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Titre: Les Koumiassine (tome premier)
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1877
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1878 (deuxime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   3 septembre 2008
Date de la dernire mise  jour: 3 septembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 166

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                                LES

                            KOUMIASSINE


                                PAR

                          HENRI GRVILLE

                           --------------

                            TOME PREMIER

                           --------------

                          Deuxime dition

                        [Illustration: blason]




                              PARIS
               E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                       RUE GARANCIRE, 10

                              -----

                              1878




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droite de traduction
et de reproduction.

Cet ouvrage a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mars 1877.

________________________________________________________
PARIS, TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




                          LES KOUMIASSINE




                                 I.

              La mnagerie de la comtesse Koumiassine.


Il avait neig toute la journe, et la nuit promettait de n'tre pas
meilleure. Un chemin  peine battu dans la neige molle, et recouvert 
tout moment pour les gros flocons lourds et paresseux, conduisait des
communs  la maison seigneuriale. Les domestiques, en habit noir, en
cravate blanche, couraient sans cesse  la cuisine, situe au milieu de
la cour, et revenaient portant des plats d'argent recouverts de cloches
de mtal; le matre d'htel s'avanait de temps en temps sur le perron,
gourmandant  droite et  gauche du ton le plus rogue, puis
reparaissait, obsquieux et souriant, derrire la chaise de la comtesse
Koumiassine.

Les marmitons allaient et venaient, recevant des domestiques des
taloches ou des coups de pied qu'ils rendaient avec usure aux chiens de
garde attirs par l'odeur du repas; le cuisinier criait  tue-tte,
furieux contre de laveuses de vaisselle; et, sur ce va-et-vient
insparable du dner de chaque jour, la neige tombait lentement, faisant
reluire par transparence ses prismes de diamant le long des fentres
bien claires.

La comtesse Koumiassine n'avait point d'htes  sa table ce jour-l: sa
maison suffisait seule  lui tenir compagnie. Le comte tait absent, il
faisait sa tourne annuelle dans ses terres de Crime. Prs de la
comtesse,  sa droite, sigeait le gouverneur de son fils, un Allemand
aux joues rouges, aux cheveux blond ple, aux yeux bleu faence, qui
avait toujours l'air d'avoir trop dn. A son ct tait assis le jeune
comte, g de huit ans et demi, ptillant d'esprit et de malice,
ignorant comme une carpe et capable d'en remontrer  son prcepteur sur
la dialectique; dtestant d'ailleurs le gouverneur allemand, parce qu'il
avait succd  son ancien menin franais, moins instruit peut-tre,
mais qui faisait si bien les queues de cerf-volant! A gauche de la
comtesse se tenait, orgueilleusement plante sur une chaise, la
gouvernante anglaise de sa fille, miss Junior, qui ne ressemblait pas 
l'Anglaise traditionnelle: toute petite, trs-maigre, avec des yeux
brids qui lui donnaient l'air myope et qui y voyaient trs-bien; muette
 table et employant volontiers, pour parler aux domestiques, la langue
franaise, qu'elle corchait, mais qu'elle prononait moins mal que le
russe. Celle-ci tait de peu de ressource pour la conversation.

Au flanc gauche de miss Junior se trouvait la jeune comtesse Znade
Koumiassine, ge de quinze ans et huit mois, aussi jolie et aussi
spirituelle que son petit frre Dmitri. Signe particulier: dtestant sa
gouvernante et adorant celle de sa jeune cousine, chose bien naturelle
d'ailleurs! Celle-ci, sa voisine de gauche, tait une Suissesse de
quarante ans, bonne, placide, foncirement honnte, peu jolie et n'en
ayant cure, contente de remplir son devoir. Miss Junior, tant la
gouvernante de la jeune comtesse, recevait deux cents roubles par an de
plus que mademoiselle Bochet, bien qu'elle ne st point la musique; mais
la hirarchie!

L'tiquette implacable de la maison Koumiassine sparait  table les
deux cousines, qui se retrouvaient ailleurs,  leur grande joie:
mademoiselle Bochet tait assise entre Znade et Vassilissa Gorof.

Vassilissa venait d'avoir dix-sept ans, mais elle en paraissait  peine
seize. Le teint fleur de pcher de ses joues veloutes, l'clat tendre
et malin de ses yeux bleus,--de ses deux pervenches, disait l'excellente
mademoiselle Bochet, originaire de Clarens,--le sourire modeste et
presque craintif de ses lvres roses, lui donnaient l'air d'un pastel du
sicle dernier. Sa robe dcollete --tes jeunes filles paraissaient
toujours au dner en tenue de bal--dessinait des paules adorables et
une poitrine chaste, toute jeune encore, et qui semblait avoir honte
d'tre vue, ainsi que des bras mignons encore roses. Vassilissa ne
disait jamais rien en prsence de la comtesse Koumiassine, sa
bienfaitrice et sa parente loigne, qu'elle appelait ma tante.

A ct de Vassilissa trnait l'intendant polonais, bel homme encore, qui
teignait sa barbe et ses cheveux d'un noir clatant aux lumires,
quoique lgrement verdtre le jour; et, aprs l'intendant, venait la
foule des demoiselles de compagnie, protges, dames de petite noblesse,
pauvres et recueillies par la comtesse, en attendant qu'elle leur
trouvt un asile dfinitif. La table longue, o le bas bout n'tait pas
un vain mot, se prolonget jusqu' la porte d'entre; le vent froid,
venu de la cour par l'antichambre  chaque nouveau plat, faisait
pniblement tousser une pauvre demoiselle noble --maigre et
poitrinaire--qui dvorait ses quintes dans le creux de sa main. Ce bruit
ennuyait visiblement la comtesse, mais, comme elle tait trs-bonne,
elle ne disait rien...

Les plats d'argent se succdaient sans fin, comme des enfilades de
glaces refltes l'une dans l'autre. La comtesse tenait le d de la
conversation, et racontait quelque chose de trs-intressant 
l'intendant qui l'coutait sans manger, pour lui tmoigner un respect
plus vident; les domestiques en profitrent pour enlever l'aile de
gelinotte que le pauvre Casimir s'tait offerte de si bon coeur. Casimir
retint un soupir de regret; les yeux toujours fixs sur les lvres de la
comtesse, il recueillit ses paroles jusqu' la dernire; mais, au moment
o il ouvrait la bouche pour approuver, les protges et les demoiselles
nobles de peu de fortune commencrent en choeur une srie
d'exclamations louangeuses qui couvrirent ta voix du malheureux
intendant.

Penaud, il regarda l'assiette de Saxe qu'on venait de mettre devant lui,
rva un instant  la gelinotte envole, et se consola en pensant qu'on
allait servir des glaces.

Les deux jeunes filles, qui n'avaient rien perdu de cette petite scne,
changrent un regard. Vassilissa baissa aussi les yeux sur son
assiette, refuge assur contre les tentations; mais Znade, plus brave
ou moins stoque, ne put retenir le commencement d'un clat de rire.

La comtesse se tourna vers sa fille avec l'expression de l'tonnement le
plus profond.

--Je vous demande bien pardon, maman, murmura Znade, devenue soudain
toute rouge.

Et elle s'appliqua consciencieusement  l'asperge glace que le matre
d'htel venait de poser sur son assiette.

Miss Junior eut aussi une asperge, mademoiselle Bochet et Julie n'eurent
qu'une pomme, une glace ordinaire  la vanille. C'est que le matre
d'htel connaissait ses devoirs, et la hirarchie n'avait pas d'arcanes
pour lui.

Le dessert apparut enfin: les assiettes de Saxe montes, les fruits
venus de France ou de Crime, les confitures diverses, circulrent avec
les petites cuillers d'or ciseles  jour, avec les petits couteaux
d'ivoire  manche de filigrane, que le comte avait rapports du Caucase,
chefs-d'oeuvre d'un Tcherkesse demeur inconnu; puis, la comtesse recula
sa chaise et se leva, dveloppant sa haute taille et sa robe de moire
bleue.

Un grand brouhaha suivit; toute l'assemble se mit  la file pour
atteindre les doigts que la comtesse abandonnait gnreusement au
baise-main obligatoire. Une poigne de main d'une part, une rvrence de
l'autre, s'changrent entre la comtesse et les deux gouvernantes, et
tout le reste se prcipita sur la noble main qui donnait de si bons
dners... si longs!

Naturellement ceux qui taient les plus proches  table s'cartrent
pour laisser passer les autres. Madame Koumiassine, avec un sourire de
commande, dposait un baiser sur chaque front inclin sur ses doigts,
mais ordinairement le baiser restait en l'air ou dans les ruches d'un
bonnet.

Lorsque la dernire protge eut accompli ce devoir, la comtesse lui
tourna le dos et se dirigea vers le salon voisin, clair d'une lampe
voile par un abat-jour. Aprs l'clat des candlabres et de
l'argenterie, ce demi-jour avait quelque chose de particulirement
rafrachissant.

Arrive sur le seuil de la porte, la comtesse s'aperut qu'elle avait
oubli quelque chose et s'arrta. Un geste imperceptible fut aussitt
compris du matre d'htel, qui refoula sans faon le groupe de protges
prt  sortir par la porte oppose. Tout le monde se retourna.

--J'ai voulu vous annoncer moi-mme, dit en franais la comtesse
Koumiassine de sa voix claire et distincte comme un hautbois, que
d'aujourd'hui en huit nous retournons  Ptersbourg pour la saison
d'hiver. Soyez sans inquitude, mesdames, dit-elle en s'adressant plus
particulirement  la foule des protges, d'ici-l, tout le monde sera
pourvu.

Le troupeau servile fit mine de se prcipiter encore une fois sur les
mains de la comtesse pour la remercier. D'un geste plein de noblesse et
de grce, elle arrta ce mouvement de reconnaissance imptueuse,
retourna dans le petit salon et se laissa tomber un peu lourdement dans
une grande bergre place sous la lumire de la lampe.

Les plus privilgies des dames nobles, mais de peu de fortune, la
suivirent et s'assirent sur des chaises, faisant tapisserie.

--Lisez-moi le journal, monsieur Wachtel, dit la noble dame au
gouverneur allemand.

--Lequel, comtesse? et l'infortun en fouillant fivreusement dans un
paquet prodigieux de journaux et de revues.

--Le journal... non, le premier article de la Revue des Deux-Mondes.

Le gouverneur prit le livre et commena la lecture avec un accent
germanique des plus prononcs.

--Que faite-vous ici, monsieur? interrompit la comtesse en voyant la
tte moqueuse de son fils merger derrire le rideau de la porte.

--J'coute mon gouverneur, maman! rpondit Dmitri srieusement.

--Vous ne pouvez pas comprendre ce qu'il lit; retirez-vous.

--Oh! maman, c'est si amusant!... Il lit si mal...

La comtesse frona le sourcil et Dmitri disparut.




                                II

               Ce qui se disait entre jeunes filles.


Le jeune comte ne perdit pas une minute; il courut  la grande pice nue
et mal claire o sa soeur et sa cousine passaient leur vie en
compagnie de leurs gouvernantes. On le laissait peu de temps avec les
deux jeunes filles, et il avait fallu que l'attrait d'entendre lire si
mal son gouverneur ft bien puissant pour le retenir loin d'elles.

Il bouscula la foule des domestiques occups  desservir, et pina de
toutes ses forces, en passant, le maitre d'htel, qui lui sourit
aimablement.

--Ah! jeune comte, vous plaisantez, dit avec amnit le vieux coquin,
qui ajouta ds que Dmitri eut disparu: Petite canaille!

Les deux gouvernantes, chacune dans son coin, se beraient des rves les
plus doux. Ptersbourg dans huit jours! Ptersbourg qu'elles quittaient
avec dsespoir au mois de mai, qu'elles retrouvaient avec transport au
mois de novembre! Ptersbourg o l'on avait le cabinet de lecture
anglais de la place de l'Amiraut, et la colonie suisse, et l'glise
rforme, et la chapelle anglicane, et les compatriotes, et,  joie
ineffable, les jours de sortie!

Y a-t-il quelque chose de plus dtestable, se disaient-elles, que la
campagne, o l'on n'a pas de jours de sortie? Rester attele  la
besogne pendant quatorze jours, c'est bien ennuyeux, mais au moins
a-t-on le dimanche deux fois par mois pour s'panouir en libert, tandis
que six mois de campagne force, vis--vis d'une rivale dteste, ou
simplement juge bte ou prtentieuse!...

Si les deux gouvernantes ne se hassaient pas cordialement, c'est qu'au
fond elles n'taient mchantes ni l'une ni l'autre. Pour le moment, 
l'ide de ne plus tre uniquement condamnes  leur socit rciproque,
elles s'aimaient presque! Les deux chaises se rapprochrent et les
projets d'avenir prirent l'express.

Les jeunes filles, de leur ct, taient si srieuses, que le rcit de
l'escapade de Dmitri ne les fit rire qu'un moment. A l'ide de
Ptersbourg, le petit comte faisait la roue sur le parquet,--c'tait
encore le menin franais qui lui avait inculqu ces mauvaises
manires.--Il allait retrouver le Skating-Club et les leons de
gymnastique! On le menaait bien de lui faire commencer le piano, mais
c'tait encore hypothtique pour cet hiver-l.

Il trouva bientt ses cousines maussades et se mit  dcouper avec
beaucoup d'art une masse de profils de l'intendant dans une feuille de
papier;--toujours les fruits de l'ducation de son menin franais, le
misrable!

Pendant qu'i! a'amusait  faire des traneaux de papier pour varier ses
plaisirs, les deux jolies ttes des cousines s'taient rapproches, et
elles causaient confidentiellement.

Jusque-l, les jeunes filles avaient tout partag: la grande chambre o
dormaient aussi les deux gouvernantes,--chacune  l'abri d'un
paravent,--les leons de franais et tes leons d'anglais, les
promenades, tout enfin, except les toilettes et les respects de la
valetaille.

Vassilissa n'tait et ne pouvait tre que l'orpheline leve par charit
dans la maison de la riche comtesse sa parente. Elle avait de jolies
robes, mais, si l'toffe tait aussi belle, la faon tait moins
lgante et moins  la mode que celle des robes de Znade; sa
gouvernante tait paye moins cher; Vassilissa avait trs-peu d'argent
de poche:  Nol et  Pques, elle ne donnait pas de cadeaux aux
domestiques, tandis que Znade avait ordre de donner sans compter dans
ces occasions solennelles.

Aussi Vassilissa sentait-elle son infriorit, et, si elle n'en
souffrait gure, c'est qu'elle aimait trop sa cousine pour laisser se
glisser dans son coeur un sentiment qui, de prs ou de loin, et pu
ressembler  de la jalousie.

Znade, elle, tait l'oiseau heureux qui perche, vole, gazouille, sans
s'inquiter du reste. Elle craignait sa mre, qu'elle aimait,--un peu
comme on aime les saints du paradis, avec respect et de trs-loin;--son
frre tait trop jeune, sa gouvernante svre d'aspect; elle aimait sa
cousine de toute sa force, de toute son me; plus que sa cousine encore,
mais d'un amour plus rserv, elle aimait son pre, toujours absent et,
en raison de ses absences, compt pour peu de chose au logis.

--Ptersbourg! disait tristement Vassilissa. Et qui sait si je
reviendrai ici l'anne prochaine!

--Pourquoi pas?

--Mais ma tante n'a-t-elle pas dit qu'elle me conduirait dans le monde
cette anne?

--Eh bien! quel rapport cela peut-il avoir?...

--Si je me marie...

--Oh! Lissa, si tu te maries, que ce sera gentil! Ou me fera une robe
longue pour la noce... Marie-toi, Lissa, marie-toi.

--Nous ne serons plus ensemble, et je ne reviendrai plus ici... J'aime
cette vieille maison; j'y ai t bien heureuse! Nous sommes libres dans
ce coin, personne ne nous drange.

--Bah! dit tourdiment Znade,  Ptersbourg, maman est toujours
sortie!

Un silence suivit.

--Tu vas revoir ta mre, reprit Znade au bout d'un instant.

En effet, Vassilissa avait encore sa mre; mais cette mre, reste veuve
de bonne heure et sans fortune, s'tait accoutume  un milieu moins
relev que celui de sa famille. Ses manires n'taient pas
irrprochables au point de vue de l'lgance, et la comtesse
Koumiassine, tout en traitant extrieurement sa cousine Gorof avec
beaucoup d'gards, ne lui permettait que rarement de voir sa fille, et
cela toujours en prsence de la gouvernante.

Madame Gorof en souffrait plus dans son amour-propre que dans son amour
de mre,  vrai dire peu dvelopp. Mais la cousine tait riche, elle
avait promis de doter Vassilissa; et puis l'absence de sa fille lui
laissait la libert de bavarder  son aise avec quelques bonnes langues,
ses amies.

Vassilissa rpondit tristement:

--Oui, c'est vrai, je vais revoir ma mre.

Et elle n'ajouta rien.

A neuf heures, on servit le th; toujours les porcelaines fines et
l'argenterie massive, toujours les petits pains dors, le beurre battu
exprs  l'instant mme, les gteaux faits de crme paisse et de fleur
de froment: tout le luxe d'une famille princire et en mme temps le
manque de confort qui caractrise, surtout en Russie, les services de la
valetaille de grande maison.

La matresse du logis payait largement, mais, au fond, ne se souciait
pas du bien-tre de ses htes: jamais elle ne regardait par elle-mme si
les enfants ou les employs taient bien servis.

L'heure du coucher vint ensuite. Wachtel apparut, en qute de son lve,
qui lui remplit ses poches de cocottes de papier, pendant qu'il disait
quelques fadaises aux gouvernantes.

Dmitri embrassa les deux jeunes filles, fit une rvrence  mademoiselle
Bochet, et s'en allait sans dire bonsoir  miss Junior, quand il fut
arrt et rprimand par son prcepteur.

Le dlinquant se laissa ramener de bonne grce,--cela perdait toujours
un peu de temps, --fit un salut profond  miss Junior, et, en s'en
allant, lui fit les cornes derrire son dos,  l'inexprimable
satisfaction de Znade.

Les gouvernantes se retirrent  l'abri de leurs paravents respectifs;
chacune avec une bougie, pour faire leur toilette de nuit; les femmes de
chambre entrrent dans la grande pice en marchant sur la pointe du
pied; elles tressrent en silence les longues nattes des fillettes,
assises sur des chaises dans leurs grands peignoirs; puis les jupons
blancs, les fraches toilettes disparurent, emports  bout de bras.

Vassilissa et Znade se prosternrent ensemble devant les saintes
images et firent leur prire.

Elles dirent de loin bonsoir aux paravents et se glissrent dans leurs
petits lits blancs, si rapprochs l'un de l'autre qu'elles pouvaient se
parler tout bas.

Contre l'habitude, Lissa resta muette.

--Je suis sre que tu penses  ton mariage! lui chuchota Znade quand
la bougie du second paravent fut teinte.

--Oui, rpondit doucement Vassilissa, qui tendit la main pour prendre
celle de sa cousine.

--As-tu envie d'tre marie? reprit celle-ci curieusement.

Ce mot de mariage, qui n'tait pas encore fait pour elle, lui semblait
plein de jolies choses; elle y entrevoyait des robes neuves, des bijoux,
la dlicieuse toilette blanche, les fleurs d'oranger, les chantres et
les cierges allums,--tout, except le mari.

--Non, rpondit Vassilissa aprs avoir un instant soupes la question
dans son esprit.

--Pourquoi? fit Znade, tellement surprise qu'elle faillit parler haut.

Un hum! significatif sortit du paravent de gauche.

--Pourquoi? reprit-elle plus bas en secouant la main de sa cousine.

--Je ne sais pas... j'ai peur!

--Peur de quoi?

--Du mari.

--Quelle drle d'ide! mais un mari, ce n'est pas effrayant, c'est un
mari; tout le monde se marie; moi aussi, je me mariera; je l'espre
bien, au moins!

--J'ai peur du mari qu'on me choisira, dit nettement Vassilissa, qui
venait de dcouvrir le motif de son apprhension secrte.

--Il sera jeune, riche, noble... comme tous les maris, reprit Znade
d'une voix rveuse.

--Non, Zina, dit Vassilissa avec fermet, il ne sera rien de tout cela,
et il faudra que je l'pouse.

--Qu'en sais-tu? Tu as de singulires ides ce soir!

--Tu verras!

--Plaise  Dieu que tu te trompes! C'est que je ne l'aimerais pas, ton
mari, s'il tait comme tu dis!

--Je ne l'aimerai pas non plus. Bonsoir, ma chrie, dors bien, dit
doucement l'orpheline.

A la lueur de la lampe qui brlait devant tes images, les deux bustes
mignons se soulevrent: un baiser fut chang.

--Hum! fit le paravent de droite.

Les deux ttes se nichrent dans tes oreillers, et le silence ne fut
plus interrompu de la nuit que par les ronflements aigus de miss Junior.




                                III

              Ce qu'tait la comtesse Koumiassine.


Quand la comtesse Koumiassine, lors du dcs de son cousin Gorof, avait
pris  sa charge Vassilissa, ge de quelques mois seulement, elle tait
marie depuis onze ans et n'avait pas d'enfant.

Dans la rue,  la promenade, elle regardait les jolis plis que
faisaient, sur les bras des nourrices, les pelisses de cachemire blanc
richement brod, et elle enviait le bb, ce complment de la vie pour
une femme marie. Dans le dcs prcoce de son cousin, elle vit le doigt
de Dieu qui lui envoyait l'enfant dsir, sans danger ni peine pour
elle-mme.

Le consentement de madame Gorof ne fut qu'une affaire de simple
formalit, et, huit jours aprs la mort de son pre, Vassilissa entrait
dans la maison comme fille adoptive de la comtesse.

Le comte, qui aimait les enfants,--du reste le meilleur des
hommes,--avait consenti aussitt  la proposition de sa femme. Il alla
chercher et apporta lui-mme dans sa voiture un magnifique costume de
nourrice russe pour la pronnelle villageoise qui nourrissait l'enfant,
et fut au comble de la joie de voir se promener dans la maison cette
belle fille, couverte comme une chsse de damas bleu et de galons d'or,
avec sa coiffure russe brode de perles et de paillettes.

La comtesse se fit suivre  la promenade par la nourrice et le
nourrisson, rpondant aux tonnements par des plaisanteries, et jouant 
la jeune mre avec beaucoup de naturel.

Mais le ciel, parait-il, n'avait pas pris la plaisanterie d'aussi bonne
grce, car un beau matin, aprs quelques mois de maternit fictive, la
comtesse s'aperut qu'elle tait mre pour tout de bon.

Ceci ne lui prta point  rire. D'abord, elle tait marie depuis une
douzaine d'annes, et puis, qu'allait-elle faire de l'enfant qu'elle
avait si malencontreusement adopt,  prsent qu'il y en aurait un
autre?

Faute de mieux, elle se borna  esprer que ce serait un garon. Mais,
quand la Providence s'amuse  nos dpens, elle ne fait pas les choses 
demi: le garon fut une fille!

Le comte en prit aussitt son parti: les deux fillettes grandiraient
ensemble, les jeux et les tudes n'en seraient que plus faciles pour
Zina. Mais la comtesse, plus pratique, vit plus loin dans l'avenir, et
se dit qu'il faudrait marier Vassilissa de trs-bonne heure afin qu'elle
ne fut pas un encombrement trop srieux.

A vrai dire, depuis ce moment-l elle ne l'aima plus du tout; et, si
elle n'alla pas jusqu' la har, c'est parce que sa foi religieuse et
son devoir de charit lui commandaient d'aimer et de protger une enfant
sans dfense dont, en outre, elle tait la marraine.

La Providence, prenant toujours au srieux le dsir de la comtesse
d'avoir des enfants, lui envoya un fils, Dmitri, sept ans aprs lu
naissance de Znade. Cette fois, ce fut un vrai dsespoir: la comtesse
resta six mois sans sortir de ses terres, et les plus proches mmes
n'entendirent parler de l'vnement qui donnait un hritier male aux
Koumiassine que lorsque le fait fut accompli.

Heureusement, les misricordes du Seigneur s'arrtrent l: car, si
elles se fussent une fois de plus traduites sous la mme forme, les
principes religieux de la comtesse n'eussent peut-tre pas pu la retenir
de mettre fin  ses jours.

Cependant l'ordre le plus parfait ne cessa pas un instant de rgner dans
la maison Koumiassine; les deux petites filles grandirent cte  cte,
Vassilissa plus dlicate et demandant plus de soins, Znade plus
robuste et venant  plaisir. On les habilla de mme tant qu'elles furent
petites; elles n'eurent pendant longtemps qu'une gouvernante pour deux;
puis, un jour, Lissa avait environ quinze ans, on lui mit des robes
longues, on lui donna une institutrice pour elle seule, et celle-ci
reut la mission de tourner son lve vers les devoirs srieux de la
vie.

--C'est une orpheline sans fortune, mademoiselle Bochet, ne l'oubliez
pas. Son lot, dans la vie, ne sera pas celui d'une hritire;
efforcez-vous de lui inspirer des gots modestes et l'humilit
chrtienne dans toute sa noblesse rsigne.

La comtesse daigna s'exprimer ainsi en remettant sa nice aux mains de
la brave Suissesse. Heureusement celle-ci avait un excellent coeur; elle
ne comprit point ce qu'on voulait d'elle, et, se conformant  la lettre
plutt qu' l'esprit, elle inspira  son lve le got de tous les
devoirs et de toutes les vertus, qui, puisqu'elles sont des vertus, ne
sauraient tre autrement que modestes.

Mais, le ddain des domestiques aidant, Vassilissa avait compris. Aussi
ne la vit-on jamais en faute; elle eut l'esprit de ne pas rendre sa
cousine chrie responsable des erreurs de sa mre, mais elle se fit dans
le silence des heures de travail une ligne de conduite dont elle ne se
dpartirait jamais.

Elle se promit de cder aussi longtemps que L'amourpropre seul serait
en jeu, et de rsister impitoyablement si son honneur ou sa dignit se
trouvait en pril.

--On m'a donn l'ducation dune demoiselle noble, se dit-elle; tant
qu'on me traitera comme une demoiselle, j'accommoderai mes gots  mes
obligations envers ma bienfaitrice; mais si elle manque aux engagements
que le fait seul de ces obligations lui a fait contracter envers moi, je
saurai lui tenir tte, quand je devrais aller mourir au couvent!

Mourir au couvent! c'est le grand mot quand on a quinze ans. A vingt, on
trouve d'autres ressources pour rsister.

Le soir dont nous parlons, lorsque le gouverneur allemand se fut retir,
la comtesse congdia les protges qui lui servaient de dames d'honneur
et s'abandonna  ses rflexions.

Vassilissa l'avait devin, on voulait la marier.

Le moment tait venu o cette petite fille devenait incommode: Zina
allait avoir seize ans dans le courant de l'hiver, il faudrait songer 
l'tablir... Comment attirer des jeunes gens dans la maison, comment la
produire dans le monde tant que Vassilissa serait l? Elle tait
beaucoup trop jolie pour ne pas prsenter de nombreux inconvnients.

Oui, certainement, elle tait jolie, la comtesse en convenait; son amour
maternel ne la rendait pas aveugle. Sa nice tait une bonne enfant,
attache et reconnaissante, trs-jolie, trs-bien leve,--ici la
comtesse se rendit justice avec quelque complaisance,--en vrit, sa
propre fille n'tait pas mieux leve! Sauf le dessin, pour lequel
Vassilissa n'avait point de dispositions naturelles, elle possdait les
mmes talents que Zina, et quelques-uns  un degr suprieur, ce que la
maturit plus avance de son ge expliquait, du reste.

La bonne comtesse cherchait autour d'elle un mari de condition moyenne,
un noble, bien entendu. Mademoiselle Gorof tait de bonne noblesse, mais
la dot que sa bienfaitrice pouvait lui donner sans dpouiller ses
enfants tait bien peu de chose; il fallait un homme qui et de la
fortune, pas trop-- quoi bon? Est-ce que jamais la richesse a fait le
bonheur?

La comtesse oubliait en ce moment qu'elle possdait prs d'un million de
francs de revenu, et que, si la fortune ne lui avait point donn le
bonheur dont elle jouissait, elle lui avait au moins procur les
facilits d'oublier ou d'ignorer bien des petits dsagrments.

Minuit sonna sur les rflexions de la comtesse. Elle se leva avec la
majest qui ne l'abandonnait jamais, passa dans sa chambre  coucher, et
se livra aux mains d'une demi-douzaine de femmes de chambre.

Pendant qu'on lui tait ses vtements, une des protges rcitait les
prires devant les saintes images, et faisait avec ferveur de grands
signes de croix accompagns de gnuflexions abondantes.

Lorsqu'elle eut fini les prires de la comtesse, celle-ci s'approcha de
la cloison, couverte, sur six pieds de haut et quatre de large, d'images
de toute espce, en or, en argent, en vermeil, sur un fond de perles de
turquoises revtues de diamants, de rubis ou d'meraudes pour la
plupart. Elle baisa avec une vnration particulire une image de la
Vierge,--vieille peinture byzantine,--qui portait au-dessus du front un
saphir gros comme un oeuf de pigeon; puis elle retourna vers son lit et
s'endormit bientt sous les reflets mystrieux de la lampe de cristal
suspendue devant l'iconostase, qui faisait luire de temps en temps des
gerbes d'tincelle, dans les pierreries des images.

Une femme de chambre de service apporta une mince galette de matelas
auprs de la porte, et s'tendit dessus tout habille, pour le cas o sa
matresse aurait besoin de ses offices pendant la nuit.




                                 IV

                Znade traduit les ordres de sa mre.


Le lendemain en se levant, Zina courut  la fentre, en chemise, ses
pieds nus chausss de pantoufles.

--La neige! la neige! s'cria-t-elle en battant des mains. Le soleil sur
la neige! quel bonheur!

--Comment peut-on aimer la neige! grogna l'Anglaise en avanant la tte
derrire son paravent; miss Znade, allez vous habiller tout de suite,
il fait froid!

--Non, miss Junior, il ne fait pas froid; il y a deux heures que le
pole est chauff. La neige! J'ai envie de courir comme je suis dans la
neige, et d'y sauter  pieds joints. C'est si bon, si mou!

Mademoiselle Bochet ne put s'empcher de rire.

--Allez vous habiller, miss Znade, rpta l'Anglaise.

Mais Zina ne t'coutait pas: elle avait pris les deux mains de sa
cousine, aussi peu vtue quelle, et les deux jeunes filles se mirent 
bondir et  tournoyer par la chambre avec de petits cris de joie
jusqu'au moment o Zina, hors d'haleine, se laissa tomber en riant sur
le bord de son lit.

--J'ai perdu ma pantoufle! s'cria-t-elle! Qu'on cherche ma pantoufle!

Elle se pendit  un cordon de sonnette, carillonnant  tour de bras. Un
troupeau de filles de service effarouches se prcipita dans la chambre.

--Cherchez ma pantoufle! dit-elle avec majest.

Le troupeau fminin se prcipita  quatre pattes dans toutes les
directions, et pendant un moment on n'aperut que des jupons en peloton:
toutes tes ttes avaient disparu.

Zina, aprs avoir remont ses genoux sous son menton et soigneusement
tir sa chemise sur ses pieds qu'elle prit dans ses deux mains, dit  sa
cousine qui s'habillait plus tranquillement:

--Sais-tu, Lissa, je vais demander  maman la permission de faire
atteler le petit traneau, le tout petit, petit, tu sais? Et nous irons
nous promener dans la neige, dans la fort.

--Par exemple, miss Zina! voil une ide bien trange par un froid si
cruel!

--On ne vous emmnera pas, miss Junior; nous laisserons les personnes
raisonnables  la maison. Nous irons toutes seules, n'est-ce pas, Lissa?

--Seules, miss Znade! Je ne puis permettre...

--Je le sais bien, miss Junior; aussi n'est-ce pas  vous que j'en
demanderai la permission: c'est  maman.

--Mademoiselle, on ne trouve pas votre pantoufle, vint dire d'un air
piteux la premire femme de chambre.

Znade regarda autour d'elle:

--Tenez, la voil sur la console, dans la bote  ouvrage de miss
Junior.

Celle-ci, horrifie, se prcipita hors du paravent, mais l'objet
incrimin tait dj dans la possession d'une fille de service, qui se
mit  tirer lentement, sur les jambes longues et fines de la jeune
comtesse, un bas de soie blanc aux mailles serres.

Depuis longtemps Vassilissa avait mis toute seule ses bas de fil
d'cosse.

La toilette de Znade fut longue, car elle ne pouvait rester en place
un seul moment. Enfin, malgr ses bonds imptueux et ses mouvements de
chvre fantasque, la soubrette exerce qui la coiffait finit par achever
deux superbes nattes brunes, longues, soyeuses, boucles du bout, malgr
les efforts du peigne, et se mit en devoir de les disposer sur la jolie
tte brune. Aprs deux ou trois essais, Zina perdit patience:

--Personne ne sait attacher mes cheveux pour qu'ils tiennent! Vous avez
toutes peur de me casser, comme si j'tais de verre! Lissa, veux-tu?

Elle tendit le paquet d'pingles  son amie, qui se mit  l'oeuvre.
Quand ce fut fini:

--Merci, ma chre, dit-elle, il n'y a que toi pour cela comme pour le
reste, il n'y a que toi, il n'y a que toi!...

Et, chantant comme un oiseau joyeux, elle embrassa sa cousine  tour de
bras. Puis les deux jeunes filles se dirigrent vers les images, et,
devenues soudain srieuses, elles firent leur prire avec toute l'ardeur
de leur coeur innocent.

A midi, le djeuner runissait moins de monde que le dner; souvent la
comtesse n'y paraissait point et se faisait servir dans son petit salon;
les protges dployaient alors un apptit froce, et les gouvernantes
causaient avec monsieur Wachtel, en possession de tous ses moyens, que
la majest de la comtesse faisait souvent plir au dner.

Dmitri profitait des distractions de son prcepteur pour changer avec
sa soeur des signes tlgraphiques  propos des projets de l'aprs-midi;
mais ce jour-l, Znade ne voulut rien entendre; elle savait que sa
promenade tait perdue si Dmitri faisait mine de vouloir y participer.
Aussi fut-elle impntrable, et son frre boudeur lui tourna le dos ds
qu'on se leva de table.

Znade entra alors sur la pointe des pieds dans le petit salon o sa
mre lisait le journal elle-mme, pour ne dranger personne. Au bruit
des pas lgers sur le tapis, la comtesse leva la tte et, clignant un
peu, car elle tait trs-myope:

--Ah! c'est vous, ma fille? dit-elle. Bonjour, mon enfant; bonjour,
Vassilissa.

Et les deux ttes, inclines chacune sur une main, reurent un baiser
amical et digne.

--Maman, dit Znade du ton le plus clin, j'ai une trs-grande faveur 
vous demander aujourd'hui.

--Voyons! dit la comtesse en souriant bnvolement.

--Nous voudrions... je voudrais bien aller me promener en traneau dans
la fort, sur la neige nouvelle. Oh! maman, dites oui! C'est si Gentil,
la neige toute neuve.

--Mais, ma fille, de ce que vous aimez la neige, il ne s'ensuit pas que
tout le monde doive l'aimer! Cette promenade ne charmera pas votre
gouvernante... Il ne faut pas tre goste, mon enfant. Nous devons
apprendre de bonne heure  sacrifier nos plaisirs au bonheur des autres.

Znade reut d'un air soumis cette leon de morale maternelle, puis
elle reprit d'une voix caressante:

--Aussi, maman, n'est-ce pas miss Junior que je vous demande pour
compagne de promenade; je sais qu'elle n'aime pas la neige, et je ne
voudrais pour rien au monde lui tre dsagrable.

Le petite hypocrite appuya sur le mot rien comme si elle eut mri sa
conviction pendant des annes.

--C'est avec ma cousine, maman, continua-t-elle, que je voudrais aller
dans la neige. Votre cocher Garassime est un excellent cocher,
trs-prudent; si vous vouliez bien donner ordre d'atteler le petit
traneau, le plus petit, avec le jeune cheval noir, nous ferions une
toute petite promenade dans la fort... une heure seulement, ma chre
maman... et nous serions si sages, si sages, tout le reste de la
journe...

La ruse fillette s'tait approche de sa mre; se laissant couler 
genoux sur le tapis, elle caressait en parlant tes belles mains de la
comtesse; elle reformait du doigt les tuyaux de valenciennes qui
sortaient de ses manches; elle faisait de jolis plis avec l'toffe
moelleuse de la robe de satin noir...

La comtesse, ensorcele par la petite fe, sourit et laissa presque
chapper le bienheureux consentement; mais elle se ravisa.

--Appelez vos institutrices, dit-elle. Vassilissa vola comme un trait
dans la salle  manger, et ramena les deux gouvernantes, qui restrent
sur le seuil de la porte.

--Ces demoiselles ont-elles t sages? demanda la comtesse avec toute la
gravite dsirable.

--Oui, madame la comtesse, rpondirent ensemble les dugnes.

--Eh bien, allez, mes enfants. Je vous permets de vous promener pendant
une heure et demie. Zina, donnez l'ordre d'atteler le jeune cheval noir
au petit traneau.

Les jeunes filles baisrent avec reconnaissance les mains de la comtesse
et sortirent du salon avec une belle rvrence. A peine avaient-elles
franchi la porte qu'elles prirent leur vol rers l'office.

--Vite, vite, appelle Garassime, dit Znade au premier domestique
qu'elle rencontra; mais vas-y toi-mme, ne fais pas promener mes ordres
tout autour des communs, comme vous faites tous. Je veux Garassime tout
de suite.

Le domestique salua et partit sur-le-champ. Moins de cinq minutes aprs,
le cocher tout essouffl entrait.

--coute, lui dit Znade avec gravit, tu vas promener les demoiselles
aujourd'hui. C'est la premire fois que tu iras sur la neipe cette
anne, n'est-ce pas?

--Oui, comtesse, rpondit le vieux cocher, qui adorait sa matresse.

--Eh bien, je veux te porter bonheur. Tu vas prendre le petit traneau,
le tout petit, bas...

--Madame la comtesse t'a permis?

--Eh oui, grand nigaud! Est-ce que je te le dirais, sans cela? Va
prendre le petit traneau, mets-y beaucoup de tapis, beaucoup de
fourrures; attache-les bien, ajouta-t-elle  demi-voix, parce que, tu
sais, nous tomberons...

Elle clata de rire et embrassa Vassilissa, qui se tenait tout contre
elle.

--Mais n'en dis rien! lui dit-elle; c'est si amusant!

--J'entends, mademoiselle... Et quel cheval?

--Le cheval noir, mon bijou de cheval, rbe. Il n'est pas mchant,
n'est-ce pas?

--Oh! non, comtesse, et puis, avec un traneau bas, il n'y a pas de
danger.

Gagn par la belle humeur qui rayonnait des yeux de Znade, le brave
homme sourit.

--Dpche-toi, entends-tu? Je te donne dix minutes, pas une de plus.

--Il faut pourtant attacher les coussins, mademoiselle, dit Garassime
avec un sourire qui claira sa physionomie basane.

--Eh bien, je t'en donne onze. Va, ne t'amuse pas!

La mignonne comtesse poussa d'un geste mutin la lourde masse du cocher
et s'envola avec Vassilissa dans la chambre o les pelisses, les
bottines fourres et les capelines les attendaient dj.




                                 V

                           Dans la neige.


Dix minutes aprs, Garassime, qui avait vraiment accompli des prodiges
de rapidit, amena devant le perron un petit traneau de cinquante
centimtres de hauteur tout au plus.

La caisse arrondie du traneau ressemblait  une barque dont on aurait
coup ingalement les deux extrmits; le bout le plus large, qui
n'avait pas un mtre, tait born par un petit dossier haut de deux
pieds  peine. Une planche horizontale faisait le sige des promeneurs;
une autre planche sans dossier formait le sige du cocher. Une quantit
de fourrures, de tapis, de coussins, cachaient la nudit de cet quipage
primitif.

C'tait un traneau de paysan,  cette diffrence prs que l'acajou
massif remplaant le bois blanc et que les ferrures taient d'argent,
ainsi que tous les ornements du harnais.

rbe tait une jolie bte sortie directement du haras Orlof. Se robe,
d'un noir sans tache, lui avait valu ce nom. Le harnais russe, sans
oeillres, tout revtu d'argent, faisait valoir ses yeux brillants et sa
jolie tte fine.

Garassime, droit comme un pieu, empaquet dans sa robe russe de drap
vert borde de fourrures, coiff du large bonnet de velours cramoisi 
quatre angles,--pareil  un coussin de crmonie vu de guingois,--tenait
dans ses mains gantes les rnes de velours cramoisi comme son bonnet.
Il tait superbe, massif et immobile comme un homme de bois.

Au moment o les deux jeunes filles, soutenues sous le coude chacune par
un domestique nu-tte, s'approchaient du traneau, rbe, qui les aimait
toutes deux, fit mine de vouloir aller  elles, probablement pour
rclamer son petit morceau de sucre habituel.

--Prrr! fit le cocher de cette voix de tte qui donne un accs de fou
rire au Franais qui l'entend pour la premire fois.

Cette exclamation ferait partir ventre  terre un cheval de nos rgions,
mais elle signifie pour les chevaux russes: reste tranquille.

--Tu l'auras, tu l'auras! dit tout bas Znade en frottant doucement le
nez de la jolie bte, qui faisait des efforts inous pour lui lcher la
main; seulement ne nous verse pas dans la cour; je te le donnerai ds
que tu nous auras verses dans la neige.

rbe parut avoir compris, car il resta immobile jusqu'au moment o les
deux promeneuses, bien et dment empaquetes dans les couvertures de
fourrures, donnrent le signal du dpart.

Garassime fit un mouvement imperceptible, et le cheval partit d'un trot
allong, rgulier, qui donnait l'illusion du vol de l'hirondelle.

La maison fut bientt loin. La route se bifurquait, toute blanche des
deux cts; Garassime tourna la tte pour interroge..

--A la fort! dit Znade.

Et le traneau se dirigea vers la grande fort.

En ce moment, un traneau attel de trois chevaux passa sur la route
dont ils venaient de s'carter.

--Tiens! c'est le prince Charmant, dit Znade. Quelle chance! Nous nous
amuserons bien  dner.

--Sais-tu, dit Vassilissa, qu'il est trs-bon, au fond, le prince,
quoiqu'il ne soit pas charmant du tout? Il a beaucoup fait pour ses
paysans; Il leur a fait cadeau de presque la moiti de son domaine.
C'est beau, cela!

--Oh! oui, mais je ne suis pas srieuse, moi; on ne pense pas encore 
me marier, moi; je n'ai pas encore de robes longues, moi!

Elle embrassa sa cousine au vol, sans tirer les mains de son petit
manchon.

--Et, conclut-elle, je l'appelle le prince Charmant parce qu'il est un
peu bte, et parce qu'il est prince. Voil tout.

La jeune bavarde leva la tte:

--Oh! Lissa, la fort! Regarde donc la fort!

La fort tait devant elles, la haute fort de sapins gigantesques. La
neige immacule, tincelante, n'avait pas encore t foule. La route
molle et blanche serpentait entre deux pais taillis d'un vert riche et
sombre. Sur le bord du chemin, quelques arbustes peraient de leurs
branches grles le tapis nouvellement tomb, et la haute muraille de
vieux sapins se dressait au del, parfois coupe par un boulement de
neige qu'une cime trop charge avait secoue en se redressant; parfois
quelque trou noir s'enfonait dans le taillis, marquant le passage d'une
bte fauve; et au-dessus, le soleil, qu'on ne voyait pas, enveloppait
les cimes d'un rutilement de diamants. Le ciel bleu vif tait plein de
rayons jaunes, l'ombre des sapins tombait bleue sur le sol; et c'tait
un enchantement muet, que ne troublait aucun cri d'oiseau, aucun bruit,
sauf le cliquetis argentin des harnais du cheval.

rbe enfonait jusqu'au ventre dans la neige molle qui rejaillissait
sur les promeneuses aprs avoir clabouss le cocher. Le jeune cheval
levait haut ses pieds d'bne et les plongeait courageusement dans le
duvet glac, s'brouant de temps  autre lorsque la poussire blanche
lui chatouillait tes naseaux.

--C'est beau! dit  voix basse Vassilissa, qui regardait les ombres
bleues succder aux rayons jaunes,  mesure que le chemin tournait et
mettait la fort entre elles et l'occident.

--C'est superbe! mais voil le moment de verser. Allons, Garassime,
verse-nous, et nous donnerons du sucre  ton cheval!

--Permettez, mademoiselle... si la comtesse savait...

--La comtesse, pour le moment, c'est moi. Si tu ne veux pas nous verser,
nous n'irons pas nous promener avec toi.

--Alors, tenez-vous bien, dit le brave homme en faisant claquer les
rnes sur le dos de son cheval.

--Au contraire! cria Lissa en clatant de rire.

rbe, familier avec cet exercice, fit un soubresaut, et les deux
gamines, au milieu d'un ple-mle de coussins et de fourrures, roulrent
ensemble dans la belle neige immacule et douce comme un dredon. Aprs
sa prouesse, le cheval s'tait arrt. Garassime riait d'un bon rire
paternel.

Znade se releva, et, sans se secouer, fouilla dans sa poche.

