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Titre: Cit Mnard
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1880
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1880 (deuxime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   23 janvier 2009
Date de la dernire mise  jour: 23 janvier 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 243

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
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L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mars 1880.

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie 8, RUE GARANCIRE.




                            CIT MNARD

                                PAR

                          HENRY GRVILLE

                         Deuxime dition



                               PARIS
                E. PLON et Cie IMPRIMEURS-DITEURS
                        RUE GARANCIRE, 10

                                1880


                    _Tous droits rservs_




                             CIT MNARD

                                  I


Un timbre sec et clair fit entendre six coups; avant que le dernier et
cess de vibrer, une cloche lance  toute vole par un bras robuste
tinta pendant quelques secondes  peine. Un bruit de mtiers qui
s'arrtent, de vapeur qui s'chappe, d'outils qui rsonnent sur le chne
dur des tablis, succda au silence du travail; derrire la porte norme
qui donne sur la rue Rochechouart, une rumeur sourde, qui croissait
d'instant en instant comme une mare montante, remplit la vote immense
des ateliers Godillot. On et dit une ruche monstrueuse, mise en
rvolution par quelque vnement dynastique.

La grande porte s'branla sous la pousse de plusieurs centaines de
bras, s'ouvrit et alla battre le mur des deux cts, laissant jaillir un
torrent humain qui, irrsistiblement lanc, dborda aussitt  gauche et
 droite, se prcipita contre la muraille d'en face  travers toute la
largeur de la voie, et se divisa en deux courants dont l'un descendait
vers Paris et l'autre montait vers Montmartre. Les hommes succdaient
aux hommes, serrs comme un flot de moutons, se poussant rudement sans y
prendre garde, parlant haut, gesticulant avec violence de tous leurs
membres, engourdis par le travail assidu d'un atelier o le chef ne
plaisante pas, respirant  grand bruit et  longues gorges l'air libre
du dehors aprs l'air vici des salles trop peuples. Une clameur qui
s'entend de loin chaque soir monta entre les deux ranges de maisons:
cris d'appel, grossires plaisanteries, refrains de chansons, murmures
de colre, querelles de compagnons... A cette clameur qui fait trembler
deux fois par jour les paisibles boutiquiers de la rue Rochechouart, les
mres appelrent leurs enfants qui jouaient sur les trottoirs et
obtinrent l'obissance avec ce seul mot: Voil les Godillots qui
sortent.

Une calche dcouverte montait lentement, voiturant quatre Anglais qui
se faisaient hisser jusqu' Montmartre pour voir le coucher du soleil.
Les quolibets, les lazzis, quelques imprcations contre les riches qui
vont en voiture, accueillirent les trangers qui contemplaient d'un air
ahuri la rue en pente, noire de peuple, pave pour ainsi dire de ttes
grouillantes aux expressions les plus diverses, puis la calche gagna le
boulevard et disparut au petit trot de son cheval efflanqu.

Dans le dsordre de la premire pousse s'tait fait une sorte de
classement; les plus dsireux de partir s'taient parpills dans toutes
les directions avec des cris et des rires grossiers; beaucoup d'entre
eux avaient t rejoints par des femmes sorties un peu avant et qui les
attendaient au coin des rues voisines; les bons ouvriers prenaient
maintenant le chemin du logis par bandes d'amis ou de voisins et
causaient d'une voix plus contenue.

Ce n'taient pas les plus jeunes ni les mieux mis, mais leurs habits
taient propres et raccommods; ils marchaient paisiblement au milieu de
la chausse, gravissant la pente d'un pas soutenu, sans hte. Les mres
rouvraient les portes, et les enfants avaient repris leurs jeux sur le
trottoir; quand par hasard un groupe rencontrait un bambin qui, mal
aguerri, frais moulu de sa terreur rcente, regardait de bas en haut
d'un air inquiet ces figures colores par le hle et la fume des
ateliers, le groupe se sparait, et souvent un pre de famille, songeant
sans le savoir  ses petits  lui, qui jouaient l-haut sur la butte,
posait en passant sa main brune aux ongles noirs sur la chevelure
soigne du petit boutiquier. De ceux-l, les mres n'avaient pas peur.

Au premier choc de la sortie, une jeune fille simplement vtue de noir,
un petit fichu de dentelle sur la tte, s'tait efface contre le mur, 
droite de la porte. Elle attendait quelqu'un, mais elle savait que
celui-l ne serait pas des premiers  sortir. Quoique habitue  de
telles rencontres, elle ne put se dfendre d'une sorte de frayeur en se
voyant pour ainsi dire noye dans le flot toujours renouvel. Baissant
la tte, teignant son regard, elle se fit toute petite et ne reut
aucune injure;  peine quelque compliment brutal dans sa forme
amena-t-il une faible rougeur  ses joues. Elle avait pleur, c'tait
facile  voir, et sauf quelques-uns--il y a des mchants partout,--ces
hommes sans ducation eussent trouv lche de taquiner une femme qui
avait du chagrin.

