mains d'un cordon
bleu.

Lorsqu'il eut appris le retour de Mamie, il courut chez elle, pouss par
ce besoin instinctif et mystrieux qu'on prouve parfois d'aller i o
l'on sait qu'on aura beaucoup de dsagrment; ce doit tre d'ailleurs
quelque chose d'analogue  l'instinct d'un chien excit  s'asseoir en
face d'un orgue de Barbarie, qui lui dchire le tympan, et  pousser
devant son ennemi des cris dsesprs, alors qu'il lui serait si facile,
en s'enfuyant bien loin, d'viter son supplice.

Lignon se prsenta donc chez madame Breteuil d'un air d'autant plus
dgag qu'en lui-mme il se sentait embarrass, et son premier mot ne
fut pas heureux.

Ds qu'il eut fait les compliments d'usage:

--Il y a un petit malentendu, dit-il, entre vous et Norine...

Madame Breteuil bondit sur son fauteuil.

--Un malentendu! s'cria-t-elle. Vous appelez cela un malentendu!

--videmment! reprit Justin, qui rougit, moiti d'embarras, moiti de
colre. Entre deux personnes que j'aime et j'estime  ce point, il ne
peut y avoir qu'un malentendu; aussi j'espre que, par amiti pour moi,
vous voudrez bien tmoigner de l'indulgence  une jeune fille dont le
seul tort est d'tre trop innocente et inexprimente...

Le sang de madame Breteuil bouillait  ces mots si connus, et qui
avaient servi de manteau  tant de peccadilles dont l'innocence tait le
moindre dfaut.

Cependant elle se contint, grce surtout  M. Breteuil, qui fit son
entre, et qui comprit la situation ds le premier regard.

--Puisque vous tes au courant, dit-elle d'une voix calme, dites-moi
donc ce qui est arriv, car je vous assure que je n'y comprends plus
rien.

--Eh! mais, fit Justin passablement embrouill, car il s'aperut  ce
moment qu'il n'avait connaissance d'aucun fait positif, et que tous les
renseignements se bornaient  des apprciations trs-affirmatives sur
des choses imparfaitement dfinies,--n'avez-vous pas reproch  Norine
quelques paroles chappes  sa jeunesse? Vous avez cru qu'elle vous
avait manqu de respect? Je vous affirme qu'il n'en est rien! Si vous
saviez le chagrin qu'elle prouve d'avoir t calomnie auprs de vous!

--Personne n'a calomni mademoiselle Guerbois, dit M. Breteuil de sa
voix grave.

Justin, stupfait, le regarda d'un air ahuri, comme si celui-l sortait
d'une boite  ressort.

--Enfin, reprit-il, dcontenanc, vous lui avez fait un peu rudement des
reproches, elle vous a fait une rponse un peu vive...

--Madame Breteuil n'a point fait rudement de reproches, reprit M.
Breteuil toujours calme.

--Cependant, s'cria Justin trs-nerveux, il faut bien qu'il y ait eu
quelque chose de dit, puisque Norine a rpondu quelque chose, et que ce
quelque chose a mcontent madame Breteuil au point de lui faire bannir
de sa prsence une enfant qu'elle aimait et qui l'aimait...

--Mon pauvre Lignon, dit M. Breteuil aprs une courte pause, il faut que
vous sachiez la vrit. Involontairement, mais d'une faon positive,
madame Breteuil et moi nous sommes trouvs mls  ce projet de mariage,
et le sentiment de notre responsabilit nous contraint  vous dvoiler
la vrit. Vous ignorez absolument les paroles de ma femme qui ont
provoqu les rponses de mademoiselle Guerbois?

Justin essaya de rappeler  sa mmoire un seul fait et n'y put parvenir.
Il se contenta de regarder M. Breteuil d'un air moiti furibond, moiti
piteux, qui et fait les dlices de madame Auglois.

--Dans ce cas, dit tranquillement l'orateur, nous allons reprendre les
choses d'un peu loin. Vous avez t prsent dans la famille Guerbois
par M. Muriet, votre ami?

--Eh bien, il y avait dj un certain temps que M. Muriet courtisait
mademoiselle Guerbois, qui ne l'ignorait pas.

--Je sais qu'elle lui plaisait, interrompit Justin; il m'a dit qu'il et
voulu l'pouser si sa situation de fortune le lui et permis, mais...

--Nous connaissons ce langage, reprit M. Breteuil, toujours
imperturbable; c'est celui qu'il a tenu  ma femme, lorsque, trouvant
qu'il tait fort assidu prs de cette jeune fille, elle lui a demand
s'il avait l'intention de l'pouser.

--Madame Breteuil a fait cela? demanda Lignon en ouvrant de grands yeux.

--Parfaitement. M. Muriet s'empressa de rpondre ce que vous disiez tout
 l'heure. Nous pensions qu'il s'abstiendrait dsormais de ces
attentions trop videntes; loin de l, il n'en a t que plus galant.
L-dessus, votre demande en mariage semblait devoir changer les choses,
et nous esprions que mademoiselle Guerbois elle-mme aurait une tenue
en rapport avec sa nouvelle situation vis--vis de vous...

--Eh bien? fit Justin devenu tout ple.

--Eh bien! il parat que ni M. Muriet ni mademoiselle Guerbois n'avaient
une notion bien exacte de leurs devoirs envers vous, puisque ma femme a
surpris celui-ci en train de planter des baisers sur les joues de
celle-l! conclut M. Breteuil impatient.

Lignon se mordit les lvres et resta muet; madame Breteuil, plus morte
que vive, maudissait intrieurement l'imprudence de son mari et
prvoyait les plus dangereuses consquences... Cependant, l'explosion de
colre qu'elle redoutait se faisant attendre, elle osa lever les yeux et
s'aperut que le fusil de son mari avait fait long feu; Justin ne
paraissait pas touch.

--Pauvre enfant! dit enfin celui-ci; il serait bien cruel de la rendre
responsable de la lgret d'un autre. Je ne vois point l de quoi la
blmer.

--Mais enfin, que diable! s'cria M. Breteuil en sursautant, ma femme
l'avait avertie; elle savait qu'elle ne devait passe prter aux
familiarits de ce monsieur! Ce n'tait pas la premire fois, et vous
pouvez tre tranquille, ajouta-t-il en se calmant soudain, ce ne sera
pas la dernire!

Justin lui lana un regard si digne, que le brave homme et d rentrer
sous terre, mais ce fut peine perdue. Madame Breteuil prit la parole 
son tour:

--La premire fois, dit-elle, j'avais averti Norine avec douceur. La
seconde fois, lorsque, le jour mme de votre demande, je l'ai trouve en
tte--tte avec Muriet sur le galet, malgr ma dfense expresse, je lui
ai parl avec svrit. Elle m'a supplie de ne point prvenir sa mre,
j'ai eu le tort de me laisser toucher, et je ne saurais vous dire
combien je le regrette aujourd'hui... Lorsqu' une troisime reprise,
malgr ma dfense, je l'ai vue au bras de cet hypocrite garon se
laisser complaisamment embrasser par lui,--je n'ai pu y tenir, je
l'avoue. Si ce n'est pas de l'impudence, alors je n'ai pas quarante ans
sonns, et je n'entends rien  la vie!

--videmment, elle aurait d se montrer plus mfiante, rpliqua Justin
du ton dont on fait les dernires concessions, mais songez  sa
jeunesse,  son ignorance de tout mal... En cela, je ne puis la blmer
aucunement. Si elle a eu un tort, c'tait plutt de ne pas accepter avec
assez de douceur les observations que vous lui avez faites,--mais
mettez-vous  sa place, chre madame; l'innocence accuse...

Les poux s'entre-regardrent, et l'indignation de leur regard fit place
 une commisration presque comique.

--Voyons, Lignon, dit M. Breteuil en posant affectueusement sa main sur
le bras du jeune homme, on peut tre amoureux sans tre ridicule.
Croyez-vous que dans le coeur de ma femme ou le mien il puisse germer
spontanment de mauvais sentiments?

--Non! je ne le crois pas, rpondit Justin rellement mu.

--Croyez-vous qu'on puisse arracher si facilement de son coeur une
affection aussi vieille que l'enfant qui en tait l'objet? Pensez-vous
que cela ne nous ait rien cot? que nous ayons remplac sans effort la
confiance par la msestime, et l'amiti par une sorte de rpulsion? Eh
bien! si vous ne nous considrez pas absolument comme de vieilles btes,
accusez-nous d'avoir t aveugles pendant trs-longtemps, mais ne vous
figurez point qu'il n'y ait pas un mot de vrai dans ce que nous nous
faisons un douloureux devoir de vous apprendre!

--J'ai pour vous toute l'estime et toute l'amiti imaginables, rpliqua
chaleureusement Lignon en leur pressant les mains  tous les deux; mais
je crois fermement que vous vous tes laiss influencer par des
personnes prvenues, et que Norine a t calomnie. On ne se trompe pas
 la puret, voyez-vous! C'est un charme divin, une enveloppe
immatrielle, qui entoure la vierge ingnue: Norine possde ce charme au
plus haut degr! Si vous saviez combien avec moi-mme elle est pudique
et rserve!

--Parbleu! fit M. Breteuil.

--Et vous pourriez croire qu'avec d'autres... Jamais!

--Mais je l'ai vu! s'cria madame Breteuil, outre de cet aveuglement
qu'elle ne pouvait, tant il lui semblait absurde, se rsoudre  croire
sincre.

Justin secoua nergiquement la tte.

--Vous avez mal vu, chre madame! dit-il avec emphase. Voulez-vous plus?
Je l'aurais vu moi-mme que je ne le croirais pas. Je rcuserais le
tmoignage de mes propres yeux, s'il tait en contradiction avec
l'aurole d'innocence qui couronne cette enfant adorable!

M. Breteuil fit quelques pas dans le salon, les mains derrire le dos,
puis se tourna brusquement vers Lignon, qui, le front haut, semblait
dfier tous les lments, et dvisagea cet homme confiant.

--Voulez-vous savoir ce que vous serez, et ce sera bien fait? lui dit-il
tout en colre; vous serez...

--Monsieur, vous insultez ma fiance! s'cria Justin sans le laisser
achever.

Pendant un instant, ils parlrent tous trois  la fois, et s'apercevant
enfin que c'tait le meilleur moyen de ne pas s'entendre, ils se turent
tous ensemble, ce qui ne les avana gure.

Alors Lignon, prenant son chapeau, s'inclina devant ses htes, qui
regardaient, l'un la fentre, et l'autre la chemine, avec une gale
mauvaise humeur, et sortit comme un triomphateur.

--Et nous avons oubli de lui parler de l'autre! s'cria madame Breteuil
quand la porte se fut referme.

--Oh! cela ne fait rien! rpliqua philosophiquement son poux; un de
plus ou de moins, ce n'est pas cela qui fera grand'chose! Ce malheureux
est prdestin! Pour elle, elle ira loin, c'est sr! Vous rappelez-vous,
ma chre, la lgende de Circ? Cette Circ moderne s'est contente de
changer son futur en un oison de la plus belle venue; et ce n'est pas la
dernire mtamorphose qu'elle lui fera subir, si Dieu leur prte vie!




XV

On se risquerait beaucoup en affirmant que Justin n'eut point
d'explication orageuse avec sa future belle-mre. Autant chez madame
Breteuil il avait t convaincu de l'innocence immacule de Norine,
autant,  mesure qu'il s'loignait de ses amis, le doute perait dans
son me. Une chose tait vidente, c'est qu'en lui parlant d'un
diffrend survenu entre Mamie et se protge, on s'tait bien gard de
lui en faire connatre la cause. Or ce silence n'tait point favorable 
madame Guerbois.

Le brave garon avait affaire  forte partie: la vieille mtaphore de la
tigresse dfendant ses petits serait  peine suffisante pour dpeindre
l'tat d'esprit de la matrone. Norine accuse d'avoir t coquette! car
Lignon ne fut pas deux minutes en discussion sans crier tout haut ce
qu'il s'tait jur de tenir  jamais enseveli dans les plus sombres
profondeurs de sa mmoire.

Norine coquette avec Muriet! Quelle langue venimeuse, quel monstre de
noire mchancet avait pu inventer une telle calomnie? Mais on n'avait
qu' la regarder pour voir dans les myosotis la divine puret de cette
me anglique!

L'assaut fut formidable, et Justin avait l'air si penaud, que sa
belle-mre en esprance le menaa de tout rompre. Oui, tout! Lignon
n'tait pas digne de prtendre  la main de l'ange qu'il avait outrag.

Il fut faible! Il protesta qu'il n'avait rien outrag, qu'il ne croyait
pas un mot de quoi que ce ft, qu'il mourrait si on ne lui donnait pas
Norine et ses myosotis, que madame Guerbois aurait la mort d'un homme
sur la conscience, et, au moment o apparaissait sur le seuil l'ingnue
que les clats de voix des interlocuteurs avaient dispense d'couter
derrire la porte, il la prit dans ses bras en lui disant:

--N'est-ce pas, mon ange ador, que rien ne nous sparera jamais?

Norine se dgagea  demi avec un dlicieux mouvement de pudeur, mais les
bras de Lignon tenaient ferme, et il l'embrassa tant qu'il voulut, sous
le regard maternel de madame Guerbois, qui, pour en finir, se donna le
luxe d'une petite attaque de nerfs. Elle avait eu envie de cela toute
son existence. Le moment n'tait-il pas bien choisi pour se passer cette
fantaisie?

Justin fut bien forc d'ouvrir les bras, Norine apporta du vinaigre et
de l'eau de Cologne. On fit revenir Eulalie  des sentiments moins
exagrs, et la paix fut signe par mille tendresses changes entre ces
trois tres dont le bonheur n'avait jamais t compromis une seule
minute en ralit.

Le rsultat de cette petite chauffoure fut que Lignon sortit de l
encore plus follement amoureux qu'il n'y tait entr. Le soir, pendant
qu'il essayait vainement de rassembler quelques ides pour son volume
d'conomie politique, et qu'au lieu de chiffres et d'vnements sociaux
il voyait danser devant ses yeux des tresses chtaines enguirlandes de
myosotis autour de lvres rouges et charnues dont de temps en temps il
essayait vainement de happer le coin, il se dclara que tout cela
devenait un cauchemar, et que la premire chose  faire tait de fixer
la date du mariage au jour le plus rapproch possible.

Ce point arrt, il se sentit plus  l'aise; cependant un autre souci
vint aussitt se jeter  la traverse. Pour se marier, il faut de
l'argent, et mme beaucoup d'argent. Or Justin n'tait pas plus riche
que trois mois plus tt, et mme il l'tait moins, ayant dpens plus
que son revenu en bouquets, en prvenances et en voyage  Dieppe.

Il prit une grande rsolution, et se dit que le lendemain il demanderait
une avance considrable  la maison Corroyeur.

Pas commode, la maison Corroyeur, quand il tait question d'avances!
Aussi, le lendemain, quand il fallut mettre  excution le projet
labor dans l'ardeur de la veille, Justin se trouva beaucoup plus
embarrass qu'il ne l'et cru possible. Il fit pourtant son petit
discours, non sans remailler de quelques lapsus, car, dans son trouble,
la langue lui fourchait.

La maison Corroyeur gardait un silence peu encourageant; cependant  la
fin, comme Lignon tait un honnte homme et un bon employ, comme
c'tait pour se marier, et que les maisons srieuses aiment assez les
employs maris, la maison ouvrit ses lvres omnipotentes, et consentit
 faire l'avance demande, au moyen d'une retenue mensuelle destine 
l'amortir peu  peu.

Justin, plus lger que tous les gaz connus jusqu' ce jour, avait envie
d'implorer un jour de cong pour courir annoncer cette nouvelle  sa
bien-aime;--il n'osa cependant, car la maison avait referm ses lvres
solennelles, et ne paraissait point dispose  les rouvrir pour peu de
chose.

Justin salua, sortit et alla  son bureau. Il y travailla tout le jour,
mais ne put jamais se rappeler la besogne qu'il avait faite.

Le soir venu, sans prendre le temps de dner, tant il se sentait l'me
en joie, il acheta un petit pain garni de jambon, monta pour le manger
sur l'impriale de son cher tramway, et fila vers la demeure de Norine
avec toute la rapidit de deux chevaux frachement relays. En
descendant, il entra dans un caf et but un bock, car le jambon lui
avait donn soif, et, lest de ce repas succinct, il sonna  la porte
devant laquelle il ne s'arrtait jamais qu'avec un battement de coeur.

A travers le bois lgrement disjoint, il entendait des rires, et une
voix qu'il croyait ne point reconnatre. Un des garons vint lui ouvrir,
la serviette au cou, et Justin vit qu'on dnait encore.

Cette drogation aux habitudes de la maison ne lui dplut pas; tout
amoureux qu'il ft, le pauvre garon avait faim, et la perspective d'un
peu de dessert n'tait pas de nature  l'effaroucher. Il entra dans la
salle  manger, prcd par Raymond qui l'avait annonc, et fut tout
surpris de voir, assis auprs de madame Guerbois, un monsieur qu'il ne
connaissait point.

Un petit remue-mnage de chaises se fit, et sans que Lignon st comment,
au lieu de se trouver, comme de coutume, assis auprs de Norine, dont il
gardait ordinairement la main dans les siennes, il se trouva plac entre
le plus jeune garon et M. Guerbois, en face de sa future belle-mre et
le plus loin possible de sa fiance.

La conversation interrompue par son entre reprit bientt; le convive
tait un homme de trente-cinq  trente-huit ans, grand, gros et fort, 
la moustache paisse, aux yeux brillants, aux dents blanches, et qui
riait volontiers. Plein d'aplomb, content de lui-mme, pas bte, mais se
croyant plus fin qu'il ne l'tait rellement, aimant  s'entendre
parler, jovial et bon convive, il mangeait de grand apptit, buvait sec,
et regardait Norine avec tous ses yeux et toutes ses dents, comme une
pche o il n'et pas t fch de mordre.

--Qu'est-ce que c'est que cet animal-l? se demanda Lignon fort
effarouch. Il essaya de s'en informer prs de son petit voisin. Mais
celui-ci n'coutait jamais les premiers mots qu'on lui disait, de sorte
qu'il fallait rpter chaque phrase pour obtenir une rponse.

Justin n'osa tenter l'aventure, craignant d'tre entendu dans un de ces
silences qui se font parfois si mal  propos autour d'une table. Il
voulut interroger les yeux de Norine; mais jamais la pudeur de celle-ci
ne l'avait si bien dfendue; elle ne regardait que son assiette.

Lignon s'aperut alors qu'on dnait fort bien. Pour tre improvis, le
festin n'en avait pas moins d'clat, et la dinde apporte de chez le
rtisseur n'en faisait qu'un plus vif contraste avec l'ordinaire
conomique des autres jours.

--C'est pour lui qu'on fait tous ces frais-l? se dit-il de plus en plus
mcontent.

Un trouble trange l'envahissait; tout cela ressemblait si peu 
l'intrieur paisible qu'il avait l'habitude de rencontrer, qu'il n'y
comprenait plus rien et croyait faire un rve.

Pour comble d'infortune, il avait eu en entrant l'imprudence de dire
qu'il avait din, et son estomac mal satisfait, excit par la vue des
victuailles, lui reprochait amrement son mensonge. Enfin on apporta le
dessert, orn d'an superbe gteau qui fit pousser aux garons des cris
de joie, et la bonne mit devant le fianc du une assiette avec un
verre dans lequel il se vit verser du vin fin, achet chez l'picier du
coin, et qui n'en tait pas meilleur pour cela. Il y trempa ses lvres,
reut un morceau de gteau et couta la conversation pour s'instruire.

Au bout d'un certain temps, il finit par obtenir quelques
claircissements. L'intrus s'appelait Louis Duval: c'tait le fils d'un
maon de la Creuse, dont la mre avait nourri une soeur de madame
Guerbois, morte en bas ge.

Entre la mre et la nourrice avaient subsist quelques rapports
affectueux; le petit garon accompagnait jadis sa mre, quand elle
venait  Paris chercher des nourrissons, car elle n'avait cess, quoique
ge, d'lever des enfants au moyen de ses vaches et du clbre petit
pot. Le gars avait grandi, d'abord maon, comme son pre; puis, malin et
plein d'inventions, il s'tait fait entrepreneur. Avec cinq cents
francs, mis de ct  grand'peine, il en avait gagn en une seule fois
cinq mille; ceux-l, en moins de dix-huit mois, en avaient produit
quarante mille. Ds lors il s'tait lanc dans les affaires, et
maintenant se vantait d'avoir de ct trois cent mille francs qui,
disait-il, ne devaient rien  personne.

Trois cent mille francs! Les petits Guerbois, la bouche ouverte et ronde
comme un O majuscule, regardaient le monsieur qui avait trois cent mille
francs, et se promettaient bien d'en bahir le lendemain ceux de
l'cole.

M. Guerbois souriait avec bonhomie; les trois cent mille francs
l'amusaient sans le toucher; cela ne reprsentait pour lui aucune chose
relle et tangible. Quand l'argent arrive  ces hauteurs-l, pensait-il,
ce n'est plus de l'argent; l'argent, c'est la pice de vingt francs, le
billet de cent francs, la somme pour laquelle on marge et le terme
qu'on paye. Au del, c'est du chimrique et de la fantaisie.

Norine coutait, trs-recueillie. Vainement Lignon avait essay
d'attirer son attention; plus modeste et plus rserve que jamais, elle
n'appartenait, ce soir-l, qu' ses devoirs de fille de la maison; elle
s'occupait des assiettes, des verres et des couteaux, et n'avait d'yeux
que pour sa mre, qui se plaisait  lui donner du geste et du regard des
ordres auxquels elle obissait avec une promptitude inaccoutume.

Louis Duval continuait le rcit de son pope. A son rcent voyage au
pays, sa vieille mre, qu'il avait installe dans une maison  elle, lui
avait demand des nouvelles de ses amis Guerbois. Il ne les avait pas
vus depuis qu'il tait petit garon. Comment! on ne se rencontrait donc
pas, dans ce grand nigaud de Paris? Fallait les retrouver  la vieille
mre, ses chers Guerbois! L'homme tait employ aux Eaux de la ville. a
se retrouve, un employ, quand on sait o est le service!

Duval savait o tait le service: il avait fait btir assez de maisons
pour a! Il avait dnich son Guerbois, qui l'avait amen diner, et
voil comment il se trouvait l! C'est la vieille mre qui serait
contente quand elle apprendrait que les Guerbois avaient trois enfants
si beaux, dont une si jolie demoiselle!

Norine sourit, rougit et baissa la tl... Tout  coup Lignon prouva
une envie folle de prendre l'entrepreneur  bras-le-corps et de le jeter
par la fentre; mais en regardant la carrure de l'ancien maon, il pensa
mieux et jeta un coup d'oeil  sa future belle-mre pour l'avertir de
son mcontentement. Celle-ci n'y prit pas plus garde qu' un duvet lger
qui aurait voltig dans la pice voisine.

On causait, on causait, et l'on ne bougeait pas. Guerbois avait allum
sa pipe, le visiteur aussi. Norine et sa mre aidaient la bonne 
desservir, mais sans se lever de table, simplement en lui passant les
objets. Les heures s'coulrent ainsi; les enfants taient alls se
coucher tout seuls, et l'on causait toujours dans la salle  manger. A
dix heures, Duval secoua sa pipe et se leva.

--Faut aller se coucher, dit-il, quand on se lve  cinq heures du matin
pour surveiller ses ouvriers; mais nous nous reverrons, madame Guerbois.
Dimanche, je viendrai vous chercher dans mon breack, et nous irons
djeunera Saint-Cloud,  la Tte-Noire.

Ce fut bientt une affaire conclue; Justin coutait peu; l'important,
c'est que cet homme s'en allait et qu'on pourrait enfin parler de la
grande affaire.

--Mon ami, dit madame Guerbois  son poux, va faire un bout de conduite
 ces messieurs.

--Je voudrais vous dire un mot, fit Justin en s'approchant.

--Pas ce soir, mon cher monsieur, rpondit-elle. Je suis sur les dents.
Un autre jour.

Lignon eut envie de se fcher, mais Norine le regarda si gentiment qu'il
se senti tout mu.

--A demain alors, dit-il en tendant la main vers sa promise.

Celle-ci allongea le bout de ses doigts, qu'elle retira vivement pendant
que Duval se retournait.

--Au revoir, mademoiselle, dit-il avec sa jovialit bruyante; on peut
bien vous embrasser; n'est-ce pas, madame Guerbois?

Sans attendre de rponse, il planta deux baisers sur les joues de
l'ingnue, et, prenant cong de la bonne dame, il passa devant Guerbois,
qui l'attendait dans l'antichambre.

--Eh bien, Lignon? fit le pre de Norine, on a teint le gaz, profitez
de la lampe pour descendre sans vous casser le cou...

Justin suivit, comme un chien qui sait qu'on l'emmne chercher le fouet
qui va le punir.

--Ah ! se dit-il quand il se trouva seul sur le tramway, tout le monde
l'embrasse,  ce qu'il parat; c'est ennuyeux,  la fin!




XVI

Lorsque Lignon revint le lendemain, sa mauvaise humeur de la veille
s'tait dissipe; il ne lui restait plus qu'un petit fond de mlancolie,
comme aux enfants qui ont beaucoup pleur et qui consols, poussent
nanmoins de temps en temps de gros soupirs. Il arriva, le coeur
attendri par la pense de l'ennui que la veille Norine avait d prouver
 se voir ainsi spare de lui, et prt  rattraper le temps perdu.

La famille tait rassemble autour de la lampe, comme de coutume; on ne
festoyait point ce soir-l; une sorte de maussaderie particulire, celle
des lendemains de fte, semblait mme rgner dans la petite salle 
manger.

A la vue de son fianc, Norine fit un petit signe de tte, sans sourire;
quand il s'approcha d'elle, elle lui tendit la main tranquillement, d'un
air qui le renvoyait non-seulement au Panthon, mais par del le
Val-de-Grce, et lorsqu'il s'assit contre sa chaise, en essayant de
garder la main prte, mais non donne, elle la lui retira en lui
faisant comprendre qu'on ne saurait  la fois coudre une robe
trs-presse et se laisser cajoler par un fianc.

Ce dbut n'tait pas des plus encourageants; Lignon promena son regard
dconfit autour de la table: tout le monde y semblait trs-affair; seul
le pre Guerbois lui envoya une bouffe tire de sa pipe, comme pour lui
remettre le coeur; le brave garon rpondit par un sourire, et, se
sentant rconfort, entama, avec des prcautions oratoires, le rcit de
son entrevue avec la maison Corroyeur.

--Rien ne nous empche donc plus de nous marier, dit-il en forme de
conclusion: rien que votre consentement, mes chers amis, et vous ne
voudrez pas nous faire languir, car nous languissons, n'est-ce pas,
Norine?

Norine ne rpondit pas et tira l'aiguille plus vite.

--Vous n'tes pas convenable, dit madame Guerbois; on ne dit pas de ces
choses-l  une jeune fille.

Lignon se sentit renvoy, non plus derrire le Val-de-Grce, mais
derrire les coteaux qui enserrent Paris. Quoi! on recevait ainsi la
nouvelle qui l'avait rempli de joie? C'est le cas qu'on faisait de ses
efforts? Cela lui avait cot de demander cette avance, il avait d
faire une grosse violence  son amour-propre, il avait eu peur d'tre
repouss, il pouvait l'tre, et, en fin de compte, la terrible maison
Corroyeur se trouvait avoir t plus misricordieuse que ses futurs
beaux-parents. Il n'y comprenait plus rien.

Aprs un silence qui lui parut avoir dur plusieurs mois, Lignon
entendit sortir des lvres de madame Guerbois cette nonciation qui le
terrifia:

--Mon cher, vous n'avez pas le sens commun.

Il leva la tte, prt  se dfendre; Eulalie continua:

--Est-ce que vous auriez d faire une semblable demande sans nous en
parler? Ne vous avais-je pas dit que Norine tait trop jeune, et que
nous ne voulions pas la marier avant un an? Vous avez pris sous votre
bonnet d'agir sans nous consulter; tant pis pour vous! Vous attendrez!

--Voyons, chre madame, insista Lignon, dont le fond inflammable reparut
sous la contradiction, que j'aie agi prcipitamment, je le veux bien,
mais ce n'est qu'une affaire de forme, et cela n'empche pas...

La discussion s'engagea et dgnra bientt en querelle. Ce n'tait pas
la premire, d'ailleurs.

Quand on eut bien cri de part et d'autre, on s'apaisa, et l'on se fit
quelque sorte d'excuses rciproques; mais madame Guerbois ne se
compromit en rien, et Justin ne put lui arracher aucune promesse.

Norine n'avait pas bronch. Pendant que son avenir se discutait ainsi en
sa prsence, elle tait reste muette, tirant son aiguille,--chose
qu'elle n'aimait gure pourtant,--un peu plus rouge que de coutume, mais
parfaitement tranquille en apparence.

Lorsque, la bagarre termine, sa mre lui dit de faire des verres d'eau
sucre, car ceci avait donn soif  tout le monde, elle obit en
silence; Lignon finit par attraper sa main de temps en temps, mais il ne
put rencontrer son regard.

A dix heures, il s'en alla, trs-penaud, mcontent de lui-mme et des
autres, plein de ce sentiment d'isolement qui suit les querelles avec
les gens qu'on aime, o l'on n'a pas eu tort, et o l'on a nanmoins
demand pardon. Il semble alors que le monde soit un vaste dsert, avec
votre adversaire  un bout et vous  l'autre, condamns  ne jamais vous
rapprocher et  vivre ainsi dans un ternel abandon.

Rentr chez lui, dans son appartement qui lui semblait grand et o il
n'avait pas chaud, il se mit au lit et mdita sur sa propre destine.
Tout lui semblait navrant, la dmarche, dsormais inutile, faite prs de
la maison Corroyeur, la cruaut de madame Guerbois, l'indiffrence de
Norine...

--C'est extraordinaire, se dit-il, et je ne peux me l'expliquer, car
enfin elle m'aime!...

