
* Livre lectronique de Project Gutenberg Canada *

Le prsent livre lectronique est rendu accessible gratuitement
et avec quelques restrictions seulement. Ces restrictions ne
s'appliquent que si [1] vous apportez des modifications au
livre lectronique (et que ces modifications portent sur le
contenu et le sens du texte, pas simplement sur la mise en
page) ou [2] vous employez ce livre lectronique  des fins
commerciales. Si l'une de ces conditions s'applique, veuillez
consulter gutenberg.ca/links/licencefr.html avant de continuer.

Ce texte est dans le domaine public au Canada, mais pourrait
tre couvert par le droit d'auteur dans certains pays. Si vous
ne vivez pas au Canada, renseignez-vous sur les lois concernant
le droit d'auteur. DANS LE CAS O LE LIVRE EST COUVERT
PAR LE DROIT D'AUTEUR DANS VOTRE PAYS, NE LE
TLCHARGEZ PAS ET NE REDISTRIBUEZ PAS CE FICHIER.

Titre: Louis Breuil
Sous-titre: Histoire d'un pantouflard
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1883
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1883 (sixime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   27 aot 2009
Date de la dernire mise  jour: 27 aot 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 377

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par Google Books




LOUIS BREUIL

HISTOIRE D'UN PANTOUFLARD




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mars 1883.

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




LOUIS BREUIL
HISTOIRE D'UN PANTOUFLARD
PAR
HENRY GRVILLE

Sixime dition

PARIS
E. PLON et Cie IMPRIMEURS-DITEURS
10, RUE GARANCIRE
1883

Tous droits rservs




LOUIS BREUIL

HISTOIRE D'UN PANTOUFLARD




I

Au moment o Louis Breuil mettait la main sur l'anneau du timbre, huit
heures du soir sonnaient  l'htel de ville de Chteaudun. Le jeune
homme retira ses doigts avec prcipitation, comme s'il et t enchant
de pouvoir se donner  lui-mme un prtexte pour retarder son entre, et
faisant quelques pas, il se retourna vers la valle du Loir, qui
s'tendait  ses pieds.

Le soleil sur son dclin l'emplissait de sa splendeur; ce doux paysage
fait pour reposer les yeux prenait  cette heure un charme mu, intime
et pntrant, qui disposait l'me  cet ordre de penses mlancoliques,
particulirement chres aux esprits rveurs. Louis contempla la valle
pleine de feuillages, la rivire argente qui courait sinueuse entre
deux ranges de saules tts. La silhouette aux artes vives du chteau
superbe qui semble construit d'hier, tellement il est immuable dans sa
perfection, se dessinait et bornait le regard  peu de distance devant
lui. Cette vue lui arracha un soupir. Breuil n'aimait point les lignes
arrtes ni les bornes prcises; ce qu'il fallait  cette me flottante,
c'tait le flou des horizons noys dans la vapeur dore du soir et
l'indcis des brouillards du matin... Aussi bien tait-ce cet amour du
mal dfini qui lui avait fait quitter tout  l'heure l'anneau qu'il
tenait entre les doigts.

Pendant qu'il rvait, une tte de jeune garon, presque de jeune homme,
se montra par-dessus le mur en pente du jardin qui dgringolait le long
du coteau.

--Breuil! dit la voix qui appartenait  cette tte, vous avez l'air
d'Adam  la porte du Paradis terrestre.

--Tu n'as pas l'air d'un archange, toi! riposta Louis en se retournant
avec vivacit.

--Mais c'est que je n'ai pas la moindre intention de vous empcher
d'entrer! Voyez plutt, je vous ouvre la parte!

Breuil franchit le seuil, referma la petite grille derrire lui, et
suivit son jeune ami, qui, tout en lui parlant avec gaiet, l'emmenait
vers un groupe assis sous la tonnelle.

Toute la famille tait l: M. et Mme Srent; leur fille ane Pauline,
marie depuis trois ou quatre ans; leur second enfant Gaston, qui venait
de se faire recevoir avocat et qui se reposait de ses travaux passs
allong sur le fin gravier. Marine, qui venait ensuite, dans la fleur de
ses dix-neuf ans, versait le caf fumant dans les tasses au moment o
son jeune frre Daniel, le dernier-n, amena l'hte qu'il avait
introduit. La cafetire oscilla lgrement dans la main dlicate qui la
tenait et versa quelques gouttes sur le bord d'une soucoupe.

--Monsieur Breuil! fit M. Srent avec sa rondeur de manires
habituelles, soyez le bienvenu. Vous n'tes point venu hier. Rien de
fcheux, j'espre?

--Absolument rien, cher monsieur, rpondit le jeune homme aprs avoir
salu  la ronde; je m'tais mis en route pour venir, et puis je ne sais
pourquoi j'ai rebrouss chemin... Je me suis dit qu'aprs tout c'tait
fort indiscret  moi de vous infliger ainsi ma socit tous les soirs
sans vous faire grce d'un jour, et..

--Pure coquetterie! interrompit l'ingnieur; vous voulez vous faire
dsirer! Voyez-vous cela!

Pauline et sa mre sourirent; celle-ci jeta un regard de ct sur sa
seconde fille, qui avait enfin rempli les tasses. Une lgre rougeur
tait monte au joues brunes de Marine; mais c'tait peut-tre la faute
du dernier rayon de soleil, qui la frappait en plein visage.

Avant que Louis et entam sa dfense, un coup de timbre vigoureux
retentit; la porte retomba avec un claquement sec, et le gravier cria
sous un pas agile.

--C'est Marc! fit Daniel, qui bondit  la rencontre du nouveau venu.

--Bonsoir, Marc! crirent en mme temps toutes les voix, except celle
de Marine, qui paraissait fort occupe des pinces  sucre (objet, nul
n'en ignore, difficile  placer en quilibre sur le sommet d'un sucrier
trop plein).

Marc Dangier rpondit gaiement: Bonsoir! avant mme d'tre en vue de la
joyeuse compagnie. Sa voix franche et sonore donnait bien l'ide de sa
personne: c'tait un beau garon de trente ans, svelte sans maigreur,
robuste sans affectation de force, l'air martial sous son habit civil,
le visage ouvert, le sourire bienveillant; tout son tre, plein de vie
et d'lasticit, semblait en action perptuelle.

--Un ban pour Marc! s'cria Daniel en amenant son ami au milieu du
groupe o tout le monde paraissait content.

--Bonsoir, mon enfant, dit madame Srent en se laissant embrasser.

Louis Breuil tendit aussi la main au jeune homme; ils se connaissaient
depuis longtemps, et, sans avoir grande amiti l'un pour l'autre, ils se
voyaient volontiers.

--Que fait-on  Paris?

--Tu arrives  l'instant?

--Que dit ton pre de la rcolte?

--A combien les Suez?

--As-tu rapport mon chapeau?

--Et le tulle bleu?

--As-tu t chez Lefaucheux pour ma carabine?

Assis sur un pliant, qu'il avait insensiblement, peut-tre
inconsciemment, rapproch de la jeune fille, Marc coutait les questions
avec un sourire. A la troisime, il tira son carnet de sa poche et
commena  prendre des notes; aussitt chacun se tut; on
s'entre-regarda, et l'on clata de rire.

--C'est pour mieux vous entendre, mes enfants! dit Marc en imitant le
loup. A qui le tour? Qui a parl des Suez?

--Moi, rpondit l'ingnieur.

--Les Suez ont baiss subitement avant-hier.

--Ah! fit M. Srent un peu inquiet.

--Mais ils remontaient tantt, quand je suis parti.

--Pourquoi avaient-ils baiss?

--Mystre. Une panique. Une baisse trs-considrable sur le change
russe.

--Bah! la Russie? A quel propos, la Russie?

--Avec l'Allemagne.

--Tu rves!

--Non. L'Allemagne arme, c'est positif. Vous savez bien qu'elle veut
germaniser l'Espagne.

--Je ne crois pas cela!

--Moi non plus!

--Germanise qui peut! conclut Louis Breuil. Je rpte ma question: Que
fait-on  Paris?

--On va monter les _Brigands_ aux Varits.

--a sera bon?

--Parbleu! de l'Offenbach!

--Vous n'avez pas l'air convaincu, fit Pauline.

--Moi, cousine? J'en jure par Orphe, il n'y a pas un homme plus
convaincu que moi du succs des _Brigands_!

--Quel homme! reprit la jeune femme; on ne peut pas en tirer un mot
srieux.

--Cousine, vous ne le croyez pas! fit Marc, dont le visage devint grave
tout  coup. Je suis l'homme le plus srieux du monde, mais  condition
que cela en vaille la peine.

--C'est tout ce que vous avez  nous raconter, Marc? dit madame Srent.

--Eh! je crois que non! Mais quand on dbarque de chemin de fer, on est
tout ahuri, vous savez, ma tante. Et vous, Marine, vous ne me reparlez
plus de votre tulle bleu? Il est pourtant pli soigneusement dans un
petit carton,  l'htel, avec mon bagage.

--Je vous remercie, rpondit doucement la jeune fille.

Il allait ajouter quelque chose, mais instinctivement il regarda autour
de lui et vit que Louis semblait l'couter avec intrt. Aussitt Marc
se retourna vers Gaston, qui, toujours allong par terre, fumait son
cigare avec dlices, et brusquement alla se jeter sur le sable  ct de
lui. Les deux jeunes gens engagrent  mi-voix une conversation intime.

Marc tait un peu cousin des Srent, ce qui lui permettait d'appeler en
plaisantant madame Srent ma tante, et de donner  ses filles leur nom
de baptme sans le faire prcder d'un crmonieux madame ou
mademoiselle. Aim de tout le monde dans cette maison qu'il aimait, il
y tait venu de tout temps avec joie; depuis quelques mois, il se
montrait intermittent, tantt passant huit jours  Chteaudun sous
prtexte d'tudes archologiques, tantt disparaissant pendant deux ou
trois semaines pour reparatre aussi franc, aussi simple, mais parfois
un peu plus grave. Pauline, qui tait discrte, avait remarqu, sans en
rien dire  personne, qu'en gnral Marc s'en allait lorsque Louis
Breuil se montrait plusieurs jours de suite.

Celui-ci tait aussi un visiteur ingal; mais ses absences n'taient pas
longues. Depuis deux ans que M. Srent, appel par son service, s'tait
fix  Chteaudun, le jeune homme tait devenu l'hte assidu de cette
demeure hospitalire. La proprit que Breuil possdait au bord du Loir,
de l'autre ct de la ville, n'tait pas accoutume jadis  de si longs
sjours en t, ni en hiver  de si frquentes visites; mais depuis
qu'il avait fait la connaissance de l'ingnieur, le jeune homme trouvait
des prtextes excellents pour s'y rendre en toute saison. Madame Srent
ne disait rien; mais une mre qui a dj convenablement tabli sa fille
ane ne redoute gure les assiduits d'un jeune homme riche, bien
lev, aimable de sa personne, et qui tmoigne un got prononc pour les
soires passes en famille. Elle avait trop d'esprit d'ailleurs pour
attribuer ce got  une passion srieuse pour les soires de famille,
car l'exprience lui avait appris qu'avant leur mariage et pendant
qu'ils sont amoureux, tous les hommes partagent ce got, qu'ils perdent
trs-rapidement aprs la lune de miel. Mais l'air lui semblait fleurer
noces, et Louis Breuil tait un brillant parti. Et puis Marine avait une
faon de ne pas le regarder quand il lui parlait, qui paraissait de bon
augure  cette mre aussi prudente que sage.

--Que c'est beau! dit  demi-voix Pauline. Louis Breuil se tourna vers
l'occident, que le soleil disparu emplissait d'une magnificence sans
pareille. Toute la valle tait pleine d'or rouge en fusion. Les
feuillages des bas de Saint-Jean, groups en masses sombres sur les
bords du Loir, semblaient d'un autre mtal plus fonc, et, sur l'autre
rive, le doux paysage, avec ses courbes moelleuses et ses espaces
immenses, avait l'air d'un pays fantastique, entrevu dans un rve.

C'tait le pays du repos et de la joie, fait pour le plaisir des yeux et
la paix de l'me. Autrefois, disait l'histoire, on avait livr de
sanglants assauts au chteau si firement camp sur le roc. Maintenant
on avait peine  le croire. Du fer, du sang et de la poudre dans cette
heureuse valle! C'tait un conte bleu, sans doute. Et mme, si c'tait
vrai, il y avait si longtemps que cela ne faisait plus rien. On oublie
vite et volontiers ce qui troublerait l'tat d'esprit o l'on se
complat.

--Pour combien de temps es-tu ici, Marc? demanda Daniel.

--Je n'en sais rien...; cela ne dpend pas de moi, rpondit le jeune
homme en hsitant.

--Ton pre barbare aurait limit tes vacances?

--Non... ce n'est pas cela... Enfin je resterai toujours bien quelques
jours.

Son regard errait autour du paysage; il se reporta sur le jardin, puis
plus prs, et s'arrta sur la jeune fille; mais ce ne fut qu'un instant.

Celle-ci se leva sans affectation, prit le plateau du caf et se dirigea
vers le perron sans permettre de la seconder aux jeunes gens, qui
s'taient empresss ds son premier mouvement. Un instant aprs, elle
reparut; mais elle ne revint pas vers le groupe, et sa robe claire
disparut au dtour d'un buisson de lilas, sous une vieille alle de
tilleuls dont les fleurs embaumaient l'air.

On causait presque  voix basse. L'obscurit, en descendant sur la
terre, engage aux conversations discrtes autant que le grand soleil
encourage les cris et les chants joyeux. La forme lgante de Marine
paraissait de temps en temps au bout de l'alle, o elle marchait seule.
C'tait l'heure du jour qui lui appartenait. A peine sortie des leons
de l'enfance, elle avait pris l'habitude de s'isoler ainsi pour quelques
instants chaque soir, et ses parents l'avaient sagement laisse faire,
estimant qu'une jeune fille a autant que tout autre tre humain le
besoin et le droit de se recueillir aprs le poids de la journe.

Les conversations s'taient bientt rduites  de simples duos. Gaston
et Marc parcouraient en fumant le sentier qui menait  la porte, et leur
discussion semblait fort anime. Aprs quelques instants d'un silence
qui paraissait doux  ceux qui l'entouraient, Louis Breuil se leva sans
affectation, fit quelques pas, changea un mot avec les fumeurs, et prit
le chemin de l'alle des tilleuls.

Marine revenait vers lui,  contre-jour; dans la douce demi-teinte, il
ne distinguait d'abord que sa silhouette;  mesure qu'elle s'approchait,
il voyait mieux les dtails de son costume; quand elle fut tout prs, il
vit qu'elle tenait ses mains jointes devant elle avec un grand air de
lassitude.

--Vous souffrez? lui dit-il, pouss par une inquitude soudaine.

Elle s'arrta et leva sur lui ses yeux tranges et charmants, couleur
d'agate. Les yeux, trs-clairs et trs-vivants, avec ses cheveux
trs-noirs et lourds, donnaient  sa physionomie une originalit
surprenante.

--Non..., dit-elle. Je suis lasse. La chaleur de la journe... Et puis
la vie est difficile.

--Difficile pour vous? C'est que vous le voulez bien! Pour qui la vie
pourrait-elle tre plus douce et plus paisible? C'est donc que vous vous
crez des soucis?

Ils marchaient cte  cte; par instants, une fleur de tilleul dessche
par l'ardeur du jour se dtachait avec un petit craquement et tombait 
leurs pieds.

Elle resta la tte baisse, comme si les paroles du jeune homme
veillaient en elle une rponse intrieure. Arrivs au bout de l'avenue,
ils revinrent sur leurs pas, se dirigeant vers les massifs obscurs;
maintenant Louis ne distinguait presque plus les traits de la jeune
fille.

--Ce n'est pas vous, reprit-il avec une motion singulire dans la voix,
ce n'est pas vous qui devriez avoir des soucis, vous si prompte 
consoler les autres...

--Qu'en savez-vous? fit-elle en tournant brusquement vers lui le visage
qu'il ne pouvait interroger.

--Ne le sais-je pas par moi-mme? Vingt fois je suis venu ici dcourag,
morose: vous avez toujours trouv quelque parole pour me redonner du
courage. Je ne parle pas des vtres, de votre pre, que seule vous savez
gayer quand il est triste, de votre jeune frre, auquel vous donnez en
riant de si sage conseils...

--Qu'il ne suit pas, interrompit Marine sur le ton de la plaisanterie.

--Qu'il suit plus que vous ne le croyez, et qui, dans tous les cas, lui
serviront dans la vie.

Il se tut, indcis. Rien n'est plus difficile  un homme que de dire
qu'il aime, quand il aime rellement.

--Pourquoi donc parlez-vous des soucis de la vie? reprit-il aprs un
silence qui lui avait paru ternel.

Elle hsita un instant, puis parla avec franchise.

--Ce qui est difficile, monsieur, dit-elle, ou plutt ce qui me semble
difficile (car il y a des personnes, ma soeur Pauline, par exemple, qui
savent toujours trs-bien ce qu'elles doivent faire), le difficile,
c'est de savoir prcisment ce qu'il faut faire. Lorsque plusieurs
chemins se prsentent devant vous, lequel choisir? Voil ce qui rend
perplexe et qui fait la vie trouble, et voil pourquoi les gens qui
sont semblables  moi sentent parfois le fardeau de l'existence peser
sur leurs paules.

Louis, pendant qu'elle parlait, avait senti un grand froid au coeur. Il
ne put empcher sa voix de trembler quand il dit:

--On vous a demande en mariage?

La question tait extraordinaire et si fort en dehors des usages reus,
que Marine, prise au dpourvu, ne put que rpondre prcipitamment:

--Non, non! Qui vous fait penser cela?

Breuil s'tait un peu remis. Il balbutia quelques mots d'excuse, puis
continua avec un courage qu'il ne se souponnait point l'instant
d'auparavant:

--En ce cas, voulez-vous m'autoriser  prsenter ma demande  madame
votre mre?

Ils taient alors au bout clair de la petite avenue, et le jeune homme
put voir que le visage de Marine n'exprimait ni surprise ni fausse
honte. Une teinte rose dorait l'ambre mat de ses jours, et ses yeux
regardaient au loin les bois encore teints de pourpre par le dernier
reflet des nuages.

Elle semblait flotter tout entire dans une vapeur d'un pourpre adouci.
Au lieu de reculer dans l'ombre pour cacher son motion, elle s'avana
bravement jusqu'au bord du parapet qui terminait la terrasse, au-dessus
de la valle, comme une sorte de bastion, et Louis, qui la regardait
toujours, ne put s'empcher d'admirer la noble simplicit de ce
mouvement. Marine ne voulait rien drober elle-mme au moment de prendre
une dcision qui engagerait sa vie tout entire.

--Vous voulez m'pouser? dit-elle sans regarder Breuil, mais sans
baisser ses yeux qui cherchaient l'horizon.

--Oui... Je vous aime, ajouta-t-il  voix basse.

Elle se tourna  demi vers lui. Sur son visage trange, dont
l'expression ordinaire tait rsolue, se lisait une indcision que
Breuil y voyait pour la premire fois et qui lui prtait un charme
nouveau, plus pntrant.

--Vous m'aimez? rpta-t-elle  voix basse, lentement, comme pour mieux
comprendre.

--Oui, je vous aime. Je suis plein d'imperfections, je le sais; je suis
un tre frivole, inutile, lger et sans volont; mais je suis un honnte
homme, et j'ai grande envie de bien faire... J'ai trente-deux ans, je me
suis jug, voyez-vous! Si vous m'acceptez, je crois que vous ferez de
moi un trs-bon mari: je vous promets de ne pas me rvolter contre votre
influence, que je sens trs-forte. Si vous me refusez...

--Eh bien? fit Marine, voyant qu'il n'achevait pas.

Puis elle se retourna vers le paysage qui s'assombrissait rapidement.

--Un homme  la mer! conclut-il avec un sourire qui voulait tre
railleur et qui tremblait pourtant sur ses lvres. Il m'est arriv un
grand malheur, voici quelque vingt-cinq ans...

--Lequel?

--Je suis rest orphelin et riche. L'une ou l'autre de ces circonstances
m'et peut-tre fait autre que je ne suis; les deux ensemble m'ont
perdu. Ainsi, comprenez-le bien, si je vous demande de partager ma vie,
c'est parce que je veux la remettre dans vos mains...

Marine tourna vers lui son visage indiciblement mu, o flottait un
sourire.

--Vous savez que je suis une affreuse despote, que je rgente tout le
monde ici, que mon pre me l'a dit cent fois...

--Je sais cela..., et c'est pour cela, oh! pas pour cela seulement, que
je vous aime...

Elle cessa de sourire et baissa la tte.

tre aime! Avoir fait ce rve et le yoir se raliser! Toute jeune fille
rve d'tre aime. Elle ne sait pas par qui; celui qui viendra, quel
qu'il soit, et qui l'aimera, aura dj par l mme un attrait puissant,
puisqu'il ralise un rve. Mais si celui-l est l'lu, secrtement
prfr, quelle joie pure et dlicieuse! Toutes les fauvettes d'avril
gazouillent dans ce jeune coeur sans dfiance. Pour Marine, une motion
plus grave et plus digne se mlait  cet veil du bonheur.

Louis Breuil avait fait de lui un portrait fidle. C'tait un tre bon
et loyal, plein de qualits charmantes; son dfaut principal tait de
n'avoir connu dans la vie aucune inluctable discipline. Les disciplines
du collge et de la famille tombent en poussire devant l'enfant riche
et orphelin, dont nul,  vrai dire, n'est responsable, dont aucun homme
ne se sent absolument solidaire. Pour celui-l, la vie est trop facile;
la lutte n'existe que sur le terrain des amours-propres; et, l encore,
le jeune homme matre de son argent et de sa personne rencontrera plus
d'amis intresss que de rivaux redoutables.

Marine savait cela; elle connaissait assez la vie pour savoir aussi que
de tels hommes deviennent en vieillissant des tres nuls au moins, et
parfois nuisibles. Dans ses rveries gnreuses, elle s'tait souvent
plu  se figurer qu'elle retirait des flots du Loir un enfant en danger
de se noyer, ou qu'elle pntrait au milieu d'un incendie, pour sauver
quelque vie humaine. Ces fantaisies n'avaient gure de chances de se
raliser, tandis qu'aujourd'hui la plus noble des carrires se
prsentait  elle: tre la femme heureuse et respecte d'un homme
qu'elle prserverait par sa tendresse et son nergie des prils d'une
vie dsoeuvre et sans but... Cela seul eut suffi pour la tenter; mais,
de plus, cet homme, elle l'aimait.

Elle l'aimait, non pas avec cette adoration presque religieuse que les
jeunes filles prouvent en gnral pour l'homme qu'elles ont choisi;
c'tait plutt avec une sorte d'indulgence tendre, comme celle que l'on
a pour un enfant aimable et gracieux, dont les dfauts sont excuss
d'avance. C'est une autre manire d'aimer. Les hommes, quand ils
s'aperoivent qu'on les aime ainsi, en sont d'ordinaire fort mortifis:
leur amour-propre s'arrange mieux de l'admiration ftichique. Mais quand
ils ne s'en aperoivent pas, ils sont peut-tre les plus heureux de tous
ceux qui se vantent d'inspirer l'amour, car leurs pchs leur sont
pardonns mme avant d'avoir t commis.

Louis Breuil n'y mettait pas le moindre amour-propre. Son dilettantisme
en toutes choses le poussait instinctivement  ne prendre du panier que
la fleur, et de la vie que le plus agrable. Une femme qui l'et perch
sur un pidestal pour lui offrir un encens passionn l'et probablement
rendu malheureux, et  coup sr l'et fort ennuy. Marine rflchirait
et agirait pour deux: c'tait un des motifs qui l'avaient attir vers
elle..., et puis aussi et surtout le respect involontaire de la
faiblesse pour la force, de l'indcision pour l'nergie qui agit et
commande.

--Eh bien, fit Breuil inquiet; vous ne me rpondez pas?

Elle le regarda de ses yeux honntes et rsolus, anims par une
tendresse presque compatissante.

--Vous consentez? dit-il en avanant sa main vers celle que la jeune
fille laissait pendre  son ct.

Elle fit un lger mouvement pour ramener son bras sur sa poitrine et
viter ainsi la main de Louis.

--Parlez  mes parents, dit-elle avec une rougeur nouvelle.

Craignant qu'il n'et mal interprt son geste pudique et charmant, elle
le regarda encore une fois et spontanment lui tendit la main, mais
comme  un ami.

--Je serai heureuse de leur consentement, ajouta-t-elle. Et maintenant,
laissez-moi seule.

Il avait serr la main offerte et voulait la porter  ses lvres, mais
un imperceptible mouvement de Marine l'avertit qu'il ferait mieux de
s'abstenir. Il obit, commenant ainsi sa carrire de fianc agr,
carrire qui le mnerait sans encombre  la dignit d'poux, et retourna
vers le groupe de famille. Tout le monde s'tait dispers.

Il hsita un instant, se demandant s'il fallait faire sa demande
sur-le-champ ou bien attendre au lendemain, ce qui lui paraissait plus
convenable.

Mais ce n'est point la question des convenances qui le dcida; ce fut la
pense qu'il savourerait son bonheur  lui tout seul pendant quelques
heures encore, et surtout la nonchalance qui le poussait  remettre tout
ce qui n'tait pas urgent. Il jeta sur la maison dont les fentres
taient largement claires un regard de politesse, qui pouvait passer
pour un salut.

--Mes chers htes, semblait-il dire, dsol d'tre priv du plaisir de
prendre cong de vous; j'aurai l'honneur de vous faire une visite
crmonieuse dans l'aprs-midi.

L-dessus il sortit discrtement, vitant de faire sonner le timbre, et
descendit un des escaliers qui conduisent au bord de la rivire. Quand
il fut au bas, il leva les yeux vers le petit bastion et, au travers
d'une lgre bue qui montait de la valle, crut distinguer la forme
lgante de Marine appuye au parapet. Dans le doute, il lui envoya un
salut et, avec ce salut, un lan de joie trs-sincre; puis, musant et
rvant, il regagna son aimable demeure en suivant le fil de l'eau.




II

La soire tait tide et superbe; jamais la fin de mai n'avait apport
d'aussi beaux jours. Marine resta quelques instants appuye sur le
parapet,  l'endroit o Breuil l'avait entrevue; quelque chose de
mystrieux se passait en elle, et elle avait eu peur.

Peur d'elle-mme, peur de l'avenir. Peur de celui qu'elle venait
d'agrer pour fianc? Non. Elle craignait peut-tre au fond d'elle-mme
de ne pas en avoir assez peur, de ne pas prouver pour l'homme qui
serait son poux ce respect ml d'une certaine crainte qui est le fond
de tout vritable amour: la crainte de dplaire, l'effroi de ne pas
savoir se faire aimer et comprendre est le sentiment qui accompagne dans
le coeur de toute femme vraiment digne et pure la premire aube de
l'amour. Marine n'prouvait rien de semblable en pensant  Breuil. Elle
savait qu'il l'aimait, qu'il la considrerait toujours comme un tre
suprieur  lui-mme, et c'est prcisment ce qui la troublait et lui
causait une sorte de gne. Elle et aim reconnatre en lui le matre,
le matre aim, celui qu'il faut respecter parce qu'il est plus sage et
plus instruit...

Cette vague terreur d'un avenir inconnu se dissipa peu  peu. Pendant
qu'elle regardait la douce obscurit envahir le ciel ple, elle sentait
la joie et la paix pntrer dans son me. Il l'aimait avec une tendresse
qu'elle avait devine depuis longtemps. Louis Breuil n'tait point
habile  se rpandre en paroles; mais elle sentait, elle, que son amour
avait des racines profondes. Ce qu'il prouvait pour elle tait une
sorte d'adoration confiante. Quoi qu'elle ft, il trouverait qu'elle
avait raison, elle en tait sre. Que pouvait-elle dsirer de plus?

Elle avait dix-neuf ans; l'homme qu'elle aimait venait de demander sa
main; elle ne prvoyait pas d'obstacles; rien entre elle et le
bonheur...

Elle regarda le ciel pur, o les toiles apparaissaient dj comme des
perles d'or, et, pressant ses deux mains sur son coeur, qui battait vite:

--Heureuse! se dit-elle pendant que deux larmes dlicieuses tremblaient
au bord de ses cils. Le gravier de l'avenue cria sous un pas agile et
ferme; elle se retourna, et,  la faible lueur qui flottait dans
l'espace, elle reconnut Marc Dangier. Les mains de la jeune fille
retombrent  son ct, et elle prouva la singulire sensation d'un
tre qui vient de rver qu'il rvait et qui ne sait trop,  demi
veill, si c'est le rve qui est la ralit.

--Marine, dit Marc, vous tes seule?

--Oui, rpondit-elle, encore mal en possession d'elle-mme.

--M. Breuil est parti?

--Oui, fit-elle encore.

La voix du jeune homme ne tremblait pas, mais il garda le silence un
instant. Le silence, chez lui, tait le grand remde aux motions
violentes.

--Marine, reprit Marc, il faut que je vous parle sincrement,
aujourd'hui mme. Nous sommes seuls, pour un moment... et d'ailleurs je
ne puis remettre.

Elle le regarda avec une supplication muette dans les yeux; mais il
dtournait son visage et ne la vit pas. D'ailleurs, il l'et vue qu'il
et parl nanmoins, il ne reculait jamais devant ce qu'il considrait
comme une ncessit.

--Voil bien des annes que je vous connais, dit-il; on prtend que ces
longues amitis ne laissent point de place aux illusions... Je ne sais
pas si vous avez des illusions sur mon compte, Marine; moi, je n'en ai
point sur le vtre.

Sa voix franche et toujours de bonne humeur n'avait point de solennit
inaccoutume, pas plus que ses paroles, et pourtant Marine savait bien
ce qu'il allait lui dire.

--Je vous connais: ferme, droite et fire, voil ce que vous tes,
Marine. Vous regardez le devoir en face, et vous faites votre devoir. Il
y a des gens que cela ennuie; ceux-l ne vous aiment pas assez, ou
plutt ne sont pas dignes de vous aimer...

--De qui parlez-vous? demanda la jeune fille en relevant la tte.

--De personne en particulier, rpondit Marc, avec franchise. Vous savez
que lorsque j'attaque, c'est toujours en face. Je dis simplement que,
telle que vous tes, vous courez le risque de n'tre pas apprcie 
votre juste valeur par tout le monde. Est-ce vrai?

--C'est possible, rpondit-elle en dtournant son regard.

--Moi, Marine, je vous connais; je sais ce que vous serez lorsque vous
aurez quelques annes de plus. Je sais quelle pouse et quelle mre vous
vous montrerez. Parlons de moi maintenant. Je crois avoir une me
loyale; vos parents m'aiment et m'estiment; je ne suis pas riche, mais
je travaillerai avec courage pour vous donner l'aisance et peut-tre un
peu de luxe...

--N'achevez pas! dit-elle en tendant la main vers lui.

--Pourquoi? fit-il sans oser prendre cette main, dont le geste tait 
la fois un ordre et une prire.

--Parce qu'il ne faut pas me parler de votre fortune...

--De ma pauvret, voulez-vous dire?

--Ni de l'une ni de l'autre. Il ne faut pas me parler de cela du tout.

--Ces choses ont pourtant une importance, et, si vous m'acceptez...

Marine laissa retomber sa main avec un geste d'angoisse et
involontairement leva les yeux vers les toiles; mais les toiles ne
s'occupaient pas d'elle et ne vinrent pas  son secours.

--Pourquoi n'accepteriez-vous pas? reprit-il.

Sa voix tait toujours ferme et franche, mais il parlait plus bas et un
peu plus lentement.

--Je ne suis plus libre, rpondit-elle aussi courageusement qu'il lui
parlait lui-mme.

--Ah! fit-il frapp au coeur.

Il s'assit sur le banc de pierre qui garnissait l'intrieur du petit
bastion; elle s'assit non loin de lui, comme si leur conversation
commenait l seulement.

--J'aurais voulu vous pargner cela, dit Marine sans fausse honte et
sans embarras, quoique sa voix ft profondment mue; je n'ai pas su ou
je n'ai pas pu... J'esprais que vous ne parleriez pas... Vous comprenez
maintenant pourquoi tout  l'heure je vous disais qu'il ne fallait pas
parler de fortune...

--Je comprends,... je vous remercie, fit-il. Elle reprit, voyant qu'il y
aurait de la charit  ne point la forcer de rpondre longuement:

--Si j'avais t sre...

--Vous pouviez bien le voir; je ne l'ai jamais cach!

--Ce n'est pas cela que je veux dire. Je ne pensais pas il y a quelques
jours que vous pouviez...

--Vous aimer? Est-ce que je pouvais faire autrement?

--Je ne le savais pas, je vous le jure.

--C'est que vous aviez l'esprit ailleurs.

--J'en conviens.

Ils se parlaient sans amertume, avec une grande tristesse et un
dcouragement profond. Mais ni l'un ni l'autre ne semblaient penser que
leur vie pt tre bouleverse par les paroles qu'ils venaient
d'changer.

--Alors, vous pousez Breuil?

--Oui.

--Vous auriez d me le dire. J'aurais gard le silence.

--Je ne le savais pas. Pouvez-vous penser que je vous aurais laiss
l'ignorer?...

--C'est tout  l'heure alors?

--Oui.

Marc se leva, fit deux ou trois pas et revint devant Marine.

--De sorte que si j'tais venu une heure plus tt au lieu de vous
laisser ici avec lui, vous auriez t libre encore?

--Oui.

--Et vous auriez pu m'agrer si j'avais parl?

--Non. Je l'aime.

--Vous l'aimez? cela ne se peut pas, Marine. Vous avez piti de lui,
vous le trouvez aimable et bon; mais vous ne l'aimez pas! On aime ce que
l'on croit suprieur  soi... Cet homme-l n'est votre gal en rien!

Marine se tut.

--Je vous remercie, dit-elle au bout d'un instant, de ne pas m'avoir dit
qu'il est riche et que cette raison...

--Vous savez bien que je ne le pense pas! que jamais pareille ide n'a
pu m'entrer dans la tte!

--Je le sais, et je vous remercie de ne pas l'avoir pens.

Elle parlait lentement, avec l'expression d'une douleur concentre.

--Alors c'est irrvocable? Nous ne serons jamais rien l'un pour l'autre?

--Si fait. Tout ce que nous avons t jusqu' prsent,... et quelque
chose de plus. Croyez-vous que je n'aie pas pour vous maintenant plus
d'estime et d'affection qu'il y a une heure? Dites, Marc, pensez-vous
que vous ne me soyez pas plus cher, pour la tendresse que vous prouvez
et pour la manire dont vous supportez votre chagrin?

Il s'tait rapproch et lui prit les deux mains, qu'il serra fortement.

--Je sais, continua-t-elle sans se dfendre, je sais que de pareils
discours et de pareilles actions sont en dehors de tous les usages; mais
vous avez dit tantt que j'tais ferme, droite et fire. C'est vrai.
Vous ne l'tes pas moins que moi. Est-ce parce que vous vous levez
au-dessus du vulgaire que je dois vous retirer mon estime et mon amiti?
Que serions-nous alors, Marc, si nous cessions d'avoir confiance l'un en
l'autre au moment o nous agissons le plus honntement?

Marine serrait les mains qui la tenaient, et leur treinte tait celle
de deux frres d'armes. Ils se quittrent cependant et restrent debout,
trs-mus.

--Alors, vous voulez que rien ne soit chang entre nous?

--Rien. Je crois mme que nous aurons plus de plaisir  nous voir, plus
de joie  causer ensemble.

Il resta silencieux.

--Vous voulez que je continue  vous voir? aprs ce que je vous ai dit?

--Je le dsire. Si vous vous loignez, vous me ferez beaucoup de
chagrin. Vous tes, aprs mes parents, ma plus ancienne amiti, Marc, et
la plus chre...

--Vous savez que c'est absurde, ce que vous me demandez l! D'abord
c'est absurde, et puis c'est inconvenant; cela ne se fait pas!

--Oh! cela m'est bien gal! fit la jeune fille avec un geste de ddain.

--Vous voulez que je sois votre ami aprs avoir voulu tre votre
poux?... Et votre mari, lui, que dira-t-il de cela?

--Vous serez son ami autant que vous tes le mien. Vous savez qu'il n'a
pas notre nergie; vous me seconderez dans les situations difficiles.

--Il me semble que nous commenons prcisment par une situation
difficile! Si c'est cela qu'il vous faut, vous tes servi  souhait.
Voyons, Marine, vous ne parlez pas srieusement!

Il la regardait attentivement  la faible lueur des toiles; le visage
trange et charmant exprimait la plus ferme confiance.

--O puret! pensa le jeune homme. Elle ne sait pas que c'est difficile,
que c'est prilleux; elle ignore le danger, elle ignore le mal. Ou
plutt elle n'ignore point, mais elle n'y croit pas!... Vous ne pensez
donc pas, reprit-il  haute voix, que je puisse oublier un jour que vous
m'avez ordonn le silence! Et si j'allais plus tard troubler votre paix
par des paroles insenses...

--Si vous faisiez cela, je ne vous estimerais plus, et je ne vous
reverrais jamais. Mais cela ne peut pas arriver; c'est que vous ne
seriez plus vous-mme!

--O Marine! se dit Marc, quelle vie de bonheur nous aurions passe
ensemble!... Alors, dit-il, vous l'aimez?

--Je l'aime.

--Vous esprez tre heureuse?

--J'espre surtout le rendre heureux. Est-ce qu'on pense  soi quand on
aime?