Quand les rangs se furent claircis et qu'on put examiner ceux qui
sortaient, la jeune fille commena une investigation minutieuse;
d'autres femmes qui avaient attendu comme elle avaient dj rencontr
ceux qu'elles cherchaient; elle se trouvait seule, mais n'en parut point
embarrasse; elle avait d'autres soucis que celui-l. Enfin elle fit un
pas en avant et arrta un ouvrier vtu d'un veston fonc, qui prenait
d'un pas un peu lourd le chemin du boulevard, en causant avec un
camarade plus jeune et plus brillant.

--Monsieur Linot, dit-elle, votre femme est accouche  une heure de
l'aprs-midi.

L'ouvrier tressaillit et s'arrta.

--Ah! mademoiselle Ccile, dit-il avec un sourire, c'est vous qui
m'apportez la bonne nouvelle. Merci. Fille ou garon?

--Un garon.

--Juste ce que je voulais. Comme a se trouve! On est content, l-haut,
hein?

L'expression joyeuse de ses traits fatigus changea soudain; la larme
d'attendrissement qu'il voulait cacher sous une plaisanterie se scha
sous sa paupire. La jeune fille semblait hsiter  rpondre.

--Qu'est-ce qu'il y a? reprit-il d'une voix qui tremblait. L'enfant vit?

--Oui... C'est la mre qui n'est pas bien, rpondit Ccile.

--Eh bien, Linot, je te quitte, fit le camarade, qui n'avait encore rien
dit; si tout va bien, tu me trouveras dans une heure au _Gas normand_.
Si tu ne viens pas dans deux heures, j'irai voir l-haut ce qui se
passe.

Linot fit un signe de tte et suivit  la hte Ccile, qui marchait
trs-vite. L'ouvrier cherchait  viter la pense douloureuse qui
l'obsdait; ne pouvant y parvenir, il questionna:

--Comment se fait-il, mademoiselle, que ce soit vous qui ayez pens 
venir me chercher?

--Il n'y avait personne, rpliqua la jeune fille: je m'tais mise un peu
en retard ce matin, et toutes les dames taient parties  l'ouvrage,
except madame Gardin, qui a perdu son petit cette nuit. La pauvre
femme, il n'y a rien  lui demander,  celle-l. Je n'ai pas fait ma
journe, voil tout.

Linot tournait une question dans sa tte; mais une sorte de pudeur,
naturelle aux gens frustes, l'empchait de vouloir paratre trop
sensible, trop geignard, comme ils disent. Cependant l'inquitude le
poussait; il dit  voix basse:

--Elle est trs-mal, la mre, mademoiselle Ccile?

--Oui, rpondit la jeune fille en pressant le pas; malgr la roideur de
la pente, ils se mirent  escalader l'escalier de la rue Chappe, au bas
de laquelle un marchand de vin ingnieux a pris pour enseigne de sa
boutique: _A l'chelle de Jacob_. Mais les anges y montent rarement.

--Qu'est-ce qu'elle a eu?

--Le mdecin vous le dira, fit Ccile en baissant la tte. Ils taient
arrivs au premier palier.

--Ah! le mdecin est venu? fit Linot inquiet, en pensant que cela allait
coter trs-cher.

--Oui, c'est un bon mdecin. Il soigne les malades pour son plaisir.
Vous le connaissez bien, c'est M. Rgnier.

--C'est un brave homme! fit Linot rassur; le docteur Rgnier n'envoyait
sa note que dans les maisons riches. Et il dit qu'elle va mal?

--Oui.

Ccile passa devant et enfila un autre escalier; l'eau coulait
rapidement dans la rigole en pente roide qui l'accompagnait et faisait
un joli bruit gai et printanier. Les cerisiers et les abricotiers des
jardins voisins rpandaient sur l'escalier une pluie de ptales blancs;
le soleil, avant de disparatre, envoyait  cette journe d'avril le
plus triomphant adieu. Ccile sentit son coeur se gonfler d'amertume:
tant de lumire et de douceur lui faisaient de la peine pour ceux qui
souffraient.

--Est-ce qu'elle est seule, mademoiselle Ccile, pendant que vous tes
avec moi?

--Non, sa mre est venue; je l'ai envoy chercher.

Linot frona le sourcil; il n'aimait pas sa belle-mre, qui le blmait
constamment, et qui n'avait cess de considrer la venue prochaine de
l'enfant comme une calamit.

--Il ne fallait pas, dit-il d'un ton grognon.

--Il le fallait, rpliqua doucement Ccile.

Ils avaient fini de monter, car ils taient au sommet de la butte. Ils
franchirent une large grille ouverte  deux battants, puis Ccile courut
devant et monta les quatre tages de l'escalier comme un sylphe. Linot,
plus lourd et dj essouffl par la rude escalade qu'il venait de faire
si vite, s'appuya  la rampe en fer forg d'un dessin ancien, qui
contournait l'escalier assez spacieux, et monta en soupirant  chaque
marche. Il n'avait pas atteint le second tage lorsque Ccile revint 
lui et lui mit la main sur l'paule avec une douceur compatissante.

--Ne montez pas si vite, dit-elle d'une voix brise. Son visage portait
une expression austre et douloureuse; ses traits avaient pli
subitement, et ses yeux taient pleins de larmes.

--Aprs avoir tant couru, ce n'est pas quelques marches de plus ou de
moins, commena l'ouvrier. Comment va-t-elle?

Ccile garda le silence, lui barrant toujours le passage.

