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Titre: Marier sa fille
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1878
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1880 (dix-septime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   30 octobre 2009
Date de la dernire mise  jour: 30 octobre 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 408

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
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MARIER
SA FILLE




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Cet ouvrage a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en juillet 1878.




MARIER
SA FILLE

PAR

HENRY GRVILLE

Dix-septime dition

PARIS
E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
10, RUE GARANCIRE

1880



Tous droits rservs




MARIER SA FILLE




I

TLGRAMME


Colonel Harivitch (Htel de Bade, Paris).

_Mariage Katia rompu; fond puiss; expdiez vite somme considrable._

BARBE SLAVSKY.


Lorsque le garon de l'htel lui apporta cette dpche, le colonel tait
au lit y et supputait en imagination le revenu probable d'une entreprise
commerciale rcemment close dans son cerveau fcond. La vue de
l'enveloppe bleue le ramena  la ralit, et la lecture du tlgramme ne
le transporta point dans le septime ciel.

--Le mariage de Katia rompu! grommela-t-il entre ses dents; a ne
m'tonne pas, et d'ailleurs ce n'est pas la premire fois que cela
arrive. Mais une somme considrable... o diable la chre Barbe
veut-elle que je trouve une somme considrable?

Cependant, comme la soumission aux dsirs de la chre Barbe tait passe
au nombre des habitudes du colonel, il se leva, revtit rapidement un
vtement complet de molleton blanc, et, les pieds nus dans ses
pantoufles, il se dirigea vers son porte-monnaie, qui gisait sur la
chemine.

--Dix-sept francs soixante-cinq centimes, dit-il d'un ton mlancolique,
aprs avoir fouill dans tous les replis de cet objet, chef-d'oeuvre de
Klein; ce n'est pas une somme considrable!

Par acquit de conscience, esprit de pnitence, vague esprance de
dcav, ou tout ce qu'on voudra, il ouvrit un petit meuble o plusieurs
cahiers recouverts de papier bleu reprsentaient des mmoires ou des
comptes, mais en tout cas sentaient fortement la procdure; une
recherche anxieuse dans tous les tiroirs amena un rsultat purement
ngatif, dont il tait certain d'avance, et contrist, mais non
dcourag, le colonel s'assit sur le moelleux fauteuil de velours grenat
que ne peuvent viter les chambres d'un htel qui se respecte.

--O diable vais-je lui dnicher une somme considrable? rpta Boleslas
Marivitch en croisant l'une sur l'autre ses maigres jambes
molletonnes.

Le coude sur le genou, le menton dans la paume de la main, il se livrait
 une recherche minutieuse dans les tiroirs de son cerveau, mieux garnis
que ceux du petit meuble, mais tout aussi dnus de numraire, lorsqu'un
lger coup retentit au dehors.

--Entrez! dit le colonel en dirigeant vers la porte ses yeux gris fonc
o rayonnait un vague espoir.

L'espoir disparut  l'apparition du visiteur, qui se prsenta avec
l'aisance timide d'un infrieur bien lev pntr de respect pour son
suprieur. Ce n'est pas un infrieur pntr de respect pour le colonel
qui pouvait lui apporter une somme considrable.

--C'est vous, Josia? dit Marivitch d'un ton  la fois protecteur et
maussade; tenez, voil ce que madame Slavsky m'envoie.

Josia prit le tlgramme, le lut d'un air navr, leva au ciel en signe
de dprcation la main qui ne tenait pas le papier, la laissa retomber
et fixa sur le colonel ses yeux bleu faence, pleins d'une commisration
profonde.

--Vous n'auriez pas, vous, Josia, une somme considrable? demanda notre
hros en changeant de genou, mais en tenant toujours son menton dans la
paume de sa main.

Joseph Milaredskvitch, plus gnralement connu de ses amis sous le nom
abrviatif de Josia, fit un signe ngatif aussi nergique que le lui
permit la douceur de sa nature d'agneau tondu.

--Mais d'abord, reprit le colonel, qu'est-ce que madame Slavsky peut
entendre par une somme considrable?

--Un millier de francs, peut-tre? suggra timidement Josia.

Le colonel secoua la tte lentement, mais avec conviction. Non, mille
francs n'taient pas une somme considrable pour madame Slavsky. Josia,
humili de son insuccs, baissa son front couvert de rougeur et garda le
silence.

--Deux mille francs ne sont pas assez, reprit le colonel; il en faudrait
trois mille. Pensez-vous, Josia, que trois mille francs suffisent?

--Je pense, mon colonel, que c'est une somme suffisante,
trs-suffisante...

--Eh bien, c'est entendu; nous lui enverrons trois mille francs.

Le front serein, fier d'avoir surmont cette premire difficult, le
colonel se leva et fit deux pas dans la chambre; puis il s'arrta.

--Seulement, fit-il, o allons-nous les trouver? Josia baissa derechef
ses yeux attrists par la douleur de ne pouvoir rpondre  cette
question, si simple cependant.

--Vous avez t  la caisse de l'administration, hein? Qu'y avez-vous
trouv?

--Rien, colonel, soupira le jeune secrtaire.

--Rien?

--Rien du tout. Est-ce que vous ne vous rappelez pas, colonel, que
l'autre samedi, le jour que nous avons pass la soire au cirque, vous
avez pris ce qui restait dedans?

--Ah! fit le colonel en cherchant au plafond, il me semble me rappeler
vaguement... Combien y avait-il?

--Cent vingt-sept francs huit centimes, rpondit le fidle secrtaire.

--Eh bien? Nous n'avons pas pu dpenser tout cela, Josia! s'cria le
colonel, plein d'animation; il a d en rester quelque chose!... puisque
ma note court toujours  l'htel...

--Elle est arrte, monsieur, fit piteusement Josia en tirant un papier
de sa poche. On vient de me la remettre.

--Ah! elle est arrte! fit Marivitch, qui ne se laissait pas drouter
pour si peu. Eh bien! nous rglerons cela plus tard. Il repoussa de la
main la note tendue vers lui.--C'est des cent vingt-sept francs qu'il
s'agit. O ont-ils pu passer?

Josia tira d'une autre poche un petit carnet en cuir de Russie fleurant
comme baume, orn de son chiffre en argent, prsent de madame Barbe
Slavsky, et lut ce qui suit:

        Voiture pour aller au cirque,                        2 fr.
        2 places au cirque avec pourboire  l'ouvreuse,      5
        2 bouquets pour deux dames rencontres au cirque,   40
        3 voitures pour aller souper avec les amis de
            M. le colonel,                                   6
        6 Souper chez Pters pour six personnes,            91 75
        Remis  M. le colonel sur sa demande,               40
                                                           ______
                       Total,                              164 75

--Cent soixante-quatre francs soixante-quinze centimes! rpta le
colonel; si nous n'avions que cent vingt-sept francs?...

--Le surplus m'appartenait, monsieur, balbutia le parfait secrtaire,
couvert d'une noble confusion.

--Alors cela fait 37 fr. 75 que je vous dois; ajoutez-les au compte
prcdent, nous rglerons tout cela plus tard.

Josia s'inclina.

--Le colonel peut tre assur que mon dvouement...

--Trs-bien, trs-bien, fit Marivitch d'un air protecteur, je sais que
vous m'tes attach.

Il frappa amicalement sur l'paule du jeune homme dont les yeux se
remplirent de larmes de joie et d'orgueil, et se dirigea vers sa table
de toilette. Au moment de commencer ses ablutions, il se retourna vers
Josia, toujours debout.

--Asseyez-vous, mon cher, lui dit-il, et cherchez-moi le moyen de nous
procurer les trois mille francs qu'il faut envoyer aujourd'hui mme 
madame Slavsky.

Pendant que le colonel s'brouait et que Josia se creusait la tte, la
pendule, qui, par miracle, allait bien, sonna onze heures.

--Onze heures! s'cria Marivitch en levant au-dessus de la cuvette sa
face de triton  favoris: j'avais un rendez-vous d'actionnaires  onze
heures... Courez au sige de la socit, Josia, et dites  ces
messieurs, s'il s'en est prsent, ce qui n'est pas probable, que le
colonel est indispos et se fait excuser. Dites-leur que j'espre
pouvoir arrter dfinitivement les comptes jeudi prochain.

Devant cette perspective aussi brillante qu'inattendue, Josia leva ses
yeux pleins de joie sur le colonel; mais celui-ci, une vaste ponge  la
main, avait dj replong son visage dans la cuvette de porcelaine.

Au bout de vingt-cinq minutes environ, Josia reparut hors d'haleine: le
colonel, assis devant une fort jolie glace de toilette encadre
d'argent, passait complaisamment un peigne-teinture dans ses favoris
parfums; les favoris taient fort beaux, longs, noirs et soyeux; mais
le peigne-teinture est tout au plus une mesure de prcaution, n'est-il
pas vrai? D'ailleurs, le colonel tait jeune encore, si jeune que la
teinture semblait une raillerie; cependant une funeste patte d'oie
indiquait les approches de la cinquantaine; foin de la patte d'oie! La
vrit gt dans cet axiome nonc jadis par un respectable concierge:
On n'a jamais que l'ge qu'on a l'air, et le colonel avait l'air
jeune.

Grand, mince, beau garon, on ne pouvait lui reprocher qu'une chose: il
semblait se soutenir au moyen d'une armature en fils de fer; on
craignait vaguement que quelque gamin malicieux retirant le soutien, le
colonel n'allt s'effondrer de tout son long sur le premier fauteuil 
porte. Mais cette terreur chimrique dmolissait peu  peu lorsqu'on
connaissait mieux le charmant Boleslas. Il tait de ceux qui semblent
toujours prts  s'vanouir et qui vivent indfiniment.

La vie l'avait cependant beaucoup us; la vie, mais pas le travail,
quoiqu'il et la prtention d'tre l'homme le plus occup de l'univers.
Dans sa jeunesse, il avait servi la Russie; puis sa fortune, assez mince
d'ailleurs, s'tait vite envole en fume, fume de cigares et vapeurs
de punch, sans compter les soupirs aux pieds des jolies femmes. Polonais
d'origine, catholique de religion, il n'avait pas t autrement chri de
ses camarades de rgiment; il tait charmant, fort aimable, beau
joueur... mais il lui manquait ce je ne sais quoi qui attire la
confiance: un peu plus de fermet dans le regard errant de ses yeux gris
peut-tre, un peu plus de franchise dans le sourire... Enfin, on n'a
jamais pu dfinir ce qui lui manquait, pas plus que les raisons qui lui
avaient fait lire domicile  Paris.

Il vivait  Paris depuis vingt ans,--faisant de frquents voyages 
Bade,  Hambourg et ailleurs, du temps o florissait la divine roulette,
mchamment expulse par l'Allemagne vertueuse et moralise depuis la
guerre; moralise par quoi? On ne le sait,  moins que ce ne soit par le
contact de ces monstres de Franais, qui sont, personne ne l'ignore, le
rsum de tous les vices de notre vicieuse humanit.

Toujours est-il que depuis cet accs de vertu germanique, le colonel
tait fort dpays; deux endroits seulement lui restaient pour
satisfaire la plus dvorante de ses passions, et elles taient toutes
dvorantes, deux endroits loigns, Saxon et Monaco.

On a chant la gloire de Monaco; qui chantera celle de Saxon,  prsent
que Saxon n'est plus? Saxon aussi s'est fait vertueux! Le chemin de fer
qui y conduit le long de la valle du Rhne, entre les crtes escarpes
des Alpes, sous la rose des cascades harmonieuses, ce pauvre chemin de
fer ne fera plus de recettes, et les locomotives abandonnes priront
sous les hangars, ronges par la rouille et le dsespoir! Qui donc ira 
Saxon  prsent que les jeux sont ferms? Qui aura l'aplomb de parler
encore,  la quatrime page des journaux, de ses eaux curatives? Quelque
infortun faible de corps et d'esprit a-t-il jamais eu la lubie d'aller
 Saxon pour ses eaux curatives? La vritable, la seule cure qu'on pt
faire l tait l'anmie de la bourse,--et encore, comme il arrive
souvent quand on prend les eaux mal  propos, la bourse sortait-elle de
la cure plus plate qu'elle n'y tait entre.

Le colonel aimait Saxon, non pour le rocher sauvage qui le domine, mais
pour la roulette, sans mdire du trente-et-quarante; il aimait Saxon
parce que c'tait un endroit cart, o ne vont que les gens convaincus;
 Monaco, on rencontre toute l'Europe; les garons d'htel ont vu
dfiler tout ce qui a port, porte ou portera un nom clbre, sans
compter la masse norme de ceux qui doivent vivre et mourir inconnus,
sauf  leurs proches. Or, le colonel n'aimait pas  rencontrer des
visages de connaissance lorsqu'il allait offrir ses sacrifices  la
fortune; autant il tait aise au retour de dire sur le boulevard 
quelques amis rencontrs entre cinq et six heures:--Je reviens de
Nice.--Nice, toujours; Monaco jamais!--autant il lui tait dsagrable
de s'arrter, de causer, de saluer mme une figure connue, au moment o,
recueilli en lui-mme, plein de l'espoir d'une martingale, il gravissait
les degrs du temple.

C'est pour cette raison que Saxon avait ses prfrences, et il s'y
rendait de temps en temps, passant subrepticement par Genve sans s'y
arrter, cherchant un coup isol, et creusant les combinaisons les plus
redoutables pour les fermiers des jeux.

Cependant, ce jour-l, le colonel n'avait pas eu la pense d'aller 
Saxon; d'abord il n'avait pas l'argent du voyage, et puis le temps lui
manquait. En voyant rentrer son secrtaire, il leva sur lui ses yeux
pleins de souci.

--Eh bien, Josia, le conseil d'administration?

--Personne n'est venu, colonel.

--Fort bien; avez-vous envoy un tlgramme en rponse  madame Slavsky?

--Non, colonel, non... balbutia le timide Josia.

--Quelle ngligence!

--C'est que, colonel, j'ignorais...

--Ce qu'il faut rpondre? C'est pourtant bien simple! Tchez  l'avenir,
mon ami, d'avoir un peu d'initiative. L'initiative, voyez-vous, Josia,
c'est la moiti du succs; l'autre moiti est dans les mains de la
Providence. Prenez une plume; avez-vous du papier  tlgrammes?

--Oui, colonel, il y en a toujours.

--Trs-bien; crives: madame Slavsky, Monaco; comme adresse, cela
suffit, les employs du tlgraphe la connaissent. Avez-vous crit?

--Oui, colonel: madame Slavsky, Monaco.

--Continuez: _Somme demande partira par poste ce soir._

--Ce soir! rpta Josia, qui leva sur son patron des jeux plus effars
que jamais. Mais, colonel, si vous ne l'avez pas trouve?

--Il faudra l'avoir trouve, Josia, puisque nous l'avons promise par
tlgramme. Et puis, on ne peut pas faire attendre une dame, madame
Slavsky surtout. crivez: _Envoyez rcit dtaill du mariage rompu; vifs
regrets, inquitudes. Affaires bonnes._

--Affaires bonnes, rpta machinalement Josia; puis il s'arrta, la
plume en l'air. Affaires bonnes? dit-il encore une fois, mais d'un ton
plein de doutes.

Le colonel croisa sa jambe gauche par-dessus son genou droit.

--Il ne faut jamais inquiter les dames, fit-il d'un ton sentencieux qui
n'excluait pas la bienveillance; quand nous aurons dit  cette
excellente madame Slavsky que nos affaires sont tout l'oppos de bonnes,
et que nous lui aurons caus ainsi un grand chagrin, en serons-nous plus
avancs? viter les chocs, Josia, viter les chocs inutiles, et adoucir
ceux qu'on ne peut viter, voil la maxime du sage. Combien cela nous
fait-il de mots, Josia?

--Vingt, colonel.

--Et la signature? Cela fera vingt et un. Vous payerez double taxe.

--Mais, colonel, si l'on retirait un mot? Il me semble que sans
dnaturer le sens de la dpche...

--conomie de bouts de chandelle, mon ami! Les considrations mesquines
sont bonnes pour les gens de peu. Expdiez le tlgramme tel quel. Voici
de l'argent sur la chemine.

Josia, toujours soumis, prit dix francs sur le marbre o le colonel
avait dpos toute sa fortune prsente, et se dirigea vers la place de
la Bourse.

En descendant l'escalier, il rencontra un jeune homme d'environ trente
ans,  la physionomie ouverte et gaie, qui semblait aussi joyeux de
vivre que le premier moineau venu.

--Ah! Ratier, c'est vous? s'cria Josia; c'est le ciel qui vous envoie!
Avez-vous de l'argent?

--Pas le moins du monde, monsieur de la Pelure-d'Orange. Et vous?

Josia, habitu  s'entendre donner ce nom bizarre, rpondit tristement
d'un signe de tte.

--Je cours au tlgraphe, dit-il, en continuant sa descente, et je
reviens sur-le-champ. Montez, le colonel sera bien aise de vous voir.

--Combien vous faut-il? demanda Ratier, en courant aprs le ple
secrtaire.

--Trois mille francs, murmura piteusement celui-ci. Ratier modula un
sifflement plus loquent que distingu.

--Pour quand?

--Tout de suite.

Les sourcils de Ratier firent un bel accent circonflexe au-dessus de ses
yeux ptillants de malice.

--Comme vous y allez! Pourquoi pas trois millions avant le djeuner?

--J'aimerais mieux encore cela, gmit Josia en disparaissant dans le
vestibule.

Ratier le regarda s'en aller, puis haussa les paules d'un air de douce
commisration.

--Ce pauvre garon! se dit-il  lui-mme, il ne changera pas... et, au
fait, ce serait dommage, car dans son espce il est fort bien russi!

Quatre  quatre le jeune homme gravit les escaliers, frappa  la porte
du colonel et entra aussitt.

--Ah! Ratier! c'est le ciel qui vous envoie! s'cria Boleslas en se
levant tout d'une pice.

--C'est identiquement ce que vient de me dire votre secrtaire sur le
palier du premier tage. Vous n'avez pas la joie trs-varie dans ses
expressions. Eh bien! que faut-il que je fasse pour accomplir le mandat
que la Providence me dcerne  mon insu?

--Mon cher garon, il faut me trouver trois mille francs, tout de suite.

--Tout de suite, cela veut dire...?

--Avant cinq heures.

Ratier s'assit sur le fauteuil de velours grenat, posa son pied gauche
sur son genou droit et se renversa sur le dos.

--Josia me l'avait dit, mais je ne voulais pas le croire, fit-il d'un
air srieux.

--C'est pourtant vrai; madame Slavsky a besoin sur-le-champ d'une somme
considrable, et...

--Si c'est pour madame Slavsky, la thse est change, s'cria Ratier en
bondissant sur ses pieds; elle a une si jolie fille! Quel malheur
qu'elle se marie  cet imbcile de...

--Elle ne se marie pas... commenait le colonel en se mordant la lvre;
Ratier ne lui laissa pas le temps d'achever.

--A aucun imbcile! s'cria-t-il.

--Pour le moment du moins.

--Evoh! Bacchus est roi! chanta le jeune homme  pleine voix, et la
dernire note prolonge fit vibrer les vitres; aprs quoi, Ratier, qui
pratiquait tous les arts, esquissa un pas chorgraphique de chez
Bullier; puis, reprenant un air grave, il passa sa main dans son gilet,
lissa sa superbe chevelure brune, et, s'appuyant  la chemine dans la
pose de Chateaubriand:

--Tiens, tiens, tiens, dit-il, mademoiselle Slavsky ne se marie plus!
C'est sa maman qui ne doit pas tre contente!

--Comment l'entendez-vous? fit le colonel d'un air pinc, en tirant
lentement sur un de ses longs favoris soyeux.

Ratier lui jeta un coup d'oeil o la malice et une fausse dfrence se
mariaient le plus drlement du monde.

--J'entends, dit-il avec un grand srieux et en ponctuant
mticuleusement, j'entends que marier une jeune fille est la chose du
monde la plus ardue; que mademoiselle Slavsky tant une jeune personne
infiniment accomplie, la tche de lui trouver un poux assorti est plus
pineuse que jamais, et que madame sa maman, ayant trouv le gendre qui
lui convenait,--il devait lui convenir, puisqu'elle l'avait accept,--ne
doit pas s'estimer heureuse d'avoir  chercher un autre gendre qui lui
convienne galement, ou mme mieux encore, puisque la rupture ne peut
provenir du jeune homme, n'est-il pas vrai? Donc l'poux lu ne
convenait pas tout  fait, et madame Slavsky aura cru de son devoir de
mre de chercher un ensemble de qualits qui...

La porte s'ouvrit et laissa passer la frle personne de Josia. Ratier
resta court.

--Dj? dit-il avec tonnement; je n'ai encore eu le temps de prononcer
qu'une phrase...

--Mais elle tait longue, fit remarquer le colonel, un peu moins gourm,
et cependant encore extrmement digne.

--Je me demande parfois si je ne deviendrai pas avocat, repartit
mlancoliquement Ratier; si je manque cette carrire-l, ce sera une
perte pour le barreau, car je puis faire des priodes d'un quart d'heure
sans perdre mon fil,--eh! ma foi! tant pis pour le barreau, mais j'en
connais peu qui pourraient affirmer sur l'honneur la mme assertion! Eh
bien! Josia, chevalier de la Pelure-d'Orange, votre dpche est-elle
partie?

--Oui, dit Josia d'un air distrait. Avez-vous arrang l'affaire?

--L'argent? fit Ratier d'un ton superbe. Pas le moins du monde; nous
allons nous en occuper. Quelle heure est-il?

--Une heure cinq, rpondit le colonel en tirant sa montre.

--Oh! la belle montre! s'cria Ratier; elle est en or!

--Parbleu! fit Boleslas d'un air de ddain.

--C'est sagement pens, approuva Ratier en hochant la tte comme un sage
philosophe. Un homme qui se respecte doit avoir tous ses bijoux en or
massif, et trs-massif!

--Le faux est indigne d'un gentleman, dit le colonel toujours
ddaigneux.

--Ce n'est pas pour cela! fit Ratier de plus en plus sage et philosophe.

--Pourquoi donc alors?

--Pour pouvoir les mettre au Mont-de-Pit.

Le colonel regarda sa montre, la remit dans la poche de son gilet, joua
un moment avec sa chane et devint trs-srieux.

--Combien vous prte-t-on sur cette montre-l? fit Ratier, en
s'approchant confidentiellement du colonel.

--Cette montre? rpta Boleslas interdit.

--Oui, avec la chane!

--Mais...

--Je parie qu'on vous en donne bien cinq cents francs!

--Quatre cent cinquante, dit la voix de tnor de Josia,  qui le colonel
lana un regard fulgurant.

--Elle vaut mieux que cela! fit Ratier d'un ton suprieur. Voyons,
colonel, ne faites pas les gros yeux  Josia, il ne recommencera plus.
Il est maintenant une heure dix, la poste ferme  six heures,--nous
avons quatre heures et demie devant nous, c'est plus qu'il n'en faut
pour conqurir la toison d'or. En avant les Boliviens!

--Quels Boliviens?

--Mes chemins de fer! Et quel chemin de fer! Figurez-vous, colonel, que
la voie franchit quatorze fleuves, vingt-trois rivires, onze forts
vierges et trois volcans en ruption! Hein, quel tableau!

--Mais, objecta timidement Josia, les volcans en ruption mettront
obstacle aux travaux!

--On travaille  les teindre; des travaux souterrains, vous comprenez;
c'est mme cela qui a empch jusqu'ici l'excution de la voie, et aussi
a a empch les Boliviens d'tre cots  la Bourse.

--Alors, a ne vaut rien? demanda le colonel en haussant ses noirs
sourcils jusqu' la racine de ses noirs cheveux.

--C'est dans le genre de la _Restitution de l'Aurochs_, fit Ratier en
regardant par la fentre.

Boleslas rougit soudain et sembla agit par une violente colre; mais,
en ce moment, Ratier lui tait trop utile pour qu'il et le temps de se
fcher.

--Qu'en voulez-vous faire, de ces Boliviens? demanda-t-il d'une voix qui
tremblait encore lgrement. On ne les achtera pas!

--Non! je ne crois pas qu'il y ait un homme assez naf pour les acheter.
Quand on pense, s'cria-t-il avec fureur, que j'en ai achet, moi,
Ratier, un homme intelligent! j'en ai achet pour soixante mille francs!

--Vous en avez pour soixante mille francs? balbutia Josia.

--Oui, mon ami, au porteur.

--Et a vaut...?

--Pas un radis!

--Mais alors?...

--Il y a encore des gens qui croient  la Bolivie, et qui me prteront
peut-tre cinq cents francs dessus... Vous comprenez bien qu'on ne leur
parle pas des volcans! Soixante mille francs de titres, mme quand ils
ne valent rien, a impose toujours un peu.

--Cela prouve toujours au moins en faveur de la bonne foi de celui qui
les a achets! fit aimablement le colonel.

--Hum! je ne sais pas... Avez-vous des actions de l'_Aurochs_? rpliqua
l'incorrigible Ratier.

--Quelques-unes... Pourquoi?

--Oh! pour rien! pour savoir. Non, la possession de ces titres ne prouve
pas toujours l'absolue bonne foi du dtenteur, mais ce peut-tre une
prsomption.

                  Amis, amis, secondez ma vaillance,

chanta-t-il  pleine voix, et en route!

--O allons-nous?

--Chez moi, prendre les Boliviens, tous les Boliviens, et mes douze
couverts d'argent; on les mettra dans la voiture.

--Nous prenons une voiture? hasarda Josia.

--Ame timore! rpliqua Ratier, est-ce qu'on va  pied quand on est
press?

--Mais nous n'avons pas d'argent!

--Puisque nous allons en chercher! Seulement, pour faire une concession
 la misre des temps, nous prendrons un simple fiacre au lieu d'une
grande remise.

Boleslas n'touffa pas le soupir qui sortait de son coeur navr, et les
trois amis descendirent l'escalier.

Dix minutes aprs, Ratier grimpa lestement les quinze ou dix-huit
marches de son entre-sol de garon et pntra dans son joli petit
appartement. Au fond d'un petit meuble dlicieux plac dans sa chambre 
coucher, il prit une norme liasse de papiers lilas, encadrs de jaune
vif, o le mot Bolivia s'talait en lettres d'un pouce, et essaya
vainement de les faire entrer dans la poche de son paletot.

--Les misrables! se dit-il  lui-mme, ils ne veulent pas me suivre au
pril! Je vais les nouer dans un foulard, a les humiliera. Tant
d'orgueil, et pas le sou!

Sur cette rflexion minemment philosophique, il ouvrit un autre tiroir;
dans celui-l il y avait aussi du papier, mais c'tait de bel et bon
papier de la Banque de France, ayant cours sur toutes les places de
l'Europe. Il prit l quelques pices d'or, qu'il fourra dans son
gousset.

--Pas de danger, murmura-t-il, que je prte de l'argent au cher
Boleslas; il ne me le rendrait jamais; il m'aime trop; tandis que si je
lui en fais prter par d'autres, il sera bien forc de le leur rendre;
il rend gnralement ce qu'on lui prte... seulement, parfois il
_remprunte_... le verbe remprunter sera cr pour lui, non par lui: _sic
vos non vobis_; seulement, c'est tout le contraire.

Il ferma son tiroir, mit la clef dans sa poche et redescendit. Avant
d'ouvrir la portire de la voiture  laquelle se montrait le _facis_
inquiet et moutonnier de Josia, il jeta  l'intrieur les Boliviens
nous dans un foulard.

--Qu'est-ce que c'est que a? s'cria le colonel.

--C'est mon capital! rpondit Ratier en refermant la portire sur lui.
Nous allons maintenant chez un aimable monsieur qui va peut-tre nous
prter quelques louis l-dessus. Et, pour charmer les ennuis de la
route, cher colonel, racontez-moi comment s'est trouv rompu le mariage
de la dlicieuse mademoiselle Slavsky.

--Je n'en sais rien du tout, rpliqua Boleslas redevenu morose:
j'attends des dtails.

--Et ces dames ne viennent pas  Paris?

--Je l'ignore absolument!

--Vous devez bien vous ennuyer tout seul, hein? Et l'_Aurochs_, comment
va-t-il?

Le colonel hocha tristement sa tte afflige.

--Il ne va pas du tout! profra-t-il d'une voix pleine de dsolation.

--Sapristi! s'cria Ratier, a avait si bien commenc!

--Eh! oui, rpliqua le colonel, enfourchant bnvolement le dada que le
jeune homme lui prsentait tout sell, tout brid. C'tait une
entreprise magnifique; elle avait toutes les chances de succs...

--Comme les Boliviens! interrompit Ratier. Mais Boleslas ne l'entendait
plus.

--Figurez-vous, mon cher, une ide neuve, originale, gigantesque; une
ide que tous les naturalistes du monde auraient d soutenir,
encourager, porter aux nues; une ide qui intresse l'art cyngtique
autant que l'agronomie, l'histoire naturelle et le commerce, et qui par
l se rattache  tous les gots, aux aptitudes les plus varies...

--Un peu longue, la phrase, mais bien ponctue; je la connais,
interrompit Ratier, c'est moi qui ai rdig le prospectus.

--Hein? fit Boleslas troubl.

--Rien, colonel, j'approuve; continuez.

--Eh bien... qu'est-ce que je disais? Vous m'avez drang, Ratier, vous
m'interrompez toujours; j'ai perdu le fil de mes ides.

--Des miennes! faillit dire Ratier, mais il se retint. Vous en tiez,
colonel, aux aptitudes les plus varies.

--Ah!... Eh bien, quoi de plus intressant  tous les points de vue,
quoi de plus digne d'tre encourag que la pense conue par nous
d'aider en quelque sorte le Crateur  dfaire l'oeuvre coupable de
l'homme, de restituer une race  peu prs disparue, et qui ne possde
plus  la face du soleil que quelques rejetons soigneusement conservs
par les souverains jaloux, et rservs aux chasses impriales!

--Point d'exclamation,  la ligne! dit posment Ratier en regardant par
la portire.

--Comment?

--Je mets la ponctuation  votre admirable discours, colonel, mais n'y
faites pas attention. Donc, l'aurochs est bien mort?

--Les deux aurochs sont morts, mle et femelle, rpondit piteusement
Boleslas.

--Les deux aurochs que vous aviez fait venir de Volhynie? Venaient-ils
de Volhynie ou de Poissy? demanda Ratier de l'air le plus innocent.

Le colonel avait ceci de particulier qu'il ne comprenait pas la
plaisanterie  froid, que les Parisiens appellent la blague. Il prit
donc la peine de rpondre chaleureusement  son interlocuteur:

--De Volhynie, mon cher! En pouvez-vous douter? C'est un garde-chasse,
autrefois serviteur de ma mre, qui, rest fidle  ses anciennes
affections, a fait chapper pour moi ces deux spcimens incomparables,
uniques, en dehors des forts de la couronne de Russie.

--Vous les avez amens en France?

--Non, ils sont rests en Lithuanie, chez un de mes parents.

Ratier fit la grimace.

--Et cette progniture qui devait peu  peu repeupler les chasses
d'Europe?

--C'est prcisment l qu'est mon chagrin, mon ami, gmit le colonel; le
petit aurochs, n...

--A la mnagerie, interrompit Ratier.

--Oui,  la mnagerie, non, c'est--dire... enfin le petit aurochs est
mort avant d'avoir atteint un an; les parents...

--... Inconsolables de sa perte, l'ont suivi au tombeau! s'cria Ratier,
et l'affaire est coule. Ce que je me demande, c'est comment vous aviez
pu trouver des actionnaires pour cette entreprise insense.

--Insense! Vous n'tiez pas de cet avis, quand...

--Quand je rdigeais le prospectus? a m'amusait tout bonnement, je
n'avais pas d'avis. Je trouvais drle d'aligner des phrases dignes d'un
orateur, et je ne me suis jamais demand ce qu'il y avait de vrai au
fond. Comme cela, vous n'avez pas t chercher  Poissy un supplant au
jeune aurochs, ravi par la faux meurtrire du temps?...

--Poissy? pourquoi Poissy?

--Le march aux veaux! rpondit Ratier... Nous sommes arrivs, colonel;
voulez-vous prendre la peine de descendre?

Les ides du colonel s'taient un peu embrouilles sous les coups
ritrs que leur portaient les interruptions continuelles du jeune
homme, et il ne savait plus au juste ce qu'il tait venu faire. Ratier
lui rendit le sentiment de la situation en lui mettant  la main le
foulard plein de Boliviens.

--Allez, lui dit-il, et tentez la fortune.

--Moi? Pas vous?

--Vous! Pas moi! rpondit laconiquement Ratier. Le monsieur ne me
prterait pas, il me connat!

Il existe dans toutes les grandes villes, et mme parfois dans les
petites, des gens trs-nafs ou trs-retors, selon le point de vue, mais
en tout cas trs-spculateurs; au lieu de faire rapporter  leur argent
cinq pour cent, comme tout le monde, ils prtent  quinze des sommes,
toujours peu considrables d'ailleurs, sur des titres douteux, qui
trs-souvent leur sont laisss pour compte, par suite d'clips complte
du possesseur.

De ces titres, la plupart ne valent rien; en ce cas, le prteur a fait
une mauvaise affaire, ce qui n'est pas rare; mais il arrive que
certaines valeurs, non cotes  la Bourse et ainsi laisses en
nantissement, prennent un essor inespr, obtiennent la cote et montent
aux nues. Alors, l'heureux prteur, qui a eu soin de se mettre en rgle
avec l'infortun besoigneux, fait une affaire magnifique et rentre
cinquante fois dans ses dbours. D'aucuns se ruinent  ce jeu-l;
quelques-uns s'enrichissent; la moralit n'a rien  voir l dedans.
C'est une affaire de chance.

L'homme auquel Ratier prsentait ses amis tait parfaitement correct
dans sa tenue et dans ses manires froidement polies; il prit la liasse
de Boliviens, les examina dans tous les sens avec un ddain exempt de
toute dissimulation, les replaa dans le malencontreux foulard qui leur
prtait une apparence peu hroque, et renoua le lger tissu aux quatre
coins. Cette manoeuvre a pour but de mettre la mort dans l'me du
malheureux possesseur de ces chiffons dmontiss, hors de cours,
insolvables.

--Cela ne vaut rien, profra le marchand d'argent en poussetant
soigneusement un grain de poussire tomb sur le revers de son veston.

Le colonel, blme, effar, se tourna instinctivement vers Ratier;
celui-ci, calme comme le Destin, regardait par la fentre; Josia, plus
blme que son patron, fixait de grands yeux carquills plus que de
raison tantt sur lui, tantt sur l'arbitre de leur sort. Se voyant
abandonn, Boleslas fit un plongeon dsespr.

--Combien me prterez-vous dessus? dit-il d'une voix si enroue qu'elle
avait l'air d'une voix naturelle.

Le marchand d'argent le regarda avec une certaine dfrence; l'homme
capable de rpondre si vertement  sa ngation par une affirmation
devait tre trs-fort; il ouvrit la bouche.

--Combien vous faut-il?

--Trois mille francs! dit le colonel bravement; aprs le premier feu, il
reprenait tous ses avantages d'homme du monde et de directeur de
compagnies par actions, rompu  toutes les gymnastiques.

L'homme  l'argent fit un geste ngatif et pousseta l'autre revers de
son veston, o il n'y avait rien, pas mme une dcoration trangre.

--Je dis trois mille, rpta le colonel; ce n'est pas deux mille, c'est
trois mille. Voici la premire fois que nous entrons en relation; mais
si nous nous entendons, nous pourrons nous arranger... C'est trois mille
francs ou rien.

Le colonel ramassa du bout des doigts le noeud du foulard qui renfermait
pour soixante mille francs d'argent perdu et fit mine de s'en aller.

--Vous avez tort, Jeffsohn, fit Ratier en assujettissant son chapeau sur
sa tte; vous avez gagn assez d'argent avec moi pour rendre service 
un de mes amis. Je ne vous en amnerai plus, et ce n'est ni eux ni moi
qui y perdrons.

Il avait mis sa main sur le bouton de la porte; l'homme aux cus laissa
tomber de ses lvres impassibles:

--Deux cents francs.

--Vous vous moquez de nous, Jeffsohn, et ce n'est pas bien;  force de
vous frquenter, je croyais vous avoir appris les belles manires!

--Est-ce que cela vaut quelque chose,  votre avis? demanda Jeffsohn, un
peu branl par l'aplomb du jeune homme.

--Si cela vaut quelque chose! Il y en a pour soixante mille francs! du
moins, ajouta-t-il mentalement, c'est ce qu'ils m'ont cot.--Allons,
colonel, dit-il tout haut, je connais quelqu'un qui ne fera pas tant de
faons; nous ne sommes pas presss.

Machinalement, le colonel tira sa montre. Une si belle montre! Jeffsohn
en resta stupfait; la montre tait vraie, et  rptition, car elle
sonnait prcisment deux heures et demie au moment o Boleslas en toucha
le ressort.

--Voulez-vous cinq cents francs? dit-il avec plus de courtoisie; c'est
mon dernier mot.

--Allons, colonel, fit Ratier, en passant son bras sous celui de
Boleslas.

--Mille! fit tranquillement Jeffsohn. Ratier s'arrta.

--Donnez-les, fit-il.

La clef grina dans le coffre-fort du prteur; Josia devint pourpre, le
colonel rprima un frisson de joie, et Ratier s'avana vers le bureau,
o il prit une feuille de papier timbr.

--C'est moi qui rdige les conditions, dit-il avec assurance. Ne
craignez rien, Jeffsohn, a me connat! En ai-je assez fait de ces
paperasses! Mais j'ai toujours eu du got pour la littrature.

Jeffsohn lut et relut l'acte, mit un point sur un _i_, barra un _t_,
donna plus d'lgance  la bouche d'un _l_, puis le prsenta au colonel
avec une plume.

--Signez! profra Ratier d'un ton mlodramatique. Le colonel hsitait.

--Mais, fit-il, ces titres...

--Signez, vous dis-je! rpta le jeune homme; ces titres sont entre
bonnes mains.

Le colonel signa en double avec un gros soupir. Que de choses dans ce
soupir! Il y avait du regret pour ses jours de splendeur, de
l'admiration et de la reconnaissance pour Ratier, l'amre joie du
sacrifice,  l'adresse de madame Slavsky, une sorte de fausse honte  se
reconnatre possesseur d'une chose qui ne lui appartenait pas,--et mille
autres sentiments trs-vagues et trs-divers.

Pendant que Jeffsohn signait, Josia, derrire le dos du colonel, pressa
la main que Ratier laissait pendre  son ct. Celui-ci, se tournant 
demi, vit le regard humide du bon jeune homme et son visage rayonnant de
reconnaissance.

--Votre bonheur est ma rcompense, lui dit emphatiquement Ratier dans le
tuyau de l'oreille, lorsque la porte de Jeffsohn se fut referme sur
eux. Le colonel s'arrta sur une marche pour remercier son protecteur.

--Sans vous, nous serions bien malheureux, lui dit-il; vous tes un
vritable ami, Ratier; soyez assur que... Mais vous m'aviez dit que ces
titres n'avaient aucune valeur?

--Je le croyais, mais Jeffsohn me ferait croire le contraire; il y a un
de nous deux qui se trompe, et je voudrais bien que ce ft lui!

--Pourquoi?

--Le grand mal, quand il boirait un bouillon! dit inconsidrment le
jeune Parisien.

Le colonel se redressa de toute sa hauteur; jamais l'armature en fils de
fer n'avait t aussi apparente.

--Cette ide, mon jeune ami, est blessante pour moi... vous serez en
possession de vos titres dans le plus bref dlai...

--Ah! ne parlons pas de cela, colonel, cela me gterait le plaisir de
vous obliger, si je pouvais penser qu'en mme temps j'ai manqu
l'occasion de vexer ce vieux coquin.

Ils taient sur le trottoir, devant la voiture. Josia fit un pas en
avant, et poussa dans le ruisseau une pelure d'orange qui se trouvait
devant eux.

--Voil le chevalier de la Pelure qui recommence ses exploits! s'cria
Ratier. Voyons, Josia, me direz-vous pourquoi vous ne pouvez pas voir un
malheureux morceau d'corce jaune sans le pourchasser comme un
excommuni? C'est donc un mystre, un voeu, peut-tre, ou bien est-ce la
couleur jaune qui vous met en fureur et qui provoque vos apptits
destructeurs? Avouez, mon ami, avouez!

Josia, rouge comme une pivoine, garda le plus profond silence.

--O allons-nous? demanda le colonel; nous somme encore loin de compte!

--Il y a un de vos amis arriv d'hier  l'htel du Louvre; il doit avoir
de l'argent, allons lui en demander.

--Qui donc?

--Le jeune Fiacre de Remise.

--Fiacre de Remise?

--Ou quelque chose d'approchant; mais vos noms russes sont trop
difficiles pour moi, je m'en tire comme je peux.

--Ce doit tre Piotre Rmisof, insinua Josia, sortant de sa confusion
pour rendre service  son prochain.

--Pierre Rmisof, rpta le colonel, d'un air charm. Ah! parfait,
parfait! Rmisof est ici? En effet, c'est un charmant garon; je l'ai
connu tout enfant. Son pre tait fort de mes amis.

--Cocher, au Louvre! dit Ratier d'un air vainqueur.

--Au magasin ou au muse? fit l'automdon, en donnant  son collet ce
tour d'paules sans lequel un cocher de fiacre ne peut se mettre en
route et qui, dans notre faible conviction, ne sert  rien du tout.

--A l'htel.

--C'est bon, bourgeois. C'est que c'est la mme chose, voyez-vous, au
muse ou aux magasins; il faut payer d'avance,  cause des plusieurs
portes. Mais  l'htel... Allez, Coco!

La portire tait  peine ferme sur Ratier qu'il interpella
vigoureusement Josia.

--Avec tout cela, jeune secrtaire, vous ne m'avez pas dit pourquoi vous
pourfendez les pelures d'orange; c'est trs-mal de votre part, car
enfin, jusqu'ici, elles ne vous ont rien fait! Ah! Josia, mon ami, je
vous croyais plus de douceur dans le caractre.

--Josia a raison, dit le colonel, sortant d'une rverie dans laquelle il
avait entrevu Pierre Rmisof, cousu d'or et bard de billets de banque;
les pelures d'orange sont fort dangereuses dans la rue; je me rappelle
que l'anne dernire, lors de son sjour  Paris, mademoiselle Slavsky a
failli se donner une entorse en glissant sur un petit morceau de peau
d'orange au moment de monter en voiture.

--Ah!... la charmante enfant! C'et t grand dommage! Et c'est depuis
lors que Josia, le parfait secrtaire, met  mort toutes les pelures
qu'il rencontre! Ah! c'est une bonne pense, Josia, mon ami! ds que
nous serons descendus de voiture, je vous presserai sur mon coeur; ici
l'espace me manque. Mais, dites-moi, en quoi cela peut-il tre utile 
mademoiselle Slavsky, qui est  Monaco, tout l-bas, l-bas, que vous
cartiez ici,  Paris, les pelures d'orange du chemin des autres?

--Je pense, balbutia Josia, que peut-tre, l-bas, quelqu'un qui a des
amis  Paris, m par la mme pense que moi, lui rend sans la connatre
le mme service.

--Ah! bravo! bravo! s'cria Ratier pris de fou rire, les escargots
sympathiques, le magntisme naturel ou artificiel, la seconde vue, le
somnambulisme, la communication des coeurs par le fil lectrique:
tic-tac, tic-tac, en mesure. Eh! mais, Josia, au fond, ce n'est pas si
bte, votre ide a du bon, c'est la grande solidarit humaine qui
s'affirme; la socit protectrice des animaux, applique aux personnes
vritables, dirais-je si je ne craignais de manquer de respect 
mademoiselle. Slavsky.

Pierre Rmisof tait chez lui; il occupait au second tage un joli petit
appartement, chambre, salon, cabinet de toilette, qu'il payait
horriblement cher et o le garon de service pntrait seul; mais il
avait pour principe qu'on se doit des gards  soi-mme, et pour rien au
monde il n'et gravi un tage de plus. S'il n'habitait pas le premier,
c'tait pour viter les railleries; mais une fois mari, on ne le ferait
plus dpasser les salons d'honneur.

--Venez-vous? dit le colonel en se tournant vers Ratier.

--Non, merci, ces affaires-l se dbattent plus facilement seul  seul;
d'ailleurs, j'ai  confesser Josia.

Le colonel n'coutait jamais quand on lui parlait de son secrtaire;
aussi gravit-il aussitt, mais sans se presser, le perron de l'htel: on
le vit disparatre sous la porte vitre, et les jeunes gens rests seuls
s'assirent sur deux chaises pour l'attendre.

--Vous l'aimez, hein! Josia? fit Ratier confidentiellement.

Josia tressaillit comme sous un coup d'peron, mais garda un mutisme
obstin.

--Allons, vous l'aimez, et vous avez bien raison. Dieu! qu'elle est
jolie, et sduisante, et spirituelle!... Ah! si...

Ratier mordit sa moustache, touffa un soupir et se mit  faire tourner
une troisime chaise sur un de ses pieds de derrire.

--Pourquoi dites-vous que j'ai raison? demanda Josia, livrant
inconsidrment son secret  son prolixe compagnon.

--Parce qu'elle le mrite; oui, parbleu! elle le mrite, toute mal
leve, insupportable, fantasque, presque immorale qu'elle est, la
pauvre enfant! Ce n'est pas sa faute, avec le monde qu'elle voit...

--Mais, fit Josia indign, les dames Slavsky voient la meilleure
socit...

--Oui, oui, c'est entendu, la meilleure socit de leur genre... Ah! la
pauvre petite, sans sa mre...

--Elle serait bien  plaindre, affirma Josia.

Ratier le dvisagea, ouvrit la bouche pour lui rpondre, haussa les
paules et s'appliqua  faire tourner la chaise.

--Avec un pre comme le sien, continua le secrtaire, elle aurait eu de
bien mauvais exemples, tandis qu'avec...

--Une mre comme la sienne, interrompit Ratier d'un ton ironique, c'est
bien diffrent!

--Je cros bien, reprit Josia, toujours de bonne foi: ce pre divorc
qui lui mesure parcimonieusement l'argent...

--Est-ce que le divorce, chez vous, n'a d'effet que sur un seul des
poux? demanda innocemment le jeune Franais.

--Sur les deux, naturellement!

--Alors madame Slavsky est galement divorce?

--Oui, rpondit bnvolement Josia, qui de sa vie n'avait compris une
ironie.

--C'est ce que je voulais savoir. Mais elle n'est pas parcimonieuse, au
moins?

--Oh! non! Elle aime  vivre grandement. C'est un grand bonheur pour
elle, voyez-vous, Ratier, que d'avoir un ami comme le colonel, un ami
sr, prouv, qui est toujours prt  se dvouer pour elle...

--Et c'est un grand bonheur pour le colonel que d'avoir une amie pour
laquelle on a tant d'occasions de se dvouer!

--Oh! oui, rpondit Josia, qui soupira et se tut.

--Ce pauvre garon! pensa Ratier; il me fait l'effet d'un poisson rouge
dans un aquarium de salon. Chez le marchand ou chez la cocotte qui
l'achte, il ne voit jamais plus loin que sa prison de verre; les mur 
l'cart de tout ce qui se passe!--Et dites-moi, reprit-il tout haut, ces
dames vont-elles venir  Paris?

--Je n'en sais rien, soupira le secrtaire.

--Ce serait gentil si elles venaient, hein?

Josia baucha un sourire, sourire anglique, malgr les mauvaises dents
qu'il dcouvrait; c'est ainsi que devaient sourire les martyrs, ceux du
bon vieux temps, bien entendu.

--A prsent que le mariage est rompu, reprit Ratier, emport par son
humeur taquine, pourquoi ne vous mettez-vous pas sur les rangs?

Un regard de reproche jaillit entre les paupires baisses de Josia et
atteignit en plein coeur Ratier, qui n'tait pas mchant. Il saisit la
main du jeune homme, la serra  la broyer, la garda un instant dans la
sienne et la laissa retomber en disant  voix basse:

--Je suis un imbcile, et je vous demande pardon. Il y a des choses avec
lesquelles il ne faut pas plaisanter, mais je suis terriblement gamin...
je ne vous tourmenterai plus... pas exprs, du moins, ajouta-t-il en
souriant, car c'est plus fort que moi... Vous tes un brave coeur,
Josia, et je suis vritablement votre ami.

Josia, qui n'tait pas rancunier, rpondit par un regard de
reconnaissance.

--Voyez-vous, dit-il au bout d'un moment, vous m'avez pris en
tratre;--je n'ai pas de malice, moi, je sais bien que je suis bte,
mais je ne vous aurais jamais parl de... c'est vous qui m'avez fait
dire... Mais, je vous en prie, ne pensez pas mal de madame Slavsky;
c'est une dame si bonne, si admirable; j'ai pour elle tant d'affection
et de respect...

--Oh! vous, vous avez la bosse de la vnration, conclut Ratier; c'est
bon, nous n'en parlerons plus. Mais alors, de quoi voulez-vous que nous
parlions?

--De vous, fit Josia d'un air content; de vos projets, de vos voyages!
C'est si intressant!

--Mais vous aussi, vous avez voyag, vous avez va tout ce que j'ai vu...

--Moi, ce n'est pas intressant.

--Pourquoi donc, jeune innocent?

--Parce que je ne sais pas regarder; je pense toujours aux affaires,
vous savez; le colonel a eu de durs moments  passer, c'est moi qui
tiens les livres; je n'ai gure fait autre chose que de balancer des
chiffres depuis quatre ans...

--Et a s'est toujours sold par un dficit? fit Ratier en riant. Ah!
laissez-moi rire, mon ami, je n'ai pas la bosse de la vnration, moi!
Enfin tout est bien qui finit bien, n'est-ce pas? On ne meurt qu'une
fois, donc tout est pour le mieux. Tenez, mon autre moi-mme, voil un
cigare, fumons.

Pendant cette conversation, le colonel tait entr chez Rmisof, qu'il
avait trouv en train d'esquisser un somme sur le plus beau canap de
son bel appartement. Rveill en sursaut, le jeune homme se frotta les
yeux, reconnut que c'tait bien chez lui qu'on frappait, murmura en
russe: Que le diable l'emporte! et se dcida  ouvrir.

--Ah! cher enfant! s'cria le colonel en lui tendant les bras.

Pierre Rmisof, encore mal veill, se laissa embrasser trois fois  la
mode russe, sans perdre de sa maussaderie.

--Comment avez-vous su que j'tais  Paris? dit-il d'un air renfrogn;
je croyais tre ici pour quelques jours au moins incognito.

--C'est Ratier qui m'a annonc votre arrive. Rmisof murmura quelque
chose  l'adresse de Ratier.

Aprs tout, c'tait peut-tre une bndiction.

--Asseyez-vous, colonel, dit-il avec toute la mauvaise grce possible.

Boleslas s'assit, dposa son chapeau sur un meuble  porte et eut
sur-le-champ l'air extrmement  son aise.

L'accueil de Rmisof, qui et dmont tout autre, lui inspirait une
tnacit singulire; comme un bon cheval de bataille, l'odeur de la
poudre lui montait aux naseaux. Il tait entr assez penaud, ennuy de
demander un tel service  un garon plus jeune que lui, un blanc-bec,
qui pouvait aprs tout le lui refuser et le laisser s'en retourner avec
l'humiliation de l'avoir refus. Mais du moment o il trouvait une
mauvaise volont vidente, l'amour de la lutte prenait le dessus,
l'homme d'intrigue, us jusqu' la corde par une vie hasardeuse, se
redressait, et Boleslas, rajeuni de quinze ans, se disposa  emporter la
situation haut la main.

--Venez-vous du Nord ou du Midi? demanda-t-il avec un sourire paternel.

--Je viens du Midi, rpondit Rmisof d'un ton bourru. D'o voulez-vous
que l'on vienne  Paris au mois d'avril, si ce n'est des pays chauds?

--On peut venir aussi des pays froids, car le gnral Tomine est arriv
hier de Saint-Ptersbourg, o il a vu, avant de partir, votre charmante
soeur, la comtesse Morof.

--Elle m'a crit il y a huit jours, rpondit Rmisof en touffant, plus
ou moins, un billement.

--Avez-vous pass par Nice?

--Non: je suis arriv  Marseille par mer.

--Alors vous n'avez pas eu occasion de voir les dames Slavsky?

--Non... on... on, modula Rmisof, en s'allongeant sur sa chaise.

Boleslas se dcida  porter un grand coup.

--Je suis venu vous voir, parce que j'ai beaucoup d'affection pour vous,
mon cher, et puis aussi parce que j'ai un service  vous demander.

La figure du jeune homme s'allongea; Boleslas n'y prit garde.

--C'est un service d'argent, je ne vous le cache pas Voici la situation:
un de mes amis se trouve dans le plus grand embarras; il me supplie de
lui venir immdiatement en aide; j'ai runi tout ce que je possdais,
mais je suis loin de la somme demande; vous, mon cher enfant, vous tes
riche, Dieu merci, et vous allez m'aider  tirer de peine une crature
du bon Dieu!

Rmisof tira un mouchoir de soie parfum de la petite poche de ct de
son veston, l'agita sous son nez, le remit en place, en ayant soin de
faire dpasser le coin qui portait son chiffre d'un pouce et demi de
long--et ne dit rien.

--Eh bien? fit le colonel d'un ton plein d'encouragement.

--C'est que, voyez-vous, colonel, balbutia l'infortun, je n'ai pas
grand'chose...

--Quelle plaisanterie! vous, un nabab!...

--Parole d'honneur! j'arrive de Naples.

--Vous avez fait des folies, polisson?

Le colonel tait si encourageant que Rmisof sourit.

--Quelques-unes! dit-il de ce ton qu'on est convenu d'appeler modeste,
et qui est le comble de la fatuit.

Boleslas, qui s'tait lev, lui administra deux ou trois lgres tapes
dans le dos; Rmisof tira son mouchoir une seconde fois, puis, se
souvenant qu'il venait de le montrer, il s'empressa de le fourrer dans
la pochette, le chiffre dpassant, bien entendu.

--Bah! reprit le colonel, on n'est jamais ruin tout  fait; il vous
reste bien quelque chose?

--Mais non, parole d'honneur! J'attends de l'argent ces jours-ci, mon
imbcile d'intendant est en retard; je devrais dj l'avoir reu, mais
ces coquins-l...

Il acheva sa phrase par un froncement de sourcils.

--Combien avez-vous? demanda abruptement le colonel.

--Presque rien, douze ou quinze cents francs...

--Cela me suffira, dit Boleslas d'un air srieux. Je vous remercie, mon
cher ami: d'ailleurs, vous savez, c'est pour vingt-quatre heures tout au
plus.

--Mais je ne peux pas rester sans le sou...

--N'avez-vous pas la table et le gte? Allons, ne vous faites pas tirer
l'oreille.

--Je vais vous donner cinq cents francs... mais ce n'est que pour
vingt-quatre heures?

Rmisof se dirigea vers sa cassette de voyage; il tait perdu! Au moment
o il prenait le paquet de billets de banque qui reprsentait la menue
monnaie de son voyage rcent, Boleslas le lui ta des mains.

--Deux, quatre, huit, dit-il, vous avez l huit cents francs... ce n'est
pas tout?

--Non, fit Rmisof sans mfiance, j'ai un rouleau d'or...

Il ouvrit le rouleau de maroquin rouge et fit sauter dans sa main les
pices d'or qui faisaient une jolie musique.

--Combien?

--Cinq cent soixante.

--Cela fait treize cent soixante francs. Eh bien, je tcherai de
m'arranger avec cela, conclut le colonel.

Au moment o son jeune ami refermait le rouleau, il le lui enleva des
mains et le mit dans sa poche avec les billets qu'il n'avait pas lchs.

--Comment! comment! mais, colonel, je ne veux pas, je ne peux pas.

--Vous tes nourri et log, et vous refusez de venir en aide  ceux qui
souffrent?

--Nourri, log, c'est trs-bien, s'cria Rmisof prt  pleurer de
dpit, mais les plaisirs?

--Ah! les plaisirs? c'est l que le bt vous blesse? Je me charge de
vous amuser, moi, jusqu' ce que votre argent arrive, c'est--dire
jusqu' ce que je vous rende celui-ci.

--Que ferons-nous ce soir? dit Rmisof encore  demi soucieux, mais
affriand par l'ide d'tre initi par le colonel  quelque nouveau coin
du monde o l'on s'amuse.

--C'est une surprise. Allons, venez, je me charge de vous.

--Mais, colonel, je n'ai plus le sou! s'cria le jeune homme en
fouillant dans son gousset. J'ai six francs de petite monnaie.
Rendez-moi quelque chose!...

Boleslas, avec un aimable sourire, tira deux louis du rouleau et les
prsenta  leur propritaire, qui les prit d'un air grognon.

--Que voulez-vous qu'on fasse avec quarante francs? grommela-t-il.

--Puisque c'est moi qui me charge de vous!

--Alors, si c'est vous qui payez, rendez-moi mon argent, vous n'en avez
pas besoin!

--Chut, fit le colonel en mettant un doigt sur ses lvres d'un air
mystrieux, vous verrez!...

Bon gr, mal gr, il entrana Rmisof hors de porte de la cassette
vide, que le pauvre garon regardait d'un oeil navr.

--Dpchons-nous, lui dit-il, je suis press, mon ami attend l'argent
par le courrier de ce soir.

--Vous avez bien le temps, fit remarquer Rmisof en billant doucement,
il n'est que quatre heures.

--Quatre heures! bon Dieu! jamais nous ne serons prts  temps; venez,
venez!

Le colonel entrana son jeune ami, presque sans lui laisser le temps de
prendre son pardessus et son chapeau. Comme il parcourait  grands pas
le corridor:

--Eh bien, pourquoi ne prenons-nous pas l'ascenseur? demanda Rmisof,
toujours endormi et toujours maussade.

--Cela n'en finit pas, lui jeta Boleslas par-dessus l'paule, sans
cesser de courir. Il allait si vite qu'une ide vint au jeune homme:

--Je parie une bouteille de mot, dit-il, que l'argent est destin 
madame Slavsky?

Boleslas fit semblant de ne pas avoir entendu; mais Rmisof tait tenace
de son ct.

--Colonel, c'est pour madame Slavsky? Voyons, ne vous en cachez pas, on
sait bien ce qu'il en est! Il fallait me le dire! Je ne me serais pas
fait tirer l'oreille. Elle a une si jolie fille, madame Slavsky!

Plus sourd que jamais, Marivitch arriva dans la cour o ses amis
n'avaient pas cess de l'attendre.

--Allons, allons, vivement, dit-il, en route.

--O allons-nous? demanda Ratier en tendant la main  Rmisof, qui lui
donna la sienne en l'accompagnant d'un regard courrouc.

--Chez moi, rpliqua le colonel; il me manque encore quelque chose.....

--Combien? lui demanda Ratier en le tirant  part.

--Mais voyons, mille et treize cent vingt...

--a fait deux mille trois cent vingt francs, interrompit Ratier, Barme
vous le dira. Comment! il ne s'en faut plus que de six cent
quatre-vingts francs? Mais Remise n'est donc qu'un misrable Fiacre! Il
n'a pas pu vous fournir le total? Quelle misre! Ah! si j'tais
riche!...

--Je lui ai pris tout ce qu'il avait, se hta de dire le colonel, et
mme je me suis engag  fournir  ses menus plaisirs jusqu'au moment o
je pourrai lui rendre son argent...

Pris de fou rire, Ratier se saisit la tte  deux mains, et fit quelques
pas dans la cour avant de pouvoir reconqurir son srieux.

--Ah! dit-il enfin de l'air le plus calme qu'il put trouver, vous l'avez
pris en nourrice,--j'ai peur que a ne dure longtemps, mon pauvre
colonel, jusqu' ce qu'il perce ses dents de sagesse, et comme il a
pass l'ge... enfin, au petit bonheur! Tiendrons-nous quatre l dedans?
demanda-t-il en s'approchant de la voiture, dont le cocher s'tait
endormi sur le sige.

--L dedans! fit Rmisof profondment dgot, un fiacre avec une grille
pour les bagages qui vont au chemin de fer.... Je ne monte pas l
dedans!

--Est-il heureux d'tre riche! s'cria Ratier. Eh bien, mon cher,
envoyez chercher un breack; nous allons l dedans, nous autres, parce
que nous sommes presss.

--J'aime mieux aller  pied, dit Rmisof, se souvenant qu'il tait
ruin.

--A votre aise... Htel de Bade, et rondement, fit Ratier, qui venait
d'empiler ses deux compagnons et lui-mme dans le fiacre  grille.

Rmisof les regarda disparatre sous la vote, poussa un profond soupir
et murmura en russe: Imbcile! Est-ce  lui-mme,  Ratier, au colonel
que s'adressait cette interjection peu polie? C'tait peut-tre  Josia!
Quoi qu'il en soit, il se mit en marche vers le boulevard, plus grognon
que jamais.

D'abord Rmisof marcha lentement; quand on est de mauvaise humeur et
qu'on se rend en quelque lieu o l'on va malgr soi, on marche toujours
lentement; c'est une manire de protester. Puis une certaine curiosit
lui fit presser le pas: pourquoi le colonel tait-il si press d'envoyer
de l'argent  madame Slavsky? Il y avait peut-tre quelque chose
d'intressant  apprendre? Rmisof avait toujours eu vaguement l'ide
que l'histoire de madame Slavsky devait tre pleine de renseignements
prcieux et d'vnements amusants. Or, pour quelqu'un qui passe sa vie 
s'ennuyer, quelle ressource! Et puis, comme il l'avait dit au colonel,
mademoiselle Slavsky tait si jolie! Toute rflexion faite, Rmisof prit
le grand trot et arriva bientt  l'htel de Bade.