--Tiens, mon ami, dit-elle  Erbe en lui prsentant du sucre, tu l'as
bien gagn.

Le cheval remercia en secouant la tte, et fit sonner son harnais.

--Allons, Garassime, en route! Encore! verse-nous encore! s'cria
Znade en s'asseyant dans le traneau.

Le cocher rendit la main  rbe, et, pendant une demi-heure, les deux
jeunes filles s'amusrent  rouler dans la neige, jeu inoffensif qui
donnait  leurs visages roses,  leurs yeux brillants, une expression
adorable de joie et de sant.

--Allons, Zina, dit enfin Vassilissa, il faut rentrer.

--Ta montre avance!

--Du tout, elle retarde!

Elles clatrent de rire ensemble.

--A la maison, Garassime! dit Zina d'une voix pleine de regrets. Dis, on
ne voit pas que nous avons roul dans la neige?

--Oh! si a ne se voit pas! C'est--dire, mademoiselle, qu'on dirait que
tous avez pass un hiver dans la fort, avec les loups.

--Secoue-moi, je te secouerai, dit Zina en rompant une petite branche
dont elle se mit  fouetter les vtements de sa cousine.

Pendant cinq minutes encore, elles foltrrent comme de jeunes chattes,
se poussant et roulant dans la neige et dfaisant l'ouvrage commenc.
Enfin, lasses de rire et de jouer, elles s'assirent gravement,
rparrent le dsordre des fourrures et donnrent l'ordre du retour.

Ds qu'elles eurent quitt leurs vtements de promenade et revtu le
costume officiel du dner, elles allrent remercier encore une fois la
comtesse pour le plaisir qu'elle leur avait procur.

--Avez-vous t sages, mes enfants? demanda la comtesse.

Elle avait une manire de faire cette question qui donnait  Zina des
envies folles de s'enfuir pour rire  son aise.

--Oh! oui, maman, nous sommes toujours sages, rpondit la jeune espigle
avec un aplomb magnifique. Et le prince? O donc est-il?

--Qui vous a dit qu'il tait venu? demanda la comtesse en fronant
lgrement les sourcils.

Elle abhorrait les cancans.

--Nous avons aperu son quipage de loin.

--Ah! c'est bien, fit la noble dame rassrne. Le prince est venu nous
inviter  dner chez lui aprs-demain.. Il pend la crmaillre,
c'est--dire qu'il a fait meubler  neuf sa maison, et il dsire nous en
faire les honneurs.

--Oh! maman, nous aussi? s'cria Zina, rouge de plaisir.

--Tout le monde!... c'est--dire moi, vous deux, votre frre et les
personnes charges de votre ducation.

--Quel bonheur! c'est si amusant d'aller si loin!

--Le prince a l'intention de nous donner un concert; il a demand la
permission d'emporter quelques-unes de vos valses  quatre mains, pour
les faire apprendre  son orchestre. Il a choisi sur le piano celles qui
lui ont plu.

La comtesse reprit sa lecture. Les deux jeunes filles coururent au
piano.

--C'est drle, dit Znade  sa cousine tout bas, il n'a pris que les
tiennes!

--Comment, les miennes?

--Oui, celles que tu prfres, celles dont tu joues le primo. Le
monstre! je lui ferai une scne. Tu verras comme il est drle quand il
se confond en excuses.

--Assez jas, petites filles! dit la comtesse, de la pice voisine.
Mettez-vous au piano et jouez quelque chose  quatre mains... de la
musique srieuse!

Zina fit une moue norme, puis, riant malicieusement, elle fouilla
jusqu'au fond du casier et en retira un oratorio qu'elle entama
vigoureusement, seconde par sa cousine.




                                VI

                La Chambre bleue du prince Chourof.


Le prince Charmant, comme l'appelait Znade, s'appelait en ralit
Alexandre Chourof.

C'tait un garon d'environ trente-cinq ans, un peu pais, un peu bte,
laid, comme l'avait dit la jeune railleuse, mais d'une bont sans
exemple. Son grand dfaut tait une timidit outre qui le rendait
parfois ridicule, surtout quand elle s'augmentait de la politesse
excessive qui lui tait particulire.

Quelque dix ans auparavant, il avait pris part, comme officier,  la
dfense de Sbastopol. Un jour qu'il tait dans une redoute avec
quelques camarades, son colonel tendit un papier en disant:

--Qui est-ce qui va porter a l-bas?

a, c'tait un ordre; l-bas, c'tait un retranchement situ  deux
cents pas tout au plus. Mais l'espace qu'il fallait traverser tait
absolument dcouvert, et les obus y pleuvaient.

Chourof tendit la main, prit l'ordre et partit tranquillement; il ne
pensait pas aux boulets, il pensait  ses camarades qui le regardaient
aller:

--Je dois avoir l'air bien gauche, se disait-ll en lui-mme.

Un obus tomba  quelques pas de lui, clata et le couvrit de poussire.
Il s'arrta... pour se secouer et faire un bout de toilette, afin de ne
pas tre trop ridicule quand il remettrait  son suprieur l'ordre qu'il
tenait  la main.

L'anne suivante, il donna sa dmission, en se disant:

--Dcidment, je suis trop ridicule.

Rentr dans la vie civile, il songea  se marier, mais il ne se maria
pas, parce que la jeune fille qu'il recherchait fut prise d'un accs de
fou rire, un jour qu'il lui parlait srieusement.

Depuis ce dernier insuccs, il s'tait retir dans ses terres et vivait
en gentilhomme campagnard.

L, du moins, il tait  l'abri de la malignit ptersbourgeoise; la
plupart de ceux qui l'entouraient n'avaient ni son ducation
intellectuelle, ni son savoir-vivre, ni son immense fortune, ni ses
gots artistiques; et chez lui il se sentait roi.

Mais sa grande maison, si riche et si spacieuse, lui semblait bien vide;
son brave et honnte coeur, plein de penses affectueuses, cherchait 
s'pancher. Il voulait se marier, en un mot.

Seulement, son premier chec l'avait rendu prudent. Il regarda autour de
lui--il vit une princesse Chourof toute trouve: c'tait Vassilissa.
Elle avait tout ce qu'il lui fallait. Elle tait pauvre, il est vrai,
mais qu'avait-il besoin d'une fortune? La sienne, suprieure encore 
celle de la comtesse Koumiassine, lui permettait d'pouser une
mendiante, pour peu qu'il voult s'en passer la fantaisie.

Restait  savoir si la jeune fille s'associerait  ses projets.

Il avait eu tout l't pour s'en informer, mais, avec sa timidit
habituelle, il avait remis de jour en jour, et voil qu'au moment o la
comtesse se prparait  retourner  Ptersbourg, il se trouvait menac
de se voir enlever la fiance qu'il convoitait.

C'est alors qu'il imagina de donner une petite fte dont Vassilissa
serait la reine, sans ostentation, et qui pourrait disposer en sa faveur
le coeur de la jeune fille. Aprs quoi, il mettrait  ses pieds sa
fortune et son coeur.

Le prince Charmant voulait tre aim pour lui-mme, non pour son immense
fortune. Il s'effora de plaire.

La comtesse drogeait aux usages en menant sa famille chez un
clibataire. Mais ce clibataire tait l'homme le plus riche du pays,
son honorabilit tait universellement prne; et d'ailleurs, elle se
sentait flatte secrtement d'tre invite  l'exclusion de toute autre
pour tre, en quelque sorte, la marraine de la nouvelle installation. Si
habitue qu'elle ft, par sa haute position,  se voir rendre hommage,
la comtesse tait affame d'honneurs et de distinctions.

Ce fut donc de la meilleure grce du monde--non sans un certain air de
condescendance--que la comtesse, descendant de voiture, appuya sa main
sur celle de son hte, qui s'tait avanc jusqu'au bas du perron,
nu-tte et en habit noir, pour lui faire honneur.

--Vous me recevez comme un archevque, cher prince! dit-elle en entrant
dans le vestibule plein de fleurs.

--Votre visite ne m'honore pas moins, rpondit galamment le prince en
regardant du coin de l'oeil si Vassilissa tait de la partie.

Il fut bientt rassur, et les deux cousines, marchant  pas compts
derrire la comtesse, entrrent dans la grande salle au moment o
l'orchestre invisible, plac dans une galerie suprieure, entamait une
des plus jolies valses de Strauss.

--Ta valse favorite! dit tout bas Znade  sa cousine. Oh! le monstre!

En attendant le dner, les rafrachissements furent servis, puis le
prince, suivi de toute la cohorte qu'il avait convie, se mit en marche
dans les appartements somptueux qu'il venait de faire remettre  neuf.

On s'extasia comme il convient. La comtesse, arme de son lorgnon, se
fit expliquer la gnalogie des portraits de famille pendant que les
enfants s'attardaient aux meubles prcieux, aux objets rares et curieux,
aux bibelots contenus dans des vitrines.

On monta ensuite au premier tage; tout fut visit, depuis les grands
appartements jusqu'aux chambres d'amis. Le prince enfin, tirant une
petite clef de son gousset, ouvrit une porte, non sans quelque
confusion, et s'arrta sur le seuil.

--Je vous demande pardon, mesdames, ceci est ma chambre; mais je ne
l'habite pas pour le moment. Vous pouvez entrer.

Un cri d'admiration partit de toutes les bouches.

La chambre tait tendue de velours bleu ple; des torsades de grosses
perles rattachaient les draperies; le lit norme, en argent repouss,
disparaissait dans des flots de point d'Angleterre et de soie bleue. Des
stores de point d'Angleterre tamisaient le jour. Le tapis tait fait de
peaux d'agneaux rases, blanches. Tout le reste du mobilier tait en
argent et en porcelaine de Svres.

--Ah! prince, quelle folie! ne put s'empcher de dire la comtesse...
Mais c'est une chambre de blonde! Et vous n'tes pas une blonde, que je
sache! ajouta-t-elle en riant.

Le regard du prince avait gliss sur Vassilissa, qui paraissait en
vrit faite pour ce cadre splendide... La comtesse fit un brusque
mouvement et battit en retraite.

--C'est trs-beau, prince, je vous en fais mon compliment, dit-elle
d'une voix moins douce,--mais c'est une vritable folie!

Le pauvre homme tomba dans une de ces interminables sries d'excuses qui
avaient le don d'amuser si fort Znade, et toute la compagnie
redescendit pour dner.

Le repas tait ordonn avec une magnificence digne du reste. L'orchestre
de vingt-quatre musiciens, tous choisis et dresss par le matre du
logis, vivant chez lui  ses gages, ne cessa dr jouer pianissimo les
morceaux favoris de Vassilissa.

La comtesse n'eut bientt plus de doutes, et son attention se porta sur
la jeune fille.

Mais celle-ci ne se doutait de rien: sa candeur la dfendait trop. Elle
acceptait les hommages assidus du prince comme une politesse dlicate
adresse indirectement  sa tante.

Au bout de deux heures, sans qu'il ft possible de s'expliquer pourquoi,
tout le monde s'ennuyait plus ou moins. La comtesse, prtextant les huit
lieues qui la sparaient de sa demeure, demanda ses voitures.

Le pauvre prince Charmant, tout contrari de n'avoir pu dire un mot en
particulier  la dame de ses penses, s'approcha d'elle timidement au
moment o il distribuait  toute la compagnie des bouquets de fleurs
rares coupes dans ses serres.

--Aimez-vous le bleu, mademoiselle? dit-il  Vassilissa en lui
prsentant un bouquet de roses blanches.

--C'est ma couleur favorite, rpondit la jeune fille sans penser  mal.

Le prince rva de ce mot toute la nuit et les jours qui suivirent.

La comtesse en rva aussi... mais  un tout autre point de vue.




                                VII

                Comment le prince s'arrta en route.


Certes, la comtesse n'avait jamais song  donner sa fille au prince
Chourof; on avait bien le temps de penser  la marier. Mais si
Vassilissa pousait ce pauvre imbcile,--comme disait la noble dame
dans un subit accs de piti ddaigneuse,--elle serait la plus riche et
la plus noble dame du pays! Jamais Znade ne pourrait faire un plus
beau mariage... et, mme en admettant qu'elle trouvt un poux qui
portt un aussi grand nom et qui et une aussi belle fortune, ce ne
serait pas dans le pays. La maison du prince dominait de toute sa
hauteur et clipsait de toute sa richesse le beau patrimoine des
Koumiassine...

Et cependant cette fortune, que le hasard envoyait  une pauvre
orpheline, n'tait-elle pas une manifestation visible de la volont de
Dieu?

Avec ses imperfections, la comtesse avait une foi ardente, une pit
sincre: elle n'et pas voulu faire le mal, pour tout au monde... Mais
le difficile tait de savoir o tait ie mal.

videmment, elle n'avait pas le droit de refuser pour sa nice le
magnifique mariage qui s'offrait; d'un autre ct, si elle lui parlait,
ne serait-ce pas en quelque sorte l'influencer? Vassilissa n'avait-elle
pas t habitue  considrer comme un ordre la moindre parole de sa
tante? Ne croirait-elle pas obir en acceptant la main qu'allait lui
offrir le prince?

La comtesse passa une trs-mauvaise nuit, et, pendant deux jours, toute
sa famille fut consigne  sa porte. Les jeunes filles ne s'en
inquitrent pas beaucoup: ces accs--de migraine, disaient les gens; de
mauvaise humeur, pensait Znade--n'taient pas rares.

Celui-ci dura jusqu' la veille du jour fix pour le retour 
Ptersbourg.

Ce jour-l,--c'tait un mardi--la comtesse commena  croire que ses
terreurs taient le fruit de son imagination. Le prince n'avait pas
paru; il connaissait la date du dpart... il n'allait pas arriver sans
doute pour faire sa demande au milieu des paquets!

La famille, runie  djeuner, vit entrer la comtesse souriante et
repose, qui dit quelque chose d'aimable  chacun en particulier et qui
daigna manger une ctelette de veau  la jardinire.

La journe se passa trs-bien. Mais le soir, Aprs le dner, pendant que
les deux jeunes filles jouaient du piano  tour de bras, un bruit de
clochettes se fit entendre; un traneau s'arrta devant le perron et,
tout aussitt, le matre d'htel, ouvrant la porte  deux battants,
annona d'une voix effare, car ce n'tait pas son office:

--Le prince Chourof!

Le prince, trs ple, s'inclina devant les jeunes filles, qui s'taient
leves.

--Puis-je voir madame la comtesse? demanda-t-il  Znade.

--Maman est dans le saton, rpondit celle-ci, non sans remarquer l'air
inquiet du visiteur.

Le prince, prcd d'un domestique, passa devant les demoiselles avec un
salut et entra dans le salon, dont la porte se referma. Les jeunes
filles reprirent leur morceau  quatre mains, mais avec une sourdine.

Au bout de dix minutes, la comtesse, ple aussi, les yeux brillants,
entra dans la salle.

--Ma nice, dit-elle, allez tenir un instant compagnie au prince
Chourof. J'ai des ordres  donner...

Vassilissa se dirigea vers le salon. Elle trouva le prince debout,
inquiet, nerveux.

--Madame la comtesse a permis que je vous parle, mademoiselle, dit-il
d'une voix un peu sourde.

--Ma tante m'a charge de vous tenir compagnie pendant qu'elle donne des
ordres, rpondit ingnument l'orpheline.

Le prince tournait et retournait son ide sans oser l'noncer. Une
insurmontable angoisse, la crainte du ridicule, le souvenir de son
ancienne msaventure, le tenaient  la gorge et l'empchaient de
retrouver ses paroles.

Vassilissa le regardait, un peu effraye de cette agitation anormale.

--Vous partez demain, mademoiselle? dit-il enfin.

--Oui, monsieur.

--Cela ne vous fait pas de peine de retourner  Ptersbourg?

Vassilissa hsita une seconde, ne comprenant pas la porte de la
question:

--Non, dit-elle, je suis bien partout avec Zina.

--Et parmi... les voisins... ceux qui frquentaient cette maison... vous
ne regrettez personne?

La jeune fille regarda son interlocuteur; celui-ci se tenait les yeux
baisss.

--Non, prince, dit-elle lentement, en croyant rpondre  une question
banale; je n'ai pas d'amies de mon ge dans les environs, et ma cousine
me suffit.

--Vous l'aimez bien?

--Plus que tout au monde! s'cria-t-elle avec ardeur.

--Vous ne sauriez vous rsoudre  la quitter?

--J'en mourrais de chagrin! rpondit la jeune fille avec la mme
conviction.

Le malheureux prince regarda un instant Vassilissa.

--Adieu, mademoiselle! dit-il  voix basse.

--Comment, vous partez dj?

--Oui... La comtesse est trs-occup.... je pars.

--C'tait bien la peine, pensa Lissa, de faire huit lieues pour aller et
huit lieues pour revenir!

--C'est dommage que vous ne restiez pas pour prendre le th,
ajouta-t-elle tout haut. Il sera prt tout de suite.

--Non, merci. Vous serez heureuse  Ptersbourg, n'est-ce pas? dit-il
avec une singulire expression de dchirement.

--Mais oui, du moins je l'espre, monsieur.

--Tant mieux!...

Le prince arracha avec effort ce mot de son coeur dchir:

--Adieu!...

--Au revoir, prince, dit Lissa en le reconduisant jusqu' la porte.

Elle tait seule depuis un moment, assez perplexe, se demandant ce que
tout cela voulait dire, lorsque la porte s'ouvrit et la comtesse
Koumiassine entra.

--O est le prince? dit-elle avec tonnement.

--Il est parti, ma tante. Vous ne l'avez pas vu?

--Non... Peuton vous fliciter?

--De quoi donc, ma tante?

--Est-ce que le prince ne vous a pas demande en mariage?

Vassilissa poussa un cri. Tout tait clair maintenant! Et elle avait
dcourag cet homme qui l'aimait, qui tait bon, qu'elle estimait...

--Non, ma tante, je ne savais pas que ce ft son intention, dit-elle
lentement.

--C'est qu'il aura chang d'avis. Il voulait tre aim pour lui-mme.

Vassilissa regarda sa tante bien en face: les yeux des deux femmes se
rencontrrent: au bout d'une seconde, la comtesse baissa les siens.

--Je regrette, ma tante, dit Lissa avec douceur, que vous ne m'ayez pas
prvenue de ses intentions.

--C'tait  lui de les expliquer: je lui en ai laiss la libert.

--C'est juste, ma tante.

Elle fit la rvrence.

--Eh bien! vous ne me remerciez pas de la bienveillance que j'ai mise 
vous procurer un entretien avec l'homme qui vous recherchait en mariage?

Vassilissa regarda sa tante encore une fois, et cette fois, au souvenir
des bienfaits qu'elle lui devait, ce fut elle qui baissa les yeux.

--Je vous remercie, ma tante, dit-elle avec simplicit.

Elle s'approcha de la comtesse et baisa respectueusement la main qui lui
tait tendue... Puis elle sortit, alla droit  sa chambre, se jeta sur
son lit, et ses larmes jaillirent, non de regret pour le beau mariage
manqu, mais de chagrin pour l'homme honnte et bon qu'elle avait
afflig sans le savoir, et aussi d'amertume pour la faon dont elle
avait t joue.

La comtesse, en faisant scrupuleusement son examen de conscience devant
son Crateur, ce soir-l, ne trouva rien  se reprocher.




                               VIII

                  Znade prend mal la nouvelle.


Znade fut bientt au courant de ce qui s'tait pass. Elle avait
remarqu la tristesse de sa cousine, et pendant la nuit, quand les deux
institutrices, fatigues d'avoir fait des malles, dormirent d'un sommeil
profond, elle se fit raconter par Lissa l'vnement de la soire.

Son premier mouvement, aprs ce rcit, aurait plong la comtesse dans
une indignation superbe, si elle en avait eu connaissance.

--Que c'est vilain! s'cria-t-elle presque tout haut;-c'est abominable!
ajouta-t-elle en baissant le ton;--c'est malhonnte... dit-elle enfin,
si bas, si bas, que Vassilissa le devina plutt quelle ne l'entendit.

Un silence suivit, plein de penses de part et d'autre.

--Ma mre aurait d te prvenir, reprit enfin Zina. Je ne sais pas
comment ces choses-l se passent, mais il me semble que, si on ne vous
le dit pas, vous ne devinerez jamais qu'un monsieur veut vous pouser!

Lissa ne rpondit rien. Zina reprit aussitt:

--Ce pauvre prince Charmant! Il t'avait prpare une belle chambre de
blonde... Et moi qui lui en voulais de n'avoir fait jouer que tes
valses! C'tait bien naturel, pourtant! Eh bien, tu ne dis rien?
continua-t-elle avec impatience; dis donc quelque chose!

--Que veux-tu que je te dise? rpondit tristement Lissa.

--Mais cela ne peut pas se passer comme a! Il faut lui crire... je lui
crirai, si tu ne veux pas le faire! Je lui dirai que...

--Que ta mre n'a pas agi franchement avec lui? dit doucement Lissa.

Zina enfona sa tte sous son drap et se mit  pleurer. Lissa descendit
tout doucement de son lit, vint la trouver, et les deux jeunes filles
pleurrent ensemble pendant un bon moment.

Lorsque les deux petits coeurs trop pleins eurent laiss dborder leurs
larmes, Zina, serrant sa cousine dans ses bras, lui dit  l'oreille:

--Ne crains rien, je ne permettrai pas qu'on te fasse du tort! Nous
avons t leves ensemble. Tu tais avant moi dans la maison... Il ne
fallait pas te prendre, si on voulait te rendre malheureuse! Je
m'adresserai  mon pre. Je te protgerai.

Malgr son coeur froiss, Lissa trouva cette ide si rjouissante
qu'elle se mit  rire, et Zina l'imita. Heureux ge!

--Chut! il ne faut pas rveiller nos gouvernantes! murmura Vassilissa,
toujours raisonnable. Bonne nuit!

Rentre dans sa couchette, l'orpheline attendit que la respiration gale
et douce de sa cousine lui annont qu'elle dormait, puis elle se cacha
 son tour sous ses couvertures, et pleura...




                                 IX

                    La comtesse quitte la campagne.


Le lendemain, ds huit heures, les quipages de la comtesse Koumiassine
furent amens devant le perron.

C'tait d'abord une ancienne berline de voyage  six places, complte
par un cabriolet derrire pour deux femmes de chambre; les siges, le
dessus, le dessous, le cabriolet lui-mme taient bourrs de coffres, de
tiroirs, de bches, de sacs supplmentaires,--bref, une vraie boite 
surprises qui ne comptait pas moins de dix-neuf numros.

Ensuite venait la dormeuse de la comtesse, plus lgre, moins agrmente
de cachettes et d'appendices. Quatre calches suivaient  la
queue-leu-leu, destines aux femmes de chambre et aux plus privilgies
d'entre les protges qui accompagnaient la comtesse 
Saint-Ptersbourg.

Deux fourgons transportaient les bagages, escorts par des domestiques
de confiance.

Ds le petit jour, un grand fourgon avait pris l'avance, emportant le
matre d'htel, le cuisinier en chef, les provisions de bouche, le linge
de table et l'argenterie de voyage; la comtesse ne mangeait jamais que
dans de l'argenterie et de la porcelaine  ses armes.

Trois jours plus tt, une longue file de chariots avait quitt le
domaine de Koumiassine, emportant les provisions destines  la
consommation pendant l'hiver: poissons et champignons marins,
concombres sals, confitures, fruits schs, miel et cire, pommes et
airelles conserves dans l'eau de kvass, mets rafrachissant et
trs-apprci des Russes en hiver. Le linge et tes tentures restaient 
Koumiassine, o le soin de leur entretien et de leur conservation
occupait six personnes pendant toute l'anne.

Le djeuner fut bref; tout le monde y parut en costume de voyage et
l'air trs-fatigu. Une demi-heure aprs, le valet de pied de la
comtesse se prsenta  la porte de la grande salle et annona que tout
tait prt.

La comtesse, qui s'tait leve, se rassit, et tout le monde fit de mme.
Autour de la salle, munie de chaises  cette occasion, toutes les
personnes prsentes, celles qui restaient et celles qui partaient,
s'assirent, formant une galerie serre.

--Assieds-toi, dit la comtesse au valet de pied.

Celui-ci obit; cette minute de recueillement, qui, selon l'antique
usage russe, prcde les dparts, est la seule o un domestique puisse
s'asseoir en prsence de ses matres.

Un grand silence rgna dans la salle pleine de monde, puis la comtesse
fit le signe de la croix, et se leva.

Son exemple fut suivi par tous les assistants, et les adieux
commencrent. Tous les gens de service qui restaient, petits et grands,
vinrent prendre cong de leur matresse d'abord, des voyageurs ensuite.
Les sanglots et les lamentations ne manqurent pas; beaucoup des anciens
serviteurs taient rellement attachs  la comtesse; les autres
geignaient d'autant plus fort qu'ils taient plus dsireux de montrer
leur zle. Et, d'ailleurs, l'usage le voulait ainsi.

Enfin la comtesse, jugeant qu'elle avait laiss cours assez longtemps 
cette louable douleur, se dirigea vers le perron, soutenue sous le coude
par son valet de pied.

Six chevaux taient attels  chacune des deux premires voitures,
quatre  chacune des autres.

Les trois enfants, escorts du gouverneur et des gouvernantes, se
tenaient groups autour de la comtesse, attendant ses ordres
relativement  la disposition des places. Jusqu'au moment de monter en
voiture, personne ne savait quel serait le vhicule qui lui serait
affect.

--Ma fille vient avec moi, dit la comtesse d'une voix claire.

Zina jeta un regard de douleur  sa cousine, dont elle serra la main
bien fort, puis elle vint se ranger prs de sa mre.

Cette maison tait admirablement style  l'obissance passive.

--Ces dames, ajouta la comtesse en dsignant du regard sa nice et les
institutrices, iront dans la grande berline avec M. Wachtel et mon fils.
La nuit, s'il fait froid, je prendrai mon fils dans la donneuse.

Sans rpondre, les personnes dsignes montrent dans la grande berline,
qui dansa sur ses longs ressorts deux bonnes minutes encore aprs que la
portire fut referme.

La comtesse fit ensuite monter sa fille devant elle; puis, toujours
soutenue par son valet de pied nu-tte, elle s'installa dans le
somptueux quipage. Une femme de chambre, dsigne d'avance, prit place
en face de Zina. Une brasse de fourrures couvrit les genoux des deux
nobles voyageuses.

--N'a-t-on pas oubli les boules d'eau chaude pour les pieds? demanda la
comtesse.

--Il ne manque rien. Votre Excellence, rpondit le valet de pied, qui
grimpa  ct du cocher.

Pendant ce temps, les autres voitures s'taient remplies.

--Allez! dit la comtesse. Avec l'aide de Dieu!

Les voitures s'branlrent. La comtesse fit le signe de la croix sur
elle-mme d'abord, et ensuite, par la portire, sur la maison qu'elle
quittait.

La valetaille plore se mit  hurler des adieux pathtiques. Les
paysans nu-tte, groups tout le long du village, salurent les
quipages par de profondes inclinations et des bndictions larmoyantes.

La comtesse, comme une souveraine, saluait  droite et  gauche.

Zina, moins solennelle, faisait de temps en temps un petit signe d'adieu
 quelque paysanne favorite,  quelque gamin prfr.

On dpassa la grande porte du village; les lamentations et les
aboiements des chiens s'teignirent peu  peu et les voitures prirent
une allure rapide sur la grande route, dont le vent avait presque balay
la neige.

Des deux cts, les champs blancs s'tendaient  perte de vue. Un peu en
avant,  gauche, la sombre fort se dessinait, noire et majestueuse,
tachete de blanc par les masses de neige prises dans les branches. Zina
poussa un soupir.

--Qu'avez-vous? lui dit sa mre.

--Ah! maman, c'est si bon la campagne! Cela me fait toujours de la peine
de la quitter.

--En hiver!

La comtesse haussa les paules.

--Qu'est-ce que votre cousine vous a dit hier? ajouta-t-elle au bout
d'un moment.

Zina rflchit un peu:

--Elle ne m'a rien dit, maman, rpondit-elle.

Pour la premire fois de sa vie, Zina venait de mentir sciemment.




                                 X

                             En voyage.


Quand la comtesse Koumiassine voyageait, le dner tait une grave
affaire. Le cuisinier, parti d'avance pour un lieu indiqu, mettait en
rvolution toute la station de poste; mais aussi, jamais en t la
comtesse n'avait manqu de glaces pour son dessert, ni en hiver de
petits pts rastigat  la moelle, qu'elle aimait particulirement en
voyage, on ne sait pourquoi, car elle n'en mangeait presque jamais  la
maison.

Le dner s'accomplissait dans les stations de poste de premire classe,
celles qui ont t dsignes dans le trac pour les temps d'arrt de la
famille impriale en voyage. Les belles pices, hautes de plafond, bien
meubles, quoique le style des meubles rappelle principalement la
raideur du premier empire, proprement cires et vernies, toujours
chauffes en cas d'arrive imprvue, et qui ne s'ouvraient pas pour de
moindres personnages que la suite de l'empereur, offraient leur asile
officiel  la comtesse Koumiassine.

La mme tiquette qu' Ptersbourg ou  Koumiassine rgnait dans ces
dners majestueux, sauf pourtant un dtail: les jeunes filles gardaient
leur costume de voyage. Les mmes personnes se retrouvaient aux mmes
places, les mmes domestiques servaient les convives de la mme faon;
seulement, l'argenterie et la vaisselle de voyage taient plus simples.
C'tait la seule diffrence.

Aussi personne n'avait-il cette joyeuse hte de se retrouver qui
caractrise ordinairement les voyages entrepris en longues caravanes.

Aussitt aprs le dner, pendant qu'on servait le th et le caf par les
soins de la premire femme de chambre, le fourgon partit au galop,
emportant le courrier, le cuisinier et t'attirail de la cuisine comtale,
que les gens de service achevaient de remettre en ordre pendant la
route. Ne fallait-il pas prparer le souper quinze lieues plus loin,
pour une heure fixe d'avance?

Pendant que la comtesse s'tendait sur un canap pour prendre un peu de
repos, elle envoya les deux jeunes filles et son fils, accompagns de
leurs gardes du corps, faire une petite promenade hyginique.

Heureuses de se retrouver ensemble, les deux jeunes filles se prirent le
bras et coururent en avant.

La bonne mademoiselle Bochet, prenant en piti leur sparation force,
entama avec miss Junior une discussion trs-anime, qui procura  Zina
un moment de dtente morale dont elle avait grand besoin.

--J'ai dit  ma mre que tu ne m'avais rien dit, hier soir, fut le
premier mot qui sortit de sa bouche.

--Elle te l'a donc demand? fit Vassilissa sans la regarde..

Zina resta interdite. Certes, sans la croire parfaite, elle aimait sa
mre et la respectait... Depuis la veille, cependant, elle tait en
proie  de cruelles perplexits. Elle n'avait pas t surprise de la
conduite de sa mre dans l'affaire du prince Charmant... Vaguement, elle
devinait que la comtesse avait dj d faire des choses semblables sans
que sa fille y accordt grande attention, et cette ide la tourmentait
fort. Elle s'en faisait un crime. Pourtant, pouvait-elle approuver la
combinaison dont sa cousine avait t victime?

Jusqu'alors, bien plus que sa mre et que personne au monde, Vassilissa
avait t sa conscience, son conseil, son amie, en un mot. Elle se
dcida  agir franchement au moins avec elle, sans sonder jusqu'o cette
dtermination pourrait t'entraner.

--Oui, Lissa, elle me la demand, rpondit-elle  voix basse et en
rougissant. Et j'ai menti... pour la premire fois!... C'est trs-mal...

--Il ne faut plus mentir, Zina! dit Vassilissa dune voix ferme. Garde la
confiance et l'affection de ta mre... Quant  moi...

--Eh bien! quoi? Est-ce que toi et moi, ce n'est pas la mme chose,
aujourd'hui comme hier? dit Zina presque en colre.

--Tu as bien vu, hier, que ce n'est pas la mme chose, reprit Lissa de
la mme voix ferme, mais avec un accent de tristesse. Vois-tu, il faut
nous accoutumer  l'ide de nous sparer...

--Nous sparer? cria Zina, qui bondit sur place et quitta, courrouce,
le bras de sa cousine, en la regardant d'un air furieux.

Vassilissa reprit le bras de Zina et le passa sous ie sien. Elles
marchaient en ce moment le long des remparts  demi ruins dune jolie
petite ville trs-ancienne, qui dominent un lac d'une forme charmante,
semblable, en t,  une coupe de Svres.

--Vois-tu ce lac? dit Vassilissa. La dernire fois que nous sommes
passs par ici, il tait bleu, couvert de petites voiles blanches qui
avaient l'air de grands oiseaux pcheurs: maintenant il est noir
d'encre, en attendant que la glace le prenne, et la neige qui l'entoure
lui donne un air de deuil...

--Tais-toi! tais-toi! tu me fais peur... murmura la pauvre petite
comtesse, qui serra le bras de sa cousine.

--C'est l'image de ma vie passe compare  ma vie future, dit
Vassilissa les yeux pleins de larmes. Mon printemps est fini. Je suis
une pauvre orpheline leve par charit dans une grande famille; tu es
la riche comtesse Koumiassine... Nos vies n'auront plus rien de
commun...

--Rien ne m'empchera de s'aimer toujours! dit Zina en embrassant sa
cousine avec ardeur.

--Mesdemoiselles, rentrons, cria mademoiselle Bochet.

Les jeunes filles revinrent sur leurs pas. L'horizon de rose devenait
gris, prsage de gele. Les premires toiles brillaient dans le ciel
bleu ple.

--Vois le ciel, dit Zina en pressant le pas: hiver ou t, il brille
toujours sur le lac, et le printemps revient. Je serai comme ce ciel!
Qu'il neige ou qu'il pleuve, je te serai fidle comme ces toiles!

Vassilissa lui serra la main sans rpondre.

Une demi-heure aprs, les voitures roulaient en faisant craquer la neige
sous les roues.

La comtesse avait dcid que l'on voyagerait toute la nuit; en
consquence, aprs le souper, qui eut lieu  dix heures du soir, on se
remit en route, et chacun s'arrangea pour dormir.

Dmitri avait migr dans la dormeuse de la comtesse. La femme de chambre
dont il prenait la place vint le remplacer dans la berline et s'endormit
aussitt. Les deux gouvernantes et M. Wachtel, aprs une conversation
dcousue de quelques minutes, se laissrent galement aller au sommeil.

Lissa ne dormait pas. Son esprit lui retraait la scne de la veille, et
une angoisse poignante treignait son jeune coeur. Un amer regret
dominait tout le reste, et elle se reprochait de ne pouvoir le chasser
de sa pense.

Elle regrettait quoi? Le prince? Non. En bonne conscience, elle ne
pouvait dcouvrir en elle-mme que de l'amiti pour cette brave et
honnte nature. Elle aimait bien le prince, elle l'estimait trs-haut;
mais elle n'avait jamais prouv en sa prsence ce trouble, cette
crainte de ne pas plaire qu'elle devinait vaguement comme les
prcurseurs ou les compagnons de l'amour.

tait-ce alors la grande fortune, le nom illustre, la cour impriale o
son rang l'aurait appele? Vassilissa avait l'me trop fire pour
attacher tant de prix  ces avantages purement extrieurs.

Qu'tait-ce donc qui lui faisait monter aux yeux ces larmes brlantes
qu'elle dvorait sous son voile?

C'tait la perte--irrparable, elle le sentait--d'un appui, d'une
protection certaine.

--Il n'aurait pas permis qu'on m'offenst! se disait l'orpheline, le
coeur gros et plein de sanglots, il m'aimait... il m'aimait...

Et la pauvre enfant voyait alors passer devant elle le rve du bonheur
perdu avant d'avoir exist; l'poux qui sait protger et dfendre, la
maison o tout vous appartient, la domesticit soumise et respectueuse,
l'indpendance dans les actes indiffrents de la vie... Captive hier
encore, elle serait devenue libre tout d'un coup; libre et aime.

Elle avait bien raison de pleurer son beau rve. La ralit devait se
faire, pour elle, plus rude et plus douloureuse tous les jours.

A la fin, le balancement de la berline la plongea dans un demi-sommeil.
Pendant quelque temps encore, elle entendit le tintement des colliers de
grelots que portent les chevaux de poste; puis, les sifflements des
postillons encourageant leurs btes n'arrivrent plus  son oreille que
comme des bruits lointains; et enfin elle s'endormit d'un sommeil
rparateur.

Il faisait  peine jour lorsque les voitures s'arrtrent devant une
grande station btie en briques, o le th et le caf du matin les
attendaient. Comme  la maison seigneuriale, les voyageurs trouvrent
les petits pains chauds et le beurre frais battu: un four  cuire tait
amnag dans ie fourgon, et le pain avait t fait en route.

La comtesse tait d'assez mauvaise humeur: son fils lui avait donn des
coups de pied toute la nuit, en rvant, bien entendu, et son sommeil en
avait t singulirement troubl. Aussi remit-elle Dmitri aux soins de
son prcepteur, avec cette remarque pdagogique:

--Vous aurez soin, monsieur Wachtel, de surveiller le sommeil de cet
enfant. Il est beaucoup trop agit; vous ferez bien, quand il se remuera
trop, de le rveiller et de!e gronder.

On peut donner de bonnes habitudes au sommeil ds l'enfance, si on sait
s'y prendre.

Le prcepteur s'inclina avec respect.

--Avec a, pensa-t-il, que je me lverai la nuit pour rveiller ce
gamin! Trop heureux qu'il dorme et me laisse tranquille!

--Vos ordres seront excuts, madame la comtesse, dit-il tout haut. Je
n'attendais que votre autorisation.

Dmitri, furieux, lui tira derrire le dos une langue norme. La comtesse
s'en aperut fort bien; mais il n'entrait pas dans ses principes de
remarquer les injures qui ne lui taient pas personnelles, surtout quand
elles taient le fait de son enfant gt.

C'et t une autre affaire si elle avait trouv l l'occasion de donner
une utile leon de morale. Mais le cas ne se prsentait point en cette
occurrence. Elle laissa donc le petit garon s'carter, et se contenta
d'ajouter  demi-voix, en s'adressant aux trois pdagogues:

--Il faut savoir exiger certaines choses d'une faon absolue, et en
passer d'autres jusqu'au moment o, ayant obtenu ce qu'on exigeait, on
peut consacrer ses soins  des dfauts volontairement passs sous
silence.

Les trois auditeurs de ce petit discours s'inclinrent  la fois.

--Zina, continua la comtesse, allez avec ces dames dans la berline; je
prends votre cousine avec moi.

Les changements indiqus s'effecturent silencieusement, et la caravane
se remit en route.




                                 XI

     La comtesse explique  sa nice ce que c'est que le mariage.


Le soleil tait lev, mais encore trs-bas sur l'horizon; il envoyait
des rayons aigus comme un fer de lance dans les portires de la voiture.
La comtesse baissa la glace du ct de sa nice, pour jouir de l'air pur
et lger sans trop de danger de s'enrhumer; puis elle s'installa
commodment sous les fourrures, mit les pieds sur la banquette de
devant,--la femme de chambre s'tait case ailleurs,--et se mit  songer
au discours dont elle avait l'intention de rgaler Vassilissa.

Celle-ci, droite comme sur sa chaise  table, attendait, les yeux
baisss, ce qui allait lui tre communiqu. Quoi que ce pt tre, elle
tait sre de garder son sang-froid. Combien elle regrettait le cri qui
lui tait chapp l'avant-veille! Son me n'tait pas d'une forte trempe
pour l'action, mais elle possdait la force de rsistance au mme degr
que le marbre le plus dur

--Vous vous tes bien conduite, ma nice, commena la comtesse.

Vassilissa, prise au dpourvu par reloge, fit un lger mouvement. La
suite de la phrase mit un terme  sa surprise.

--...En ne parlant pas  votre cousine de ce qui s'est pass avant-hier
soir, continua la comtesse.

Vassilissa inclina la tte, puis la releva, et continua  regarder son
manchon, dans lequel ses deux mains nerveuses tourmentaient ses bagues.
Il lui semblait bien dur d'tre loue prcisment pour le premier
mensonge de Zina. Mais il n'y avait plus moyen de reculer.

--Voyez-vous, ma chre enfant, continua la comtesse confortablement
soutenue de toutes parts par des coussins moelleux, ce monde est un
monde de misres; sans doute vous tes bien jeune pour y entrer, et
j'aurais prfr retarder ce moment; mais il est venu sans ma
participation; il faut donc vous prparer  la destine qui vous attend.
Le prince Chourof tait venu dans l'intention de me demander votre main;
pour ma part, je n'avais pas d'objection  ce mariage: l'ducation que
je vous ai donne...

A ces mots, elle sortit de son manchon sa belle main gante, et, par une
habitude machinale, sa nice la baisa comme elle le faisait toujours 
cette phrase. La main rentra dans le manchon.

--L'ducation que je vous ai donne, reprit la comtesse, ne dparerait
certainement aucun rang de la socit; mais nanmoins tous n'tes pas
faite pour la haute situation  laquelle le prince avait eu le projet de
vous lever. Je ne sais ce qui se sera pass dans son esprit depuis le
moment o je vous ai fait appeler jusqu' celui o je vous ai retrouve;
mais ce qui me semble vident, c'est que vous avez choqu de quelque
faon le prince qui, naturellement, trs-fin et trs-dlicat, aura
renonc  ses projets.

Vassilissa se tourna trs-lgrement, et, au lieu de la voir de trois
quarts, sa tante la vit de face. Du reste, les yeux baisss de la jeune
fille ne s'taient point levs; les lvres seules s'taient
imperceptiblement resserres, et la joue avait un peu pli.

--Puisque nous en sommes l-dessus, dit la comtesse, qui venait de subir
une lgre secousse dans sa placidit intrieure, dites-moi donc ce qui
s'est pass entre vous; car je vous avoue que cette aventure me parait
bien incomprhensible!

Pour la premire fois, Vassilissa leva les yeux, et la comtesse y lut
une expression si trange et si nouvelle, qu'elle se souleva soudain et
s'assit toute droite, comme arme pour une lutte.

--Le prince m'a demand si cela me faisait de la peine de retourner 
Ptersbourg.

--Qu'avez-vous rpondu?

--Que j'tais bien partout avec ma cousine, ma tante!

--Et puis?

--Et puis il m'a demand si je ne regrettais personne parmi les
visiteurs.

--Alors?...

--J'ai rpondu que je n'avais pas d'amies dans les environs, et que ma
cousine me suffisait.

--Ensuite?

--Le prince m'a demand si j'aimais beaucoup Zina et si je pourrais me
rsoudre  la quitter. J'ai rpondu que je l'aimais...--Ici Vassilissa
se rappela fort  propos qu'elle devait aimer la comtesse, sa
bienfaitrice, plus que tout au monde--...et que je mourrais de chagrin
s'il me fallait perdre sa socit.

--Et alors?

--Alors le prince m'a dit que vous tiez occupe, ma tante, et qu'il ne
voulait pas rester plus longtemps. Je lui ai propos de prendre le th,
il m'a refus, et il est parti sur-le-champ.

--C'est tout?

La jeune fille regarda sa tante avec cette mme expression qui avait mis
la comtesse sur la dfensive, puis baissa les yeux et rpondit
tranquillement:

--Oui, ma tante.

La comtesse garda le silence. Certes, rien dans les rponses de sa nice
n'avait pu sembler dplac au prince; rien n'avait pu teindre ou mme
amortir la passion dont il avait parle le mme soir  la bienfaitrice de
Vassilissa. C'tait donc le manque d'encouragement qui avait clos ses
lvres prtes  parler. Mais, si l'orpheline ne savait pas ce qu'on
voulait d'elle, sa conduite avait t de tout point rgulire et
dcente. Alors, c'est sa tante qui aurait eu tort de ne pas la prvenir?

Cette ide horrible ne fit que traverser le cerveau de la comtesse,
comme une chauve-souris qui passe devant une vitre  la tombe de la
nuit; et son esprit, avec une dextrit sans gale, saisit le point
faible de la dposition de Vassilissa.

--Vous voyez, ma chre enfant, dit la comtesse aprs un silence, vous
voyez ce qu'il en cote d'avoir des ides romanesques et de les exprimer
d'une faon dplace.

Les lvres de Lissa se serrrent un peu, mais elle ne remua pas.

--Sans votre faon ridicule d'exprimer une amiti exagre pour votre
cousine, votre compagne d'enfance, vous eussiez pu atteindre un rang et
une fortune inesprs. Mais l'enthousiasme hors de propos, l'absurde
ide de mourir plutt que de quitter votre cousine, ont refroidi  votre
gard les bienveillantes dispositions de notre ami et voisin. Il se sera
dit que, pour une jeune personne, vous parliez avec trop de feu d'une
chose tout  fait ordinaire en soi, de l'affection qui lie deux jeunes
filles leves ensemble. Ce feu et cette exagration ne lui ont pas plu
chez une demoiselle qu'il se proposait d'appeler  une position leve,
et c'est cette infraction aux convenances qui aura caus son silence.
Nous devons ici reconnatre et adorer la main de Dieu, qui se sert
souvent d'une cause frivole en apparence pour l'accomplissement de ses
desseins.

Et la comtesse, entirement de bonne foi, adora dans son coeur la main
cleste qui avait bris ce mariage malencontreux.