Il se rptait: Elle m'aime, avec un acharnement de mauvaise foi, et
pendant ce temps, son cerveau surmen s'obstinait  lui reprsenter des
scnes fcheuses. Il ne pouvait s'empcher de se souvenir des
confidences de madame Breteuil, quoi qu'il ft pour en chasser la pense
dplaisante, et revoyait Muriet, les mains dans ses poches, nonchalant
et goste, allant et venant  Bois-Colombes, dans un temps o lui,
Lignon, ignorait l'existence mme de l'innocente Norine... Que se
passait-il alors? L'embrassait-il dj? Car Lignon, qui avait commenc
par nier avec fureur que Muriet l'et jamais embrasse, se disait
maintenant qu'aprs tout ce n'tait pas impossible... L'entrepreneur
l'avait bien embrasse, la veille.

--Oui! s'cria-t-il en donnant un grand coup de poing dans son
traversin, ce maon l'a embrasse, mais comme on embrasse une enfant;
cela n'a aucun rapport avec moi... Elle m'aime, moi! seul je puis
troubler cette me innocente, car enfin je l'ai vue trouble...

Il mdita profondment et finit par se demander:

--M'aime-t-elle?

L'infortun! c'est par l qu'il et d commencer trois mois auparavant.




XVII

C'est qu'il s'tait pass chez madame Guerbois de tout petits vnements
qui avaient une grande importance.

Eulalie n'et pas t mre, et surtout n'et pas t elle-mme, si, ds
l'entre de Louis Duval dans leur humble intrieur, elle ne s'tait pas
aperue que la beaut de Norine l'avait stupfi.

Le brave homme se flattait d'avoir us de la vie,--peut-tre mme un peu
abus,--depuis que la fortune lui avait ouvert une multitude de portes
qui ne s'ouvrent qu'avec cette clef-l; mais, tout familier qu'il ft
d'une vie aussi indpendante de prjugs que possible, il n'avait point
rencontr d'ingnues sur son chemin.

--Cette petite fille! s'tait-il dit en regardant Norine, tout tonn de
ce qu'il prouvait.

Eh! oui, cette petite fille! C'tait l le fin mot de l'attrait pervers
qu'elle exerait sur les hommes.

Elle avait l'air d'une enfant; sa taille grle, ses cheveux en longues
nattes, la rondeur enfantine de ses joues, la fracheur de ses tempes
lui donnaient l'extrieur de la douzime anne, tandis que les yeux
bleus candides en apparence, si profondment vicieux en ralit, les
lvres rouges et sensuelles taient d'une femme, et d'une femme qui
n'ignorait rien de la vie.

Toute cette pudeur si bien joue, cette modestie incomparable cachaient
des roueries sans fin. Petite fille, elle avait pass des nuits entires
 couter les conversations de ses parents, qui la gardaient dans leur
chambre. Elle avait entendu et retenu des jugements de toute espce sur
la moralit des hommes et des choses. Pendant qu'on la croyait endormie,
elle tendait l'oreille, et, plus tard, quand elle eut sa chambre, elle
avait plus d'une fois gagn la porte sur la pointe des pieds pour
couter ce qu'on disait d'elle.

C'est l qu'elle avait appris le charme de ses yeux bleus, le pouvoir de
l'innocence, feinte ou relle; sa vocation d'ingnue s'tait dcide le
soir o elle avait entendu sa mre, aussi sotte qu'imprudente, dire 
Guerbois sans baisser le ton:

--Veux-tu parier qu'elle pousera un vieux trs-riche? Avec cette figure
et cet air-l, c'est presque sr! Les vieux adorent les petites filles!

Et Norine s'tait dit qu'elle resterait petite fille. Petite fille elle
tait reste. A l'ge o les autres rvent de robes longues et de
chignons relevs, elle avait gard sans regret ses robes courtes et
laiss pendre ses cheveux.

Au bout de peu de temps elle s'tait aperue que certains hommes, sans
tre vieux, aiment aussi les petites filles. C'est Muriet qui l'avait
guide dans cette nouvelle voie. Il l'avait traite en enfant, profitant
de la libert qu'il feignait de croire naturelle  cet ge pour obtenir
des privauts. Un jour que, saisie d'une vellit djouer  la grande
demoiselle, elle avait chang sa coiffure, l'architecte avait tir le
peigne sans crmonie, et tout en passant ses mains dans la chevelure
flottante il avait dit:

--Restez donc petite fille; vous ne savez pas ce que vous perdriez 
tre une demoiselle de seize ans, comme les autres!

La leon avait port son fruit. De l taient venus l'innocence, et les
regards tonns, et les sourires indcis, et les mains volontiers
abandonnes  qui voulait les presser, car l'enfant ignore le danger, ne
souponne pas la tentation, ne ressent pas l'motion qu'elle inspire...
Heureuse nature qui profitait si bien des leons!

Louis Duval, qui avait trente-huit ans, et qui en portait au plus
trente-deux, avait t frapp de la foudre en voyant les tendres
myosotis levs sur lui  son entre. Qu'tait ce sentiment bizarre qu'il
prouvait pour la premire fois? Il ne s'en rendit pas compte,--il en
tait incapable,--mais il resta mu, ne pouvant s'empcher de regarder
sans cesse la cause d'une impression si forte.

Eulalie, plus fine qu'elle n'en faisait semblant, avait devin cela au
bout de dix minutes. D'ailleurs, elle avait acquis tonnamment vite, au
contact de son futur gendre, des notions mondaines et des perceptions
affines.

--Toi, Louis,--se dit-elle en regardant Duval avec le sourire banal de
l'htesse qui offre  dner,--pour manger de ce morceau-l, tu ferais
n'importe quoi. On verra!

C'tait tout vu. Dans l'esprit de madame Guerbois,  partir de cette
minute, Justin fut sacrifi. Norine n'avait pas dit un mot, pas fait un
geste, mais sa mre ne s'en inquita pas. Elle connaissait sa fille et
la savait ce qu'on appelle raisonnable. Le dimanche ne se fit pas
attendre trop longtemps. Ds dix heures du matin, le breack de
l'entrepreneur tait devant la porte,  l'ineffable joie des gamins du
quartier.

Ce n'tait pas un quipage de grand luxe, et un valet de bonne maison
et trouv  redire  la tenue des harnais; mais le cheval un peu lourd
tait un fameux cheval de fatigue, capable de se tenir toute la journe
et au besoin toute la nuit sur ses jambes. La famille s'entassa dans la
caisse, M. Guerbois monta sur le sige  ct du propritaire, et la
bonne bte fila au grand trot vers Saint-Cloud, sans avoir l'air trop
proccupe du poids srieux qu'elle tranait derrire elle.

Les garons poussaient des cris de joie en voyant passer les arbres des
avenues du bois de Boulogne; aller si vite, et dans une voiture de
matre! La voiture de matre produisait un tout autre effet sur Norine
et sa mre; elles taient toutes deux fort srieuses et ne disaient
rien.

De temps en temps, l'entrepreneur se retournait vers la jeune fille avec
un sourire; elle souriait en rponse avec la plus touchante modestie. Il
avait dj servi, ce sourire-l: tour  tour Muriet, Lignon et Reyer en
avaient prouv le charme; mais les paysages des Alpes ne sont pas neufs
non plus, ayant t dj contempls par des millions de paires d'yeux;
cependant, pour chaque nouveau venu, l'impression n'en est pas moins
neuve, et voil pourquoi Louis Duval se sentait tout aise chaque fois
qu'il recevait au visage ce sourire furtif et ce regard timide.

On arriva  la Tte-Noire: l'entrepreneur s'occupa lui-mme de son
cheval, dont il connaissait la valeur; puis il entra dans l'htel et
commanda le djeuner, aprs quoi il emmena toute la famille aux bords de
l'eau voir les pcheurs  la ligne, rservant le parc pour un moment
plus favorable.

Norine semblait un peu tourdie par la promenade au grand air, et ses
pas n'taient plus tout  fait certains.

--Appuie-toi sur mon bras, lui dit sa mre assez haut pour tre
entendue.

--Je ne permettrai pas cela! fit galamment Duval en s'emparant d'une
main gante qu'il passa sous son bras.

Le chapeau de l'ingnue cacha un instant son doux visage. Muriet, Lignon
et Reyer connaissaient bien ce mouvement, mais c'tait encore comme pour
les Alpes, l'entrepreneur ne le connaissait pas et se sentit saisi
d'admiration.

--Une enfant, pensa-t-il, et quelle dlicieuse enfant! On rentra, car
l'air tait vif, et l'on y sentait les approches de l'hiver. Bientt la
famille fut installe  une table dans une salle de l'entre-sol, car il
ne restait plus de cabinets particuliers, et l'on commena  banqueter.

Les rires des petits garons attirrent d'abord l'attention des convives
installs aux autres tables vers celle que prsidait Duval, puis on
remarqua Norine, et elle obtint un vrai succs de beaut,--non qu'elle
ft vraiment belle, mais par ce charme d'innocence qui, jusqu'ici,
n'avait pas trouv  se produire sur un thtre aussi favorable. A
Dieppe, dans le monde, on ne l'avait point remarque, car elle n'tait
rien, ni personne; mais ici, dans un restaurant  la mode, les hommes
habitus  regarder curieusement des femmes qui n'y vont que pour cela
se trouvaient drouts et gotaient l'attrait de ce visage candide,
comme les estomacs blass dgustent la crme, par amour de la nouveaut.

En se sentant admire, Norine faillit perdre le ton; ce n'tait pas tout
 fait sa faute, il faut en convenir; dans son rle de fiance, elle
avait pris un petit aplomb prcurseur de la domination future, et ce
n'tait pas trs-ais de revenir tout  coup, sans transition, aux
anciens exercices de son adolescence. Elle mit un peu trop carrment
deux ou trois opinions qui n'taient pas d'accord avec sa modestie
virginale, mais sa mre sut l'avertir en lui dcochant un coup de pied
sous la table, et d'ailleurs Louis Duval n'tait pas assez coutumier des
conversations mondaines pour remarquer cet accroc. Il disait bien tout
ce qui lui passait par la tte: pourquoi chacun n'en et-il pas fait
autant? Il n'y avait pas de mal  cela!

L'attention dont Norine tait l'objet flattait sa vanit; il tait fier
d'tre l'amphitryon d'une personne aussi remarque. Le restaurant lui
tait bien connu; il y avait amen plus d'une jolie demoiselle; mais
c'tait la premire fois qu'il obtenait un semblable succs.

Aussi en fut-il un peu gris; sans compter le vin blanc, indispensable
avec les hutres, il avait vid avec M. Guerbois une fine bouteille de
clos-vougeot, qui lui avait chauff les tempes. Les petits garons
titubaient lgrement, et la proposition d'une promenade dans le parc ne
paraissait sourire  personne.

--Nous allons aller au Bois! fit Duval triomphalement; nous nous y
promnerons toute l'aprs-midi, et je vous en montrerai tous les coins.
Vous serez en voiture, cela ne vous fatiguera pas!

Aller au bois, en voilure de matre! faire son petit persil autour du
lac! Jamais Lignon n'aurait eu une ide pareille!

On descendit. Duval s'occupa de sa bte, s'assura qu'elle tait
convenablement sangle, et chercha des yeux ses htes pour les faire
monter; il ne trouva prs de lui que Norine. Arrte devant le cheval,
elle avanait timidement la main vers ses naseaux.

--Il ne mord pas, mademoiselle, vous pouvez le caresser, dit
l'entrepreneur panoui.

Norine effleura du bout du doigt le poil de l'alezan, puis approcha sa
main un peu davantage. L'animal flatt tmoigna sa satisfaction, et
pendant un instant ils changrent des politesses.

--On dirait qu'il s'accoutume  moi, dit l'ingnue.

--Il ne serait pas longtemps  vous connatre! rpondit hardiment Duval.
Vous allez monter  ct de moi sur le sige, et je vous apprendrai 
conduire, voulez-vous?

Norine rougit et ne rpondit pas. La famille Guerbois arrivait en force.

--Je prends mademoiselle Norine auprs de moi, dit-il; nous allons lui
apprendre  tenir les rnes.

--Oh! fit madame Guerbois avec un petit geste d'effroi.

--N'ayez pas peur, je serai l. Et puis le cheval est doux comme un
agneau, quand on ne le brutalise pas.

--Ce n'est pas Norine qui pourrait brutaliser quoi que ce soit, fit la
mre avec un sourire d'orgueilleuse tendresse.

Norine, soutenue par son galant cavalier, escalada le sige, non sans
s'emptrer un peu dans sa jupe,--mais c'est ncessaire quand on ne veut
pas passer pour une virago; on partit, et, une fois le pont dpass,
Duval remit les rnes aux mains timides de sa jolie compagne.

C'tait une ivresse que de rouler sur le gravier fin; la route dserte,
toute droite, prtait  ces expriences sans danger; de temps en temps
l'ex-maon arrangeait les guides dans les mains de la jeune fille, plus
souvent qu'il n'tait ncessaire peut-tre,--et la famille panouie
jouissait de toutes les joies patriarcales.

La journe d'automne ensoleille avait amen des milliers de Parisiens
dans le bois, mme ceux qui n'y viennent jamais le dimanche. Une seule
chose troubla la satisfaction de Norine, et elle sut garder le silence
sur ce chapitre: ce fut une rencontre dans une alle peu frquente.

Le cheval allait au pas, la tte basse, car il commenait  trouver la
famille Guerbois passablement lourde; un lgant tilbury, attel d'un
superbe cheval noir, vint en sens inverse, conduit d'une faon
exprimente par deux mains fines et fermes...

Norine avait regard le cheval qu'elle trouvait magnifique; elle aperut
les mains et remonta plus haut: une pleur de cendre couvrit son visage,
dont les traits s'altrrent, soudain creuss et vieillis par une
expression haineuse comme celle d'un animal vaincu.

C'tait Edmond Reyer qui tenait les guides; et c'tait Rosette assise 
son ct. Rosette, jolie  croquer, avec toutes les irrgularits de son
visage, les yeux brillants, les lvres roses.

Lui, plus beau que jamais, correctement boutonn dans son veston sombre,
avec un rayonnement de plus qu'autrefois sur la figure; elle, lgante
et bien mise, l'air heureux et riche.

Ils taient maris, c'tait vident; maris et heureux! Norine voulut
dtourner son regard, mais elle ne s'y tait pas prise  temps. Reyer
leva son chapeau avec toute la froide politesse d'un homme bien lev,
Rosette s'inclina lgrement, et ils passrent.

--Vous les connaissez? demanda l'entrepreneur  sa voisine.

--Je les ai vus  Dieppe cet t, rpondit l'ingnue, dont les joues
venaient de se recolorer.

--Jolie bte! fit Duval en se retournant pour regarder le cheval. a ne
doit pas avoir beaucoup de fonds, ces btes de luxe, mais c'est agrable
 voir. Vous ne savez pas combien ils l'ont paye?

--Non, fit Norine en regardant la route devant elle. Ils se promenrent
ainsi jusqu' la tombe du jour; vers six heures, tout le monde avait
froid, et l'on devenait maussade, ainsi qu'il arrive invitablement
quand les parties de plaisir se prolongent trop. Le breack dposa les
promeneurs devant la porte de madame Guerbois, et l'on se spara avec un
renouveau d'amiti. L'entrepreneur s'attendait peut-tre  recevoir une
invitation  dner; il resta un moment indcis, puis remonta dans sa
voiture, pendant que Norine disparaissait sous la porte, guidant ses
jeunes frres.

--A l'un de ces jours, dit-il avec un signe de tte, et il disparut.

Ce n'est point par prudence que madame Guerbois n'avait pas invit Duval
 rester avec eux; c'est parce que Lignon consacrait religieusement 
ses amours cette soire du dimanche, et qu'il devait tre dj l-haut,
maugrant sans doute contre la prolongation de la promenade.

Il tait l, en effet, plus amoureux, plus empress que de coutume, le
coeur gros de la rcente ngligence, prt  rattraper tout ce qu'on lui
avait vol de joie pendant cette triste semaine. La soire ne lui
apporta qu'un dsappointement de plus: les enfants endormis et grognons,
les parents fatigus et taciturnes, Norine srieuse et
extraordinairement svre sur le chapitre des convenances; tout cela
formait un ensemble sans charme, et Justin fut presque content de se
retrouver seul.

Il voqua dans sa mmoire les souvenirs heureux de son amour, cherchant
 se rappeler comment, tel et tel jour, il s'tait senti aim, comment
il avait tenu dans la sienne la main tremblante de sa fiance... Mais sa
mmoire rebelle s'entta  ne lui rappeler que des scnes confuses,
troubles, o il ne pouvait retrouver aucune minute de vritable
bonheur...

--C'est tonnant, se dit-il mlancoliquement, on se croit heureux, et
puis on ne l'est pas... Le serai-je jamais? J'ai peur d'avoir le
caractre mal fait...




XVIII

Le jeudi suivant, vers quatre heures du soir, l'entrepreneur, qui avait
fait trois visites dans la famille depuis le dimanche, se rendit chez
madame Guerbois, et lui adressa le discours suivant:

--Madame, j'ai dj eu l'honneur de vous dire que j'avais trois cent
mille francs de ct; ce serait peu, assurment, si je n'avais que cela,
car  l'heure prsente on n'est pas riche avec douze mille francs de
rente.

Madame Guerbois ouvrit des yeux normes, mais ne dit rien.

--Cela, c'est la poire pour la soif, c'est l'assurance contre les
accidents oue chmage; mais j'ai neuf cent mille francs dans les
affaires, et d'ici six mois j'espre bien qu'ils m'en auront rapport
quinze cent mille. Comme vous le voyez, je ne joue pas gros jeu, et je
me contente d'un bnfice raisonnable. J'ai trente-huit ans, c'est vrai,
mais j'ai bon pied, bon oeil, de belles dents et une jolie sant; je ne
suis ni mchant ni vicieux, et je veux me marier pour faire souche
d'honntes gens. Voulez-vous me donner votre fille en mariage?

Madame Guerbois, qui avait trouv le prambule un peu long, se contenta
de rpondre:

--Cher monsieur, votre demande nous honore, mais Norine est si jeune!
Pensez  la diffrence d'ge.

--J'y ai pens, et j'en ai vu de plus vieux que moi qui ne croyaient pas
faire une sottise en se mariant  des demoiselles toutes jeunes. Et
puis, que voulez-vous! je ne puis pas m'ter les dix annes que vous me
trouvez en trop. Par consquent, il faut me les laisser.

--Ma fille n'a pas un sou de dot, reprit Eulalie; on dirait que nous
l'avons sacrifie...

--Sacrifie! s'cria l'ex-maon en riant  gorge dploye. Donnez-la-moi
seulement, et vous verrez au bout de quinze jours si vous l'avez
sacrifie. J'en tiens pour elle, voyez-vous, et je vous engage  y
regarder  deux fois. Elle est trop jolie pour pouser un monsieur
pauvre; il lui faut la fortune, elle l'aura. Et enfin, regardez-moi! il
me semble qu'elle ne sera pas trop  plaindre!

--Je veux bien en parler  mon mari, dit la fine mouche en jouant
l'hsitation, mais...

--Je lui en parlerai moi-mme, interrompit le nouvel amoureux de Norine.

--Gardez-vous-en bien! Vous ne sauriez pas comment le prendre, s'cria
madame Guerbois avec vivacit. Nous ne sommes pas riches, monsieur, mais
nous n'en sommes que plus fiers; si mon mari pensait que votre fortune
peut entrer pour quelque chose dans les considrations qui nous
dcideraient  vous donner notre fille, vous n'auriez aucune chance de
russir.

Louis Duval regarda en dessous celle qu'il avait l'intention de se
donner pour belle-mre.

--Toi, pensa-t-il, tu as une raison cache,--mais il se peut qu'elle
soit bonne, et comme tu parais bien dispose, je te laisserai faire pour
cette fois.--Ne perdez pas de temps, dit-il tout haut; j'aime  mener
les affaires rondement, et comme, depuis que je pense  Norine, j'ai
l'esprit tout dsorient, il faut que cela finisse sans tarder. Quand me
donnerez-vous rponse?

--Dans huit jours.

--Ta, ta, ta; aprs-demain. Vingt-quatre heures pour dcider le mari et
vingt-quatre heures pour prparer la demoiselle. Je me charge du reste.

--Je ne vous promets rien, fit la prudente matrone, mais revenez
aprs-demain, et j'aurai probablement des nouvelles  vous donner.
Surtout, ne parlez de rien  mon mari, je vous assure que vous ne le
connaissez pas.

Sur cette assurance, Duval se retira fort tranquille. Il ne doutait pas
du succs de sa dmarche; riche comme il l'tait, il aurait pu prtendre
 une alliance plus releve, mais son bon sens de paysan lui disait que
dans un milieu moins bourgeois il n'et jamais t qu'un parvenu, tandis
qu'en prenant sa femme dans une famille de mdiocrit avre, il
apparaissait comme un tre suprieur.

Trs-orgueilleux de s'tre fait ce qu'il tait, Duval n'et jamais pu
admettre qu'on lui reprocht son origine; c'est pour cela qu'il en
parlait  tout venant, afin de prvenir les surprises; il plaisait  cet
homme de rgner sur son entourage... Hlas! il n'est pas ncessaire
d'avoir t maon pour cela! Duval se sentait de force  rgner sur tous
les Guerbois, qu'il avait l'intention, d'ailleurs, de combler de
bienfaits, tant qu'ils le mriteraient.

Depuis trois jours, madame Guerbois avait eu le temps de mditer sur
cette proposition attendue, et plus d'une fois elle avait maudit sa
folle prcipitation qui l'avait encombre d'un futur gendre tel que
Lignon. Comment se dbarrasser de ce fcheux, maintenant? Elle
connaissait le caractre ttu de cet aveugle fianc; jamais elle ne
viendrait  bout de lui faire lcher prise! Il irait bler publiquement
sa douleur dans les endroits o cette expansion serait le moins
ncessaire, et si quelque chose en venait aux oreilles de Duval,
l'affaire pouvait fort mal tourner. Aprs avoir eu deux fiancs  la
fois, si Norine n'allait plus en avoir un seul? Elle aurait alors pas
mal de peine  en rattraper un troisime.

Dans sa perplexit, madame Guerbois avait presque oubli les difficults
d'un autre genre que son mari lui susciterait sans aucun doute. C'tait
un honnte homme que M. Guerbois. Il n'avait pas des masses
considrables d'ides, mais il en avait une qui en valait beaucoup: il
tait esclave de la parole donne, et quoique ayant dsir toute sa vie
une quantit de choses qu'il n'aurait jamais,--il ne le savait que
trop,--il comptait l'argent pour rien quand il s'agissait d'honneur.

Tout en ruminant ces penses incommodes, madame Guerbois mit son chapeau
pour aller chercher son mari aux Eaux de la ville. Norine tait sortie
pour promener ses frres, et elle ignorerait la visite de Duval tant que
sa mre ne lui en parlerait pas. Sur ce point, d'ailleurs, Eulalie
n'avait point d'inquitudes. Elle se dirigea vers le bureau de M.
Guerbois, assez perplexe quant aux moyens, et parfaitement fixe quant
au fond.

--Aprs tout, se dit-elle, s'il faut des scnes, nous aurons des scnes.

C'tait dsagrable videmment, mais qui veut la fin veut les moyens.

En arrivant prs de la maison des Eaux, madame Guerbois crut reconnatre
une silhouette jadis en permanence sur leur horizon et qui depuis
longtemps s'tait clipse; elle regarda de plus prs... Cette allure
nonchalante et pour ainsi dire dmantibule, ces mains dans les
poches,--c'tait bien Muriet, qui causait sur le seuil avec un employ!
Que venait-il faire l?

Madame Guerbois se souvint que Muriet, comme architecte, devait avoir de
temps en temps maille  partir avec la Compagnie des eaux; elle se
souvint aussi que ce garon lui avait de tout temps paru pratique et de
bon conseil; une autre ide, celle-ci tout  fait lumineuse, lui
traversa le cerveau. Toujours comme architecte, Muriet devait savoir un
tas de choses sur les entrepreneurs... Elle n'oublia qu'un point, c'est
qu'il avait embrass sa fille. Mais l'avait-il seulement embrasse?
Toute cette histoire n'tait-elle point une invention de ces mchants
Breteuil? Qu'ils taient loin, les jours o Mamie donnait un collier de
corail! Il s'agissait bien de corail, maintenant! Norine aurait des
diamants.

--Bonsoir, monsieur Muriet! dit Eulalie. Il y a bien longtemps qu'on ne
vous a vu!

Muriet n'avait jamais su au juste si M. Guerbois, influenc par de
mauvais conseils, n'avait pas eu l'ide de lui administrer quelques
coups de pied peu parlementaires. Trs-agrablement surpris par la
douceur des accents qu'il entendait, il se retourna avec un sourire
aimable, et retira ses mains de ses poches.

--Je suis rest longtemps  Dieppe, dit-il. Heureux de vous revoir,
chre madame. Tout le monde va bien chez vous?

--Mais oui, merci. Avez-vous vu mon mari?

--Non, rpliqua l'architecte. J'avais affaire dans un autre bureau.

Il n'ajouta pas qu'il ne passait jamais devant la porte de M. Guerbois
sans une motion vaguement dsagrable.

--Il faut venir nous voir, reprit Eulalie. Vous nous avez tout  fait
abandonns.

--Depuis que vous avez une socit constante dans la personne de mon ami
Lignon...

--Pas si constante... Et puis...

Madame Guerbois poussa un profond soupir et dtourna les yeux.

--Enfin, un fianc, cela compte pourtant. A quand le mariage?

--Oh! ce n'est pas fait! rpliqua la mre de Norine. Il y a bien des
mariages dont on a parl qui ne se font pas! M. Lignon nous a vivement
froisss.

--Est-il possible? fit Muriet en cartant les jambes, afin de remettre
plus aisment les mains dans ses poches.

--Oui, madame Breteuil a t avec nous d'une indlicatesse rvoltante.
Vous savez ce qui s'est pass?

--Non! rpondit l'architecte en toute sincrit.

--Elle avait mis ma pauvre enfant dans une situation tout  fait
dpendante: elle en faisait une sorte de femme de chambre; en un mot,
Norine ne pouvait plus faire un geste ni dire un mot sans encourir des
reproches cruels; quand j'ai vu cela, vous comprenez bien que je l'ai
reprise...

--Vous avez grandement bien fait, approuva Muriet. Au fond, il ignorait
ce qui s'tait pass depuis le brusque dpart de Norine.

Lorsque sur la plage il avait rencontr M. et madame Breteuil, et que
ceux-ci s'taient dtourns de faon  s'abstenir de le saluer, il avait
compris que sa personne n'tait pas trangre  l'vnement. Mais, avec
la prudence plus acquise qu'instinctive des gens qui sont souvent sous
le coup d'un affront mrit, il s'tait tenu  l'cart, en vitant
soigneusement tout ce qui et pu provoquer une explication.

--Comme on est tromp! reprit-il en haussant les paules; ces Breteuil
qui avaient l'air de braves gens!

--C'taient de braves gens autrefois, mais il y a l une madame Anglois,
avec sa nice et un certain Reyer, qui ne valent pas la corde pour les
pendre. Ce sont eux qui ont tout perdu par leurs calomnies.

Muriet secoua la tte et les paules d'un air de commisration.

--Il faut venir nous voir, dit Eulalie d'un air engageant; nous ne
sommes pas fchs, nous autres.

--Il n'y aurait pas de quoi! fit galamment l'architecte.

--A propos, nous avons retrouv un ancien ami de la famille,--ou plutt
c'est lui qui nous a retrouvs... Louis Duval, l'entrepreneur de
travaux.--Vous le connaissez?

--Duval? Certainement.

--Bonne maison?

--Excellente! Vous tes trs-bien avec lui?

--Trs-bien!

--Vous devriez nous mettre en relation; j'ai  lui proposer quelque
chose, et je cherchais un joint.

Madame Guerbois le regarda attentivement.

--Vous avez besoin de lui? lui dit-elle lentement.

--Quand on est architecte, on a toujours besoin des entrepreneurs.

--Eh bien! venez donc me reconduire. Mon mari rentrera bien tout seul.

Il offrit son bras, et tous deux regagnrent sans se presser la demeure
patriarcale des Guerbois. Avant qu'elle en francht le seuil, Muriet
avait donn de si bons conseils  son amie que l'affaire paraissait
certaine. Ils se sparrent le plus cordialement du monde.

--Marie  un entrepreneur, se dit Muriet. Mais alors l'univers est 
nous!

Il tait si heureux qu'il en fit une srie de gambades, au grand
tonnement des passants; aprs quoi il reprit son air d'homme srieux,
sans que le fond de son caractre en ft autrement chang.

Quand Justin se prsenta le soir mme chez ses futurs beaux-parents, il
trouva les deux dames seules; M. Guerbois, aprs un diner rapide, tait
all au thtre avec un billet de faveur remis  sa femme par la main
tutlaire de Muriet. Celui-ci avait toujours quelque entre mendie
auprs d'un ami, au service des petites demoiselles de sa connaissance;
le sacrifice lui avait peu cot ce jour-l, l'essentiel tant de ne pas
laisser le pre de Norine mettre ses grands pieds dans les fines toiles
d'araigne qu'il se proposait de tendre. Guerbois parti, les garons
furent promptement expdis au lit, non sans rclamations de leur part,
rclamations qui n'aboutirent qu' leur faire tirer les oreilles.

C'est donc madame Guerbois seule qui devait assister aux entretiens
confidentiels de Norine et de son fianc. Justin s'en rjouit, car la
bonne dame, occupe d'ordinaire aux soins de son mnage, allait et
venait presque tout le temps, laissant  l'amoureux Lignon plus d'une
occasion de baiser la main ou la joue, le cou ou le poignet, suivant
l'occasion et aussi la longueur des manches.

Mais les esprances de Justin furent trompes. Sa future belle-mre
avait pris un ouvrage d'aiguille fin et compliqu, un de ces travaux
qu'on n'entreprend qu'avec la scurit d'y pouvoir consacrer quelques
heures d'affile. Justin ne se connaissait pas en travaux d'aiguille,
mais la physionomie placide de madame Guerbois le fit trembler: elle
avait l'air beaucoup plus immuable que toutes les constitutions connues
jusqu' ce jour, et l'on n'a ces airs-l que lorsqu'on est dcid 
quelque chose d'important.