--C'est vrai, vous l'aimez, je le vois. Non, Marine, on ne pense pas 
soi quand on aime, vous l'avez dit; mais on ne pense pas aux autres non
plus; on ne pense qu' celui qu'on aime. Vous n'exigerez pas que je sois
tmoin de son bonheur, puisque c'est de son bonheur qu'il s'agit?

--Vous voulez parler du mariage? Non! Pourquoi seriez-vous forc d'y
assister, si cela vous dplat?

--C'est toujours cela! fit-il avec un soupir. Marine, tout ceci m'a
l'air d'un mauvais rve. C'est bien vrai? J'ai compris? Vous pousez
Louis Breuil, et vous voulez que je reste votre ami?

--Je vous en supplie! dit la jeune fille d'une voix douloureuse. Vous me
faites un chagrin tel que je ne sais plus que vous dire. Je ne croyais
pas vous aimer  ce point. La pense que vous souffrez m'est odieuse, et
je me deviens odieuse  moi-mme parce que je vous fais souffrir... Mon
ami, mon plus ancien et plus cher ami, soyez gnreux, n'ajoutez pas 
ma peine!

Marc prit la main de Marine et la porta respectueusement  ses lvres.

--Pour tout ce que vous m'avez tmoign d'estime, et pour ces dernires
paroles, je vous remercie, dit-il. Adieu!

--Adieu?

--Non,  demain. Je viendrai vous apporter votre tulle bleu. J'avais
dj pris cong de vos parents; je vous laisse.

--A demain, fit-elle avec regret.

Ils se secourent la main  l'anglaise, et Marc partit, comme Breuil
l'avait fait une heure auparavant.

Le jeune homme regagna son htel  travers les rues paisibles o son pas
veillait un cho. La faade du Grand Monarque dormait comme le reste de
la ville. Il entra sans troubler ce silence, prit une lumire et monta
dans la chambre qu'il occupait d'ordinaire quand il venait  Chteaudun.
La grande fentre entr'ouverte laissait passer l'air du soir  travers
les rideaux de mousseline blanche. Tout tait tranquille, presque
mystrieux sous le haut plafond; la clart vacillante de son flambeau
faisait danser des ombres sur le mur. Marc s'approcha de la chemine et
dposa sa bougie, et prit sur la commode un petit carton blanc au angles
dors, dont il enleva le couvercle avec un soin mticuleux.

Au fond du carton reposait un grand morceau de tulle bleu ple, d'une
nuance trs-douce, et, sur le tulle, un frle bouquet de jasmins
artificiels, si parfaits qu'on les et dit naturels. Il les regarda un
instant avec une sorte d'attendrissement dont il sourit lui-mme.

--Ces jasmins, se dit-il, cela ressemble  des fleurs d'oranger; je les
avais choisis pour elle; elle va me les refuser  prsent...

Il prit la branche souple et fit un pas vers la fentre.

--Pourquoi? dit-il, se ravisant. Elle ne refusera pas mes fleurs,
puisqu'elle garde mon amiti...

Il replaa soigneusement le fragile hommage sur le fond bleu qui lui
prtait tant d'clat, et, abritant ses yeux de la main, resta longtemps
en contemplation devant ce petit carton qui reprsentait pour lui tout
le bonheur d'une vie vanoui, dispers comme une brume du matin... Ses
yeux cuisants ne versrent pas de larmes, mais il n'en souffrit que plus
cruellement.

L'horloge de l'htel de ville, en face de lui, de l'autre ct de la
place, sonna lentement onze coups.

--Onze heures seulement, pensa-t-il; il y a deux heures, j'tais plein
d'espoir; il me paraissait impossible qu'elle refust. Si j'avais parl
le premier, qui sait?... Elle a promis maintenant. C'est fini! Et
pourtant ce n'est pas possible qu'elle l'aime!...

Et ce moment mme, Marine s'tait assise prs du lit de sa mre, comme
elle le faisait tous les soirs avant de regagner sa chambre. Cette heure
de causerie leur tait trs-prcieuse  toutes deux.

--M. Breuil viendra demain, mre, dit la jeune fille.

Madame Srent l'interrogea du regard.

--Il vous demandera ma main, ma mre bien-aime, continua Marine.

--Il faut la lui accorder, n'est-ce pas? fit l'heureuse mre en
souriant.

--Je vous en prie, maman.

Madame Srent attira sa fille sur son coeur.

--Tu seras heureuse? tu as bien rflchi?

Une ombre passa sur le clair visage de la jeune fiance.

--J'ai bien rflchi, maman. Si j'avais pens qu'il pt vous dplaire...

--Non, ma chre enfant; c'est un excellent jeune homme, et j'espre que
tu seras heureuse avec lui.

--Oh! moi! dit le geste de Marine.

Mais ses lvres demeurrent closes. Elle embrassa sa mre et se retira
chez elle. Sa soeur, qui occupait la pice voisine, l'appela  demi-voix;
la jeune fille entra.

--Eh bien, il s'est pass quelque chose ce soir? fit Pauline, qui avait
l'oue fine et les yeux vigilants.

--Oui. J'pouserai Louis Breuil.

--Louis Breuil!... J'aurais prfr Marc Dangier.

Marine rougit.

--Pourquoi parles-tu de Marc quand je te parle de M. Breuil?

--Parce que Marc te conviendrait cent fois mieux. Mais si tu ne l'aimes
pas, je n'ai rien  dire!

Marine ne se hasarda point  entamer une polmique avec sa soeur, et
l'embrassa tendrement, ce qui la dispensait de rpondre.

--Enfin! conclut Pauline, si tout le monde est content, je suis contente
aussi. Il est trs-gentil, un peu vague, un peu flou, comme dit mon
mari, qui s'entte  parler peinture quand il n'y entend rien... Mais
toi, petite fille, tu as de la volont pour deux, et mme pour un plus
grand nombre en cas de besoin. Je te souhaite tous les bonheurs, ma
chrie. Qu'est-ce que Marc dit de ce mariage?

--Il en est satisfait, rpondit Marine. Comment sais-tu que Marc en a
connaissance?

--C'est bien simple! Breuil est parti sans rien nous dire, ainsi qu'il
convenait  un homme que son bonheur crase. Tu as vu Marc ensuite,
puisqu'il nous a quitts en annonant qu'il allait te dire bonsoir... Tu
vois comme c'est simple!

--Oh! ma soeur! fit Marine en souriant, comme tu serais dangereuse si
l'on avait quelque chose  cacher! Tu es plus fine que maman!

--Je crois bien! dit Pauline; maman a autre chose  faire! Moi, je suis
en vacances... Je regarde!

Marine regagna sa chambre, et, seule devant son petit miroir, en
tressant ses cheveux pour la nuit, elle repassa dans sa mmoire les deux
conversations de cette mmorable soire.

--Pauvre Marc, se dit-elle, le coeur serr. Comme il a l'me grande!
Est-ce vraiment si difficile, ce que je lui ai demand? Enfin... je ne
sais pas!

Elle s'endormit tard. Sa rsolution tait prise: Louis Breuil, qui
l'aimait, serait heureux par elle; elle passerait sa vie auprs de lui,
heureuse aussi... N'est-on pas toujours heureux quand on veille au
bonheur de ceux qu'on aime? Mais au milieu de ses rves flottants revint
plus d'une fois la pense douloureuse: Pauvre Marc!




III

Louis Breuil vint le lendemain, fit sa demande et fut agr. Avec
l'aisance souriante dont l'avait dou la nature et qui lui faisait
toujours envisager le meilleur ct des choses, il se rendit agrable 
tous les membres de la famille. On le retint  dner, naturellement;
naturellement aussi, il fut plac auprs de Marine.

Celle-ci souffrait un peu de cette situation nouvelle. Elle et prfr
moins d'apparat en cette circonstance et se ft contente de se savoir
fiance sans l'tre aussi officiellement. Mais ce petit nuage tait peu
de chose, et, d'ailleurs, il n'y avait rien de mieux  faire que d'en
prendre son parti.

Aprs le dner, on se rendit au jardin, et Marine se retrouva en
possession des tasses, du caf et des pinces  sucre, comme la veille,
et comme tous les jours depuis quatre ans que Pauline, en se mariant,
lui avait remis ces attributs.

Que de changements depuis que, la veille,  la mme heure, elle avait
accompli sa besogne journalire en versant le caf parfum dans ces
tasses familires  sa main comme  ses yeux! C'tait irrvocable
maintenant. La veille, elle tait libre; aujourd'hui, elle ne l'tait
plus. Elle leva la tte pour regarder autour d'elle, et rencontra les
yeux ravis de son fianc, qui lui souriait. Elle sourit faiblement en
rponse. Au mme moment le timbre sonna, et le pas de Marc Dangier
rsonna dans l'alle.

Marine plit. Jusqu'alors elle n'avait pas pens que rellement, en
chair et en os, ces deux hommes allaient se trouver en prsence.

Marc avait vu sa pleur subite et compris le lger mouvement qui faisait
cliqueter la cuiller sur la soucoupe que tenait la jeune fille. Il salua
tout le monde en gnral et se tourna imperceptiblement vers elle.

--Cousin Marc, dit Marine sans lever les yeux, voici mon fianc.

--Tous mes compliments, cher monsieur, fit Dangier en serrant la main de
Breuil.

Celui-ci fut charmant. Heureux de se sentir si bien accueilli, tir pour
une fois de son tat perptuel de nonchalance, il eut de l'esprit et du
coeur, de faon  modifier l'opinion que Marc s'tait faite de lui.

--Serait-il meilleur que je ne l'avais suppos? se demanda celui-ci.

Profitant d'un moment o la conversation s'animait, il se rapprocha de
Marine.

--Eh bien? lui dit-il  demi-voix, tes-vous contente de moi?

--Je vous remercie, rpondit-elle.

Il alla chercher alors le petit carton qu'il avait dpos sur un banc.

--Voici votre tulle bleu, dit-il; j'y avais joint une fleur avant de
quitter Paris. Est-ce une raison pour que vous refusiez de la porter?

Elle leva le couvercle et regarda un instant la branche dlicate de
jasmin.

--Elles peuvent convenir  une jeune marie aussi bien qu' une jeune
fille, insista-t-il avec quelque apprhension.

Elle le regarda, et il vit qu'elle retenait  grand'peine une larme au
bord de ses yeux.

--Je les porterai, dit-elle; je vous remercie. Vous ne me donnerez plus
rien jamais.

--Soit, rpondit-il.

--Ah! fit Pauline qui s'tait approche, que c'est joli! On dirait un
bouquet de marie. Marine, tu devrais les porter le jour de ton mariage;
avec quelques fleurs d'oranger, cela te ferait une charmante coiffure.

--Je vous en prie, Marine, fit Marc qui avait pli.

--Je les porterai, rpondit la jeune fille. Marc Dangier partit le
lendemain matin: son pre le rappelait, disait-il, pour l'aider dans un
travail inattendu et press. Son absence fut peu remarque dans le
branle-bas gnral qui prcde ordinairement un mariage. Breuil avait
hte d'emmener sa jeune femme; la passion latente qu'il avait prouve
si longtemps pour Marine dbordait maintenant avec l'imptuosit d'un
fleuve qui rompt ses digues. On avait d'abord fix le mariage  la fin
de juillet; il protesta si bien qu'il finit par obtenir que la date en
ft rapproche. Aprs bien des hsitations, la crmonie fut fixe au 12
juillet.

Cette belle anne 1870 n'avait pas encore eu d'aussi belles journes:
les jeunes gens, spars pendant la journe, se retrouvaient  l'heure
du dner, pour passer la soire ensemble. Sous l'avenue de tilleuls, il
marchaient cte  cte pendant de longues heures, qui paraissaient trop
courtes. Avec Marc, les craintes vagues et les souffrances confuses de
Marine avaient disparu; elle se laissait aller au bonheur d'aimer et
d'tre aime, comme une barque vogue  la drive. Un grand courant
d'ivresse inconsciente remportait en lui donnant un lger vertige
qu'elle n'essayait pas de vaincre. Breuil tait le plus sduisant des
hommes, d'autant mieux qu'il l'tait sans prmditation. C'tait un
charmeur, qui pour charmer n'avait qu' se laisser mener par sa nature
aimable et sympathique. Ces quatre semaines furent pour les fiancs un
rve divin, dont le mariage devait tre le rveil, plus dlicieux
encore.

M. et Mme Srent les regardaient en souriant; parfois ils
s'entre-regardaient aussi, et leurs yeux devenaient plus graves;
l'ingnieur fronait souvent le sourcil en lisant son journal.

--Je n'aime pas les candidatures prussiennes, mme quand elles
n'aboutissent pas, dit-il un jour en reposant le Temps sur la table
aprs avoir relu deux fois la premire page.

--Quelle candidature? fit Breuil rveill en sursaut au milieu de la
plus douce rverie.

--Celle d'un Hohenzollern au trne d'Espagne, rpondit Srent.

--Mais c'est de l'histoire ancienne! fit Breuil en souriant.

Au fond, tout cela lui tait bien gal; mais il croyait poli de causer
un peu avec son futur beau-pre.

--Pas si ancienne! Et puis nous avons un ministre des affaires
trangres!... grommela l'ingnieur en reprenant son journal...

Breuil se tourna vers Marine, qui coutait sans entendre.

--O irons-nous d'abord, chre? lui dit-il  demi-voix. Bade, n'est-ce
pas, la fort Noire et puis la Suisse?

--O vous voudrez, rpondit-elle. Commenons plutt par la Suisse... Je
meurs d'envie de voir le lac des Quatre-Cantons. Je ne sais pas
pourquoi. Ce doit tre un souvenir gographique de mon enfance.

--Eh bien, nous irons tout droit  Ble. Vous souvenez-vous du rcit de
Victor Hugo, _Schaffhouse_, dans le Rhin?

Ils riaient tous les deux; M. Srent les regarda par-dessus le journal
et sourit de les voir si gais.

Le 12 juillet fut un jour radieux, comme les autres. La crmonie
nuptiale eut lieu suivant toutes les formes. En disposant dans les
cheveux noirs de sa soeur la branche de jasmin, accompagne d'un petit
bouquet de fleurs d'oranger, Pauline avait song  Marc avec un regret
qu'elle ne pouvait surmonter. C'est  celui-l qu'elle et aim remettre
sa soeur aime pour le grand voyage de la vie. Peut-tre Marine y
songea-t-elle aussi un instant, car Pauline vit dans la glace, en face
d'elle, le visage pensif de la jeune fiance se voiler d'une ombre de
tristesse au moment o la branche toile s'appliquait sur ses cheveux.
Mais ce n'tait pas l'heure des souvenirs mlancoliques.

Le soleil ruissela  flots tout le jour sur l'htel de ville, sur la
vieille glise Saint-Valrien, dont les pierres mme semblaient
s'panouir d'aise sous la chaleur bienfaisante. Le soir venu, aprs le
dner de famille, Marine revtit une robe de voyage trs-simple; Breuil
apparut en veston gris; les poux prirent tranquillement le chemin de la
gare, et le train les emporta vers Orlans, o ils s'arrtaient pour
leur premire tape. Le lendemain, par le centre, ils devaient gagner
non plus Ble, mais Genve: ils en avaient dcid ainsi afin d'viter
Paris et de ne voir,  cette aurore de leur bonheur, que des lieux
nouveaux et des visages inconnus.

Quand le panache de vapeur de la locomotive eut disparu derrire les
arbres, toute la famille revint  la maison, qui les attendait claire
et silencieuse. Les serviteurs soupaient sans bruit entre eux dans les
communs, et la tranquillit la plus douce rgnait sur le pays endormi.

--Elle sera parfaitement heureuse! dit Madame Srent en jetant un regard
sur l'avenue de tilleuls o Marine se promenait tous les soirs.

Le pre inclina gravement la tte. C'taient des gens srieux qui
fuyaient les motions inutiles, ainsi qu'il convient  ceux qui
connaissent la vraie souffrance et qui savent combien l'tre humain,
fragile et dlicat, doit se mnager s'il ne veut pas s'user en pure
perte.

La maison tait vide cependant. Vainement les deux jeunes gens et
Pauline essayaient de se montrer gais et bruyants; la jeune fille
silencieuse, en partant, avait emport la moiti de leur joie.

Le 16 juillet, vers midi, le timbre de la porte se fit entendre, et
presque au mme instant Marc entra dans la salle  manger.

--D'o tombes-tu? fit M. Srent surpris.

Le jeune homme trs-ple, hors d'haleine, car il avait presque couru
depuis la gare, rpondit brivement:

--De Paris. O sont-ils, les jeunes maris?

--A Genve. Voici leur dpche.

Marc regarda le papier bleu sans y toucher. Puis, d'une voix altre, il
dit:

--La guerre est dclare.

--La guerre?

Tout le monde s'tait lev.

--Avec la Prusse. Oh! c'tait un coup mont, allez! Il fallait ne pas
vouloir pour ne pas voir...

--Nous allons leur administrer une fameuse brosse! fit joyeusement
Daniel.

Marc rprima un mouvement d'impatience.

--Oui, on dit cela, et puis... Nous ne sommes pas prts, voil la
vrit!

--Allons donc!

--C'est comme je vous le dis. Thiers le leur a dit hier, et on l'a
trait de mauvais Franais... C'est lui pourtant qui est dans le vrai.
J'ai t en Allemagne il y a trois mois, je sais ce qu'il en est. Ces
gens-l nous hassent. Avant deux mois ils seront chez nous...  moins
d'un miracle.

--Oh! cria-t-on avec indignation de tous les coins de la salle.

--Vous verrez!

Il promena son regard autour de lui.

--Enfin! Ils sont partis... C'est toujours cela, dit-il avec une gaiet
force.

--Mais je vais leur crire de revenir, fit M. Srent.

--A quoi bon? Breuil ne reviendra pas. Et puis pourquoi?

--En effet, nous avons une arme! fit Gaston avec orgueil.

--Oui! l'arme, rpondit amrement Dangier. Il ne manque pas un bouton
de gutre, on nous a dit cela en sance. Enfin nous verrons!

Les journaux arrivrent, pleins de dithyrambes en l'honneur de la
guerre. Mais M. Srent et Dangier ne se dridrent pas de tout le jour.




IV

Marc Dangier marchait  petits pas le long de la rue Vivienne, se
dirigeant vers le boulevard. La soire de juillet tait aussi brlante
que l'avait t la journe; une cohue dsoeuvre se tranait dans les
rues, allant n'importe o, pour chercher un peu de fracheur et surtout
de l'occupation.

Depuis que la guerre tait dclare, depuis que les troupes traversaient
journellement Paris pour se rendre  la frontire, le peuple avait pris
un got et un besoin de spectacles qui le rendaient gourmand de la vie
au dehors. On s'ennuyait chez soi; on n'avait nulle envie de s'asseoir
pour travailler  la lumire de la lampe. L't,  moins qu'il ne soit
tenu  un travail supplmentaire, ouvrier, employ, petit rentier, le
Parisien ne rentre gure chez lui que pour se coucher. Mais, depuis le
15 juillet, ce n'taient plus les ombrages des jardins et des squares
qui attiraient la foule vaguement inquite; c'tait la rue, avec ses
racontars, ses nouvelles fantastiques, ses dialogues saisis au passage.
On marchait lentement, on s'arrtait volontiers pour entendre un mot
lanc d'une voix sonore au milieu d'un groupe. La police laissait faire;
sur la place de la Bourse, des centaines d'individus, plutt runis que
groups, causaient sans suite, ainsi qu'on le fait entre gens qui ne se
connaissent pas. Et quels plans merveilleux s'laboraient ainsi! Que de
gnraux inconnus proraient sous la blouse ou le veston! On n'tait
d'accord que sur un point: l'arme tardait bien  entrer en campagne! Si
cela continuait, il faudrait au moins trois semaines pour arriver 
Berlin, et nos troupes seraient  peine rentres pour l'automne...

--Vous les voudriez voir revenir pour vendanger? dit un gros homme, en
riant,  un voisin qui s'expliquait de cette faon diffuse propre  ceux
qui ignorent les choses dont ils parlent.

--Eh! ce ne serait pas si mal! rpondit l'autre. D'autant que le vin
sera bon cette anne.

Marc passait lentement, coutant sans propos dlibr, avide pourtant de
recueillir les discours et de se faire une ide de l'opinion publique.
Tout  coup une voix grave parla prs de son paule:

--Tout cela, c'est bel et bon; mais ce n'est pas l une entre en
campagne. On disait que nous tions prts, et ce sont les Prussiens qui
se massent, pendant que nos corps d'arme sont encore dissmins.

Dangier regarda celui dont la parole rpondait  sa propre pense.
C'tait un beau garon, un de ces ouvriers artistes dont Paris s'honore,
de ceux qu'autrefois, lorsque les arts industriels taient le monopole
de quelques-uns, on et appels des matres, et qui maintenant passent
inconnus, livrant pourtant aux heureux de ce monde des oeuvres
merveilleuses: damasquinage d'armes de luxe, serrurerie artistique,
gravure de fins aciers, emploi savant de fers forgs, toutes professions
qui touchent l'art de si prs que l'on ne sait plus o le mtier
commence.

--Ce n'est pas comme cela qu'on fait la guerre, rpta le ciseleur. Je
ne suis qu'un pauvre diable, et je ne m'applique qu' tre bon ouvrier;
mais si mon patron me conduisait comme on conduit nos troupes...

Un juron nergique acheva sa pense. Marc regarda une fois encore cette
belle tte virile.

--Qu'est-ce que cela vous fait, Robin? dit quelqu'un dans la foule; vous
n'avez rien  perdre; vous n'tes pas de l'Est; vous ne serez pas ennuy
du passage des troupes...

--Moi? rpliqua l'ouvrier, je suis de Nantes: mais, s'il le fallait...

Un bruit trange, lointain, sonore et mystrieux  la fois, passa sur la
foule, qui se tut. Les sonneries de clairon, les roulements de tambour
provoquaient toujours un mouvement de curiosit, et l'on se poussait
pour voir passer les soldats; mais, cette fois, ce n'taient ni les
clairons ni les cuivres de la musique militaire.

C'tait quelque chose d'indiciblement solennel, comme le bruit des flots
de la mer; on et dit une grande houle qui, passant par-dessus les
maisons, venait battre les colonnes du pristyle de la Bourse.

--On crie, dit Robin, en touffant sa voix. Le silence s'tait fait sur
la place, o planait une sorte de terreur sacre.

--Non, fit Marc tout bas; on chante.

Le bruit grandissait en s'approchant. Les pas de milliers d'individus
scandaient un rhythme. On s'tait accoutum  entendre  toute heure le
Chant du dpart ou celui des Girondins; mais ni l'un ni l'autre
n'avaient cet emportement sauvage.

La foule coutait, haletante, l'oreille tendue, n'osant croire, tant
elle s'tait dshabitue...

--La _Marseillaise!_ crirent en mme temps mille voix.

Et le peuple entier se rua pour voir passer la _Marseillaise_.

--Ah! pensa Marc le coeur serr, il faut que la France soit vraiment en
pril pour que la _Marseillaise_ se chante ainsi publiquement?

Descendant les boulevards, une foule immense venait de la Madeleine.
Combien taient-ils, ceux qui avaient commenc l'hymne interdit depuis
dix-huit ans? tait-ce quelque cerveau brl qui bravait la prison?
tait-ce un salari de l'empire, pay pour allumer la torche populaire?
On ne le saura jamais; la premire note saisie au vol avait fait passer
un frisson terrible sur toutes les poitrines, et les mots: Enfants de la
patrie! avaient t cris par des milliers de voix.

C'tait en effet la _Marseillaise_ qui passait. C'tait un peuple
nouveau qui surgissait des limbes o il avait vcu si longtemps. Plus
tard, le chant patriotique, hurl par des voix avines, se fit banal
jusqu' la satit; mais, ce soir-l, ceux qui le chantaient avaient
conscience d accomplir une oeuvre. C'tait un pass d'indiffrence
goste qui sombrait avec son cortge de terreurs. De jeunes garons
marchaient  ct des hommes, les regardant et les coutant pour
apprendre; ils ne savaient pas la _Marseillaise_, ceux-l! D'autres
l'avaient oublie  moiti, mais ils la sauraient le lendemain. Ceux qui
passaient ainsi en chantant ne regardaient pas la foule qui leur faisait
la haie: ils allaient devant eux, l'air grave et proccup, sentant que
quelque chose se brisait, qu'un obstacle disparaissait. Un drapeau
tricolore, pris on ne sait o, flottait sur ces ttes mles: si un
prophte avait dchir  leurs yeux le voile de l'avenir, ils auraient
pleur sans doute; ils n'auraient pas recul devant la vision de la
patrie sanglante, mutile, mais rendue  elle-mme. Le chant guerrier
qui s'envolait au-dessus des toits troublait les enfants endormis et
faisait battre le coeur des travailleurs solitaires; ce chant tait l'me
mme de la France qui se rveillait.

La dernire note de la premire strophe rsonnait encore dans l'air, que
des milliers de mains battirent; un cri d'enthousiasme presque froce se
rpandit jusqu'au fond des rues:

--Vive la _Marseillaise_!

--Vive la France! rpondirent d'autres voix.

--Vive la France! crirent de petites voix aigus d'enfants perchs sur
les paules de leurs pres.

Les applaudissements redoublrent. Les fentres s'taient ouvertes
partout, garnies de ttes curieuses et effares; les arbres des
boulevards, clairs en dessous par les lueurs du gaz, semblaient des
bouquets de verdure jets  la foule qui marchait au pas, dans une sorte
d'ordre instinctif.

                   D'o vient cette horde d'esclaves...

Les battements de mains reprirent avec les cris; le chant gagna partout
comme une trane de poudre, et la _Marseillaise_, chante par dix mille
voix, continua de descendre les boulevards d'un pas grave et rhythm.

--Hein, c'est beau? fit l'ouvrier, qui se retrouvait auprs de Dangier.
Cela vous donne froid dans le dos. Comme on se ferait tuer sur cet
air-l!

--Cela viendra peut-tre! rpliqua Marc lentement.

Ils se regardrent, les yeux, dans les yeux, comme des hommes.

--Monsieur, je vous salue, dit Robin en soulevant son chapeau mou.

--Au revoir, monsieur, rpondit Dangier.

D'un mouvement irrflchi ils se tendirent la main; puis, aprs une
treinte, embarrasss de ce qu'ils venaient de faire, ils se quittrent
sans ajouter un mot.

Marc rentra chez lui, plein de penses solennelles. Quelque chose venait
de commencer. Que serait-ce? Il ne pouvait rien deviner; dans tous les
cas, ce serait une dlivrance..., mais laquelle, et  quel prix?

Il ouvrit sa fentre et regarda du ct de l'Orient. Tout tait noir;
les toiles seules brillaient comme de coutume. Paris s'tait calm; les
rues de ce quartier taient solitaires et muettes. On et dit qu'il
n'avait jamais t question de guerre ni de _Marseillaise_. Avec un
soupir, Dangier se jeta sur son lit.

--Qu'apportera demain? pensa-t-il, et, de tous ces hommes qui
chantaient, combien sauraient mourir, s'il le fallait? Tous, peut-tre!

L'aube rose et dore montait dans le ciel quand il ferma les yeux.

Il fut rveill par la voix de Gaston Srent, qui entrait dans sa
chambre.

--D'o viens-tu? dit Marc en se levant rapidement.

--De Chteaudun. Est-ce que tu crois qu'on peut rester l-bs  attendre
les journaux quand le sang bout d'impatience? Je suis venu voir, savoir,
prendre l'air de Paris. Je retournerai l-bas... je ne sais quand. Quand
il le faudra. Et toi, qu'est-ce que tu fais?

--J'attends! rpondit Dangier. Je vais tantt voir mon pre, qui est
chez ma soeur  Gagny; viens-tu avec moi?

--Paris m'intresserait davantage, je te l'avoue.

--Nous partirons  cinq heures. Tu auras le temps de te griser de Paris
jusque-l.

--Soit, dit Gaston.

Ils dnrent dans la maisonnette de mademoiselle Dangier. Celle-ci
portait ses soixante ans et ses cheveux blancs avec la srnit des
belles mes. Elle avait probablement souffert, et beaucoup, car elle
tait extrmement bonne, et son indulgence ne connaissait pas de
limites. Ses frres et soeurs, plus jeunes qu'elle, l'avaient considre
comme une sorte de mre cadette; aussi, pendant l't, avait-elle
toujours quelqu'un d'entre eux pour animer la solitude de sa petite
maison au bord du bois. M. Jules Dangier vit son fils avec joie.

--Tu arrives bien, dit-il; je voulais prcisment partir demain pour
surveiller la rcolte de chez nous. Il doit tre temps de couper.

--Je le crois, mon pre, rpondit Marc. Coupez et rentrez au plus vite.
Pas de meules, cette anne.

--Comme tu me dis cela! fit M. Jules Dangier en regardant plus
attentivement son fils.

--Si vous aviez entendu chanter la _Marseillaise_ hier au soir sur les
boulevards, vous seriez moins tonn.

--_La Marseillaise!_

M. Dangier et sa soeur s'entre-regardrent avec un de ces tonnements qui
touchent de si prs la frayeur. Ce n'tait pas le chant patriotique qui
leur faisait peur en lui-mme; c'tait qu'on l'et chant ainsi,
librement,  pleins poumons.

--Et on la chantera ce soir dans les thtres, par ordre.

--Je pars demain matin, dit le vieillard aprs un silence. Tu as raison,
Marc; rentrons la rcolte, car il arrivera certainement quelque chose de
grave.

On ne fut pas gai ce soir-l dans la maisonnette. Vers huit heures, les
jeunes gens reprirent le chemin de Paris.

--Allons  pied, veux-tu? dit Marc  son camarade. J'ai besoin de me
remuer; il me semble que c'est lche d'aller en voiture ou en chemin de
fer.

Ils partirent,  travers les villages peupls de Parisiens en
villgiature. On riait et l'on chantait sous les tonnelles des
guinguettes. Des orchestres en plein air jouaient des contre-danses et
des polkas; les filles tournaient en riant sur les chevaux de bois d'une
fte foraine. Sous la fentre d'une maison bourgeoise qui annonait des
prtentions au luxe, s'taient groups quelques promeneurs. Les fentres
taient ouvertes;  travers les persiennes fermes on voyait la lueur
des bougies, et aussi quelques points lumineux, tels que l'or d'un
cadre, le reflet mtallique d'une arme. Un grand jasmin blanc grimpait
jusqu'au haut de la maison sur la faade qui regardait le jardin, et
Dangier, levant les yeux, eut l'blouissement d'une pluie de fines
toiles entre le treillage sombre et lui. Une voix de baryton se fit
entendre  l'intrieur de la maison.

                 Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!

chantait-il avec une crnerie endiable.

--Passons vite! dit Marc, en entranant son compagnon.

Derrire eux, les applaudissements du dehors clatrent  la fin du
couplet.

--Il a une jolie voix, ce garon, fit Gaston. Pourquoi n'as-tu pas voulu
l'entendre?

--Tout cela me fait mal. N'oublie pas que, moi, j'tais en Allemagne il
y a trois mois, et que je n'ai pas d'illusions.

Ils marchrent silencieusement pendant un temps assez long. Paris se
rapprochait de plus en plus, et les routes devenaient tranquilles, en
raison de l'heure avance.

A la porte de Charonne, ils retrouvrent la vie et le bruit.

Un train de mobiles attendait sur le chemin de fer de ceinture que la
voie ft dgage pour gagner la ligne de l'Est, et de l le camp de
Chlons. Entre les impriales des wagons surcharges d'hommes, et le
peuple amass des deux cts du passage  niveau, c'tait un change de
plaisanteries et de bravades dans le got du jour. On riait  gorge
dploye; c'tait un tumulte indescriptible.

--En route! cria le chef de train.

Un coup de sifflet retentit, la vapeur rpondit par son signal, et le
train lourdement charg s'branla avec lenteur, pendant que les mobiles
entonnaient le chant des Girondins:

                    A la voix du canon d'alarmes...

Ces wagons se suivaient trs-lentement, dfilaient devant Dangier et son
compagnon; la locomotive, qui lanait de petites bouffes de vapeur
blanche, s'enfona sous le tunnel du Pre-Lachaise.

                    Mourir pour la patrie!...

chantaient  pleine voix les mobiles. A mesure que le train
s'engouffrait sous la vote funbre, les sons arrivaient moins
distincts, comme si les voix descendaient dans le tombeau. Les dernires
mesures, plus clatantes, parvinrent aux oreilles des spectateurs comme
un cho endormi; le fanal rouge du dernier wagon disparut au tournant de
la voie; puis un petit flocon de vapeur, chass par le courant d'air,
sortit et monta dans l'atmosphre, o il se dissipa aussitt... Et le
silence rgna, mortel et dsol.

Quelque chose de lugubre tait descendu sur ceux qui riaient tout 
l'heure; la barrire s'ouvrait, la circulation se rtablit, mais sans le
joyeux brouhaha qui l'accompagne d'ordinaire.

--Mourir pour la patrie! rpta Gaston, rest immobile auprs de son
ami. On dit cela, on le chante, et l'on ne sait pas ce que c'est. Ceux
qui taient l tout  l'heure et qui viennent de s'enfoncer sous ce
cimetire, vont-ils vraiment mourir pour la patrie?

--Beaucoup d'entre eux, n'en doute pas.....

Mais d'autres vivront pour elle... Dis-moi, Gaston, seras-tu de ceux-l?

--Moi? Au besoin. Mais nous avons une arme superbe, des mitrailleuses
inoues; et puis je ne sais pas me battre: c'est un mtier qu'il faut
apprendre.

--Avant six semaines, Gaston, tout ce qu'il y a d'hommes valides en
France devra se lever pour dfendre le pays... Tu es bon tireur; nettoie
tes armes.

Le jeune homme regarda son ami pour voir s'il parlait srieusement, et
ce qu'il vit lui fit baisser les yeux sans rpondre. Pressant le pas,
ils rentrrent en silence.




V

Breuil et sa femme faisaient leur voyage de noces. En arrivant  Genve,
ils avaient appris la dclaration de guerre. C'tait un vnement grave;
mais il ne jeta sur leurs esprits qu'une ombre passagre. Ils n'iraient
pas dans la fort Noire, c'tait l un rsultat fcheux; mais on
pourrait tre aussi heureux ailleurs. Et puis cette guerre dclare, non
encore commence, avait quelque chose de peu rel, d'improbable! Breuil
avait l'ide vague que tout allait s'arranger, comme dans certains
mauvais rves o l'on finit par se rveiller avec la sensation que ce
n'tait pas la peine d'prouver tant d'ennui et de chagrin pour une
chose qui n'existe pas.

Marine avait prouv une commotion plus forte. leve par des parents
srieux et instruits, elle comprenait mieux la grandeur de son pays et
l'aimait davantage; mais les tres heureux ne connaissent pas la
profondeur de leurs propres sentiments: il faut que l'infortune les
fasse pntrer au fond d'eux-mmes.

Les jeunes poux se mirent  parcourir la Suisse, au hasard de leur
fantaisie. Ils passrent quinze jours  errer de lac en lac, promenant
avec eux leur joie, expansive et presque enfantine chez Louis, plus
srieuse et plus concentre chez sa femme. Ils avaient presque tous les
jours des nouvelles par les journaux et ne s'inquitaient pas le moins
du monde du retard apport dans les oprations de l'arme franaise.

N'avions-nous pas tous les lments du succs? La fivre anxieuse qui
dvorait Paris n'arrivait point jusqu' eux. Les lettres de la famille
Srent ne contenaient que des dtails de la vie journalire:  quel
propos et-on parl d'autre chose?

--Breuil et sa femme taient  Lucerne lorsque leur parvint la nouvelle
de l'engagement de Sarrebrck. Pour fter cet heureux commencement,
Louis fit servir  dner une bouteille de vin du Rhin.

--Nous ne saurions mieux clbrer notre victoire qu'en consommant sans
retard les dpouilles opimes, dit-il pendant que le garon versait le
liquide ambr dans les _Roemer_ verts.

--Dpouilles que nous payons passablement cher, repartit Marine en
souriant.

--Nous nous rattraperons sur nos conqutes! conclut Breuil en levant
son verre. Je bois  nos armes!

Deux jours plus tard, ils se trouvaient en excursion sur un bateau 
vapeur. Appuye au banc, abrite par la tente, Marine regardait se
drouler devant elle les vallons et les montagnes avec leurs aspects
toujours changeants; de temps en temps, ramenant ses yeux plus prs,
elle rencontrait le regard de son mari, qui ne s'cartait jamais d'elle
que pour un moment.

C'tait un enchantement que ce voyage. Un temps merveilleux et sr,
jamais d'inquitude sur la situation du baromtre; jamais d'averses;
point de ces dbarquements subits sous une onde qui gtent la journe
entire et vous laissent de mauvaise humeur. Le ciel bleu, le soleil, la
magie d'un paysage nouveau... et l'amour! Que fallait-il de plus  ces
lus de la fortune et de la vie?

--C'est une dfaite srieuse, vous dis-je, fit une voix grasse derrire
les jeunes gens. Les journaux de Paris ont t tromps pendant quelques
heures, mais vous verrez le courrier de demain!

Marine se retourna brusquement, les yeux brillants de colre, et vit
deux hommes qui causaient en lui tournant le dos. C'taient des gens du
monde, des Parisiens, videmment: leur costume et leur tenue
l'indiquaient.

--Qu'y a-t-il? fit Louis.

Il avait vu le mouvement de sa femme, mais n'avait pas entendu les
paroles qui l'avaient provoqu.