Lissa ne rpondit rien. Un orage grondait dans son coeur, et elle
craignait de ne pas pouvoir mesurer la porte du premier mot qui
sortirait de ses lvres.

Heureusement, la comtesse reprit la parole presque aussitt.

--Puisque l'heure est venue de vous parler mariage, mon enfant, je vais
vous dire ce que toute mre doit dire  ses enfants en les prsentant
dans le monde.

Au mot de mre, la main sortit du manchon par habitude; mais
l'orpheline, les yeux baisss, avait un air si absorb, que la comtesse
rentra sa main aprs avoir liss ses cheveux.

--Le mariage, continua la comtesse, est un tat naturel tabli par Dieu
depuis la cration du monde. L'homme quittera son pre et sa mre pour
s'attacher  sa femme, et ils ne feront plus qu'une seule chair, dit
l'criture. Donc le mariage est l'acte le plus important de la vie d'une
femme. C'est par l qu'elle acquiert le droit de sortir seule, de parler
d'elle-mme, de porter du velours et des diamants,--quand sa fortune le
lui permet,--en un mot, de faire tout ce que les lois et les convenances
autorisent, et qui est dfendu  une jeune fille. Mais elle contracte
aussi des devoirs, et le premier de ces devoirs est d'aimer son mari et
de lui obir.

La comtesse reprit haleine.

--D'aimer son mari et de lui obir? rpta Lissa.

--Oui, mon enfant, c'est l le premier de ses devoirs. Une femme qui
contracte mariage jure par devant Dieu d'aimer son mari, de lui tre
fidle et de lui obir. C'est l le serment le plus solennel, et on ne
saurait le prononcer des lvres seulement; il faut qu'il parte du coeur
et qu'il soit consacr par une fidlit de toute la vie.

La comtesse pronona ces mots avec une conviction si profonde que Lissa
sentit son coeur s'amollir, et ses yeux prirent une expression moins
fixe.

--N'oubliez donc jamais, mon enfant, que vous devez aimer votre mari
plus que vous-mme, prfrer son bonheur au vtre, son plaisir au vtre,
ses amis aux vtres. Mon joug est un joug d'amour, a dit le Seigneur.

--Je ne l'oublierai pas, ma tante! dit Lissa d'un ton ferme.

La comtesse la regarda, un peu tonne. Il n'entrait pas dans ses ides
que quelqu'un et besoin d'affirmer ses convictions quand c'tait elle
qui parlait. Mais, aprs tout, il n'y avait pas grand mal; elle
continua:

--Mais, pour tre heureux en mnage, il faut se marier dans sa
condition, et c'est pourquoi je reconnais le doigt de Dieu dans
l'imprudence de vos paroles, qui a loign de vous le prince Chourof.
Vous tes de famille noble, ma nice; votre pre a servi avec honneur et
il est mort des suites de ses blessures; mais il n'tait qu'un simple
colonel, et votre mre n'est que de petite noblesse de province...

--Mon pre est mort pour son pays! dit Vassilissa en levant la tte.

Des larmes lui montrent  la gorge; elle fit un effort violent et les
refoula. Ses yeux, redevenus secs, lui firent si mal, qu'elle fut
oblige de les abriter un instant de la main.

--J'approuve vos sentiments, mon enfant, dit la comtesse avec douceur.

Elle se pencha sur sa nice et la baisa au front avec plus de tendresse
qu'elle ne l'avait fait depuis longtemps.

Cette caresse fit dborder le coeur trop plein de la pauvre enfant, qui
fondit en sanglots vite rprims; car la comtesse dtestait les
panchements inutiles; c'tait elle seule, d'ailleurs, qui dcidait
s'ils taient utile? ou non.

--J'espre que ie comte et moi nous avons remplac votre pre de notre
mieux, et qu'au jour du jugement nous nous prsenterons avec assurance
devant notre Crateur, pour lui rendre compte du talent qu'il nous avait
confi, reprit la comtesse en faisant allusion  une parabole--elle
aimait  citer les textes sacrs--Mais, quel que fut le mrite de votre
pre, il n'en reste pas moins certain, mon enfant, que vous avez t
leve dans un monde bien suprieur  celui dans lequel vous pouvez
esprer d'entrer par votre mariage.

--Pourquoi, ma tante?

Vassilissa mit dans ce mot toute lu navet que le peu d'astuce qu'elle
possdait put lui procurer.

--Parce que...

La comtesse hsita, trs-embarrasse. Pourquoi, en effet? Elle prit le
parti de trancher la question.

--Parce que, dit-elle, vous n'avez pas de fortune, et que tout homme
doit trouver dans sa femme l'quivalent de ce qu'il apporte: rang, titre
ou fortune. Vous n'tes pas de grande noblesse, vous n'avez rien, vous
pouserez un homme de votre classe. Nous tcherons cependant de le
trouver un peu plus riche que vous... Je vous donne pour dot dix mille
roubles de capital, dont l'intrt vous sera servi jusqu' votre vingt
et unime anne, plus un trousseau de cinq mille roubles: linge, effets,
argenterie et meubles... Vous ne me remerciez pas?

La comtesse dit ces mots avec un tel accent de hauteur, que Vassilissa
sentit l'insulte et non le bienfait.

--Je vous remercie, ma tante, dit-elle d'un ton presque aussi hautain
que celui de la comtesse.

Elle s'inclina sur la main gante et se releva. La comtesse avait dpos
un baiser sur le velours du bonnet fourr; elle se sentait brave et ne
pouvait rien dire. Faute de mieux, elle continua:

--J'ouvre ma maison cet hiver. Le premier jeudi de dcembre je donnerai
un bal, et je vous prsenterai comme jeune fille  marier. Vous serez
marie au printemps et l'hiver prochain je m'occuperai de prsenter
Zina.

--Il faut que je sois marie auparavant? dit Vassilissa d'un air
indiffrent.

--Sans doute! rpondit sa tante avec humeur. Les gens que j'inviterai
pour vous cet hiver,  quelques exceptions invitables prs, ne seront
pas tes mmes que ceux qui peuvent prtendre  ma fille.

La coupe tait trop pleine. Un instant Vassilissa eut l'ide de se
prcipiter par cette portire qui lui envoyait au visage l'air glac de
l'hiver; puis une pense d'attendrissement sur elle-mme lui vint, et
presque en mme temps le souvenir de sa cousine:

--Zina pleurerait trop, pensa-elle.

--Je vous remercie de vos bonts pour moi, ma tante, dit-elle  la
comtesse avec un grand effort, et je tcherai de les mriter.

La comtesse, satisfaite, parla encore fort longtemps des devoirs d'une
femme marie envers la socit... Sa nice ne l'coutait plus.

--C'est la mre de Zina, c'est ma bienfaitrice, se disait-elle tout le
temps pour se calmer.

Enfin le relais arriva, et la comtesse, qui voulait se ddommager de sa
nuit trouble par les coups de pied de son fils, renvoya la jeune fille.

Comme on ne savait o caser le trop plein de la berline, une ide vint 
Zina. Elle renvoya sans faon une protge en supplment dans une autre
voiture, et grimpa triomphalement avec sa cousine dans une calche, o,
se trouvant seules, elles eurent le loisir de causer.

--Pourvu que maman ne s'aperoive de rien, dit-elle; mais j'espre
qu'elle va dormir... Et puis, si elle gronde, je dirai que c'est moi.

Pour cette fois, en effet, maman dormit et ne s'aperut de rien.




                                 XII

                  Le repos de l'asile est troubl.


Le voyage dura cinq jours, sans autres temps d'arrt que les repas et
quelques heures de repos pendant la nuit.

Certes, il et t bien plus simple d'aller chercher le chemin de fer 
Moscou, et cela et aussi cot beaucoup moins cher; mais la comtesse
dtestait les chemins de fer et n'avait jamais voulu s'en servir.

--C'est si vulgaire! disait-elle, on se trouve l avec tout le monde!

Vainement lui allguait-on la possibilit d'avoir un wagon  elle seule,
de s'y faire apporter  manger, d'y avoir son lit... Le comte lui avait
mme offert de lui faire faire un wagon spcial qui ne servirait qu'
elle, deux fois par an, pour l'aller et le retour  son domaine de
Koumiassine; elle avait refus.

--Ce serait encore la mme locomotive, disait-elle; et puis, est-ce que
je pourrais empcher ces gens du peuple de grouiller sur les
plates-formes?

--Pour cela, avait dit le comte en riant, j'avoue... mais vous auriez la
ressource d'un train spcial: on vous ferait chauffer une locomotive
pour vous toute seule. Qu'en dites-vous?

--Les rails sont  tout le monde! avait rpondu la comtesse.

La chausse o elle roulait  six chevaux tait bien  tout le monde
aussi; mais, du plus loin qu'il entendait les sonnettes de la longue
file d'quipages, le marchand faisait ranger son tarantass, et le paysan
reculait son chariot jusque dans le foss qui borde la route. Et les
calches, rapides comme le vent, passaient au milieu du chemin, couvrant
de poussire ou de boue, selon la saison, le pauvre monde bloui de tant
de magnificence.

Dcidment, la comtesse n'avait pas la bosse des instincts
dmocratiques.

Cette mme femme, qui dtestait le grouillement du peuple, hbergeait
dans sa maison de Ptersbourg tout un hospice de pauvres femmes qui
vivaient chez elle comme au pays de Cocagne, et dont les msaventures
avaient parfois le don de la faire rire.

Ce qu'elle n'aimait pas, c'tait le peuple indpendant, pour lequel elle
n'tait rien; ce peuple qui ne la saluait pas, qui disait parfois avec
colre et mpris: _tfou!_ lorsque son valet de pied jalonn, la
prcdant pour lui faire place, touchait l'paule d'un paysan distrait
ou rcalcitrant.

Ce peuple-l, elle le dtestait et le mprisait, tandis que les paysans
de ses villages, dcouverts et suppliants devant elle, la trouvaient
toujours gnreuse et charitable, prte  remettre une dette ou  faire
une concession.

Ce qu'elle voulait par-dessus tout, sans s'en douter le moins du monde,
c'tait tre adore humblement: alors elle tait capable de tous les
sacrifices, de tous les renoncements.

De mme, tous les mercredis et vendredis de carme,--et les carmes sont
longs en Russie,--cette femme orgueilleuse et despote portait  l'insu
de tous, except de sa femme de chambre, une chemise de grosse toile de
chanvre non blanchie, qui dchirait sa peau dlicate, accoutume  la
batiste. C'tait pour mortifier sa chair. Elle jenait pendant les trois
derniers jours de la semaine sainte: sous prtexte qu'elle n'aimait pas
le maigre, elle ne vivait que d'un petit morceau de pain et d'une tasse
de th toutes les vingt-quatre heures,--et ces mortification,, elle les
accomplissait bien par esprit de pnitence et de foi, car elle se
gardait d'en parler.

Mais l t'arrtait son devoir religieux. La charit remplissait sa vie
et sa maison; sa foi lui ordonnait de se mortifier comme une religieuse
professe, de donner  l'glise des sommes immenses; elle avait fait voeu
de ne jamais refuser l'aumne  qui que ce soit--et son coeur tait dur
comme la pierre, son orgueil n'avait pas d'gal: elle se faisait
toujours inviter deux fois par l'impratrice avant de se dcider  lui
faire visite. Sous prtexte de maladie, elle dclinait rgulirement le
premier de ces honneurs, pour mortifier son orgueil, disait-elle. En
ralit,--mais on l'et bien surprise en le lui disant,--c'tait pour
que la volont souveraine ne passt qu'aprs la sienne.

Telle tait la femme avec laquelle Lissa entreprenait de lutter. Si elle
l'et connue, la pauvre enfant aurait demand sans doute  prendre le
voile plutt que d'entamer cette lutte insense. Mais elle ne se rendait
pas compte de ce qu'elle faisait. Aussi le premier choc ne se fit-il pas
attendre.

Le principal souci de la comtesse, en arrivant, fut de rorganiser
l'espce d'asile de Sainte-Prine, qu'elle entretenait dans un pavillon
dtach, situ dans la cour de la maison. Une protge en laquelle la
perspicacit avait reconnu des aptitudes spciales pour la gestion des
affaires fut charge de composer un rglement qui passa trois jours sur
le bureau de la comtesse.

La gracieuse dame le lut et le relut au moins trois fois dans le courant
de chaque journe, corrigeant, ajoutant, retranchant, aggravant les
svrits louables de cette utile institution. Le rglement, dment
corrig, approuv, copi de la belle criture officielle des scribes
russes, fut encadr sous verre et suspendu dans la grande pice affecte
aux vieilles femmes;--malheureusement, il ne s'en trouva jamais une qui
st lire.

Les htesses de cet asile,--portait le rglement,--ne pourront pas
sortir avant sept heures du matin, ni rentrer aprs six heures du soir.

Tous les jours elles feront la prire en commun et seront tenues
d'assister  l'office divin.

Les discussions et les querelles sont svrement prohibes et seront une
cause de renvoi.

Il est interdit aux personnes reues dans l'asile d'apporter du dehors
d'autres provisions que du th et du pain blanc; cependant elles
pourront faire cuire, pour leur usage, les aliments qui leur auraient
t donns par charit. (Les esprits chagrina auraient pu remarquer
dans cet article une lgre contradiction; mais quelle oeuvre est sans
dfaut sur notre pauvre terre? Le soleil lui-mme a des taches.)

Aprs une longue srie d'autres articles interdisant les spiritueux,
etc., etc., suivait un dernier paragraphe, ainsi conu:

Pour quelque raison que ce soit, personne ne pourra rsider plus de
huit jours de suite  l'asile,  moins dune permission spciale de Son
Excellence madame la comtesse.

Le petit Dmitri avait appris la pancarte par coeur, et, de temps en
temps, en rptant ses leons  son prcepteur, il intercalait une
phrase du rglement au milieu de l'histoire grecque ou des verbes
allemands. M. Wachtel, qui avait bon caractre, se retenait  grand
peine de rire, et se contentait de rprimander son jeune lve; mais
cette trop grande indulgence faillit causer des malheurs.

Le jour de sortie du prcepteur allemand se trouvait prcisment le
premier dimanche qui suivit t'arrive  Ptersbourg de la famille
Koumiassine. Miss Junior, en sa qualit de premire gouvernante, avait
galement droit au premier dimanche et n'eut garde de l'oublier.
Mademoiselle Bochet resta donc responsable des deux jeunes filles et du
petit comte.

L'aprs-midi s'coulait sans encombre; les demoiselles lisaient des
romans anglais dans leur chambre, Dmitri faisait des patiences sur la
grande table d'tude, lorsqu'un bruit singulier s'leva dans la cour: on
eut dit le gloussement de plusieurs coqs d'Inde, ml aux piailleries de
quelques douzaines de poules.

La comtesse tait assise dans son boudoir prs de l; toutes les portes
intrieures taient ouvertes, comme c'est l'usage en Russie.

Elle leva la tte d'un air distrait; le bruit cessa. La noble dame
reprit sa lecture; au bout d'une minute, les piailleries recommencrent
de plus en plus belle.

Lissa et Zina s'entre-regardrent en riant. Dmitri, trs-affair avec
ses patiences, se mordait les lvres dans l'excs de son attention.

--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura mademoiselle Bochet en dposant
son livre.

La sonnette de la comtesse fit alors un tel vacarme, que le bruit
extrieur en fut touff pour un moment.

--Allez voir ce que c'est, dit la comtesse d'une voix perante, et que
je sache  l'instant ce que cela veut dire.

--Gagn! s'cria joyeusement Dmitri, qui brouilla les cartes de sa
patience, sauta sur le maroquin de la grande table de classe et la
parcourut dans toute sa longueur en marchant sur les mains.

--Veux-tu bien descendre! lui dit Zina, riant malgr elle. Tu vas te
faire gronder.

Dmitri retomba sur ses pieds et s'assit sur un grand fauteuil, les pieds
et les bras ballants; une expression de batitude animait son visage
enfantin, et la malice triomphante lanait des feux d'artifice par ses
yeux noirs.

--Tu as fait quelque sottise, murmura Zina tout bas.

Mademoiselle Bochet regardait, inquite, le jeune comte, qui se contenta
de trpigner des pieds et des mains sur le fauteuil d'un air satisfait,
et qui reprit instantanment sa gravit.

Le matre d'htel, constern, se prsenta  l'entre du salon de la
comtesse. C'tait lui qui avait la haute main sur toute la valetaille.
Les piailleries avaient cess.

--Que signifie ce vacarme? dit la comtesse de sa voix de tte. C'est
inou! Jamais, depuis que le monde est monde, pareil scandale ne s'est
vu! Eh bien?

--Ce sont les vieilles femmes, Votre Excellence, commena-t-il.

--Je les ai bien entendues! Ce n'est pas la peine de me l'apprendre.
Qu'est-ce qu'il y a?

--Votre Excellence, il s'est pass quelque chose de bien
extraordinaire... Quand elles ont voulu faire du th, tout  l'heure...
c'est dimanche aujourd'hui, Votre Excellence...

--Je le sais bien! aprs?...

--Eh bien... elles ont prpar le samovar, et...

--Parle donc! cria presque la comtesse, hors d'elle-mme.

--Ce n'est pas de l'eau, Votre Excellence, qui a coul, c'est de
l'encre!

Un fou rire prit les jeunes filles. Dmitri s'tait laiss glisser 
terre et se roulait sur le tapis, son mouchoir sur sa bouche pour
touffer son hilarit.

Mademoiselle Bochet elle-mme, tout en jetant un regard de reproche sur
Dmitri, ne put s'empcher de faire comme les autres.

--Qui est-ce qui a pu se permettre une farce aussi inconvenante? dit la
comtesse, qui n'avait pas envie de rire. Le coupable, quel qu'il soit,
sera svrement puni.

L'oeil du matre d'htel glissa par la porte ouverte sur Dmitri, que la
comtesse ne pouvait voir, et qui suivait en ce moment d'un air affair
les rosaces du tapis avec une grosse pingle.

--Mais cela ne m'explique pas ces cris, ces disputes... continua la
bienfaitrice des pauvres.

--C'est que, Votre Excellence, quand elles sont venues chercher leurs
sacs, ceux qui contiennent les aumnes, celle qui avait reu du pain a
trouv de la viande, celle qui avait des noix a trouv des
pommes;--alors elles se sont prcipites dans la cour en criant que
c'tatt un tour du dmon. Voil la cause du bruit, Votre Excellence.

--Tu leur diras qu'elles sont un tas de vieilles sottes, dit la dame
irrite.

--J'entends, Votre Excellence, rpondit le matre d'htel en
s'inclinant.

--Celui qui s'est permis cette incongruit quittera sur-le-champ mon
service! ajouta la bienfaitrice des pauvres. As-tu des soupons?

Le matre d'htel entrevit une occasion superbe de se dbarrasser d'un
marmiton nouvellement reu, et qui, peu au fait des usages de la maison,
ne lui tmoignait pas assez de dfrence,  son ide du moins.

--Cela pourrait bien tre Vassili.

--Quel Vassili? demanda la comtesse. Il y a un Vassili parmi vous?

--Oui, Votre Excellence; un petit garon qui lave les casseroles. Il est
malpropre, mchant, malhonnte et capable de tous les tours.

--C'est bien, qu'on le renvoie! dit la comtesse. Allez! et que de
semblables scnes ne se renouvellent plus.

Les deux jeunes filles se regardrent pleines de piti. Le pauvre
Vassili tait un excellent petit garon, un peu rustaud, mais serviable
et doux.

Dmitri tait tout ple.

--J'entend,, madame la comtesse, dit le matre d'htel prt  se
retire..

Dmitri, d'un bond, franchit la porte et lui barra le passage.

--Que voulez-vous? dit la comtesse tonne et scandalise de cette faon
de se prsenter.

Au lieu de rpondre  sa mre...

--Pourquoi mens-tu? dit le petit garon au matre d'htel, qui lui fit
vivement deux ou trois clins d'yeux significatifs. Tu sais trs-bien que
c'est moi qui ai vid, ce matin, mon encrier dans le samovar des
vieilles sorcires, et qui ai chang de sacs leurs rogatons!

--Monsieur! un pareil langage! une action semblable! s'cria la comtesse
outre.

Elle s'arrta, ne trouvant pas de mots pour exprimer son indignation.

--Oui, ma mre, dit le petit garon grandi par le mpris qu'il
ressentait, et toisant le valet de toute la hauteur de sa
naissance,--c'est moi qui ai fait cela, et il le sait bien, puisque je
l'ai rencontr dans l'antichambre des vieilles. Fi! l'horreur! faire
renvoyer ce petit qui n'a rien fait, qui n'a qu'un dfaut, c'est de
parler de toi au singulier, au lieu de te mettre au pluriel comme on met
les gens nobles. Bel avantage! On y met les chiens aussi, au pluriel,
l-bas,  la campagne, parce que ce sont des chiens de nobles!... Tu es
un mchant, tiens!... Maman, dit-il en se tournant vers sa mre,
punissez-moi!

Avec une grce chevaleresque, touchante et comique  la fois, il
s'approcha de la comtesse et mit un genou en terre.

--Sors, dit la comtesse au matre d'htel, qui obit.

Elle regarda son fils une seconde, puis lui tendit le dos de sa main.
Elle brlait d'envie de le serrer sur son coeur. Mais c'et t manquer
aux principes de toute sa vie.

Dmitri baisa tendrement la main de sa mre et rentra, la tte haute,
dans la chambre des jeunes filles, o il fut touff de caresses par les
trois femmes. Mademoiselle Bochet avait les larmes aux yeux, et pendant
huit jours elle l'appela Bayard.

C'est M. Wachtel qui reut une semonce pour avoir laiss  son lve le
temps de faire cette quipe!

--Mais, madame la comtesse, dit-il, c'tait un jour de sortie! Je ne
suis pas responsable.

--Je vous demande pardon, monsieur, il n'est pas redescendu depuis que
vous l'avez confi  mademoiselle Bochet. C'est donc pendant qu'il tait
avec vous, dans la chambre du rez-de-chausse, qu'il a pu trouver le
moyen de s'chapper. Ce dfaut de surveillance me parait trs-grave,
monsieur, trs-grave. Une rcidive vous ferait perdre ma confiance et le
reste. Pensez-y, monsieur Wachtel.

--Quelle pdante! grommela le prcepteur ds qu'il fut seul.

Mais il se le tint pour dit.




                                XIII

                           Le premier bal.


Le premier jeudi de dcembre, comme elle l'avait dit, la comtesse
Koumiassine donna un bal. Mais ce n'tait pas  proprement parler ce
qu'on appelle un bal dans le grand monde. L'orchestre se composait de
six musiciens de choix, la salle tait joliment garnie de fleurs; mais
on n'avait rien chang aux meubles ni aux tentures; ces grands
changements taient rservs pour l'anne suivante, quand on produirait
Zina dans le monde.

--Voyez-vous, ma chre amie, disait la comtesse dans l'aprs-midi  une
de ses compagnes d'enfance, ces petites soires ne seront que des
runions sans crmonie, quelque chose dans le genre des bals d'enfants.
Je n'y inviterai que mes amis intimes avec leur famille et quelques
jeunes gens... Il ne s'agit que de marier ma nice. L'anne prochaine,
ce sera autre chose. En attendant, Zina prendra l'habitude de recevoir.

Et l-dessus, un sourire fit entendre qu'en effet ce serait toute autre
chose que de marier Vassilissa.

La comtesse ne put faire, cependant, que ces runions sans crmonie ne
se prsentassent quelques jeunes gens des meilleures familles de
Ptersbourg, de ceux qui avaient de jeunes frres, de jeunes camarades 
peu prs de l'ge de Dmitri. Le petit comte invitait avec une grce
parfaite les grandes demoiselles de dix-huit ans, qui se prtaient en
riant  sa fantaisie, tout tonnes de s'amuser bien plus avec ce petit
bonhomme qu'avec les jolis officiers de la garde. Parmi les plus
brillants de ceux que la comtesse n'invitait qu'a regret, se trouvait un
jeune officier de Cosaques, ge de vingt-quatre ans  peine et fort joli
garon. D'ailleurs, joyeux compagnon au rgiment, aim de ses chefs et
de ses camarades.

--C'est dommage qu'il n'ait pas de titre, disait la comtesse  son amie
en regardant tournoyer les couples pendant la valse d'ouverture, au
premier jeudi de dcembre; bonne noblesse de Moscou, mais enfin, il n'y
a pas  dire, un titre, cela relve un beau nom, pour une femme surtout.
C'est dommage, je ne lui vois que ce dfaut.

--Vous le laisses danser avec Zina, ce jeune homme qui n'a pas de titre?
dit l'amie d'un ton lgrement railleur.

--Zina dansera avec tout le monde; c'eat le seul moyen d'habituer les
jeunes personnes  se tenir  leur place. Et puis, il a une excellente
conduite, ce jeune homme.

--Vraiment?

--Oh! oui..., il a dbut au Caucase; il a la croix de Saint-Georges. On
est trs-content de lui

--Tu m'as bien l'air, pensa l'amie, d'avoir jet ton dvolu sur
celui-l!

Elle se trompait. La comtesse n'avait jet son dvolu sur personne, mais
elle s'arrangeait ds lors pour grouper une lite d'adorateurs auprs de
sa fille. Tous ne pouvaient pas tre titrs,--il en fallait bien
quelques-uns de plus ordinaires;--et puis Maritsky hriterait tt ou
tard d'une grande fortune, et sa prsence ne dparait aucun groupe de
jeunes lgants.

--Eh bien, Lissa, dit Zina en s'approchant de sa cousine entre deux
contredanses, t'amuses-tu bien?

Vassilissa fit un petit geste de tte nergique. Elle tait heureuse ce
soir-l. Sa tante lui avait fait faire une adorable toilette ruche,
toute blanche, comme un nuage de neige; de plus que Zina, elle avait au
front une toute petite couronne de roses mousseuses; sa robe avait une
petite trane; elle dbutait vraiment dans le monde. Pour une heure,
elle oubliait sa position dpendante, sa pauvret, le destin qui
l'attendait. Elle ne voyait rien au del des murs tapisss de verdure o
brillaient les girandoles charges de bougies. Elle tait reine pour
cette heure-l.

--Je suis bien contente, va! continua Zina. C'est dommage que maman ne
veuille pas aussi me faire des robes longues: je suis pourtant plus
grande que toi... Enfin, un peu de patience: cela viendra.

Vassilissa pensa que le moment o sa cousine mettrait des robes longues
serait celui o elle-mme passerait aux mains d'un poux inconnu... et,
loin de lui serrer le coeur, cette pense lui donna un frisson joyeux.
L'poux inconnu, pourquoi ne serait-ll pas beau, jeune, noble? Le prince
Chourof avait bien pens  la demander en mariage! Pourquoi ne s'en
rencontrerait-il pas un autre aussi noble, aussi riche, mais plus jeune
et plus beau?

Elle passait en ce moment devant une glace, et elle se regarda. Elle
tait jolie comme une petite fe. L'orchestre commena une valse...
Maritsky s'avana vers les deux jeunes Elles, hsitant un peu... il
avait dj dans avec Zina. Il s'inclina devant Vassilissa, passa son
bras autour de sa taille et l'enleva, blanche et lgre comme un duvet
de cygne.

Zina regarda aller le joli couple.

--Qu'il est bien! se dit-elle; quelle grce lgante, et quel air
srieux! J'aimerais un mari comme cela... Mais ma mre veut un titre.

Un autre cavalier s'inclina devant elle; elle se laissa entraner, et de
toute la soire n'eut pas une minute pour rflchir.

Le lendemain d'une fte n'est pas toujours fte, dit un proverbe
chagrin: les deux pauvres fillettes en firent l'exprience sans plus
tarder. Le vendredi matin, pendant qu'on la coiffait, ds dix heures, la
comtesse les fit appeler dans l'intention de leur inculquer des
principes de sagesse mondaine.

--Asseyez-vous, leur dit-elle.

Les jeunes filles obirent et se tinrent bien roides sur leurs chaises.

--Vous n'tes ni l'une ni l'autre exemptes de reproches pour votre
conduite d'hier soir, commena la comtesse. Vous, Zina, vous avez l'air
trop vapor. Vous ne devez pas causer avec les jeunes gens dans
l'intervalle des danses; il suffit que vous les interrogiez pour vous
assurer qu'ils ont des dames pour le quadrille suivant. Et vous, ma
nice, vous aviez hier soir l'air de vous amuser beaucoup trop. Comment
voulez-vous qu'un homme srieux vous choisisse pour compagne de sa vie,
si vous riez et plaisantez tout le temps? N'oubliez pas, mon enfant, que
vous n'avez pas de fortune, que la vie pour vous ne sera pas une fte,
et tchez d'apporter, mme dans les plaisirs permis que je vous accorde,
le srieux et la dignit calme d'une jeune fille qui se rend compte de
sa position.

La comtesse parla longtemps sur ce ton. Lorsqu'elle eut fini, les deux
cousines se levrent, lui baisrent la main, lui firent une rvrence et
s'envolrent dans leur chambre. L, les gouvernantes allaient les
reprendre; Zina fit exprs un long dtour dans les salons qui occupaient
une partie du premier tage.

--Si ce n'est pas  prsent que tu dois t'amuser, dit-elle  sa cousine,
et si tu dois pouser un homme si srieux, je ne vois pas quand tu
t'amuseras!... Mais je ne vois pas non plus la ncessit d'pouser un
homme si srieux... Il en est venu hier de bien gentils qui ne sont pas
trop srieux. As-tu remarqu Maritsky!

--Oui, dit Vassilissa, il est trs-bien.

--Sais-tu, continua Zina, je crois que toutes ses institutions de
bienfaisance ont tourn l'esprit de maman  l'envers! Elle ne voit plut
que du srieux partout. Laissons-la dire, obissons lui,--et, quand il
sera question de nous marier, nous n'pouserons que celui qui nous
plaira. C'est entendu?

--Je te le promets de bon coeur, dit Vassilissa avec une ombre de
sourire.

--Tu ne me trahiras pas? Il faut tre deux pour tre fortes. Parole
donne?

--Parole donne.

Pour rattraper le temps perdu, les deux petites rvolutionnaires se
mirent  courir, la main dans la main.

--D'o venez-vous tout essouffle, miss Zina? dit l'Anglaise
scandalise.

--De chez ma mre, rpliqua Znade trs-tranquillement.

Mademoiselle Bochet vit que les deux fillettes avaient t morignes et
n'en fut que plus indulgente.

--Vous avez tort! vous avez tort! lui dit miss Junior le soir, pendant
la rcration. Ces jeunes filles n'ont pas besoin d'tre gtes.

--Soit, mais alors soyez svre avec les deux galement! rpliqua la
bonne Suissesse, qui ne put ee tenir.

La gouvernante de Znade la regarda de travers, mais ce fut peine
perdue;--quand mademoiselle Bochet avait mis ses lunettes, elle ne
voyait plus que son ouvrage.

Les jeudis succdrent aux jeudis, formant une chane ininterrompue de
plaisirs. Les petites soires de la comtesse Koumiassine lui furent
rendues par les autres familles. On invita mme les deux jeunes filles 
quelques grands bals donns dans l'lite de la noblesse
ptersbourgeoise; mais ces dernires invitations furent impitoyablement
dclines.

--Je ne produis pas ma fille dans le monde, rpondait la comtesse; c'est
dj trop qu'on la voie chez moi.

--Eh bien! amenez-nous votre nice, disait-on souvent.

Lissa tait fort bonne  voir, et sa grce modeste avait gagn le coeur
de quelques bonnes mes du grand monde.

--Ma nice! rptait la comtesse en haussant les paules. Vous n'y
pensez pas.

Et elle parlait d'autre chose.

Un jour cependant que son amie d'enfance, madame Souftsof, lui demandait
pour la troisime ou quatrime fois de conduire Lissa  un bal qu'elle
donnait la semaine suivante, la comtesse se dpartit de sa rserve et
laissa pntrer ses projets.

--Non, ma chre, dit-elle, Lissa n'ira pas, parce que j'irai...

--Eh bien! vous l'amnerez!

La comtesse fit un signe ngatif.

--Lissa n'ira jamais dans le monde en mme temps que moi. Vous n'avez
probablement pas remarqu que je ne l'accompagne jamais?

--Non! fit madame Souftsof trs-surprise.

--Elle vivra dans un milieu o je ne veux pas me compromettre. Une fois
la noce faite, je permettrai  ma nice de me rendre visite; je serai
marraine de son premier enfant, si les circonstances s'y prtent; mais
on ne me verra jamais chez elle.

--Cette rigueur envers une fillette qui, je le suppose, ne vous a caus
aucun dsagrment...

--Ce n'est pas de la rigueur, ma chre, j'aime beaucoup Vassilissa; mais
vous connaissez le proverbe: chacun  sa place! Ce que j'en fais, c'est
pour son bien.

Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de l.




                                 XIV

           Les souvenirs de jeunesse de mademoiselle Justine.


La protge que la comtesse avait mise  la tte de son refuge pour les
vieilles femmes tait une demoiselle noble, de trente-cinq ans environ,
encore franche et assez agrable.

Venue en 1856 pour solliciter une pension aprs la mort de son pre,
capitaine de l'arme tu  Sbastopol, elle avait t recommande aux
bienfaits de la comtesse par une parente du comte, sa voisine de
campagne.

--Vous, ma cousine, qui aimez tant  faire le bien, avait dit
malicieusement la provinciale, tchez d'obtenir quelque chose pour cette
pauvre fille; elle est trs-intelligente et peut rendre des services. Je
l'aurais volontiers garde auprs de moi, n'tait que je pars pour
l'tranger... Ma sant rclame les eaux.

Ce que l'habile commre ne disait pas, c'est qu'elle trouvait Justine
Adamovna trop intelligente, et qu'elle l'aimerait bien partout, hormis
dans sa propre maison.

La comtesse, trs-bonne femme quand il ne s'agissait point de ses
principes, avait commenc par donner  la demoiselle pauvre la table et
le logement; et, comme Justine, aprs tout, tait noble, elle l'avait
admise  sa propre table.

La nouvelle venue, qui avait aussi des principes, chercha  devenir
utile, et elle se rendit promptement ncessaire. Aussi bientt put-elle
entrer chez la comtesse sans avoir t appele,--mais jamais sans se
faire annoncer; l'tiquette, sur ce point, restait inflexible.

C'tait quelque chose que de diriger le refuge de la comtesse
Koumiassine; sans doute, en peu d'anne, elle avait fait un chemin
considrable, et le plus difficile tait accompli. Elle pouvait esprer
de devenir directrice de quelque tablissement de charit sous le
patronage d'une grande-duchesse; elle serait peut-tre appele  remplir
des fonctions  la cour. Mais tout cela tait bien lointain: elle eut
voulu trouver quelque ressource plus  porte de sa main, quelque chose
qui lui affermit le pied dans l'trier, quelque chose, en un mot, de
moins alatoire que le caprice protecteur d'une grande dame ou d'une
princesse du sang.

Un jour d'hiver, un peu avant Nol, elle trottinait le long des galeries
 arcades du Gostinno-Dvor, tournant et retournant son avenir dans sa
pense, et s'occupant en mme temps des emplettes destines aux trennes
des protgs de la comtesse,--depuis les bambins  la mamelle jusqu'aux
vieillards dcrpits, car la charit vraiment prodigue de la grande dame
n'oubliait personne;--elle fut tonne de s'entendre appeler par son
nom.

--Justine Adamovna! dit une voix masculine. Elle leva les yeux, plit,
ouvrit la bouche, la referma et se mit un peu de ct pour laisser
passer le torrent des acheteurs.

--Comment!... vous? dit-elle enfin d'une voix singulirement brise.

--Oui, moi! Et que faites-vous ici?

--J'achte des trennes pour les pauvres, dit Justine, qui reprenait peu
 peu son sang-froid.

Pendant les quelques secondes qui venaient de s'couler, la pauvre
protge avait vu passer devant ses yeux le rve de sa jeunesse.

Elle habitait une pauvre maison de bois  sa campagne; sa mre n'avait
qu'une servante; son pre tait  l'arme et ne venait que tous les cinq
ou six ans; une ou deux familles de paysans, avec un petit lopin de
terres labourables, formaient tout leur fief.

Mais  quelque distance de la maison un taillis de bouleaux se dressait,
semblable  un bouquet de plumes ondoyantes. Ce taillis tait toute la
joie des pauvres propritaires.--Notre bois! disaient-ils avec orgueil.

Justine avait pass son enfance dans un de ces tablissements que l'Etat
entretient en province pour l'ducation des jeunes filles de noblesse
pauvre, et qu'on nomme Instituts; elle revint  la maison paternelle
avec de beaux diplmes, des rcompenses mrites et des ambitions sans
bornes. La maison de bois lui parut laide; la vieille servante, ignoble;
sa mre, pesante et vieillie. Le petit taillis de bouleaux, qui avait
grandi en mme temps qu'elle, tait l'oasis de ce dsert. Elle y passa
bientt le plus clair de ses journes.

Dans le voisinage vivait un petit gentilhomme campagnard, veuf, fort
occup de ses chevaux, au nombre de trois, et de sa meute, compose de
six chiens.

Il passait sa vie  la chasse. Son fils, qui le gnait parce qu'il lui
prenait ses chevaux pour courir, avait t plac par lui dans un
tablissement public afin d'y faire son ducation. Le sort voulut que le
jeune Nicolas Tchoudessof revnt au bercail, lettr et barbu, un an
avant le retour de Justine chez sa mre.

Le bois de bouleaux tait presque sur la limite des deux proprits.
Nicolas, excellent tireur d'instinct, aimait la chasse. Il partait avec
son fusil et rentrait sans gibier,--mais qu'est-ce que cela prouve?
Toujours est-il que, certain jour, M. Tchoudessof, revenant  cheval
d'une course dans les environs, eut l'ide de traverser le taillis, et,
 son inexprimable horreur, il aperut  travers les branches son fils,
tendu dans l'herbe d'une clairire, aux pieds d'une jolie personne,
qu'il reconnut pour Justine Adamovna. Les deux jeunes gens paraissaient
fort tranqullle et accoutums  se trouver ensemble.

L'herbe fine et drue amortissait le bruit des sabots de son cheval; les
jeunes gens avaient  peine daign tourner la tte, croyant avoir
affaire  un paysan.

Le vieux Tchoudessof, qui n'tait pas commode, ne dit rien et retourna
chez lui en mordant sa moustache grise.

A l'heure du th, son fils apparut comme de coutume, le fusil dsarm,
la gibecire vide.

--Tu n'as rien tu aujourd'hui? lui demanda !e pre.

--Non, mon pre, rien du tout.

--Tu n'as pas de chance, hein?

Le jeune homme, ge alors de dix-neuf ana, regarda son pre avec quelque
surprise, et rpondit:

--Non, je n'ai pas de chance, c'est vrai, mais je ne me donne gure de
peine.

Le vieux Tchoudessof sauta sur sa canne, qu'il guignait depuis un moment
dans le coin habituel, et appliqua  son hritier une vole fort
satisfaisante.

Quand il jugea que la correction porterait fruit, il dposa sa canne et
dit  son fils:

--a, c'est pour te faire passer les ides de mariage. Si jamais tu
t'avises de venir me demander ma bndiction pour pouser cette mamselle
qui te tenait compagnie dans le bois, je te dshrite.

Nicolas, furieux et ross, regardait son pre de travers.

--Oui, tu crois que je ne peux pas te dshriter, n'est-ce pas? Je
vendrai mon bien et je le boirai jusqu' la dernire goutte, jusqu'au
dernier kopek. Tu m'entend?9

--J'ai compris, mon pre. Mais pourquoi?....

--Parce que je ne veux pas d'une belle-fille qui court les bois avec un
garon: suppose que ce ne soit pas avec toi qu'elle ait t assise dans
le bois, hein?

--Mais, mon pre, puisque c'tait avec moi!

--Eh bien, puisque c'tait toi, tant mieux pour toi, mais je t'ai dit
mon dernier mot!

Nicolas fit ses rflexions et retourna au bois, comme d'habitude.
L'automne s'avanait, les pluies devenaient frquentes, et le jeune
homme n'aimait pas la pluie, de sorte qu'il ne venait pas avec une
exactitude militaire.

--Eh bien! lui dit un jour Justine, quand prierez vous  votre pre?

--Je lui ai parl.... rpondit Nicolas, qui se souvint des coups de
canne.

--Eh Lien? fit la jeune fille ple d'angoisse.

--Il ne veut pas, et il ne veut pas! C'est son dernier mot.

En disant ces paroles, Nicolas baissa la tte, car il sentait bien qu'il
aurait peut-tre pu insister davantage.

--Ah!... il ne veut pas, rpta lentement la jeune fille. Eh bien!
adieu, monsieur Tchoudessof.

Elle s'en allait, ple, blesse au coeur; le jeune homme la rattrapa, la
saisit dans ses bras, lui dit tout ce qu'il put trouver de mieux, et
finit par la consoler un peu.

A partir de ce jour, elle le considra comme un tranger. Dans son
plaidoyer cependant, il avait si bien su mler la fiction  la ralit,
il avait parl des coups de canne avec tant d'loquence, que Justine,
sans se trouver convaincue, cessa de lui en vouloir. D'ailleurs, 
dix-sept ans, on est crdule. Les deux jeunes gens se sparrent donc
sans colre et sans rancune. Quelque temps aprs, Nicolas partit pour
chercher fortune  Ptersbourg.

A dire vrai, Justine n'avait pas eu le coeur pris; sa petite nature
sche se prtait mal aux dvouements sublimes et absurdes de l'amour.
Mais, une fois seule dans la monotonie de sa vie campagnarde, elle
arriva  se faire une sorte de hros de Tchoudessof. Elle ne vit plus en
lui qu'une victime de la cruaut paternelle, et ne se souvint plus que
des coups de canne. Le petit bois fut pour elle une sorte de plerinage
qu'elle accomplissait de temps en temps pour chercher l'ombre de sa
jeunesse.

Et voil que cette jeunesse vanouie, elle venait de la voir apparatre
dans les galeries du Gostinno-Dvor, sous la forme de Nicolas
Tchoudessof.

Il avait chang depuis dix-huit ans. De longs favoris, bien soigns,
remplaaient sa jeune barbe soyeuse; son visage portrait les traces du
temps, eut dit un pote, c'est--dire que de petites rides fines
indiquaient non les excs, mais la mditation soucieuse d'un homme qui
voudrait parvenir;  cela prs, toujours joli garon  trente-sept ans.

Sa mise, autant que la longue pelisse la laissait voir, tait svre;
ses manchettes de toile fine taient attaches par de jolis boutons d'or
mat, d'un got srieux. Le chapeau de soie tait neuf, lustr,
irrprochable; la main, blanche et soigne. videmment, Nicolas
Tchoudessof vivait dans un milieu o les bonnes manires faisaient parti
des aptitudes.

--Que faites-vous  Ptersbourg? demanda Justine lorsqu'elle eut chass
le trouble de ses esprits.

--Je suis employ au Snat; d'ici peu, j'espre avoir de l'avancement.
Ah! Justine Adamovna, quelle rencontre! Qu'il y a longtemps!... Mais
venez par ici, on ne peut pas causer!

Ils s'cartrent de la foule et montrent au premier tage, o les
galeries, presque entirement occupes par les rserves des magasins du
rez-de-chausse, sont habituellement dsertes. Es quelques mots, Justine
raconta son pass et sa situation actuelle dans la maison de la comtesse
Koumiassine.

--A-t-elle des enfants? demanda Tchoudessof sans attacher grande
importance  sa question.

--Elle a une fille, un fils, et une fille adoptive.

--Des bambins?

--Non: sa fille aura bientt seize ans; sa nice en a dix-sept; elle
cherche  la marier.

Un clair d'inspiration montra  Tchoudessof le parti qu'il pouvait
tirer de cette rencontre.

--Elle est riche, cette nice  marier? demanda-t-il ngligemment.

--Non; la comtesse lui donne dix mille roubles et un trousseau; mais il
y aura la protection...

Un silence se fit.

--Vous n'tes pas mari? demanda Justine, non sans quelque trouble.

--Pas encore, rpondit Tchoudessof.

--tes-vous promis?

--N... non, rpondit le compre, qui ne voulait rien compromettre.

Justine s'arrta et le regarda en face avec des yeux brillants qui lui
firent peur. Un moment il eut l'ide de prendre la fuite.

--Je tous ai fait du tort autrefois, dit-elle; vous avez souffert pour
moi...

Il la regarda assez tonn, car au fond, sauf les coupa de canne, ce
n'tait pas lui qui avait souffert.

--Je puis vous donner une bonne revanche, continua-t-elle. Je vous veux
du bien, croyez-le; je n'ai oubli que ce qu'il fallait oublier...
Faites de mme... Voulez-vous pouser la nice de la comtesse?

Tchoudessof croyait rver. Mais c'tait un homme srieux; il prit tout
de suite le ct pratique de la proposition.

--Est-ce un mariage convenable sous tous les rapports? dit-il d'un air
grave.

--Est-ce que je vous en parlerais sans cela? rpondit la protge en
haussant les paules. Vous me devrez votre bonheur: cette pense m'est
trs-agrable. Et puis, moi aussi, je suis ambitieuse... nous monterons
ensemble. Dites-moi, avez-vous servi  l'arme?