--Vous ne dites rien? Est-ce que...?

Sans profrer le moindre son, il carta violemment la jeune fille, dans
l'escalier qui tremblait sous son pas lourd, entra dans son appartement
par la porte reste ouverte et s'arrta sur le seuil de la seconde pice
avec un frisson qui le secoua tout entier. Sur le lit, sa femme reposait
toute blanche, le visage tranquille, recouverte d'un drap, et une bougie
brlait auprs dans l'unique chandelier de leur modeste mnage.

Il restait sur le seuil, hbt, ne pouvant croire  ce qu'il voyait;
d'un geste machinal il ta sa casquette et laissa retomber lentement sa
main droite le long de son corps. Sa main gauche cherchait un appui; il
trouva l'paule de Ccile et tomba dessus avec un sanglot semblable  un
cri.

Sa belle-mre, qui rentrait en ce moment, aprs un bout de conversation
chez une voisine, l'attaqua par derrire.

--Eh bien, Linot, lui dit-elle de sa voix bruyante et vulgaire, je vous
l'avais bien dit qu'elle en mourrait, la pauvre femme! Mais les
belles-mres ont toujours tort, et leurs gendres sont l pour les
envoyer promener...

Linot releva la tte et regarda celle qui lui parlait avec une colre
qui fit aussitt place au dgot.

--Vous pouvez bien dire ce que vous voudrez, allez, lui dit-il; dans le
temps a me faisait de la peine  cause d'elle, parce qu'elle
l'entendait; mais  prsent, a ne me fait plus rien du tout!

Il s'approcha du lit, leur pauvre lit de noce, achet jadis chez Crpin
avec de longues journes de travail et des heures supplmentaires le
dimanche. L'acajou tait encore neuf; ils avaient  peine fini de le
payer.

Il s'assit sur une chaise place aux pieds de la morte et posa son front
sur la couverture en pleurant amrement.

La belle-mre continuait  dfiler son chapelet de reproches; Linot n'y
prenait pas garde et pleurait  chaudes larmes. Il aimait sa femme, le
pauvre homme! Ils avaient t maris deux ans et demi. Ce n'tait pas
une bien longue habitude, et cependant il pensait que jamais une autre
ne pourrait remplir la place de la dfunte. Elle n'tait ni trs-jolie
ni trs-gaie, mais elle rpandait autour d'elle une tranquillit
dlicieuse pour l'ouvrier qui rentrait fatigu de son travail. Quand le
soir il entendait la cit rsonner de mille bruits discordants, il
regardait son petit intrieur tranquille o ni elle ni lui ne criaient
jamais, et il se sentait content. C'est ce contentement-l qu'il voyait
perdu pour toujours.

La voix aigre de madame Boucard finit cependant par le tirer de sa
douleur, et il se tourna vers elle, sans craindre de lui montrer son
visage ruisselant de larmes.

--Laissez-moi tranquille, dit-il d'une voix brise; je vous ai supporte
tout le temps pour l'amour d'elle, mais maintenant j'espre que vous
n'allez pas m'ennuyer, hein?

--C'est a, Linot, c'est trs-bien, glapit madame Boucard;  prsent je
n'aurai plus le droit de pleurer ma fille! C'est trs-bien! Mais
qu'est-ce qu'il y a  attendre d'un homme qui ne demande pas seulement 
voir son enfant?

Linot se leva brusquement: c'est vrai! il avait oubli qu'il avait un
enfant! Avant qu'il pt faire une question, Ccile entra, portant sur
son bras gauche, avec de tendres prcautions, un paquet de linge o se
dtachait, en rouge fonc, une petite face grimaante.

--C'est... c'est mon petit? balbutia Linot tout surpris, presque
dsappoint. Il s'tait toujours figur son enfant blanc et rose, comme
tous les poupons que les mres orgueilleuses talent, l'aprs-midi, sur
les bancs des boulevards.

--Embrassez ce pauvre chri, dit la voix douce de Ccile. Ce n'est pas
sa faute...

Linot effleura de ses lvres gonfles par les larmes la petite face  la
peau si douce; il avait peur, peur de l'enfant, tant il lui semblait
fragile et peu attrayant.

--Vous verrez comme il sera beau.

--C'est tout le portrait de ma pauvre fille, dit madame Boucard sans
piti. Ah! si j'avais su, on m'aurait hache plutt que de la donner 
cet homme-l.

Ccile entrana prudemment la matrone par l'escalier, et Linot resta
seul avec la morte.




                                  II


--Qu'est-ce que nous allons en faire, de cet enfant? demanda madame
Boucard, quand, deux ou trois heures aprs, un calme relatif, le calme
qui suit une mort imprvue, se fut tabli dans la maison. Tous les
voisins et voisines taient venus voir la pauvre femme; on avait admir
le bb, on l'avait plaint autant et plus que de raison. Linot, ahuri,
s'tait laiss serrer la main par une foule de gens qu'il croyait
n'avoir jamais vus et qu' coup sr il n'et pu reconnatre; c'taient
pourtant ses voisins, les habitants de la vaste cit. Mais il s'en
allait de bonne heure, rentrait  six heures et demie, ne sortait gure
le soir, et le dimanche cultivait avec ardeur le petit jardin qui
dpendait de son logement, si bien qu'il ne connaissait presque
personne.