--coulez! fit celle-ci en levant le doigt. Il tendit l'oreille.

--C'est une dfaite pouvantable, reprit l'orateur, d'autant plus que
maintenant la frontire est ouverte, et, ma foi...

--Si la frontire est ouverte, dit Breuil  demi-voix, nos troupes
passeront par l; c'est un brillant avantage...

Marine fit un signe ngatif; elle avait mieux compris.

--Qui pouvait prvoir cela? dit le second interlocuteur. Notre ligne
n'tait donc pas garde?

--Mon cher, je ne puis rien vous dire l-dessus; mais cette dfaite de
Wissembourg 4 tout simplement ouvert la porte  l'ennemi.

--Retournez-vous en France?

--Moi? pourquoi donc? Pour entendre la gauche nous dire toute espce de
choses dsagrables? Je rentrerai quand ce sera fini.

Marine coutait ces hommes qui parlaient de dfaite avec une
tranquillit si tonnante, et ses yeux s'agrandissaient d'horreur. Elle
avait envie de les interroger, de savoir la vrit. Elle regarda son
mari.

--Demandez-leur..., dit-elle tout bas.

Breuil hsita.

--Mais, chre, je ne les connais pas.

--N'importe, pour quelque chose de si grave... Pensez donc, Louis: c'est
la France, c'est notre patrie...

Le jeune homme hsita encore, fit un demi-mouvement, puis se rassit.

--Non, je crois que mieux vaut attendre... Nous aurons des journaux tout
 l'heure,  la prochaine ville... Et puis ce n'est peut-tre pas vrai,
ce qu'ils disent..., et, quand mme, nous n'y pouvons rien.

Marine n'insista pas; les yeux baisss, les lvres lgrement serres,
elle attendit la ville voisine dont on approchait rapidement.

Pour rparer ce que son refus prcdent avait pu offrir de dplaisant 
sa femme, Breuil accapara le premier marchand de journaux qui s'avana
sur l'embarcadre et revint avec une poigne de feuilles, dont
quelques-unes en franais.

Marine prit la premire venue et la parcourut avidement pendant que le
bateau se remettait en marche.

--C'est vrai, dit-elle tout bas  son mari. Nous avons t battus.

--C'est extrmement malheureux! rpondit Breuil avec cet air de
commisration qu'on apporte aux crmonies funbres; c'est la chance de
la guerre! La prochaine fois, nous serons plus heureux! Une premire
bataille ne prouve rien.

Marine ouvrit la bouche pour rpondre; mais elle se ravisa. Quelques
instants aprs, Louis lui parla d'autre chose, et ils causrent ensemble
jusqu'au bout de leur excursion.

Lorsque, aprs avoir djeun, refusant l'escorte importune des guides,
ils eurent gagn un endroit tranquille, dans le creux d'un vallon, au
bord d'une cascade, Louis s'tendit sr l'herbe aux pieds de sa femme et
la regarda avec ivresse.

--Dis-moi donc que je ne rve pas! que nous sommes bien maris, que
c'est bien toi, que c'est bien moi, et que nous avons devant nous toute
la vie pour nous aimer!

Elle lui tendit en rponse ses deux mains, qu'il baisa passionnment et
qu'il garda dans les siennes.

--Tu es triste, Marine? dit-il en interrogeant le visage qui se penchait
vers lui avec un sourire.

--Oui, rpondit-elle. Cela me fait du mal de savoir que nous avons t
vaincus... Une bataille, pense donc, Louis! Des hommes tus, des mres
qui pleurent, du sang sur l'herbe...

Elle frissonna, retira ses mains et en couvrit son visage...

--Ne pense pas  ces choses horribles, reprit Louis en l'entourant de
son bras. Nous n'y pouvons rien, n'est-ce pas? Alors,  quoi bon nous
affecter? Nous aurons bientt notre revanche. Qui sait si  l'heure
qu'il est nous ne sommes pas vainqueurs  notre tour?

Elle essaya de lui sourire et fondit en larmes.

--Je ne peux pas... je ne peux pas, dit-elle  travers ses pleurs. Je
sais que c'est draisonnable, enfantin; mais il me semble que c'est mon
propre sang qui coule! Oh! Louis! je ne savais pas ce que c'tait que la
patrie! Je viens de le sentir seulement maintenant! Et je la vois
saigner...

Breuil resta interdit devant cette manifestation d'un sentiment qu'il ne
comprenait pas. Semblable  beaucoup de sa gnration, il avait t
lev en dehors de toute ide patriotique. A la priode de chauvinisme
platonique qui avait signal le rgne de Louis-Philippe, avait succd
une priode d'indiffrence polie qui n'excluait pas de vagues
aspirations humanitaires. La rvolution de 48 n'tait pas trangre 
ces ides de fraternit universelle qui, dans le temps prsent, sont
plus faites pour dtacher les peuples de leur propre patrie que pour les
attacher  celle des autres.

--Marine, ma chre Marine, dit-il en essuyant les larmes de sa femme, il
ne faut pas prendre cela si fort  coeur. Certainement, tout cela est
fort regrettable, et il et beaucoup mieux valu ne pas dclarer cette
malheureuse guerre; mais puisque c'est fait, nous n'avons qu' laisser
aller les choses maintenant. Par bonheur, nous sommes hors de France, et
par consquent  l'abri.

La jeune femme regarda Louis avec hsitation.

--Ne penses-tu pas, dit-elle, qu'il faudrait retourner l-bas?

--L-bas? A Chteaudun? Quelle ide! Au contraire, nous sommes 
merveille ici. Il faut bien nous garder de rentrer en France jusqu' ce
que tout soit fini!

Marine ne rpondit pas. Une vague inquitude l'agitait. Elle se disait
que s'il arrivait des complications qui la tinssent longtemps loigne
des siens, elle prouverait des chagrins cuisants... Mais tout cela
tait confus dans son esprit.

--Je ne veux pas tre goste, reprit son mari en souriant, mais je ne
puis m'empcher de bnir les circonstances qui nous ont entrans si
loin de tous ces tourments et de ces ennuis; ici, au moins, nous sommes
l'un  l'autre...

Marine se leva.

--Continuons notre promenade, dit-elle. Une image venait de passer entre
elle et la cascade qui coulait  ses pieds. Elle avait vu un instant
dans sa pense la mle stature, le visage nergique de Marc Dangier.
Cette apparition subite dans son souvenir lui avait donn une secousse.
Involontairement elle porta les yeux sur son mari, et une comparaison
trange se fit entre Marc et celui-ci.

--L'autre est un homme! pensait-elle en regardant ce visage doux et
charmant, aux traits un peu indcis, aux yeux bleus gais et frivoles...
Celui-ci m'aime pourtant, et je l'aime, ajouta-t-elle intrieurement.

Et, pour rparer le tort muet qu'elle venait de lui faire presque  son
insu, elle prit le bras de son mari. Ils continurent leur promenade
jusqu'au soir.

Le lendemain, les mauvaises nouvelles se confirmant avec l'annonce d'un
nouveau dsastre, Breuil crivit  son banquier de lui envoyer une somme
considrable sur le dpt qu'il avait en rserve. Quoi qu'il arrivt,
Louis tait bien dcid  ne rentrer chez lui qu'aprs la paix, et, s'il
fallait passer l'hiver en Italie, eh bien! ce ne serait pas un grand
malheur. Il avait toujours eu un vague dsir de passer l'hiver en
Italie.

La Suisse se remplissait de plus en plus de Franais qui fuyaient le
thtre de la guerre. C'tait vrai pourtant: l'ennemi avait envahi le
sol de la patrie. Dans les htels, on ne rencontrait que figures
bouleverses de gens qui racontaient leurs malheurs.

Les uns avaient fui ds les premires alarmes.

--J'ai ferm ma maison, disait un propritaire, et j'en ai mis la clef
dans ma poche. Advienne que plante!

Quelques-uns coutaient ce discours et d'autres semblables les yeux
mornes et les lvres serres. Ceux-l, plus voisins de la frontire,
auraient eu de terribles histoires  raconter; mais ils prfraient se
taire. Un pre de famille, propritaire d'une minoterie, s'tait chapp
par les jardins avec sa femme et ses trois enfants au moment o les
Prussiens enfonaient  coups de crosse les portes de sa maison. La
famille avait pass la nuit dans les bois, sur une hauteur, et, vers le
matin, elle avait vu le feu dvorer sa demeure. Ils taient partis
alors, le coeur plein d'amertume, la bouche pleine de maldictions, et le
pre n'avait plus eu de repos avant d'avoir mis la frontire entre
l'ennemi et les chers trsors qu'il emmenait.

--Je n'oublierai jamais la flamme claire qui montait dans le ciel,
disait la mre en pleurant C'tait la farine qui brlait; eh bien, cela
me faisait de la peine comme si cela avait t des personnes!

Marine essayait d'obtenir des confidences; pendant les conversations de
table d'hte, que Breuil coutait avec un intrt soutenu, elle causait
avec les femmes et se faisait raconter mille choses qui la
bouleversaient profondment.

--Mais ce n'est pas la guerre! disait-elle avec une horreur incrdule.

Sa mmoire lui rappelait ses lectures de jeune fille et les Franais 
Fontenoy. Aprs vous, messieurs les Anglais! Cette politesse un peu
dmode lui paraissait digne de nations vraiment fortes. Elle se
souvenait aussi de rcits moins anciens: la lgende rapportait qu'en
Crime, Franais et Russes rompaient le pain et buvaient  la mme
gourde pendant les courts armistices qui suivaient les combats. Mais 
prsent ces actes de sauvagerie froce, cette aggravation de la guerre
par la mchancet individuelle, par l'intention arrte de faire le mal
pour le mal, tout cela lui semblait un mauvais rve.

--C'est la guerre moderne, madame, lui dit gravement un vieillard
dcor, qui parlait avec un accent tranger. C'tait ainsi en 1866; ce
sera ainsi dornavant; nous avons du moins tout lieu de le craindre.

--Jamais les Franais ne pourraient agir de la sorte! s'cria Marine.

Le vieillard s'inclina.

--Les Autrichiens non plus, madame. Aussi avons-nous t vaincus.

Madame Breuil regarda avec un certain respect ce vaincu de la guerre
prcdente. Un vaincu! cela prenait  ses yeux un intrt nouveau et
poignant. Cet homme qui avait videmment port les armes pour la dfense
de son pays parlait simplement de sa dfaite... On pouvait donc tre
vaincu, cela arrivait, et l'on allait nanmoins par le monde, comme si
rien ne s'tait pass!...

--Ce n'est pas une honte d'tre battu quand on n'est pas le plus fort,
madame, dit l'Autrichien, qui lisait la pense de Marine sur son visage.
Ce qui avilit une nation, ce n'est pas sa dfaite, c'est la faon dont
elle l'accepte. Sans dshonneur on peut subir la conqute, quand il est
impossible de faire autrement... Mais on ne doit pas s'y rsigner.

Ces paroles avaient jet un peu de froid sur l'assemble. Bon nombre de
ceux qui taient l n'taient point remarquables par leur vaillance, et
des phrases  demi touffes furent changes entre ceux qui taient
d'avis que tout valait mieux que de perdre son argent et sa peau. Marine
resta pensive, et ces paroles revinrent souvent  sa mmoire.




VI

Le mois d'aot tirait  sa fin. La correspondance tait de plus en plus
active entre M. et Mme Srent et leur fille. Celle-ci leur avait crit
que Breuil tait d'avis d'attendre  l'tranger la fin de la guerre: ils
avaient approuv ce projet comme tant le plus pratique. Gaston s'tait
enrl parmi les volontaires. Marc Dangier faisait partie de la garde
nationale; Daniel maugrait d'tre jug trop jeune pour prendre les
armes. A la nouvelle de nos dfaites, un grand courant de colre et
d'indignation avait donn le courage militaire  nombre de gens qui ne
se connaissaient point cette vertu.

Marine lisait tout cela avec un serrement de coeur trange. Son frre et
Marc devenus soldats! Eux qui n'avaient jamais songea l'tat militaire!
C'tait  la fois singulier et mouvant.

--Ils feront de bons soldats, se dit-elle involontairement, Marc
surtout!...

Elle donna cette lettre  son mari avec une certaine hsitation.
D'ordinaire, elle lui lisait tout haut les communications qu'elle
entretenait avec sa famille; mais cette fois elle sentait qu'elle et
prouv  le faire une sorte de gne.

Il lut la lettre et la lui rendit.

--C'est trs-bien, dit-il en souriant, mais c'est absurde! Enfin, s'ils
veulent jouer au soldat, je ne vois pas pourquoi on leur refuserait ce
plaisir innocent! Pendant qu'on y tait, on aurait aussi bien pu
contenter les vellits belliqueuses de ce pauvre Daniel!

--Que voulez-vous dire? demanda Marine en levant sur lui ses yeux
clairs.

--Eh! ma chre enfant, tout cela n'est pas srieux. Nous avons nos
armes, n'est-ce pas? Celle de Metz est soutenue par une place forte de
premier ordre: que voulez-vous qu'on fasse de nos amis? Leurs sentiments
leur font le plus grand honneur, bien entendu; mais nous, qui jugeons
les vnements  leur valeur relle, nous ne pouvons nous dfendre de
les trouver lgrement... comment dire cela sans vous blesser?...
lgrement ridicules... je vous demande pardon! Je ne puis trouver
d'autre expression.

--Ce n'est pas mon avis! dit Marine en baissent les yeux.

Elle n'ajouta pas un mot. Louis essaya de relever la conversation par un
badinage. Elle s'y prta au bout d'un instant, mais elle avait reu une
blessure intrieure. Dans quoi? elle l'ignorait. Affection,
amour-propre, autre chose encore peut-tre.

Ils avaient regagn Genve. D'abord, la foule tait dsagrable dans les
autres villes, o l'on ne pouvait gure s'isoler assez. Et puis,  leur
insu, un dsir ardent d'avoir des nouvelles les poussait vers l'endroit
o il tait le plus facile de s'en procurer.

Strasbourg tait assig; les journaux taient pleins de rcits
douloureux, et les fuyards, qui redoublaient en nombre, ajoutaient  la
forme impersonnelle des articles l'loquence douloureuse de leurs
propres souvenirs.

Le matin du 2 septembre, Breuil et sa femme partirent pour faire en
bateau  vapeur le tour du lac. En quittant le bord, ils achetrent des
journaux pour les lire pendant qu'ils ctoyaient des rives dj connues.
Aprs avoir termin sa lecture, Breuil regarda Marine. Ses yeux
revenaient sans cesse  elle, comme  son point de repos: elle tait le
commencement et la fin de toutes ses penses.

La jeune femme avait laiss tomber sur ses genoux le journal qu'elle
lisait; le regard fix sur les montagnes qu'elle ne voyait pas, elle
suivait une pense intense et douloureuse.

--A quoi songez-vous? lui dit doucement son mari.

Elle le regarda avec une expression indiciblement mue et apitoye.

--A Strasbourg, dit-elle.

--Les habitants sont vraiment admirables, rpondit Breuil.

--Les obus pleuvent, les maisons brlent, et ils ne pensent pas  se
rendre...

--Ce sont des hros, dit Louis avec calme. Marine entr'ouvrit les
lvres, prte  ajouter quelque chose; mais elle se ravisa et garda le
silence.

--Voyez, reprit son mari, quelle curieuse fente dans cette montagne! On
dirait qu'un coup d'pe en a fait deux morceaux qui n'ont pu se
sparer.

Madame Breuil jeta un coup d'oeil sur la montagne, rpondit un mot et
retomba dans ses penses.

Le temps tait magnifique; comme on arrivait  Thonon, au milieu de la
foule qui encombrait le dbarcadre, Marine distingua l'uniforme d'un
gendarme franais.

--Oh! Louis, dit-elle  demi-voix, descendons ici!... Passons une heure
en France! Le bateau nous reprendra au retour...

--Quelle fantaisie! Vous n'y pensez pas! Il n'y a rien d'intressant 
voir ici! Avez-vous oubli que nous voulions visiter le chteau de
Chilien?

Le bateau quittait dj le quai, Marine touffa un soupir et ne dit
rien. Son mari, qui la voyait un peu triste, s'empressa de mille
manires pour ramener sa gaiet. Il obtint au moins un rsultat. La
jeune femme se fit un reproche de ne pas mieux rpondre  la tendresse
qu'il lui tmoignait, et elle s'effora de paratre sinon gaie, au moins
affectueuse et reconnaissante.

Arrivs prs de Chillon, ils prirent une barque qui devait les mener au
chteau. Au moment o ils quittaient le rivage, ils virent arriver un
couple qui faisait des signes au batelier. Sur la demande de celui-ci,
ils attendirent un moment, et les nouveaux venus s'embarqurent avec
eux. Pendant un instant, on s'examina discrtement en silence de part et
d'autre.

C'taient videmment des Franais. La femme avait environ trente-cinq
ans; l'homme tait peut-tre un peu plus jeune. Tous deux appartenaient
 la classe aise, et leurs manires taient celles de gens assez bien
levs. Le jeune homme, voyant des journaux sortir  demi de la poche du
paletot de Breuil, lui demanda fort poliment la permission de les
parcourir.

--Nous n'avons ici, dit sa femme, qu'une gazette de terroir, qui n'est
pas prodigue de nouvelles, et mon mari aime bien  savoir ce qui se
passe.

--C'est assez naturel, rpondit Marine.

--Mon Dieu! reprit la nouvelle venue, au fond, je crois que cela ne sert
 rien du tout qu' se faire du mauvais sang. Tenez, prcisment
avant-hier, il ouvre un journal et voit que ses camarades viennent
d'tre incorpors dans les bataillons de la garde nationale. Voil une
ide! Ce pauvre cher ami qui de sa vie n'a port un fusil, que
voulez-vous qu'il devienne si on lui fait faire l'exercice? C'est
ridicule! Aussi, quand nous avons vu la tournure que cela prenait, nous
nous sommes sauvs, et nous avons bien fait.

--videmment! rpondit Breuil.

Le jeune homme, qui avait parcouru les journaux, les lui rendit et
s'allongea paresseusement sur son banc.

--Je ne suis pas guerrier, moi, dit-il d'une voix tranante. Cette
bosse-l me manque absolument, et puis, au bout du compte, cela ne nous
regarde pas. On a une arme, n'est-ce pas? c'est pour se battre. On m'a
mis dans la mobile, mais mon pre a parfaitement achet un remplaant
pour moi, et mme cela lui a cot fort cher: eh bien, que mon
remplaant se batte! N'est-il pas vrai? C'est raisonn, cela!

Breuil inclina la tte en signe d'acquiescement. C'tait absolument son
avis, et si Marine n'et t l, il l'et dit tout haut; mais il sentait
qu'elle pensait diffremment, et, par un sentiment de convenance
trs-naturel, il ne voulait point blesser les opinions de celle qu'il
aimait, mme lorsqu'il les considrait comme des prjugs.

--Cependant, dit madame Breuil d'une voix contenue, si le pays envahi
rsistait nergiquement, cela arrterait les progrs de l'ennemi.

--Erreur, madame, erreur profonde. La seule chose que puissent gagner
les habitants  la rsistance, c'est d'tre fusills, et vous avouerez
que cette perspective n'a rien d'allchant!

--Et puis,  quoi bon? reprit sa compagne. D'abord, si mon mari avait
voulu rsister, je l'aurais plant l, car je ne suis pas brave, moi!
Mais il a pris de lui-mme le seul parti raisonnable et ne m'a point
donn de soucis inutiles.

Les voyageurs abordaient au chteau de Chillon. Ils le visitrent
silencieusement, et, lorsqu'ils reparurent au grand jour, le bateau qui
devait emmener Breuil et sa femme revenait  toute vapeur. Avec un salut
htif, ils quittrent ceux que le hasard leur avait fait rencontrer et
reprirent la direction de Genve.

Les rayons du soleil couchant teintaient dj de rose les cimes
neigeuses des montagnes; la vapeur qui montait des vallons enveloppait
les collines d'une nuance lilas, infiniment dlicate. Le lac tait plus
bleu que jamais; les habitus de ce petit voyage faisaient remarquer aux
autres la diffrence de couleur des eaux, qui indique le courant du
Rhne; les Anglais lisaient leur Murray, et les Franais entamaient de
bruyantes conversations politiques. Marine regardait les montagnes et
pensait  cent choses bizarres.

Elle avait vcu vingt ans sans songer qu'elle avait une patrie, et voici
qu'elle l'apprenait maintenant de la faon la plus tragique et la plus
douloureuse. Il y avait donc des gens qui subissaient la mme preuve et
qui pouvaient rester insensibles?

--Voyez cette haute montagne de neige, dit tout  coup Breuil: elle est
toute rose; on la croirait claire par des feux de Bengale.

--On dirait Strasbourg qui brle! rpondit lentement Marine.

Aprs un instant de silence, elle ajouta:

--Cet homme, l-bas,  Chillon, c'tait un lche!

--Un lche? Eh, ma chre enfant, vous le traitez bien durement.
videmment, ce n'est pas un hros, mais enfin il n'a point t dress 
l'hrosme ds l'enfance, pas plus que nous autres. On n'est point un
lche pour cela!

Marine dtourna les yeux de la cime embrase et ne rpondit pas.

Les montagnes blanches taient devenues opalines, puis grises; la
douceur des demi-teintes avait envahi le paysage, les astres s'taient
montrs au ciel, et maintenant ils tremblaient dans l'eau du lac, qui
semblait une vaste coupe pleine d'toiles. Genve claire apparut,
fermant l'horizon, comme une autre constellation plus accessible, et nos
voyageurs dbarqurent.

En regardant les fentres de leur appartement, ils furent surpris de le
voir clair. Un tel brouhaha rgnait dans l'htel qu'il tait inutile
de demander des explications. Ils montrent: Marine ouvrit la porte, et
sa soeur Pauline lui sauta au cou.

--Pauline! Comment te trouves-tu ici? Quand es-tu arrive? demanda la
jeune femme aprs la premire explosion de joie.

--Quand? ce matin,  midi. Comment? je n'en sais rien! Sans Marc
Dangier, je serais encore sur le quai de la gare de Lyon,  Paris, avec
ma valise et mon sac de nuit.

--Marc? je ne comprends pas! fit Marine en rougissant.

--Tu vas comprendre. Tu sais bien que mon mari surveillait les travaux
de desschement d'un lac, dans le Tyrol? Eh bien, c'tait moiti Tyrol,
moiti Bavire. Les Bavarois sont nos ennemis. Mon mari a t pri de
s'en aller, s'il ne voulait pas tre considr comme prisonnier.

--Lui? l'tre le plus paisible! Et un ingnieur par-dessus le march! un
savant! s'cria Breuil tout d'une haleine.

--Prcisment: comme ingnieur, il inspirait peut-tre plus de craintes
que tout autre. Bref, il a d se retirer en Autriche et, l, il m'a
crit de le rejoindre.

--Tu vas en Autriche? s'cria Marine.

--O veux-tu que j'aille, si je ne vais pas en Autriche? riposta
Pauline. Je ne puis pas laisser mon mari seul: il se ronge les poings de
rage; dix fois il a voulu venir pour s'engager. Et pourtant, 
quarante-deux ans, avec une dyspepsie et des rhumatismes, je ne vois pas
trop de quel secours il pourrait tre! J'ai tout de mme peur qu'il ne
revienne si je n'y vais pas. Et j'y vais.

--Comment feras-tu?

--Oh! je passerai par la Bavire ou par l'Italie, mais je le rejoindrai!

--Voulez-vous que je vous accompagne? dit Breuil  sa belle-soeur.

--Pas le moins du monde! Vous me gneriez beaucoup. Je pars demain
matin. Vous avez un monde fou ici!

--Il n'y a plus de place nulle part en ville. On arrive par milliers.

--Cela va bientt finir. On ne peut plus quitter Paris. Je ne crois pas
que l'express parte ce soir. Des uhlans ont t signals  Montereau.

--Pas possible! s'cria Breuil. Eh bien, et l'arme de Metz?

Pauline haussa les paules.

--Nous en parlerons tantt, si vous voulez; mais je crois qu'il n'y a
pas grand'chose  en dire. Sans Marc, je serais encore  Paris. Il m'a
conduite  la gare, a port mes bagages dans le train, a pris mon billet
d'assaut, car on se bat aux guichets. O mes amis, si vous aviez vu ces
gares! Des malheureux qui couchent l sur leurs matelas en attendant le
train qui les emmnera... Et il ne part plus que des premires, et sans
bagages encore! On sauve ce qu'on peut emporter avec soi, rien de plus.
C'est navrant! On a d se battre hier; vous aurez des nouvelles tout 
l'heure...

Le dner fut servi; dans ce bouleversement gnral, force tait de dner
 la table d'hte. Mille rcits contradictoires se croisaient; une
grande bataille avait t livre, mais qui l'avait gagne? Voil ce que
personne ne pouvait affirmer.

Les ternels joueurs de harpe se tenaient sous les fentres et
chantaient leurs airs italiens avec l'indiffrence de gens qui estiment
une pice de dix sous au-dessus de toutes les patries. Ces chants
avaient dans la circonstance quelque chose de particulirement irritant
pour Marine. Enfin, au moment o apparaissait le dessert, on entendit
par les fentres ouvertes les voix des crieurs, qui vocifraient une
longue phrase. Tout le monde se prcipita vers le quai. Les crieurs de
journaux approchaient lentement, arrts  toute minute par les
acheteurs. Le pont du Mont-Blanc tait noir de monde.

--Achetez un journal, vite, vite! murmura Marine.

Breuil sortit en hte. Les paroles des crieurs devenaient plus
distinctes. Devant les cafs, toutes les musiques s'taient
interrompues; tout  coup une voix clata comme un clairon au-dessous de
la fentre o se tenait Marine avec sa soeur.

--La grande dfaite des Franais devant Sedan! l'empereur Napolon fait
prisonnier avec toute son arme!

--Ce n'est pas possible! s'cria Marine en serrant les mains  s'en
faire mal autour de la balustrade qu'elle tenait. Un empereur ne se rend
pas! Une arme n'est pas faite prisonnire!

Elle regarda autour d'elle avec angoisse. Dans la grande salle  manger
se trouvaient des gens de toute nationalit. Ces trangers tudiaient
avec curiosit la physionomie des Franais prsents, afin de voir de
quel visage on peut recevoir la nouvelle de la plus honteuse dfaite.

Sous ces regards, Marine se redressa et prit un air calme. Breuil
rentrait, tenant un papier encore humide de l'imprimerie. C'tait le
supplment du _Journal de Genve_.

--C'est donc vrai? demanda la jeune femme.

Il lui tendit la feuille d'un air navr; elle la prit et la plia, puis,
passant son bras sous celui de son mari, elle sortit la tte haute.

--Brave petite femme! dit quelqu'un derrire elle.

Quand elle fut seule chez elle avec Louis et Pauline, elle lut deux fois
de suite les dtails trs-prcis du dsastre.

--C'est donc possible? demanda-t-elle; de semblables choses peuvent
arriver?

Pauline pleurait silencieusement. Cet effondrement de ce qui semblait
tout un peuple la blessait au coeur comme la perte d'un parent. Breuil,
accabl, s'tait assis sur un canap. Lui aussi sentait la honte.

--La guerre est finie, autant dire! fit-il en se levant.

--Finie? s'cria Marine, quand nous avons encore l'arme de Metz! quand
la France tout entire vit et souffre! Dites, au contraire, qu'elle
commence!

Breuil ne rpondit rien. Il avait horreur des discussions oiseuses; et
puis il n'aimait pas non plus qu'une femme et des avis sur ces
questions-l. C'tait  ses yeux une sorte d'infraction aux biensances.

Pendant une heure on parla de la famille reste  Chteaudun, des
Parisiens qui faisaient des prparatifs pour soutenir un sige; Marc
tait officier dans une compagnie de la garde nationale et enseignait
l'exercice  de moins expriments.

--Ce qui est navrant, dit Pauline, c'est de voir les routes autour de
Paris. Les paysans s'en vont avec leur petit avoir dans de pauvres
voitures, cela fait piti! Pendant deux jours que j'ai passs  attendre
un tlgramme de mon mari, je ne savais que faire de moi, je me suis
promene partout. Le second jour, Marc m'a emmene  Gagny voir sa
vieille tante. Tout est dsert! Dans les maisons de campagne, il n'y a
plus que des domestiques. Les fleurs poussent en profusion, je n'en ai
jamais vu de si clatantes; les branches des abricotiers et des pruniers
cassent sous le poids des fruits; l'herbe de regain est haute comme le
genou... En venant ici, je me disais une fois de plus que la France est
le plus aimable et le plus attrayant des pays, et tout cela pour subir
une dsolation pareille! Se dire que les ennemis mangeront ces fruits et
dtruiront ces rcoltes!

Pauline tait harasse de fatigue et de chagrin. Elle s'obstinait 
vouloir partir le lendemain ds la premire heure, et sa soeur lui
conseilla de gagner son lit. Lorsqu'elles furent seules, Marine hasarda
une question:

--Que dit Marc de tout cela?

--Il dit qu'il se fera tuer en cas de besoin, mais que nul n'a le droit
de jouer inutilement sa vie. C'est un homme, celui-l, Marine! Sa femme
pourra tre fire de lui!... Et ton mari, que dit-il des vnements?

Madame Breuil rpondit sans lever les yeux:

--Mon mari en est trs-afflig. Mon pre n'est pas mcontent de ne pas
nous avoir vus revenir?

--N..., non, fit Pauline aprs quelque hsitation. Il aurait mieux aim
avoir ses enfants autour de lui; mais il est assez sage pour savoir que
vous tes plus en sret  l'tranger.

--L'tranger! rpta Marine. Comme ce mot sonne tristement!

--Pourvu que je trouve mon mari l-bas! dit Pauline. Pourvu qu'il ne me
joue pas quelque tour! Je n'aurai pas de repos que je n'aie mis la main
sur lui. Jusque-l, je croirai toujours qu'il va m'chapper pour revenir
chez nous!

Madame Breuil quitta sa soeur quand elle l'eut vue endormie et rentra
dans sa chambre. La porte de celle de son mari tait ouverte, mais il
n'tait pas l. Il se promenait sur le quai avec son cigare.

La jeune femme s'approcha de la fentre et regarda dehors.

La nuit tait merveilleusement calme et toile; l'eau du lac, toute
noire, parseme de paillettes dores, tremblait doucement en
s'approchant du pont.

Les musiciens, rendus un instant muets par l'annonce de la formidable
nouvelle, avaient repris leur tintamarre, et de tous cts on entendait
leurs harpes et leurs violons aigrelets accompagner les voix qui
chantaient Santa Lucia ou Garibaldi.

Des groupes de promeneurs passaient, causant  haute voix.

--Cela va changer la carte de l'Europe, dit une voix.

Marine ensevelit son visage dans ses mains, qui se glaaient. C'est
ainsi que les trangers parlaient de la France, comme d'une chose que
l'on pouvait dmembrer! Mais n'avait-elle pas entendu parler ainsi jadis
d'autres nations dmembres?

Avait-elle ressenti de la piti  la pense qu'on prenait  celles-l
leur chair et leur sang pour les assimiler au vainqueur,  l'ennemi
d'hier, d'aujourd'hui, de demain, de toujours?

--Non, l'avenir n'efface pas, se dit-elle; le Holstein souffre autant
qu'autrefois; et nous, si nous devons subir l'amputation, est-ce nous ou
les membres amputs qui ressentirons le plus cruel martyre?

L'eau remue lui envoyait une odeur frache lgrement fangeuse qui
devait rester lie  jamais dans son esprit au souvenir de ce cruel
moment.

Elle se reprsenta la France mutile, les moissons saccages, les femmes
en deuil, le coeur des enfants enfiell par la colre et la rancune; elle
pensa  l'arme prisonnire qui dormait dans son dsastre sur le champ
de bataille; elle pensa avec un dgot sans bornes au souverain vaincu
qui n'avait pas su mourir...

En ce moment, une nouvelle troupe ambulante s'installait sous sa croise
et commenait une chanson napolitaine. On riait sur le quai, on
chantait; il y avait des gens qui s'amusaient pendant qu'elle se sentait
descendre dans un abme de dsolation.

--O mon pays! pensa-t-elle en serrant ses mains sur ses tempes qui
battaient.

Elle resta longtemps ainsi, seule et se repaissant de sa douleur. Puis,
peu  peu, car l'esprance est intarissable au coeur de la jeunesse,
comme du fond d'un prcipice elle vit surgir lentement l'image de la
France, qui pressait ses mains sur son flanc sanglant.

Elle saignait, mais elle montait toujours, quoique blesse, et lui
disait:

--Je suis immortelle.




VII

M. et Mme Breuil revenaient de la gare. Le train qui emportait Pauline
filait dj rapidement le long de la rive du Lman, pendant qu'ils
descendaient sans se presser la rue du Mont-Blanc. Les boutiques
s'ouvraient, malgr l'heure matinale, et les marchands prparaient leurs
plus beaux talages. C'est que, grce  la guerre qui fermait dornavant
les chemins de France, Genve tait la grande Babel o durant les
vingt-quatre heures du jour se parlaient toutes les langues et se
maniganaient toutes les affaires.

--Elle a un courage endiabl, notre Pauline! fit Louis en ralentissant
le pas pour s'arrter devant un marchand de photographies qui exposait
aux regards des promeneurs une collection innombrable de vues de la
Suisse.

Marine ne rpondit pas. Le sourire que lui avait adress sa soeur au
moment o le train se mettait en marche troublait sa vue et amenait des
larmes dans ses yeux.

--Au fond, elle aurait pu se dispenser de ce voyage, continua Louis;
encore quelques jours de patience, ncessaires pour les pourparlers, et
la paix sera conclue.

--La paix! quelle paix? fit Marine en s'arrtant court, d'un mouvement
si brusque que son bras se trouva dgag de celui de Breuil.

--La paix avec l'Allemagne! fit celui-ci extrmement tonn.

--Lorsque nous avons cent mille hommes sous Metz? Vous n'y songez pas!

--Cent mille hommes qui vont tre bloqus et rduits  l'immobilit,
reprit le jeune homme avec une certaine irritation. Aussi bien, chre
Marine, laissons cela. Il est inutile de parler de ces choses auxquelles
vous et moi ne pouvons rien.

Il reprit doucement le bras de sa femme, qu'il passa sous le sien, et
ils regagnrent l'htel.

C'tait un grand capharnam o toutes les nationalits se trouvaient
mlanges. A l'heure du djeuner, Marine vit entrer avec quelque
surprise l'Autrichien qui lui avait paru porter si simplement le sort
des armes  Lucerne. Il la reconnut aussi et la salua avec dfrence. La
jeune femme en prouva quelque plaisir; il lui semblait qu' prsent
elle causerait plus  l'aise avec cet autre vaincu. Aprs le repas, il
se rapprocha d'elle assez pour qu'elle pt lui parler si elle en
prouvait le dsir. L'occasion s'en prsenta bientt, et, ds les
premiers mots, ils s'aperurent que ni l'un ni l'autre n'avait oubli
leur dernire rencontre.

--Vous tiez  Sadowa, monsieur? demanda Marine, pousse par un
irrsistible instinct.

--Oui, madame. J'y ai perdu mon frre plus jeune et l'an de mes fils.

Elle baissa les yeux. Ceci dpassait ce qu'elle avait compris de la
guerre jusqu'alors. Les hommes de sa famille  elle au moins n'taient
pas victimes de la dfaite franaise. Le vieil Autrichien lut sur ce
visage pensif les impressions que la jeune femme faisait.

--Les vtres se sont bien battus, madame, dit-il  demi-voix. Mais que
peut le courage contre le nombre? Dans vingt jours, Paris sera assig,
Bazaine aura rendu les armes, et vous aurez perdu vos provinces des
bords du Rhin.

--Le croyez-vous?

--Que peut faire la France sans armes?

Marine garda un instant le silence, les sourcils froncs, tout son
visage tendu par une puissante rflexion intrieure.

--Je ne sais pas, dit-elle ensuite; mais il me semble que si je voyais
avancer l'ennemi, je ne le laisserais passer que sur mon corps...

Le vieux militaire s'inclina.

--Beaucoup de Franais pensent comme vous, madame, dit-il; aussi la
guerre sera sanglante.

Marine dtourna la tte et ne rpondit pas.

Deux jours aprs, on apprit  Genve que la rpublique tait proclame 
Paris et ensuite dans toutes les grandes villes de France.

--Ah! fit Breuil avec un soupir de soulagement, nous allons enfin sortir
de ce ptrin. L'empereur d'Allemagne a dclar dans ses proclamations
qu'il ne faisait pas la guerre aux Franais, mais  leur gouvernement.
Une fois le gouvernement tomb, il n'a plus de raisons de nous en
vouloir; nous allons recevoir des propositions de paix.

--N'y comptez pas! fit l'Autrichien, qui tait devenu le compagnon
ordinaire de leurs heures d'ennui.

--Mais la parole d'un souverain...

Le vieil officier ne rpondit que par un sourire. Sans tre trs-vers
dans la diplomatie, il savait ce que vaut la parole des princes.

--Quand Bazaine se sera rendu, peut-tre, fit-il ensuite.

--Qu'il se rende, alors! s'cria Breuil avec humeur.

Marine rprima un mouvement rapide et regarda son mari avec des yeux
dilats par la colre et l'effroi. Son beau visage tait devenu couleur
de cendre, et ses yeux clairs paraissaient noirs.

--Louis, dit-elle  voix basse.

Il la regarda et fut effray de sa pleur.