--Oui, rpondit l'employ, deux ans seulement. I! n'y avait pas
d'avancement, j'ai prfr le service civil. Pourquoi cette question?

--Parce que la comtesse aime assez les militaires, ou du moins ceux qui
l'ont t. Elle dit que cela dgourdit un homme.

--Je lui parlerai de mes campagnes, si cela peut lui faire plaisir! dit
Tchoudessof avec un sourire aimable, extrmement faux.

--Et puis, on veut des principes chez nous.

--Cela va de soi, rpondit l'employ en a'inclinant.

--Qui est-ce qui va vous prsenter? demanda Justine inquite. Il faut
quelqu'un,--une dame,--une personne srieuse... On prendra des
renseignements sur vous.

--Je suis prt! ma vie est sans reproches! dit Tchoudessof en se
redressant.

Il se troubla cependant un peu en achevant le dernier mot, car il se
souvenait du taillis de bouleaux; mais il avait une allie l o il et
pu trouver une ennemie.

Les deux complices passrent en revue les maisons o l'on pourrait
trouver un intermdiaire.

--J'en trouverai un, soyez-en sre, dit Tchoudessof en tendant la main 
Justine, et je vous l'crirai par la poste.

--Non, dit la protge, n'crivez pas! Il ne faut jamais crire.

Tchoudessof s'inclina devant cette sagesse suprieure.

--Et... dites-moi, fit-il en se rapprochant: pourquoi la nice de la
comtesse, et pas sa fille? Justine secoua ngativement la tte.

--La jeune comtesse be se mariera qu'aprs sa cousine; et cela n'est pas
pour tous, mon ami... Un million de dot!

--Bien, bien, fit Tchoudessof d'un air dgag. Ce que j'en ai dit,
c'tait pour me renseigner. Alors je ne vous reverrai pas?

--Non; faites-vous prsenter. Je tcherai de vous rencontrer par hasard
dans la maison, et je dirai ce que vous tes: un voisin de campagne.
Mais prsentez-vous hardiment comme prtendant! Le premier qui viendra
aura toutes les chances. Ne perdez pas de temps.

--C'est entendu, merci!

Ils se serrrent la main et se tournrent le dos.

Tchoudessof s'en alla de son pied lger  ses affaires, et Justine
continua  acheter des bas de laine et des livres de pit.




                                 XV

          Dmitri dcoupe des maris pour toutes les demoiselles.


Le soir mme, aprs le dner, quand la comtesse fut rentre dans son
boudoir, pendant la causerie  btons rompus qui rapprochait tous les
htes pour un moment, Justine se glissa vers les deux cousines sous
prtexte de leur parler des emplettes qu'elle avait faites dans la
journe,--en ralit pour voir Vassilissa de plus prs et la faire
parler, s'il se pouvait. Miss Junior engagea la protge  passer dans
la salle d'tudes, o les enfants se runissaient pour la soire, et les
cinq femmes se trouvrent assises autour de la table, examinant les
achats de charit et causant amicalement. C'tait la premire fois...
Jusqu' ce jour, Justine n'tait entre dans cette pice que pour porter
quelque message de la comtesse.

Mademoiselle Bochet n'prouvait pas grande sympathie pour cette nouvelle
recrue: ses yeux honntes avaient souvent cherch vainement le regard de
cette demoiselle peu communicative.

En revanche, miss Junior, gloutonne, comme un brochet, de compliments et
d'attentions, se laissait prendre  merveille aux politesses, aux
prvenances de l'astucieuse protge.

Les deux jeunes filles n'y entendaient pas malice et s'amusaient 
tirer sur la table les petits bas et les brassires de laine.

--Ils auront bien chaud l-dedans, disait Zina en passant ses doigts
dans les manches des brassires et en leur faisant faire le
polichinelle.

Vassilissa coutait d'une oreille distraite les rcits de la protge,
qui s'tait assise  ct d'elle.

--Et vous, mesdemoiselles, dit celle-ci en interrompant le fil d'une
histoire touchante qu'on n'coutait pas, qu'est-ce que vous allez me
donner pour mes pauvres vieilles?

Zina fouilla dans sa poche, ramena son porte-monnaie, l'ouvrit tout
grand, le renversa et l'appliqua brusquement sur la table. Il en sortit
une pice en cuivre de cinq kopeks, une pice de dix kopeks en argent et
une autre de vingt.

--Tout a! dit-elle en riant aux clats. Voil tout ce que je possde!
Je vous le donne de grand coeur, continua-t-elle en poussant cette
monnaie vers Justine. Jusqu' ce que ma mre me donne mes appointements,
au premier du mois, je n'ai plus rien, rien, rien!

La petite fille fit tournoyer deux ou trois fois son porte-monnaie en
l'air, puis le referma et le mit dans sa poche avec le mme srieux que
s'il et contenu une fortune.

--Et vous, mademoiselle Vassilissa? dit la protge d'un air patelin, ne
me ferez-vous pas aussi l'aumne pour mes pauvres?

--Je n'ai rien, murmura honteusement l'orpheline.

--Comment! tu n'as rien dpens ce mois-ci! Mesdemoiselles, je vous
dnonce ma cousine; Lissa est avare, elle a un magot, je suis sure
qu'elle a un magot. Dis-moi o tu le caches, que je t'emprunte de
l'argent; j'ai horriblement besoin d'argent!

--Je n'ai rien, rpta Vassilissa en regardant Zina les yeux pleins de
larmes.

--Qu'as-tu fait de ton mois? Maman te donne un mois--tous les mois.
Qu'en as-tu fait?

Et Zina se croisa les bras d'un air dlibr, rejetant la tte en
arrire avec la gravit d'un juge.

--Tu sais bien, Zina, que maman est venue me voir dimanche, je lui ai
tout donn pour qu'elle l'envoie  noa pauvres de la campagne.

--Ah! vous avez aussi une campagne, mademoiselle Vassilissa? dit la
protge, pendant que Zina demandait pardon  sa cousine en mettant la
ponctuation avec des baisers.

--Nous avons une quinzaine de paysans, dit la jeune fille, ils sont
trs-pauvres...

--Cela fait toujours quinze paysans, pensa la protge. Je n'en ai pas
tant que cela, et les miens ne sont pas plus riches.

A partir de ce jour, elle prit l'habitude de venir tous les jours aprs
le dner faire une visite dans la salle d'tudes. La visite, de dix
minutes d'abord, se prolongea peu  peu, si bien qu'elle finit par durer
toute la soire. Mademoiselle Bochet n'tait pas contente; mais la
comtesse ayant approuv la prsence de Justine presque sous sa main, 
l'heure o elle prenait ses arrangements pour la journe suivante,
l'honnte fille garda le silence.

Depuis quelque temps dj, elle sentait sa position craquer sous ses
pieds: on faisait allusion autour d'elle au prochain mariage de son
lve; mais elle s'tait attache  l'orpheline, et, faisant bon march
de son amour-propre, elle s'tait dcide  rester tant qu'on ne la
congdierait pas. Plus d'une fois elle eut envie de dire  Vassilissa:
Mfiez-vous! Mais elle se dit qu'elle n'avait aucun droit de le faire et
se borna  protger le plus souvent possible la jeune fille par sa
prsence.

Les choses allaient ainsi depuis deux ou trois semaines; le jour de l'an
avait apport dans la maison son contingent de cadeaux et de rhumes de
cerveau; Vassilissa avait eu une parure de corail, Zina un bracelet de
perles, la comtesse une grippe et Dmitri un cheval mcanique, lorsqu'un
soir madame Souftsof se fit annoncer chez son amie.

Aprs les prliminaires d'usage:

--J'ai trouv un fianc pour votre nice, dit-elle  la comtesse.

--Ah! vraiment! Fort bien! Je vous remercie. On m'en a dj propos deux
ou trois, mais je ne suis pas entirement satisfaite... Qu'est-ce que
c'est que ce monsieur?

--Un homme comme il faut, d'abord,  ce qu'il parat, car je dois vous
avouer que je ne l'ai jamais vu. C'est madame R... qui m'en a parl. Il
a vu Lissa, parat-il, et il d t trs-frapp de sa bonne tenue, de sa
modestie...

--O a-t-il pu la voir?

--C'est ce que j'ignore. Dans la rue, peut-tre, ou  l'glise...

--Ah! oui,  l'glise, c'est possible; son nom?

--Tchoudessof... Nicolas.

--C'est un nom de clerg, cela! Ancienne famille de prtres,
probablement, peut-tre anoblie par les armes... Oui, cela me
conviendrait assez. Quelle position?

--Employ au Snat; appointements de deux  trois mille roubles,
susceptibles d'augmentation...

--Fortune personnelle?

--Peu de chose: un petit bien que lui a laiss son pre, environ quinze
cents roubles de revenu annuel.

--C'est peu, mais c'est suffisant. Et la personne?

--Il est trs-bien, dit-on, trente-cinq ou trente-six ans; des principes
religieux, une excellente conduite: pas de jeu, pas d'excs de table,
pas de liaisons...

--C'est une perle alors, dit la comtesse en riant. Et qu'est-ce qu'on
paye pour le voir?

--Si vous consentez  le recevoir, je vous l'amnerai.

La comtesse rflchit un peu:

--Oui, dit-elle, le carnaval dans un mois, puis le grand carme... On
pourra la marier  Pques. Amenez-le moi. Mais vous savez que je ne
m'engage  rien! Il faut que je m'assure... On peut prendre des
renseignements?

--Tant que vous voudrez.

--Eh bien, amenez-le vendredi soir: je serai seule, nous le ferons
causer. Je vous avoue que jusqu' prsent aucun de ceux qu'on m'a
proposs n'avait runi tant d'avantages... Mais il faut que je le voie.

Le vendredi, vers huit heures, le valet de pied annona: Madame
Souftsof, M. Tchoudessof.

Justine, qui entendit ces noms par la porte ouverte de la salle de la
classe, rprima un imperceptible tressaillement.

--Il a bien choisi sa protection! se dit-elle avec orgueil. C'est un
homme trs-fort.

La robe de soie de la visiteuse fit froufrou sur le tapis; un pas
masculin s'arrta sur le seuil; puis la voix de la comtesse profra
quelques paroles banales,--et le valet de pied, se retirant, ferma sur
le trio les portes du boudoir, toujours ouvertes.

--Oh! oh! conciliabule secret! dit Dmitri, l'enfant terrible, qui
dcoupait des chevaux de carton. Cas punissable par les lois,--plus ou
moins,--selon la gravit des circonstances! C'est mon prcepteur qui me
l'a appris ce matin, miss Junior! Vous n'avez pas besoin de me faire des
yeux comme cela, mademoiselle Justine! Si vous ne me croyez pas,
demandez-le lui.

Justine, indiffrente, continua  coudre; elle ne travaillait jamais
qu' des habita pour les pauvres. Miss Junior entama avec Dmitri une
controverse aigu, o, malgr le soin qu'elle avait de parler anglais,
l'enfant lui rpondait imperturbablement en allemand, ce qui n'lucidait
pas la question.

Mademoiselle Bochet et Vassilissa se regardrent effares. Cette visite
 une heure inusite, cette porte que, de mmoire d'enfant, on n'avait
vue ferme... Zina leva la tte et surprit ce regard.

--C'est... commena l'tourdie... Elle s'arrta srieuse tout  coup.

--Qu'est-ce que c'est, mademoiselle Znade? demanda la protge de sa
voix douce.

Dmitri, qui avait saisi le profil de Tchoudessof au moment o il passait
devant la porte, dposa sur la table une silhouette que, pendant sa
querelle avec miss Junior, il avait soigneusement dcoupe dans du
papier. La silhouette reprsentait assez bien le nez aquilin, les
favoris en pointe et le chapeau que le visiteur tenait  la main avec
grce.

--C'est le mari de ma cousine Vassilissa! dit-il en contemplant son
oeuvre, la tte un peu de cte, plein de la satisfaction de l'artiste
convaincu.

--Cet affreux bonhomme? s'cria Zina rouge de colre en saisissant le
corps du dlit. N'as-tu pas honte?

--D'abord, ce n'est pas un bonhomme, c'est un monsieur trs comme il
faut...-Dmitri fit le geste d'un homme bien lev qui te son chapeau
pour le garder  la main.--Et puis il n'est pas affreux, il est
trs-bien fait, au contraire... Et puis ce n'est pas l'homme en papier
qui est le mari de ma cousine, c'est...

--Qu'est-ce que c'est, mon jeune ami? demanda Justine, toujours douce et
aimable.

C'est... Qu'est-ce que a vous fait, mademoiselle Justine? Tenez, votre
mari  vous, je vais vous le donner, a ne sera pas long.

Maniant les ciseaux avec une dextrit sans gale, il dposa presque
instantanment sur l'ouvrage de Justine la silhouette du diable avec des
cornes gigantesques et une queue de sapajou.

Le rire et les reproches clatrent  la fois autour de la table.
L'indignation de miss Junior ne connaissait plus de bornes.

--Vous tes jalouse, miss Junior? s'cria Dmitri dtenu nerveux et
surexcite. Il vous faut aussi un mari... Attendez! le voil.

vitant habilement les mains qui essayaient de lui ter les ciseaux,
mais qui n'osaient l'attaquer brusquement de peur de le blesser, il
dcoupa la caricature d'un ministre anglican, avec ses longues basques,
son chapeau plat et sa bible sous le bras.

Miss Junior, bleue de colre, allait certainement faire quelque
esclandre, lorsque mademoiselle Bochet, pour oprer une diversion, prit
l'enfant sur ses genoux.

--Et mon mari,  moi? dit-elle. Est-ce que vous ne le ferez pas?

Dmitri la regardait en souriant; son petit visage changea tout  coup
d'expression, il fondit en larmes et se cacha dans le cou de la brave
fille.

--Elles me dtestent toutes les deux, murmura-t-il en montrant ie poing
 l'Anglaise et  Justine. Vous, vous m'aimez, et je vous aime...

Les jeunes filles s'empressrent autour de lui et arrtrent ses larmes,
non sans quelque peine. Puis vint la grande question de lui faire
demander pardon  celles qu'il avait offenses. Ce ne fut point ais.
Mais les deux victimes, effrayes du rsultat que pouvait avoir cette
acne si la comtesse en avait connaissance, ne se montrrent pas
exigeantes. Dmitri se rinstalla sur sa chaise, et la paix tait faite
quand, neuf heures sonnant, M. Wachtel vint rclamer son lve et
l'emmena.

--Cet enfant est mchant! dit miss Junior quand il fut hors de la porte
de la voix.

--Non, je ne crois pas, mademoiselle, dit la Suissesse, mais il est trop
nerveux.

Justine lui jeta un de ces regards obliques qui lui taient
particuliers. Mademoiselle Bochet le soutint froidement.

--C'est gal, se dit-elle, la branche fait plus que de plier sous moi.
Dans quelques semaines, dans huit jours peut-tre, je ne serai plus ici.
Pauvres enfants!

La porte du boudoir se rouvrit; le froufrou de deux robes s'engouffra
dans le salon qui conduisait  la salle d'tude,, et la comtesse entra,
accompagne de ses visiteurs. Au premier bruit, Zina avait saut sur les
bonshommes et en avait fait une pelote prestement jete sous la table.

Les visiteurs s'avancrent. Une grande lampe  abat-jour, suspendue au
plafond, clairait les visages. Tout le monde se leva.

--Ma fille Znade, dit la comtesse en prsentant son hte; Dmitri est
dj couch?

--Oui, maman.

--Ma nice, Vassilissa Gorof, continua la comtesse.--Elle s'arrta un
peu.--Miss Junior et mademoiselle Bochet, qui ont la charge de
l'ducation de nos jeunes filles. Mademoiselle Justine...

Justine leva les yeux et sourit.

--J'ai dj le plaisir de connatre monsieur, dit-elle. Monsieur est un
voisin de campagne de ma mre.

--Ah! vous vous connaissez? dit la comtesse, enchante de pouvoir se
procurer des renseignements sans se dranger; j'en suis charme. Vous
referez connaissance chez moi, je l'espre.

Tchoudessof s'inclina.

--Je serai trop heureux, dit-il, que Votre Excellence veuille bien
m'autoriser  revenir lui prsenter mes hommages,--son regard s'arrta
sur Vassilissa,--ainsi qu'aux personnes qui ont le bonheur de vous
appartenir.

Il salua, prt  se retirer.

--Restez, ma chre, je vous en prie, dit la comtesse  madame
Souftsof.-Je suis chez moi le soir gnralement, monsieur, dit-elle 
Tchoudessof.

Celui-ci salua encore une fois et sortit. Les deux dames causrent un
moment de choses indiffrentes, puis s'en retournrent dans le boudoir.

--Il est trs-bien! dit la comtesse. Demain, je me ferai donner des
renseignements par Justine. Est-ce une chance heureuse qu'elle le
connaisse!

--Oui, en vrit; qui aurait devin cela? rpondit la bonne me sans
mfiance.

Pendant ce temps, Zina rflchissait. Aprs cinq minutes de silence:

--Il n'est pas mal, ce monsieur, dit-elle sournoisement.

--Oui, rpondit Vassilissa d'un ton dcid, mais il salue trop bas.




                                XVI

                      Tchoudessof fait la roue.


Le lendemain, ds neuf heures, la comtesse, tout en faisant sa toilette,
manda Justine auprs d'elle.

--Y a-t-il longtemps, ma bonne, lui dit-elle, que vous connaissez M.
Tchoudessof, qui est venu hier soir chez moi?

--Oui, comtesse: je l'ai connu lorsque je sortis de l'Institut, il y a
environ seize ans. C'tait un voisin de ma mre.

--A-t-il de la famille l-bas?

--Je ne saurais vous dire. Je crois cependant que son pre est mort
depuis que j'ai quitt mon pauvre petit patrimoine...

--Quel homme tait son pre? interrompit la comtesse peu dsireuse
d'entendre les dolances de Justine.

--C'tait, autant que je puis m'en souvenir, un homme rude et brutal.
Son fils lui tait extrmement soumis et passait pour un bon garon.

--Il est plus jeune que vous? demanda la comtesse.

--Je ne crois pas, rpondit Justine un peu pique.

Elle avait diminu deux ans de son ge pour faire plus d'honneur 
Tchoudessof, et voil qu' prsent on la croyait plus vieille que cet
homme de trente-sept ans! Pendant un moment, elle eut positivement envie
de bouder; puis elle revint  de meilleurs sentiments.

--C'est tout ce que vous savez  son sujet? demanda la comtesse aprs un
moment de silence.

--Mais oui, comtesse... Il y a longtemps que je t'ai perdu de vue...
J'ai t bien surprise de le voir entrer avec vous dans la chambre de
ces demoiselles...

Justine pronona ces derniers mots lentement, avec une sorte
d'hsitation si bien joue, que la comtesse s'y laissa prendre et la
regarda d'un air de condescendance, avec un sourire de bonne humeur
trs-gracieux.

--Vous tes intelligente, Justine Adamovna, dit-elle. J'aurai peut-tre
prochainement besoin de vous pour autre chose que pour surveiller ma
maison de refuge. Vous tiez hier au soir chez ces demoiselles quand mes
visiteurs sont venus?

--Oui, comtesse.

--Mon fils tait prsent, je crois?

Sur un signe affirmatif de Justine, la comtesse continua:

--M. Wachtel m'a dit, ce matin, que Dmitri avait eu quelque peine 
s'endormir, et qu'il avait rv tout haut... Ne s'est-il rien pass
d'extraordinaire pendant la soire?

Justine Adamovna garda un silence significatif et baissa les yeux d'un
air embarrass.

--Parlez, je le dsire, dit la comtesse, accoutume  agir en
souveraine.

--Le jeune comte s'est permis quelques plaisanteries un peu vives 
l'gard de miss Junior--la ruse protge se garda bien de parler de son
propre grief--et mademoiselle Bochet ayant pris son parti, il s'est un
peu mont la tte. Cependant, conseill par mademoiselle Znade, il a
fait des excuses, et tout est rentr dans l'ordre... Il ne s'est rien
pass de plus, madame la comtesse.

--Enfin, murmura la comtesse entre ses dents d'un air dcid, cela ne
durera plus bien longtemps.

--Je tous en supplie, madame la comtesse, s'cria la protge d'un ton
plein d'angoisse, ne laissez souponner  personne que je vous ai parl
de ceci!... Je l'ai fait par dvouement pour vous... et par soumission 
vos ordres, car je ne sais comment il se fait que je ne puisse rien
garder sur ma conscience lorsque vous me commandez de parler.

Le sourire bienveillant de la comtesse annona  Justine qu'elle avait
chatouill le point sensible de son amour-propre: la soif de domination.

--Soyez tranquille, dit-elle en tendant la main d'un geste
protecteur--plein de noblesse et de grce--j'espre, d'ailleurs, que
personne, chez moi, n'oserait vous molester pour avoir obi  mes
injonctions!

--Avez-vous quelques ordres  me communiquer relativement au refuge?
demanda Justine aprs avoir bais pieusement la main protectrice.

--Au refuge? non. Mais j'ai diverses courses que je vous prierai de
faire pour moi.

La comtesse entra aussitt dans le dtail d'une foule d'oeuvres pieuses:
jamais on n'a connu tout le bien que cette femme orgueilleuse de son nom
et de son rang avait fait parmi les pauvres de toutes les classes.

La protge la quitta aussitt pour se mettre en campagne; elle prit un
traneau de louage pour la porter d'un bout  l'autre de Ptersbourg,
et, tout en dbattant le prix avec le cocher:--Bientt, se dit-elle, je
ferai mes visites de charit dans une bonne voiture, et non plus dans ce
piteux vhicule.

Et elle partit, pleine de rves d'avenir.

Depuis la veille, Zina cherchait le moyen de causer avec sa cousine et
ne pouvait la trouver. Au moment o elle venait de communiquer avec
elle, avant la promenade de l'aprs-midi, sa mre les fit appeler toutes
deux. Se serrant la main, elles entrrent dans le boudoir o la
comtesse, tout  fait habille, les attendait, assise dans son fauteuil.

--Dmitri a-t-il t sage, hier? demanda la mre aussitt aprs les
formalits usuelles.

--Oui, maman, rpondit Zina, qui sentit l'odeur de la poudre: un peu
nerveux seulement.

--Ah! des nerfs! Trs-bien. Et la cause de ces nerfs?

--Miss Junior l'a contrari; ils se sont un peu querells... mais mon
frre lui a demand pardon bien gentiment.

--Je n'aime pas ces scnes continuelles. Si votre frre ne se sentait
pas soutenu, il ne se permettrait pas ces querelles inconvenantes.

--Nous ne le soutenons, pas, maman, dit vivement Zina. N'est-ce pas,
Lissa, que nous lui avons dit de demander pardon? D'ailleurs, il n'avait
pas grand tort...

--Vous n'tes pas juge, je suppose, des torts de votre frre envers
votre gouvernante, dit la comtesse d'un ton sec. Ce que je veux, c'est
que pareille circonstance ne se prsente plus. Un enfant qu'on soutient
dans ses impertinences ne peut que devenir de plus en plus acaritre. Je
serai oblige de couper court  ces soires si votre frre y apprend 
mpriser miss Junior, que j'estime et que je considre comme une
personne tout  fait distingue.

--Bien, maman, rpondit Zina, qui sentit le soufflet sur la joue de
mademoiselle Bochet.

Lissa, muette, les yeux pleins de larmes, ne disait rien...

--Vous m'avez entendu,, Vassilissa? dit la comtesse en se tournant vers
elle.

--Oui, ma tante.

--Tchez d'en faire votre profit, alors. Je voulais vous dire aussi,
Vassilissa, que vous voil prsente dans le monde. De temps  autre, je
vous ferai venir prs de moi quand

j'aurai des visiteurs. Cela vous formera.

--Et moi, maman? dit Zina, qui prvoyait d'ennuyeuses soires en
l'absence de son amie.

--Vous resterez chez vous, ma fille, jusqu' ce que je vous fasse
appeler, dit la comtesse d'un ton sec. Allez tudier, mademoiselle: vous
avez encore beaucoup  apprendre.

Les deux cousines sortirent le coeur gros et prirent, comme d'habitude,
le chemin le plus long pour retourner chez elles.

--Je ne sais pas ce qu'a maman, dit Zina en refoulant de son point ferm
les larmes de ses yeux, on dirait que tous les jours elle devient moins
bonne! As-tu remarqu qu'elle n'a pas nomm mademoiselle Bochet? C'est 
son adresse, le paquet que nous avons reu. Nous ne lui en dirons rien,
n'est-ce pas?

--Non, rpondit Lissa, il ne faut pas lui faire de peine.

--C'est Justine qui nous a vendues! je la dteste, dit Zina d'un ton
convaincu. Ce monsieur d'hier, reprit-elle, c'est un promis pour toi, tu
sais!... Ce qui m'tonne, c'est que maman ne t'ait rien dit.

--Il faut bien m'accoutumer peu  peu! rpliqua Lissa d'un ton ironique
qui ne lui tait pas habituel.

Zina la regarda, un peu surprise.

--Il ne te plat pas? lui dit-elle tout bas.

--Il me fait horreur, avec sa voix mielleuse et ses grands saluts.

--Mais si maman vent que tu l'pouses?

--Je ne l'pouserai pas! dit Vassilissa, qui rougit soudain, et dont les
yeux bleus lancrent un clair.

--C'est bien! tu es un vieux brave, toi! une vieille moustache grise!
s'cria Zina en sautant au cou de sa cousine.

--Chut! fit-elle en posant un doigt sur ses lvres; et, de l'air le plus
pos, elle ouvrit la porte de sa chambre.

Cinq jours aprs cette scne, M. Tchoudessof se fit annoncer chez la
comtesse vers huit heures du soir. A ce nom, Zina, dans la salle
d'tude, regarda Lissa, qui plit. Dmitri fit sournoisement de l'oeil le
tour de tous les visages, et, retournant les cartes de sa patience:

--Dix de coeur, dit-il, valet de coeur, dame de coeur, roi de coeur!
Mariage!

--Madame la comtesse prie mademoiselle Vassilissa de passer chez elle,
dit un domestique sur le seuil.

Vassilissa se leva lentement, dposa sa broderie et se dirigea vers la
porte. Tous les yeux la saluaient avec des expressions bien diverses.
Seule, Justine piquait rgulirement son aiguille dans la grosse toile
de ses chemises de pauvre. Arrive sur le seuil, la jeune fille tourna
la tte avant de disparatre, et vit tous ces yeux qui la regardaient.
Ceux de Zina, pleins d'angoisse, lui firent peine; elle sourit, d'un
faible sourire, et entra chez sa tante.

--Voici monsieur Tchoudessof, qui dsire connatre notre campagne de
Koumiassine, ma chre Lissa, dit la comtesse avec cette grce
incomparable qu'elle apportait, quand il lui plaisait, aux relations de
la vie sociale. Vous qui aimez, je crois, ce lieu champtre plus que
nous tous ensemble, dcrivez-nous-en les beauts.

Elle indiquait  Vassilissa une place sur le canap. La jeune fille
s'assit, pour la premire fois de sa vie,  cette place d'honneur.. Elle
gardait le silence. Tchoudessof rompit la glace:

--Est-il vrai, mademoiselle, lui dit-il en franais, d'une voix suave,
que vous prfriez les champs  la ville?

Lissa, sous l'oeil scrutateur de sa tante, murmura une courte rponse.

Tchoudessof avait beaucoup cultiv la langue franaise depuis l'poque
de ses jeunes amours. Il s'tait aperu qu'au Snat, un employ qui
parle bien le franais a tout espoir de se faire apprcier par ses
chefs. Il employa les phrases les plus mlodieuses, les accents les plus
persuasifs, pour induire Lissa en conversation; mais il avait grand'
peine  obtenir autre chose que des monosyllabes. La comtesse, croyant
que c'tait au respect quelle inspirait  sa pupille qu'tait due cette
timidit extraordinaire, sortit du boudoir et passa un moment dans la
salle d'tude. Pour la premire fois de sa vie, Lissa se trouvait seule
avec un inconnu. Les portes taient ouvertes, les domestiques allaient
et venaient dans les pices voisines; elle prit du courage, et au moment
o, pour la vingtime fois, Tchoudessof lui adressait une question
banale, elle leva sur lui ses grands yeux bleus, pleins de hauteur et de
malice  la fois:

--Oui, monsieur, lui dit-elle, j'aime le monde. On y rencontre, il est
vrai, des gens qui vous dplaisent, mais on en trouve aussi de fort
sympathiques.

--Puis-je esprer, mademoiselle, dit Tchoudessof en se penchant d'un air
tout  fait tendre, que vous me compterez au nombre de ces derniers?

--Je n'en sais rien, monsieur, rpondit froidement Vassilissa en se
reculant un peu; j'ai toujours entendu dire que les gens sympathiques
taient dlicats, discrets et scrupuleux... Je n'ai pas encore l'honneur
de vous connatre.

--En un mot, pour vous plaire, dit Tchoudessof un peu piqu, il faut
faire ses preuves?

--Je ne sais pas, monsieur, s'il est question de me plaire  moi; mais
il me semble que, pour plaire  qui que ce soit, il faut faire en effet
ses preuves. Un chien mme n'accorde sa confiance qu' celui qui l'a
mrite.

--Elle a de l'esprit, pensa Tchoudessof. C'est une conqute  faire, et
non pas seulement une petite fille  pouser. Eh bien! tant mieux! ce ne
sera que plus amusant!

Il se remit  marivauder, mais la comtesse rentra, et Lissa redevint
muette.

Au bout d'une demi-heure, Lissa fut renvoye dans ses pnates.

--Elle n'est pas dgourdie encore, dit la comtesse  Tchoudessof, elle
est trs-jeune et ne sait gure causer qu'avec des jeunes filles de son
ge.

--Je vous demande pardon, madame, dit Tchoudessof avec une lgre nuance
de fatuit; pendant le court instant que nous sommes rests seuls,
mademoiselle Vassilissa a fait preuve de beaucoup d'esprit et mme de
sagacit.

--Vraiment? C'est alors que ma prsence l'effarouche. Eh bien, cher
monsieur, venez dner lundi, tous aurez occasion de faire votre cour 
ma nice. Je ne lui parlerai pas de vos intentions d'ici l. C'est 
vous de vous faire apprcier.

Tchoudessof, ravi, prit cong de la comtesse et retourna chez lui dans
des intentions tout  fait conqurantes.

Lissa, de son cte, en rentrant dans la salle d'tude, fut accueillie
par ce silence plein de questions muettes qui accompagne presque
toujours les situations embarrassantes. Elle revint s'asseoir  sa place
d'un pas lger et sans souci.

--Tiens! dit-elle, Dmitri est all se coucher?

--Il est neuf heures passes, mademoiselle, dit Justine  demi-voix: le
temps vous parait court aujourd'hui.

--Il me parait long, au contraire, mademoiselle Justine; j'allais vous
demander si mon pauvre cousin avait encore eu le malheur de vous
dplaire, pour qu'on l'ait envoy au lit avant l'heure.

Mademoiselle Bochet rprima un sourire; miss Junior prit un air plus
morose que jamais; Justine, dcide  ne pas comprendre, elle tira sur
la table sa vilaine chemise de toile de chanvre, de l'air placide et
satisfait d'une jeune mre qui contemple sa layette.

La sance fut bientt leve. Quand les deux cousines furent couches:

--Eh bien! dit Zina tout bas, ton promis te plat-il davantage?

--Sois tranquille; je lui ai donn sur le nez. S'il y revient, c'est
qu'il n'aura pas de coeur.

Zina bondit de joie dans son lit.

--Mon Dieu! mademoiselle, dit miss Junior de son paravent, est-ce que
vous n'avez pas assez de la journe pour gambader et bavarder... que
vous parlez toute la nuit?

--Nous, parler! miss Junior, vous rvez! dit Zina dune voix paresseuse;
vous m'avez rveille! je dormais dj. Je vais avoir bien de la peine 
me rendormir!




                                XVII

  Vassilissa ne tmoigne pas de dispositions marques pour le mariage.


Le lundi suivant, comme les jeunes filles rentraient de la promenade, la
comtesse les rencontra sur l'escalier.

--Nous avons du monde  dner, Vassilissa. Mettez votre robe de soie
bleu ple, et tachez d'tre bien coiffe.

--Et moi, maman? dit Zina.

--Vous?... une robe blanche et un velours noir, comme toujours. Quand
perdrez-vous l'habitude de vouloir tre en tout semblable  votre
cousine?

En disant ces mots, la comtesse s'loignait... Lorsqu'elle fut trop loin
pour entendre:

--Quand vous voudrez aussi me marier, maman! rpondit la jeune
indiscipline.

Il restait  peine une heure pour se prparer. Les femmes de chambre
furent convoques en hte, et le joli va-et-vient de mousselines et de
rubans qui prside  la toilette des jeunes filles remplit toute la
vaste chambre en un moment. Lissa, indiffrente, se laissait parer.

--Quelle coiffure dsirez-vous, mademoiselle? demanda la coiffeuse.

--Celle que tu voudras... Non!... celle que ma tante prfre.

--Oh! mademoiselle, pour un dner pri! une coiffure si simple!

--Fais-moi celle-l, te dis-je! Ma tante dsire que je sois bien
coiffe.

A son grand regret, la soubrette commena la coiffure modeste, plate,
qui donnait  Vassilissa l'air dune petite religieuse manque.

--Vos boucles vous vont bien mieux, disait la bonne fille en s'arrtant
 tout moment; nous avons encore une demi-heure; si vous me permettiez
de recommencer?

--Non, fais des tresses et mets-les en paquet tant que tu pourras. Tire
bien, serre bien; tche qu'il y en ait le moins possible.

--Oh! mademoiselle, vous avez l'air d'une femme de chambre! s'cria la
soubrette scandalise en voyant Vassilissa piquer dlibrment les
pingles dans sa magnifique chevelure dont elle rduisait les nattes de
moiti.

--C'est bien comme a. Maintenant, donne noeud bleu.

Elle le planta juste au milieu de sa tte, et se regarda dans la glace
en souriant.

--Oh! Lissa, qui a l'air d'un bonbon! s'cria Dmitri faisant une
apparition incongrue parmi les jupons.

On le chassa  coups de mouchoir, comme une mouche importune, et il
disparut. Znade, attire par l'exclamation de son frre, chappa  sa
femme de chambre et,  moiti coiffe, courut  sa cousine.

--Horrible! dit-elle; il a raison. Mets le noeud de ct, ou maman sera
furieuse.

--Laisse donc! dit Vassilissa tout bas, j'ai une coiffure de demoiselle
pauvre et modeste. Elle ne dira rien. Et puis a me va mal; je suis
enchante.

--Eh bien! non, dit mlancoliquement Zina en la regardant d'un oeil
investigateur, si c'est a que tu veux, tu n'as pas russi  tre laide.

coutant,  la fin, les dolances de sa femme de chambre, elle retourna
 son miroir, pendant que Lissa, droite au milieu de la grande pice, se
laissait mettre sa robe de soie bleue dcollete, garnie de moelleuses
dentelles, d'o ses paules charmantes semblaient vouloir se drober.

--Mon Dieu, que tu es jolie! s'cria Zina en se retournant brusquement,
ce qui lui mit son velours noir sur l'oeil gauche.

--Mademoiselle, fit la soubrette plore, nous ne serons jamais prtes,
si vous remuez toujours!

La comtesse entra. Il tait bien rare qu'elle vint  ce moment solennel
de la toilette. Elle jeta un coup doit sur sa fille et la gronda de son
retard; puis, s'approchant de Vassilissa, elle mit un peu sur le ct le
fameux noeud de ruban b!eu, baisa l'orpheline au front et l'emmena,
victime pare--mais non rsigne--pour le sacrifice.

Le boudoir tait plein de monde: le chef du bureau de Tchoudessof, que
la comtesse connaissait de longue date, deux employs suprieurs au
ministre de la justice, une ou deux parentes loignes, pas riches,
enfin tout le personnel des dners des parents pauvres, mais nobles,
comme disait Zina, qui ne manquait pas d'esprit d'investigation. Lissa
reut un coup de plus  son pauvre orgueil, dj endolori, en voyant
ceux qu'on invitait pour tenir compagnie  l'homme qui lui tait
destin. D'un geste rapide, elle remit le noeud au milieu de son front.

Tchoudessof fit son entre un moment aprs, gant, rase, parfum--des
odeurs, anglaises! irrprochable, ses cheveux noirs spars au milieu de
la tte. A son entre, un murmure flatteur courut parmi les protges.

On s'assit  table, Tchoudessof auprs de Vassilissa; les rangs taient
rompus pour ce jour-l; Dmitri tait  ct de sa soeur et ne tarissait
pas en remarques sarcastiques sur le compte du prtendant.

Le menu mme du dner mortifia la pauvre Lissa. C'tait un dner
substantiel, de gens qu'on veut nourrir pour toute une semaine: de
grosses pices de viande, des rtis solides, des lgumes vulgaires; pour
plat doux, un gteau feuillet; pas de poisson, pas de volailles, pas de
mets fins, pas de glaces, rien de ce qui rend un dner dlicat,
lgant... La comtesse faisait bien ce qu'elle faisait, et ce menu tait
command par elle. Le matre d'htel n'et pas pris soin d'liminer
ainsi toutes les friandises.

--Un dner de parents pauvres! rptaient les yeux moqueurs de Zina, en
allant des invits aux plats qui faisaient le tour de la table.

Vassilissa finit par trouver la chose si drle, qu'une pointe de
sarcasme vint se mler  sa vexation. Tchoudessof ne ralentissant pas
ses amabilits, et l'orpheline se donna pour la premire fois le plaisir
d'une coquetterie en rgle.

Il lui semblait amusant de bafouer cet homme qu'elle devinait lche et
qui se permettait de la courtiser.

--Il sera bien vex lorsque je le refuserai! se dit-elle triomphante.

Et elle causa sans contrainte, montrant tout son esprit, toute sa
malice. Le noeud bleu se remit sur le ct comme par miracle, et elle
devint si adorablement jolie, que Zina en resta blouie.

Aprs le dner, ce fut bien autre chose. La comtesse avait fuit clairer
les salons.

--Dis, Lissa, est-ce pour la cousine Barbe que maman a fait mettre des
lampes partout? murmura Dmitri en se glissant le long de la robe de la
jeune fille.

--Non, petit, rpondit sa cousine, c'est pour miss Junior, parce qu'elle
a un orgelet.

Les yeux brillants, les joues teintes d'un rose vif, elle continua 
causer avec Tchoudessof.

--Ah! vous voulez m'pouser, pensait-elle, parce que j'ai dix mille
roubles et un trousseau... Plus vous vous croirez prs du but, mon beau
monsieur,, plus fort vous vous casserez le nez quand le moment sera
venu.

Sa tante ne la reconnaissait pas. Avec la perspicacit des tantes et des
mres mondaines qui ne voient leurs enfants qu'aux heures des repas,
elle crut que Vassilissa tait ravie de cette fte donne pour elle, et
aussi du prtendant qu'on lui proposait.

--Ce n'est pas, pensait la comtesse, qu'elle puisse en tre prise en si
peu de temps, mais l'amour-propre dune jeune fille qu'on demande en
mariage est bien naturel, et puis la passion n'a rien  voir l-dedans.

Sollicite, Vassilissa se mit au piano avec sa cousine. On demanda des
valses, et Zina choisit, sans y penser, celles que le prince avait fait
jouer chez lui--simplement parce que Lissa les jouait bien. La petite
main de Lissa attaqua les notes sans hsitation; mais que de regrets
dans le coeur de la jeune fille pendant qu'elle pressait ou
ralentissait, au gr de la mlodie, le mouvement rapide et entranant de
la valse aime! Elle songeait au pauvre Chourof, triste et seul dans la
neige, au milieu du luxe de sa maison dserte; elle revit la chambre
bleue--la chambre de blonde--qu'elle avait entrevue comme dans un
rve...

--Princesse! pensa-t-elle. Riche  millions! aime d'un honnte homme
dlicat jusqu'au scrupule! J'aurais pu tre tout cela. Et aujourd'hui je
serais la femme de ce plat personnage qui empeste les odeurs et qui en
veut  mes dix mille roubles!... Jamais!

Cette ide lui donna tant d'ardeur qu'elle enleva le reste de la valse
comme dans un tourbillon. Zina, malgr toute son habitude et son aplomb,
avait quelque peine  la suivre.

--Brava! brava! dit Tchoudessof, applaudissant du bout de ses doigts
gants! vous avez un beau talent, mademoiselle.

Lui aussi, pendant cette valse, avait fait un retour sur lui-mme. La
fte se donnait pour lui, pour lui pauvre grippe-sou, possesseur de
quelques masures et d'une petite maison de briques toute dcrpite! Il
tait invit  dner chez la comtesse Koumiassine; il tait le
prtendant officiel  la main de sa nice. La noce se ferait dans cette
maison luxueuse; la comtesse l'appellerait mon neveu et lui meublerait
un gentil petit appartement; sa femme lgante, jolie, spirituelle,
bonne musicienne, ferait les honneurs de sa maison.--Mes chefs viendront
chez moi, se dit-il, et, grce  ma femme, mon avancement sera rapide...

Dans le fin fond de sa pense, il se vit dcor de l'ordre de
Sainte-Anne, premire classe, chef de bureau, honor, cossu...-Quand
j'en serai l, pensa-t-il, je me payerai une petite cocotte...

Une petite cocotte... c'tait son idal. Mais tant qu'il ne serait pas
mari, la chose n'tait pas possible; et puis, cela compromet les gens
qui veulent de l'avancemenr...

Tchoudessof vint encore dner deux fois; mais la rception fut moins
brillante. Il vint sans crmonie, et le repas fut bien meilleur que le
diner des parents pauvres. Lissa, plus rserve, parce qu'il y avait
moins de monde, ne laissait pas cependant de surprendre sa tante par
l'aisance de ses manires.

--C'est qu'elle fera une trs-bonne matresse de maison, se disait la
tante en se flicitant de la belle ducation qu'elle lui avait donne.

Un dimanche de fvrier, la comtesse fit prier madame Gorof de passer
chez elle. Elle la reut fort amicalement, l'embrassa, l'appela ma
chre cousine et lui dit sans ambages:

--J'ai trouv un mari pour Lissa. C'est un excellent homme; des
principes, une jolie position, cinq  six mille roubles de revenu. Votre
fille aura six cents roubles par an pour sa toilette; c'est l'intrt du
capital que je lui donne en dot, et je lui ferai un joli trousseau; de
plus, je meuble l'appartement et je paye la premire anne de loyer.
Cela vous convient-il?

Madame Gorof, prise au dpourvu, ne pouvait que remercier. Elle exprima
donc toute sa reconnaissance  la comtesse; mais, comme elle avait du
sens, malgr ses dfauts un peu vulgaires, elle se hasarda  demander:

--Le caractre de ce monsieur convient-il  celui de ma fille? A-t-elle
du got pour lui?

--Vous comprenez, ma chre cousine, dit la comtesse avec un sourire
lgrement ddaigneux, que ce n'est pas au caractre de ce monsieur de
s'accorder avec celui de votre fille. Une femme doit modeler son
caractre sur celui de son mari, et c'est pour cela qu'il n'est pas mal
de se marier jeune, pendant que le caractre est mallable.

Le comte Koumiassine tait bien loin en ce moment-l; sans quoi, malgr
son excellente ducation, il et peut-tre lev les bras au ciel, dans
l'excs de son tonnement,  l'nonc de cette maxime.

--Soit, dit madame Gorof encore indcise; mais Vassilissa a-t-elle du
got pour lui?

--Elle le reoit fort bien, rpondit la comtesse; que voulez-vous de
plus? Vous ne voudriez pas, je suppose, qu'elle lui fit la proposition
de l'enlever pour se marier un mois plus tt.

--Vous me permettrez d'interroger ma fille? dit la mre, sentant pour la
premire fois de sa vie que sa parente l'avait de fait dpossde de ses
droits.

--Je vous prierai, au contraire, de ne pas lui parler de ce que je viens
de vous communiquer. Je me suis abstenue de l'influencer, et, pour faire
les choses en conscience, il faut la laisser libre de son choix.

Madame Gorof respira. Puisque la comtesse elle-mme n'avait rien dit,
elle n'avait pas  redouter de pression morale. Du moins, elle le
croyait.

Le soir du mme jour, mademoiselle Bochet fut prie de passer dans le
boudoir o se rglaient ainsi les destins de toute la maison.

--Chre mademoiselle Bochet, lui dit la comtesse, j'ai l'intention de
marier ma nice d'ici peu. Votre tche est acheve. Comme Vassilissa ira
beaucoup plus dans le monde que sa cousine, votre prsence auprs d'elle
n'est plus indispensable; vous pouvez donc,  partir d'aujourd'hui, vous
considrer comme absolument libre de tout engagement. Je crois inutile
d'ajouter que, tant qu'il vous plaira de rester chez nous, vous serez la
bienvenue.

--Pourrai-je accompagner mademoiselle Vassilissa dans ses sorties?
demanda l'honnte fille.

--Non, chre mademoiselle Bochet, vous tes absolument libre. Jusqu'au
jour du mariage, Vassilissa sera accompagne dans ses sorties par
Justine Adamovna, qui a beaucoup de temps  elle.

--Alors, si Votre Excellence n'y voit pas d'obstacle, dit la Suissesse,
je me retirerai aprs-demain chez une de mes parentes qui habite cette
ville.