Nanmoins il tira sa chaise auprs de celle de Norine, fit quelques
questions, obtint des rponses mles de sourires et de rserve, et,
s'tant suffisamment enhardi, finit par emprisonner dans la sienne une
main, celle qui ne tenait pas d'aiguille.

--Monsieur Lignon! fit la voix majestueuse d'Eulalie Guerbois.

--Madame! rpondit-il en sursautant, mais sans lcher sa proie.

--Il y a longtemps que je voulais vous faire une petite observation, et
j'hsitais  cause des circonstances dlicates; mais la ncessit
commande...

Justin abasourdi regardait sa future belle-mre comme s'il la voyait
pour la premire fois. Elle continua avec la mme dignit:

--Vous avez pris auprs de ma fille une altitude tout  fait impossible
 tolrer. Je veux bien qu'elle vous soit engage, mais ce n'est pas une
raison pour tre constamment  ses cts et pour vous permettre des
liberts que les usages n'autorisent pas entre gens qui ne doivent
s'pouser qu' une date trs-recule.

--Je ne comprends pas, fit Lignon d'une voix altre.

Il avait lch la main qui retourna  l'ouvrage.

--Eh bien, mon cher monsieur, je vais m'expliquer: vous embrassez
beaucoup trop ma fille, vous lui prenez beaucoup trop les mains, vous
vous mettez beaucoup trop prs d'elle.--Enfin, voyons, ne m'obligez pas
 vous dire ces choses-l que vous savez aussi bien que moi!

C'tait un coup droit. En effet, Lignon savait parfaitement que, dans le
monde, ce n'est pas ainsi qu'on en agit avec sa future. Mais la surprise
fut courte; il n'tait pas homme  se laisser retirer des droits acquis,
surtout lorsqu'il tait question pour lui de ce qu'il prisait le plus au
monde.

--Si vous les savez si bien, ces choses, dit-il, je ne comprends pas
pourquoi, chre madame, vous les avez tolres jusqu'ici.

--J'ai eu tort, avoua franchement la matrone.

Pour le coup, ceci passait l'intelligence de Justin. Jamais on n'avait
pu faire avouer  madame Guerbois mme l'apparence du plus lger tort.
Lignon sentit que l'affaire tait srieuse.

--Parlez franchement, dit-il. Vous avez un motif, dites-le-moi.

--Mon motif est celui-ci: vous ne vous marierez pas avant une anne; il
est impossible que pendant une anne ma fille soit expose aux
commentaires de personnes devant lesquelles vous affichez une passion
aussi compromettante...

--Mais puisque nous sommes fiancs! s'cria le malheureux.

--Alors, monsieur, respectez votre fiance! Ayez souci de sa rputation,
que vous traitez avec une indiffrence goste. Je regrette que cette
conversation ait lieu devant ma fille, mais comme c'est elle qui a 
souffrir de votre insouciance...

--Norine, fit Justin perdu, est-ce que vraiment je vous ai caus
quelque tort, quelque chagrin? Vous savez que je vous aime plus que ma
vie: ce n'est pas vous qui m'accuseriez injustement d'gosme et
d'insouciance...

--Injustement! s'cria madame Guerbois. Monsieur, vous n'allez pas,
j'espre, exciter ma fille contre moi? Tant qu'elle ne portera pas le
nom de son mari, elle appartient  ses parents, qui seuls sont juges de
ses actions. Je lui ai dfendu d'encourager plus longtemps vos manires
peu convenables, et je suis assez sre de l'avoir bien leve pour
savoir qu'elle m'obira.

Exaspr, Justin attira violemment  lui Norine, qui ne rsistait pas,
et la tint embrasse en regardant madame Guerbois d'un air de dfi.

--Norine, viens ici, commanda la mre.

La jeune fille essaya de se dgager, mais il la retint.

--Je ne sais ce que cela veut dire, reprit Lignon; vous me cherchez une
querelle pour des motifs que je ne puis comprendre, mais Norine m'aime
trop pour ne pas sentir qu'elle me dsesprerait en agissant d'aprs vos
conseils...

--Eh bien! fit madame Guerbois d'un ton plus calme, je ne suis pas fch
de vous connatre avant le mariage. Ordinairement, on ne sait ces
choses-l que trop tard; vous vous montrez sous votre jour vritable,
cela vaut cent fois mieux. Je ne sais ce que dira mon mari quand il
saura votre conduite, mais je doute qu'il veuille se donner un gendre
tel que vous.

--Norine, cria l'amoureux dsespr, mais parlez donc, dites  votre
mre que nous nous aimons, qu'elle me rend fou, que tout cela n'a pas le
sens commun!...

--Des injures,  prsent? fit Eulalie d'un air de triomphe.

Norine s'tait mise  pleurer, et pour tirer son mouchoir de sa poche
elle se dgagea des bras de Lignon, o elle n'eut garde de rentrer. Elle
s'carta du ct de sa chambre.

--Ma fille, laisse-nous, dit madame Guerbois.

L'ingnue s'clipsa subitement, et Lignon se trouva seul en face de sa
redoutable adversaire.

--Je ne qualifierai pas votre conduite, monsieur, lui dit celle-ci.
C'est au chef de la famille  agir dans une circonstance aussi grave.
Comme mon mari ne rentrera que fort tard, je vous engage  vous retirer.
Justin prit son chapeau.

--Madame, dit-il, pour ne point mriter vos reproches, je suis contraint
de vous obir, mais je vous dclare ne rien comprendre  la querelle que
vous avez suscite, et, quelles qu'en puissent tre les consquences, je
vous en rends responsable.

Il sortit fort dignement; mais,  peine dans la rue, il sentit son coeur
se gonfler comme pour clater, et, s'appuyant contre le mur, il regarda
le sol  ses pieds; il lui sembla qu'un immense effondrement de tout
l'univers engloutissait sa vie, ses esprances et Norine elle-mme, qui
tombait dans le gouffre en lui jetant un dernier regard de ses yeux si
purs et si tendres.

--O Norine! fit-il amrement, que vous me cotez de souffrances!

Et renfonant les larmes qui, malgr lui, venaient  ses yeux, il
retourna  grands pas vers sa demeure solitaire.

A quoi tiennent les choses! S'il avait pris le parti hroque d'attendre
M. Guerbois devant sa porte, tout se ft peut-tre arrang le soir mme.

L'employ des eaux ne plaisantait point avec la foi jure. Une
explication et eu lieu. Eulalie n'et gure su comment justifier son
agression, et Norine, remise aux mains de son heureux fianc, 
condition qu'il l'embrasserait moins souvent, et march malgr elle
dans l'troit chemin des vertus pauvres, o restent plus d'empreintes de
chaussures cloues que de souliers de satin.

Lorsque M. Guerbois parut devant la porte de sa maison, minuit sonnait
partout depuis un quart d'heure. Il entra, dit son nom au concierge, et,
arriv tout en haut, il tira sa clef de sa poche pour ne rveiller
personne. Sa surprise fut grande en voyant de la lumire dans la chambre
de sa femme, qui n'avait pas l'habitude de l'attendre; plus grande
encore en trouvant celle-ci debout, habille de pied en cap.

--Qu'y a-t-il? ne put-il s'empcher de demander.

--Il s'est pass quelque chose de trs-singulier ce soir, rpondit-elle
avec une animation qui n'tait pas feinte, car elle jouait une grosse
partie. Lignon est venu; sur une lgre observation que je lui faisais
relativement  ses manires vis--vis de Norine, il a pris feu, m'a fait
une scne, et sais-tu ce que j'ai cru comprendre?

--Non! fit Guerbois qui pensait entendre un sixime acte du drame qu'il
venait de quitter.

--Eh bien!--ne t'emporte pas, je t'en prie, mon ami,--il m'a sembl que
ce garon au fond de lui-mme tait trs-amoureux de Norine...

--Cela se voit assez, interrompit Guerbois; il en est bte!

--Pas si bte... Enfin, je ne suis pas sre qu'il veuille l'pouser.

--Par exemple! s'cria le pre avec un beau mouvement d'indignation.

--Calme-toi, je t'en prie; je lui ai dit qu'il l'embrassait trop... Tu
t'en tais bien aperu toi-mme, n'est-ce pas?

--Peuh! fit Guerbois, je n'y ai pas fait attention. Il l'embrassait
certainement, je ne peux pas dire le contraire, mais je t'avouerai que
je n'ai pas compt.

--Enfin il l'embrassait beaucoup trop; il tait toujours aprs elle,
cousu  ses jupes; je l'ai pri de se tenir un peu plus
convenablement,--car cela pourrait tre remarqu, n'est-ce pas? 
prsent que nous voyons plus de monde...

--Du monde? rpta Guerbois qui ne se croyait pas si lanc.

--Mais oui. M. Duval n'a pas l'intention de cesser ses visites, n'est-ce
pas? et il peut nous amener des amis... Eh bien! qu'est-ce qu'il
penserait, lui ou les autres, de voir ce monsieur se conduire avec
Norine comme il le fait?

--Tu crois qu'il le ferait devant le monde?

--Pour cela, j'en suis bien sre! Mais ce ne serait encore rien! Si tu
savais comment Lignon a pris mes observations! Il s'est emport et m'a
dit des choses, des choses...

La conversation fut longue; Eulalie savait prendre son mari; avant que
trois heures eussent sonn  leur petite pendule, elle lui avait donn
des preuves si concluantes des intentions criminelles de Justin, que le
brave homme tait fort branl.

Le lendemain, aprs deux ou trois heures donnes  un repos ncessaire,
elle acheva son oeuvre.

Norine comparut. Habilement interroge, elle fit des rponses non moins
habiles, et le pre indcis finit par lui dire:

--Mais enfin, si ses expansions t'taient si dsagrables, pourquoi les
souffrais-tu?

--Papa, rpondit l'ingnue, il m'avait assur que c'tait mon devoir de
le laisser m'embrasser, et, et... j'obissais. Mais je t'assure que cela
ne me faisait pas plaisir.

O sincre Norine! Voil ce qui tait vrai! Quelle douce motion ne
ressent pas une me virginale lorsqu'elle peut unir ainsi son avantage
avec la vrit!

--Pourquoi l'as-tu accept, alors, si tu ne l'aimes pas plus que a?
continua le pre d'un ton bourru.

--Papa, c'est parce que nous ne sommes pas riches; je sais bien que je
n'ai pas de dot, et je pensais qu'en me mariant je cesserais de vous
tre  charge; je pensais aussi que cela me permettrait d'tre utile 
mes petits frres.

Guerbois ne savait que penser.

--Voyons, dit-il, tu sais bien que nous ne sommes pas des
croquemitaines. Si tu n'avais aucun got pour ce monsieur, ce n'est pas
par dvouement pour nous que tu devais l'accepter pour mari.

--Je n'avais pas de got, papa, soupira l'ingnue, mais je pensais que
a viendrait, et... et a n'est pas venu! ajouta-t-elle en enterrant ses
pleurs trs-rels dans son mouchoir de poche.

--Nous voil bien! dit Guerbois furieux. On ne peut pas te marier de
force...

--Surtout si ce monsieur Lignon n'a pas l'intention de t'pouser,
insinua Eulalie.

--Je ne vois qu'une chose, reprit l'employ aprs une longue et pnible
mditation, pendant laquelle les deux femmes eurent la prudence de ne
pas changer mme un regard. Il faut lui rendre sa parole, mais cela me
fait de la peine. Il me plaisait, ce garon; je le crois trs-honnte.

--Honnte dans les affaires, c'est possible, glissa Eulalie; mais auprs
d'une jeune fille la vraie honntet et t de se conduire avec elle
d'une faon dcente.

--Nous ne la marierons jamais aprs un clat pareil! s'cria Guerbois
enrag.

--Ce n'est pas dit, fit Eulalie. Elle est si jeune! Et puis, mon ami,
dt-elle ne jamais se marier, cela vaut mieux que d'tre marie contre
son gr.

--C'est donc bien sr que tu ne l'aimes pas? reprit le pre en regardant
sa fille en face.

--Je ne peux pas le souffrir! rpondit-elle avec une fermet qui ne
laissait aucun doute.

--Mais alors, que diable!... je ne comprendrai jamais pourquoi tu ne
l'as pas remis  sa place.

--Il m'avait persuad que c'tait mon devoir, t'ai-je dit, papa, fit la
sage Norine.

Elle se retira, et madame Guerbois excuta un nombre considrable de
variations sur ce thme;  la fin, Guerbois dclara qu'il crirait au
jeune Lignon pour lui dire que, n'ayant jamais eu l'intention de
sacrifier sa fille, il considrait comme un devoir de rompre un mariage
projet, au moment o il apprenait que son enfant ne l'avait accept que
par esprit de sacrifice.

Ce n'tait pas ce qu'avait dsir madame Guerbois; elle et voulu une
rupture base sur les inconsquences du prtendu, mais Guerbois ne
voulut entendre parler de cela  aucun prix.

--Il faut dire la vrit, fit-il d'un ton qui ne permettait pas de
rplique. Si je rends sa parole  Lignon, c'est parce que Norine affirme
qu'elle ne l'aime pas, et non pour un autre motif; qu'il connaisse donc
ce motif. Cela lui fera probablement du chagrin, mais il ne pourra pas
dire qu'on a agi dloyalement avec lui.

La lettre fut crite sur-le-champ, et, de peur de surprise, Eulalie
courut la mettre elle-mme  la poste. Aprs quoi Guerbois harass
partit pour son bureau, o il ne fit, ce jour-l, que de pitre besogne.




XIX

La premire impression de Justin, en recevant la lettre qui anantissait
ses esprances, fut que tout le monde tait devenu fou. Seul en
possession de sa raison, il se trouvait au milieu d'un vaste Charenton
o s'agitaient des tres absurdes, aux actions illogiques, aux discours
incohrents, qu'il tait impuissant  diriger.

Il relut une seconde fois la terrible missive, o le style de l'employ
n'avait orn la triste vrit d'aucune circonlocution, d'aucun
adoucissement, et les mots: Ma fille ne vous aime pas, lui entrrent
dans la tte comme un clou.

C'tait donc vrai qu'elle ne l'aimait pas, cette perfide ingnue?

Pourquoi alors l'avait-elle regard de ces yeux divins, si doux, si
pleins d'attrait? Pourquoi ces sourires enchanteurs? Pourquoi ces
paroles discrtes qui permettaient de deviner tout ce qu'on voulait?
Pourquoi ces rougeurs subites et ce son de voix mu?

Elle ne lui avait jamais dit un mot de tendresse.

Bien des fois il lui avait demand:

--Vous m'aimez, n'est-ce pas?

Et elle avait rpondu par un regard, par un sourire, mais jamais par une
parole.

Pourtant, quand ils avaient fait ensemble des projets d'avenir, elle
avait discut d'un ton ferme les dtails matriels, les conditions de la
vie.

N'avait-elle accept que cela du mariage, et s'tait-elle rserv pour
elle seule, dans un impntrable mutisme, les secrtes penses de son
me?

Aprs la violence du premier choc, pendant que, la tte dans ses mains,
il essayait de remonter le cours de ses souvenirs pour se rendre compte
des choses, il se rappela que bien des fois il s'tait senti inquiet en
comparant l'immensit de l'amour qu'il ressentait pour Norine avec le
calme qu'elle dployait en sa prsence.

--Innocence! s'tait-il dit d'abord.

Et il ne l'en avait aime que davantage; et puis,  mesure que les
semaines succdaient aux semaines, il avait pens parfois qu'elle et d
se laisser gagner un peu par tant de passion; que tout au moins elle et
pu s'en montrer trouble; mais non. Le visage charmant se couvrait de
rougeur, les yeux disaient cent choses fugitives, la bouche souriait
avec une expression furtive et discrte qui pouvait permettre de tout
supposer... Jamais l'me n'avait laiss chapper son secret.

--a ne se passera pas tranquillement, comme ils le supposent! s'cria
Lignon en frappant un grand coup de poing sur son bureau.

Heureusement il tait seul, et sa colre n'eut point d'cho.

Quelques instants aprs, son chef immdiat se prsenta, et remarquant la
physionomie bouleverse du pauvre garon, il lui dit de ne pas attendre
l'heure de la fermeture, et d'aller prendre au Luxembourg un peu d'air
dont il paraissait avoir grand besoin.

Justin ne se le fit pas dire deux fois; saisissant son chapeau, il
s'enfuit comme un homme qui court aprs un voleur.

O allait-il, de ce pas rapide, sur le boulevard du Palais?

Chez Norine! Il allait se faire expliquer l'inqualifiable conduite de
ces gens qui l'avaient accueilli  bras ouverts et qui tout  coup lui
fermaient la porte, non-seulement de leur coeur, mais de la vie! Il leur
dirait ce qu'il pensait, il saurait si elle, l'ange de ses rves,
l'incarnation de son amour, tait la victime ou l'instrument de cette
odieuse machination.

Tout en allongeant le pas, il se parlait tout haut, et gesticulait comme
un possd. Quelqu'un l'appela par son nom, il n'y prit point garde; une
main se posa sur son paule, il en secoua la pression importune.

--Voyons, Lignon, dit une voix d'homme, vous ne vous dbarrasserez pas
de moi comme cela. Ou bien vous tes trs-malade, et il faut aviser, ou
bien il vous est arriv un grand malheur et, en ce cas, que puis-je
faire pour vous?

Justin regarda l'homme qui lui parlait avec cet accent d'autorit ml
d'une profonde piti, et il reconnut Edmond Reyer.

--Comment vous trouvez-vous ici? demanda-t-il en chancelant comme un
homme endormi qu'on rveille brusquement.

--Je sors du Palais. Ne saviez-vous pas que je suis avocat?

--Je n'en savais rien. Je vous demande pardon, je suis trs-press.

Il voulut s'esquiver, Edmond le retint.

--O allez-vous?

--Chez elle; je veux savoir ce que cela veut dire...

Avec l'intuition des mes tendres et la pntration des esprits fins,
Reyer devina tout.

--Elle ne veut plus de vous? fit-il trs-doucement, comme s'il et parl
 un enfant malade.

--Elle ne m'a jamais aim! s'cria l'infortun.

Il saisit les deux mains de Reyer, et les fit craquer sous l'effort des
siennes.

--Mais vous, dit-il dsespr, elle vous aimait peut-tre? Qu'est-ce que
cela vous fait? vous pouvez bien me le dire  prsent! Est-ce qu'elle
aime quelqu'un?

--Elle n'aimera jamais qu'elle-mme, rpondit le jeune homme tristement.

Une voiture passait; il la fit arrter et y poussa Justin, qui se laissa
faire.

--Allons chez moi, dit-il; je suis mari, vous trouverez en ma femme un
bon conseil  coup sr, une consolation peut-tre, et, par-dessus tout,
beaucoup, beaucoup de piti pour le malheur qui vous frappe et que nous
avions prvu.

Justin ne semblait pas l'entendre.

Au bout d'un instant, il passa la main sur son front.

--Vous l'aviez prvu? dit-il. Et madame Breteuil, elle l'avait prvu
aussi? Croyez-vous qu'ils me pardonneront?

--Qui?... M. et madame Breteuil?... Ah! certes!

Justin ne dit plus rien jusqu'au moment o, guid par Reyer, il entra
dans l'appartement tide et charmant o Rosette attendait son mari.

Lorsqu'il la vit, toujours souriante et bonne, le visage clair par un
rayonnement intrieur, il sentit fondre le bloc de glace que depuis
trois heures il portait sur le coeur.

--Ah! vous, dit-il, vous, vous avez une me; vous savez aimer, souffrir:
aimer pour vous, souffrir pour les autres!... Mais elle! elle ne vaut
rien; elle m'a tromp, trahi, elle m'a menti!... Non, elle n'a pas
menti, pas mme cela! Fausse et hypocrite, sa bouche ne ment jamais; ce
sont ses yeux qui mentent!

Il se laissa tomberons un fauteuil, et, cachant ses yeux sous la main
compatissante de Rosette, il pleura enfin.

--Ce ne sera rien, dit doucement Reyer, qui se tenait derrire lui; et
puis, elle a eu raison de dire qu'elle ne vous aimait pas; cela vaut
mieux que si elle vous avait pous...

--C'est vrai, fit Lignon, qui cherchait un brin de paille pour s'y
raccrocher. C'est noble, au moins! c'est de la franchise!

Pendant qu'il se calmait un peu, Rosette attira son mari hors de la
porte de la voix.

--Ne lui donnez pas de joies inutiles, dit-elle; le second choc n'en
serait que plus dur.

--Que voulez-vous dire? fit Edmond surpris.

--Si elle l'a refus, c'est qu'elle a un autre mariage en vue.

--Vous croyez? Ce serait trop fort!

--Vous rappelez-vous cet homme qui promenait toute la famille dimanche?
Ce doit tre celui-l!

Reyer resta muet.

--Ce serait plus abominable que tout le reste! dit-il.

--Vous le verrez. En attendant, tchons de distraire ce malheureux, mais
ne le rattachez pas  son idole.

--Vous ne m'en voulez pas de ravoir amen? fit Reyer en la regardant
avec douceur.

--Vous avez bien fait! Qui sait si,  l'heure prsente, il ne serait pas
au fond de l'eau? rpondit Rosette avec le sourire de tout son aimable
visage et de son regard lumineux.

Ils le gardrent toute la soire, et lorsque Reyer reconduisit chez lui
le malheureux qui venait de recevoir un si terrible choc, l'homme tait
bris, mais la vie et la raison taient sauves.




XX

On ne se laisse pas gorger, nanmoins, sans quelque rsistance; aussi
madame Guerbois reut-elle vers cinq heures, le lendemain, une lettre o
Lignon demandait des explications et une entrevue, ensemble ou
sparment.

Le pauvre garon avait mis l toute son me; sous de vaines formules de
dignit, il cachait fort mal le cri dsespr d'un honnte homme qui se
sent outrageusement trait.

Madame Guerbois lut cette lettre, la mit dans sa poche et fit faire du
feu dans le salon, afin de mieux accueillir l'hte attendu, celui qui
devait combler ses voeux d'orgueil et de prosprit.

Louis Duval ne se fit pas attendre: c'tait un homme ponctuel, dans ses
plaisirs comme dans ses chances. A cinq heures et demie, il apparut
ras de frais et trs-correct, autant du moins qu'il pouvait l'tre,
c'est--dire sans ombre de distinction.

--Eh bien, dit-il en entrant, est-ce arrang?

--Pas si vite! fit en souriant madame Guerbois, qui lui indiqua un
sige.

La chemine fumait, et l'on fut oblig d'en baisser le rideau; l'odeur
de la fume jointe au froid glacial de la petite pice, rarement
ouverte, n'avait rien qui portt prcisment  l'loquence. Madame
Guerbois s'aperut que si elle avait gagn sur les vnements beaucoup
de terrain depuis la veille, ses conqutes n'taient pas de nature 
fournir un rcit qui pt charmer l'entrepreneur. Aussi se trouva-t-elle
un peu embarrasse.

--Vous avez parl  votre mari? demanda Duval, voyant qu'on ne lui
disait rien.

--Non, rpondit bravement Eulalie. J'ai parl  ma fille.

--Ah! fit le brave homme en s'panouissant. Eh bien?

--Je ne crois pas qu'elle soit mal dispose  votre gard, mais c'est 
vous de chercher  plaire, ds que nous aurons obtenu le consentement de
mon mari.

--C'est donc bien difficile? demanda Duval en ouvrant de grands yeux.

--Eh! mais...

Une ide lumineuse traversa le cerveau de madame Guerbois.

--Voulez-vous lui faire votre demande vous-mme? dit-elle avec un accent
aussi convaincant que si elle venait de dcouvrir le remde au
phylloxra.

--Je ne demande que cela! rpondit Duval.

--Eh bien, faites-le! Mais  une seule condition, sans laquelle tout
serait perdu. Vous ne lui laisserez pas mme souponner que vous m'en
aviez parl avant de vous adresser  lui. M. Guerbois est trs-bon,
mais, comme la plupart des hommes, il est un peu jaloux de son autorit.
Je l'ai prpar sans avoir l'air d'y toucher; il sera surpris, mais pas
mcontent, je pense. Et vous avez quelque chance de russir, si vous le
prenez tout uniment,  la bonne franquette...

--Parbleu! fit l'entrepreneur, je serais embarrass de lui parler
autrement! Je ne suis pas avocat, moi! Alors, tout de suite, quand il va
rentrer?

Madame Guerbois regarda la pendule.

--Tout de suite, dit-elle. Je ne crois pas qu'il vous donne une rponse
dfinitive ce soir, mais vous ne serez pas longtemps dans l'incertitude.

Duval se sentit tout  coup moins gros personnage que la veille. Il ne
s'tait point figur qu'on pt discuter l'alliance d'un homme si riche,
et par un mouvement de bascule trs-naturel, il prit une considration
plus srieuse pour ceux qui hsitaient  l'accepter pour gendre.

--Et la petite? dit-il, revenant au sujet de ses proccupations.

--Ma fille? Elle va bien, merci, rpondit tranquillement Eulalie.

--Je pense bien qu'elle n'est point malade, fit l'entrepreneur avec
impatience. Je vous demande si on peut la voir.

Madame Guerbois hsita. Non qu'elle et le moindre doute sur les
sentiments de sa fille; elle lui avait fait part de la proposition
nouvelle, et Norine n'avait point paru la trouver extravagante. Mais,
avant que Guerbois ft prvenu, serait-il prudent de mettre en rapport
ces deux tres qui n'aspiraient qu' s'unir? Elle se dcida  risquer le
tout pour le tout.

--Vous allez la voir, dit-elle, mais ne lui parlez de rien, je vous en
prie, avant d'avoir vu son pre.

--Soyez tranquille! fit Duval. On sait vivre. Eulalie alla chercher sa
fille, qui entra avec son maintien ordinaire et ses yeux modestes. Elle
s'assit dans un fauteuil prs du brave homme qui la dvorait des yeux,
et qui de temps en temps rentrait ses mains, comme un chat rentre ses
griffes, afin de ne point cder  son envie de la prendre par les
paules.

Le feu ne voulait point marcher. Norine prit le soufflet, s'agenouilla
devant la chemine et se mit  souffler.

Qu'elle soufflait bien! que ses mouvements, toujours retenus, avaient de
grce lgrement anguleuse et de modestie avoue! Rien qu' la voir
ainsi, on devinait qu'elle tait une ingnue,--pas une ingnue de
thtre, de ces personnes qui disent en se retranchant derrire un
fauteuil: Parlez  mon pre!--Mais une vraie ingnue, une jeune fille
qui ne rougissait qu'aux compliments bien tourns, et qui, aux grosses
galanteries, tait capable de vous regarder dans le blanc des yeux en
vous disant: Je ne comprends pas!

Duval l'aimait presque autant agenouille devant le foyer que sur le
fauteuil auprs de lui; cette attitude avait quelque chose de plus
intime qui encourageait les confidences.

Profitant d'un moment o la sage Eulalie tait dans la pice voisine, il
se pencha vers Norine et lui dit  demi-voix:

--Vous rappelez-vous mon cheval, celui qui nous a promens dimanche?

Norine laissa tomber le soufflet, tourna vers l'entrepreneur ses beaux
yeux tonns, et rpondit:

--Oui, monsieur.

--Aimeriez-vous  l'avoir, ce cheval-l? Il est gentil, pas mchant; son
propritaire non plus, pas mchant. Aimeriez-vous le cheval?

--Oui, monsieur, rpondit l'ingnue, plus bahie que jamais.

--Et le propritaire du cheval, dites? Aimeriez-vous  avoir le
propritaire aussi? Et une belle petite maison, avec une belle petite
voiture? Vous n'aimeriez pas cela?

--Je ne sais pas, monsieur, rpondit Norine toujours agenouille devant
le feu qui fumait abominablement.

Elle tait devenue toute rose, et ses mains tremblantes cherchaient,
sans le trouver, le soufflet cach sous un pli de sa robe.

--Pour avoir le cheval et la voiture, il fout prendre aussi leur
propritaire, continua Duval, qui lui parlait, sans s'en apercevoir,
comme  une enfant. Mais ce n'est pas cela qui vous effrayerait, dites?
Je vais vous demander tout  l'heure  votre papa...

--Me demander? fit Norine devenant plus rouge encore.

--Adorable enfant! s'cria l'entrepreneur, qui n'y put tenir et
l'embrassa. Oui, en mariage. Vous voulez bien, n'est-ce pas? Alors vous
le direz  votre papa. On nous mariera dans trois semaines, parce que
j'ai une fabrique  btir dans l'Indre le mois prochain, et je vous
donnerai tout ce que vous voudrez.

--Monsieur? fit Norine qui semblait perdue... Eulalie rentra trs 
propos, si  propos que madame Anglois l'et accuse d'avoir entendu la
conversation derrire la porte,--mais chacun sait que madame Anglois
avait l'me aussi noire que le jais dont elle faisait sa parure
habituelle.

Dix minutes aprs, Guerbois fit son entre. Il tait soucieux; la
dcision qu'il avait prise  l'gard de Lignon lui donnait des remords.
Il avait beau se dire que, du moment o sa fille n'aimait pas ce jeune
homme, le seul parti  prendre tait de rompre sans retard, sa
conscience lui faisait de cruels reproches, et, derrire les motifs
excellents que lui avait donns sa femme, derrire les affirmations
catgoriques de sa fille, il sentait confusment quelque chose qu'on ne
lui disait pas.

Il fut surpris plus que charm de retrouver chez lui l'entrepreneur.
Sans prouver de mauvais sentiments  l'gard de cet homme, Guerbois
tablissait une sorte de rapprochement entre son arrive et l'orage qui
venait d'clater dans son intrieur.

Aprs un bonjour assez bref, il se tourna vers sa fille et lui demanda
si le diner tait prt.

Norine s'clipsa sur-le-champ.

Duval ne perdit pas une seconde et entama la lutte hroquement.

--Monsieur Guerbois, je vous demande votre fille en mariage, dit ce
vaillant qui n'y allait pas par quatre chemins.

Guerbois tressaillit, le regarda bien en face et rpondit:

--Pardon, je n'ai pas compris.

--Vous avez tout de mme bien entendu! repartit l'entrepreneur. Je vous
demande votre fille en mariage.

Le mari d'Eulalie regarda sa femme; elle tait impassible et semblait
attendre sa rponse comme on attend son tour pour jeter de l'eau bnite
sur un catafalque.