Comme il atteignait le palier du colonel, il entendit un colloque anim
dans la chambre de celui-ci.

--Vite, vite, disait Ratier, votre montre, Josia, vos boutons de
manchettes.....

--Ils sont en galvano, rpondit le secrtaire au moment o Rmisof
entrait.

--Vos boutons, votre montre, reprit Ratier, sans paratre autrement mu,
et s'adressant, cette fois,  Rmisof interloqu.

--Mais...

--Il n'y a pas de mais, dpchons-nous donc, vous allez nous faire
manquer le courrier.

Il prit la montre du jeune Russe dans son gousset et tira sur la chane,
machinalement, pour l'empcher de casser, Rmisof retira la barrette de
la boutonnire o elle tait engage.

--Je ne veux pas, disait-il tout en cdant; qu'est-ce que vous allez en
faire?

--La mettre au mont-de-pit, rpliqua tranquillement Ratier.

--Pourquoi?

--Nous n'avons pas assez pour faire la somme; tous nos bijoux y sont
dj...

--Au mont-de-pit? Quelle horreur! Je ne veux pas! s'cria Rmisof,
rouge de colre.

Le crime fait la honte, et non pas l'chafaud! profra Ratier, rest
matre de la situation, c'est--dire de la montre. Comment! malheureux!
vous refusez de venir en aide  un de vos semblables? Vous prfrez le
vain plaisir d'taler des bijoux pompeux... vos boutons de manchettes,
vite, plus vite! ah! le malheureux va nous faire manquer le courrier!

Moiti de gr, moiti de force, les boutons de manchettes avaient
rejoint la montre et sa chane.

--Et la bague! s'cria Ratier, quel saphir! Tenez, Josia, courez au
mont-de-pit, cette providence des mes en dtresse, et rapportez-nous
les reconnaissances...

--Allez directement  la poste, Josia, interrompit le colonel plein de
dignit; le courrier n'attend pas, et nous n'avons perdu que trop de
temps.

Josia disparut comme une flche; Rmisof, vex, humili, colre, n'osant
se fcher, ayant envie de pleurer, alla s'asseoir sur une chaise canne,
 l'autre bout de la chambre, le nez contre la vitre.

--Est-il assez malgracieux! dit Ratier en le dsignant au colonel; c'est
 dgoter d'avoir des amis!

--Des amis! s'cria Rmisof le coeur gros, les lvres tremblantes, des
amis!

--Oui, des amis! Voyons, jeune homme, vous ne comprenez pas l'tendue de
la confiance que nous avons en vous, de l'amiti que vous nous inspirez;
est-ce au premier venu que nous demanderions un tel service?  un homme
dont nous ne serions pas absolument srs? Croyez-vous que ce n'est pas
la preuve de la plus franche amiti, de la plus sincre estime, que nous
venons de vous donner?

Rmisof n'tait pas convaincu; les sourcils froncs, les lvres serres,
il paraissait plus dispos  entamer une querelle qu' voler dans les
bras de ses amis. Ratier vit qu'il fallait autre chose.

--Et c'est pour venir en aide  la meilleure,  la plus noble des
femmes...

--Ratier! fit svrement le colonel.

--Colonel, nous n'avons pas le droit d'avoir des secrets pour notre ami,
quand il vient de se dvouer si gnreusement pour nous.

--C'est donc bien pour madame Slavsky? demanda Rmisof avec un
changement de physionomie qui plongea Ratier dans le ravissement.

Le colonel ne rpondit pas; mais il laissa parler son ami.

--C'est pour elle-mme.

--Elle aura encore perdu au jeu! s'cria Rmisof, compltement consol
par la joie de voir sa curiosit satisfaite. Quelle femme! c'est la
roulette incarne. Ah! colonel, ces amitis-l cotent cher!

--Pas plus qu'elles ne rapportent, murmura Ratier, mais ceci tait pour
lui tout seul.

--Vous lui direz, n'est-ce pas,  madame Slavsky, que j'ai donn mes
bijoux pour la tirer d'embarras, hein! colonel, vous lui direz? insinua
Rmisof, en s'approchant de Boleslas.

--Vous lui faites la cour? demanda Ratier d'un air svre.

--Oh! Dieu, non! mais elle est trs-aimable, et puis elle a une si jolie
fille! Et, d'ailleurs, quand on a la peine, il est bien naturel qu'on
revendique l'honneur...

--Vous aurez vos bijoux demain, profra le colonel, soyez sans
inquitude, et madame Slavsky, car c'est elle, je suis forc d'en
convenir, ma noble amie saura quel service elle vous doit.

La paix tait faite. Josia, en rentrant peu aprs, trouva la concorde la
plus difiante dans la chambre du colonel. Mais  peine avait-il
prsent le bout de son nez  l'entre-billement de la porte, que le
colonel se leva de son sige avec une vigueur singulire, et, sans le
laisser entrer, l'entrana dans le corridor.

Ratier, qui avait suivi cette manoeuvre avec une satisfaction
malicieuse, s'appliqua  faire la conversation avec Rmisof, et en deux
minutes et demie il trouva moyen de l'tonner par vingt aperus plus
ingnieux et plus neufs les uns que les autres sur la manire de russir
auprs des femmes, suivant leur ge et leur condition.

Pendant que Ratier faisait ainsi un cours de philosophie, Boleslas
interrogeait Josia dans le corridor.

--Combien vous a-t-on donn?

--En tout?

--Oui.

--La premire fois, cinq cent trente; la seconde fois, six cent
quarante-cinq; total: onze cent soixante-quinze.

--Vous avez envoy trois mille francs?

--Oui, colonel, et puis j'ai pay la voiture: avec les frais, j'ai
dpens environ quarante-cinq francs; il me reste  peu prs quatre cent
cinquante francs, et j'ai rapport les boutons...

--Quels boutons?

--Ceux de Rmisof; voyant que la somme tait dpasse, j'ai jug
inutile...

--C'est trs-bien, Josia, vous tes un auxiliaire  la fois honnte et
intelligent. Eh bien, portez deux cents francs  la caisse de l'htel:
vous direz que je n'ai pas le temps aujourd'hui de m'occuper de ma note,
mais que j'envoie cela en attendant. Donnez-moi le reste.

Pendant que Josia accomplissait fidlement sa mission, Boleslas rentra
dans sa chambre. Il avait mis l'argent dans sa poche, et rien au dehors
n'en faisait souponner l'existence; mais il tenait  la main les
boutons de manchettes.

--Vous voyez, mon jeune ami, dit-il  Rmisof, combien vos plaintes de
tout  l'heure taient injustes, et quelle peine elles ont d causer 
mon coeur paternel. Ces objets n'taient point ncessaires; Josia, avec
une prudence pour laquelle je l'ai lou tout  l'heure, Josia les a
rapports intgralement, et je vous les remets. Vous m'avez afflig,
Rmisof, vous m'avez vivement afflig tout  l'heure...

Le colonel tait si mu que Rmisof ne put faire autrement que de lui
serrer la main et de lui offrir quelques excuses.

--Et maintenant, vive la joie! s'cria Ratier. Nous avons assez
travaill, il faut un peu s'amuser. Quelle heure est-il?

Chacun, machinalement, plongea la main dans son gousset... les quatre
goussets taient vides; car Ratier avait toujours soin d'oublier sa
montre quand il venait chez le colonel. Rmisof lui-mme n'y tint pas,
et ils se mirent tous  rire.

--Heureusement, dit Ratier, la pendule va bien! Six heures et quart!
C'est l'heure de dner.

--Nous dnons ici, fit le colonel; la cuisine laisse  dsirer, mais les
vins sont passables; et puis...

--Et puis?...

--J'ai mon ide, vous verrez.

On dna, ensuite on se rendit au cirque, ensuite il parat qu'on alla
souper quelque part, mais jamais ni Josia ni Rmisof ne purent se
rappeler o. Le lendemain, assis chacun dans son lit, ils se creusrent
vainement la tte pour se rappeler comment ils y taient rentrs. Le
colonel et Ratier, tous deux parfaitement de sang-froid, interrogs
l-dessus, gardrent toujours un silence obstin.

Aprs tout, qu'importait le caf ou la brasserie? La chose certaine est
qu'on les avait abominablement griss, et ils furent deux ou trois jours
avant de reconqurir la complte possession de leurs facults. C'est ce
que le colonel et Ratier appelaient s'amuser, mais ils se gardaient
bien de partager cet amusement, il leur suffisait d'y faire participer
les autres.

Le lendemain, vers sept heures du matin, Boleslas dormait du plus beau
sommeil, quand il rva qu'on frappait  sa porte; ayant rv qu'il avait
dit: Entrez, il se retourna brusquement sur son lit et regarda la
chambre d'un oeil effarouch. Personne n'tait entr; il se recoucha sur
l'autre ct et ramena la couverture sur sa maigre poitrine. On frappa
derechef. Ce n'tait pas ut rve, cette fois!

--Entrez, dit-il, en s'asseyant sur son sant, les ides extrmement
brouilles.

On essaya d'entrer, mais la porte tait ferme en dedans. Sans bien se
rendre compte de ce qu'il faisait, sans savoir  qui il ouvrait,
Boleslas allongea le bras par-dessus le pied de son lit, donna un tour
de chef  la serrure et retomba assis sur ses talons, les cheveux droits
sur la tte, l'oeil hagard.....

Ce n'tait pourtant pas la tte de Mduse qui venait d'entrer, c'tait
madame Slavsky.

A son apparition, Boleslas fit un mouvement de recul; mais o et-il
recul, et dans quel appareil? Il se contenta de saisir le drap, de s'en
voiler jusqu'au menton, et retomba sur ses oreillers en s'criant:

--Vous, chre madame, vous ici!  cette heure! mais vous...

Madame Slavsky mit un doigt sur ses lvres, referma la porte avec un
tour de clef, marcha droit  la fentre, ouvrit en tirant sur les
cordons les lourds rideaux grenat qui obscurcissaient le jour, puis
revint auprs du lit, o le colonel bahi, toujours emmaillot jusqu'aux
oreilles, la regardait sans rien comprendre.

--C'est moi, dit-elle gaiement; ne rveillons personne et causons.
J'arrive de l-bas par le train de nuit.

Le colonel, la voyant de si belle humeur, se hasarda  sortir sa main
droite, dans laquelle madame Slavsky mit la sienne. Alors, le colonel
porta galamment  ses lvres cette belle main potele, charge de
bagues, et y imprima un tendre baiser. La visiteuse se pencha sur son
hte, et effleura de ses lvres le front qui s'inclinait vers elle;
cette petite crmonie accomplie, Boleslas rentra son bras droit sous
l'asile protecteur de la couverture, et madame Slavsky se laissa tomber
dans le fauteuil en velours grenat, situ pour le moment au pied du lit,
et charg de tous les vtements du colonel qui n'taient pas sur le
tapis.

--Ouf! dit-elle; je suis fatigue, je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit.
Et pourtant... Elle croisa les mains sur ses genoux, et fixant sur
Boleslas un regard plein de joie et de triomphe:

--J'ai fait onze fois le maximum! dit-elle tout bas, avec l'accent d'une
indicible satisfaction.

--Onze fois six mille!... s'cria le colonel hors de lui.

Madame Slavsky mit son doigt effil sur ses lvres.

--Plus quelques autres sries heureuses! je rapporte soixante-treize
mille francs, or et billets, l dedans!

Elle jeta sur le lit un petit sac en cuir de Russie que le colonel
regarda avec admiration sans y toucher. Ils restrent un moment muets,
se regardant et n'osant bouger, de peur de faire vanouir ce rve.

Madame Slavsky avait quarante-deux ans, de sorte qu'elle et soufflet
quiconque l'eut accuse d'en avoir plus de trente-cinq. Grande, d'une
belle prestance, comme le sont presque toutes les dames russes de bonne
famille, elle joignait  ses autres charmes la grce fline des
Polonaises grce souple et insinuante que les hommes de tout pays
apprcient fort et que les femmes de toutes nations, les Russes surtout,
ont en aversion particulire.

Le teint de Barbe Slavsky possdait encore cette blancheur tonnante
dont les Polonaises ont le privilge; mprisant les artifices du bismuth
et de la poudre de riz, elle talait en plein soleil de Monaco sa
blancheur insolente;--mais cette peau si fine commenait  se rider, les
lvres toujours pleines se plissaient trop, les paupires
s'alourdissaient, la taille menaait de tourner  l'embonpoint
exagr... Bref, madame Slavsky avait quarante-deux ans, mal
irrmdiable dans le principe et destin  s'aggraver encore.

Telle que nous la prsentons au lecteur, on pouvait la concevoir dvore
du dsir de marier sa fille,--une fille de vingt et un ans qui ne
voulait plus en avoir seize!

--Soixante-treize mille francs! dit le colonel  voix basse, mais alors
nous sommes sauvs!

Madame Slavsky fit avec orgueil un signe de tte affirmatif.

--Mais, s'cria tout  coup Boleslas, si tant est qu'on puisse s'crier
 voix basse, si vous tes partie hier soir, vous n'avez pas reu mon
envoi?

--Quel envoi?

--Celui que je vous ai annonc par tlgramme dans la journe?

--Non, je ne l'ai pas reu, j'avais bien la tte  cela! J'ai jou hier
toute la journe. Il y a vingt-quatre heures que je n'ai mang!

--Permettez alors..., fit Boleslas en tendant la main gauche vers la
sonnette...

--J'y songe bien! Il faut d'abord que je vous conte toute une aventure.
Figurez-vous que Katia...

--Et Katia, c'est vrai! O donc est-elle? demanda Boleslas en se
blottissant plus troitement sous sa couverture, le seul vtement qu'il
pt revendiquer, car madame Slavsky tait assise sur les autres.

--Katia est reste l-bas,  Monaco, avec sa gouvernante.

--L'Irlandaise!

--Oui, celle qui mange toujours.

--Mais pourquoi l'avez-vous laisse?

--Je voulais vous parler, et vous savez combien elle est insupportable;
ces enfants veulent tout savoir...

--Mais comment s'est-elle dcide  rester?

--Je lui ai dit que j'avais absolument besoin d'argent; j'ai une note 
l'htel; ils sont ennuyeux l-bas, ils ne veulent pas faire crdit;
alors je vous ai demand...

--Une somme considrable... fit le colonel. Je vous ai envoy trois
mille francs.

--Excellent ami!

La main de madame Slavsky s'tendit vers le colonel, qui sortit son bras
droit, baisa la main et rentra son bras immdiatement.

--Et je ne les avais pas, ajouta Boleslas; c'est toute une pope, mais
je vous conterai cela. Donc, vous avez laiss Katia...

--En gage,  l'htel, comme otage, conclut madame Slavsky; c'tait le
seul moyen de m'en dbarrasser; du reste, je repars ce soir ou demain
matin...

--Demain, dit Boleslas; vingt-quatre heures ne seront pas de trop pour
arranger nos affaires.

--Ne sont-elles pas en bonne voie? demanda Barbe avec tonnement; votre
tlgramme...

--Ah! chre amie, mon tlgramme est une preuve de plus de l'inaltrable
affection que je vous porte;  prsent que vous avez le moyen de nous
sortir d'embarras, je puis vous avouer que jamais je ne m'tais trouv
en plus mauvaise passe, je dois  tout le monde.

--Peu importe, maintenant, fit madame Slavsky avec un geste royal; pour
en revenir  Katia, cette petite sotte ne s'est-elle pas mis en tte de
me dsobir?

Le colonel leva les yeux au ciel pour le prendre  tmoin de
l'ingratitude de Katia.

--Je lui avais dfendu de jouer; vous savez, Boleslas, certains hommes
sont si ridicules!... Pour viter tout embarras, pour carter jusqu'au
plus lger nuage, j'avais formellement interdit  Katia l'entre des
salons de jeu; son fianc passait auprs d'elle les deux heures de
l'aprs-midi, que je consacrais  mes occupations. Miss Amroth leur
tenait lieu de dugne; nous n'attendions plus que l'argent du trousseau
que M. Slavsky devait m'envoyer au premier moment, quand tout  coup, il
y a trois jours, le marquis...

--Quel marquis? demanda Boleslas,

--Le marquis Braccioli.

--Qui est-ce?

--Le marquis Braccioli? Mais c'est, ou plutt c'tait le fianc de
Katia!

--Le fianc... je n'y suis pas! Katia n'tait donc pas fiance 
Mrentzof?

--D'o tombez-vous, Boleslas? Mais il y a six semaines que le mariage
Mrentzof est rompu! Le jour mme de la rupture, Braccioli a demand la
main de Catherine, et je la lui ai accorde. Comment! vous ne le saviez
pas?

--Voil bien la premire nouvelle...

--C'est que j'aurai oubli de vous l'crire, continua l'imperturbable
madame Slavsky. Donc le mariage Braccioli allait pour le mieux; mais le
marquis, lundi dernier, ne trouve pas Katia  la maison lorsqu'il vient
lui faire sa cour. Surpris, il s'informe, et demande o elle peut tre
alle. On lui indique la maison de jeu; pas content, comme vous pouvez
le penser, car c'est un homme  prjugs; il y court, et dans la
premire salle que trouve-t-il? Katia, qui jouait  la roulette avec
fureur! Elle conomisait sur ses gants depuis un mois pour se payer
cette fantaisie, la pauvre petite!

--Eh bien? fit le colonel, si fort intress qu'il s'appuya sur son
coude gauche.

--Eh bien, l-dessus, regards fulminants du marquis, que naturellement
Katia ne voit pas; il s'approche et lui met la main sur le bras; elle
perdait, la pauvre enfant! En le voyant, elle s'crie: Ah! j'tais bien
sre qu'il y avait quelque chose qui contrariait la veine!
Allez-vous-en, ou je perdrai tout.

--Elle avait raison, fit le colonel.

Madame Slavsky haussa les paules.

--Naturellement, elle avait raison! mais que voulez-vous faire entendre
 un homme qui a des prjugs? Bref, il est parti, comme elle le lui
disait, mais il n'est plus revenu.

--Mais vous, o tiez-vous pendant ce temps-l?

--Dans la salle  ct, o je perdais au trente-et-quarante! En rentrant
j'ai trouv Katia en larmes; elle avait perdu tout son argent, et le
marquis lui avait crit un billet trs-bien, trs-poli, mais c'est une
rupture complte.

--Quel pdant! murmura Boleslas; une si charmante enfant!

--Que voulez-vous! C'est alors qu' l'htel on me prsente ma note. Ne
sachant plus  quel saint me vouer, je vous ai crit, mais j'tais loin
de penser que ce serait pour vous une cause d'ennuis...

--Laissons cela, fit galamment Boleslas.

Il rflchit un moment, en regardant le petit sac noir.

--Il y a l, dit-il enfin, de quoi nous tirer tout  fait d'embarras.

--Oh!... tout  fait, reprit madame Slavsky, tout  fait, c'est beaucoup
dire; pensez donc que je dois neuf mille francs  la couturire; puis il
y a les dix mille francs que j'ai emprunts  madame Satof, mais elle ne
les attend pas...

--Est-elle ici? demanda Boleslas.

--Non: elle est  Isola-Bella, o elle doit rester encore un mois.

Le colonel indiqua d'un geste qu'il tait tout  fait inutile de se
proccuper de rendre de l'argent  une personne qui devait rester encore
un mois dans un si beau pays.

--Et puis, continua madame Slavsky, il y a les trois mille roubles que
j'ai emprunts au gnral Tomine ce jour que je perdais si horriblement
sur la rouge... une srie abominable! Figurez-vous, Boleslas, que la
noire a pass quatorze fois! J'tais indigne! Ce brave gnral n'avait
plus que de l'argent russe; il faut que je le lui rende! soupira la
charmante femme.

Boleslas soupira comme elle.

--Et puis, il y a des notes partout, mais celles-l ne font rien. Et
vous, Boleslas, o en tes-vous?

Boleslas exposa sa situation. Ce fut long et compliqu, si compliqu que
nous renonons  rendre compte de cette conversation.

L'htel s'tait tout  fait veill lorsqu'elle prit fin. Madame Slavsky
ouvrit doucement la porte, s'assura d'un coup d'oeil furtif que personne
ne circulait dans le corridor, et, d'un pied discret, regagna sa
chambre, situe au mme tage,  quelques pas plus foin. Le colonel
avait eu le temps de faire toute sa toilette lorsque Josia se prsenta
chez lui. Le fidle secrtaire, encore boulevers des vnements de la
veille, et particulirement de ceux qui avaient rempli la soire, se
sentait trs-mal  l'aise, aussi bien au moral qu'au physique. La honte
de ne pas se souvenir de ce qui s'tait pass empourprait son visage
ordinairement ple; ses yeux rouges et gonfls semblaient plus petits
que de coutume, et ses mches blondes elles-mmes avaient des vellits
de rvolte sur son front pli par l'angoisse morale et les soucis d'une
indigestion terrible.

--Eh bien! Josia, quoi de nouveau? demanda le colonel, absorb par la
perspective brillante que lui avait apporte madame Slavsky. Il avait
totalement oubli qu'on s'tait amus la veille.

Josia ne savait rien de nouveau, et, l'oreille basse, il s'empressa d'en
informer le colonel. Celui-ci, tonn du timbre extraordinaire d'une
voix habituellement claire et musicale, leva les yeux sur son secrtaire
et remarqua son air plus piteux que de coutume. La mmoire lui revint,
et il jugea le moment propice pour un peu de morale.

--Vous ne me semblez pas dans votre assiette, Josia? dit-il avec douceur
et bienveillance.

Le jeune homme, mu de cette bont, quand il s'attendait  des reproches
pour sa tardive apparition, baissa la tte et rpondit faiblement:

--a ne fait rien, colonel. Il n'y a pas de lettres ce matin! je viens
du sige de la socit.

--Je ne vous parle pas de lettres, ni de la socit, Josia; c'est 
votre tat que je fais allusion. Il me semble qu'hier au soir, vous vous
tes laiss emporter tant soit peu au-del des bornes de la temprance?

Josia, qui avait refus de boire tant qu'il avait eu le pouvoir de dire
quelque chose, baissa encore la tte  ce reproche paternel, et son
menton s'enfona dans les plis de sa cravate, que ne retenait plus
l'pingle d'or qu'il portait d'ordinaire: l'pingle tait au
mont-de-pit avec le reste.

--Il n'y a pas grand mal, mon jeune ami, reprit Boleslas,  s'amuser
dans les limites de ce qu'autorise l'honntet; mais je crains qu'hier
vous n'ayez un peu dpass ces limites. Souvenez-vous, mon enfant, que
c'est la temprance qui distingue l'homme de la brute. Enfin, comme vous
tes jeune et plein de bonne volont, j'espre que dornavant vous serez
plus prudent. N'en parlons plus.

D'un geste protecteur de sa main tendue, le colonel carta ce sujet
plein de reproches et de remords pour Josia, qui leva sur lui ses yeux
humides de reconnaissance.

Pauvre Josia! que de fois on lui avait dj pardonn de la sorte, avec
la mme grandeur et la mme noblesse, des fautes qu'il avait aussi peu
commises que celle-l! Mais la reconnaissance s'accumulait dans son
coeur  chaque sermon du colonel.

--Nous aurons beaucoup de choses  faire aujourd'hui, Josia, reprit
Boleslas; et d'abord, vous allez courir chez Rmisof et le prier de
passer ici aussitt aprs son djeuner, et puis vous irez chez Ratier.
Ah!... et puis vous enverrez une voiture, je sors.

Josia s'inclina sans mot dire, et pdestrement fit en une demi-heure les
deux courses commandes. Quand il rentra, on lui apprit que le colonel
djeunait dans la salle  manger. Il y pntra, et quelle ne fut pas sa
surprise! Vis--vis l'un de l'autre,  la table commune, son patron et
madame Slavsky dgustaient la sole au gratin offerte par le chef de
cuisine  ses pensionnaires.

--Madame Slavsky! s'cria Josia plus rempli de vnration que jamais.

Avec un charmant sourire, l'aimable voyageuse lui tendit la main gauche
par-dessus son paule droite; Josia, indigne, appuya avec ferveur ses
lvres repentantes des carts de la veille sur cette belle main
indiffrente, puis il alla s'asseoir  ct du colonel, sans oser faire
la moindre question, et, qui plus est, tant on l'avait bien styl, sans
en avoir envie!

On et dit que madame Slavsky avait pass sa vie  l'htel de Bade; la
fatigue d'une journe de jeu et d'une nuit de voyage n'avait laiss
aucune trace sur sa figure. Elle mangeait avec grce, comme il sied 
une personne bien leve, et ne buvait que de l'eau rougie.

Elle savait manger, cette incomparable femme, comme bien peu le savent,
et cependant c'est un art indispensable que toute mre devrait
soigneusement enseigner  sa fille. Ainsi, un morceau de filet saignant,
dpos sur son assiette, disparaissait soudain, sans que personne et pu
dire par o il avait pass! Nul n'avait vu s'ouvrir la jolie bouche que
pour parler; si le couteau et la fourchette avaient fait quelques
mouvements, ce n'avait t que par distraction, pour amuser les doigts
oisifs; et cependant, un autre morceau de filet ne tardait pas  aller
rejoindre le premier.

Le petit pain, dchiquet, restait sur la table, et l'on et pu le
reconstituer tout entier, il n'en manquait pas une parcelle. C'est que
le pain engraisse, et madame Slavsky suivait son Benting  elle, qui
n'excluait pas les petits gteaux chez Guerre l'aprs-midi, mais qui
disait Raca! au pain de toute espce.

--Et mademoiselle Catherine? osa enfin profrer Josia, lorsqu'il eut
vainement tent de trouver quelque chose  manger dans les artes et les
queues de sole que prsentait le garon de l'air le plus digne  ce
malavis venu trop tard.

--Ma fille est reste l-bas, dit madame Slavsky sans cesser de sourire.

Le coeur de Josia, qui avait bondi fivreusement lors de son entre,
sembla cesser de battre, et il se laissa enlever son assiette. Que lui
importait dsormais le monde?

--Avez-vous vu Ratier? demanda Boleslas  son mandataire.

--Non, colonel, il tait sorti; mais j'ai laiss un mot pour assurer
l'excution de vos ordres.

--Et Rmisof?

--Rmisof viendra dans le courant de l'aprs-midi.

--Qu'est-ce qu'il faisait? demanda Boleslas, les yeux baisss sur son
assiette.

--Il avait mal  la tte, rpondit Josia, le visage couvert de rougeur,
et il buvait de l'eau de Seltz.

--Vous auriez pu l'amener djeuner, dit Boleslas, toujours fort affair
 manger.

--Je ne crois pas qu'il djeune ce matin, colonel, reprit Josia,
toujours abm dans sa confusion, double de celle qu'aurait d prouver
Rmisof s'il avait t prsent. Il a bu deux bouteilles d'eau de Seltz
naturelle, et il est triste.

Madame Slavsky rit  demi-voix, ce qui augmenta la dsolation du
secrtaire.

--Et vous, Josia, dit-elle, vous n'avez pas l'air gai non plus. Vous
serait-il arriv quelque mcompte?

--Josia s'est occup de vos affaires avec beaucoup de dvouement,
rpliqua le colonel, m par un bon mouvement, et sentant que, tout seul,
Josia ne s'en tirerait pas. Il est fatigu.

Madame Slavsky adressa au jeune secrtaire un regard de douce
commisration. Htons-nous de dire que ce regard provenait uniquement
d'une bonne habitude contracte par la chre Barbe depuis fort
longtemps: avoir toujours l'air de prendre la part la plus vive  tout
ce qu'on vous dit, quand mme on s'en soucierait comme des neiges
d'antan.

Le djeuner s'acheva, et madame Slavsky s'envola, un peu lourdement
peut-tre, vers les magasins de nouveauts, pendant que le colonel
s'enfermait avec Josia pour examiner des liasses de comptes, de
factures, de notes, dont pas une n'tait acquitte.

Ratier, ce jour-l, tait sorti de bonne heure; les distractions des
soires prcdentes n'avaient pas eu d'effet sur lui; sa solide nature
le dfendait contre le malaise qui avait vaincu les deux jeunes gens; au
contraire, on l'et mme dit plus joyeux que jamais quand il franchit le
seuil de sa porte.

La matine d'avril tait des plus attrayantes; il huma l'air, et, au
moment de se diriger vers la station de voitures, il fit un geste
dcid, tourna le dos aux vhicules et s'en alla de son pied lger vers
Montmartre.

A mesure qu'il montait, au lieu de se trouver fatigu, il lui semblait
sentir sa poitrine s'allger, et il pressait le pas, tout en respirant 
pleins poumons. Les petites voitures charges de jonquilles, de
jacinthes et de girofles roulaient pniblement le long des rues; mais
les marchandes qui les poussaient ne regrettaient pas leur peine, car la
journe promettait d'tre belle, et la vente serait bonne. Avisant une
grosse gerbe de lilas blanc, Ratier l'acheta sans marchander.

--Dieu bnisse la main qui m'trenne! fit la marchande en se signant
avec la pice de monnaie.

--C'est moi qui vous trenne? rpartit Ratier, eh bien, tenez, voil
encore dix sous pour vous porter bonheur. Surtout gardez bien la pice;
sans a, toute votre chance s'en irait. C'est comme qui dirait un sou
perc!

--Soyez tranquille, mon bon monsieur, je ne m'en dferai pas! Quel brave
monsieur, tout de mme! ajouta la marchande pour elle toute seule, car
Ratier tait dj loin; il va trouver sa bonne amie, a n'est pas malin
 deviner!...

Ratier grimpait lestement la rue Lepic sous le beau soleil d'avril, qui
hlait son teint dj brun par lui-mme; parvenu au fameux moulin, il
flaira une odeur de galette dans l'air matinal et pntra dans la
boutique.

La premire chose qui frappa ses regards fut une range de galettes
dores fumantes, sortant du four. Il choisit la plus large et descendit
joyeusement l'autre versant de la colline en marquant le pas sur un air
en vogue, non sans se trouver fort embarrass de sa galette et de son
bouquet, qui lui prenaient chacun une main.

Arriv  ce vaste btiment qu'on appelle le chteau des Brouillards, il
entra dans la cour, sans demander personne, et, tout au fond du jardin,
apercevant une robe claire  un endroit bien connu, il l'aborda comme
une vieille amie, en embrassant sur les deux joues la jeune femme qui la
portait.

--Eh! c'est Ratier! s'cria un beau garon de trente ans environ, qui
leur tournait le dos  deux pas et semait des volubilis dans une caisse.
C'est Ratier! A cette heure-ci? Quelle drle d'ide! Mais tu as
trs-bien fait tout de mme! Tu vas djeuner avec nous?

--C'est pour cela que je suis venu, rpondit Ratier en mettant son
bouquet sur le bras de la jeune femme et sa galette dans les mains du
jeune homme. Et Bb?

--Bb est l-haut, sa bonne l'habille. Qu'est-ce que cela?

--Une galette toute chaude. Ah! madame Fraud, ah! mon ami Jacques,
qu'il fait bon ici! Votre soleil est bien plus chaud que le ntre, 
nous autres, Parisiens, et puis, et puis...

Il se tut, et srieux pour un instant, il regarda autour de lui.

--Tu n'as rien? il ne t'est rien arriv de fcheux? demanda Jacques avec
intrt.

--Rien du tout.

--Bien vrai?

--Parole d'honneur.

--C'est que, vois-tu,  cette heure-ci, on n'a pas coutume de te voir,
et puis, sans reproche, il y a six mois que tu n'tais venu.

--Six mois, a ne se peut pas! s'cria Ratier en bondissant.

--Parfaitement! nous venions de payer notre terme d'octobre, et
aujourd'hui nous avons pay celui d'avril, n'est-ce pas, Louise? Ce sont
des dates, cela, dans la vie d'un mnage!

--Six mois, rpta Ratier; eh bien, j'ai fait de jolie besogne pendant
ce temps-l! Voil, ma foi! six mois bien employs!

Il resta silencieux un moment, regardant en dedans de lui cette moiti
d'anne reste  tous les buissons des chemins de traverse, et quelque
chose comme de la mlancolie passa dans ses yeux railleurs.

--Et qu'est-ce qui vous a pris de venir aujourd'hui, comme cela,
monsieur Ratier? demanda la jeune femme en souriant.

--Ce qui m'a pris?... j'avais besoin de voir des honntes gens,
voil,--et qui ne soient pas btes, car, ma parole d'honneur, il y en a
qui vous dgotent de la vertu!

Madame Fraud s'esquiva pour faire ajouter des ctelettes  son modeste
djeuner, et Ratier s'assit  ct de son ami sur un banc.

Jacques Fraud tait le camarade de collge de Ratier; seulement, au
sortir du lyce, ils avaient suivi des voies diffrentes. Le plus
souvent, dans ce cas-l, on s'oublie, mais l'amiti des deux jeunes gens
avait survcu  tout ce qui brise les autres. Fraud, sans fortune,
avait t oblig de se faire professeur de mathmatiques. C'est un dur
mtier, peu rtribu, o la fatigue est grande et le rsultat petit.

Cependant, peu  peu, il avait fini par se crer une position; les
familles de ceux qu'il avait prpars pour le baccalaurat lui avaient
adress des jeunes gens qui voulaient prendre des rptitions; de degr
en degr, il s'tait fait une vie o la routine entrait assez pour y
mettre ce grain d'ordre et de ponctualit si ncessaire et o le
dveloppement de l'esprit trouvait aussi son temps et sa place. Fraud;
de plus, tait inventeur; plusieurs applications pratiques de la science
lui avaient rapport un peu de gloire et trs-peu d'argent.

Nanmoins, quand, ses leons finies, il remontait vers le chteau des
Brouillards, une joie grave remplissait son coeur, celle de l'homme qui
se doit tout  lui-mme; de plus, il avait pous une fille charmante
qu'il aimait et, entre autres mrites, qui n'avait ni dot ni proches, de
sorte qu'ils vivaient uniquement l'un pour l'autre. Une petite fille de
deux ans gayait leur intrieur et prenait tout le temps de sa mre, de
sorte que Fraud, depuis sa naissance, au lieu de s'entendre accueillir
par le mot si tard! s'entendait dire tous les soirs: dj?

Le lecteur voit bien qu'on ne saurait tre plus heureux.

Ratier contemplait cette famille avec une sorte de curiosit mle de
respect. Qu'on pt vivre avec quatre mille francs et lever un enfant
par-dessus le march, cela le passait. Plus d'une fois il avait ouvert
sa bourse  Fraud qui avait stoquement refus.

--Je ne pourrais pas le rendre! avait-il dit.

--Qu'est-ce que cela fait? rpondit Ratier.

Pour Fraud, cela faisait quelque chose, et il avait continu avec la
pauvret la lutte dont il venait de sortir vainqueur; aussi Ratier le
considrait-il comme un tre extraordinaire, un peu toqu peut-tre,
mais assurment respectable. Quant  madame Fraud, c'tait un ange.

--Que deviens-tu? demanda Jacques aprs qu'il eut encore une fois serr
la main de son ami.

--Je n'en sais rien! rpondit celui-ci. Ma parole, je n'en sais rien. Le
monde est si drlement fait!...

--Et le thtre, tu y as renonc?

--Puisque je te dis que je ne sais pas! Peut-tre oui, peut-tre non...
Je verrai!

--Mais il me semble qu'il est temps de voir! Quel ge as-tu?

--Vingt-huit ans, aux prunes, aux prunes de monsieur, pas aux
reines-claudes.

--Peu importe, fit Jacques, qui ne put s'empcher de rire.

--Pardon, mon ami, cela fait un mois de diffrence au moins.

--Soit; tu vas avoir vingt-huit ans, et tu n'as pas encore choisi ta
carrire?

--Pst! fit Ratier, nous avons le temps, j'ai encore un peu d'argent 
manger.

--Jacques! fit la voix mlodieuse de madame Fraud. Penche  la fentre
de son appartement, elle appelait les amis  djeuner. Ils montrent,
et, Bb aidant, ce fut pendant une heure un tohu-bohu de rires et
d'absurdits.

--Vous chantez toujours, monsieur Ratier? dit la jeune femme lorsque, la
nappe enleve et la fillette envoye dans le jardin, on se trouva dans
cet tat de bien-tre qui accompagne l'arrive du caf et des cigares.

--Heu! heu! cela m'arrive, mais peu.

Jacques regarda son ami avec les apparences de la plus complte
stupfaction.

--Mais, alors, que fais-tu?

--Je m'amuse, rpondit Ratier d'un ton dogmatique. C'est--dire que je
consacre mon temps  diverses occupations gnralement considres comme
des amusements, telles que: se lever tard, gronder son domestique, payer
 dner aux autres, manger de la cuisine de restaurant, ignorer le got
du caf o il n'entre pas de chicore,--le vtre est excellent, chre
madame, parce que vous l'avez fait vous-mme,--jouer aux cartes, non pas
au trente-et-un, mais aux jeux les plus enivrants, y perdre mon argent,
acheter des chevaux et les revendre  perte, souper, me coucher tard et
dire des grossirets aux dames qu'on rencontre entre neuf et minuit
dans tous les endroits o l'on s'amuse. Voil! Jacques secoua la tte.

--Tu valais mieux autrefois, dit-il sans pouvoir s'empcher de sourire
de cette nomenclature.

--Autrefois! modula Ratier sur le mode ionien, le plus doux des modes,
autrefois, quand j'tais amoureux des toiles, quand je faisais des
vers,--car j'ai fait des vers, madame Louise, tel que vous me voyez, et
mme, ddaignant l'exemple d'hommes que leur position et leur mrite
auraient d me donner pour modles, j'ai consenti  ne les faire que de
douze pieds au plus!--Autrefois, quand j'tais vertueux, et quand
j'tais pauvre! Mais la pauvret m'a donn des apptits froces, et 
prsent que je suis attabl...!

--Tu te donnes une indigestion? interrompit Jacques.

--Ah! mon ami, il y a longtemps que c'est fait! Je suis, dclama Ratier
en agitant lgamment la main droite, je suis dsabus de tout, satur
de toutes les jouissances! Si l'on approchait une allumette de mon
crne, on verrait une flamme bleue s'lever au-dessus de ma luxuriante
chevelure; la vapeur des vins capiteux et des absinthes frelates que
j'ai absorbs, ou plutt qui m'ont absorb!

--Voyons, Eugne, sois srieux, je t'en prie, dit le jeune professeur de
mathmatiques; il n'y a pas moyen de savoir si tu plaisantes ou non.

--Mais, mon bon, je n'en sais rien moi-mme! comment veux-tu que je te
l'apprenne?

--Mais tu peux me dire au moins pourquoi tu ne chantes plus? Aprs de si
bonnes et belles tudes...

--Vois-tu, Jacques, fit Ratier en s'accoudant sur la table d'un air
convaincu, c'est la faute de mon oncle, tout cela!

--Ton oncle? Celui qui est mort?

--Lui-mme. Suis mon raisonnement. J'avais dix-sept ans, je faisais des
tudes ni bonnes ni mauvaises, comme la moyenne des imbciles que le
collge jette tous les ans sur le pav de Paris et de la province. Voil
qu'un jour, c'tait un dimanche, il pleuvait, et j'tais en cong chez
mon oncle. Il m'arrive d'ouvrir la partition de _Guillaume Tell_ et de
me mettre  chanter;

               O ciel, tu sais si Mathilde m'est chre!

Je beuglais  faire clater les vitres; mon oncle sort de la chambre, se
jette  mon cou et s'crie: O Eugne, tu seras le plus grand des
tnors!--Vous me voyez d'ici dans mon habit de collgien, le plus grand
des tnors! Je n'avais jamais t  l'Opra! Mon oncle me fait chanter
toute la journe, me donne vingt francs pour m'amuser. O mon oncle
dfunt, que Dieu vous les pardonne, ces vingt francs-l; je ne suis pas
sr qu'ils ne vous aient empch d'entrer en paradis! Bref, le jeudi
suivant, mon oncle vient me chercher, m'emmne chez Duprez; on dcide
sans ma participation que j'ai une voix de tnor, un tnor _di forza_;
que Tamberlick est enfonc;--enfin on interrompt mes tudes, et j'entre
au Conservatoire. Ah! mes amis, le Conservatoire! Je ne sais pas ce
qu'il conserve, mais il n'a pas conserv ma vertu.

--Mais tu n'tais pas riche dans ce temps-l! interrompit Jacques.

--Qu'est-ce que a fait? J'tais n pour le vice! Juste au moment o,
aprs des annes de travail, mitiges, il est vrai, de quelques
douceurs, je pensais  dbuter, pouss par l'argent et les amis de mon
oncle, tous mlomanes enrags, comme lui, le pauvre cher homme meurt et
me laisse toute sa fortune!

--Eh bien! ce n'tait pas une raison pour dlaisser le chant?

--Mais puisque j'avais de quoi vivre! Tu te figures peut-tre que c'est
amusant d'aller mettre du rouge et du blanc, d'endosser l'armure du
Trovatore ou la peau noire d'Othello, et d'aller bramer comme un cerf en
dtresse pour le plus grand plaisir de deux mille badauds?

--Mais l'art, le sentiment de ta valeur, la gloire...

--Oui, oui,... c'est une autre grosse caisse, je n'ai pas encore tap
dessus; je rserve a pour mes vieux jours,... quand je n'aurai plus de
voix..... le public aime mieux les tnors comme a; quand ils sont
jeunes, a les droute, il n'y est pas habitu. Tu vois donc que c'est
la faute de mon oncle: s'il ne m'avait pas fait travailler le chant, je
serais entrain de faire ma fortune dans une administration, mais de
faire ma fortune honntement, comme tout le monde, en rongeant les os
des autres:--l est la premire faute de mon oncle; la seconde, c'est de
m'avoir fait son hritier; sans cet hritage, j'aurais dbut et je
chanterais comme tous les tnors:

                  Non, non, non, non, non, jamais,

ou bien:

                  Oui, oui, oui, oui, oui, toujours!

 raison de deux mille francs par soire, y compris les jours o je ne
chanterais pas, pour cause d'indisposition de la troisime chanteuse ou
du cinquime chef de choeurs. Il n'y a pas  sortir de l!

Il laissa retomber ses bras sur la table, d'un air dcourag.

--Mais, lui dit son ami en lui frappant sur l'paule, il faut au
contraire sortir de l! Avec ta fortune...

--Ma fortune! l'infortun parle de ma fortune! Mais, mon trs-cher, elle
est mange, ma fortune! S'il me reste une trentaine de mille francs,
c'est le bout du monde, et encore je les cache;--je me les cache 
moi-mme! J'gare la clef de mon tiroir, lorsque vient le moment de
garnir mon porte-monnaie! Je me promne huit jours dans Paris avec la
monnaie de vingt francs! je rogne les pourboires des garons de
caf,--je vais en omnibus! Mais c'est trop beau pour durer! Quand j'ai
conomis cinquante francs, je me dois bien un petit ddommagement, et
j'en dpense cinq cents. Vous voyez que j'ai de l'ordre, pourtant; eh
bien, a ne m'a pas empch de me ruiner.

Les deux poux consterns regardrent Ratier sans oser lui parler.

--C'est ce gueux de Paris qui a tout fait! s'cria celui-ci en
s'approchant de la fentre et en montrant le poing aux arbres lointains
des Champs-lyses et au toit vitr du palais de l'Industrie, qui
brillait au soleil comme un bouclier d'argent bruni; c'est ce monstre,
il est trop beau, trop amusant, trop vnal, trop vicieux... je l'adore!
fit-il en envoyant des baisers  pleines mains au nuage de poussire qui
estompe si doucement les contours de cet affreux Paris.

--Mais quand vous serez tout  fait ruin?... dit timidement la jeune
femme, interdite par tant de choses inoues.

--J'ai toujours le thtre... Par une chance que je ne mritais pas, le
coffre est rest bon, et la voix n'a pas chang.

--Sans exercice? demanda Jacques.

--Chut! rpondit Eugne en mettant son doigt sur ses lvres; je suis un
affreux tartufe, jamais je ne suis rest vingt-quatre heures sans
travailler...

--Chanter?

--Chanter, mon bon; j'appelle a travailler, puisque ce n'est pas pour
mon plaisir.

Les trois amis restrent un moment silencieux.

--Pourquoi ne vous mariez-vous pas? dit enfin Louise, toute rougissante
de son audace; vous pourriez faire un beau mariage...

--Voil ce que je ne ferai jamais! rpondit Ratier d'un ton tranquille,
et si srieux que ses amis en furent surpris. Je ne ferai jamais un beau
mariage: une femme peut faire ce qu'elle veut, si sa conscience ne lui
dit rien... et puis on les lve si mal,... mais un homme ne se vend
pas. Voyez-vous, j'ai tremp dans bien des affaires; pour le plaisir de
mystifier mon prochain, je crois bien que j'ai fait de fortes
espigleries; mais pour faire un beau mariage... Non!

Les yeux de Jacques exprimrent son approbation, mais il ne dit rien.

--Eh bien, un joli mariage, reprit Louise, un mariage comme le ntre, un
mariage d'amour?

--Le tnor mari par amour! s'cria Ratier. Et mon camarade le baryton
ou la basse chantante, ou un autre, qui enlverait ma gentille petite
femme pendant que je chanterais Romo avec la prima donna? C'est a qui
serait drle! Non... je n'ai pas envie de me marier par amour.
D'ailleurs, je n'aime personne.

Il se fit encore un silence, puis Ratier reprit d'un air pensif:

--Comment s'y prend-on pour marier sa fille?

--Est-ce que tu as une fille  marier? demanda Jacques en clatant de
rire.

--Ce n'est pas moi, rpondit son ami toujours extraordinairement
srieux, mais je connais une dame qui voudrait bien avoir une recette
infaillible pour atteindre ce rsultat.

--Je n'ai pas de recette, rpta Fraud, sans quoi ma fortune serait
faite depuis longtemps!

--Toi qui es inventeur, tu devrais me chercher a! dit Ratier en se
levant. Pour moi, je retourne  mes moutons.

--Quels sont tes moutons pour le moment?

--Ah! mes amis, ce ne sont pas des moutons! c'est tout le Jardin des
plantes! Mais il y a un agneau blond, je vous le ferai voir un jour ou
l'autre. En attendant, adieu!

Ratier descendit allgrement jusqu'au boulevard, o il perdit une heure
ou deux  muser, aprs quoi, vers cinq heures, il se rendit chez le
colonel, o il esprait retrouver la compagnie de la veille.

A son grand tonnement, le colonel, qu'il savait n'tre pas sorti, ne se
trouvait pas dans la chambre; la clef tait sur la porte, cependant;
aprs avoir cherch jusque dans le placard o Boleslas mettait ses
habits, Ratier allait grimper au perchoir de Josia, situ sous les
combles, lorsqu'un bruit de voix lui fit prter l'oreille.

--Ratier est un fou, disait madame Slavsky, et vous n'en ferez jamais
rien.

--Tiens, tiens! La chre Barbe est ici, pensa notre ami; si je n'tais
pas la fleur de tous les paniers, voici une bien belle occasion de
connatre son opinion sur mon compte; mais je suis la fleur...

Il frappa  la porte de madame Slavsky et entra dans le petit salon qui
prcdait sa chambre  coucher.

--Nous parlions prcisment de vous, dit l'aimable htesse, en lui
tendant la main.

--Vous en disiez du mal? fit Ratier en baisant la main offerte.

--Pouvez-vous le croire! Le plus grand bien, au contraire!

--Je voudrais bien savoir, pensa Ratier, comment elle traite les gens
dont elle dit du mal?

Il sourit nanmoins, salua autour de lui, et, apercevant Rmisof, bourru
dans un coin, il lui fit un geste de protection, auquel l'autre rpondit
par un grognement.

--Toujours aimable! dit-il. Et vous, Josia, cela va-t-il un peu ce
matin, ou plutt ce soir?

Josia, pourpre de honte, balbutia on ne sait quoi. Le colonel,
impassible, avec cette belle tenue qui faisait les trois quarts et demi
de son crdit, tendit deux doigts  Ratier.

--Tiens! se dit celui-ci, hier, il me donnait la main tout entire! Et
Barbe qui est arrive! il y a du nouveau!--Vous voici bien inopinment
parmi nous, chre madame, dit-il tout haut; mademoiselle Catherine...

--Ma fille est reste l-bas, monsieur, rpondit l'aimable femme. Ds
demain je retourne auprs d'elle. Des emplettes indispensables m'ont
amene ici, mais pour quelques heures seulement.

A ce moment, Ratier s'aperut que Rmisof avait sa montre; il se tourna
vers Josia: Josia avait la sienne! Le colonel arborait fastueusement sa
belle chane sur son gilet soigneusement tir...

--Elle a dvalis un galion! se dit-il, soudain clair. Nous allons
avoir du bon temps.

La conversation allait cahin-caha.

--Vous dnez avec nous, messieurs? dit aimablement madame Slavsky.

--Elle nous doit bien cela! pensa Ratier. Et Rmisof qu'on avait promis
d'amuser? Il n'a pourtant pas l'air de quelqu'un qui s'amuse.

Pendant que les jeunes gens laboraient leurs remercments, le colonel
prit Ratier par le bras et l'emmena dans sa chambre, sans mot dire.
Intrigu par ses allures solennelles, notre ami se demandait ce que cela
voulait dire, quand il vit Boleslas ouvrir un tiroir de la commode et en
tirer le fameux foulard nou aux angles.

--Mes Boliviens! s'cria Ratier; je suis vol!

--Comment, vous tes vol! rpliqua le colonel avec hauteur;
comptez-les, jeune homme, vous pouvez vous assurer que...

--Parbleu! je sais bien qu'ils y sont tous! C'est pour cela que je suis
vol! Je m'en croyais dbarrass pour l'ternit, et voil que vous me
les rapportez! Ah! colonel, cela n'est pas dlicat! Que diable
voulez-vous que j'en fasse?

D'un geste fort noble, Boleslas exprima que ceci ne le regardait pas.

--Vous ne vous imaginez point, je suppose, que je vais passer ce paquet
 mon bras et vous suivre comme un caniche lgendaire qui rapporte le
dner de son matre? Non pas, mon colonel, vous les avez, gardez-les, au
moins jusqu' nouvel ordre.

--Ces valeurs, jeune homme, sont entre des mains sres... commena le
brave Boleslas.

--Oui, oui, c'est entendu: d'ailleurs, nous en aurons peut-tre besoin
d'ici peu... elles peuvent encore rendre service.

Le colonel sourit avec la supriorit d'un homme qui a de l'argent dans
sa poche.

--Nos affaires ont repris un essor inespr, dit-il,--et l'armature en
fils de fer sembla vibrer, tant il s'tait redress;--nous pouvons
dsormais faire face  toutes les difficults.

--L'_Aurochs_? demanda Ratier, bahi.

--L'_Aurochs_ lui-mme.

--Vieux farceur! pensa Ratier, toujours irrvrent. Qui diable la belle
Barbe a-t-elle pu dvaliser? Ceci me parat singulier; car, si je la
sais trs-forte pour emprunter, je ne la crois pas capable de se
procurer de l'argent par d'autres moyens dshonntes. Elle a son honneur
 elle, qui n'est pas celui de tout le monde, mais on n'est pas parfait!
J'en suis charm pour l'_Aurochs_, dit-il tout haut. Et le chevalier de
la Triste-Pelure, il doit tre bien content!

--Le chevalier de quoi? demanda Boleslas interdit.

--Josia, votre secrtaire, je dirais votre alter ego si vous pouviez
avoir un second vous-mme; mais vous tes unique, colonel, vous tes
unique.

--Oh! fit modestement Boleslas en se dfendant.

--Non! vous tes unique, ma parole d'honneur! C'est Josia qui doit tre
content. L'_Aurochs_ va l'empcher de dormir.

--Ne lui en parlez pas, je vous en prie! commenait le colonel inquiet.

--Oui, je comprends, les motions vives,  son ge... C'est bien,
colonel, je serai discret. O dnons-nous?

--Ici, dans la petite salle  manger,  sept heures.

--Parfait. Je vais leur dire qu'ils ne mettent pas leur bordeaux 
chauffer sur le calorifre; quand ils vous le servent, ce n'est plus du
bordeaux, c'est un court-bouillon.

La socit achevait de dner, et toute froideur avait disparu; Josia,
malgr son repentir de la matine, malgr les reproches que lui avait
adresss sa conscience, avait les oreilles rouges, mais c'tait la faute
d'un romane extraordinaire offert par le colonel  ses invits. Rmisof
lui-mme tait de bonne humeur, chose si rare que Ratier avait emprunt
le pince-nez du colonel pour le regarder plus attentivement. La belle
Barbe, qui ne dtestait pas les propos frivoles, racontait l'aventure
arrive  Nice d'un comte grec avec une marquise espagnole, et le
colonel, dans sa gloire, savourait les moindres discours de son amie
comme un chat qui boit de la crme, aprs avoir t pendant longtemps au
rgime du lait de Paris. Ratier, toujours philosophe, coutant et
regardant, s'amusait franchement, non de ce qui se disait, mais du
dessous de cartes, si rjouissant pour ceux qui le connaissent.

L'histoire touchait  l'une de ses pripties les plus tonnantes, et
chacun riait dj du dnoment entrevu, lorsque la porte s'ouvrit
brusquement, et une voix adorable de fracheur et de jeunesse s'cria
joyeusement:

--Eh bien! on s'amuse ici, et on me laisse en pnitence l-bas!

Les convives se retournrent stupfaits: sur le seuil, Catherine
Slavsky, grande, svelte, blanche et rose, les yeux ptillants de joie et
de malice, les bras croiss comme Napolon  Austerlitz, regardait ces
gens effars.

Elle tait si belle, si nave dans son effronterie d'enfant mal leve;
sa candeur visible faisait un si cruel contraste avec les visages rougis
par la mangeaille et le vin, avec l'expression de curiosit malsaine
veille par l'histoire de madame Slavsky, avec toute cette atmosphre
de corruption et d'immoralit, que Ratier, seul capable de la sentir, se
leva  demi et faillit lui dire: N'entrez pas!

Elle entra, cependant, suivie par sa grosse Irlandaise, lourdaude,
rougeaude, pataude, vritable sac  viande qui ne songeait qu' se
bourrer tout le long du jour et qui pour le moment, charge de sacs de
voyage, de plaids et de parapluies, n'avait ni forme ni figure.

--C'est gentil, fit Katia, parlant haut avec sa voix sonore, au grand
mpris des convenances et des oreilles trangres; maman fait sauter la
banque et profite de a pour me laisser en gage  l'htel!

--Catherine! fit madame Slavsky d'une voix svre. La dlinquante
s'approcha de sa mre, baisa sa main sans trop d'effusion, prsenta son
front au colonel,--ce qui fit faire la grimace  Ratier,--puis jeta un
regard autour de la table. S'tant assure qu'il n'y avait point l
d'trangers, elle prit une chaise le long de la muraille et s'assit
entre sa mre et le colonel. A peine assise, elle se retourna:

--Garon, dit-elle, donnez  dner  miss Amroth; elle meurt de faim.

--Et vous? dit le colonel avec beaucoup de bonne grce, car il aimait
rellement cette enfant, qu'il avait vue toute petite.

--Moi? qu'est-ce que vous mangiez? Du dessert? il n'y en a plus! Garon,
donnez-moi du chocolat, et des biscuits  la cuiller. J'adore le
chocolat. Et dpchez-vous.

Madame Slavsky gardait un silence gros d'orages. Le bon Boleslas tendit
la perche  la jeune fille.

--Comment! petite vagabonde, pendant qu'on vous croit  Monaco, vous
roulez sur la voie ferre?

--Je crois bien! Vous reprsentez-vous une demoiselle noble, bien
leve, qui reste  l'htel avec une miss Amroth, pendant que sa maman
disparat sans dire pourquoi?

--Mais comment tes-vous venue?

--C'est bien simple, vous allez voir. Mon mariage tait rompu, n'est-ce
pas? Donc nous n'avions aucune raison pour rester  Monaco; maman passe
la journe d'hier  la maison de jeu, rentre un instant, m'annonce
qu'elle part et disparat. Trs-bien! Le soir venu, je m'ennuyais; ce
n'est pas amusant, toujours des harpistes, et toujours des chanteurs
italiens, et toujours _Santa Lucia_ et autres chansons napolitaines.
Voil que sous la fentre o je prenais le frais passent deux messieurs
qui disaient: Elle a fait sauter la banque, et elle est partie pour
Paris.--Qui a?--Une dame russe. Alors, moi, j'ai compris pourquoi maman
tait partie, et s'il faut dire la vrit, je n'tais pas contente.
C'est moi qui avais envie d'aller jouer! Il me semble que dans ce
moment-l j'aurais aussi fait sauter la banque.

--Je n'ai pas fait sauter la banque, interrompit madame Slavsky; les
bras croiss sur sa robe, elle semblait la personnification de la
maternit outrage.

--C'est juste, maman, je vous demande pardon; en effet, vous n'avez pas
fait sauter la banque, puisqu'on a continu  jouer ce jour-l. Mais je
ne pouvais pas jouer, puisque le minimum, c'est deux francs, et qu'
nous deux avec miss Amroth, nous n'avions que trente-huit sous.

Le colonel jeta un regard plein de commisration sur la pauvre enfant
qui n'avait pas pu jouer, faute d'argent.

--De rage, j'allai me coucher et je pleurai toute la nuit.

Ici, le garon apporta le potage de l'Irlandaise et le chocolat de
Katia, qui continua son discours tout en grignotant des biscuits.

--Le lendemain, j'tais veille de grand matin, car j'avais mal dormi;
je descends pour voir s'il n'y avait pas de lettres. Qu'est-ce que je
vois? une belle lettre charge, cinq cachets rouges. Je la prends, je
l'emporte, je l'ouvre...

--Ma lettre! dirent  la fois madame Slavsky et le colonel.

--Eh! oui, votre bienheureuse lettre. Qu'est-ce qu'il y avait dedans?
trois beaux billets de mille francs! Alors qu'ai-je fait? Tout le monde
peut le deviner. Je me suis fait donner la note de l'htel; il y en
avait pour deux mille cent cinquante-sept francs et des centimes! Quand
on pense que pendant douze heures, j'ai reprsent deux mille cent
cinquante-sept francs et des centimes! Je ne croyais pas valoir si cher!
Mais miss Amroth tait l pour les centimes. Une fois la note paye,
j'ai pris le premier train, et nous voil! Je sais bien qui ne va pas
retourner  Monaco! Ce sera Catherine Slavsky.

--Elle avala le fond de sa tasse de chocolat, et pendant que le garon
desservait le potage de l'Irlandaise, elle lui dit par-dessus l'paule:

--Encore un chocolat et d'autres biscuits.

--Je ne comprends pas comment  l'htel on a pu vous laisser prendre une
lettre qui ne vous tait pas destine... dit madame Slavsky encore fort
irrite.

--Oh! maman, ils savaient bien qu'elle contenait de l'argent, et ils ont
pens que j'allais les payer. Cela valait mieux que d'attendre votre
retour.

La chre Barbe ne rpondit pas.

--Ce que j'admire, dit Ratier, c'est que mademoiselle n'ait pas song 
profiter de l'argent qu'elle avait dans les mains pour aller jouer!

--C'est vrai! fit Katia avec regret; si j'y avais pens! Quel dommage!
L'ide ne m'en est pas seulement venue. J'tais si furieuse d'tre
reste l que je n'ai song qu' une seule chose, venir rejoindre maman.

La seconde tasse de chocolat ayant fait son apparition, la jeune fille
s'adonna au plaisir de la dguster.

Depuis l'entre de Catherine, Josia, la bouche entr'ouverte dans l'excs
de son admiration, la contemplait sans se laisser distraire de son
extase. Vainement Ratier lui avait  plusieurs reprises pass dans le
cou le coin de sa serviette, le pauvre garon ne s'en tait mme pas
aperu.

Pendant que la chre Barbe et le colonel changeaient des regards pleins
de surprise, d'interrogations et de projets, la jeune fille leva les
yeux sur le secrtaire.

--Vous tes toujours le mme, Josia, lui dit-elle en souriant, vous ne
changerez donc pas?

--Mais, mademoiselle... balbutia le timide jeune homme.

--Vous tes toujours jeune! Ce n'est pas comme M. Ratier; il a l'air
vieux, lui!

--C'est que je suis un sage, moi, fit Ratier d'un air important, et la
sagesse appartient aux vieillards...

--Oh! je crois que vous aurez beau vieillir...

Elle l'interrompit, acheva sa tasse de chocolat, se mit  rire, et lana
de sa voix sonore au cinquime convive une attaque en pleine poitrine.

--Quand aurez-vous l'air content, monsieur Rmisof? Vous tes joliment
ingrat envers la destine! Vous tes riche...

--Beau garon... jeta Ratier au vol. Catherine fit une petite moue, mais
ne rfuta point cette assertion.

--Libre de vos actions, et jamais vous n'avez l'air de vous trouver
heureux!

--C'est que vous n'avez pas encore daign me regarder d'un oeil
favorable! rpliqua Rmisof avec un -propos dont il fut surpris
lui-mme.

Ratier ouvrit de grands yeux et tira un carnet de sa poche.

--Qu'est-ce que vous faites? lui demanda la jeune fille, de l'air d'une
beaut satisfaite de ses admirateurs.

--Je note le mot de Rmisof; c'est le premier de sa vie, a lui portera
bonheur; il faut toujours conserver ces choses-l.

Rmisof lui lana un regard furibond.

Madame Slavsky se leva; ce fut le signal de la dbandade. Les hommes
s'en allrent fumer un cigare sur le boulevard pendant que les dames
s'installaient dans leur appartement. Les chos de l'htel n'ont point
conserv le souvenir de la scne que subit Catherine ce soir-l; mais
les chos d'htel sont si blass!