Ce monde s'tait retir, les uns pour souper, les autres pour flner, et
le petit appartement se trouvait rendu  la solitude. Linot s'tait
enferm avec sa femme, et madame Boucard n'avait plus envie d'aller le
troubler.

--Qu'est-ce que nous allons faire de cet enfant-l? rpta la brave
femme, chez qui la douleur de perdre sa fille avait raviv toute
l'acrimonie de sa nature, puissamment doue sous ce rapport.

Ccile, qui tenait l'enfant couch sur ses genoux, ne rpondit rien et
regarda tristement la petite face bouffie, alors tranquille.

--On ne peut pas ternellement le nourrir d'eau sucre, reprit la
grand'mre. Ce qui m'tonne, c'est qu'il n'ait pas encore cri famine;
a ne va pas tarder, allez!

--En attendant, on peut le nourrir au biberon, suggra Ccile.

--Qui est-ce qui le nourrira? a n'est pas moi, toujours! Aprs le mal
que j'ai eu  lever ma malheureuse enfant, je ne vais pas recommencer
pour celui-l, bien sr!

Ccile ne rpondit pas. Une pense mal dfinie allait et venait sur son
visage mobile, changeant l'expression de ses traits plus fins que
rguliers, mais dous d'un charme indicible.

--Eh bien, dites-le donc, puisque vous l'avez pris sous votre
protection; dites-le donc, ce qu'on va en faire! Nous n'allons pas
rester l toute la nuit, je suppose.

--Je le coucherai avec moi dans ma chambre, dit Ccile doucement. Il ne
faut pas qu'il vous drange.

--Est-ce que vous croyez que je vais dormir, moi? Et cette pauvre femme
qui est l, qui est-ce qui la veillerait? Ah! Seigneur, si on m'avait
dit que c'est moi qui enterrerais ma fille!

L'enfant agita ses mains rouges et microscopiques; le visage pourpre
devint violet, et il tira de sa petite poitrine un vagissement prolong.

--L! voil que a commence, fit la grand'mre. Qu'est-ce que nous
allons devenir?

Ccile fit prendre de l'eau sucre au nouveau-n, mais il se montrait
d'un apptit robuste, et cette nourriture ne devait pas lui suffire
longtemps.

--Nous verrons demain, dit la jeune fille; je l'emporte en attendant.

Linot ouvrit la porte de la pice voisine; il tait si ple et si dfait
que sa belle-mre elle-mme en eut piti.

--On va le soigner, votre petit, dit-elle; ne vous en tourmentez pas, il
est en de bonnes mains.

--Il faudrait une nourrice, n'est-ce pas? fit le pre en jetant autour
de lui un regard dsespr; il ne faut pas le laisser mourir; je n'ai
plus que lui, ajouta-t-il avec un sanglot.

--Soyez tranquille, on en trouvera une.

--Pas trop loin? insista Linot, je pourrai le voir.

--Nous verrons, nous verrons; du reste, a dpendra de ce que vous
voudrez y mettre; plus il sera loin, moins a vous cotera cher, vous
savez.

Linot fit un geste d'indiffrence.

--A prsent, qu'est-ce que je dpenserai pour moi? dit-il d'un ton
lass: tout ce que je gagnerai sera pour lui...

--Nous ferons pour le mieux, monsieur Linot, dit Ccile.

L'ouvrier la regarda avec reconnaissance. Il lui savait bon gr de la
douceur qu'elle mettait  lui parler. Cette petite ouvrire qu'il
connaissait  peine lui tmoignait la sollicitude d'une fille pour son
pre, et il sentait bien que c'tait le grand coeur de cette enfant qui
lui dictait sa conduite.

--Vous l'emportez? dit-il avec regret, quand il vit qu'elle se prparait
 quitter la chambre, l'enfant toujours sur le bras.

--Il le faut bien, monsieur Linot. Voulez-vous l'embrasser?

Il approcha son visage, cette fois sans plus de crainte, et appuya
longuement ses lvres sur le front de son petit garon. Au moment o le
coeur du pauvre pre allait clater en sanglots, Ccile retira doucement
l'enfant et leva le doigt en disant: Chut!

Linot soumis touffa ses larmes et suivit du regard la jeune fille qui
disparut dans J'escalier avec son prcieux fardeau.




                                  III


Le soleil matinal de six heures baignait le jardin plein de verdure et
la plaine jusqu'aux coteaux de Montmartre; la cit rveille bruissait
dj depuis une heure, quand Ccile reparut avec son petit protg.

Bris par la fatigue, Linot s'tait endormi dans la premire pice.
Assis sur une chaise de paille, devant la table o il prenait ses repas,
il avait appuy sa tte endolorie sur ses bras croiss, et il dormait
tout habill, d'un sommeil lourd et pnible, plein de rves anxieux,
auxquels il ne pouvait s'arracher. Dans la chambre de la morte, elle vit
par la porte ouverte madame Boucard, qui dormait aussi dans un fauteuil,
l'unique fauteuil de la maison, achet d'occasion par Linot pendant les
derniers jours de la grossesse de sa femme. C'est l dedans qu'il
esprait la voir, souriante et gurie, donnant le sein  leur
nouveau-n... Au moins, madame Boucard y avait-elle trouv quelques
heures de bon sommeil.