--Vous nous faites beaucoup d'honneur, dit lentement Guerbois, sentant
qu'il tait oblig de dire quelque chose; il s'arrta et dit tout 
coup:

--Cela vous a pris subitement, aujourd'hui?

--Ce matin  onze heures, mon cher ami, rpondit Duval avec une grande
prsence d'esprit... Sitt mes affaires termines, je suis venu ici,
j'en ai dit un mot  madame Guerbois, et vous voyez que je n'ai pas
perdu de temps...

--Vous n'y songiez pas hier, ni avant-hier? fit Guerbois souponneux, en
regardant alternativement sa femme et celui qui postulait  l'honneur de
devenir son gendre.

--J'y songeais bien, rpondit Duval assez embarrass de la tournure que
prenait l'entretien; j'y songe depuis que j'ai vu votre demoiselle, mais
elle est plus jeune que moi, et, voyez-vous, cela donne  rflchir;
c'est ce matin...

Il s'arrta, sentant qu'il pataugeait, et que prcisment il n'aurait
pas d parler de la diffrence d'ge, qui n'tait pas en sa faveur.

--J'aime mieux que ce soit ce matin, fit Guerbois avec un regard svre
 l'adresse de sa femme. Mais, mon cher monsieur, que voulez-vous que je
vous rponde? Vous nous prenez de court!... Laissez-nous le temps de la
rflexion.

Duval recommena le petit boniment qui lui avait si bien russi prs
d'Eulalie. Il parla de sa fortune actuelle, de son avenir, des bnfices
qu'il ne pouvait manquer de raliser, du petit htel, etc.

Guerbois, qui avait pris une chaise, l'coutait en silence. Norine
n'avait pas reparu, et Eulalie devenait nerveuse.

Enfin Duval se tut, n'ayant plus rien  dire.

--Mon cher monsieur, rpondit enfin Guerbois, je comprends trs-bien
tout ce que vous me dites, mais, voyez-vous, il y a pour moi une
question qui passe toutes les autres: c'est de savoir si ma fille sera
heureuse avec vous et si elle ne se repentira pas de son choix.

Duval voulait protester, Guerbois l'en empcha en reprenant:

--Vous avez une chose contre vous, c'est votre argent. Il se peut
trs-bien que ma fille se trompe et croie aimer votre personne, tandis
qu'elle aimerait les avantages que vous lui apportez. C'est pour cela
qu'avant de vous rpondre je veux avoir un entretien srieux avec elle.

Le digne homme avait parl d'un ton qui n'admettait pas de rplique:
Duval sentit qu'il n'avait qu'une chose  faire, prendre son chapeau et
s'en aller en demandant quand il pourrait revenir.

--Oh! fit Guerbois, ce ne sera pas long. Demain, c'est dimanche, nous
aurons le temps de causer; vous aurez notre rponse lundi.

Ils se serrrent la main et se sparrent.

Le dner fut silencieux et triste; les garons, tarabusts, ne levrent
pas le nez de dessus leurs assiettes, et bientt expdis, laissrent le
champ libre aux discussions de famille. Rien ne ressemblait moins  des
prliminaires d'accordailles que ce repas morne et la soire qui suivit.

Lorsque les poux furent seuls avec Norine, le pre tira quelques
bouffes de sa pipe, en regardant sa fille d'un air svre.

Eulalie n'osait bouger, quoique de sa nature elle ft peu facile 
effaroucher.

--Eh bien! dit Guerbois  l'ingnue, tu t'es dbarrasse d'un prtendu
que tu n'aimais pas. En voici un autre qui se prsente; tu as vraiment
plus de chance que de mrite! Il s'agit de savoir si celui-l te plaira
pour tout de bon.

Norine restait la tte baisse, l'air boudeur, parfaitement
convaincue,--il suffisait de la regarder pour s'en rendre compte,--de
l'ennuyeuse pdanterie de son pre, qu'intrieurement elle nommait M.
Rabat-Joie.

--Cela ne te va pas, ce que je te dis? continua celui-ci. En gnral, tu
n'aimes pas les vrits dsagrables. J'en ai  te dire pourtant, et tu
vas les entendre. Je suis mcontent, parce que tu m'as fait jouer un
vilain rle auprs d'un honnte homme, et que, honnte homme moi-mme,
cela me rpugne plus que tu n'es en tat de le comprendre. Tu as accept
M. Lignon, parce que tu avais peur de rester fille; lorsque tu as cru
qu'un autre homme plus riche te faisait les yeux doux, tu t'es dpche
d'annoncer que le premier prtendu te dplaisait. Je ne crois pas qu'il
t'et dplu autant, si tu n'en avais pas trouv un autre.

--Mais, papa..., voulut dire la jeune fille rebelle.

Il lui imposa silence du geste.

--Je n'ai pas  discuter avec toi, fit-il rudement; c'est toi qui as 
m'entendre. Je ne t'empche pas d'pouser Duval, si Duval te convient;
je crois qu'il te convient, parce qu'il est riche, tout bonnement...

--Oh! Guerbois, comment peux-tu accuser cette enfant de calculs?

--Je sais ce que je dis, fit le pre avec la mme autorit tranquille;
et puis, Eulalie, ce n'est pas  toi que j'ai affaire pour le moment,
c'est  Norine.

Donc, ma fille, tu peux pouser Duval si tu veux, mais c'est  la
condition que jamais, entends-tu? jamais tu ne te plaindras de lui, ni
peu ni beaucoup, ni sous un rapport, ni sous un autre. Ce gendre-l me
convient beaucoup moins que le premier. L'autre tait un brave garon,
pas riche, mais scrupuleux sur toutes choses; or je t'apprendrai, ma
fille, qu'on ne fait pas de si grosses fortunes en tant
trs-scrupuleux. Si je pensais que Duval puisse avoir jamais fait tort
d'un sou  qui que ce soit, tu ne l'pouserais pas, je t'en rponds;
mais, comme tous les entrepreneurs honntes, il aura fait payer cher du
travail mdiocre, ou bien trs-cher un travail excellent; il aura
pressur les ouvriers, profit de la gne des uns, de l'ignorance des
autres, et c'est  ce prix qu'il a mis de ct la fortune que tu
convoites. J'aimais mieux un gendre presque pauvre, qui ne devait rien
qu' son travail. Lignon t'apportait dj mieux que ce que tu peux
attendre chez nous, ma fille; je trouvais cela suffisant. Je pensais
qu'il te plairait; tu lui as donn de grosses esprances, il ne faut pas
nier cela, Norine...

La jeune fille fit un mouvement d'paules qui signifiait:

--Qu'est-ce que a me fait?

--Oh! je sais bien que cela t'est gal, reprit le pre, mais  moi cela
ne m'est pas gal. Voil un homme qui a du chagrin, beaucoup de chagrin,
assurment plus que tu ne mrites qu'on s'en fasse pour toi; tu ne t'en
occupes pas, tu n'y songes mme pas; tu ne penses qu' pouser un homme
riche, qui a une voiture...

--Je ne peux pourtant pas me marier par charit, fit Norine d'un ton
revche.

--Je ne crois pas, repartit le pre, que tu fasses jamais rien par
charit, ma pauvre enfant, et c'est trs-malheureux pour toi. J'avais
espr autre chose, je l'avoue, mais je t'aurai probablement mal leve
 force de t'aimer.

Il se tut et resta immobile, oubliant mme de tirer des bouffes de sa
pipe. Il voyait sans doute des choses passes depuis bien longtemps.
Norine, toute petite, appuye contre son genou, volontaire et rtive,
mais si sduisante dans sa grce cline, avec ses jolis yeux qui ne
faisaient alors tourner, en fait de ttes, que celles du pre et de la
mre. Oui, on l'avait gte! Que de fois, lorsqu'il aurait fallu la
punir, s'tait-on laiss dsarmer par son sourire ou par ses larmes!...
Si le pre avait su, le courage ne lui et pas manqu! Et, comme une
obsession, Guerbois pensait toujours  Lignon, Lignon seul, dsespr,
dans son appartement trop grand pour lui, lou et prpar pour la jeune
femme qui devait venir l'illuminer de sa prsence.

--Quand on pense, se dit Guerbois avec un irrsistible mouvement de
colre, que ce garon a fait pour elle des dpenses au-dessus de ses
ressources, et qu'il n'y a pas moyen de lui rendre cet argent-l!

Cette pense tait, parmi toutes, celle qui devait le plus longtemps
hanter la probit troite de l'employ. Pour lui, qui toute sa vie avait
t contraint de compter avec la mince dpense d'une impriale
d'omnibus, le chiffre des gracieusets de Lignon envers celle qui avait
t sa fiance s'levait jusqu' l'aberration. Que Justin et t
absurde, soit; l'argent, le prcieux argent, qui reprsentait des
privations, n'en avait pas moins t jet aux quatre vents du ciel.

Pour celui qui ne peut pas dpenser cinq francs sans toucher soit 
l'argent sacr qui doit payer la dette, soit au bien-tre d'un tre cher
qui ne vit que de lui, la boite de bonbons, le bouquet superflu, sont
des sacrifices plus mritoires que le plus riche prsent de diamants
venant d'un des heureux de ce monde.

Les femmes, pour la plupart, ne songent pas  cela; elles acceptent avec
la mme indiffrence ou le mme sourire le bouquet du travailleur pauvre
et celui d riche oisif. Si elles taient moins superficielles, si elles
savaient se rendre compte de ce que reprsente pour chacun d'eux
l'offrande en apparence semblable, elles sauraient aussi mesurer la
profondeur de l'affection qu'elles inspirent.

Justin avait donn  Norine le ncessaire mme; il avait djeun avec
des brioches, pendant un mois, pour lui offrir le bracelet d'argent
niell qu'elle avait accept comme cadeau de fianailles. Pour lui
apporter des bonbons de chocolat qu'elle aimait, non-seulement il avait
fait un long dtour  pied, mais il s'tait priv chaque fois de diner,
trompant sa faim avec quelque pseudo-friandise qui lui irritait
l'estomac sans le nourrir.

Guerbois connaissait cela; n'avait-il pas agi de mme lorsqu'il faisait
sa cour  Eulalie?

--Lui a-t-on renvoy ses prsents? demanda-t-il tout  coup.

Les deux femmes comprirent  demi-mot.

--Pas encore, rpondit madame Guerbois; j'ai reu une lettre tantt.

Elle hsitait, car si cacher l'existence de la lettre tait difficile,
la montrer n'avait rien de bien tentant.

--O est-elle? fit Guerbois d'un ton imprieux.

La lettre fut produite, et Eulalie suivit sur le visage de son mari
l'effet de cette lecture. Quand il eut termin, il frona les sourcils
et attira  lui le buvard de famille, celui qui--bien rarement--servait
 crire des lettres importantes. Il prit une plume et labora
lentement, de sa belle criture administrative, une douzaine de lignes,
qu'il signa de son nom, avec un parafe.

--La bonne portera ceci demain avec les prsents, dit-il, demain matin,
toute affaire cessante.

--Mais, mon ami, fit observer madame Guerbois, demain c'est jour de
march...

--Au diable le march! dit Guerbois d'une voix tonnante. Il s'agit bien
de vos billeveses! jusqu'ici j'tais un homme qui n'avait qu'une
parole;  prsent, grce  vous, j'en ai deux, une pour chaque gendre.
Allons, apportez les cadeaux et une boite pour les mettre, et que a ne
trane pas.

Norine apporta les cadeaux, le fameux bracelet, une petite bague, un
porte-cartes en ivoire, achet  Dieppe, avec le nom Norine grav en
travers, un petit coffret  bijoux,--quelques billets trs-courts, et
sous la forme correcte desquels perait une adoration profonde,
irraisonne.

Guerbois regardait tout cela avec une trange sensation de piti, de
regret, de colre, qui lui serrait de plus en plus la gorge. Tout  coup
ses yeux s'emplirent de larmes brlantes, pendant qu'il rangeait les
objets dans le petit coffre.

--Cela ne vous fait rien,  vous? dit-il aux deux femmes tonnes, qui
le regardaient avec plus de raillerie que de sympathie. Vous ne savez
pas que c'est le coeur d'un homme et peut-tre sa vie que vous renvoyez
l dedans? Tenez, ni l'une ni l'autre vous ne mritiez qu'un homme
souffrit pour vous!

Il ferma le coffret, mit la clef dans la lettre qu'il plia  la hte, et
s'en alla dans sa chambre, o il marcha longtemps  pas mesurs.

--Papa est de mauvaise humeur! dit Norine  voix basse. Voil bien des
histoires, en vrit!

--Il est comme cela de temps en temps, mais cela lui passe, rpondit
Eulalie sur le mme ton. Demain il n'y paratra plus. Enfin, c'est une
affaire conclue. Embrasse-moi, madame Duval. Vas-tu tre riche et
heureuse!

--Je l'espre bien! fit Norine avec un sourire orgueilleux.




XXI

Rien ne s'opposait plus au bonheur de Louis Duval. Il reut le lundi
matin un petit mot de madame Guerbois, lui apprenant qu'il pourrait se
prsenter dans la soire pour se voir agrer.

Il arriva pimpant et magnifique, avec un bouquet gros comme lui et un
tout petit crin, qui contenait les deux plus belles dormeuses qu'on pt
voir ce jour-l  Paris. Il attacha lui-mme les diamants aux oreilles
un peu longues, un peu plates et trs-rouges de sa jeune fiance, qui le
remercia avec ses sourires les plus intimids; madame Guerbois reut une
broche de rubis, et M. Guerbois eut toute une collection de poignes de
main qui ne parvinrent pas  le drider.

--Mon beau-pre est un peu ours, pensa l'heureux futur, mais pour ce
qu'il me gnera dans l'existence!...

Le jour de la crmonie fut fix; Norine n'tait plus si jeune,
parait-il, car il n'tait plus ncessaire du tout d'attendre un an avant
de la marier. Quatre semaines suffirent amplement aux fiancs pour faire
connaissance et pour s'aimer. C'tait mme trop, mais la couturire
refusait de rien promettre avant cette poque.

--C'est ennuyeux que nous soyons brouills avec les Breteuil, dit madame
Guerbois  sa fille, un jour qu'on essayait des robes.

L'expansion rgnait entre elles dsormais avec l'entente la plus
parfaite. Elles eussent t bien tonnes si quelqu'un avait fait
allusion aux fameux soufflets qui avaient suivi le retour de Dieppe.
Cependant Norine, qui des deux avait la meilleure mmoire, sentit
s'chauffer un peu sa joue au nom de madame Breteuil.

--Ennuyeux? dit-elle. Pourquoi? Il me semble, au contraire, que nous
sommes trs-heureux d'en tre dbarrasss! M. Lignon n'aurait pas manqu
d'aller leur porter ses plaintes, et c'est nous qui aurions eu 
supporter des scnes dsagrables.

--Je ne te dis pas, fit madame Guerbois, mais madame Breteuil serait
furieuse de te voir pouser un homme riche, bien plus riche qu'elle et
que son mari... Elle qui cherchait  t'humilier, en deviendrait enrage!

--Elle enragera bien tout de mme, rpliqua vertement Norine; elle le
saura, n'est-ce pas? Eh bien, le jour o elle le saura, elle sera punie.

Punie de quoi, douce Norine? De vous avoir prise, sur votre propre
parole, pour une enfant bonne, honnte, chaste, et d'avoir recul
d'horreur le jour o vous avez dvoil votre vritable nature?

Cette punition de madame Breteuil devait moins se faire attendre que
Mamie elle-mme ne l'et cru et peut-tre souhait. Au moment d'envoyer
les invitations pour la messe de mariage, Duval arriva avec une liste
d'une aune de long.

Il n'entendait pas se marier en catimini, celui-l! Il avait invit tout
ce qu'il avait frquent de prs ou de loin pendant un laps de dix
annes. Riches et pauvres, simples fournisseurs et gros bonnets, tout
figurait sur cette interminable liste, plus longue deux fois que le
calendrier.

Au milieu des invits inconnus, trois noms sautrent aux yeux de Norine,
qui ne perdait pas une miette de ce qui se passait: Breteuil, Anglois,
Reyer.

On et dit les fameux caractres jadis tracs sur les murailles de
Balthazar, tant les yeux de l'ingnue s'emplirent d'horreur et de
crainte.

--Vous connaissez ces gens-l? demanda-t-elle d'une voix moins ferme
qu'elle ne l'et voulu.

--Breteuil? Parfaitement! J'ai ajout une aile  un petit htel dont il
est propritaire avenue d'Ina. Jolie proprit; ce terrain lui a cot
cinquante francs le mtre autrefois; maintenant, a lui rapporte tout
bti quatorze mille francs de loyer, et il n'y en a pas gros, allez!
Charmantes gens, ces Breteuil. J'ai djeun chez eux une fois dans le
temps:--tout  fait aimables. Et vous, vous les connaissez?

--Nous les avons vus autrefois, fit madame Guerbois, mais le caractre
difficile de madame Breteuil nous a obligs  cesser les relations.

--Vous m'tonnez! dit Duval; cette femme-l m'avait sembl avoir le
caractre le plus accommodant. Enfin, quand on ne voit les personnes
qu'en passant, n'est-ce pas?...

--Madame Anglois! fit Norine en enfonant ses ongles dans le papier,
comme si c'et t une figure humaine. Vous connaissez madame Anglois?

--Ah parbleu oui! s'cria l'entrepreneur. Drle de femme, n'est-ce pas?
Grande amie des Breteuil, trs-originale;--le plus honnte homme du
monde lui rendrait des points. Mais diablement carre en affaires. Elle
voulait me vendre un terrain,--nous n'avons jamais pu nous entendre,
parce qu'elle en demandait trop cher--trop cher pour ce que je voulais
le payer, bien entendu. Elle a eu le dernier mot! Elle l'a vendu le prix
qu'elle avait dit, et celui qui l'a achet a fait une bonne affaire; que
voulez-vous! j'tais entt, elle aussi.

--Vous tes entt? demanda Norine de sa douce voix, avec un sourire
d'incrdulit.

--Comme une vieille mule! Vous verrez cela! Mais il ne faut pas vous
tourmenter pour a; une fois qu'on le sait, n'est-ce pas? on s'arrange
pour cder, et cela va tout seul. Cette chre madame Anglois! Je la vois
toujours avec plaisir, et je crois qu'elle aime  me rencontrer; deux
entts comme elle et moi, il n'y a que deux choses possibles: on se
dteste ou l'on s'adore... et nous ne nous dtestons pas! Eh! eh!

Il riait de son rire jovial, qui voulait tre fin, avec une telle
simplicit de coeur que Norine eut tout  coup envie de le gifler ferme.
Elle contint cependant cette vellit prmature, et continua de
parcourir la liste pour arriver au troisime nom qu'elle avait vu et qui
lui brlait les yeux depuis un quart d'heure.

--M. et madame Reyer, qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-elle aprs
deux autres questions insignifiantes.

--Reyer est un avocat trs-gentil. Il n'y a pas quinze jours que je le
connais; il va me plaider un procs... Il a compris tout de suite, c'est
tonnant. Il a un cheval noir. Eh mais! vous le connaissez, vous savez
bien! Nous l'avons rencontr au bois de Boulogne le jour de la
Tte-Noire. Vous m'avez dit que vous l'aviez vu  Dieppe.

--Ah! fit Norine en essayant de se reprendre comme un homme qui se noie
et qui se figure qu'il va se mettre  nager. Trs-bien; c'est ce
Reyer-l?... Et vous l'invitez?

--Je crois bien! S'il me gagne mon procs, il y aura bien des jolies
petites choses  acheter pour madame Duval avec cet argent-l! Et puis,
un avocat, ce n'est pas  ddaigner, cela peut servir.

Le ciel de Norine s'tait assombri. Elle eut beau faire inviter Muriet 
la crmonie, au lunch, au dner et  la soire, tout cela n'empchait
pas ses ennemis d'tre convoqus, et elle se sentait sre, mais sre! de
voir madame Anglois, le jour de son mariage, la dvisager de l'air
narquois qu'elle seule au monde possdait  ce point-l. Et Reyer,
viendrait-il? Probablement! Comme il allait la mpriser!

Jamais encore Norine n'avait admis l'ide qu'on pt la mpriser, c'est
une ide que gnralement on s'efforce d'envisager le moins possible;
cette fois le mpris de Reyer s'imposait  elle net et cinglant comme un
coup de cravache.

Que penserait-il lorsqu'en lisant la lettre de faire part, au lieu du
nom de Justin, il verrait celui de Duval? Si elle avait su que depuis
quinze jours il connaissait toute cette vilaine histoire! Si elle avait
pu apprendre que, grce  Rosette et  son mari, Julien Lignon
continuait  vivre avec une apparence de raison et de sang-froid qui au
fond n'tait que de l'habitude! Mais elle ne devait savoir tout cela que
plus tard. Et si elle l'avait appris ds lors, sa vexation et peut-tre
t moins grande, tant il est vrai qu'un malheur redout est souvent
plus affreux qu'un malheur arriv.




XXII

Le grand jour se leva dans un ciel pluvieux. La froide journe de
novembre faisait grelotter sur le parvis de l'glise Saint-Laurent les
gamins qui attendaient le cortge, et les marchands de marrons des
environs firent de bonnes affaires.

Enfin les voitures furent signales; les portes de l'glise roulrent
bruyamment, envoyant un flot d'air glacial jusqu'au matre-autel, les
orgues tonnrent pendant que les suisses, plus majestueux l'un que
l'autre, prcdaient d'un pas gal et mesur les poux que M. le maire
seul avait encore unis.

Norine marchait aussi mal qu'une figurante de province, et c'est facile
 comprendre. On n'apprend pas en huit jours  se mouvoir dans les flots
d'une trane de satin; on n'acquiert pas facilement l'art de porter pour
six mille francs de dentelles sans y songer; il faut  toute chose un
apprentissage, et l'ingnue, si charmante dans son rle de petite fille,
devenait commune et emprunte sous ses vtements de gala.

Elle vint  bout de s'asseoir cependant, sans dchirer son voile plus de
deux ou trois fois, et la crmonie commena.

Joie des bonnes mes! Triomphe du cancan! Quel milieu favorable qu'une
nef d'glise  tous les propos cruels, drles, inconvenants et envieux!
On prtend que le monde est mchant; il y a peut-tre du vrai dans cette
apprciation, svre mais juste. Convenons alors que le lieu o, sans
contredit, il dploie le plus de mchancet, c'est une nef d'glise un
jour de grand mariage. La seule chose qui puisse tonner encore ceux qui
ont fait partie d'un de ces beaux dfils qui durent une heure, c'est
que quiconque a des oreilles puisse se hasarder  faire dire un jour sur
son compte l'quivalent de ce qu'il a entendu,--en admettant que par un
prodige de charit, sans tre muet de naissance, il n'ait point ouvert
la bouche.

L'occasion tait belle, ce jour-l. Mademoiselle Guerbois? Qui a? Rien
du tout. Une fille d'employ. Et lui, le mari? Un entrepreneur.

Ici les quolibets et les railleries amres pleuvaient sur Duval, qui se
carrait dans son beau fauteuil de velours rouge, en pensant que la messe
lui cotait cher, mais qu'elle tait vraiment trs-bien.

Et il pousait une fille sans dot? C'tait donc une rparation? A quel
propos un homme engraiss de la sueur du peuple pouserait-il une fille
sans fortune,  moins d'y tre contraint? Cette opinion avait cours
principalement parmi les clients des marchands de marrons.

L'opinion de la classe moyenne tait moins froce. On trouvait Norine
gauche et Duval stupide, simplement. Laide? Non, pas absolument laide,
rouge comme une langouste, et c'est si commun, surtout un jour de
mariage! Il n'y a d'intressant que les maries ples. Et lui, ce gros
garon, il pousait cette mijaure! Eh bien, il devait bien savoir 
quoi il s'exposait, celui-l!...

Non! s'il y avait une justice  rendre  Duval, c'est qu'il n'avait pas
le moindre soupon des dangers qu'il courait. Il avait pous Norine
tout btement, par un sentiment au fond assez bon. Elle lui plaisait
videmment, mais il y avait loin de cette sorte d'attrait  la furieuse
passion qui dvorait Lignon. On n'et pas donn Norine  Duval, qu'il
s'en ft trs-bien consol,--surtout si Reyer lui avait gagn son
procs.

Les motifs dterminants de sa rsolution avaient t surtout le dsir
d'avoir chez lui un joli animal de luxe, qu'on pt faire voir  tout le
monde, de s'en amuser comme d'un joujou curieux et cher, et la pense
qu'tant riche, il n'avait besoin de l'agrment de personne pour faire
ce qui lui plaisait.

--Une famille huppe, disait-il, a ne m'irait pas du tout; faisons le
bonheur de cette niche de pauvres diables.

Et puis Norine avait l'air si jeune, si jeune! et Duval, qui avait
trente-huit ans, adorait cela.

Les poux bien et dment bnis, le dfil commena.

C'est une tche difficile pour les jeunes maris, mme habitus  la
gymnastique mondaine; pour une pataude comme Norine, c'tait un
vritable Waterloo. Roide comme un piquet, rouge comme une pivoine,
maladroite et embarrasse de tout, de ses gants trop justes, de son
voile, de son bouquet, elle ne savait rien rpondre, et elle restait
ennuye, vexe, devant tous ces saluts qu'elle donnait au diable.

Soudain, dans l'interminable queue, elle distingua une poitrine
tincelante de jais noir, et elle se sentit dfaillir.

Madame Anglois n'avait pas voulu perdre cette dernire bouche de
l'ex-Petit Chaperon; elle s'avanait les yeux et les dents au vent,
triomphante et superbe.

Elle savourait dlicieusement, cela se voyait, la gaucherie et
l'insuccs de la jeune marie.

--Comme elle est rouge, la malheureuse! entendait-elle dire autour
d'elle.

Et cette phrase, rpte dans tous les rangs, la remplissait de joie.

Elle avanait lentement, dans la foule railleuse, saluant  gauche et 
droite ces figures de connaissance qu'on ne rencontre jamais qu'aux
mariages et aux enterrements, mais qu'on ne manque jamais d'y
rencontrer. Arrive devant Norine, elle la salua avec une politesse
irrprochable, pendant que l'infortune voyait revivre  ses yeux, avec
une nettet dsolante, la dernire scne du chalet: Rosette s'en allant
gaiement en promenade avec Edmond sur leurs nes, pendant que madame
Anglois martyrisait si joyeusement sa rivale d'intention.

A cette pense, la jeune marie devint encore plus rouge et tourna au
cramoisi.

--Mes compliments, mon cher monsieur Duval, disait le Loup au mari
triomphant. Vous venez de faire l une jolie acquisition; c'est plus
flatteur que mon terrain, n'est-ce pas? Tous mes souhaits, et sans
rancune, cher monsieur. Mes compliments, madame.

Le Loup s'en alla de son pas tranquille, et Norine et respir si elle
n'et entendu la voix qu'elle connaissait bien rpondre  une autre
voix:

--C'est vrai; c'est affreux d'tre rouge comme cela; a ne lui passera
pas, allez! Sa mre est toute pareille, regardez-la!

Et Norine, qui ne sentait que trop brler ses joues, vit augmenter
encore le feu qui dvorait son visage. Aussi l'expression de sa
physionomie n'en devint-elle pas meilleure.

Au moment o elle prenait son air le plus boudeur, Reyer parut devant
elle, comme s'il sortait d'une boite  surprise. Sans la regarder, il
s'inclina devant elle et serra la main du mari.

Pour le coup, elle plit; une vague lueur d'espoir jaillit des tnbres
o l'avait plonge la vue de madame Anglois. Il ne la regardait pas, il
n'osait pas peut-tre. Elle osa le regarder, elle, bien en face, fixant
sur les yeux du jeune homme des yeux dont l'innocence avait totalement
disparu.

Il sentit probablement, ou vit malgr ses paupires baisses, ce regard
provocant, qui offrait la femme, et, plein d'une indicible colre devant
tant d'impudence, il fixa ses yeux calmes sur ce visage blmi par on ne
sait quelle motion malsaine; la rougeur remonta aux joues qu'elle
venait de quitter plus ardente, plus sombre, presque violette, comme
aprs un soufflet.

Madame Anglois, qui attendait prs de la porte de la sacristie, avait
tout vu; elle prit le bras de son neveu, et l'entrana dans l'glise, et
de l au dehors.

Quand ils sentirent l'air froid les frapper au visage, ils respirrent
tous deux librement; l'instant d'aprs, le coup de Reyer les emporta
vers la maison.

Au son des orgues, scand par les coups de hallebarde des suisses,
Norine reparut au bras de son mari flambant neuf. Tout prs du porche,
dans l'obscurit, elle vit deux yeux brillants se fixer sur elle, et
elle reconnut le visage pli, allong, de Justin Lignon.

C'tait d'un mauvais got absolu, il le savait, mais la sentimentalit
romanesque dont il n'avait jamais cherch  se dfaire l'avait amen l,
malgr les conseils de ses amis. Il avait voulu se donner la joie
cruelle de la contempler dans sa pompe nuptiale.

Quoiqu'elle ne ft plus celle qu'il avait aime, quoiqu'en se vendant
pour de l'argent  un honnte homme qu'elle trompait, comme elle l'avait
tromp lui, quoique jouant ici la comdie de l'innocence comme elle
l'avait joue  Dieppe, il la voyait encore, le matin mme, avec des
yeux prvenus. Il la croyait soumise  de dtestables influences qu'il
ne pouvait s'expliquer: il accusait la mre d'avoir perverti l'esprit de
sa fille, et si celle-ci et eu l'air triste ou seulement proccup, il
et vers sur elle encore bien des larmes striles.

En l'apercevant, la jeune marie ne put rprimer un mouvement de
rpulsion; son regard cruel et dur se fixa sur l'ancien fianc comme
pour lui dire:

--Que venez-vous faire ici? Pas me compromettre, j'espre?

Il y avait presque de la menace dans les yeux jadis adors.

A cette vue, Lignon sentit tout son amour, toute son adoration tomber
comme d'un haut chafaudage et mourir en lui, aprs une courte agonie.

--Pas vous compromettre  coup sr, rpondit son regard, mais vous dire
que vous n'tes plus rien pour moi, rien! Moins que la boue qui va tout
 l'heure souiller l'ourlet de votre robe de noce!