Madame Slavsky avait install sa fille avec elle, la prosprit rgnait
chez le colonel; Josia avait reu l'arrir de ses appointements ainsi
que les sommes avances  son patron, la note de l'htel tait solde,
et une autre, dj robuste, se nourrissait doucement et engraissait 
vue d'oeil. Tout tait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

On n'a pas assez remarqu combien les Russes s'accoutument aisment 
l'htel o le hasard les a fait descendre. La cuisine a beau tre
mdiocre, les domestiques ngligents, les appartements chers et
incommodes; pourvu que l'htel soit dans un beau quartier, ils ne
chercheront jamais un autre perchoir, de mme qu'en chemin de fer, ils
ne changeront point de wagon, si fcheux que soit un voyageur mal lev.

Cette proprit de s'installer partout comme chez eux se dveloppe 
plus forte raison quand ils se trouvent bien. Le colonel habitait depuis
quinze ans l'htel de Bade et ne rvait pas d'autre Eden. Jusqu'alors,
madame Slavsky avait partag, nous ne dirons pas ce nid, mais cette
branche hospitalire, lors de ses courts et frquents sjours  Paris;
mais huit jours aprs son arrive imprvue, elle trouvait dj que
demeurer  l'htel et marier sa fille taient deux choses incompatibles.

Les htels de Paris sont ennemis-ns de la vie de famille; or, comment
prsenter Katia, comment recevoir quelques amis, et les amis de ces
amis, dans le salon commun, toujours occup, toujours entre deux
courants d'air? La belle madame Slavsky s'en expliqua un jour avec le
colonel.

--Voyez-vous, Boleslas, lui dit-elle, cette existence est par trop
incommode; et puis Katia a une manire de vous tomber sur le dos au
moment o l'on s'y attend le moins... Tout  l'heure encore, je la
croyais bien loin, la voil qui monte les escaliers quatre  quatre;
elle voulait acheter un chien, un havanais blanc qu'un marchand lui
offrait sur le boulevard. Elle a failli me trouver sur votre porte! Cela
n'est pas tenable!

Cette conversation avait lieu  demi-voix dans la chambre de Boleslas,
par une belle aprs-midi de la fin d'avril.

--Cela n'est pas tenable en effet, rpondit le colonel en soupirant. Il
faudrait la marier.

--La marier! s'cria madame Slavsky, mais je ne fais que cela!
C'est--dire que je ne fais que lui chercher des maris. Et j'en trouve!
Mais je ne sais comment cela se fait, ces malheureux mariages manquent
toujours au plus beau moment! Il y a l un guignon inconcevable.

--Peut-tre, insinua le colonel, Katia n'y met-elle pas toute la bonne
volont dsirable.

--Elle? Ah! certes, ce n'est pas sa faute. La pauvre enfant! Elle a bien
des dfauts, mais, en ce qui concerne son mariage, je ne lui ai jamais
entendu faire une objection. Le premier parti qui s'est prsent, il y a
quatre ans, ce comte allemand, vous savez?

Boleslas fit un geste vague, qui signifiait: je sais, ou: je ne sais
pas, au choix.

--Eh bien, ce monsieur n'tait ni beau ni aimable; il tait riche, ou,
du moins, paraissait l'tre; mais je n'ai jamais vu quelqu'un de plus
antipathique. Pourtant, le jour o j'ai dit  Catherine:--Voil votre
fianc!--elle a rpondu: Trs-bien, maman! et jamais, depuis, elle n'a
souffl mot.

--Et quand le mariage s'est rompu? demanda Boleslas.

--Pas davantage. J'ai t enchante, du reste, de n'avoir pas donn
suite  ce projet: c'tait un comte de promotion nouvelle; son pre
avait obtenu son titre pour services distingue rendus  la patrie
allemande, et j'ai appris, depuis, que c'tait pour un perfectionnement
apport  la fabrication du saucisson de pois. Vous voyez que ce n'tait
pas grand'chose!

--Mais  quel propos ce mariage s'est-il trouv rompu? demanda Boleslas.

--Vous le savez bien! c'est vous qui lui avez repris notre parole.

--C'est juste..., excusez-moi, ma belle et bonne amie, j'ai peu de
mmoire, vous savez, et je ne me souviens que vaguement...

Madame Slavsky fit un geste de ddain: le peu de mmoire du colonel
avait toujours t un de ses plus cuisants soucis, mais elle feignait de
n'y point accorder d'attention.

--C'tait pour la dot; il voulait la dot en numraire, et M. Slavsky ne
veut donner qu'une rente...

--Ah! oui, oui! je me souviens. Mais d'autres partis se sont
prsents?...

--Je crois bien! Nous avons eu le petit Brendief,--celui-ci a manqu
parce que nous avons t surprises par la pluie un jour  la promenade;
Katia a voulu qu'il la portt  travers un ruisseau pour ne pas mouiller
ses petits souliers mordors; il a refus; au fond, le pauvre garon, je
crois qu'il n'tait pas de force, elle avait la tte de plus que lui...

--Eh bien?

--Eh bien, il a refus, elle s'est fche, il a t impertinent, je lui
ai dit son fait, et nous ne l'avons plus revu; c'tait  Kreuznach. Et
puis,  Kissingen, nous avons eu le mariage Vermoral,--je ne me rappelle
plus pourquoi celui-ci ne s'est pas fait, il y a eu quelque chose 
propos du trousseau, je crois; et puis Remens, et puis Mrentzof, et
enfin Braccioli; je vous ai racont...

--Oui, je me rappelle celui-ci, mais l'autre, Mrentzof?...

--C'tait une sotte affaire. Quand il a appris que Katia avait dj eu
quatre promis avant lui, il s'est fch, et nous avons eu une scne
trs-dsagrable; mais Braccioli s'est prsent le jour mme, et tout
allait si bien... Cette fois, c'est la faute de Katia, il n'y a pas 
dire! Je regretterai toujours le mariage Braccioli. C'tait un homme si
parfaitement comme il faut, et une si belle position! noblesse
authentique, belle fortune, belle prestance, visage superbe, tout s'y
trouvait runi... Je n'en retrouverai pas un semblable!

Madame Slavsky soupira, le colonel lui fit cho.

--Mais Katia?

--Katia est vexe: c'est ennuyeux d'avoir t fiance publiquement, et
puis de se promener ensuite toute seule avec sa gouvernante... Dans ces
endroits-l, tout se sait; vous voyez comme on a exagr pour cette
affaire de jeu! N'ont-ils pas invent que j'avais fait sauter la banque?
Il n'y a que Paris o l'on puisse vivre tranquillement; aussi je vais y
rester quelque temps.

Le colonel baisa affectueusement la main de sa belle amie pour la
remercier de cette bonne pense.

--Je crois, continua madame Slavsky, que je devrais me dcider  faire
un sacrifice... Je vais prendre un appartement meubl, louer une femme
de chambre, et rentrer en relation avec ceux de nos amis qui sont ici.
La dpense sera considrable, mais je suis persuade que le rsultat
sera excellent.

--Vous quitteriez l'htel? demanda Boleslas d'un ton plaintif.

La chre Barbe lui jeta un coup d'oeil demi-tendre, demi-railleur.

--On se retrouve partout, dit-elle; vous viendrez chez moi; n'tes-vous
pas mon meilleur et plus ancien ami?

--Mais Katia...?

--Vous m'ennuyez avec cette Katia, s'cria madame Slavsky de mauvaise
humeur. Eh! mon Dieu, nous la marierons! L'essentiel, c'est de trouver
un logis convenable.

--Josia vous cherchera cela, fit le colonel, compltement subjugu et
dcid  ne plus faire d'objections.

A l'heure du dner, Josia reut l'injonction de trouver un appartement
meubl, au second ou tout au plus au troisime, soit dans les environs
de l'Arc de triomphe, soit auprs du nouvel Opra, soit rue de Rivoli,
avec vue sur les Tuileries.

--Et surtout, Josia, ajouta la chre Barbe, que ce ne soit pas cher, et
que les meubles soient de premire fracheur.

Josia avait fait bien des choses, depuis que le sort cruel l'avait
attach  la fortune du colonel, mais il n'avait pas encore cherch
d'appartements meubls. Il se disposait  demander  quoi l'on reconnat
qu'une maison dispose d'appartements meubls, lorsque Katia, lui
frappant sur le bras avec le bout de son ombrelle, ajouta d'un air
doctoral.

--Et surtout, Josia, qu'il y ait une jolie chambre pour moi, vous
entendez!

A l'ide de chercher une chambre pour Catherine, le pauvre garon,
troubl, plein d'enthousiasme, faillit commencer ses recherches sans
dner; heureusement le potage entrait, et il s'assit comme les autres;
mais pendant tout le repas, il vit dfiler dans son cerveau des chambres
de toutes les couleurs, grandes, petites, moyennes, bleues, blanches,
roses, lilas, cerise, avec des glaces ou sans glaces, avec de grandes
fentres et de petites fentres,--toutes charmantes et toutes indignes
de servir de refuge  l'adorable Catherine.

Aprs le dner qui finissait de bonne heure, madame Slavsky proposa de
faire un tour au Palais-Royal. Dans la poussire tide d'un soir
d'avril, les quatre voyageurs s'en allrent le long des rues calmes, 
l'heure o Paris dne, o les omnibus ne partent plus que toutes les dix
minutes, o les voitures s'amassent en longues files le long des
stations, pendant que les cochers sont au cabaret.

Quelle heure charmante! Et personne ne la connat! Qui la connatrait,
puisque tout le monde dne? Ce n'est pas l'employ attard qui regagne
en courant son domicile, aprs deux heures de travail supplmentaire; ce
n'est pas le commis de service qui attend d'un air morose  la porte du
magasin que les camarades aient fini leur repas pour aller prendre le
sien. Ce n'est pas le sergent de ville qui regarde le pav, appuy sur
le candlabre d'un refuge, et qui ne veille sur rien, puisqu'il n'y a
pas de voitures et presque pas de pitons.

Personne, il n'y a personne! Paris est au promeneur solitaire; l'ombre
descend peu  peu; on voit chatoyer les toffes de soie dans ce faux
jour du soir, quand il fait trop clair pour allumer dehors et trop noir
pour se passer de lumire  l'intrieur; chez les bijoutiers, la lampe
de l'arrire-boutique jette un rayon sur un diamant, traverse un saphir
qui paillette d'une lueur bleue le velours blanc de son crin; les files
de porte-bonheur miroitent mystrieusement sur le bras de cuivre poli;
les surtouts d'orfvrerie chez Christofle revtent des formes bizarres,
un grand plat rond ressemble  un bouclier, les fourchettes prennent des
airs d'armes dangereuses, pendant qu'au fond, tout au fond, un jet de
gaz cherche son chemin vers la vitre en semant l'obscurit de paillettes
mtalliques. Chez Braqueni, rue Vivienne, les tapisseries  personnages
descendent du premier comme les fes descendent de leur char dans les
feries; la Belle au Bois-Dormant couche sur son lit des Gobelins
semble une personne vritable, encadre par une alcve d'toffe bizarre
aux ramages singulirement coups de noir... et dans la rue, o descend
l'ombre grise, on voit la flamme du gaz courir au loin, de rverbre en
rverbre, comme un collier de perles qui s'enfilerait tout seul,
jusqu' ce que l'allumeur arrive sur vous au grand trot et vous rejette
du rve dans la ralit.

Les quatre personnages de cette histoire cheminaient rue Vivienne, et
Josia, sous le charme, le chle de Katia sur le bras, la robe claire de
la jeune fille effleurant de temps en temps son vtement, marchait comme
dans un songe. Il avait entrevu vaguement les tapisseries de Choqueel ou
de Braqueni et s'tait dit qu'il y avait l de quoi faire une bien
jolie chambre  Catherine; puis la bouquetire du perron avait attir
son regard, et il s'tait arrt pour acheter un bouquet  la jeune
fille. Cette heureuse ide lui fit perdre ses compagnons, et il se
trouva, au sortir du petit passage, littralement blouissant de gaz et
de jais noir, trs-penaud, son bouquet  la main droite, le chle sur le
bras gauche, absolument dans la situation morale d'un chien qui vient de
perdre son matre.

Pendant que, son nez retrouss largement dilat par un ennui qui
devenait rapidement du chagrin, il semblait humer l'air, une main
vigoureuse lui frappa sur l'paule, et une voix bien connue rsonna 
son oreille:

--Eh bien, Caniche, mon ami, nous avons donc perdu notre cher
propritaire?

Josia se retourna tressaillant et effar. Ratier lui rit doucement au
nez.

--a se voit tout de suite, allez! O les avez-vous lchs?

--J'ai achet un bouquet, et alors...

--Eh bien, Caniche, suivez-moi, nous allons les retrouver, et ce ne sera
pas long. Apprenez une fois pour toutes, jeune homme, la manire de
retrouver des Russes perdus dans ce Palais-Royal. S'il pleut, ils sont
au caf de la Rotonde,  l'intrieur, o ils prennent du chocolat; s'il
fait beau, ils sont au caf de la Rotonde,  l'extrieur, o ils
prennent des glaces. Voyez plutt!

En effet, les jeunes gens, aprs avoir fait dix pas dans le jardin, se
trouvaient en face des gars, qui, suivant la prdiction de Ratier,
venaient de se faire servir des glaces.

Le jeune Franais s'assit  ct de Catherine et entama bientt avec
elle une conversation dcousue, absurde, dont tout le mrite tait de la
faire rire  tout moment. Josia, heureux de la voir gaie, s'tait mis un
peu  l'cart et la contemplait silencieusement sans songer  la glace
place devant lui, qui avait lamentablement fondu.

Il n'tait pas jaloux de voir avec quelle aisance Ratier abordait la
dame de ses penses; Josia pouvait tre triste, mais il n'tait pas
jaloux; la jalousie suppose toujours une certaine prtention aux
prfrences de l'objet aim, et Josia tait dpourvu de toute
prtention.

Peu  peu, il cessa d'couter la conversation et se perdit en une vague
rverie; le timbre de la voix de Catherine le berait doucement sans
qu'il discernt ses paroles, et il se mit  construire une chambre
imaginaire, o il logerait la jeune fille quand il aurait trouv
l'appartement meubl.

--Voyons, mademoiselle, disait Ratier, vous ne me ferez pas croire que
vous n'avez pas fait exprs d'aller jouer  la roulette pour ennuyer le
marquis Braccioli.

--Exprs? rpliqua Catherine. Et pourquoi l'aurais-je fait exprs? Il
n'tait dj pas si intressant, ce beau monsieur, pour que cela valt
la peine de le taquiner!

--Comment! vous ne le taquiniez jamais? pas mme un peu pour passer le
temps?

--A quoi bon? Je me rservais cela pour quand je serais marie!

--C'est juste, profra Ratier. Vous tes doue, mademoiselle, d'une
sagesse suprieure.

Le colonel et madame Slavsky leur tournaient presque le dos, et
s'taient engags dans une conversation; trs-anime, en langue
polonaise. Le jeune homme leur jeta un coup d'oeil et vit qu'ils avaient
oubli son existence; Josia flottait dans le bleu... Ratier rsolut
d'avoir le coeur net au sujet d'un problme qu'il retournait depuis
longtemps.

--tait-il aimable, le marquis? demanda-t-il sournoisement, en prenant
l'ombrelle de Catherine pour jouer avec et se donner une contenance.

--Lui? Insupportable!

--Vos jugements, entre autres mrites, rpliqua Ratier en riant, ont
celui d'tre brefs.

Catherine haussa les paules.

--Un pdant, dit-elle ddaigneusement, un homme qui prtendait dtester
le jeu et ne faire pas de cas des joueurs! Je vous demande un peu si
c'est possible! Il disait cela pour se donner des airs. Est-ce qu'on
peut ne pas aimer le jeu? C'est si naturel!

Ici, Ratier admira la force de l'instinct; Catherine attendait sa
rponse, et, comme elle ne venait pas, la jeune fille ajouta avec un peu
d'humeur:

--Est-ce que, vous aussi, vous feriez profession de ne pas aimer le jeu?
En ce cas, brouillons-nous tout de suite, ce sera fait une fois pour
toutes.

--J'en serais bien fch! Mais vous savez que je joue aussi volontiers
que qui que ce soit.

--Except maman, interrompit vivement Katia. Je crois qu'elle jouerait
en dormant: tout au moins suis-je persuade qu'elle en rve!

--Katia, tu dis des btises, fit madame Slavsky dans sa langue
maternelle.--Par hasard elle avait cout.--Fais attention avec qui tu
parles.

Cette injonction eut pour rsultat de disposer la jeune fille  dsobir
un peu plus; elle rapprocha sa chaise de celle de Ratier et parla plus
bas.

Le gaz tait allum partout, rien ne manquait plus  la ceinture de
boutiques tincelantes qui entoure le jardin, et qui le fait paratre si
noir: le jet d'eau versait dans l'air du soir sa musique rafrachissante
et ce lger parfum d'eau croupie particulier aux bassins de jets d'eau,
qui fait rver vaguement de campagne, de grenouilles, de peupliers au
bord d'un foss, et autres choses marcageuses et potiques. Une odeur
de premiers lilas venait on ne sait d'o, des Tuileries peut-tre, ou de
quelque jardin lointain, apporte par une de ces bouffes d'air
printanier qui font tant de chemin sans perdre le parfum qu'elles ont
pris en route; les promeneurs se portaient de prfrence vers les
magasins, bien que quelques-uns se fussent attabls non loin de nos
amis; chacun semblait, par cette tranquille soire, plus proccup de
ses propres affaires que de celles d'autrui; Ratier se mit donc  parler
tranquillement  mi-voix.

--Vous n'avez pas regrett votre marquis italien, dit-il; mais
jusqu'ici, de tous ceux qui avaient sembl devoir vous appartenir,
n'avez-vous regrett personne?

La question tait hardie, et matre Ratier mritait une verte rponse;
mais, au lieu du camouflet qu'il tait en droit d'attendre, il
s'entendit rpondre  voix basse, aprs quelque hsitation:

--Non.

Pourquoi Eugne Ratier devint-il instantanment joyeux comme un pinson?
Pourquoi Katia devint-elle rouge comme une cerise? On n'enseigne pas en
Sorbonne le pourquoi de ces choses-l, et pourtant ce serait bien utile!

--Alors, mademoiselle, reprit le jeune homme, vos fiancs vous ont tous
dplu?

--Jamais je n'ai t plus contente que le jour o j'avais rompu un
mariage; except le dernier, pourtant, parce que c'tait trs-bte;--il
m'avait fait perdre tout d'un coup,--moi qui avais gagn quinze cents
francs en ce moment-l!

--Vos fiancs ont eu tous le malheur de vous dplaire? insista Ratier en
faisant de grands ronds dans le sable avec le bout de l'ombrelle.

--C'taient des imbciles, rpondit nettement Katia.

--Mais alors, reprit le jeune homme en la regardant srieusement de ses
yeux ordinairement rieurs, pourquoi les aviez-vous accepts?

--Pourquoi?

--Oui, pourquoi?

La jeune fille resta un moment silencieuse, puis elle jeta un regard de
ct sur sa mre: cette fois, madame Slavsky avait l'esprit  toute
autre chose qu' sa fille; elle essayait de faire entrer une ide dans
le cerveau du colonel, et Dieu sait que ce n'tait pas chose facile.

Rien ne peut rendre le regard de mpris, de piti, de regret, de honte,
que cette jeune fille jeta sur le couple qui l'avait oublie. Elle avait
hsit  parler; la silhouette grotesque que dessinaient le colonel et
les gestes de madame Slavsky sur le fond lumineux des galeries la dcida
 pancher un flot d'amertume longtemps contenu.

--Parce qu'il faut que je me marie, dit-elle  voix basse, presque entre
ses dents, parce que je les gne, parce qu'on est ennuy de me traner
dans les villes d'eaux de l'Europe, et que bientt on me connatra
partout comme un chantillon dfrachi de filles  marier..., parce que
mon pre ne se soucie pas de moi, et que ma mre... Rendez-moi mon
ombrelle, monsieur Ratier, vous allez la casser.

Josia, toujours dans le bleu, regardait les toiles, humait l'odeur de
son bouquet dpos sur la table auprs d'eux, et construisait, avec les
mines d'or d'une nouvelle entreprise, un chteau ferique o logeait
Catherine.

--Pauvre! pauvre petite!... dit Ratier tout bas.

--Plat-il? demanda Catherine avec hauteur.

--C'est de votre ombrelle que je parle, mademoiselle, mais elle n'est
pas en danger dans mes mains. Personnellement, alors, vous ne tenez pas
au mariage.

--Y tenir? et pourquoi? Changer de chane! N'est-ce pas l une
perspective bien digne d'envie! Il est vrai qu'il y a encore le
couvent... Non, pas le couvent! je suis encore si jeune!

Elle passa une main sur ses yeux, comme pour chasser une image
douloureuse.

--Et que comptez-vous faire? demanda Ratier d'une voix trop indiffrente
pour n'tre pas factice.

--Moi? Ce qu'on fera de moi! Puis-je faire quelque chose? Voil trois
ans que vous me connaissez, monsieur Ratier; j'ai l'air libre comme un
oiseau, et, en ralit, je ne fais rien de ce qui me plat. J'attends,
j'espre qu'on me trouvera  la fin un mari pas trop dsagrable et
trs-riche.

--Ah! il faudra qu'il soit trs riche? demanda Ratier.

--Ncessairement! Que peut-on faire dans la vie si l'on n'est pas
trs-riche? Est-ce que ce n'est pas toujours pour de l'argent que nous
avons eu des dsagrments? Nous devons partout, monsieur Ratier; nous
devons  l'htel dans toutes les villes,  Rome,  Naples,  Ischia, 
Bellagio,  Interlaken,  Spa,  Kissingen,  Trouville..... Nous devons
 notre couturire  Paris, au bijoutier qui a mont les diamants  mon
dernier mariage manqu,  la blanchisseuse de fin, au gnral Tomine, 
madame Satof,  mademoiselle Masseline, M. Ressitsky,  je ne sais qui
encore,  vous peut-tre?

--Non, mademoiselle, pas  moi, rpliqua Ratier en s'inclinant, et je le
regrette.

--Pourquoi?

--J'aurais ainsi quelque droit  votre reconnaissance, et il me serait
doux...

--Vous parlez comme une devise de chocolat, interrompit Katia. Maman
vous en saurait peut-tre gr, et encore je ne crois pas; moi, je vous
dtesterais! Je hais tous ceux  qui nous devons. Oui, je les hais. Cela
vous tonne?

--J'avoue que... Enfin ce n'est pas leur faute!

--Si, c'est leur faute! Ils prtent en sachant qu'on ne leur rendra pas,
et c'est pour cela que je les mprise. Ils se font payer en politesses,
en dners qui nous cotent les yeux de la tte, et pour lesquels maman
s'endette  l'htel; les hommes sont aimables avec moi, trop aimables,
et moi qui ai envie de leur rpondre des impertinences, il faut que je
sourie et que je tourne tout en plaisanterie, et souvent je voudrais
leur cracher au visage!

--Cela changera, dit Ratier doucement, comme on parle  un enfant
malade; vous vous marierez.

--Je me marierai  un imbcile qui me prendra pour ma figure,--et vous
croyez que je serai heureuse?

--Vous pouvez rencontrer un homme de bien, que vous aimerez...

--Un homme de bien ne m'pousera pas... je n'aimerai pas celui qui
m'pousera, parce que je le mpriserai.

--Je ne vois pas qu'il soit mprisable pour vous avoir trouve
charmante...

--Si un homme de bien m'pousait, gronda Katia entre ses dents, il
m'emmnerait au bout du monde pour ne jamais revenir.

--Eh bien?

--Eh bien, ce serait une existence abominable! J'aime le monde, les
ftes, le jeu, les villes d'eaux, le thtre, Paris! oh! surtout Paris!

--Le thtre! s'cria Ratier si haut que Josia sursauta et que le
colonel troubl fut cinq minutes  retrouver le fil si tnu, si souvent
rompu de ses raisonnements. Le thtre! Pourquoi n'embrassez-vous pas la
carrire du thtre? Vous chantez trs-bien!

--Trs-bien pour une demoiselle  marier, ce qui veut dire assez mal. Et
puis jamais ma mre n'y consentira!

--Vous lui en avez parl?

--De quoi ne lui ai-je pas parl! Je lui ai bien parl du couvent!

--Et elle ne veut pas?

--Elle aimerait assez le couvent, mais je me sens si peu de vocation, si
peu, si peu!

Madame Slavsky s'tait leve, tant bien que mal le colonel en avait fait
autant; Josia, rappel  la ralit, carta les chaises du chemin de ces
dames, et leur fit un passage.

--Bonsoir, Ratier, dit le colonel en tendant noblement la main au jeune
homme.

--Bonsoir, dit Katia tout doucement.

La main qui tomba  l'anglaise dans celle de Ratier tait fivreuse et
inquite. Il la serra comme  un camarade, et laissa s'loigner les
trois trangers.

--Pauvre petite, murmura-t-il, pauvre petite!... Tiens! elle a oubli
son bouquet! Pauvre Josia! Ce monde est plein de gens  plaindre!

Il n'tait pas tard, Ratier avait encore cinquante endroits o se rendre
pour achever sa soire; mais aprs un tour sur les boulevards, il se
sentit si maussade qu'il rentra chez lui, et se prpara  se mettre au
lit vers onze heures du soir, chose qui ne lui tait peut-tre pas
arrive depuis sa sortie du lyce.

Tout en allant et venant dans son appartement, il s'arrta devant le
petit meuble qui recelait sa fortune, l'ouvrit et se plongea dans
l'addition la plus scrupuleuse de son contenu.

--Qu'il y en ait eu tant, et qu'il en reste si peu! se dit-il, voil ce
qui me passe. C'est, gal, demain j'irai chez Pignotti, pour voir.
Lorsqu'on possde un diamant, il est bon de le faire estimer de temps 
autre, quand ce ne serait que pour connatre le cours.

Le lendemain, vers deux heures de l'aprs-midi, Ratier sortit de chez
Pignotti, le chapeau lgrement inclin sur l'oreille, portant la tte
haute et droite, et s'en alla battant l'asphalte du bout de la canne. Il
avait l'air si vainqueur, si conqurant, la mine si superbe et si gaie
sous le beau soleil d'avril, que plus d'une femme se retourna pour le
regarder, non sans un retour mlancolique sur l'amant ou sur le mari que
la destine lui avait dparti.

--Qu'il a l'air heureux! pensaient-elles, il doit tre charmant pour
tre si heureux que a!

coutant la chanson, joyeuse comme un hosanna, et terrestre comme un bon
dner, qui se chantait en lui, Ratier marcha environ une heure dans tous
les sens, avant que le temps lui semblt long. Quand on a beaucoup de
choses  se dire  soi-mme, on ne s'ennuie pas, et Ratier avait une
norme quantit de nouvelles importantes  se communiquer.

S'apercevant enfin que l'aprs-midi s'avanait, il rebroussa chemin et
s'en alla vers l'htel de Bade.

--Les dames Slavsky sont-elles sorties? demanda-t-il au bureau.

--Elles viennent de rentrer, lui fut-il rpondu.

--Si elles voulaient sortir, dites-leur qu'un monsieur est venu leur
faire une communication trs-importante, et qu'il les prie de ne pas
quitter l'htel avant qu'il soit revenu.

La jeune femme qui se tenait au bureau pensa qu'il s'agissait d'une
mystification; ce n'et pas t la premire venant de Ratier, et elle
fit un signe d'acquiescement, non sans sourire. Le jeune homme prit le
sourire pour lui et repartit en courant.

Aller au boulevard des Capucines, faire atteler un landau de grande
remise et revenir, tout cela ne dura pas trente-cinq minutes. Un peu
avant quatre heures, le landau s'arrta devant l'htel et dposa Ratier
sur le trottoir.

--Ces dames? demanda-t-il.

--Elles attendent au salon.

Ratier se glissa le long de l'escalier, pntra chez le colonel, le
trouva assoupi dans un fauteuil, le glissa dans son paletot, non sans
efforts, mais presque sans le rveiller, lui mit son chapeau sur la tte
et le poussa dehors en une minute.

--Que voulez-vous? balbutiait Boleslas, arrach  sa sieste et aussi
ahuri qu'un hibou au grand jour.

--Affaires importantes, lui rpondit le jeune homme en l'entranant
aprs lui.

Ils arrivrent ainsi devant la porte du salon.

--Descendez et attendez dehors, ne vous cartez pas, dit mystrieusement
Ratier.

Le colonel obit machinalement, Ratier s'assura qu'il descendait et se
prsenta  la porte du salon.

--Quel ennui! grommela madame Slavsky en le reconnaissant.

Katia, au contraire, sourit, et son visage contraint prit une expression
joyeuse.

--Je suis venu, madame, vous prsenter mes respects.

--Je regrette vraiment, monsieur, dit la chre Barbe avec le plus
moelleux de ses sourires, nous attendons quelqu'un pour une
communication importante.

--Je sais, dit Ratier avec une exquise politesse, je viens de sa part.

Les yeux de madame Slavsky s'carquillrent, et le visage de Katia
s'assombrit.

--Veuillez descendre, mesdames, dit solennellement le mystificateur.

Les deux dames se trouvrent bientt sur le trottoir.

--Et  prsent, mesdames, fit Ratier en ouvrant la portire du landau
dcouvert, veuillez monter. Allons, colonel, nous n'avons pas de temps 
perdre.

Les dames, stupfaites, surtout de trouver l Boleslas  point nomm,
s'assirent au fond; le colonel et Ratier prirent place sur le devant, et
le cocher, qui avait ses ordres, toucha les chevaux, qui partirent au
grand trot.

--O nous conduisez-vous, monsieur Ratier? demanda madame Slavsky, ne
pouvant matriser sa curiosit.

--Au bois de Boulogne, madame.

--Mais cette personne qui devait venir...

--C'tait moi! fit Ratier avec une noblesse thtrale qui tonna la
belle Barbe elle-mme.

--Et cette communication?

--La voici: il fait un temps superbe, c'est aujourd'hui samedi, le bois
est plein de noces, et ce serait dommage de manquer cela.

Madame Slavsky eut envie de faire semblant de se fcher, pour le
principe.

--En vrit, monsieur, cette plaisanterie...

--C'est plus fort que moi, madame; quand cela me prend, impossible de
rsister; demandez plutt au colonel.

Le colonel essayait de se rveiller et tait en train d'y parvenir; il
acquiesa d'un geste fort gracieux. Madame Slavsky prit le parti de
rire. Depuis un moment sa fille riait aussi tout doucement,  l'abri de
son ombrelle.

--N'auriez-vous pas mieux fait de nous demander d'abord si nous
consentions  faire cette promenade? demanda la chre Barbe, mais sans
aigreur.

--J'y avais pens, madame, mais vous auriez pu me refuser, et j'en eusse
t plong dans le dsespoir; en agissant par ruse, j'tais sr de
russir.

L'quipage roulait le long de l'avenue des Champs-lyses; le soleil
brillait  travers la jeune verdure des arbres clair-sems; les petits
enfants marchaient lentement, trans  la main par des nourrices
indolentes; tout respirait la fracheur et la vie. Bientt les
promeneurs enfilrent cette admirable alle du Bois-de-Boulogne qui n'a
qu'un dfaut,--d'tre trop jeune. Au train dont ils vont, les arbres ne
seront pas de taille raisonnable avant cinquante ans et alors, nous
serons tous morts.

Le lac, brillant, blouissant, se montra couvert de petits bateaux et de
cygnes gourmands; puis la voiture s'enfona dans les alles branchues,
qui sentent si bon et reposent l'oeil si doucement. Katia, un peu
alanguie, un peu fatigue par la vie mondaine qu'elle avait mene tout
l'hiver, respirait l'air avec dlices; cette heure d'imprvu charmant
lui semblait une oasis dans sa vie presse et poussireuse. Elle
regardait  droite et  gauche, vitant sans le savoir les yeux de
Ratier, qui la contemplait souvent  la drobe, et jouissait du bonheur
de se laisser vivre.

--Une noce! s'cria-t-elle; ah! qu'ils sont drles!

Une noce marchait en effet dans le sentier qui bordait l'alle: le mari
et la marie en tte cheminaient gravement, comme des gens qui
accomplissent une fonction sociale. La marie, qu'ils voyaient de dos,
portait une robe de mousseline blanche, dj dfrachie et chiffonne
par la crmonie et le djeuner; mais, la fleur d'oranger en tte, son
voile en charpe sur les paules, elle dbordait d'orgueil panoui.

                  Plus fire que l'aigrette blanche
                  Au front toil des sultans!

chantonna Ratier en la dsignant; rien qu' la voir de dos, je devine
qu'elle touffe de joie. Ce doit tre une femme de chambre ou une
cuisinire qui pouse un garon de restaurant; ils vont fonder une
maison, feront faillite, et reprendront du service, en vertu de quoi ils
voleront indignement leurs patrons,--cela s'appelle bnficier,--et se
plaindront toute leur vie que leur attachement  leurs matres leur ait
fait perdre de l'argent.

Ils dpassaient la noce en ce moment, et tous les quatre, car le colonel
tait revenu  la vie, ils poussrent une exclamation de surprise: la
marie tait une ngresse du plus beau noir.

--Quand je vous le disais! s'cria Ratier; que le blanc fait bien sur ce
noir, et que ce noir fait bien sur ce blanc! La loi des contrastes, les
oppositions bien mnages, toute la peinture est l, sans compter l'art
plus noble de la photographie.

Peu aprs ils dpassrent une autre noce; celle-ci avait dj l'air
dsuni. Evidemment la famille du mari et celle de la marie avaient
renonc  se mettre d'accord; les hros de la fte marchaient pompeux et
maussades, l'un tirant  droite et l'autre  gauche, et se donnant le
bras aussi peu que possible.

--Les deux belles-mres ont dj eu le temps de s'attraper, dit Ratier
toujours philosophe, et la mre de la marie a dit  sa fille en sortant
de table: Ah! si j'avais su dans quelle famille je te faisais entrer! Ma
pauvre enfant! tu seras bien malheureuse! Jamais la maman de monsieur ne
pardonnera a  la maman de madame, parce que c'est madame qui a apport
la fortune; monsieur n'a rien de son chef que ses moustaches et son nez
grec.

Madame Slavsky haussa les paules, avec un sourire qui signifiait bien
des choses.

--Je suis votre hte pour le moment, disait ce sourire, et par
consquent je ne voudrais par vous dsobliger; mais, mon pauvre garon,
avec tout votre esprit, vous tes bien vulgaire, et puis vous avez un
point de vue par trop cynique. Ces choses-l peuvent arriver, mais on
n'en parle pas,--dans notre socit du moins,--et c'est ce qui sparera
toujours une femme de la meilleure noblesse polonaise d'un petit
Franais bourgeois, tomb on ne sait seulement d'o et admis par
condescendance dans notre socit,--par condescendance et puis parce
qu'il a rendu quelques services au colonel.

--Quand vous vous marierez, monsieur Ratier, dit tout haut madame
Slavsky, suivant le fil de ses ides, que Ratier avait suivies aussi
bien qu'elle en la regardant, viendrez-vous aussi au bois de Boulogne?

--Certainement, madame! Je ne suis qu'un petit bourgeois, moi, et je
suivrai la coutume de mes anctres, qui ont bien voulu me lguer leur
fortune et les moyens d'en faire une autre quand j'aurai mang la
premire,--ce qui ne sera pas long, d'ailleurs, vous pouvez carter tout
souci  ce sujet.--Je viendrai au bois de Boulogne, avec toute ma
famille,--la mienne n'est pas nombreuse, hlas! je crains mme de ne
plus en avoir, sauf quelques cousins dont j'ignore le nom et l'adresse,
mais avec tous mes amis et ceux de ma femme future, ainsi que sa parent
la plus loigne. Je ferai une noce superbe. Vous verrez, j'ai une
ide... je crois qu'elle fera parler de moi.

--Vous comptez donc vous marier? demanda Madame Slavsky, jugeant
ncessaire de faire un peu de conversation avec ce jeune bomme, qui
payait la voiture.

--Comment donc! Plutt deux fois qu'une! C'est--dire, si j'avais le
malheur de rester veuf.

--Vous ayez le moyen de faire une seconde fortune? demanda le colonel,
qui n'avait saisi que ce mot dans le discours verbeux de Ratier.

--Oui, cher colonel.

--N'y aurait-il pas possibilit de le mettre en actions?... Vous savez,
j'ai l'habitude des affaires, je sais lancer une entreprise, et mon
concours...

--Malheureusement, mon cher ami, repartit Ratier, le moyen auquel je
faisais allusion tout  l'heure ne peut pas se mettre en actions; il n'a
d'effet que pour moi seul; je le regrette: soyez persuad que sans
cela... quand mme j'aurais d rdiger encore des prospectus comme pour
l'_Aurochs_...

Le colonel soupira, madame Slavsky frona le sourcil. Ella n'aimait pas
 entendre parler de l'_Aurochs_. Katia, malgr elle, fit un lger
mouvement pour prvenir Ratier qu'il s'aventurait sur un terrain
brlant; il le devina plutt qu'il ne le vit et sentit un flot de sang
chaud lui monter au coeur, sans doute dans l'lan de sa reconnaissance.

--Et cette noce que voil, monsieur Ratier? dit Katia pour dtourner la
conversation.

Les maris venaient  leur rencontre; ils avaient d marcher vite, car
toute la noce essouffle les suivait de trs-loin. Ils avanaient sans
regarder le chemin; la jeune femme, la tte baisse, rose et souriante,
coutait les paroles de son mari, et parfois levait sur lui un regard
furtif qu'elle baissait s'il venait  rencontrer celui du jeune homme.
Celui-ci avait emprisonn dans la sienne la petite main gante de blanc
qui reposait sur son bras, et parlait tout bas, tout bas,--mais elle
entendait bien tout de mme, et ne perdait pas une syllabe.

--Ceux-l, fit Ratier en les regardant avec des yeux pleins de sympathie
et de douceur, ceux-l, je n'ai rien  en dire... ils s'aiment.

Katia rougit et baissa son ombrelle entre elle et le jeune homme.

--Bonne chance et longue vie  cet heureux mnage, continua Ratier; les
grotesques qui courent derrire eux, l-bas, auront beau essayer
d'irriter monsieur contre madame en disant qu'elle est coquette et
madame contre monsieur en allguant qu'il est dpensier. Quand l'un et
l'autre se trouveront seuls tous les soirs dans leur chambrette, ils ne
se moqueront pas des grotesques, ils auront oubli leur existence! Ils
seront bien heureux? allez!

--Quels horribles chapeaux on porte cette anne! fit observer madame
Slavsky.

Katia, contre sa coutume, ne rpondit rien.

Le landau s'arrta, comme il tait juste et naturel, au restaurant de la
Cascade. L se trouvaient runies tant de noces de toute espce que,
dans leur tourbillon, les horoscopes de Ratier ne trouvrent pas o se
poser. Aprs avoir repris quelques forces, au moyen de quelques
rconfortants, les promeneurs se dirigrent vers le lac.

L'heure du dfil tait venue, et les quipages de toute sorte se
croisaient en double file; madame Slavsky les interrogeait tous de
l'oeil, car, enfin pourquoi le mari convoit pour Katia ne se
trouvait-il pas l aussi bien qu'ailleurs? Les voies de la Providence
sont impntrables; c'est pourquoi il faut s'efforcer de leur venir en
aide autant que possible, pour les engager  se dvoiler quand l'heure
est venue, n'est-il pas vrai?

Donc, madame Slavsky lorgnait dans toutes les voitures sans ngliger
pour cela les calches. En vit-elle de ces messieurs, blonds, bruns,
chauves, gras, maigres, efflanqus, essouffls, asthmatiques,
poitrinaires, dcors et non dcors, uss par la vie et uss par le
besoin d'argent--ceux-ci faisaient meilleure figure et conduisaient de
meilleurs chevaux que tous les autres! Qui pourrait dnombrer cette
arme?

Mais  quoi distinguer les clibataires des veufs, et ceux-ci des hommes
maris?

Les maris, passe encore; d'abord ils se promnent parfois avec leurs
femmes; mais, par contre, beaucoup de ceux qui se promnent avec leurs
femmes ne sont pas maris du tout,--ou mme sont maris ailleurs.

Madame Slavsky se dit in petto que les lois devraient obliger les gens
maris  porter plume au chapeau ou quelque autre insigne de nature 
les faire reconnatre, puis une seconde rflexion lui prouva que ce
serait une mesure bien rigoureuse, et que mieux encore valait s'en tenir
 l'tat prsent des choses, si regrettable qu'il ft pour les mamans
affliges de filles  marier.

Ratier, appuy au dossier, de son sige, contemplait tout de l'oeil du
philosophe, et, pour le moment, du philosophe heureux. A peine de temps
en temps un mot de Madame Slavsky provoquait-il de sa part quelque
remarque incisive; il se sentait panoui et, comme il venait de le dire,
trop heureux pour mordre. Ce beau ciel, cette verdure jeunette, le
plaisir d'excuter ce qui lui avait pass par la tte, peut-tre aussi
quelque autre volupt secrte endormie au fond de son coeur, tout cela
lui donnait l'air satisfait et paisible d'un homme pour lequel la vie
n'a plus de soucis.

--Regardez, Catherine, dit tout  coup madame Slavsky, regardez ce
singulier quipage qui vient  notre rencontre!

Ratier, curieux comme une pensionnaire, se retourna vivement et
dvisagea le vhicule. Trane par un petit cheval noir, pataud, mais
pas trop laid, monte sur deux larges roues, une sorte de caisse d'osier
peinte en noir, avec une banquette au milieu pour deux personnes, tenait
majestueusement sa place dans la file. On et dit un vaste panier 
bois, dont l'anse avait t retire. Ratier l'examina attentivement.

--Mais ce n'est pas une voiture, cela, s'cria-t-il, c'est une cloyre!
On a eu tort d'en ter le couvercle! Qui, diable! peut possder cet
objet?

L'habitant de cet trange vhicule n'offrait rien de particulier 
l'examen de Ratier; celui-ci, changeant d'ide avec sa mobilit
ordinaire, leva les yeux sur un immense dog-cart, qui dominait la
cloyre de toute sa noblesse gommeuse, et fixa son regard tonn sur le
conducteur de deux grands chevaux, hauts comme le mont Valrien et orns
de rubans cerise.

--Rmisof! s'cria-t-il, Rmisof qui promne le groom du Tattersall! Et
puis on l'accusera encore d'avoir des gots antidmocratiques! Quelle
injustice! voyez un peu! Attendez, je vais lui en faire mon compliment.

Otant son chapeau et l'levant au-dessus de sa tte, tout droit, de
toute la longueur de son bras, ce qui est le fin du fin, il regarda
fixement le jeune Russe. Celui-ci, jusqu'alors occup  maugrer contre
le panier noir qui lui barrait le chemin et le forait d'aller au pas,
leva les yeux sur ce geste si noble, et, chose extraordinaire, en voyant
le landau, sa figure grognon s'claircit soudain; il fit mme un
mouvement pour s'arrter, mais c'tait impossible: le dfil, un moment
interrompu, avait repris, et le lieu n'tait pas favorable pour tourner.
Il dut se contenter de saluer et de sourire.

--Bon, dit Ratier, moi qui esprais le vexer! Il a souri! Il a souri, ma
foi! Et a vaut cher, un sourire de Rmisof! Du moins dois-je le
supposer,  la manire dont il les conomise!

--C'est un digne jeune homme, fit madame Slavsky; le colonel m'a cont
qu'il lui avait rendu service...

--Parce qu'il n'a pas pu faire autrement; je le connais, allez. A part
a, c'est un trs-bon garon.

--Il est trs-riche, n'est-ce pas?

--Immensment! Il n'a que vingt-quatre ans, et c'est un des partis les
plus courus que je connaisse.

Madame Slavsky, se voyant devine, rougit de colre; Katia, au
contraire, lana un regard de satisfaction malicieuse sur Ratier. Le
colonel, se mlant alors  la conversation avec cet -propos qui lui
tait particulier, s'tendit en long, en large et en travers sur les
mrites financiers de Rmisof.

Pendant qu'il prorait de la faon pteuse des gens ramollis, le landau
avait quitt la file pour rentrer dans Paris; au moment o il atteignait
la porte du bois, un grand pitinement de chevaux derrire eux attira
leur attention; ils furent envelopps d'un nuage de poussire, le
dog-cart de Rmisof vint les ctoyer, au risque de les faire verser.

--Je voulais prsenter mes respects  ces dames, dit Rmisof du haut de
son sige; on ne se rencontre pas assez entre compatriotes,
gnralement... Je voudrais obtenir la permission de me prsenter chez
madame Slavsky; cher colonel, quoique le moment soit mal choisi,
voudriez-vous bien...

Le moment tait mal choisi, car les chevaux secouaient l'cume de leurs
mors sur le paletot gris clair de Ratier, dj couvert de poussire;
mais le colonel, qui n'tait pas du ct des chevaux, voulut bien, et
madame Slavsky obtempra  sa demande avec toute la bonne grce d'une
chercheuse de maris qui croit avoir trouv.

La permission obtenue, Rmisof rendit la main  ses grandes btes et
rentra dans le bois blouir d'autres yeux, pendant que le landau filait
vers l'arc de l'toile.

--Et Josia? demanda soudain Ratier, dont la gaiet avait disparu pendant
qu'il pongeait son paletot mouill avec son mouchoir de poche.

--Josia nous cherche un appartement, rpondit madame Slavsky; avant la
fin de la semaine, nous aurons quitt cette affreuse vie d'htel...

--Pour celle des appartements meubls, conclut Ratier. Oh! ce n'est pas
du tout la mme chose: ce sont les mmes inconvnients avec la plus
petite quantit possible d'avantages; vous faites trs-bien, madame,
trs-bien, en vrit. Serai-je admis, moi qui ai l'honneur de vous
connatre depuis beaucoup plus longtemps que Rmisof, et qui ai eu aussi
le plaisir, soit dit sans reproches, de rendre quelques menus services
au colonel,--n'est-ce pas, colonel?--serai-je admis  vous prsenter mes
hommages dans votre nouvelle installation?

Catherine riait sous cape, et sa mre, prise au pige dans cette phrase
d'o elle ne pouvait s'chapper, octroya au jeune homme un consentement
malgracieux.

--Ah! tu n'es pas contente! se dit Ratier; eh bien, c'est bon! J'allais
t'offrir  dner,  toi et  ton colonel,--Katia ne mange pas, elle vit
de chocolat!--et tu me traites comme un chien, aprs que je t'ai
promene, ce qui me cote quarante-cinq francs, pourboires et
rafrachissements compris! C'est bon! je ne t'inviterai pas; dne  tes
frais; tu n'auras pas de bisque aux crevisses, et c'est dommage, car je
connais un endroit o on la fait joliment bien! Mais a m'est gal,
j'irai en manger tout seul!

Le landau dposa les trois Polonais sur le trottoir du boulevard; madame
Slavsky sentait qu'elle devait inviter Ratier  dner, et elle n'avait
pas envie de le faire; le colonel, moins retors, l'engagea en son propre
nom, mais le jeune homme refusa.

--Je regrette infiniment, dit-il; j'ai dj dispos de ma soire... Je
passerai ces jours-ci pour connatre votre nouveau sjour, mesdames, et
je me ferai un devoir d'aller vous y prsenter mes respects.

Il s'inclina, remonta dans le landau et disparut.

--Je voudrais bien savoir o il va? se dit Katia, pendant qu'elle se
recoiffait pour le dner. Au bout d'un moment, elle ajouta en elle-mme:
Qu'est-ce que a me fait? Je devrais avoir honte de m'occuper de ce
garon. Je ne sais vraiment o j'ai la tte!

L-dessus, elle se mit  pleurer un peu, puis elle se lava les yeux avec
de l'eau frache et se les essuya avec son mouchoir, aprs avoir bien
souffl dedans. On ne sait pas pourquoi les fillettes russes se figurent
que ce procd fait disparatre immdiatement la rougeur des yeux qui
ont pleur.

--Je suis une sotte, se dit-elle, et il faut que j'aie les nerfs bien
dtraqus pour me sentir ainsi joyeuse et triste sans raison aucune. Je
crois que je suis trop familire avec ce jeune homme; il prendrait une
trop bonne opinion de lui-mme: il faut que je change de conduite.

Elle descendit pour dner, arriva la dernire, se fit gronder pour son
inexactitude, et apprit que Josia avait trouv un appartement, rue
Miromesnil, o l'on emmnagerait le lendemain.

Ratier, pendant ce temps, avait t manger sa bisque aux crevisses;
tout surpris de la trouver moins bonne qu' l'ordinaire, il avait grond
le garon et fait gourmander le chef; mais les autres plats du dner
ayant eu le mme destin, il finit par se dire que peut-tre bien ce
n'tait pas la faute du chef, et l'envoya complimenter pour son rti--ce
 quoi le chef fut trs-sensible, car M. Ratier tait un jeune homme
trs-bien, et, au moins, lui, il savait le got de ce qu'il mangeait.
Et puis il avait dpens tant d'argent dans cette maison-l!

Aprs un trs-bon dner arros d'excellent caf comme on ne le fait que
l, et d'un petit verre de chartreuse verte, Ratier se leva, alluma un
cigare, prit le chemin de la rue de Rivoli, et, tout en flnant, se
rendit chez Rmisof.

Cet intressant personnage venait aussi de dner; un peu moulu de ses
prouesses de la journe, il billait doucement en regardant sa montre de
temps  autre, mais l'ide ne lui ft pas venue d'aller promener son
ennui dans les Tuileries, jusqu' l'heure de l'ouverture des Varits,
o il avait projet d'aller finir la soire. Il prfrait la salle 
manger de l'htel, claire au gaz et que la ventilation la plus
consciencieuse ne parvenait pas  dbarrasser de l'odeur des mets.

En voyant Ratier, il fit la grimace, et lui tendit une main molle 
l'treinte flasque.

--Vous croyez peut-tre que je viens vous emprunter de l'argent? dit 
brle-pourpoint le jeune Franais: dtrompez-vous, c'est tout le
contraire. J'ai appris l'autre jour que vous seriez peut-tre gn, et
je suis venu vous demander si un billet de mille francs ou deux ne vous
seraient pas agrables.

--Je vous remercie, fit Rmisof, agrablement surpris, j'ai reu mes
fonds ce matin.

--Je le savais, parbleu! bien, rpliqua intrieurement Ratier; sans cela
je ne serais pas venu! Puis, tout haut, il ajouta: Ce sera pour une
autre fois. C'est que, voyez-vous, moi aussi, je me suis trouv dans une
position semblable, je sais combien il est ennuyeux d'tre  Paris et de
ne pouvoir s'y amuser comme on le voudrait... Enfin, tout  votre
service.

--Vous tes donc riche, vous? demanda Rmisof en secouant sa paresse
habituelle pour croiser une de ses jambes sur l'autre et se tenir droit
comme tout le monde sans s'appuyer au dossier de son sige.

--Si, par riche, vous entendez une fortune colossale, comme la vtre, je
suis loin d'tre riche, rpondit Ratier; et en apart, il ajouta:--Tu
aimes qu'on te passe la main sur le dos, je vais te l'y passer, sois
tranquille. A ct d'un homme comme vous, qui peut dpenser mille francs
par jour sans tre gn, reprit-il tout haut, je ne suis qu'un pauvre
sire; mais je dpense couramment de cinquante  soixante mille francs
par an; avec cela, je vous assure qu'on peut encore bien s'amuser.

Rmisof fit un signe d'acquiescement aussi gracieux qu'il tait en sa
nature; il avait toujours considr Ratier comme un garon sans sou ni
maille, qui vit aux dpens d'autrui.

Pauvre Ratier! lui qui, au contraire, avait toujours t grug par les
autres! Ce changement de rle fut trs-favorable au jeune Franais; du
moment o il tait riche, il devenait intressant, et mme on pouvait en
faire sa socit journalire. Rmisof devint sur-le-champ
trs-communicatif.

--Vous avez vu quels beaux chevaux je menais tantt, hein?

--Ils sont normes! fit Ratier avec un point d'exclamation dans la voix.

--Je les achterai peut-tre, je ne suis pas encore dcid!... Je n'en
ai jamais vu de plus forts.

--Ni moi d'aussi grands, dit Ratier; ils doivent manger normment.

Ce mot fit rflchir Rmisof; s'il aimait  jeter l'argent par les
fentres, de temps en temps il lui prenait un accs d'avarice, et,
alors, il lsinait sur tout.

--Oh! fit-il, l'affaire n'est pas dcide. Dites-moi, c'est vous qui
promeniez ces dames, hein?

--Qui est-ce qui vous l'a dit? fit Ratier en riant.

--Je n'ai pas besoin qu'on me dise certaines choses pour les savoir,
rpliqua Rmisof.

Le visage de son hte prit aussitt une expression d'admiration
extraordinaire.

--Quelle perspicacit! dit-il. Oui, c'tait moi.

--Et vous avez dn avec elles?

--Le colonel m'a invit, j'ai refus!

Rmisof fut trs-surpris.

--Refus! Pourquoi?

--J'avais une affaire, rpondit vasivement Ratier. Rmisof s'tait
plong dans la mditation. Au bout d'un instant, il en sortit.

--Elle est impossible, n'est-ce pas, madame Slavsky?

--Il faudrait savoir ce que vous entendez par impossible.

Rmisof mchonna sa moustache avant de rpondre.

--J'entends que le colonel et elle vivent dans la plus douce intimit,
ce qui n'est pas extrmement convenable; de plus, elle est joueuse comme
les cartes, dpensire, en un mot; on ne peut pas...

--L'avoir pour belle-mre? insinua Ratier.

--Qui, diable! a pu vous dire que j'y avais pens? fit Rmisof
abasourdi.

--Vous-mme, mon ami, vous-mme: l'anne dernire, vous m'avez dit:
J'aimerais bien pouser mademoiselle Slavsky, rpliqua Ratier, qui
mentait impudemment.

--Vous croyez que je vous ai dit cela? demanda le jeune Russe, qui
doutait encore.

--J'en suis absolument certain. Sans cela, comme vous le dites
vous-mme, o, diable! aurais-je t le prendre?

Ce raisonnement rassrna tant soit peu Rmisof.

--C'est vrai, j'y avais pens; mais je croyais ne l'avoir dit 
personne...

--Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, un soir, vers cinq heures, assura
Ratier, auquel son ingniosit naturelle souffla sur-le-champ une petite
mise en scne; il commenait  pleuvoir, vous vous tes arrt sous un
arbre,  la hauteur du Gymnase, et vous m'avez dit: J'aurais bien aim
pouser mademoiselle Slavsky, mais sa mre est impossible!

--Oui, oui..., en effet, je me rappelle vaguement..., mais j'en avais
totalement perdu le souvenir.

--Parbleu! pensa Ratier, le souvenir de ce qui n'est jamais arriv peut
bien se perdre... j'ai vu perdre beaucoup d'autres choses plus
prcieuses!

--Eh bien! mon cher, reprit Rmisof en billant par habitude dans le
creux de sa main, j'ai chang d'ide.

--Sur madame Slavsky?

--Non,  cause d'elle. Voyez-vous, tous ces prtendants
prtendus,--Rmisof trouva le mot trs-drle et se mit  rire,--ces
prtendus-l ne m'inspirent pas la moindre confiance; comment
expliquerez-vous qu'une personne comme la petite Catherine, jolie, car
elle est  croquer, gracieuse, faite au tour, voie tous les mariages
qu'on entame pour elle se rompre sans raison plausible? Il faut qu'il y
ait quelque chose, mon cher!

--Je crois bien, pensa Ratier, il y a sa mre!

--Je suis persuad, moi, qu'il y a l-dessous quelque petite histoire
qu'on ne raconte pas, mais qui finit par se trouver sue un jour ou
l'autre, et c'est cela qui carte les fiancs.

Ratier avait cout cette tirade avec une amnit extraordinaire, sans
perdre son expression de bonne humeur.

--Si je pouvais te casser les os, pensait-il, pendant ce temps, mchant
calomniateur de jeunes filles, je m'en passerais la fantaisie; mais tu
cotes trop cher, plus que tu ne vaux,  coup sr.

--Hein! ai-je raison? demanda Rmisof.

--Je n'en sais rien, mon bon, rpliqua Ratier; je n'ai pas entendu
parler d'histoire; il me semble que la vie de mademoiselle Catherine a
t passablement mise au grand jour, depuis qu'on la promne par
l'Europe en lui cherchant un mari.

--Raison de plus, repartit l'autre; or, voici ce que je me suis dit:
pour femme, la petite Catherine est aussi impossible que sa mre comme
belle-mre, mais comme caprice... Qu'est-ce qui vous prend?

--Une crampe, rpondit Ratier en ramassant une chaise qu'il venait de
jeter sur le parquet; cette pauvre chaise a reu un coup de pied qui ne
lui tait pas destin: pauvre petite chaise, va! ajouta-t-il en
caressant le dos de la chaise avec sa main, comme il et fait d'un
chien. Vous disiez, mon excellent bon?

--Je disais que, comme caprice, la petite Catherine tait adorable.
Alors, voyez comme je suis malin! Je vais lui faire une cour assidue, et
je comblerai la maman de prvenances; je lui prterai mme de
l'argent...

--Combien? demanda tranquillement Ratier.

--Peuh!... cinq ou six mille francs... Vous comprenez bien qu'aprs cela
elle me sera tout acquise.

--Cinq ou six mille... on voit bien que vous tes millionnaire! fit
Ratier plein d'admiration.

--Elle les vaut bien! rpondit dignement Rmisof.

--La mre?

--Non, la fille!

--Elle vaut mme plus que cela, mais un parapluie d'occasion se paye
moins cher qu'un neuf, n'est-ce pas?

--Parfait! dlicieux! s'cria Rmisof en clatant de rire.

--Et vous esprez russir? demanda le jeune Franais, toujours en
caressant le dos de la chaise.

--J'y compte bien!

--Je crois que vous feriez mieux de l'pouser! dit Ratier de sa voix
calme.

--Quelle plaisanterie!

--C'est mon ide.

--Il faut vous ter cela de la tte, mon cher, fit Rmisof avec
supriorit.

--Trs-bien, alors. Vous me tiendrez au courant, n'est-ce pas?

Rmisof fit un signe de tte vainqueur.

--Bonsoir, dit Ratier; puisque vous n'avez pas besoin de mon argent, je
m'en vais.

--O cela?

--On ne peut pas tout vous dire! J'ai un rendez-vous d'affaires. Un
placement d'argent.

--Ah! vous placez?...

--A six.

--C'est joli, cela, mais en Russie on place  huit trs-facilement.

--Malheureusement nous sommes en France. Adieu. Ratier eut tant de peine
 trouver son chapeau qu'il ne vit pas la main que lui tendait Rmisof.
Il fourra les deux siennes dans ses poches et sortit.

Le jardin des Tuileries tait encore ouvert, quoique presque tout  fait
sombre. Les terrasses couvertes de gravier paraissaient toutes blanches
sous les arbres tout noirs; dans les massifs, des couples d'amoureux
serrs l'un contre l'autre se promenaient en se parlant bas; l'odeur
pntrante des parterres s'imprgnait dans les habits, dans les troncs
d'arbres, partout; on et dit que tout le jardin n'tait qu'une immense
cassolette.

Ratier s'en alla  grandes enjambes vers le massif le plus rapproch,
et, ds le bord, y trouva plusieurs ranges de chaises empiles. Il en
prit une au hasard et la secoua nergiquement.

--Ah! misrable, lui disait-il, ah! tu crois aux histoires que tu
inventes? Ah! tu veux acheter Katia au rabais? Ah! tu prteras de
l'argent  sa mre  plus de huit du cent, n'est-ce pas? et c'est Katia
qui payera les intrts? Attends, attends, tu vas voir de quel bois je
me chauffe!

Il frappa la chaise sur la terre avec tant de fureur qu'elle se disloqua
avec un craquement plaintif.

--Ah! tu grognes, grognon! Ah! tu geins, geignard! Je t'en ferai voir
bien d'autres, ton temps n'est pas fini!

Il assna sur la chaise un si formidable coup de pied qu'elle acheva de
se briser; il se croisa alors les bras et la contempla avec
satisfaction.

Perdu dans ses penses, il ne vit pas venir la loueuse de chaises qui
s'approchait en clopinant; quand il leva la tte, elle tait tout prs
de lui.

Grce  l'obscurit, il aurait pu drober son mfait, mais ce n'tait
pas dans ses principes. Il arrta donc la vieille femme.

--Je viens de casser une de vos chaises, lui dit-il; qu'est-ce que a
vaut?

--Une de mes chaises? s'cria la vieille, des chaises si solides, de
belles chaises en htre, si bien empailles! Qu'est-ce qu'elle vous
avait fait, cette chaise?

--Je l'ai prise pour un de mes amis, et j'ai tap dessus, rpondit
Ratier, toujours matre de lui-mme.

La vieille le regarda d'un air effar.

--Il est fou! Seigneur mon Dieu! a vaut six francs 9 une chaise comme
a; le gouvernement me les fait payer six francs.

--a vaut vingt-cinq sous, rpliqua Ratier; en voil quarante. Bien le
bonsoir.

Il tournait le dos  la vieille femme, mais elle se mit  crier aprs
lai et  le couvrir de maldictions. Les rares passants attards se
retournrent et le regardrent avec effroi.

--Au diable la probit! se dit Ratier, a me russit toujours comme
cela.

Le bruit croissait dans le massif; quelques personnes interrogeaient la
vieille, dont la voix glapissante se faisait entendre. Redoutant quelque
algarade dont le moindre inconvnient serait de lui faire passer la nuit
au poste, Ratier prit une rsolution soudaine.

--Au voleur! hurla-t-il, en se sauvant  toutes jambes du ct de la
Seine.