--Vous souffrez, chre Marine? dit-il en se prcipitant vers elle.

Elle l'arrta d'un geste.

--Ce n'est rien, dit-elle; n'y prenez pas garde.

Par un violent effort, elle rappela la vie sur ses traits et le
mouvement  ses membres; mais elle vita les yeux de son mari, et, comme
il lui prenait la main, elle la retira avec quelque vivacit; puis
aussitt elle la lui rendit avec un sourire navr, dont il ne comprit
pas l'expression. Bien longtemps aprs, il se rappela ce sourire
nigmatique et se rendit compte alors de ce qu'elle avait prouv 
cette minute douloureuse.

Les jours passrent. Paris tait investi; une lettre de Marc Dangier
leur avait annonc qu'on rsisterait jusqu' la dernire bouche de
pain. L'invraisemblance d'un sige ne trouvait plus d'incrdules. Une
grande torpeur semblait gagner le monde; l'Europe regardait et laissait
faire. Ne l'avions-nous pas assez brave, assez nargue de fois, avec
les fanfaronnades impriales? Elle voulait voir maintenant comment nous
allions nous tirer de l, et patiemment elle attendait. Tant que le
monstre qui lui causait depuis quatre ans de vagues inquitudes
dvorerait cette proie, l'Europe n'avait rien  craindre, et il ne lui
dplaisait peut-tre pas de voir comment un peuple vainqueur s'y prend
pour ronger son ennemi jusqu'au dernier os.

Lorsque Paris bloqu fut muet, un silence trange sembla rgner sur le
monde, comme celui qui se fait quand une horloge au tic tac familier
cesse de marcher. Plus de journaux, plus de nouvelles... Le mcanisme
infiniment habile et compliqu de cette grande machine tait-il arrt
ou bien allait-il toujours, spar seulement du reste des humains comme
par une cloche  plongeur? Quelques journaux qui passaient ainsi que des
oiseaux au-dessus des lignes ennemies apprirent  l'univers tonn que
Paris vivait, que mme il ne s'ennuyait pas, qu'il se suffisait 
lui-mme, et qu'il avait l'intention de continuer ainsi jusqu' ce qu'il
ft sa troue, ou que l'on vint  son secours.

Un soupir de soulagement s'chappa alors de bien des poitrines. Brave
Paris! C'tait trs-bien de sa part. Mais aussi, il devenait moins
intressant. Cependant on n'est pas parfait: cette forfanterie ridicule
rpondait bien au got de spectacles des Parisiens! ternels histrions,
ils montaient sur les trteaux de l'histoire afin de se donner le luxe
inou de jouer les hros.

Marine entendit cela et beaucoup d'autres choses du mme genre. De temps
en temps Breuil prenait feu, se querellait avec quelque tranger et,
aprs avoir dpens toute son nergie en paroles, revenait s'asseoir
dans le coin du canap en grommelant contre ces gens dsagrables et mal
levs qui ne comprennent point les gards dus aux vaincus;  vrai dire,
il ne savait pas d'ailleurs pourquoi il se querellait avec eux, d'autant
mieux, ajoutait-il, que dans ce qu'ils disaient il y avait du vrai...

Breuil se taisait bientt, gn par le silence de sa femme, qui brodait
en face de lui pendant les heures interminables de la soire.

Paris organisait ses milices. Au milieu de la dsolation gnrale,
Strasbourg avait capitul. Les armes allemandes s'tendaient sur la
surface du pays comme une tache d'huile qui gagne de proche en proche.
Penche sur la carte, Marine interrogeait fivreusement les journaux et
suivait avec une rage muette les progrs de l'ennemi au coeur de cette
patrie, de jour en jour plus chre. Tout  coup une nouvelle arriva,
invraisemblable, stupfiante! Pendant la nuit, M. Gambetta avait quitt
Paris en ballon. Malgr les vents contraires, malgr quelques coups de
feu, il avait franchi les lignes prussiennes, et, par un bonheur
incroyable, tomb prs d'Amiens, en pays libre, il avait de l gagn
Tours, d'o il allait organiser la Dfense nationale.

Ce n'tait pas possible! Personne ne voulut croire.

Il fallut y croire cependant, lorsque les paroles et les actes de ce
Franais au coeur vaillant rveillrent tout  coup dans les mes que la
violence de nos malheurs avait engourdies le sentiment de l'honneur et
du devoir. Quand Marine apprit que les armes se rorganisaient, que les
volontaires s'offraient de toutes parts, que personne n'essayait plus de
se soustraire  la ncessit vidente de combattre; quand elle lut les
discours et proclamations, paroles brlantes, faites pour exalter tous
les courages et ranimer toutes les esprances, pour la premire fois
depuis Sedan elle sentit une motion bienfaisante envahir son coeur
meurtri, dessch dans son endurcissement factice, et, laissant tomber
la feuille qui lui donnait celle joie, sans essayer de se contraindre,
elle pleura.

Seule dans cette chambre d'htel o leur sjour prolong n'tait pas
venu  bout de donner une apparence de bien-tre et de foyer, elle
ensevelit dans ses mains son visage couvert de larmes et revit dans ses
yeux ferms la douce image du lieu natal. Jusqu'alors elle avait peur
d'voquer ses souvenirs. La pense que le drapeau tricolore pouvait ne
plus flotter l o ses yeux l'avaient toujours vu, l'ide que le jargon
des hordes tudesques rsonnait sous les toits o les enfants
balbutiaient jadis la douce langue franaise, la vision des uniformes
noirs rpandus sur la carte de France comme le trop-plein d'un lugubre
encrier, toutes ces proccupations sans remde, sans espoir, avaient
serr son coeur jusqu' ce qu'elle ne pt mme plus crier sous la
souffrance. L'apparition au milieu des craintifs de l'homme nergique,
infatigable, qui venait de braver tous les dangers, desserra l'treinte
trop prolonge qui torturait ce coeur de femme vaillante. Sa pense
s'envola vers Tours avec une bndiction.

--Vous que je ne connais pas, vous dont j'avais  peine entendu le nom,
vous qui venez sauver l'honneur du pays, dit-elle tout bas en tendant
les bras vers l'horizon ferm par les montagnes, soyez bni  jamais par
toute me franaise pour ce que vous avez fait et pour ce que vous
voulez faire!

La porte s'ouvrit derrire Marine, qui laissa retomber ses bras  son
ct. C'tait Breuil qui rentrait, un journal  la main. Elle se
retourna et lui sourit doucement, avec une expression de tendre
confiance. Louis ne vit pas ce sourire; il tait de mauvaise humeur et
jeta la feuille sur la table.

--Vous avez lu les nouvelles? dit-il. Comprend-on ce monsieur, tomb du
ciel, qui s'en va organiser une rsistance au moment o Paris, qui ne
peut tenir longtemps, allait se rendre, et o nous aurions eu la paix?

--De qui parlez-vous? fit Marine, mal rveille de son rve et ne
comprenant pas.

--De ce fou, ce Gambetta! Ne s'est-il pas mis dans la tte d'organiser
une arme de la Loire et de l'envoyer au secours de Paris? Si ce n'est
pas de la dmence pure, je n'y connais plus rien. Comment! Lorsque
chacun avait reconnu que nous n'tions pas les plus forts, qu'il n'y
avait rien  faire que de nous soumettre en tchant d'obtenir les
meilleures conditions possibles, voil que l'on va exciter contre les
Prussiens et les enrager contre nous! Comme si un petit avocat entendait
quelque chose  la guerre! Mais j'espre que ce monsieur sera seul de
son avis, et qu'il ne trouvera ni un gnral ni un soldat pour l'aider
dans ses turlutaines!

Marine coutait stupfaite. Jamais son mari ne s'tait expliqu d'une
faon si catgorique, et elle avait peur de comprendre trop bien.

--Vous n'tes pas pour la rsistance? lui demanda-t-elle faiblement, car
elle se sentait dfaillir.

--Parbleu non! s'cria Breuil avec une mauvaise humeur d'autant plus
violente qu'il sentait bien au fond de lui-mme qu'elle attendait de lui
un tout autre discours. Je suis pour la paix, moi, et pour qu'on rentre
chez soi, et pour qu'on nous laisse tranquilles, et...

Marine s'assit sur une chaise afin de ne pas tomber. Ce mouvement tira
Louis de l'tat d'exaspration bizarre o il se trouvait.

--Vous tes souffrante, ma chre? dit-il en s'empressant autour de sa
femme.

Celle-ci hsita un instant; les paroles qu'elle allait prononcer
seraient graves et feraient poque dans leur vie, elle le sentait.
Fallait-il se taire encore ou bien laisser aller son me o le devoir
l'entranait? Elle se dcida rapidement.

--Je souffre, dit-elle, mais c'est moralement surtout. Vous venez de me
faire beaucoup de peine, mon ami.

--Moi? s'cria Breuil avec une surprise qu'il sentait mal joue.

--Oui, vous venez d'attaquer violemment le seul homme peut-tre qui dans
tous nos revers n'ait jamais dout une minute de la vitalit, du
courage, de l'hrosme de la France! En le blmant, Louis, c'est moi que
vous blmez, c'est mon pre, mon frre, des milliers d'autres qui ont
peut-tre hsit d'abord, mais qui sont prts  combattre, quand ce ne
serait que pour l'honneur! Vous n'tes pas de ceux-l, Louis; vous ne
comprenez pas ces choses, elles ne vous intressent pas; et pourtant, 
mon mari, combien je serais heureuse si elles vous intressaient!

Elle attachait sur lui ses yeux pleins de prire, de courage et de
piti. Il la regardait boulevers, presque indign, ne s'expliquant pas
ce langage qu'il tait tent de considrer comme un accs de dlire.

--Vous ne me comprenez pas, reprit-elle avec douleur, et pourtant,
Louis, nos existences sont unies pour toujours, et nous partagerons le
mme sort... Ne pouvez-vous, mon cher mari, essayer de vous rendre
compte de ce que j'prouve, vous dire que, si nous cdions sans
rsistance, nous serions un peuple lche, fait pour porter le joug de
toutes les servitudes?

--Mais nous avons rsist! fit navement Breuil; ce n'est pas notre
faute si nous avons t battus.

--Nous n'avons pas assez rsist, nous n'avons pas le droit de cder,
Louis. L'tranger nous regarde, vous le savez bien! Il est ici, autour
de nous, l'tranger; vous l'entendez parier de nous avec commisration.
Pauvre nation franaise! dit-il; c'tait un peuple si charmant, qui ne
demandait qu' s'amuser et  amuser les autres! Pourquoi lui chercher
noise? Qu'on lui accorde la paix, et qu'il recommence  vivre de cette
vie adorable que nous partageons avec tant de plaisir! Voil ce qu'ils
disent chaque jour autour de nous. Voulez-vous donc que les Franais
restent dans l'histoire comme les amuseurs du monde?

Breuil resta perplexe. Tout ceci l'ennuyait fort; il avait horreur des
scnes, au moins autant que des femmes qui parlent politique. Si ces
deux dsagrments se trouvaient runis chez Marine, qu'adviendrait-il de
sa flicit conjugale?

--Calmez-vous, ma chre enfant, dit-il en rpondant au regard suppliant
de la jeune femme par un langage ml de douceur et de fermet; vous
tes un peu nerveuse, cela se comprend et vous excuse; je vous engage
seulement  ne plus lire les journaux aussi assidment que vous le
faites; ces lectures vous exaltent et ne peuvent vous faire que du mal.

Pendant un instant, madame Breuil se demanda s'il fallait prendre son
manteau et s'en aller pour toujours, ou bien se jeter par la fentre, ou
bien souffleter son mari, ou bien...

Elle resta immobile, les yeux baisss, et toute la grande colre qui
pendant une seconde lui avait fait voir rouge lui retomba sur le coeur en
un flot de larmes.

--Pauvre, pauvre Louis! se dit-elle. Il ne sait pas! Il n'a jamais su,
ne saura jamais! Ce n'est pas sa faute.

Elle touffait. Ses yeux restrent secs et ses lvres muettes. Breuil,
debout devant elle, avait gard l'air grave d'un mari qui vient de
remplir le pnible devoir d'admonester sa jeune pouse. Elle fit un
lger mouvement; il se prcipita vers la table et remplit un verre d'eau
qu'il lui prsenta. Elle l'carta doucement du geste.

--Je n'ai pas soif, dit-elle, je vous remercie, et je ne suis pas
nerveuse. Il y a un malentendu entre nous, que le temps seul claircira.
Je ne vous parlerai plus de ces choses, mon ami. Vous voudrez bien me
laisser lire les journaux comme par le pass, sans me faire
d'objections, et, quand nous serons rentrs en France... (ici sa voix
s'altra lgrement malgr ses efforts), j'espre que nous arriverons 
nous entendre parfaitement.

Sans pouvoir s'expliquer comment, Breuil se sentait congdi. Il reprit
la malencontreuse feuille de papier noirci et descendit au billard, o
rageusement, mcontent de lui-mme, il dvora tout ce qu'il put trouver
d'imprim, jusqu'aux annonces des murs.

Lorsque, le soir, aprs l'ennui et le dsoeuvrement de la mortelle et
interminable journe, Louis se retrouva seul avec sa femme, il prouva
une sorte de vague remords. Certes, il n'avait pas outre-pass ses
droits, il n'avait fait que de remplir un devoir; mais il aimait Marine,
et, quand on aime, on craint de blesser ou seulement de dplaire. Ses
yeux pleins de tendresse timide se portrent sur la jeune femme, assise
en face de lui.

Lasse et triste, elle avait rejet sa tte en arrire: la lumire de la
lampe clairait le teint mat et les yeux ferms, creuss depuis deux
mois par un chagrin nouveau et impersonnel. Le jeune visage avait
conserv toute sa fracheur, toute sa jeunesse; mais il semblait
maintenant model dans un marbre incorruptible. La douleur avait pass
sur ce front de vingt ans et l'avait marqu de son sceau indlbile.

--Marine, dit Louis, en venant s'agenouiller prs d'elle.

Elle tressaillit, comme si elle s'veillait en sursaut, et le regarda
avec surprise.

--Marine! reprit-il, je t'ai fait de la peine tantt; dans le fond,
j'avais raison, mais je crains de t'avoir froisse... C'tait sans le
savoir... Tu sais que je t'aime, n'est-ce pas? que je t'aime plus que ma
vie, plus que tout... Tu n'es pas fche, dis? tu m'aimes toujours?

Vaincue cette fois, prise au coeur par une piti cent fois plus
douloureuse que la colre, Marine laissa tomber ses bras sur les paules
de son mari et, lui drobant son visage ruisselant de larmes:

--Si je t'aime? Oh! mon pauvre Louis, je t'aime, oui, je t'aime!

Et pendant que, tout heureux, il s'asseyait prs d'elle, couvrant de
baisers ses mains et son visage, elle sentit quelque chose agoniser et
mourir dans son me. C'tait ce respect qui est l'essence mme de
l'amour, et qui, une fois t, laisse derrire lui seulement la tendre
compassion qu'on a pour les tres faibles.




VIII

Le matin du 18 octobre, M. Srent, lev avec le soleil, s'assit au bout
de sa terrasse pour inspecter le pays avec sa longue-vue. Les jours
prcdents, quelques villages environnants avaient reu la sinistre
visite des Prussiens, comme l'avaient tmoign des colonnes de fume qui
avaient mont longtemps dans l'air tranquille; mais on ne sait sur la
foi de quels bruits les habitants de Chteaudun s'taient tout  coup
rassurs.

La longue-vue de M. Srent lui montra une petite troupe noire qui
s'loignait d'un pas allgre: c'taient les mobiles du Gers qui s'en
allaient rejoindre leur corps. L'ingnieur poussa un soupir. Depuis
longtemps, toutes les fois qu'il voyait s'loigner quelque chose ou
quelqu'un, il sentait une part de force et de vie s'en aller de lui-mme
et de ce qui l'entourait. Chteaudun se sentait spar du reste du monde
et ne croyait devoir compter que sur lui-mme. Ville ouverte,
d'ailleurs, occupe par une poigne de francs-tireurs et de gardes
nationaux, que pouvait-elle attendre du destin? Les Dunois cependant
taient dcids  se dfendre, au moins pour l'honneur, et ils avaient
lev des barricades.

M. Srent regarda longuement la campagne. Elle tait paisible comme si
jamais ennemi n'et pos le pied sur le sol franais; les bois, encore
garnis de leur superbe parure aux tons cuivrs, cachaient peut-tre de
l'artillerie prussienne; mais ils n'en taient pas moins merveilleux de
forme et de couleur. Daniel vint rejoindre son pre, et tous deux
causrent  demi-voix. La calme vapeur du matin, qui frlait la
brillante surface du bois comme une draperie flottante; le vert des
prairies, adouci par la rose; le ciel, qui se colorait aux premiers
rayons du soleil, tout inspirait une sorte de respect religieux. On
dirait que l'homme hsite parfois  troubler par sa voix le grand
silence de la nature matinale.

--Que c'est beau! fit Daniel en appuyant ses deux mains runies sur
l'paule de son pre. Dis, est-il possible que l'homme aime  ce point 
troubler la paix de son semblable, que des ennemis puissent tre cachs
l, derrire ces collines, et ne pensent qu' gorger de pauvres paysans
qui ne leur ont rien fait?

--Depuis que l'homme a su faonner une arme dans un caillou, rpondit le
pre, une de ses principales proccupations a t de prendre de vive
force ce que son voisin avait obtenu par l'pargne. Comme tu le vois,
mon fils, c'est une vieille loi sociologique, qui a chance de durer
autant que le monde.

--Mais on se dfend! fit une voix mle un peu au-dessous de la terrasse.

Daniel se pencha, et, sur le rocher,  quelques mtres plus bas, il
aperut un beau garon revtu des insignes des francs-tireurs de Nantes.

--C'est vous, Robin? dit le jeune homme. Que diable faites-vous l?

--Je m'exerce, monsieur Daniel; j'aime assez  tout savoir par moi-mme.
L'escalade a du bon parfois, et je m'tais un peu rouill pendant que je
burinais des aciers  Paris... Je me drouille.

S'enlevant  la force du poignet, Robin se trouva  califourchon sur le
parapet et retira son kpi pour saluer M. Srent.

--Vous vous levez de bon matin, dit celui-ci en souriant.

--Je venais donner sa leon de bton  ce jeune homme, rpondit Robin.
Ce qu'on fait de bon matin vous donne du temps pour toute la journe.
C'tait un proverbe de ma vieille bonne femme de mre. Y allons-nous,
monsieur Daniel? C'est peut-tre notre dernire leon; on disait hier
que nous partions  dix heures. Mais nous sommes gens de revue, ici ou
ailleurs.

--Allons! rpondit Daniel en courant vers la maison.

Madame Srent apparut sur le seuil. Son fils l'embrassa en passant, et
ils entrrent tous dans la tranquille demeure.

Robin faisait partie des francs-tireurs de Nantes. Ds les premires
alarmes, il tait retourn au pays, estimant que Paris se dfendrait
bien sans lui et qu'il y avait  mieux s'employer en province. Le jour
mme de son arrive  Chteaudun avec le bataillon dont il faisait
partie, M. Srent l'avait rencontr, et ils s'taient plu ds le premier
abord. Daniel tait curieux de connatre la science du bton, Robin
s'offrit pour la lui enseigner, et depuis ils ne manqurent pas une
occasion de se retrouver.

La leon termine, les trois hommes sortirent ensemble. La petite ville
avait un aspect belliqueux bien diffrent de sa physionomie habituelle.
Toutes les rues qui conduisaient  la campagne avaient t barricades,
quelques-unes fort habilement; francs-tireurs et gardes nationaux se
tenaient sur la dfensive, prts  prendre les armes au moindre
avertissement; mais tout tait si calme au dehors, le soleil faisait sa
route dans un ciel si pur, que la guerre semblait une histoire de
croquemitaine invente pour donner aux bourgeois le plaisir de se croire
un instant des guerriers.

--On dit qu'ils sont partis, dit un picier jovial, debout sur le seuil
de sa boutique; qu'ils aillent se faire pendre ailleurs!

--Ce n'est pas encore bien sr, fit observer M. Srent, et puis ils
peuvent revenir.

--S'ils reviennent, on les recevra, rpliqua l'picier avec un gros
rire.

M. Srent dit bientt  son fils de retourner au logis; quoique tout ft
calme, peut-tre parce que tout tait calme, il se sentait inquiet.

Traversant le petit jardin, souvent dsert, qui touche au chteau, il
descendit jusqu'au pont sur lequel la route de Brou traverse le Loir, et
l, il s'accouda, regardant le paysage dlicieux qui s'offrait  ses
regards.

Le chteau levait orgueilleusement ses murailles de granit, aussi
nettes, aussi fraches, pour ainsi dire, que si les chafaudages en
taient enlevs seulement depuis la veille. Cette architecture, lgante
et robuste  la fois, est bien celle d'un peuple chez lequel le beau
n'est pas considr comme moins ncessaire, que l'utile; c'est celle des
chteaux de la Loire; elle appartient  un pays gai, o le vin est bon,
les vergers pleins de fruits et les gerbes lourdes d'pis.

Sur le gazon  peine jauni de la rive, quatre ou cinq laveuses battaient
leur linge  grands coups de battoir; l'eau, un instant remue, s'en
allait emportant de lgres bulles de savon irises qui brillaient au
soleil. Ces paysannes effares racontaient comment, trois jours
auparavant, lors de l'incendie des deux villages, Varze et Civry, un
Prussien avait tir sur une femme qui fuyait emportant dans ses bras son
enfant g de dix mois. La mme balle qui avait tu la mre avait bless
l'innocent.

--Voil ce qui met au coeur des gnrations le fer rouge de la colre
ternelle, pensa M. Srent. Ce qui est de la guerre peut tre pardonn,
mais ce qui est de la frocit fait dans l'me un trou par lequel flambe
 jamais la haine.

Navr, il reprit tristement le chemin de sa demeure, dont il voyait les
tilleuls couronner la crte du coteau. Il gravit lentement l'escalier de
deux cents marches qui, gracieusement repli sur lui-mme, contourne le
chteau et ramne dans la ville; arriv au haut, il jeta un dernier
regard sur les collines, sur le cours du Loir, presque endormi dans la
sinueuse valle; midi sonna  l'htel de ville, et le bruit des fusils
de la garde nationale, qui relevait le poste, rsonna sur le pav dans
le silence gnral.

Tout  coup M. Srent crut voir remuer quelque chose le long des bois.
Abritant ses yeux de sa main, il regarda de toute son me, comme un
mdecin regarde au fond de la plaie o il sait qu'une balle est
reste... C'taient bien les ennemis. Ils dbouchaient de toutes parts,
et la masse noire de leurs bataillons se mouvait pesamment sur les
routes...

--Alerte! cria-t-il en prenant sa course vers l'htel de ville.

D'autres arrivaient en mme temps que lui. En un clin d'oeil la petite
cit fut remplie d'un grand bruit d'armes. Chacun se plaa de son mieux
et attendit.

M. Srent avait regagn sa maison en courant. Sur la terrasse, Daniel,
les mains crispes sur le parapet, regardait l'ennemi. C'tait la
premire fois que la notion relle de l'envahissement pntrait dans
cette jeune me jusqu'alors ouverte aux rves plus qu'aux ralits.
Immobile d'horreur, il regardait, plein de rage impuissante, les dents
serres  les briser. C'tait donc cela, l'ennemi? Oh! comme il allait
se battre!

Madame Srent avait ouvert la porte  son mari.

--Ils viennent, lui dit celui-ci.

La courageuse femme devint toute blanche, mais son regard ne se troubla
point.

--Mnage Daniel, lui dit-elle seulement. C'est un enfant, tche qu'il
soit pargn.

Le pre serra la main de cette mre hroque.

--Et toi, dit-il. Viens-tu en ville?

--Non. Je reste ici. Seule avec deux servantes, je suis moins menace
que si nous nous dfendions.

--Peut-tre! fit M. Srent avec un geste de doute. Allons trouver
Daniel.

Appuys l'un sur l'autre, les poux parcoururent l'avenue et
rejoignirent leur fils. Il tait prcisment  la place o Marine, trois
mois auparavant, avait accept la demande de Breuil.

--Daniel, dit le pre en lui touchant doucement l'paule, ton frre est
 l'arme de la Loire, Marc est officier de la garde nationale dans
Paris assig; voici l'ennemi... Que vas-tu faire?

--Combattre  vos cts, mon pre, rpondit le jeune homme, et je
tcherai de n'tre pas trop imprudent... pour faire plaisir  ma mre.

Madame Srent prit la tte de son fils dans ses deux mains et la baisa
presque avec du respect.

--Allez, dit-elle.

Son mari la serra dans ses bras, et les deux hommes, aprs s'tre arms,
sortirent de la maison pour se diriger vers le centre de la ville.

Au moment o ils franchissaient le seuil du jardin, la dernire
locomotive, conserve pour un cas urgent, partit  toute vapeur dans la
direction d'Orlans, entranant quelques wagons et les employs du
chemin de fer.

--Nous voici bien seuls au monde, dit M. Srent  son fils avec un
sourire. C'tait la mme chose il y a une heure, et pourtant cette
vapeur qui s'en va semble la personnification de l'abandon.

--Qu'importe! rpondit Daniel.

Au moment o ils rejoignaient leur compagnie, le jeune homme arrta son
pre.

--S'il m'arrivait malheur, lui dit-il tout bas, vous diriez  m mre
que j'ai pens  elle, n'est-ce pas?

M. Srent pressa la main de son fils sans rpondre.

--Et puis, continua le jeune homme, j'aimerais bien que le fils an de
Marine portt mon nom; c'est ma soeur chrie...

Le pre inclina gravement la tte.

--Dans tous les cas, Daniel, rpondit-il avec un sourire grave et
attendri, son premier enfant portera ton nom; tu l'as mrit.

--Allons, fit joyeusement le jeune homme en reprenant sa marche.

Un coup de canon partit avec ce bruit  la fois sourd et clatant qui
branle si trangement les corps, mme alors qu'il laisse les mes
impassibles, et qu'on ressent intrieurement autant qu'on l'entend par
les oreilles.

Les obus commencrent  pleuvoir sur la ville.

--Sans sommation? fit Robin, qui se trouva prs de M. Srent derrire
une barricade. Ce n'est pas poli!

Un obus dfona le toit de la maison qui leur servait de point d'appui,
et la chemine s'croula dans la rue avec fracas au milieu d'un nuage de
poussire.

--Qu'ils sont gentils! continua Robin; ils travaillent  renforcer nos
barricades! Ce trait-l leur fera pardonner bien des choses.

Comment raconter cette journe, qui parat maintenant un rve  ceux-l
mme qui ont combattu? Pendant huit heures, trente pices de canon et
huit mille soldats furent tenus en chec par douze cents hommes arms de
fusils. La nuit descendit lentement sur les rues sans arrter la
fusillade, pendant que les maisons s'effondraient sous une pluie de fer.

--On a tourn notre barricade, dit tout  coup Robin, tonn de ne plus
entendre les balles ricocher contre les murailles.

En effet, le tumulte qui se faisait entendre derrire eux, vers le
centre de la ville, prouvait que l'ennemi avait trouv ailleurs un
passage.

M. Srent regarda son fils. L'enfant s'tait battu tout le jour avec un
calme qui n'tait gure de son ge et qui attestait chez lui une
bravoure parfaite. Si, profitant de la circonstance, ils rentraient chez
eux, qui pourrait les blmer? N'avaient-ils pas fait leur devoir?

Plusieurs maisons brlaient, clairant les rues troites d'une lueur
intermittente et sinistre.  cette clart, le visage du jeune homme
paraissait celui d'un jeune hros.

--Retournons chez nous, Daniel, dit tout bas le pre.

--Y pensez-vous, mon pre? rpondit le fils avec surprise. Nos camarades
qui taient l tout  l'heure nous ont quitts pour rallier les
francs-tireurs... Les entendez-vous dans la rue d'Angoulme?

Le chant de la _Marseillaise_ s'levait au-dessus des ruines, au-dessus
des flammes, coup seulement par le crpitement de la fusillade.

--Allons, allons! cria Daniel, qui partit en courant.

Son pre le suivit et le rejoignit au moment o clatait une nouvelle
dcharge.

--Emmenez l'enfant! cria Robin, qui les reconnut  la lueur d'un nouveau
brasier qui s'allumait tout prs.

Et il se jeta instinctivement au-devant des deux hommes. Un Prussien,
qui se tenait  la fentre d'une maison ventre, visa Daniel, qui tomba
roide.

--Misrable! cria Robin en tirant de sa ceinture son pistolet de combat.

Le coup partit, et le Prussien disparut dans l'intrieur de la maison.

M. Srent, son fils dans les bras, s'tait retir sous la porte de
l'htel du Grand-Monarque, entr'ouverte pour laisser entrer quelques
fugitifs.

--Ah! monsieur Srent, votre fils n'est pas mort? s'cria une femme, les
yeux pleins de larmes.

Daniel ouvrit les yeux. L'incendie faisait  la ville un plafond
lumineux. Le pre vit que la balle avait tranch la carotide; le sang
s'chappait en jets vermeils et rguliers.

--Ma mre, firent les lvres du jeune homme, et Marine, l'enfant...

Du regard il implorait son pre, qui se pencha sur lui et lui donna le
baiser de paix.

L'instant d'aprs, de lui-mme il ferma les yeux, peut-tre pour ne pas
voir la lueur sauvage es flammes, et mourut.

--Je l'emporte chez moi, dit M. Srent.

On ne se battait plus; un silence mortel rgnait sur la place. L'ennemi
vainqueur s'avanait avec prcaution, de peur d'une nouvelle surprise.
Le pre emporta son fils jusque chez lui sans rencontrer d'obstacles.
Ceux qui le virent passer se dirent peut-tre que cet homme avait assez
pay sa rsistance; peut-tre aussi n'osrent-ils pas l'arrter.

Lorsque M. Srent arriva  la porte de son jardin, il trouva sa femme
sur le seuil. La maison, un peu isole, la dernire d'une rue sur la
crte du coteau, n'avait t visite que pour la forme. La mre
attendait le retour de tout ce qu'elle aimait.

--Bless? dit-elle en voyant apparatre le groupe funbre.

M. Srent ne rpondit pas, alors elle prit doucement la tte de ce jeune
corps flexible encore et qui roulait entre ses mains pieuses, et,
portant sa part du fardeau, elle entra dans la maison. Ils dposrent
Daniel sur le grand divan du salon, o il avait pass tant d'aprs-midi
d't  lire, paresseusement couch.

--Il s'est bien battu? demanda madame Srent.

--Comme un hros!

--Mon Daniel, mon beau garon, mon fils! murmura la mre en se penchant
sur le jeune cadavre qu'elle treignit. Comme un hros... O mon fils!

Et elle pleura pendant que le pre, accabl, sans larmes, contemplait
son dsespoir.

Ils furent bientt arrachs  leur triste contemplation. L'incendie
dvorait la ville entire. Allum mthodiquement, de deux en deux
maisons, pour mieux assurer la destruction d'une ville qui avait os se
dfendre, il jetait dans le ciel des milliers de flammches qui
illuminaient dix lieues d'horizon. Mais l'ennemi n'entendait pas pour
cela coucher  la belle toile, et la demeure de M. Srent, pargne par
le feu, offrait un asile fort agrable.

--Vous n'entrerez pas ici! dit le pre au premier qui se prsenta sur le
seuil du salon o gisait Daniel.

L'officier jeta un coup d'oeil sur le cadavre, fit le salut militaire et
se retira. Le reste de la maison suffirait.

Le soleil du lendemain se leva sur de telles ruines qu'il ne semblait
pas possible de ressusciter jamais la ville morte; mais cette dsolation
tait bien peu de chose auprs de celle qui remplissait le coeur des
parents de Daniel.




IX

Lorsque la nouvelle de l'attaque et de la dfense de Chteaudun
arrivrent  Genve, Breuil essaya de les cacher  sa femme. Depuis leur
dernier entretien dsagrable (c'est ainsi qu'il le dsignait dans ses
souvenirs), celle-ci n'avait plus fait la moindre allusion aux
vnements; mais il la voyait devenir de jour en jour plus triste.
Cependant les faits qui donnaient  leur petite ville une si clatante
et si douloureuse notorit n'taient pas de ceux qu'on peut tenir
secrets; Breuil se chargea de les rvler lui-mme  Marine; avec
beaucoup de prcautions, en attnuant les dtails odieux, il lui raconta
ce qui s'tait pass. Elle l'couta, les yeux pleins d'angoisse.

--Donne-t-on les noms des morts? dit-elle.

--Non, ma chre Marine... Mais vous n'avez rien  redouter pour les
vtres.

--Je sais bien que si, dit-elle entre ses dents serres.

Mais elle n'insista pas.

--Quel malheur! continua Breuil pour ne pas la laisser sur une si
pnible impression; quel malheur que notre pauvre petite ville ait
hberg les francs-tireurs! Autrement, comme ville ouverte, elle et t
pargne!...

--Je croyais, dit ironiquement la jeune femme, que le roi Guillaume n'en
voulait pas au peuple franais?

Breuil garda le silence.

--Enfin, reprit-il au bout d'un instant, ces francs-tireurs sont la
cause de bien des catastrophes, et notre fameuse leve en masse en
occasionnera bien d'autres...

--Mon ami, dit Marine, d'un ton suppliant, laissez-moi pleurer, je vous
en prie.

Quelques jours plus tard, la nouvelle de la mort de Daniel parvint 
Genve. Robin, adroit et prudent, avait propos  M. Srent d'emporter
ses lettres  Tours, o il se rendait pour se faire incorporer dans
quelque corps en formation; il avait russi dans sa tentative, et c'est
de cette faon que Marine apprit dans quelles circonstances elle avait
perdu son frre.

Sa douleur fut profonde: ces jeunes frres, derniers venus dans la
maison paternelle, ont pour la soeur plus ge l'attrait d'une sorte de
maternit plus indulgente et plus familire. Mais c'tait une noble
douleur, que le sentiment de l'honneur fait  la famille par ce martyr
du patriotisme levait  la hauteur d'un renoncement presque volontaire.
Breuil ne le prit pas si bien: il aimait Daniel, un peu comme on aime un
jeune chien, et bien peu s'en fallut qu'il n'accust Marine
d'insensibilit. Celle-ci prit le deuil sans fracas et devint encore
plus grave.

Lorsqu'aprs deux jours de rclusion complte, la jeune femme reparut
dans la salle commune, le vieil Autrichien s'approcha d'elle avec
respect.

--La ville de Chteaudun a bien mrit de la patrie, madame, lui dit-il
en s'inclinant, et l'Europe entire le reconnat comme la France
elle-mme.

Madame Breuil rpondit par un salut muet. Tous les yeux taient fixs
sur elle; il y avait beaucoup de Franais dans ce vaste htel, mais
chacun sentit qu'entr tous, c'tait cette jeune femme frappe par un
deuil qui reprsentait la France.

Au bout de trois ou quatre semaines, Breuil s'aperut que la manire
d'tre des trangers qui habitaient l'htel n'tait plus la mme envers
les Franais qu'auparavant. Jusqu'alors une sorte de ddain avait
accompagn la politesse avec laquelle on les traitait pour la plupart:
politesse, parce qu'ils taient vaincus; ddain, parce qu'ils avaient
fait tout ce qu'il fallait pour l'tre. Mais depuis l'attaque de
Chteaudun, surtout depuis la bataille de Coulmiers, que les Allemands
s'obstinaient  n pas considrer comme une dfaite et qu'il leur tait
cependant impossible de faire passer pour une victoire, l'attitude des
trangers de toute nationalit avait chang.

--Votre M. Gambetta a vraiment excut des choses bien extraordinaires,
dit un jour un Amricain  Breuil en faisant une partie de billard.

Breuil n'en savait trop rien. Au fond, tout cela l'irritait
prodigieusement. Il et voulu que ce ft fini, archi-fini, enterr avec
cent pieds de terre par-dessus la tte;  cette condition, il et
peut-tre apport des fleurs sur le tertre funraire. Mais tant que cet
tre remuant, infatigable, prodigieux, ferait des discours et des
proclamations, tant qu'il soulverait les villes par la seule force de
son ardent patriotisme, Breuil serait ennuy, agac comme par un sourd
mal de dents, et n'aurait d'autre dsir que de ne plus en entendre
parler.

Novembre s'coula, puis dcembre. Le gouvernement s'tait retir de
Tours  Bordeaux, afin d'viter les hasards d'une surprise et de sauver
ce qui pouvait rester encore  sauver dans de si douloureuses
circonstances. Nos armes tenaient bon sur la Loire, et, dans le Nord,
elles inquitaient assez l'ennemi pour qu'il se demandt si la lutte
durerait toujours. C'tait peu pour ceux qui, les bras croiss,
regardaient en indiffrents cette lutte dsespre. Ceux-l qui
n'avaient rien fait, invitables et insupportables mouches du coche,
aprs avoir amrement raill les partisans de la rsistance,
s'tonnaient maintenant que la rsistance ne prt pas des proportions de
revanche. A les entendre, c'tait purement incurie ou incapacit de la
part de ceux que, moins d'un mois auparavant, ils traitaient de fous
furieux, si nos soldats, sans vtements, presque sans vivres, n'avaient
pas dj reconduit  coups de crosse de fusil les Allemands de l'autre
ct du Rhin.

--Mais que fait donc notre arme de la Loire? Et notre arme du Nord, 
quoi pense-t-elle? Et Bourbaki? Ils ne sont donc bons  rien?