--Quoi! si tt? fit la comtesse, qui aurait bien voulu faire un peu de
gnrosit.

--Du moment que je ne suis plus utile  madame la comtesse, dit la
gouvernante, je ne dois pas abuser de son hospitalit.

--Comme il vous plaira, mademoiselle, rpondit la comtesse blesse.

Elle prit une enveloppe sur la table:

--Voici ce que je vous dois: il y a trois mois en surplus. J'aurais d
vous prvenir plus longtemps d'avance. Il est possible que vous ne
trouverez pas  vous placer immdiatement... Vous voudrez bien ne pas
m'offenser par un refus.

Mademoiselle Bochet s'inclina en silence. Au moment de quitter le
boudoir, son pauvre coeur se serra si fort qu'elle fut oblige de
s'arrter. La comtesse se tourna  demi vers elle, croyant quelle
voulait parler.

--Pourrai-je venir de temps en temps voir ces demoiselles et M. Dmitri?

Ce dernier nom rveilla la mauvaise humeur de la grande dame.

--Mais certainement, mademoiselle. Vous avez l'air de croire que je vous
renvoie; vous serez toujours la bienvenue chez nous, ajouta-t-elle en
lui tendant la main, car elle n'tait pas mchante.

Mademoiselle Bochet serra cette main et sortit la mort dans l'me.
C'tait l'exil.

tait-ce donc pour cela qu'elle avait tant aim ces trois enfants? Bien
que Lissa fut plus spcialement sous sa direction, celui qu'elle
prfrait tait Dmitri, si bon petit garon, si tendre et si spirituel,
cette nature fine, exquise, nerveuse  l'excs et qui lui paraissait si
frle qu'elle craignait  tout moment de voir rompre le fil qui retenait
 la terre cet ange moqueur.

Miss Junior tait sortie; c'tait son jour. Mademoiselle Bochet rentra
dans la grande pice maussade, o elle avait pass deux annes de son
existence, et ces murs inhospitaliers, ces meubles dsobligeants lui
parurent un palais  travers les larmes qui remplissaient ses yeux et
qu'elle ne voulait pas laisser tomber.

En la voyant rentrer si ple, presque dfaillante, les deux jeunes
filles se prcipitrent au-devant d'elle et la firent asseoir sur un
fauteuil. A leurs questions inquites, mademoiselle Bochet sentit
qu'elle allait faiblir et laisser couler ses pleurs. Le visage effray
de Dmitri, qui la regardait de ses grands yeux noirs, lui fit comprendre
la ncessite d'viter une scne.

--Ce n'est rien, dit-elle, je me suis tourn le pied en marchant.

Elle refusa tous les soins, toutes les compresses, et tcha de retrouver
un peu de gaiet, mais en vain. Lorsque Dmitri fut parti, elle prtexta
une migraine et courut se jeter sur son lit. Les deux cousines
appelrent les femmes de service presque aussitt, et lorsque tout fut
tranquille, en attendant l'arrive de miss Junior, qui ne devait rentrer
qu' onze heures, elles se glissrent auprs de mademoiselle Bochet.

--Qu'est-il arriv? dit Zina tout effraye  la vue du visage dcompos
qui se leva sur l'oreiller  leur approche.

--Je m'en vais, mes enfants chries... je m'en vais demain. On va vous
marier, Lissa, vous le savez sans doute: on n'a plus besoin de moi... je
m'en vais. Et je vous aime tant! O mes filles! murmura la Suissesse, qui
fondit en larmes.

Les deux fillettes se mirent  pleurer avec elle. Tout  coup Zina leva
la tte:

--Dmitri va tomber malade, dit-elle, il vous aime  la folie!

--C'est pour cela que je n'ai pas voulu en parler devant lui tout 
l'heure. Si la comtesse voulait bien ne pas lui annoncer que je m'en
vais tout  fait... On lui dirait que je vais faire un voyage, et que je
reviendra....

--Ma mre ne voudra pas de ce petit mensonge, dit Zina en secouant
tristement la tte.

Lissa ne pleurait plus. Aprs le premier chec, elle tait devenue calme
et restait assise sur le lit, une main de sa gouvernante dans la sienne.

--Nous nous faisons peut-tre de fausses inquitudes, reprit
mademoiselle Bochet. Les enfants sont oublieux; dans huit jours, Dmitri
ne se souviendra sans doute plus de moi...

A cette pense, ses larmes coulrent avec plus d'amertume.

--Mais vous viendrez nous voir?

L'institutrice, justement froisse, ne voulait pas le promettre;  force
d'instances, cependant, elle finit par cder.

--Donnez-moi votre adresse, mademoiselle, dit Vassilissa qui, jusque-l,
n'avait pas dit grand'chose.

--Je veux bien. Pourquoi?

--Pour que je puisse vous trouver si j'ai besoin de vous.

--Besoin de moi! ma chre enfant. En quoi une pauvre fille comme moi
pourrait-elle vous tre utile?

--On ne sait pas... Faites-moi ce plaisir.

--De grand coeur, mon enfant. La voici... Et vous m'crirez?

Un lger bruit dans la pice voisine annona le retour de miss Junior.
Les deux cousines se sauvrent dans leur lit sur la pointe du pied.

Pendant que l'Anglaise, tonne de les trouver endormies de si bonne
heure, se dshabillait avec prcaution, Zina dit tout bas  sa compagne:

--C'est bien trange, tout cela! Qu'est-ce que cela signifie?

--C'est le commencement... rpondit Vassilissa.

--Le commencement! Que veux-tu dire?

--Oui, on veut me faire plier... Mais je rsisterai, quand je devrais
rester brise sur le carreau.

Zina lui pressa chaleureusement la main. En ce moment, elle avait
compltement oubli que l'ennemi tait sa mre. D'ailleurs, cette mre 
peine entrevue, qui la grondait souvent, qui ne la caressait jamais, car
ce n'taient pas des caresses que les baisers distraits accords le
matin et le soir, cette mre reprsentait l'autorit dans la maison, et
l'autorit n'est gure aime lorsqu'elle ne joint pas un peu de
tendresse  sa majest redoutable.




                               XVIII

          Dmitri donne un soufflet  mademoiselle Justine.


Le lendemain, la comtesse annona aux jeunes filles que mademoiselle
Bochet les quittait; elle ne dit pas le motif de ce dpart. C'tait ce
quelle appelait prparer sa nice  l'ide du mariage: le travail qui se
ferait tout seul dans la tte de Vassilissa tait,  son avis, meilleur
que toutes les prcautions oratoires et que les discours les mieux
prpars. En thorie, elle avait peut-tre raison, mais la pratique lui
rservait une surprise.

A l'heure de la promenade, miss Junior fut dsigne pour emmener les
deux demoiselles au Jardin d't. L'Anglaise tait loin de triompher,
comme le supposait Zina, qui ne l'avait jamais tant dteste. Elle
prouvait au contraire un grand embarras  voir partir son ancienne
rivale; sa nature un peu aigrie, mais honnte et scrupuleuse, lui
faisait envisager toute dlation comme un acte monstrueux, et, tout en
se sentant parfaitement innocente, elle craignait, que mademoiselle
Bochet ne lui imputt une disgrce dont elle connaissait bien le
vritable auteur. Avant de sortir, miss Junior, en prsence des deux
jeunes filles, se dirigea vers mademoiselle Bochet, fort occupe 
ranger sa malle.

J'espre, mademoiselle, lui dit-elle avec hsitation, que vous avez
oubli les petites piques qui ont pu avoir lieu entre nous, et que vous
tes parfaitement convaincue que je ne suis pour rien dans les
circonstances qui vous loignent de cette maison?

La Suissesse se hta de rpondre et rassura compltement son ancienne
rivale, qui pouvait d'un moment  l'autre devenir sa compagne
d'infortune.

--Il y a ici, miss Junior, quelqu'un de plus fort que vous et que moi,
quelqu'un qui, je le crains, sera bientt matre de la maison...

Elle se tut. Une poigne de main nergique lui prouva qu'elle avait t
comprise.

En ce moment Justine entra pour annoncer que la voiture tait attele.
Elle assumait volontiers bien des petits devoirs comme celui-l, de ceux
qui lui permettaient d'entrer  l'improviste partout o elle n'tait pas
attendue. Mais, pour cette fois, elle n'apprit pas grand'chose.

Le soir, aprs le dner, Dmitri vint, comme toujours, passer la soire
avec les jeunes filles. Par une sorte d'entente tacite, personne ne lui
avait parl du dpart prochain de sa bonne amie. Il jouait et gambadait
comme d'ordinaire, et mademoiselle Bochet se prtait  ses jeux avec
plus de bonne grce encore que d'habitude, lorsque Justine Adamovna
entra dans la chambre avec son ouvrage. Elle marchait tout doucement
comme un chat qui a rentr ses griffes.

--Je ne sais pas comment elle s'y prend, disait Wachtel, qui ne l'aimait
gure; jamais je ne lui ai vu de bottines qui craquent!

L'arrive de cette sage demoiselle tempra la gaiet du petit garon;
personne n'tait gai, d'ailleurs; les deux cousines avaient grand'peine
 faire bonne contenance.

Justine s'assit tout doucement: les chaises qu'elle prenait ne faisaient
pas de bruit sur le parquet. Au bout d'un instant:

--Vous tes tout triste, monsieur Dmitri, dit-elle, mais ce n'est pas
pour toujours que mademoiselle Bochet s'en va. Madame votre mre m'a
charge de l'inviter pour dimanche.

--Bochet s'en va? dit Dmitri devenu tout ple.

Il sauta  bas de sa chaise et appuya ses deux petits poings ferms sur
la table.

--Comment, mesdames, vous aviez cach  cet enfant?... J'en suis
dsole, je ne pouvais pas prvoir... C'tait si simple. Il n'y a pas l
de mystre, je suppose!

Ces phrases se suivirent sans interruption, ponctues seulement par un
haussement de sourcils de plus en plus tonn.

--Bochet s'en va? rpta le petit garon avec une expression de menace,
en regardant la protge.

--Je m'en vais, mon enfant, dit mademoiselle Bochet en essayant de le
prendre dans ses bras, mais je reviendrai... Vous voyez bien que je
reviendrai dimanche.

--Pour tout  fait? demanda Dmitri, ses poings ferms toujours poss sur
la table.

--Non, pas pour tout  fait: je viendrai dner; nous jouerons ensemble.

--Alors, vous vous en allez? Maman vous renvoie.

La chose tait si nette que personne ne trouva de rponse.

--Maman vous renvoie parce que vous m'aimez... Elle dit que vous me
gtez... Et c'est parce que vous lui avez fait des rapports, vous!
dit-il, les dents serres, en se tournant vers la placide Justine.

--Moi, monsieur Dmitri?

--Oui, vous!... C'est depuis que vous venez ici le soir que tout va de
travers, que maman nous gronde! C'est vous!... Je vous dteste!

--Dmitri! Dmitri! s'cria mademoiselle Bochet tremblante, car la
comtesse, qui s'habillait pour aller en soire, pouvait tout entendre de
son cabinet de toilette, si les portes taient ouvertes.

--Oui, je la dteste!

Il chercha un mot nouveau pour lui, et, l'ayant trouve dans sa mmoire,
il t'appliqua avec une nergie virile  la protge de sa mre.

--Je la mprise! dit-il en se croisant les bras d'un air hautain.

La protge rougit sous l'affront; ce petit garon, que tout le monde
essayait vainement de calmer, exprimait visiblement les sentiments de
l'assistance.

--Vous n'tes qu'un enfant, monsieur Dmitri, et vous ne savez pas ce que
veut dire le mot que vous avez employ;--sans cela, bien certainement,
vous ne vous seriez pas permis...

--Si! je sais ce que mpriser veut dire! Je le sais! cria l'enfant en
frappant au pied.

--Je suis persuade que non, et c'est pour cela que je vous pardnnne.

--Me pardonner,  moi? dit l'enfant blme de rage. Vous, une protge,
pardonner  un comte Koumiassine!

--Vous tes un comte Koumiassine, mais vous tes aussi un petit garon
trs-impoli. Cependant, je vous le rpte, je ne vous en veux pas, parce
que vous ne savez pas ce que mpriser veut dire...

L'enfant regarda d'un air de dfi la protge, dont les mains
tremblaient sur son ouvrage. Il fit deux pas en avant, et, du plat de sa
petite main ouverte, il lui appliqua un soufflet sur la joue.

Un cri gnral s'leva, et Dmitri fut en!ev dans les bras de sa soeur.

La comtesse, qui sortait de son appartement en mettant ses gants,
s'approcha du groupe:

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, toutes les fois que cet enfant vient ici,
ce sont des cris  fendre la tte.

--C'est moi qui ai donn un soufflet  Justine, cria Dmitri, malgr les
efforts surhumains de sa cousine, qui lui mettait la main sur la bouche.

--Un soufflet? dans ma maison! s'cria la comtesse vritablement outre;
c'est impossible! Est-ce vrai, Justine?

--C'est vrai, madame la comtesse, rpliqua la protge humblement, mais
M. le comte n'est pas responsable...  son ge...

La comtesse sonna vivement.

--Emportez mon fils dans sa chambre, dit-elle au domestique qui parut,
et dites  M. Wachtel qu'il le fasse coucher immdiatement. Dmitri,
demandez pardon  mademoiselle Justine, que vous avez offens.

--Jamais! dit le petit garon. Vous tes ma mre, et je vous demanderai
pardon, si vous voulez, d'avoir fait une chose qui vous dplat, mais je
ne demanderai jamais pardon  cette mprisable...

--Emportez le jeune comte, dit la comtesse au domestique.

--Ce n'est pas la peine, maman; j'irai tout seul, rpondit l'enfant en
cartant doucement de la main le domestique prt  obir.

Il s'inclina profondment devant sa mre, et un second salut  ses
cousines, et pendant que les assistants, ptrifis de sa conduite, ne
pensaient pas  l'en empcher, il treignit les jupes de mademoiselle
Bochet dans ses petits bras, embrassa au hasard ce qui tombait sous ses
lvres et se retira d'un pas tranqullle.

--Enfin, dit la comtesse d'une voix brve, c'est la dernire fois,
j'espre! Bonsoir, mesdemoiselles.

Elle sortit en tranant derrire elle la longue queue de sa robe de
velours. Dix minutes aprs que le roulement de la voiture se fut teint,
mademoiselle Bochet quittait la maison.

Dmitri ne fut pas malade: la commotion nerveuse qu'il avait prouve
avait t fort amoindrie par l'essor de sa colre. Mais  partir de ce
moment, toutes les fois que ses yeux rencontrrent ceux de Justine
Adamovna, ce fut pour lui lancer  la face le mme regard qui avait
accompagne le soufflet.

L'histoire de ce soufflet courut toute la maison, et, chose bien
singulire,  l'exception de la comtesse, chacun s'en rjouit plus ou
moins. Dmitri, mand par sa mre ds le matin du jour suivant, ne voulut
jamais consentir  faire des excuses. Enfin la comtesse, voyant qu'elle
ne vaincrait pas la tnacit de cet enfant--qui lui ressemblait
fortement par ce ct de son caractre,--se dcida  lui donner 
choisir entre une trs-forte punition et le pardon complet sous la
condition d'excuses  la protge.

--Pouvez-vous penser, maman, dit l'intraitable petit garon, que
j'hsite un seul instant? Je serai non pas deux mois, mais un an, si
vous voulez, priv de dessert et de friandises, plutt que de faire ce
qui ne serait pas bien.

--Comment... ce qui ne serait pas bien? A votre avis, c'est donc mal de
tmoigner du regret pour une faute commise?

--C'est mal de tmoigner un regret qu'on n'prouve pas.

--Vous n'prouvez pas de regret d'avoir mal fait?

--Je n'ai pas mal fait, maman. Je recommencerais tout de suite, si je ne
craignais de vous dplaire.

Le petit garon fut dpch avec une verte leon de morale.

La comtesse, quelques jours aprs, dit en riant  madame Souftsof:

--Je ne sais vraiment pas o ce petit garon va pcher ses
raisonnements! Il a failli me rduire au silence! Et il est entt!...
C'est bien mon fils, ajouta-t-elle avec orgueil.

--Il est trop avanc pour son ge, rpondit l'amie. A votre place, je
chercherais n lui pargner les motion,, et je ne le pousserais pas
beaucoup dans ses tudes.

--Oh! M. Wachtel s'entend trs-bien  l'instruire sans le fatiguer,
rpondit la comtesse; et puis, mademoiselle Bochet n'tant plus l, son
caractre va redevenir ce qu'il tait auparavant.




                                XIX

          Tchoudessof ne triomphe pas sur toute la ligne.


La comtesse avait bien autre chose en tte que d'tudier la sant de
Dmitri. Il s'agissait de soumettre  Vassilissa elle-mme la demande en
mariage de son prtendant.

Ne doutant pas une seule minute du succs de cette heureuse dmarche,
elle voulut lui donner une certaine solennit. Aprs le dner du
mercredi, Vassilissa, qui avait reu l'ordre de revtir une robe blanche
avant de se mettre  table, fut convie  passer dans le boudoir de sa
tante.

Ce n'tait pas chose commode, pour une fille de dix-sept ans et demi,
que d'entrer et de s'asseoir sans embarras au milieu de ce cnacle:
Vassilissa, dont le coeur battait si fort qu'il lui en faisait mal, vint
 bout de trouver sa place sans marcher sur les pieds de personne; mais
elle n'y voyait pas devant elle. Un trs-court moment de silence, qui
suivit son entre, lui permit de se reconnatre, et elle s'arma
intrieurement pour la lutte.

Pendant ce temps, Zina,  genoux dans sa chambre devant les images,
priait de toutes ses forces, en se mettant ses mains sur les oreilles
pour mieux s'absorber.

M. Tchoudessof, voyant tous les yeux, except ceux de la jeune fille, se
tourner vers lui, se leva avec grce, et de sa voix la plus suave
s'adressa  madame Gorof:

--Madame, lui dit-il en franais (c'tait bien plus lgant qu'en
russe), avec l'autorisation de madame la comtesse ici prsente,  qui
vous avez concd vos droits sur mademoiselle votre fille, je viens vous
demander l'honneur d'entrer dans votre famille, avec la main de
mademoiselle Vassilissa Gorof.

Les yeux de madame Gorof se remplirent de larmes, d'abord parce que
c'tait un moment trs-pathtique, et ensuite parce qu'il fallait
l'autorisation de la comtesse pour lui demander sa fille,--ce qui tait
vraiment un peu fort.

--Monsieur, rpondit-elle en portant son mouchoir  ses yeux, le coeur
d'une mre ne peut pas mettre d'obstacle au bonheur de son enfant... Si
ma fille a du penchant pour vous, je ratifierai son choix de bon coeur.

Son franais ne valait pas tout  fait celui de Tchoudessof, mais, pour
une personne qui en avait perdu l'habitude, ce n'tait vraiment pas mal.
Tchoudessof salua. La comtesse fut pique  son tour; il n'tait pas
question d'elle dans la rponse; mais madame Gorof avait toujours manqu
d'usage!

--Puisque j'ai dj eu le bonheur de voir mes intentions accueillies par
madame la comtesse, reprit Tchoudessof en faisant un demi-tour, ponctu
par une inclination de tte au fauteuil de la matresse du logis, c'est
 mademoiselle Vassilissa elle-mme que j'adresserai ma demande
directe... Mademoiselle, continua-t-il d'une voix caressante, je possde
environ cinq mille roubles de revenu annuel, je suis priv des douceurs
de la famille, ayant perdu tous ceux qui m'taient chers: j'ose vous
demander de partager ma vie. Je serai heureux de passer le reste de mes
jours  mriter votre affection par la preuve constante de celle que
m'ont inspire vos charmes et vos mrites.

--Rpondez, Vassilissa, fit la comtesse, qui avait trouv la phrase trop
longue.

Vassilissa se leva; la pleur de son visage ne se dtachait presque pas
de la blancheur de sa robe; elle leva ses yeux bleus sur la comtesse,
puis sur Tchoudessof, et s'adressant  celui-ci:

--Je vous remercie, monsieur, de l'honneur que vous voulez me faire...

Elle s'arrta.

--Eh bien? dit la comtesse d'un air encourageant.

Vassilissa reprit longuement haleine.

--Mais je refuse... dit-elle d'une voix nette. Et elle s'assit.

Tchoudessof, extrmement vex, tait rest seul debout au milieu du
salon. Il regarda autour de lui et prit le parti de s'asseoir.

--Je crois, ma nice, dit la comtesse avec hauteur, que vous n'avez pas
compris ce que monsieur vous a dit. Mon consentement lui est acquis, je
dsire ce mariage, votre mre se range  mon avis, l'union est fort
convenable, au-dessus mme de ce que vous pouvez esprer... Voulez-vous
rpondre une seconde fois?

--Je refuse, ma tante, dit Vassilissa sans se lever.

--Pourquoi? dit la comtesse, qui rougit brusquement.

--Parce que vous m'avez dit, quand nous revenions de la campagne, qu'il
fallait aimer et respecter son mari: je n'aime pas monsieur.

La vieille parente ouvrit les yeux trs-grands.

Ceci tait un dnouement bien imprvu pour une demande en mariage si
officiellement annonce. Qui et pu prvoir chose semblable?

--Quand j'ai parl d'aimer, rpliqua la comtesse, je n'ai pas fait
allusion aux passions qu'on trouve dans les romans.

Ici Tchoudessof lana  Vassilissa un regard langoureux, charg de lui
apprendre que lui, au moins, brlait pour elle des flammes qu'on voit
dans les romans, toujours coupables de tout le mal.

--J'ai voulu, continua la comtesse, parler de l'affection honnte et
sincre que l'on prouve pour un homme de bien; une sorte d'amiti qui
fait que l'on sera bien aise de passer sa vie avec un compagnon sr et
agrable.

--Je n'prouve rien de semblable pour monsieur.

La comtesse n'avait jamais vu personne lui rsister, sauf peut-tre
Dmitri, son enfant gt. Il ne pouvait pas lui entrer dans l'esprit que
le refus de Vassilissa ft autre chose qu'une boutade sans consquence.
Elle essaya de tourner la chose en plaisanterie.

--Cela viendra! dit-elle avec un sourire engageant. Vous avez voulu
cueillir le fruit avant qu'il ft mr! continua-t-elle en s'adressant 
Tchoudessof. Force vous sera d'attendre que cette fillette voie un peu
plus clair dans son coeur. En attendant, je vous autorise  vous
regarder comme son prtendu. A mesure qu'elle vous connatra mieux, elle
s'attachera  vous comme vous le mritez.

--Est-il vrai, mademoiselle, dit Tchoudessof avec me... puis-je esprer
qu'un jour?...

--Non, monsieur, dit Vassilissa d'une voix claire: je ne vous aime pas,
et de mon plein gr je ne serai jamais votre femme.

--J'ai donc eu le malheur de vous dplaire?

Vassilissa fit un signe de tte affirmatif.

--Un autre plus heureux, peut-tre?... Vassilissa rougit  cette
supposition nouvelle, mais elle rpondit sans embarras:

--Non, monsieur, ni vous ni un autre.

--Mais alors, pourquoi cette assurance que jamais vous ne
consentirez....

--Parce que je devrai jurer devant Dieu d'aimer toute ma vie et de
n'aimer que mon mari.

--Eh bien?

--Eh bien, je ne puis pas jurer de vous aimer, ni de n'aimer que vous;
si, une fois marie, j'allais rencontrer celui que j'aimerai?

Tout le sang de la jeune fille lui monta aux joues comme elle prononait
ces dernires paroles, et elle se leva. Droite, les yeux baisss, rose
comme un matin de mai, elle semblait l'image de la pudeur. Tchoudessof
prouva un moment de vritable passion--si ce nom peut s'appliquer  ce
qu'il ressentit.

--Ah! s'cria-t-il avec feu,  force d'amour, je finirai par vous
convaincre!

--Laissez donc, monsieur Tchoudessof, dit la comtesse en se levant  son
tour; c'est un caprice de petite fille qu'il faut punir et non flatter.
Je vous autorise  vous considrer dornavant comme le fianc de ma
nice. Je lui parlerai raison.

Tout le monde s'tait lev.

--Ma cousine, hasarda timidement madame Gorof, si monsieur ne plat pas
 Lissa, peut-tre vaudrait-il mieux...

--J'ai eu jusqu'ici toutes les peines de l'ducation de ma nice,
rpondit la comtesse avec hauteur; vous trouverez bon que je continue 
m'occuper de son bonheur. Je connais son caractre mieux que vous,
ajouta-t-elle d'un ton radouci.

Vassilissa rentra chez elle. Zina courut  sa rencontre. Miss Junior
elle-mme attendait, la tte leve.

--Eh bien? murmura Zina toute palpitante.

--J'ai refus... dit Lissa, tombant puise sur une chaise.

Miss Junior lui fit respirer son flacon de sels, et la sensation
dsagrable que procure cette sorte de rconfortant ranima bientt la
pauvre jeune fille.

--Et ma mre, qu'a-t-elle dit? fit Zina.

--Elle n'a pas dit grand'chose. Ce sera pour demain.

--Et elle l'a congdi?

--Non pas: il est autoris  me faire sa cour.

Miss Junior leva les bras et les yeux au ciel. Mademoiselle Justine,
qu'on n'avait ni vue ni entendue jusque-l, se glissa dans la salle
d'tude.

--Votre maman dsire vous dire bonsoir, dit-elle  Vassilissa.

Madame Gorof la suivait de prs. Elle serra sa fille dans ses bras, la
bnit et l'embrassa en lui glissant un petit mot  l'oreille. Elle
sortit sur-le-champ et Justine l'accompagna jusqu' l'antichambre.

La soire s'acheva sans autre incident.

Les jeunes filles se couchrent en silence, contre leur coutume. Miss
Junior tmoigna  Vassilissa plus d'amiti qu'elle ne l'avait encore
fait, mais sans une allusion au sujet qui intressait tout le monde.

Zina, dj couche, sauta  bas de son lit pour venir embrasser la
cousine. Les deux jeune filles restrent un moment troitement serres,
puis le sparrent sans mot dire, et le sommeil descendit bientt leurs
nerfs fatigus.




                                XX

                      Un bal de fianailles.


Le lendemain, Vassilissa tait  peine habille, lorsqu'elle reut
l'ordre de comparoir devant sa tante. Elle s'approcha, comme d'habitude,
pour baiser sa main; mais la comtesse, sans se laisser toucher par elle,
lui fit signe de s'asseoir.

--Votre conduite d'hier n'a pas de nom, mademoiselle! lui dit sa
bienfaitrice avec le calme de l'indignation concentre. Vous m'avez
induite en erreur en acceptant les hommages de M. Tchoudessof, et au
moment o, par vos coquetteries, vous l'avez amen  vous demander votre
main, vous faites l'esclandre d'un refus public! Vous devriez rougir de
votre conduite.

Vassilissa rougissait en effet de toutes ses forces; mais la comtesse,
qui avait coutume de parler sans regarder ceux qu'elle grondait, ne s'en
aperut pas.

L'accusation de coquetterie tait un peu mrite, et la jeune fille
sentait bien que l tait le point faible de sa dfense. Cependant,
comme l'audace grandit en proportion du pril quand on lutte pour sa
vie, elle se promit de ne cder sur aucun point et attendit la reprise
des hostilits.

--Pourquoi avez-vous refus cet honnte homme, qui a la faiblesse de
s'tre attach  vous? Rpondez! dit la comtesse en levant les yeux,
cette fois.

--Je n'ai pas d'autre raison, ma tante, que celle que je vous ai donne
hier: je ne l'aime pas.

--Et c'est aprs six semaines de coquetteries indignes que vous vous en
apercevez?

--Ma tante, je ne savais pas que j'tais coquette... Et la jeune ruse
en baissant les yeux. J'ai essay de l'aimer, voil tout, et je n'ai pas
pu.

--Comment, vous avez essay de t'aimer,  prsent?

La comtesse tait dsoriente et ne savait plus trs-bien distinguer ce
qu'il et fallu dfendre de ce qu'elle avait d permettre.

--Oui, ma tante; vous m'avez dit, en venant  Ptersbourg qu'il fallait
aimer son mari... J'ai bien vu que vous me destiniez M. Tchoudessof...

--A quoi avez-vous vu cela, mademoiselle?

--A ce que vous avez t trs-aimable avec lui, ma tante... un homme que
vous ne connaissiez pas auparavant; et puis, ds le premier jour, vous
l'avez amen dans notre salle d'tude.

La comtesse, dpite, chercha une chappatoire et n'en trouva point.

--Eh bien! mademoiselle, puisque vous tes si savante et que vous avez
dj tch de l'aimer, tchez encore.

--Je ne puis pas, ma tante.

--C'est ce que nous verrons!... Je veux ce mariage, entendez-vous... Je
le veux.

Vassilissa baissa la tte et ne rpondit pas.

--Je le veux! cria la comtesse qui s'oublia compltement devant cet air
de rsistance.

Sa nice ne disait mot; elle la prit par le bras et!a secouant rudement:

--Je le veux! dit-elle. M'avez-vous comprise?

--Oui, madame.

--Vous obirez?

--Non, ma tante, dit courageusement l'orpheline en regardant la comtesse
en face.

La comtesse eut un moment l'ide de broyer sur le parquet, sous ses
bottines, la frle enfant qui lui rsistait ainsi. C'tait la premire
fois de sa vie qu'elle avait affaire  la rsistance ouverte, avoue,
sans concessions. Elle se retint  grand'peine.

--Vous obirez pourtant! dit-elle. A dater d'aujourd'hui, vous quittez
la chambre que vous avez partage avec ma fille. Vous pervertiriez aussi
cette enfant par vos exemples de rbellion. Vous habiterez la chambre de
Justine Adamovna.

Les yeux de l'orpheline, qui e'taient remplis de larmes  l'ide de
quitter Zina, se schrent brusquement  cette mention de la protge.

--Vous m'entendez?

--Oui, ma tante.

--Vous allez y monter immdiatement. On y portera vos effets. Toutes les
aprs-midi,  quatre heures, vous descendrez ici, et M. Tchoudessof
viendra vous faire sa cour avant le diner. Ce soir, j'annonce vos
fianailles  la socit qui se runit chez nous--c'tait un jeudi--et
vous ouvrirez le bal avec votre fianc, que j'invite pour la premire
fois  mes soires On va commencer immdiatement votre trousseau, et
vous vous marierez le dimanche de Quasimodo. Vous m'entendez?

--Je vous entends, ma tante; mais je ne me marierai pas.

--Il y a loin d'ici l! dit la comtesse avec un rire sarcastique. Vous
avez le temps de changer d'avis.

Vassilissa garda le silence. Ceci tait plus tort que ce qu'elle avait
prvu.

--Votre fianc vous apportera ce soir son cadeau de fianailles. Vous le
porterez pour entrer au bal. On vous flicitera; vous rpondrez comme il
convient. Si tous faites un esclandre, ai vous me contredises sur un
seul point, je vous fais enfermer au couvent, et vous n'en sortirez pas.
Les filles telles que vous sont rares, Dieu merci, mais on en vient 
bout cependant! Allez.

Vassilissa se retira navre. La sparation d'avec Zina tait ce qui lui
cotait le plus. Le couvent tait loin--et puis c'tait un peu comme le
diable, dont on parle toujours et qu'on ne voit jamais;--mais l'absence
de Zina et la prsence de Justine  la fois, c'tait trop!

Elle monta  la chambre de la protge, o l'on avait dj port son lit
et quelques effets. Justine, fort aimable, la reut avec mille
tendresses.

--Je ne vous aurai pas longtemps pour compagne, lui dit-elle avec grce;
la comtesse a fait venir son tapissier ce matin, et l'on vous a command
une jolie chambre bleue pour votre appartement de nouvelle marie. Le
salon sera rouge. L'appartement est lou au coin de la Galernaa.

Vassilissa ne l'coutait plus. Une chambre bleue!... Et le prince qui
lui en avait prpar une si belle, qu'elle faisait plir les contes de
fes!

Justine s'aperut du peu de succs de son loquence et la laissa  ses
mdiations.

La journe a'coula. Le djeuner de Lissa lui fut servi en haut; elle ne
sortit point au moment de la promenade. A peine entendit-elle,  deux
heures, le bruit de la voiture qui emmenait miss Junior et son lve.

Avant le diner, sa femme de chambre vint la coiffer et lui apprit que
Zina avait beaucoup pleur, que pour cette raison elle n'avait pas
travaill et qu'elle tait alle chez un bijoutier choisir une parure
que sa mre voulait lui faire offrir  la fiance.

--On va vous donner beaucoup de belles choses, mademoiselle, disait la
femme de chambre.

Quand elle eut mis la dernire main  la coiffure et pos le bouquet de
jasmins blancs que la comtesse avait envoy exprs:

--Vous dnerez avec votre robe de ville, mademoiselle, lui dit cette
fille peu intelligente mais dvoue; aprs le dner, nous remonterons et
on vous mettra une belle robe neuve, qu'on vous a apporte tantt.

Ainsi, tout tait prpar de longue main pour cette fte de fianailles,
tout, except la fiance, qu'on avait nglig de consulter!

Vassilissa parut au diner avec sa robe de laine.

--Ma cousine Lissa, lui dit Dmitri en s'approchant d'elle au moment o
on se levait, tu et donc en pnitence?

Et il regarda d'un oeil furibond Justine qui s'approchait, et qui,
fidle garde du corps, emmena Lissa en haut sans lui avoir permis
d'changer un mot avec sa cousine.

Quand la jeune fille fut pare, la comtesse la fit appeler dans son
boudoir. Il pouvait tre neuf heures; les soires de la maison
Koumiassine ne devant jamais dpasser une heure du matin, on y venait
plus tt qu'on ne se rend d'ordinaire  ces sortes de runions. On
arrivait dj, et les instruments de musique s'accordaient de la faon
discordante qui, parat-il, ne peut s'viter. Zina, descendue avec sa
gouvernante depuis quelque temps dj, recevait les arrivants.

Tchoudessof, toujours irrprochable, tait avec la comtesse. Des crins
ouverts sur la table jetaient leurs feux sous la lumire de la lampe.
Jamais, aux yeux de sa fiance, Tchoudessof n'avait paru aussi laid qu'
la lueur de ces diamants.

--Approches, ma nice; voici M. Tchoudessof qui vous offre le cadeau des
fianailles. J'espre que vos ridicules enfantillages sont finis et que
vous allez vous montrer ce que vout tes au fond, une bonne enfant,
affectueuse et reconnaissante.

Vassilissa s'inclina sans rpondre. Tchoudessof fit un pas vers elle,
tenant  la main un crin qui contenait un large bracelet d'or, orn
d'un fermoir de rubis entour de brillants.

Il offrit l'crin  la jeune fille, qui resta immobile comme si elle
n'avait pas entendu.

La comtesse prit le bracelet dans l'crin, ouvrit le fermoir, saisit
brutalement le bras de sa nice et passa le bijou au poignet de
Vassilissa. Le fermoir produisit un bruit sec.

--On me rive ma chane, pensa la fiance, mais je saurai la briser, mme
si je ne peux russir que par la mort.

La comtesse tendit alors  Tchoudessof le bras inerte qu'elle n'avait
pas quitt:

--Baisez la main de votre fiance, monsieur, dit-elle.

Tchoudessof, empress, radieux, s'avana et prit la main qu'on lui
offrait. Au moment de la porter  ses lvres, il leva les yeux sur le
visage de Lissa. Elle le regardait calmement; ses beaux yeux bleus
n'exprimaient ni colre ni ddain; ils semblaient dire:--Voyons jusqu'o
vous oserez aller:

Le fianc, inquiet de ce regard nigmatique, tait prt  laisser
retomber la main froide et morte qu'il tenait, lorsque la comtesse lui
dit avec impatience:

--Eh bien! est-ce que vous hsitez? L'employ du Snat baisa
respectueusement, du bout des lvres, les doigts de Vassilissa et lcha
la main qui retomba, froissant le dessous de soie de lu robe de bal.

--C'est bien, dit la comtesse. Voici, mon enfant, le cadeau que je vous
offre, avec mes voeux pour votre bonheur.

C'tait un mdaillon assorti au bracelet. Tout en attachant au cou de sa
nice, toujours immobile et muette, le collier d'or qui soutenait ce
mdaillon, la tante ajouta:

--Vous reconnatrez bientt, j'espre, que tout le monde ici vous aime
et n'a en vue que votre bien.

L-dessus, la comtesse, sincrement convaincue de la vrit de ton
assertion, baisa le front glac de Vassilissa.

--Encore une chane! pensa celle-ci, qui sentait  son cou le froid du
collier: mais deux ou dix, ou plus, peu importe! L'me a des ailes!

Sa tante la regarda: elle attendait un remerciement; ce silence prolong
la troublait, malgr son assurance. Elle sonna et fit appeler sa fille.
Pendant qu'on allait la chercher, elle planta dans tes cheveux de
Vassilissa une toile de diamants, prsent du comte. Un dernier crin
attendait sur la table.

Zina accourut, si lgre et si rapide qu'on ne l'entendit pas venir.
Toute blanche dans son nuage de tulle, elle sauta au cou de sa cousine.
Les deux jeunes filles restrent embrasses une seconde sous les yeux de
la comtesse, qui, fort mcontente de cette effusion, ne savait cependant
comment l'empcher.

--Offrez  votre cousine, dit-elle, le souvenir que vous avez prpar 
son intention.

Zina prit les boutons d'oreilles dans la petite boite; mais ses mains
tremblaient si fort qu'elle ne put tes attacher. Ce fut Vassilissa qui
passa les bijoux  ses petites oreilles roses. Sa main,  elle, ne
tremblait pas.

Sur un regard de sa mre, Zina commena:

--Accepte ce souvenir, chre cousine, comme gage de mon amiti et de mes
souhaits de bonheur...

Sa voix a'trangla, et elle saisit Lissa dans une treinte dsespre.
Les garnitures de leurs deux robes froisses s'taient enchevtres dans
cet embrassement. Pendant qu'elles se dgageaient:

--Ne me dis rien, murmura Vassilissa, ne me tais pas pleurer: cela leur
ferait plaisir.

Zina resta prs d'elle, plus ple certainement et plus tremblante que la
victime.

--Monsieur Tchoudessof, dit la comtesse, offrez le bras  votre fiance.
Nous descendons.

L'orchestre jouait en bas les valses mlodieuses  la mode dans ce
temps-l. Les sons arrivaient distinctement au premier. Tchoudessof
s'engagea dans l'escalier; les doigts gants de blanc de Lissa
reposaient sur sa manche.

Au tournant de la rampe, pendant que Zina et sa mre se tenaient
forcment un peu en arrire, cartes par la trane de sa robe. Lissa,
adressant pour la premire fois la parole  son fianc:

--Monsieur, lui dit-elle, je ne vous aime pas, je ne tous aimerai
jamais... Si vous tes on honnte homme, renoncez  des projets qui
feraient le malheur de nos deux existences.

Elle le regardait bien en face; ses yeux bleus, agrandis par la torture
qu'elle subissait intrieurement, cherchaient au fond de l'me de cet
homme l'tincelle divine qui devrait se trouver en chacun de nous.
Tchoudessof, de sa main droite, prit doucement les doigta gante et
voulut les porter  ses lvres; il souriait d'un air fat, comme pour
dire:--Ce ne sera rien, allez, on s'y fait...

Vassilissa retira sa main avec un tel air de menace, que Tchoudessof se
crut soufflet. Depuis la vole de coups de canne qui avait rompu son
premier roman, il n'avait pas prouv de frayeur aussi vive! Ils taient
arrivs au bas de l'escalier: la comtesse les rejoignit, passa devant
eux avec sa fille, et les quatre personnages entrrent dans la salle de
bal. La musique s'interrompit:

--Monsieur Nicolas Tchoudessof, dit la comtesse au premier groupe qui
l'entoura, fianc d'hier  ma nice Vassilissa.

Tchoudessof fut, en un clin d'oeil, tois et jug. Les compliments n'en
plurent pas moins de tous cts sur la fiance, qui saluait
silencieusement; les jeunes filles embrassaient ses joues amaigries, les
dames la baisaient au front, les jeunes gens lui faisaient une
inclination profonde; elle acceptait tout, rpondait  tout par le mme
geste machinal.

L'orchestre entama une valse, et Tchoudessof, enlaant sa fiance,
s'envola avec grce. Aprs le premier tour, il s'apprtait  continuer;
Vassilissa s'arrta court.

--Je suis fatigue, monsieur, lui dit-elle, je vous remercie.

Elle s'assit. Zina, qui la suivait des yeux, vint auprs d'elle, et un
groupe de jeunes filles la spara bientt de l'odieux fianc.--Tu vas te
marier?--Est-ce que a te fait plaisir?--Tu l'aimes, ce monsieur?--Il
n'est pas beau. --C'est un civil.--Pourquoi n'pouses-tu pas un
officier?--Ce serait bien plus gentil.--Est-ce que tu te marieras
bientt?--Ce sont tes cadeaux de noces?

Ces questions et cent autres s'chapprent  la fois de vingt bouches
rieuses. Puis un silence relatif se fit, car Vassilissa ne parlait pas,
ne souriait pas, et ce n'est pas l'usage des fiances.

--Je le dteste! dit-elle.

--Oh! dirent toutes les jeunes filles, et pourquoi l'pouses-tu?

Vassilissa n'osa rpondre. De l'autre ct du salon, sa tante regardait
d'un air srieux. Elle se contenta de secouer ngativement la tte, puis
regarda ses compagnes d'un air o le triomphe se mlait  la colre.

--Tu ne l'pouseras pas? lui dit l'une d'elle. Comment feras-tu?

--Je n'en sais rien, rpandit Vassilissa, mais si je l'pouse, cela
m'tonnera bien. En attendant, puisque c'est un bal de fianailles,
mesdemoiselles, amusons-nous!

D'un geste, elle rompit le cercle et parut au milieu des danseurs.
Maritsky se trouvait devant elle.

--Je vous flicite, mademoiselle, lui dit-il avec une nuance de ddain.

--Vous trouvez mon choix trange? rpondit-elle en souriant.

Depuis qu'elle avait proclam sa haine pour Tchoudessof, elle se sentait
vingt fois plus forte.

--J'avoue, en effet... rpliqua le jeune officier abasourdi.

--Ce n'est pas mon choix, monsieur, dit-elle, et, s'il plat  Dieu, cet
homme...--elle appuya sur le mot,--ne sera jamais mon mari.

--Alors pourquoi...

--Ma tante est plus sage que moi!

Vassilissa releva ses yeux baisss; une expression de malice enfantine
claira son visage. L'orchestre jouait toujours sa valse. Maritsky
s'inclina devant elle: elle mit sa main sur l'paule du jeune officier
et fit trois fois avec lui le tour de la salle. On ne sait quel mot
d'ordre avait circul parmi toute cette jeunesse, mais Tchoudessof eut
beau faire, jusqu'au prochain quadrille il ne put venir  bout de percer
le groupe qui se reformait sans cesse autour de sa fiance.

Sa position,  lui, tait fort embarrassante: il n'avait pas d'amis,
personne ne le connaissait; la comtesse avait beau le prsenter, aprs
deux ou trois phrases de politesse inspires par la curiosit, on
n'avait plus rien  lui dire. En revanche, on le regardait beaucoup.

Vassilissa, au milieu des compagnes de son enfance, entoure et
courtise par les jeunes gens qu'elle connaissait, quelques-uns depuis
le berceau, d'autres depuis quelques semaines au moins, Vassilissa se
sentait  son aise: elle voyait que son fianc dplaisait  tout le
monde, et elle tait ravie. Elle prenait un plaisir sans bornes  le
voir tourner, inquiet et ennuy, autour de son petit royaume. Lorsque
les hasards de la valse la faisaient passer auprs de lui, elle sentait
avec une satisfaction maligne les rubans de satin de sa ceinture claquer
comme un coup de fouet sur le drap noir de son habit.

Elle russit pendant une heure  le tenir loign d'elle; et au bout de
cette heure-l, tout le monde dans la maison, jusqu'aux domestiques qui
gardaient les fourrures dans l'antichambre, savait que la comtesse
mariait mademoiselle Gorof contre son gr.

Mais, hlas! toute joie doit finir: il fallait bien danser un quadrille
avec le fianc!... Zina s'arrangea pour leur faire vis--vis avec
Maritsky, afin de pouvoir au moins serrer la main de sa cousine quand
les rgles de la contredanse les feraient se rencontrer.

Pendant ce quadrille, Lissa ne rpondit que oui et non  Tchoudessof.
L'autre couple, au contraire, causait avec beaucoup d'animation. Zina
tait trs-prudente; l'espce particulire de rserve que le grand monde
inspire  ses nourrissons ds le berceau permet de dire beaucoup de
choses sans se compromettre. La jeune comtesse ne pronona pas le nom de
sa mre, ne dit que du bien de Tchoudessof, ne souffla mot de Justine
Adamovna, ni de la manire dont ce mariage avait t conclu, et, au bout
de vingt-cinq minutes, quand le quadrille cessa, Maritsky, plein de
compassion pour la victime, regardait la comtesse Koumiassine comme une
tante qui avait fort envie de marier sa nice, et lui avait pria le
premier venu.