Ccile mit l'enfant endormi dans son berceau, plac  dessein dans la
premire pice, et s'occupa dans la cuisine  prparer  manger  ces
pauvres gens qui n'avaient pris aucune nourriture depuis le djeuner de
la veille. Elle eut bientt fait un peu de soupe, qu'elle posa fumante
sur le coin de la table. Elle hsitait pourtant  rveiller les
dormeurs, lorsqu'un vagissement du petit garon les tira tous les deux
de l'oubli momentan qui leur faisait tant de bien.

Ils se levrent en sursaut, presque du mme mouvement, et furent tout
tonns de voir Ccile penche sur le berceau, s'efforant de calmer
l'enfant.

Mais, cette fois, il ne se payait ni d'eau sucre ni de bonnes paroles;
il rclamait imprieusement une nourriture plus substantielle, et ses
cris devenaient de plus en plus aigus.

--Attendez, dit Ccile; j'ai une ide, elle est peut-tre bonne; si elle
est mauvaise, nous en chercherons une autre. Mangez en attendant; voil
la soupe toute chaude.

Elle prit l'enfant avec l'adresse d'une nourrice consomme et disparut
dans l'escalier.

--O va-t-elle? demanda Linot.

Madame Boucard fit un geste quelconque et s'approcha de la soupire.
Linot prit sa casquette et suivit Ccile; il avait dj peur qu'il
n'arrivt malheur  son fils.

Il n'alla pas bien loin. Dans le mme escalier, deux tages au-dessus,
la jeune fille avait pouss une porte entr'ouverte; Linot s'arrta sur
le seuil avec un respect plein de retours amers sur lui-mme: il l'avait
oubli, la mort avait visit cette maison deux fois dans la mme
journe; chez lui elle avait pris la mre, ici elle avait pris l'enfant.

Dans la salle  manger brlait une bougie, dont la flamme jaune
paraissait singulirement lugubre  la clart de ce jour triomphant. Un
berceau, tout pareil  celui de l-haut, avec ses petits rideaux de
perse bleue et blanche, tait tout contre la table, et dans le berceau
un enfant de trois mois, d'une blancheur navrante et auquel la mort
donnait une expression de placidit auguste.

Dans un coin, sur une chaise, tourne  demi et les bras appuys sur le
dossier, la mre regardait le berceau et ne pleurait pas. Elle avait
pleur avant, pendant la courte maladie, quand elle esprait et luttait;
depuis la veille elle regardait d'un oeil sec ce qui avait t sa
meilleure joie, et pensait dsormais que le reste du monde lui importait
bien peu.

C'est toujours le dernier enfant qu'on aime le mieux, tant qu'il est
petit, et en ce moment la mre avait oubli l'autre.

Aprs avoir couvert d'un mouchoir le visage de celui qu'elle portait,
Ccile entra doucement, alla jusqu'au berceau, se pencha sur la petite
face de cire qui reposait sur l'oreiller et la baisa pieusement, puis
elle se dirigea vers la mre.

--Votre lait vous fait bien mal, madame Gardin! dit-elle.

--Oui, rpondit la pauvre femme; qu'est-ce que a fait?

--Avez-vous pris quelque chose pour le faire passer?

--Non.

--Vous ne faites rien?

--Comment voulez-vous que je pense  autre chose qu' celui qui est l?

Elle indiqua d'un geste  peine bauch le petit cadavre et laissa
tomber sa tte fatigue sur le dossier de sa chaise.

Ccile s'approcha d'elle et lui mit sur l'paule la main qu'elle avait
de libre.

--Vous avez beaucoup de lait, dites? fit-elle d'une voix insinuante.

--Ah! Dieu! oui! le chagrin ne me l'a pas fait passer!

Une douleur aigu comme un mal de dent contracta le visage de la
malheureuse. Ccile entr'ouvrit doucement son fichu mal crois. Les
grosses veines bleues bosselaient la peau brlante: le sein dur et tendu
semblait prt  clater; ce contact si lger de Ccile fit bondir la
pauvre femme.

--Vous me faites mal, dit-elle avec un frisson rpt qui la parcourut
deux ou trois fois de la tte aux pieds; elle voulait refermer son
fichu, mais Ccile avait t le mouchoir qui couvrait le nouveau-n, et
dj celui-ci, soutenu par son bras, rveill par le mouvement, avanait
ses lvres goulues vers la source de vie.

--Qu'est-ce que c'est? cria la mre en plissant.

--Un orphelin qui meurt de faim. Faites-lui la charit d'un peu de ce
lait qui vous fait mal; ce sera une bonne oeuvre, madame Gardin!

Le petit ttait dj; il avait coll son visage tout contre la peau
sche et brlante o une moiteur salutaire perlait  son contact, et le
visage contract de la malheureuse femme prit une expression moins
pnible.

Soudain, la pense, engourdie par le soulagement tout physique qu'elle
prouvait, lui revint cruellement.

--Je ne veux pas, s'cria-t-elle en repoussant l'enfant que Ccile
soutenait, toujours agenouille devant elle. Je ne veux pas! Le lait
appartient  mon petit; je ne veux pas qu'un autre le lui prenne.