Ces paroles rptes mille fois revenaient avec la rgularit d'un
balancier de pendule; Breuil, gagn par la contagion, les rptait  son
tour. Si Marine avait voulu, que de querelles elle et pu engager avec
cet homme qui, l'ayant prie de ne plus parler de la guerre, en parlait
lui-mme  tout venant et  elle-mme! Mais elle avait pris un grand
parti, celui de se taire, quoi qu'il put lui en coter. C'est sur son
oreiller, pendant les nuits o elle restait veille, immobile, les
yeux, ouverts, voyant comme une apparition les bourgs et les villes de
France flamber sous les obus, c'est  ces heures d'horreur qu'elle se
disait  elle-mme toutes les plaintes amres, dsespres, de son coeur
deux fois bris, comme Franaise et comme pouse.

Le 1er janvier, Marine refusa de descendre  la table commune. Tout ce
qui pouvait avoir un semblant de fte lui tait odieux. Elle supplia
Breuil de ne pas l'imiter, et il cda, prfrant d'ailleurs ne pas
rester en tte--tte avec cette femme silencieuse, qui ne disait rien
et dont les yeux brillaient de fivre. Quand le garon d'htel, cravat
de blanc et la bouche en coeur, posa devant la jeune femme la soupire
fumante dont il levait le couvercle, lorsque la vapeur odorante se
rpandit dans la chambre, Marine se sentit dfaillir. Elle fit un signe,
et le garon, refermant la porte, la laissa seule.

Ce simple dtail matriel d'un dner succulent servi  cette heure et ce
jour avait achev de briser son courage. Elle ferma les yeux et vit
disparatre comme un dcor de ferie les murs, les montagnes et les
plaines, tout ce qui la sparait de Paris. Elle vit dans les maisons
pauvres les enfants hves tendre la main  leurs parents pour obtenir le
morceau de pain grossier qui formerait tout leur repas; elle vit les
batteries allemandes canonner nos forts qui se dmantelaient; elle vit,
sous la neige qui recouvrait comme un grand linceul ce Paris si vivant
et si grand dans les arts comme dans la vie politique, les avant-postes
glacs dans leur devoir inexorable, les familles sans feu, les deuils
sans nombre, toute la dsolation d'une catastrophe sans exemple, et elle
se sentit frissonner jusqu'au fond de ses moelles.

Le garon rentrait, portant autre chose; pendant qu'il ouvrait la porte,
une bouffe de bruit monta par l'escalier. Cliquetis d'assiettes,
bouchons qui sautaient, voix grossires ou joyeuses, clats de rire de
jeunes filles...

--Fermez cette porte, dit Marine, et emportez cela; je ne dnerai pas.




X

A la mme heure, Marc Dangier, qui tait de grand'garde ce jour-l,
marquait le pas dans la neige durcie, o les pieds des oiseaux avaient
trac de fantastiques dessins qui rappelaient les caractres
cuniformes. Il marchait vite pour se rchauffer, car le froid le
mordait cruellement, et, tout en guettant de l'oeil le coteau de
Chtillon qu'il avait en face de lui, il pensait  toutes les choses
douces et tristes du pass! Que Marine tait digne et charmante dans ces
jours de joie o ni la France ni la jeune fille n'avaient connu le
contact de l'tranger! Dans sa pense, il unissait volontiers ces deux
amours si cruellement prouvs tous les deux; c'est quand il entrevoyait
la dlivrance qu'il poussait un soupir, en se disant que, quoi qu'il
arrivt, la patrie reprendrait un jour possession d'elle-mme, tandis
que celle qu'il aimait tait  jamais la femme d'un autre.

--Que fait-elle  prsent? se demandait-il pour la millime fois,
lorsque sur la neige, assombrie par la nuit, mais toujours lumineuse, il
vit s'avancer, venant de Paris, une forme mince qui marchait vite.

--Qui vive? cria-t-il machinalement en s'arrtant dans sa promenade.

--C'est moi, Marc; la tante Dangier, rpondit une voix faible et douce
qui prenait, en traversant l'air glac, une limpidit mystrieuse.

--Vous, ma tante? A cette heure,  cette distance! Oh! ma tante chrie,
faut-il que vous ayez perdu la tte!

Il l'embrassait de toutes ses forces. Ne reprsentait-elle pas Paris,
cette vaillante petite femme si frle qu'un enfant l'et fait tomber en
la poussant un peu fort; Paris et la famille, et la vie elle-mme, qui
venaient aux grand'gardes, puisque les grand'gardes ne pouvaient venir 
eux?

--Je suis venue te souhaiter une bonne anne, dit mademoiselle Dangier
en retournant avec son neveu vers la cahute qui servait de poste. Quand
je suis rentre dans Paris, j'ai apport bien des petites provisions. Il
faut que tu fasses un bon petit dner, n'est-ce pas, Marc? Elle tirait
d'un panier nne petite bote de thon marin conserve pour ce jour avec
un soin jaloux, six pommes de terre cuites sous la cendre, deux biscuits
de Reims, et surtout une bouteille de vieux clos-vougeot, qu'elle posa
avec orgueil sur la table boiteuse.

--Il n'y a plus que celle-l, mon neveu; c'est toi qui la boiras.

--O ma tante! fit Marc en pressant sur son coeur la vieille demoiselle
qui souriait, les yeux brillants.

--Et maintenant je m'en retourne. La nuit est venue, et ce n'est pas
sr, par ici; il y tombe des obus.

Le canon ennemi ponctuait leurs phrases par des coups espacs. Marc
regarda la plaine blanche qui le sparait de Paris.

--Si loin, ma tante, toute seule... Derrire eux,  quelques centaines
de mtres, un obus tomba dans la neige.

--Allez, allez vite, lui dit-il en l'embrassant. Je n'aurai pas de repos
que je ne vous aie vue dpasser le fort. Et merci, ma tante, merci!

Elle partit, trottant menu, s'embarrassant parfois les pieds dans sa
robe que la gele rendait dure comme un morceau de carton, et se
retournant souvent pour regarder le point noir qui reprsentait son
neveu. Elle devenait de plus en plus petite aux yeux du veilleur
solitaire et disparut enfin sous l'ombre du fort.

Marc regarda le dner apport par la prvoyante tendresse de la vieille
parente. Il avait faim et n'osait toucher  ces mets qui lui semblaient
d'un luxe inou.

--Nous partagerons avec les camarades, se dit-il.

Son oeil s'arrta cependant sur la vieille bouteille. La tante Dangier
avait eu soin de la dboucher, et le bouchon tait facile  retirer.
Marc prit un verre dans un coin, le frotta avec de la neige pour en
enlever toute souillure; puis il y versa un doigt du liquide gnreux,
qu'il regarda par transparence  la lueur de la lanterne sourde.

C'tait un vin couleur de rubis, dpouill, clair, brillant comme le
sang mme de la vieille France toujours fconde et qui porte dans ses
veines une vie qu'on ne peut puiser. L'ennemi foulait les coteaux de
Bourgogne, mais empcherait-il jamais les ceps de porter  l'automne une
vendange  faire crouler les pressoirs?

--France, je te salue! fit Marc en se dcouvrant. Marine,  votre sant!

Deux obus tombrent  droite et  gauche, en arrire de la cahute; mais
il y tait accoutum et n'y prit point garde.




XI

--Paris a capitul, dit Breuil en entrant, le 29 janvier, dans la
chambre de sa femme. La guerre est enfin termine, Marine; nous allons
pouvoir rentrer chez nous!

La jeune femme, encore au lit, se souleva sur le coude et regarda son
mari de ses yeux agrandis par la souffrance et cerns par les longues
larmes.

--Chez nous! dit-elle. Ce qui tait autrefois chez nous, ce qui est
maintenant le chez eux des ennemis!

--Ils s'en iront bientt, et nous reprendrons possession de tout ce qui
nous appartient... Marine, ajouta-t-il plus bas en s'approchant plus
prs, j'ai eu du chagrin, tout ce temps, sans te le dire... Il m'a
sembl que...

Il s'arrta. Ce qu'il avait  dire tait si dlicat, si tnu, qu'il ne
savait comment le formuler. Sa femme le regardait, les yeux pleins d'une
tendre piti.

--Que t'a-t-il sembl, mon pauvre Louis? dit-elle.

Sa voix tremblait, pleine de larmes.

--Je t'aime plus que tout au monde, Marine, tu le sais. Peut-tre n'ai
je pas t habile  te le dire ou  te le faire sentir, mais tu es pour
moi le commencement et la fin de tout... Et toi, tu aimes quelque chose
plus que moi...

Elle se taisait, le regardant toujours, et de grosses larmes roulaient
lentement sur ses joues ples.

--Tu aimes la patrie plus que moi, Marine, et je ne sais pas si c'est
bien ou mal, mais j'en ai cruellement souffert. Tu as une me hroque,
toi; moi, je ne sais que t'aimer, je ne suis pas un hros...

--Il n'est pas besoin d'tre un hros, dit Marine avec douceur et tout
bas. Tu m'aimes, mon cher mari, je le sais, et moi aussi, je t'aime.

Elle poussa un profond soupir et tendit  Louis sa main amaigrie, qu'il
pressa sur ses lvres.

--Vois-tu, Louis, reprit-elle sans lcher ses doigts, pendant les six
mois qui viennent de s'couler, tu n'as jamais compris ce que je
ressentais. C'est peut-tre ma faute. J'aurais d te l'expliquer, au
lieu de me taire quand tu n'tais pas de mon avis, mais nous tions
maris depuis si peu de temps que je ne savais mme pas te dire ce que
je sentais. Tu es jaloux, de la France? Oh! cher, si tu savais combien
peu cet amour ressemble  celui que je te porte! Elle, je l'aime comme
une mre, comme un tre fort et sr, qui nous protge et nous enveloppe
de de ses bras; toi...

Elle ne put continuer. La vritable expression de sa pense et t que
Louis tait envelopp de ses bras  elle, que son amour d'pouse avait
fait place  un sentiment de piti douloureuse, que c'tait lui,
l'enfant faible et imparfait, mais aim toujours, pour lequel les mres
ont cette tendresse compatissante qui ne s'puise jamais. Elle ne
pouvait lui dire ces choses; elle lui tendit les bras au lieu d'achever
sa phrase, et sur la tte penche de Breuil, qui reposait sur son
paule, elle laissa rouler deux de ces larmes qu'elle versait tout 
l'heure encore sur les malheurs de son pays.

--Mais tu m'aimes? insista Breuil en la regardant avec l'expression de
la prire.

--Oui, je t'aime. Tu as raison: nous retournerons chez nous, nous
mnerons une vie normale, nous reprendrons les habitudes et les gots
d'autrefois, et nous redeviendrons nous-mmes. Nous sommes malades, mon
cher mari. Moi, du moins, je suis brise, brise...

Elle se laissa appuyer contre le coeur de son poux et ferma les yeux.
Oh! si elle pouvait trouver l, un jour, quand ils seraient sortis de
ces dsastres, le soutien et la consolation pour les autres preuves,
celles qui viendraient, les invitables peines de la vie!

mu par cette effusion de tendresse, d'autant plus prcieuse que Marine,
mue, tout enveloppe des pudeurs de la jeune fille, lui avait rarement
laiss lire au fond de son me, Breuil se sentit plein de joie.

--Nous avons fait un bien mauvais rve, ma chre femme, lui dit-il; mais
tu as raison: nous allons rentrer dans la vie et nous serons heureux,
car j'ai la ferme volont de te rendre heureuse.

Une dtente gnrale s'tait faite dans les esprits, et tout le monde 
Genve semblait soulag par la pense que la guerre allait enfin finir.
Le bruit se rpandit dans la journe que l'arme de Bourbaki venait de
franchir la frontire et de se rfugier en Suisse. Un grand mouvement
s'leva tout  coup dans les mes en faveur des soldats prouvs par
tant de souffrances. Les paysans qui avaient vu tomber parmi eux cette
nue de malheureux montraient un dvouement et une charit au-dessus de
tous les loges. Les habitants des villes ne furent pas moins gnreux,
et chacun donna son obole. Des troncs furent installs partout pour
recevoir les offrandes, et les qutes se multiplirent sous l'initiative
de tous ceux qui,  un titre quelconque, pouvaient peser sur l'opinion.

Breuil avait cout les rcits et lu les journaux sans rompre le
silence. Le soir de ce jour, aprs le cigare qui suivait le dner, il
vint rejoindre sa femme avec un air de mystre heureux sur le visage.

--Sais-tu, lui dit-il avec une gravit feinte que dmentaient ses yeux
brillants, combien nous avons dpens depuis que nous sommes ici?

--Non, fit Marine; est-ce que nous serions  court d'argent?

--Pas le moins du monde. Nous avons vcu comme de vrais cnobites, et,
bien que l'hospitalit des htels suisses n'ait rien de commun avec
celle de la Dame blanche, nous sommes encore  la tte d'une somme fort
respectable. Tu sais qu'au commencement, j'avais fait venir ici
non-seulement de l'argent, mais des titres; tu as refus des trennes:
tu ne vas pas refuser ce que je t'apporte pour l'arme de l'Est?

Il dposa sur les genoux de sa femme un petit paquet de valeurs, qu'elle
regarda avec tonnement.

--Nous les vendrons demain matin, continua-t-il joyeusement, et, si tu
n'as pas d'objections  un petit voyage?...

--Eh bien? faisaient les yeux de la jeune femme.

--Nous irons porter cela nous-mmes aux rfugis de Bourbaki, conclut
Breuil d'un air triomphant.

Avec un faible cri de joie, Marine se leva et sauta au cou de son mari.

--Ah! que tu es bon! dit-elle en l'embrassant. Mais c'est beaucoup
d'argent, cela?

--Oui, ma chre femme, c'est la dme de notre anne. Trouves-tu que ce
soit de l'argent mal employ?

Marine sourit et l'embrassa encore une fois pour toute rponse.

--Nous irons demain, alors? dit-elle.

--Ds que j'aurai vendu les valeurs.

En effet, le lendemain, ils partirent; le train leur semblait bien lent;
il n'allait pas vite en vrit, et leur impatience tait grande.

Ils durent s'arrter pour passer la nuit, et ce n'est que dans la
matine du surlendemain que dans les rues de Porrentruy ils virent des
hommes amaigris, dguenills, dont les yeux brillaient d'un feu sombre.

--Ce sont nos soldats! dit Marine  voix basse en se serrant contre son
mari x le coeur plein d'une indicible piti.

Louis Breuil les contemplait avec un tonnement si douloureux qu'il ne
trouvait plus de paroles. C'tait l une arme? Ces hommes mal vtus,
arms tant bien que mal, qui avaient couch pendant des semaines dans la
boue des ravins ou sur la neige des gurets, c'taient nos soldats?
Jamais il n'avait vu dans sa pense la guerre sous cette forme trange.
Il semblait  Breuil, comme  tant d'autres, que les armes, revtues
d'uniformes plus ou moins brillants, devaient marcher  l'ennemi comme 
la parade; nos dfaites, malgr les rcits des journaux, avaient laiss
dans son esprit l'impression de parties perdues sur un chiquier, et
tout  coup voil qu'il touchait du doigt les ralits de la guerre!

--Donne, donne, dit-il  Marine qui essuyait du bout de ses doigts
gants les larmes amasses dans ses yeux; donne-leur l'argent...

--Je n'ose pas, rpondit-elle. Ce ne sont pas des mendiants, Louis; ce
sont des soldats.

Breuil tourna la tte de ct et d'autre et aperut un marchand de
tabac. Quittant le bras de sa femme stupfaite, il entra dans la
boutique et reparut bientt, les poches gonfles de paquets de cigares.

--On peut au moins leur offrir du tabac, dit-il en souriant, heureux de
sa bonne ide.

Mais quand il fallut prsenter son offrande, il se trouva tout empch.
Les passants le regardaient avec une certaine curiosit; les rues
fourmillaient de monde, et pourtant il chercha pendant un instant un
visage franais qui l'encouraget. Avisant enfin un tout jeune homme,
g de vingt ans  peine, il lui tendit un paquet de cigares.

--Fumez-vous, mon ami? lui dit-il en hsitant.

--Oui, monsieur, je vous remercie, rpondit le gars en acceptant avec un
visible plaisir.

--Ah! que je suis content! s'cria Breuil. C'est moi qui vous remercie!

D'autres s'approchrent, et Louis eut vite fait de distribuer sa
provision. Escort alors par des sourires bienveillants, il se rendit 
l'htel de ville. Lorsqu'il dut dposer la somme qu'il avait annonce,
il tira de sa poche le portefeuille qui la contenait; puis, au moment
d'en sortir les billets de banque, il s'arrta et le tendit  sa femme.

--Donne-le, toi, lui dit-il tout bas; c'est toi qui l'offres, et non pas
moi.

Les yeux de Marine s'emplirent de larmes. Qu'il tait bon, et qu'il
mritait d'tre aim, malgr ses faiblesses et ses imperfections!

--Non, rpondit-elle en repoussant doucement le portefeuille. Mets, si
tu veux, le nom de M. et madame Breuil; mais c'est bien toi qui as eu la
pense...

Ils rentrrent  Genve le coeur plein d'motions tranges. Louis tait
plus silencieux que de coutume,  ce point que plus d'une fois Marine
s'en tonna et le fit causer, afin de s'assurer qu'il n'prouvait aucune
douleur secrte. Il ne souffrait pas, elle le vit bien; mais un travail
mystrieux s'accomplissait au fond de lui-mme  son insu, et plus d'une
fois la jeune femme vit dans les yeux de son mari une question vague 
laquelle elle et voulu rpondre... Mais cette question ne fut jamais
formule.




XII

La locomotive tourne du ct de la France s'branla lentement. Marine
mit la tte  la portire pour voir encore une fois le Lman, si bleu,
si pur, et les montagnes qui lui font ce cadre merveilleux. L'Arve mla
ses eaux jaunes  celles du Rhne; puis, le train prcipitant son
mouvement, les collines, les rochers  pic, les massifs boiss et le
fleuve lui-mme parurent emports dans une course rapide. Madame Breuil
se rassit et regarda son mari. La paix tait faite;  quel prix? Nous
n'avions pas le droit de l'oublier, tant qu'un pouce de terre franaise
resterait au pouvoir des vainqueurs; mais elle tait faite, et les
exils pouvaient rentrer dans leurs foyers, Breuil ne se sentait pas de
joie. Comme un enfant retenu longtemps dans l'immobilit, il prouvait
un besoin irrsistible de mouvement et de bruit. Marine tait srieuse
et presque recueillie.

--Nous rentrons enfin chez nous! lui disait  demi-voix son mari de
temps en temps.

Elle souriait en rponse, mais son sourire tait grave, et il et suffi
de bien peu de chose pour le voir remplac par des larmes.

La frontire fut franchie sans encombre. En remontant dans un wagon,
Louis aperut un drapeau tricolore et reut soudain au coeur une
commotion inattendue. Depuis combien de temps ne les avait-il pas vues,
ces trois couleurs, autrement qu'au-dessus de la porte du consulat
franais ou bien aux talages des marchands! Un flot de souvenirs
l'assaillit brusquement: souvenirs d'enfant et de jeunesse. Jadis son
pre, le tenant par la main, lui avait montr un rgiment qui passait,
musique en tte. bahi, le petit garon regardait les pantalons garance,
qui marquaient si bien le pas, lorsque son pre, se dcouvrant lui-mme,
lui avait fait ter son chapeau.

--Salue le drapeau, mon fils, avait-il dit, c'est la France qui passe!

Qu'il y avait longtemps! Par quel mystre ces paroles ensevelies au plus
profond de la mmoire d'un enfant de cinq ans ressuscitaient-elles tout
 coup avec tant de puissance qu'il lui semblait lire dans les plis du
drapeau fan, tristement suspendu  une hampe dcolore: c'est la
France?...

Le train roulait depuis longtemps qu'il mditait encore, se demandant
pourquoi son pre n'avait pas vcu pour l'lever. Ce pre, peu connu, se
confondait dans ses souvenirs avec le drapeau, le rgiment en marche et
mille choses passes...

Avec une impression de souffrance confuse, il passa la main sur ses yeux
et regarda Marine. Elle abreuvait ses regards de la terre de France; le
ciel lui paraissait plus bleu, les eaux plus limpides; les gazons
verdissants au soleil dj chaud de ces premiers jours de mars lui
semblaient sacrs comme ceux d'un temple; malgr la tristesse qui ne la
quittait gure, malgr le deuil de Daniel, si affectueusement port,
Marine ne pouvait se dfendre d'une secrte allgresse. Elle avait vingt
ans  peine, elle allait revoir ses parents, et l'tranger, laiss loin
derrire elle, tait dsormais remplac par la patrie. Les deux poux
changrent un sourire et bientt se mirent  causer  voix basse, car
pas une place du train n'tait vide.

Ils s'arrtrent  Lyon pour y concerter un plan de voyage qui leur
permt de gagner Chteaudun avec le moins de fatigue et de difficults
possible, et le lendemain ils reprirent leur route aprs s'tre arms
d'une patience inbranlable contre les difficults de tout genre qui ne
manqueraient pas de surgir.

Ils firent un chemin assez considrable sans ressentir d'autres ennuis
que ceux qui provenaient de la lenteur des trains, des arrts forcs,
des buffets mal garnis; puis, un matin, au moment o Marine, qui avait
dormi une heure ou deux, ouvrait les yeux sous un rayon de soleil, elle
aperut par la portire, en face d'elle, dans la gare, un casque 
pointe...

--Oh! Louis! dit-elle en se levant brusquement, les Prussiens!

Rveill en sursaut, Breuil se leva aussi, saisit la main de sa femme et
regarda.

C'taient les Prussiens en effet; au lieu du classique gendarme coiff
d'un tricorne, c'taient deux soldats vtus de noir qui faisaient la
police de la gare.

--Chez nous! dit Marine d'une voix touffe; l'tranger chez nous, en
matre...

Ses doigts s'enfonaient dans la main de Breuil comme des doigts de
mtal. Muet, il regardait toujours et pour la premire fois comprenait
l'horreur de l'outrage. Les rfugis de Porrentruy lui avaient rvl la
guerre; les Prussiens de cette petite gare lui rvlaient l'invasion.

--Monsieur et madame descendent? fit le chef de train en s'arrtant
devant eux: dix minutes d'arrt, buffet.

En mme temps, Breuil et sa femme firent un signe ngatif. Il leur tait
absolument impossible de se trouver face  face, coude  coude, avec ces
hommes noirs.

Le train reprit sa marche; mais l'impression funbre tait reste. De
gare en gare, ils virent reparatre dsormais les sinistres silhouettes;
sur les routes,  mesure qu'ils approchaient, ils voyaient galoper des
cavaliers allemands; dans les haltes, ils entendaient la sonnerie des
clairons aigus. L'obsession de l'occupation trangre les avait saisis
tout  coup comme un coup de foudre, et ne devait plus les quitter de
longtemps.

Bientt il n'y eut plus de chemins de fer; il fallut recourir  des
voitures publiques quand c'tait possible, particulires quand on en
trouvait. C'tait un supplice plus horrible encore, car il fallait
s'arrter, parlementer, coucher dans de petites villes o la nue
d'uniformes noirs reparaissait aussi lugubre et aussi paisse que des
sauterelles en temps de moisson. Il fallut entendre la langue odieuse,
subir les rires grossiers de ces balourds qui vous insultaient et que
l'on ne comprenait pas.

--Je n'aurais jamais cru que ce ft si pouvantable, dit un soir Breuil
en se laissant tomber dans un fauteuil (c'tait  Orlans, leur dernire
tape, car ils espraient atteindre Chteaudun le lendemain). C'est
comme un cauchemar horrible, et je t'assure, Marine, que c'est
infiniment pire qu' Genve!

--Oui, rpondit la jeune femme, parce qu' Genve tu n'y pensais pas;
mais moi qui y pensais toujours, j'ai eu ce cauchemar ds la premire
heure!

Louis regarda sa femme avec un sentiment nouveau. En effet, elle lui
avait parl de choses semblables; elle lui avait dpeint le foyer viol,
le sol maternel profan. Il n'aimait pas  l'entendre alors; cela lui
paraissait du mlodrame, de la sensiblerie, quelque chose de romanesque
et de ridicule... Ridicule... n'avait-il pas prononc ce mot, un jour?
Si elle avait ressenti pendant tout l'hiver ce qu'il ressentait
maintenant, cette jeune femme qu'il aimait avait prouv de cruelles
souffrances, et cela sans jamais profrer une plainte...

--Tu as terriblement souffert, alors! lui dit-il, traduisant
littralement sa pense.

Elle fit un petit signe de tte et vint poser ses deux mains fraches
sur les yeux de son mari, afin qu'il ne la vt pas pleurer. Cache
derrire le fauteuil, elle essuya rapidement ses larmes et lui parla
d'autre chose, pour le distraire. Aprs avoir tant dsir de lui faire
partager ses douleurs, elle avait peur maintenant de le voir souffrir.

Le lendemain, la nuit tombait lorsqu'ils arrivrent  Chteaudun. La
tte penche en dehors de la mauvaise petite voiture de louage qui les
amenait, ils regardaient la chre silhouette, qui leur paraissait
trangement change. Pendant cette journe, ils avaient vu bien des
ruines, bien des dcombres, bien des murs de jardins et de parcs percs
de meurtrires; ils avaient fait leur chemin de croix dans ce riche pays
si cruellement prouv; mais rien ne leur avait caus l'indicible
motion qu'ils ressentirent en voyant les maisons familires dvastes
et dsoles.

Ils mirent pied  terre devant la petite porte dont Breuil avait jadis
tir la sonnette avec tant d'hsitation: ce fut Marine qui sonna. Que de
souvenirs douloureux! La dernire fois qu'ils avaient franchi ce seuil,
c'tait le soir de leur mariage. Gaston et Daniel les escortaient.
Maintenant, Gaston, bless au bras, attendait sa gurison dans une
ambulance, et Daniel...

Ils entrrent muets dans la maison muette. Au bruit que fit la porte en
l'ouvrant, madame Srent parut sur le seuil de la salle  manger.

--Mre, fit Marine, c'est nous...

Une treinte silencieuse, ternelle, et ce fut tout. M. Srent sortit de
son cabinet de travail et embrassa ses enfants; puis ils se
dbarrassrent de leurs vtements de voyage et s'assirent autour de la
table de famille.

Que tout tait chang! Le pre et la mre, jusque-l joyeux et forts,
avaient pli sous le faix des chagrins: leurs cheveux avaient blanchi;
malgr leur ge encore peu avanc, car ils s'taient maris jeunes, ils
ressemblaient  des patriarches. Le repas fut grave; on avait trop  se
dire pour parler  l'aventure, et quand M. et madame Breuil montrent
aux chambres qui leur avaient t prpares, ils eurent l'impression que
la maison entire tait un tombeau.

Le lendemain, de bonne heure, Marine entra chez sa mre.

--Allons voir Daniel, lui dit-elle.

Elles se rendirent au cimetire, et madame Srent s'arrta devant une
tombe couverte de branches de sombre verdure. Les premires fleurs de
mars, apportes de la veille, tranchaient sur ce fond sombre comme des
toiles d'or et d'argent.

Pendant que les deux femmes contemplaient le tertre, un pas rapide se
fit entendre derrire elles et Breuil se montra. Aprs un instant, ils
reprirent ensemble le chemin de la maison.

--Pourquoi ne m'as-tu pas emmen? dit Louis doucement  sa femme.

Marine ne rpondit rien. Pourquoi, en effet? Elle ne le savait pas. Elle
le regarda comme pour lui demander pardon, et ils rentrrent silencieux.




XIII

Le printemps venait pourtant; au milieu des nouvelles angoisses causes
par l'insurrection de Paris, les cerisiers et les pruniers s'taient
couverts de fleurs, les semailles d't formaient dj sur le sol un
tapis velout; l'homme avait saccag les moissons, la nature rparait
son oeuvre de dvastation, et la vie sourdait partout, dans les bois, au
bord des ruisseaux et dans les mes. Gaston revint  la maison
paternelle et raconta des histoires inoues, invraisemblables, vraies
pourtant. Breuil avait mis les ouvriers dans sa demeure, qui demandait
de nombreuses rparations de toute espce; bien qu'elle n'et t ni
bombarde ni incendie, le pillage et la grossiret allemande l'avaient
rendue inhabitable pour longtemps. Cependant le coeur de l'homme est
ainsi fait que Louis prouvait plus de joie encore  retrouver intacts
les objets prcieux et les meubles que M. et madame Srent avaient
sauvs en les faisant transporter chez eux ds le commencement, que de
colre  la vue des dgts commis.

Mai s'coula dans ces occupations. Enfin la province apprit que Paris
tait dlivr, et, peu de jours aprs, Marc Dangier arriva prs de ses
amis.

Breuil et sa femme habitaient alors de l'autre ct de la ville, mais
ils passaient la plus grande partie du temps auprs de leurs parents,
dont la douleur semblait un peu adoucie par leur prsence. M. Srent,
d'ailleurs, surcharg de travail et presque toujours absent, tait bien
aise de savoir Marine auprs de sa mre. Pauline avait annonc son
arrive; la famille se retrouverait au complet, moins le jeune hros qui
avait succomb.

Madame Srent tait sortie, Breuil avait accompagn son beau-pre et
Marine brodait sur la terrasse au bout de l'alle, quand Marc entra dans
le jardin. C'est avec un grand serrement de coeur qu'il foulait le
gravier de ces chemins, car il voyait marcher devant lui l'image d'un
autre homme qui avait t lui, et qu'il reconnaissait  peine. Tant de
sentiments, de sensations, d'ides nouvelles avaient germ en lui depuis
l'anne prcdente, qu'il ne savait pas ce qu'il allait prouver en
revoyant Marine. Il la trouverait sans doute au milieu de sa famille,
comme autrefois, et l'aborder ne serait pas difficile.

Aprs avoir visit la maison dserte, il prit l'alle de tilleuls; tout
au bout de cette obscurit, baigne dans la lumire de ce beau jour de
juin, abrite seulement du soleil par un grand parasol de toile plant
en terre, Marine brodait assidment, la tte penche, sans le voir. Les
plis de la robe de laine noire tombaient le long de la chaise; elle
restait immobile et comme endormie dans la douce chaleur de
l'aprs-midi. Marc sentit en lui un frmissement, et le vieil homme,
celui qu'il croyait ne plus connatre, reprit rsolument possession de
lui. Il aimait Marine autant qu'autrefois. Il avait cru vaincre cet
amour, il avait pens que la souffrance morale, les tortures physiques,
le temps, l'absence, tout ce qui tue enfin, avaient chang son me et
teint son amour..... Est-ce que quelque chose peut dtruire l'amour, en
dehors de l'homme lui-mme? Les circonstances, quelles qu'elles soient,
sont impuissantes  l'anantir, quand l'me n'est pas leur complice.
L'me de Marc n'avait jamais voulu oublier, et il n'avait pas oubli.

Il aurait prfr ne pas approcher. Quoi qu'elle pt lui dire, ce serait
au-dessous de ce qu'il lui disait, lui, dans sa contemplation mue et
cruelle, lui racontant tout ce qu'il avait endur loin d'elle: comment,
parfois, il s'tait cru le plus fort, et comme il avait orgueilleusement
proclam sa victoire sur lui-mme, et puis comment, tout d'un coup, sans
qu'il st pourquoi, l'image aime reparaissait, tellement matresse de
lui, tellement invulnrable dans sa puissance, qu'il se sentait absurde
et restait tout honteux de lui avoir disput le moindre coin de son me.

Elle releva la tte et, sous l'ombre des tilleuls, distingua cette forme
sombre. C'tait son mari, sans doute; pourtant il n'avait pas cette
haute stature... blouie par la rverbration du sable, elle abrita ses
yeux de la main pour mieux voir. Marc s'avana  grands pas et se trouva
en pleine lumire. Elle laissa retomber son bras, se leva et le regarda
de tous ses yeux...

--Bonjour, madame, dit Dangier en lui tendant sa main ferme, franche et
honnte.

S'il n'avait pas parl ainsi, elle allait peut-tre se jeter dans ses
bras en pleurant et lui demander comment il avait pu vivre au milieu de
tant d'angoisses; mais ce calme ou plutt cette apparence de calme lui
rendit tout son sang-froid.

Ils s'assirent  l'ombre du parasol de toile et se regardrent en
souriant.  certains moments de la vie, les motions de l'me atteignent
un tel degr d'intensit que les corps semblent avoir disparu; l'amant
le plus perdu peut se sentir aussi tranquille prs de celle qu'il aime
que si elle n'tait qu'une soeur. C'est ce que ressentit Marc  cette
minute qui allait dcider de son avenir. Il connaissait assez Marine
pour savoir qu'elle ne l'admettrait plus jamais auprs d'elle s'il
trahissait le moindre trouble; aussi fut-il plus calme qu'elle-mme.

La jeune femme, de son ct, en ce moment, ne se souvenait plus qu'il
l'avait aime; elle ne voyait en lui que le dfenseur de Paris, celui
qui pendant cinq mois ne s'tait jamais endormi sans visiter ses armes,
qui, lev pour les sciences, tait devenu soldat tout simplement parce
que c'tait son devoir. Marc personnifiait pour elle toute une part du
pays, ces milliers d'hommes qui, bourgeois, artistes ou paysans la
veille, s'taient rveills hros le lendemain. Elle avait tant de
questions  lui faire qu'elle ne savait par laquelle commencer; et
pendant ce temps, lui la regardait et pensait: Je ne l'ai jamais tant
aime qu'aujourd'hui!

--Je sais que votre pre se porte bien, lui dit-elle enfin; mais votre
tante, mademoiselle Dangier?

--Ma tante est remise de ses fatigues, rpondit-il; je n'ai jamais vu de
petit tre plus brave! Si vous l'aviez vue le 1er janvier,  six heures
du soir, quand elle est venue m'apporter mon dner de fte...

--Le 1er janvier,  six heures? demanda Marine; o tiez-vous?

--De grand'garde sous Chtillon; les obus pleuvaient, et ma petite tante
arrivait tranquillement, pataugeant dans la neige, avec son panier. Il y
avait une bouteille de vin vieux; j'en ai bu les premires gouttes 
votre sant. Et vous, que faisiez-vous?

--Je pensais  vous, rpondit simplement la jeune femme.

Marc plit; si elle lui parlait ainsi, comment pourrait-il soutenir son
rle jusqu'au bout?

--J'ai tant pens  vous, reprit-elle, pendant ces mois ternels o le
silence tait un supplice peut-tre encore plus affreux que celui de
recevoir de mauvaises nouvelles! Pourquoi ne nous avez-vous pas crit
par ballon? Il y a des quantits de gens qui ont reu des lettres sur
papier pelure.  Genve, tout un casier de la poste en a t plein, un
jour. Vous deviez bien penser que nous tions  Genve?

--Pourquoi Genve? demanda Marc.

--Parce que nous tions partis pour la Suisse et qu'une fois l, il n'y
avait plus moyen de s'carter; on avait trop envie d'tre  la source
des nouvelles. Dites, pourquoi ne nous avez-vous pas crit?

--Je ne pensais pas, rpondit Dangier sans lever les yeux, que ce ft
assez intressant.

Marine reut un coup au coeur. Hlas! Marc avait raison. Le monde est
ainsi fait que l'on doit garder le silence avec ceux qu'on aime le plus,
lorsque les convenances n'autorisent pas un babillage inutile et puril.
Marine savait, elle se le rappelait maintenant, et sentait bien qu'elle
ne l'avait vraiment jamais oubli une minute,--elle savait que Dangier
l'aimait plus que la vie, et, au moment o l'existence de chacun
dpendait du hasard, d'un obus ou d'une balle ennemie, il n'avait pas eu
le droit de lui adresser un suprme adieu!

--Soyons francs, dit-elle avec vivacit; ni vous ni moi ne sommes des
tres vulgaires; ddaignons les faux-fuyants. Si je n'tais pas marie,
vous auriez os. C'est donc parce que je suis marie? Croyez-vous que
cela m'empche d'avoir pour vous toute l'affection, toute l'estime
possibles?

--Elles sont donnes  un coeur profondment reconnaissant, dit Marc 
voix basse.

Gaston apparut; depuis qu'il ne portait plus son bras en charpe, il ne
se trouvait plus intressant, disait-il. Bientt toute la famille se
trouva runie  l'ombre des tilleuls.

--Pauline arrivera samedi, annona M. Srent, qui se montra avec une
dpche.

Cette journe fut presque joyeuse.

Pauline arriva en effet, et toute l'animation de la maison reparut avec
elle. Si douloureuse que ft pour elle l'absence ternelle du frre
qu'elle avait perdu, elle comprit ds la premire heure qu'il fallait
secouer, rveiller ces tres chers qui s'endormaient dans leur douleur;
elle fit violence  sa propre tristesse et se montra, comme jadis, la
vie de la maison. C'tait le mouvement incarn; elle et remu les tres
les plus pesants par sa propre activit communicative. A peine eut-elle
paru dans les rues de Chteaudun que les dmolisseurs activrent leur
besogne, jusque-l mene si lentement. Elle allait et venait, parlant
aux ouvriers, les encourageant, les faisant rire parfois, et des pans de
mur, jusque-l attaqus miette  miette avec le flegme beauceron,
s'croulaient avec fracas, soulevant des nuages de poussire et faisant
place  des terrains dblays, o l'on allait reconstruire.

--C'est gal, dit un jour Gaston, qui regardait ce spectacle en amateur;
ce serait dommage de tout rebtir; il faudra bien laisser par-ci par-l
quelques chantillons du style prussien, pour qu'on se souvienne. Mon
professeur de philosophie disait que la mmoire de l'homme a besoin
d'tre stimule par des adjuvants matriels; il me semble que voil des
adjuvants qui laissent peu  dsirer.