Le premier venu! Lui aussi, Maritsky, aurait pu tre le premier venu
a'il s'tait prsent, et on lui aurait donn cette jolie personne. Oui,
et c'et t beaucoup mieux,  tous les points de vue... Mais il tait
trop tard. Mme en admettant quelle n'poust pas Tchoudessof, 
prsent, on ne la lui donnerait pas... La comtesse serait
trs-mcontente, et ses parents  lui ne voudraient pas d'une
belle-fille qui aurait eu un premier mariage scandaleusement rompu aprs
des fianailles officielles... Et le jeune homme, qui n'avait jamais
pens  pouser mademoiselle Gorof, se prit  regretter de n'avoir pas
eu cette ide plus tt.

Dans le courant de la soire, il invita plusieurs fois Zina, pour parler
de sa cousine, et celle-ci, qui trouvait Maritsky trs-gentil, ne
demandant pas mieux que de causer, ils devinrent les meilleurs amis du
monde.

Le bal finit, la foule s'coula peu  peu;  une heure et demie, la
comtesse et les deux jeunes filles se trouvrent seules avec Tchoudessof
dans la salle  manger, o l'on avait soup.

Le fianc prit cong de la comtesse en la remerciant de toutes les
grces dont elle le comblait.

La grande dame sourit avec bienveillance.

--J'espre, Vassilissa, dit-elle  sa nice, que vous avez achev de
vous ranger  des sentiments plus raisonnables.

--Je n'ai pas chang, ma tante, rpondit la jeune fille. Vous m'avez
dfendu de faire un esclandre, je n'ai pas voulu vous dsobir dans
votre maison. Mais, si on me mne  l'glise quand le prtre
m'interrogera, je rpondrai: non!

Au mouvement hroque de sa tte blonde, les brillants dont elle tait
couverte jetrent leurs feux sur Tchoudessof, bloui et vex.

La comtesse se tut pendant un instant.

--Vous aurez le temps de rflchir d'ici l. Nous n'en continuerons pas
moins les prparatifs du mariage, monsieur Tchoudessof, dit-elle au
fianc.

Et, par esprit de compensation sans doute, elle lui donna sa main 
baiser.

Vassilissa avait mis ses deux mains derrire son dos; mais Tchoudessof,
qui se rappelait encore le regard qu'il avait reu dans l'escalier, ne
rclama point cette faveur, qui lui tait pourtant lgitimement due, et
s'en alla la tte leve, mais au fond trs-penaud.




                                XXI

                          Zina a une ide.


En rentrant dans sa nouvelle chambre, celle qu'elle partageait
dsormais, avec mademoiselle Justine. Vassilissa trouva les crins de
ses nouveaux bijoux rangs sur la table de toilette. La protge, tout
sucre et tout miel, l'aida  reloger les diamants dans leurs nids de
velours et lui donna la cl d'un petit meuble o elle devait les
enfermer.

--Que de belles choses vous avez reues, mademoiselle! lui dit-elle. On
vous a vraiment fait de jolis cadeaux! Demain j'ai ordre de madame la
comtesse d'aller avec vous au magasin hollandais acheter la toile pour
votre trousseau. Vous la choisirez vous-mme.

Vassilissa regarda la protge de ce mme air tranquille auquel elle
avait dj accoutum son visage.

--Est-ce que ma tante vous a ordonn de me faire la conversation? lui
dit-elle de sa voix douce.

--Mademoiselle... je ne sais vraiment comment prendre cette question...

La femme de chambre de Vassilissa et une petite fille qui arrangeait la
chambre de Justine, du temps qu'elle tait seule, taient prsentes 
cette conversation.

--Si vous n'avez pas reu d'ordres contraires, dit la fiance en russe,
je vous serai oblige de me parler le moins possible. Votre prsence
m'est dsagrable; on me l'impose, je dois la subir; mais, jusqu' ce
que ma tante m'ait ordonn de me soumettre au supplice de vous entendre,
vous trouverez bon que je me dispense de vous couter.

La petite fille, qui dtestait la mam'zelle, dont elle ne recevait que
des gronderies, touffa un gros rire  la faon des servantes russes.
Disons, en passant, qu'elle tait fille de parents pauvres et que, sous
un prtexte quelconque, elle fut mise  la porte quinze jours plus tard.

--Vous tes bien fire, mademoiselle! rpondit Justine en franais; si
c'est votre nouvelle position de fiance qui vous monte  la tte, vous
n'avez pas besoin d'tre si hautaine: votre mariage ne vous donnera ni
un nom ni une fortune! C'est l ce que vous aviez rv sans doute; mais
Dieu se sert de tous les moyens pour punir les orgueilleux; celui qu'il
a pris est bon sans doute...

--Je vous souhaita le bonsoir, dit Vassilissa en lui tournant le dos.

La protge continuait sas phrases filandreuses. Une ide d'en haut vint
 l'orpheline: elle se mit  genoux devant les images et resta longtemps
prosterne. Justine n'osa pas troubler sa prire, et fut oblige de se
coucher sans en dire plus long, car Vassilissa ne se releva que vers le
matin.

Son sommeil fut de peu de dure. La comtesse la fit mander de bonne
heure.

Justine avait dj port plainte contre la pauvre petite fiance, et il
lui fut enjoint de prter l'oreille  tout ce que la protge lui
dirait.

--C'est une personne sage et entendue, lui dit sa tante, elle ne peut
vous donner que de bons conseils. Vous me ferez le plaisir de l'couter
avec le mme respect que si c'tait moi. De plus, c'est avec elle que
vous sortirez dsormais.

Lissa courba la tte.

A partir de ce jour, elle fut oblige d'entendre le parlage gal et
monotone de Justine, qui ne parlait pas vite, mais qui ne s'arrtait
gure.

Cette voix douce, coeurante, lui rebattait les oreilles tout le long du
jour des perfections de Tchoudessof, des devoirs d'une femme marie, de
la ncessit d'tre humble, des vertus chrtiennes, etc., etc., si bien
que l'orpheline se sentait quelquefois prs de s'vanouir sous la
pression continue et gradue de cette machine  torturer.

On la tranait dans les magasins on mettait des toffes, des dentelles
sous ses yeux; elle ne regardait rien, ne disait rien. On lui essaya des
robes, elle se laissa faire. On lui apporta des bonnets, ce rve des
jeunes filles dans un pays o les femmes maries ont seules le droit
d'en porter; elle se les laissa essayer sans rien dire. On la conduisait
devant les glaces pour voir combien elle tait jolie, comme tout cela
lui allait bien; elle se regardait, ne souriait pas  son image et se
dtournait sans mot dire.

Tous les jours, en prsence de Justine ou de sa tante, Lissa recevait la
visite de Tchoudessof. Muette, elle le laissait parler; il lui apportait
des prsents, elle les oubliait sur la table, et il fallait les lui
envoyer par un domestique. Un jour il apporta une loge pour les
Italiens; elle se laissa tomber dans l'escalier, se contusionna une
articulation et ne put sortir de huit jours.

Le carme tait venu; le jeudi du bal des fianailles avait t
l'avant-dernier de la saison. La gaiet et l'animation de la maison
Koumiassine avaient fait place  la plus noire mlancolie. Dmitri,
dsormais trs-sage, passait ses soires avec sa soeur et miss Junior,
qui parlaient de Vassilissa. Le petit garon, priv  la fois de ses
deux amies, avait perdu sa gaiet; de temps  autre, il faisait bien
quelque polissonnerie, mais son rire, qui ne trouvait plus d'cho, le
fatiguait tout de suite; la seule chose qu'il et gagne tait de ne
plus voir qu' btons rompus son ennemie Justine.

La comtesse,  vrai dire, n'tait pas contente de la manire dont
marchaient les choses; elle craignait que Vassilissa, comme elle l'avait
dit, ne fit un esclandre irrparable le jour de son mariage.
Heureusement, elle ignorait que l'ide de sa nice lui avait t
souffle par madame Gorof. En l'embrassant, celle-ci avait eu le temps
de lui murmurer: A l'glise, on peut dire non!

Ces quelques mots avaient fait de Vassilissa une personne toute
diffrente: elle tait sre de ne pas pouser Tchoudessof. Mais aprs?

Trois semaines seulement les sparaient, du jour fatal, lorsqu'un
accident survenu dans un des nombreux tablissements que protgeait la
comtesse fora celle-ci  s'absenter pour quelques heures, en compagnie
de sa fidle et indispensable protge.

A peine leur voiture avait-elle quitt le perron, que Zina franchit
l'escalier et bondit chez sa cousine. Depuis deux mois les jeunes filles
ne s'taient vues qu'en public.

--Et misa Junior? dit Vassilissa ds qu'elle put parler.

--Elle a fait semblant de lire trs-attentivement lorsque la voiture est
partie. Je suis sre qu'elle est bien aise que je sois venue. Tu
comprends bien quelle le sait, quoique je ne lui en aie rien dit. Que
vas-tu faire?

--A l'glise, je dirai non, voil tout, rpondit Vassilissa, qui, dans
les bras de son amie, sentait l'nergie factice qui la soutenait depuis
si longtemps faire place  des larmes irrpressibles et  un
affaissement complet.

Ma mre ne te le pardonnera jamais! dit Zina. C'est mal, ce qu'elle fait
l, elle n'a pas le droit de te forcer  te marier... Tu sais, tout le
monde le dteste, ton Tchoudessof! Il a l'air d'un sacristain mont en
grade--c'est Maritsky qui disait a, l'autre soir, chez Sophie Karine,
o il y avait la lanterne magique.

--Ah! tu as vu Maritsky? dit Lissa, dont les joues se colorrent
lgrement.

--Oui. On a'a pas dans--en carme, tu sais--mais on a jou aux petits
jeux et on s'est bien amus. Si tu avais t l, ma pauvre Lissa! Voil
qui fera un gentil mari, ce Maritsky--tout le monde serait bien aise de
l'avoir.

--Toi aussi? dit Lissa en souriant.

--Oh! moi...

Zina resta songeuse.

--Qu'est-ce que tu feras aprs que tu auras refus Tchoudessof? C'est
cela qui fera une scne  l'glise! Comme dans _Lucie de Lammermoor!..._
Seulement Edgar ne viendra pas, parce qu'il n'y a pas d'Edgar... Oh! oh!
s'cria-t-elle en bondissant sur ses pieds. J'ai trouv!

--Tu as trouve? Dis-moi ce que c'est, Zina! Le bonheur de ma vie est
dans tes mains. Parle vite!

Les mains et les lvres tremblantes de la pauvre enfant se tendirent
vers sa cousine avec l'expression de la prire.

--Non, non, ma chrie, je ne puis pas te le dire: c'est impossible, tu
ne pourrais pas le permettre; tandis que, toute seule, je puis!...

Elle embrassa troitement sa cousine.

--Je t'ai promis de te protger et je te protgerai, dit-elle en
dployant toute ta grce de sa haute stature.

Elle tait beaucoup plus grande et plus forte que sa cousine,
quoiqu'elle ft plus jeune, et, vritablement, elle avait l'air d'un
archange protgeant une martyre dans l'arne.

--Est-ce que ce sera long? demanda Vassilissa.

--Je n'en sais rien: je vais commencer aujourd'hui mme. Cela ne dpend
pas de moi seule, ma chrie, mais je crois que je russirai! Et si je ne
russis pas, tu auras toujours la ressource de dire non  l'glise. Mais
ne crains rien... on te sauvera!

Aprs bien des caresses, quelques larmes et beaucoup de promesses, tes
deux cousines se sparrent de peur de surprise. Vassilissa essaya de
reprendre un peu de calme en prvision de la lutte qu'il fallait
recommencer  l'heure de la visite de Tchoudessof, et Zina descendit
dans sa chambre.

Miss Junior la regarda sans rien lui demander. Ses yeux interrogeaient
pourtant Zina, qui l'aimait mieux depuis quelque temps, en rcompense de
aa discrtion.

--Elle ne va pas mal, dit la jeune comtesse. Ma visite lui a fait
beaucoup de bien.

Tout en parlant, elle fouillait dans son secrtaire, o elle prit une
enveloppe quelle mit discrtement dans sa poche.

--Oh? miss Zina! si la comtesse savait!

--Elle ne le saura pas, miss Junior! Nous ne le lui dirons ni l'une ni
l'autre, et personne ne m'a vue.

En disant ces mots, elle tira  elle son cahier de copies, en dtacha
une feuille avec des ciseaux et se mit  griffonner sur la couverture.

--Miss Junior, dit-elle, regardez donc mes derniers dessins: il me
semble qu'ils sont moins bons que ceux de l't dernier.

Pendant qu'elle parlait, elle avait t chercher un immense carton,
qu'elle disposa sur l'appui intrieur de la fentre, de faon  ce que
l'Anglaise lui tournt le dos. Lorsqu'elle la vit absorbe dans les
comparaison,, la jeune comtesse crivit  la hte, d'une grosse criture
d'colier, sur la feuille arrache  son cahier de copies:

On veut marier Vassilissa Gorof malgr elle. Elle se laissera mourir
plutt que d'y consentir. Le fianc est un misrable, il s'appelle
Tchoudessof. Venez dlivrer la malheureuse. Htez-vous.

Elle ne saigna pas. De la mme criture, elle crivit sur l'enveloppe
timbre:

_A Son Excellence le prince Chourof,  Chourovo, gouvernement de N..._

Puis elle cacheta sa lettre avec un pain  cacheter gomm, reprsentant
un lvrier, qu'elle avait pris dans sa boite  emblmes. Lorsque cette
grosse besogne fut termine:

--Miss Junior! dit-elle.

--Que voulez-vous?

--Si nous allions nous promener?

--Maintenant? Il est tard! Il faut vous habiller pour dner!

--Pas encore, maman n'est pas rentre. Allons  pied, ne ft-ce que
jusqu'au bout de la rue.

Miss Junior cda. Dix minutes aprs, elles descendaient les marches du
perron.

--A droite? dit t'Anglaise, au quai de la Cour?

--Non,  Gauche! dit Zina. Nous verrons venir la voiture de maman, si
elle rentre avant nous.

Cinquante pas plus loin se trouvait une boite aux lettres. D'un
mouvement rapide, Zina tira l'enveloppe de sa poche et la jeta dans le
gouffre.

--Oh! miss Zina, dit l'Anglaise pouvante,  qui crivez-vous?

--Pas  un amoureux, soyez tranquille! dit Zina en riant.

Elle avait envie d'embrasser miss Junior sur tes deux joues, de lui
tirer la langue, de faire des grimaces aux passants, de tirer sur la
queue des chiens errants, de faire enfin tout ce que les biensances
interdisent dans la rue.

--Mais, miss Zina, c'est trs-grave! Si madame la comtesse savait....

--Nous ne lui dirons pas, miss Junior?

--A qui avez-vous crit?

--Au prince Chourof, pour qu'il vienne sauver ma cousine, puisque vous
voulez le savoir. Mais si vous me dnoncez, miss Junior, ajouta-t-elle
en la regardant en face de ses grands yeux mutins et caressants, je ne
vous reverrai de ma vie! Et, d'ailleurs, la lettre n'est pas signe: je
dirai que ce n'est pas vrai, je dirai que c'est vous!

L'Anglaise grommela pendant plusieurs jours, toutes les fois qu'elle se
trouva seule avec Zina.

--Ecoutez, miss Junior, lui dit celle-ci un beau matin avec un sourire
plus malin et plus caressant que jamais, si vous m'en parlez encore, je
raconterai comment je m'y suis prise et maman dira que vous n'tes gure
fine pour que j'aie pu crire ma lettre, la cacheter et la mettre  la
poste sous votre nez.

Cet argument irrsistible, aid de la piti sincre que l'Anglaise
prouvait pour la victime valut la paix dfinitive  Zina.




                               XXII

            Comment le prince Chourof avait pass l'hiver.


Depuis ce triste soir de novembre o son beau rve s'tait envol, le
prince Chourof avait men une vie singulirement varie.

Pendant les huit premiers jours, il s'tait enferm chez lui, vivant de
th et de confitures, afin de mieux savourer sa douleur. Puis, ce rgime
dbilitant ayant fatigu son estomac sans endormir son chagrin, il avait
essaye de se distraire. Pendant trois mois, ses chevaux harasss
l'avaient voitur aux quatre points cardinaux; il avait rendu des
visites qui dataient de dix ans. Dans sa recherche fbrile de
distractions mondaines, il tait mme all voir l'archevque de son
diocse,  cent vingt verstes de l, excursion que les propritaires
campagnards considrent plutt comme une promenade que comme un voyage.
Le prlat lui avait promis de s'arrter chez lui, l'anne suivante, en
faisant sa tourne piscopale. Mais telle tait la mlancolie de
Chourof, que cette promesse ne l'avait pas consol.

Voyant que le proche voisinage ne lui offrait pas de ressources
srieuses, il alla a'installer dans la maison qu'il possdait comme
pied--terre au chef-lieu de son gouvernement. C'tait en pleine saison
d'hiver: les bals succdaient les uns aux autres, trs-brillants et
trs-longs. On y dansait de huit heures du soir  six heures du matin.

Le prince ne manqua pas un bal, arriva le premier et partit le dernier,
fit la cour aux plus jolies filles de marchands que l'on pt voir, et,
aprs avoir fait natre dix-huit passions au moins dans autant
d'inflammables petits coeurs bourgeois, il reconnut, un beau jour, que
l non plus n'tait pas l'oubli. Alors il partit pour Moscou.

Il y retrouva quelques-uns de ses camarades de rgiment, devenus des
personnages, pars du grade de gnral ou des ordres civils les plus
tincelants, presque tous pres de jolis garons vtus  la russe, en
chemises de soie rouge serres  la ceinture par des galons d'or, ou
bien de jolies fillettes en robes dcolletes, dj trs-sages et fort
bien leves, promettant de faire un jour les plus aimables coquettes du
monde.

--J'ai trop attendu, se dit le pauvre vieillard de trente-deux ans;
j'aurais d me marier comme eux, il y a une dizaine d'annes. A prtent,
je ne suis plus qu'un vieux garon, et je mourrai clibataire.

Pour chasser un peu ses tristes rflexions, il se dcida un soir  aller
souper dans un cabaret trs  la mode parmi la jeunesse de Moscou. On y
faisait de la musique; de temps en temps on y rencontrait une troupe de
chanteurs tyroliens ou sudois--mais plus particulirement bohmiens.

Le soir qu'il s'y rendit, le cabaret tait plein. On riait, on parlait
trs-haut et l'on faisait grand accueil  une troupe nouvelle de
tziganes qui dbutait ce jour-l.

C'tait entre deux morceaux. Les chanteurs, mls au public de choix,
s'taient disperss dans la grande salle. Les garons firent une place
au prince, qui, de par son nom et sa fortune, tait sr d'tre partout
au premier rang, sans mtaphore. Les chanteurs et les chanteuses se
grouprent de nouveau, et les voix, diverses de timbres, si bien
assouplies et maries ensemble qu'elles semblaient tre une seule voix
plutt qu'un quatuor, entonnrent une de ces chansons au rhythme ingal
et onduleux, aux lans soudains, brusquement comprims, qui donnent un
caractre si passionn  cette musique trange que l'on ne saurait
classer dans aucune cole.

Ce jour-l le prince ne s'ennuya pas; les chants bohmiens l'avaient
tir de l'ornire mlancolique dans laquelle il semblait suivre le char
funraire de sa jeunesse, et le lendemain il revint.

Au bout de quelques jours, l'attrait de nouveaut bizarre qui l'avait
sduit perdit tant soit peu de son charme. Il fit alors plus ample
connaissance avec la troupe, qui se composait de quatre femmes et de six
hommes.

Les femmes taient laides,  l'exception du contralto. Celle-ci tait
une belle fille d'environ vingt ans, au type tzigane fortement accentu,
aux yeux noirs et brillants comme du charbon de terre. Ses dents
catiraient son visage quand elle chantait et quand elle souriait; mais
elle n'tait pas prodigue de sourires, malgr les amabilits de tout
calibre que lui dcochaient les jeunes gens  la mode.

Son humeur bizarre s'adoucit cependant avec le prince, qui tait, il
faut le dire, d'une prodigalit insense. Mais celui-ci se lassa tout 
coup et annona brusquement son dpart pour ses terres.

--Nous irons chanter chez vous en faisant notre tourne de province, dit
en souriant la jolie tzigane.

--C'est une ide! rpondit Chourof enchant. Commenons par moi,
j'inviterai toute la noblesse des environ.

Aux premier, jour du dgel, en effet, les bohmiens quittrent Moscou,
et, un beau matin, le prince les vit arriver chez lui en quatre
chariots, avec cet appareil nomade que ces gens ne peuvent se rsoudre 
abandonner, mme lorsqu'ils sont assez riches pour voyager autrement.

Les messagers du prince coururent inviter tous les environs, et, le
surlendemain, la salle de bal, brillamment claire, recevait ceux  qui
l'tat des chemins avait permis de se mettre en route--c'est--dire 
peu prs tout le monde, car il n'y a gure d'obstacles pour les gens qui
s'ennuient.

La soire fut des plus brillantes. La bohmienne avait connaissance de
mariages contracts par des femmes de sa caste avec des personnages
aussi riches et aussi nobles que son hte; elle se surpassa elle-mme.
Un des voisins de Chourof, le comte K... en fut tellement enthousiasm,
qu'il alla jusqu' dire au prince:

--Tudieu, mon cher ami, vous avez l une belle crature... Quand vous
n'en voudrez plus, dites-lui de venir me voir.

Ce jour-l, Chourof ne s'ennuya pas non plus.

Le lendemain matin, pendant que la troupe se reliait dans le pavillon
qui lui avait t assign pour demeure, la belle chanteuse, accompagne
du prince, parcourait toute sa riche maison. Elle allait et venait,
regardant tout, touchant  tout, admirant  et l de jolis objets que
le prince lui offrait galamment. Tout  coup, arrive sur le palier du
premier tage, elle mit la main sur le bouton de la chambre bleue. Le
prince lui saisit le bras: elle s'arrta surprise.

--Une chambre  secret? dit-elle, je veux la voir.

--Non, dit le prince, vous ne la verrez pas.

--Et si je le veux? dit la tzigane en avanant la main avec un geste
d'enfant gt.

Le prince lui tourna le dos et descendit. La clef tait dans son
secrtaire.

Aprs avoir bien secou le bouton et essay vainement de trouver un
ressort secret, la chanteuse alla rejoindre son hte; elle le trouva qui
rglait les honoraires du chef de la troupe. On attelait dj les
chariots, et, une heure aprs, toute la petite caravane, y compris ta
belle fantasque, avait quitt la demeure de Chourof.

Lorsque le dernier chariot eut disparu au bout de l'alle, le prince
ouvrit la chambre bleue--chauffe par un calorifre qui maintenait toute
la maison  la mme temprature--toujours prte  recevoir la princesse
qui viendrait. Il ferma la porte derrire lui, s'approcha du lit, se mit
 genoux, et, pleurant comme un enfant, il demanda pardon  Vassilissa.

Le carme prtait aux rflexions srieuses, il resta huit jours sans
sortir de chez lui. Le neuvime jour, c'tait un dimanche, en revenant
de la messe, il rencontra le messager qui lui apportait ses lettres de
la station de poste voisine. Il pleuvait; la neige fondue tait aussi
dsagrable sous les roues de sa calche que sous les patins d'un
traneau. C'tait un de ces temps humides et froids qui glacent les plus
rsolus, et Chourof avait grande envie d'tre rentr chez lui pour
prendre une tasse de th bien chaud.

Aprs avoir mis  son ct le sac qui renfermait la correspondance, il
s'tait envelopp dans sa pelisse et chaudement rencogn, lorsqu'une
seconde pense lui vint.

--Qui est-ce qui s'est souvenu de moi? se demanda-t-il.

Et il ouvrit le sac de cuir.

La premire lettre qui lui tomba sous la main fut celle de Zina. Il
regarda l'criture, tourna et retourna la missive, puis se dcida  la
dcacheter. Il la lut deux fois et resta stupfait--si stupfait qu'il
fut quelques secondes avant de a'apercevoir que son quipage tait
arrt devant son propre perron. Son valet de chambre, en dtachant le
tablier de la calche, le rappela au sentiment de la ralit.

--Ne dtelle pas! dit-il au cocher. Je repars. Il monta chez lui,
toujours proccup, et relut encore une fois la lettre sans signature.

--Si c'est une mystification, se dit-il, je couperai tes oreilles 
celui qui l'aura faite; et je le trouverai, quoi qu'il en ait.

Son parti tait pris. Il mit dans son portefeuille tout ce qu'il avait
d'argent disponible, s'assura des moyens d'en avoir d'autre, fit
prparer en un clin d'oeil une petite valise, puis, sans manger,
descendit lentement l'escalier comme quelqu'un qui rflchit, se tta
pour voir s'il n'avait rien oubli, et remonta prcipitamment.

D'un tour de main, il ouvrit la chambre bleue, courut au lit, enfona sa
tte dans les oreillers, baisa fivreusement la batiste brode, referma
la porte, et redescendt aussi vite qu'il tait mont.

Son valet de chambre, galement prt pour le dpart, fit avancer la
calche, et, quand Chourof s'y fut install, grimpa sur le sige.

--O faut-il aller, Votre Excellence demanda-t-il en se tournant vers
son matre.

--A Ptersbourg, rpondit celui-ci. Son domestique le regardait sans
comprendre.

--A la station de poste! dit le prince. Et vite! L'quipage partit au
galop.




                               XXIII

                   Chourof ne perd pas ton temps.


Chourof n'avait pas contre les chemins de fer les prjugs
aristocratiques de sa noble voisine. Il trouva mme l'express fort 
point, car, en arrivant  Moscou, il se fit conduire directement  la
gare et n'eut que le temps de sauter dans un wagon.

Comme il tait trs-fatigue par la longue traite qu'il venait de
fournir, il commena par s'endormir le plus confortablement du monde, et
ne fit qu'un somme jusqu' l'heure du diner. Les exigences de son
estomac, aussi bien que le remue-mnage qui l'entourait, le rveillrent
juste  point: il entra dans la vaste salle du buffet et s'attabla
devant un bon repas. Aprs avoir dpche vivement les premires
bouches, il dfit le col de sa pelisse et releva la tte.

--Tiens! s'cria son vis--vis, Chourof! Vous allez  Ptersbourg?

--Oui, rpondit le prince, et vous, Zakharief?

--Moi, j'en viens et j'y retourne. J'ai pass vingt-quatre heures 
Moscou pour une affaire. Et vous resterez longtemps  Ptersbourg?

--Je n'en sais absolument rien. O tes-vous?

--Wagon no. 549. Avez-vous de la place chez vous?

--Je suis tout seul. Venez donc dans mon coin: 347, deuxime coup.

--Avec plaisir. Ds qu'on repartira, j'emmnage. Nous ferons une partie
de cartes.

--Trs-bien.

La cloche annona bientt le moment du dpart. Chacun remonta dans son
compartiment, et, deux minutes aprs, grce aux wagons  l'amricaine
qui rendent si commode le parcours entre Ptersbourg et Moscou,
Zakharief entra dans le coup du prince, suivi d'un employ porteur de
son menu bagage. Celui-ci dressa la table de jeu qui meuble les salons
de premire classe, alluma deux bougies et se retira aprs avoir promis
aux voyageurs, qui donnaient de bons pourboires, la solitude complte
jusqu' destination.

La partie de cartes s'engagea: le wagon bien chauff, les bons cigares,
la perspective d'une tasse de th  la prochaine halte conviaient  la
conversation. Chourof, qui n'tait qu'un peu bte, comme disait Zina,
laissa causer son interlocuteur sur tout ce qui lui passa par la tte.
Quand il le vit  court, il lui adressa tranquillement la question que,
depuis le dner, il prparait mentalement.

--Et la comtesse Koumiassine, ma chre voisine, que devient-elle?

--La comtesse? mais d'o tombez-vous, mon cher?

--De chez moi, o je via comme un loup. Que lui arrive-t-il?

--Elle marie sa nice, la jolie Vassilissa.

--Avec qui?

--Un certain Nicolas Tchoudessof.

--Est-ce un bon mariage?

--Pour qui? Pour lui? Je crois bien! Pour elle, non. Entre nous, ce
Tchoudessof est un pleutre, un petit rien du tout, qui s'est faufil
dans le monde on ne sait comment. Il doit y avoir des femmes l-dessous.
Et du diable pourtant si je comprends comment une femme peut avoir eu
envie de s'occuper de ce monsieur-l! Enfin, il y a des gots si
tranges!

Chourof se recueillit un moment pour poser sa question avec le calme
ncessaire.

--Et mademoiselle Gorof... qu'est-ce qu'elle dit de son fianc?

--Entre nous, je crois qu'elle a la main un peu force. Ma femme et ma
fille m'en ont rompu les oreille, pendant huit jours Vassilissa Gorof
aurait dit, parat-il, au bal de ses fianailles, qu'elle dteste son
fianc.

--Oh! oh! c'est grave, cela! Mais, alors, pourquoi l'pouse-t-elle?

--Voil! On ne sait pas. Sa tante le veut.

--Pourrait-elle le vouloir jusqu' la marier malgr elle?

Zakharief haussa les paules.

--Il y a tant de manires, dit-il, de marier une jeune fille malgr
elle! Il y a la persuasion, les cadeaux, les caresses, les chatteries;
il y a les grands moyens, les menaces, l'intimidation... Mademoiselle
Gorof est orpheline: ce n'est pas sa mre, pauvre femme sans nergie et,
mieux encore, sans fortune, qui pourratt empcher la comtesse
Koumiassine de faire ce qui lui plat... O descendez-vous 
Ptersbourg?

Le prince indiqua l'htel Demouth.

--J'aurai peut-tre besoin de vous, Zakharief, dit-il aprs un
silence... Pour des choses graves.

--Tout  votre service, mon cher; usez de moi comme il vous plaira.

Les cartes reparurent, et la soire a'acheva trs-agrablement. Aprs
quelques heures de sommeil, les voyageurs se sparrent, avec promesse
de se retrouver bientt.

Le prince, tout en se faisant conduire  l'htel, rflchissait et
cherchait, sans les trouver, les motifs qui avaient porte la comtesse
Koumiassine--une femme d'esprit et de coeur, se disait-il-- choisir
pour sa nice un si singulier poux.

--Enfin, nous verrons bien ce qu'elle me dira, pensa-t-il.

Vers trois heures, ayant fait sa toilette et s'tant prpar, par un
tour  la Perspective,  voir le plus possible de gens de connaissance
dans le plus bref espace de temps, il prit une voiture et se rendit chez
la comtesse. Elle tait chez elle et le reut non sans tonnement et
mme avec une sorte de dplaisir. Il arrivait bien mal  propos, cet
ancien prtendant  la main de Vassilissa.

--Quel bon vent vous amne? lui dit-elle ds le premier mot.

--Des affaires de famille, rpondit-il tranquillement. J'ai appris une
nouvelle en route, chre comtesse: mademoiselle Vassilissa va prendre un
poux,  ce que l'on m'a dit?

--C'est vrai, rpondit la tante:

--Avant que je tous en flicite, permettez-moi de vous demander si son
coeur a parl; vous savez que je suis quelque peu intress dans la
question...

--Le coeur des jeunes filles est difficile  pntrer, cher prince!
rpondit la comtesse, dcidment fort ennuye du sot personnage qui
arrivait si mal  propos. Vassilissa, qui vous avait refus on ne sait
pourquoi...

--Pardon, comtesse..., m'a-t-elle refus? demanda le prince, qui, pour
la premire fois, conut un doute relatif  l'quit du procd qu'on
avait employ  son gard.

--C'est vous qui devez le savoir, cher prince, rpondit la grande dame
avec une scurit de la meilleure compagnie.--Si vous voulez bien vous
le rappeler, je n'tais pas prsente  votre entretien.

Chourof, toujours pour employer l'expression de Zina, tait un peu
bte, de sorte qu'il ne trouva pas de rponse immdiate  ce coup de
boutoir.

--Je dois conclure, reprit-il pourtant avec une certaine insistance, que
mademoiselle Vassilissa aime son prtendu?

--Aimer! Le mot est bien romanesque! Ma nice a confiance dans ma
tendresse et prend de ma main le mari que j'ai accept pour elle.

Avec beaucoup d'habilet, la comtesse vita toute autre question
directes et laissa tomber les allusions avec cette indomptable
persvrance qu'elle mettait au service de ce qu'elle appelait ses
principes.

Aprs trente bonnes minutes d'entretien, Chourof se retira sans avoir
t invit  dner ou  prendre le th, sans avoir vu Vassilissa, sans
avoir obtenu le moindre renseignement. Il descendait l'escalier,
trs-perplexe et assez mcontent de tout le monde, lorsque la porte
extrieure s'ouvrit, et il entendit la voix de Zina qui disait au valet
de pied:

--A qui est cette voiture?

--Au prince Chourof, rpondit le domestique.

--Miss Junior, dit la voix de Zina, lgrement altre, j'ai laiss de
la musique dans ta grande salle; auriez-vous la complaisance....

L'Anglaise, qui ne se souciait aucunement d'tre tmoin de ce que sa
folle lve allait dire ou faire, disparut docilement.

Zina, en costume de promenade, parut alors, grandie, mrie, femme dj
par la souffrance et la rflexion, diffrente en tout de l'enfant
moqueuse que Chourof avait quitte  Koumiassine.

--Prince, dit-elle en lui tendant la main, bonjour! merci d'tre venu.

Les domestique, qui l'entouraient comprenaient le franais plus ou
moins,  force de l'avoir entendu parler; elle hsita un instant:

--Merci d'tre venu... rpta-t-elle en regardant Chourof avec
insistance.

Il comprit sur-le-champ d'ou venait la lettre qu'il avait reue.

--Que fait-elle? dit-il imprudemment.

--Elle eu mourra, rpondit la jeune fille. Vous seul pouvez...
Cherchez!... Au revoir, ajouta-t-elle en souriant.

Elle entendait un bruit suspect, et elle s'lana d'un bond jusqu'au
tiers de l'escalier, barrant le passage  Justine qui descendait, et
qu'elle fora  rebrousser chemin jusqu'au palier plutt que de lui
livrer passage.

Pendant ce temps, Chourof avait endoss sa pelisse, et la voiture qui
l'avait amen quittatt le perron. Justine, en descendant, ne rencontra
que miss Junior, les bras chargs de gros volumes de musique, dposs
depuis longtemps dans la grande salle par la main prvoyante de son
lve.

--Est-ce que cela vous amuse de porter ces normes bagages? Donnez-les
donc au valet de pied, dit Zina en penchant son frais visage sur la
rampe.

Ses yeux ptillaient de malice et de joie. Miss Junior, obissant 
l'injonction, dposa son fardeau sur les bras du domestique. Justine,
tonne, ne comprenait rien  ce mange. Un rire touff de Zina lui
apprit bien qu'on se moquait d'elle; mais elle eut beau chercher, elle
ne put en dcouvrir le pourquoi.




                                XXIV

                Chourof poursuit ses investigations.


En quittant la maison Koumiassine, le prince rencontra un drochki de
louage qui, fort cahot sur les morceaux de neige  demi dgels,
venait, cahin-caha,  sa rencontre. Il se trouve certainement beaucoup
de semblables drochkis dans les rues de Ptersbourg, et rien n'est moins
extraordinaire que d'en rencontrer un occup par un monsieur en costume
civil, orn de longs favoris et de cheveux trs-noirs; cependant le
prince fut frapp par l'air dur et concentr du visage qui passait prs
de lui. Se penchant hors de la portire, il le suivit des yeux et le vit
s'arrter devant la maison qu'il venait de quitter.

--Ce doit tre mon Tchoudessof, pensa le prince, qui devenait
tonnamment perspicace depuis que la lettre de la jeune comtesse l'avait
brusquement arrach  la tasse de th qui l'attendait chez lui, le
dimanche prcdent.

Changeant d'avis, au lieu de retourner  son htel, il indiqua  son
cocher l'adresse de certain snateur qui avait t l'un des meilleurs
amis de son pre.

--L, se dit-il, je saurai  quelle espce d'homme j'ai affaire.

Il fut reu  bras ouverts par l'excellent homme, qui, veuf et sans
enfants, ne savait o mettre le trop plein d'un coeur toujours chaud et
fait pour la vie de famille.

--Que te faut-il, que tu viens me voir, polisson? dit-il au prince,
qu'il avait toujours tutoy.

--Permettez! je ne viens pas toujours parce que j'ai besoin de quelque
chose!

--Soit! admettons que ce n'est pas toujours pour cela! dit le brave
homme en riant d'un bon rire qui secoua sa large poitrine et son ventre
panoui. Je reconnais que tu es venu plus d'une fois pour me faire
plaisir. Mais aujourd'hui, en particulier, tu ne vas pas me faire croire
que tu aies quitt la campagne pour avoir de mes nouvelles! Tu es arriv
ce matin?

--Ce matin, affirma le prince.

--De chez qui viens-tu?

--De chez la comtesse Koumiassine

--Bon! une jolie nice, une jolie fille, le voisinage de campagne.....
Tu viens me demander d'tre ton pre d'honneur  l'glise... Tu veux te
marier, h?

Chourof rougit jusqu'aux oreilles inclusivement. Cette malheureuse
habitude de rougir avait peut-tre t la cause de toutes ses
hsitations et de toutes ses msaventures.

--Ah! mon bonhomme, s'cria le snateur enchante, j'ai devin juste!

--Non, mon excellent ami, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je suis
venu effectivement vous demander quelque chose, mais ce n'est pas ce que
vous supposes... Je voudrais avoir des renseignements sur un certain
Tchoudessof, employ au Snat.

--Tchoudessof... Attends donc, j'ai entendu prononcer son nom ces
jours-ci... Je ne le connais pas.

--Eh bien, vous devez avoir un moyen de le connatre, n'est-ce pas, si
vous en avez besoin?

--Certainement! Le chef de la chancellerie du Snat doit savoir ce qui
concerne ses employs. Mais qu'est-ce que tu lui veux,  cette espce
d'ecclsiastique? C'est une famille de prtre, a.

--Je le suppose, d'aprs son nom (Tchoudessof signifie: des miracles).
Mais ce que je veux, c'est savoir quel homme c'est, d'o il vient, ce
qu'il fait, de quels moyens il s'est servi pour arriver au grade qu'il a
obtenu, tout ce qui concerne sa moralit, bref...

--Bref, tout! s'cria le snateur en riant de plus belle. Comme tu y
vas, mon garon! Est-ce que tu voudrais pouser sa fille ou courtiser sa
femme?

--Je voudrais, mon cher ami, dit gravement le prince, que cet homme,
s'il n'est qu'un intrigant, comme j'ai quelque lieu de le supposer,
n'entrt pas dans une famille de l'aristocratie, et que personne de nous
ne ft expos  saluer un faquin, parce qu'on l'a rencontr chez des
gens honorables qu'il a tromps.

Le snateur rflchit un instant.

--J'y suis! dit-it enfin. C'est  lui que la comtesse Koumiassine marie
sa nice? Eh! dis-moi, est-ce uniquement pour ne pas saluer ce monsieur
que tu veux savoir son histoire? N'y a-t-il pas l-dessous quelque
rivalit?

Voyant que les oreilles de Chourof retounaient au ponceau, le brave
homme ajouta:

--Ke me dis rien, je ne te demande pas tes secrets. Le motif que tu me
donnes est suffisant. Tu as raison: le devoir des grandes familles, dont
le grand nom immacul fait partie des fleurons de la couronne de Russie,
est de se soutenir entre elles et de ne pas permettre aux pierrots
vulgaires de piller leur moisson. Es-tu trs-press?

--Je voudrais savoir ce que je vous demande tout de suite, si c'est
possible.

--Tout de suite! comme tu y vas! Non, mon cher, tu ne le sauras pas tout
de suite. Si tu veux venir demain,  une heure de l'aprs-midi, je te
dirai probablement ce que tu veux savoir, mais pas une minute avant.

Chourof, enchant du succs prsum de son entreprise, se confondit en
remercments. Il dna avec le snateur et rentra de bonne heure 
l'htel, o il ne fit qu'un somme jusqu'au lendemain onze heures, pour
rparer le sommeil perdu.

A une heure prcise, il entrait chez le bon vieillard qui, tout en lui
montrant un sige, lui cligna de t'oeil d'une faon significative.

--Si tu l'aimes, ton Tchoudessof, tu vas avoir bien du chagrin. Vos
beaux yeux vont pleurer! comme dit la chanson.

--J'aurai du courage. Allez toujours.

--Eh bien, voil, mon ami! Ton protg--ici le vieux snateur rit
silencieusement, faisant aller et venir par saccades son joyeux
bedon--ton protg est entr au service de trs-bonne heure; il avait 
peine vingt-deux ans, qu'il quitta i'arme pour entrer au Snat, aprs
deux annes de service militaire... Dans l'infanterie, tu sais! c'est
ingrat... C'est une dame qui l'a recommand!...

Le rire joyeux reprit, mais moins long, cette fois.

--La dame... Tu ne tiens pas  savoir son nom?

Le prince fit un signe ngatif.

--Cette dame tait une ancienne amie de couvent de sa mre, mais encore
jeune pour son ge, et jolie. Elle aimait beaucoup  placer les jeunes
gens. Le nombre des employs qu'elle a fournis au service de l'tat--le
snateur recommena  rire--est incalculable, et la couronne lui devrait
une rcompense civique, s'i! y avait quelque justice en ce monde.
Comment Tchoudessof a-t-il retrouv son nom? De quelle faon a-t-il
mrit sa bienveillance? Le rapport est muet sur ce chapitre. Veux-tu
que nous nous en informions? continua le vieux railleur en s'arrtant
court.

--Non, merci! dit le prince, qui ne put s'empcher de rire. Je m'en
doute. Continuez, je vous en prie.

--Eh bien, entr au service  l'ge de vingt-deux ans, il resta dans les
bureaux, inconnu, oubli, recevant de temps  autre cent roubles de
gratification pour son assiduit, mais n'avanant point. Soudain son
chef de bureau fut dnonc pour concussion par lettre anonyme, et le
chef de bureau qui lui succda prit Tchoudessof en amiti et lui procura
un avancement rapide. Tu ne te rjouis pas de sa bonne fortune?

Le prince partagea le rire communicatif de son interlocuteur.

--A partir de ce moment, tout russit  Tchoudessof, car,  peine
tait-il sous-chef, qu'on dcouvrit--par un hasard bien malheureux et
dont notre protg fut longtemps inconsolable--que le chef de bureau
entretenant des relations coupables avec la femme d'un gnral civil,
chef de service dans un autre dpartement. Celui-ci se plaignit; il y
avait eu scandale, des lettres trs-dtailles avaient t trouves par
des employs subalternes, on avait glos; bref, le chef de bureau fut
mis en disponibilit et, par rang d'anciennet, Tchoudessof obtint sa
place. Il a t dcor de divers ordres, car il ne nglige pas son
ancienne protectrice: dernirement encore, sachant qu'elle aime les
petits chiens, il lui en a achet un, ce qui n'est rien, mais il a eu la
constance de le porter sous son bras tout le long de la Perspective,
jusqu'au domicile de la dame. Ceux qui l'ont rencontr--il y en a
beaucoup--n'ont pas pu faire autrement que d'admirer sa reconnaissance,
la mmoire du coeur, comme il t'appelle, pour des services rendus il y a
si longtemps. C'est une belle me! Eh bien, es-tu content?

--Enchant... dit le prince avec un dgot manifeste. C'est tout?

--Il y a encore le chapitre des moeurs. De ce ct-l, Tchoudessof est
inattaquable, oh! inattaquable! On ne l'a jamais vu dans une maison
douteuse, ni chez une femme marie! C'est qu'il a des principes,
vois-tu! Il ne frquente que des veuves, absolument et authentiquement
veuves! Voil tout ce que j'ai pu recueillir  ton intention! Le bouquet
est joli, ce me semble.

--Mais, dit le prince, si cet homme est tel que vous le dpeignez,
comment se fait-il qu'on le garde au service?

--Que tu es bien de ta province! Crois-tu que nous n'ayons que des prix
Monthyon dans nos bureaux? Et puis, mon cher, c'est lmentaire: quand
un employ fait exactement son devoir, sa vie prive ne nous regarde
pas,  moins qu'il n'y ait scandale....

--Mais les faits que vous m'avez rapports relativement  son
avancement?

--Eh bien? c'est de la vie prive, cela! Des suppositions! Il n'y a pas
de preuves! Mais sois tranquille, va, quand nous avons besoin d'un homme
de confiance pour une mission personnelle ou dlicate, nous savons
choisir; nous consultons alors les documents que j'ai fouills pour ton
usage.

--Je vous remercie infiniment, dit le prince avec effusion. C'est une
dsagrable corve...

--Eh! eh! cela a bien son ct drle! Quand on est revenu de tout, comme
moi, cela dgote toujours, mais cela ne met plus en colre.

--Il ne me reste plus qu'une chose  savoir, reprit Chourof: par quelle
voie est-il arriv jusqu' la comtesse Koumiassine?

--Est-ce que tu ne peux pas lui demande??

--Non, soupira Chourof, c'est impossible.

--Attends, je vais sonner mon valet de chambre: c'est une gazette
ambulante, il nous le dira peut-tre.

Piotre fit son entre. C'tait un homme de cinquante-cinq ans, maigre,
menu, l'air srieux et presque dogmatique. Il resta immobile prs de la
porte.