Elle comprit ce langage et passa, de plus en plus rouge. Muriet se
tenait, en garon d'honneur,  la portire du landau; elle ne sentit
mme pas la galante pression de la main qu'il lui offrait pour monter;
ne sachant pas monter en voiture, elle se prit les pieds dans son voile,
dont un morceau resta accroch  la portire; pendant que Duval montait,
l'architecte s'empara du morceau de tulle et le fourra dextrement dans
sa poche, ct du coeur, en adressant un sourire  la jeune femme. Le
landau s'branla, et toute la noce s'en fut au Grand-Htel, o le
personnel tait en branle-bas de combat pour un festival qui cotait si
cher.




XXIII

--Eh bien, vous voil marie! fit Muriet, aprs un diner plantureux que
l'entrepreneur offrait quinze jours aprs, dans son htel, aux amis
particuliers des deux familles.

--Il parait! rpondit Norine.

On prenait le caf, et les dneurs, dissmins dans les deux salons, le
fumoir et le cabinet de travail, laissaient entre leurs groupes de
larges intervalles qui favorisaient les conversations particulires.

--Il parait? rpta l'architecte; vous n'en n'tes pas bien sr? Est-ce
la richesse ou le mariage qui cause votre incertitude?

Norine haussa les paules. Elle avait attrap ce geste  de Muriet, et,
le trouvant joli probablement, elle l'avait gard.

--La richesse, dit-elle, la belle affaire! Si vous croyez qu'il n'y en a
pas  Paris de plus riches que moi...

--Eh! fit l'architecte, ce n'est dj pas si mal ici? Quoique ce ne soit
pas moi qui aie bti la maison, elle est d'un certain got.

--Nous avons dn hier chez une dame, la femme d'un brasseur d'affaires,
un ami de mon mari... C'est celle-l qui est riche! Si vous aviez vu
cela! Et des toilettes! Elle n'a pas d'amies au-dessous de quatre cent
mille francs de rente! Cela vaut la peine, au moins!

--Vous les aurez, chre madame! dit Muriet avec douceur. Vous tes trop
jolie pour ne pas avoir tout ce dont vous aurez envie.

Les myosotis se tournrent vers lui avec leur ancienne douceur.

--Que voulez-vous dire? fit Norine avec toute sa candeur d'ingnue,
encore augmente, s'il est possible.

--Vous me comprenez bien, rpondit assez brutalement l'architecte, qui
ne se piquait pas de dlicatesse. Votre mari est amoureux de vous; vous
lui ferez faire tout ce que vous voudrez.

Norine soupira et tourna vers son ancien ami son regard mlancolique,
mais elle resta muette.

--Quoi? fit Muriet d'une voix mue, dj malheureuse? Il avanait la
main pour prendre la main charge de bagues qui reposait sur le dos d'un
canap, mais celle-ci se retira tout doucement, et il n'obtint aucune
rponse.

Norine emporta sa robe de velours noir montante au-devant de son mari
qui s'approchait, et tous deux se dirigrent vers un groupe d'invits.

Madame Guerbois trnait sur un fauteuil, une tasse de caf  la main.
Elle n'aimait pas le caf, qui la rendait malade aprs le dner, mais
elle croyait indispensable d'en prendre, pour affirmer ses habitudes
mondaines.

Au bout de quelques instants, sa fille vint s'asseoir prs d'elle.

--Eh bien! fit l'heureuse mre, tu es contente! Voil ce qu'on appelle
pendre la crmaillre dans le grand!

Norine ne rpondit pas sur-le-champ. Aprs un silence:

--Nous partons aprs-demain pour l'Indre, dit-elle. Si tu crois que cela
m'amuse!...

--Un petit voyage n'est pas dsagrable, fit madame Guerbois non sans
hsiter, car la neige fondue n'avait cesser de tomber pendant toute la
journe, ne promettant pas beaucoup d'agrment pour le petit voyage en
question.

--C'est trs-ennuyeux, affirma Norine. On ne va pas en province en plein
hiver, et pour btir une fabrique, encore! Je te demande un peu ce que
je vais faire l, pendant qu'il surveillera ses travaux...

--Tu auras bientt fait de le ramener  Paris, fit en souriant madame
Guerbois.

--Pas si facile! Il est extrmement entt. Il l'avait bien dit, mais je
n'avais pas pris la chose au srieux. Je n'ai jamais vu un enttement
pareil.

--Est-ce qu'il te refuse quelque chose?

--Il ne fait pas seulement attention  ce que je lui dis! Si j'insiste,
il rit; si je boude, il m'embrasse. Il est toujours de bonne humeur:
c'est exasprant.

Madame Guerbois ne trouva rien  rpondre. Sans avoir une grande
exprience de la vie, elle savait que ces hommes, dont rien ne dment la
bonne humeur feinte ou relle, sont les plus redoutables jouteurs pour
quiconque veut lutter avec eux.

--Enfin, dit-elle par manire de consolation, te voil riche, marie,
libre d'aller et de venir...

--Pas libre, rtorqua Norine, puisqu'il m'emmne dans l'Indre!

Quelqu'un s'avanait, elle reprit son doux regard et son charmant visage
tonn; cependant les invits de M. Duval, en se retirant, ne manqurent
pas, entre autres rflexions, de remarquer combien la jeune madame Duval
avait de temps en temps l'air grognon.

--Duval l'en corrigera, fit l'un d'eux; c'est le plus joyeux compagnon
que je connaisse.

--Et avec cela, ferme comme un roc, ajouta un autre ami.

--Il la mettra au pas! conclurent les autres en choeur.

Madame Duval partit pour l'Indre avec son mari. Elle eut beau bouder, se
dire malade, pleurnicher mme, rien n'y fit.

--Je ne me suis pas mari, dit assez judicieusement l'entrepreneur, pour
que ma femme vive  Paris lorsque je vis en province. On se marie pour
vivre ensemble, ma chre; tes parents ont d t'apprendre cela avec ton
catchisme.

--C'est prcisment parce que cela m'attriste de quitter mes parents,
objecta la jeune femme.

--Le cur qui nous a maris, rpliqua Duval en riant, t'a dit que la
femme quittera son pre et sa mre pour suivre son mari. Il n'y a rien 
dire ni  faire, ma petite chatte; nous allons aller btir la plus belle
fabrique du dpartement, et je t'apprendrai  quoi l'on reconnat la
bonne pierre de la mauvaise. Tu verras comme c'est amusant de pincer ces
filous de carriers quand ils veulent vous faire passer de la mauvaise
marchandise pour de la bonne.

Cette perspective n'avait rien d'attrayant pour Norine, mais il fallait
partir, et elle partit.

Ce fut en coup-lit, avec toutes les amliorations que peut procurer la
richesse. Mais dcembre n'en jetait pas moins son grsil sur les vitres,
et lorsque le train les dposa tous deux, avant le lever du jour, dans
une gare glace, lorsque la voiture retenue pour leur voyage les eut
transports dans un village o le meilleur htel tait une auberge,
Norine ne cacha plus son dplaisir.

--C'est une tyrannie, dit-elle, avec un vritable lan de colre.

--Ma petite fille, rpondit son mari avec fermet, quand je t'ai
pouse, tu n'tais pas mieux loge que tu ne l'es ici; tu raccommodais
tes hardes ou bien tu faisais du crochet; tu mangeais une triste
cuisine, car j'ai dn chez tes parents, et je m'en souviens. Pour les
plaisirs, nous n'en parlerons pas, car il me semble avoir entendu de ta
bouche que tu n'allais pas au thtre quatre fois l'an. Ici tu n'auras
rien  raccommoder, car tout ce que tu as est neuf, la cuisine est
excellente, et je m'y connais! Tu auras tous les livres que tu voudras,
nous nous promnerons en voiture partout, et dans six semaines nous
retournerons au bercail.

--Six semaines? Nous ne serons pas  Paris pour le jour de l'an?

--Tu auras tes trennes tout de mme, sois tranquille!

Duval, imperturbable, reprit sur-le-champ son harnais d'entrepreneur,
qu'il avait quitt pour faire sa cour et se marier. C'tait son lment,
et il y trouvait un plaisir extrme.

Pincer les filous, comme il l'avait dit, gourmander les chefs d'quipe,
se faire bienvenir des ouvriers, il s'acquittait de tout cela avec une
joie vidente. Sa bonne humeur tait sa principale force, et il le
savait bien. Aussi l'opposa-t-il avec une incroyable tnacit aux
bouderies de sa femme comme aux roueries de ses subordonns.

De temps en temps, il avait maille  partir avec son architecte; dans
les cas douteux, il l'amenait chez lui, o le visage candide de Norine
l'aidait  trancher le litige. Il savait bien, d'ailleurs, que jamais
cet homme bien lev ne lui parlerait en prsence de la jeune femme
comme il l'et fait autrement, et Norine se trouvait ainsi tre son
auxiliaire sans le savoir.

Elle essaya de se faire apprcier par l'architecte; mais celui-ci tait
tout l'oppos de Muriet. Dj grisonnant, d'aspect svre, c'tait un
pre de famille qui ne regardait pas les femmes.

Un instant l'extrme jeunesse de cette pauvre petite madame Duval lui
inspira la pense de lui dire quelques bonnes paroles, comme  un enfant
ou  un chien familier; puis, quand il s'aperut du parti pratique que
savait en tirer l'entrepreneur, il se garda de lui tmoigner autre chose
que l'indispensable politesse, afin de pouvoir dans une certaine mesure
garder son franc parler.

C'est ainsi que Norine passa non six semaines, mais deux mois pleins.

Il serait absolument superflu d'expliquer qu'elle n'avait jamais eu pour
son mari que la plus complte indiffrence; mais, au bout de ces deux
mois de tte--tte, ce n'tait plus de l'indiffrence, c'tait de
l'aversion.

Lorsqu'ils retournrent  Paris, elle tait munie de tant de griefs,
qu'il lui fallut plusieurs jours pour les raconter  sa mre. A sa
grande stupfaction, elle ne trouva en celle-ci qu'une oreille
distraite.

--Eh! mais, ma chre enfant, c'est comme cela, le mariage! Les hommes ne
font jamais ce qu'on veut! c'est  la longue, avec beaucoup de prudence
et de dissimulation, qu'on arrive  les gouverner,--et encore pas tous,
et cela ne russit pas toujours!

--Justin Lignon faisait tout ce que je voulais! rtorqua d'un ton
querelleur la jeune madame Duval.

--Mais il n'avait pas le sou, et ton mari est riche! fit observer la
mre en personne pratique.

--Enfin, conclut Norine, nous voici  Paris, et c'est la saison des
bals; je vais pouvoir m'amuser.

Pendant trois semaines, elle s'amusa en effet.

Duval, qui tait au fond le meilleur homme du monde, la promena le jour,
et l'escorta le soir dans tous les thtres qu'elle eut la fantaisie de
connatre.

Ceux qu'elle prfrait n'taient pas les plus littraires; mais aux
endroits les plus risqus de la pice elle opposait son innarrable
candeur, si bien qu'un jour Duval entendit derrire lui une dame qui
disait  son mari:

--Vraiment, je ne comprends pas ce pre encore jeune, qui amne sa fille
 de semblables spectacles! Cest tout au plus bon pour des vieux comme
nous.

C'est l'entrepreneur qui ne fut pas content! Aussi, depuis ce jour, se
montra-t-il extrmement svre sur le choix des thtres. Pendant deux
mois, il eut la constance de lire le feuilleton de critique dramatique
du _Temps_, qui, lui avait-on dit, tait le mieux fait et le plus
sagement pens de tous.

Comme il n'y comprenait rien, il trouva plus pratique de supprimer en
partie le thtre, qui d'ailleurs ne l'amusait que de loin en loin, et
de ne plus conduire sa femme qu'aux pices qui avaient fait leurs
preuves, et que tout le monde s'accordait pour proclamer honntes, ce
qui assomma la jeune madame Duval.

Restait le monde. Cinq ou six dners accepts, puis rendus, puisrent
la srie des invitations.

On dansait partout, cependant; Norine, qui lisait assidment les
journaux du high-life, apprenait qu'on avait cotillonn chez madame de
P... et tir une loterie chez la comtesse de C..., donn un bal blanc
chez la marquise de D... et un bal rose chez la duchesse de K...

On dansait partout, tout le monde dansait, et Norine ne dansait pas! Il
convient de dire qu'elle ne savait pas danser, mais cela s'apprend si
vite, elle le croyait du moins,--et elle avait tant de bonne volont!

Elle en avait tellement envie, qu'elle proposa  son mari de donner un
bal.

A cette proposition, il pouffa de rire.

--Un bal? nous? dit-il. Tu veux faire danser les femmes de mes commis
aux critures? Eh! mon enfant! qui donc viendrait au bal chez nous? Nous
ne sommes pas du grand monde, nous! Nous donnons des dners, c'est
trs-bien; on y vient, on nous les rend; mais sais-tu qu'il faut
connatre joliment du monde pour organiser un vrai bal? N'y songe pas,
ma petite; et puis, sans reproche, tu fais une assez drle de matresse
de maison. Sans moi, ta cuisinire nous mettrait sur la paille!
Heureusement, je dbrouille ses comptes! Mais elle y fait encore sa
pelote. Va, laisse les bals aux gens qui connaissent cela. Tu as de quoi
t'amuser ici, amuse-toi, et restons tranquilles.

S'amuser  quoi? Norine avait la tte aussi vide qu'un pige  rats qui
n'a encore rien attrap, ce qui, comme chacun le sait, est une demeure
aussi peu meuble que possible. L'ennui, l'ennui mortel et sans remde,
s'empara de cette petite cervelle, et se livra dans cette solitude  des
excs de dsespoir sans bornes.

Norine commena par pleurer silencieusement, ce qui consiste, suivant la
formule,  fondre en larmes trois minutes avant le retour du mari, de
faon  avoir les yeux rouges  point quand il rentre, si bien qu'il ne
puisse faire autrement que de s'informer.

C'et t parfait si Duval avait t homme  s'informer, mais il ne
s'informait pas! Il rentrait, prenait sa femme par le cou, l'embrassait
un peu partout, la lchait en riant et se mettait  lui raconter les
affaires de la journe.

Oh! ces affaires de la journe!

Norine en vint bientt  redouter ce moment, qui lui semblait rsumer
toutes les taquineries du destin  son gard. Elle prit le parti de ne
plus couter.

Mais Duval tait de ceux qui aiment qu'on les entende et qui vous
ramnent au fait par des interpellations directes, lorsqu'ils voient
flchir votre attention.

Norine non-seulement dut couter, mais rpondre; et la vie lui devint
odieuse  partir de sept heures du soir.

L'aprs-midi avait du bon; lorsque, aprs le djeuner, Duval s'en allait
 des travaux peu loigns, Norine s'attifait soigneusement, faisait
atteler, et allait se promener dans sa Victoria.

Sa voiture! Quelle joie d'avoir une voiture  soi!

Elle promenait autour du lac ses toilettes trop voyantes et un certain
air qu'elle croyait digne et gui tait  la fois insolent et boudeur.
Elle avait espr dans les commencements attirer tous les regards et
faire la conqute d'un beau jeune homme qui mourrait d'amour pour elle
et le lui ferait savoir avant de rendre le dernier soupir.

A sa stupfaction profonde, on ne la regarda presque pas, et jamais deux
fois. Son genre de beaut, qui appelait le regard quand elle allait 
pied, vtue d'une robe modeste et d'un chapeau de dix francs, avec son
air chaste et son maintien d'ingnue, n'avait plus aucun relief sous le
velours et les fourrures; dans ce cadre riche, elle paraissait commune.
Son quipage n'avait ni lgance ni tenue; elle persista cependant ai se
montrer au Bois  l'heure du lac, et fut bientt dsigne par les
habitus sous le nom de la jeune picire.

Si le ciel clment lui avait pargn la douleur de connatre ce surnom
peu flatteur! Mais non! On et dit qu'en tirant  la loterie du mariage
le gros lot d'un entrepreneur en train de faire fortune, elle avait
amen en mme temps une srie de petits guignons.

Un jour qu'un de ces arrts favorables aux belles retenait sa voiture
prs d'un groupe de jeunes gens, elle entendit distinctement ces paroles
cruelles:

--Tiens, la petite picire! La vois-tu dans sa Victoria marron, avec
des roues bleues?

--Victoria d'occasion, femme toute neuve, profra l'interpell. Les
joues ont encore la fleur du pcher, sans calembour, mais elle devrait
se faire plir; on n'est pas coquelicot comme cela! Elle a l'air d'un
flacon de sauce tomate chapp de chez madame sa maman!

Norine rougit encore plus. Sa Victoria tait marron avec des roues
bleues, incontestablement, et incontestablement d'occasion. Elle tait
trop rouge aussi, elle le savait bien! On n'avait pas besoin de tant le
rpter. Faire quelque chose pour plir? Ah! certes, elle ne demandait
pas mieux! Mais quoi?

Elle consulta sa femme de chambre, qui lui dit qu'on buvait du vinaigre.

Norine se mit  boire du vinaigre et, incontinent, eut des crampes
d'estomac, au point qu'on fut oblig de faire venir le mdecin.

Pour toute autre, le mdecin et les mdicaments eussent suffi; la pleur
distingue et bientt apparu sur les joues rcalcitrantes au vinaigre.

Madame Duval n'eut pas cette chance. En huit jours, elle fut remise,
plus frache que jamais, disait son mari,--et elle ne le savait que
trop.

Comme elle avait horriblement peur de mourir, elle n'osa pas
recommencer, et reprit son teint incandescent.

L't vint cependant, et il fallut aller quelque part. Duval ne s'y
rsigna qu' la dernire extrmit, car il avait horreur de la
villgiature. Norine avait choisi Dieppe,--il accepta Dieppe, comme on
accepte un rhume de cerveau; mais une fois rsign  cette invitable
corve, sa bonne humeur reprit le dessus.

Lorsque Norine annona  madame Guerbois ses projets pour l't,
celle-ci lui dit d'un ton svre:

--J'espre bien que tu vas nous emmener, tes frres et moi?

Jamais les intentions de madame Duval n'avaient t mieux arrtes que
sur ce point. Non, elle n'emmnerait pas  Dieppe cette famille
encombrante et peu distingue, dont la prsence l'empcherait
certainement de prendre le sceptre de la mode, qu'elle esprait bien
conqurir. Elle s'tait command des toilettes tapageuses, qui
certainement feraient sensation; si sa mre venait l'empcher de les
mettre, tout son plaisir serait gt.

--Je ne crois pas, rpondit la jeune femme, que la maison loue par mon
mari soit assez grande.

--Nous en reparlerons, fit madame Guerbois d'un air dtach.

Elle en reparla le jour mme, non point avec sa fille, mais avec son
gendre, qu'elle alla trouver au milieu de ses maons. Elle lui
reprsenta qu'il ne pourrait pas tre toujours prsent, que Norine tait
beaucoup trop jeune pour tre ainsi livre  elle-mme, etc. Si bien que
Duval, aprs un instant de rflexion, se rendit  la justesse de ces
considrations; il fut convenu que madame Guerbois rejoindrait sa fille
aussitt aprs la fin des classes, loigne de quelques jours seulement.

Duval annona cette bonne nouvelle le soir mme  sa femme, qui n'en fut
point rjouie; mais elle avait reconnu l'inutilit de contredire son
poux.

La ruse ne valait gure mieux, car il la devinait toujours, et riait 
gorge dploye d'avoir vent les petites combinaisons de sa femme. Il
n'avait pas l'ducation ncessaire pour dissimuler ces petites
satisfactions sous un voile de politesse, et Norine s'en trouvait
cruellement froisse.

Elle se rsigna donc et attendit sa famille.




XXIV

Ds le soir du premier jour, l'amour-propre de la jeune femme fut
prouv d'une rude faon. En choisissant Dieppe, elle avait obi  deux
sentiments trs-diffrents qui se mlaient trangement dans son me.
Elle avait voulu d'abord battre sur leur propre terrain madame Breteuil,
madame Anglois et Rosette, en les crasant de son luxe et de son
lgance. Puis elle avait au fond de l'me un espoir imprissable: celui
de gagner Reyer.

La pense que cet homme lui chappait s'tait avive dans cette petite
cervelle dtraque; elle ne savait par quels moyens, mais il lui
semblait qu'un jour elle finirait bien par entendre ce beau garon
rebelle lui dire: Je vous aime!

L'aimait-elle? Probablement; au fond de cet tre mal quilibr, le dsir
de l'amour tait presque aussi fort que celui de l'amour-propre. D'autre
part, il est certain que si, par impossible, Reyer se ft laiss
sduire, au bout de huit jours elle l'et chass, pour le plaisir de
faire triompher le susdit amour-propre.

Tant qu'elle ne l'aurait pas tenu dans ses mains, qu'elle n'aurait pas
plong ses yeux dans les yeux de cet homme qui n'avait voulu d'elle 
aucun prix, elle serait humilie et vaincue.

A la faon des autruches qui se cachent la tte et croient chapper aux
regards parce qu'elles ne voient pas, Norine n'avait pens qu' cela.
Mais lorsqu'elle vit arriver  sa rencontre M. et madame Breteuil,
Edmond et sa femme avec la redoutable madame Anglois, elle s'aperut
qu'elle avait beaucoup prsum de ses forces. Quelle figure allait-elle
faire devant cette bande hostile qui s'avanait comme une arme range
en bataille?

--Tiens! fit Duval, M. et madame Breteuil! Voil une bonne rencontre!

Avant que Norine et pu dire un mot, il s'tait jet en avant, il avait
serr les mains des deux poux.

--Pourquoi n'tes-vous pas venus  ma noce? dit-il. Voil qui n'tait
pas gentil! Mais puisqu'on vous retrouve... Vous habitez Dieppe? Vous
connaissez ma femme?

--Un peu, fit M. Breteuil froidement.

Duval, qui tait  cent lieues de la vrit, se mit  patauger dans la
situation comme un terre-neuve qui casserait des oeufs dans un
poulailler. Il finit par inviter tout le monde  diner pour le dimanche
suivant.

On lui opposa des refus polis; il insista, et voyant qu'il ne pouvait
gagner la partie:

--Ah! je sais, dit-il-, c'est parce que l'invitation est faite trop en
l'air. C'est bon, nous irons vous faire une visite, n'est-ce pas,
Norine? Et vous n'aurez plus rien  dire.

Aprs une quantit suffisante de dngations, on se spara.

Norine marchait au bras de son mari, roide comme un pieu, avec toute la
mauvaise grce qu'elle tait capable de dployer, et il y en avait pas
mal.

--Je vous avais dit, fit-elle aprs un trs-long silence, que M. et
madame Breteuil s'taient mal conduits avec moi; je ne pensais pas que
vous alliez vous jeter  leur tte...

Duval s'arrta court, tellement stupfait de ce qu'il venait d'entendre
qu'il n'en croyait pas ses oreilles.

--Comment! dit-il, tu me fais de la morale,  prsent? Cela te dplat
que je sois gentil avec mes vieux amis et des gens dont je puis avoir
besoin un jour ou l'autre? Car M. Breteuil a de l'argent, et madame
Anglois n'a pas vendu tous ses terrains,--sans compter l'avocat, dont
les services me seront prcieux, car il m'a dj donn pour rien plus
d'une consultation que j'aurais paye cher ailleurs et pas si bonne.

--Je vous dis qu'ils se sont mal conduits avec moi, rpta Norine, qui
n'avait plus envie d'craser personne, mais qui se sentait horriblement
vexe.

--Je croirais plutt que c'est toi... fit Duval, qui brlait sans le
savoir; voyons, ne te fche pas, Norine, mais tu sais bien, l, entre
nous, que tu as un petit caractre qui n'est pas commode! Cela m'est
gal, parce que j'ai pris le parti de n'y point faire attention, et
d'ailleurs, comme c'est pour la vie, n'est-ce pas? c'est ce que j'ai de
mieux  faire! Et puis, je t'aime bien. Mais jamais, vois-tu, tu ne me
feras croire que ces Breteuil du bon Dieu aient pu se mal conduire avec
une morveuse comme toi! Regarde donc ce qu'ils sont, et vois un peu ce
que tu es,  part ton nouveau grade de madame Duval qui fait de toi la
moiti du bon garon que je suis!

--Rentrons! dit Norine qui suffoquait.

--Je ne demande pas mieux! rpondit Duval. J'en ai assez de me coucher
quand le soleil se lve! Si tu m'en crois, nous allons profiler de ce
que nous sommes au bord de la mer pour nous coucher  neuf heures. Il
n'y a rien de meilleur pour la sant, et demain nous irons faire une
visite  cette bonne madame Breteuil.

Le lendemain, Norine eut la migraine. Le mari, qui s'y attendait, ne
s'en mut point, et vers deux heures il arriva au chalet Breteuil, sans
avoir rien dit  sa femme.

Que faire contre la figure rjouie d'un homme auquel on ne veut point de
mal, et qui s'apporte pieds et poings lis, lui et son butin, dans vos
mains gnreuses?

Duval raconta son mariage  sa faon et ne cacha point les dfauts de
Norine, qu'il traitait d'ailleurs d'une manire qui tenait le milieu
entre l'affection que l'on porte  un joli animal de luxe et celle qu'on
ressent pour un enfant gt dont les caprices amusent sans inquiter. Il
dit ensuite que sa jeune femme avait fait mine de rsister dans les
commencements, mais qu'il l'avait mate en un rien de temps.

Madame Breteuil le regardait avec incrdulit, et M. Breteuil le
contemplait avec compassion. Duval, qui n'tait point bte, s'aperut de
leurs sentiments.

--Gageons, dit-il, que vous me prenez pour un imbcile?

--Oh! firent les deux poux avec un geste identique, qui exprimait
combien ils taient loin d'une ide aussi impolie.

--Si fait; cela se voit sur vos figures. Eh bien, non! je ne suis pas un
imbcile. Je connais les dfauts de Norine; elle est gourmande,
volontaire, boudeuse, orgueilleuse; elle n'a pas trs-bon coeur, et au
fond elle est trs-goste. Mais ce qu'elle a pour elle, voyez-vous,
c'est son honntet! pas coquette pour un sou, ma petite Norine; au
temps prsent, on n'en trouve plus gure, de ces femmes-l! Vous me
direz qu'elle aime la toilette? Eh, mon Dieu! c'est de son ge. Mais,
voyez-vous, les hommes n'existent pas pour elle! Moi-mme, je suis son
mari: eh bien, elle est aussi modeste, aussi nave que dans les premiers
temps de notre mariage... Et il n'y a rien au-dessus de cela!

Certaines convictions commandent le respect. Ce serait une mauvaise
action que de les branler, car que pourrait-on mettre  leur place? Et
de quel droit briser le coeur d'une crature humaine? D'ailleurs, la vie
se chargerait probablement de dsillusionner l'entrepreneur, et s'il ne
devait jamais tre dsillusionn, eh bien! il n'en serait que plus
heureux! C'est ce que pensrent les poux Breteuil, et ils gardrent le
silence.

--Norine a d vous faire quelque sottise, reprit-il. J'ai vu cela  la
faon dont vous vous tes rencontrs. C'est une enfant sans ducation,
car, il faut tout dire, ses parents l'ont horriblement mal leve. Je
vais lui faire la leon, et je vous ramnerai souple comme un gant.
L-dessus, il prit cong, sans laisser aux poux le temps de lui
rpondre.

--Que faut-il faire? dit madame Breteuil, ds que la porte fut ferme.
C'est bien dur de subir la prsence de cette petite pcore; et, d'autre
part, comment dsabuser ce pauvre homme? Cela aurait l'air d'une
mauvaise action, et n'en serait-ce pas une en effet?

M. Breteuil rflchit profondment pendant une minute.

--La situation est plus grave qu'elle n'en a l'air, dit-il enfin; il est
certain qu'avec l'opinion qu'il a de sa femme, Duval ne peut manquer de
voir un jour lui arriver des choses fort dsagrables. Mais nous ne
sommes pas ses amis, tout au plus est-il pour nous une relation: le
mtier de don Quichotte ne nous a pas beaucoup russi avec Lignon, et
celui-l, cependant, c'tait notre devoir de l'clairer... Si vous m'en
croyez, nous laisserons le couple Duval se dbrouiller, et, pour viter
des explications dplaisantes, s'il nous amne sa femme, nous
l'accueillerons froidement, comme si nous l'avions  peine connue.
Croyez-moi, si cette sorte de comdie rpugne  nos instincts de
droiture, elle ennuiera encore bien davantage celle que vous nommez si
bien la petite pcore!

Lorsque Norine apprit qu'elle accompagnerait irrvocablement son mari
dans sa prochaine visite  madame Breteuil, elle prouva un joli petit
accs de rage: pour la premire fois depuis qu'elle tait marie, elle
commit une imprudence et se dcouvrit.

--Je n'irai pas, dit-elle. Non, je n'irai pas! Aprs tout, nous ne
sommes pas en Turquie, nous sommes en France, et Ton ne peut me forcer 
faire ce qui ne me convient pas. Je n'irai pas, je ne veux pas!

Duval la regarda attentivement, et son visage jovial prit une expression
que ses matres maons connaissaient bien; sa femme ne l'avait jamais
vue.

--Dis-le donc encore une fois, que tu ne veux pas? fit-il sans lever la
voix, mais en serrant un peu les dents.

Elle le regarda et prit peur.

--Dis-moi donc que tu ne veux pas quelque chose quand je t'ai dit que je
le veux? Hein, tu ne rponds pas? a t'ennuie, dis, que je ne me laisse
pas mener par le bout du nez? Tu t'tais figur que tu ferais de ton
mari tout ce qui te passerait par la tte, et que s'il rsistait, tu lui
ferais des scnes! Des scnes! en voil une ide!

Il haussa les paules, mais ce geste-l ne ressemblait pas du tout 
celui de Muriet.

Norine, effraye, mais invaincue, les yeux mchants, le regardait avec
stupeur. Il reporta sur elle son clair regard devenu soudain aigu.

--Tu ne veux pas! Et tu n'iras pas! Voil qui est net, au moins! Tu leur
as donc fait bien des sottises,  ces braves gens, que tu n'oses pas
retourner chez eux?