Les voix dissmines dans l'ombre rptrent: Au voleur! et l'on se mit
 courir sur sa trace.

Ratier, toujours courant, cria encore une fois:--Au voleur! arrtez!
puis, tournant brusquement  droite, il laissa ceux qui le poursuivaient
s'garer sur une fausse piste. Arriv au bord du massif, il prit l'air
tranquille d'un bourgeois qui se promne, et sortit du jardin par la
porte de la rue Castiglione, pendant que les massifs continuaient 
retentir d'exclamations confuses.

--Je m'en doutais, se disait le jeune homme en arpentant quelques
instants aprs le trottoir de la rue de la Paix, je me doutais que cet
animal avait quelque chose de pareil dans le bouchon de carafe qu'il
porte en guise de tte sur son cou qui n'en finit plus! A la faon dont
il s'tait fait prsenter tantt par le tendre Boleslas, je m'tais dit
qu'il complotait quelque sottise. Eh bien, je le sais maintenant, je
suis content! Je suis enchant, parbleu! ou, si je ne le suis pas, c'est
que je suis affreusement difficile.

Il n'avait pourtant pas l'air enchant, car il marchait vite et sec,
frappant le pav du talon de sa bottine; videmment l'assassinat de la
chaise n'avait pas puis toute sa fureur.

--Je vais tcher d'attraper Josia et de le faire parler, se dit-il
enfin.

Mais Josia n'tait pas au caf o on le trouvait habituellement quand
son patron s'amusait; il n'tait nulle part, du moins nulle part o
Ratier pt souponner sa prsence. Et la meilleure de toutes les raisons
pour qu'il ft introuvable, c'est qu'il tait pour l'instant au fond
d'une baignoire aux Varits, o il ne voyait rien parce que les dames
taient devant lui, et que d'ailleurs de sa place on ne pouvait rien
voir, mais o il suivait la pice sur le visage de Katia, qu'il voyait
en profil perdu; d'ailleurs, que lui importait la pice!

Pendant l'entracte, Rmisof, qui les avait dnichs, vint faire le
gracieux auprs des dames; mais la loge tait bien petite, et Josia,
sans s'en douter, fut un obstacle aux projets du jeune homme. Si Ratier
l'avait su! Prcisment  cette heure il l'envoyait  tous les diables.
Mais Josia n'avait pas de chance, c'est prouv.

Quelques jours s'coulrent. Quand madame Slavsky eut install ses
malles dans son nouvel appartement, quand Josia eut vu, avec une peine
extrme, mettre un lit supplmentaire pour miss Amroth dans la chambre
qu'il avait choisie pour Catherine, lequel lit barricadait une des deux
fentres et condamnait la porte communiquant avec la chambre de madame
Slavsky, et par consquent drangeait toute l'conomie architecturale et
ornementale de cette chambre, jadis fort jolie, aujourd'hui trs-laide;
quand le colonel eut pris l'habitude de venir voir sa charmante amie au
lieu de l'attendre dans son fauteuil auprs de la fentre; enfin quand
tous les arrangements furent termins, la chre Barbe prit le parti
dcisif de faire des visites, afin de prsenter sa fille aux amis
qu'elle possdait  Paris.

Nous ne la suivrons pas dans toutes ses prgrinations, le dtail n'en
finirait plus. Chez quelques dames elle ne fut pas reue du tout, ce qui
simplifiait la question; chez d'autres, elle fut reue, mais avec cette
politesse froide et crmonieuse qui signifie: Une fois passe, seulement
n'y revenez pas. Chez d'autres enfin, elle fut accueillie  merveille,
mais c'tait prcisment celles-l dont elle ne dsirait pas cultiver la
connaissance d'une faon suivie.

Faute de grives, on mange des merles, dit un trs-sage proverbe; madame
Slavsky se rsigna donc  manger des merles pour l'ordinaire, mais non
sans rechercher quelques grives bien pensantes pour l'extraordinaire,
c'est--dire pour les jours o elle inviterait dans son salon rouge et
or les jeunes messieurs riches et bien ns qu'elle ne pouvait manquer de
rencontrer par-ci, par-l, comme elle en avait toujours rencontr
jusqu'alors.

Enfin, elle se rappela fort  propos qu'elle avait eu jadis pour amie
une belle personne trs  la mode, et  juste titre; cette amie avait
quitt le monde  la suite d'une catastrophe qui l'avait frappe dans
ses plus chres affections, dirent les feuilles mondaines de cette
poque.

Du moment o la belle madame d'Haupelles avait renonc aux choses de la
terre, elle n'en tait que plus apte  secourir Barbe dans la
circonstance prsente. Seulement le voudrait-elle?

Pour s'en mieux assurer, madame Slavsky se dcida  laisser un jour
Catherine au logis; elle revtit un costume de circonstance: robe de
faille noire, orne de noeuds noirs et de plisss, svre, mais seyante;
chapeau noir, avec une plume blanche et un bouquet de perce-neige sur le
ct; pardessus pareil  la robe, ombrelle noire garnie de valenciennes,
gants noirs. Une voilette noire  pois compltait cet ajustement
irrprochable; longtemps madame Slavsky avait hsit entre celle-ci et
le joli petit masque de tulle-illusion blanc, mais elle avait opt pour
la combinaison la plus austre.

Elle envoya chercher un coup de grande remise et demanda pour le cocher
une livre noire, puis elle monta en voiture et se rendit rue de
l'Universit.

Madame d'Haupelles habitait l le premier tage d'une maison d'apparence
extrmement srieuse; son amie avait trouv son adresse sur la liste des
dames patronnesses pour une oeuvre de charit exotique, et s'attendait
bien  quelque chose de respectable, mais peut-tre pas  ce point. Dans
la cour, un cocher ras, gras et frais comme un chanoine,--un chanoine
d'antan,--promenait une paire de chevaux  la croupe lisse et ronde, des
chevaux noirs dont la belle apparence dcelait la bonne nourriture et
l'extrme respectabilit.

Ce n'est pas des chevaux comme ceux-l qu'on rencontre sur les
boulevards! Ce n'est pas de cette espce qu'on tire ces btes
fougueuses, intraitables, qui lvent les pieds d'une manire aussi
indcente que les danseuses, sauf le respect qu'on doit aux animaux!
Ceux-l taient habitus  aller de Saint-Sulpice  Vaugirard en cinq
minutes, il est vrai, mais ils savaient courir noblement, soulever leurs
sabots avec dcence comme il convient quand on a l'honneur de traner
des personnages vnrables, et s'ils rentraient un peu blanchis par
l'cume sous les courroies du harnais, c'tait d'une cume sainte, la
noble lassitude qui provient des belles actions fatigantes, telles que
de conduire au grand trot vers le bien des mortels chargs d'embonpoint.

Un palefrenier lavait un coup noir, tout noir,  l'intrieur aussi bien
qu' l'extrieur, et comme la besogne de jeter des seaux d'eau dans les
roues d'une voiture n'est pas trs-absorbante, il sifflait machinalement
un air en travaillant; mais les murs austres de cette maison n'eussent
pas tolr le scandale d'une chanson profane; aussi le palefrenier
sifflait-il, lentement et avec respect, comme il convient, l'hymne de
Nol: Venite, adoremus.

Ceci effraya un peu madame Slavsky; elle n'avait pas prvu tant
d'austrit. Cependant, il tait trop tard pour reculer; un domestique
vtu de noir avait dj tendu la main pour prendre sa carte: Madame
tait rentre, mais trs-fatigue; il ne savait si elle pourrait
recevoir... La charmante Barbe fut introduite dans un petit salon grenat
et noir, et deux minutes aprs, le domestique revint et la fit pntrer
dans un autre salon violet fonc.

Prs de la chemine o brlait une norme bche  demi recouverte de
cendre, madame d'Haupelles, assise dans une chaise basse,  contre-jour,
fit mine de se lever pour recevoir son ancienne amie. Mais sa faiblesse
la retint, et elle se laissa retomber avec un geste d'excuse.

Madame Slavsky s'assit sur le sige oppos, le jour dans les yeux, mais
il venait si peu de jour  travers tant de rideaux! Pendant les
premires phrases de politesse banale, elle sentit sur son visage le
regard scrutateur de son htesse, et cet examen minutieux, qu'elle ne
pouvait rendre, car elle apercevait  peine la figure de son amie comme
une tache grise sur ces habits noirs, lui fit passer un petit frisson
sur le corps, tant il semblait la fouiller intimement.

Quand elle l'eut bien regarde, madame d'Haupelles dit  sa
contemporaine:

--Toujours belle, ma chre Barbe, toujours belle,--tandis que moi... une
ruine! que la volont de Dieu soit faite!

Elle soupira, et ce soupir venait du plus profond de sa poitrine. Son
amie lui fit cho, mais du haut de ses bronches seulement.

--J'ai voulu vous voir, dit madame Slavsky d'une voix lgrement mue,
parce que vous avez toujours t bonne et que nous avons t amies; je
me suis dit que dans la peine o je me trouve prsentement, vous
pourriez me rendre un trs-grand service, vous voyez que je vous parle
sincrement, et ce service, je viens vous le demander.

Les yeux teints de madame d'Haupelles se levrent sur Barbe et
retombrent tristement; qui sait? peut-tre avait-elle espr que son
ancienne compagne de ftes et de plaisirs venait la voir par amiti pour
elle, en souvenir du temps pass, par piti pour le malheur qui l'avait
brise. Si elle l'avait cru, elle vit qu'elle s'tait trompe. Rsigne,
elle couta la confidence qui ne pouvait manquer de suivre.

Madame Slavsky entama alors le rcit de ses infortunes: son amie savait
combien son mariage avait t malheureux, quel tre grossier et
dplorable tait M. Slavsky; il ne vivait que pour la chasse et la
mangeaille; son seul plaisir tait de visiter sa meute et son haras;
enfonc dans la vie de campagne, il n'avait pas voulu en sortir, mme
pour cder aux instances de sa jeune femme; enfin, cette misrable vie
de tiraillements et de querelles avait fini par aboutir  un divorce o
M. Slavsky avait eu tous les torts.

--S'tait laiss donner tous les torts, interrompit madame d'Haupelles.

--Il les avait, rpliqua Barbe, qui sentit le sang lui monter au visage
comme sous un coup de gant.

--Il en avait, il ne les avait pas tous, reprit tranquillement la femme
retire du monde; je vous connaissais bien alors, Barbe; c'est l'poque
 laquelle nous nous sommes lies... Continuez.

Madame Slavsky continua; elle raconta  sa confidente comment sa fille
avait grandi, comment le pre avait refus de reprendre Catherine avec
lui, sous prtexte qu'elle le gnerait.

--Et il est de fait, ajouta l'pouse, que dans la jolie vie qu'il mne
l-bas, avec ses amis et ses vachres qu'il fait manger  sa table quand
l'ide l'en prend, ma fille aurait eu de beaux exemples!

Sous l'oeil scrutateur de son amie, la mre de Katia baissa la tte,
mais elle reprit bientt son assurance: Katia jusqu'ici n'avait pu
trouver  se marier; on croirait vraiment que la pauvre enfant est
ensorcele; elle a vingt et un ans, et malgr sa beaut, son esprit et
sa conduite irrprochable, elle ne peut arriver  l'heure bnie du
mariage! Tout croule pendant les prparatifs indispensables.

Ici, madame Slavsky se tut. Madame d'Haupelles lui dit nettement:

--Avez-vous su prserver votre fille des prils que vous connaissiez?

--Je vous jure, rpliqua vivement madame Slavsky, que Catherine est
innocente comme une enfant; elle a l'esprit espigle, mais on ne peut
rien lui reprocher.

L'accent tait sincre, madame d'Haupelles sentit qu'elle disait vrai.

--Vous tes toujours bien avec le colonel Marivitch? dit-elle sans
altrer le timbre de sa voix pour poser cette question embarrassante.

--Mais, rpondit madame Slavsky, totalement dmonte par cette attaque
directe, nous n'avons jamais... nous n'avons...

--...jamais cess d'tre bien ensemble, conclut la mondaine repentie; eh
bien! voil ce qui vous empche de marier votre fille!

--Oh!... protesta la charmante Barbe... Son amie l'interrompit.

--Personne, en voyant votre fille vivre dans cette intimit-l, ne
l'estimera assez pour l'pouser; si, par amour pour elle, car vous dites
qu'elle est jolie?...

--Trs-jolie; au moins une mre...

--Pauvre petite! interrompit madame d'Haupelles avec l'accent d'une
piti profonde; eh bien, si quelque homme l'aime assez pour l'pouser,
il ne tarde pas  s'apercevoir que vous ne vous respectez pas assez pour
qu'il vous respecte, et de l viennent les objections, les ruptures...

--Oh! Blanche! voulut s'crier madame Slavsky; mais son htesse n'avait
pas besoin de ses justifications.

--Vous tes encore belle, je vous l'ai dit quand vous tes entre, mais
c'est pour peu de temps; bientt vous perdrez les apparences de jeunesse
qui excusent encore votre vie actuelle... et alors que ferez-vous de
votre fille? Pensez-vous qu'elle ignore la position quivoque que vous
vous tes faite et qui rejaillit sur elle?

--J'espre bien que...

--Vous dites qu'elle est intelligente? Alors elle sait  quoi s'en
tenir. De quoi vivez-vous?

--M. Slavsky nous fait une pension de vingt-quatre mille francs...

--Vous en dpensez quatre-vingt mille, car vous tes joueuse, ma chre,
vous l'tiez, et l'on ne se corrige pas de ce dfaut avec l'ge; vous
jouez toujours, et puis le colonel fournit ce qui vous manque?...

--Permettez...

--C'est la supposition la plus charitable qu'il me soit permis de
former, dit avec svrit madame d'Haupelles. Eh bien, votre fille vous
aime probablement, mais  coup sr elle ne vous estime pas; comment
voulez-vous qu'un gendre, qui n'a aucune raison de vous aimer, agisse et
pense autrement?

--Que faire? murmura madame Slavsky, fondant en larmes dans son
mouchoir.

Madame d'Haupelles soupira et garda le silence pendant un instant qui
parut long  son amie en pleurs.

--coutez, lui dit-elle enfin, vous tes venue me demander de chercher
un fianc pour votre fille: je pourrais vous payer de dfaites, vous
dire que je ne vois personne, que ma vie se passe entre la prire et le
remords,--ce serait vrai; pourtant dans le monde que je dois voir
actuellement je sais qu'on vient parfois en aide  des mres dans
l'embarras; donc, je pourrais peut-tre vous prter mon appui, quoique
indirectement... Mais il y a un obstacle  ce qu'on fasse cela pour
vous...

--Lequel? demanda navement madame Slavsky. Un mouvement de sa
confidente la fit rentrer en elle-mme, et elle baissa les yeux sur son
mouchoir rest sur ses genoux.

--Quelle dot a votre fille?

--La moiti de notre pension; son pre refuse le capital.

--Douze mille francs de rente... sont-elles exactement payes?

--Trs-scrupuleusement, je dois le dire.

--Ce n'est pas trs-brillant, mais on en a mari de plus pauvres.

--Alors, vous me promettez?

--Je ne promettrai rien avant que vous ayez rompu avec le colonel. Ce
scandale doit cesser; sans cela comment oserais-je vous prsenter aux
personnes qui, seules, peuvent quelque chose, car moi je ne puis
rien...?

--Hais, insinua timidement la charmante Barbe, est-il ncessaire de leur
dire...

--Croyez-vous qu' la seule mention de votre nom on ait besoin de
prendre la plus petite information? Vous avez vcu d'une vie trop
mondaine pour que tout le monde ne vous connaisse pas,--tous ceux qui
m'ont connue...

Elle soupira, puis reprit:

--C'est convenu, vous romprez avec le colonel?

--Puisqu'il le faut, gmit Barbe... c'est un cruel sacrifice que vous
m'imposez, mais mon amour maternel...

--Elle n'en fera rien, pensa madame d'Haupelles. Envoyez-moi votre
fille, dit-elle  haute voix; si elle est ce que vous dites, je verrai
ce que je pourrais faire... Madame Slavsky se confondit en remercments,
en paroles affectueuses, en larmes de reconnaissance; toute la chatterie
polonaise fut mise  l'ouvrage, et ce fut l un de ses chefs-d'oeuvre.
Malheureusement elle avait affaire  trop forte partie.

--coutez-moi, lui dit madame d'Haupelles, je ne vous parlerai pas de
remords ni de devoirs; les natures comme la vtre ne sont pas
accessibles  ces penses,  moins qu'un coup pouvantable ne les
frappe, et encore, nul coup n'est pouvantable pour certains
caractres... Vous avez cru trouver ici une homlie, vous voyez qu'il
n'en est rien; avec vous, sans reproche, je perdrais mes paroles;
seulement, prenez garde, Barbe, vous vieillirez tout d'un coup aprs
avoir t jeune plus longtemps qu'il n'aurait fallu; ce jour-l, vous ne
trouverez pas les consolations que j'ai trouves... et moi, j'avais
autre chose  pleurer que ma jeunesse et ma beaut...

Elle s'tait leve, et reconduisait sa visiteuse; en passant prs d'une
fentre, Barbe fut frappe de l'altration de ses traits, autrefois les
plus beaux qu'on pt voir.

--N'est-ce pas? lui dit avec une ombre de sourire la pcheresse repentie
qui suivait les impressions sur ce visage mobile et presque enfantin; eh
bien, j'aime mieux cela que de me voir telle que vous tes... et je n'ai
que deux ans de plus que vous!

--Comment pouvez-vous vivre dans un appartement si triste? demanda
soudain Barbe en dsignant les tentures presque noires.

--Cela, rpondit son ancienne amie, c'est pour la forme; on ne peut
tre, parat-il, srieux et bon que si l'on arbore les insignes de
l'austrit... Moi, je n'y tiens pas, j'ai plus souffert dans mes robes
de bal que dans cette sombre maison...  prsent, au moins, j'ai la
paix... j'ai grand'peur que vous ne l'ayez jamais, Barbe!

D'un geste involontaire, Barbe sembla dire que ce dtail lui importait
fort peu; puis, se rappelant o elle tait, elle prit un visage de
circonstance.

--Alors, vous me permettrez de vous prsenter Katia? dit-elle.

--Non, envoyez-la; elle a une demoiselle de compagnie, je suppose?...

--Oui, quelque chose d'approchant.

--Envoyez-la, je prfre la voir seule. Souvenez-vous de ce que vous
m'avez promis, sinon, rien!

Madame Slavsky soupira, serra affectueusement  plusieurs reprises la
main de son ancienne amie, devenue sa protectrice, releva gracieusement
sa trane et disparut.

Au moment de monter dans son coup, elle hsita; fallait-il rentrer chez
elle, ou bien...? Elle se dcida pour une petite visite au colonel.

--Il faut bien lui raconter ce qui s'est pass, pensa-t-elle.

A peine assise et la voiture en marche, elle s'essuya les yeux avec
prcaution, pour ne pas dranger son voile.

--Pauvre colonel! se dit-elle. Eh bien, voil une ide, de nous sparer!
Et elle se figure que je vais lui obir! Jamais de la vie! J'aimerais
encore mieux garder Katia!

Pendant ce temps, Katia avait reu une visite; Ratier s'tait imagin de
choisir ce jour-l pour venir prsenter ses hommages  madame Slavsky.
Peut-tre s'tait-il dcid  monter en voyant le coup qui emportait
l'aimable Barbe tourner le coin de la rue Saint-Honor; il est permis du
moins de le conjecturer, car son apparition dans l'escalier de ces dames
n'avait pas plus de cinq minutes de retard sur la disparition de sa
belle ennemie.

Au moment o il sonna, Catherine sermonnait la bonne dans l'antichambre,
et la grondait vertement pour quelque omission. Sa voix arrivait
trs-nette au jeune homme  travers la porte mince et mal close. Son
coup de sonnette fit sursauter Catherine, qui se sauva dans la salle 
manger en donnant pour consigne: Il n'y a personne!

La bonne ouvrit la porte, et toute grognon de sa rcente semonce, jeta 
la figure de Ratier ces mots peu encourageants:

--Il n'y a personne!

--Ma fille, rpondit notre hros avec dignit, vous ne savez pas parler;
on dit: Madame est sortie. Mais ce n'est pas madame que je veux voir.
J'apporte quelque chose  mademoiselle.

La bonne, prise au dpourvu, ne savait trop que dire; indcise,
craignant d'tre encore gronde, et, cette fois, pour avoir obi, elle
tourna machinalement la tte du ct de la salle  manger. Ratier
comprit cette indication involontaire et se dirigea vers la porte de
cette pice.

--Mais, monsieur... fit la soubrette.

--Puisqu'on vous dit que je lui apporte quelque chose. C'est press,
entendez-vous?

Il avait la main sur le bouton de la porte, elle s'ouvrit toute seule,
et Katia parut sur le seuil de la salle  manger.

--Que m'apportez-vous, monsieur? demanda-t-elle d'un air hautain.

--Nous avons chang d'humeur, pensa Ratier en constatant le regard froid
et la physionomie peu encourageante de la jeune fille. Mais a ne fait
rien, je l'avertirai malgr elle.

Il referma la porte sur eux et s'en alla le plus loin possible de la
porte et des oreilles de la bonne: Katia le suivit jusque dans
l'embrasure de la fentre.

--Que m'apportez-vous, monsieur? rpta-t-elle avec un peu d'impatience.

--Des nouvelles! rpondit tranquillement Ratier. Profitant de la
stupfaction que cette rponse faisait prouver  Catherine, il lui
avana une chaise, qu'elle accepta machinalement; il s'assit en face
d'elle et lui dit sans prambule:

--Comment trouvez-vous Rmisof?

--Monsieur, rpliqua Catherine avec beaucoup de dignit, cela ne vous
regarde pas.

--Je vous demande pardon, cela me regarde, et mme beaucoup!

La jeune fille le foudroya d'un coup d'oeil irrit. Mais, soudain, cette
assurance fondit dans un nuage de confusion, et elle baissa les yeux,
trs-rouge et trs-mcontente d'elle-mme. Le sentiment de sa dignit la
blmait cruellement d'avoir laiss entrer ce jeune homme, de lui avoir
permis de s'asseoir, de ne pas lui avoir rpondu avec la duret que
mritait son impertinence. Elle se promit de rparer toutes ces fautes.

--Cela me regarde tellement que, suivant l'opinion que vous avez de
Rmisof, j'aurai eu tort ou raison de me mler de vos affaires, ce que
vous n'avez pas l'air de prendre du bon ct, mademoiselle; et vous
comprenez qu'il ne m'est pas indiffrent d'tre un imbcile ou de ne
l'tre pas!

--Cela m'importe peu,  moi! rpliqua Catherine du haut de l'orgueil
hrditaire des Slavsky.

--Voil une mchante parole, mademoiselle, reprit Ratier, qui venait de
recevoir au coeur un coup plus rude qu'il ne se ft cru capable d'en
ressentir; c'est d'autant plus mchant que je suis venu pour vous rendre
service, que si votre maman rentrait, elle me mettrait  la porte, et
que si je me suis ml de vos affaires, c'est que vous avez paru
m'accorder une confiance que vous n'accorderiez pas au premier venu...

--Monsieur!...

--Pas  Josia, par exemple; non qu'il n'en soit digne, mais que
saurait-il en faire? Ni au colonel, car celui-l n'aurait rien de plus
press que de la trahir... et ce ne serait pas sa faute, allez, il est
fait comme a!

--Enfin, monsieur, vos nouvelles? reprit Katia, sentant que Ratier avait
raison et qu'aprs ses confidences passes, sa rserve actuelle tait
bien trange.

--Il faut me rpondre franchement avant tout. Mademoiselle Catherine, je
suis votre ami, le croyez-vous?

Elle leva timidement les yeux sur lui; il se tenait debout devant elle;
dans le regard ferme et viril du jeune homme elle trouva ce qui
jusqu'alors avait paru lui manquer: une conviction arrte, la franchise
de l'honntet, le srieux de l'homme qui s'affirme et veut tre
respect.

--Je suis votre ami, reprit Ratier; j'ai fait pour vous un assez vilain
mtier l'autre jour, j'ai confess Rmisof, et je vous assure que ce
n'est pas une plaisante besogne; je ferai bien autre chose, je ferai
tout ce qu'il faudra pour vous tirer de peine et d'embarras--mais il ne
faut pas que cela vous ennuie. Si je croyais vous tre importun, je m'en
irais  l'instant et ne remettrais jamais les pieds ici.

Ce fut au tour de Katia de ressentir une vive motion. Se pouvait-il
qu'il lui tnt tant au coeur, ce petit Franais qui n'tait rien, qui
n'tait pas seulement noble, qui n'tait pas riche... qui n'avait pour
lui que sa jolie figure, sa belle prestance et son intarissable drlerie
d'imagination!

Oui, elle tenait  lui, elle sentit que s'il s'en allait pour ne plus
revenir, la vie qu'elle menait lui paratrait plus odieuse que jamais!
Elle se rappela qu' lui seul, depuis qu'elle tait ne, elle avait pu
parler en toute sincrit, que de lui seul elle avait obtenu une parole
sortie du coeur, et si sa fiert se rvolta  l'ide qu'il la plaignait,
ce besoin de tendresse si naturel au coeur des hommes se sentit
rchauff et consol  la pense qu'il avait de l'amiti pour elle.

--Ne vous en allez pas, dit-elle faiblement.

Il se rassit en face d'elle comme si rien ne s'tait pass; elle se
sentit tout  son aise.

--Que pensez-vous de Rmisof? dit-il, reprenant la conversation l o
leur dispute l'avait interrompue.

--J'en pense bien peu de chose, rpondit-elle en souriant lgrement.
Vaut-il la peine qu'on en pense davantage?

--Cela dpend du point de vue. Et votre maman, qu'en pense-t-elle?

Catherine fit un geste qui signifiait: Maman ne me dit pas tout ce
qu'elle pense, auquel elle ajouta:

--Il est riche! Elle pense qu'il est riche.

--Et qu'il ferait un bon mari pour vous?

--Probablement.

--Eh bien, vous devez avoir une opinion sur ce sujet?

Catherine fit un mouvement pnible comme un malade fatigu chez lequel
on rveille la souffrance  peine endormie.

--Qui se soucie de mon opinion? dit-elle.

--S'il se prsentait, l'accepteriez-vous?

--J'accepterai n'importe qui, pourvu qu'il me fasse sortir de cet enfer!

--Et qu'il soit riche?

Catherine rougit; elle se rappela avoir dit  Ratier que son mari devait
tre riche. Elle se demanda pourquoi elle avait cru cette condition
ncessaire. En ce moment, la richesse lui paraissait peu de chose; elle
ne savait pas non plus pourquoi.

--Rmisof est riche, dit-elle avec amertume; aussi bien lui qu'un autre.

--Il vient ici, n'est-ce pas?

--Oui.

--Souvent?

--Tous les jours.

--On le reoit bien?

--Je ne reois bien personne, monsieur Ratier, vous devez vous en tre
aperu, fit Katia avec un triste sourire.

--Votre maman pense qu'il a l'intention de vous pouser?

--Sans doute! sinon, pourquoi me ferait-il la cour? Ratier se leva et
s'inclina trs-bas devant la jeune fille.

--Vous tes le lis de Giboyer, mademoiselle! dit-il en souriant pour
cacher son motion.

--Qu'est-ce que c'est que ce lis? demanda-t-elle, curieuse et trouble.

--C'est dans une pice de thtre,--vous verrez, je vous ferai lire cela
un jour ou l'autre.

C'est dsolant de ternir cette candeur-l! se dit-il  lui-mme, mais il
n'y a rien  faire, il faut en passer par l! En un jour de dtresse, sa
maman la vendrait, cinq ou six mille francs, au rabais; c'est lui qui
l'a dit, l'animal!

Catherine le regardait, curieuse et rassure par le dcousu de sa
conversation, qui le ramenait  ses apparences habituelles; cependant
elle attendait ce qu'il allait dire.

--Vous croyez alors qu'il vient ici pour vous pouser? rpta-t-il.

--Mais, naturellement! Ce n'est pas pour miss Amroth, je suppose!

--Pauvre petite! dit Ratier en la contemplant avec une compassion
profonde. Soudain il lui prit les deux mains et, les serrant bien fort,
il lui jeta  la figure la terrible vrit, comme un seau d'eau froide.

--Il vous fait la cour, Katia, il veut bien vous aimer, mais il ne veut
pas vous pouser! Il me l'a dit!

La jeune fille poussa un cri, et essaya de dgager ses deux mains pour
s'en cacher le visage; mais Ratier les tenait bien, tant il avait peur
qu'elle ne s'enfut dans sa chambre, o il n'aurait pu la suivre.

--Il ne veut pas vous pouser, mais vous sduire, ou vous acheter; je
m'en doutais, mais je le lui ai fait dire. Je vous donne ma parole
d'honneur qu'il me l'a dit!

Catherine se tordait, les yeux ferms, essayant d'chapper  l'treinte
de Ratier, vitant son regard, ple de honte et de colre; elle et
voulu mourir plutt que de supporter cet outrage. Rouvrant les yeux avec
une plainte d'angoisse, elle jeta sur le jeune homme un regard o toutes
les douleurs de la femme se trouvaient condenses et o les larmes
commenaient  monter.

Il n'y put rsister; l'attirant violemment  lui, il appuya la tte de
Katia sur son paule et l'y retint en posant avec douceur sa main sur
les cheveux de la jeune fille.

--Pleurez l, lui dit-il, personne n'en saura rien; je ne suis pas un
homme, moi, je suis un chien de Terre-Neuve! j'ai une mdaille de
sauvetage.

Elle pleura en effet un moment, affaisse, sans savoir o elle tait.

Pendant les quatre annes qui venaient de s'couler, il n'est pas
douteux qu'elle n'et t l'objet de bien des convoitises semblables 
celle de Rmisof; mais elle ne s'en tait pas doute, grce  cette
innocence qui crot naturellement chez les jeunes filles, charme que
rien ne peut leur ravir tant qu'elles n'ont pas perdu leur couronne
virginale. Elle avait vcu dans la fange sans se souiller; elle savait
bien qu'il se passait de vilaines choses autour d'elle; mais qu'elle pt
tre acteur de ces infamies, cela ne lui tait jamais venu  l'esprit.

Le mal que Ratier venait de lui faire tait donc immense et irrparable;
mais de ce mal venait un bien: dsormais avertie, elle ouvrirait les
yeux et serait moins accessible aux piges.

Un bruit s'tant fait entendre dans l'antichambre, Ratier dposa
Catherine sur une chaise et alla tranquillement voir ce qu'il en tait;
la bonne faisait le mnage de l'air le plus innocent.

--Veuillez faire du th pour mademoiselle, lui dit-il d'un air tout
aussi innocent; elle a mal djeun. Vous l'apporterez ds qu'il sera
fait.

La bonne, surprise, s'en alla  la cuisine, et Ratier revint 
Catherine.

--Que faire? dit-elle en levant les yeux sur lui.

--Voici mon plan. Je l'ai bien rumin, et je le crois bon. Laissez
Rmisof faire le gentil; cela doit lui aller comme un bas de soie  un
boeuf, et vous procurera toujours un peu de bon temps; et puis, s'il
devient audacieux, dites-lui bien en face, en le regardant dans les deux
yeux: Quand nous marions-nous?

--Eh bien! fit Catherine, qui ne comprenait pas.

--Eh bien! puisqu'il ne veut pas se marier, il sera embarrass; il vous
dira que pour le moment des affaires d'intrt ou de famille l'empchent
de fixer une poque, que l'on verra plus tard. Alors, battez-lui froid,
cela fera encore gagner du temps.

--Mais, dit Catherine, je ne puis croire qu'on soit si lche que de
s'attaquer  une jeune fille... S'il rpond  ma question:--Quand vous
voudrez!

--Alors, rpondit Ratier avec un grand serrement de coeur, c'est qu'il
se sera trouv pris au pige, ou que, vaincu par vos mrites, dont il
n'a qu'une ide imparfaite, il aura chang d'ide... Alors,
mademoiselle, fixez un jour, le plus rapproch possible, et pousez-le.

Il pronona ces derniers mots d'un ton srieux, presque triste, qui ne
lui tait pas habituel; Catherine le regarda pour voir s'il parlait pour
tout de bon.

--C'est un homme riche, parfaitement nul;--mais puisque pour vous
l'essentiel, vous l'avez dit, est de sortir de cet enfer, vous en
sortirez,--et par la grande porte... Au revoir, mademoiselle.

Il s'en allait sans lui tendre la main; elle le retint timidement.

--Vous l'avez dit, monsieur Ratier, fit-elle avec hsitation, vous tes
mon meilleur, mon seul ami... je vous remercie de ce que vous faites
pour moi... je voudrais savoir comment vous rendre la pareille...

Ratier sourit, moiti gai, moiti triste, et serra amicalement la main
qu'elle lui tendait.

--J'ai l'habitude de placer  fonds perdu, mademoiselle, mais je vous
sais gr de l'intention. Soyez-en persuade.

Sur le seuil de la porte, il s'arrta pourtant.

--Connaissez-vous Pignotti? dit-il.

--Pignotti? non! Qu'est-ce?

--C'est un marchand de ptes italiennes, qui se mle un peu de musique.
Oh! a ne fait rien, il est permis de ne pas le connatre! Il vendait
autrefois d'excellents ravioli, mais il n'en fait plus depuis qu'il est
riche, voil tout. Au revoir, mademoiselle; vous direz  votre maman que
je suis aux regrets de ne pas l'avoir rencontre.

La jeune fille le regardait d'un air qui signifiait: Comment! vous
voulez que je parle de votre visite  maman? Ratier lui indiqua la
cuisine, o se tenait la bonne, et se rapprocha.

--J'oubliais de vous dire, ajouta-t-il, que le gnral Tomine est 
Paris; c'est pour cela que j'tais venu. Il demeure rue de l'Arcade,
111. Mes respects  madame Slavsky.

Il ferma la porte sur lui au moment o la bonne apparaissait avec la
thire. Catherine, assise  contre-jour, se mit  se verser du th, et
la soubrette en fut cette fois pour ses frais de curiosit.

Madame Slavsky racontait en ce moment au colonel sa dmarche chez madame
d'Haupelles, mais elle se garda bien de lui parler de la condition pose
par celle-ci  sa protection; le pauvre colonel et offert immdiatement
de s'en aller n'importe o, et c'et t une scne  n'en plus finir;
mieux valait se taire. Seulement elle l'interrogea au sujet de Rmisof.

--Croyez-vous que ce soit un prtendant srieux? demanda-t-elle; a-t-il
donn des garanties jusqu'ici?

--Je ne vois pas quelles garanties... commenait le colonel.

--A-t-il recherch prcdemment quelqu'un en mariage? parle-t-il de se
caser, de monter une maison?

--Je n'ai pas souvenir de rien de semblable, dit Boleslas en cherchant
dans sa mmoire infidle.

--C'est que, pour un prtendant vritablement dsireux de conclure un
mariage, il ne parle pas assez de son intrieur, dit madame Slavsky, qui
s'y connaissait; les autres parlaient tous d'appartements, de meubles,
de linge...; et puis, il n'a rien demand au sujet de la dot, ce qui me
parat de mauvais augure.

--Voulez-vous que je lui en parle? fit Boleslas avec empressement.

--Non, non! rpondit en riant sa belle amie. Vous gteriez tout! Et les
affaires?

--Les affaires ne vont pas, rpondit le colonel navre; j'avais
oubli--vous savez ma mmoire dplorable,--j'avais oubli des traites 
six mois, souscrites lors de l'_Aurochs_, pour d'anciennes dettes. Josia
me les a rappeles hier matin; et par je ne sais quelle aberration
mentale j'ai pu les mettre toutes  peu prs  la mme chance, au lieu
de les chelonner... du reste, c'et t absolument la mme chose,
ajouta Boleslas dsespr.

--De sorte que...?

--De sorte que j'ai vingt et un mille francs  payer d'ici quinze jours.

--Comment ferez-vous? s'cria Barbe effraye.

--N'avez-vous pas rapport de Nice une somme?...

--Mais, mon cher, il ne m'en reste presque rien! La couturire avait
compltement refus de nous faire des costumes si nous ne rglions pas
l'ancienne note, qui tait, je crois vous l'avoir dit, de neuf mille et
quelques francs. J'aurais pu aller ailleurs, mais ailleurs... et puis je
suis accoutume  celle-l. J'ai donc pay, et maintenant nous avons une
petite note de deux ou trois mille francs qu'il faudra payer si je veux
avoir des robes nouvelles pour le mariage de Catherine...

--Quel mariage? Il y a donc un mariage? fit le colonel en ouvrant de
grandissimes yeux.

--Il y en aura un certainement, rpliqua madame Slavsky. Pour l'amour de
Dieu, Boleslas, n'ayez pas l'air aussi effar; on dirait que la vote
cleste vous tombe sur la tte! Ce que je voulais vous dire, c'est qu'il
me reste fort peu de chose. En vrit, je ne sais pas o l'argent passe!
Il coule comme de l'eau!

--Combien vous reste-t-il?

--Sept mille francs, dit madame Slavsky, en mentant de trois mille, mais
il fallait bien se rserver une petite poire pour la soif. Et vous
savez, Boleslas, je ne toucherai la pension de Katia que le 1er juillet,
et style russe encore!

--Prtez-les moi, ma chre amie, gmit Boleslas, rentrant en plein dans
la situation; prtez-les-moi: j'ai une chance pour le 5 mai et une
autre pour le 10, que voulez-vous que je devienne?

--Eh bien! et moi? rpliqua la chre Barbe.

--Vous, on vous fait crdit, tandis qu' moi, c'est fini, tout  fait
fini! Et vous savez, Barbe, si je paye ces billets-l, a me donnera du
crdit sur la place, tandis que si je ne les paye pas, tous mes
cranciers vont me tomber sur le dos! Vous connaissez l'esprit de parti
de ces gens-l! Ils s'acharnent d'autant plus qu'on peut moins les
satisfaire! Cela n'a pas l'ombre d'un grain de bon sens, mais que
puis-je y faire?

--Mais, mon cher ami,  quoi cela vous servira-t-il d'avoir sept mille
francs, si vous ne trouvez pas le reste?

--Je le trouverai, nous le trouverons ensemble! Ratier pourra encore me
rendre quelques services.

La chre Barbe fit un signe ngatif.

--Je n'aime pas votre Ratier, dit-elle; il a une manire de se moquer du
monde... C'est un jeune homme mal lev.

--Mais il dit qu'il a une combinaison pour faire une seconde fortune; ce
n'est pas  ddaigner, cela, et puis j'ai ide qu'il est plus riche
qu'il ne veut le paratre...

--Adressez-vous  lui si vous voulez, mon cher, dit madame Slavsky; pour
ma part, je ne lui demanderai rien, persuade qu'il n'a rien  vous
offrir.

--Il y a encore Rmisof, ajouta Boleslas d'un ton soumis, car il ne
discutait pas avec sa charmante amie.

--Il y a Rmisof; en effet, mais s'il veut pouser Katia, peut-tre
serait-il plus sage de ne pas lui demander d'argent avant le mariage.

--Oh! mais c'est moi qui lui en demanderai, pas vous, bien entendu.
Chre amie, prtez-moi ces sept mille francs, je vous en supplie!

La chre Barbe se fit longtemps tirer l'oreille, puis elle finit par
cder; aprs tout, sept mille francs de plus ou de moins n'taient pas
une affaire, comme le lui fit observer le colonel, puisque de toute
faon elle n'avait pas assez pour aller jusqu'au 1er juillet. On ne se
figure pas combien l'argent vaut peu entre les mains de gens accoutums
 en manquer et  ne pas s'inquiter de ce dtail.

Il fut convenu que le colonel viendrait prendre le th chez son amie le
lendemain soir, et qu'elle lui remettrait alors le plus possible de
l'argent qu'elle avait entre les mains. L-dessus, Barbe remonta dans
son coup austre et rentra chez elle. Sa fille et miss Amroth taient 
la promenade et rentrrent un instant aprs.

Ds l'arrive de Katia, sa maman la prvint que le lendemain, dans
l'aprs-midi, elle irait avec miss Amroth voir une dame de ses amies,
trs-bonne et trs aimable, qui dsirait faire sa connaissance.

--Elle est un peu srieuse au premier abord, dit la frivole madame
Slavsky, mais au fond elle est trs-bien dispose. Tche seulement de ne
pas avoir l'air vapor comme tu l'as parfois, ce ne serait pas le
moment.

Fort tonne d'entendre sa mre parler d'une dame srieuse, son amie,
chose qu'elle n'avait pas encore vue, Katia voulut protester; mais cette
fois, c'tait grave, et, forte de son devoir maternel, madame Slavsky
tint bon.

Katia profita de cette occasion pour fondre en larmes. Depuis le dpart
de Ratier, elle contraignait  grand-peine ses yeux  rester secs; ce
fut pour elle un grand soulagement que de pouvoir pleurer sous le
premier prtexte venu. Sa mre la gronda plus fort; ce que voyant, la
jeune fille allgua un grand mal de tte, et s'en fut se coucher sans
dner.

Rmisof devait venir, cependant, et entre la triste alternative de lui
montrer Katia avec des yeux rouges ou de ne pas la lui montrer du tout,
madame Slavsky se trouvait fort embarrasse. Alors elle eut un trait de
gnie! Elle envoya chercher le colonel,--et ils jourent toute la soire
le whist avec un mort!

Le lendemain fut un jour important dans cette anne-l, car il vit
s'accomplir de graves vnements. D'abord, madame Slavsky se mit en
colre, et chassa la bonne, sance tenante, ce qui contraignit les deux
dames  faire leur djeuner elles-mmes. Katia descendit chez le boucher
le plus voisin pour acheter des ctelettes, et remonta. Une fois sur le
palier, elle s'aperut qu'elle avait oubli le pain, et elle
redescendit.

Comme elle rentrait, sa mre lui dit de regarder s'il y avait encore du
vin dans l'armoire. Il n'y en avait plus; d'abord chacun sait qu'il n'y
en a jamais, prcisment au moment o l'on n'a pas envie de descendre.
Katia ne craignait pas de monter pour la troisime fois trois tages, ce
qui en fait neuf pourtant, et elle redescendit en courant, tout tonne
de se sentir si lgre et si gaie.

--C'est incroyable, se disait-elle en entrant chez l'picier, le bien
que cela fait de pleurer de temps en temps! J'avais les nerfs malades,
voil tout. Mais c'est trs-amusant de faire ses commissions soi-mme,
c'est bien plus gentil que ces ennuyeux domestiques qui ont toujours
l'air mcontent.

Aprs avoir fait sa commande de vins,--peu de chose, six bouteilles  un
franc, Katia s'en retournait  la maison, lorsque, en passant devant la
fruitire, elle avisa des oeufs rouges.

--Ils doivent tre bien meilleurs que les blancs, dit-elle avec une
rminiscence enfantine des oeufs du temps de Pques: vivent les oeufs
rouges!

Elle en acheta une demi-douzaine qu'elle mit dans son petit panier; puis
une salade bien verte et bien frache attira son attention et alla
rejoindre les oeufs rouges; et puis on fromage  la crme... Il avait
l'air si bon! Mais dans quoi le mettre?

--Si vous aviez une tasse, dit la fruitire, je vous donnerais de la
crme.

En face, le marchand de porcelaine talait sa pompeuse vitrine. Katia,
d'un saut, traversa la rue et entra dans le grand magasin.

--Une tasse de quatre sous, dit-elle, toute confuse d'acheter pour la
premire fois quelque chose qui ne cotait pas trop cher.

Le commis lui prsenta la tasse demande, non sans examiner cette belle
jeune fille qui, ne sortant jamais avant midi, tait mise comme pour
aller au Bois. Elle paya et sortit en courant.

--Mettez le fromage l dedans, dit-elle hors d'haleine  la fruitire,
en lui tendant la grossire poterie.

La fruitire obit en souriant.

--Voil, ma petite chatte, dit-elle en ajoutant une cuillere de crme 
la portion rglementaire; cette crme-l est pour vous; vous y tremperez
le bout de votre gentille langue rose, comme Minette.

Katia rit de tout son coeur en s'entendant appeler ma petite chatte;
plus elle l'exprimentait, plus cette vie lui paraissait charmante; elle
remercia la fruitire et voulait s'en aller...

--Vous n'avez donc pas de maman, mon petit ange? lui demanda la bonne
mre, femme du peuple toute simple, que son contact journalier avec les
domestiques des habitants du quartier n'avait pu pervertir. On ne
devrait pas vous laisser sortir toute seule, vous tes trop jolie, et
puis vous ne connaissez pas la malice du monde, a se voit tout de
suite.

Katia baissa la tte  ce reproche qui ne tombait pas sur elle, et se
hta de rentrer. La rflexion de la fruitire l'avait attriste, mais
devant sa porte elle rencontra une voiture de fleurs, avec de si gros
bouquets de jacinthes blanches que toute sa gaiet lui revint, et elle
acheta des jacinthes.

Serrant la gerbe parfume sur sa poitrine, son petit panier et sa tasse
chacun  une main, elle arriva haletante au haut de l'escalier.

--Qu'est-ce que tout cela? demanda sa mre en l'apercevant ainsi
arrange.

--a, dit la jeune fille en posant les comestibles sur la table, c'est
notre djeuner, et a, ajouta-t-elle en mettant les jacinthes dans un
vase, c'est le mois de mai!

Elle allait et venait si gaiement que sa mre lui fit une remarque
rigoureuse, mais juste.

--Hier toute grognon, aujourd'hui toute folle;--mon Dieu! Katia, que tu
es capricieuse!

--Ah! maman, rpondit tourdiment la fillette, c'est que ce serait si
amusant d'tre pauvre et de se servir soi-mme!

--Tu trouves? Eh bien, ce n'est pas mon avis! rpondit sagement madame
Slavsky.

Et elle alla bousculer dans la cuisine miss Amroth, qui faisait cuire
les ctelettes avec une pouvantable odeur de graisse brle, comme
toutes les cuisinires sans exprience.

Aprs le djeuner, madame Slavsky embarqua sa fille et la gouvernante
dans une voiture de place,  la course,--elle prenait un coup  la
journe pour elle, mais  quoi bon gter la jeunesse?--et les expdia
rue de l'Universit.

A l'annonce de son nom, Katia fut introduite dans le salon violet
pendant que miss Amroth fut abandonne aux douceurs de la lecture et de
sa propre socit dans un petit salon plus svre encore que tout le
reste.

La vue de madame d'Haupelles produisit un effet singulier sur la jeune
fille, qui se sentit soudain prise de sympathie pour ce visage dcolor,
ces yeux teints, o un vif rayon de bont brilla ds son entre. En
apercevant Katia, sa protectrice s'tait soudain prise de piti pour
cette fleur de grce et de jeunesse, grandie dans un si mauvais terrain,
et dont le sort menaait d'tre si malheureux.

Au bout de cinq minutes de conversation, madame d'Haupelles connaissait
 fond la jeune fille. Malgr la trs-grande rserve que celle-ci
apportait  parler de sa mre, elle en avait appris long sur cette
existence dcousue, trane d'htel en htel, de ville en ville,
abreuve de toutes les humiliations invitables de ceux qui manquent
d'argent et veulent mener grand train; mais en mme temps elle s'tait
assure que Katia tait bien, comme l'avait dit sa mre, une innocente,
qui avait vcu dans le mal sans lui permettre de l'effleurer.

Pendant qu'elle faisait causer la jeune fille, moins timide avec cette
inconnue qu'elle ne l'et t en prsence de bien d'autres dames qu'elle
voyait souvent, madame d'Haupelles se disait qu'il serait bien difficile
de marier convenablement cette enfant-l.

Comment en effet prsenter  quelqu'un de ces jeunes ambitieux qui
veulent tre maris par d'importants personnages, afin que la protection
de ceux-ci les pousse dans la vie, de par la loi invitable d'un premier
service rendu,--comment faire accepter cette jeune fille, qui avait tous
les dehors d'une aventurire, qui savait se faire servir des garons de
caf, qui avait vu toutes les oprettes, lu tous les livres que sa mre
laissait traner,--et, certes, elle ne choisissait pas les meilleurs
pour en faire sa lecture,--qui n'avait pour elle qu'une seule chose, sa
candeur naturelle, que rien n'avait pu dtruire! A la premire
rencontre, tout serait rompu!

Oui, elle comprenait les nombreux mariages manqus de la pauvre
Catherine: qui n'et t touch de sa beaut, de sa navet
d'enfant!--mais aussi,  vivre de plus prs dans l'intimit de sa mre,
ds que les convenances autorisaient le prtendu  frquenter assidment
la maison,--qui n'et senti l'impossibilit de s'allier  madame
Slavsky?

Madame d'Haupelles connaissait assez le monde pour tre certaine que son
amie ne romprait pas avec le colonel. Que fallait-il faire de Katia,
alors? Une retraite dans un couvent, o les prtendants, s'il s'en
trouvait, seraient admis  la visiter au parloir? C'tait peut-tre le
seul moyen. Mais aux premiers mots qu'elle en toucha  la jeune fille,
celle-ci rpondit d'un air suppliant en joignant les mains:

--Oh! madame! je n'ai jamais t enferme! Je ne pourrais pas supporter
cela!

Madame d'Haupelles sentit que c'tait vrai, et soupira sans rpliquer.
Lorsqu'un tre humain a grandi jusqu' vingt et un ans sans connatre de
rgle ni de clture, l'enfermer, c'est bien prs de le tuer; et ici le
rsultat incertain pouvait tre si peu de chose, ou mme rien du tout!

--Je ne vois pas, alors, dit lentement madame d'Haupelles, ce que je
pourrais faire pour vous,--et je le regrette sincrement, car vous me
paraissez une excellente petite fille, ajouta-t-elle en souriant
faiblement.

--Oh! je ne vaux pas grand'chose! rpliqua vivement Katia; ce n'est pas
tout  fait ma faute, mais cependant si j'avais voulu... Il y a des gens
plus malheureux que moi et qui valent mieux... Ainsi, je m'tais imagin
qu'on ne pouvait vivre heureux qu' condition d'avoir beaucoup d'argent!

--Et maintenant?

--Il me semble que ce n'est pas du tout si ncessaire! Je me figure que
si ma robe cotait cinquante francs au lieu d'en coter trois cents, je
ne serais pas plus mal vtue.

--Mais elle ne viendrait pas de chez Laferrire! fit observer madame
d'Haupelles.

--Elle n'en vient pas non plus; c'est une maison rivale, rpliqua la
jeune fille navement. Il est vrai que je n'aimerais pas faire tout
moi-mme, continua-t-elle, pensive; je n'aime pas laver la vaisselle ni
faire les chambres... mais avec un peu d'argent on peut bien des choses.
Quand je pense que je n'ai jamais si bien djeun que ce matin, et que
cela a cot trois francs cinq sous pour trois personnes, tandis qu'
l'htel nous payons quatre francs par tte, sans vin!

Katia raconta alors  sa protectrice comment elle avait achet le
djeuner ce jour-l, et celle-ci s'tonna qu'on pt si facilement se
faire aux circonstances; mais la jeunesse a tant de privilges plus
beaux les uns que les autres! Celui-l en est un, et non le moins
prcieux.

--Depuis quand, demanda madame d'Haupelles, avez-vous fait cette
dcouverte qu'on peut tre heureux sans tre riche?

Katia rougit subitement; cette simple question, en la forant 
rflchir, venait de lui apprendre que c'tait sous l'influence de
Ratier... comment le dire? Cependant il n'y avait l rien de mal; mais
depuis que celui-ci lui avait parl de Rmisof, elle craignait jusqu'
son souvenir. Son nom seul rveillait tant de souffrances et
d'humiliations qu'elle et voulu l'oublier; et cependant, elle prouvait
beaucoup de reconnaissance pour ce jeune homme dsintress qui lui
donnait de si prudents conseils. Tout cela, pourtant, tait impossible 
dire  madame d'Haupelles; aussi Katia garda le silence; sa protectrice
improvise n'insista pas, craignant de toucher  quelque point dlicat
relatif  madame Slavsky.

--Voici ce que je vous proposerai, mon enfant, dit-elle  la jeune
fille: je crains d'tre impuissante  vous procurer soit des
plaisirs,--vous voyez que mon existence ne s'y prte pas,--soit des
relations utiles; nous vivons dans des sphres diffrentes. Mais si
jamais quelqu'un vous fait de la peine ou vous offense,--si vous
redoutez un danger, si vous craignez de tomber dans une erreur,--venez
tout droit ici; si je suis sortie, attendez ici mme que je rentre, et
je vous promets de ne pas vous laisser sans appui.

D'un geste spontan Katia porta  ses lvres la main que lui tendait
madame d'Haupelles, et celle-ci, se penchant rapidement sur elle,
l'embrassa avec tendresse.

--Pourquoi vous coiffez-vous  la chien? dit-elle  la jeune fille avec
douceur. Cela vous donne un air... un air que je n'aime pas.

--Je me coifferai autrement ds demain, rpondit Katia soumise.

Elle sortit, et la pcheresse repentie, regardant autour d'elle son
appartement morne et sombre, contemplant en elle les dbris effroyables
du pass, son existence perdue, son avenir triste et dsol, murmura:

--Ah! si j'avais eu une enfant comme celle-l, j'aurais t sans
reproche!

Marier Catherine! De tous les problmes mondains, celui-l tait le plus
compliqu; marier une jeune fille, en gnral, est dj chose fort
ardue; mais quand cette premire difficult se complique d'une foule
d'autres...

Madame d'Haupelles rva longtemps sans trouver de solution.

--Il lui faudrait, se dit-elle, un de ces bons garons comme il y en a,
qui n'ont pas de famille pilgueuse, de ceux qui peuvent pouser qui
bon leur semble sans rendre de comptes  personne, un peu bohmes, ayant
roul sur toutes les grandes routes, mais honnte... oui, honnte, car
cette enfant est honnte, et un malhonnte homme la ferait bien
souffrir... ou ferait ce que sa mre et le colonel n'ont pu faire: il la
pervertirait...

Dans le monde de madame d'Haupelles, on ne recevait pas de ces bons
garons-l, et elle finit par s'en rapporter au hasard,  la chance, 
l'ternel inconnu qui fait et dfait les mariages.

Le bon accueil de cette femme triste et bienveillante avait mis une joie
secrte au coeur de Katia; c'tait pour elle une chose toute nouvelle
que cette manire srieuse et ferme d'envisager la vie, sans grands
prceptes de morale,  l'instant dmentis, sans l'attirail de principes
qui tient tant de place dans la vie de ceux qui en usent le moins. Et
puis une crainte que jamais la jeune fille n'avait connue s'tait leve
en elle aux paroles de sa protectrice: Si vous redoutez un danger, si
l'on vous offense...

Ces paroles concidaient trop bien avec l'avis donn la veille par
Ratier pour ne pas faire clore un doute, une vague terreur dans l'me
de Katia; mais en mme temps que l'effroi s'tait montre la protection,
et cette sauvegarde lui paraissait dlicieuse; elle avait dj un ami
dans la personne prosaque de Ratier, et voici qu'elle venait de trouver
un refuge!

C'est avec une sorte de contentement recueilli qu'elle retourna 
l'appartement meubl; sa mre s'tait entendue avec un restaurant voisin
pour se faire apporter  dner jusqu'au moment o elle aurait trouv une
bonne, ou mme lorsqu'elle en aurait trouv une, car ces sortes de
domestiques, desquelles on exige le service des femmes de chambre, se
montrent d'ordinaire fort rcalcitrantes quand il s'agit de cuisine.
Katia n'eut donc pas  s'occuper des achats domestiques, et ce fut
presque un regret pour elle; mais, d'ailleurs, l'aprs-midi, quand on a
sa plus frache toilette, ce n'est pas tout  fait aussi gentil que le
matin!

Le colonel vint de bonne heure, comme il tait convenu, et reut non pas
sept mille francs, mais six mille, ce qui tait dj un grand sacrifice
de la part de madame Slavsky; aussi l'en remercia-t-il avec toute
l'exubrance de sa nationalit bavarde et emphatique; aprs quoi, on
passa au salon.

Madame Slavsky avait glan  et l deux ou trois compatriotes, de ceux
qui s'ennuient en voyage et sont toujours bien aises de savoir o passer
leur soire; une ou deux dames du mme acabit leur tenaient compagnie.
Tout ce monde-l ne s'amusait gure ensemble et ne se chrissait pas
davantage; mais il faut bien faire quelque chose de sa personne, et une
maison o il y a une ou deux tables de prfrence et du th  dix heures
est une chose assez acceptable, malgr tout.

Au moment o l'on n'attendait plus que Rmisof en fait d'invits,
pendant que les petites parties s'arrangeaient bien gentiment, un coup
de sonnette formidable retentit dans l'antichambre. Miss Amroth,
confine pour ce jour-l dans les modestes fonctions de la bonne
envole, ouvrit la porte; mais ce ne fut pas Rmisof qui parut, ce fut
un gros monsieur chauve et une dame non moins obse, mais plus chevelue,
qui firent leur apparition.

Avant que la pauvre Irlandaise et eu le temps de rvenir de sa
surprise, les nouveaux venus taient dj dans le salon, o ils furent
salus par un brouhaha d'exclamations et d'clats de rire  assourdir
une cruche.

--Quoi! c'est vous, gnral? demanda madame Slavsky, moiti gaie, moiti
fche, car elle devait trois mille roubles au gnral Tomine, et la vue
d'un crancier, chacun le sait, a pour privilge immdiat de rveiller
le souvenir de la dette chez le dbiteur quand mme ledit crancier n'y
penserait pas. D'o tombez-vous, gnral? et vous, comtesse, comment
vous trouvez-vous ici?

--Ne m'en parlez pas, fit la comtesse d'une voix jeune encore et
agrable, mais avec un accent bavarois trs-prononc. Je viens de
Genve, et vous ne pouvez pas vous figurer le mal que je m'y suis donn.

--A quoi donc, mon Dieu! s'crirent les invits en choeur. La comtesse
possdait le privilge des aventures invraisemblables, et pourtant
vraies, suivant la maxime immortelle de l'immortel auteur du Lutrin, et
l'un des plus grands plaisirs de ses amis tait de les lui faire
raconter,  quoi elle se prtait, d'ailleurs, avec une grce parfaite.

--La chre comtesse s'est donn tant de mal, interrompit le majestueux
Tomine, que je l'ai trouve  Saxon, en train de s'puiser sur une srie
malencontreuse, et j'ai d l'en arracher de vive force, sans quoi...

--Vous tes un impertinent, interrompit la comtesse en frappant un bon
coup de son ventail sur les doigts du colonel, qui se mit  les sucer
pour engourdir la douleur; est-ce qu'on se vante jamais de services
rendus aux dames?

--Que vous est-il donc arriv, comtesse? demanda Katia en se mlant au
groupe qui entourait les nouveaux venus.

--Vous voil, vous, petite? Tiens, vous ne frisottez plus vos cheveux
par devant? a vous allait bien pourtant.

--a me vieillissait! rpondit malicieusement Katia, ennuye de la
remarque qui attirait sur elle l'attention gnrale.

La comtesse, qui portait ses cheveux blonds friss sur le front,  la
havanaise, ne put retenir un mouvement de dpit; mais elle tait bonne
personne, du moins autant qu'on en peut juger par les apparences, et
elle se tourna vers d'autres interlocuteurs.

--Votre histoire, comtesse, votre histoire! cria-t-on de toutes parts.

--Vous la voulez? Eh bien, la voici! Figurez-vous qu'il y a deux ans, en
quittant Ouchy, o j'avais pass trois mois, je ne savais o mettre mes
meubles et mes effets; vous devez vous en souvenir que j'avais mes
meubles, chre Barbe, n'est-il pas vrai? des meubles de famille, qui me
venaient de ma mre...

--La croix de ma mre en plus grand! fit une voix moqueuse au fond du
salon.

--C'est Ratier! s'cria la comtesse en sursautant de son fauteuil; c'est
Ratier lui-mme; il n'y a pas d'homme au monde qui paisse avoir dit cela
s'il est absent.

--C'est moi-mme en effet, chre comtesse, profra Ratier en pntrant
jusqu' elle et en la saluant avec une galanterie affecte. Je suis
heureux de voir que l'air des lacs ne vous fait pas maigrir.

--C'est une faon dlicate de me dire que j'engraisse! Voyons, mauvais
sujet, asseyez-vous et coutez mon histoire.

Madame Slavsky vit d'un oeil mcontent le jeune Franais occuper la
chaise vacante auprs de sa fille, que dans son esprit elle destinait 
Rmisof. Mais aussi, pourquoi Rmisof tait-il si fort en retard?

Comme elle faisait cette rflexion, le retardataire entra, et, 
l'inexprimable surprise de la charmante Barbe, Ratier lui cda sa place
et s'en alla se poster en face, debout auprs de la chemine, d'o il
embrassait tout le cnacle d'un coup d'oeil.

--Je vous disais donc que j'avais mes meubles et que je ne savais o les
mettre en quittant Ouchy; et comme la Suisse n'est pas agrable l'hiver
et que je comptais passer six mois en Italie, j'tais fort embarrasse.
Le propritaire de ma villa me donna alors un conseil, le misrable!
Mais au fond ce n'est pas sa faute, vous allez voir. Il me dit qu'il y
avait  Genve un local spcial, une sorte de garde-meuble fdral, dont
j'ai oubli le nom pour le moment, o, moyennant une rtribution peu
considrable, on me garderait mes effets.

J'emplis donc mes malles, je fais fabriquer des caisses pour mettre les
gros meubles dmonts avec soin, et tout compte fait, je me trouve avoir
dix-sept colis de toutes formes et de toutes grandeurs. Lesdits colis
sont transports au garde-meuble, je paye un an d'avance pour plus de
scurit, et je pars pour l'Italie, dormant sur mes deux oreilles.