--Connais-tu un nomm Tchoudessof, employ au Snat?

--Comment ne pas le connatre!... Il va se marier.

--Tu vois! et le snateur en clignant de t'oeil  l'adresse du prince.
Qui pouse-t-il?

--La pupille de la comtesse Koumiassine.

--Est-ce une jolie demoiselle?

--Jolie! rpondit laconiquement le serviteur.

--Qui est-ce qui a prsent le futur dans la maison?

--Je ne sais pas.

--Chez qui allait-il avant?

--Chez madame Termine... chez madame Lojinof...

Le valet de chambre nomma plusieurs dames de la noblesse qui avaient
reu Tchoudessof par condescendance, parce que leurs maris avaient avec
lui des relations de service, ou bien comme danseur pour les bals de
l'hiver.

--Quelqu'une de ces dames connait-elle la comtesse?

--Non, dit le serviteur; mais elles connaissent presque toutes madame
Souftsof, qui la connat.

--Trs bien, dit le snateur, tu peux t'en aller.

Le domestique se retira, sans tmoigner d'tonnement.

--On n'en fait plus comme a! dit mlancoliquement le snateur quand
Piotre eut referm la porte... Quand tu auras mon ge, tu ne trouveras
plus  te faire servir. Les vrais domestique, les bons, ceux que nos
pres avaient forms, savaient tout, et non-seulement ils ne disaient
rien, mais ils ne se demandaient pas seulement le pourquoi des choses.

Sur ce pangyrique des anciens serviteurs, le prince prit cong de son
vieil ami.

--Me tiendras-tu au courant de tes entreprises? lui dit celui-ci en le
quittant.

--Soyez tranqullle, rpondit Chourof, vous entendrez bientt parler de
moi.




                                XXV

                          La provocation.


En sortant de chez son ami, le prince s'en alla tout droit chez madame
Souftsof, qu'il connaissait pour l'avoir vue  la campagne, lorsqu'elle
tait venue chez la comtesse, quelques annes auparavant. Depuis lors, 
chacun de ses voyages  Saint-Ptersbourg, il n'avait pas manqu de lui
prsenter ses hommages. La dame, qui tait pleine d'esprit, apprciait
la droiture et la franchise du pauvre prince Charmant.

Au bout de cinq minutes de conversation, le nom de Vassilissa se trouva
prononc.

--Elle se marie, je crois, dit machiavliquement le prince.

--Non, rpondit madame Souftsof, on la marie, et je n'ai pas l'esprit
tranquille quand j'y pense, car j'ai  me reprocher d'avoir prsent le
fianc dans la maison..... Qui pouvait se douter, pourtant, que la
pauvre fille le prendrait en grippe  premire vue!

--Cela va si loin? dit le prince, dont le coeur se mit  battre si fort
qu'il eut peur que madame Souftsof ne l'entendit.

--Le jour des fianailles, elle a dclar publiquement, dans la salle de
bal, qu'elle le dtestait. Jusque-l, du reste, elle n'en avait rien
fait paratre; la comtesse dit que c'est pour attirer l'attention sur
elle qu'elle se pose en victime, et qu'au fond elle est trs-satisfaite
de son sort.

--Quand le mariage doit-il avoir lieu? demanda le prince qui crut avoir
reu l'injure qu'on faisait  Vassilissa.

--Le dimanche aprs Pques: dans une quinzaine de jours, par consquent.

--Et vous, madame, est-ce que vous partagez l'opinion de la comtesse sur
mademoiselle Vassilissa?

Madame Souftsof resta silencieuse pendant un moment, qui parut bien long
 Chourof. Il avait peur de s'tre montr indiscret.

--Non, dit-elle enfin, je sais que la comtesse, dont l'excellent coeur
est bien connu, se fait facilement illusion sur les choses qu'elle
dsire:--elle aime  se voir obir, il est bien probable qu'elle prend
la rsistance de sa nice pour de l'amour-propre. Je regrette de m'tre
mle de cette affaire: c'est une leon, et on ne me reprendra plus 
arranger des mariages.

Le prince se sentit plus navr que jamais. Celle qu'il aimait tait-elle
donc si malheureuse qu'elle ne pt mme pas parler librement sana se
voir accuse de mensonge?

--Je suis curieux de voir ce M. Tchoudessof, dit-il. J'ai connu les deux
demoiselles de la comtesse toutes petites filles, et je m'intresse 
leur sort. O peut-on rencontrer ce monsieur?

--Il dine le plus souvent,  ce que je crois, au club de la petite
noblesse, vous savez, prs du pont de Police. Vous le trouverez l
probablement vers six heures. Je sais qu'il s'y rend communment en
quittant sa fiance.

Aprs quelques minutes d'entretien banal, qui lui cotrent beaucoup de
force d'me, il prit cong de madame Souftsof.

Ainsi, en ce moment mme, le monstre  longs favoris et  cheveux noirs
et plats, avec la raie au milieu, courtisait sa malheureuse fiance et
la forait d'entendre ses odieuses protestations d'amour! Peut-tre mme
baisait-il les mains de Vassilissa, ces mains adorables que lui,
Chourof, n'avait baises qu'en rve!

L'ide de cette insolence fit faire au prince de ai grandes enjambes,
qu'il arriva au club de la petite noblesse un des premiers.

Il n'avait pas ses entres, c'tait pour la premire fois de sa vie
qu'il mettait les pieds dans ce refuge de la noblesse rcente acquise
dans la bureaucratie, refuge fort mpris de l'aristocratie et fort
envi de la bourgeoisie, qui n'y pouvait entrer. Mais quand le suisse,
ne le reconnaissant pas pour un habitu, voulut lui demander son permis,
il lui jeta au nez sa carte avec un geste de ddain.

Le suisse, dj suffisamment convaincu par cette noble faon d'agir,
lut: prince Chourof, et s'inclina bien bas.

Le prince monta l'escalier et pntra dans les salons. Pendant qu'il
parcourait l'immense tablissement, fort bien amnag, du reste, et
luxueusement meubl, les regards curieux des abonns se portaient sur
lui.

--C'est un nouveau membre, disaient-ils entre eux.--On ne l'a jamais
vu!--Qui l'a prsent?--C'est probablement un invit.

Chourof prit un journal et se mit  le lire, levant la tte  chaque
nouvel arrivant. Deux fois le garon vint lui demander s'il dnerait 
table d'hte ou  la carte, deux fois le prince rpondit qu'il n'avait
pas faim et qu'il y penserait.

Enfin, les favoris et les cheveux plats qu'il avait rencontrs devant la
porte de la comtesse firent leur apparition dans l'embrasure de la
porte.

--Ah! bonjour, Tchoudessof, dit un habitu. Vous tes en retard
aujourd'hui.

--Cela se comprend: auprs d'une fiance, le temps parat court, dit un
autre.

Chourof bouillait. Le nom de Vassilissa prononc dans cet endroit public
o le premier venu, s'il avait seulement un an de service dans les
bureaux, pouvait venir diner pour 60 kopeks!

Tchoudessof, souriant d'un air fat, rpondit quelques mots. Au moment o
il frlait Chourof pour se rendre dans la salle  manger, le prince lui
barra le passage.

--Pardon! dit-il, monsieur Tchoudessof, je crois?

--C'est moi-mme, monsieur. A qui ai-je l'honneur de...

--Le prince Alexandre Chourof. Voici ma carte.

Tchoudessof s'inclina avec la flexibilit propre  son chine en
prsence d'un grand personnage.

--En quoi puis-je tre agrable  Votre Excellence? dit-il du ton le
plus aimable.

--N'y a-t-il pas ici un endroit o nous puissions causer un instant sans
tre drangs? demanda schement le prince.

--Parfaitement! Si Votre Excellence veut me suivre...

L'Excellence embota le pas derrire Tchoudessof, et au bout d'un
instant ils s'assirent tous deux sur d'excellents fauteuils, dans un
joli boudoir bleu et or. Un domestique vint allumer deux becs de gaz et
se retira.

--J'irai droit au fait, monsieur, dit Chourof, qui n'tait pas n
diplomate et qui avait pass une rude journe  dguiser sa pense. On
faisait tout  l'heure allusion  votre mariage: est-ce bien vous qui
voulez pouser mademoiselle Gorof, la nice et pupille de madame la
comtesse Koumiassine?

--C'est moi, monsieur. J'ai l'inestimable bonheur d'tre agr par
madame la comtesse et par mademoiselle Gorof.

--tes-vous bien sr de ce que vous avancez, monsieur? fit Chourof en
s'approchant un peu sur son fauteuil.

Toute l'ardeur guerrire qu'il avait ressentie  Sbastopol l'enflammait
en cet instant, bien que son adversaire ne mritt pas tant d'honneur.

--Mais, monsieur... je n'ai nul motif d'en douter, rpondit Tchoudessof,
secrtement inquiet, mais dcid  faire face  cette attaque
inattendu..

--On m'a dit autre chose,  moi. On m'a dit, et je ne vous cacherai pas
que ce bruit court la ville entire, que vous vous obstinez  rclamer
la main de mademoiselle Gorof, malgr l'aversion qu'elle vous tmoigne.
Or, monsieur, dans la noblesse--Chourof appuya sur ce mot de faon 
faire comprendre  son interlocuteur qu'il ne le considrait pas comme
faisant partie de cette noblesse--nous avons une grande solidarit, et
nous ne pouvons accepter une msalliance,--je dis: une msalliance,
que si elle a la passion pour excuse. Le cas n'est point celui de
mademoiselle Gorof, me suis-je laiss dire.

--Mais, monsieur, fit Tchoudessof avec un sourire sarcastique qui lui
donna l'air d'un singe aux prises avec une noix rcalcitrante, vous
n'tes ni le pre, ni le tuteur de mademoiselle Gorof, et si madame la
comtesse agre ma recherche...

En faisant son petit discours, il se leva comme pour faire comprendre au
prince que le sujet de la conversation lui paraissait puis. Chourof ne
bougea pas plus qu'un terme, mais il essaya de prcipiter le dnouement:

--Vous n'en restez pas moins un cuistre, dit-il, pour vouloir pouser
une jeune fille qui vous a donn des preuves publiques de son aversion
et de son mpris.

--Cela, monsieur, c'est mon affaire!... dit Tchoudessof, qui battit en
retraite vers les salles communes.

Le prince se leva vivement et le saisit par le bras.

--C'est aussi la mienne, monsieur! lui dit-il d'une voix contenue.
Depuis des sicles... oui, monsieur, des sicle!... ma famille est
l'allie et la voisine de la famille Koumiassine, Je ne puis permettre
qu'elle se commette avec vous! En attendant que le comte revienne pour
vous couper tes oreilles comme vous le mritez, je vais faire part 
madame la comtesse du dossier priv qui contient l'histoire de votre
vie, et que je me suis procur, par des moyens honntes, monsieur.
Peut-tre la comtesse changera-t-elle d'avis.

Ils taient arrivs presque au seuil de la salle  manger. Des ttes
curieuses s'avanaient de tous cts au bruit des voix irrites.

--Le comte est loin, monsieur le prince, rpliqua Tchoudessof. Et quant
 vos calomnies...

Ce mot n'tait pas prononc que Tchoudessof recevait le gant du prince
au travers de la figure.

--Vous me rendrez raison de ces paroles, monsieur! dit Chourof, qui
avait peur que son adversaire ne gardt l'injure sans vouloir la venger.

Tchoudessof, blme de rage, n'avait qu'une ide: quel malheur que le
prince et attendu jusque-l pour le souffleter! On et pu s'arranger,
tandis que maintenant le duel tait ncessaire!

Faisant de ncessit vertu, et pensant qu'aprs tout un duel pour sa
fiance le relverait aux yeux de tout le monde, de toutes les femmes,
sans excepter Vassilissa elle-mme, il s'cria en fausset:

--Nous nous battrons, monsieur!

--Parbleu! je ne me suis drang que pour cela! rpondit le prince. Vous
avez mon nom, je demeure htel Demouth,  deux pas d'ici. Je me
considre l'offens; mais, de par mon gant, vous avez le choix des
armes. J'attendrai vos tmoins toute la soire, sinon... Mais j'espre,
monsieur, que vous avez bonne mmoire et que je ne serai pas forc de
vous rpter ce que je vous ai dit tout  l'heure.

Les camarades de Tchoudessof, furieux, voulaient faire un mauvais parti
au prince; quelques-uns d'entre eux ne se gnaient gure pour exhiber,
chez eux, des manires de crocheteurs, qu'une lgre couche de vernis
conventionnel couvrait au club. Mais Chourof les regarda d'un air si
hautain, sa noble physionomie et la droiture de son me, visible dans
ses yeux, contrastaient d'une faon si remarquable avec l'air louche et
la colre haineuse de son rival, que les honntes gens--et il y en avait
beaucoup de prsents--protgrent la retraite de Chourof jusqu'au dehors
et lui tmoignrent les gards de la meilleure compagnie.

Rentr chez lui, Chourof commena par se laver et changer de toilette,
pour se dbarrasser de l'odeur de graillon truff que ses vtements
avaient contracte dans la salle  manger du club. Puis il se rendit
chez Zakharief.

Celui-ci dnait en famille. Chourof lui fit passer sa carte, avec la
prire de venir le trouver ds qu'il aurait fini.

Vingt minutes aprs, Zakharief entrait dans te salon du prince.

--Je me bats demain, lui dit celui-ci.

--Allons donc! pas de mauvaise plaisanterie aprs diner! Cela trouble la
digestion.

--J'en suis bien fch pour votre digestion, mon cher ami, mais c'est la
vrit. Je vais faire monter du caf et des liqueurs pour rtablir cette
digestion trouble, et l'on m'apportera  diner, car j'ai grand
faim;--et, en attendant que les gens m'aient servi, car on attend
toujours  l'htel, je vous raconterai mon histoire.

Zakharief fut bientt au courant de l'histoire. Le prince lui donna la
raison officielle,  savoir que la comtesse s'tait laiss tromper par
un intrigant; qu'en l'absence du comte Koumiassine, lui, prince Chourof,
son voisin et ami, avait somm le malotru de renoncer  entrer dans une
noble famille, et ce qui s'ensuit.

--Mais pourquoi, dit Zakharief aprs un moment de rflexion, ne vous
tes-vous pas adress  la comtesse elle-mme?

Chourof haussa les paules.

--J'ai commenc par aller la voir, dit-il, elle m'a reu  peine
poliment. Elle s'est mis ce mariage en tte, elle ne veut pas mme
attendre le retour du comte pour le conclure. Elle aurait le reste de sa
vie pour le regretter, je lui rends un service dont elle me saura gr
plus tard. Nous sommes un peu parents, vous savez...

--Et vous courez risque de vous faire estropier pour empcher un
intrigant d'entrer dans sa famille? dit Zakharief pensif.

--Enfin, voyons, mon cher! s'cria Chourof, qui,  bout de ressources,
trouva une ide lumineuse: supposez que j'eusse l'intention de demander
en mariage la jeune comtesse Znade, croyez-vous qu'il me serait
agrable d'avoir ce monsieur pour cousin?

--Ah! trs-bien! trs-bien! rpondit Zakharief. Je comprend. Parfait!...
Vous voulez que je sois votre tmoin?

--C'est ce que je voulais vous demander. --Et qui sera le second?

--Je n'en sais rien. Amenez-moi un de vos amis.

--Mon neveu! Je cours le chercher.

--Non, dit Chourof, restez ici. On peut venir  toute minute. Mon
domestique ira le prvenir.

Une demi-heure aprs entra le neveu de Zakharief, tout jeune officier de
dix-neuf ans, qui se mit au service du prince avec un vif plaisir.
C'tait sa premire affaire.

--Vous n'allz pas le tuer, n'est-ce pas? dit Zakharief, vous tes trop
fort  toutes les armes pour saigner  blanc ce coq d'Inde?

--Cela dpend de lui, dit le prince. S'il se soumet, il en sera quitte
pour une premire gratignure; mais s'il fait le mchant et qu'il
persvre dans ses projets, ma foi, je crois que j'en dbarrasserai la
terre sans remords. Vous l'avez dit, c'est un coq d'Inde, et je le
traiterai comme tel. En attendant, allumons un cigare.




                               XXVI

                          Le choix armes.


La soire s'coula tranquillement chez le prince Chourof. Les trois
amis, car le neveu de Zakharief n'avait pas tard  passer du rle de
tmoin  un rle plus intime, fumrent quelques cigares, prirent
quelques verres de th, parlrent du prochain dgel, de la Nva qui
allait dbcler, du Thtre-Franais, d'un futur voyage  l'tranger, de
tout, en un mot, except des tmoins qu'ils attendaient.

Le jeune officier ne pensait pourtant pas  autre chose: il ne craignait
rien pour Chourof, qui lui semblait invulnrable, mais il se disait en
lui-mme:

--Quelle figure devrai-je faire devant les tmoins? Faut-il tre tout 
fait  mon aise? Mais trop d'aisance paratrait de l'affectation! Un peu
de roideur ne messira pas. Du reste, je regarderai mon oncle.

Son oncle, en effet, n'en tait pas  sa premire affaire, bien que les
duels, en Russie soient beaucoup plus rares--mais en revanche beaucoup
plus srieux--qu'en France, o l'on se bat tous les jours pour un futile
prtexte, o par consquent le duel  l'pe et au premier sang suffit
dans la plupart des cas. Zakharief savait d'ailleurs que le prince,
tireur de premier ordre, charmait souvent les interminables loisirs de
la vie de campagne en abattant des hirondelles au vol avec des pistolets
de prcision.

Cependant deux bonnes heures s'taient coules depuis la fin du diner,
et les tmoins attendus n'arrivaient pas.

Il y avait  cela une bonne raison: Tchoudessof, aprs l'insulte
publique qu'il avait reue, s'tait efforc de trouver de bons tmoins,
c'est--dire des tmoins pacifiques, srieux, un peu imposants, capables
d'arranger une affaire, ou du moins--car cette fois il n'y avait gure
de place pour un arrangement--assez habiles pour organiser un petit duel
anodin. Par malheur, les gens raisonnables n'taient pas ses amis au
club du pont de Police; tout en lui, ses paroles, son attitude, ses
gestes, exhalait un parfum de friponnerie qui mettait les gens en garde
contre lui. Au bout de quelques minutes, dans la grande salle du club,
il ne restait plus autour de notre hros que quelques nergumnes.

--C'est une insulte grave! disait l'un. Il faut qu'elle soit lave dans
le sang!--Vous ne souffrirez pas, disait un autre, que notre club
supporte sans vengeance un pareil affront?

Nous passerons sous silence toutes les phrases belliqueuses, voire mme
hroques par procuration, qui furent prononces dans cette
circonstance. La comdie des amis qui se sentent outrags se reproduit
invariablement la mme partout. Le sicle et le pays n'y font absolument
rien.

--Qui est-ce qui me servira de tmoin, demanda Tchoudessof dune voix
mue.

Les amis belliqueux s'entre-regardrent. Ils savaient qu'en Russie les
peines dictes contre le duel sont trs-svres.

--Moi, dit le plus enrag de tous, j'aurais bien voulu, mais ma femme
est malade en ce moment, et vous comprenez, mon cher, qu'une motion...

Tous les autres trouvrent des motifs d'abstention aussi srieux que
celui-l. Il y eut mme un employ du ministre des finances qui se
dclara enrhum.

--Si on pouvait se battre dans une chambre bien chauffe, je serais
votre homme, n'en doutez pas... Mais il faudra courir pas mal loin, par
ce temps de dgel, et, si mon coryza devenait une fluxion de poitrine,
je ne me le pardonnerais pas. Un seul des assistants restait immobile et
muet. Sa figure rbarbative, sa moustache et ses favoris coups d'une
faon martiale semblaient indiquer qu'il avait, comme Tchoudessof, connu
le noble mtier des armes. En ralit il n'avait jamais connu que le
mtier de plumitif. Il avait des allures de guerrier  cause de son nom,
Vonof, qui signifie guerrier. Il profita d'un moment de silence pour
venir frapper sur l'paule de son collgue dans l'embarras.

--C'est moi qui serai votre tmoin! Seulement, vous concevez bien que je
ne me drangerai pas pour une affaire qui se terminerait en queue de
poisson. I; nous faudra des excuses par crit... sinon...

--Pourquoi par crit? dit Tchoudessof d'un accent dsespr.

La discussion s'engagea sur ce point. Vonof eut beaucoup de peine 
faire la concession demande. Il y vint pourtant, car l'ide d'assister
 un duel l'avait mis en got, et il craignait de manquer l'affaire s'il
se montrait par trop tenace.

Ce fut bien autre chose quand il s'agit des conditions du combat.
Tchoudessof, qui avait conserv le got des armes  feu depuis le temps
o il chassait dans le petit bois de bouleaux, avait chez lui une paire
de pistolets dont il se servait assez proprement.

--Mettez-nous  trente pas, dit-il  Vonof... On tirera au
commandement.

--Vous plaisantez! rpliquait son adversaire (nous voulons dire son
interlocuteur). Il n'y a que les bourgeois qui se battent ainsi! Vous
oubliez, mon cher, qu'il vous a mis son gant sur la figure! Un bon duel
 la barrire, voil ce qu'il nous faut. On vous mettra  trente pas, si
vous voulez; mais vous pourrez faire dix pas chacun, et vous tirerez 
volont. Le premier qui aura fait feu devra s'avancer jusqu' la limite.
C'est la rgle; il n'y a pas moyen d'y chapper... A propos, il faudrait
se procurer des pistolets...

--J'en ai chez moi, dit Tchoudessof, qui vit poindre dans sa nuit
dsole un rayon d'esprance.

--Chez vous? mais si vous vous en tes dj servi...

--Jamais! jamais! se hta de dire Tchoudessof.

--Mais alors pourquoi les aviez-vous, si ce n'tait pas pour vous en
servir?

--C'est un cadeau d'un ami qui me devait quelque argent, et qui me les a
laisss faute de pouvoir rembourser...

--Vous m'affirmez que vous ne vous en tes jamais servi?

--Jamais! vous pouvez m'en croire. D'ailleurs, o aurais-je pu m'en
servir? Mon logement est trop petit...

Tchoudessof ne disait pas que derrire son logement il y avait une vaste
cour dserte, faite  souhait pour le plaisir d'un amateur de tir au
pistolet.

--C'est parfait! dit Vonof, qui ne demandait pas mieux que de croire 
cette affirmation, car cela lui pargnait l'ennui de se procurer des
armes.

--Je vous avoue, insinua Tchoudessof, que la bonne foi du prince me
parat un peu suspecte... Puisque j'accepte le combat dans les
conditions plus dangereuses que vous trouvez seules convenables,
faites-moi une petite concession... Il pourratt se faire que le prince
apportt des armes fausses, qu'il aurait essayes  loisir... Aprs
tout, je ne le connais pas, moi, ce monsieur! Un coup de lime sur une
mire est vite donne... Je viserais droit avec son pistolet, et ma balle
irait de travers...

--Mais que voulez-vous que j'y fesse? On tirera tes armes au sort...

--Non... offrez au prince de choisir... Ou je me trompe fort, ou il nous
laissera le choix!

--Il n'est donc pas si canaille que tous voulez bien le dire?

--C'est--dire qu'il n'osera pas faire autrement!

--Vous tenez donc bien  tirer avec vos armes? dit Vonof impatient.

--Je vous ai dit le motif... Et puis, il y a peut-tre dans mon fait un
peu de superstition.

--Vous me donnez votre parole d'honneur que vous ne vous tes jamais
servi de vos armes? Votre parole d'honneur? insista Vonof en regardant
son homme dans le blanc des yeux.

--Je vous la donne!... Du reste, si ce que je vous demande ne vous plat
pas, vous n'avez qu' le dire, il n'y a rien de fait...

En voyant Tchoudessof se lever comme un homme bien dcid, Vonof sentit
ses scrupules se fondre. Il ne voulait pas manquer son duel:

--Bah! se dit-il, aprs tout, un pistolet ou un autre, qu'est-ce que a
fait? Comme il vous plaira, ajouta-t-il tout haut.

--Un pistolet ou un autre, a fait beaucoup! se disait  part lui
Tchoudessof. Me voil bien tranquille. A prsent, prince Chourof,  nous
deux: vous allez passer un mauvais quart d'heure, c'est moi qui vous le
dis.

Ce n'tatt pas tout: il fallait trouver encore un tmoin; Vonof se
chargea de l'affaire. Il alla chercher un jeune homme timide, du mme
bureau que lui, un pauvre garon qu'il amena l comme ou mne un agneau
 la boucherie. Il fallut, en outre, faire un bout de toilette, mettre
un habit.

Voil pourquoi Chourof et ses amis attendaient.

Ils commenaient  trouver le temps fort long et  devenir un peu
nerveux, quand un coup de sonnette retentit. Le domestique apporta deux
cartes. Noms inconnus. videmment, c'taient eux.

Vonof, suivi de son jeune ami blond, entra d'un air vainqueur ou qui
essayait de l'tre. On se salua froidement. Le prince s'tait retir
dans une pice voisine pour laisser le champ libre aux ngociations.

M. Tchoudessof faisait savoir, par l'intermdiaire de ses tmoins, que
si M. le prince Chourof voulait bien exprimer en prsence de quelques
personnes--peu nombreuse,, d'ailleurs,--le regret d'avoir t un peu
brusque, d'avoir t tromp par un malentendu, M. Tchoudessof se
contenterait de cette explication verbale, sans demander d'excuses par
crit.

Au mot excuses, le jeune officier tressauta dans son fauteuil, et une
expression peu parlementaire faillit lui chapper. Heureusement, il
regarda son oncle, qui, souriant avec amnit, demandait  ses
interlocuteurs:

--M. Tchoudessof a-t-il prvu le cas d'un refus?

--Sans doute! dit Vonof.

--Je m'en doutais, rpliqua Zakharief toujours souriant. Et alors,
quelles armes choisira-t-il?

--Le pistolet, monsieur! Il s'agit ici d'une injure grave et qu'un homme
d'honneue...

--Le pistolet? interrompit Zakharief. Fort bien...

--Permettez, messieurs, dit le second tmoin d'une voix flte, avant de
parler de ces choses, ne serait-il pas plus rationnel, plus humain, de
chercher le moyen de terminer  l'amiable un diffrent qui...

--Il n'y en a qu'un, monsieur, interrompit Zakharief toujours souriant,
et M. Tchoudessof le connat. Vous en a-t-il parl?

Les deux tmoins de Tchoudessof se regardrent un peu dconcerts.

--Il n'a parl que d'excuses... dit le jeune homme blond.

--De quelle part? dit le jeune officier, se contenant  peine et
haussant un peu la voix.

--Mais, naturellement, de la part de l'offenseur

--Allons, reprit Zakharief, je vois que M. Tchoudessof ne vous a pas
parl de mon moyen. Revenons aux conditions de la rencontre.

Les conditions furent aussitt acceptes que proposes, sans rflexions
ni contestations inutiles.

--C'est trs-correct... Telle fut la rponse de Zakharief. Et,
ajouta-t-il, avez-vous quelque prfrence pour un lieu de rendez-vous?

--Non, M. Tchoudessof nous a laisss libres de choisir.

--Eh bien, avez-vous choisi?

--Pas encore...

--Voulez-vous que je vous aide? Prenons l'le de Krestovsky. Les
premiers arrivs attendront prs du pont, dans le taillis. Je connais l
une clairire qui semble faite tout exprs...

Zakharief, en disant ces mots, eut un lger sourire qu'il rprima
soudain. Cette clairire tait celle o, une quinzaine d'annes
auparavant, il avait fait ses premires armes contre un de ses
camarades, hussard de Grodno. Il avait eu, ce jour-l, toutes les
chances: d'abord, la cause du duel tait une crature minemment frivole
qu'il avait souffle au hussard--et, dans des circonstances semblables,
on aime toujours mieux tre l'offenseur que l'offens;--ensuite, quoique
fort mdiocre tireur, il tait parvenu  blesser son camarade juste
assez pour que l'honneur ft dclar compltement satisfait, et pas
assez pour avoir des remords; enfin, ce duel avait t l'origine d'une
troite amiti entre les deux adversaires.

Zakharief se rappelait tout cela et mettait une sorte de superstition
dans le choix de cette mme clairire pour le duel du prince.

La superstition, en effet, n'est pas, comme on pourrait le croire,
l'apanage exclusif de quelques esprits faibles. Elle pntre dans les
coeurs les plus fermes, toutes les fois qu'il s'agit de soumettre son
bonheur, sa fortune, sa vie ou celle d'un tre cher aux chances d'un
inconnu toujours redoutable. Y a-t-il beaucoup de marins qui soient
exempts de cette faiblesse? c'est qu'ils savent combien la mer est
perfide, combien tous les calculs de la prudence humaine sont peu de
chose contre l'ouragan qui peut survenir d'une minute  l'autre, contre
une tincelle qui suffit  allumer l'incendie en pleine mer, contre le
brouillard qui cache la route des toiles et qui empche les navires
d'viter les bas fonds ou les rcifs! Combien de militaires,  la veille
d'une bataille, n'ont-ils pas eu pour eux ou pour un cher camarade des
pressentiments de mort! Et les joueurs... en est-il un sur cent, un
seul, qui ne croie pas tre dou du pouvoir mystrieux de pressentir la
chance ou la dveine? Encore ce centime, ce joueur impassible qui ne
croit pas, comme il dit,  toutes ces btises, demandez-lui pourquoi,
jouant au baccarat ou au lansquenet, il augmente brusquement son enjeu
quand c'est  lui de prendre la main! Il sait bien qu' chaque coup les
chances sont gales pour les deux adversaires, mais il a confiance, sans
vouloir s'en rendre compte, il a confiance uniquement parce qu'il tient
les cartes dans sa main!

Le jour o il n'y aura plus de superstition dans le monde, c'est que la
terre sera habite par une race de sages. Nous n'en sommes pas encore
l.

Mais revenons  nos hros.

--Krestovsky? dit le compagnon de Vonof avec une hsitation visible,
c'est bien loin... Et puis, il dgle, ce soir...

--Eh bien, nous mettrons des galoches! riposta Zakharief. On ne peut
pourtant pas se battre dans la grande salle de l'Assemble de la
Noblesse, que diable! Ce serait peut-tre dangereux pour les glaces!
Voyons, quelle heure choisissez-vous?

--Sept heures du matin, dit Vonof.

--Fort bien! heure militaire.

Zakharief se leva; son neveu, qui ne le quittait pas des yeux et qui
admirait son sang-froid imperturbable, fut debout aussitt que lui.

Les tmoins de Tchoudessof, comprenant ce langage muet, mais expressif,
se levrent  leur tour. On se salua crmonieusement, et ils firent une
sortie plus modeste que leur entre.

--Nous couchons ici, n'est-ce pas? dit Zakharief au prince aprs lavoir
mis au courant des rsultats de l'entrevue.

--Merci, mes amis, dit Chourof.

--Ah! diable! Et ma femme que j'oubliais! Elle va me tirer les oreilles
demain, bien sr. Je vais crire un mot pour lui dorer la pilule Toi,
mon neveu, va-t-en chercher tes pistolets de tir. Si ces animaux en
apportent aussi, on tirera au sort.

--Sont-ils bons, tes vtres? demanda le prince au jeune officier.

--Des Devisme.

--Tant mieux pour le Tchoudessof. Si j'ai de bonnes armes, je pourrai
lui casser ce que je voudrai sans trop l'endommager.

Le prince serra la main  ses deux compagnons, s'occupa de leur coucher,
et rentra dans sa chambre. Il ne se mit pas au lit tout de suite; son
premier soin fut d'crire un testament olographe dont voici la teneur:

En cas de mort, je lgue  mademoiselle Vassilissa Gorof, fille unique
de madame veuve Gorof, et demeurant actuellement chez madame la comtesse
Koumiassine, la pleine et entire proprit de tous mes biens meubles et
immeubles,  la seule charge de faire usage, pour le bien-tre physique
et moral de mes anciens paysans, d'une portion de mes revenus dtermine
par elle selon ce que son bon coeur lui dictera.

Aprs avoir sign et dat cet important document, il plia la feuille de
papier, la mit sous enveloppe, et la laissa sur sa table pour la confier
 son ami Zakharief.




                               XXVII

                              Le duel.


Le lendemain matin, quand Zakharief et son neveu frapprent  la porte
de la chambre  coucher du prince, celui-ci tait dj debout:

--Tenez, dit-il  Zakharief, mettez ce pli dans votre poche. S'il
m'arrivait un malheur...

--Allons donc, voulez-vous bien ne pas plaisanter!

--Il faut tout prvoir. J'aurais bien tort, certes, de me plaindre de la
vie, mais, aprs tout, je n'y tiens pas outre mesure.

--Tenez-y dans la bonne mesure, cela suffira! dit Zakharief avec son
rire. En attendant, permettez  un homme pratique de vous donner un bon
conseil, que votre estomac vous donnerait bientt, mais un peu tard:
mangez un morceau avant de partir! avec cela deux doigts de vin; mais
pas de th, cela excite les nerfs et fait trembler la main. Tiens! voil
une heureuse chance! ajouta-t-il en regardant par la fentre. Il a gel
ferme, cette nuit; nous ne pataugerons pas.

Quelques minutes aprs, un djeuner froid tait servi. Les trois amis
mangrent sobrement, gays par l'intarissable babil de Zakharief.

Deux traneaux bien attels les attendaient en bas.

--Prenez-moi avec vous! dit Zakharief au prince.

--Non, si cela vous est gal, j'aimerais mieux aller seul.

--Trs-bien! si vous aviez dix ans de moins, je m'accrocherais  vous,
mais... suffit! Allez, nous vous suivrons.

Chourof monta en traneau et dit un petit mot  l'oreille du cocher.
L'quipage Glissa rapidement sur la couche glace qui couvrait d'un
vernis tincelant les minces flaques d'eau et de boue liquide de la
veille.

La Nva fut franchie sur le pont Xicolas. Le traneau, courant droit au
Nord, enfila les longues avenues rectilignes du Vassili-Ostrof et du
Vieux-Ptersbourg.

Le prince regardait d'un oeil distrait la ville encore  moiti
endormie; il vit glisser,  droite et  gauche, d'abord les ranges de
hautes maisons, puis les btiments  deux tages, puis les modestes
maisons de bois spares les unes des autres par d'interminables
palissades qui dessinaient les rues de l'avenir. Il traversa un pont de
bois, un autre encore, entra dans un grand parc dsert--et l, un
spectacle admirable le secoua de sa rverie.

Rverie n'est pas le vrai mot: il en faudrait un autre, qui n'existe
pas, pour dsigner la situation d'esprit dans laquelle il se trouvait.

Pendant les vingt premires minutes de cette course vers le lieu du
duel, le prince n'avait rellement pens  rien, ni aux vnements qui
allaient avoir lieu, ni  la possibilit de recevoir une balle dans la
tte, ni aux prcautions qu'il devait prendre si par maladresse il
tuait son adversaire, ni mme, chose trange,  la cause premire de
tout ce remue-mnage,  Vassilissa! C'tait pourtant le cas ou jamais
d'y penser. Peut-tre se dira-t-on qu'il refusait volontairement
d'voquer cette image, parce qu'il savait ou croyait n'tre pas aim? Eh
bien, non; il ne pensait  rien et ne dsirait pas penser

Tout semblait lui tre devenu indiffrent, il avait fait certaines
dmarches ncessaires--le soufflet donn  Tchoudessof en tait une qui
lui avait paru plus ncessaire que les autres, et maintenant il se
reposait, comme un mcanicien qui a lanc sa machine et qui se croise
les bras en attendant l'arrive.

Pure affaire de temprament, sans doute! D'autres ont un courage non
moins rel, mais plus actif, plus bouillant, moins quilibr, plus
troublant pour eux et pour les autres. Le mme homme, d'ailleurs, n'est
presque jamais deux fois dans le mme tat d'esprit, il suffit d'une
circonstance extrieure, d'un changement de saison, d'heure ou de lieu,
pour rendre un homme--sinon moins rsolu--en tout cas, autrement rsolu.

En entrant dans le parc dsert, le prince avait lev les yeux. Il
regarda sa montre, qui marquait six heures quarante. Dix minutes
suffisaient pour arriver au lieu du rendez-vous.

--Mets ton cheval au pas, dit-il  son cocher.

Le second traneau, qui suivait  cinquante mtres de distance, ralentit
aussi sa marche.

En ce moment, le soleil, quoique bas sur l'horizon, tait lev depuis
environ une heure et demie.

L'quinoxe du printemps tait dj pass depuis trois semaines, et l'on
sait combien, dans les pays du Nord, les jours grandissent vite.

La veille encore,  l'heure du coucher du soleil, ceux qui avaient
travers ce parc avaient d le trouver bien lugubre. En effet, pendant
ces heures de dgel, les chemins taient couverts d'une boue paisse;
les grands arbres, buvant comme des ponges la neige qui les avait pars
tout l'hiver, avaient l'air de grands spectres noirs comme de l'encre,
dont les mille bras bizarrement tordus semblaient plus noirs encore par
contraste avec la coupole de vapeurs grises sur laquelle ils se
profilaient...

Une belle gele de quelques heures avait suffi pour mettre  chaque
tronc d'arbre,  chaque branche, au moindre brin d'herbe sche, une
mince gaine de givre. Ce n'tait plus une fort d'hiver  l'corce
noirtre: de son coup de baguette, une fe l'avait transforme en une
fort de cristal.

Un clair soleil brillait l-dessus. A chaque mouvement du traneau, le
spectacle changeait. Sur la gauche, les rayons du soleil, renvoys par
rflexion, allumaient partout des milliers d'tincelles qui semblaient
courir et se poursuivre comme d'agiles scarabes sur les rameaux
transparents.

A droite, du ct de l'Est, chaque arbre, passant devant le disque du
soleil, devenait tout  coup une immense girandole de diamant, o l'oeil
ne distinguait plus les branches emmles et noyes dans une puissante
irradiation.

Cet trange paysage de givre n'avait pas la blancheur des paysages de
neige--blancheur satine ou veloute, selon le moment, mais toujours
opaque;--il tait sans couleur, comme l'eau des fontaines, comme la
glace immacule des premiers jours de froid, comme l'ther infini des
belles nuits claires de l't dans les pays du Nord. Uniquement form de
reflets et de transparences, il n'avait d'ombre nulle part: la lumire
enveloppait les surfaces brillantes, tournant autour des grands troncs,
fouillant dans toutes leurs sinuosits les brindilles des arbrisseau et
les touffes d'herbe sche, glissant horizontalement sur la terre gele
qui avait l'air d'une glace de Venise sans commencement ni fin, o la
fe du givre avait rpandu  profusion ses trsors de diamants et de
pierreries.

Le prince, bloui, regardait ce merveilleux spectacle, dont tous ceux
qui l'ont vu connaissent l'irrsistible fascination. I! se plongeait
avec dlices dans ce bain de lumire. Sa pense avait quitt le vilain
monde o nous sommes, pour se rfugier dans l'idale srnit d'un autre
monde plus parfait o l'atmosphre n'a pas de vent, o le ciel n'a pas
de nuages, o la lumire n'a pas d'ombres--o les femmes, peut-tre,
n'auraient pas eu de ddains pour lui.

--Vous allez vous fatiguer les yeux, mon ami! dit une voix.

Il tressaillit et retomba dans la ralit. Cette voix tait celle de
Zakharief, dont le traneau s'tait mis de front avec le sien.

Nous n'avons que le temps d'arriver! Allongeons le trot! Pourquoi me
faites-vous les gros yeux?

--Je ne vous fais pas les gros yeux, dit le prince un peu confus; je ne
vous vois pas; je suis encore tout bloui.

--L! que vous disais-je? Il faut avouer que le moment tait bien choisi
pour regarder le soleil en face! Comment ferez-vous pour viser 
prsent? Il n'y a qu'un moyen de rparer la faute: fermez les yeux,
mettez votre main par-dessus, et ne les rouvrez plus jusqu' l'arrive.

--Chourof suivit ce conseil. Pendant une minute encore, il vit dans ses
yeux ferms tous les rayons de lumire qu'il y avait pour ainsi dire
emmagasins. Le feu d'artifice diminua ensuite peu  peu, non sans
quelques subites recrudescences; puis enfin l'obscurit complte se fit.

En se voyant ainsi plong dans la nuit noire, aprs les blouissements
de la minute prcdente, le prince prouva une trange impression. Il
lui sembla qu'un voile de mlancolie ensevelissait  plis pais son me
brusquement dsenchante. La vie lui apparut comme un dsert aride et
sombre, o l'on ne rencontre pas un seul coeur aimant, pas une main
amie.

--A quoi bon vivre?... se dit-il amrement. J'ai lgu mes biens 
Vassilissa... autant vaut que ce soit elle qui en profite avec un autre
plus heureux. Aprs tout, l'ai-je aime seulement? J'ai demand sa main
parce qu'il me semblait qu'elle ferait une bonne femme, et que, pauvre
comme elle tait, j'avais moins de chance d'tre refus par elle...
Voil un beau calcul, qui m'a bien russi!... Eh bien, mon testament
sera ma vengeance! Peut-tre alors pleurera-t-elle un peu en pensant 
moi... Mais si le Tchoudessof me tue? c'est lui qui sera son mari...
Non: Lissa millionnaire sera laisse libre.--Et puis, franchement, si
elle ne sait pas rsister, elle ne sera qu'une sotte et n'aura que ce
qu'elle mrite... Plaise au ciel que le Tchoudessof soit bon tireur: il
me dlivrera d'un lourd fardeau.

C'est au milieu de ces penses qu'il arriva au lieu du rendez-vous.

--Nous y voil, s'cria Zakharief, et les premiers, encore! Cela
m'aurait vex de tes trouver ici avant nous. Ah! il n'tait que temps;
les voici qui arrivent de l'autre ct. Ils ont pris par le Kamenno
Ostrof.

Le prince, en apercevant la figure de son adversaire, sentit fortement
diminuer l'envie qu'il avait eue de mourir.

--tre tu par ce sacristain? pensa-t-il, ce serait trop ridicule.

Il est vrai que les choses ridicules arrivent quand c'est leur tour, et
d'ailleurs la mort n'est jamais ridicule pour personne.

--Messieurs, dit Zakharief au trois arrivants, nous n'avons que deux
cents pas  faire. Veuillez nous suivre par ici.

Ils entrrent dans les taillis de Krestovsky, aujourd'hui peupls
d'lgantes villas et parsems de jardins d'agrment.

La neige, dans cet endroit presque dsert et expos  tous tes vents,
s'tait tant soit peu tasse sous l'action du dgel  son dbut, mais
formait encore une couche de six  huit pouces d'paisseur. La lgre
surface de givre qui la recouvrait cdait en craquant sous les pieds des
six promeneurs.

Au bout de dix minutes de marche, la clairire s'tala devant eux,
presque circulaire, large d'environ cinquante pas. Zakharief, voyant le
terrible Vonof tirer une boite  pistolets de dessous sa pelisse, fit
le mme mouvement.

--Messieurs, dit-il, j'ai aussi apport des armes. Nous vous donnons
notre parole d'honneur que le prince ne les connait pas. M. Tchoudessof,
sans aucun doute, n'a jamais essay les vtres?

--Jamais! dit Tchoudessof avec empressement.

--Nous allons donc tirer au sort...

--A quoi bon? dit Vonof, qui avait l'air de rciter une leon apprise
par coeur. Que le prince daigne choisir... Sa loyaut nous est connue...

Zakharief, mcontent, interrogea Chourof du regard. Celui-ci rpondit
par un haussement d'paules qui voulait dire: Que m'importe? je ne dois
pas me mler de ces dtails.

--Le prince n'y tient pas. Choisissez vous-mmes, messieurs. Nous avons
autant de confiance dans votre loyaut que vous en avez dans la ntre!
rpliqua Zakharief, qui n'tait pas fch de montrer  ces gens-l
qu'on ne voulait rien leur devoir.

Vonof, sans rpondre, saisit une des armes qu'il avait apportes, et se
mit en devoir de la charger. Zakharief voulut prendre l'autre pistolet
de la mme paire.

--Oh! monsieur, dit Vonof d'un air chevaleresque, confiance pour
confiance ce serait nous blesser! Donnez au prince un de vos pistolets,
nous vous en prions.

Tchoudessof regardait ce mange d'un air qui voulait tre distrait; mais
une satisfaction mal dissimule rayonnait sur sa figure. En vrit, il y
avait de quoi. Il connaissait l'arme dont il allait se servir, comme un
bon cuyer connait son cheval, et, si son adresse n'allait pas jusqu'
tuer des hirondelles au vol, du moins avait-il le droit de se dire
excellent tireur. En outre, il ignorait parfaitement que le prince ft
d'une force quelconque  cet exercice.

--Je tirerai le premier, se disait-il in petto. A trente pas, je suis
sr de mon coup.

--Dsirez-vous compter les pas? dit Zakharief. Vonof se mit en marche
sans rpondre. Il n'avait pas fait trois pas, que Zakharief t'arrta.

--Pardon, lui dit-il, vous tournez tout juste le dos au soleil.

--Eh bien, qu'est-ce que a peut faire?

--Cela fait qu'un de ces messieurs aura le soleil en face et ne pourra
viser. Voulez-vous permettre?