Elle rprima un mouvement de colre qu'il saisit au passage.

--Voyez un peu ce que c'est! reprit-il avec une certaine amertume. On
est riche, on a sa position faite, on pourrait faire un beau mariage
dont on retirerait honneur et profit; au lieu de a, on pouse pour ses
beaux yeux une petite fille mal leve, qui n'a rien pour elle que sa
figure; on la comble de prvenances, de cadeaux, on lui donne une
maison, des domestiques, une voiture, et puis, moins d'un an aprs le
mariage, cette mijaure, pour une chose toute simple, vous fait des
scnes, sans rime ni raison. Et n'approchez pas, encore, car elle
mordrait!

Norine tait blme de fureur. Sans dire un mot, du revers de sa main,
elle envoya  terre tout ce qui se trouvait sur la table du salon, et
regarda avec une sorte de contentement mchant les objets briss
s'parpiller  terre.

--Ah! c'est comme cela? fit l'entrepreneur.

Le sang lui monta au visage, et il devint pourpre.

--Tiens, petite malheureuse, je te broierais comme du verre, si je
voulais...

Il lui saisit le poignet et le serra entre deux doigts. Elle poussa un
cri aigu.

--Bte! dit-il en riant, c'est seulement pour te faire voir; ne
recommence pas, entends-tu? Je suis le fils d'un maon, moi, et dans
notre pays, quand les femmes sont trop mchantes, les hommes tapent
dessus. On n'a encore trouv que ce moyen-l de les faire taire. Je sais
bien que dans la haute socit, ce n'est pas comme cela que a se passe,
mais je ne suis pas un homme du monde, moi. Je suis Louis Duval,
entrepreneur! Et ma femme marchera droit. As-tu compris?

Elle s'enfuit dans sa chambre, s'enferma et refusa de paratre pour le
diner.

Duval ne s'en mut point; mais en voyant la femme de chambre passer avec
un bol de bouillon, il l'arrta.

--Madame ne doit rien prendre, dit-il. Le docteur a dit que lorsqu'elle
se sentirait malade, elle devrait faire dite, une dite absolue.
Dites-lui que c'est moi qui le lui rappelle.

Pour entrer chez madame, il fallait traverser la salle  manger. Duval
s'installa avec sa pipe dans l'embrasure d'une fentre, et monta la
garde tranquillement toute la soire. Vers dix heures, il entra. Norine,
couche, faisait semblant de dormir. Il se conduisit absolument comme si
elle n'et pas t l, et s'endormit lui-mme ds que la maison fut
silencieuse.

Le lendemain, madame Duval se leva comme  l'ordinaire, et son mari ne
fit point d'allusion  ce qui s'tait pass la veille.

--Es-tu prte? lui demanda-t-il vers deux heures. Nous allons chez les
Breteuil.

Elle se fit apporter son ombrelle et son chapeau; l'entrepreneur lui
offrit le bras, et ils entrrent chez madame Breteuil.

En voyant son ancienne petite amie, la bonne me ne put s'empcher de se
sentir mue, mais elle s'tait jur d'tre impassible, elle sut se tenir
parole.

L'entrevue fut crmonieuse et courte: Duval, avec toute sa jovialit,
ne put amener d'abandon. On se promit nanmoins, de part et d'autre, de
se revoir, et l'on se spara avec un indicible soulagement.

Cependant les frottements invitables de l'existence adoucirent peu 
peu les rudesses de cette premire rencontre.

Madame Breteuil, ignorant la scne qui avait eu lieu entre Duval et
Norine, prit une sorte de compassion pour l'orgueil vaincu de cette
jeune femme punie.

--Elle se repent peut-tre, pensait l'excellente femme, et elle n'osera
jamais me le dire.

--Elle ne se repent pas, reprit un jour M. Breteuil, devant lequel elle
exprimait cette ide tout haut. Elle est humilie, mais non corrige. On
ne la corrigera pas, ni  prsent, ni jamais. J'ai observ ses yeux
quand elle vous regarde; elle vous hait, ma pauvre amie.

Madame Breteuil poussa un soupir et s'effora de ne plus y penser.




XXV

Autant Norine avait eu peu d'envie de voir arriver sa mre, autant il
lui tardait maintenant d'avoir prs d'elle cette confidente naturelle de
ses chagrins domestiques. Aussi madame Guerbois et mme les petits
frres furent-ils accueillis avec une expansion de joie qui ne laissa
pas de les surprendre.

Ds que les deux femmes se trouvrent seules, Norine s'empressa de
dfiler le chapelet de ses misres; d'aprs le souvenir de certaines
scnes entre son pre et sa mre, elle esprait trouver toute la
commisration imaginable dans une femme qui avait de tout temps rsist
 son mari.

Mais madame Guerbois sut prouver  sa fille que chacun a sa petite
mesure pour lui et sa grande mesure pour les autres. Qu'elle et eu cent
fois raison en faisant un ilote du pauvre Guerbois, c'tait cent fois
prouv! Que Norine dt agir de mme avec Louis Duval, entrepreneur,
c'tait tout diffrent, et elle le lui dmontra par des arguments
indiscutables.

--Dans un mnage pauvre, dit-elle, o chacun des poux n'a rien apport,
la femme doit organiser l'existence de telle sorte que le mari fasse le
plus de besogne et gagne le plus d'argent possible; s'il regimbe, on
s'arrange pour le faire obir, moiti par la persuasion, moiti par les
scnes, que les hommes dtestent, et dont ils finissent par avoir peur.
Mais, avec toi, le cas est tout autre. Tu n'as rien apport du tout,
c'est ton mari qui possde tout. Il a fait un contrat de mariage par
lequel il t'a reconnu cent mille francs de dot. a a l'air trs-gentil,
et en ralit, le jour o tu l'ennuierais, il pourrait trs-bien te
mettre  la porte avec tes cent mille francs; cela te ferait quatre
mille francs de rente. Tu en dpenses cinquante mille environ. Vois un
peu si la diffrence mrite que tu fasses quelques concessions.

C'tait parler d'or. Mais Norine avait le caractre fait de faon 
vouloir tous les avantages sans faire aucune concession, ce qui tait
plus difficile  arranger qu'elle ne l'aurait cru. Elle se contenta de
bouder sa mre, de bouder ses frres, de bouder M. et madame Breteuil,
qui avaient la politesse de n'y point prendre garde dans leurs rares
entrevues, si bien que le sjour de Dieppe, tant souhait, finit par
devenir une pnitence, mme pour la jeune femme, qui ne trouvait plus
personne  qui parler.

Aprs l'arrive de madame Guerbois, Duval tait retourn  Paris, d'o
il revenait le samedi par le train des maris; Norine commenait par
l'accueillir assez mal; puis, la bonne humeur de l'entrepreneur gagnant
toute la maison, elle se laissait drider et devenait d'ordinaire assez
aimable pour l'heure de son dpart.

Ce n'tait pas de trs-bonne politique, mais quelqu'un survint qui
changea tout cela.

Ce _deus ex machina_ ne fut autre que Muriet. Il vint pour cultiver ses
chalets, et resta pour faire la cour  Norine. Il s'tait toujours dit
qu'il mangerait de ce morceau-l, et le moment lui paraissait assez
favorable pour se mettre  table. L'anne qui venait de s'couler
n'avait pas t perdue pour lui: il avait trouv moyen de se faire
adjuger, par l'entremise de l'entrepreneur, la construction d'un htel
particulier et d'une maison de rapport. Les bnfices seraient
considrables, car ils s'entendaient  merveille, et personne autre que
les hritiers des propritaires n'aurait  en souffrir. Ceux-ci seraient
peut-tre tonns, dans vingt-cinq ou trente ans, d'tre obligs de
faire des rparations normes,--mais en vingt-cinq ans il passe tant
d'eau sous les ponts!

Donc, les deux hommes s'taient lis intimement; on les voyait sans
cesse ensemble, pour leurs affaires d'abord, et parfois pour leurs
plaisirs.

Muriet avait fait recevoir Duval  son cercle. Quoi de plus naturel
pendant l'absence de Norine? Ne fallait-il pas bien passer ses soires
quelque part?

Duval allait donc au cercle; et Muriet,  Dieppe, aprs avoir pourvu 
l'occupation des soires du mari, s'ingniait  employer celles de la
jeune femme.

Il avait tent de la conduire au Casino; mais ceci ne put se faire
qu'avec la participation de madame Guerbois, ce qui enlevait  ces
petites parties de plaisir la moiti de leur attrait. Cependant cela
valait mieux encore que rien, videmment.

Et puis, au Casino, il prsentait, prsentait, prsentait... Tout le
monde y passait! Pas un monde trs-relev, mais  coup sr un monde qui
paraissait lgant.

Madame Breteuil avait, par moments, envie de s'apitoyer sur le sort du
mari; M. Breteuil, lui, qui avait la philosophie tant soit peu
rancunire, la relevait vertement dans ces occasions, soutenu par madame
Anglois, qui donnait alors avec une nergie toute particulire.

Les jours o celle-ci se livrait  des aperus sur l'avenir du mnage
Duval taient des jours de fte pour ses voisins. Elle composait
savamment ses horoscopes, comme le plan d'un livre, et les droulait le
soir aux oreilles charmes de ses auditeurs. Rosette se pmait de rire;
madame Breteuil, hsitante d'abord, finissait par sourire, et Reyer
lui-mme ne pouvait conserver sa gravit devant l'irrsistible comique
des situations inventes par la tante.

--C'est heureux que nous n'ayons pas ici de demoiselles, dit-il un soir,
au moment o madame Anglois faisait retomber le rideau sur un cinquime
acte o l'entrepreneur glorieux, arriv  la cinquantaine, touchait aux
plus hautes destines, guid par la main sre et exprimente de sa
femme, qui avait jur de le faire dcorer par tous les souverains
trangers.

--Oui, c'est heureux! rpliqua promptement M. Breteuil; c'est trop d'en
avoir eu une. Mais, chre madame, croyez-vous vraiment que cette
pronnelle soit si habile?

--Eh! mon voisin, il n'est pas ncessaire qu'elle soit habile, pourvu
qu'elle s'adresse  des hommes qui le seront, rpondit judicieusement
madame Anglois. C'est une affaire d'aplomb.

--Je ne sais pas, ma tante, fit Rosette, si elle aurait l'aplomb de
l'initiative; elle m'a paru trs-passive...

--Tu crois a? Attends que l'ambition lui vienne! Et puis, passive...
Pour excuter sur ton mari l'attaque que tu sais, il me semble qu'un peu
d'initiative tait ncessaire, car  moins que l'initiative ne soit
venue de lui...

Le petit cercle clata de rire en regardant Edmond.

--Enfin, dit celui-ci, nous en voil dbarrasss.

--Pas sr! fit madame Anglois avec le geste monitoire de son index.

--Comment! pas sr?

--Pas sr du tout. Je connais cette espce de femmes. Elles n'ont aucune
fidlit, mais un enttement qui, pour les gens superficiels, en tient
parfois lieu. Si, par un concours de circonstances invraisemblable,
c'est vous, mon neveu, qui aviez eu le bonheur d'tre son poux, je ne
crois pas qu'elle vous et gard la foi conjugale de prfrence  tout
autre; mais je sais bien que, ne l'tant point, vous tes expos  des
attaques nouvelles...

Il y eut un haro gnral.

--Oh! ma tante! s'cria Rosette, vous voyez les choses trop en noir; ce
n'est pas possible! Aprs ce qui s'est pass...

--Tu ne veux pas me croire? reprit madame Anglois en fronant son nez
d'une faon particulire, ce qui dcelait une grande hilarit
intrieure; veux-tu parier?

--Je tiens le pari! fit Edmond avec vivacit. Aussi bien, ma tante, vous
me donnez l un rle d'homme perscut contre lequel je proteste...

--Vous y passerez, mon neveu! rpliqua madame Anglois sans cesser de
s'amuser en dedans. Que parions-nous?

--Un voyage en Italie! dit Rosette.

--Convenu! Si je perds, je vous emmne tous deux. Si vous perdez, c'est
vous qui m'emmnerez. De la sorte, nous sommes srs d'y aller, quoi
qu'il arrive.

--Mais il faut fixer une limite, fit observer M. Breteuil.

--Cinq ans, dit Reyer.

--Deux ans! rpliqua madame Anglois, et encore, deux ans, c'est long.

--Ma tante! Elle n'aurait pas vingt ans, et vous supposez qu' cet
ge...

--Nous irons en Italie, interrompit joyeusement la bonne me. Tu
comprends que je n'ai pas envie d'attendre l'impotence finale pour faire
ce voyage-l. Quel plaisir je me fais de cette petite fte! Et  vos
frais, mon neveu, cela en doublera le charme.

On ne put l'en faire dmordre, et pendant plus d'une soire ce pari
servit de thme aux variations les plus imprvues.

Muriet avanait son sige, cependant; Norine ne pouvait plus se passer
de lui; elle l'appelait Muriet tout court et lui prenait le bras
d'elle-mme; elle ne s'appuyait pas sur ce bras, c'et t manquer 
tous ses principes d'ingnue, mais elle le laissait presser fort
tendrement sur un coeur qui avait maintes fois battu pour d'autres que
pour elle.

C'taient des esprances; sans la prsence de madame Guerbois,
l'architecte tait convaincu qu'elles fussent devenues des ralits;
mais le moyen de raliser, avec ces deux grands garons dgingands qui,
tout le jour, sortaient de partout comme des diables d'une tabatire!
Quand ce n'tait pas eux, c'tait leur mre qui se montrait aux moments
et aux endroits les plus imprvus. Muriet commena  la donner au
diable, mais le diable n'en voulait pas,--probablement par suite
d'encombrement, la marchandise de ce genre tant abondante sur la place.

--Je ne pourrai donc jamais la trouver seule un moment? se demandait
l'architecte, qui  ce jeu-l s'tait enflamm plus que de raison. En un
quart d'heure de conversation, je la dciderais  n'importe quoi!

Muriet croyait connatre les femmes et celle-ci spcialement: c'tait
une grave erreur; d'ailleurs, un axiome dit que quiconque croit
connatre les femmes donne par l la preuve qu'il n'y entend rien.

Un jour cependant il se crut arriv  l'entretien si longtemps dsir:
il y arriva mme.

Duval venait de prendre le train du matin; Muriet, qui devait d'abord
partir avec lui, vint lui annoncer,  huit heures, qu'il prendrait le
train du soir, et l'entrepreneur, toujours jovial et sans mfiance, s'en
alla seul.

Son ami et oblig resta dans la salle  manger avec Norine, qui prenait
son chocolat, revtue du plus galant nglig. Batiste crue, broderies,
dentelles, toutes les herbes de la Saint-Jean y taient au complet, ce
qui la rendait jaune, son teint s'accommodant mal des nuances effaces.

La salle  manger, tranquille, tait propre  l'entretien souhait.
Madame Guerbois n'avait point paru, les garons prenaient sur la plage
leur bain matinal...

--Norine, dit Muriet qui n'aimait pas le chocolat, voil bientt un an
que nous n'avons pu causer librement ensemble...

La jeune femme, qui buvait  mme sa tasse, leva sur lui ses yeux
myosotis sans cesser de boire.

--Un an, et depuis ce temps il est arriv des vnements bien cruels
pour moi.

Les myosotis se baissrent jusqu'au fond de la tasse, et Norine happa
lestement la dernire goutte du breuvage.

--Vous ne pouvez ignorer ce qui se passe dans mon me, reprit
l'architecte.

Non, elle ne l'ignorait pas, car les yeux candides se voilrent d'une
pudique confusion.

--N'aurai-je jamais un moment de causerie avec vous? Nous avons tant de
choses  nous dire!

--Nous pourrons causer  Paris, dit madame Duval de son air ingnu.
Cette maison est comme un moulin, c'est vrai; mais chez moi je serai
plus tranquille cet hiver. Et puis j'aurai un jour, et l'on sera sr de
me trouver.

Un jour! avec du madre et des petits gteaux! C'est cela qui avancerait
les entretiens confidentiels de Muriet!

Mais il ne se laissa point dconcerter. Entre ces bons compres, les
paroles explicites taient superflues, chacun comprenant  demi-mot.

--Ah! reprit l'architecte, j'avais oubli de vous dire: J'ai dmnag le
15 juillet.

--Vraiment? fit Norine; o demeuriez-vous?

Ici Muriet admira! Il n'aurait jamais trouv cet imparfait-l!

--Aux Ternes, rpondit-il ngligemment. Je viens de me meubler un
trs-joli petit entre-sol, rue du Rocher, 166...

--Ce n'est pas loin de chez nous, dit la jeune femme.

--Pas trs-loin, et puis on dit que tout chemin mne  Rome. J'ai dj
calcul que je pourrais aller vous voir tous les jours sans passer une
seule fois par les mmes rues pendant toute une semaine.

--Tiens! c'est drle! fit l'ingnue.

Madame Guerbois entra avec les sentiments d'une mre qui a dormi une
heure de trop. Cependant l'air placide de sa fille et d la rassurer;
ce qui l'inquita fut la mine renfrogne que Muriet ne put s'empcher de
lui faire. Aussi, pourquoi venait-elle lui couper la parole au beau
moment?

Madame Guerbois prit du chocolat, mais sans apptit; quelque chose lui
disait, qu'il y avait anguille sous roche; et elle se sentait inquite.
Ses garons affams rentrrent presque au mme instant, et Muriet s'en
alla, ce qui tait une faute.

Dans l'aprs-midi du mme jour, pendant que Norine, assise sur la plage
dans une gurite d'osier, faisait semblant d'excuter des variations
compliques sur une petite dentelle au crochet, madame Guerbois monta
soigneusement la garde autour de la gurite.

--Maman, lui dit une fois sa fille, tu ne pourrais pas te tenir
tranquille?

--Je marche pour dissiper mon mal de tte, rpondit cette mre prudente;
cela va dj mieux.

Elle ne mentait pas, car l'objet de sa vigilance apparaissait sur les
marches du Casino, o Norine ne pouvait l'apercevoir.

Madame Guerbois fondit sur l'architecte et l'entrana vers les parages
ultra-mondains o jadis il avait remis les souliers de son idole.

--J'ai  vous parler, monsieur Muriet, dit cette mre pleine de dignit.

--A vos ordres, madame! fit l'architecte avec la galanterie qui chez lui
tait le dernier mot de la politesse.

--J'irai droit au but, monsieur! Vous faites la cour  madame Duval.

--Oh! madame! protesta l'inculp en levant les mains au ciel avec
surprise.

--Vous comprenez bien que si je n'en tais pas sre, je ne m'amuserais
pas  vous le dire, reprit madame Guerbois. Eh bien, voyez-vous, il faut
y renoncer. Je ne permettrai pas qu'on dtourne mon enfant de ses
devoirs.

--Chre madame, interrompit gravement Muriet, je dois tre sous le coup
de quelque dnonciation calomnieuse. Madame Breteuil, qui ne peut me
souffrir, vous aura dit...

--Je ne vois pas madame Breteuil, rpliqua la mre de Norine. Ma fille,
pour faire plaisir  son mari, a cru devoir renouer des relations avec
cette famille; mais pour ma part, j'ai t trop srieusement blesse...
La question n'est pas l. Vous faites ostensiblement la cour  madame
Duval, et je ne dois pas le supporter. Cette enfant est trop
inexprimente pour que vos attentions ne soient pas un danger pour
elle, moins  cause de ses sentiments, dont je suis sre, que pour
l'opinion qu'en pourraient concevoir les autres... Vous me comprenez?

--Je vous comprends, rpondit Muriet. Si j'ai eu le tort d'exprimer mon
admiration d'une faon trop vidente, je saurai m'en abstenir dsormais.
Duval est mon ami, et  ce titre je dois le mnager.

--S'il est votre ami, tant mieux! fit madame Guerbois impatiente; je
vous dis court et clair que vous regardez ma fille d'une faon qui ne me
convient pas, et que, si cela continue, j'avertirai mon gendre.

--Vous ne ferez pas cela, chre madame, rpliqua Muriet, qui la regarda
en dessous; vous causeriez  votre fille un irrparable dommage, sans me
nuire d'une faon srieuse. Duval et moi, nous avons des intrts
communs; or on ne se brouille pas ainsi avec un ami dont on peut avoir
besoin; madame Duval serait surveille de plus prs, peut-tre d'une
faon blessante; mais j'ai ma conscience pour moi, et ce qui blesserait
les justes susceptibilits d'une pouse serait facilement pardonn, par
l'ami, au mari troubl par d'injustes soupons.

--Trs-bien! fit madame Guerbois irrite, vexe surtout d'avoir si mal
emmanch son affaire; il en sera ce que vous voudrez. Je ne prterai pas
les mains  des sentiments de nature  compromettre ma fille, vous ai-je
dit. Au moindre soupon, j'avertirai mon gendre, et vous vous
dbrouillerez tous deux comme vous l'entendrez.

Elle tourna le dos  l'architecte, qui resta nez  nez avec la falaise.
Il connaissait les pierres, et celles-ci n'avaient rien  lui apprendre;
il les toisa avec ddain et retourna vers le monde civilis.

Ceci lui donnait  rflchir, car madame Guerbois tait videmment aussi
honnte que convaincue, et, en admettant qu'elle ne mit pas ses menaces
 excution, elle serait nanmoins un vritable trouble-fte. Mieux
valait attendre le retour  Paris, ce charmant Paris, si commode, qui
contenait jusqu' sept chemins diffrents, tous conduisant de son
entre-sol  l'htel de l'entrepreneur.

Il prit le train de nuit, retrouva Duval, lui rendit deux autres petits
services dans la journe, ce qui le fit inviter  dner dans un endroit
o l'on mange trs-bien, et profita de cette circonstance pour resserrer
les liens de cette amiti nouvelle, mais dj robuste. De plus, il ne
retourna pas  Dieppe.

Norine, au bout de peu de temps, s'ennuya tellement qu'elle prfra
revenir  Paris. La prsence de sa mre lui tait devenue insupportable,
depuis que celle-ci ne manquait pas une occasion de dire du mal de
Muriet.

Plus innocente que sa fille, la digne mre s'tait imagin qu'on
dtourne l'attention d'une femme en noircissant celui qui la recherche.
Ceci ferait croire que madame Guerbois n'avait pas tudi ses auteurs
trs  fond. Le refrain qui dchirait Muriet quinze fois par jour
n'avait fait qu'avertir Norine des sentiments de sa mre, et par
consquent lui inculquer plus fortement le principe de garder pour elle
tout ce qu'elle pensait.

Madame Guerbois, qui se trouvait bien  Dieppe, fut laisse en
villgiature avec ses garons. Mais Norine emmena ses domestiques. Au
bout de quarante-huit heures de table d'hte, la mre de famille revint,
tout effare de ce que cela cote quand on ne vit pas chez soi. Sa fille
ne fit qu'en rire sous cape; elle s'tait promis d'avance ce plaisir
simple et innocent, et  partir de ce moment elle recommena la vie
qu'elle avait bauche l'hiver prcdent.




XXVI

Un soir de dcembre, madame Duval songeait seule au coin de son feu.
Quelques jours auparavant, elle avait ft l'anniversaire de son
mariage, et, rcapitulant sa vie, elle se disait que cette anne ne lui
avait, aprs tout, pas apport de grands agrments.

Son mari dnait en ville,--diner d'hommes chez un architecte.--Elle
aimait autant cela que de l'avoir en face d'elle, dans leur grande salle
 manger qui paraissait trop grande pour eux deux; cependant elle ne
pouvait s'empcher de songer qu'tre seule est fort ennuyeux. Sa pense
se porta naturellement sur Muriet,--mais Muriet dinait aussi quelque
part; la jeune femme se dit que les hommes sont bien tous les mmes:
quand il s'agit de leurs intrts ou de leurs plaisirs, ils ne pensent
plus qu' cela, et leurs amies ne comptent plus.

Vagabondant alors, sa pense alla chercher le mnage Breteuil. Ils
taient heureux, ceux-l!

Madame Breteuil n'tait jamais seule que lorsqu'elle le voulait bien;
elle avait autour d'elle des amis et des amies, jeunes et vieux, qui ne
demandaient qu' lui tre agrables et qui auraient fait bien des choses
pour lui pargner un ennui. Les vilaines gens qui, n'tant pas les amis
de Norine, se permettaient d'tre heureux! Elle dtourna sa pense de ce
monde-l avec un ddain trs-mal jou, mme vis--vis d'elle-mme, qui
n'tait pourtant pas difficile.

Des Breteuil, sa pense, suivant sa pente naturelle, s'en alla aux
Reyer.

Encore un sot petit mnage, celui-l! Des gens qui s'amusaient chez eux,
qui allaient avoir un enfant! Est-ce assez bte, d'avoir un enfant! Le
premier surtout! Il n'est pas de ridicule que les parents ne se donnent
 propos de ce vilain petit tre rouge et dsagrable... Norine n'avait
pas d'enfant, Dieu merci! Et elle esprait bien ne jamais en avoir, ou
alors c'est que la Providence y mettrait de la malice.

On ne sait pourquoi, tout  coup, l'image de Justin Lignon vint se mler
 ces rveries fort mal  propos d'ailleurs, car elle fut repousse avec
colre, comme elle pouvait s'y attendre; mais c'tait une image ttue,
plus ttue que l'original,--et elle revint jusqu' ce que Norine ne pt
plus la chasser.

Ce n'est pas Justin qui et laiss Nonne toute seule pendant une longue
soire d'hiver! Il l'aimait, lui! Elle et fait de lui tout ce qu'elle
et voulu, rien qu'en lui souriant d'une certaine faon qu'elle
connaissait bien; et elle sourit ainsi, se regardant dans la glace.

Son sourire tait irrsistible, elle s'en assura une fois de plus; ses
yeux aussi bleus qu'autrefois avaient une expression plus concentre,
mais elle pouvait  volont leur rendre le regard innocent qui avait
fait tant de dupes... Cependant, elle ne pouvait se le dissimuler, avec
tout cela elle n'avait pas d'amis, personne dans le monde qu'elle voyait
maintenant ne s'intressait  elle, et bien peu de dames l'invitaient.

Elle pouvait aller  autant de jours qu'elle voulait; pntrer dans le
monde des soires tait plus difficile. Il faut avoir pour cela, ou des
amis qui vous prsentent, ou bien un certain genre de mrite qui vous
rende prcieuse pour ceux qui vous reoivent. Norine n'avait point
d'amis, et son joli visage, un peu commun, n'tait pas de ceux qui font
sensation dans un bal. Trop jolie pour plaire aux jolies femmes, elle
n'tait pas assez remarquable pour tre recherche en raison de sa
beaut ou de son clat.

Elle se voyait donc sur les confins du monde sans pouvoir y pntrer; sa
gaucherie, son manque de conversation l'empcheraient toujours d'y faire
figure, et la fortune qu'elle avait paye de sa personne n'tait rien
parmi les fortunes qui la coudoyaient sans la voir.

Tout cela n'tait pas gai, et Norine poussa un profond soupir; puis sa
mlancolie s'augmenta d'un peu de rage  l'adresse de son mari.

Le mari, c'tait l'ennemi, dsormais. C'taient les liens du mariage qui
retenaient comme une chrysalide paisse les ailes de papillon que madame
Duval se sentait pousser.

C'est le mari qui ne voulait pas aller aux petits thtres, qui avait
refus de donner des bals, qui ne voulait pas recevoir un soir par
semaine, qui avait clat de rire lorsque Norine lui avait parl d'aller
passer l'hiver  Nice, qui s'tait pm  l'ide de la voir apprendre 
monter  cheval, qui la tournait en ridicule lorsqu'elle portait des
robes trop voyantes, et qui rcemment, en recevant une note de
couturire, avait dclar que c'en tait assez pour cet hiver, et qu'il
ne payerait pas un sou de toilette jusqu'au printemps.

C'est Duval encore qui avait imagin de ne plus remplir la bourse de sa
femme, aprs avoir constat qu'elle se vidait trop vite, et qui lui
avait dit tranquillement:

--Tu auras cent francs par mois pour t'amuser, et si tu veux des robes
neuves, achte-t'en avec tes conomies.

Quelles conomies peut-on faire sur vingt-cinq francs par semaine?

Norine, en deux mois de mariage, tait devenue horriblement dpensire.
Les premiers cinquante louis qu'elle avait trouvs dans son bureau le
lendemain de son mariage taient rests intacts six semaines,--car elle
ne savait ni ce qu'il fallait acheter, ni comment on achte, n'ayant
jamais achet que de la salade ou des radis, et par-ci par-l une paire
de gants de fil d'Ecosse ou de laine.

Mais ds qu'elle avait mis seule le pied dans un grand magasin de
nouveauts, elle avait empli ses tiroirs et sa chambre de fanfreluches
inutiles et de mauvais got.

Alors la bourse avait toujours t vide... Quoi d'tonnant  ce que
Duval et refus de la remplir?

En attendant, elle tait  la portion congrue, et elle enrageait de
toutes ses forces, sans rien pouvoir y faire, et  force d'enrager elle
se mit  pleurer.

Tout  coup, on sonna.

Elle avait din de bonne heure, car sa cuisinire, dont elle avait un
peu peur, la dpchait au plus vite lorsque monsieur ne dinait pas  la
maison.

La pendule marquait  peine neuf heures.

Quel tait l'ami, le sauveur, qui venait passer la soire avec la
malheureuse abandonne?

La porte du salon s'ouvrit, et la femme de chambre annona:

--M. Guerbois!

Norine, qui s'tait souleve sur son fauteuil, dans son attente joyeuse,
se laissa retomber.

Son pre! tait-ce cela qui pouvait la distraire?

M. Guerbois entra, baisa sa fille au front, et s'assit sur un fauteuil
de satin vieil or, en face d'elle.

Il avait plu, les vtements du brave homme taient mouills; Norine
pensa que son joli meuble en ptirait; mais, au fond, qu'est-ce que cela
pouvait lui faire? Que Duval fit remplacer ses fauteuils quand il ne les
trouverait plus assez beaux!

Le pre n'eut pas besoin de regarder sa fille  deux fois pour
s'apercevoir de l'emploi qu'elle venait de faire de ses yeux.

--Tu n'es pas malade? lui dit-il avec le ton de brusquerie qu'il avait
adopt envers elle depuis la rupture du mariage Lignon, et dont il ne
s'tait plus dparti.