Seulement, continua la comtesse en promenant son regard rus sur
l'assistance, au lieu d'y rester six mois, j'y restai deux ans, si bien
que lorsque je revins en France il y a quelques semaines, et que je
cherchai  me caser quelque part, mon premier souci fut pour mes
meubles.

--Avant d'avoir une maison? demanda Rmisof, qui n'aimait pas la
comtesse et ne s'en cachait gure.

--Je me rendis donc  Genve, et je m'informai de mes dix-sept colis.
L, qu'apprends-je? O terreur! Mes dix-sept colis avaient t vendus aux
enchres, pour payer les droits de garde de la seconde anne, auxquels
je n'avais plus song du tout, je l'avoue.

Un cri d'horreur s'leva de l'assemble; enchante de son effet, la
comtesse reprit son rcit.

--Vendre pour une vingtaine de mille francs d'effets, afin d'en solder
quatre cents, le procd me parut rigoureux. Je me rendis chez un
monsieur qui, me dit-on, accueillait les rclamations de ce genre, me
promettant sinon de rentrer dans mes bibelots, au moins de me faire
rendre les dix-neuf mille six cents francs qui devaient rester de la
vente. On m'introduit dans une espce de salon d'attente, en m'invitant
 prendre patience.

Or, comme j'ai l'esprit naturellement observateur, la premire chose que
je fais dans un appartement o je m'ennuie, c'est d'examiner tout ce qui
m'environne. Au bout d'une minute, j'avais parcouru le journal de
Genve, je porte les yeux sur les rideaux qui ornaient les fentres et
les portes, et je les trouve trs-jolis. C'tait une toffe de laine
verte et noire, broche de soie jaune d'or, en ramages fort lgants; il
me semblait avoir vu ces rideaux-l quelque part... je m'approche.

--C'est tonnant, me dis-je, comme ces rideaux ressemblent  ceux que
j'avais dans ma salle  manger d'Ouchy!

Je les touche... mme paisseur, mme doublure et, chose plus tonnante!
mme prcaution de les doubler de molleton entre l'toffe et la
doublure, afin de prserver des courants d'air.

Les assistants bahis coutaient, suspendus aux lvres de la comtesse.
Ratier n'coutait pas; il regardait du coin de l'oeil Rmisof, qui
n'coutait pas non plus, et qui profitait de son coin isol derrire les
autres pour glisser mille fadeurs  Katia, sa voisine. Celle-ci, un peu
ple, les lvres entrouvertes par un sourire de commande, attendait avec
inquitude chaque nouvelle phrase de son insipide poursuivant; il en
cotait  sa nature primesautire djouer un rle, de n'agir pas avec
franchise: de temps  autre, elle glissait un regard vers Ratier, mais
ce regard n'osait monter jusqu'aux yeux du jeune homme; il s'arrtait 
sa bouche, et la jeune fille trouvait dans le sourire qu'elle y
rencontrait la force de continuer son rle pnible.

--Alors, reprit la comtesse, aprs avoir joui un instant de son effet,
un trait de gnie, oui, ma foi, de gnie! me passe par la tte. Une de
mes portires avait une grande tache d'huile dans le bas, par suite de
la maladresse d'un domestique qui avait laiss tomber une lampe un soir;
je me dis:--J'en aurai le coeur net.--Je me baisse, examinant le bas des
rideaux... ils avaient t coups, tant trop hauts,--mais au troisime
essai, je retrouve le haut de ma tache d'huile! C'taient bien eux,
eux-mmes, authentiques, les rideaux de ma salle  manger d'Ouchy!

Triomphante, la comtesse parcourut son auditoire d'un regard assur. Le
gros gnral Tomine coutait en se rongeant les ongles de l'air le plus
bat, ce qui donnait des crispations  Ratier; mais il faut se soumettre
 ce que l'on ne peut empcher.

--Que ftes vous? demanda madame Slavsky, curieuse de savoir comment sa
bonne amie s'tait tire de l.

--Ce que je fis? j'allai me rasseoir, et je combinai un joli petit
discours pour attendrir le coeur de mon fonctionnaire. J'en tais  la
proraison, lorsque la porte de son cabinet s'ouvre, et entre mes
rideaux apparat un personnage sec, srieux, compass, austre,
l'honneur et la dignit mmes. Parler de mes rideaux tait plus
difficile que je ne l'avais cru; cependant, persuade, par une longue
exprience des choses de la vie, qu'il faut toujours commencer par
intresser  son affaire les gens dont on a besoin, je lui raconte mon
dpart d'Ouchy, mon emballage, mes dix-sept colis... tout  coup une
pendule sonne derrire moi, son timbre connu me fait bondir, je me
retourne, et que vois-je sur la chemine de mon fonctionnaire? ma propre
pendule, avec mes candlabres, ma garniture de chemine Louis XV!--Dans
ma confusion, je baisse les yeux: devant la chemine, parterre, gisait
ma galerie de bronze dor, assortie aux candlabres; mais ces gens-l
n'ont pas de got. Toutes ces belles choses qui faisaient si bien dans
mon grand salon d'Ouchy, blanc et or,--vous vous en souvenez, Barbe?

Barbe fit un signe d'assentiment.

--Toutes ces belles choses, grand modle, se trouvaient entasses dans
un petit cabinet de consultation, meubl en maroquin noir et en acajou
style premier empire. Je ne pus retenir une exclamation.

--Qu'avez-vous? me dit mon prpos aux rclamations de ce genre.

--Ma pendule! monsieur, c'est ma pendule! m'criai-je, prte  fondre en
larmes.

--Vraiment, madame? dit-il avec un sang-froid dont je restai abasourdie.
J'en serais aux regrets pour vous, en qui cette vue peut rveiller de
pnibles souvenirs; cette garniture de chemine, ainsi que les rideaux
que vous avez pu admirer dans la pice voisine, a t achete par ma
belle-mre lors d'une vente qui eut lieu il y a quelque temps, et elle
m'en a fait cadeau.

--Et la pelle et les pincettes, monsieur! m'criai-je au dsespoir.

Mon discours tait loin, vous comprenez! Je ne sais plus ce que je lui
dis, mais j'aurais pu lui en dire bien davantage, pour le cas qu'il en
faisait, et maintenant que j'y rflchis, je regrette de ne pas lui en
avoir dit plus long.

Voyant que tout tait inutile, je finis par lui dire: Eh bien, monsieur,
tous frais pays, cette vente a d produire un excdant
trs-considrable, puisque je ne devais que quatre cents francs 
l'administration.

--Sur ce point, je puis vous satisfaire, rpondit-il, en prenant un gros
registre dans un casier. Aprs m'avoir fait dcliner mes nom, prnoms et
mille autres choses, il mit le doigt sur un alina.

--La vente, dit-il de cette voix calme qui me faisait bouillonner de
fureur, a produit deux mille cent trente-deux francs quatre-vingts
centimes, dont il faut dduire quatre cent soixante-six francs
soixante-six centimes pour quatorze mois de garde, plus les frais de la
vente, qui se sont levs ...

--Vous plaisantez, monsieur! lui dis-je dune voix touffe par
l'indignation.

--Je ne plaisante jamais, madame; rpondit-il; il vous revient treize
cent vingt-sept francs dix centimes, que vous pouvez toucher  la caisse
sur la prsentation de ce papier.

--Mais c'est un vol! m'criai-je, je ferai un procs!

--Vous le perdrez, madame; tout s'est pass selon la lgalit la plus
scrupuleuse.

Que fallait-il faire, mes amis, je vous le demande? Un brouhaha confus
rpondit comme il convient de rpondre  ces sortes de questions.

--Je connaissais depuis longtemps une revendeuse qui demeure dans une de
ces rues qui montent, vous savez? C'est une brave femme, pour son tat,
aimable et toujours dispose  cder pour un petit bnfice les objets
qui lui tombent entre les mains, et il lui en tombe beaucoup. Je me
dcidai  aller la trouver, et je lui donnai le signalement de quelques
objets auxquels je tenais particulirement. Il y avait surtout une
tabatire que le dfunt roi Louis de Bavire avait donne  feu mon pre
pour services exceptionnels, et que je tenais  retrouver.

--Toujours la croix de ma mre! dit Ratier de sa voix sonore.

Rmisof, qui s'tait approch de Katia jusqu' marcher sur sa robe,
tressaillit et se recula involontairement. Tout le monde riait.

--Mon Dieu, monsieur, s'cria madame Slavsky, vos plaisanteries sont
parfois d'un got douteux, mais celle-ci...

--Est excellente, n'est-ce pas, madame? Je le pensais, mais votre
approbation m'est bien douce! rpondit Ratier. Eh bien, comtesse, cette
tabatire?

--J'avais dj fait une douzaine de visites infructueuses chez ma
revendeuse, sans compter les autres friperies, o de temps en temps je
retrouvais quelque objet qui m'avait appartenu, lorsque, il y a une
dizaine de jours, il faisait touffant vers midi, j'avais peut-tre fait
dj vingt courses ce matin-l, j'arrive chez ma bonne femme hors
d'haleine et mourant de soif.

--Donnez-moi un verre d'eau, pour l'amour de Dieu! lui dis-je, je n'en
puis plus.

--Oh! me rpond-elle, l'eau n'est pas saine quand on a chaud; mais je
vais vous donner une bonne tasse de caf; je viens d'en faire pour moi.
Restez l.

Elle m'installe une petite table devant sa porte, au milieu des tas de
ferraille et de chiffons, et me voil sirotant mon caf dans une tasse
de Svres brche, avec une soucoupe de Chine. Je vous jure qu'il tait
excellent! Mais pouvais-je ne pas inviter cette bonne vieille 
s'asseoir auprs de moi? Le sentiment de la reconnaissance m'y
obligeait. Il faut vous dire qu'elle est affreuse: elle porte sous une
marmotte de couleur une tignasse grise qu'elle peigne une ou deux fois
par an; avec cela, elle use les vieilles robes d'occasion trop affreuses
pour tre vendues  qui que ce soit, et un chle des Indes, qui a valu
trs cher il y a soixante-dix ans, mais qui n'a plus ni forme ni
couleur, orne sa taille paisse. Vous voyez cela d'ici! Mais un coeur
d'or! Nous prenions donc notre caf dans la rue, o personne ne passe
jamais, lorsque nous entendons le bruit d'une voiture: l'quipage
approche, tran par deux beaux chevaux et descendant au pas,  cause de
la pente qui est trs-rapide. Dans la calche, il y avait une dame qui
prend son lorgnon et me regarde.

--Eh! mais, s'cria-t-elle, c'est la comtesse Manshauschen!

C'tait notre ambassadrice, venue de Berne  Genve pour un jour afin de
faire des emplettes.

Voyez ma chance! il fallait que ce ft ce jour-l, pas un autre, et
cette minute-l, pas l'heure d'avant!

--Eh bien, me dit-elle, comtesse, quand on me dira que vous tes
difficile en fait de socit, je saurai  quoi m'en tenir.

Et elle passa en riant! Elle m'en veut, du reste depuis longtemps, je le
sais bien. Elle a d tre enchante de ma dconvenue.

--Qu'avez-vous fait? demanda une dame.

--J'ai fini mon caf, rpliqua la comtesse; que pouvais-je y faire? Et
le caf tait excellent, je vous le rpte.

--Et la tabatire de feu le roi Louis, l'avez-vous retrouve? demanda
Ratier.

--Oui, mais on voulait me la vendre trop cher. Je ne pouvais me donner
ce luxe-l. C'est alors que pour la racheter, je suis alle  Saxon...

--O elle a tout perdu! ajouta le gnral Tomine avec son gros rire. Et
si je ne l'avais pas repche, elle y restait en gage.

--Oh! non! ils m'auraient prt mon voyage de retour; on me connat aux
jeux, cela m'est dj arriv plusieurs fois!

Pendant qu'on interrogeait la comtesse sur ses motions pendant ces
diverses pripties, Ratier n'avait cess de surveiller Rmisof, qui
s'mancipait de plus en plus. Le salon ne prtant pas  une explication,
Katia avait contenu jusque-l la colre qui la dvorait, mais  la fin
elle se sentit prs d'clater, et, sous prtexte de s'occuper du th,
elle passa dans la salle  manger. Discrtement, comme un chat qui
prmdite de voler quelque chose, Rmisof entr'ouvrit la porte qu'elle
venait de refermer et se glissa  sa suite.

--Je suis tranquille, pensa Ratier, a ne va pas tre long!

Les tables de jeu s'organisrent, et la soire fut bientt aussi
brillante qu'on pouvait le dsirer, c'est--dire qu'il y avait deux
tables de quatre, une table de trois et une autre table o l'on jouait
la prfrence  cinq,  tour de rle. Ratier avait organis celle-ci, en
dpit de toute vraisemblance, afin de ne pas tre pris pendant la
demi-heure qui allait suivre, et pour arriver  ce but, il avait d
proposer de jouer beaucoup plus gros jeu qu'aux autres tables, ce qui
avait t accept avec enthousiasme.

Comme c'tait lui qui distribuait les cartes qui indiquaient l'ordre des
joueurs, il avait su s'arranger pour jouer le dernier, et fort de cette
assurance, il alla regarder les autres, se rapprochant peu  peu de la
porte de la salle  manger, qui l'attirait invinciblement. Il et
beaucoup donn pour entendre ce qui s'y passait; mais Rmisof, par
prudence, avait baiss la voix, et Katia avait la gorge trop sche pour
pouvoir parler autrement. Ratier retourna  la chemine.

--Je vous adore, disait le jeune imbcile, sans voir la rougeur honnte
de ce visage de jeune fille qui vitait ses regards de convoitise; vous
tiez mieux avec vos petits cheveux sur le front, mais vous tes
toujours dlicieuse! Je vous adore! voyons, ne faites pas la mchante!
Vous pouvez bien me permettre de vous embrasser! Les jolis visages sont
faits pour cela, que diable!

Katia allait et venait, touchant machinalement  tout ce qui se trouvait
sur le plateau du th, et cherchait au fond de son tre du courage pour
prononcer les paroles dcisives.

--Je suis riche, trs-riche, continuait Rmisof, sans se douter de
l'orage qu'il amassait sur sa tte; je vous donnerai tout ce que vous
voudrez. Aimez-vous les chevaux? Vous avez vu ces superbes btes que je
conduisais l'autre jour; ils sont doux comme des moutons; je vous les
achterai, et vous les conduiriez vous-mme.

--Monsieur, dit Katia toute ple en fixant sur lui ses yeux dilats par
la douleur et la colre, quand nous marions-nous?

Rmisof fit un petit soubresaut. Il avait bien prvu cette question,
mais sous la forme de prire, non comme une mise en demeure. Il se remit
bientt, avec cette assurance magique qui est le plus heureux privilge
de la sottise.

--Nous avons bien le temps d'y penser, dit-il en souriant; est-ce qu'on
s'occupe de pareilles choses quand on aime? Vous verrez quel joli petit
htel je louerai pour vous, rue de Lisbonne ou ailleurs!

--Monsieur, demanda encore Katia, ne pouvant en croire ses oreilles et
esprant encore que cet homme ne serait pas assez lche pour l'insulter
jusqu'au bout, avez-vous, oui ou non, l'intention de m'pouser?

Rmisof tait plutt une nature pervertie qu'une nature mauvaise; la
socit corrompue qu'il retrouvait dans toutes les grandes villes tait
pour plus de trois quarts dans les sottises qu'on lui voyait faire.
Comme beaucoup d'autres, aussi btes et pas plus mchants, il feignait
d'tre vicieux plutt qu'il ne l'tait rellement. Devant l'adjuration
de Katia, il n'eut pas le courage de faire une infamie.

--Non, dit-il, aprs un moment d'hsitation, je ne veux pas me marier.
Remarquez, mademoiselle, ajouta-t-il en voyant les sourcils de Katia se
froncer et ses lvres devenir tremblantes, remarquez que j'aurais pu
vous promettre le mariage et ne pas le tenir...

--Vous auriez t deux fois un lche, lui jeta Katia  la figure,  voix
basse, mais avec une incroyable nergie; il vous suffit de l'tre une
fois!

Rmisof, fort embarrass de sa personne, car il n'aimait pas les
tragdies, comme il en convenait tout le premier, essaya de quelques
palliatifs; mais il et fallu s'approcher de la jeune fille, et, dans
l'tat actuel des choses, il n'tait point sr de n'tre pas battu s'il
se mettait  porte de sa main.

--Mais sortez donc, monsieur, lui dit Katia, cette fois avec l'accent du
plus complet mpris, sortez donc! Vous ne savez pas seulement faire
votre retraite!

Plus bless de ce sarcasme que de l'pithte qui venait de lui tre
applique, Rmisof ouvrit la porte sans prudence, cette fois, et se
retrouva dans le salon.

Ratier, qui n'avait pas quitt sa place, s'assura d'un coup d'oeil
rapide que tout s'tait pass comme il l'avait prvu; la vue de
Catherine reste debout, ple et froide, dans la salle  manger, lui
causa une douleur aigu; mais pour le moment, il ne pouvait rien. Il se
contenta d'accorder toute son attention  Rmisof. Aprs avoir clignot
un instant au milieu du salon clair au sortir de la salle  manger
presque obscure,  peu prs comme un hibou fourvoy en plein jour,
celui-ci prit son chapeau et se dirigea vers la porte.

--Eh bien! monsieur Rmisof, lui cria madame Slavsky, si trouble
qu'elle oublia de marquer ses points, que faites-vous?

--J'ai mal  la tte, madame, et je vais me coucher, dit le jeune vaincu
en saluant tout le monde d'un geste morose; et il se retira.

Madame Slavsky aurait bien voulu savoir pourquoi il avait mal  la tte;
mais, au surplus, ce ne pouvait tre qu'une querelle d'amoureux, et pour
se remettre l'esprit en repos, elle marqua le double des points qu'elle
avait laisss passer.

Katia servit du th  tout le monde; elle tait reste ple, mais elle
n'avait pas pleur; Ratier chercha vainement  dcouvrir sur son visage
ce qui avait d se passer: elle vita ses regards et sut se faire une
contenance.

La soire s'coula comme  l'ordinaire; mais, malgr sa prcaution
louable de marquer quelques points en plus pour prvenir ses
distractions, madame Slavsky resta fort en perte, de compte  demi avec
le colonel, son partenaire. Cette dconvenue, assez dsagrable, car
elle jouait toujours le plus gros jeu possible, et la somme qu'elle
avait perdue n'tait pas une bagatelle, acheva de la mettre de mauvaise
humeur.

Pour couronner l'oeuvre de la malechance, voil que, vers onze heures,
Josia apparut, tout effar, et demanda  entretenir le colonel.

Depuis l'installation de madame Slavsky chez elle, Josia tait
tacitement banni de cet Eden  tant par mois; la bonne dame avait vent
l'amour naf et dvou du blond jeune homme pour sa fille, et cet amour
lui avait dplu. Pourquoi? Nul n'en sait rien. Certes Josia n'avait pas
la mine d'un sducteur, et toute mre lui et confi sa fille aussi bien
que son chien ou sa bourse; mais madame Slavsky avait les ides leves,
comme les lucarnes d'un cinquime tage, et non pas comme les blancs
nuages qui flottent dans le ciel quand il fait beau;--elle n'aimait pas
l'amour venu d'en bas... et elle oubliait que les anctres de Josia
avaient t rois de Pologne, tandis que les siens n'avaient jamais t
rien du tout. Mais pour l'heure Josia tait pauvre, dpendant; le peu
qu'il possdait avait t mang par le colonel, qui ne possdait rien du
tout; donc Josia tait mprisable, et son humble amour choquait madame
Slavsky, de mme que la vue d'une chenille sur une de ses coiffures de
bal en fleurs artificielles.

--Que vous faut-il? demanda brusquement l'aimable Barbe du ton le moins
aimable.

--Il faut absolument que j'entretienne le colonel, rpta Josia avec une
insistance plore.

--Eh bien, entretenez-le donc, grogna madame Slavsky en indiquant la
table de jeu o le colonel, seul avec les deux flambeaux et les btons
de craie, supputait tristement sa perte.

Josia s'approcha avec cette dfrence qui ne l'abandonnait jamais en
prsence de son patron:

--Il est venu quelqu'un  l'htel avec cette lettre, dit-il; elle tait
ouverte, d'ailleurs, et adresse  M. le colonel Marivitch, ou, en son
absence,  son secrtaire, et j'ai pris la libert de la lire.

Le colonel frona les sourcils,--non que la libert prise par Josia lui
part trop grande, mais cette lettre ne lui prsageait rien de bon. Il
la tira de l'enveloppe ouverte, et la lut lentement  voix basse.

       Cher colonel, disait cette missive malencontreuse, vous
       souvient-il que vers le nouvel an, j'eus le plaisir de vous
       avancer une somme de cinq mille francs pour parfaire le
       payement d'une dette de jeu, si je ne me trompe? Je me
       trouve aujourd'hui exactement dans la situation o vous
       tiez alors,  cette diffrence prs que l'homme avec
       lequel je viens de perdre est devenu depuis quelques heures
       mon mortel ennemi, et que si vous ne pouvez me rendre cette
       somme, je n'ai plus qu' me brler la cervelle.

Suivait la signature d'un ami du colonel--il fallait tre son ami pour
lui avoir prt cinq mille francs! Mais c'tait un ami jeune, trop jeune
mme, _green_, comme disent les Anglais, vert encore comme la jeune
verdurette et les pommes qui ne sont pas mres.

--Qui a apport cette lettre? demanda le colonel sans se dmonter. Il ne
se dmontait jamais en socit.

--Une espce de vieux domestique...

--Je sais, c'est le valet de chambre de son pre, c'est un homme de
confiance.

--Il est rest  l'htel, il attend la rponse, colonel.

--Lui avez-vous remis ce qu'il demande? fit Boleslas en levant
majestueusement ses beaux sourcils trop noirs jusqu'au milieu de son
noble front.

Josia recula d'un pas avec la commotion intrieure d'un homme qui voit
devenir fou son plus cher ami. Non, le colonel n'tait pas fou, mais il
entrait dans ses habitudes de ne pas se laisser mouvoir par les
difficults de la vie.

--Eh bien? demanda Boleslas en repliant soigneusement la lettre.

--Mais non, colonel, certainement non, je ne possde pas une somme...

D'un geste de la main le colonel carta la fin de cette phrase, fin
inutile et dplaisante  la fois. Le but de toutes ces questions avait
t de gagner le temps ncessaire  la rflexion; la rflexion ne lui
laissait pas le choix, il fallait payer immdiatement, sous peine de ne
plus oser passer sur le boulevard ni le jour ni la nuit. Ces cinq mille
francs avaient t emprunts pour vingt-quatre heures, et Boleslas les
devait depuis quatre mois!

Fourrant avec dignit sa main droite dans la poche gauche de sa
redingote, il en tira un portefeuille irrprochable et en fit sortir les
six billets qu'il venait de recevoir de sa chre Barbe. Il en choisit
un, le plus frais, qu'il remit dans le portefeuille, et tendit
majestueusement les autres au secrtaire stupfait, qui n'osait y
toucher de peur de les voir se changer en feuilles sches.

--Assurez-vous, Josia, que cet homme est bien le vieux valet de chambre
de son pre, demandez-lui son nom et son adresse: il se nomme Gatan et
doit demeurer rue du Mont-Thabor, je ne sais plus le numro, mais cela
ne fait rien. Faites-vous donner un reu; allez!

D'un geste pique il congdia Josia, qui ne pouvait encore s'expliquer
deux mystres: premirement comment son matre se trouvait en possession
de ces billets, et secondement comment, les ayant en sa possession, il
s'en tait dfait avec tant d'aisance.

--Eh bien, chevalier de la Triste-Pelure, dit  Josia Ratier, qui avait
gagn toute la soire, que vous arrivent-il?

--Je n'y comprends rien! rien du tout! murmura le jeune homme en
s'esquivant, mais je suis attendu...

--Un moment, je sors avec vous.

Pendant que Josia mettait les billets en lieu sr, Ratier prit
crmonieusement cong des assistants, serra nergiquement la main de
Catherine sans avoir seulement l'air d'y toucher, et rejoignit le
secrlaire dans l'escalier.

--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-l? demanda-t-il quand ils
furent dans la rue.

--C'est une affaire bien dsagrable, mais le colonel a remde  tout.
Il est extraordinaire! je vous assure que je ne connais personne d'aussi
extraordinaire.

--Moi non plus! dit Ratier.

Josia le regarda d'un air incrdule.

--Positivement, rpta nergiquement Ratier, je ne connais personne
d'aussi extraordinaire. Qua-t-il fait cette fois?

Josia lui raconta l'histoire de la lettre.

--Quel malin, tout de mme! dit Ratier d'un ton qui indiquait une
admiration profonde.

--Le colonel?

--Non, l'autre! Il a trouv un moyen de se faire rendre son argent! Il
est fort comme un Turc, ce gaillard-l,--c'est--dire il est plus fort
que tous les Turcs.--Va-t-il rire! Je voudrais y tre pour voir a!

Josia s'arrta court.

--Comment, vous ne croyez pas  cette perte au jeu!

--C'est--dire, Josia de la Tendre-Figure, que je suis moralement
certain que c'est une... dirai-je une carotte? Non, le mot n'est pas
assez noble; c'est une mystification de la plus belle venue!

Josia avait une grande confiance dans le gnie de Ratier, que jamais
encore il n'avait trouv en dfaut. Il musa un moment, puis dit:

--Je ferais peut-tre bien de reporter cet argent au colonel et de
l'avertir...

--Gardez-vous-en bien, mon ami; cet argent, quelle qu'en soit la source
impure, va se purifier en rentrant dans les mains de son lgitime
propritaire: rendez  Csar, etc. Allez, colombe de l'arche, allez
remplir votre mission pacificatrice. Je vous accompagne jusqu' l'htel.

Les deux jeunes gens marchrent de conserve pendant un moment sans rien
dire. Comme ils tournaient le coin de la Madeleine, Josia poussa un
profond soupir.

--N'est-ce pas? lui dit Ratier.

--Comme elle tait ple, ce soir! Vous qui l'avez vue plus longtemps,
dites-moi, est-ce qu'il lui serait arriv quelque chose?

--Je ne sais, rpliqua notre ami. Une seconde de rflexion lui prouva
qu'il serait prudent de prvenir Josia, car, en un moment de ncessit,
son secours pouvait tre prcieux.--Cela se pourrait bien, car elle n'a
rien dit Se toute la soire.

--Mon Dieu! murmura le secrtaire avec un geste d'angoisse, qui est-ce
qui peut avoir le coeur de faire de la peine  cet ange du ciel?

--Ce n'est pas moi, Josia. Je vous certifie que ce n'est pas moi... et
puis, les jeunes filles, n'est-ce pas? c'est sujet  prendre du chagrin
inutilement!

Josia ne connaissait pas les jeunes filles et ne pouvait pas rpondre;
Ratier continua:

--Si elle avait du chagrin, feriez-vous quelque chose pour la consoler?

--Tout, Ratier, tout ce qu'on voudra... Vous a-t-elle dit...?

--Elle ne m'a rien dit du tout, mais on ne sait pas...

--Tout, absolument tout, qu'elle use de moi comme d'un chien, d'un
cheval, d'un domestique... si je puis lui tre utile, je lui en saurai
gr toute ma vie!

--Sans rcompense!

--Une rcompense  moi? Puisque je vous dis que je lui en saurai gr.

Ratier arrta Josia sous les arbres qui entourent la Madeleine, et lui
donna une vigoureuse poigne de main.

--C'est entendu, camarade! Et je ne l'oublierai pas, ni elle non plus.

Le coeur trop plein, Josia continua  marcher vers l'htel de Bade, et
ils n'changrent plus que des paroles insignifiantes.

--C'est gal, pensait Ratier, je voudrais bien savoir ce qu'elle a dit 
cet animal de Rmisof. Il avait l'air bien petit garon. Quel hourvari
cela va faire! Et le colonel qui n'a plus le sou! Nous allons voir
quelque chose de drle.

Le lendemain, ds l'aube, c'est--dire vers onze heures du matin, Ratier
frappait  la porte de Rmisof, qu'il trouva en chemise de soie bleu
clair, en pantalon de peau de daim  sous-pieds, prt  se livrer  ses
ablutions matinales.

--Je suis venu de trop bonne heure, lui dit le jeune Franais en
s'asseyant tranquillement dans le meilleur fauteuil. Je vous drange?

--Il y a quelqu'un qui est venu avant vous, rpliqua Rmisof avec sa
grce habituelle, et c'est celui-l qui est venu trop tt. Aussi je l'ai
envoy au diable de tout mon coeur! et je lui ai dit!

--Tant mieux, pensa Ratier, il n'en restera pas pour moi!--Peut-on
savoir le nom du malheureux qui a encouru votre disgrce?

--a ne peut pas tre un autre que le colonel! grogna Rmisof.

--Comment! le colonel s'est lev si matin? Cela ne se peut pas!

--C'tait pourtant lui-mme, en chair et en os; et mme en teinture!
ajouta Rmisof, se consolant de ses disgrces par la pense qu'il avait
bien de l'esprit.

Ratier approuva fort la teinture, puis glissa cauteleusement:

--Il fallait qu'il et bien besoin de vous!

--Ah! oui! il en avait besoin! Mais je l'ai remball comme il faut!
Figurez-vous qu'il est venu tout gentiment, au saut du lit,
m'emprunter... Combien pensez-vous?

--Cent cus, dit Ratier, allong dans son fauteuil.

--Vingt mille francs! hurla Rmisof sur un ton qui de ces vingt mule en
faisait au moins quarante. Vingt mille francs! Il faut tre fou pour
avoir des ides pareilles,--et je le lui ai dit.

--Malheureux! fit Ratier, que tout ceci intressait extrmement, mais
vous allez vous brouiller avec la famille Slavsky!

--Je m'en moque bien! dit Rmisof en se promenant furieusement par la
chambre et brandissant l'ponge avec laquelle il allait se laver le
museau, je m'en moque bien des Slavsky, tous tant qu'ils sont!

--Et la jolie Catherine?

--La jolie Catherine est une pronnelle! voil mon opinion sur son
compte! rpliqua Rmisof, et, pour se calmer, il s'administra une douche
sur la nuque avec ladite ponge et beaucoup d'eau.

--Vous m'tonnez! reprit Ratier, quand la douche eut suivi son cours et
que Rmisof rafrachi eut pris l'essuie-main pour s'ponger. Je la
croyais bonne petite fille!

--Elle est joliment madre, allez! Elle veut qu'on l'pouse! Je ne me
chauffe pas de ce bois-l, moi! Ce bois, hein! Ratier, c'est gentil!

Et plus ravi que jamais de la dlicatesse de son esprit, Rmisof, dj
calm par l'eau frache, montra ses dents jaunes et rit de tout son
coeur.

Ratier rit aussi  gorge dploye; dcidment Rmisof tait amusant, 
petites doses, et puis Catherine ne devait pas l'avoir mnag, pour
qu'il lui qardt tant de rancune.

--Alors, reprit le jeune Franais, elle n'a pas t gentille?

--Puisqu'elle veut qu'on l'pouse! Et puis de grands mots, de grandes
phrases... je dteste les belles parleuses, moi, d'abord!

--Vous y renoncez?

--Parbleu! Perdre mon argent et recevoir des sottises, ce n'est pas la
peine! Il ne manque pas  Paris de femmes aussi belles et plus aimables!

--C'est joliment bien pens! approuva Ratier. Et le colonel, qu'a-t-il
dit?

--Il dit qu'il est perdu, qu'il ne sait o donner de la tte. C'est bien
fait! a lui apprendra.

Rmisof jeta son essuie-main au large avec un geste de ddain superbe.

--N'est-ce pas, dit-il, que c'est joli, les chemises de soie?

--Bleu clair surtout, rpondit Ratier; moi, si j'tais riche comme vous,
je ferais broder une guirlande de fleurs au col, sur la poitrine et aux
poignets!

--Des fleurs? demanda Rmisof.

--Oui, des roses en soie de plusieurs couleurs, ou en chenille...
peut-tre qu'en chenille ce serait plus joli... pensez-y; ce serait une
nouveaut: a ferait peut-tre une rvolution dans le monde des chemises
de nuit.

--Peut-tre, fit Rmisof en rvant; j'en confrerai avec mon chemisier.
Jusqu' prsent, j'y ai vu broder de petits coqs, mais pas de fleurs...
On y brode aussi des cygnes...

--Des oies, corrigea Ratier. Rmisof le regarda un peu surpris... Oui,
des oies, continua le jeune homme; des cygnes n'auraient pas le cou si
court.

Rmisof, qui n'avait pas le cou long, resta profondment absorb pendant
un moment, puis il se remit  sa toilette, et Ratier s'en alla
contempler d'autres soucis.

Ceux qui l'intressaient le plus pour le moment taient sans contredit
ceux de Boleslas. Dans quel tat pouvait bien tre Boleslas?

A peine entr dans la chambre de cet infortun, il sut  quoi s'en
tenir.

Plong dans le grand fauteuil, ananti jusqu' rentrer dans le
capitonnage du meuble, le colonel mditait tristement; assis en face de
lui sur le bord d'une chaise, Josia rcapitulait sur un carnet les noms
de tous ceux qui auraient pu, en d'autres circonstances, prter de
l'argent  son patron, mais qui, depuis l'_Aurochs_, taient devenus
inabordables.

--Ah! Ratier! s'cria le spculateur malchanceux, vous voil? Bien sr
vous allez encore nous tirer de peine!

--C'est assez mon habitude, rpliqua modestement Ratier. Que vous
faut-il pour l'instant?

Boleslas raconta son aventure: argent obtenu (mais il ne dit pas que
c'tait de Barbe), rclam, rendu, demand  Rmisof, refus... Toute
l'odysse de ces vingt-quatre heures y passa, dans le langage diffus qui
caractrisait le colonel. Ratier l'couta sans sourciller.

--Eh bien? dit-il lorsque le rcit fut termin et que Josia plor eut
lev ses bons yeux faence sur lui, afin de le prendre  tmoin de
l'horreur de la situation.

--Eh bien, quoi? demanda Boleslas.

--Eh bien, qu'allez-vous faire?

--C'est prcisment ce que je me demande! s'cria le malheureux.

Une ide lumineuse traversa le cerveau de Ratier; Boleslas, qui
l'examinait attentivement, la saisit au vol sur son visage et se figura
que notre ami allait lui prter de l'argent.

--Vous tes un si brave garon! s'cria le Polonais dans son ardeur
dithyrambique; il n'y a jamais eu de meilleur garon que vous! Je vois 
votre physionomie que vous avez un moyen de nous tirer de peine. Parlez,
cher ami, parlez, ajouta-t-il en se levant, non sans difficult, pour
venir presser les mains de son sauveur; vous avez le moyen de faire une
seconde fortune, avez-vous dit? Ne craignez pas de me le confier. Votre
secret sera entre bonnes mains!

--Je n'en doute pas, rpondit Ratier de bonne humeur, vos mains sont
excellentes, Dieu me garde d'en mdire, aprs tout l'argent qui a pass
au travers! Mais le moyen auquel je faisais allusion l'autre jour n'a
d'effet que pour moi seul, je crois vous l'avoir dit.

Le colonel laissa retomber ses bras, avec ses mains au bout, et Josia
leva ses regards plus haut que la tte de Ratier, vers le ciel d'o il
attendait dsormais son unique secours.

--Mais, reprit le jeune homme, j'ai encore un moyen, un troisime, et
celui-l, colonel, je vous en fais cadeau.

Les mains du colonel remontrent immdiatement vers celles de son jeune
ami, et les regards de Josia redescendirent de la corniche sur des
objets plus terrestres.

--Avez-vous voyag en chemin de fer, colonel, commena Ratier, sur la
ligne de Rouen?

--Je crois.... je ne sais... j'ai t  Trouville, rpliqua le colonel
aprs un prodigieux plongeon dans sa mmoire rcalcitrante; mais ce
n'est pas sur la ligne de Rouen...

--N'importe, reprit magistralement Ratier, c'est la mme chose;
avez-vous remarqu qu'entre Maisons et Poissy, la ligne traverse la
fort de Saint-Germain?

Le colonel n'avait rien remarqu du tout, mais il fit un signe de tte
approbatif.

--Alors, vous avez d voir, du ct de Conflans, que le sol de la fort,
presque absolument dpouill d'arbres,--ce qui, si je m'exprimais
correctement, devrait se nommer non plus le sol de la fort, mais un sol
en friche, qui fut jadis celui de la fort,--ce sol, disais-je, est
tapiss d'une herbe haute, coupante, dsagrable  l'oeil et plus encore
au toucher...

--Oui, oui, oui, oui..., fit rapidement le colonel, visiblement exaspr
par la lenteur majestueuse de ce discours.

--Eh bien, cette herbe, reprit rapidement Ratier, prenant en piti
l'impatience de sa victime, cette herbe ferait un excellent combustible;
les bestiaux n'en veulent pas, elle n'est bonne  rien, on obtiendra
pour un morceau de pain le privilge de la couper; on en ferait
fabriquer de petites pelotes qui, trempes dans une rsine quelconque,
s'enflammeraient avec la rapidit de l'clair, et nous ruinerions la
Compagnie des allumettes landaises.

--Superbe! s'cria le colonel lectris, superbe! Relier, vous tes n
spculateur!

A cet loge, Ratier ne put contenir son hilarit. Prenant par la taille
Josia qui l'coutait encore, la bouche entrouverte, il l'entrana et lui
fit esquisser un pas lgant et rapide, aprs quoi il se planta devant
le colonel, les mains dans ses poches.

--Voil comme je suis, moi! dit-il dignement.

--Nous partagerons les bnfices, Ratier, rpliqua le colonel avec cette
noblesse sans gale qui subjuguait infailliblement Josia. Vous tes le
promoteur de cette grande entreprise... Mais qui est-ce qui obtiendra le
privilge?

--Cela n'est pas embarrassant, rpondit le jeune homme, avec vos
relations mondaines, en vous adressant  l'ambassade?...

Boleslas se gratta la nuque avec l'ongle de son petit doigt; non, il
prfrait ne pas s'adresser  l'ambassade, mais ceci encore tait une
question secondaire.

La difficult premire tait de se procurer de l'argent, d'abord pour
sortir du mauvais pas o il se trouvait, puis pour exploiter
l'entreprise.

--N'auriez-vous pas quelque argent comptant? demanda-t-il timidement au
bienfaiteur qui venait de lui offrir de si brillantes perspectives,
aussi neuves qu'une pice d'or frache moulue de la Monnaie.

--J'ai encore les Boliviens, rpliqua gracieusement Ratier, tout  votre
service.

Boleslas, sans les mpriser, n'avait pas une confiance illimite dans
les Boliviens et s'en expliqua avec tous les mnagements qui leur
taient dus, car, enfin, ils pouvaient peut-tre servir si l'on ne
trouvait pas mieux, mais il prfrait autre chose.

--Je n'ai qu'une ide, en ce cas, reprit Ratier, sans se montrer bless
de l'opinion du colonel sur ses actions; cette ide est toute  votre
service comme les Boliviens. Je pense qu'en runissant tout ce que je
possde, j'arriverais  parfaire la somme ncessaire pour aller ....

--A...?

--A Saxon! jeta triomphalement Ratier au nez de Boleslas bloui.

--Saxon! Mais c'est vrai! Mais c'est lmentaire! Comment n'y ai-je pas
pens plus tt?

Le colonel fourra ses deux mains dans les poches de son pantalon et se
mit  arpenter fivreusement la chambre.

--Saxon... la dernire fois que j'y fus, la noire a pass dix-sept
fois... Il faut toujours jouer sur la noire...

--Quand elle passe dix-sept fois, fit observer Ratier.

--Oui;--il y a des joueurs superstitieux qui craignent la noire et qui
jouent toujours sur la rouge,--c'est une erreur; il y en a aussi qui
craignent le nombre treize: c'est une autre erreur; le nombre treize
peut gagner; il y a mme eu des sries remarquables sur ce nombre...
Quand partons-nous?

--Ce soir, si vous voulez, rpondit Ratier; nous arriverons demain vers
deux heures, vous jouerez toute l'aprs-midi, et nous repartirons aprs
dner.

--Aprs dner! gmit le colonel, un seul jour! et pas complet encore!

--Un seul jour! et pas complet! profra svrement Ratier; je ne suis
pas riche, et la vie est chre l-bas; et puis vous savez qu'on ne fait
pas crdit, et de plus l'htel est abominable! Ce n'est ni un htel ni
une auberge, c'est pis qu'un garni  la nuit! Les serviettes de toilette
ont toujours servi plusieurs fois avant de tomber dans vos mains!

Le colonel baissa la tte; ce dernier argument le trouvait sans
rplique.

--D'ailleurs, reprit Ratier, si vous avez perdu, il n'y a rien  faire,
et le plus sage est de revenir; si vous avez gagn, prenez garde de
rester. Vous savez qu'on reperd tout dans ces cas-l.

--Pas toujours, implora le colonel.

Mais Ratier fut inexorable.

--Toujours, rpliqua-t-il d'un ton svre. Boleslas n'osa plus lutter.

--Combien avez-vous? reprit le jeune homme.

--Mille francs.

--C'est bon, vous les jouerez; je me charge de vous conduire et de vous
ramener. Nous laissons Josia ici.

--Pourquoi? demanda le colonel.

--Il ne joue pas... Ce serait une bouche inutile dans une ville
assige!

--Mais, insista le colonel, puisqu'il n'a jamais jou... dans une
circonstance grave comme celle-ci, il serait bon de remmener, nous le
ferions jouer, et il gagnerait. Vous savez bien qu'on gagne toujours la
premire fois!

--J'ai perdu deux cents louis sur ce prcepte-l, le premier jour o
j'ai franchi le seuil de ce lieu de perdition,--sans calembour,--dit
Ratier. Laissez Josia tranquille; d'ailleurs, nous aurons un nophyte.

--Qui donc? demanda le colonel, curieux comme un respectable concierge.

--Je n'en sais rien; il y en a toujours l-bas; c'est comme les tmoins
pour mariage  la porte des mairies; seulement a cote un peu plus
cher, mais il faut que tout le monde vive.

--Soit, dit le colonel. Alors partons ce soir. Quel dommage qu'on ne
puisse pas partir tout de suite! Il y a un train  trois heures cinq
pour Pontarlier, mais c'est bientt, nous ne serions pas prts!

--Verrez-vous madame Slavsky avant de partir? demanda Ratier sur le
seuil de la porte.

--Naturellement! Je ne puis m'absenter sans...

--Sans sa permission, conclut irrvrencieusement Ratier.

Le colonel avait envie de lui faire les gros yeux; mais comme il payait
le voyage, les gros yeux furent remis  une autre fois, et Ratier s'en
alla sans encombre.

Au lieu de retourner chez lui, comme il tait naturel, notre ami se
dirigea vers l'htel du Louvre. Il n'avait pas quitt Rmisof depuis
assez longtemps pour supposer que celui-ci et termin sa toilette et
son djeuner. En effet, il le trouva dans la salle  manger en train de
faire damner les garons par ses exigences. Une bouteille de vin
vnrable,--du moins  en juger par l'tiquette,--couche comme un bb
dans sa petite voiture d'osier, tait le prtexte de ses rcriminations.

--Du vin  seize francs la bouteille, et ils l'ont secou! Il ne vaut
plus rien! dit-il en prenant Ratier pour confident de ses dolances.

--Peut-tre ne valait-il rien auparavant, risqua celui-ci; en ce cas la
faute des garons serait beaucoup moins grave!

Rmisof le regarda d'un air de doute. Il n'tait pas convaincu, mais que
pouvait-il rpondre?

--En voulez vous un verre? dit-il  son visiteur.

--Puisqu'il ne vaut rien, il faut bien vous aider  le boire, rpliqua
Ratier, achevant tout haut la pense de son hte. Je vous remercie tout
de mme; par la mme occasion je djeunerai, car j'ai eu tant  faire
depuis ce matin que je suis encore  jeun.

Il se fit servir  djeuner, et, en attendant sa ctelette, il
s'approcha de Rmisof.

--Savez-vous une nouvelle? lui dit-il mystrieusement.

Comme on fait toujours en rponse  cette question, Rmisof indiqua par
un signe qu'il ne savait de quelle nouvelle on voulait lui parler.

--Les dames Slavsky vont  Saxon. Elles partent par le train de deux
heures et demie.

--Qu'est-ce que a me fait? grogna Rmisof, en regardant de travers
l'innocente bouteille dans son fallacieux berceau d'osier.

--Vous n'tes gure srieux dans vos affaires de coeur, rpliqua
vertement Ratier. Est-ce ainsi que l'on jette le manche aprs la cogne?
Vous ne comprenez donc pas tout le parti que vous pouvez tirer d'une
semblable occasion?

Rmisof ne comprenait pas, c'tait clair; aussi Ratier continua:

--Elles sont joueuses comme les cartes, n'est-ce pas? Eh bien, vous
allez l-bas, vous vous trouvez  point nomm au moment o elles
perdent, car on en perd toujours; vous prtez quelques louis, et vous
entrez en grce aussitt. C'est--dire que personne ne peut plus rien
vous refuser!

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, murmura Rmisof. Mais s'il leur
faut beaucoup d'argent...

--On n'en a pas! Du moins on dit qu'on n'en a pas! Mon Dieu, tes-vous
naf! Moi qui vous croyais si rou!

--Je feins d'tre naf! rpliqua Rmisof, piqu au vif. C'est une
feinte, mon cher. Croyez-vous que je n'en sache pas aussi long que vous?

--Ah! fit Ratier avec respect. En ce cas je ne puis vous admirer assez,
car vous cachez joliment bien votre jeu. Etes-vous fort! Qui s'en serait
dout?

Rmisof sourit d'un air de supriorit et versa  son visiteur un second
verre du prcieux vin, pour le rcompenser de sa dfrence.

--Alors, c'est dit; nous partons ce soir?

--Vous y allez aussi? demanda Rmisof branl.

--Parbleu! si vous y allez, je vous suivrai! Je suis curieux de voir
comment vous manoeuvrerez... J'ai dans l'ide que vous manquerez votre
affaire!...

--En ce cas, mon cher,  huit heures,  la gare de Lyon! dit Rmisof en
jetant sa serviette sur la table, de l'air dont il et jet le mouchoir
 tout un srail.

Il prit son chapeau, adressa un geste protecteur  Ratier, et sortit.

--Et de deux! dit celui-ci en le regardant disparatre. J'emmne Rmisof
et je laisse Josia... Catherine sera bien garde.

Il se brla avec sa demi-tasse et s'en alla lestement chez lui, enchant
de tout et de tous, ainsi qu'il appartenait  son heureuse nature.

Pendant ce temps, le colonel, sans se proccuper comme Ratier de la
vulgaire ncessit de djeuner, avait couru chez sa belle amie, et,
ainsi qu'on pouvait le prvoir, il tait tomb au milieu d'une scne de
famille.

La veille au soir, dj, madame Slavsky avait interrog sa fille sur les
motifs du dpart inopin de Rmisof, mais elle avait rencontr une
rsistance invincible. Ni menaces, ni larmes, ni colre n'avaient pu
tirer de Catherine la moindre explication relative  cet incident. La
jeune fille, froisse dans sa dignit, dans son honneur mme, ne voulait
pas s'exposer  voir ridiculiser par sa mre les sentiments qui
primaient alors tout pour elle.

Elle savait fort bien que si elle racontait la scne de la veille, telle
qu'elle s'tait passe, sa maman l'accuserait d'inconvenance en poussant
les hauts cris, et toute meurtrie encore en son me du coup qu'elle
venait de recevoir, elle avait voulu se donner le temps de la rflexion
et se prparer  la lutte.

En effet, aprs avoir bien tempt contre l'obstination et le dtestable
caractre de sa fille, madame Slavsky, d'ailleurs trs-fatigue de sa
soire, tait alle se coucher en faisant claquer les portes de toutes
ses forces. Miss Amroth, puise par le travail de servante qu'elle
avait fait, dormait d'un lourd sommeil depuis une heure; Katia se trouva
donc seule vers deux heures du matin, et put repasser dans sa tte
l'vnement de la soire.

Ratier avait bien jug: Rmisof n'tait pas l'honnte garon un peu bte
et trs-fat qu'elle avait pens un moment pouvoir pouser, le cas
chant. A prsent qu'il s'tait dmasqu, elle frissonnait au souvenir
de son indiffrence de la veille. Elle avait vcu quinze jours dans
cette douce quitude, se laissant bercer par l'ide plus ou moins
agrable d'pouser un homme riche et sot, qui la laisserait matresse de
sa vie et lui donnerait le luxe dont elle avait besoin... Mais le moment
du rveil venu, la vrit se faisait jour tout  coup, et cette vrit,
c'est que si Rmisof avait t un honnte garon, elle, Katia, se serait
vendue  un homme qu'elle n'aimait pas pour les chevaux, les voitures et
les toilettes qui constituent la vie en grand.

Cette ide une fois entre dans son cerveau, elle eut beau se dfendre
contre elle, se persuader qu'il n'en tait pas ainsi, la vrit
clatante prenait toujours le dessus sur les expdients de sa petite
exprience mondaine. Tout le monde fait de mme! se disait-elle pour
s'excuser;--mais elle sentait pourtant bien que tout le monde absolument
ne fait pas de mme, et que ceux qui le font ont tort.

--Qu'aurait pens Ratier? se demanda-t-elle soudain.

Une vive rougeur envahit son visage, quoiqu'elle ft seule et dans
l'obscurit.

Ratier aurait pens que c'tait fort mal d'pouser un homme qn'on
n'estime pas; c'tait clair!

--Cela ne le regarde pas! rpliqua vivement Katia  cette riposte de sa
conscience.

Il lui sembla en ce moment que la figure, srieuse contre l'habitude, du
jeune homme devenu depuis si peu son ami, se levait devant elle pour lui
dire comme la veille:

--Je vous demande pardon, mademoiselle, cela me regarde... et elle n'osa
pas rpliquer.

--Que pensera-t-il? se demanda-t-elle alors. Il sera bien content, se
rpondit-elle; et une seconde rougeur, plus vive, plus inexplicable que
la premire, vint envahir jusqu' son cou; mais celle-ci n'ai ait rien
de pnible, et peu aprs Katia s'endormit en pensant qu'aprs tout, elle
avait deux amis, Ratier et madame d'Haupelles.

Mais le lendemain! ce lendemain invitable vint, quoique fort tard,  la
vrit, car madame Slavsky se leva  onze heures. Ds qu'elle eut pass
un peignoir, Katia fut mande dans sa chambre, et la scne de la veille
recommena.

--Quelle impertinence avez-vous dite  ce jeune homme, pour qu'il s'en
aille ainsi sans motif?

--Ce n'est pas moi qui ai dit des impertinences! rpondait opinitrement
Katia.

--Mais que vous a-t-il dit? Un jeune homme qui fait la cour  une jeune
fille peut bien se permettre quelques taquineries! Il faut tre folle
pour en prendre ombrage!

--Maman! dit tout  coup Katia, aprs une demi-heure de dispute,
tes-vous sre que ce monsieur et l'intention de m'pouser?

Les bras tombrent  madame Slavsky, et elle se mit dans une colre
d'autant plus violente qu'en effet elle se demanda, pour la premire
fois de la vie, si Rmisof avait eu l'intention d'pouser sa fille.

--J'espre bien, lui dit-elle, que vous n'avez pas eu l'effronterie de
lui adresser une semblable question?

--C'est prcisment ce que j'ai fait! rpondit firement Catherine,
rouge de honte, mais rsolue  tout supporter. La vie d'expdients, de
tergiversations et de mensonges que jusque-l sa frivolit lui avait
fait aisment accepter lui devenait tout  coup intolrable.

--Vous l'avez fait! s'cria Barbe au dsespoir. Mon Dieu! comment ai-je
pu mriter d'avoir une fille semblable!

Le lecteur, s'il veut bien fouiller dans ses souvenirs, remarquera que
ce sont prcisment les gens qui se sont le plus mal conduits, qui ont
donn les plus dplorables exemples, qui ont men la vie la moins
recommandable, qui tombent le plus facilement des nues lorsqu'ils
trouvent autour d'eux quelque chose qui leur dplat. Au nom du sens
moral, dont ils sont dpourvus, de la vertu qu'ils n'ont jamais
pratique, de la religion dont ils n'ont cure, de la soumission aux
suprieurs dont ils font leurs gorges chaudes tout le long du jour, ils
se prcipitent  bras raccourci sur le malheureux qui les gne, et
prennent le ciel  tmoin de leur infortune.

--Maman, rpta Katia, je suis sre qu'il ne voulait pas m'pouser.

--Mais o allez-vous prendre des ides pareilles? Est-ce qu'une jeune
fille peut seulement se permettre de supposer qu'on lui fait la cour
sans dsir de l'pouser? Mais c'est le comble de l'immoralit! O
avez-vous pris de semblables prceptes?

C'est en ce moment que le colonel sonna. Barbe, si chauffe qu'elle ft
de la dispute, envoya Katia au salon pour recevoir pendant qu'elle
achevait sa toilette; personne ne l'avait jamais vue recevoir Boleslas
autrement qu'habille de pied en cap, comme pour une visite officielle,
et c'est l ce qui lui donnait son autorit en matire morale.

Le colonel tait trop plein de son sujet pour remarquer l'animation des
traits de Catherine: il se laissa tomber dans un fauteuil, en
choisissant le plus moelleux, et s'absorba dans les combinaisons
fatidiques d'une martingale nouvelle et prodigieuse. Si celle-l ne
russissait pas, il n'avait plus qu' dserter la scne des jeux; sa
veille rputation de joueur mrite devenait un hochet inutile dans ses
mains dfaillantes.

--Qu'est-ce qu'il y a encore? lui demanda Barbe d'un ton bourru en
entrant dans le salon avec un frou-frou de soie et de balayeuses
empeses.

--Il y a, ma chre et respectable amie, rpondit Boleslas en s'inclinant
sur la main de Barbe, que j'ai t oblig de payer 5,000. fr. sur 6,000
que vous m'avez remis hier, et que ce matin j'tais absolument sans
ressources...

Les yeux de madame Slavsky exprimrent toute autre chose que de la joie,
et Boleslas se hta de la rassurer; mais ses premires paroles ne furent
pas rassurantes.

--Je suis all chez Rmisof... Nous nous tions tromps sur ce jeune
homme, ma chre amie: il a t fort dsagrable, je dirai mme presque
insolent.....

--C'est Katia qui est cause de tout cela! s'cria madame Slavsky; elle a
fait hier je ne sais quelle inqualifiable sottise et nous a brouills
avec ce garon... C'est un compte qui n'est pas rgl, d'ailleurs, et
nous en reparlerons...

--Mais, reprit le colonel, au moment o je me dsesprais, la Providence
m'a envoy un secours inattendu, Ratier...

Au nom de Ratier, Barbe frona ses noirs sourcils; pour l'apaiser, le
colonel lui prit la main; il y avait longtemps que Katia s'tait retire
dans sa chambre.

--Ratier est un garon bien extraordinaire! il a des ides... ma parole
d'honneur, des ides... extraordinaires, rpta le colonel, qui ne
trouvait pas facilement ses expressions sous le coup d'une motion vive,
ou mme sans motion vive. Il m'emmne  Saxon.

--Saxon!

--Et nous partons ce soir; c'est lui qui fournit les frais de voyage,
nous jouons en socit, part  deux.

--De sorte que, si vous gagnez, il aura l moiti des bnfices? demanda
aigrement Barbe.

--Dame! ma chre amie, c'est une affaire comme une autre... puisqu'il
fournit les fonds du voyage... Je vous avoue que sans cela, il me serait
totalement impossible... J'ai bien encore un billet de mille francs,
mais il faut bien quelque chose pour jouer.

--Quand partez-vous? demanda Barbe, qui avait rflchi.

--Ce soir, huit heures, par Genve.

--C'est bon: je pars aussi; il y a un train  trois heures cinq, ligne
de Pontarlier; je serai l-bas avant vous.

--Barbe, est-ce bien possible!... s'cria le colonel enchant.

--Croyez-vous que je vais vous laisser courir tout seul les chances
d'une semblable aventure? Non, mon ami, vous savez trop bien que nos
destins sont lis.

Boleslas baisa les belles mains consolatrices de madame Slavsky.

--Mais, dit-il, voil une heure qui sonne.. Comment ferez-vous?...

--Vous savez que je voyage  l'anglaise, avec un sac gros comme le
poing;  trois heures moins cinq je serai  la gare de Lyon.

--Pourquoi pas ce soir avec nous?... insista le colonel, pour qui
l'absence de Barbe tait toujours une vritable privation. Littralement
il ne pouvait vivre loin d'elle, quoique cela lui arrivt souvent.

--Y songez-vous? Et votre monsieur Ratier, que dirait-il? Non, mon ami,
il faut savoir respecter les convenances, quand on tient  la
considration des autres. Je vous conseille de lui cacher que vous
m'avez vue...

--Je lui ai dit que je viendrais....

--C'est une faute! On ne fait jamais part de ses projets  personne. Eh
bien, dans tous les cas, ne lui parlez pas de ce voyage, et en me
rencontrant l-bas, ayez l'air tonn. Au revoir, mon ami.

--Vous me renvoyez? fit piteusement le colonel.

--Sans cela, je manquerais le train; adieu.

Boleslas s'en alla triste d'tre conduit si vite, enchant de savoir
qu'il aurait l-bas son incomparable amie pour ftiche. Il prtendait
n'avoir jamais rien russi loin d'elle; c'tait vrai; mais il convient
d'ajouter que tout ce qu'il tentait lorsqu'elle n'tait pas loin ne lui
russissait pas davantage.

Madame Slavsky prpara elle-mme le sac de voyage, gros comme le poing,
en effet, qui l'accompagnait dans ses courses rapides, puis elle appela
sa fille dans sa chambre.

--Je pars, dit-elle, pour vingt-quatre ou quarante-huit heures; vous
tcherez de ne pas vous livrer  de nouvelles inconvenances. Si vous
aviez fait ce qu'il faut pour me satisfaire, je vous aurais emmene;
mais votre punition sera de rester ici.

Katia n'avait pas l'air assez punie; la mre ajouta une aggravation de
peine.

--Je vais  Saxon, dit-elle.

Katia faillit s'crier: Oh! maman, emmenez-moi! car c'tait un bon
cheval de bataille, prt  piaffer  l'odeur de la poudre; mais elle
tait en disgrce, et son orgueil l'empcha de rien demander.

--Je vous recommande la plus grande circonspection dans votre conduite;
vous ne quitterez pas miss Amroth. Voici vingt francs pour vos dpenses;
cela vous suffira sans doute pour jusqu' mon retour.

Madame Slavsky parcourut la maison en tous sens, s'assura qu'elle
n'avait rien oubli, se fit amener une voiture et partit allgrement. A
trois heures cinq, comme elle l'avait annonc, elle quittait Paris.

De son ct, Ratier avait fait des prparatifs de dpart; aprs avoir
pris une certaine somme dans le fameux tiroir, il s'tait livr  une
orgie de vocalises devant son petit piano, toujours soigneusement
accord, puis, au bout d'une demi-heure de cet exercice, il avait mis
une brosse  dents, deux paires de chaussettes, deux mouchoirs et une
chemise de couleur dans le sac,  peu prs aussi gros que celui de
l'aimable Barbe; et, laissant le sac sur son lit, il avait mis sa clef
dans sa poche et s'tait dirig vers les hauteurs de Montmartre.

--Il faut bien tuer le temps, se disait-il en route; et cependant le
chemin lui parut long, bien qu'il marcht vite.

Quand il arriva au chteau des Brouillards, madame Fraud cousait dans
son jardinet, en surveillant les jeux de sa fillette. Sa stupfaction
fut grande  la vue de Ratier, car il n'tait jamais venu l'aprs-midi;
il savait les heures o l'on trouvait Jacques chez lui, et les
choisissait pour ses visites.

--Oui, madame Louise, dit-il en rponse  l'exclamation de la jeune
femme, je sais trs-bien que ma conduite frise les limites de
l'inconvenance; admettons mme qu'elle les dpasse, cela m'est
profondment gal. J'ai un service  vous demander avec l'autorisation
de votre mari, et vous ferez ma commission aussi bien que moi tout au
moins. Etes-vous gens  abriter une honnte fille qui n'aurait d'autre
asile que la rue?

--Mais, vraiment, je ne sais, balbutia madame Fraud; votre demande est
si extraordinaire...

--Je vous certifie que le commissaire de la police ne s'en mlera pas;
ce serait une affaire tout  fait anodine; mais il se peut, comme il se
peut aussi qu'il n'en soit rien, qu'une brave fille, une charmante
enfant que j'estime et que... que j'aime, soit oblige de chercher une
retraite contre la poursuite de certaines gens malintentionns, un jour
ou l'autre. Lui donnerez-vous en ce cas une chambre pour passer la nuit
et de bons conseils?

--Pour les bons conseils, monsieur Ratier, vous pouvez en tre certain;
pour la chambre, il faudra demander cela  Jacques.

--Eh bien! demandez-le lui.

Madame Fraud garda un instant le silence.

--Elle n'a donc pas de mre, cette malheureuse enfant?

--C'est pour la dfendre de sa mre, que je vous l'enverrais! dit
sourdement Ratier.

La jeune femme jeta un regard sur sa petite fille, qui jouait  ses
pieds, et poussa un profond soupir.

--Jacques ne refusera pas, monsieur Ratier, dit-elle; j'en suis sre 
prsent.

--D'ailleurs, reprit le jeune homme, ce ne serait que pour vingt-quatre
heures, et j'espre ne pas avoir besoin de vous dranger. Je suis venu
parce qu'il faut tout prvoir. Je quitte Paris pour un jour ou deux,
avec des... il n'osa dire amis... des gens que je connais.