Vonof s'inclina avec la mme raideur que s'il eut t un vieux
militaire blanchi sous le harnais.

Zakharief, rasant le bord de la clairire, chercha un point de dpart
commode; puis il se mit en marche, sans faire de trop grandes enjambes,
et ses pieds laissrent trente fois leur trace bien visible dans la
neige, que le poids de son corps faisait lgrement cder. Rien ne fut
plus facile que de diviser cet espace en trois parties gales, pour
marquer la limite que tes deux adversaires ne devaient pas dpasser en
marchant l'un sur l'autre.

Les distances bien mesures et les adversaires placs aprs avoir mis
bas leurs pelisses, les tmoins s'cartrent  droite et  gauche

Un court silence suivit.

--Allez! dit une voix.

Les deux adversaires restrent parfaitement immobiles. Chacun d'eux
semblait viser soigneusement. Au bout d'une seconde, qui parut
terriblement longue aux tmoins, un coup retentit.

C'tait Tchoudessof qui jouait son va-tout.

Les regards se tournrent tous instinctivement du ct d'o le coup
tait parti, puis votrent comme un clair vers le point oppos.

Le prince tait debout, mais un peu ple, et sa main droite, qui tout 
l'heure soutenait l'arme  la hauteur de l'oeil, pendait maintenant 
son cot. Ses doigts se dtendirent, le pistolet glissa doucement sur le
verglas, dans une touffe d'herbe sche qui mergeait au-dessus de la
couche glace.

Le prince baissa la tte et mit un genou en terre.

A trente pas de l, Tchoudessof savourait ce spectacle avec une farouche
avidit. La joie de n'avoir pas  essuyer le feu, le plaisir de la
vengeance, la perspective de son prochain mariage, dsormais sans
obstacle... tout cela bouillonnait en lui dans un dlicieux ple-mle...

Tout  coup la figure jaune de Tchoudessof devint verdtre. Le prince
n'achevait pas de tomber: il saisissait son pistolet de la main gauche,
se relevait et, d'une allure ferme, faisait dix pas en avant.

Son bras droit pendait toujours  son ct.

--Malheur! se dit Tchoudessof, c'est le bras droit qui a par le coup!

Et il resta immobile comme une statue, n'ayant pas l'air de comprendre
l'invitation pressante qui se lisait pourtant bien clairement dans le
regard fixe du prince.

--Avancez donc! dit la voix indigne de Zakharief.

En entendant cette voix, Tchoudessof tressaillit. Les regards mprisants
qu'il sentait peser sur lui taient aussi terribles et l'atteignaient
aussi srement qu'une balle de pistolet.

Il le mit donc en marche, pas trop vite d'abord, a'effaant toujours et
se faisant tellement mince, qu'il pouvait rellement se croire  l'abri
derrire son pistolet comme derrire un bouclier.

Si Dmitri avait t l, quelle grotesque silhouette il et trouv 
copier!

Puis, voyant que le prince ne prenait pas la peine de le viser d'avance,
Tchoudessof parcourut franchement les quatre ou cinq pas qui lui
restaient  faire, et s'effaa plus que jamais.

--Imbcile! murmura le prince Chourof en le regardant avec des yeux
furieux.

Le prince visa soigneusement, longtemps, trop longtemps mme au gr de
Zakharief, car dans ces moments-l une demi-seconde est une dure
interminable.

--Il lui en veut donc bien? pensa Zakharief. Mais il n'avait pas eu le
temps d'noncer mentalement sa pense, que le coup parti.. Tchoudessof
ouvrit des yeux effars, tourna  demi sur lui-mme, et tomba comme une
masse inerte.

--Ah! mon Dieu!... l'aurais-je tu? s'cria Chourof. J'avais pourtant
bien vis!

Tout le monde se prcipita vers le bless. Quelques gouttes de sang
rougissaient la neige: elles sortaient de son paule gauche. Un petit
trou dans la manche prouvait  tout le monde que la blessure ne pouvait
tre aucunement grave. Il y avait eu plus de peur que de mal.

--Ah! je respire! dit Chourof tout bas  ses tmoins. Cet imbcile
s'effaait si bien, que j'ai eu toutes tes peines du monde  voir un
petit bout de son bras gauche!

--Mais vous-mme, vous tes bless! Montrez-nous a.

Vrification faite, pendant que le Tchoudessof reprenait ses sens, il
fut constat que le prince avait reu la balle au coude, au moment o il
tait dj en position pour viser.

Le projectile avait enlev un morceau de la manche, rafl la peau et
froiss vivement quelques nerfs contre l'os, ce qui avait caus une
douleur vive et passagre, en amenant un engourdissement momentan de
l'avant-bras; ceux qui ont eu l'occasion de se heurter le coude contre
un objet dur connaissent, en petit, ce phnomne-l; puis la balle avait
continue ta route en gratignant une cte, mais sans pntrer le moins
du monde. Le prince en serait quitte pour une nuit de repos et quelques
petites bandes de sparadrap.

Quant  Tchoudessof, il tait bless tout prs de l'articulation de
l'paule; mais, par un bonheur qu'il ne mritait gure, l'humrus
n'tait pas cass. On lui fit un premier bandage expditif.

Il rouvrit enfin les yeux.

--Monsieur, lui dit!e prince, je suis heureux de voir que votre blessure
n'est pas grave. J'y avais mis tous mes soins. La prochaine fois, ce
serait plus srieux, d'autant plus que vous tirez fort bien. Je vous en
fais mon compliment sincre. Est-il absolument ncessaire que nous
recommencions?

--Prince, dit Tchoudessof avec dignit, j'ai tenu  vous prouver que
l'on n'obtient rien de moi par la menace. Maintenant que nous avons fait
tous les deux notre devoir...

--Hum! tous les deux... murmura le neveu de Zakharief.

--Je peux vous affirmer, continua le bless, que mon intention, avant
notre premire entrevue, tait dj d'crire  madame la comtesse pour
lui dclarer que je ne voulais point forcer l'inclination de...

--Parfaitement! interrompit le prince. Votre intention n'est pas chang?

--Non, prince.

--Vous crirez aujourd'hui mme dans ce sens?

--Non, prince, c'est dj fait. La lettre est sur mon bureau. Je n'ai
pas voulu que ma rsolution put avoir l'air d'tre dicte par le
rsultat, quel qu'il ft, de cette rencontre.

--Veuillez tre persuade que je vous flicite sincrement de cette
bonne rsolution... dit le prince.

On se salua et les deux groupes se sparrent.

--Je ne l'aurais pas cru capable... Aprs tout, c'est peut-tre un
mensonge, et la lettre n'est pas encore crite! dit Zakharief.

Il se trompait. La lettre tait crite. Mais Tchoudessof s'tait promis
de la jeter au feu si le duel tournait  son avantage. Il est toujours
bon de se donner le beau rle.




                              XXVIII

                    Tchoudessof ne vient pas!


Depuis sa rencontre avec le prince, Zina ne pouvait rester en place:
tantt c'taient les aiguilles qui se brisaient  tout moment, tantt
ses pingles  cheveux qui tombaient en pluie autour d'elle, tantt ses
crayons qui refusaient le service; et puis l'encre tait bourbeuse, les
plumes crachaient, son col lui serrait le cou, ou les boutons de ses
bottines--moins solidement cousus qu' l'ordinaire, sans
doute--couraient sur le parquet comme de petits ngrillons noirs
trs-presss.

Miss Junior passa les vingt-quatre heures les plus orageuses de son
existence. Dans le silence de la nuit, elle eut un cauchemar: elle crut
voir Zina, debout prs de la lampe des images, griffonner quelque chose
au crayon sur du papier. Elle se souleva, et l'apparition disparu..

--J'aurai rv! se dit-elle.

Et elle se retourna du ct du mur, suivant le proverbe: Pour changer de
cauchemar, changez de ct.

Le lendemain matin, Zina, en se levant, sonna sa femme de chambre, et,
avant de la laisser lui rendre le moindre service, elle la chargea de
porter  la femme de chambre de Lissa un pain de savon qu'elle avait
achet la veille--avec ordre de lui remettre immdiatement et 
elle-mme, comme un petit souvenir.

Le pain de savon fit son ascension dans les escaliers, et, sous le
propre nez de mademoiselle Justine, fut remis dans les mains de
Vassilissa.

Celle-ci, triste et proccupe-- mesure que le jour de son mariage
approchait, elle se dtachait de plus en plus de la vie--prit en
souriant faiblement le petit souvenir, ordonna de remercier sa cousine,
et dposa le savon, bien et dment envelopp dans son papier parfum,
sur sa toilette,  ct d'elle.

Une fois ses beaux cheveux natts, elle se leva, prit le petit paquet,
se dirigea vers le petit meuble o elle mettait ses effets et chercha sa
clef pour l'ouvrir. Le parfum pntrant du savon l'attirait... elle fit
sauter un bout du papier, et,  surprise! aperut t'criture de sa
cousine... Elle ferma vivement le meuble, glissa le mystrieux objet
dans sa poche, et retourna  ses occupations ordinaires.

Justine n'avait rien remarqu. Presque tous !es jours Zina envoyait  sa
cousine quelque bagatelle, un fruit, une fleur, un petit objet qui lui
disait combien i'exile tait prsente  ses penses.

La protge descendit bientt pour vaquer  ses occupations, savoir:
faire le tour de la maison, des communs, du refuge, et rapporter  la
comtesse tout ce qui pouvait nuire  quelqu'un. Vassilissa courut  la
porte, la ferma  clef, tira le savon de sa poche et, l'ayant dvelopp,
elle trouva un billet de Zina. La jeune comtesse, craignant d'tre
dcouverte, parlait un langage tant soit peu obscur, plein d'allusions
que Vassilissa devait seule comprendre, et cependant assez banal en
apparence pour qu'on put s'y mprendre et n'y voir que des
enfantillages.

Un mot terminait cette effusion enfantine, et ce mot fit palpiter le
coeur de la pauvre Vassilissa de toutes les esprances les plus folles:
Nous avons vu des amis, disait la lettre nigmatique; on s'intresse 
toi et on dsire ton bonheur. Aie courage.

Hlas! le coeur est ainsi fait, que c'est ce qu'on dsire que l'on croit
possder. Ce mot amis ne rveilla pas en Vassilissa le souvenir du
pauvre prince Charmant, qu'elle aimait pourtant bien. Amis, voulut dire
pour elle Maritsky, parce qu'elle pensait  lui plus souvent qu' tout
autre.

--Que peut-il pour moi? se dit-elle ensuite tristement. Du courage, ah!
certes, j'en ai, car s'ils veulent me conduire  l'glise, je resterai
trois jours sans manger, et ils seront obligs de m'y porter.

Ils, c'taient ses deux ennemis, Tchoudessof et la comtesse.

La comtesse autrefois tant aime! Quel changement trange avait d se
produire en elle, pour que cette fe protectrice de son enfonce ft
devenue son mauvais gnie!

--Que lui ai-je fait, se disait constamment l'orpheline, pour qu'elle me
dteste?

Et ses larmes coulaient, autant sur sa bienfaitrice devenue son ennemie,
que sur elle-mme, pauvre jouet d'une grande dame capricieuse.

Cette blessure de son coeur tait peut-tre la plus douloureuse de
toutes. En effet, blmer et dtester ce qu'on a jadis respect et
ador--c'est une des plus cruelles preuves que nous soyons obligs de
subir--et pourtant, quel est celui de nous qui, une fois dans sa vie,
n'a pass par l?

Le jour de la provocation du prince fut pour Vassilissa un des plus
longs de sa vie. Le billet qu'elle avait reu le matin la proccupait;
elle pensait bien qu'il avait d se passer quelque chose; mais quoi?...
Elle descendit comme d'ordinaire  quatre heures. L'odieux Tchoudessof
vint lui faire sa cour, ou plutt parler avec la comtesse du cinq pour
cent, de l'emprunt prochain et du logement nuptial que le tapissier
mettait peu de zle  terminer.

En disant ces mots, il glissa un tendre regard de cte de l'impassible
fiance, mais, ne trouvant point de sympathie, il se remit  parler de
choses pratiques avec la comtesse Koumiassine.

Il s'en alla enfin et Vassilissa poussa un soupir de soulagement; elle
allait tre vingt-trois heures sans le voir, et c'tait bien quelque
chose. Muette et rsigne, elle resta dans le boudoir de sa tante, qui
ne la voyait pas et qui lisait une revue sans s'apercevoir de son
existence. Enfin le domestique annona le dner; elle descendit,
prcdant sa tante, et, un moment aprs, Zina parut dans la salle 
manger.

Un regard qui dit merci, un baiser officiel, un serrement de main o
leurs deux tendres petits coeurs de fillettes mirent tout ce qu'ils
possdaient d'nergie, et les deux cousines se sparrent. Pas un mot
n'tait possible: Vassilissa, depuis qu'elle tait promue au grade de
fiance, dnait entre sa tante et M. Wachtel.

Tout  coup, au milieu du dner, Dmitri, qui n'avait pas parl  table
depuis plus de trois semaines, s'adressa  mise Junior:

--Avez-vous rencontr mon ami Chourof? dit-il. Je l'ai vu aujourd'hui,
en revenant de la promenade. N'est-ce pas, monsieur Wachtel? Mais il
faisait de grands pas, et il ne nous a pas reconnus.

Miss Junior feignit de n'avoir pas entendu. Il y avait, d'ailleurs, deux
ou trois invits, et l'on causait autour de la table.

Au nom si imprudemment prononc par l'enfant, Vassilissa avait senti une
secousse lectrique de la tte aux pieds. Mais depuis quelques mois,
elle avait appris  cacher ses motions: elle resta immobile, le front
baiss, comme d'ordinaire. Au bout d'un instant seulement, elle leva les
yeux et rencontra le regard de Zina, clair, rieur, indfinissablement
joyeux et malin, et cependant fort pos, car on les observait de toutes
parts.

Le regard de Vassilissa retomba sans mme avoir pu dire merci, car elle
comprenait maintenant tout ce qu'avait risqu sa vaillante cousine; et
ses yeux, en le lui disant, pouvaient la perdre.

Jamais le long dner ne parut plus long aux jeunes filles, malgr le
plaisir qu'elles prouvaient  se voir de loin, faute de mieux. Il se
termina enfin, et Vassilissa, aprs avoir embrass sa cousine sous
l'oeil svre de sa tante, remonta  ce que Zina appelait son perchoir.
Mais elle avait dsormais  quoi penser.

Le prince tait venu, venu  l'appel de Znade! Donc il pensait  elle,
il l'aimait! A cette ide, la pauvre orpheline fondit en larmes: il y
avait au monde quelqu'un qui l'aimait, quelqu'un qui avait fait un long
voyage pour la tirer de peine, pour la sauver! Comme elle pria Dieu pour
cet homme de bien, qu'elle avait afflig et qui l'aimait pourtant!

--Oh! se dit-elle, si je sors de l et s'il veut encore de moi, comme je
ferai une bonne femme dvoue et consciencieuse!

Pour la premire fois depuis qu'elle habitait cette chambre dsole,
elle s'endormit avec un vague sourire sur les lvres.

Le lendemain lui rservait bien d'autres surprises. Elle descendit 
l'heure ordinaire et s'installa, sa tapisserie  la main, dans le
boudoir de de sa tante...

Mais Tchoudessof ne parut point!

La comtesse donnait des signes non quivoques d'humeur. Le couteau 
papier grinait frocement dans les feuillets de l'ternelle revue, la
soie faisait entendre des craquements gros d'orages dans les plis pais
de la jupe agite par un pied impatient, et l'oeil de la comtesse
inspectait, toutes les cinq minutes, les aiguilles imperturbables de la
pendule.

Cinq heures sonnrent, le domestique parut, annona le dner. Vassilissa
descendit avec sa tante sans qu'elles eussent chang un mot.

Ce que ressentait la comtesse est au-dessus de toutes les plumes
humaines. On avait os la faire attendre! Et qui? Un homme de rien, un
petit employ qu'elle protgeait, qu'elle allait condescendre  nommer
son neveu! C'tait inou... et peu s'en fallut que le mariage ne ft
rompu sans autre auxiliaire.

Le diner s'acheva silencieusement. A l'aspect austre et sombre de la
comtesse, chacun devina qu'il devait se passer quelque chose
d'extraordinaire. Zina, sachant que Tchoudessof n'avait pas fait son
apparition accoutume, se rjouissait dj intrieurement du succs de
ses petites manoeuvres; miss Junior tremblait dans sa peau et craignait
que d'une minute  l'autre la coupable participation  laquelle elle
s'tait laiss entraner par la ruse petite comtesse ne fut dcouverte
et punie. Les protges et Wachtel firent seuls honneur au diner.

A peine le dessert avait-il circul, que la comtesse se leva, reut d'un
air proccup les remercments de ses subordonns, et se retira dans son
boudoir aprs avoir fait signe  Vassilissa de la suivre.

Quand elles furent seules, la comtesse s'assit, et laissant sa nice
debout devant elle:

--Votre fianc n'est pas venu, dit-elle: avez-vous agi de quelque faon
propre  motiver cette trange conduite?

Vassilissa regarda sa tante d'un air assur:

--Non, ma tante, dit-elle.

--Vous pouvez me donner votre parole d'honneur que par aucun acte, par
aucune parole, vous n'avez essay de le dtacher de la pense de vous
pouser?

--Je vous demande pardon, ma tante, dit la jeune fille, qui se sentait
anime d'un courage invincible: le jour o vous l'avez prsent comme
mon fianc--bien contre mon dsir, vous le savez,--j'ai suppli M.
Tchoudessof, au nom des sentiments d'honneur qu'il pouvait avoir en lui,
de renoncer  un mariage qui ferait notre malheur  tous deux.

La comtesse frona lgrement le sourcil.

--C'tait, dites-vous, le jour de vos fianailles?

--Oui, ma tante. Il y a deux mois environ.

--C'est bien, retournez chez vous.

Vassilissa obit, et la comtesse, reste seule, s'enfona dans de
profondes mditations. Pourquoi Tchoudessof, ainsi adjur, avait-il
persvr dans ses projets? Jamais la comtesse n'et cru sa nice
capable d'un acte aussi hardi; de fait, elle ignorait absolument le
caractre de Vassilissa, et, en dpit de la longue persvrance de
celle-ci, elle continuait  la regarder comme une jeune fille boudeuse
et capricieuse.

Cette chappe de vue dans les dispositions de Vassilissa la mit en
garde contre la possibilit d'autres audaces du mme calibre. Mais,
cette pense de prvoyance une fois case dans son cerveau, la comtesse
se remit  penser  Tchoudessof, et se demanda encore pourquoi celui-ci
ne lui avait jamais parl de cette adjuration si nette, si franche et si
extraordinaire chez une jeune fiance.

--Craignait-il, se demanda la noble dame, que je ne cdasse au dsir de
ma nice en rompant ce mariage? Mais un homme vraiment amoureux et
vraiment dlicat consentirait-il  pouser une jeune fille qui ne l'aime
pas, et qui, au nom de son honneur, le supplie de renoncer  elle?

Ici, pour la premire fois, la comtesse se demanda si Tchoudessof tait
vraiment amoureux. On lui avait dit que ce bouillant jeune homme tait
rellement amoureux de sa nice pour l'avoir vue  t'glise: tant
qu'elle approuvait le mariage, cette raison lui paraissait suffisante;
mais, du moment o elle concevait des doutes sur l'irrprochabilit du
personnage  l'endroit de ce qu'il lui devait  elle, comtesse
Koumiassine, la susdite raison n'tait plus si bonne... Au bout d'un
instant, la comtesse la trouva  peine valable.

Elle en tait l, quand un valet de pied lui apporta, sur le plateau
d'argent spcial, une lettre cachete de cire rouge.

--De la part de M. Tchoudessof, dit le domestique. Il n'y a pas de
rponse.

Il se retira sur la pointe des pieds.

La comtesse considra cette lettre: le pli de l'enveloppe tait net, le
cachet de cire pur et brillant, la lettre tait irrprochable.
Tchoudessof remonta instantanment au niveau habituel...




                               XXIX

                    Vassilissa sort de sa cage.


Le cachet sauta, et la comtesse, effare, si ce mot peut s'appliquer 
sa dignit imperturbable, lut ce qui suit, en russe:

Trs-estime madame la comtesse,

Vous avez eu la bont de consentir  m'admettre au sein de votre
famille, et je vous garderai toute ma vie une ternelle reconnaissance
pour votre gnreuse conduite; mais les sentiments non quivoques
d'aversion que mademoiselle votre nice m'a toujours tmoigns me font
un devoir de ne pas persvrer dans ma recherche. Je ne veux pas sentir
sur ma conscience le poids du malheur d'une jeune fille que je ne
cesserai jamais de chrir, de respecter, et dont je prfre le bonheur
au mien...

--Qu'il est filandreux, mon Dieu! se dit la comtesse  elle-mme.

--Veuillez donc, madame la comtesse, annoncer  Mlle Vassilissa que je
la prie de me rendre ma parole, et que je lui rends celle qu'elle ne
m'avait donne qu' contre-coeur...

--Tu pourrais mme dire, imbcile, qu'elle ne te l'avait pas donne du
tout! murmura la comtesse.

....Et soyez assure, avec les regrets d'un coeur dchir qui sait se
taire, d'un respect qui ne finira qu'avec la vie de

Votre trs-humble serviteur,

N. TCHOUDESSOF.

La comtesse lut deux fois cette missive, la seconde fois sans
rflexions, et, chose extraordinaire, en sondant les profondeurs de son
me, elle y trouva une certaine joie qu'elle ne se pressa point de
dfinir. Au fond, elle tait enchante de la circonstance qui lui
permettrait de ne point terminer une affaire qu'elle et dj laisse de
ct sans l'enttement naturel qui faisait partie de ses principes.

Ce qui la choquait vivement, en revanche, c'tait que M. Tchoudessof se
fut arrog le droit de rompre, comme si ce n'tait pas  elle,  elle
seule, qu'incombait le droit de faire et dfaire ce mariage!

Pendant cinq minutes, elle flotta ainsi de la colre  la joie, de
l'indignation contre ce malotru  l'humeur contre la petite sotte, cause
de tout ceci; puis une ide sublime lui vint. Elle attira  elle le
papier et les plumes, et crivit de sa belle criture large, un peu
ancienne, prodigue d'encre et d'espace, le billet suivant:

Cher monsieur,

Au moment o j'ai reu votre lettre, j'apprenais de la bouche de ma
nice qu'elle vous avait dclar son aversion d'une faon, comme vous le
dites, non quivoque, il y a deux mois environ, et je la blmais de me
l'avoir laiss ignorer. La seule chose qui m'tonne, c'est que vous ayez
eu besoin de rflchir pendant deux mois pour arriver  la conclusion
que vous m'annoncez. Pour ma part, si j'avais su que vous aviez gard le
silence lorsque ma nice vous a conjur, au nom de l'honneur, de
renoncer  elle, je lui aurais pargn le chagrin de subir pendant si
longtemps les assiduits d'un homme qu'aprs une semblable prire,
suivie d'un semblable effet, elle ne pouvait plus estimer.

Agrez, cher monsieur, l'assurance de ma considration,

COMTESSE KOUMIASSINE.

La comtesse relut ce billet, ajusta sur leurs i quelques points
rfractaires, mit des virgules, data d'aprs l'heure exacte de sa
montre, et appela son domestique:

--Portez ceci  mademoiselle Vassilissa, et allez chercher une corbeille
d'osier.

Elle lui remit quelques mots qu'elle venait de tracer au crayon sur un
bout de papier, et, en attendant l'excution de ses ordres, elle cacheta
mthodiquement son billet dans une enveloppe triangulaire. Elle ne
voulait pas que cette lettre et rien de solennel: le sire n'en valait
certes pas lu peine!

Comme elle achevait cette opration, Vassilissa parut charge de
bibelots de toute espce, et portant par-dessus le tout l'crin qui
contenait le bracelet des accordailles.

--Mettez tout cela sur le canap et asseyez-vous, dit-elle  sa nice,
qui, le coeur palpitant, n'osait rien dire... Est-ce bien tout ce que
vous avez reu de M. Tchoudessof?

--Oui, ma tante.

--Vous n'avez rien oubli?

--Oh! non, ma tante! dit joyeusement Vassilissa.

Elle venait de voir le domestique qui entrait, muni de sa corbeille.

--Du papier! commanda la comtesse. Et vous, Vassilissa, emballez
soigneusement tous ces objets. Prenez bien garde de rien endommager!

--Je serai bien soigneuse, ma tante, rpondit Vassilissa soumise; mais
ce sera long, si...

--Allez chercher votre cousine pour vous aider, dit la comtesse devenue
soudain dbonnaire.

Vassilissa vola jusqu'au seuil de la salle d'tudes. L, sans oser
entrer, elle dit d'une voix si change que Zina et sa gouvernante en
restrent stupfaites.

--Zina, veux-tu venir m'aider dans le boudoir de ma tante?

Elle disparut comme elle tait venue, sans bruit.

Zina accouru. A la vue des objets disperss sur le canap, elle comprit
tout et baisa avec une ardeur passionne la main de sa mre, qui fut
touche de ce baiser sous la cuirasse d'indiffrence qu'elle portait
orgueilleusement.

Les quatre mains alertes eurent bientt dispos les petits riens de la
manire la plus engageante; l'crin prcieux fut pos tout en dessus, et
le couvercle fut attach avec des ficelles roses.

Le domestique reut l'ordre de porter immdiatement la corbeille et le
billet chez M. Tchoudessof.

--Tu ne le remettras qu' lui-mme, dit la comtesse; il y a des objets
de prix dans la corbeille.

Cinq minutes aprs, toute la maison, sauf Justine, savait que la
princesse renvoyait les prsents  Tchoudessof et que le mariage de
Vassilissa tait rompu.

Quand le domestique fut parti, la comtesse silencieuse restait abme
dans ses rflexions. Zina fit un signe  sa cousine, et elles
s'approchrent doucement de la majestueuse jupe noire. D'un commun
mouvement, elles s'agenouillrent dans les plis,  droite et  gauche,
et la comtesse sentit ses deux mains couvertes de baisers et de larmes.

mue, elle se pencha sur les deux ttes inclines et les embrassa d'une
tendresse gale.

--Cela te faisait donc beaucoup de peine, ma pauvre enfant? dit-elle 
Vassilissa.

--Oh! ma tante... j'en serais morte!

La comtesse baisa encore une fois la tte blonde de la jeune fille, qui
sanglotait dans les plis de sa robe.

--Voyez-vous, dit-elle doucement, c'est votre faute. Si vous aviez eu
confiance en moi ds le premier jour que vous avez vu monsieur
Tchoudessof, vous seriez venue me dire: Ma tante, ce monsieur me dplat
beaucoup, pour telle et telle raison. Alors, n'tant pas trompe par vos
coquetteries, car vous avez t tres-coquette, ce qui est une grande
faute--ici la comtesse adressa un regard d'avertissement  Zina, qui
avait l'air d'tre la coupable, tant elle baissait la tte;--n'tant pas
trompe, vous dis-je, je ne vous aurais pas propos pour poux un homme
dont le caractre n'est point  l'abri...

La comtesse pensa tout  coup qu'en accusant le caractre de Tchoudessof
de n'tre pas  l'abri du reproche, elle incriminait son propre choix,
et elle s'arrta sagement.

--Vous tes libre, Vassilissa!...

Celle-ci baisa avec effusion les plis de la robe qui enveloppait une si
bonne tante.

--Mais n'oubliez pas que votre rsistance entte et votre manque de
confiance ont t les seules causes de la svrit que j'ai d dployer
envers vous! Vous avez donn  ma fille de dplorables exemples de
rvolte et d'insubordination.

Ici, Zina, que sa mre ne voyait point, regarda la comtesse d'un air si
comique que la dlinquante elle-mme eut peine  garder son srieux.

--Vous serez plus sage  l'avenir?

--Oh! oui, ma tante, je serai trs-obissante! s'cria Vassilissa, dont
le coeur dbordait de joie et de tendresse.

--Nous le verrona bien, dit la comtesse en manire de conclusion.

--Maman, hasarda Znade, puisque ma cousine n'est plus punie, est-ce
qu'elle ne reviendra pas demeurer avec moi? Je vous assure, maman, que
je m'ennuie depuis qu'elle est l-haut,  son perch...--Zina s'arrta au
moment de prononcer le mot vulgaire perchoir par lequel elle entendait
la chambre de Justine-- la chambre du second, voulais-je dire.
C'est--dire, maman, continua-t-elle en voyant que la comtesse gotait
mdiocrement son raisonnement, ce n'est pas que je m'ennuie, mais je
manque d'mulation, je deviens paresseuse, et puis je ne joue plus du
tout  quatre mains, et j'ai dj oubli nos symphonies...

--Eh bien! soit! dit la comtesse, que le mot d'mulation avait touche 
l'endroit sensible. Vous pourrez faire descendre les effets de
Vassilissa demain matin.

--Pas ce soir, maman? dit Zina dune voix cline.

La comtesse regarda la pendule.

--Il est trop tard. Allez tous courber, mesdemoiselles. Demain matin
vous reprendrez vos tudes communes. Puisque Vassilissa ne se marie pas,
elle doit s'efforcer d'acqurir ce qui lui manque et de perfectionner ce
qu'elle possde.

Les deux cousines sortirent du boudoir  pas compts et entrrent
entrelaces dans la salle d'tudes. Miss Junior n'en croyait pas ses
yeux, elle eut peur d'une nouvelle escapade. Quelques mots la mirent au
courant de ce qui s'tait pass; mais le motif qui avait provoqu ce
changement radical dans les destines de Vassilissa restait obscur pour
tout le monde.

--Nous le saurons bientt, dit Zina en embrassant sa cousine. Regrimpe 
ton perchoir, tu le quitteras demain pour toujours, j'espre.

Lissa, toute heureuse, s'envola jusqu'au perchoir, et, dans l'excs de
sa joie, se mit  prparer ses effets pour les faire emporter ds son
rveil. C'est  cette agrable occupation qu'elle se livrait lorsque
Justine rentra dans la chambre.

--Que faites-vous, mademoiselle Vassilissa? dit-elle de sa voix
coeurante comme un gteau rassis et trop sucr.

--Je dmnage, mademoiselle Justine! rpondit Lissa du mme ton.

Dans sa surprise, Justine laissa tomber ses bras.

--Vous dmnager? O allez-vous? On ne se marie pas en carme!

--Je ne me marie pas du tout, mademoiselle Justine! Si le coeur vous en
dit, vous pouvez revendiquer Tchoudessof pour vous-mme: il vous offrira
le bracelet que je viens de lui renvoyer par l'ordre de ma tante.

Justine fut oblige de s'asseoir. Quoi! sans sa participation, la
comtesse avait rompu ce mariage si sagement agenc, si parfaitement
combin? Qui donc avait pu se mettre  la traverse?

--Comme cela vous contrarie! lui dit malignement Lissa, qui se vengeait
eu ce moment de deux mois de tortures. J'aurais d prendre plus de
prcautions pour vous annoncer une nouvelle qui m'est agrable.
Voulez-vous un verre d'eau pour vous remettre?

Justine se leva, belle d'indignation.

--Tout cela ne peut tre qu'une plaisanterie inconvenante, et je
m'informerai auprs de la comtesse.

--Je comprends votre surprise: il s'est fait ici quelque chose sans que
vous y ayez mis votre nez... Mais peut-tre ma tante serait-elle peu
flatte de savoir que vous dcorez du nom de plaisanterie inconvenante
une dcision qu'elle vient de prendre. Soyez tranquille, je ne le lui
dirai pas.

Justine, muette de rage, se coucha sans mot dire. Le lendemain, avant
huit heures, les femmes de chambre transportrent les effets et le lit
de Vassilissa  leur ancienne place; et la comtesse eut la satisfaction
d'entendee les exercices  quatre mains rouler du haut en bas du piano
pendant une bonne moiti de la journe.




                                XXX

             La comtesse n'aime pas qu'on fasse son ouvrage.


Le bruit du duel se rpandit bientt. Tchoudessof n'tait pas homme  ce
qu'on s'occupt beaucoup de lui, mais la faon dont le prince l'avait
accommod tait assez originale pour faire sensation. Et puis, le motif
du duel, quand on n'y regardait pas de trop prs, tait fort acceptable.
Le prince avait combattu _pro aris et focis,_ pour l'honneur de la
vieille noblesse, qui ne doit point se ternir au contact de la noblesse
de bureau, frache moulue de n'importe o.

On trouva cela galant, chevaleresque, et le prince se vit tellement  la
mode, que, s'il l'et voulu, une bonne douzaine de mres de famille lui
eussent donn leurs charmantes filles en mariage sans aucune rclamation
de la part de celles-ci.

Le rle de la comtesse n'tait point aussi brillant, et le prince, qui
tenait immensment  ne point se brouiller avec elle, eut beaucoup de
peine  arranger les apparences de manire  ne l'attaquer d'aucun cot.

L'esprit lui venait positivement  ce pauvre prince Charmant, et il eut
 en dpenser une forte dose pour prouver aux gens que la comtesse avait
t trompe, que tout le monde eut t tromp comme elle, que
Tchoudessof tait un homme trs-rus, trs-dangereux, et que personne ne
pouvait se douter de ce qu'il avait dploy de gnie dans le rle d'un
homme de bonne noblesse, qui n'avait pas eu de chance.

Le prince, cependant, fut trois jours avant de se rsoudre  aller voir
la comtesse. Il ignorait absolument comment il y serait reu. Prenant
enfin son courage  deux mains, un jour que le soleil brillait dans un
azur sans nuages et que tout Saint-Ptersbourg barbotait  qui mieux
mieux dans l'immense nappe d'eau grise forme par le dgel--c'tait le
jeudi de la semaine sainte,--il se dcida  sonner  la porte de ce lieu
redoutable.

La comtesse crivait. Il monta inquiet, et tcha en passant de plonger
un oeil dans la chambre d'tudes: elle tait dserte; par ce beau soleil
d'avril, les demoiselles participaient au barbotage universel.

--Eh bien! prince, lui dit la comtesse en le voyant entrer, c'est donc
tous qui avez pourfendu ce pauvre Tchoudessof?

Cette aimable plaisanterie mit du baume dans le coeur du prince
Charmant; il hasarda un sourire modeste et fin.

--Que vous avait-il fait? reprit la comtesse qui avait bonne envie,
comme dit le vulgaire, de tirer les vers du nez  Chourof, qu'elle ne
considrait point comme dou d'une intelligence surhumaine.

--Ce n'est pas  moi qu'il avait fait quelque chose, rpondit le prince
sans dfiance; mais pouvais-je permettre qu'un tel personnage se fit
donner ses entres dans la socit?

--Qui donc les lui aurait donnes, ses entres? demanda la comtesse.

Comme  un cheval de race, le moindre chatouillement de l'peron lui
faisait dresser les oreilles.

--Mais... le fait de son mariage avec votre nice.

--C'est pour cela que vous lui avez cass le bras? Je croyais, moi, que
c'tait une jalousie! Le chien du jardinier, vous savez... je ne
mangerai pas les fruits de mon jardin, c'est vrai, mais tu ne le
mangeras pas non plus...

Chourof rougit bien au del de ses oreilles.

La crainte d'tre souponn d'un sentiment aussi ridiculement romanesque
le priva de ses ressources intellectuelles nouvellement acquises.

--Ne croyez-vous pas, comtesse, dit-il, que le dplaisir de vous voir
dupe par un faquin, vous que j'estime et que j'honore...

Il s'interrompit, sentant vaguement qu'il avait fait fausse route.

Ce que ta comtesse dtestait par-dessus tout, c'tait l'ide qu'on
pouvait penser  la tromper. Il n'y a que les imbciles qui se laissent
duper tait un de ses axiomes favoris. Elle faisait ainsi bon march des
trsors d'exprience que l'histoire et la philosophie ont accumuls
depuis des sicles pour notre profit; elle oubliait que le sage se
trompe septante fois sept fois par jour, et que, de Ssostris jusqu'
nous, en passant par les papes, les gnraux d'arme et les simples
banquiers, chacun est dup en raison mme de sa droiture et de sa
conscience.

--On ne me dupe pas comme on veut, mon cher prince! dit-elle  Chourof
d'un ton qui lui prouva, en effet, qu'il n'tait pas dans la bonne voie.

--Sans doute, comtesse, mais tout le monde peut se tromper... et
l'absence de renseignements suffisants... dit le malheureux en achevant
de se fourvoyer.

--Alors, reprit la comtesse de sa voix la plus sche, c'est pour me
rendre service que vous tes venu casser le bras  ce monsieur? C'est
pour me rendre service que vous racontez probablement partout, depuis
votre arrive, que je me suis laiss embobiner par lui comme une
ingnue? Je vous en suis vraiment reconnaissante, cher voisin; et vous
m'avez vritablement rendu le plus grand des services en me faisant
passer aux yeux de tout Saint-Ptersbourg pour un pauvre esprit que tout
le monde peut tromper sans la moindre peine! Apprenez, cher prince, que
le mariage de ma nice tait dj rompu dans ma pense lorsque ce
misrable Tchoudessof m'a envoy la belle ptre que vous lui avez sans
doute dicte pour plus de sret. Pour juger ce monsieur  sa valeur, il
m'avait suffi d'apprendre de la propre bouche de ma nice comment il
avait persvr dans ses projets de mariage aprs avoir reu l'assurance
de l'aversion de sa fiance; et si Vassilissa s'tait dcide  ne
confier cela plus tt, ce mariage et t rompu plus tt, ou mme n'et
jamais t projet.

Chourof resta abasourdi sous le poids de cette dclaration, lance avec
l'aplomb d'une conscience impeccable. La comtesse se serait fuit hucher
pour soutenir ce qu'elle venait de dire. Elle y croyait comme 
i'vangile. Que pouvait le pauvre don Quichotte vis--vis de ce
redoutable moulin  vent? Un instant, il crut que Zina s'tait trompe;
puis, rflexion faite, donnant une plus grande preuve de sagacit qu'il
ne s'en croyait capable, il se dit que la comtesse tait versatile et
qu'il s'en apercevait pour la premire fois.

I! essaya de rpondre, de se disculper, mais le mal tait fait. Cinq
minutes aprs il se retira, emportant pour tout remerciaient de la
comtesse ces mots aimables:

--Au revoir, cher voisin, nous nous retrouverons cet t  Koumiassine.

Ainsi, pour prix de ses peines, on le mettait poliment dehors! Jusqu'
l'arrive de la comtesse  la campagne, il ne pourrait pas revoir
Vassilissa, pour laquelle il avait fait le voyage, risqu sa
vie--Vassilissa qui l'aimait peut-tre mieux  prsent!...

Il s'en allait, tout mlancolique, barbotant  pied dans l'eau claire
qui coulait  flots des gouttires trop pleines sur les trottoirs de
granit polis et glissants comme des miroirs, lorsqu'il s'entendit
appeler.

C'tait Zina.

--Prince! prince! criait-elle avec l'aplomb de l'innocence.

Miss Junior avait beau l'assaillir de remontrances, elle continuait 
appeler le prince de sa voix de cristal qui traversait comme une flche
l'air pur et printanier.

Les deux jeunes filles taient sur l'autre trottoir, du cte de l'ombre.
Fort soucieux du ridicule, le prince hsita une seconde avant d'oser
traverser la rue: un vritable ocan chamarr de petits archipels de
glace, sur lesquels, en posant le pied, on avait trois chances contre
une de glisser dans l'eau. Se sentant regard, Chourof manqua le dernier
petit bloc de glace, et entra jusqu' la cheville dans l'eau, qui
rejaillit sur les deux jeunes filles. Peu fier de cet exploit, il arriva
devant elles son chapeau  la main, et commena par s'excuser.

--Laissez cela, dit Zina en russe--miss Junior ne comprenait pas un
tratre mot de cette langue;--nous vous remercions... elle surtout!
dit-elle en indiquant Vassilissa rouge et muette. Ne me trahissez pas,
je vous prie.

--Soyez persuade, mademoiselle.....commena le prince.

--C'est beau, ce que vous avez fait, prince, c'est chevaleresque! Et si
cette ingrate ne vous en sait pas le gr qu'il faudrait,--elle regarda
Vassilissa qui rougissait de plus en plus,--c'est moi qui prendrai sa
reconnaissance sur moi. Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour
vous, je vous en donne ma parole.

La candeur seule a le droit de profrer de semblables choses sans en
comprendre la porte. Le prince, mu de cette jeune ardeur, remercia en
quelques mots qui, sortant de son coeur, cette fois, ne furent pas
embarrasss, et s'loigna rapidement, car miss Junior tmoignait d'un
vident malaise.

--Pourquoi n'as-tu rien dit, nigaude? commena Zina quand le prince fut
loin. C'est moi qui l'ai remerci, et c'est pour toi qu'il s'est battu!

Vassilissa se contenta de rougir et de se taire. Hlas! son coeur lui
faisait de sanglants reproches; elle s'tait bien promis, si jamais elle
rencontrait le prince, si elle pouvait lui parler, de mettre dans ses
mains tout son coeur et elle-mme... et puis, tout  coup, elle avait
senti sa rsolution s'vanouir, s'teindre, la laisser aussi faible
qu'un enfant au berceau... Et pourquoi? Au dtour du quai, elle avait
rencontr Maritsky.

Elle supporta religieusement les reproches que Zina ne lui mnageait pas
et s'excusa sur sa timidit ordinaire.

La nuit venue, elle put rflchir et examiner sa conscience. Elle se
morigna de son mieux et se promit de tenir la promesse qu'elle avait
faite, si le prince la sauvait, d'tre une bonne femme consciencieuse...

Elle s'endormit sur cette rsolution. Le lendemain, quand elle
s'veilla, le vent lui apporta l'cho lointain d'un sifflet de
locomotive. C'tait le train de Moscou qui emportait  Chourava le
prince, triste, mcontent de son sort, et cependant content de lui-mme.

Ce jour-l mme, pour la premire fois depuis les vnements qui avaient
interrompu la douce monotonie de leur existence en commun, les jeunes
filles allrent au Jardin d't.

On ne sait comment se rpandent les nouvelles. Il faut bien accorder une
part de vrit  l'expression banale qui leur donne des ailes, car
Vassilissa tait libre depuis quelques heures  peine, et dj plusieurs
demoiselles du grand monde, habitues  causer un instant avec elle
quand elles la rencontraient, se bornrent  lui adresser un salut. Dans
aucun monde on n'aime les mariages rompus.

Si la comtesse avait pens  ce changement dans la situation de Lissa,
elle aurait eu certainement beaucoup de mrite  montrer ainsi sa nice
en public  ct de sa fille, mais la bonne dame n'y avait pas mme
song; et la premire personne qui lui en fit l'observation, le fait une
fois accompli, fut reue de faon  n'y pas revenir.

La comtesse n'aimait pus  avoir tort, et encore moins qu'on lui parlt
de ce qui pouvait avoir t une erreur. Aussi cette mfiance  l'gard
de Vassilissa, qui aurait d la rendre moins favorable  l'orpheline,
produisit-elle un effet tout oppos.

Les jeunes filles faisaient, pour la sept ou huitime fois au moins, le
tour du Jardin d't, leur promenade habituelle, lorsqu'elles
rencontrrent Maritsky. Celui-ci, trop bien lev pour leur parler, se
contenta de les saluer; mais son regard, dirige particulirement sur
Vassilissa, exprimant une satisfaction non ambigu. Lui aussi se
rjouissait de la voir libre.

La jeune fille rougit et baissa les yeux sous ce regard de flicitation.

Maritsky, depuis ce jour, manqua rarement l'occasion de rencontrer les
jeunes filles  l'heure de la promenade.

FIN DU TOME PREMIER




                        TABLE DES MATIRES

I. La mnagerie de la comtesse Koumiassine.
II. Ce qui se disait entre jeunes filles.
III. Ce qu'tait la comtesse Koumiassine.
IV. Znade traduit les ordres de sa mre.
V. Dans la neige.
VI. La Chambre bleue du prince Chourof.
VII. Comment le prince s'arrta en route.
VIII. Znade prend mal la nouvelle.
IX. La comtesse quitte la campagne.
X. En voyage.
XI. La comtesse explique  sa nice ce que c'est que le mariage.
XII. Le repos de t'asile est troubl.
XIII. Le premier bal.
XIV. Les souvenirs de jeunesse de mademoiselle Justine.
XV. Dmitri dcoupe des maris pour toutes les demoiselles.
XVI. Tchoudessof fait la roue.
XVII. Vassilissa ne tmoigne pas de dispositions marques pour le
      mariage.
XVIII. Dmitri donne un soufflet  mademoiselle Justine.
XIX. Tchoudessof ne triomphe pas sur toute la ligne.
XX. Un bal de fianailles.
XXI. Zina a une ide.
XXII. Comment le prince Chourof arait pass l'hiver.
XXIII. Chourof ne perd pas son temps.
XXIV. Chourof pourrait ses investigations.
XXV. La provocation.
XXVI. Le choix des armes.
XXVII. Le duel.
XXVIII. Tchoudessof ne vient pas!
XXIX. Vassilissa sort de sa cage.
XXX. La comtesse n'aime pas qu'on fasse son ouvrage.


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER



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PARIS, TYPOGRAPHIE DE PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.




[Fin du roman _Les Koumiassine_ (tome premier) par Henry Grville]