--Sois tranquille, fit Pauline. Le Grand-Monarque est un assez joli
chantillon de ce que tu appelles le style prussien. Et puis, il est
bien plac, juste au coeur de la ville, de faon que, de gr ou de force,
chacun le voie au moins deux fois par jour. Sans compter que la ruine
fait trs-bien au clair de lune, avec ses grandes fentres cintres; on
dirait une sorte de Colise... un Colise de province. Mais on fait ce
qu'on peut. J'ai dans l'ide que les Dunois n'oublieront pas.

Le lendemain tait un dimanche, et, suivant la coutume de famille, on se
runit pour dner chez M. et madame Srent. Marc, qui avait t
embrasser son pre, tait revenu pour ce jour-l; aprs le diner, on se
rendit au jardin pour prendre le caf. Involontairement la pense du
jeune homme se reporta d'un an en arrire,  ce jour o il avait vu
s'crouler ses esprances, et il tombait dans la mlancolie, lorsque
Pauline, qui l'observait sans en avoir l'air, le tira de ses
proccupations par quelques taquineries.

--Vous tes tous d'excellents parents et amis, dit-elle ensuite; mais,
si bons que vous soyez, aucun de vous n'a eu l'ide de me demander
comment j'tais arrive  Vienne et comment j'en tais revenue!

--Ma petite soeur, fit Breuil, nous n'avons jamais cess de correspondre
avec vous!

--Oui, mais les pripties? Car il y a eu des pripties! Figurez-vous
qu'au moment o vous m'avez mise en wagon  Genve, monsieur mon
beau-frre et toi, Marine, j'tais trs-malade; mais je ne vous l'aurais
dit pour rien au monde, car j'tais dcide  partir quand mme. Ce
voyage interminable, assommant, coup de points d'orgue  toutes les
stations! Vous n'avez pas ide de cela! Je passe sous silence les
petites misres; mais voil qu'arrive  Munich, je vois monter une dame
dans mon compartiment. J'avais envie de protester; car je ne sais pas si
vous avez une ide bien nette des longs voyages, mais se voir plusieurs
dames dans le mme wagon avec la perspective d'y rester douze heures,
c'est une des calamits les plus redoutables. Je regarde  la portire
et je m'aperois qu'on venait d'accrocher sous ma main droite
l'tiquette: Wagon des dames. Je n'ai pas de chance: toutes les fois que
j'ai le bonheur d'tre seule dans un wagon, vient quelque imbcile
d'employ qui fait de ce sjour l'asile de toutes les vieilles pcores
de l'univers. C'est ma figure honnte qui me vaut cela sans doute. C'est
une distinction flatteuse, j'en conviens, mais purement honorifique et
dont je me passerais volontiers. Il faut vous dire que je remorquais
depuis Genve une Autrichienne, pas trs-instruite, mais trs-bonne
femme et qui, en me faisant passer pour sa soeur, m'avait frauduleusement
introduite en Bavire et m'avait ainsi pargn le dtour que sans cela
j'aurais peut-tre t oblige de faire par l'Italie, pour gagner
Vienne.

La nouvelle arrive tait une femme de trente-cinq ans environ, grande,
blanche, massive et froide. A peine assise, elle tira de son sac une
quantit considrable de petits objets destins  lui rendre le voyage
plus agrable: des mouchoirs, des chles, de l'eau de Cologne (moi qui
l'ai en horreur), un petit peigne, un miroir, des gants trs-larges pour
tre  l'aise et une paire de pantoufles. Elle employait ses petits
bibelots avec un calme qui dnotait une grande habitude de la chose;--je
la regardais du coin de l'oeil sans broncher, malgr une certaine envie
de rire qui me prenait de temps en temps; enfin, lorsqu'elle se fut
convenablement installe pour la nuit, couche de tout son long et
couverte de chles, elle entama la conversation en allemand avec ma
compagne. Celle-ci lui apprit sans retard qu'elle avait habit Paris
pendant sept ans, mais que, lors de l'expulsion des Allemands, elle
avait t englobe dans la mesure gnrale et qu'elle avait d partir.

Alors, mes amis, la dame aux petits flacons commena un discours en
vingt points,  seule fin de prouver  ma compagne que les Franais
taient un peuple vil et corrompu, une lpre tendue sur la surface de
la terre; que le Seigneur, irrit de leurs crimes, avait rsolu de s'en
dfaire (comme lors du dluge) et qu'il avait suscit la Prusse pour
cette oeuvre de pit et de justice.--Nicht wahr? ajouta-t-elle en se
tournant vers moi.

--Pardon, madame, rpondis-je en franais; je comprends fort bien
l'allemand, mais je suis Franaise.

--Ah! vous tes Franaise? fit-elle en s'appuyant sur le coude pour
mieux me voir. Ah! je suis bien contente de trouver une Franaise; je
vous dirai des paroles que vous pourrez ensuite reporter  vos
compatriotes et qui leur feront sans doute du bien. Je parlerai franais
pour que vous me compreniez mieux. Je sais plusieurs langues; je suis la
femme d'un docteur en philosophie de Berlin; mon salon est un des plus
renomms de la ville, et je puis m'exprimer en franais avec la mme
facilit que dans ma langue maternelle.

Ce petit boniment, mes chers amis, m'aurait amuse en d'autres temps;
mais je n'avais pas l'humeur  la plaisanterie, et je rpondis
schement:

--Il est inutile de me parler quelque langue que ce soit, madame; vos
ides et les miennes ne peuvent avoir aucun point de contact; je crois
qu'il sera plus sage de garder le silence!

--C'est parce que vous ne voulez pas comprendre votre bien, me dit-elle
d'un ton svre; voil l'esprit d'orgueil et de sottise (je vous assure,
mes amis, que je n'exagre pas), l'esprit de frivolit, de vanit, qui
caractrise vos compatriotes! Vous ne voulez pas comprendre que le plus
grand service qu'on puisse vous rendre est de vous ramener au bien, de
vous inspirer l'humilit qui convient  des pcheurs tels que vous? Vous
n'avez pas voulu couter la vrit quand il en tait temps, et
maintenant voici qu' la voix de Dieu, le peuple allemand, messager des
colres clestes, s'est lev pour vous punir! Mais n'ayez aucune
crainte: lorsque nous vous aurons assez chtis, nous nous retirerons...

--Les mains vides? lui dis-je ironiquement.

--Vous pouvez railler, rpondit-elle avec la mme tranquille impudence;
c'est une preuve de plus de votre esprit frivole et tourn vers la
folie. Nous nous considrons comme l'ange Gabriel lorsqu'il fut arm par
l'ternel d'une pe flamboyante pour chasser Adam et Eve du paradis
terrestre. Sachez-le bien, ce sont vos vices qui vous ont attir tous
vos malheurs...

Elle parlait toujours, et je sentis une telle colre m'envahir que je
me demandais comment je m'y prendrais pour ne pas l'trangler. Je mis la
main dans ma poche, o se trouvait un petit couteau-poignard trs-affil
que Gaston m'avait achet ici mme  la foire, et,  la pense que
j'avais une arme, je me sentis tout  coup devenir trs-dangereuse.

--Madame, lui dis-je, je vous prie de vous taire.

Elle continua, comme si je ne lui parlais pas, de sa voix de
prdicateur. Je serrais trs-fort le petit couteau, encore qu'il ft
ferm.

--Madame, dis-je une seconde fois, je vous prie de vous taire.

Elle voulut continuer.

--Assez! lui dis-je en me levant.

Elle me regarda avec ddain; mais il faut croire que j'avais l'air
mchant, car tout  coup elle se lut, se retourna du ct de la paroi et
feignit de s'endormir.

--Et si elle avait continu? demanda Gaston.

--Je pense que je l'aurais tue, rpondit tranquillement Pauline. Avec
ma compagne nous l'aurions jete par la portire sur la voie. C'tait la
nuit. On n'aurait peut-tre rien su! Et puis, ma foi! tant pis pour
elle!

--Et pour toi! dit Marine.

--Oh! moi! fit Pauline avec un geste tourdi, je t'assure que dans ce
moment-l cela m'tait parfaitement gal! Si vous saviez comme pendant
tout l'hiver mon mari et moi nous tions insoucieux de notre vie! Mon
pauvre cher mari! Il est heureux  prsent. On vient de lui rendre son
lac... Il y a un peu plus d'eau qu'auparavant, mais il n'en a que plus
de coeur  l'ouvrage. Pendant ces longs mois il avait pourtant des
travaux importants  Vienne: eh bien, il ne s'en souciait pas du tout,
lui qui est si consciencieux.

--Pourquoi n'est-il pas venu avec vous? demanda Breuil.

--Il remet en train ses quipes et il arrivera dans quelques semaines.
Mais je ne pouvais pas attendre si longtemps; il me tardait trop de
revenir. Ah! j'ai fait un singulier voyage! Je ne sais plus ce qui tait
arriv en Bavire, un accident sur je ne sais quelle ligne; et puis les
Allemands se vantent d'avoir de l'ordre! Dans leurs armoires, c'est
possible; mais je vous affirme n'avoir jamais rien imagin de semblable
au dsordre qui rgne jusqu' prsent sur leurs lignes de chemins de
fer. Voil plus de quatre mois que la paix est signe, et je ne crois
pas qu'un seul train soit encore arriv, n'importe o,  l'heure fixe.
Pour partir, ils partent, d'ailleurs.

--Combien de temps es-tu reste en route? dit Marine.

--Cinq jours, et je n'ai pas pass une seule nuit  l'htel; toujours
des trains, des trains toujours... Mes chers amis, si vous saviez ce que
j'ai vu un jour dans une tranche!...

Les traits de Pauline se contractrent et sa voix changea de timbre sans
qu'elle en et conscience.

--C'tait  une courbe assez rapide, reprit-elle. (Ses yeux fixs au
loin semblaient revoir la scne qu'elle dcrivait.) Le train allait
lentement, parce qu'on changeait les traverses. Tout  coup je vois une
espce de surveillant, un fusil au bras, puis deux, puis trois; la
courbe s'accentuait; je me mets  la portire, j'tais seule dans le
compartiment, d'ailleurs, et je vois des hommes en bras de chemise,
vtus de pantalons rouges, qui regardaient passer le train, sur la voie
mme. Il y en avait cinquante ou soixante. Mes amis, c'taient des
prisonniers franais! Je ne puis vous dire ce que je ressentis. Je
voulais parler, crier; je ne pouvais pas! Je tirai mon mouchoir, je
l'agitai et je criai: France! Le train allait de plus en plus lentement:
figurez-vous qu'ils m'entendirent et qu'ils me rpondirent, en agitant
leurs bonnets: Vive la France! Ils avaient cess de travailler, et le
cher cri courait sur toute la tranche  mesure que je passais. Je jetai
au hasard tout ce que j'avais de monnaie dans ma poche; pas un ne bougea
pour ramasser les pices, mais ils continuaient  crier. Les
surveillants n'avaient pas os intervenir, car ils taient en petit
nombre, et le train acheva de dcrire sa courbe; le dernier bras tendu,
le dernier lambeau rouge disparurent; le dernier cri: France!
s'teignit, et moi je pleurais comme si  l'instant mme je venais
d'apprendre la mort d'un autre de vous!

Voil que nous arrivons  une station et que dans mon compartiment
monte un vieux Prussien, roide et lourd comme un bloc de pierre, les
cheveux et la moustache tout blancs, l'air fort respectable d'ailleurs.
Il tait escort de sa fille, vilaine personne anguleuse de trente-cinq
ans environ, et de deux hommes plus jeunes. Naturellement, tout ce monde
se met  parler de la guerre, et j'en entends de belles: c'tait le
discours de ma chre dame de septembre, agrment par l'aplomb que donne
la victoire. On nous refusait non-seulement les vertus, mais mme les
plus simples qualits. J'coutais en silence et je me rongeais
intrieurement de rage; mais j'avais prouv tant de chagrin l'instant
d'auparavant, que je n'avais plus la force de me mettre en colre. A la
station suivante, les deux messieurs descendent et le silence se fait.
J'tais aussi tranquille dans mon coin qu'une momie dans son sarcophage.
On arrive  un endroit bizarre; les voies taient dtraques et, je ne
sais  quel propos, au lieu d'entrer en gare, le train s'arrte fort
loin du quai. Le vieux Prussien descendait l. Or il tait  moiti
perclus de rhumatismes et ne se mouvait qu'avec une extrme difficult.
Sa fille descend, appelle des hommes, se fait apporter une chaise; le
wagon se trouvait au moins  quatre pieds du sol. Le vieillard arrive en
se tranant jusqu'au bord, essaye de descendre, s'assied sur le seuil du
compartiment et pousse un gmissement de douleur.

--Je ne puis plus, dit-il. Il faudrait quelqu'un pour me soutenir, je
sens que je vais tomber si l'on ne me retient pas.

Pour lui porter secours, il aurait fallu se glisser entre deux wagons
et entrer par l'autre portire; cela aurait t long, et le vieux
Prussien changeait de couleur  vue d'oeil. Vous savez que je suis
trs-forte; je m'arc-boutai contre le sige, je passai mes bras sous les
aisselles du malade et je lui dis en allemand:

--N'ayez pas peur, je vous tiens bien. Mademoiselle, ajoutai-je pour sa
fille, approchez la chaise en dessous, et je vais y descendre monsieur
votre pre.

En effet, par une manoeuvre habile et prudente, le vieux mangeur de
Franais se trouva dpos  terre.

--Oh! madame, me dit-il avec une vritable expression de
reconnaissance, ma propre fille n'y aurait pas mis plus de douceur et de
prcaution!

La locomotive sifflait pour le dpart; je refermai sur moi la portire,
et pendant que le train s'branlait:

--Eh bien, monsieur, lui dis-je, toujours dans sa langue, n'oubliez pas
que je suis Franaise.

Il me jeta un regard de honte et presque de chagrin que je n'oublierai
pas. Je crois qu'il et mieux aim tomber de deux mtres de haut sur ses
pieds goutteux que d'entendre cette petite phrase. Mais, si cela l'a
corrig, il en reste d'autres!

--Je suis content que tu aies fait cela, Pauline! dit M. Srent.

--Moi aussi, rpondit-elle en riant.

Louis avait cout ce rcit en silence, pendant que ses yeux clairs et
intelligents interrogeaient le visage mobile de la jeune femme. La
soire s'acheva sans qu'il et pris part aux conversations. Pour
regagner sa maison avec Marine, il eut envie de descendre l'escalier de
deux cents marches qui mne au pied du chteau. La lune clairait le
paysage d'une clart molle et douce; le vieil escalier de pierre
disparaissait  demi sous les branches de lierre et de ronces qui
passaient par-dessus les murs. Dans cette tide soire de juin, tout
avait un air de tendresse et de paix dlicieux.

--Sais-tu, dit Louis  sa femme, qu'au pied mme de cet escalier deux
Prussiens qui le descendaient  cheval pour chapper  nos hommes ont
t tus le jour de la dfense?

--Je ne le savais pas, dit lentement Marine.

Ils achevaient de descendre; ils s'arrtrent sur les dernires marches
et regardrent autour d'eux. Les pluies avaient lav depuis longtemps
les taches de sang; le bruit lger des flots du Loir se faisait entendre
tout prs.

--Marine, dit tout  coup Louis Breuil, je crois que j'ai eu tort de ne
pas revenir ici quand la guerre a t dclare.

La jeune femme pressa son bras silencieusement contre celui de son mari.
Il la regardait anxieux, attendant une rponse. Elle leva les yeux vers
lui.

--La vie est longue, dit-elle; on peut rparer.




XIV

--Enfin, s'cria Gaston Srent dposant sur la table le journal dont il
venait de faire sauter la bande, le dernier Prussien a disparu de notre
territoire! Il n'y a pas l de quoi tant se rjouir en apparence, et, si
vous me dites qu'il et mieux valu n'en avoir jamais aucun, je serai de
votre avis; mais je sens un poids de moins sur mes paules!

Un murmure d'adhsion rpondit de tous les coins du salon o la famille
tait rassemble. Depuis le commencement de l'hiver prcdent M. et
madame Srent habitaient Paris, o l'ingnieur venait d'tre appel 
une situation trs-importante. Breuil et sa femme, qui avaient toujours
eu l'intention de ne point passer les hivers en province, s'taient
arrang un joli appartement non loin d'eux, et l'on se voyait
journellement.

--A prsent, dit Pauline  son mari, qui entrait pour prendre part au
dner de famille, j'espre que vous allez nous annoncer votre grande
rsolution?

--Oh! c'est bien simple, rpondit Reynaud en s'asseyant dans un
fauteuil; j'ai donn ma dmission  mes Autrichiens; je leur ai envoy
un remplaant plus jeune et plus ingambe, et je me fixe en France.
J'aime mieux tre moins riche et ne plus quitter le pays. C'est trop
dur. Tant que tout va bien, on n'y pense seulement pas; mais, aprs ce
que nous avons souffert  Vienne, Pauline et moi, nous nous sommes
dcids  rester dfinitivement et uniquement Franais de fait, autant
que nous l'tions de coeur.

M. Srent approuva gravement de la tte.

--Vous avez raison, dit-il.

Madame Srent jeta un coup d'oeil autour d'elle, et son visage calme
s'assombrit. Les autres, plus jeunes, pouvaient et devaient se laisser
distraire par mille penses; mais elle ne pouvait contempler ces
runions de famille sans un retour douloureux sur son dernier-n, qui
dormait l-bas, sous une dalle de granit.

Marine lut les penses de ce cher visage, que de tout temps elle avait
appris  connatre comme un livre aim dont on sait les pages par coeur.
Se levant doucement, elle alla poser ses deux mains sur l'paule de sa
mre.

--Si seulement son dernier voeu tait exauc! dit madame Srent tout bas;
si je voyais revivre un petit Daniel, j'aurais moins de chagrin.

Pour toute rponse, Marine l'embrassa. Gaston se leva  son tour et
s'appuya  la chemine, dans une pose d'orateur.

--Je m'tais dit, commena-t-il d'un ton mystrieux, mi-railleur, que
j'imposerais silence  mes sentiments tant qu'un tranger foulerait le
sol de notre pays; vous tes tmoins, mes parents, et vous, mes frres
et soeurs, que les Prussiens n'ont rien fait pour abrger la contrainte
que je m'imposais; vous dirai-je que l'attente m'a paru longue?...

--Tu veux te marier! interrompit Pauline. Gaston laissa tomber ses deux
bras d'un air de dcouragement.

--Tu ruines mes esprances, dit-il, au lieu de me laisser toucher le
coeur de mon pre et de ma mre par un discours bien ordonn... C'est
vrai, reprit-il en se tournant vers son pre.

Je vous demande pardon, mon pre, et vous, ma mre, d'avoir essay de
plaisanter avec des choses si srieuses. A dire vrai, c'est parce que
j'ai grand'peur moi-mme que je l'ai pris ainsi. Je m'tais promis de ne
point songer au mariage avant la dlivrance complte du territoire: je
me suis tenu parole.

--Qui veux-tu pouser? demanda M. Srent.

--Une jeune fille que vous n'avez jamais vue, dont la famille vous est
inconnue, et cependant je suis persuad, j'espre, veux-je dire, que
vous ne mettrez pas d'obstacle  mes dsirs! Son pre est un
propritaire ais du dpartement de la Sarthe. Pendant la guerre, il ne
voulut point abandonner sa maison, qui, par parenthse, est plutt un
chteau qu'une maison; il voulait envoyer sa fille au fond de la
Bretagne, o il ne manque pas de parents, mais elle n'a jamais voulu le
quitter.

M. Srent, toujours grave, approuva du geste.

--Alors, ma mre, continua Gaston en se tournant vers madame Srent,
comme cette jeune fille se trouvait inutile, elle eut une ide, qu'elle
communiqua  son pre et qu'ils mirent tous deux  excution. Avec un
bon cheval et une espce de tapissire qu'il avait fait suspendre et
capitonner, M. Thury s'en allait chercher des blesss franais parfois
fort loin. Depuis la retraite d'Orlans, nous avions journellement de
petits engagements avec les Prussiens; il cachait sa voiture dans les
villages, parcourait le pays  pied, et, quand il apprenait qu'il y
avait des blesss quelque part, il allait les chercher la nuit pour les
amener chez lui, o sa fille avait tabli une sorte d'hospice. Il a fait
ce mtier-l sans jamais se lasser, changeant de cheval, mais allant
toujours, lui! Ces braves gens ont guri de la sorte plus d'une centaine
de soldats ou de francs-tireurs.

--Voil ce que j'aurais aim faire! s'cria Pauline. Mais je ne pouvais
pas tre  la fois  Vienne et chez nous!

Marine ne dit rien. Ses lvres taient un peu plus serres l'une contre
l'autre que de coutume; elle coutait son frre autant avec ses yeux
qu'avec ses oreilles. Breuil ne bougeait pas.

--Je suis pass par l, ma mre, reprit Gaston en s'animant, pendant que
nous nous repliions sur Alenon. J'tais fatigu, je boitais, car je
m'tais heurt le pied contre une souche d'arbre et ce mal ridicule me
gnait pour marcher. En entrant dans le petit bourg qu'habite M. Thury,
je demande un pharmacien pour y prendre de l'arnica. Il n'y avait pas de
pharmacien. On m'envoie  ce qu'ils appelaient l'hpital; je sonne, et
une demoiselle m'ouvre la porte. Ah! mes soeurs, si vous l'aviez vue avec
son grand tablier! Je n'oublierai jamais cela! Je passe sur l'arnica, et
les bonnes paroles, et le bon bouillon qu'on me fit boire; mais voil
que, le soir mme, j'attrape mon coup de sabre au bras. Je n'tais plus
bon  rien, et je perdais tout mon sang. Je me dis: Il faut, mort ou
vivant, mon ami Gaston, que tu retournes  l'hpital de ce matin. Il n'y
a que l que tu seras bien soign. Je mis le temps pour arriver, vous
comprenez! J'tais oblig de m'arrter souvent, car je n'tais gure
fort; il me semblait que mes jambes taient en coton. Et puis il y avait
des Prussiens partout! Heureusement ce n'tait pas loin. Aux premires
lueurs du jour j'aperois mon hpital et je sonne encore une fois. Ce
n'tait plus comme la veille; il n'y avait plus de bouillon; les
Prussiens l'avaient visit; mais la demoiselle y tait toujours,
seulement plus ple et les yeux battus. On m'a racont ensuite ce qui
s'tait pass. Les Prussiens avaient voulu visiter la maison; elle
s'tait mise sur le seuil avec un petit revolver mignon qu'elle avait
toujours dans sa poche, et, en leur montrant la croix de Genve peinte
sur la porte, elle avait dit: Le premier qui entre, je le tue! Il
parait que a les avait arrts. Un officier est venu par l-dessus, qui
lui a parl poliment; elle lui a montr ses malades alors, et il s'est
retir chapeau bas. Et pendant ce temps-l son pre courait chercher les
blesss... Il revint aprs moi, il en rapportait plein sa voilure...
Voil la jeune fille que je voudrais pouser, mon pre, avec votre
permission.

--Tu me laisseras bien huit jours pour aller l-bas voir un peu quel
homme est M. Thury? dit M. Srent sans pouvoir rprimer un sourire.

--Mais, mon pre, fit Gaston embarrass, ils sont  Paris.

Un clat de rire gnral accueillit cette dclaration.

--C'est donc pour cela, dit Marine, que tu te pressais si peu de revenir
au printemps?

--Non! rpliqua vivement Gaston. Je vous affirme que je ne suis pas
rest l-bas une heure de plus qu'il n'tait ncessaire, car il me
tardait trop de revenir  mes parents; mais je n'tais pas assez guri
quand j'ai voulu repartir; ma j blessure s'est rouverte en route; on m'a
emport au Mans, et j'y suis rest prisonnier, ou  peu prs, jusqu' la
conclusion de la paix. D'ailleurs, prisonnier ou non, c'tait bien la
mme chose, car je ne pouvais pas bouger.

Gaston se tut, et le silence rgna dans le salon, o chacun poursuivait
sa propre pense. Quoique le temps dont il parlait ft encore si proche,
tant de faits, tant d'ides s'taient succd, que cette poque
paraissait dj lointaine. On ne savait plus s'il y avait quelques mois
seulement ou dix annes que cet ouragan avait pass sur la France.

--Tu dis que M. Thury et sa fille sont  Paris? demanda madame Srent 
Gaston.

--Pas bien loin d'ici, ma mre. Ils habitent place Royale; un
appartement haut de plafond  y btir toute une maison.

--Et la jeune fille sait que tu dsires l'pouser?

Gaston sourit avec un peu d'embarras.

--Soyez-en juge vous-mme, dit-il: serait-il sens de la rechercher en
mariage sans m'tre assur qu'elle consentira?

Pauline se mit  rire.

--Voil, dit-elle, qui renverse les usages reus; mais c'est trop juste,
n'est-ce pas, mon pre?

M. Srent ne put s'empcher de sourire, et Gaston, se voyant partie
gagne, alla embrasser sa mre.

Moins de huit jours aprs, M. Thury et sa fille dnrent chez les
parents de Gaston. Cline tait une mignonne crature toute mince et
menue, avec des mains trop petites et des yeux trop grands; bien qu'elle
et vingt ans, elle en paraissait dix-sept  peine. Aprs un dner assez
froid, ce qui est invitable en de telles circonstances, la conversation
s'anima.

--Je ne vous vois pas sur le seuil de votre maison, dit Breuil  sa
future belle-soeur, votre revolver  la main, menaant l'officier
bavarois de lui brler la cervelle. Gaston a beau me dire que c'est
arriv:  vous voir si gentiment assise au milieu de nous, avec votre
robe bleu ple et des roses au corsage, je reconstitue difficilement le
tableau de l-bas.

--C'est que j'tais enrage, rpondit Cline en rougissant un peu. Dans
ces moments-l, on ne sait pas trop ce qu'on fait.

--Est-ce que cela vous arrive souvent? demanda malicieusement Pauline.

--Je ne crois pas m'tre jamais mise en colre, vritablement, veux-je
dire, si ce n'est ce jour-l, rpondit la jeune fille avec une nouvelle
rougeur. J'en ai eu bien honte aprs; mais je me sentais si mchante que
je n'aurais pas hsit un instant  tuer un homme... Quelle chose
singulire pourtant que l'on puisse ainsi sortir de son caractre! Je
vous assure que dans la vie ordinaire je n'ai jamais eu envie de tuer
personne!

Marine regardait avec un intrt bizarre cette jeune fille qui avait
l'air d'une enfant et qui avait montr  la fois tant d'nergie dans le
pril, tant de patience et de dvouement dans l'accomplissement d'une
tche journalire et prolonge. Ces petites mains qui avaient pans des
blessures lui paraissaient respectables; elle se demandait comment
elle-mme et agi en pareille circonstance; elle interrogeait ses forces
pour savoir si elle et pu porter la main sur une plaie avec la douceur
et la fermet ncessaires, et elle comprenait qu'elle l'et fait. Un
sentiment amer la prit alors. Si elle tait reste en France, elle aussi
aurait pu se rendre utile... Son regard fit le tour de l'appartement et
rencontra celui de Breuil. Il souriait: cette petite Cline rsolue et
timide  la fois l'amusait comme un objet d'art curieusement travaill.
On ne dpouille pas en un jour les ides et les sentiments de toute une
vie: Louis Breuil trouvait en ce moment qu'autour de lui on jouait un
peu trop au patriotisme militant; son sens de sceptique, tout en
excusant cette innocente faiblesse, la constatait avec une lgre nuance
de raillerie.

Marc Dangier entra avec sa tante; tous les visages exprimrent aussitt
la satisfaction. Mademoiselle Dangier s'tait rendue trs-populaire dans
son quartier pendant le sige, et, quoique sa modestie extrme lui fit
redouter tout ce qui pouvait attirer l'attention sur elle, sa venue
provoquait partout un mouvement d'intrt. Plusieurs amis de la famille
se prsentrent ensuite, et les conversations particulires s'engagrent
partout.

--Eh bien, dit Marc  Gaston en le prenant  part, il me semble que tu
n'as pas fait la connaissance de cette aimable personne uniquement pour
nous procurer le plaisir de la voir ici?

--Ah! mon ami, rpondit le jeune homme, si tu savais comme je suis
heureux! Avec cette femme-l, vois-tu, la vie sera un enchantement!
Aprs ce que nous avons souffert ensemble et sparment, nous aurons de
quoi nous souvenir! Quand on s'est connu dans de telles circonstances,
ne te semble-t-il pas qu'on doive s'aimer davantage?

Un lger bruit auprs d'eux leur fit tourner la tte, et Marc aperut
Marine, assise derrire un petit meuble qui la cachait  demi.

--Je ne sais pas, rpondit Dangier, si l'on s'aime davantage; mais, 
coup sr, on doit s'aimer.

Marine coutait la tte baisse; il y avait dans les paroles qu'elle
entendait quelque chose d'horriblement amer pour elle.

--Sais-tu? fit Gaston; c'est une femme comme cela qu'il te faudrait,
Marc! Je sais bien, ajouta-t-il avec une fatuit nave que sa jeunesse
rendait bien aimable, je sais qu'on ne rencontre pas tous les jours une
hrone; mais, aprs la faon dont toi-mme tu t'es conduit  Buzenval,
il me semble que tu ne pourras jamais pouser une femme ordinaire. Tu
devrais te marier, vrai, mon cher! Il n'est que temps, je t'assure!

Marc dtourna un peu son visage jusque-l tourn vers Marine, quoiqu'il
tnt ses yeux baisss.

--Je ne sais pas si je me marierai jamais, dit-il;  coup sr,
maintenant je n'y songe pas. Mais tu as raison, Gaston: je n'aurais pas
pu pouser une femme ordinaire...

Marine se leva doucement et se rapprocha de mademoiselle Thury. Marc la
suivit du regard avec une indicible expression de regret et de
tendresse.

--Voyons, mademoiselle, disait Breuil  Cline sur le ton d'une
taquinerie amicale, vous ne me ferez pas croire que ce soit uniquement
pour le plaisir de bien faire que vous avez revtu le tablier des
infirmires. C'tait aussi un peu pour vous dire que vous accomplissiez
une oeuvre mritoire?

Breuil avait le don charmant de mettre  l'aise les personnes auxquelles
il s'adressait: impossible de rester sur la dfensive et de le tenir 
distance. On pouvait se quereller avec lui, mais on ne pouvait lui
battre froid.

--Je vous assure, rpondit Cline avec vivacit, que je n'y ai pas pens
un moment. Comment pouvez-vous supposer qu'on pt songer  tant de
misres sans avoir le dsir de les soulager? Vous vous battiez, vous;
mais nous autres femmes, nous ne pouvions pas nous battre, et je crois
que nous aurions fait d'assez mauvais soldats; notre rle n'tait-il pas
tout trac? Pendant cette anne dsastreuse, toute maison  porte d'un
champ de bataille aurait d tre une ambulance! Et puis, vous le savez
bien par vous-mme, n'est-ce pas? il tait impossible de rester inactif
pendant qu'on se battait sur le sol franais! N'est-il pas vrai,
monsieur?

La jeune fille parlait avec tant de vivacit qu'elle avait un peu lev
la voix sans s'en apercevoir; on l'avait coute, et ses dernires
paroles rsonnrent comme un clairon d'argent dans le silence du salon.
Une seconde d'inexprimable embarras suivit. On vitait de regarder
Breuil de peur d'ajouter  la confusion qu'il devait ressentir, et cette
prcaution rendait sa situation plus pnible encore. Marc trancha la
difficult en venant s'asseoir prs de mademoiselle Thury.

--Mon ami Breuil ne veut pas vous dire de fadeurs, mademoiselle, fit-il;
mais je lis sur son visage ce qu'il pense: c'est que chacun voit les
choses d'un oeil diffrent suivant son caractre: le vtre vous inspire
les meilleurs et les plus nobles sentiments.

Un murmure flatteur accueillit cette phrase qui tranchait si
heureusement la difficult, et Dangier poussa la conversation dans une
voie moins prilleuse.




XV

De semblables scnes se renouvelrent plus d'une fois. Aux amis de la
maison, tant anciens que nouveaux, qui n'avaient pas une connaissance
approfondie des vnements survenus depuis le mariage de Marine, il
semblait tout naturel de parler  Breuil comme s'il avait fait partie de
quelqu'une de nos armes. L'ide ne pouvait pas leur venir que cet homme
de trente ans  peine, aimable, bon, intelligent, n'et point contribu
pour sa part  l'effort gnral. Louis tmoigna d'abord un peu d'humeur,
soigneusement rprime ds que les siens pouvaient s'en apercevoir;
puis, certain jour, il se mit franchement en colre.

--Je ne sais ce qu'ils ont  parler tout le temps sige et combats,
s'cria-t-il un soir en rentrant chez lui avec sa femme. On dirait que
cette malheureuse guerre n'est pas finie! Dieu sait pourtant que nous en
avons eu jusque par-dessus les oreilles! Se peut-il vraiment que des
gens qui ne sont pas btes se trouvent  court de sujets de conversation
au point de tomber sans cesse dans les mmes redites? Tout le monde
s'est trs-bien conduit, c'est convenu! Mais, pour Dieu! qu'on parle
d'autre chose!

Marine coutait silencieuse cette explosion d'un sentiment qu'elle ne
comprenait que trop bien; elle se ft impos tous les sacrifices pour
empcher son mari d'entendre des discours faits pour l'irriter; elle
sentait combien chacune de ces paroles devait faire  Breuil l'effet
d'une piqre envenime; qu'y pouvait-elle? rien! Depuis leur retour, il
n'avait cess de souscrire  droite et  gauche pour toutes les misres
de la guerre; son portefeuille tait toujours ouvert, et mme parfois
elle avait eu envie de rprimer ce qui devenait de la prodigalit...
Mais elle s'en tait abstenue.

--Il rachte! s'tait-elle dit avec un soupir.

Il rachetait vis--vis de lui-mme, en effet, en payant  la France la
dme de ses biens, lui qui n'avait pas pay celle du sang; chaque fois
qu'il se privait d'un plaisir dsir en pensant que l'or qu'il et
dpens l serait mieux employ ailleurs, il tait plus paisible et plus
gai pendant quelques jours: mais rien ne pouvait racheter son erreur aux
yeux des autres. Lorsque la terrible question, si naturelle, arrivait
aux lvres de ses interlocuteurs: O tiez-vous pendant la guerre? et
qu'il fallait rpondre le fatal: A Genve! Breuil se sentait pris
d'une sourde colre, d'une rage muette, qui le faisaient trembler. Il
savait qu'on allait le toiser, mesurer d'un coup d'oeil sa force
physique, sa jeunesse, sa belle constitution, et qu'aprs quelques
paroles polies il se trouverait seul, avec un ddain de plus ajout au
mur de pierres qu'il sentait lentement s'amonceler autour de lui.

Rien ne rachterait. S'il et t artiste, pote journaliste, on lui et
plus facilement pardonn; mais un monsieur riche et bien portant, sans
utilit bien reconnue en ce monde, de quel droit n'avait-il pas fait
comme les autres? S'il avait t pre seulement! La vue des ttes
blondes autour de lui l'et fait excuser. Mais tout tait contre lui. Il
ne pouvait pas aller dire  ces gens dont le regard poli lui avait caus
tant de peine: Monsieur, je n'ai pas compris mon devoir, mais je m'en
repens. On lui et rpondu: Monsieur, nous n'avons pas le droit de
vous faire des reproches.

Bientt il ne se mit plus en colre, las de ces incidents: mais il
devint triste.

L't s'avanait, le mariage de Gaston eut lieu paisiblement, entre
parents et amis proches, ainsi que devraient toujours se clbrer ces
ftes intimes lorsqu'une situation particulirement brillante n'oblige
pas  quelque apparat. M. et madame Srent restaient  Paris avec
Pauline et son mari. Louis emmena sa femme  Chteaudun; une sorte
d'inquitude l'avait pris; il avait besoin de repos et de solitude: il
crut que leur tranquille demeure lui rendrait la paix, et pendant
quelques jours il se figura qu'il tait heureux.

Pour la premire fois, il avait Marine bien  lui. Ds le rveil, il
l'entendait aller et venir, en matresse de maison soigneuse, dans ce
logis embelli pour elle; il la voyait  toute heure, elle ne lui tait
plus enleve, sous prtexte de courses ni de visites, par madame Srent
ni par Pauline. Seuls dans leur jardin dlicieux, que baignaient les
flots indolents du Loir, ils se promenaient vers le soir, pendant que
les corbeilles d'hliotrope et de rsda embaumaient l'air autour d'eux.
Ils causaient de tout, except des mois couls entre leur mariage et
leur retour: ce temps semblait effac de leur vie. Ils n'avaient pas la
joie dlicieuse de se dire tout bas: Te souviens-tu? Les premiers jours
de leur union taient si intimement lis avec les souvenirs qu'ils ne
voulaient plus voquer, que force tait de bannir le tout ensemble. Ils
avaient rellement recommenc la vie au jour de leur rentre 
Chteaudun; le reste tait mort, ou devait l'tre.