--Et la jeune fille? demanda timidement madame Fraud.

--Elle reste ici; c'est prcisment parce que je n'y serai pas que je
suis venu vous parler d'elle.

La jeune mre regarda Ratier avec inquitude et n'osait lui adresser une
question qui lui brlait les lvres.

--C'est une trangre, dit-il en rponse  cette interrogation muette;
elle est bien  plaindre, allez...

--Et vous... vous l'aimez?

--Comme un frre, rpondit brusquement le jeune homme en se levant; elle
fera un riche mariage, elle aime la fortune, et elle y est habitue,
mais elle est trs-bonne enfant. Adieu et merci; je reviendrai
aprs-demain soir.

Il s'en retourna plus libre d'esprit, laissant la bonne madame Fraud
trs-effraye de la responsabilit qu'elle avait prise; sa curiosit lui
faisait dsirer que la jeune inconnue et besoin de sa protection, et en
mme temps elle craignait quelque complication fcheuse. Elle eut de
quoi rflchir jusqu'au soir.

Pendant que Ratier cheminait vers son logis, l'ide lui vint de
s'informer si ses plans avaient russi. L'entreprise qu'il avait conue
tait assurment hasardeuse: faire quitter Paris  madame Slavsky, 
heure dite, sans se mler directement de ses affaires, tait une chose
problmatique. Il suffisait que Barbe et la migraine, ou que le colonel
se ft attard, pour que tout s'en allt  vau-l'eau.

Mais Ratier connaissait tant soit peu le coeur humain, et spcialement
celui des gens qui l'amusaient et qu'il tudiait plus particulirement;
il savait que Saxon tait un mot magique auquel Barbe ne rsistait pas;
il savait aussi que le colonel ne dciderait rien sans l'avoir
consulte, et que par consquent, pour chapper aux angoisses de
l'indcision, il la consulterait sur-le-champ. Aussi, tirant sa montre
qu'il portait ce jour-l, il se dit tranquillement:

--Trois heures et demie: la chre madame Slavsky doit passer comme une
flche devant Brunoy; allons voir un peu ce qui en est.

Il se dirigea vers la rue de Miromesnil et demanda  la concierge:

--Madame Slavsky, s'il vous plat?

--Elle vient de sortir, monsieur, il y a une heure  peu prs.
Mademoiselle est en haut.

--Je vous remercie, dit Ratier en retirant sa tte de la petite fentre.
Il resta un moment indcis. Certes, il avait grande envie de voir
Catherine, mais un sentiment de dlicatesse assurment trs-nouveau lui
interdisait de profiter de l'absence de sa mre.

Aprs avoir balanc quelques instants, il se dcida pour un moyen terme,
et crivit au crayon sur une carte:

En cas de ncessit urgente, aller de ma part  Montmartre, chteau des
Brouillards, rue Girardon; demander madame Fraud.

Il signa d'un R et glissa cette carte dans une enveloppe, achete chez
le premier papetier; il crivit pour adresse: A Madame ou Mademoiselle
Slavsky, press; et fit porter ce message par un commissionnaire qu'il
suivit.

Pendant qu'il oprait cette manoeuvre, il n'avait pas quitt les
environs de la maison o demeurait la jeune fille, et s'tait assur
que, madame Slavsky n'tant pas revenue, son billet irait droit  son
adresse.

En effet, le commissionnaire reparut au bout d'un moment.

--Eh bien? demanda Ratier.

--La dame tait sortie, rpondit l'homme; c'est la demoiselle qui l'a
reu. Il n'y a pas de rponse.

--Parbleu! rpliqua Ratier, vous croyez peut-tre me rapprendre!

Il tourna le dos au mdaill stupfait et s'en alla joyeusement chez
lui. Une demi-heure aprs, il gravissait l'escalier du colonel en
chantonnant le plus allgrement du monde.

Le colonel tait sorti, et Josia faisait la malle de son patron; cette
malle tait une valise, trs-bien amnage pour les dplacements
rapides. De petits compartiments capitonns prtaient leur asile
protecteur  tous les flacons imaginables, ainsi qu'au peigne-teinture,
aux btons de cosmtique, aux petits pots d'opiat et  tout ce qui
composait la toilette, ordinaire et extraordinaire, du colonel. Le
fameux ncessaire d'argent tait aussi soigneusement emball dans sa
housse de cuir fauve. Ratier s'approcha de la valise sans le moindre
respect.

--Est-il permis, bon Dieu! dit-il, de s'embarrasser de tant de choses!
Que de petits pots! On dirait l'attirail d'une vieille coquette!

Josia, effray de tant d'irrvrence, regarda Ratier d'un air de
reproche.

--Vous n'avez pas besoin de tant de choses, vous, continua le mcrant,
pour teindre vos jolis cheveux en blond cendr.

--Je ne me teins pas les cheveux, rpondit navement le jeune
secrtaire.

--Ah! vraiment? j'aurais cru...

Changeant de ton, Ratier posa familirement son bras sur l'paule de sa
candide victime.

--Je sais, lui dit-il affectueusement, que vous ne teignez ni vos yeux
ni vos cheveux, mon bon ami, mais je sais encore autre chose. Madame
Slavsky est partie tantt, hein?

Effray d'avoir trahi un secret qu'il devait garder, Josia tressaillit
et n'osa rpondre.

--Encore une question, mon bon, continua Ratier: quand saurez-vous
mentir convenablement?

Josia rougit comme une jeune demoiselle bien leve  qui l'on parle de
son mariage ventuel, et ne trouva aucune rponse.

--Vous tes pourtant  bonne cole, reprit imperturbablement Ratier.
Mais vous faites un trs-mauvais lve. Vous tes trop bte, n'est-ce
pas? Vous me l'avez dit, du moins. Je vous en aime, mon bon ami! Et
cette bonne madame Slavsky, revenons-y donc un peu. Elle est partie,
hein?

--Qui est-ce qui vous a dit a? rpondit Josia, qui crut avoir trouv un
biais.

--Qui est-ce qui m'a dit a? rpta Ratier. Seigneur! que vous devenez
ambigu, candide Josia! a, c'est un trait de gnie. Vous faites des
progrs dans l'art de la duplicit, et je regrette d'avoir tout 
l'heure affirm le contraire! a signifie: qui est-ce qui vous a dit que
madame Slavsky tait partie? et n'indique pas le moins du monde qu'elle
soit partie en effet... De la sorte, vous ne mentez pas, et cependant
vous vous tenez  ct de la vrit... Ah! Josia, mon ami, vous tes
dans la bonne voie!

--Je n'avais pas l'intention de mentir, dit timidement Josia, absolument
ahuri et prt  fondre en larmes, tant il se sentait devenir nerveux
sous cette pluie de taquineries.

--Prenez garde, jeune lys de Saron, nature candide et vertueuse, cygne
blanc de cette valle de larmes, c'est ainsi que l'on roule sur le
chemin du vice. Nous disons donc qu'elle est partie par le train de
trois heures cinq, ligne de Pontarlier  Saxon, par Lausanne.

Josia, dsespr, resta muet, la tte basse et les mains pendantes.

--Josia, mon autre moi-mme! Vous avez l'air d'un ne qu'on trille;
cela me rconcilie avec vos sentiments de vertu. Elle est partie, toute
seule, et Katia est reste... toute seule aussi?

--Avec miss Amroth, ajouta le secrtaire toujours penaud.

--Qui est-ce qui va aller rder demain toute la journe autour de la rue
Miromesnil? Je dis plus: qui est-ce qui sera surpris ce soir tard par
les gardiens de la paix en train de soupirer sous les fentres d'un
troisime tage ou peut-tre de ramasser toutes les pelures d'orange
gares dans ce quartier?

Josia continuait  garder un morne silence et devenait de plus en plus
cramoisi; son perscuteur eut piti de lui.

--Nous lui voulons tous deux du bien,  cette charmante enfant, n'est-ce
pas? Eh bien! Josia, c'est moi qui vous conseille de rder, ce soir tard
et demain de bonne heure; la maman s'en va, c'est toujours cela de
gagn.--Vous n'avez pas besoin de me regarder avec cet air d'agneau
qu'on gorge, cela ne changera rien  mon opinion sur la maman; mais il
ne manque pas d'embches ici, la comtesse entre autres. C'est ma bte
noire, cette comtesse! Il y a un caf pas loin de la maison adore; on y
djeune mal, mais la bire y est supportable: djeunez-y, mon jeune ami,
et passez-y la journe; vous veillerez  ce qu'on ne dtourne pas le
prcieux trsor.

--Mais, dit Josia, qui pendant ce discours avait peu  peu repris ses
esprits, cela cote cher de passer la journe au caf!

--Et le colonel a totalement oubli de vous garnir la bourse? Excellent
colonel! C'est comme la tendre Barbe, je ne suis pas sr qu'elle ait
laiss  sa fille de quoi manger! Mais Katia se nourrit de chocolat, et
quand miss Amroth jenerait un peu, je n'y vois pas grand inconvnient.
Eh bien, cher Josia, ami de mon me, voici deux louis--je ne dis jamais
deux napolons, veuillez m'en savoir gr,--je vous les prte; vous me
les rendrez quand votre tuteur vous rendra lui-mme ses comptes de
tutelle, ou bien quand il daignera dguerpir de ce monde foltre, ce qui
est plus probable que de lui voir rendre des comptes. Allez, mon ami, et
que la cuisine de ce caf vous soit lgre!

Le colonel entrait en ce moment, et fut surpris de voir deux louis
passer de la main de Ratier dans celle de son secrtaire.

--Je paye mes dettes, colonel, dit le jeune Franais; on ne sait qui vit
ni qui meurt; j'ai pour principe de ne jamais me mettre en voyage sans
payer mes dettes!

--Vous deviez de l'argent  Josia? fit Boleslas tonn.

--Depuis deux ans et demi, colonel; j'ai retrouv cela sur mon livre de
comptes, car je tiens des comptes!

--Moi aussi, dit le colonel; sans cela, o en serions-nous?

--C'est ce que je me dis, fit innocemment Ratier; o en seriez-vous?

Prenant  part Josia, pendant que Boleslas inspectait sa valise, il lui
dit tout bas:

--Rendez-moi l'argent, sans a il va vous l'emprunter pour jouer. Dites
que vous m'avez charg de payer une dette de caf avec.

Avant que Josia interdit et seulement compris, Ratier avait dextrement
introduit ses doigts dans le gousset de son ami et en avait extrait les
deux pices d'or.

--Je vous les rendrai tout  l'heure, dit-il tout bas.

--J'ai une course  faire, ajouta-t il  haute voix, je reviens 
l'instant. Pas de commissions, Josia?

L'amour et le danger inspirrent au jeune homme la force de mentir.

--Puisque vous sortez, Ratier, balbutia-t-il sans oser lever les yeux,
voulez-vous payer une dette que j'ai au caf de...

--Compris! fit Ratier, je sais. Considrez la chose comme faite.

Il sortit. A peine tait-il dans l'escalier que Boleslas s'approcha de
son secrtaire.

--Vous n'avez pas besoin d'argent, Josia, lui dit-il; prtez-moi donc
ces deux louis, je vous les rendrai  mon retour.

--Je viens de les rendre  Ratier pour qu'il paye une dette criarde, dit
hardiment Josia, devenant enrag  la pense qu'il dfendait ainsi
Catherine, bien que d'une faon extrmement indirecte.

--C'est regrettable, bien regrettable, dit le colonel en fronant ses
noirs sourcils; cette dette aurait pu attendre... Vous n'avez pas autre
chose?

--J'ai un franc soixante-quinze, colonel, rpondit Josia avec
empressement.

--Gardez-les! fit gnreusement Boleslas; ce sera pour vos menus
plaisirs pendant mon absence.

--Fort menus, en effet, dit Ratier, qui venait de rentrer; il n'avait
pas seulement pris peine de descendre jusqu'au bas de l'escalier;
extrmement menus, les plaisirs de Josia! pour trente-cinq sous de menus
plaisirs! Mais il ne faut pas gter la jeunesse. Le dner est servi,
colonel; dpchons-nous, si nous ne voulons pas manquer le train!

Au moment du dpart, Ratier glissa les deux louis envelopps de papier
dans la main de Josia qu'il serrait, et lui lana un coup d'oeil plein
de conseils, auquel le secrtaire rpondit par un autre plein de
promesses et de confiance.

Comme ils descendaient de voiture devant la gare de Lyon, l'oeil de lynx
de Ratier aperut Rmisof qui se promenait de long en large d'un air
furibond, avec des arrts subits et des sursauts, comme un homme qui ne
se tient plus d'impatience.

--Qu'il est beau, pensa Ratier, qu'il est majestueux dans sa fureur! On
dirait un lion captif!

Glissant l'argent des billets, prpar  cet effet, dans la poche de
ct du colonel ahuri, le jeune homme le bouscula vers le guichet,
pendant qu'il s'approchait de Rmisof, qui ne l'avait pas vu.

--Avez-vous votre billet? lui demanda-t-il de l'air le plus gracieux.

--Non, parbleu! Vous figurez-vous que j'avais envie d'aller tout seul
l-bas? Et si vous n'tiez pas venir?

--On perd l'argent de son billet, voil tout!

--Perdre son billet! Vous en parlez bien  votre aise! J'ai de l'ordre,
moi, Ratier; je n'aurais pas perdu mon billet; je serais parti!
Voyez-vous la sotte figure que j'aurais faite tout seul...

--Vous me raconterez cette figure-l en wagon, mon cher ami, interrompit
Ratier en voyant Boleslas se diriger vers eux avec cet air inquiet de
chien perdu qui caractrise les gens, mme les plus intelligents,
lorsqu'ils errent  la recherche d'un autre dans une gare de chemin de
fer. Allez prendre votre billet, et vite; je vous garantis qu'il ne sera
pas perdu; je vous attends dans la salle d'attente.

Rmisof partit pour le guichet, cognant les voyageurs de droite et de
gauche et marchant sur les pieds de tout le monde.

Au moment o il disparaissait dans la foule, Boleslas, plus perdu que
jamais, se sentit apprhender au collet par Ratier, qui l'entrana dans
la salle d'attente. On montait dans les wagons.

--Colonel, dit le jeune Franais, cherchez-nous un coin,--un wagon pour
nous seuls, s'il est possible.

--Eh bien! vous ne venez pas?

--Je prends les journaux, rpondit tranquillement Ratier. Allez donc, il
n'y aura plus de coins.

Boleslas s'en alla de wagon en wagon, fourrant sa tte partout, finit
par trouver un compartiment libre et en prit possession en disposant son
paletot, sa canne et sa valise dans les deux coins, puis il s'assit
auprs de la portire.

Les voyageurs taient nombreux, Boleslas passa par de terribles
motions: seraient-ils quatre, six ou huit dans leur compartiment?
Heureusement, la vue des objets savamment dissmins par lui-mme et
deux autres voyageurs venus aprs lui effraya les mes timides, et il
put se croire matre de la situation.

Oui, mais Ratier n'arrivait pas! On fermait bruyamment les portires,
tout le long du train: En voiture, messieurs, en voiture! criait
l'employ de sa voix grondeuse aux groupes attards sur le quai, et pas
de Ratier.

Enfin, au dernier moment, le colonel, qui avait dj ouvert deux fois la
portire toujours referme par l'employ, vit accourir son ami,--mais il
n'tait pas seul!

--Qui, diable! peut-il amener? se demanda Boleslas, inquiet.

--Allons donc, messieurs, dpchons! grogna le chef de train.

Ratier tomba comme une bombe sur Boleslas qu'il enfona dans son coin,
et aprs Ratier, Rmisof rebondit sur ses genoux anguleux.

La portire se referma bruyamment, le sifflet aigu du chef de train
dchira les oreilles, celui de la machine y rpondit, une secousse
prcipita Rmisof dans les bras de Boleslas, et tous les deux, se
regardant nez  nez, se reconnurent.

--Que le diable... gronda Rmisof.

--Seigneur Dieu! gmit le colonel.

Ratier, matre de lui comme de l'univers, les regarda sans rire; tout
son tre intrieur trpignait de joie, mais il sut n'en rien tmoigner,
et continua  regarder les deux ennemis qu'il venait d'enfermer ensemble
pour une bonne heure, en admettant que l'un des deux lcht pied et se
dcidt  descendre  la premire station, Fontainebleau.

--Bah! ils seront rconcilis avant a! se dit Ratier. Ce serait
dommage, et puis jamais Rmisof ne voudra perdre l'argent de son billet.
C'est lui qui l'a dit.

La locomotive sifflait  assourdir un sourd; en traversant les ateliers,
Rmisof se pencha  l'oreille de Ratier:

--Pourquoi, lui dit-il, cet imbcile se trouve-t-il l?

--Je n'ai pas pu l'empcher de venir! rpondit Ratier en haussant les
paules, c'est un crampon!

Les deux ennemis, brouills depuis moins de douze heures, ce qui rendait
la rconciliation plus difficile encore, se jetaient des regards
sournois, qui n'avaient rien d'engageant; Ratier entreprit de les forcer
 se parler.

--Vous ne savez pas, dit-il  Rmisof, qui s'tait assis  ct de lui,
en prenant le coin, bien entendu,--le colonel est en possession depuis
ce matin d'une invention nouvelle, prodigieuse, qui aura pour rsultat
de lui constituer une vritable fortune!

--Ah! fit Rmisof avec moins de maussaderie, j'en suis enchant.

--Oui, continua Ratier, on peut nous considrer comme tir d'affaire 
prsent, ce petit voyage en est la preuve.

--Vous avez trouv des fonds? demanda Rmisof au colonel.

Celui-ci, qui avait sur le coeur la rception que son vis--vis lui
avait faite le matin mme, se contenta de rpondre par un signe de tte.

--Tant mieux! rpondit notre bourru, allg soudain  la pense que le
colonel ne lui demanderait plus rien.

Il regarda un instant par la portire, puis se croisa les jambes et
attendit.

Comme Boleslas ne disait rien, il prit le parti de s'endormir.

A Fontainebleau, il se hta de descendre, et appela Ratier qui faisait
le mort.

--Pourquoi est-il venu, cet imbcile? dit-il en dsignant le
compartiment o tait rest le colonel.

--Pouvez-vous le demander? fit Ratier d'un air de commisration, puisque
la meilleure moiti de son me est l-bas.--Il indiquait le sud-est. Que
voulez-vous qu'il fasse  Paris?

--A son ge! murmura Rmisof, peu indulgent pour les faiblesses
humaines, il devrait avoir honte!

--Eh bien! non! reprit Ratier d'un ton plus srieux que de coutume, je
ne trouve pas! C'est prcisment cet attachement de caniche qui me
touche, et qui excuse le genre de vie de ces gens-l! Leur excuse, s'ils
en ont une, est qu'ils s'aiment, au fond!

Rmisof le regardait d'un air stupfait.

--Oui, ils s'aiment,  leur faon; une drle de faon, soit, mais ils
n'aiment sur terre chacun que l'autre, et cela leur sera peut-tre
compt! Des deux, du reste, je n'ai pas besoin de vous l'apprendre,
c'est le colonel qui vaut le mieux!

Rmisof indiqua d'un geste que cela lui tait fort gal, et ils
remontrent tous deux dans le wagon.

A l'arrt suivant, ce fut le colonel qui engagea Ratier  descendre.

--Pourquoi, demanda Boleslas, avez-vous amen ce vilain garon dans
notre wagon?

--Mais, rpliqua Ratier avec la plus parfaite innocence, je ne l'ai pas
amen, il m'a trouv devant la marchande de journaux, s'est attach 
moi et ne m'a plus lch.

--Que va-t-il faire  Genve? demanda le colonel aprs avoir rflchi
pendant un moment.

--Je ne sais pas; acheter une montre, je crois... je n'en suis pas
certain.

Le colonel ne rpondit pas, et nos voyageurs reprirent leur chemin vers
les montagnes.

A Dijon, le buffet les runit irrsistiblement. Certains estomacs, grce
 leur heureuse conformation, ne peuvent entendre ces mots: Dix minutes
d'arrt! sans rver aussitt d'une rfection immdiate. Celui de Ratier
tait du nombre; Boleslas l'imitait par moutonnerie et Rmisof par
genre. Nos trois amis se trouvrent donc runis autour d'une pile de
sandwiches, et Rmisof, qui aimait  faire grandement les choses, offrit
une demi-bouteille de madre. Comment, aprs cela, Boleslas et-il pu
lui en vouloir! Ils noyrent donc leur diffrend dans le madre douteux
du buffet, et bientt aprs s'endormirent d'un sommeil anglique, que
rien ne troubla plus jusqu'aux montagnes.

De retard en retard, de gare en gare, la journe du lendemain s'coula,
et nos amis, ahuris, fatigus, dsireux avant tout de se procurer
quelques heures de sommeil, virent enfin se dresser devant eux les
rochers normes et dsobligeants au possible qui dominent Saxon.
Descendre de wagon et courir au Casino fut l'affaire d'un moment pour
Boleslas; Rmisof n'tait pas press; depuis la veille au soir il
s'ennuyait, et mme il l'avait confi  Ratier.

--Hlas! lui avait rpondu ce jeune philosophe, la vie est ainsi faite
qu'on s'y ennuie toujours! Vous ennuyer  Paris ou bien en chemin de
fer, n'est-ce pas la mme chose?

Que pouvait rpondre Rmisof? Aussi bien n'avait-il pas rpondu. Mais en
descendant de wagon, il prit Ratier par le bras.

--Vous savez, lui dit-il, si elles ne sont pas ici, nous aurons un
compte  rgler ensemble, car vous vous serez cruellement moqu de moi!

Ratier le regarda d'un air placide et lui dit: Soyez tranquille!

Sans prendre le temps de regarder dans la glace de son ncessaire si ses
noirs favoris n'taient pas moins noirs, Boleslas se prcipita dans le
Casino. Dsireux de ne pas perdre une minute de son plaisir, Ratier l'y
suivit. Rmisof, seul, ne voulut pas se prsenter devant des
dames,--devant Katia surtout--avec du linge frip et des mains sales; il
se fit donner une chambre et alla s'embellir autant qu'il tait en son
pouvoir.

Boleslas parcourut d'un pas ddaigneux la premire pice, o l'on jouait
petit jeu; il tait bien sr de n'y pas trouver Barbe! En effet, il
l'aperut assise non loin des croupiers,  une bonne place tranquille,
et travaillant avec une ardeur soutenue qui la rendait admirable  voir.

Carrment assise sur sa chaise et aussi inamovible que l'oblisque de
Louqsor, madame Slavsky du premier coup d'oeil se faisait reconnatre
pour une joueuse mrite. Sa toilette seule et suffi pour indiquer une
longue habitude du tapis vert. Pas de dentelles, pas de franges, pas de
manches tranantes, qui entravent la libert des mouvements: un paletot
serr de partout recouvrait une robe couleur poussire, sobre
d'ornements, une vraie robe de voyage avec laquelle une femme passe
inaperue  travers l'Europe. La petite toque de lophophores, un peu
jeune peut-tre, seyait admirablement au visage, et un petit voile noir
 demi relev permettait d'enfermer ce visage en cas de dfaite ou de
mcontentement.

Qu'elle tait belle ainsi! Ratier s'arrta pour la contempler.

Elle avait un petit tas d'or mthodiquement rang devant elle, et 
chaque tour de roulette, elle en extrayait une, deux ou quatre pices
qu'elle disposait sur les numros que l'inspiration lui dsignait.
Imperturbable comme la destine, elle continuait  placer les louis
suivant des combinaisons mystrieuses, connues d'elle seule: le rteau
impitoyable des croupiers entranait son or.--Immobile, mais un peu plus
ple  chaque tour, elle continuait sa srie avec l'implacable
rsolution des joueurs.

--Elle perd,  mon Dieu! elle perd! s'cria mentalement Boleslas, qui
s'tait plac en face d'elle et qui la contemplait, trop mu pour penser
 jouer lui-mme.

--Rien ne va plus! s'cria le croupier d'une voix spulcrale.

Autour de la table les respirations s'arrtrent, le silence se ft,
lorsque rsonna soudain le grincement de la roulette.

Rien n'est plus curieux que d'observer les physionomies qui entourent la
table de jeu: les uns, concentrs, apoplectiques, la face injecte de
sang jusqu' la racine des cheveux, ont l'air prts  clater; les
autres, nerveux, pincent les lvres, serrent les dents, gratignent la
table sans le savoir, et blafards, sous le triste jour tamis par les
fentres, au lamentable reflet verdtre du tapis, semblent dvors par
une maladie de foie; quelques-uns font semblant de rire; d'autres,
gourms, ont l'air d'annoncer  l'univers que a leur est bien gal;
quelques-uns suivent de l'oeil la course bondissante de la petite bille,
ce qui leur donne grand mal  la tte...

Madame Slavsky n'avait l'air de rien du tout; srieuse et digne comme
une matresse de maison qui reoit des inconnus pour la premire fois,
elle attendait que l'arrt du destin ft prononc.

--Noir, impair et passe! annona le croupier lugubre, et aussitt la
rpartition tomba en pluie d'or sur le tapis, au milieu des respirations
entrecoupes des gagnants ou perdants.

Madame Slavsky vit arriver jusqu' elle, au bout d'un rteau, une
poigne de billets de banque; elle avait gagn, et elle jouait gros jeu.

Boleslas poussa un soupir de soulagement si profond que ses voisins le
regardrent, se demandant o il avait pu emmagasiner tant d'air. Barbe
leva les yeux, l'aperut, sourit lgrement en clignant un peu, comme
toutes les dames myopes, et continua sa srie.

--Superbe! dit Ratier, en jetant un louis sur le numro de sa belle
ennemie. Immdiatement tous les joueurs malheureux du coup prcdent
l'imitrent, et perdirent avec lui. Madame Slavsky jouait ailleurs sur
six numros et empocha un gain modeste, mais assur. Boleslas, voyant
que Barbe ne perdait plus, s'empara de la chaise qu'un joueur heureux
venait de quitter, et se mit au travail.

Vous autres, gens de bureau, occups  rviser des paperasses de dix 
quatre; littrateurs courbs sur le papier du soir au matin; peintres
debout devant le chevalet du matin au soir; chauffeurs de locomotives,
matres et matresses de piano,--matres de piano plus malheureux encore
que les autres damns;--danseurs de corde, chiens savants, boeufs de
labour, vous vous figurez peut-tre que vous travaillez et que les
joueurs se reposent? Dtrompez-vous! Il n'est pas de corve comparable 
celle du joueur qui prend son art au srieux. Aussi, comme on y vieillit
vite,  ce rude mtier de faire entrer,--honntement, sous la protection
assure du fermier des jeux,--mais  faire entrer l'argent d'autrui dans
sa poche!

Boleslas se mit donc au travail, et quiconque l'observait pouvait se
convaincre que c'tait un travail srieux. Il jouait avec prcaution,
comme avance un chat qui se brle, et en mme temps avec une maestria
qui prouvait combien les motions de ce lieu lui taient familires.
Ratier l'admira quelque temps, puis, se souvenant qu'il avait  mnager
une surprise dsagrable  Rmisof, il quitta la roulette, o il avait
d'ailleurs quelque peu gagn tout en jouant  btons rompus, et se
dirigea vers la porte.

Au moment o il allait l'atteindre, Rmisof fit son entre, ras de
neuf, pimpant, irrsistible, sauf son museau grognon, dont il ne pouvait
se dbarrasser, hlas! Mais, d'ailleurs, il se trouvait fort bien tel
que la nature l'avait fait, et n'et pas voulu se changer pour tout au
monde.

A peu prs sr d'attraper quelque impertinence, et voyant qu'il tait
trop tard pour parlementer, Ratier fit l'innocent. Rebroussant chemin,
il rentra dans la salle de jeu, et d'un regard indiqua madame Slavsky 
son compagnon de voyage.

Le regard de Rmisof lui rpondit le plus clairement du monde:--Ce n'est
pas cela que je vous demande! et fit le tour de la salle, sans y
rencontrer l'objet aim, cela va de soi. Alors, s'adressant plus
directement  Ratier:

--O est la petite? lui dit-il  l'oreille.

--Je ne sais pas, rpondit notre ami.

--Comment! vous ne savez pas? fit Rmisof.

--Non, je ne sais pas! Comment voulez-vous que je sache? rpta
fermement Ratier. Est-ce qu'on peut le demander  sa mre quand elle
joue? Elle vous recevrait bien! Vous n'avez qu' essayer!

Rmisof le regarda de travers et s'adonna  une investigation
mticuleuse du Casino et de ses environs, aid de Ratier,  l'endroit
duquel il commenait  concevoir une vague mfiance.

Quand ils eurent battu tous les buissons, long toutes les charmilles,
fouill tous les recoins, regard derrire tous les rideaux, Rmisof
s'arrta devant le perron, rongeant la pomme de sa canne d'un air
furieux et pulvrisant Ratier de ses regards irrits.

--Je crains, insinua dlicatement notre ami, qu'elle ne soit pas ici!

--Pourquoi m'avez-vous fait venir, alors? rugit Rmisof, rongeant
toujours sa canne.

--Qui pouvait prvoir une chose pareille? rpliqua Ratier avec la
candeur d'une fillette en bas ge. Vous voyez bien que je ne vous avais
pas tromp... la maman est l!

La maman tait l, c'tait incontestable, et Rmisof ne pouvait rien
rpondre  cet argument. Ratier profita de son avantage.

--Ce n'est pas  la petite qu'il importe de plaire, dit-il avec toute
l'hypocrisie dsirable, c'est  la maman; gagnez le coeur de la maman,
vous gagnez tout...

Non, Rmisof ne voulait pas entendre de cette oreille-l. Il se mit en
fureur, fit une scne  Ratier, lui dclara qu'il avait t
abominablement mystifi et qu'il allait s'en retourner tout de suite.

--Pas tout de suite, corrigea Ratier, sans se dpartir de son beau
sang-froid; demain matin.

--Comment, demain matin?

--Oui, mon bon, mon excellent bon;--voyez comme je suis sans rancune! je
vous appelle mon excellent bon, malgr toutes les sottises que vous
m'avez dites tout  l'heure;--vous ne vous en retournerez que demain
matin; la locomotive est remise, c'est fini! il faut coucher ici, 
moins que vous ne prfriez partir  pied, mais a ne vous avancerait
pas beaucoup.

--C'est bon! gronda Rmisof d'un ton de menace, je vais me coucher, et
demain nous causerons ensemble.

--Demain, fit Ratier, le retenant par le bras, au moment o il lui
tournait le dos; non, tout de suite, s'il vous plat.

Le ton du jeune homme tait si srieux que Rmisof tressaillit; c'tait
comme une voix nouvelle qui rsonnait  ses oreilles.

--Vous m'ennuyez! dit-il avec sa mauvaise humeur ordinaire.

--Et vous, vous m'amusez fort, monsieur Rmisof; aussi suis-je bien
dcid  ne pas remettre  demain le plaisir de causer avec vous.

--Qu'est-ce que cela veut dire? grogna l'ours mal lch; vous me
mystifiez abominablement, et il faut que je le supporte?

--Si vous n'aviez pas montr les dents, monsieur de Rmisof, reprit
Ratier, je me serais content de vous mystifier abominablement comme
vous le dites, ce qui est pour moi une source de joie inpuisable; mais
vous devenez mchant, je vois qu'il va falloir vous apprendre  vivre.

--Hein? fit Rmisof en se retournant tout  fait, je crois que vous me
cherchez querelle?

--Que ce soit vous ou moi, la chose importe peu; le fait est que voil
une belle et bonne querelle. Eh bien! soit; aussi bien j'ai les oreilles
trop chauffs depuis quelque temps. Oui, monsieur de Rmisof, je vous
ai emmen de Paris dans l'esprance, ralise comme vous le voyez, que
mademoiselle Slavsky ne serait pas ici.

--Vous l'avouez? fit Rmisof, enrag par le sang-froid de son
interlocuteur.

--Je m'en glorifie! repartit Ratier avec un geste drle, car malgr la
gravit de la situation, qui pouvait se terminer par une affaire
srieuse, il ne savait se retenir de se moquer de Rmisof. Je vous ai
emmen, mais savez-vous pourquoi? C'tait pour assurer le repos de cette
pauvre enfant, de cette honnte jeune fille  laquelle vous avez fait
des propositions malhonntes!

--Eh! c'est vous qui m'y avez encourag! s'cria Rmisof.

--Parbleu! c'tait pain bnit que de vous voir vous enferrer jusqu' la
garde. Et vous ne vous tes pas aperu que je me moquais de vous!

--Mais si, je m'en suis aperu tout  l'heure!

--Il a fallu pour cela vous amener ici avec un fil  la patte, et il y a
loin de l'htel du Louvre  Saxon-les-Bains! Si vous croyez que cela
m'amuse de vous remorquer... a m'amuse de temps en temps, mais avec des
interruptions.

--Vous tes d'un got dtestable! interrompit Rmisof avec rage. Madame
Slavsky a bien raison de le dire.

--Oui? Vous tes d'accord avec madame Slavsky pour dire du mal de moi,
et aussi, n'est-ce pas? pour perdre une enfant honnte et pure, qui ne
sait pas seulement ce que c'est que le mal,--et elle y a du mrite, la
pauvrette, car,  vous tous, vous avez bien fait tout ce qu'il fallait
pour le lui apprendre. Eh bien, foi de Ratier, vous n'irez pas plus
loin,--je ne le veux pas!

Rmisof haussa les paules, Ratier lui appuya pesamment sa main droite
sur l'paule gauche.

--Je ne le veux pas, et ce ne sera pas. Vous tes un honnte homme,
n'est-ce pas? vous ne prendriez pas un billet de banque dans le
portefeuille du colonel, et pourtant Dieu sait que dans le portefeuille
du colonel il y a de l'argent  tout le monde, except  lui.--Vous ne
ramasseriez pas un louis trouv dans le chemin, ou, si vous le
ramassiez, ce serait pour le rendre  son possesseur; vous auriez honte
de ne pas donner de pourboire  celui qui vous rend un service,--et vous
voulez dpouiller une jeune fille de son honneur, le seul bien qu'elle
possde? Est-ce honnte, cela, monsieur?

Rmisof n'tait plus en colre, mais extrmement vex, et il rpondit
par un grognement indistinct.

--Vous m'avez dit qu'elle avait eu des aventures, qui est-ce qui vous
l'a appris? O l'avez-vous su?

--Mais, dit Rmisof dconfit, tant de mariages manques... j'ai prsum
que...

--Vous avez prsum une chose qui n'tait pas, monsieur, et vous l'avez
dite comme tant vraie; savez-vous que c'est une calomnie, et une
calomnie contre un tre faible, incapable de se dfendre?

--Je ne voulais pas lui faire de mal, protesta Rmisof.

--Vraiment? Vous avez une singulire faon de ne pas faire de mal aux
gens! Eh bien, quand j'ai vu cela, moi qui ne suis rien ni personne, je
me suis mis en tte de protger l'innocence; ce rle de don Quichotte me
sied assez bien, et je suis mme dcid  tre don Quichotte jusqu'aux
coups de lance inclusivement. Quand vous plat-il que nous allions sur
le terrain?

--Voyons, Ratier, est-il bien ncessaire?... Vous me faites comprendre
mes torts... je n'avais jamais envisag la chose  ce point de vue... La
jeune personne dont vous parlez vit au milieu d'un si vilain monde: il
m'tait impossible de penser que sous l'gide de sa mre et du colonel
il pt tre rest quelque chose d'honnte dans son me. Elle aime les
chevaux, les toilettes; elle le dit  qui veut l'entendre; alors j'ai
pens... j'ai eu tort... j'ai senti que j'avais eu tort lorsqu'elle m'a
demand quand nous nous marierions.

--Ah! fit Ratier, qui ressentit un coup au coeur; il attendait avec
angoisse ce moment amen avec tant de difficult.

--Oui, elle m'a demand cela si franchement, elle avait en mme temps si
bien l'air de savoir ce que j'allais lui rpondre... Je me suis dit
ensuite que si elle avait t ce que je croyais, elle n'aurait pas parl
comme cela... Elle m'a fait de la peine... pas dans le moment, vous
savez, j'tais en colre, mais ensuite. Aprs tout, Ratier, si vous
croyez que nous devions nous battre, je suis  vos ordres.

--C'est inutile  prsent, rpondit Ratier aprs un silence. Avouez,
Rmisof, que si je ne vous en avais empch, vous auriez fait une bien
vilaine action, vous vous seriez fait bien venir de la mre pour qu'elle
vous laisst prendre sa fille... est-ce l le fait d'un galant homme?

Rmisof baissait la tte; Ratier continua:

--Vous avez le coeur sensible, vous ne pouvez voir battre un chien de
sang-froid, et vous auriez caus le dsespoir ternel de cette pauvre
enfant?

Les yeux de Rmisof commenaient  clignoter.

--Je vais le faire pleurer, se dit Ratier.--Vous auriez peut-tre t
cause de sa mort, continua-t-il; quels remords pour vous, Rmisof,
pendant votre vie entire, de voir le spectre de cette malheureuse
victime de vos coupables passions se lever entre vous et votre bonheur?

Ce pathos ne manqua point son effet. En pensant qu'il aurait pu tre si
malheureux, Rmisof, que sa propre infortune ne trouvait jamais
indiffrent, se sentit gagner par l'motion.

--Oui, mon bon Ratier, dit-il d'une voix tremblante, vous avez bien fait
de me dtourner de cette voie pernicieuse; je ne chercherai plus 
troubler le repos des personnes de la socit; il y a des petites
dames...

--C'est cela, conclut Ratier en lui rendant sa poigne de main; les
petites dames et la bamboche, au moins c'est moral!

--Et qu'est-ce que nous allons faire ici, en attendant le moment de
partir? demanda Rmisof rassrn.

--Allons voir jouer le colonel. C'est a qui est drle! a vaut le
voyage. Allons, venez!

Boleslas jouait, concentr, profond, mystrieux. Il n'tait plus en
coton, l'lasticit de sa jeunesse lui tait rendue,--pour un temps bien
court, malheureusement!

Il suivait sa martingale, et elle l'entranait pas mal loin, sa
martingale, loin du chemin de l'honneur et de la gloire! Sa martingale
lui avait fait perdre huit cent trente-cinq francs, et ne paraissait pas
devoir lui pargner le reste. Ratier se glissa derrire lui et,
par-dessus la noble tte du colonel, jeta vingt francs au hasard sur le
tapis. La pice d'or roula jusqu'au numro treize et y resta. Boleslas
allait dplacer sa mise pour la joindre  celle de Ratier.

--Le jeu est fait! dit le croupier.

Le treize sortit, et Ratier glissa modestement sept cents francs dans sa
poche. Ceux qui jouaient depuis une heure le regardrent de travers. Un
amateur ne devrait pas gagner si insolemment, disaient clairement les
yeux de toutes couleurs fixs sur l'intrus. Ratier n'en tint aucun
compte, et s'en alla commander le dner, car il en tait grandement
temps.

Comme il venait d'inspecter le couvert, dans un petit salon convenable,
il vit arriver  lui Boleslas, avec les signes du plus profond
dsespoir.

--Tout! dit le colonel en l'abordant, tout!

--a nous fait la jambe belle, colonel! rpondit Ratier sur le mme ton;
nous aurions mieux fait de rester  Paris!

--Mais vous avez gagn, vous, mon cher ami, reprit insidieusement
Boleslas; vous allez me prter quelques centaines de francs pour
continuer...

--Ah! non! pas pour continuer votre martingale! J'en ai assez, de votre
martingale; laissez la reposer pour une autrefois, et dnons d'abord,
nous causerons aprs! Et madame Slavsky?

--Elle gagne, je crois, dit tristement Boleslas; du moins, elle a gagn.

Madame Slavsky, enfin vaincue par la ncessit de reprendre des forces,
s'avanait, guide par son odorat, du ct du potage. Elle avait gagn,
cela se voyait au frmissement de ses lvres, mais, toujours prudente,
elle se garda bien de l'avouer.

--C'est tout au plus, dit-elle modestement, si je ne suis pas en perte.

L'apparition de Rmisof ne sembla pas la surprendre; elle oublia de
tmoigner de l'tonnement  la vue du colonel; Saxon est un endroit
trange o les convenances n'existent que dans une certaine mesure;
c'est une sorte de Champs lysens o la vie s'estompe dans une lueur
grise, o l'on ne vit que pour jouer. On a le temps de s'tonner et de
mentir ailleurs; devant la roulette, tout le monde est sincre.

Nos amis dnaient tant bien que mal, mais plutt mal; la cuisine  Saxon
est comme le reste, une chose nuageuse, indistincte, dont les voyageurs
ne conservent aucun souvenir; les trois quarts du temps, n'tait
l'addition, ils ne sauraient mme pas s'ils ont mang ou non. Aussi
l'tonnement des garons fut-il grand lorsque Ratier, leur passant son
assiette de soupe, leur dit d'un ton calme:

--Il est en retard de huit jours, votre potage.

Le bouillon tait aigre; c'tait incontestable; mais depuis si longtemps
on servait aux voyageurs du bouillon aigre sans que personne s'en fut
jamais aperu! Le potage disparut, et fut remplac par du poisson.

--Turbot sauce hollandaise, dit le garon en dposant sur la table
quelque chose de blanchtre entour de persil.

Si vous avez voyag, ami lecteur, vous le savez; mais si vous n'avez
point quitt la France, apprenez-le: les pays les plus loigns des
bords de la mer sont ceux o l'on vous fait manger le plus de mare, et
quelle mare! Ainsi, tout le long du Lman, sous prtexte que certains
touristes hypocondres se sont plaints de voir revenir souvent le ferraz
indigne, vous n'viterez pas l'apparition journalire du turbot sauce
aux cpres, ni de la sole frite; mais quel turbot, ami lecteur, et
quelle sole frite! Si vous avez des ennemis, emmenez-les en Suisse et
faites-leur manger de la mare.

--Remportez-moi a, fit majestueusement Ratier, aprs avoir ramen vers
son nez, par un geste de la main, la fume odorante qui s'chappait du
turbot classique.

Le turbot disparut, et Rmisof prouva quelque regret  constater que,
si le dner continuait ainsi, les forces leur manqueraient
prochainement; mais Ratier ayant prsent  son appareil olfactif ce
qu'il avait dpos sur son assiette, Rmisof baissa la tte et se le
tint pour dit.

Un poulet rti fit son apparition.

--Un poulet, madame et messieurs, un vrai poulet!

Et je vous prie de bien remarquer qu'il n'est pas en carton, comme un
poulet d'opra-comique.

Ce disant, il attaqua la bte innocente et en fit prestement quelques
morceaux qu'il prsenta  ses compagnons d'infortune. Madame Slavsky,
absorbe dans ses penses, accepta machinalement les deux ailes et les
deux blancs, que Ratier avait mis sur son assiette; au moment o Rmisof
indign allait s'lever contre l'injustice de ce partage, le colonel,
qui n'avait pas ouvert la bouche jusqu'alors, s'cria tout  coup:

--La veine, je sens la veine!

A ce cri, les trois autres convives se regardrent, surpris.

--Je sens la veine, cher Ratier; prtez-moi cent francs, je vous les
rendrai en revenant; prtez-moi cent francs, je vous en conjure. Je sens
que je gagnerai.

Il s'tait lev, l'oeil inspir, le front prophtique; Ratier eut la
cruaut de lui rpondre:

--Asseyez-vous, colonel. Essayez de dvorer cet volatile malheureux.

--Non, non, reprit le colonel, prtez-moi cent francs, vite, le moment
va passer...

--Je ne les ai pas, cher et vnrable Boleslas, rpondit Ratier.

--Mais vous avez gagn tantt?

--C'est l'argent du voyage! Me prenez-vous pour un capitaliste? Ou bien
voulez-vous que je vous laisse en plan?

--Vingt francs seulement, Ratier; mon bienfaiteur, vingt francs!

Ratier finit par se laisser sduire et tira de sa poche une belle pice
d'or toute neuve, qu'il montra au colonel.

--La voulez-vous? lui dit-il en riant.

Boleslas allait sauter dessus, madame Slavsky s'interposa.

--Un couteau! s'cria-t-elle, il faut la marquer avec un couteau; les
pices marques gagnent toujours, d'abord, et puis, si elle gagne, il
faut la reconnatre et la garder, ce sera un porte-bonheur.

Elle fit une entaille au ct de la pice et la remit  Boleslas, qui
s'enfuit en courant avec une vivacit surprenante.

--Extraordinaire! fit Ratier en le suivant de l'oeil au fond du
corridor. J'ai toujours dit que le colonel tait l'homme le plus
extraordinaire de son poque. Nous allons manger sa part, n'est-ce pas,
Rmisof?

Rmisof ne demandait pas mieux: madame Slavsky avait fait disparatre
tout ce qui avait t plac devant elle, et son regard innocent semblait
s'tonner qu'il n'y et plus rien sur le plat.

Ratier sonna.

--Un autre poulet, garon, dit-il, et surtout pas de salade.

--Pourquoi? demanda Rmisof.

--Pourquoi? Voil! Parce qu'ici l'on met dans la salade: de l'huile--pas
d'olive, mais  cela prs la premire venue; quand les voyageurs
oublient dans leur chambre l'huile parfume qui sert  oindre leurs
chevelures, on s'en sert indiffremment. Nous disons donc: de l'huile,
du vinaigre de Bully, de l'eau de roses, un peu de moutarde, de la
cannelle, du poivre rouge et du gingembre. a fait peut-tre de
trs-bonne salade, mais il faut y tre habitu. Moi, je n'ai jamais pu
m'y faire. Le poulet n'arrivait pas. Ratier entreprit de charmer
l'attente des convives.

--Supposons, leur dit-il, que nous soyons sur le radeau de la Mduse;
nous y aurions encore plus faim, n'est-ce pas? Il ne nous resterait pour
ressource que de manger le colonel...

Madame Slavsky poussa un cri d'horreur, et au mme moment, par une porte
apparut le poulet, par l'autre Boleslas lui-mme.

--Gagn! s'cria-t-il d'une voix si vibrante qu'on et dit un timbre.
Gagn! Je savais bien que c'tait ma chance qui passait! En trois coups!

Il s'approcha de Ratier et lui prsenta dlicatement du bout des doigts
la pice marque. Madame Slavsky allongea le bras.

--Donnez-la-moi, monsieur Ratier, dit-elle; cela me portera bonheur.

--Trop heureux de vous l'offrir, madame, fit Ratier avec la plus
parfaite urbanit.

Boleslas s'tait assis et avait tir de la poche de son paletot
plusieurs poignes d'or dont il combla son assiette.

--J'ai commenc par gagner six fois ma mise, dit-il, puis douze fois,
puis dix-huit fois, et comme au dernier coup j'avais mis deux cents
francs, cela me fait un joli butin. Nous allons recommencer  jouer
aprs dner! Eh bien, ce poulet?

--Le voici, colonel, dit Ratier en prsentant la victime  Boleslas.

Madame Slavsky obtint encore un blanc et une aile du colonel, qui
croyait que ce poulet tait encore le premier et qu'on l'avait attendu.
Ratier garda son srieux, malgr le grands coups de pied que Rmisof ne
cessait de lui adresser sous la table.

--Du Champagne, demanda le colonel, il faut du Champagne!

Le garon apporta un breuvage bizarre dcor du nom de roederer, que nos
amis sablrent jusqu'au fond avec le plus profond dgot.

--Et maintenant, fit Boleslas rajeuni de vingt annes,  l'ouvrage! Vous
ne jouez pas, Rmisof?

--Vous m'en donnez presque envie! rpondit celui-ci, qui n'avait pu
contempler sans envie le gain rapide du colonel.

--Avez-vous jou?

--Jamais.

--Quel bonheur! s'cria madame Slavsky; vous allez jouer, et vous
gagnerez! c'est certain.

--Croyez-vous?

--a ne manque jamais! Voulez-vous jouer pour moi?

Rmisof hsita; jouer pour sa belle voisine, c'tait perdre sa propre
chance de gagner; d'un autre ct, comment refuser  une dame?

--Non, merci, dit-il; j'aime mieux jouer pour moi-mme.

Madame Slavsky lui jeta un regard de colre; il n'en tint aucun compte;
l'me de Rmisof tait bien au-dessus de tout cela!

Nos amis se dirigrent donc vers la salle de jeu.

--C'est laid, ici, fit Rmisof d'un air dgot.

--Voyez-vous, mon bon, rpliqua Ratier, c'est qu'il ne vient ici que des
gens convaincus; c'est pour cela que c'est laid! Tenez, regardez la
belle Barbe, avec ses sourcils froncs et ses lvres pinces, la
trouvez-vous aussi jolie que de coutume? Et le colonel? N'a-t-il pas
l'air d'une vieille momie exhume de sa tombe par un collectionneur
indiscret? C'est le dmon fatal du jeu, continua l'orateur en roulant
des yeux terribles  l'adresse de Rmisof qui ne le regardait pas, et
ceux qu'il a une fois saisis de sa main redoutable portent  jamais le
stigmate de sa griffe. Allez donc jouer, mon excellent ami, vous
deviendrez aussi vilain que tous ceux-ci, mais  la longue, mon cher, 
la longue; pour une fois, ce n'est pas srieux.

Rmisof, indcis, ne sachant trop que faire, se laissa guider par Ratier
vers l'extrmit d'une table.

--Comment fait-on? demanda-t-il d'un air timide, honteux d'avouer son
ignorance.

--Voil! rpondit Ratier en jetant une pice de cinq francs sur la ligne
qui sparait deux numros; avant que Rmisof et eu le temps de savoir
comment cela s'tait opr, un petit tas d'argent arrivait vers Ratier,
pouss par le rteau du croupier. Ratier le prit tranquillement et le
mit dans sa poche sans compter.

--Hein! fit Rmisof de plus en plus stupfait.

--J'ai gagn; allez, jeune nophyte,  votre tour. lectris, mais
toujours ahuri, Rmisof mit dix francs sur un numro. Le petit bruit
nervant de la roulette se fit entendre, et la place se fit nette devant
notre joueur de plus en plus bahi.

--Eh bien! mon argent? fit-il d'un ton mcontent, assez haut pour faire
rire deux ou trois voisins.

--O sont les roses d'antan? lui murmura Ratier  l'oreille, au milieu
des Chut! indigns de l'assistance. Recommencez, mon bonhomme! Rome ne
s'est pas btie en un jour.

Rmisof hsitait, Ratier lui donna l'exemple en mettant une pice de dix
francs en croix sur quatre numros; son lve fit comme lui, au mme
endroit.

L'attente anxieuse recommena, et cette fois Rmisof eut le temps d'en
apprcier les angoisses, car il voyait dj plus clair autour de lui;
puis le croupier pronona les paroles sacramentelles, et nos deux amis
virent arriver  eux, spars par le rteau vigilant, deux jolis petits
tas de monnaie.

--Vous en aviez bien plus tout  l'heure, dit  Ratier Rmisof, qui se
rebiffait, se croyant vol.

--Oui, mais je n'avais jou que sur deux numros, faites de mme.

Rmisof joua sur deux numros et perdit.

--Jouez avec moi, dit-il  Ratier; comme a, je gagne.

Ratier le regarda d'un oeil merveill.

--Dj superstitieux! dit-il; vous irez loin, jeune homme.

Ils jourent ensemble et gagnrent derechef.

--Ah ! fit Ratier, je ne veux pas tre votre ftiche; a me gnerait
beaucoup pour mes affaires.

--Dites-moi ce qui vous fait gagner, lui murmura Rmisof d'un air
plaintif; qu'est-ce que a vous fait, puisque vous ne voulez pas jouer?

Des Chut! ritrs partirent de leur voisinage, C'est qu'il faut tre
recueilli au jeu; les fidles du lieu ne plaisantent pas avec le respect
d  ce temple: une inscription appendue aux murailles porte qu'il ne
faut pas faire de bruit ni parler haut, et quand un joueur ternue, tous
les autres le regardent de travers.

--Tenez! fit mystrieusement Ratier en glissant un objet plat et  demi
ferm dans la main de Rmisof, mettez-le dans la poche gauche de votre
gilet, et surtout ne le regardez pas.

--a me fera gagner? demanda Rmisof convaincu.

--Je ne sais pas si a vous fera gagner, vous, mais a me fait gagner,
moi! rpondit intrpidement Ratier, et profitant du moment o Rmisof
carquillait les yeux du ct de la roulette en mouvement, il lui
chappa et se dirigea vers le jardin.

La soire tait douce malgr la saison peu avance; les neiges de
l'hiver roulaient partout en cascades harmonieuses; au clair de lune,
Ratier les voyait se prcipiter du haut des montagnes presque  pic;
elles accouraient avec un bruissement argentin, avec un reflet diamant,
le long des ravines sinueuses, puis se prcipitaient joyeusement dans le
vide, de trs-haut, et se perdaient plus d' moiti en poussire fine,
blanche,  peine irise par la lueur placide de la lune dans son plein;
un ruisseau qu'elles alimentaient s'en allait tranquillement rejoindre
quelque torrent, et ces bruits d'eaux courantes mlaient une posie
bizarre aux clarts fumeuses du Casino, aux bruits vulgaires de cette
vie factice et malsaine, chocs de verres dans le caf voisin, clats de
rire scandaleux de femmes, voix grossires d'hommes peu gns... Ratier
dtourna ses regards, fit quelques pas et se trouva en face de la
montagne.

A quelques centaines de pieds au-dessus de sa tte, un filet d'eau
tombait droit comme une lame d'acier, et se brisait sur une croupe
gazonneuse place  peine au niveau du toit des maisons. Ratier se
croisa les bras en regardant cette eau brillante jaillir en
claboussures joyeuses, et l'on ne sait pourquoi il pensa tout  coup 
Catherine.

--Elle aussi, se dit-il, vit au milieu des fanges de la vie et reste
sereine, pure, brillante.....pour combien de temps encore? Est-ce que
cette eau limpide ne devient pas de la boue un peu plus bas? Est-ce que
cet imbcile de Rmisof ne joue pas  l'heure qu'il est comme un
forcen, lui qui n'avait jamais risqu un centime? Est-ce que je ne suis
pas une brute de m'amuser  voir tous ces gens-l rouler de sottise en
sottise?... Et tout cela pour procurer  Catherine vingt-quatre heures
de repos et de vie honnte!... Elle doit tre bien contente et bien
tranquille toute seule l-bas!

A la pense qu'elle tait tranquille, assise peut-tre  sa fentre, et
regardant aussi cette belle lune dans son plein qui attire
invinciblement tous ceux qui n'ont pas l'me absolument vide d'idal,
Ratier se sentit mu.

--Sait-elle seulement, comprend-elle qu'elle me doit ce repos? Et
qu'importe qu'elle le sache, pourvu qu'elle en jouisse... pauvre
enfant!... chre enfant!

Il fouilla dans sa poche pour y chercher de quoi faire une cigarette;
car l'homme civilis se passe difficilement de cigarettes, et c'est un
des points qui le distinguent de la brute. Il s'aperut qu'il n'avait
plus son papier Job.

--Nigaud! se dit-il, je l'ai donn pour ftiche  Rmisof. Il est
capable de gagner avec et de ne plus vouloir me le rendre. Ce serait
drle!

Machinalement, pouss par ce besoin de cigarettes qui empoisonne les
jouissances les plus purement artistiques quand on ne peut le
satisfaire, il s'en retournait du ct de l'antre de Plutus, comme il le
nommait classiquement, lorsqu'il rencontra des objets assurment
bizarres.

Une contre-basse semblait se promener toute seule dans le jardin et se
dirigeait vers le Casino; puis passrent deux violoncelles dans leur
boite, qui marchaient aussi tout seuls. Ratier s'avana pour constater
ce phnomne trange et se rassura en voyant que ces instruments taient
solidement fixs sur le dos de braves porteurs du pays.

--O allez-vous ainsi? leur demanda-t-il, comme dans le conte de Riquet
 la houppe.--La lune, les cascades et cette fantasmagorie de
contre-basses lui avaient mis un grain de folie dans le cerveau.

--Il y a un concert ce soir au profit d'une famille ensevelie sous une
avalanche, rpondit un des porteurs; on va commencer  huit heures.

--Tiens! tiens! fit Ratier, on chante  Saxon, comme  Monaco!

Tout en chantonnant pour lui tout seul le vieil air de la Monaco, il se
dirigea vers la salle de concert et lut le programme. C'taient
principalement des amateurs qui devaient se faire entendre. Une
inspiration subite saisit Ratier, qui demanda le chef d'orchestre, le
trouva et eut avec lui un entretien mystrieux de cinq minutes.

Comme il en sortait et rentrait dans le jardin, il vit accourir  lui
madame Slavsky, effare, les mains tremblantes, les yeux brillants.

--Ah! s'cria-t-elle, monsieur Ratier, je vous trouve enfin!

--Vous me cherchiez donc, chre madame? fit notre ami de son ton le plus
gracieux.

--Monsieur Ratier, prtez-moi de l'argent, dit Barbe entre ses dents
serres; il me faut de l'argent tout de suite, j'ai tout perdu, tout,
tout...

Elle se tordait le bout des doigts mcaniquement, comme lady Macbeth;
Ratier la regarda avec intrt; ple sous cette clart blanche, les yeux
dilats, les lvres lgrement retrousses par l'motion sur ses dents
humides, elle tait fort belle, infiniment plus belle que dans la vie
relle: elle n'avait plus d'ge; on lui et donn indiffremment vingt
ans ou soixante; c'tait une femme affole, tout simplement: Ratier la
contempla avec un vrai plaisir d'artiste.

--J'ai mis mes bijoux en gage, continua-t-elle, avec ceux du
colonel.....

--Il a perdu aussi?

--Il perd encore... Il n'a presque plus rien, et il croit avoir trouv
une veine... Monsieur Ratier, il me faut de l'argent.

Elle le regarda en face en disant ce mot; le jeune homme dtourna les
yeux.

--Avez-vous beaucoup gagn? demanda-t-il.

--Il y a eu un moment o j'avais plus de trente mille francs... Il me
faut de l'argent, monsieur Ratier.

Elle avait mis sa main droite sur le bras du jeune homme et le serrait
convulsivement. Il la regarda avec une sorte de colre mle de piti.

--En ce moment, se dit-il, si je voulais, elle me sacrifierait Boleslas
sans un regret, elle n'est pas responsable! Si Rmisof tait l, elle
lui vendrait sa fille!

Instinctivement, il jeta un regard dans la direction du Casino: Rmisof
ne parut point.

--Cher monsieur Ratier, reprit Barbe en passant clinement son bras sous
celui du jeune homme, je sais bien que je ne vous ai pas tmoign assez
de bienveillance pour que vous ayez envie de me faire plaisir; mais si
vous voulez bien me venir en aide, je vous jure que je ne l'oublierai
pas. J'ai bonne mmoire, allez, je me souviens toujours d'un service
rendu... Soyez gentil, prtez-moi ce que vous avez sur vous!

Elle le regardait dans les yeux, penche vers lui, avide... Ratier
l'avait dit, elle n'tait pas responsable.

--Combien vous faut-il? lui dit-il, pniblement mu, malgr son
scepticisme, et dsireux de se dbarrasser d'elle.

--Cinq cents francs! vous avez bien cinq cents francs?... Je puis perdre
encore avant de gagner... Cinq cents francs... ou bien peut-tre
mille?... Vous avez bien mille francs, dites, monsieur Ratier?

--J'ai cinq cents francs, pas davantage, rpondit-il d'un air grave.

--Donnez-les-moi, cher monsieur Ratier, donnez-les-moi... Voulez-vous
que je vous fasse une reconnaissance du double, du triple? Voulez-vous
que je vous signe un reu de cinq mille francs? Je l'ai fait bien des
fois... Cette odieuse comtesse Manshauschen a pour quatre-vingt mille
francs de billets que je lui ai souscrits ainsi. Elle ne m'a pas prt
quatre mille francs... C'tait un soir,  Monaco, j'avais perdu comme
aujourd'hui... Dites, voulez-vous, monsieur Ratier? Ou bien...

Le jeune homme l'interrompit; il avait peur que la mre de Catherine ne
pronont quelque irrparable parole.

--Vous me signeriez un reu de telle somme que je voudrais? dit-il.

--Oui, oui, oui.

--Je ne veux pas de votre argent. Donnez-moi Katia,--en mariage, bien
entendu.

Madame Slavsky clata d'un rire nerveux et forc.

--Quelle ide! Ah! mon Dieu, quelle ide!

--Ce n'est pas une plaisanterie, continua Ratier en tirant cinq billets
de son portefeuille et en les faisant jouer sous les yeux de madame
Slavsky; voil les cinq cents francs. Voulez-vous m'accorder la main de
votre fille, si elle y consent, toutefois?

--Donnez! donnez! fit Barbe en tendant les deux mains. Ratier leva les
billets au-dessus de sa tte.

--Voulez-vous me donner votre fille? J'ai une fortune; je vous en donne
ma parole, j'ai soixante mille francs de revenu; si je peux vous prouver
que je les ai, me donnerez-vous votre fille?

--Oui.

--Srieusement?

--Srieusement.

Ratier abaissa son bras, Barbe sauta sur les billets, esquissa  la bte
un signe de croix reconnaissant, et s'enfuit sans seulement lui dire
merci. Elle monta en courant les marches du perron et disparut 
l'intrieur.

--Eh bien, fit Ratier en se croisant les bras sur la poitrine, on pourra
bien dire que je l'ai paye bon march! Si Rmisof s'tait trouv l...
Il frissonna malgr lui. Allons, je n'aurai pas perdu mon voyage!

Il rentra dans la salle de jeu pour surveiller ses compagnons.

Rmisof avait pris une chaise, et jouait comme s'il n'et fait que cela
toute sa vie, mais avec une sage mfiance; il ne risquait jamais plus de
cinq francs, et bien rarement sur un seul numro.