Le visage de Ccile fut soudain inond de larmes.

--Il n'en a plus besoin, madame Gardin, dit-elle d'une voix suppliante,
et celui-ci va mourir si vous le repoussez; ayez piti de lui!

L'enfant drang dans son repas criait  tue-tte; la jeune fille le
replaa doucement, et il reprit le sein avec avidit.

--Pensez un peu, madame Gardin, que ce serait trs-mal de refuser votre
lait  l'innocent qui a perdu sa mre...

--Qui a? fit distraitement la mre.

--Madame Linot.

--Elle est morte? C'est celui-l qui aurait d mourir avec elle, et pas
le mien! Personne n'avait besoin de celui-l, qui n'tait pas n, et moi
j'avais besoin du mien. Otez-le bien vite, Ccile, emportez-le, je n'en
veux pas. Ah! oui, les mres devraient mourir avec leurs petits; ce
serait plus juste!

--Ce n'est pas sa faute, madame Gardin, ce n'est la faute de personne!
Regardez-le, comme il a bonne envie de vivre.

--Je n'en veux pas! fit dlibrment la mre en se levant et en
refermant sa robe. Mais la douleur que lui causait la monte du lait,
appel par les lvres de l'enfant, devint si intolrable qu'elle se
laissa retomber sur sa chaise.

--Ah! que je souffre! dit-elle d'une voix teinte. Ccile lui mit
l'enfant sur les genoux. Elle hsita un instant, puis brusquement, avec
rage, elle ouvrit sa robe.

--Prends, puisque tu le veux, dit-elle, et puis je souffre trop. Mais
vous allez l'emporter, Ccile, et ne le ramenez plus. C'est au mien que
tout appartient; celui-ci est un voleur. Mon trsor, cria-t-elle au
berceau, mon petit, mon chrubin, c'est toi qui tais le matre de tout
ici, mon petit garon!

Les larmes montrent  ses yeux secs avec une violence extraordinaire,
jaillirent en pluie et tombrent sur ses joues, sur son sein soulag,
sur le nourrisson qui s'endormait  la douce chaleur nourricire, et
qui, rveill, se remit  tter de plus belle.

--Mon fils! J'avais une fille et je voulais un fils, et je l'avais, et
voil qu'il s'en va! Ils vont me remporter;--qu'est-ce que je vais
devenir? Pendant les nuits, mon mari est dehors pour son travail, la
petite dort comme un plomb; c'est lui qui me tenait compagnie; il me
rveillait deux ou trois fois, je le prenais pour le nourrir, et il
tait content; il me ptrissait avec ses petites mains roses... Tout a
est fini, fini...

Elle buvait ses larmes en parlant et ne songeait plus  repousser
l'intrus. Il lui apportait l'illusion, le rve de toutes ces douceurs
perdues; il poussa un faible vagissement: machinalement, elle l'entoura
de ses bras et le bera avec le geste familier aux nourrices.

--Et je vais rester toute seule; les nuits seront bien longues! Vous
croyez peut-tre que je dormirai? Ah bien oui! On se dshabitue de
dormir quand on a un enfant, et on ne s'en plaint pas...

Revenant soudain  la ralit, elle arracha l'enfant de son sein et le
jeta sur les bras de Ccile.

--Mais reprenez-le donc, cria-t-elle en colre; je n'en veux pas!

--Vous n'tes pas juste, madame Gardin, dit Ccile, en essayant
d'apaiser les cris du petit tre qui s'endormit presque subitement dans
ses bras compatissants. Il vous a tir votre lait, qui vous faisait mal,
et, au lieu de lui en savoir gr, vous vous fchez contre lui! Ce n'est
pas bien!

Gardin entrait en ce moment; il aimait son fils, mais qu'tait l'amour
de ce pre, absent la nuit, souvent endormi le jour, auprs de la
tendresse intime de la mre? Il regarda Ccile avec quelque surprise.

--C'est le petit de la dame qui est morte hier l-haut, lui dit la jeune
fille. Si vous vouliez, monsieur Gardin, le pre serait bien heureux de
le mettre en nourrice chez votre femme: a lui ferait du bien,  la
pauvre dame; son lait est dans le cas de lui monter  la tte aprs le
chagrin qu'elle vient d'avoir, et comme a elle serait sauve.
Seulement, si vous ne voulez pas...

--Qu'est-ce que a peut me faire? dit Gardin d'un air bourru. La femme
fera comme elle voudra: je rentre de l'imprimerie  six heures du matin,
il ne me drangera pas la nuit, bien sr.

--Je n'en veux pas, dit madame Gardin d'un ton moins rsolu. Aprs ce
pauvre petit qui est l, comment veux-tu, Gardin, que je mette un
tranger  sa place?

--a te regarde, rpondit l'ouvrier en haussant les paules; mais si ce
nourrisson pouvait empcher ton lait de te monter  la tte, il me
semble que l'affaire ne serait pas si mauvaise.

--Il n'a pas de mre, madame Gardin, reprit Ccile avec ses gestes de
suppliante antique et sa voix trempe de larmes; si vous le gardez, le
pre le verra tout les jours, il l'aimera; tandis que, si on l'envoie en
province, il s'en dshabituera, et le pauvre petit ne saura pas ce que
c'est que d'avoir une famille.