Le champ tait large pour leurs causeries. Tout ce que l'art a d'exquis
sous toutes ses formes leur tait familier; un grand piano au milieu
d'un des salons rsonnait souvent sous les doigts de Marine. Louis fit
venir un orgue afin de doubler leurs jouissances musicales, et pendant
huit jours la maison, du haut en bas, fut pleine d'harmonie; puis
l'orgue fut un peu dlaiss, et Breuil se contenta de feuilleter les
partitions au piano de temps en temps. La bibliothque, dont les rayons
s'taient regarnis, contenait les oeuvres les plus remarquables de toutes
les poques et de tous les pays. Et cependant il arrivait qu'un grand
silence rgnait tout  coup sur les poux, et une tristesse morne
tombait sur eux, comme si les ailes d'une gigantesque chauve-souris
avaient intercept la lumire du soleil. L'un d'eux rompait bientt ce
charme douloureux par quelque remarque insignifiante; mais chacun
sentait que l'autre avait souffert pendant ce temps inapprciable, lui
en voulait d'avoir souffert, et savait que cette souffrance leur tait
commune.

Un soir, aprs le dner, une averse lgre avait fait rentrer les jeunes
gens dans le salon, dont la porte-fentre restait ouverte. La pluie fine
et tide tombait sur les pelouses d'un vert assombri et sur les feuilles
lustres d'un grand htre pourpre situ au milieu du gazon; une douceur
triste s'exhalait de la terre humide avec un parfum irritant, quoique
vague, qui voquait l'ide de l'automne dj prochain.

--On dirait le jour des Morts, pensa Marine sans que rien se mlt dans
son esprit  cette impression de hasard.

Tout  coup sa pense s'envola vers le cimetire, l-haut, au bout de la
ville.

--Il y a bien longtemps que je n'ai t voir Daniel, se dit-elle; j'irai
demain.

Au mme moment, Louis, fatigu d'errer  l'aventure dans le salon
obscurci, s'assit devant le piano et joua la premire mesure de l'air
napolitain: _Santa Lucia_.

Comme  une vocation formidable, Marine vit tout  coup surgir devant
elle Sedan, le champ de bataille, les prisonniers, le pont de Genve,
noir de gens qui s'arrachaient les feuilles du journal, le 2 septembre;
elle entendit  la fois les coups sourds du canon, le galop frntique
de la cavalerie, les cris humains d'une horrible boucherie, et,
par-dessus tout cela, les cordes aigrelettes des harpes et des violons
qui accompagnaient les voix criardes des Italiennes: _Santa Lucia!_

--Non, non! pas cela! s'cria-t-elle en couvrant ses oreilles de ses
mains; pas cela, Louis, je t'en supplie!

Il se leva ptrifi: qu'avait-elle? Avant qu'il et pu prononcer un mot,
elle tait devant lui, trs-ple, toute tremblante encore, mais
souriante, et qui lui tendait les mains.

--Je te demande pardon, dit-elle en s'efforant de le rassurer; c'est
nerveux, je n'ai pas pu m'en empcher. J'ai tout  coup revu Genve, tu
sais...

--Tu y songes donc? s'cria Louis avec violence en la saisissant par le
bras. Tu y penses? Pourquoi ne m'en parles-tu pas?

--A quoi bon? rpondit-elle doucement, d'une voix brise.

Il laissa retomber le bras qu'il avait froiss dans sa vhmence. Elle
joignit les deux mains devant elle avec un geste de prire.

--Pourvu que tu n'y songes pas, toi! dit-elle de la mme voix
indiciblement douloureuse. Je ne puis pas te voir souffrir... Cela me
fait mal... mal...

Sa voix s'teignit et elle baissa la tte; mais le flot de larmes
brlantes avait dj jailli et coulait sur sa robe. Louis la prit dans
ses deux bras et l'entrana prs de la fentre pour voir son visage aux
dernires lueurs du jour.

--Tu y songes, dit-il amrement, et tu ne me le dis pas! Tu te caches de
moi pour y penser, parce que le monde t'a dit que j'tais un lche...

--Jamais! s'cria Marine en levant la main droite vers le ciel. Jamais,
mon cher mari, ce mot n'a t prononc devant moi avec ton nom.

--Alors c'est toi qui le penses! fit-il dcourag en relchant son
treinte.

Elle lui jeta ses bras autour du cou.

--Non! dit-elle avec fermet; non, je ne le pense pas et je ne l'ai
jamais pens. Tu ne savais pas, tu ne pouvais pas savoir; on ne t'avait
pas appris  t'occuper de ces choses: quand tu as compris, ton coeur a
t chang, je le sais, moi!

--Mais les autres ne le savent pas! s'cria Breuil avec une amertume
nouvelle. C'est comme une mchancet gratuite du sort! Nous ne voyons
que des gens hroques, des hommes et des femmes plus grands que nature,
et moi, j'en suis rapetiss d'autant! Il y a eu des jours, sais-tu,
Marine, o j'ai eu envie d'aller me mler  des gens ignobles, de les
couter parler, de m'en coeurer jusqu' la colre, afin de pouvoir me
dire: Au moins, je vaux mieux que ceux-l!

--Ne parle pas ainsi, reprit Marine avec son autorit calme: tu es un
honnte homme et ton coeur est loyal; tu te grossis les choses jusqu' en
tre malade, et voil ce qui n'est ni de la force ni du courage! Tu veux
que je te parle franchement? Eh bien, soit! Oui, c'est un grand malheur
que nous n'ayons pas t en France pendant la guerre; c'est un malheur
pour nous deux, et en ce moment rien ne peut le rparer. Mais les annes
passeront, on parlera de moins en moins de ces temps troubls; de jeunes
hommes viendront, qui taient des enfants alors, et qui n'auront pas non
plus particip  ces choses tristes; alors tu seras semblable  beaucoup
d'autres et tu auras cess de souffrir.

Breuil coutait en silence, lui pressant les mains comme s'il
l'entendait mieux en la tenant serre.

--Tu crois?

--J'en suis sre, rpondit-elle franchement. Il hsita un moment, puis
trs-bas:

--Mais toi, toi qui me pardonnes parce que tu es trs-gnreuse, toi, tu
me mprises?

Du fond de son me Marine tira sa rponse nette et douloureuse:

--Te mpriser? Non, mon pauvre Louis; mais je te plains. Oh oui! je te
plains!

Il la fit asseoir, se laissa tomber  genoux dans les plis de sa robe et
pleura.

Le lendemain il crivit une lettre mystrieuse qu'il mit lui-mme  la
poste; aprs quoi, son coeur lui semblant allg, il revint chez lui d'un
pas allgre. Comme il tournait le pont, il aperut Marine qui venait de
son ct aprs quelques courses en ville. Elle avait t visiter Daniel,
car ses yeux taient encore rouges de larmes; mais,  la vue de son
mari, elle sourit avec cette douceur qui donnait une expression si
touchante  la gravit ordinaire de sa physionomie.

--Je viens de voir une chose triste, dit-elle en prenant le bras de son
mari: un pauvre ouvrier de cette ville, qui avait attrap une fluxion de
poitrine en 1870 et qui tait rest malade depuis lors, vient de mourir
ce matin; il laisse une veuve et trois enfants. C'tait un des blesss
de la dfense...

--C'est bien, dit Breuil; nous y pourvoirons. Je ne puis pas te dire que
je me rjouis de sa mort; mais je suis content de trouver quelque chose
 faire prcisment aujourd'hui. Il y a trois jours qu'une ide
d'emplette me trottait par la tte; je ne suis pas fch d'avoir autre
chose  mettre  la place.

--Que voulais-tu donc avoir? demanda Marine avec intrt.

--Un cheval de selle. Une fantaisie! Fini, le cheval de selle! On
lvera les petits avec le cheval de selle!

Louis marchait, sa femme au bras, d'un air si brave et si joyeux,
qu'elle sourit en se pressant contre lui.

--Tu te prives de tout! lui dit-elle avec un tendre reproche. Ds que tu
as envie de quelque objet, on dirait qu'au lieu de te le procurer tu te
fais un malin plaisir de chercher  quoi tu pourrais en employer la
valeur; c'est de l'asctisme, cela, sais-tu?

Un nuage passa sur le visage de Louis.

--Jamais assez, dit-il; mais ne parlons pas de cela. Sais-tu d'o je
viens? De la poste!

--Ce n'est pas un grand mystre. Tu y vas tous les jours!

--Oh! ce n'est pas l qu'est le mystre. Sais-tu  qui j'ai crit? A
Marc Dangier.

Le visage de Marine, qui exprimait la curiosit, s'assombrit  son tour.
Qu'est-ce que Breuil pouvait avoir  dire  Marc Dangier?

--Vois-tu, reprit Louis sur un ton presque suppliant, je veux en avoir
le coeur net: il faut que je sache l'histoire de ce qui s'est pass
pendant que nous tions l-bas; il faut que j'aille au fond des choses,
que je connaisse ma propre faiblesse, ma propre honte; il faut que je
sache ce qu'on peut penser de moi, ce que l'on peut en dire. Eh bien, il
n'y a qu'un homme au monde en qui j'aie assez de confiance pour croire
toutes ses paroles: c'est Marc Dangier. Je lui ai crit de venir afin
que je puisse lui parler  mon aise, et je suis sr qu'il viendra.

Aprs un silence pendant lequel il interrogeait le visage de sa femme,
Louis ajouta:

--Cela n'a pas l'air de te faire plaisir? Cette fois, malgr toute sa
franchise, Marine se vit oblige de ne pas formuler une rponse directe.

--Ce qui ne me fait pas plaisir, dit-elle aprs un peu d'hsitation,
c'est que tu te croies oblig de demander des conseils  un tranger..

--Marc n'est pas un tranger, repartit Breuil; c'est un ancien ami! Il y
a trs-longtemps que je le connais! Si je lui ai un peu battu froid au
moment o je t'ai demande en mariage, c'est parce que je me figurais
que tu lui plaisais. Tu sais, les amoureux, et pas srs d'tre agrs
encore, cela se fait volontiers des ides fausses; mais maintenant je
n'ai qu'un regret: c'est de ne pas avoir cherch  me rapprocher de
lui... et, ajouta-t-il avec un soupir,  lui ressembler davantage.
Quelle collection de regrets, dis, Marine!

Il souriait d'un sourire si triste que la jeune femme ne pensa plus qu'
l'gayer. Ils rentrrent en jasant comme deux oiseaux.

Pendant quelques jours, Marine espra que Marc ne viendrait pas. Sans
pouvoir s'en expliquer le motif, elle prouvait une sorte de crainte 
la pense de cette visite; le rsum de ses impressions trs-vagues
tait celui-ci: S'il pouvait se trouver empch et ne pas venir! Mais
Louis assurait que le jeune homme lui avait promis de venir et qu'il
viendrait certainement.

--Tu sais bien, ajoutait-il, que Dangier est homme de parole.

C'est prcisment parce qu'elle le savait homme de parole que Marine et
prfr ne pas le voir. Dans cette solitude, la pense de vivre
plusieurs jours sous le mme toit que Marc lui causait une gne
indicible, une souffrance sourde, une sorte de honte qu'elle et voulu
ne pas ressentir, et la certitude qu'elle ne pouvait s'en dfendre
redoublait sa confusion.




XVI

Un beau matin de septembre, Marc descendit l'escalier du chteau. Dans
la vapeur blanche et molle qui flottait sur le Loir, les saules et les
aunes dessinaient des masses d'un gris argent; le soleil, perant  et
l le brouillard, y faisait des troues d'or ple. Le jardin de Breuil
apparut au dtour du pont comme un dcor de thtre, avec ses grands
araucarias majestueusement plants au milieu des pelouses. Marc
s'avana, franchit la grille ouverte et s'engagea dans l'alle
lgrement sinueuse qui conduisait  la maison.

Le brouillard, trs-ingal, se mouvait avec lenteur en tournoyant un peu
sur lui-mme, si bien que l o la vue tait libre l'instant auparavant,
se trouvait soudain l'paisseur mate et floconneuse d'une brume
semblable  du crpe blanc chiffonn. La lumire chaude du soleil
transparaissait  travers tout cela avec une tideur dlicieuse, et le
silence tait si grand que, dans les intervalles de ses pas gaux sur le
gravier, Marc entendit tout  coup une feuille sche tomber dans le
taillis.

Il s'arrta, saisi d'une de ces singulires impressions de mystre,
presque de terreur, que la vie moderne ne peut bannir, malgr l'ensemble
de circonstances banales qui a remplac l'existence plus individuelle
des hommes d'autrefois. Jamais chevalier du Tasse pntrant dans une
fort enchante ne sentit son coeur plus serr par un indfinissable
sentiment d'attente et de crainte, que Marc dans le jardin de la maison
Breuil.

Hsitant  avancer, il tait rest au milieu de l'alle, dans la brume
laiteuse que les rayons du soleil irisaient par endroits, lorsque le
voile de vapeurs sembla s'enrouler lentement autour d'un doigt
invisible, et sous ses replis flottants apparut la forme lgante de
Marine. Dans ce brouillard elle semblait beaucoup plus grande, et ses
vtements de laine d'un gris ple, tombant en plis rguliers autour
d'elle, lui donnaient l'apparence d'une statue. Marc n'osait remuer,
tant ce qui l'entourait et l'apparition de Marine surtout avaient
quelque chose de fantastique.

Elle ne l'avait pas vu, envelopp qu'il tait lui-mme dans les vapeurs
qui confondaient sa silhouette avec celle des troncs d'arbre au bord de
l'alle. Elle marchait vite et venait vers lui. Le jeune homme eut la
pense que s'il ne l'avertissait, sa prsence allait lui causer quelque
frayeur.

--Marine, dit-il en essayant d'assurer sa voix qu'il ne sentait pas bien
ferme.

Elle tressaillit violemment et s'arrta; ils taient  trois pas l'un de
l'autre.

La brume tourbillonna sur elle-mme avec la grce d'un flin qui
s'tire, s'envola dans les branches, o elle resta suspendue en
gouttelettes transparentes, et le soleil inonda les jeunes gens de sa
chaude clart.

--Marc! fit-elle tout bas comme si elle avait peur de sa propre voix.

Ils restrent muets;  aucun prix ils n'eussent pu exprimer ce qu'ils
ressentaient. L'impression la plus claire qui se dgageait pour eux de
cette scne est qu'elle devait tre un rve.

--Comment vous trouvez-vous ici? demanda-t-elle avec un peu d'effort
comme si elle cherchait  rassembler ses esprits.

Dangier revint  lui.

--Vous n'avez donc pas reu mon tlgramme? dit-il. J'avais promis 
Breuil de venir, mais je ne savais pas au juste quand je pourrais tenir
ma promesse. Hier soir, j'ai vu une claircie dans mes travaux, et je
suis parti ce matin aprs avoir tlgraphi pour vous prvenir.

--Nous n'avons rien reu, rpondit Marine; mais, puisque vous voil,
tout est bien. Louis va tre trs-content.

Ils marchaient cte  cte vers la maison, que le soleil inondait 
flots maintenant.

--Savez-vous ce qu'il me veut? demanda Marc avec une certaine
apprhension.

Marine baissa la tte un instant, puis la releva bravement. Elle allait
toujours droit au pril.

--Il veut vous demander ce que yous pensez de lui, dit-elle tout d'une
haleine, mais sans le regarder. Il se reproche de n'avoir pas fait son
devoir pendant la guerre; comme, par une malice du sort, nous ne voyons
que des gens qui se sont bien conduits, cela le rend nerveux et inquiet;
il a peur d'tre considr comme un poltron, ce qu'il n'est pas, je vous
le jure, et cette pense le rend positivement malade.

Marc,  son tour, baissa la tte et s'absorba dans la contemplation du
gravier.

--Que dois-je lui dire? demanda-t-il.

--Ce que vous pensez, rpondit-elle.

Ils continurent  marcher lentement. Un pas rapide retentit derrire
eux; ils se retournrent et virent venir  eux un jeune garon, porteur
d'une sacoche de cuir.

--Voil mon tlgramme, dit Marc en souriant.

Marine prit le petit papier bleu qu'elle tourna deux ou trois fois entre
ses doigts sans le dcacheter; puis elle reprit avec Dangier le chemin
de la maison. Louis parut sur le perron et,  la vue de Dangier, se
dirigea rapidement de leur ct avec un geste joyeux. La distance entre
eux tait encore assez considrable pour que leurs voix ne pussent
parvenir  Breuil.

--Si je lui dis ce que je pense, fit Marc, il est possible, Marine, que
nous ne nous revoyions jamais.

Elle rougit, mais ne s'arrta pas.

--Je ne lui causerai pas de peine inutile, reprit le jeune homme; mais,
s'il est mal dispos ou si je m'exprime maladroitement, c'est un adieu
ternel entre vous et moi. Vous le savez?

--Je le sais, dit-elle.

--Vous savez aussi que je ne saurais lui dire autre chose que la vrit?

--Je le sais, et s'il vous a pri de venir, c'est qu'il le sait.

Louis n'tait plus qu' trente pas.

--Alors, peut-tre adieu, Marine?

--Adieu, dit-elle faiblement.

Elle sentit quelque chose se dtacher de son coeur aprs une courte
lutte, pendant laquelle tout son tre lui sembla dtruit. Qu'tait-ce?
La longue amiti? Non, car, aprs ce moment de trouble, elle comprit que
l'ami de sa jeunesse ne lui tait pas moins cher qu'auparavant L'estime?
Au contraire; en ce moment Marc Dangier lui sembla grandir  la taille
des plus vaillants hros. Qu'tait-ce alors? La douce prsence
peut-tre, ce sentiment de force et de scurit que vous donne la
certitude d'une affection qu'on peut appeler  soi  toute heure de
pril. Marine s'aperut que, si elle ne devait pas revoir Dangier, elle
ne s'en consolerait jamais.

--Enfin, vous voil! fit Breuil en serrant les deux mains de Marc. Je
vous remercie d'tre venu.

Ils entrrent tous trois dans la maison ensoleille.

Pendant le djeuner, ils causrent de mille choses; mais de temps en
temps un silence tombait sur eux comme une poigne de neige, et celui
qui le rompait le rompait avec un peu plus d'effort et de brillant qu'il
n'et t ncessaire.

--Vous nous donnerez bien deux ou trois jours? demanda Breuil  son hte
en sortant de table.

--Je ne crois pas, rpondit Marc; j'ai des affaires demain matin, et il
me faudrait partir ce soir...

Marine ne dit rien. En passant dans le vestibule, elle prit son chapeau
et son ombrelle et se dirigea vers le jardin.

--Attends-nous, fit Louis en prenant sa canne. Nous allons faire un tour
ensemble.

Ils sortirent et, bientt aprs, se trouvrent sur la route blanche et
gaie, o le soleil jetait l'ombre dj claircie des grands frnes. Ils
allaient lentement, visiblement gns les uns par les autres. Marc et
voulu en finir; Louis n'avait pas envie de commencer; Marine se sentait
lasse et triste  mourir.

Ils venaient de traverser un hameau lorsqu'ils se trouvrent en prsence
d'un joli groupe; au milieu du chemin, bord des deux cts par des
talus verdoyants, surmonts de hautes aubpines, sept ou huit enfants
jouaient aux billes dans la poussire. La route tranquille, o ne
passait pas une voiture par heure, tait un lieu propice  ce
divertissement, et les gamins, accroupis sur leurs talons ou couchs 
plat ventre, s'en donnaient  coeur joie. Les plus jeunes, exclus du jeu,
regardaient leurs ans et jugeaient les coups d'un air grave, les mains
derrire le dos; l'un d'eux, dans son admiration, tirait la langue tant
qu'il pouvait.

--Qu'ils sont drles! fit Breuil en s'arrtant. Le destin des empires ne
les trouble pas; mais si une charrette venait  passer, quel cataclysme!

Un bruit confus se fit entendre derrire eux et ils se retournrent du
mme mouvement. Au bout de la route,  la sortie du village, un groupe
de paysans et de femmes courait et criait  tue-tte en agitant des
fourches et des btons.

--Qu'est-ce qu'ils ont? dit Marc en abritant ses yeux de la main.

Imperturbables, les enfants jouaient toujours; une masse sombre parut en
avant du village, suivie par les paysans qui criaient dplus en plus
fort. Arrtez-le, distingua-t-on, et, parmi d'autres cris, Breuil
entendit le mot: enrag!

C'tait, en effet, un chien enrag qui venait  eux en galopant. Marine
se prcipita sur les enfants, les bousculant de ci et de l contre les
haies du chemin, et, pour tre plus libre, elle jeta son ombrelle
ouverte au milieu de la route. Avant que Marc stupfait et devin ce
qu'il voulait faire, Breuil avait saisi sa canne par le petit bout et,
au moment o l'animal effray faisait un cart devant le parasol rouge
de Marine, Louis lui assenait trs-adroitement sur la tte un formidable
coup de la poigne de sa canne plombe. La malheureuse bte fit un bond,
tournoya et tomba dans la poussire, le crne fracass. Les villageois
arrivrent et l'enlevrent au bout de leurs fourches. Marine,
tremblante, serrait encore dans sa robe les deux plus petits garonnets,
qui pleuraient de frayeur. Les mres emmenrent chacune le sien, non
sans les houspiller d'importance, pour leur apprendre  jouer loin du
village, chose d'ailleurs parfaitement permise; mais, aprs une si forte
motion, un peu de brusquerie fait grand bien.

--C'est un matre coup que vous avez fait l, monsieur Breuil, dit un
des paysans en riant. Vous avez gagn la prime, vous savez?

--Ce n'est pas moi, c'est le parasol de madame Breuil, rpondit Louis en
indiquant l'ombrelle rouge reste au milieu du chemin.

--Tout de mme c'est un joli coup! insista l'homme. Fallait pas avoir
peur pour l'assener comme a. C'est que, si vous l'aviez manqu, il ne
se serait pas gn pour vous mordre!

Louis sourit d'un air honteux et, se tournant vers sa femme et Dangier,
qui restaient immobiles prs de lui:

--Rentrons, n'est-ce pas? dit-il.

Marine ramassa le parasol, prit le bras de son mari, et ils retournrent
vers la maison.

--Dangier, dit Louis, comme ils franchissaient le seuil, j'ai  vous
parler; venez fumer un cigare dans mon cabinet.

Les deux hommes passrent sous la lourde portire, qui retomba sur eux,
et Marine resta seule. Pendant une seconde elle regarda ce morceau
d'toffe qui cachait le noeud redoutable de son existence; puis, avec la
patience rsigne que les femmes sont bien obliges d'acqurir, elle
prit un petit ouvrage et alla s'asseoir dans le salon, prs d'une
fentre, d'o elle voyait l'alle o, le matin, elle avait rencontr
Dangier.

Les heures de l'aprs-midi s'coulrent, lentes et lourdes; le tic tac
de la pendule les scandait d'une faon si irritante que Marine eut
plusieurs fois l'ide d'aller arrter le balancier; elle s'en dfendit.
Ne faut-il pas qu'on s'accoutume pendant qu'on est jeune aux petites
choses agaantes de la vie, si l'on veut plus tard trouver en soi-mme
la force de supporter les chagrins, mille fois plus nervants, et contre
lesquels il n'est pas de recours?

Le soleil baissait de l'autre ct de la maison; le gris crpusculaire
entrait par la fentre ouverte, et Marine s'acharnait sur son ouvrage,
dont elle ne pouvait plus compter les fils; dans la salle  manger, elle
entendait les pas touffs des domestiques qui mettaient le couvert, et
rien ne sortait du fumoir, pas mme le murmure d'une voix.

Enfin la porte s'ouvrit, la tapisserie s'carta, et Marc entra dans le
salon.

Marine se leva brusquement, retenant des deux, mains devant elle son
ouvrage prt  tomber, et elle resta toute droite, pour entendre l'arrt
du destin.

--Votre mari vous attend, dit-il.

Et sa voix mle semblait singulirement touffe.

La jeune femme dposa docilement l'ouvrage dans son panier et se dirigea
vers lui.

--Adieu? lui demanda-t-elle avec un geste inquiet, au moment o il
s'effaait devant elle en relevant le rideau.

--Non, au revoir, rpondit-il. Mais au revoir  Paris. Je pars. Votre
mari est un honnte homme, madame!

--Je vous remercie, murmura Marine.

Et elle disparut  son tour derrire la lourde toffe.

Louis tait assis dans son fauteuil, dans l'attitude d'un homme accabl.
La jeune femme s'approcha par derrire et lui mit la main sur l'paule.

--Louis? dit-elle avec une extrme douceur.

--Marine, rpondit-il, je suis trs-coupable.

--Quelle ide! fit-elle avec un peu d'irritation; ce n'est pas Marc
Dangier qui t'a dit cela?

--Non, il ne me l'a pas dit; mais c'est moi qui l'ai compris. Je ne suis
pourtant pas un lche, Marine! Tu as bien vu tantt: quand il s'agissait
de ce chien, je n'ai pas hsit un instant... Mais on me regardera
toujours comme un homme qui a eu peur...

--Ce n'est pas Marc qui t'a dit cela? rpta Marine fivreusement.

--Non! Il ne m'a rien dit de pareil; mais, quand je regarde ce que j'ai
fait  ct de ce qu'ont fait les autres, je sais ce que je dois penser
de moi-mme. Et toi, Marine, dis, tu ne me mprises pas?

--Non! rpondit-elle en se penchant sur lui pour l'embrasser.

Et dans son coeur elle se dit: Il ne s'en gurira jamais! L'instant
d'aprs, elle ajouta dans le secret de sa propre pense: Et s'il s'en
gurissait, je ne l'aimerais plus!




XVII

M. Srent, qui cheminait le long du boulevard Beaumarchais, la tte
baisse, semblait suivre quelque chose sur l'asphalte du large trottoir.
Ce qu'il suivait, c'tait la trace, invisible pour tous, de promenades
faites l, bien des annes auparavant, par les pieds de son fils Daniel;
Daniel tout petit, chauss de bottines neuves, dont il faisait rsonner
les talons avec une vanit enfantine; Daniel tenant son pre par la main
et levant en l'air, pour lui parler, son petit menton  fossette. Puis,
Daniel en uniforme de lycen, dj srieux, de beaux volumes sous le
bras, revenant du lyce Charlemagne au jour des prix, avec ses yeux
pensifs o se contenait mal la joie. Plus tard encore, un autre Daniel,
vtu d'un lgant costume d't, bachelier de la veille, l'air grave,
prenant les choses d'un peu haut, car il faut bien se garder d'avoir
l'air jeune pendant qu'on l'est... Les traces diverses de tous ces
Daniels se confondaient sous les yeux du pre en une seule; et celle-l,
petite trane d'toiles de sang dans la poussire d'une route, celle-l
n'tait pas  Paris, mais  Chteaudun, quoiqu'il la vt distinctement 
ses pieds, aussi distinctement que l'on peut voir lorsque la vue est
obscurcie par des larmes qui ne doivent pas tomber.

Que tout cela tait loin! Si loin, l'enfance de ce dernier-n, avec les
grces malicieuses, avec la ptulance indomptable d'une nature
primesautire; si loin, les triomphes du lyce, puis ceux du concours
gnral; si loin aussi, l'examen en Sorbonne et l'air merveill des
examinateurs en face de ce jeune homme si jeune, qui rpondait si
sagement; si loin, la funbre bataille, les coups de feu qui rayaient
l'obscurit, l'odeur de la poudre, le canon tout prs, la _Marseillaise_
scande par les dcharges; puis le silence stupfiant tomb sur la ville
aussitt aprs le carnage, comme si la mort avait pris peur devant son
oeuvre!... Tout cela tait loin, et, pendant qu'il marchait le long des
magasins pleins d'hommes et d'objets, au milieu d'une foule affaire et
bruyante, au bruit des omnibus et des voitures, M. Srent se demandait
si ce n'tait pas un rve, si c'tait aujourd'hui qui tait vrai, avec
la solitude et le deuil de son me, ou bien si c'tait autrefois, et si
Daniel n'allait pas le rejoindre tout  l'heure, en courant, comme il
faisait jadis, pour passer un bras sous le sien en lui disant
joyeusement: Pre!

Un pas lastique qui suivait M. Srent depuis quelques instants le
berait peut-tre  son insu dans ces rveries douloureuses. Une fois
mme, il faillit se retourner, comme s'il esprait rencontrer le cher
visage... Il se retint bien vite et baissa la tte un peu plus.

--Vieille me entte, se dit-il avec un geste de reproche, qui ne veut
pas s'accoutumer  la douleur!

Ce pas le suivait pourtant avec une persistance qui l'irritait, semblant
se modrer sur le sien quand il allait moins vite, se pressant quand il
se pressait...

--C'est un pas d'homme fait, pensa le pre, Daniel l'aurait eu plus
lger, mais pas plus prompt...

Ne pouvant plus y tenir, soudain il se retourna et vit un visage qu'
l'heure de la mort mme il n'aurait pu oublier.

--Monsieur Srent! fit Robin; je pensais bien que c'tait vous!

Les deux hommes s'arrtrent au milieu du boulevard, les mains
troitement noues. Les passants allaient et venaient; leur courant se
divisait en deux parts autour du petit lot form par ces deux tres qui
l'un  l'autre se semblaient des revenants.

Ils se regardaient dans les yeux et Robin ne formula point la question
qu'il avait sur les lvres.

--Je croyais bien vous reconnatre, reprit-il en baissant la voix comme
dans une chambre de malade ou un cimetire, et je n'osais pas vous
appeler: on est si bte quand on se trompe!

M, Srent lui serra encore une fois la main; puis ils se mirent 
marcher cte  cte. C'est maintenant que le pre voyait s'largir la
trane sanglante que lui montrait le chemin.

--Madame Srent? dit le ciseleur en hsitant.

--Elle va bien, merci, Robin, rpondit l'ingnieur sans lever les yeux.

--Et... et vos autres enfants? demanda l'ouvrier, plus timidement
encore.

--Bien, je vous remercie. Mon fils Gaston s'est mari il y a peu de
temps.

Ils continurent de marcher sans que Robin ost faire d'autres
questions.

--Il tait mort, vous savez? dit le pre avec une tendresse infinie dans
la voix, comme si, en parlant de Daniel, il le portait encore dans ses
bras.

--Je le pensais, rpondit le ciseleur avec la mme douceur respectueuse.

Il ajouta avec une rage contenue:

--Le Prussien qui a fait ce coup-l, vous savez bien, monsieur Srent,
je l'avais descendu: j'ai voulu en avoir le coeur net; je suis entr dans
la maison; il tait bien mort...

Le pre fit un signe de tte. Leur pas tait maintenant grave et lent,
comme s'ils suivaient un convoi funbre; et vraiment ils le suivaient
dans leur coeur.

--Qu'est-ce que vous avez fait? demanda Robin au bout d'un instant.

--Je l'ai rapport  sa mre; mais il tait dj froid.

--On ne vous a rien dit en route?

--Il aurait fallu voir! murmura M. Srent en crispant ses mains tout 
l'heure molles et dcourages.

--Moi, reprit le ciseleur, je me suis sauv avec les autres; il n'y
faisait pas beau! Nous avons rejoint l'arme de la Loire et je me suis
engag pour tout de bon. J'tais devenu sergent; maintenant me voil
revenu  mon tat. J'avais presque envie de rester au service, et puis,
non! les doigts me dmangeaient de ne rien faire. Il sera temps de m'y
remettre quand...

Il se mordit la moustache et se tut. Le brouhaha du boulevard augmentait
autour d'eux, mais ils ne s'en apercevaient pas. M. Srent se rveilla
comme d'un rve et s'arrta.

--J'ai dpass ma rue, dit-il; je n'y pensais plus.

--Adieu, monsieur, fit Robin en le saluant respectueusement.

L'ingnieur le retint par le bras.

--Il faut venir nous voir, Robin, dit-il; il faut que ma femme vous
parle; vous comprenez? Il faut que mes autres enfants vous serrent la
main... Venez dner dimanche, Robin?

--Je vous remercie, monsieur, rpondit le ciseleur; j'accepte. Je ne
suis pas ce qu'on appelle un homme du monde, mais je crois que je ne
ferai pas honte  votre socit; et puis vous m'excuserez. Je vous
remercie, monsieur, cela me fait plaisir. J'ai bien souvent pens 
vous, allez! plus souvent que vous ne croyez! et  ce pauvre cher
enfant... Mais nous sommes des hommes, n'est-ce pas, monsieur Srent? Il
faut savoir supporter... A dimanche!

Et, tout en se vantant d'tre un homme, Robin se dtourna brusquement
afin de ne pas laisser voir combien il tait mu. M. Srent, rentr chez
lui, causa longuement avec sa femme, et ce jour-l prit date dans leurs
souvenirs.

On tait au mardi; Pauline et son mari furent prvenus, ainsi que Marc
et mademoiselle Dangier; les parents crivirent  Gaston, qui se
trouvait avec sa femme chez son beau-pre, et  Marine, qui tait 
Chteaudun, pour que la famille se trouvt au complet. Il semblait ainsi
 M. et madame Srent rendre hommage  la mmoire de Daniel en honorant
son vengeur.

Au reu de cette lettre, Marine resta perplexe. Son coeur et son
sentiment profond de la famille lui faisaient un devoir de prendre part
 cette runion; mais elle sentait tout ce que ces circonstances
pouvaient avoir de pnible pour Breuil, et elle hsitait  lui infliger
des motions qu'elle avait appris  redouter pour lui. D'abord elle eut
l'ide de rpondre qu'elle ne pourrait venir; puis elle n'osa prendre
une telle dcision sans l'assentiment de son mari, et enfin elle prit le
parti de lui demander ce qu'il prfrait.

Ds le premier mot, Louis rougit; mais il laissa parler Marine. Elle
prolongea ses explications tant qu'elle le put, car elle ne se sentait
gure encourage ni par le silence ni par les yeux baisss de son mari.
Quand elle s'arrta, il lui prit la main.

--Pourquoi me dis-tu tant de choses? fit-il avec un peu d'amertume.
Est-ce que notre devoir tout simple n'est pas d'aller  Paris et de voir
ce brave garon? Quand ce ne serait que pour faire plaisir  tes
parents, la raison serait dj suffisante, et des explications seraient
inutiles.

--C'est que je craignais, fit Marine avec des prcautions infinies dans
le regard et dans la voix, dont la douceur semblait demander grce pour
ses paroles, je craignais que ces conversations qui vont forcment
rouler sur un sujet que je n'aime pas  voir aborder devant toi ne te
paraissent pleines de choses pnibles... Tu sais pourtant que personne
ne peut avoir un instant ride...

--Ne cherche pas  me faire d'illusion, Marine, interrompit Breuil avec
fermet. Il sera dit l, bien certainement, des choses que je sentirai
cruellement: tant pis pour moi! Je me suis mis dans une situation
dsagrable; il faut que j'aie au moins le courage de la subir. Marc
Dangier y sera-t-il?

--Je ne sais pas, rpondit la jeune femme avec un serrement de coeur; je
pense que c'est probable, quoique ma mre n'en parle pas... Voici la
lettre...

Elle mit sous les yeux de son mari la lettre affectueuse et courte de
madame Srent.

--C'est bien; nous partirons samedi, fit Breuil en baisant le front pur
de sa femme.

Pendant tout le jour elle le suivit des yeux avec une vague inquitude;
elle avait peur d'un danger inconnu; mille penses absurdes et
contradictoires flottaient dans son esprit; elle en reconnaissait la
folie, les chassait et, l'instant d'aprs, voyait natre une nouvelle
apprhension, aussi mal dfinie que les autres... Elle se calma le
lendemain, en voyant que son mari ne changeait rien  ses habitudes,
qu'il ne paraissait pas plus triste que de coutume, mais seulement un
peu plus proccup, et elle se prpara  passer quelque temps  Paris.

Un grand combat se livrait silencieusement dans l'me de Louis Breuil.
Depuis deux ans il avait appris bien des choses que jadis il ne
souponnait pas dans la vie: entre autres,  souffrir et  cacher sa
souffrance. Il avait vu combien Marine tait profondment trouble ds
qu'il manifestait un chagrin quelconque; il s'tait rendu compte de la
nature exquise et dvoue de celle qu'il avait aime jadis presque
instinctivement, sans vritablement l'apprcier; il s'tait dit depuis
peu: Je ne la mritais pas! Et, en reconnaissant que, malgr ses
faiblesses et ses erreurs,  lui, elle vivait de sa joie et souffrait de
sa peine, il avait ajout: Qu'au moins je ne lui cause jamais de
chagrins!

C'est la rsolution bien arrte de ne pas causer de chagrins  sa femme
qui avait soutenu Louis dans la plus terrible preuve de son existence:
les deux jours qui avaient suivi son entretien avec Dangier. A ce
moment, devant la rprobation qu'il sentait peser sur lui muette et
inexorable, il avait pens  mourir afin de racheter ainsi l'erreur de
sa vie passe. Ce qui l'avait retenu, ce n'est pas la pense qu'une mort
inutile ne rachte point la faute d'une existence strile: Breuil
n'tait point organis pour de tels raisonnements. C'est la pense que
sa mort causerait  Marine un chagrin profond qui l'arrta sur la pente
si douce et si glissante du suicide.

Une fois rsolu  vivre, il accepta avec une humilit touchante les
preuves pnibles que l'avenir ne pouvait manquer de lui prparer. Dans
une sorte d'enthousiasme maladif, il les souhaitait presque, les saluant
comme une expiation. Une sorte de fatalit maligne semblait s'attacher 
Breuil et le poursuivre dans les vnements de sa vie. Nombre d'autres
avaient fait comme lui, et cent fois pis que lui; mais ceux-l vivaient
dans un milieu o tout le monde pensait comme eux; ils s'encourageaient
les uns les autres dans leur faon d'apprcier leur conduite, se
dclaraient que nul homme de bon sens n'aurait pu agir autrement et se
flicitaient rciproquement de leur sens pratique. Croyaient-ils bien
sincrement aux sentiments qu'ils exprimaient? Il est permis d'en
douter; ceux qui mnent grand bruit ne sont pas toujours les plus
braves; au fond, il est probable que toute cette forfanterie de prudence
cachait une honte secrte, de laquelle ils n'eussent jamais voulu
convenir, mais qui les travaillait de temps en temps, mal touffe par
un faux amour-propre.