--Non! merci, papa, rpondit la jeune personne d'un ton rechign.

--Tu as du chagrin, alors. Qu'est-ce qui t'arrive? Norine et d penser
qu'elle ne pouvait pas imaginer de plus mauvais confident que son pre
pour le genre de chagrins qu'elle prouvait. Mais, outre qu'elle n'tait
ni trs-intelligente ni trs-perspicace, elle se trouvait dans un de ces
moments de dtresse o les gens faibles se jettent tte baisse sur la
premire paire d'oreilles venue, cette paire d'oreilles ft-elle la
moins propre  entendre le rcit de leurs peines.

Elle se lana donc dans ses griefs contre Duval et barbota dedans  la
faon d'un caniche qui se baigne.

Elle les prit par la queue, par la tte, par le milieu, enchevtrant le
tout comme un chat qui s'est engag les quatre pattes dans un peloton de
fil, donnant des explications superflues et ne donnant pas les
ncessaires, pleurant et se mouchant sur le tout, jusqu' ce que son
petit mouchoir et l'air d'avoir bu une carafe d'eau, tant qu' la fin
elle s'arrta, tourdie elle-mme d'avoir tant pleur, tant parl et
tant rcrimin, avec la vague impression qu'elle aurait mieux fait de se
taire et d'conomiser son mouchoir.

M. Guerbois l'avait coute sans l'interrompre, les sourcils froncs et
les yeux fixs  terre. Quand elle eut fini, il garda le silence encore
un instant, puis il releva la tte.

--Ma fille, dit-il, lorsque tu as fait la mauvaise action de rejeter ce
pauvre Lignon pour pouser M. Duval, je t'ai prvenu de n'avoir jamais 
te plaindre de celui que tu avais choisi. Il tait ais de prvoir qu'un
homme beaucoup plus g que toi, d'habitudes diffrentes, ne se
soumettrait pas  tes volonts, mais t'obligerait  te plier aux
siennes. Tu ne pouvais ignorer cela, mais tu ne voulais pas t'en
proccuper, affole que tu tais par l'ide d'tre riche. Tu vois
aujourd'hui que la richesse n'empche pas d'avoir des chagrins. Dans
tout ce que tu m'as dit, d'ailleurs, sur le compte de ton mari, je ne
vois pas de quoi fouetter un chat. Il tient les cordons de la
bourse,--il a raison: tu n'as pas t leve  savoir dpenser, et tu ne
ferais que des btises. La richesse demande un apprentissage tout comme
le reste. Cet apprentissage, tu le feras avec le temps. Pour ce qui est
du caractre, quel que soit celui de mon gendre, le tien est difficile,
et, par-dessus le march, tu n'as pas grand coeur. Il n'y a donc rien
d'tonnant  ce que M. Duval ne soit pas toujours satisfait de toi. Je
m'en tiens  ce que je t'ai dit il y a un an. Ne te plains jamais de
ton mari, parce que tu t'exposerais  entendre de dures vrits.

Norine se demanda si elle allait se mettre en colre, ou bien si elle
retournerait  son mouchoir; celui-ci tait trop mouill pour fournir
une seconde carrire; quant  la colre avec son pre, elle sentait que
cela ne pourrait donner que de mauvais rsultats.

Elle se contenta donc de prendre son air le plus boudeur, et baissa la
tte en silence.

--J'tais venu t'annoncer une nouvelle, reprit M. Guerbois
tranquillement. Nous avons appris tantt que Justin Lignon se marie...

Norine tressaillit; ceci tait bien dur pour elle en vrit!
N'avait-elle pas secrtement espr que son pauvre ex-fianc serait
malheureux par elle jusqu'au tombeau?

--Il se marie, reprit M. Guerbois avec une satisfaction bourrue. Il
pouse une honnte jeune fille, une institutrice de la Ville, qui lui
apporte une petite dot en sus de sa position; ils ne seront pas riches
comme toi, mais elle est plus riche que tu n'tais, et il fait  tous
les points de vue une meilleure affaire qu'avec nous. Elle a vingt-cinq
ans.

Norine fit une moue ddaigneuse. Une vieille fille!...

--Tu les auras, sois tranquille, dit son pre qui savait lire sur son
visage; et je souhaite qu'alors tu aies la sagesse, la douceur, la
prudence et l'conomie de cette excellente personne.

--Comment avez-vous appris cela? fit Norine de son air dtach.

--C'est madame Breteuil qui me l'a dit tantt; je l'ai rencontre en
sortant du bureau. Elle pensait non sans raison, et je la remercie d'y
avoir song, que je serais heureux d'apprendre que ce pauvre garon
avait trouv un intrieur et un avenir. En effet, depuis que je sais
cela, je me sens plus lger. J'avais un gros poids sur le coeur, et je
me reprochais le malheur d'un honnte homme. Maintenant, je n'ai plus
rien sur la conscience. Je pense que tu dois tre contente de savoir
rpar le mal que tu avais caus! Il me semble,  ta place, que je
n'aurais pas pu dormir tranquille. Et  prsent, ma fille, bonsoir!

Il mit un baiser sur le front de Norine et s'en alla de son pas bonhomme
et tranquille, satisfait d'avoir rempli son devoir.

La jeune femme resta atterre. C'tait trop fort? Comment! Justin se
mariait! Il se permettait d'tre heureux, d'avoir une famille, de vivre
dans une honnte aisance! Mais tout le monde conspirait donc contre
elle?

Elle alla dans sa chambre, prit un autre mouchoir, se mit au lit et
pleura pendant un petit quart d'heure. Aprs quoi, elle s'endormit.

Mais tout ne fut pas perdu pour elle de cette soire, car le lendemain
matin elle se rveilla avec un bon mal de tte, ce qui prouve qu'il ne
faut jamais dsesprer de la Providence.

Ce jour devait tre fatal  Norine; au diner d'hommes qui l'avait prive
de la socit de son mari, celui-ci avait fait la connaissance d'un
ancien ami de Muriet, celui qui deux ans auparavant avait dj peu
d'illusions sur son compte, et qui depuis avait perdu ce maigre trsor.

Rouffier n'tait pas prcisment ce qu'on appelle un homme du monde; il
disait ce qu'il pensait sans trop se proccuper des consquences. Sr de
ne jamais dire que la vrit, il n'avait pas  craindre de dmentis;
aussi abusait-il parfois de sa franchise un peu cruelle. En entendant
prononcer par Duval le nom de son am Muriet, il avait regard
l'entrepreneur avec une certaine attention. Celui-ci, qui tait fin,
s'en tait aperu.

--Tu sais quelque chose que j'aimerais bien  savoir, s'tait-il dit, et
tu me l'apprendras un jour ou l'autre.

Ce n'tait pas trs-difficile avec un homme tel que Rouffier. Cependant
Duval ne s'avanait qu'avec prudence, ce qui donna  Muriet le bnfice
de quelques jours de trompeuse scurit. Puis, un beau matin, ils se
trouvrent djeuner ensemble dans un restaurant confortable... Le hasard
et Duval l'avaient voulu. Muriet n'avait qu' bien se tenir.

Bizarre fantaisie de la destine! c'est Muriet qui devait ptir, c'est
Norine qui fut atteinte. Ds la premire attaque de Duval, Rouffier, de
mauvaise humeur, dclara qu'un trait seul ferait juger le personnage.

--Il a prsent, dit-il, dans une honorable famille de ses amis un jeune
homme, un certain Lignon, un agneau du bon Dieu, une bte  laine s'il
en fut jamais. Nous l'aimions tous; il tait un peu trop ambitieux, mais
il n'y a pas de mal  cela. Le malheureux garon s'est amourach de la
fille de la maison,--on dit d'ailleurs qu'elle est trs-jolie.--Ces
gens-l n'avaient pas le sou. Lignon a demand la main de la demoiselle,
l'a obtenue; tout allait pour le mieux, et il allait se marier,
lorsqu'est tomb de je ne sais o un monsieur dont je n'ai jamais su le
nom,--riche et, de plus,  ce qu'il parait, lanc dans les affaires;
enfin un homme dont Muriet pouvait avoir besoin. Eh bien! c'est Muriet,
qui avait prsent son ami dans la maison, qui a appris  la demoiselle
et  sa mre comment il fallait s'y prendre pour rompre avec Lignon,
afin de pouvoir arranger un mariage avec l'autre, le monsieur riche.

--Qu'est-ce qui vous a racont cette histoire? demanda l'entrepreneur,
qui aimait  se renseigner?

--C'est Muriet lui-mme, parbleu! Il en pouffait de rire. Il nous a
racont cela un soir au caf. Moi, j'en ai t dgot. Je ne
connaissais pas du tout les Guerbois, mais je sais que Lignon tait bien
pris...

--Guerbois, avez-vous dit? interrompit Duval.

--Guerbois, oui. Vous les connaissez?

--Je crois que oui, rpondit froidement l'ancien maon, qui se sentit
tout  coup redevenir trangement l'homme d'il y avait vingt ans. Est-ce
qu'ils avaient une maison de campagne  Bois-Colombes?

--Justement! C'est l que ce pauvre Lignon est tomb amoureux  premire
vue.

--Ce ne doit pas tre ceux que je connais, dit Duval devenu blme, mais
encore assez en possession de son sang-froid pour mentir avec aplomb. Et
vous tes bien sr de ce que vous me dites l?

--Si j'en suis sr! Est-ce que j'en parlerais sans cela? fit Rouffier un
peu froiss. D'ailleurs, il y a trente personnes  Paris qui vous
parleront de cela, sans compter M. et madame Breteuil, qui pour cela ou
pour autre chose, je ne sais, ont cess de recevoir Muriet. Vous
connaissez les Breteuil? Demandez-leur des nouvelles, ils doivent en
savoir plus long que moi.

Duval en savait, lui, plus long qu'il n'aurait voulu, mais ce n'tait
pas un homme  se laisser dmonter si facilement. Il continua de
djeuner, et aprs avoir allum un cigare se rendit  ses travaux. Il
n'y rencontra point Muriet, auquel il et peut tre adress des
questions gnantes, et tout s'tant pass pour le mieux dans ses
diverses entreprises, il rentra chez lui sans fracas.

Depuis le matin, il avait combin un petit plan d'attaque dont il se
sentait assez content. Le diner s'acheva sans encombre, et lorsque les
domestiques furent rentrs  l'office pour y banqueter en disant du mal
des matres, comme d'usage, il demanda  sa femme, sans lever la voix:

--Qu'est-ce que c'tait donc que ce garon que j'ai vu chez tes parents
la premire fois que j'y ai din?

--Quel garon? fit Norine, qui sentit brler ses oreilles.

--Pendant que nous dnions, reprit posment l'entrepreneur, qui avait
une mmoire excellente, il est venu un monsieur qui a dit qu'il avait
dj din, qui a pris un verre de vin et un morceau de gteau; tes
petits frres avaient l'air d'tre trs-bien avec lui, et il les
tutoyait. Qu'est-ce que c'tait que ce garon-l?

--Ah! celui-l? C'tait M. Lignon, rpondit Norine avec une affectation
de ngligence trop marque.

--Pourquoi n'est-il pas venu  notre noce? Il avait l'air d'tre
trs-bien avec la famille! reprit le cauteleux Duval.

--Je ne sais pas. Il tait peut-tre absent de Paris.

--Mais il n'tait pas sur la liste des invitations?

--C'est qu'on l'aura oubli! fit piteusement Norine, qui n'tait pas
faite  ce jeu-l.

--Ah! rpondit Duval.

Aprs un court silence, il reprit:

--Comment avais-tu fait sa connaissance? Norine avait toujours entendu
dire que la franchise tait la meilleure habilet; elle ne voulut donc
pas mentir.

--C'est M. Muriet, rpondit-elle en fixant ses myosotis sur son seigneur
et matre.

--Ah! fit encore Duval. Et vous le connaissiez beaucoup?

--Assez.

--Mais pas intimement?

--Pas prcisment...

Ici la meilleure habilet ne sauva pas Norine, mais elle eut dans
l'avenir la consolation de se dire que nulle habilet ne l'aurait
sauve, tant donne la situation.

--Menteuse! dit l'entrepreneur en frappant sur la table un coup de son
poing ferm. Menteuse! comment donc faut-il connatre les gens pour se
marier avec eux, alors?

La douce brebis tait prise dans le plus solide pige  renards; elle
resta interdite, ne voyant pas de quel ct se tourner.

--Tu tais promise  ce godelureau quand je suis venu chez toi pour la
premire fois, reprit Duval en regardant sa femme avec des yeux qui
n'avaient rien de tendre. Vous filiez le parfait amour; mais rien que de
l'amour, a ne fait pas de bonne cuisine! Alors tu t'es dit: Voil un
monsieur riche qui me conviendrait bien mieux,--et tu as lch l'autre,
carrment, dis? Pauvre ange, chre innocente! Et tu oses encore me
regarder avec tes yeux de petite fille!

Il fit un geste si menaant que Norine rentra sa tte dans ses paules,
comme si elle et senti le vent d'un soufflet.

Il se croisa les bras et la regarda avec un inexprimable ddain.

--Faut-il avoir l'me intresse! Faut-il avoir de l'aplomb pour
renvoyer un monsieur  qui l'on a donn sa parole, uniquement parce
qu'il s'en prsente un plus riche! Mais, dis-le donc, petite
malheureuse, tu ne l'as renvoy qu'aprs que j'avais fait une demande?
Tu n'aurais pas t assez bte pour t'en dbarrasser avant d'tre sre
de me tenir, eh?

Madame Duval n'entendait pas un mot de ce que lui disait son poux: la
tte basse, les oreilles volontairement et fermement bouches  toutes
les paroles, elle pensait en elle-mme que tout le monde, Duval, Lignon,
sa mre, et le maladroit qui avait tout rpt, auraient bien d s'en
aller au diable ensemble.

--M'entends-tu? fit l'entrepreneur en la secouant par le bras.

Elle se dgagea, ensevelit sa tte dans ses mains, et, fondant en
larmes, sanglota.

--Ce n'est pas ma faute! Je n'ai fait qu'obir  ma mre.

--Ta mre! Elle va bien, ta mre! Je lui dirai ma faon de penser
demain. Mais ce n'est pas ta mre qui t'a dit de faire des petits yeux
de sucre candi pour m'attraper,--et, si elle te l'a dit, tu lui as
diablement bien obi! Tu avais des dispositions,  ce qu'il faut croire!
Et lui, ce nigaud, qui s'est laiss faire!... Si tu m'avais jou un
pareil tour,  moi, je t'aurais coup la figure en deux avec mon fouet!

Il fendit l'air d'un geste qui fit trembler Norine.

--Il ne t'a pas fait de scne, ce pauvre imbcile, hein? Il a accept a
de ta main?

--Il va se marier! dit Norine avec une prsence d'esprit surprenante.

Cette conclusion parut si drle  Duval, qu'aprs tre rest un instant
boucbe be, il partit d'un norme clat de rire.

--Ah! fit-il en se tenant les ctes, il se marie? Qui est-ce qui t'a dit
a?

--Mon pre, rpondit la jeune femme d'un ton bourru.

--Ton pre! C'est un homme d'esprit, ton pre, Ah! ton amoureux se
marie? Eh bien, j'en suis joliment aise, car a doit capitalement
t'ennuyer!

Norine, voyant qu'elle n'tait plus menace, reprit toute son
outrecuidance.

--Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous me faites une scne aussi
dsagrable et pourquoi vous tes si impoli. Vous m'avez fait des
questions, je vous ai rpondu avec franchise; vous me reprochez d'avoir
t fiance  quelqu'un avant vous, ce n'est pas juste. J'tais
trs-jeune, mes parents avaient dispos de moi sans me consulter; vous
vous tes prsent, ils ont trouv votre alliance plus avantageuse; ils
ont rompu le premier engagement et vous ont accept: je n'ai rien  voir
l dedans. J'ai obi, et il faut avoir vraiment l'esprit bien mal tourn
pour me faire des reproches de mon obissance.

--Ouais! fit Duval, tu parles longtemps, quand tu t'y mets, et sans
t'arrter, encore! C'est trs-gentil, ce que tu viens de me dire, ma
petite chatte, mais tu oublies que je connais ton caractre; que si je
suis ttu comme une mule, tu l'es comme deux jeunes nons; que ta
douceur est toute en dessus, comme le poil d'un tapis; que je ne suis
pas une bte, quoique de la province, et que ton obissance consiste 
obir quand a te plat.

Norine cessa de pleurer. A quoi bon, maintenant?

--Eh bien, ma mignonne, voici la conclusion de mon discours. J'avais en
toi une grande confiance. Je connaissais tous tes dfauts, mais je te
croyais honnte; je dirai mme que c'est ton honntet qui me faisait te
pardonner tout le reste. Du moment o tu as pu vivre avec ton mari
pendant une anne entire sans lui parler d'une chose qui devait
pourtant te tenir au coeur, sans que jamais rien traht cette vieille
histoire, qui n'avait pas t sans te rvolutionner un peu, c'est que tu
es d'une jolie force sur la dissimulation, et tu mrites d'tre tenue de
prs. On te tiendra de prs, ma belle enfant. Je ne permettrai pas 
madame Duval de me jouer des tours, tu l'entends? C'est dit une fois
pour toutes. Regardes-y  deux fois avant de me faire un mensonge, parce
que je te jure que tu ne l'emporterais pas en paradis.

Il s'en alla l-dessus en tirant la porte avec fureur. Norine avait si
peur de lui qu'elle fut deux heures sans oser bouger. Lorsqu'elle eut
repris un peu d'assurance, elle alla se coucher sans bruit et ne revit
son mari que le lendemain aux lueurs du jour.

Il tait sombre et mystrieux, lui adressa  peine la parole, non sans
la regarder de travers, et ne prit aucun repas  la maison pendant deux
jours. Il sortait avec la voiture ds le matin et la renvoyait  l'heure
du dner.

Bien plus, la bourse de Norine tait vide; elle eut beau la laisser sur
la chemine, il ne fit pas mine de la voir. Elle la fit tomber par
terre, o elle rendit le son le plus creux qui se puisse imaginer.

Duval n'entendit pas; de dsespoir, Norine sortit pour emprunter vingt
francs  sa mre.

Madame Guerbois reut sa fille de telle sorte que, ds le premier coup
d'oeil, celle-ci comprit l'inutilit de demander vingt francs ou mme
vingt sous  une personne si en colre.

--C'est toi qui as dit  ton mari que nous t'avions oblige  l'pouser?
dit la matronne; il est venu me faire une scne pouvantable, jusqu'
nous reprocher les quelques services qu'il nous a rendus et les cadeaux
qu'il nous a faits! Un joli monsieur, ton mari! Heureusement, ton pre
n'tait pas l, car je ne sais pas ce qui serait arriv! Et toi qui
rejettes la faute sur nous...

--Mais, maman, qu'est-ce que je pouvais dire? objecta Norine d'un ton
rogue.

--Est-ce que cela me regarde? C'est ton affaire. Tu n'avais pas besoin
d'aller me mler  tes affaires. Le premier talent d'une femme marie,
ma fille, c'est de vivre bien avec son mari, et, si elle a des
dsagrments avec lui, de le cacher  tout le monde, afin que personne
ne pense et ne dise que, si elle est malheureuse, c'est sa faute.

La leon continua pendant quelque temps; mais Norine, qui n'aimait pas
les axiomes de philosophie, la coupa au plus bel endroit par une sortie
si inconvenante, que sa mre la pria de retourner chez elle et de ne
plus se dranger pour venir la voir. La jeune femme rentra en effet 
son htel, mais  pied, car elle n'avait pas mme de quoi prendre
l'omnibus, et comme la course tait longue et le temps dsastreux, elle
eut  plus d'une reprise l'occasion de se rappeler l'poque o elle
faisait de longs trajets  pied, sous la pluie, avec un parapluie us,
dans le bon vieux temps o elle n'tait encore que la petite Guerbois.

Ce temps paraissait dj bien loign, et Norine le regrettait presque.

Ce n'tait rien de rentrer mouille, crotte, alors qu'elle n'avait pas
de femme de chambre pour la dshabiller; elle seule tait dans le secret
de ses courses pnibles. Mais tout  l'heure il faudrait supporter
l'tonnement de sa suivante, qui pousserait des exclamations d'effroi.

Norine avait peur de ses domestiques. Elle avait commenc par tre
impertinente avec eux; mais sans avoir l'air de rien, ils l'avaient si
bien remise  sa place au moyen de leur soumission insolente, presque
impeccable, que la trop jeune matresse de maison s'tait sentie
inhabile  lutter avec eux.

Aussi fut-ce avec une sorte de rage qu'elle sonna  la porte de sa
maison.

Le valet de chambre qui vint lui ouvrir la toisa d'abord comme une
pauvresse; puis, la reconnaissant, il s'effaa obsquieusement.

Elle monta, sonna sa femme de chambre, se fit dshabiller, revtit le
plus joli de ses peignoirs, pour se consoler, et s'assit devant le feu
pour se rchauffer. Pendant ce temps, on glosait  l'office sur son
aventure.

--Je crois bien! dit la femme de chambre, elle a t oblige de faire
ses courses  pied. Il y a huit jours qu'elle est sans le sou.

--Le patron l'a mise en pnitence! s'cria la cuisinire, qui en voulait
 son matre de lui rogner tout ce qui dpassait certaines limites,
d'ailleurs fort larges, sans quoi elle ne ft point reste  son
service.

Norine n'entendait pas ces propos, et d'ailleurs elle tait trop pleine
d'elle-mme pour s'inquiter de quoi que ce soit dont elle ne recevait
pas l'atteinte directe; mais elle musait tristement en attendant le
retour du matre.

C'tait le matre en effet. Il tenait tout dans ses mains omnipotentes.
A moins de se mettre en rvolte directe avec lui, ce qui certainement ne
russirait pas, il faudrait donc s'humilier.

Norine n'aimait gure  s'humilier. Certaines natures droites ignorent
l'humiliation, et c'est la rcompense lgitime de leur supriorit.
Comment tre humili, en effet, quand on sait qu'on agit toujours avec
sincrit, et pour le mieux? On est au-dessus des injures immrites, et
l'on ne saurait trouver humiliant d'avouer une faute, puisqu'on l'a
commise, pas plus que de rechercher le pardon de celui qu'on a offens,
puisqu'on l'aime!

Mais ceux qui ne vivent que de vanit, qui font d'eux-mmes le pivot de
leur monde, se sentent humilis  tout moment et le sont en effet.
Norine tait faite par la nature, et perfectionne de ses propres mains,
pour subir toutes les humiliations et s'en rendre compte d'une faon
cruellement aigu.

Chercher une rconciliation avec le matre? Il le faudrait bien! Elle
l'attendit avec un grand battement de coeur qui la secouait de temps en
temps. Elle le dtestait: plus elle sentait qu'il lui faudrait tre
aimable et cline, plus elle le hassait.

Il rentra enfin, un peu avant le diner, et Norine entendit la voiture
rouler sous la vote. Il rentrait en voiture, lui, et elle s'tait
trempe de la tte aux pieds.

Il se montra, svre et bourru, comme il l'tait depuis trois jours, et
elle se leva pour aller au-devant de lui.

Quand elle fut tout prs, elle leva les bras et les passa autour du cou
de son mari.

--Tu es toujours fch? lui dit-elle avec toute sa grce hypocrite.

Duval l'carta sans brutalit et la tint  une petite distance pour la
regarder.

Un peu plie par son expdition aquatique et aussi par la crainte, elle
tait aussi jolie que jamais; sa bouche souriait, ses yeux caressaient,
ses bras se resserraient autour du cou du matre...

--Oui, dit Duval avec amertume, tu me fais des amitis parce que je t'ai
prise comme on prend les btes, par la faim. Tu n'as plus de voiture, tu
n'as plus d'argent, tu t'ennuies, et tu voudrais bien ravoir tout ce que
tu avais. Tu n'as pas eu un bon mouvement pendant ces trois jours,
Norine, pas un! Tu ne t'es pas dit une fois que j'avais peut-tre eu du
chagrin, en m'apercevant que j'avais t bern!... Tu es bien jolie, mon
enfant, mais tu n'as que cela,--et je mritais mieux que a!

Norine cacha sa tte dans le veston de son mari, et tout en
accomplissant ce geste de repentir elle pensait:

--Si tu pouvais attraper la fivre chaude ou le cholra, je serais libre
et j'aurais ton argent!

--Mon ami, murmura-t-elle de sa voix anglique, soudain retrouve, il
faut me pardonner, j'ai t mal leve...

Duval ne sembla pas l'entendre. Il revoyait en ce moment l'intrieur
pauvre o il avait trouv celle qui maintenant portait son nom et
partageait sa somptueuse existence. Comme un homme qui se noie, il
embrassa rapidement tout ce qui s'tait pass depuis ce jour; les scnes
pnibles de sa vie conjugale lui apparurent comme autant d'clairs
illuminant son esprit d'une clart lugubre.

L'entrepreneur n'avait ni un coeur tendre ni une me dlicate; mais
c'tait un brave homme, quoique assez peu scrupuleux en affaires. Il
aimait  faire plaisir aux autres, sans arrire-pense; il adorait sa
vieille mre, et soudain, en pensant  la bonne femme, toute seule dans
sa petite maison l-bas, dans la Creuse, il eut un moment
d'attendrissement. Ce n'est pas ainsi qu'elle avait vcu avec le vieux
maon son mari... Ils se querellaient parfois, mais au fond ils
s'aimaient bien et s'estimaient fort.

--coute, dit Duval  sa femme avec une voix mouille, nous sommes
maris, c'est pour la vie; aussi nous n'allons pas nous chamailler
ternellement. Mais il faut que je te dise quelque chose. Quand je t'ai
prise, tu aurais pu faire de moi ce que tu aurais voulu. Je t'aimais
comme une enfant et comme un mari  la fois; si j'avais vu chez toi un
peu d'amiti, un peu de reconnaissance, a m'aurait encore chauff le
coeur pour toi. Il me semblait que tu pouvais bien m'aimer un peu pour
tout ce que je te donnais. Tu as fait la grande dame qui ne s'tonne de
rien. C'tait bte de ta part, mais je me suis dit qu'tre bte n'est
pas un crime, et je m'en suis consol. Quand j'ai vu dfiler tous tes
autres dfauts, et tu en as une jolie collection, je pensais qu'il te
restait une chose: ton honntet; je l'ai mme dit  M. et madame
Breteuil... Mon Dieu! qu'ils ont d me trouver ridicule! Ils te
connaissaient bien, ceux-l! Depuis que j'ai appris ce que tu sais, je
ne crois plus  rien, je ne vois plus rien en toi! Tu es toujours une
jolie femme, c'est vrai, mais tu n'as plus que cela; ce serait beaucoup,
si nous n'tions pas maris, mais nous sommes maris, et a ne compte
plus pour grand'chose... I; s'arrta pensif, puis reprit au bout d'un
moment, parlant toujours au-dessus des cheveux de sa femme qui ne
l'avait pas quitt:

--Tu me dis que tu as des regrets,--et je ne sais pas si je te crois ou
si je ne te crois pas! C'est triste, cela, et je voudrais bien qu'il en
ft autrement. Je donnerais gros, va! pour avoir encore confiance en
toi. Enfin, a reviendra peut-tre!

Il poussa un soupir et raffermit sa voix.

--Voici comment nous vivrons, et tu sais que je suis ttu, je t'en ai
prvenue. Tu feras ce que je voudrai, sans montrer de caprices ni de
mauvaise humeur. Si tu me dsobis ou si tu me boudes, je te coupe les
vivres. Plus d'argent, plus de voiture, plus de diners, plus rien!
jusqu' ce que tu sois rentre dans le devoir. Je veux une vie
tranquille, et je l'aurai. Pour le reste, je t'engage  ne faire que ce
que tu dois, parce que je ne m'amuserai pas  te surveiller; mais si
jamais je t'attrape  quelque chose de mal, je n'hsiterai pas une
minute  te casser la tte ou  te tordre le cou. Il y a quelque chose
que tu ne feras pas de moi, Norine, ma parole d'honneur. Tiens-toi-le
pour dit! Et maintenant, allons diner.

Il se dgagea des bras de sa femme sans brusquerie, mais sans faiblesse,
et se dirigea vers la salle  manger.

Le lendemain, Norine trouva de l'argent dans sa bourse, et la voiture
fut  ses ordres. Elle reprit  peu prs son existence ordinaire, 
cette diffrence prs que toutes les attentions de son mari, toutes ses
paroles affectueuses avaient disparu. Elle avait la prose de la vie,
elle n'en avait plus aucune des douceurs.

Ceci lui importait peu, pourvu qu'elle pt jouir des avantages de sa
fortune. Mais si elle avait sa voiture de temps en temps, son mari ne la
lui laissait que lorsqu'il n'avait pas de courses  faire; le tour du
lac quotidien avait disparu de son horizon.

Plusieurs diners furent refuss par Duval, qui se disait fatigu,
simplement parce que cela l'ennuyait de mettre un habit noir pour aller
diner en ville, et qu'il prfrait manger de meilleure cuisine chez lui,
les pieds dans ses pantoufles.

Il avait retranch de sa vie tous les petits sacrifices  sa femme, et
un jour qu'elle s'en tonnait:

--Que veux-tu? dit-il, les sacrifices taient toujours de mon ct; cela
a fini par m'ennuyer.

Madame Duval n'avait point endoss ce nouveau harnais sans regimber. Ses
rvoltes avaient t nombreuses et frquentes; mais comme  chaque fois
elle se voyait couper les vivres, elle rentrait rgulirement dans le
devoir. Cependant cette existence lui devint intolrable.

Muriet se montrait assez souvent, il est vrai, mais sa tenue tait
toujours la mme; il tait impossible de dire plus clairement  une
femme:

--Chre madame, je suis  vos ordres, et nous ferons quand vous le
voudrez un petit voyage au pays du Tendre; mais pour ce qui est de vous
entraner, je ne vous y entranerai pas, ne voulant encourir aucune
espce de responsabilit.

Norine ne demandait pas mieux que d'tre entrane, mais toute dmarche
dcisive rpugnait  sa nature; pas plus que l'architecte, elle ne se
sentait de got pour les responsabilits, de sorte qu'ils restaient
vis--vis l'un de l'autre en coquetterie rgle, jouant  celui qui ne
ferait point de dmarche dcisive.