--C'est bon, on verra, murmura madame Gardin en se levant. Mais je
trouve qu'il faut tre joliment sans coeur pour parler de tout a devant
ce pauvre petit corps qu'on va emporter.

Elle se pencha sur le berceau, couvrant l'enfant de baisers et de
larmes; mais Ccile comprit que sa partie tait gagne. Elle remonta
l'escalier, coucha le petit garon endormi et tranquille, et redescendit
 la hte. Une demi-heure aprs, elle reparut avec deux couronnes de
perles blanches, telles qu'on en voit chez les marbriers auprs du
cimetire Montmartre. Elle en porta une  madame Gardin.

--De la part de M. Linot, dit-elle.

--Le pauvre homme, il a pens  nous dans son chagrin! fit la mre,
trs-touche de ce souvenir.

--Il vous remercie d'avoir eu piti de son petit garon, ajouta Ccile.

Elle se hta de remonter afin de prvenir Linot de son pieux mensonge.
Il l'couta d'un air abruti, la comprit peut-tre, mais ne la remercia
pas; il vivait depuis la veille dans un douloureux cauchemar et ne
distinguait plus la ralit du rve. Jamais Ccile ne fut rembourse de
cette dpense; mais elle tait de celles qui ne regrettent rien pour une
oeuvre utile, et si elle veilla quelques nuits de plus, personne n'en
st rien.

Le lendemain matin,  neuf heures, les deux cortges se dirigrent vers
l'glise voisine; tous les passants crurent qu'on enterrait ensemble la
mre et l'enfant moissonns ensemble; et pendant ce temps, madame
Gardin, dans sa chambre assombrie, coutait les douces paroles de
Ccile, qui la faisait pleurer en lui parlant de son petit garon et qui
prsentait  son sein nourricier l'enfant de la morte.




                                  IV


--C'est un autre petit frre? demanda timidement Nomi Gardin  Ccile,
qui, le dimanche suivant, promenait dans le jardin de la cit le petit
garon endormi. Et c'est toi qui l'as apport, dis?

Ccile sourit. Tous les enfants de cette ruche l'aimaient et la
tutoyaient.

--C'est moi qui l'ai apport; mais il faut le toucher bien doucement, tu
sais de peur de lui faire mal.

--Je sais, rpondit d'un air capable la fillette de trois ans et demi;
c'est comme l'autre, celui qui est parti. Moi, je croyais que c'tait le
mme. Mais celui-l est plus petit. Comment s'appelle-t-il?

--Pierre Linot.

--C'est le fils  Linot, alors? Et toi, tu es sa petite mre?

Ccile rougit un peu et se mit  rire.

--Je suis sa petite mre, reprit-elle, comme tu es celle de ta poupe,
qu'on a achete chez le marchand; sa petite mre, la vraie, est morte;
tu sais qu'on l'a emporte avec ton petit frre.

Le visage de l'enfant devint srieux. Par un violent effort de mmoire,
elle voqua le souvenir de cet vnement, si rcent, mais dj presque
effac; un petit frre avait remplac l'autre si vite, qu'elle n'avait
pas bien compris la substitution, et surtout n'avait pu s'en affliger.

--Si tu voulais tre sage, Nomi, c'est toi qui serais sa petite mre,
reprit Ccile. Quand il saura marcher, tu le conduiras  l'asile, tu
t'occuperas de lui, tu mettras des tartines dans son panier, tu coudras
des boutons  ses culottes.. Les petites mres font tout cela.

--Oui, je sais, la nuit, quand les enfants dorment, fit Nomi en hochant
la tte; mais moi, je ne sais pas! Et puis je dors la nuit!

--Tu coudras le jour, et tu apprendras. Il n'a plus de maman, le pauvre
petit; nous sommes toutes ses mamans ici: il faut que nous lui soyons
toutes bonnes  quelque chose. Ta mre le nourrit de son lait; toi, tu
seras sa petite mre toute la journe.

--Eh bien, et toi?

--Moi, soupira Ccile, je suis sa petite mre le dimanche... je ferai ce
que je pourrai; pas grand'chose peut-tre, mais on verra.

Nomi ne retourna pas aux petits tas de sable qu'elle appelait des
pts; assise  terre, ses cheveux bouriffs dans les yeux, elle
mditait sur la perspective nouvelle que Ccile venait de lui ouvrir.
Recoudre des boutons de culotte n'tait pas une opration facile; dans
ses ides, c'tait un vritable brevet de capacit, et elle se sentait
fort incapable de postuler. Aprs une mditation trs-longue pour son
ge, elle leva vers la jeune fille son nez barbouill de terre.

--Est-ce qu'il en portera bientt, des culottes? demanda-t-elle un peu
inquite.

--Pas avant un an et demi au moins, rpondit Ccile. Tu as le temps de
te prparer; tu auras cinq ans, dans ce temps-l.

Nomi, satisfaite de savoir qu'elle pouvait faire un stage, retourna 
ses pts de terre, et bientt ce n'est pas seulement sur le nez qu'elle
en eut, mais sur tout son museau rose.