--Toi, se dit Ratier, tu ne seras jamais qu'un pitre joueur. Ce n'est
pas toi qui vendrais ta fille cinq cents francs!

Boleslas avait un peu remont son moral et celui de sa fortune; il
gagnait depuis un moment, et ses sourcils taient dj descendus 
moiti de son front. Quant  Barbe, elle jouait de plus belle et avait
perdu une partie de l'argent rcemment obtenu; mais elle jouait
dignement: rien,  l'extrieur, ne trahissait plus l'motion qu'elle
avait montre dans le jardin.

--Quelle femme! se dit Ratier, quelle drle de belle-mre!

Les accords de la musique d'amateurs ne tardrent pas  pntrer dans la
salle de jeu. Ratier fit deux ou trois tours, risqua quelques louis,
perdit et gagna, puis disparut  tous les regards.

Madame Slavsky tait en train de refaire l'difice un instant branl de
sa fortune, et mme assez rondement, lorsque les accords de l'orchestre
retentirent avec plus de force,--quelque porte entr'ouverte, sans
doute,--et annoncrent la barcarolle de _Un balo in maschera_.

--Encore et toujours Verdi! grommela un Allemand qui perdait. Barbe le
regarda de travers; d'abord elle adorait la musique de Verdi, et puis
pourquoi cet Allemand drangeait-il ses combinaisons?

Une voix de tnor, frache et jeune, si sonore qu'elle fit lever la tte
 tout le monde, retentit dans la salle de concert; au bout de quelques
secondes, elle sembla envahir la salle de jeu, tant elle vibrait
largement.

--Fermez la porte! gronda un monsieur qui n'aimait pas la musique. Les
portes taient fermes, sauf celle qui conduit au jardin et qu'on ne
peut fermer sans transgresser les rglements; tout au plus pouvait-on
baisser les portires, ce qui fut fait. Le bruit des instruments
s'assourdit, et les joueurs reprirent leurs occupations ordinaires.
Mais, soudain, une bouffe d'air ouvrit les rideaux et apporta du ct
de la roulette le plus bel ut de poitrine qui se soit entendu depuis
Duprez. Quelques-uns, qui avaient perdu, et qui probablement aimaient la
musique y se dirigrent vers la salle de concert.

Bientt aprs le bruit des applaudissements clata si dru que d'autres,
lasss du jeu peut-tre, car on se lasse de tout, allrent voir qui l'on
applaudissait.

Le vent continuait  faire flotter les rideaux.

--Messieurs, faites votre jeu, dit le croupier mlancoliquement.

--C'est un tnor hors de ligne, dit une voix au dehors.

--Italien? demanda une autre voix.

--Chut! fit  une autre table le colonel en fronant ses sourcils
olympiens.

Madame Slavsky travaillait de bon coeur, et la fortune rcompensait ses
efforts. Elle tait en train de poursuivre une srie heureuse, lorsque
la voix du tnor malencontreux rsonna de nouveau  ses oreilles.

Cette fois, il chantait en franais, avec une suavit rare, une
expression pntrante: _Asile hrditaire_...

Et les dfectuosits de l'accompagnement ne parvenaient pas  teindre
la posie qu'voquait cette voix large et franche. Plusieurs dames
quittrent la salle, et quelques hommes les suivirent.

--Je connais cette voix-l! se dit Barbe.

Au mme moment, le colonel levait la tte; ils se regardrent surpris.

_Amis, amis, seconde ma vaillance!_

La voix de tnor lana cet appel avec tant d'nergie que Boleslas
tressaillit.

--C'est Ratier! dit-il presque  haute voix.

Madame Slavsky haussa les paules,--que lui importait que ce fut Ratier
ou un autre?--et continua de jouer.

Boleslas n'tait pas seulement joueur, toute les passions s'taient
centralises sous son crne; il tait ardent mlomane. La voix de
Ratier, et de plus la nouveaut de l'entendre chanter, l'attiraient;
l'appt du gain le retenait... Enfin, comme il avait perdu deux fois de
suite, il se leva, sortit doucement de la salle de jeu, accompagn par
un regard de mpris de sa belle amie, qui n'tait pas mlomane, elle, et
se faufila dans la salle de concert.

C'tait Ratier! Ratier lui-mme, en jaquette de voyage, il avait fait
faire une annonce pour excuser son costume,--mais en gants blancs,--il
en avait trouv une paire dans l'endroit; il chantait pour la veuve et
l'orphelin, et s'en donnait  coeur joie.

Sa belle figure, mle et franche, rayonnait de plaisir et d'orgueil; il
tait roi du monde! Et cependant, comme le colonel, fascin,
s'approchait de plus en plus de l'estrade, tout en lanant vers la vote
ces paroles belliqueuses:

                      _..... D'un monstre perfide_
                      _Trompons l'esprance homicide!_

il ne put s'empcher de cligner de l'oeil de son ct, ce qui bouleversa
absolument Boleslas.

--Comme il doit avoir l'habitude du public! se dit le brave colonel,
bloui de tant d'audace.

Ratier avait fini. La salle tait presque pleine, le chef de gare tait
venu avec sa famille, l'inspecteur de la voie tait venu aussi de Sion
mme, ainsi qu'une partie du personnel, avec d'autres personnages
marquants, et tous ces habitants du Valais applaudissaient  s'arracher
la peau des mains; on trpignait, on criait bis!

Ratier reparut, toujours en jaquette quadrille, salua  deux reprises,
mit la main sur son coeur, et se retira  reculons.

--Qu'il est joli garon! soupira une Anglaise. Boleslas s'en retourna 
petits pas dans la salle de jeu.

Pourquoi Ratier lui avait-il fait mystre de ce talent? C'tait bien
extraordinaire. Depuis quatre ou cinq ans qu'il connaissait le jeune
homme, ils avaient vid ensemble bien des verres, fum bien des cigares,
et jamais il n'avait t question de cette voix. Pourquoi?

--Je me suis toujours dit qu'il cachait quelque chose, pensa Boleslas...
Mais deux proccupations  la fois, pour lui, c'tait trop d'au moins
une et demie, et il se remit au jeu, qui lui garda rancune de sa fugue
et sut le lui prouver.

Ratier se promenait dans le jardin, pendant l'intermde du concert, et
il n'essayait pas de se drober  l'enthousiasme qu'inspirait son
talent. Les amateurs l'entouraient, le pressant de questions; il leur
rpondait d'un air srieux et, l'on et jur qu'il disait la vrit. Un
Franais qui errait depuis deux jours dans ce lieu de perdition
s'approcha de lui et se fit reconnatre.

C'tait le reporter d'un journal bien inform, qui avait eu la double
mission de s'assurer de l'tat des travaux du chemin de fer du
Saint-Gothard et de voir en mme temps si l'ouverture de la saison au
Casino de Saxon valait la peine qu'on en parlt. Ratier l'avait
peut-tre rencontr au caf de Sude,--du moins ce n'tait pas
invraisemblable.

--Figurez-vous, dit le reporter  notre tnor, que je suis venu ici pour
voir, comme l'avait dit notre directeur, si cela en valait la peine,
et... je ne sais pas comment j'ai fait mon affaire, mais...

--a n'en valait pas la peine? interrogea Ratier d'un air naf.

--Non, dit l'autre, donnant dans le panneau, mais j'ai eu la faiblesse
de jouer...

--Vous avez gagn? demanda notre ami.

--Finissez donc! s'cria l'autre, voil que vous me blaguez,  prsent.
Ce n'est pas a du tout: j'ai perdu, j'ai tlgraphi  mon directeur...

--On dit: le patron, interrompit Ratier.

--Et il ne m'a rien envoy du tout, acheva le reporter en peine.

--Il a rpondu pourtant?

--Il a rpondu: a vous apprendra. Fallait pas qu'il y aille!

--Toujours distingu! fit observer Ratier. Eh bien?

--Eh bien, je n'ai pas assez pour partir, j'attends qu'on me dlivre! a
finira bien par l. En attendant, j'ai dpens gros d'argent comme moi 
l'htel pour qu'on me prte de l'argent, mais...

--On a refus? C'tait lmentaire. Vous n'auriez jamais pens  le
rendre. Dites donc, est-ce que vous trouvez que j'ai du talent?

--Colossal, mon cher, colossal!

--Et une belle voix?

--Prodigieuse!

--Eh bien, je vous permets de l'crire  votre journal. Je dbute
prochainement.

--O? quand? comment? s'cria le reporter, entran par l'amour de son
art.

--On vous dira a en temps et lieu. Je vous permets d'tre aussi
indiscret qu'on a l'habitude de l'tre chez vous, et en change...

--Quoi donc?

--Je vous rapatrie! dit bravement Ratier. a va-t-il?

--Ah! mon ami, ma reconnaissance...

--Pas de reconnaissance, un article, et un bon! On ne vous les paye pas
si cher que a au journal, hein! Seulement, n'ayez pas l'air de me
connatre; je voyage avec des gens trs-bien... une des plus hautes
familles trangres, vous comprenez, la discrtion...

--Compris, je ne vous connais plus.

--Convenu. A l'htel dans une heure, et vous pourrez partir demain.

Le reporter, enchant, s'en allait: il revint sur ses pas.

--A propos, dit-il, prtez-moi donc un louis pour essayer ma chance.

Ratier tira magnanimement vingt francs de sa poche.

--Vous mettrez cinq lignes de plus, dit-il; vous pouvez mettre des
points d'exclamation, et mme plusieurs points, vous savez?...

Le reporter fit un signe de tte et disparut sous les portires
d'algrienne raye en travers, affreuses, mais dignes du temple.

Les croupiers dorment, tout comme le reste des mortels; c'est pourquoi,
 l'heure dite, la roulette alla dormir du sommeil du juste quand il a
fait une bonne journe, et les joueurs se virent expulser dans le
jardin.

Rmisof, d'un air bourru, faisait des comptes avec un crayon sur le dos
d'une enveloppe; Ratier s'approcha de lui.

--Eh bien, cette petite chance, qu'est-ce que nous en faisons?

--C'est une attrape indigne! gronda l'aimable jeune homme.

--a ne va donc pas?

--J'ai perdu! Aussi faut-il tre assez bte pour jouer, vrit!...

--Beaucoup? demanda Ratier, pour qui les dolances en usage avaient
perdu l'attrait de la nouveaut.

--Trois cent soixante-dix-huit francs!

--Ce pauvre Rmisof! fit notre ami avec intrt en lui passant la main
sur le dos comme  un chien fidle. Trois cent soixante-dix-huit francs!
Eh! mais, c'est gentil, cela, quand on est millionnaire.

--Hein?

--Eh! oui! C'est trs-gentil! Suivez mon raisonnement: si vous aviez
gagn, vous auriez recommenc  jouer demain matin, au lieu que, ayant
perdu, nous partons par le premier train, nous arrivons  Paris au bout
de vingt-quatre heures, et vous ne revoyez la roulette de votre vie.
Trois cent soixante-dix-huit francs pour tre prserv  jamais de la
funeste passion du jeu, comme qui dirait la vaccine de la roulette,
l'inoculation du trente-et-quarante, ce n'est pas cher! Et vraiment si
vous tiez gentil, vous verriez bien que vous me redevez quelque chose.
A propos, rendez-moi donc mon ftiche, puisqu'il ne vous sert  rien.

--Pourquoi faire? demanda Rmisof, puisqu'on ne joue plus?

--Pour faire une cigarette; c'est pour cela qu'il a t cr et mis au
monde.

Pendant que le jeune Russe, encore mal remis de ses ahurissements de la
soire, lui tendait le papier Job, Boleslas s'avana les bras pendants,
la figure ravage par le dsespoir.

--Vous avez perdu, colonel? demanda respectueusement Ratier, mu par
cette grande infortune.

--Tout! gmit Boleslas.

--Eh bien, ce sera pour une autre fois. Allons nous coucher. Nous
partons demain  la premire heure.

--Si nous restions? insinua le colonel. Demain seulement, dites?

Ratier fut inflexible. Madame Slavsky avait disparu sans mot dire;
Boleslas pensait qu'elle avait perdu; du moins, elle le lui avait
assur, ce qui donna  Ratier la certitude absolue qu'elle avait gagn,
et beaucoup. Barbe tait de ceux qui vont cacher leur bonheur dans une
autre patrie ou tout au moins  l'abri des regards profanes.

Nos amis se sparrent donc assez mlancoliquement, et le lendemain, le
premier train les emporta vers Lausanne et, de l, vers Paris.

Au moment o le train passait en face de Saint-Gingolph, dans ce site le
plus chant qui soit au monde, et vritablement l'un des plus beaux,
Boleslas s'cria tout  coup:

--J'aurais d jouer sur le treize! Le treize a pass vingt-quatre fois
dans la soire!

--De suite? interrompit vivement Barbe qui semblait endormie, les mains
croises sur le petit sac mystrieux de maroquin noir.

--Non pas de suite, mais pendant la soire. J'aurais du jouer sur le
treize! Notre wagon portait le numro treize, j'tais n un treize, la
chambre de l'htel tait aussi le treize... Mon Dieu! qu'on est bte! on
ne connat pas son bonheur, et pourtant la Providence ne vous mnage pas
les avertissements!

Au bout d'un silence prolong qui avait suivi ces paroles, Ratier
pronona d'une voix spulcrale l'aphorisme suivant:

--Oui, colonel, il faudrait toujours jouer sur le treize, mais seulement
quand il gagne!

Boleslas le regarda, essaya de comprendre, comprit qu'il se moquait de
lui, le regarda encore une fois, mais de travers, et retomba dans son
marasme.

Au buffet, l'heure du dner venue, pendant les vingt minutes d'arrt du
train, Barbe se fit servir un filet, deux filets, Ratier crut mme en
compter un troisime, mais la ncessit de sustenter Boleslas, de plus
en plus affaiss, lui ta la possibilit de vrifier exactement le
nombre de morceaux que Barbe faisait disparatre avec sa dextrit
ordinaire. Ils arrivrent  Paris de grand matin, briss de fatigue, et,
plus maussades les uns que les autres, ils se quittrent  la gare sans
seulement se dire adieu, chacun tira de son ct, vers son lit,
probablement. Seul, Ratier fit un profond salut  madame Slavsky, en
ajoutant ces mots:

--J'aurai l'honneur, madame, de me prsenter chez ous  courte
chance...

Barbe lui fit un signe de tte assez hautain, et lui tourna le dos,
emportant le mignon petit sac noir.

En arrivant chez elle, Barbe fut tout tonne de se voir ouvrir la porte
par miss Amroth; celle-ci, les yeux rouges, les traits bouffis, semblait
avoir pass la nuit  pleurer.

--Eh bien, pourquoi est-ce vous qui m'ouvrez la porte? demanda la
charmante Barbe sans prendre la peine de lui dire bonjour.

--C'est que... madame... C'est que je vous attendais...

--O est la bonne?

--Mademoiselle l'a renvoye.

--Encore? On n'en gardera donc pas! Et ma fille, que fait-elle?

Au lieu de rpondre, miss Amroth fondit en larmes et se prit la tte
dans les deux mains. Cette manoeuvre n'claircissant pas suffisamment
madame Slavsky, elle secoua violemment l'Irlandaise par le bras.

--O est ma fille? rpta-t-elle si rudement que la malheureuse sentit
qu'il fallait rpondre  tout prix.

--Elle est partie, madame.

--Avec qui? s'cria Barbe atterre.

--Toute seule!

--Cela ne se peut pas! cria madame Slavsky. Ce cri du coeur provoqua un
dluge de larmes irlandaises et de protestations de la mme origine.
Voyant qu'elle n'obtiendrait d'explications qu'en procdant avec ordre,
et jugeant que le carr de l'escalier,  six heures du matin, n'tait
pas un endroit favorable pour entendre un rcit de ce genre, madame
Slavsky entra chez elle et se digriea vers la chambre de Katia.

En effet, l'oiseau s'tait envol. Le petit lit n'tait pas dfait. La
mre ne put se dfendre d'un lger serrement de coeur  la vue de cette
chambre vide. Mais c'tait une femme nergique, et elle s'assit sur un
fauteuil, tenant miss Amroth sous son regard, et lambeau par lambeau,
elle obtint quelques claircissements.

La comtesse Manshauschen tait venue l'avant-veille au soir avec le
gnral Tomine, et, fort tonns de ne pas trouver leur amie chez elle,
ils s'taient invits  prendre le th. Catherine leur avait fait les
honneurs de son mieux, mais le gnral s'tait montr tout
particulirement galant. Mademoiselle Catherine n'avait pas l'air
content, mais la comtesse n'avait fait qu'en rire aux clats, si bien
que le gnral, de plus en plus galant, avait voulu prendre la jeune
fille sur ses genoux.

--Quel vieil imbcile! murmura madame Slavsky en haussant les paules.

--La comtesse riait toujours et encourageait mademoiselle Catherine  ne
pas faire la sotte, continua miss Amroth. Mademoiselle Catherine, se
fchant trs-fort, lui dit des choses bien dsagrables. Madame la
comtesse ne fit qu'en rire, et mademoiselle Catherine, tout  fait en
fureur, lui ordonna de sortir. Comme elle ne sortait pas, et que le
gnral courait dans le salon aprs mademoiselle Catherine pour
l'embrasser, celle-ci se rfugia dans sa chambre, et au bout d'un
moment, le gnral et la comtesse s'en allrent tous deux en riant.

--La comtesse me le payera, dit tout bas madame Slavsky. Ensuite?

--Ensuite, mademoiselle Catherine pleura toute la nuit; et le lendemain
dans l'aprs-midi, elle m'avait dit de m'habiller pour sortir avec elle,
lorsque le gnral arriva.

La bonne, sans y penser, lui dit que mademoiselle tait  la maison; il
entra dans le salon, et je ne sais pas ce qu'il y a eu, madame; mais, au
bout d'un moment, j'ai entendu une porcelaine qui se brisait: c'tait la
coupe de la table du milieu. Mademoiselle Catherine a pass devant moi;
elle a dit  la bonne: Je vous chasse! elle a couru dans l'escalier, et
depuis, madame, elle n'est pas rentre.

Madame Slavsky resta muette un moment; ceci passait ses craintes;
cependant, comme elle tait de ceux qui esprent toujours tout pour le
mieux, elle ne se laissa point abattre.

--Qu'a fait le gnral?

--Il a pris son chapeau en jurant comme un damn, madame, comme un
damn, et il a essay de courir aprs mademoiselle, mais autant aurait
valu courir aprs un oiseau.

--Et depuis, reprit madame Slavsky, pensive, vous n'avez pas eu de
nouvelles, vous n'avez pas fait des recherches?

--Je me suis adresse  la police, madame; j'ai t  cet endroit, vous
savez, o l'on apporte les gens qui sont morts dans la rue, ou qu'on
trouve...

Barbe frissonna. Elle tait bien peu mre; mais, si peu qu'elle le ft,
l'ide qu'elle pouvait retrouver sa fille  la Morgue lui faisait froid
dans le dos. Elle fit un geste de la main et se dirigea vers sa chambre.
Une demi-heure aprs, vtue de noir, trs-simplement, elle sortit pour
se livrer  des recherches plus efficaces. Elle resta cinq heures
absente, courut partout, mme  la Morgue, et revint sans avoir rien
trouv.

Comme elle rentrait, trs-ple, trs-fatigue, soudainement vieillie, on
lui remit un petit billet. Madame d'Haupelles lui crivait simplement:
Venez me voir tout de suite.

Barbe s'y fit conduire immdiatement.

Ratier n'avait pas cherch si longtemps. Comme il passait sa tte par le
guichet de son concierge endormi, celui-ci, qui l'affectionnait au moins
autant pour sa bonne humeur que pour ses gros pourboires, lui dit d'une
voix somnolente:

--Il y a quelque chose pour vous dans votre case, monsieur Ratier.

Le jeune homme plongea la main dans le casier indiqu et en retira une
lettre. L'enveloppe tait lourde et paisse, l'criture lgante et
fine. Ratier monta jusqu' son entre-sol, referma la porte, jeta par
terre les objets qui lui embarrassaient les mains, et s'assit dans un
bon fauteuil, prs de la fentre. Le coeur lui battait un peu; il avait
le pressentiment que cette lettre venait de Katia. Il l'ouvrit et courut
 la signature.

C'tait madame d'Haupelles qui lui crivait: ce nom inconnu ne lui
disait rien; il commena par le commencement.

       Monsieur, une pauvre enfant jete  peu prs seule dans la
       vie m'assure que vous tes son plus sr ami. Veuillez,
       aussitt que vous aurez reu cette lettre, m'accorder chez
       moi quelques instants d'entretien  son sujet.

Rien de plus; pourtant Ratier sentit que l'heure tait dcisive. Il se
leva et s'tira longuement en respirant comme un homme heureux.
Catherine avait foi en lui, elle l'avait nomm son ami! Chre enfant! Il
la tiendrait donc de mains plus respectables que celles de sa mre! car
sans connatre madame d'Haupelles, mme de nom, il tait assur, par la
prudence mme des termes de son billet, que c'tait une personne
srieuse et digne d'estime.

Il regarda sa pendule, qui marquait six heures et demie. Malgr
l'invitation de sa nouvelle correspondante, il ne pouvait dcemment se
rendre aussitt chez elle. Il se jeta sur son lit, dormit une heure et
demie, et  neuf heures sonnantes il se prsenta rue de l'Universit.

On y tait lev depuis longtemps, l'appartement tait soigneusement
rang, malgr l'heure matinale; mentalement, Ratier compara cet ordre et
cette vigilance avec le laisser-aller de la vie de madame Slavsky; mais
il n'eut pas le temps de faire de longues rflexions: il fut introduit
auprs de madame d'Haupelles, qui tait dj revenue de l'glise la plus
voisine.

A la vue de cette femme si srieuse, si digne, sans roideur, Ratier
comprit que l'affaire tait grave. Pour qu'une femme de cet ge, dans
cette position, lui et adress un appel aussi pressant, il fallait que
les circonstances fussent exceptionnelles. C'est avec un respect sincre
qu'il attendit la communication qui allait lui tre faite.

--Vous revenez de Suisse, monsieur? lui dit madame d'Haupelles.

Ratier s'inclina:

--Je suis arriv, madame, il y a quatre heures seulement, dit-il, et je
n'ai os me prsenter plus tt.

--Mademoiselle Slavsky est ici, reprit madame d'Haupelles.

Ratier ne put rprimer un mouvement de surprise.

--Il ne lui est rien arriv, je l'espre? dit-il avec une motion bien
mal dguise.

--Rien de fcheux, matriellement parlant, reprit madame d'Haupelles,
charme intrieurement de la spontanit du jeune homme. Elle a d
quitter la maison de sa mre absente pour des raisons... d'excellentes
raisons; mais elle se porte bien.

Un silence suivit. Il y a des choses si difficiles  dire! Malgr tout
son usage du monde, madame d'Haupelles ne savait par o commencer.

--Vous portez beaucoup d'intrt  cette jeune personne, dit-elle enfin;
vous lui avez mme donn l'adresse de gens honorables chez qui elle
pourrait se rfugier... J'ai fait prendre des informations.--Vous
m'excuserez, monsieur; votre ge et vos amis faisaient de vous un
singulier chaperon. Le jeune couple en question est en effet
parfaitement honorable; cette sollicitude pour le sort d'une jeune fille
peu heureuse, mal entoure, hlas! est fort louable de votre part; mais
avant d'aller plus loin, permettez-moi de vous demander sur quels motifs
vous la basez.

--Mes motifs, madame? demanda Ratier; ils sont fort simples. Avant-hier
soir,  neuf heures, Saxon-les-Bains, j'ai demand  madame Slavsky la
main de sa fille, et je l'ai obtenue, moyennant un billet de cinq cents
francs...

Madame d'Haupelles fit un geste de dgot et de reproche; Ratier,
imperturbable, mais irrprochable, continua avec la plus grande
dfrence:

--...Que je lui ai prt pour continuer  jouer, dans un moment o elle
avait tout perdu. Dans ce moment-l, madame, si je l'avais voulu, je
crois que j'aurais obtenu ce consentement pour moins que cela.

Madame d'Haupelles sourit faiblement. Ce jeune homme lui plaisait avec
sa franchise et sa gaiet qui se faisaient jour malgr le srieux de la
situation.

--Et ce consentement, qu'avez-vous l'intention d'en faire?

--De le faire ratifier par mademoiselle Catherine et ensuite de
l'extorquer une seconde fois par tous les moyens possibles  madame
Slavsky, qui, selon toute probabilit,  l'heure actuelle, m'en veut
mortellement.

--Pourquoi?

--Pourra-t-elle jamais me pardonner de lui avoir rendu service? demanda
ingnument Ratier.

Madame d'Haupelles connaissait le monde; son sourire s'accentua un peu
plus  cette preuve de philosophie.

--Mais, monsieur, dit-elle en reprenant sa rserve habituelle, si j'ai
bien compris ce que m'a dit mademoiselle Slavsky, c'est vous qui avez
emmen ces... ces personnes  Saxon, pour les faire jouer! Ce procd,
que je n'approuve pas, devait avoir un motif... lequel?

--Il y en avait deux, madame, rpondit franchement Ratier. Le premier
tait de procurer quelques jours de repos  mademoiselle Catherine qui
venait de subir une rude preuve...

Madame d'Haupelles fit signe qu'elle savait en quoi consistait cette
preuve. Catherine ne lui avait pas cach l'pisode Rmisof.

--Et puis, continua Ratier, j'avais un vague espoir que madame Slavsky
aurait besoin de moi, et qu'ainsi j'obtiendrais son consentement...
quitte  le reperdre ensuite; mais c'est quelque chose que de l'avoir
obtenu... et vous voyez que l'vnement m'a donn raison.

Madame d'Haupelles n'avait jamais vu de gendre futur emmener sa
belle-mre  Saxon-les-Bains dans l'esprance de lui voir perdre
beaucoup d'argent; mais videmment Ratier et ses amis n'taient pas de
la mme trempe que les membres de son entourage. Elle rflchit un
moment, puis demanda:

--Vous voulez vous marier: c'est fort sage; mais, monsieur, quels sont
vos moyens d'existence?

--Mon Dieu, madame, j'aurais prfr ne pas le dire; non qu'ils aient
rien de rprhensible, mais j'attache  ce mystre une importance toute
particulire.....je possde encore environ deux mille francs de rente,
plus une douzaine de mille francs que je garde pour quelque circonstance
grave, telle que mon mariage ou mon enterrement; mais tout cela ne
constitue pas des moyens d'existence; j'ai autre chose, sans quoi je ne
pourrais prtendre  pouser mademoiselle Slavsky.

--Cependant, monsieur, insista madame d'Haupelles, il m'est impossible
de continuer cet entretien si vous ne me confiez pas ce secret, qui est
de la plus haute importance pour tous ceux qui s'intressent  la pauvre
enfant.

--Vous avez raison, madame, dit Ratier aprs une seconde d'hsitation.
Seulement promettez-moi de n'en rien dire  Katia avant que je sois
agr, si je dois l'tre.

Madame d'Haupelles promit le secret, et le jeune homme lui confia le
grand mystre de sa fortune future. A mesure qu'elle l'coutait, elle se
laissait gagner par la franchise de ses allures, la sincrit de son
accent, et se prenait d'une bienveillance extraordinaire pour ce garon
bizarre, bohme, blas, qui tmoignait la fracheur et la dlicatesse de
sentiments d'une fillette  ses dbuts dans le monde.

Quand il eut termin ses confidences, elle se leva pour clore
l'entretien.

--Eh bien, monsieur, dit-elle, je vais faire prendre des informations,
je ne vous le cache pas. Si ce que vous m'affirmez est exact, si vous
tes ce que vous me semblez tre, je ferai tout mon possible pour
disposer madame Slavsky en votre faveur... Ne soyez pas bless du doute
que je semble mettre sur votre vracit... un mariage est une chose
trop importante, irrvocable...

--Je vous comprends, madame, rpondit simplement Ratier; que n'ai-je
pris aussi des renseignements quand je fis la rencontre de Boleslas! Je
me serais vit bien des dsagrments! Il est vrai que je n'aurais pas
connu Katia!

Il pronona ces mots avec son beau sourire, si ouvert et si gai que
madame d'Haupelles ne put s'empcher d'y rpondre. Il sortit la tte
leve, le nez en l'air, humant la bonne odeur frache des arbres du
quai, et s'en alla enchant, ne regrettant qu'une chose,--de n'avoir pu
apercevoir Catherine.

Aussitt qu'il l'eut quitte, madame d'Haupelles crivit  la charmante
Barbe et ne tarda pas  la voir arriver.

Malgr son aplomb colossal, madame Slavsky entra l'oreille fort basse
dans le petit salon funraire de sa srieuse amie. D'abord elle n'avait
pas djeun, ce qui doublait l'intensit de ses pnibles motions; et
puis, tout en se doutant bien qu'elle allait retrouver sa fille, elle
sentait d'avance la semonce mrite qui ne pouvait lui faire dfaut en
cette circonstance.

Madame d'Haupelles la reut si froidement qu'aussitt le coeur de mre
de madame Slavsky se trouva rchauff.

--Si elle ne savait pas toute l'histoire, se dit la fine mouche, et si
elle n'tait pas compltement rassure, elle ne serait pas si
dsagrable.

Cet loge restreint du coeur et de la dlicatesse de madame d'Haupelles
se traduisit en une plainte plore:

--Ah! ma chre amie, vous savez le malheur qui m'a frappe! Venez  mon
secours; je vous en conjure! Toute votre influence ne sera pas de trop
pour m'aider dans mes recherches...

--Votre fille est ici, dit froidement madame d'Haupelles.

Barbe poussa un cri de surprise et de joie dont la moiti tait un
sentiment vritable et l'autre une forte amplification, se laissa tomber
dans un fauteuil et fondit en larmes;--de vraies larmes, s'il vous
plat, car, depuis le matin, elle tait fort inquite.

--O est-elle? profra la malheureuse mre, que je la voie, que je
l'embrasse!

--Vous la verrez en temps et lieu, reprit son ex-amie d'un ton tout
aussi calme qu'auparavant; causons d'abord.

Madame Slavsky, vu l'urgence, commanda le calme  ses nerfs, arrta le
flot de ses pleurs et couta srieusement ce qu'on allait lui dire: l
tait le noeud de la situation.

--Vous avez manqu  tous vos devoirs de mre, dit madame d'Haupelles de
sa voix lente et lasse; vous avez trs-mal lev une enfant charmante,
que par bonheur vous n'avez pu pervertir; vous lui avez donn les
exemples les plus dplorables, et pour combler la mesure, vous l'avez
laisse ici, seule, sans protection contre les gens abominables dont
vous faites votre socit. Vous savez ce qui l'a force  fuir votre
maison?

--Je ne sais, rpondit Barbe avec le mme sang-froid, ce que ma fille a
pu vous dire, ni  quelles exagrations elle s'est livre; je sais
seulement qu'elle a pris au srieux des plaisanteries de mauvais got
qu'un trs-ancien ami de la famille s'est permis de lui faire, se
croyant autoris par son ge et ses...

Madame d'Haupelles se leva comme mue par un ressort.

--Votre fille est chez moi, dit-elle  son ancienne amie. Je la garde.
Faites-la rclamer par les moyens lgaux, et moi, je prsenterai  la
justice les raisons qui me portent  refuser de vous la rendre. Je vous
prviens que le dbat sera public, et que je ferai citer des tmoins.
Allez, madame, je ne vous retiens plus.

Barbe ne sourcilla point. Les moyens lgaux et l'audition des tmoins
n'taient pas de nature  lui plaire. Elle reprit la conversation un peu
plus haut, ngligeant les dernires paroles si peu amicales de son amie.

--Le gnral Tomine a eu grand tort; son ge n'excuse pas l'inconvenance
de ses plaisanteries; mais Katia a une tte impossible; elle se fait des
monstres de tout, et je suis persuade que si on lui faisait raconter ce
qui s'est pass en prsence du coupable, ou simplement de la comtesse,
on verrait bien qu'elle a fort exagr des choses en elles-mmes peu
importantes.

--Ah! vous auriez le courage de le lui faire raconter! rpliqua madame
d'Haupelles; eh bien, moi, j'ai  peine eu celui de l'entendre; il me
semblait qu'un peu de sa puret de jeune fille se dtachait  chacune de
ses paroles... Pour une fortune, je ne saurais lui faire recommencer ce
douloureux rcit. Vous voyez bien que nous ne pouvons nous entendre; je
garde votre fille. Agissez!

Ici Barbe refondit en larmes.

--Aprs les angoisses que j'ai subies, dit-elle dans son mouchoir, aprs
tant d'inquitudes, il m'est bien dur de m'entendre traiter ainsi! Je
n'ai que cette fille, et l'on me menace de me l'enlever! Est-ce ma faute
si je n'ai encore pu parvenir  l'tablir? Est-ce donc si facile de
marier sa fille? Bien des mres mieux en position de russir que moi n'y
parviennent qu' la longue, et quelquefois jamais! Et moi, qui ai fait
tous mes efforts, on me traite comme une mre dnature. Moi qui n'ai
jamais refus un parti! Je les ai tous accepts, oui, tous! Je n'ai pas
sur la conscience d'en avoir refus un seul! Est-ce ma faute si tous ces
mariages se sont trouvs rompus?

Madame d'Haupelles coutait ce beau discours en haussant les paules de
temps en temps, et voyait bien qu' prcher Barbe elle perdrait son
latin.

--Voyons, dit-elle, il ne s'agit pas de tout cela; vous voulez marier
Catherine, et vous ne pouvez russir. Si je trouve un parti sortable,
l'accepterez-vous?

--Tu y viens! pensa madame Slavsky. Je savais bien qu'il y avait
anguille sous roche! Sans doute, reprit-elle tout haut; de votre main
bienfaisante tout me sera prcieux; mais il faut que Catherine pouse un
homme riche. Mes finances sont dans l'tat le plus lamentable; que
voulez-vous? Je n'ai pas su faire d'conomies, et j'ai fait des billets
pour une vingtaine de mille francs.

--Ce n'est pas vous qui les avez faits, rpondit schement madame
d'Haupelles, c'est le colonel, et je ne sache pas que vous soyez maris
pour pouser ainsi ses intrts?

--Oh! rpliqua Barbe avec une impudence admirable, c'est tout comme! il
pouse tous les miens.

--Alors, il faudra, reprit madame d'Haupelles, que le mari de Catherine
la paye vingt mille francs au colonel?

Madame Slavsky ne chicana point sur le mot payer, qui tait pourtant
un peu dur; l'essentiel tait de s'en aller de l avec vingt mille
francs; elle regretta mme de n'en pas avoir demand trente mille.

--Je ne crois pas qu'il se trouve un homme au monde pour accepter de
semblables conditions, continua madame d'Haupelles; Catherine alors ne
se mariera pas.

Madame Slavsky exprima par un geste que ce serait une chose infiniment
regrettable, et ajouta en bon franais:

--C'est notre dernire esprance.

--A la bonne heure, au moins, fit madame d'Haupelles avec un indicible
mpris, vous jouez cartes sur table! J'aime mieux cela que vos
lamentations de tout  l'heure.

Eh bien, il se prsente un parti pour votre fille; je saurai ce soir
s'il est acceptable de tout point, et s'il l'est, je vous donnerai cinq
mille francs,--c'est moi qui les donne, et je les prends sur ma caisse
de secours; c'est le bien des pauvres dont je les dpouille; mais
Catherine, malgr sa robe de soie, est plus pauvre que les plus
misrables... Vous aurez les cinq mille francs en retour de votre
consentement.

--Cela ne suffit pas, rpondit Barbe. Autant vaut rien! J'aime mieux
attendre et courir la chance.

--Le gnral Tomine vous la payera plus cher? demanda madame d'Haupelles
avec tant de hauteur que Barbe se sentit vaincue. Alors je ne vous la
rendrai pas, et nous passerons outre sans votre consentement.

--Oui, rpliqua Barbe, mais j'ai celui de son pre, en blanc, et je ne
vous le donnerai pas; d'aprs vos lois mmes, sans ce papier elle ne
peut se marier.

--Fort bien; puisqu'il faut discuter, discutons; mais, en vrit, tout
ceci est bien trange! vous pouvez avoir plus que ce que je vous offre,
mais vous pouvez aussi l'attendre trs-longtemps. Envoyez-moi votre
consentement et celui de votre mari en blanc,--tous les deux, et vous
toucherez en change cinq mille francs, ce soir, dans une heure si vous
voulez.

--En blanc? Le mien? Non, pas en blanc! Je veux savoir  qui je marie ma
fille.

--C'est encore  discuter; mais, provisoirement, je vous l'accorde.
Est-ce conclu? Je vous dirai le nom ce soir ou demain matin au plus
tard.

Barbe rflchit un instant, puis dit: C'est convenu.

--Vous allez signer cette stipulation?

--Volontiers; mais, en change, j'emmne ma fille?

--Non.

--Alors, je demande  rflchir, fit Barbe en se levant. Vos conditions
ne sont pas assez belles. Je vous enverrai ma rponse.

Elle sortit, en proie  une telle fureur que si Catherine lui ft tombe
sous la main, elle l'et vertement soufflete; heureusement, elle ne la
rencontra point.

Le colonel, plus dconfit que jamais, tendu dans son fauteuil, se
demandait ce qu'il allait faire, car la fatale chance n'tait plus
loigne que de trois jours, lorsque son incomparable amie entra comme
un coup de vent.

Il apprit ainsi d'un bloc tout ce qui s'tait pass depuis leur dpart;
Barbe ne lui mnageait pas les motions et n'y allait pas de main morte
dans sa faon d'habiller les gens, si bien qu' n'entendre parler que de
misrables, de coquins, de gueux, de sclrats et d'imbciles, le pauvre
colonel sentit les oreilles lui tinter et se crut tomb dans une bande
de brigands. Heureusement,  la fin, tout s'claircit: il se trouva que
la misrable tait Catherine, la coquine tait la comtesse, le sclrat
tait le gnral, et l'imbcile tait lui-mme; alors le jour se fit
dans son esprit, et il approuva sans distinction le discours un peu vif
de son amie.

--Eh bien, que faut-il faire? lui demanda Barbe quand elle eut fini de
lui faire comprendre la situation.

--Acceptez les cinq mille francs, rpliqua le colonel sans broncher un
instant.

Barbe, qui probablement en avait rapport autant dans son sac noir,
trouva la somme mesquine et le zle du colonel intempestif.

--Mais alors, s'cria le malheureux Boleslas, ce n'tait pas la peine de
me demander mon avis!

--C'est prcisment ce que j'tais en train de me dire! rpliqua Barbe;
et elle s'envola, laissant tournoyer dans la tte du colonel les
vnements rcemment appris et les ides nouvellement mises, absolument
comme tournent les grains de poivre dans le moulin destructeur.

Avant de rentrer, Barbe passa  l'htel o s'taient arrts le gnral
et la comtesse. Entre autres habitudes, la comtesse avait celle de ne
jamais voyager seule; elle se faisait toujours ramener par
quelqu'un,--Barbe l'avait prouv plus d'une fois  ses dpens,--se
faisait payer le voyage, allguant sa misre, et une fois descendue 
l'htel, faisait invariablement porter sa dpense sur le compte de
l'tre assez infortun pour s'tre embarrass d'elle; pour l'instant,
c'tait le gnral, mais madame Slavsky n'avait pas de regrets  perdre
au sujet de celui-ci. D'ailleurs, il tait absent,  ce qu'on lui dit,
la comtesse tait seule chez elle.

Elle fut introduite dans le salon du gnral; la belle dame s'arrangeait
aussi toujours pour jouir du salon, que prenait en location sa victime
du moment; le tour tait bien simple! une petite chambre  coucher avec
une entre spare sur le corridor, et le salon servait pour deux, il
n'en cotait pas plus cher!

--Je ne sais pas en vrit, dit madame Slavsky en l'apercevant, comment
vous osez me regarder en face aprs ce qui s'est pass!

--Est-elle retrouve? demanda la comtesse, non sans une inquitude
secrte; car, si l'affaire s'bruitait, ceci, joint  d'autres
peccadilles plus anciennes, pourrait bien lui faire interdire le sjour
enchanteur de la capitale du monde.

--Elle est retrouve. Mais vous,  votre ge, vous faire la complice de
pareilles horreurs!

--A mon ge! Nous sommes de la mme anne, ma chre amie.

--Il y a dix ans de diffrence, rpliqua ddaigneusement madame Slavsky.
Vous aviez trente ans quand je me suis marie. Ce n'est pas  moi qu'il
faut dire cela! Mais chez moi, dans ma maison! en mon absence!...

--Il ne fallait pas la quitter! lui jeta brutalement la comtesse, pique
des allusions  son ge. C'est bien fait! Cela vous apprendra  veiller
sur elle.

--Et c'est vous, s'cria madame Slavsky, vous qui avez rd partout, qui
osez me donner des leons!

--Avant de nous quereller, ma bonne amie, car c'est un plaisir que je ne
veux pas vous refuser, rendez-moi donc, s'il vous plat, l'argent que
vous me devez! Justement, je suis fort  court en ce moment.

L colre de madame Slavsky tomba comme un souffl  la vanille dans
lequel une main hardie introduit la cuiller.

--C'est bon, c'est bon, grommela-t-elle, on vous retrouvera un jour ou
l'autre...

--Pour rgler nos comptes? J'en serai charme! il y a assez longtemps
que j'attends mon argent.

--Si je vous rends celui que vous m'avez prt, rpliqua Barbe en
reprenant l'offensive, la somme ne sera pas considrable! Ce sont des
intrts d'usurier que vous m'avez force  souscrire...

--Pas de paroles dsagrables, ma chre; les usuriers n'ont rien  faire
ici.

--Ce n'est pas de l'usure que de me prendre trois cents pour cent d'un
capital ridicule, de grossir ainsi ma dette d'anne en anne?

--Si je vous ai demand de gros intrts, ce n'est pas ma faute, reprit
la comtesse; pour vous prter cet argent, j'ai d l'emprunter moi-mme
au taux que je vous ai fix, je n'y ai pas gagn un centime, et je n'en
ai jamais eu que des dsagrments! D'ailleurs, ce n'est pas moi qui ai
t vous chercher...

--Hlas! si c'tait  refaire! murmura Barbe. Puis, se rappelant soudain
ce qui s'tait pass  Saxon avec Ratier, elle fut prise d'une belle
rage contre le jeune homme.

--En voil un, se dit-elle, qui payera pour les autres!

Cette pense l'aida  faire une belle retraite. Nanmoins elle rentra
chez elle vaincue et fort irrite, comme c'tait assez naturel.

Le soleil dclinait  l'horizon, suivant le langage immortel de la
posie, et Barbe, qui n'avait pas djeun, trouvait qu'il serait temps
d'aller dner, lorsqu'un visiteur sonna. Miss Amroth, promue derechef 
la dignit de soubrette, ouvrit la porte et annona: M. Ratier.

De tous les gens  qui elle en voulait, c'tait prcisment lui que
madame Slavsky et choisi, si elle et t mise en demeure d'lire une
victime. L'antipathie qu'elle avait toujours prouve pour ce jeune
homme avait pris depuis la veille des proportions effrayantes; si la
plaisanterie n'tait pas si use, si vieillie que les chroniqueurs de
journaux l'ont svrement prise  partie et accusent dsormais
d'immoralit ceux qui s'en servent encore, nous dirions que Barbe
semblait flairer son gendre en Ratier et le dtestait par avancement
d'hoirie; mais que le ciel nous prserve tous du reproche d'immoralit!

C'tait donc une simple antipathie naturelle que madame Slavsky
ressentait pour le jeune homme, et, certes, elle n'avait pas besoin
d'autre prtexte pour s'panouir en pleine floraison.

--C'est vous? lui dit-elle avec toute la mauvaise grce dont elle tait
capable. Jusqu'alors le ciel seul et Boleslas avaient pu l'apprcier
dans son beau.

--C'est moi-mme, prcisment, madame. Vous aviez la bont de
m'attendre?

--Non, je ne vous attendais pas, je vais dner, rpliqua Barbe en
mettant son chapeau devant la glace du salon.

Ratier s'assit sur le canap en face de la chemine. Madame Slavsky, le
voyant dans la glace, eut beau se retourner avec son air le plus
hautain, l'excellent garon n'y prit garde et continua  la regarder
avec une douceur anglique.

--Vous tes venu chercher vos cinq cents francs? dit son htesse avec le
ddain le plus aristocratique: les voici.

Elle tira de son porte-monnaie un billet de banque qu'elle tendit 
Ratier; mais croyant qu'il avanait la main pour le prendre, elle ouvrit
les doigts, et le papier lger tomba sur le tapis. Elle regarda le jeune
homme: il continuait  fixer sur elle des yeux pleins de bienveillance.

--Eh bien? fit elle.

Cela voulait dire: Vous n'avez pas vu le billet? Ramassez donc votre
argent!

--Ce n'est pas cinq cents francs que je suis venu chercher, madame,
dit-il toujours aimable, c'est la main de mademoiselle Catherine.

--Cette plaisanterie dure trop, monsieur; brisons l.

--Je vous demande pardon, madame, c'est extrmement srieux; vous
voudrez bien remarquer que je suis en habit, chose compltement ridicule
 cette heure et  cette saison quand on ne va pas dner en ville; la
gravit seule de cette dmarche peut m'excuser auprs des gens de got.
J'ai donc l'honneur de vous redemander, madame, la main de mademoiselle
votre fille.

--On n'pouse pas un...

--Un joueur fieff, un homme de moeurs lgres, un...

--Est-ce parce que je me glorifie de compter le colonel au nombre de mes
relations, ce qui m'a procur l'honneur de vous tes prsent, que vous
portez sur moi un jugement si svre, chre madame? demanda Ratier avec
la plus exquise urbanit.

Barbe se mordit les lvres.

--Vous n'avez pas de fortune, dit-elle.

--Je vous demande pardon: veuillez m'accorder la main de mademoiselle
Catherine sous condition de justifier de mes soixante mille francs de
revenu, et je suis prt  vous en prouver l'existence.

--On n'pouse pas un homme qui s'appelle Ratier! s'cria Barbe
exaspre.

--Qu' cela ne tienne, rpondit nonchalamment notre hros; je vais
prcisment en Italie; je deviendrai comte du pape: _il signor conte
Ratiero_! Cela fera admirablement sur mes cartes de visite. Vous doutez?
rien n'est plus facile.

--Je ne veux pas de vous, monsieur, ni pour gendre, ni pour...

--Vous ne parliez pas ainsi  Saxon, dit tranquillement le jeune homme.

Barbe regarda autour d'elle; rien ne pouvait la protger; aucune arme
qui pt tuer srement sans faire de bruit, et puis les gendarmes, ces
grands moralisateurs de l'humaine espce, auraient trouv peut-tre 
redire  un meurtre, commis mme sans bruit.

--Je vous cde la place, monsieur, dit-elle en se dirigeant vers la
porte.

Le remous de sa robe sur le tapis fit voltiger le billet de banque, qui
se dirigea en tournoyant vers la fentre; vivement, par un mouvement
irrflchi, elle se baissa et le ramassa. Ses yeux, comme elle se
relevait, rencontrrent le regard froid de Ratier, qui n'avait pas
boug.

--Vous venez de vous dclarer vaincue, madame, lui dit-il de sa voix la
plus calme; du moment o vous avez repris cet argent, la lutte est
ingale entre nous, et vous ferez bien de cder. Savez-vous o est votre
fille?

--C'est vous que me propose madame d'Haupelles! s'cria Barbe, saisie
d'un rire nerveux et se renversant sur un fauteuil. Ah! la bonne
affaire! C'est complet.

--C'est moi-mme, chre madame. Si vous consentez,--avec quelques
sacrifices de ma part,--nous pouvons nous arranger. Si vous refusez,
c'est la guerre, et vous n'tes pas la plus forte, puisque vous aimez
l'argent et que j'aime votre fille... Nous attendrons que Catherine ait
l'ge voulu, et nous nous marierons; du reste, nous trouverons bien en
Pologne un prtre pour nous marier... sans attendre. Je suis dcid 
aller jusqu' Varsovie, s'il le faut. L'argent pour moi n'a pas de
valeur.

Il se tut, regardant bien en face la femme qui lui tenait tte; elle ne
put supporter ce regard et baissa les yeux.

--Faisons la paix, madame, lui dit-il; c'est entendu?

--J'ai besoin de voir madame d'Haupelles, rpondt Barbe vasivement.

--Soit. Quand pourrai-je avoir votre rponse?

--Demain.

--A quelle heure?

--Le soir.

--C'est trop long. Dites midi pour tout concilier.

Madame Slavsky ne rpondit pas.

--Qui ne dit mot consent, conclut Ratier. Demain,  midi, je me
prsenterai ici pour obtenir de vous un consentement dfinitif. Madame
d'Haupelles sait  cette heure  quoi s'en tenir sur l'tat de ma
fortune; elle vous donnera les renseignements ncessaires.

Il la salua et sortit. Elle tait blme de rage et ne rpondit pas.
Quand il eut disparu, elle fit quelques pas dans le salon, froissant
convulsivement le billet de banque qu'elle tenait encore  la main. Elle
le regarda, s'aperut que c'tait une valeur de cinq cents francs, et sa
colre tomba. Elle le redressa soigneusement, le mit dans son
porte-monnaie et sortit pour aller dner avec Boleslas.

Ratier l'avait bien dit, il tait le plus fort, car elle aimait
l'argent.

Avant huit heures, il tait chez madame d'Haupelles; c'est alors que le
coeur lui battit, lorsqu'il franchit les sombres rideaux du petit salon!
Peu lui importait Barbe et sa colre! Autant il mprisait ses fureurs et
ses insolences, autant, devant la voix lente et brise, le calme
rsign, la dignit simple de cette femme de bien, il se sentait faible
et tremblant. C'tait elle qui tait la vraie mre de Catherine, c'est
d'elle qu'il fallait l'obtenir. Il pntra dans la pice sombre, haute
de plafond; une lampe  abat-jour pose sur une table lui masquait un
visage, mais deux petites mains qui tremblaient un peu en brodant sous
la lumire taient pour lui parfaitement reconnaissables. Il s'arrta,
interdit, n'osant avancer.

--Entrez, monsieur, lui dit madame d'Haupelles, du coin sombre o elle
abritait ses yeux puiss.

Il fit quelques pas et s'inclina devant elle. Il se sentait gauche,
vulgaire, maladroit; il et voulu tre  cent pieds sous terre;--mais,
en relevant la tte, il aperut le charmant visage de Katia, couvert de
rougeur, les yeux baisss: les petites mains avaient dpos leur
ouvrage; elles tremblaient si fort que l'aiguille leur chappait.

--Vous me permettez, madame, dit Ratier, essayant de raffermir la voix,
de prsenter mes hommages  mademoiselle?

--Je vous le permets, monsieur, et sauf la ratification de sa mre, dont
je ne saurais douter, je vous permets de lui dire tout ce que vous avez
 lui dire.

Ratier s'approcha du coin obscur, sut trouver sur le ton sombre des
vtements de sa protectrice une main blanche et macie qu'il porta
respectueusement  ses lvres, puis il se retourna vers Catherine, qui
attendait immobile, toute rose.

--Mademoiselle Catherine, lui dit-il, nous nous sommes connus dans de
mauvais jours; nous pourrions, je crois, tre plus heureux ensemble;
consentirez-vous  partager ma vie?

Katia voulut parler, elle ne put. Ce respect, ce langage, aprs les
outrages grossiers qu'elle avait rcemment endurs, faisaient un
contraste trop violent; un flot de larmes monta  ses yeux ombrags par
ses longs cils, et coula sur ses joues un peu amaigries.

--Je puis vous offrir ce que vous avez rv, continua Ratier un peu
inquiet de ce silence; vous avez dit un jour que vous n'pouseriez qu'un
homme trs-riche...

--Qu'importe l'argent! s'cria Katia en repoussant son ouvrage pour
s'lancer vers Ratier. L'argent ne sait que faire souffrir; je n'ai pas
besoin d'argent, je n'en veux pas!

--Vous n'en voulez pas! s'cria Ratier transport. Madame! elle n'en
veut pas! Oh! la charmante fille! Chre enfant, vous aurez tout, tout,
et la fortune aussi. Je suis riche, Katia, j'ai un engagement  la
Scala, soixante mille francs pour chanter dix mois, et deux mois de
vacances. Nous irons partout, Katia, partout!

--A la Scala? demanda Catherine, qui ne comprenait pas. Au thtre?

--Oui, ma belle Katia chrie! Je chanterai tous les opras. _Il
Trovatore, Hernani, Guillaume Tell, les Huguenots_, tout en italien.
Vous ne drogerez pas, ma chre Catherine! Mario est comte, et Adelina
Patti est marquise. Vous serez la plus heureuse et la plus belle de
toutes les femmes. Vous consentez dites?

--J'aurais mieux aim, dit Katia en rougissant, que vous fussiez rest
pauvre.

--Elle est adorable, n'est-ce pas? dit Ratier transport, en s'adressant
 madame d'Haupelles.

--Oui, rpondit celle-ci d'une voix mue.

Ratier obtint la permission de s'asseoir  la petite table, sous la
lumire tranquille de la lampe, et de causer avec Catherine. Chose
assurment trange, la prsence de madame d'Haupelles, invisible dans
son grand fauteuil, ne le gnait pas du tout. Il se sentait heureux
d'tre auprs de la jeune fille, de lui parler en toute scurit, de
faire des plans d'avenir avec elle et pour elle; mais il tait heureux
aussi de sentir sur lui le regard bienveillant et mlancolique de cette
femme triste et bonne. Il lui semblait tre enfin auprs d'une vritable
mre, la sienne ou celle de Catherine, peu importait, pourvu que ce ft
une mre!

Ils jouissaient depuis un moment de ce bonheur paisible quand madame
Slavsky fit son entre. Elle avait eu le temps de dtendre ses nerfs et
de se composer une tenue; aussi, en voyant Ratier familirement install
chez son amie, elle sut rprimer le mouvement de colre et de haine qui
l'avait fait trembler de la tte aux pieds.

Madame d'Haupelles se leva pour la recevoir, avec les marques
extrieures de politesse que la prsence de Catherine rendait
ncessaires. Barbe s'approcha de sa fille, lui dposa sur le front un
baiser plein de rancune, jeta un salut de la tte  Ratier, qui
s'inclinait devant elle avec dfrence, et alla s'asseoir auprs de la
chemine, o elle se perdit gracieusement dans les flots de sa trane et
dans les capitons d'un petit fauteuil bas.

--Superbe! pensa Ratier en admirant cette tenue irrprochable. Elle n'a
pas l'air d'avoir ramass mon billet de cinq cents francs, mais pas du
tout! Enfin, nous voil en famille! il ne manque plus ici que le
colonel.

--Vous voyez, ma chre, dit madame d'Haupelles  son ancienne amie, que
j'ai cru devoir, en votre nom, autoriser ces jeunes gens  causer
ensemble.

Le regard ddaigneux de madame Slavsky toisa Ratier, imperturbable.

--Vous ne leur refuserez pas plus longtemps le consentement qu'ils
rclament de vous?

--Le voici, rpliqua noblement madame Slavsky en tirant de son sein,
comme dans les tragdies, un papier qu'elle remit  madame d'Haupelles.

Celle-ci l'examina, constata qu'un document en langue trangre, portant
la signature du pre de Catherine, tait attach avec une pingle 
celui de madame Slavsky, mit ces papiers dans un coffret plac prs
d'elle, et tendit en change  sa belle amie une enveloppe cachete.
Barbe la prit ngligemment, avec un geste bien connu de ceux qui
reoivent souvent de l'argent: elle fit craquer dans l'enveloppe le
papier qu'elle contenait; le bruit fut bien celui des billets de banque,
et la charmante femme, connaissant trop son amie pour avoir des doutes
sur l'intgrit de la somme convenue, glissa l'enveloppe  la place o
elle avait pris les papiers; sa belle main blanche retomba sur sa robe
avec un geste gracieux qui fit scintiller les diamants de ses bagues.
Elle avait rachet ses bijoux  Saxon avant de partir.

--Alors, dit madame d'Haupelles, on peut commencer les formalits
lgales pour le mariage?

Barbe indiqua d'un geste que cela lui tait tout  fait indiffrent.

Ce mutisme ennuyait madame d'Haupelles, qui n'y voyait qu'une preuve de
mauvais caractre; elle sonna, et l'on prsenta le th, dont Catherine
s'occupa avec la grce d'une fiance qui sait que son fianc la regarde.

Elle et touch Rmisof lui-mme, tant elle tait timide et charmante;
mais madame Slavsky fut inbranlable.

--J'emmne ma fille ce soir, dit-elle en posant sa tasse vide sur la
chemine, aprs avoir essuy ses lvres. Katia tressaillit et regarda sa
protectrice d'un air effray.

--Ne pouvez-vous me la laisser? dit-elle; je vous assure que nous sommes
trs-heureuses ensemble, et qu'elle ne me drange pas du tout. Quelques
jours seulement!

--J'ai fait tout ce que vouliez, rpliqua Barbe avec intention;
laissez-moi emmener ma fille; je n'ai plus longtemps  jouir de sa
prsence.

Madame d'Haupelles essaya d'insister, mais madame Slavsky fut
inflexible.

--Sans cela, dit-elle schement, rien de fait.

--Allez prendre vos petites affaires, mon enfant, dit tristement
l'excellente femme.

Katia sortit du salon en jetant un regard dsespr  son amie.

--Madame, dit Ratier en s'adressant  sa future belle-mre, vous me
permettrez de faire ma cour  mademoiselle Catherine?

--Vous la lui ferez quand vous serez maris, mon cher monsieur, rpliqua
madame Slavsky; vous savez que je ne puis vous souffrir, et vous aurez
bien l'amiti de ne pas m'infliger votre prsence.

--Vous verrez Catherine chez moi, monsieur, dit madame d'Haupelles avec
fermet.

--Si vous voulez, ajouta Barbe avec son insolence ordinaire.

Catherine reparut, et sa mre l'emmena aussitt. Ratier allait sortir
avec elle pour lui serrer la main au moins, au moment de la mettre en
voiture; madame d'Haupelles le retint.

--Je redoute quelque tricherie, lui dit-elle; tout ceci n'a pas l'air
franc. Soyez prudent, et veillez sans cesse.

--Que craignez-vous? demanda Ratier, le coeur serr.

--Qu'elle ne l'enlve!

--Elle n'a pas le sou!

--Je viens de lui donner cinq mille francs.

--Ah! madame, c'tait une faute! s'cria Ratier... Je vous demande
pardon, reprit-il aussitt, je ne voulais pas porter un blme... mais on
ne tient madame Slavsky que par la corde d'argent.

--Oui, c'est une faute, je l'ai compris en la voyant insister pour
emmener sa fille, mais il tait trop tard. C'est  vous de rparer mon
erreur: je suis toute  votre disposition,  quelque heure que ce soit,
pour quelque somme que ce soit.

--Merci, madame, dit Ratier mu, vous avez un coeur de mre!

Sur cette parole qui fit pleurer madame d'Haupelles deux heures encore
aprs son dpart, il sortit et alla s'informer prs de la concierge de
la rue Miromesnil. Il apprit que les dames Slavsky venaient de rentrer,
et retourna chez lui tranquille pour cette nuit-l au moins. Aprs les
nuits que Barbe avait passes sans sommeil, il n'tait pas probable
qu'elle tentt immdiatement une vasion. Mais il se promit d'tre sur
pied de bonne heure le lendemain.

Dans la voiture qui les ramenait chez elles, madame Slavsky ne dit pas
un mot  sa fille; Catherine, de son ct, ne sentait pas la ncessit
d'pancher ses sentiments dans le sein de sa mre; mais ce silence
pacifique ne devait pas toujours durer.

Lorsque madame Slavsky fut rentre au logis, qu'elle eut brutalement
coup court, en l'envoyant se coucher,  l'expansion de miss Amroth, qui
prouvait  revoir Katia la joie d'un chien momentanment spar de son
matre, et qu'elle eut fait signe  la jeune fille de la suivre dans le
salon, elle ferma soigneusement la porte, vint s'asseoir sur le canap,
se croisa les bras, et dit  Catherine:

--M'expliquerez-vous ce que cela signifie?

La jeune fille ne rpondit pas. D'abord cette question tait trop vaste
pour qu'il ft facile d'y rpondre, et puis elle aurait eu trop de
choses  dire si elle avait nonc ce qu'elle avait sur le coeur; elle
attendit l'orage, la tte basse.

--Vous pensez srieusement  pouser ce monsieur... Ratier? demanda
Barbe en accentuant ce nom vulgaire avec un indicible mpris.

--Oui, maman, rpondit Catherine, toujours debout et la tte baisse.

--Vous avez des gots relevs! profra ddaigneusement sa mre. Pour
moi, je ne veux pas d'un gendre qui s'appelle Ratier.

--Je croyais que vous aviez donn votre consentement? demanda Catherine
en plissant, car elle entrevit un abme d'horreurs.

--Ce que vous croyez ne me regarde gure et ce que je fais ne vous
regarde pas, dit madame Slavsky; c'est de vous qu'il s'agit. Quelle ide
vous a prise d'accepter la proposition de ce monsieur si mal lev?

--C'est que je l'aime! rpondit bravement la jeune fille.

--Vous l'aimez! c'est touchant! Est-ce avec ses manires accomplies
qu'il a gagn votre coeur, ou bien avec son brillant avenir, ou encore
avec son esprit distingu? Rpondez donc, pourquoi l'aimez-vous?

--Parce que je l'estime, rpondit Catherine en relevant la tte, mais
sans hausser le ton de sa voix douce et soumise; parce qu'il est bon,
parce qu'il s'est montr bon surtout envers moi, parce que j'ai vu qu'il
ne me mprisait pas, tandis que tous les hommes que j'ai connus
jusqu'ici m'ont mprise.