Cela suffit  les amuser dix-huit mois encore.

Malheureux, affols par un amour indomptable, infortuns que le premier
regard chang avec l'tre aim a jets hors de vous et mis en pril de
faute, vous qui songez  mourir, qui avez envie de tuer l'objet de votre
passion, afin que, n'tant pas  vous, il ne soit du moins  personne!
Vous qui ne voudriez pas effleurer la main de votre idole, estimant que
si vous ne devez pas l'avoir tout entire, vous ne profanerez point
l'amour dans les satisfactions infrieures du plaisir, vous que le
spectre du devoir et de l'honneur maintient seul au bord de l'abme et
qui sortez vainqueurs de cette lutte suprme, vous qui vous prenez la
tte  deux mains, vous arrachant les cheveux, dans votre dsespoir
d'avoir rsist  la tentation qui vous faisait la chute si facile et si
douce, contemplez et prenez une leon!

Que ne devenez-vous semblables  cette femme reste ingnue dans le
mariage,  cet architecte plein de vertus tranquilles?

Ils n'ont pas envie de mourir, ceux-l! Ils ne s'arrachent point de
cheveux! Contents des menus suffrages sans danger, qu'ils peuvent
attraper par-ci par-l, ils s'inquitent peu de vos grands sentiments,
et s'ils pouvaient en avoir la notion, ils les trouveraient trangement
ridicules. Pas de passion pour ces gens sages; rien de ce qui sort du
sentier ordinaire; pas d'envies de mourir, surtout: quand on est mort,
c'est pour longtemps, dit un proverbe;--moins encore d'envies de
tuer--cela mne en cour d'assises. Mais de temps en temps un peu de
libertinage, venant  point pour entretenir un sentiment,--est-ce bien
un sentiment?--un apptit plutt, qui peut trouver un jour l'occasion de
se satisfaire.

Pas de scandale, surtout; on se prend parce qu'on s'est plu, on se
quitte parce qu'on ne se plat plus...

L'amour, dans tout cela? Eh! grands dieux! que viendrait-il y faire?
Personne n'a besoin de lui. On le laisse  ces gens absurdes, qui
souffrent, pleurent et meurent parfois, les imbciles! Preuve
surabondante qu'ils n'entendent rien  l'art de bien vivre!

C'est ainsi que le temps s'coula pour ces amoureux qui ne brlaient
point d'tre amants.

Et qu'on n'aille pas se figurer qu'ils y avaient quelque mrite. Point!
Ils aimaient mieux cette situation, qui ne leur cotait ni un dsir ni
un regret.




XXVII

Mais une existence si bien quilibre ne pouvait manquer d'attirer la
colre des dieux; ceux-ci n'aiment gure  voir les humains jouir d'une
flicit paisible; elle semble narguer les querelles intestines que le
bon Homre a racontes en tmoin vridique.

La flicit de Norine, cependant, n'tait que trs-relative.

Duval n'tait pas plus commode que par le pass, au contraire; le vol
des annes, suspendu jusqu' son mariage, semblait s'tre appesanti
lourdement sur lui. Il engraissait, devenait somnolent aprs ses repas,
et s'tait dfinitivement fix dans la peau d'un gros homme bon vivant
et vulgaire, qui ne dtestait pas une pointe, attendu qu'il s'en
trouvait en plus belle humeur. Ses gots d'ancien maon reprenaient le
dessus, et il amenait  diner des hommes habills  la Belle Jardinire,
dont les mains, quoique trs-propres, rvlaient une frquentation
assidue de la truelle et du niveau.

Il aimait la socit de ces braves gens, des infrieurs prs desquels il
se sentait  l'aise. Nul homme n'est  l'abri des chatouillements de
l'amour-propre. Duval, comme tout le monde, aimait les compliments; s'il
les aimait un peu grossiers, ce n'tait pas sa faute; comme il le disait
lui-mme, il n'tait pas sorti de la cuisse de Jupiter.

De plus, il avait insensiblement roul sur la pente o l'ont prcd et
o le suivront tant de gens devenus riches sur le tard: il aimait  tre
entour de ses infrieurs.

Cela, c'est recueil de presque toutes les fortunes et des hautes
situations. Vos gaux ne vous font pas grand accueil, soit qu'ils
prouvent un brin de jalousie, soit qu'ils soient peu communicatifs,
soit enfin qu'ils ne vous trouvent pas intressant; l'homme et la femme
aussi, tres sociables par excellence, cherchent autour d'eux des
compagnons disposs  admirer leurs faits et gestes, le moelleux de
leurs tapis, la beaut de leur argenterie, l'intelligence qui prside 
leurs productions, la grce de leur personne; en un mot, tout ce qui
peut tre l'objet de commentaires flatteurs.

Parfois, on prend ses domestiques pour ce rle subalterne,--mais les
domestiques sont si ingrats! Ds qu'ils vous ont suffisamment vol ou
quand ils ont trouv une meilleure place, ils s'en vont, et c'est 
recommencer. Les amis pauvres ou infrieurs sont cent fois prfrables:
aussi sont-ils fort recherchs, et n'en trouve-t-on pas trs-facilement
une quantit suffisante.

Norine n'avait pas su se procurer cet entourage semblable, sous certains
rapports, au public qui fait masse devant les animaux rares au Jardin
d'acclimatation,  cette diffrence prs qu'il ne vous nourrit pas, mais
que c'est vous qui le nourrissez.

Elle tait trop sche, trop ouvertement vaniteuse, et elle manquait
totalement du ct bon enfant, qui tait le charme principal de son
poux.

Bien plus, elle mprisait profondment les hommes dont celui-ci faisait
ses compagnons, et elle les crasait de son ddain d'une manire
tellement vidente, qu'ils ne pouvaient faire autrement que de le voir.

A plusieurs reprises, Duval lui en avait parl. Avec l'insolence qui lui
tait propre, la jeune femme n'en avait tenu aucun compte, se bornant 
rester dans sa chambre quand il invitait ses amis. Au bout d'un certain
nombre de fois, l'entrepreneur sentit la colre lui monter au cerveau.
Peut-tre quelques railleries l'avaient-elles piqu au vif, car les
hommes dont il s'entourait n'taient pas de ceux qui ont la main lgre
dans la plaisanterie.

Un soir, aprs minuit, ses htes tant partis, il entra dans la chambre
o Norine achevait de lire un roman. Elle se contenta de lever les yeux
de son livre et se replongea dans sa lecture. Duval prit ces faons en
mauvaise part. Il avait bu quelques petits verres de liqueur, et si sa
femme l'avait regard, elle aurait eu peur de l'expression mauvaise de
son regard.

--C'est convenu, alors? lui dit-il en s'asseyant en face d'elle.

--Qu'est-ce qui est convenu? fit-elle sans le regarder en tournant une
page.

Il lui arracha violemment le livre des mains et le jeta  l'autre bout
de la chambre.

--Tu veux faire ta princesse? dit-il en serrant les dents; mes amis ne
sont pas assez bons pour toi?

--Ils me dplaisent, rpondit-elle d'un ton de colre, les mains
tremblantes de rage  l'affront qu'elle venait de subir.

--Tu ne les trouves pas assez bien levs, peut-tre?

--Prcisment.

Duval entra alors dans une colre dont les chos de la chambre gardrent
longtemps le souvenir. Ouvrant au hasard les tiroirs, il jeta ple-mle
dans la chemine les dentelles, les bijoux, le linge de batiste, et
tisonna avec fureur, en accablant Norine des reproches les plus durs et
les moins mesurs.

Ple de terreur, elle le regardait tisonner, pendant que le feu refusait
de dvorer des matriaux dont il n'avait pas l'habitude.

Lass de ses efforts infructueux, il se tourna vers sa femme.

--Tu m'obiras, dit-il d'une voix rauque; tu m'obiras, ou bien je te
fendrai la tte avec ceci;--il brandissait les pincettes d'une faon
tragique.--Je n'ai pas pous une petite malheureuse sans le sou pour
qu'elle fasse mnage  part. Tu es ma femme, et tu seras ma femme, pas
pour rire, je te le jure!

Norine comprit qu'elle courait un vritable danger, et se dcida  se
soumettre. Au prix de quelles humiliations elle calma son irascible
poux, c'est ce qu'elle seule aurait pu dire.

Aux premires lueurs du jour, elle se leva et fit une toilette rapide,
pendant que Duval dormait.

Quand il s'veilla  son tour, il la trouva tranquille et mme
souriante. Un peu honteux de ses violences de la veille, il retira de la
chemine tout ce que le feu n'avait pas atteint: les dgts se bornaient
 fort peu de chose en ralit, et il en fut bien aise.

--Ne me mets plus eu colre, dit-il cependant  la jeune femme qui
l'avait aid avec beaucoup d'empressement. Ma patience est use, tu l'as
vu, et je pourrais faire un mauvais coup. Sois pour moi une bonne femme,
et je serai un bon mari, mais n'attends rien de plus. Ce que lu seras,
je le serai; mais si tu me nargues encore une fois, cela te cotera plus
cher que ni toi ni moi peut-tre ne l'aurions voulu.

Norine trouva des paroles trs-convenables, Duval, attendri, l'embrassa
avec motion, et, aprs le djeuner, il s'en alla  ses affaires, un peu
plus content.

Quand il fut bien parti, et que madame Duval l'eut vu disparatre au
premier coin, elle s'habilla avec beaucoup de soin, prit une voiture et
se fit conduire chez Reyer.

Pendant la nuit, elle avait mdit ce plan: consulter un avocat, pour
savoir quels taient ses droits,--et puis revoir Reyer  tout prix. Par
quel mcanisme de sa petite cervelle tait-elle arrive  se dire
qu'aucun autre avocat ne pouvait lui venir en aide? par quels sophismes
s'tait-elle persuad que Reyer aurait piti d'elle, et que ce coeur,
toujours ferm, s'attendrirait pour elle  la vue de ses malheurs? C'est
encore un de ces contre-sens qui font dire que les femmes ne savent ni
ce qu'elles veulent ni ce qu'elles font.

Son instinct avait vritablement servi Norine dans le choix de sa
toilette. Entirement vtue de noir, enveloppe dans un manteau riche et
svre, ple pour la premire fois de sa vie peut-tre, elle tait d'une
beaut correcte que ses traits contracts rendaient plus saisissante.
Elle ne fut jamais aussi belle que ce jour-l, et ne devait jamais
retrouver ce moment unique dans son existence.

Elle se fit annoncer chez le jeune avocat sous le nom de madame Duval,
et celui-ci, qui tait  cent lieues de penser que ce nom banal pt
appartenir  Norine, la reut aussitt.

Quand elle entra dans son cabinet de travail en levant son voile, Reyer
resta ptrifi, autant de la voir si change que de la voir l.

--Qu'est-ce qui me procure l'honneur...? dit-il.

--Je suis la plus malheureuse des femmes, monsieur, rpondit-elle; vous
m'avez connue  une poque o j'tais libre de ma personne. J'ai besoin
d'une consultation; je viens la demander  votre ancienne... amiti.

La voix de la jeune femme trembla un peu  ce dernier mot.

--Aprs tout, se dit Reyer, elle a peut-tre tout oubli, et puis, une
consultation, cela ne se refuse gure.

Un scrupule l'arrta toutefois, pendant qu'il lui offrait un sige.

--Je ne puis vous cacher, madame, reprit-il tout haut, qu'ayant t
l'avocat de votre mari pour diverses affaires, je ne saurais ici prendre
parti contre lui...

--Je ne vous demande pas de prendre parti, monsieur, dit-elle; je viens
m'informer de ce que la loi peut faire pour moi dans des circonstances
extrmement douloureuses.

Il s'inclina et s'assit devant son bureau.

Elle commena son rcit, prpar durant la nuit prcdente. Norine
n'tait ni instruite ni intelligente, mais la colre qui l'animait lui
donnait une sorte d'loquence que le feu sombre de ses yeux bleus
soulignait d'une faon extraordinaire. Elle fit de la conduite de son
mari le tableau le plus charg, attnua ses propres torts au point de
n'en pas laisser trace, et termina par le rcit de la scne de la
veille, amplifi, bien entendu, et grossi hors de toute proportion.

--La vrit, dit-elle comme conclusion, c'est que je suis
trs-malheureuse, et que je le suis depuis mon mariage: je n'ai pas
vingt ans, et je n'envisage plus la vie que comme une calamit.
Dites-moi, monsieur, s'il faut que je subisse un pareil sort sans que
rien se prsente pour radoucir.

Elle avait parl posment, sans verser une larme; ses yeux secs
brillaient dans sa figure ple, un lger tremblement agitait de temps en
temps le bout de ses doigts, mais elle savait se contenir, et le jeune
avocat, en l'coutant, se dit qu'assurment elle ne se soumettrait pas
facilement au sort dont elle parlait avec tant d'amertume.

--Vous tes fort  plaindre en effet, madame, lui dit-il; mais les
griefs que vous venez de m'exposer ne sont pas suffisants, aux yeux de
la loi, pour vous constituer des droits.

--Vous en tes sr?

--Absolument sr. Lgalement, je ne puis vous donner qu'un conseil:
celui de vous plier aux circonstances, et de tcher d'en tirer le
meilleur parti possible. M. Duval ne parat pas un mchant homme.

--Je le dteste! fit Norine avec une haine concentre.

Reyer s'inclina lgrement, et n'ayant rien  rpondre, regarda du ct
de la fentre.

Un rayon de soleil tomba sur sa belle tte intelligente, clairant le
front large, les yeux magnifiques, la bouche d'un dessin correct et
pur... Il tait en ce moment aussi beau que le plus beau portrait peint
par quelque matre immortel.

Norine, qui le regardait, sentit tout  coup en elle quelque chose
d'extraordinaire. Une pousse de brlante aspiration, de passion
endormie, jamais touffe, renvoya le sang  ses joues; elle eut envie
de se lever, de prendre dans ses deux mains cette belle tte hautaine,
et de lui crier, les yeux dans les yeux: Je t'adore!

Elle fit un mouvement brusque, prte  se laisser aller  cette
impulsion de folie; Reyer se retourna vers elle, comme pour lui dire
poliment:

--Eh bien, chre madame,  prsent, je pense que vous allez vous en
aller?

Norine s'arrta et plongea son regard hardiment dans celui de Reyer.

--J'ai fait un sot mariage, dit-elle; je m'en doutais un peu, mais
j'avais une excuse...

--Laquelle? demandrent les yeux tonns du jeune homme.

--J'avais le coeur bris, la vie me refusait la seule chose qui et pu
me donner le bonheur; je me suis marie par dpit...

--C'est toujours une imprudence, dit gravement Reyer en se levant.

Madame Duval se leva et se tint droite devant lui.

--Alors il n'y a pas de remde? dit-elle en le regardant toujours.

--Je n'en connais pas, rpondit-il froidement.

--Il faut que je subisse jusqu'au bout les choses que je vous ai
racontes, et aucune loi, aucun ami ne viendra me consoler?

--Je n'en vois aucune probabilit, rpliqua Reyer. Et mme, si je puis
me permettre de vous donner un avis dans une affaire qui ne me concerne
aucunement, c'est d'tre trs-prudente dans le choix de vos amis, et de
n'couter, en fait de conseils, que ceux de la sagesse et de la
rsignation...

--Je vous remercie, monsieur, fit Norine avec une flamme mchante dans
les ex-myosotis.

--Il n'y a pas de quoi, madame, rpondit Reyer en la reconduisant
jusqu' la porte.

Quand elle fut dans l'escalier, il passa la main sur son front et
respira profondment, comme pour chasser des miasmes.

--Elle ira loin, se dit-il avec une pense de piti pour l'entrepreneur.

--Voil une chose  laquelle je ne m'attendais gure, ajouta-t-il, pris
de fou rire. Ma tante Anglois a gagn son pari!

Norine rentra chez elle sans trahir d'motion. Le petit muse de gens
auxquels elle en voulait venait de s'enrichir d'une figure de plus; 
cela prs, rien n'tait chang.

Elle ne pouvait pas se venger de Reyer. Patience! un jour ou l'autre
elle trouverait le moyen de calomnier virulemment sa femme. N'est-ce pas
par l que l'on tient tous les honntes gens?

On ne peut pas s'en prendre  un homme! On dit que sa femme le trompe;
c'est  la porte de tout le monde, et comme l'honntet ne se prouve
pas, il se trouve toujours quelques imbciles ou quelques coquins pour
le rpter. Cela ne fait pas grand bruit et ne va pas bien loin; mais
pour ceux qui l'ont invent, c'est toujours un petit plaisir. On fait ce
qu'on peut, n'est-ce pas?

Norine considra donc cette affaire comme rgle. Restait son mari, dont
elle n'aurait pas si facilement raison. Comment! rien  faire! Supporter
jusqu' la mort--qui n'avait pas du tout l'air de vouloir se dranger
pour lui faire plaisir--les fantaisies et la domination de cet tre
dtestable, qui, lui ayant tout donn, prtendait exiger en retour un
peu de bonne grce!

A mesure que la journe s'avanait, la rage de la jeune femme allait
croissant. Le souvenir de l'autorit de Duval tait un fer rouge qui la
brlait; elle essayait vainement de s'y soustraire. Comme un patient li
au chevalet par le tortionnaire, elle se tordait sans russir  viter
le supplice.

Il serait toujours son matre, toujours! Et toujours elle serait
oblige, pour continuer  jouir de sa fortune, de lui faire bonne mine,
de recevoir ses amis, d'couter ses discours, de supporter sa personne!
C'tait payer trop cher le luxe dont elle ne pouvait pas jouir
librement.

Tout l'orgueil de Norine se souleva. Elle se l'tait dit jadis: avec
cette beaut-l, elle ne devait tre ni pauvre ni malheureuse. La beaut
est un moyen de fortune, un moyen de clbrit aussi: elle aurait de
l'argent dont elle serait matresse, et l'on parlerait d'elle!

Sa photographie se vendrait au nombre de celles des plus jolies femmes
de Paris. Qu'importait le reste? Etre libre et tre riche, voil ce qui
constitue l'existence: Norine aurait cela.

Duval rentra; il amenait Muriet pour dner. A cette nouvelle, madame
Duval se dit que la Providence se mettait de la partie. On ne va pas
s'tablir femme spare tout d'un coup; il faut quelqu'un qui vous
aide un peu; Muriet tait l'homme dsign par le destin pour cette
mission de confiance.

Il prendrait des arrhes avant d'entrer dans l'affaire. Quoi de plus
naturel? Le vieux fonds de libertinage qui n'avait jamais dormi que d'un
oeil chez Norine se rjouissait  la pense que, sans contrainte, elle
et son ami pourraient reprendre la scne des souliers de chevreau, jadis
si malencontreusement interrompue par madame Breteuil et le mariage
Lignon.

Elle parut au diner tout  fait gaie, trs en beaut, aimable et rieuse,
comme une personne  qui rien ne pse, et le fait est qu'elle ne sentait
rien lui peser ni au rel ni au figur. L'attente mme lui paraissait
joyeuse.

Aprs le diner, elle s'arrangea pour rester seule un instant avec
Muriet. Celui-ci, enchant de la voir si contente, allait glisser ses
doigts dans la manche de sa belle amie; elle arrta d'un coup sec ces
doigts aventureux.

--Non, non, dit-elle. Nous avons  causer srieusement. Serez-vous chez
vous demain  deux heures?

--Toujours! rpondit l'architecte avec un regard passionn. Vous aurez
le courage de venir?

--Puisque je vous le dis! fit-elle en s'cartant. Jamais l'htel de
Duval n'avait vu pareille fte; on riait, on plaisantait; les trois
htes avaient plus d'esprit l'un que l'autre: c'tait une vritable
dbauche de calembours et de saillies extraordinaires. Enfin Muriet s'en
alla.

--J'espre que nous nous sommes amuss! fit Duval quand il se trouva
seul avec sa femme. Tu vois que tu peux tre gentille quand tu veux!
Est-ce que cela ne vaut pas mieux? Conviens-en toi-mme...

Norine sourit, embrassa son mari, et celui-ci se dit que, pour tenir les
femmes, rien ne vaut une svrit judicieuse.

Le lendemain, vers deux heures, Norine sortit de chez elle la tte haute
et l'air impertinent, comme d'ordinaire. Elle avait aux oreilles les
diamants donns par son mari le jour des fianailles, et divers
bracelets s'tageaient sur le poignet de ses gants bien tirs. A vrai
dire, elle n'avait pas laiss un bijou dans ses crins. Elle monta 
l'entre-sol de Muriet comme une personne qui sait o elle va, et sonna
sans embarras.

Le coeur lui battait bien un peu, parce que la premire fois qu'on fait
une dmarche semblable, on est un peu gne, si dcide que l'on soit
d'ailleurs  ne plus rester chez un tyran odieux. Muriet lui ouvrit et
l'entrana dans le petit salon en la serrant sur son coeur.

Elle se laissa faire un instant, par convenance,--et puis se dgagea et
s'assit dans un fauteuil.

A cette minute solennelle de son existence, elle se sentait absolument
calme et de sens rassis. Rien ne la troublait, ni la pense de la
veille, ni celles du lendemain, ni celle du dsespoir et de la colre de
son mari, ni celle de l'action qu'elle accomplissait. Chose moins
bizarre peut-tre, elle n'prouvait aucune espce de sentiment
affectueux, ni mme de sensation troublante, auprs de cet homme qui
allait devenir son complice. Elle le regarda, pendant qu'aprs avoir
approch un autre fauteuil trs-prs, il lui prenait les deux mains.

--J'ai quitt la maison de mon mari, dit-elle, et je n'y rentrerai pas.

Muriet lui lcha les mains.

--Comment? fit-il effar.

--Oui. J'ai assez de la vie qu'il me fait mener, et je veux vivre un peu
par moi-mme. Vous m'aimez depuis longtemps, vous me l'avez dit, je vous
crois: allons-nous-en quelque part, nous reviendrons quand le premier
scandale sera pass. Mais pour rentrer chez mon mari, je n'y rentrerai
pas.

Muriet lui reprit les mains.

--Vous ne pouvez pas parler srieusement, dit-il; une semblable
dtermination serait votre ruine; vous n'avez pas de fortune, chre
Norine, de quoi vivrez-vous?

--Eh bien, et vous? firent les yeux loquents de celle qui avait t
l'ingnue par excellence.

L'architecte ne rpondit pas  cette question muette, et serra plus fort
les mains qu'il tenait.

--Voyez-vous, dit-il, la premire considration dans la vie, c'est de ne
manquer de rien. Je comprends que vous soyez malheureuse dans votre
intrieur; aussi vous savez bien que mon affection vous est  tout
jamais acquise et dvoue; mais pour l'amour de vous-mme, ne quittez
pas une existence assure pour les hasards de l'inconnu.

--Je ne veux pas rester chez M. Duval, fit Norine dpite; je le
dteste, il m'assomme; je veux m'en aller de l. M'aimez-vous, ou ne
m'aimez-vous pas?

--Je vous aime, Norine! fit Muriet en l'entourant de ses bras.

--Alors allons-nous-en!

--Impossible, ma bien-aime!

La scne se prolongea un certain temps. Norine avait envie de pleurer,
en voyant s'crouler le rve qu'elle avait si bien combin. Et en mme
temps que le dsappointement pntrait dans son coeur, ou dans ce qui
lui en tenait lieu, une pre colre contre Muriet.

--Enfin, lui dit-elle schement en frappant du pied, pourquoi ne
voulez-vous pas m'emmener? Je ne vous demande que cela, au bout du
compte! J'ai des diamants, je les vendrai en attendant; mais dites-moi
seulement o je puis aller m'installer aujourd'hui mme, puisque vous ne
voulez pas me garder ici!

--Ma Norine adore, ne me demandez pas cela! dit l'architecte aux abois.
Je suis l'ami de votre mari, et  ce titre...

--Oh! l'ami! dit Norine avec un regard qui en disait long.

--Nous avons des intrts communs, continua Muriet, et sa haine serait
ma ruine.

Norine le regarda stupfaite. Mesquine et intresse elle-mme, elle ne
pouvait admettre que les autres fussent semblables  elle.

--Alors, c'est pour cela? dit-elle.

--Cela et le scandale! Pensez donc, Norine,  ce que vous voulez
perdre!...

--C'est tout pens! dit-elle. J'y ai pens cette nuit. J'aime encore
mieux cela que ma vie actuelle.

--Eh bien! fit Muriet prenant un grand parti, je vous aime trop, oui, je
vous aime trop pour tre l'instrument de votre perdition. Que
penseriez-vous de moi, si, profitant de la tendresse que vous me portez,
je vous prcipitais dans l'opprobre et la misre? Je n'ai pas de
fortune, je vis de mon travail, je ne puis vous offrir l'quivalent de
ce que vous perdriez par ma faute... Non, Norine, ne commettez pas cette
faute irrmdiable, restez chez votre mari! Je vous en conjure, si vous
m'aimez, ne quittez pas votre maison!

Elle l'coutait d'un air revche, mordant son mouchoir de temps en temps
d'un coup sec.

Il crut l'avoir persuade, et se mettant  genoux devant elle, il
l'entoura de ses bras.

--Ma Norine adore, lui dit-il, vous tes belle, vous tes aime; prenez
de la vie ce qu'elle a de bon, sans rien perdre de ce que vous possdez
dj...

Il essayait de dgrafer le manteau, mais la jeune femme se leva
brusquement.

--Alors, vous ne voulez pas? dit-elle.

--Je ne veux pas vous perdre! Je veux vous aimer toujours...

Elle repoussa sans crmonie les bras dont il essayait de l'entourer.

--C'est trs-bien, dit-elle. Vous voulez que je rentre chez mon mari, et
moi, je ne le veux pas. Je regrette de vous avoir fait perdre votre
aprs-midi.

Il tenta de la retenir, mais elle tait entte, et l'orgueil bless lui
donnait des forces extraordinaires.

--Si vous m'empchez de m'en aller, dit-elle, je crie, et en sortant
d'ici je vais chez le commissaire de police. C'est cela qui vous fera du
tort!

Muriet se sentit vaincu; comme il n'aimait pas cela, il lui dcocha une
flche d'adieu.

--Vous ne resterez pourtant pas la fidle pouse de votre mari, lui
dit-il rudement; en ce cas, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas moi
aussi bien qu'un autre...

--C'est qu'un autre ne m'aura rien promis! rpliqua Norine en lui jetant
la porte au nez.

Quand elle se trouva dans la rue, elle se sentit fort penaude, moins
penaude toutefois que Muriet dans son entre-sol, car, de tous les
dnoments au rve qu'il choyait depuis tantt quatre ans, celui-ci
tait le plus inattendu.

Cependant il fallait prendre un parti, et la jeune femme ne se sentait
pas l'nergie de s'en aller dans un htel garni, de tenter seule les
premiers pas dans l'existence indpendante qu'elle souhaitait... Le
parti fut pris; madame Duval rentra chez elle comme une bonne petite
femme qui vient de faire une promenade  pied pour obir aux
prescriptions du mdecin.

Sa rage contre son mari tait un peu tombe; un indicible ddain pour
Muriet tait actuellement le sentiment dominant de cette me candide. Le
plus press tait de se venger de ce nouvel ennemi, et surtout de
prendre les devants, afin de le prvenir, le cas chant. Ce fut bientt
fait. Profitant de la belle humeur de son mari, Norine entama sa
vengeance le soir mme.

La vengeance tait simple et facile. L'histoire sacre et l'antiquit
profane nous en ont galement donn des modles illustres. Joseph et
Hippolyte en furent les victimes lgendaires.

--J'ai quelque chose  te confier, dit Norine en joignant ses deux mains
par-dessus le bras de son mari; mais c'est une chose fort dlicate, et
si tu te mets encore en colre...

--Qu'est-ce que c'est? fit le confiant Duval.

--M. Muriet me fait la cour d'une faon qui ne me convient pas, continua
la jeune femme. Je te prierai de ne plus ramener ici. Hier, il a dpass
toutes les bornes...

--Comment! il t'a dit quelque chose? s'cria l'entrepreneur en devenant
cramoisi.

--Il n'a pas dit prcisment, reprit Norine, mais on peut comprendre ces
choses-l sans paroles.--Enfin je voudrais qu'il ne revint plus. Pour
que je t'en parle, tu comprends bien qu'il a fallu que ce ft
trs-ennuyeux... Sans cela, je n'aurais pas voulu...

--C'est facile, fit Duval enchant de sa femme et furieux contre son
collgue. Ah! le drle! faire la cour  ma petite femme! ma mignonne et
sage petite femme! Nous y mettrons bon ordre, ma chrie, sois
tranquille!

Prudente Norine! Maintenant elle aurait le champ libre pour toutes ses
investigations dans l'existence! Comment son mari croirait-il aux
apparences, comment en croirait-il ses propres yeux, aprs une telle
preuve de droiture et d'honntet?

Muriet ne fut plus jamais invit  l'htel Duval. Ses travaux n'en
souffrirent pas cependant, car l'entrepreneur estimait qu'on peut ne pas
avoir confiance en un ami lorsqu'il s'agit de sa femme, et se servir de
lui lorsque les intrts le conseillent.

Norine doit avoir trouv un quilibre dans l'existence, car elle parait
fort satisfaite.

En se couchant, le soir mme de son quipe, dans ses draps de fine
toile, sur un matelas moelleux, elle sourit de sa propre btise. Muriet
lui avait vraiment donn un bon conseil; mieux cent fois valait profiter
de la fortune, puisqu'elle l'avait! Seulement elle n'en sut pas le
moindre gr  son ex-ami.

Elle va dans un certain monde, pas trs-rigoriste, o elle s'est
introduite on ne sait comment, par l'entremise sans doute des
connaissances faites  Dieppe, jadis sous les auspices de Muriet. Elle
rencontre souvent celui-ci; ils se regardent dans le blanc des yeux, et
elle a une manire de rire en le saluant qui fait monter le rouge aux
joues de l'architecte. Pour elle, elle ne rougit gure,--les coquelicots
peuvent-ils rougir? Mais elle a toujours ses deux yeux tonns, encore
qu'ils commencent  n'tre plus si jeunes qu'autrefois.

PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.



[Fin de _L'Ingnue_ par Henry Grville]