Breuil s'tait trouv, lui, au milieu de caractres nobles et rsolus:
l, pas de tergiversations, pas de moyens termes, pas de cotes mal
tailles avec le devoir. Aussi, devant ceux-l, se sentait-il infrieur,
et c'est de l que venaient toutes ses souffrances, car il n'tait pas
homme  accepter sans combat une situation humiliante. Mais, lorsqu'il
eut compris que, le mal tant irrparable, la bont des siens lui
pargnerait tout ce qui dpendait d'eux, il se prit d'une estime plus
profonde, d'une tendresse plus intime pour ceux qui cherchaient  lui
pargner des chagrins; et il se promit de faire tout ce qui serait
possible pour leur prouver qu'ils n'avaient pas tort de lui conserver
leur amiti. C'est pour cela qu'au lieu d'viter la runion du dimanche
suivant, il voulut y assister, afin de montrer qu'il acceptait noblement
le rle difficile que sa conduite passe lui imposait.

Le dimanche venu, la famille entire se trouva runie avant six heures
dans le grand salon de la place Royale. Gaston arriva le dernier, avec
sa jeune femme et son beau-pre, qui avait voulu serrer la main de
Robin. Malgr la gravit de la circonstance, malgr la douleur
maternelle qui creusait les yeux et plissait les joues de madame
Srent, on causait avec animation de toutes parts; les deux annes et
demie rvolues depuis la mort de Daniel avaient fait de ce triste
vnement une sorte de lgende, touchante et sacre, mais o l'acuit du
premier deuil s'effaait pour faire place  une vnration tendre; le
pre et la mre, seuls, ressentaient et devaient toujours ressentir
l'horreur de la perte.

--Enfin, vous direz ce que vous voudrez, riposta vivement Cline 
mademoiselle Dangier; j'ai pous Gaston parce qu'il s'tait bien
battu...

--Et puis aussi parce qu'il a quelques petits mrites personnels!
interrompit Pauline, qui passait derrire elle.

--Je ne dis pas le contraire, mais je l'ai pous surtout parce qu'il
s'tait bien battu! Et jamais je n'aurais pous un homme qui se serait
tenu tranquillement chez lui pendant ce temps-l.

--Mme s'il avait eu soixante-dix ans et des lunettes? demanda eu
souriant mademoiselle Dangier.

Cline ne put s'empcher de rire.

--On n'pouse pas les vieux! dit-elle.

--Eh! eh! cela se voit pourtant! reprit Pauline.

Breuil coutait, l'air tranquille et le coeur ravag par le souci. La
lgende du jeune Spartiate dvor par le renard qu'il tenait cach sous
sa robe est mise en action, chaque jour et  chaque heure, dans toute
socit civilise. D'ailleurs, Louis tait venu pour cela; la destine
n'avait qu' s'accomplir.

La porte s'ouvrit, et Robin parut au milieu d'un grand silence. M.
Srent alla au-devant de lui et, le prenant par la main:

--Mes enfants, dit-il, c'est notre ami, M. Robin.

Madame Srent lui tendit les deux mains et le regarda au fond des yeux,
sans mot dire: toute sa tendresse de mre, toute son me de Franaise
taient dans ce regard. Le ciseleur, un peu embarrass d'abord de se
voir l'objet de l'attention gnrale, oublia tout  la vue de cette
femme silencieuse qui avait tant souffert. D'un geste simple et filial,
il l'attira dans ses bras et la serra sur sa poitrine, comme si elle et
t sa mre  lui. Un mouvement lger se fit dans le salon, et Gaston,
s'avanant vers Robin, lui serra la main fortement. Ds cette heure,
l'ouvrier avait autant d'amis qu'il y avait l de personnes prsentes.

Marc Dangier le regardait avec attention, cherchant  se souvenir;
depuis le jour o pour la premire fois la _Marseillaise_ avait pass
sur les boulevards, il avait vu tant de visages, prouv tant d'motions
nouvelles, que la mmoire lui manquait parfois; mais Robin ne l'avait
pas oubli, quoiqu'il ne l'et vu qu'une minute. Quand leurs yeux se
rencontrrent, ils se reconnurent aussitt.

--C'tait vous? dit Marc; je suis content que ce soit vous!

--Vous n'avez pas oubli? rpondit le ciseleur. C'tait beau, n'est-ce
pas? Vous vous le rappelez? Je vous avais dit qu'on se ferait bien tuer
sur cet air-l! Et vous m'avez rpondu: Cela viendra peut-tre!...
C'tait vrai, pourtant, et cela est venu!

Le dner fut annonc, et la conversation devint gnrale. Robin n'tait
ni ignorant ni vulgaire; curieux de tout ce qui concernait son art, il
avait furet dans les muses et dans les bibliothques, avait vu des
milliers d'estampes, lu des centaines de volumes sur la ciselure et la
gravure sur mtaux,  ce point que dans cette branche il et pu en
remontrer  bien des amateurs et lutter avec un rudit. La simplicit de
ses habitudes et de ses gots le prservait de la vulgarit, et la
famille Srent passa, grce  lui, une soire fort agrable,
indpendamment de l'intrt plus particulier que lui inspirait le
vengeur de Daniel.

Aprs le caf, quand on fut retourn au salon, les groupes se
divisrent; Marc et Robin se retrouvrent ensemble, pousss l'un vers
l'autre par l'attrait mystrieux de leur premire rencontre. Breuil, qui
s'tait approch, les coutait comme il coutait tout, avec une
attention inquite. Son esprit tait semblable au doigt d'un homme pos
sur un chien de pistolet, en attendant le moment prcis de presser la
dtente; il lui semblait toujours que quelque chose allait arriver.

--C'tait superbe! fit Robin, revenant instinctivement au souvenir du
moment o il avait rencontr Dangier. Ce silence qui s'est fait tout 
coup pour couter, et puis ce chant qui approchait comme un tonnerre...
Il faut avoir entendu cela pour savoir ce que c'tait. Vous y tiez,
monsieur? demanda-t-il  Breuil.

--Non, monsieur, rpondit celui-ci.

--Ah! dans les provinces ce n'tait pas la mme chose, videmment!
reprit Robin. La province s'est bien conduite tout de mme!  Nantes,
nous avions form un bataillon de francs-tireurs qui se sont battus
comme des enrags; il y en a eu de tus  Chteaudun... Je ne sais pas
comment nous avons fait pour nous chapper, nous autres... Enfin, c'est
loin, tout cela! Avez-vous t bless? demanda-t-il  Marc.

--Rien! pas une gratignure.

--Ce n'est que juste. Tout le monde ne peut pas y en avoir got! Mais
a ne fait rien. Si on avait voulu, les choses ne se seraient pas
passes comme a! Si ds le commencement, au lieu de s'en aller aux
bains de mer, les gens taient rests chez eux; si, au lieu d'engraisser
les propritaires d'htels, ils avaient gard leur argent pour autre
chose; si leurs maisons n'avaient pas t vides... on ne sait pas ce que
la France pouvait faire!

Les poings crisps, il regardait dans l'espace avec une colre mal
contenue.

--Tout le monde ne pouvait pas se battre, non plus, Robin! Soyons
raisonnables! fit Marc en lui effleurant le bras.

--Tout le monde, non! mais tous ceux qui pouvaient! Ils n'en avaient pas
envie, voil! Ce qu'il leur fallait, c'taient leurs habitudes, leurs
pantoufles chaudes le soir; en campagne, pas moyen de tirer la
couverture sur ses oreilles dans un lit bien bassin, n'est-ce pas? Si
vous les aviez entendus! je ne sais pas faire l'exercice, moi! je
brouillerais tout! Et puis, si j'tais bless, que deviendrait ma
famille? Ils se trouvaient des familles toutes neuves pour la
circonstance, mme ceux qui n'en avaient jamais eu! Je ne dis pas qu'ils
n'auraient point prouv grand plaisir  gagner des batailles, pourvu
que ce ft par procuration! Voyez-vous, monsieur Dangier, quand je suis
revenu  mes affaires, moi qui avais vcu je ne sais ni comment, ni de
quoi, pendant dix mois, et quand j'ai vu revenir aussi de leur ct,
gras et frais, des gens qui arrivaient de n'importe o, bien tranquilles
et qui ne trouvaient  vous dire qu'une chose: Eh bien, et nous? Vous
croyez peut-tre que c'tait amusant, six mois de plage, et en hiver
encore!... j'avais envie de leur broyer les os... Et, si je ne le fais
pas, c'est qu'ils n'en valent pas la peine! Tas de pantouflards!

L'indignation avait emport Robin, et sa dernire parole retentit dans
le haut salon comme une fanfare. Breuil chancela imperceptiblement; le
bras de Marine se trouva pass sous le sien sans qu'il st comment, et
c'est le visage de la jeune femme que Robin vit devant lui lorsqu'il
promena sur ceux, qui l'entouraient son regard encore irrit.

--Je vous demande pardon, dit-il en passant la main sur son front. Je
deviens mauvais quand je pense  a; je ne sais pas pourquoi je viens
parler de ces choses-l dans la maison de braves gens comme vous, mais
c'est plus fort que moi. Mademoiselle Dangier, avec sa dlicatesse
ordinaire, s'empara du ciseleur pour dtourner la conversation, et Marc
put regarder Breuil, vers lequel il n'avait d'abord os tourner les
yeux. Louis s'tait assis sur une chaise, car ses jambes tremblaient;
avec une douceur infinie, il souriait  sa femme qui lui parlait
affectueusement. Mais ce sourire tait navr et la voix de Marine
n'tait pas sre.

--C'est un brave garon! dit Marc en s'approchant; un peu exalt, mais
il en faut quelques-uns comme cela...

--C'est un homme de coeur, rpondit Breuil dont le visage tait rest
d'une pleur livide; vous avez raison, Dangier, il en faut comme cela.
Il faut des hommes qui aient le courage de dire ce qu'ils pensent, de
mme que ceux qui les coutent doivent avoir le courage de les entendre.

Dangier s'assit auprs de lui et appuya trs-lgrement le bras sur son
paule, comme pour lui faire sentir l'affectueuse treinte qu'il n'osait
lui donner de peur d'attirer l'attention. Marine leva les yeux sur Marc
et lui adressa dans son regard toute sa reconnaissance et son amiti.
Breuil, entre eux, les regardait alternativement, tudiant leurs visages
comme s'ils taient nouveaux pour lui; il y voyait peut-tre, en effet,
des choses nouvelles; mais son me n'en prenait point d'ombrage. Sous le
coup cruel qu'il venait de recevoir, il avait acquis une lucidit
trange et il comprenait bien que ces deux tres, tendrement unis par
l'affection, taient ses meilleurs et ses plus vrais amis.

--Voil la voix de la vrit, dit doucement Louis  Dangier; la vtre
tait celle de l'amiti; l'opinion publique a parl, son arrt est
indiscutable. Je vous remercie de l'avoir attnu pour m'pargner de
plus grands chagrins.

--Veux-tu que nous rentrions? dit Marine en l'interrompant; je suis
trs-fatigue.

Il lui jeta un regard reconnaissant et se leva.

--A bientt! lui dit Marc en lui serrant la main.

--Merci, rpondit Breuil avec le mme sourire navr.

Ils se retirrent sans bruit. Un instant aprs, Robin dit  Marc:

--Il est trs-gentil, ce monsieur qui tait l; c'est votre beau-frre?

--Non. C'est le mari de ma cousine, de la soeur de Daniel.

--O tait-il pendant la guerre?

Marc hsita un millime de seconde, puis rpondit:

--Dans l'Est.

Robin n'insista pas; peu lui importait d'ailleurs, et Marc n'en fut pas
fch, car, avec le courage de ceux qui ne savent pas ce que cote un
mensonge, il se demandait s'il n'allait pas, pour justifier Breuil,
inventer un roman de toutes pices.

Le lendemain, Breuil demanda  sa femme s'il lui serait indiffrent de
retourner  Chteaudun. Marine y consentit d'autant plus volontiers
qu'aprs ce qui s'tait pass la veille, plus que jamais elle se sentait
pleine de craintes mal dfinies. Ils rentrrent dans leur maison
solitaire, au bord du Loir grossi par des pluies rcentes et dont les
flots menaaient, si la crue continuait, d'envahir leurs pelouses. L au
moins, dans la tristesse des jours gris, ils auraient le silence et la
paix, si ncessaires aux coeurs troubls.




XVIII

Pendant quelques jours, Louis sembla s'occuper uniquement de soins
matriels: la maison, les communs, le jardin, la crue du Loir
paraissaient occuper toute son attention; on le voyait aller et venir
d'un air affair comme au temps o il surveillait les travaux de son
installation. Marine savait bien quel cuisant souci se cachait sous ce
semblant d'activit; elle sentait qu'il n'avait pas envie de rester seul
avec elle, qu'il craignait plus encore d'tre seul avec lui-mme, et
que, jusqu'au moment o il aurait repris son quilibre, toute tentative
serait inutile pour le calmer.

La jeune femme souffrait cruellement; assise  la fentre du salon, o
elle occupait ses doigts  quelque ouvrage d'aiguille, elle regardait
Louis arpenter les alles de son jardin. Il s'arrtait devant un massif
et paraissait absorb dans la combinaison de nouvelles plantations pour
l't; mais elle savait que la pense de son mari tait bien loin de l;
elle entendait dans son cerveau fatigu, comme il l'entendait lui-mme
dans le sien, la terrible pithte de Robin: Pantouflard! Grotesque et
terrible, cette pithte qualifiait bien ceux qui s'taient
dsintresss de la chose publique d'abord, de la patrie ensuite. Ils
avaient dclar la partie perdue ds le premier jour et n'avaient plus
eu qu'un souhait: la paix! qui leur rendrait le repos moral. Ils sont
rares, ceux qui ne craignent pas la souffrance; les pantouflards de 70
avaient peur de la guerre comme d'une rage de dents, et ils l'avaient
subie avec la rsignation bourrue qu'on met  supporter les calamits
contre lesquelles on ne se roidit point. Breuil sentait bien qu'il avait
souffert pour ceux qui souffraient; sa main avait toujours t ouverte
pour donner, et le retour dans ce pays ravag avait fait saigner toutes
les fibres de son me... Mais les apparences taient contre lui. Comment
prouver  ceux qui le condamnaient que son coeur n'avait jamais t celui
d'un lche, mais seulement celui d'un faible? Comment expliquer, dcrire
les motions dlicates et secrtes qu'il avait ressenties? S'il l'avait
pu, il ne l'et pas fait, car la pudeur de son me l'et empch de
parler de ces choses mystrieuses que l'on ne peut raconter, que le
pote seul a le privilge de dire parce qu'il les chante et devient
alors le porte-parole de ceux qui pensent et sentent comme lui.

Sous la fine pluie implacable qui lui piquait le visage comme des
pointes d'aiguille, Breuil allait, un scateur  la main, donnant  ses
rosiers la taille de mars, laguant une branche basse  quelque jeune
arbre, ne sentant ni le froid ni l'heure de la faim. La nuit tombait; il
rentrait avec un frisson, et, comme malgr lui, vaguement, sans s'en
rendre compte, il essayait de tuer la pense par l'excs de la lassitude
physique, mais sans y parvenir, car, la nuit, il restait longtemps
veill aprs que sa bougie tait teinte; et de la chambre voisine sa
femme, qu'il croyait endormie et qui retenait son souffle, l'entendait
s'agiter fivreusement jusqu' l'aurore.

Une nuit, trompe par une longue apparence de calme, elle s'tait
endormie; elle fut soudain rveille par la voix de Breuil. Avec cette
angoisse qui serre la gorge dans le rve et qui donne aux paroles une
expression si effrayante, il rptait: Pantouflard! je suis un
pantouflard!

Marine courut  lui et lui passa les mains sur le front pour le
rveiller. Elle lui parlait en mme temps, et, pendant qu'il revenait 
lui, elle alluma promptement la bougie, afin de dissiper compltement
les terreurs du rve et de l'obscurit.

--Qu'est-ce que j'ai dit? demanda Breuil, quand il la vit pencher sur
lui son beau visage encore ple d'motion.

Elle hsita un instant, puis prit vite une dcision. Mieux valait en
finir; une fois ou l'autre, ils parleraient de ce mot fatal, devenu
l'obsession de leurs vies: autant le faire tout de suite.

--Tu songes  cette parole de Robin, dit Marine en essuyant avec son
mouchoir le front de son mari couvert d'une sueur d'angoisse. Louis, tu
as tort. Un mot dit en l'air par un tranger ne devrait pas t'influencer
 ce point. Depuis ce malheureux jour, tu n'es plus toi-mme, et, s'il
faut te dire la vrit, tu me fais beaucoup souffrir. Il faut avoir du
courage, renoncer  te torturer toi-mme...

--Je ne peux pas! fit Breuil dcourag. C'est plus fort que moi.

--Alors, dit Marine dans une inspiration subite, il faut que tu te
mettes  travailler. Prends une occupation quelconque, entreprends un
travail qui t'obligera  t'absorber loin de toi-mme. Ce sera en mme
temps une sauvegarde et... puisque tu veux t'accuser de quelques torts,
une rhabilitation!

--Ah! s'cria Breuil en saisissant les mains de sa femme, tu me sauves!
Oui, tu as raison, je travaillerai, je ferai quelque chose, je serai
quelqu'un! Il faudra bien que tu sois un jour fire de moi! Je te rends
malheureuse, ma chre femme? C'est vrai! Je ne pensais qu' mes peines,
et je ne voyais pas que tu souffrais auprs de moi. Tu verras, je
changerai d'existence, je me rendrai trs-utile... Que faut-il que je
fasse? quelle carrire me conseilles-tu de choisir?

Les yeux de Louis brillaient de fivre, il parlait vite avec une
animation extraordinaire.

--Nous verrons cela demain, dit Marine; maintenant il faut dormir. Je
vais rester l jusqu' ce que tu aies repris ton sommeil.

Elle s'enveloppa des plis de sa robe de chambre et s'assit auprs du
lit, une main sur la couverture. Calm par la douceur de sa voix, par la
tranquillit de son sourire, Breuil ferma bientt les yeux; il les
rouvrit deux ou trois fois pour la regarder avec un sourire heureux;
puis ses traits se dtendirent et il s'endormit d'un paisible sommeil.

Quand la respiration du dormeur fut tout  fait gale, la jeune femme se
leva, teignit la bougie et retourna dans sa chambre. En passant vers la
fentre, elle carta le rideau et vit filtrer  travers les persiennes
une lueur nacre qui lui donna soudain soif d'air frais. Avec mille
prcautions elle ouvrit la fentre, poussa le volet et regarda au loin.

Devant elle, la silhouette lgante du chteau se dessinait sur le ciel
nuageux; la lune, tour  tour couverte et dcouverte suivant le caprice
du vent, clairait le paysage d'une lueur incertaine. L'air charg
d'humidit sentait l'herbe et les jeunes pousses; tout parlait  la fois
de craintes et de promesses; quelque chose d'envahissant et de troubl
venait de la terre et des gazons, des ples clarts du ciel et de leur
reflet changeant sur les eaux du Loir, qui baignaient les pelouses avec
une sorte de mouvement rhythm comme la palpitation d'un coeur invisible.

--Serai-je jamais heureuse? demanda Marine aux nuages que le vent
poussait l-haut, aux roseaux qui tremblaient dans les flots mouvants,
et  elle-mme, si inquite et si navre. J'ai vingt-deux ans; suis-je
destine  craindre toujours, souffrir toujours, aimer et plaindre
toujours, sans m'endormir jamais dans une paix consolante? Est-ce
toujours moi qui devrai prvoir, encourager, consoler? N'aurai-je donc
jamais, pour me soutenir, l'appui d'un bras robuste, et devrai-je vivre,
penser, vouloir ternellement pour deux?

Elle resta ainsi quelques instants; le vent agitait ses cheveux sur son
front; une goutte de pluie gare, enleve au toit, tomba sur son
visage. Elle l'essuya lentement, ferma la fentre bien doucement et
regagna son lit, o jusqu'au jour elle ne put trouver le sommeil.

--Il dort au moins, lui! pensait-elle durant sa longue insomnie, et,
pendant qu'il dort ainsi, il ne souffre pas. Nous verrons ce
qu'apportera demain!




XIX

Le lendemain apporta une crue extraordinaire du Loir. Les villages
riverains furent envahis par les eaux avec une telle rapidit que les
secours purent  peine tre organiss assez vite. Ds les premiers
bruits d'alarme, Louis Breuil s'tait offert pour tout ce qui dpendait
de lui; il passa la journe  parcourir les rives,  rassurer les uns, 
gourmander les autres,  surveiller le sauvetage du btail et des
mobiliers et surtout  ramener le courage et la bonne humeur chez les
paysans abattus. Tout coutumiers qu'ils sont de pareilles alertes, les
villageois ne peuvent se rsigner  voir l'eau envahir leurs demeures;
la vue du flot montant, qui sans effort, presque sans secousse, vient
d'abord effleurer la route, puis la premire marche, puis le seuil, et
dborde enfin dans la maison familiale, est toujours pour eux l'occasion
du mme dsespoir. Breuil se multiplia et obtint les plus heureux
rsultats. Aussi, le soir, quand il rentra harass, tremp jusqu'aux
genoux, il se sentait plus lger qu'un des nuages floconneux qui
couraient encore dans le ciel par instants.

--Si tard! lui dit affectueusement Marine qui l'attendait depuis
longtemps  la grille, une lanterne  la main.

--Tout n'est pas fini, il s'en faut! rpondit Louis en l'embrassant; le
Loir monte toujours et je parie bien que d'ici demain il y aura quelques
nouveaux dommages. Allons dner! Je crois que jamais de ma vie je n'ai
eu si faim! Tu sais que je n'ai pas djeun?

Ils se dirigrent vers la maison bien claire. Breuil, tout en
marchant, explorait du regard le cours de la rivire.

--A-t-il pass des paves par ici? demanda-t-il.

--Quelques chaises, une table, pas mal de morceaux de linge... rpondit
Marine.

--On n'a entendu parler d'aucun accident de personnes?

--Aucun. Le Loir monte, en effet; il y a une heure, il s'arrtait au
pied du premier araucaria, et maintenant le voici bien prs du second.

--Nous verrons cela aprs le dner, rpondit Louis en pressant le pas.

Le feu flambait joyeusement dans la grande chemine. Breuil alla changer
de vtements puis il revint se chauffer; sa gaiet tendre, presque
enfantine, lui donnait un air de jeunesse qu'il avait perdu depuis
longtemps, et Marine le regardait avec un sourire de mre satisfaite.

Quand ils eurent termin leur repas, il se rapprocha du foyer et tendit
les jambes  la flamme.

--Je suis reint, dit-il en riant; mais c'est dlicieux! Je ne puis pas
dire en mon me et conscience que je souhaite la perptuit de
l'inondation, et puis je crois qu' la longue on se blaserait, mme
l-dessus; mais je puis t'assurer que ce petit remue-mnage m'a fait
grand bien. J'ai trouv ma vritable vocation, Marine; je suis
videmment n chien de Terre-Neuve.

Il riait, et ses yeux humides dbordaient de joie. Le sentiment d'une
activit bien employe lui donnait les jouissances les plus pures, les
plus leves qu'il et encore connues. Aprs quelques instants donns 
ce bien-tre  la fois moral et physique, il se leva d'un mouvement
rsolu.

--Allons, dit-il, encore un coup de collier! Il faudrait autant que
possible que tout le monde passt la nuit dans un lit, et je prsume
qu' la municipalit ils n'en sont pas encore l; si seulement on peut
coucher les femmes et les enfants, il faudra se dclarer content.

--Tu t'en retournes? fit Marine avec regret. Elle et voulu garder prs
d'elle cet homme qui paraissait heureux et dispos. Tu trouves que tu
n'as pas assez couru aujourd'hui?

--Laisse-moi faire, rpondit-il avec un sourire si jeune et si
irrsistible qu'elle revit soudain les anciens jours de la terrasse et
de l'alle des tilleuls. Si tu savais le bien que cela me fait!

Plus que jamais elle et voulu le retenir; elle hsita encore, mais il
la regardait d'un air suppliant contre lequel elle se sentait sans
dfense.

--Fais comme il te plaira, dit-elle  son corps dfendant; mais au moins
ne va pas seul.

--Soit, j'emmnerai Vincent. Es-tu contente?

Il passa dans l'antichambre et revtit son grand impermable, pendant
que le jardinier se prparait  l'accompagner. Elle le regardait faire
en souriant, quoiqu'elle et le coeur serr.

--A tout  l'heure! dit-il en l'embrassant. La porte se referma sur lui;
elle la rouvrit pour le voir encore. La silhouette des deux hommes se
dtachait sur le fond argentin du Loir, qui baignait maintenant la
moiti du jardin. La lune brillait d'un clat merveilleux dans le ciel,
de temps en temps voile par un gros nuage qui passait rapidement. Un de
ces nuages assombrit le paysage au moment o Breuil et son compagnon
franchissaient la grille; quand la clart revint, on ne les voyait plus.
Marine rentra chez elle.

Pour gagner le pont de Brou, Louis dut marcher dans l'eau, qui arrivait
en clapotant jusqu' la route. Au moment o il se trouvait au milieu du
pont, il s'arrta soudain.

--Voyez donc, Vincent, dit-il; quelque chose vient de passer sur le
barrage.

--Le barrage? Mais, monsieur, on ne le voit plus! fit le jardinier. Il y
a trois pieds d'eau par-dessus.

--On voit le remous! Tenez, cela vient par ici... C'est un tre humain,
une femme... Et il n'y a personne avec un bateau!...

L'objet qu'il avait vu approchait rapidement, ballott et retourn en
tous sens par la violence du courant.

--C'est une femme, dit le jardinier; elle a le corps sous l'eau; on ne
voit plus que ses jupons...

Le paquet de vtements allait s'engouffrer sous le pont; Louis jeta loin
de lui le pardessus qui le gnait et, traversant le pont d'un saut, se
jeta bravement dans la rivire, au moment ou l'pave mergeait de
dessous l'arche obscure.

--Monsieur, monsieur! cria Vincent qui, en homme pratique, prit le bord
au lieu d'imiter son matre.

Louis nageait bien; d'une main il saisit l'objet, qu'il lcha aussitt
en voyant que ce n'tait qu'un monceau d'toffes; le flot l'emportait
rapidement, et le jardinier qui courait sur le rivage submerg avait
grand'peine  ne pas se laisser dpasser.

--Monsieur, revenez au bord! criait-il.

-- moi! fit soudain Louis avec un cri douloureux.

Et il disparut dans un tourbillon.

Le brave garon se prcipita dans la rivire et, non sans peine, ramena
au bord Louis, qui ne se dbattait plus.

Le courant les avait conduits presque en face de la maison de Breuil, 
la hauteur des grands araucarias. Vincent fit quelques pas, entranant
son matre jusqu' ce qu'il pt l'adosser au tronc d'un de ces arbres;
puis il courut au logis chercher du secours. Il eut la prsence d'esprit
de ne pas appeler Marine, mais d'aller droit aux communs, o il savait
trouver des hommes. Ils arrivrent en hte au pied de l'araucaria, o
ils trouvrent Breuil, assis dans l'eau, le corps appuy  l'arbre, les
yeux ouverts, mais sans parole.

En un clin d'oeil ils eurent atteint la maison. Inquite par le bruit,
Marine ouvrait la porte lorsque le sinistre convoi se prsenta sur le
seuil.

--Ce n'est rien, madame, dit Vincent; monsieur s'est jet  l'eau pour
repcher quelque chose; il a d tre saisi, car il n'a pas t une
seconde sous l'eau; vous voyez, il a bien sa connaissance.

En effet, Breuil voyait et entendait; il sourit faiblement  sa femme,
qui le regardait avec une inexprimable angoisse. Bientt il fut dans son
lit bien chaud, et le mdecin arriva.

--Je ne vois, dit-il, rien qui explique l'tat de M. Breuil; cependant
il doit avoir reu quelque lsion grave, que rien ne trahit encore...
Pour le moment, il m'est impossible de rien pronostiquer.

Louis s'endormit presque sur-le-champ, sans quitter la main de sa femme.
Le docteur s'assit sur un canap, dans la pice voisine, afin de parer
aux accidents qui pourraient se produire. Aprs une heure de repos
fivreux, le malade se rveilla, ouvrit les yeux, serra la main de
Marine et lui parla trs-bas, mais distinctement.

--C'est ridicule, lui dit-il, de mourir pour avoir voulu sauver des
chiffons; c'est ma vie! Des aspirations et pas de rsultats... C'est
ridicule!

--Non! murmura Marine en se penchant sur lui; c'est noble et courageux,
mon Louis; c'est toute ta bonne me gnreuse qui est l dedans. Tu dois
tre content!

--C'est absurde, mais tu as raison; je suis content. Dis, tu m'aimes?

--Je t'aime, mon cher Louis; je suis contente de toi. Ce ne sera rien.

Il la regarda dans les yeux.

--Je suis perdu, dit-il.

Elle tressaillit violemment. L'ide que cet homme pouvait tre perdu,
alors qu'il parlait et raisonnait si bien, lui paraissait de la folie.

--Je suis perdu, rpta-t-il. Je me suis frapp le dos contre quelque
chose dans l'eau, je ne sais pas quoi. Je me suis bris la colonne
vertbrale. Je sens que je vais mourir. Fais venir la famille... et
Marc, ajouta-t-il aprs un instant de rflexion.

Marine appela le mdecin et envoya aussitt au tlgraphe. Bien qu'il
ft trs-tard, la dpche partit.

--Est-ce vrai, docteur? demanda-t-elle quand elle revint prs de son
mari.

--Je n'en sais absolument rien, rpondit le mdecin. Je ne constate
aucune lsion et je n'ose touchera l'pine dorsale, car, s'il y a l
quelque chose, on ne pourrait que lui faire du mal en le remuant.

--Je me sens, allez, docteur, dit Breuil; j'ai vu un homme comme cela,
dans un boulement; il s'est trouv trs-bien jusqu' la dernire
minute, et cela ne l'a pas empch de mourir au bout de quelques heures.
Je n'ai mal nulle part, mais je ne puis pas remuer; dans un moment, je
ne pourrai plus parler.

Marine le regardait de toute son me et ne pouvait y croire. Cette
incrdulit est la seule ressource des malheureux subitement frapps,
car elle leur laisse le temps de s'accoutumer  leur malheur. Sans cette
ressource suprme, ils tomberaient foudroys sous le choc.

Les heures de la nuit s'coulrent longues et lentes; le matin se leva
dans un ciel d'une merveilleuse puret. Les yeux de Breuil
se-dirigeaient vers la fentre. Marine comprit et tira les rideaux. Les
clarts de l'aube entrrent dans la chambre lgante et coquette,
arrange depuis si peu de temps pour recevoir le jeune matre.

--M'entends-tu? demanda Marine.

Il fit signe que oui et sourit faiblement.

--Tu sais que nous avons t trs-heureux? lui dit-elle avec une
tendresse infinie.

Il la regarda tristement, d'un air de doute.

--Oui, trs-heureux, rpta-t-elle en se penchant sur lui.

--Merci, dit-il.

Il pouvait parler, mais c'tait pour lui une extrme fatigue.

Elle ferma la fentre, car l'air tait vif, releva les rideaux pour
qu'il pt voir au dehors, et revint s'asseoir auprs de lui.

Il resta immobile, la regardant de temps  autre avec douceur.

Vers midi, des pas retentirent sur le gravier, et, l'instant d'aprs, M.
et madame Srent parurent sur le seuil. Marc les suivait.

Louis parut heureux de les voir. Ses mains taient inertes; depuis
quelque temps dj il ne les sentait plus. Marc s'approcha de lui et lui
parla, mais sans que le mourant part l'entendre. Il le voyait pourtant,
car ses regards allaient de Marine  Dangier avec une persistance
inquite. Enfin, par un effort o il rassembla toute son nergie, il
remua les lvres et Marc comprit distinctement qu'il disait:
Prenez-la. Les yeux de Breuil se fixrent alors sur sa femme avec une
tendresse que la mort divinisait, et lorsqu'on s'aperut qu'il ne
respirait plus, il la regardait encore.




XX

Deux annes s'coulrent, pendant lesquelles madame Breuil, enferme
dans sa maison, ne vit personne, except sa famille et quelques rares
amis. Le voile de deuil que les vnements avaient jet sur cette jeune
existence semblait la sparer du reste du monde: elle n'avait jamais eu
un got bien vif pour la socit; mais, depuis son veuvage, elle
paraissait prouver une vritable aversion pour tout ce qui l'arrachait
 sa solitude.

Aprs l'expiration des premiers douze mois, Pauline essaya de faire
voyager sa soeur; grande voyageuse elle-mme, elle avait toute confiance
dans l'efficacit des dplacements; mais Marine se refusa obstinment 
quitter sa maison. Quelques mois aprs, Gaston insista  son tour pour
emmener Marine  Paris; il n'eut pas un meilleur succs, et l'hiver
s'coula sans modifier les projets de retraite de la jeune veuve.

Au printemps suivant, M. et madame Srent eurent l'ide de louer la
maison qu'ils avaient jadis occupe avec leurs enfants; elle tait
pleine de souvenirs douloureux, mais elle rappelait aussi mille choses
gracieuses ou touchantes, et ce sjour leur permettait de voir leur
fille quotidiennement, sans lui imposer les obligations de
l'hospitalit.

Marc tait un visiteur assidu de cette maison, o il faisait des
apparitions aux heures les plus invraisemblables, ce qui prouvait
clairement que Paris n'tait pas pour lui une rsidence obligatoire.

Le locataire qui avait occup la maison pendant que M. Srent l'avait
laisse vacante avait donn tous ses soins  un jasmin qui, dlaiss
jadis, couvrait maintenant tout un mur de ses toiles parfumes. Marine
aimait ce jasmin et passait rarement le long du treillage sans en
dtacher une branche qu'elle mettait  son corsage. Pauline, toujours
perspicace et discrte, tirait de ce dtail des esprances insenses. Un
jour, elle se dcida  prvenir sa soeur que son temps de deuil tait
fini depuis plusieurs mois.

--C'est bien, dit Marine; je te remercie.

Le lendemain, elle se montra avec une robe blanche, trs-simple, qui lui
donnait l'apparence d'une toute jeune fille. Pauline la regarda d'un air
de satisfaction, cueillit une branche de jasmin et la mit dans les
cheveux de sa soeur, qui se laissa faire, puis rentra dans la maison.

Marine, au lieu de la suivre, alla s'asseoir au bout de la terrasse, 
la place qu'elle affectionnait jadis et o ses souvenirs la ramenaient
invinciblement. La journe tait grise et douce, comme l'tat de son
me. Aprs avoir beaucoup souffert, aprs s'tre dit que le bonheur
n'existait pas pour elle, qu'une existence paisible tait tout ce
qu'elle pouvait rver aprs tant d'preuves, Marine se demandait depuis
quelques jours si une aube nouvelle se levait dans son coeur pour qu'elle
le sentit battre si joyeusement. La vie avait pris pour elle une saveur
nouvelle; elle remarquait avec tonnement qu'elle pouvait s'intresser 
tout ce qui l'entourait autant et plus que jadis... Le parfum du jasmin
qu'elle avait dans les cheveux lui semblait encore plus doux que de
coutume, et elle se pencha sur son ouvrage avec une rougeur fugitive sur
les joues lorsqu'elle entendit prs d'elle un pas bien connu.

--Vous en avez dj une? dit la voix de Marc avec une inflexion
caressante qu'elle connaissait bien.

Elle leva les yeux et vit qu'il parlait d'une branche de jasmin qu'il
tournait entre ses doigts. Elle sourit, se remit  son ouvrage, et il
dposa sur les genoux de la jeune femme son hommage frle et embaum.

--Vous souvenez-vous, Marine? dit-il en s'asseyant prs d'elle. Il y a
bien longtemps, oh! si longtemps! je vous en avais apport une autre,
sans vie et sans parfum... Celle-l ne m'a pas port bonheur...

--A moi non plus, rpondit Marine sans lever la tte.

--Mais celle-ci est vivante... Voulez-vous partager ma vie, et aussi mes
chagrins, car nous en aurons, Marine, bien que vous ayez dj port plus
qu'un fardeau ordinaire?... Voulez-vous tre ma joie? Je serai votre
force, et nous vivrons heureux, heureux malgr tout...

Elle le regarda bien en face et rpondit doucement:

--Je le veux.

Il prit alors la main que jusque-l il n'avait eu garde de toucher.

--Celui qui n'est plus, dit-il, vous avait donne  moi; je vous prends.

Elle le regarda avec une interrogation dans les yeux.

--Sa dernire parole a t: Prenez-la. J'obis.

Marine regarda le Loir, dont les flots diminus coulaient paisiblement
dans leur lit ordinaire, puis reporta ses yeux sur Marc.

--Vivre pour travailler, dit-elle, pour lutter, pour souffrir
ensemble...

--Et pour vaincre! ajouta Dangier.

Un tout petit Daniel, qui marche  peine, tire  toute heure sur les
jupes de madame Srent en l'appelant grand'mre, et elle l'adore.


FIN.



PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie RUE GARANCIRE, 8.




[Fin de _Louis Breuil_ par Henry Grville]