--Mprise, et pourquoi, s'il vous plat? Catherine regarda sa mre; ses
yeux lancrent un clair, puis elle teignit leur regard sous ses
paupires et rpondit d'une voix tremblante:

--Il est inutile que je vous le dise, maman; ne me le demandez pas.

Madame Slavsky se mordit les lvres; elle ne s'tait pas attendue 
cela. Mais elle ne se laissait pas dconcerter; aussi reprit-elle sans
perdre de temps:

--Pourquoi avez-vous quitt ma maison, comme une aventurire?

L'orgueil de Katia se rvolta, et elle ne put se contenir.

--Parce qu'il y venait des aventuriers, dit-elle vivement.

Madame Slavsky tressaillit et se leva; un moment elle se demanda si elle
frapperait sa fille, et elle en avait bonne envie; mais la pense que
d'autres pourraient le savoir l'obligea  se refuser ce plaisir.

--Qui entendez-vous sous ce nom? dit-elle en s'efforant de matriser le
tremblement de sa voix irrite.

--La comtesse et le gnral.

--Passe pour la comtesse, rpliqua Barbe soudain calme, mais je vous
dfends de donner ce titre au gnral.

--Parce qu'il s'est indignement conduit avec moi? demanda Catherine,
frmissante  son tour d'indignation juvnile.

--Parce qu'il est mon ami et que vous devez parler respectueusement de
mes amis.

--Choisissez-les mieux alors! s'cria Catherine pousse  bout. Ici
mme, celui que vous nommez votre ami m'a grossirement insulte, au
point que j'ai d fuir pour me dfendre...

--Bel esclandre dont vous avez mille raisons de vous vanter! interrompit
madame Slavsky.

--J'ai fait ce que je pouvais. Si vous aviez t l, ma mre, vous
m'auriez dfendue; vous ne savez pas ce qui s'est pass!

La jeune fille couvrit son visage de ses mains et recula d'un pas, au
souvenir de cette scne. Madame Slavsky s'aperut qu'en effet sa fille
devait avoir t gravement insulte, chose que jusqu'alors elle n'avait
pu admettre un seul instant.

--Si vous voulez que je le sache, dit-elle d'une voix radoucie,
apprenez-le-moi.

--Jamais! s'cria Catherine, jamais! c'est trop que ce soit arriv!

L'amour-propre de madame Slavsky se rveilla fort irrit.

--Vous l'avez dit  madame d'Haupelles, et vous ne pouvez pas me le
rpter?

--Ce n'est pas la mme chose! dit Catherine; puis elle se reprit,
croyant qu'elle avait bless sa mre:--Ici, maman, dans cette pice...
j'ai cass la coupe de Chine...

--Comment cela?

--Je la lui ai jete  la tte, voyant qu'il ne voulait pas me lcher,
et je l'ai manqu... J'aurais voulu le tuer! Il a eu peur et m'a laisse
aller...

Elle frissonna; les mains insolentes du vieillard lui semblaient encore
errer autour de sa taille et sur son cou dlicat.

Madame Slavsky resta pensive un moment. Cette horreur de Katia pour le
gnral drangeait ses combinaisons. Pendant qu'elle dnait avec
Boleslas, le vieux Tomine avait fait irruption daas leur salon
particulier, et tait venu s'excuser de sa sottise. En quels termes
l'avait-il fait? Comment une alliance offensive et dfensive
s'tait-elle trouve conclue entre ces trois vertueux personnages, c'est
ce que l'histoire ne nous apprendra point, car il ne s'est pas trouv de
greffier pour enregistrer leur conversation.

Josia, qui venait pour affaire  l'heure du caf, recueillit ces
dernires paroles du gnral:

--On est bte, mais on n'est pas mchant; nous en reparlerons demain
matin si vous voulez bien y rflchir.

L-dessus le vtran avait pris son chapeau et sa canne, et s'en tait
all se promener sur les boulevards.

Madame Slavsky resta donc absorbe dans sa mditation, et ne sachant
comment en sortir, elle renvoya Catherine  son lit.

--Bonsoir, madame Ratier, lui dit-elle ironiquement. Madame Ratier! Quel
beau nom!

--Il est honorable, au moins! lai rpondit sa fille en fermant
prudemment la porte sur elle.

Voyant qu'il tait tard et que parler ne servirait  rien, Barbe se
dcida  s'endormir, ce qui lui russit  merveille: plusieurs nuits
agites, le voyage, l'motion, tout cela lui procura un repos
dlectable; elle se rveilla  neuf heures, au moment o le soleil qui
avait jusqu'alors brill d'un vif clat se voilait dans un pais nuage.

Mais Barbe n'tait pas toujours superstitieuse; on peut mme dire qu'en
ce qui ne touche ni Saxon ni Monaco, elle tenait tant soit peu de
l'esprit fort; aussi ne fit-elle d'autre attention au temps que pour
faire cette remarque:

--Encore de la pluie! Il faudra mettre des bottines  double semelle.

Barbe sortit de sa chambre, s'assura que sa fille tait dans la sienne,
ordonna  miss Amroth de lui faire du chocolat, et rentra dans son
sanctuaire pour y procder  sa toilette. Miss Amroth, qui avait dj
allum le gaz dans la cuisine, se mit docilement  rper son chocolat,
et Katia vint bientt l'aider dans cette intressante occupation.

Pendant que la vie matrielle poursuivait ainsi son cours rue
Miromesnil, Ratier, qui s'tait lev de grand matin, avait profit de
son activit pour prendre une avance considrable. Six heures n'taient
pas sonnes qu'il frappait  la mansarde de Josia une grle de petits
coups secs comme une pluie de noisettes, et qui auraient rveill un
mort. Josia n'tait pas mort, bien que profondment endormi. Il se
rveilla donc, ouvrit la porte et resta bahi  la vue de Ratier.

--Chu... u... ut! fit celui-ci en posant un doigt sur ses lvres.

--Le colonel demeure au second, rpondit navement le secrtaire.

--Trs-bien, jeune homme! savamment rpondu! dit Ratier; vous tes sur
le chemin de la perfection, voie troite, o l'on n'avance qu'en gagnant
des cors aux pieds. Je n'ai pas pu vous voir hier; rendez-moi donc un
peu compte de vos agissements.

--J'ai dpens vingt-sept francs trente-cinq centimes, rpondit
promptement le jeune homme.

--Ce n'est pas cela que je vous demande. Recouvrez vos membres
infrieurs d'un vtement appropri  cet usage, et causons  coeur
ouvert.

Josia sauta sur un pantalon, et, l'instant d'aprs, s'assit modestement
sur son lit, car il n'avait qu'une chaise, occupe alors par Ratier.

--Savez-vous ce qu'est devenue mademoiselle Catherine?

--N'est-elle pas rue Miromesnil? demanda Josia en plissant.

--C'est--dire qu'elle y est retourne, mais elle n'y tait pas hier
matin, et je ne suis pas sr qu'elle y soit dans une heure ou deux.

--Que s'est-il pass, mon Dieu! gmit Josia en levant ses bras maigres
vers le ciel.

En quelques mots Ratier le mit au courant de ce qu'il tait
indispensable de savoir, puis il ajouta:

--Et dans trois semaines, quand le diable y serait, elle s'appellera
madame Ratier.

--Vous?... vous l'pousez? demanda Josia, dont le visage attentif se
dcomposa soudain.

--Pardon, mon ami, mon cher ami,... j'avais oubli... Quel nigaud je
suis! s'cria Ratier en se donnant un coup de poing sur le front. Je
vous assure, Josia, que je ne voulais pas vous faire de peine!

--Je le sais bien, Ratier, je le sais bien... C'est le premier moment,
voyez-vous; mais  prsent que c'est pass, je suis trs-content, oui,
trs-content. J'aime mieux que ce soit vous qu'un autre, je vous assure!

--Quel brave garon vous faites! murmura Ratier mu; quel dommage qu'il
n'y ait pas deux Catherine! Avec quel plaisir je me serais mis en quatre
pour vous faire pouser l'autre!

--Vous tes bien bon, dit Josia avec son sourire plaintif. Mais je suis
trs-content parce que vous serez bon pour elle.

--Je l'espre bien, fit Ratier devenu grave. Eh bien, Josia, vous
comprenez maintenant si, plus que jamais, nous devons nous liguer pour
la sauver.

--Mais puisque vous l'pousez, elle n'a plus rien  craindre!

--Vous ne connaissez pas la chre Barbe, la vnration vous aveugle.
Elle a donn son consentement hier soir  dix heures, et  onze l'a
repris.

--Cela ne se peut, s'cria le naf secrtaire.

--Voici ce qu'une femme inconnue, un ange peut-tre, que je souponne
d'tre miss Amroth, a dpos, pour moi chez mon concierge, qui me l'a
remis aussitt. Quel concierge! Il est unique en son genre, comme le
colonel!

Le billet qu'il mettait sous les yeux de Josia portait ces mots:

       Ma mre m'a dclar qu'elle ne veut pas que je vous pouse;
       je suis sre que nous allons quitter Paris. Ne m'abandonnez
       pas.--Katia. Quatre heures du Matin.

--Pauvre petite! je crois bien que nous ne l'abandonnerons pas! Elle a
pass la nuit  rflchir et  suborner son Irlandaise, qui a d sortir
en catimini, rentrer de mme et prouver des peurs effroyables. Je me
demande o elle a eu mon adresse...A moins que madame d'Haupelles ne la
lui ait donne...

Pour se procurer l'adresse de Ratier, Catherine n'avait pas eu besoin de
recourir  qui que ce soit. Depuis longtemps, depuis leur conversation
au Palais-Royal, elle avait pris dans le salon une carte du jeune homme,
son seul ami, et l'avait conserve en se disant que cela pourrait
servir. Les ingnues ont parfois de ces ides-l, sans doute parce
qu'elles ne savent pas que c'est mal.

--Et maintenant, Josia, il ne faut plus quitter le caf en question, si
mauvaise qu'y soit la chre. Vous allez prendre une voiture  la
journe; il y a dans ma rue une remise o l'on peut avoir un homme sur;
vous l'emmnerez devant le caf, et vous l'y garderez; au moindre
mouvement  l'extrieur de la maison assige, vous me prviendrez par
un commissionnaire que j'ai souvent employ et qui sera  vos ordres
chez le marchand de vin. Je serai d'ailleurs ou chez moi, ou chez madame
d'Haupelles, ou avec vous.

--Et que faut-il faire, si vous n'tiez pas l et si l'on voulait
l'emmener? demanda Josia, inquiet.

--Ceci, mon cher, peut tre si imprvu, si extraordinaire que je ne puis
vous donner aucun plan; agissez comme vous pourrez. Si vous ne pouvez
pas vous faire suivre par Catherine, ou l'enlever, suivez-la partout, en
voiture, en chemin de fer, dans l'htel o elle descendra, au bout du
monde, et jouez du tlgraphe sans compter. Si vous l'enlevez,
conduisez-la  Montmartre.

Il remit l'adresse de madame Fraud avec un portefeuille bien garni 
Josia, fort inquiet de sa responsabilit, et lui enjoignit surtout de ne
pas se laisser apercevoir, puis il le quitta pour dresser ses plans
d'une manire effective.

Le colonel,  l'heure ordinaire, eut beau attendre Josia, il ne le vit
point paratre. Le garon d'htel, interrog, rpondit que M. Josia
tait en courses depuis le matin. Boleslas pensa que le digne garon
cherchait des fonds pour son chance du lendemain, et se prpara  bien
djeuner.

Vers dix heures, Barbe avait pris son chocolat, miss Amroth
aussi;--malgr les transes qui l'avaient plie, Katia avait tremp
d'abord le bout de ses lvres dans son breuvage favori, puis elle avait
fini par faire comme les autres et l'avaler tout entier, lorsque le
gnral Tomine se fit annoncer.

Au son de sa voix, Catherine tressaillit et courut s'enfermer dans sa
chambre; mais madame Slavsky, plus aguerrie, l'attendit de pied ferme.

--Eh bien! dit le gnral, avez-vous rflchi?

--J'ai reu une proposition de mariage pour ma fille, rpliqua Barbe, et
je vous avoue...

--Depuis hier soir? demanda Tomine plein de mfiance.

--En vous quittant; et cette proposition...

--Eh! mon Dieu, j'pouserai Catherine! Qu' cela ne tienne! Elle est
gentille, cette enfant! J'aurais d m'en apercevoir il y a dj quelques
annes, mais il n'est jamais trop tard pour se ranger. Hein! qu'en
dites-vous, ma belle amie?

--Ce n'est pas cela, gnral. Le jeune homme qui demande ma fille
connat la position embarrassante...

--Et embarrasse!

--... O je me trouve, continua Barbe toujours digne; il connat
l'affection que je porte  Catherine et le regret que j'aurais  m'en
sparer; aussi, pour me laisser l'esprit tranquille, il m'offre de payer
mes dettes...

--L'infortun! pensa le gnral, il ne sait pas quel gouffre... Mais
c'est un mensonge abominable; il n'y a pas sous le ciel un homme assez
naf pour proposer  Barbe de payer ses dettes!--Toutes? demanda-t-il
tout haut.

--Vous comprenez, gnral, que cette proposition mrite d'tre prise en
considration!

--Peste! je crois bien! On ne vous la fera pas deux fois! Je vous
conseille de l'accepter. Pendant qu'il y sera, ce brave jeune homme,
ayez donc la bont, chre amie, de lui faire rgler aussi notre petite
affaire, les trois mille roubles que je vous ai prts  Monte-Carlo,
vous savez? Je suis un peu gn pour le moment.

Barbe resta un moment silencieuse.

--Et vous, qu'est-ce que vous donneriez? dit-elle enfin.

--Ce que je donnerais? Mais c'est vous qui devriez me donner du retour!
Il y a assez longtemps que vous ne venez pas  bout de marier votre
fille! Je crois que celui qui vous en dbarrassera vous rendra un
service assez signal!

--N'en parlons plus, gnral, dit Barbe d'un air pos. Je le regrette,
car vous tes fort aimable...

--Vous me devez trois mille roubles... le cours n'est pas fameux; mais
pourtant cela fait au moins dix mille francs. Si je vous en donne encore
dix mille, il me semble que j'aurai bien fait les choses!

--D'abord, gnral, les trois mille roubles que je vous dois...

--Vous n'avez pas l'intention de me les payer jamais, je le sais; mais
pour moi, ils n'en entrent pas moins en ligne de compte. Voyons, Barbe,
soyez gentille, finissons-en!

Madame Slavsky essaya bien de batailler un peu, mais le gnral tait un
homme nergique et entt; elle vit qu'il n'y avait qu' cder.
D'ailleurs, elle tait sre d'obtenir aprs le mariage quelque argent
par-ci, par l tandis que de Ratier, elle se sentait parfaitement
certaine de n'avoir que des impertinences. Et puis, la meilleure raison
de toutes est que sa haine pour le jeune homme avait pris des
proportions gigantesques; dans la joie de lui jouer ce petit tour, elle
et donn gratis sa fille au gnral!

--Eh bien!  quand la noce? demanda Tomine en se redressant firement,
quand ils furent tombs d'accord.

--Quand vous voudrez, mais pas  Paris, rpondit l'heureuse mre.

--Pourquoi?

--Parce que je ne veux pas qu'on m'ennuie, et puis, votre comtesse, vous
savez...

--Bah! elle est si bonne enfant! Vous pensez que a la vexerait?

--Je n'en sais rien, mais il faudra vous en dbarrasser avant le
mariage; que dirait-on?

--C'est trop juste! fit le gnral. Eh bien! partez pour l'Allemagne,
allez aux eaux, je vous rejoindrai dans huit jours. Quand partez-vous?

--Dans une heure! rpondit Barbe.

--Sitt! Quelle mouche vous pique?

--Si je reste  Paris, ce jeune homme qui a demand Catherine va nous
ennuyer de ses supplications; il doit venir tantt chercher la rponse;
j'aime mieux couper court  toutes ses jrmiades.

--Vous pensez  tout, chre amie! Et puis il y a probablement quelque
chose que vous ne me dtes pas; on ne joue point un vieux renard comme
moi! Mais n'importe, si vous me trompez, je suis sr que votre fille ne
me trompera pas. Elle est d'une vertu! Tudieu! quelle vertu! Elle
voulait me tuer. tes-vous bien sre qu'elle soit votre fille, Barbe?

Comme, en disant ces mots, le gnral baisait galamment la main de sa
future belle-mre, plus jeune que lui de quinze ans au moins, la belle
madame Slavsky ne se montra point irrite; et puis elle avait quelque
chose  demander.

--Partir, dit-elle, c'est facile, mais avec quoi? Vous savez que je suis
revenue de l-bas,--l-bas c'tait Saxon,--totalement ruine?

--Vous voulez qu'on vous paye d'avance? Et si vous alliez me faire faux
bond? Ne vous fchez pas, Barbe, cela arrive dans les meilleures
socits, comme disait un naf pour s'excuser de la plus norme des
sottises. J'ai mille francs sur moi; c'est toujours assez pour partir:
les voulez-vous?

--Qu'est-ce que l'on peut faire avec mille francs? rpondit
ddaigneusement Barbe, et puis, Boleslas, que va-t-il devenir?

--Qu'il aille vous rejoindre! Ne le voil-t-il pas bien embarrass? Il
est d'ge  prendre tout seul son billet de chemin de fer. Je vous
l'amnerai; tes-vous contente?

Madame Slavsky n'tait pas trop contente, mais cependant plus qu'elle ne
voulait le paratre.

--Puis-je baiser la main de ma belle fiance? demanda le gnral en
arrangeant sa cravate.

--Franchement, gnral, aprs votre algarade de l'autre jour, je vous
demande si vous pensez tre bien reu?

--Mais puisque je dois l'pouser?

--Laissez-moi vingt-quatre heures pour la prparer  celle ide.

--Bah! elle ne demande qu' se marier! Elle l'a dit cent fois, il lui
faut un homme riche; je suis riche, encore beau! je ne suis plus jeune,
mais qu'est-ce que cela peut lui faire?

--Cependant...

--Allons donc! Elle est trs-raisonnable, cela ira tout seul; savez-vous
pourquoi je l'pouse, votre fille? c'est parce qu'elle a l'esprit
positif. Elle a dit carrment: J'pouserai un homme riche, parce que je
veux vivre richement. Pas de posie, pas de sentimentalit; elle n'a
jamais regard seulement la lune sur la mer! J'aime cela, moi! Ces
femmes-l, pourvu qu'on leur donne autant de chiffons qu'elles en
veulent, se conduisent noblement et portent bien le nom de leur mari.
C'est ce qu'il me faut! Et puis, elle est diablement jolie et mince! si
mince!

--C'est bien, gnral, je n'ai pas besoin de connatre vos motifs.
Allez-vous-en et laissez-moi faire mes paquets. Si peu que j'en emporte,
il m'en faut quelques-uns.

--Sans voir Katia?

--Si vous voulez qu'elle vous casse une autre tasse sur la tte, je vous
conseille d'aller faire le gracieux auprs d'elle.

--C'est dur, soupira le gnral, mais je me soumets; je n'aime pas 
entendre briser des porcelaines. Au revoir donc, ma belle-mre: je dis
belle mre, entendez-vous?

Madame Slavsky lui indiqua la ville o elle comptait se rendre, et le
gnral s'en alla, non sans protester encore contre la cruaut de Barbe,
qui ne lui permettait pas de voir sa fiance.

Quand la porte fut referme sur le prtendu, madame Slavsky entra dans
la chambre de la prtendue; Katia, assise auprs de la fentre ouverte,
se leva en la voyant et vint  sa rencontre.

--Nous partons, dit Barbe; faites vos prparatifs.

--Nous partons? rpta Catherine, que rien n'tonnait plus. O
allons-nous?

--Aux eaux d'Allemagne. Dpchez-vous, Catherine; le train part dans
deux heures; nous avons  peine le temps d'arriver.

--Maman, dit la jeune fille, M. Ratier sait-il que nous partons?

--Vous m'ennuyez avec votre M. Ratier. Pas de raisons, s'il vous plat,
et choisissez ce que vous voulez emporter. Une malle, et pas de petits
paquets.

Barbe sortit, laissant sa fille en proie au plus affreux dsespoir, car
elle se sentait impuissante. Elle savait par miss Amroth que le gnral
avait caus longtemps avec sa mre, et qu'ils s'taient spars dans la
meilleure intelligence; ce brusque dpart, succdant  cette
conversation, lui paraissait le plus noir de tous les prsages.

Elle regarda au dehors: il pleuvait. Quand on est gaie, la pluie est
attristante; mais quand on est triste, elle vous navre. Cependant, pour
rafrachir ses yeux brls par l'insomnie, elle se mit  la fentre et
regarda machinalement dans la rue. Une voiture, toujours la mme, tait
l depuis le matin: c'tait peu intressant. Elle regarda un peu plus
loin et crut apercevoir Josia qui entrait dans le caf voisin.
Stupfaite, elle se pencha et revit le mme Josia: il parlait au cocher
de cette voiture mystrieuse, qui, immobile, envelopp de son grand
caoutchouc blanc, avait l'air d'une statue pour un monument funraire:
la Piti, la Charit ou quelque autre vertu. Aprs un court colloque,
Josia rentra au caf, et un garon apporta au cocher une boisson
quelconque que la statue de caoutchouc avala sans se faire prier.

--Josia! se dit-elle, le colonel est l! Mon Dieu! je suis perdue, tout
 fait perdue! Si je tente de me sauver, le colonel me rattrapera avec
sa voiture.

Soudain, au bout de la rue, elle vit arriver une forme bien connue:
Ratier lui-mme, qu'elle reconnut malgr son grand parapluie, rien qu'
sa manire de poser les pieds sur le trottoir inond.

Le coeur de la pauvre petite battit bien fort quand elle vit Ratier
s'approcher du caf, fermer son parapluie et regarder de son ct! Un
sentiment instinctif de pudeur la fit retirer vivement; elle ne voulait
pas tre surprise par Ratier au moment o elle le regardait; mais la
ncessit, le pril, lui fit vaincre ce premier mouvement; et elle
pencha sur le balustre son joli visage couvert de rougeur.

Ratier la vit, lui fit un signe imperceptible et entra dans le caf.

Le signe qu'il avait fait signifiait: crivez! Mais crire, quoi? Le
faire parvenir, comment? Katia avait vu bien des vilaines gens, mais
elle n'avait pas vu le Barbier de Sville, ou si elle l'avait vu,
c'tait aux Italiens, et cette musique ne lui avait rien appris. Elle
resta donc tristement les yeux fixs sur ce caf o venait de
disparatre sa seule esprance.

--Eh bien, Catherine, dit sa mre,  la porte de la chambre, o sont vos
effets?

La jeune fille tressaillit et se retourna. Barbe tait trop furieuse de
voir que rien n'tait prt pour se demander pourquoi sa fille tait  la
fentre. D'ailleurs, comment et-elle suppos que Catherine avait des
intelligences  l'extrieur? elle tait beaucoup trop fire de son
activit et de sa promptitude de dcision pour se mfier de quoi que ce
ft. Sa seule crainte tait une visite de Ratier, et c'est pour cela
qu'elle htait fbrilement son dpart.

Au lieu de rclamer un concours qu'elle n'obtiendrait pas, elle ouvrit
les tiroirs de sa fille, y prit  la hte un peu de linge et l'emporta
dans sa malle.

Au bout d'une heure, les prparatifs taient termins; plus d'une fois
Ratier et Josia avaient donn signe de vie par de courtes apparitions
sur le trottoir, et mme avaient fait comprendre  Catherine que la
voiture mystrieuse, loin de receler Boleslas, lui tait destine.
Enfin, la malle fut faite, et madame Slavsky donna  miss Amroth l'ordre
de dire au concierge d'aller chercher une voiture.

La pauvre Irlandaise, ple d'angoisse et partageant les soucis de sa
jeune matresse, vint faire part  Katia de l'ordre maternel.

--Allez, lui dit la jeune fille, et tchez de faire savoir  ces
messieurs qui sont en bas, en face, qu'on veut m'emmener. Je vais
occuper maman.

Miss Amroth descendit comme une flche. Sa tendresse pour Catherine se
doublait alors d'une puissante aversion pour madame Slavsky, qui la
traitait mal, la faisait travailler comme un cheval et ne la payait pas.

Pendant qu'elle excutait sa commission, Catherine avait eu soin de se
montrer  sa mre dans sa toilette du matin,  laquelle elle n'avait
fait aucun changement.

--Comment! vous n'tes pas prte! s'cria madame Slavsky. Vous voulez
donc que cet odieux Ratier nous trouve ici? Habillez-vous, et vite; je
ne vous quitte pas que vous ne soyez prte.

Catherine n'avait pas trouv cela dans le Barbier de Sville, mais elle
n'en avait pas moins russi. Elle s'habilla lentement sous les yeux de
sa mre irrite, qui lui passait l'une aprs l'autre les pices de son
costume. Au moment o elle mettait son chapeau, miss Amroth revint et
dit:

--La voiture est en bas.

Le concierge passa devant, portant la malle sur ses paules, puis madame
Slavsky poussant sa fille devant elle, et enfin miss Amroth, qui, dans
la bagarre, n'avait pas encore eu le temps de demander ce qu'on allait
faire d'elle.

Tout ce monde arriva au bas de l'escalier, sans que l'Irlandaise et pu
dire un mot  Catherine, et pourtant ce n'lait pas sa faute, mais Barbe
tait trop prs.

La portire de la voiture tait ouverte, les menus objets encombraient
la banquette de devant. Le cocher, aprs avoir assujetti la malle,
s'arrangeait commodment sur son sige, sous la pluie qui tombait 
flots. Barbe fit monter sa fille dans la voiture, et s'assit auprs
d'elle. Miss Amroth, sous la pluie, commenait une srie de questions
auxquelles son accent irlandais et le trouble de ses esprits ne
donnaient pas toute la lucidit dsirable; Catherine, se sentant perdue,
disait mentalement adieu  Ratier, quand la voix de Josia se fit
entendre.

Il accourait, sous un grand parapluie que Catherine reconnut pour celui
de Ratier, et demandait madame Slavsky  tous les chos.

--Elle est dans la voiture, lui dit miss Amroth en dvorant un sanglot,
du mme ton dont elle et dit: elle est dans le cercueil.

--Madame Slavsky... ah! je vous trouve! Je viens de la part du
colonel,--message urgent,--press... secret.

La figure de Josia tincelait d'nergie, de joie, de colre, et de tant
d'autres choses que Barbe crut  quelque vnement grave.

--Dites, fit-elle nerveusement.

--A vous seule, madame, rpliqua aussitt le secrtaire; devant
mademoiselle, impossible!

Avec un geste d'humeur, madame Slavsky descendit, appuye sur la main de
Josia; il fit un pas sur le trottoir, et mit son parapluie entre la
voiture et la trop confiante Barbe.

--Eh bien, dit-elle, que se passe-t-il?

--Ah! madame, le colonel... j'ai tant couru que je ne puis parler... le
colonel m'a charg de vous dire...

Au moment o le parapluie descendait entre la portire de gauche et les
yeux de Barbe, celle de droite s'ouvrit sous les efforts de Ratier; il
prit Catherine par la main, la fit descendre, et il la jeta dans l'autre
voiture, dont la portire ouverte les attendait du ct de la rue; il
s'y assit prs d'elle, et aussitt la voiture se dirigea vers l'Elyse
sans trop de prcipitation d'abord, puis, peu  peu, si vite qu'elle
disparut dans la rue du Faubourg-Saint-Honor, au moment prcis o
madame Slavsky impatiente disait au secrtaire:

--Me direz-vous enfin ce que le colonel vous a charg de me transmettre?

Josia, devenu brave, car il n'entendait plus le bruit des roues, ferma
soudain son parapluie.

--Ma foi! madame, dit-il, je me suis si fort dpch de venir que je
l'ai oubli en route. Je vais retourner  l'htel, et dans un quart
d'heure...

--Quel malheur d'tre bte! dit grossirement madame Slavsky, c'est un
vice incurable.

Lui tournant le dos, elle se retourna vers la voiture d'un mouvement
rapide, car il pleuvait  torrents, et poussa un cri dsespr. L'autre
portire tait reste ouverte, et Katia n'tait plus l.

--C'est un coup mont! s'cria Barbe, ple de rage, et c'est vous,
misrable, idiot... Cocher, o est alle ma fille?

--Je n'ai rien vu, madame, rpondit le cocher, qui effectivement n'avait
rien vu de particulier, attribuant ces alles et venues au trouble d'un
dpart, et d'autant plus sincre que la tte de son cheval tait tourne
du ct oppos  celui qu'avaient pris les fugitifs.

Madame Slavsky prit alors tout le monde  partie: Josia, l'Irlandaise,
et enfin le cocher, qu'elle accusait de complicit. Celui-ci, qui
n'avait pas t lev sur les genoux d'une reine, descendit de son sige
et se mla si nergiquement  la conversation que, malgr la pluie,
trois ou quatre passants s'amassrent, et le concierge fut oblig
d'intervenir.

Barbe fit dcharger sa malle, et voulut monter dans la voiture; mais le
cocher, qui lui gardait rancune, dtala sans l'attendre, et elle se
trouva seule sous l'averse qui redoublait, et sans parapluie.

La rage dans l'me, souhaitant une mort affreuse  tout le genre humain,
elle remonta chez elle pour chercher un parapluie; mais miss Amroth,
pendant la querelle, avait disparu avec la clef, et il fallut faire
demander un serrurier. Beaucoup plus tard seulement Barbe retrouva sa
clef, avec l'Irlandaise, chez madame d'Haupelles, o Josia lui avait dit
de chercher un refuge.

Pendant un bon moment le silence rgna dans la voiture qui emmenait
Katia vers l'inconnu. Tout peure encore de ses alarmes rcentes,
tonne d'une dlivrance si extraordinaire, mais sans inquitude pour
l'avenir, la jeune fille se taisait, et, de son ct, Ratier n'avait pas
envie de rompre le silence. Aprs avoir eu envie d'assommer  coups de
poing le gnral, qu'il avait rencontr radieux au coin du faubourg,
aprs s'tre dit, lors de la communication de miss Amroth, qu'il ne
pourrait pas mener son plan  bonne fin, le jeune homme, bloui de sa
russite, avait aussi besoin d'un peu de recueillement. Au bout de
quelques instants, pourtant, il adressa doucement la parole  Katia.

--Vous ne me demandez pas o nous allons? lui dit-il.

Qu'importait  la jeune fille, pourvu que ce ft bien loin du gnral!
Cependant elle lui demanda:

--N'est-ce pas chez madame d'Haupelles?

--Non, il serait trop facile de vous y retrouver; nous allons chez mes
amis de Montmartre, ceux dont je vous avais donn l'adresse, vous savez?
Ce sont de bien bonnes gens, et vous y serez parfaitement heureuse
jusqu'au jour de notre mariage.

Catherine rougit  ce mot, mais ce ne fut ni de honte ni de colre.

--Est-ce de bon coeur, reprit Ratier en baissant la voix, malgr le
bruit des roues, est-ce tout  fait de bon coeur que vous avez consenti,
chre Catherine?

--Oui, rpondit doucement la jeune fille.

Il avait grande envie de baiser la petite main gante qui tremblait
encore un peu sur le bord de la portire, mais un sentiment de
dlicatesse le retint; la jeune fille avait trop souffert dans sa
dignit fminine pour qu'il ost rveiller le souvenir de ces outrages
par un mouvement qui ressemblerait, si peu que ce ft,  une caresse.

--Il faudra rcompenser miss Amroth, dit tout  coup Katia en tournant
son joli visage vers son futur; sans elle je serais en route pour
l'Allemagne.

--Certainement! Et Josia? ce pauvre Josia qui a perdu sa place! Car vous
pensez bien que le colonel ne va pas le garder  prsent.

--Pauvre Josia! rpta Catherine; mon Dieu! qu'il tait drle avec son
parapluie!

--Avec le mien, voulez-vous dire? Je l'avais achet exprs chez un
marchand de vieux parapluies; c'est tout ce qu'il avait de plus grand.

Ils se mirent  rire comme deux enfants, puis Katia redevenant srieuse:

--Ma mre ne consentira jamais  ce mariage: comment allez-vous faire?

--Elle consentira, soyez sans inquitude; ne pensez plus  cela, ma
chre enfant, jamais, jamais; ce n'est pas votre affaire, ni mme la
mienne. C'est celle de madame d'Haupelles.

Madame Fraud, prvenue par un tlgramme depuis deux heures, attendait
avec inquitude le dnoment de la crise; tout cet enchevtrement de
choses romanesques lui donnait des frayeurs dlicieuses comme la lecture
d'un roman palpitant d'intrt; la jeune fille qu'elle attendait
serait-elle une gazelle craintive ou une hrone nergique et fire?
Elle penchait pour l'hrone; car, pour se laisser enlever, il fallait
un certain courage, et d'ailleurs le tlgramme de Ratier, labor dans
la crainte de recherches futures, tait aussi peu net que possible.

Grand fut son tonnement en voyant descendre de voiture la figure mince
et gracieuse de Catherine,  qui l'habitude du monde donnait mme en
cette situation critique l'air beaucoup moins embarrass qu' madame
Fraud: on et dit que cette dernire avait t enleve, et que Katia
lui offrait l'hospitalit.

L'quilibre s'tablit pourtant bientt; un quart d'heure aprs, Jacques,
rentrant pour djeuner, fut frapp de la grce et de la modestie de
Catherine; la grce datait de loin, du berceau probablement, mais la
modestie tait ne avec un sentiment sincre, son amour pour l'homme qui
avait su l'estimer.

Pendant que Katia et la petite fille devenaient grandes amies, Ratier
emmena ses amis dans la pice voisine et esquissa en quelques mots
l'histoire des derniers jours.

--J'ai cru pouvoir compter sur vous comme sur moi-mme, leur dit-il en
terminant; lorsque je vous ai demand un asile pour elle, je ne croyais
pas qu'elle pt devenir ma femme, et je n'agissais que dans le but de la
soustraire  son entourage; maintenant je vous remercie deux fois. Je
vous la laisse, et je vais raconter  madame d'Haupelles le succs de
mon entreprise.

Jacques, en sa qualit d'homme, n'tait pas sans inquitude sur l'issue
de cette affaire. Mais Louise tait compltement enthousiasme: sa vie
paisible entre son enfant et son mari lui avait donn un got trs-vif
pour les aventures des autres, et jouer une part dans cet vnement,
drame ou comdie, lui paraissait la chose du monde la plus mouvante.

Comme Ratier allait sortir, Josia arriva hors d'haleine. Il avait
profit de la querelle de Barbe avec le cocher pour s'esquiver
prudemment; mais il n'avait que deux pieds, et la monte tait rude, de
sorte qu'il arriva en pongeant  tour de bras tant l'eau du ciel que la
sueur sur son visage.

--Puisque vous voil, Josia, dit Ratier, nous allons nous servir de
vous; d'abord, nous vous votons des remercments sincres pour
l'habilet avec laquelle vous avez manoeuvr mon parapluie...

--Le voici, fit modestement le jeune homme en le dposant sur la table.

--Vous ne vous en tes pas servi?

--Pas depuis l'incident de la voiture; il pse au moins vingt-cinq
livres; c'tait tout au plus si je pouvais le porter ferm.

--Vous auriez d en faire cadeau  quelqu'un sur la route, mais cela
aurait pu donner  penser que vous l'aviez vol! Vous avez bien fait de
le rapporter, ami Josia; je le mettrai dans une panoplie, comme engin de
guerre, et de bonne guerre. Maintenant, vous allez prendre un petit
billet que mademoiselle Slavsky va crire, et vous irez le mettre  la
poste  l'Observatoire.

--Pourquoi l'Observatoire? demanda Josia stupfait.

--Pour dpister les soupons,  candide jeune homme! Nous sommes 
Montmartre; donc il faut que la lettre soit timbre de l'autre ct de
l'eau; on nous cherchera sur la rive gauche. Si madame Slavsky tait
trs-forte, le moyenne serait pas bien bon, mais elle n'est pas
trs-forte-- ce jeu-l, veux-je dire.

Ratier retourna dans la pice o Katia tait reste avec la petite
fille, et revint au bout de quelques minutes.

--Voici la lettre, dit-il, et je vous en donne  tous connaissance:

       Ma chre maman, je suis en lieu sr chez d'honntes gens;
       lorsque vous aurez bien voulu donner votre consentement 
       mon mariage avec M. Ratier et remettre  madame d'Haupelles
       tous les papiers ncessaires, vous aurez de mes nouvelles.
       Votre fille affectionne, Catherine Slavsky.

--C'est clair et net, reprit Ratier, en humectant la gomme de
l'enveloppe. Un timbre de quinze centimes dans l'angle, et voil nos
sommations respectueuses faites sans autres dbours. Or, Josia, vous
allez prendre l'omnibus de l'Odon qui passe  la place Blanche; il vous
conduira jusqu'au Luxembourg; l vous traverserez ce qui reste de ce
noble jardin, et vous irez jusqu' l'Observatoire.

--Si je la mettais  la poste au Luxembourg? risqua timidement Josia; je
n'ai pas djeun, et c'est dj bien loin...

--Accord. Vous djeunerez, et puis vous promnerez vos loisirs dans
Paris, car je vous ai fait des loisirs, mon ami. La chane qui vous
liait  Boleslas est rompue, je le crains! Et vous me trouverez chez moi
 l'heure du dner. Nous dnerons ensemble.

Josia partit pour excuter sa mission, et Ratier courut chez madame
d'Haupelles, pendant que Katia se mettait  table avec la famille
Fraud.

Le premier soin de Barbe, quand elle put se procurer un parapluie et
changer son pardessus cruellement mouill, fut de courir chez Boleslas.
Celui-ci, comme nous l'avons dit, djeunait tranquillement sans se
douter du rle que lui faisait jouer son secrtaire: aussi faillit-il
avoir une attaque d'apoplexie quand il apprit que Josia l'avait trahi.

--Mais, s'cria-t-il, s'il me trahit, je suis perdu! Il sait cent choses
trs-importantes que nous devons garder par devers nous... Je suis
perdu!

--Il ne s'agit pas de vous! rpliqua madame Slavsky; c'est Katia qu'il
faut retrouver!

--Et mon chance! C'est aprs-demain, Barbe, aprs-demain...

--Eh bien, vous avez encore demain pour y penser. Mais Katia, o la
retrouver? Cet infme Ratier, qui a tout combin avec elle, si l'on
pouvait seulement mettre la main dessus! Qu'est-ce que je vais dire au
gnral?

Aprs avoir mdit et s'tre suffisamment querells, les amis se
sparrent, et Barbe alla voir si, chez madame d'Haupelles, elle ne
pouvait pas obtenir quelque claircissement. Mais la porte de celle-ci
lui fut impitoyablement refuse, et force lui fut de retourner rue
Miromesnil.

Le ciel lui rservait encore une douleur. Vers trois heures, au moment
o elle comptait sa bourse pour mieux apprcier sa situation, on sonna.
Il n'y avait plus personne pour ouvrir, pas mme cette pauvre miss
Amroth, si mconnue au temps de sa fidlit et si honnie depuis qu'elle
avait pass  l'autre camp! Barbe alla ouvrir elle-mme, et,  sa
stupfaction indicible, elle aperut Rmisof. S'il y avait un tre dont
elle et oubli l'existence, c'tait celui-l. Que venait-il faire?
tait-elle d'humeur  recevoir des visites? Cependant, il tait bien
difficile de ne pas le faire entrer, d'autant plus qu'il avait sur les
lvres un sourire aimable, chose jusqu'alors  peu prs inconnue au
monde.

--Madame, profra le jeune homme quand il fut assis en face de Barbe,
tenant son chapeau  la main dans une posture irrprochable, j'ai des
torts  me reprocher envers vous, et je viens en faire amende honorable.

Madame Slavsky le regarda d'un air qui signifiait clairement: Venez-vous
de Charenton? Mais elle lui laissa le loisir de s'expliquer.

--Je crains, continua Rmisof, d'avoir offens mademoiselle Catherine
par des discours qui n'taient que des plaisanteries... hem!... Enfin, 
Saxon... hem!... Ratier m'a fait comprendre mes torts...

--Ratier? interrompit madame Slavsky.

--Oui, madame; il m'a parl de ma conduite avec une loquence qui...
hem! Enfin, madame, je suis honteux de m'tre mal conduit, et je viens
vous demander la main de mademoiselle Catherine.

C'en tait trop! Barbe se couvrit le visage de ses mains en touffant un
gmissement.

Croyant que l'excs de la joie--car il apprciait dment l'honneur de
son alliance--portait sur les nerfs de l'infortune, Rmisof se
prcipita pour la secourir; mais elle le repoussa avec violence.

--Laissez-moi, dit-elle avec rage; n'tes-vous pas honteux de vous jouer
ainsi d'une...

Mais en voyant sur le visage de Rmisof qu'il ne se jouait de rien du
tout, madame Slavsky se raccrocha  un brin de paille.

--C'est srieux alors? dit-elle en reprenant ses esprits.

--Rien n'est plus srieux, madame. Je comprends qu'aprs ce que
mademoiselle Catherine vous a racont, vous ayez quelque peine  me
pardonner; mais je suis certain que vous ne pourrez pas me tenir
longtemps rigueur...

Le sourire du brave garon acheva sa phrase: On ne tient pas rigueur 
un homme aussi riche et aussi comme il faut que moi.

--J'en parlerai  ma fille, monsieur, dit Barbe en se levant. On et
jur que Catherine se trouvait dans la pice voisine.

--Pourrai-je bientt savoir?...

--Dans quelques jours...

--Oh! madame! quelques heures...

--Dans deux jours, c'est mon dernier mot, fit Barbe avec fermet.

--S'il m'tait au moins permis de plaider ma cause auprs de
mademoiselle Catherine...

--Je rpte, monsieur... en ce moment, ma fille est sortie avec sa
gouvernante, je suis seule ici...

Le regard de Rmisof se promena sur le dsordre de l'appartement.

--En effet, dit-il, vous vous prparez  un voyage?

--C'tait un projet, mais j'ai chang d'ide; votre proposition,
d'ailleurs, modifie mes plans; dans deux jours, je pense pouvoir vous
donner une rponse.

Rmisof se laissa conduire sur le palier, et de l, suivant le cours
naturel des choses, il gagna la rue, pendant que Barbe, rentre dans le
salon, le parcourait  grands pas, renversant toutes les chaises sur le
parquet, comme si elles avaient t autant de Ratier.

Quand madame Slavsky eut puis ce jeu, et qu'un peu de calme lui fut
devenu ncessaire, elle se mit dans un des fauteuils qu'elle n'avait pas
renverss, et se plongea dans la mditation. Mais elle eut beau
rflchir, le ciel lui refusa toute inspiration favorable, elle finit
par reconnatre que l'attente tait tout ce qui lui restait.

Elle attendait depuis assez longtemps, lorsqu'on sonna derechef. Elle
craignait si fort la visite du gnral qu'au lieu d'ouvrir, elle se
borna  entr'ouvrir la porte du salon pour couter de loin. Au lieu de
la respiration haletante du vieux Tomine quand il avait mont trois
tages, elle perut le bruit d'une petite toux sche, et un bruissement
de soie qui prcda de fort peu un second coup de sonnette.

--Ce n'est pas Katia, se dit Barbe; elle avait une robe de laine...
C'est une femme pourtant. Voyons!

Elle ouvrit, et de toutes les figures, elle aperut celle qu'elle
souponnait le moins: c'tait madame d'Haupelles.

Les deux femmes n'changrent pas un mot avant que la visiteuse se ft
assise dans le salon; ce n'tait pas l'heure des vaines paroles, et
Barbe n'essaya mme pas d'employer les formules de politesse qui servent
souvent  adoucir le premier choc. Chacune d'elles dtournait les yeux:
madame Slavsky par embarras, madame d'Haupelles par
dlicatesse,--peut-tre par dgot.

--Voulez-vous me dire o est ma fille? demanda enfin Barbe, esprant
dtourner l'orage.

--Pouvez-vous, repartit madame d'Haupelles de sa voix tranquille, me
dire pourquoi vous avez voulu partir ce matin sans me prvenir, et
contrairement  nos conventions?

--Je n'avais pas promis de rester  Paris, rpliqua madame Slavsky,
reprenant peu  peu possession de son plus beau patrimoine, son
impudence native, encore perfectionne par la civilisation.

--Soit, mais vous m'aviez promis et je vous ai pay le consentement du
pre de Catherine, et vous m'avez livr un document sans valeur, qui n'a
aucun rapport avec le mariage de votre fille; vous me croyez trop nave
si vous supposez que ce document n'tait pas traduit en bon franais ce
matin ds dix heures.

--Qui vous l'a traduit? demanda Barbe tant soit peu inquite.

--Un traducteur jur,  l'ambassade de Russie. Madame Slavsky plit; si
l'on se mlait de ses affaires  l'ambassade, cela ne lui allait plus du
tout, oh! mais du tout.

--Vous tes dans une mauvaise passe, continua madame d'Haupelles;
donnez-moi le consentement de M. Slavsky en change de ce chiffon
inutile; excutez-vous de bonne grce, je vous le conseille.

--Pourquoi?

Madame d'Haupelles se leva et fit sans se presser deux pas vers son
ancienne amie.

--Parce que, si vous refusez, vous tombez sous le coup d'une accusation
d'escroquerie; je vous ai donn cinq mille francs en change d'un
document auquel vous en avez substitu un autre sans valeur; c'est
trs-grave, extrmement grave, et cela peut vous mener loin.

Barbe rflchit un moment.

--Je ne veux pas donner ma fille  M. Ratier, dit-elle enfin.

--Parce qu'elle l'aime?

--Parce que je le dteste.

--Ce n'est pas une raison suffisante.

--J'ai une meilleure alliance en vue.

--Le gnral Tomine?

Barbe regarda son ex-amie dans le blanc des yeux.

--Qui vous l'a dit?

--Qu'importe! Je le sais.

--Eh bien! quelle raison opposerez-vous?

--Les meilleures raisons morales, car le gnral est un vieux
dbauch;--mais il y en a une autre qui les prime toutes: Katia aime
Ratier.

Madame Slavsky haussa les paules.

--Ce n'est pas du gnral que je parle, c'est de Rmisof.

Madame d'Haupelles avait entendu vaguement parler de Rmisof, mais n'en
savait pas plus long.

--Qu'importe encore, reprit-elle, si c'est Ratier que veut pouser
Catherine! Allons, donnez-moi le papier en question, dpchons-nous, il
y a trop longtemps que tout cela dure.

--Non, rpondit Barbe, je ne puis consentir  ce mariage.

--Soit, je vais  l'ambassade.

Madame d'Haupelles se dirigeait vers la porte, Barbe crut qu'il fallait
cder.

--Je suis lu plus malheureuse des femmes, s'cria-t-elle; dans la
journe d'aujourd'hui il s'est prsent trois mariages pour ma fille, et
l'on me force  choisir le moins riche et le plus dsagrable des
prtendants! Non! je ne crois pas qu'il se soit jamais vu une mre plus
infortune que moi! Et je suis dans l'embarras jusqu'aux oreilles, j'ai
besoin d'argent,--c'est le moment que mes ennemis choisissent pour me
priver de mes ressources! Madame d'Haupelles s'arrta, la main sur le
bouton de la porte.

--M. Ratier m'a charge de vous dire que du moment o il serait devenu
votre gendre agr, il et t heureux de mettre  votre disposition une
somme de dix mille francs qu'il tenait en rserve pour un cas
extraordinaire; c'et t pour sortir de peine le colonel Marivitch;
mais puisque vous le refusez...

Barbe tira de sa poche un petit portefeuille, y prit un papier cette
fois sign, timbr, paraf en bonne forme, crit en langue franaise,
qui laissait en blanc le nom de l'heureux poux agr par Catherine, et
le tendit  sa visiteuse.

Madame d'Haupelles le lut attentivement et s'assura que, cette fois,
elle en avait pour son argent et mme pour celui de Ratier, puis elle le
mit en lieu sr.

--Et maintenant, dit Barbe de sa voix la plus caressante, quand le
colonel aura-t-il l'argent?

--Les billets jusqu' concurrence de dix mille francs seront prsents
demain  M. Ratier, qui les payera.

Barbe fit la moue; elle avait espr de l'argent liquide, pour s'en
servir, et non le payement d'une dette, ce qui rduisait les dix mille
francs  l'tat chimrique d'une vapeur insaisissable, exhale d'un
soupirail de restaurant sous le nez d'un pauvre diable affam. Cependant
il n'y avait rien  rpondre. Mon Dieu! que les gens sont insupportables
avec leurs prtentions  l'ordre et  l'honntet! Ce n'est au bout du
compte qu'une affectation pdante de vertus ridicules!

Mais ceci, qu'elle pensait tout bas, se traduisit tout haut par une
autre rclamation.

--J'espre bien que Katia va revenir ici?

--Pour cela, n'y comptez pas, rpliqua nettement madame d'Haupelles.
Elle est bien o elle est, et elle y restera.

--O est-elle?

--Vous le saurez le jour de son mariage. Jusque-l, souffrez que, dans
le sein d'une famille honnte, elle prenne quelque ide des devoirs
d'une pouse soigneuse et d'une bonne mre de famille. C'est l une
existence dont elle n'a pas la moindre ide.

--Vous tes dure! murmura Barbe en portant son mouchoir  ses yeux.

--Je ne trouve pas! rpliqua laconiquement madame d'Haupelles. Et
maintenant, donnez-moi tous les papiers de votre fille, afin que son
prtendu s'occupe sans retard de la publication des bans.

--Dj? Mais nous n'avons pas eu le temps d'y penser seulement.

--Donnez-moi les papiers, ou je vous rends le consentement et je vais 
l'ambassade.

Barbe alla chercher les papiers, et madame d'Haupelles la quitta
sur-le-champ.

Au dernier moment, elle eut pourtant piti de cette femme, si
cruellement chtie dans son orgueil.

--Vous pouvez voir votre fille chez moi, lui dit-elle.

--Grand merci! Je prfre ne la voir qu' l'glise, puisque vous ne
voulez pas me la rendre. Le rle que vous m'offrez n'est pas de la
dignit d'une mre!

Drape dans sa dignit de mre, madame Slavsky reconduisit madame
d'Haupelles jusqu' la porte, puis revint s'asseoir mlancoliquement sur
le canap.

Quelle ruine pour ses esprances! Quelle amre dconvenue! Pour se
consoler, elle alla rejoindre Boleslas.

Madame d'Haupelles s'tait rendue  Montmartre, pour y porter les bonnes
nouvelles;  son entre dans la modeste demeure des Fraud, elle fut
frappe par le tableau qui s'offrit  ses regards.

Assise auprs de la table, dans la salle  manger, qu'clairait un joli
rayon de soleil sur son dclin, les cheveux bouriffs par une
prcdente partie de jeu dans le jardin avec la petite fille, Katia
s'appliquait avec toute son me et conscience au ravaudage d'une
chaussette d'homme. La tche tait ardue sans doute, car elle tait
toute rouge et de temps  autre poussait un gros soupir. La fillette,
enchante de sa nouvelle amie, avait fini par s'endormir sur un petit
tabouret, et sa tte blonde aux boucles en dsordre reposait avec
l'abandon de son ge sur les genoux de Catherine. Madame Fraud, un peu
intimide de la prsence d'une grande dame comme madame d'Haupelles,
l'avait d'abord reue au salon, mais elle ne put se priver du plaisir de
lui faire voir ce tableau d'intrieur.

Catherine, confuse d'tre ainsi surprise, voulut se lever; mais la
petite dormeuse, qu'elle drangeait, fit entendre un lger grognement,
et souriante, rougissante, la jeune fille reprit sa position.

--Mon Dieu! que faites-vous l? demanda madame d'Haupelles en remarquant
l'ouvrage peu lgant que tenait Katia.

--J'apprends  raccommoder les bas, madame, dit la jeune fille de plus
en plus rougissante.

--Je voulais lui donner au moins ceux de la petite, madame, dit madame
Fraud, mais elle n'a jamais voulu! Il a fallu lui en chercher une paire
de ceux de mon mari, et elle veut aider la bonne  faire le dner!

Madame d'Haupelles sourit, et Catherine ne put rprimer aussi un lger
sourire. En effet, si elle avait voulu commencer son apprentissage par
les chaussettes, n'tait-ce pas pour que le linge de son mari ft bien
en ordre?

--C'est bien, dit l'excellente femme, apprenez les vertus domestiques,
mon enfant, vous tes  bonne cole; c'est ce que je viens de dire 
votre mre, qui vous autorise  rester ici.

La bonne Louise et Catherine changrent un regard joyeux: elles
s'aimaient dj tendrement, car l'enfant avait t entre elles un lien
sr et rapide.

--Votre mariage aura lieu dans le plus bref dlai; j'apporte tous les
papiers indispensables, continua madame d'Haupelles.

--Combien est-ce, les dlais ncessaires? demanda timidement Catherine.

--A la rigueur, cela pourrait faire douze jours... La jeune fille
rougit, mais ne dit rien. Douze jours, c'tait bien peu, mais elle avait
si peur de retomber dans des mains redoutables! Madame d'Haupelles la
quitta compltement rassure sur son avenir. Sans doute l'influence de
l'ducation premire aurait  lutter avec cette nouvelle ferveur de
ravaudage et de cuisine domestique; mais le fond tait bon, c'tait
l'essentiel.

Ratier vint dans la soire et trouva Fraud en train d'essayer d'avaler
un entremets, confectionn par Katia d'aprs la cuisinire bourgeoise et
totalement immangeable; les bonnes nouvelles de leur protectrice lui
donnrent une telle gaiet que, vers onze heures, Fraud et sa femme
furent obligs de le mettre  la porte, allguant qu'il fallait pourtant
dormir, surtout quand on avait tant ri.

En revenant, il passa devant une guinguette, une des vraies et rares
guinguettes que l'on trouve encore dans Paris, o se clbrait une noce
de blanchisseuse. Dans le jardin, les petites tonnelles taient
claires par des lanternes peu clatantes, mais  l'abri des coups de
vent. Quelques-uns chantaient, d'autres se rgalaient d'eau de Seltz
avec du sirop de groseille; la marie, debout sur une grande balanoire,
se balanait  se rompre les reins avec le garon d'honneur; sa robe
blanche et ses fleurs d'oranger allaient se perdre  chaque lan dans
les feuilles d'un grand marronnier en fleur qui secouait sur les tables
une pluie de ptales d'un blanc ros. Le mari en redingote, la fleur
d'oranger  la boutonnire, inquiet, ple, un peu hagard, visiblement
ahuri, parlementait sur le trottoir avec deux cochers rcalcitrants, et
Ratier songea immdiatement au Chapeau de paille d'Italie.

--Voil pourtant, se dit-il, en parodiant le mot clbre de Gavarni,
voil comme je serai la semaine prochaine... Non! c'est trop bte! Je
veux me donner une noce comme personne n'en aura jamais vu!

Il se tint parole. Grce aux bons offices de madame d'Haupelles, au bout
de douze jours en effet, il put conduire Katia  la mairie et de l 
l'glise. Ils trouvrent l Barbe et le colonel, le ple Josia, Rmisof
plus boudeur et plus grognon que jamais, mais cette fois il y avait de
quoi, car Catherine tait admirablement jolie.

--Trop tard, mon bon, lui dit Ratier, lorsque aprs la crmonie il vint
prsenter ses compliments aux nouveaux poux; vous pouvez vous vanter
d'avoir manqu le coche! Mais je ne vous en veux pas, pas le moins du
monde!

Et l-dessus il lui donna une poigne de main dont Rmisof se ressentit
deux jours dans l'paule droite.

Le djeuner eut lieu dans un restaurant paisible, o Ratier, merveill,
n'tait pas connu; c'est pour cela, d'ailleurs, qu'il l'avait choisi, et
tout s'y passa selon les rgles de la biensance la plus absolue. Les
poux ne partant pour l'Italie que le soir,  huit heures et demie, il
s'agissait de passer la journe  n'importe quoi. Madame Slavsky boudait
avec dignit. Depuis que Ratier avait arrang ses affaires, le colonel
s'ennuyait et devenait morose; il n'eut pas d'avis  donner, et le
nouveau mari se trouva seul  ordonner la fte.

--Puisque personne ne me contredit, annona-t-il, je propose que nous
quittions tous notre harnais de grande crmonie et que nous nous
habillions comme tout le monde; il me semble que c'est assez
raisonnable.

Personne n'ayant protest, Catherine et madame Fraud allrent changer
de toilette, et la jeune marie revint bientt avec un joli costume de
voyage simple et peu voyant, choisi par le got de madame d'Haupelles.

--Et maintenant, dit Ratier, quand on se retrouva, nous allons aller au
bois de Boulogne regarder les noces des autres! Ils ne pourront pas se
moquer de nous, et nous nous moquerons d'eux tout  notre aise.

Au moment o la compagnie, peu nombreuse, d'ailleurs, car Barbe et le
colonel avaient eu soin de prtexter l'une sa migraine et l'autre ses
affaires, pour se dispenser de la promenade, se mettait en voiture,
Ratier prit Josia  part et lui donna des ordres secrets.

--Eh bien! o donc s'en va-t-il? demanda Louise Fraud, dont la bonne
me avait pris en affection le brave garon.

--C'est un mystre que le temps claircira! rpliqua Ratier en fermant
la portire.

Les deux voitures s'branlrent, et bientt on arriva au bois de
Boulogne, dans la poussire dore et lumineuse des beaux jours d't. Le
hros de la fte fit descendre ses htes auprs de la station des
barques; on leur procura des chaises, et ils se mirent dment en rang,
pour voir passer le monde.

Au bout d'un quart d'heure environ, Josia vint les rejoindre.

--Combien? lui demanda Ratier,

--Dix-neuf, rpondit l'ex-secrtaire, car il avait renonc  ces
fonctions, plus honorifiques que lucratives. Madame d'Haupelles lui
avait trouv dans une administration particulire une place de 3,000
francs avec promesse d'avancement. Jamais Josia n'avait rv pareille
fortune, et il se promettait de faire des conomies, afin d'aller
entendre son ami, _il signor Ratiero_, chanter _Gli-Ughenotti_ en
italien  la Scala.

--Tiens, voil nos voitures! dit tout  coup Katia, en reconnaissant les
deux berlines qui les avaient amens. Pourquoi se promnent-elles ainsi
 vide?

--C'est notre noce qui commence son dfil, rpondit Ratier en
s'enfonant carrment dans sa chaise.

Dans la seconde berline, grand ouvert, et remplissant tout l'espace
entre les glaces par l'ampleur de son envergure, se prlassait le
parapluie qui avait reconquis Catherine  l'amour de son poux.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-elle, ne comprenant pas le
triomphe de cet objet.

--C'est notre tendard, Catherine, rpondit son mari d'un air grave. Il
a t  la peine, il est juste qu'il soit  l'honneur!

En prononant ces paroles historiques, il comptait sur ses doigts: Un,
deux, trois,  mesure que dfilaient lentement, avec la majest du boeuf
gras et du tour du lac, une quantit notable de voitures de la
compagnie, des  quatre places  grille, spciales pour transporter les
voyageurs et leurs colis. Tous les cochers avaient un ruban blanc  la
boutonnire, et tous les fiacres taient vides. Quand il eut compt
jusqu' dix-neuf et qu'une voiture occupe par un monsieur quelconque
eut annonc la fin du dfil, Ratier se retourna vers la compagnie.

--Quelle ide lumineuse, dit-il, de promener ainsi des voitures vides!
C'est majestueux, et cela ne veut rien dire...? Que de discours... mais
pas de politique.

Pendant deux heures, le Paris lgant qui vient au Bois avant le dner
vit dfiler avec une inexprimable stupfaction les dix-neuf voitures
vides qui escortaient le parapluie d'honneur. Les suppositions les plus
invraisemblables coururent  ce sujet; on parla d'un Anglais qui avait
fait un pari, d'un Amricain fabricant de parapluies qui promenait une
rclame, et personne, hormis les invits, qui avaient grand'peine 
contenir leurs clats de rire, ne se douta que c'tait la noce de
Ratier.

Par comble d'honneur, les journaux bien informs reproduisirent le
lendemain le rcit de cette tonnante cavalcade, et jusqu' Florence, le
jeune tnor connut par les feuilles publiques l'cho de sa surprenante
mystification.

Le colonel s'occupe de l'herbe dcrite autrefois par Ratier, mais la
compagnie des allumettes landaises lui met srieusement des btons dans
les roues. Du reste, il tait temps qu'il vt se dresser devant lui
quelques obstacles; car, depuis que Ratier avait arrang ses affaires ef
qu'il n'avait plus de dettes, il tombait dans un marasme inquitant. A
prsent, tout a repris son cours accoutum, et il ne sait dj plus o
donner de la tte; aussi sa jeunesse semble-t-elle refleurir.

Miss Amroth est place dans une maison o on lui paye ses gages, mais
elle croit pouvoir s'accoutumer  cette anomalie.

Madame Slavsky a dj fait un petit calcul: Monte-Carlo n'est pas loin
de Florence;--Saxon ferm, il ne reste plus que Monte-Carlo. Donc, elle
ira de temps en temps emprunter de l'argent  sa fille. C'est bien le
moins! Depuis qu'elle est rduite  douze mille francs de rente, ses
affaires ne se dbrouillent plus! Sa fille l'a dpouille en se mariant!
Tous ces enfants sont des ingrats.

Quant  Ratier et  sa jeune femme, leur intrieur est un singulier
mlange de cahiers de musique et de coton  repriser; mais ils s'aiment
tendrement, et Ratier comme tnor promet de remplacer Duprez.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie 8, RUE GARANCIRE.




[Fin de _Marier sa fille_ par Henry Grville]