Ccile marchait lentement dans l'ombre grle d'avril; les arbres
s'taient couverts de feuilles plus tard que de coutume, et le soleil
jetait dans l'alle de vieux tilleuls une chaleur presque comparable 
celle de juin. Les jardinets taient nanmoins pleins de travailleurs
affairs; pas d'enclos qui n'et au moins un laboureur s'escrimant avec
une bche, un herseur retournant la semence avec un rteau, et deux ou
trois enfants pleins de bonne volont, qui eussent volontiers mis tout
sens dessus dessous, mais que la vue de leur pre laboureur retenait
dans les bornes d'une sagesse bien pensante. Les mres descendaient plus
tard; elles taient toutes occupes  mettre en ordre leur logis.

Dans les mnages d'ouvriers, c'est le dimanche qui est le jour du
nettoyage gnral. Occupes toute la semaine, rentrant souvent plus tard
le samedi,  cause de quelque course imprvue, d'ouvrage  reporter, de
comptes  vrifier, les ouvrires se htent de souper et de s'endormir.
Mais le dimanche, ds l'aube, la ruche retentit de sons aigus et
presss: ce sont les brosses grinant sur l'vier, les coups de balai
sonores dans les coins qui s'obstinent  garder la poussire; si les
plinthes ont une me ou seulement une vague sensibilit, elles doivent
redouter cruellement ce jour-l. On entend du haut en bas de la rampe de
l'escalier gmir sous les mains affaires des jeunes garons qui montent
l'un aprs l'autre assez de seaux d'eau pour faire croire  la lgende
des Danades. On voit  tous les tages des mains s'agitant pour secouer
des torchons d'o s'chappent des nues de duvets varis de formes et de
couleur, et au-dessus des garde-manger de bois percs de trous en
losange qui garnissent les fentres des cuisines, on aperoit,
surmontes de ttes srieuses et absorbes, des mains chausses de
bottines qui manient activement le cirage et la brosse. Je ne sais si
jamais un philosophe a remarqu combien quelqu'un qui cire ses souliers
a l'air mditatif et convaincu.

C'est de ce travail acharn des mnagres que nat toute la joie du
dimanche. Le jour de repos n'est en vrit qu'une demi-journe, car
quelle est la femme un peu soigneuse qui consentirait  sortir avant
d'avoir mis toute sa maison en ordre? Et les vtements du mari, qui les
brosse? Les habits propres des enfants, qui les a cousus, raccommods,
blanchis, repasss? La Providence, qui veut bien qu'on chme le
dimanche, a nglig de crer un ange spcial charg le samedi de laver
les cuisines, balayer sous les lits, mettre les tiroirs en ordre et
recoudre ces fameux boutons aux vtements de MM. les gamins.

Ccile ne faisait point son petit mnage le dimanche. Tous les matins,
avant de partir pour l'atelier de couture, elle passait une heure 
chasser la poussire des moindres coins; en rentrant, elle prparait ses
vtements du lendemain. Son repas tait vite fait;--elle n'allumait
point de feu, hormis dans les grands froids, pour dgeler un peu sa
chambrette voisine du toit, et les ustensiles qu'elle employait taient
aussitt remis en place. Sa vieille tante, qui occupait une chambre
contigu, se suffisait encore  elle-mme, et si elle gagnait peu
d'argent  faire des raccommodages  la journe, au moins ne
dpensait-elle presque rien. Ces deux femmes vivaient heureuses, ne
demandaient  la destine rien de plus que ce qu'elle leur apportait,
et, ne se connaissant pas d'ennemi, ne redoutaient qu'une chose: les
mortes saisons, qui rduisaient leurs ressources et les contraignaient 
dvorer deux fois par an les petites conomies si patiemment amasses
pendant la saison du travail.

--Ce n'est pas encore cette anne que j'achterai ma glace, disait
Ccile en souriant avec un peu de regret chaque fois que le trsor se
trouvait entam.

Le rve de la jeune fille tait de mettre une glace sur sa vilaine
petite chemine de bois peint en imitation de marbre, que le
propritaire n'avait pas jug  propos de surmonter d'un ornement fait
pour les appartements seuls, et trs-dplac dans une chambre.

Ccile tait libre comme l'air. Sa tante, vieille fille douce et
patiente, de celles qui dans les maisons acceptent la plus mauvaise
place, le morceau de rebut, la plus vilaine chambre, comme un lot tout
naturel, n'avait jamais pens  la conseiller ni  la souponner. La
conseiller! en quoi? Ccile agissait ouvertement, racontant jour par
jour les vnements de l'atelier  sa tante, sa confidente naturelle, et
sa vie innocente n'avait pas besoin de prceptes pour continuer  tre
pure. La souponner! de quoi? Si Ccile avait voulu cacher quelque
chose, elle avait assez d'esprit pour tromper facilement une vieille
fille ignorante de tout;-- quoi bon alors le soupon qui dshonore
galement celui qui s'y livre et celui qui en est l'objet?

Cette libert, cette indpendance, avaient fait  la jeune fille une
position exceptionnelle dans la cit Mnard. N'tant arrte par aucune
charge de famille, elle pouvait disposer sinon de son temps, au moins de
quelques heures, de temps  autre; aussi, en cas d'accident ou de
maladie, tait-ce elle qu'on allait chercher tout d'abord. Le docteur
Rgnier la connaissait bien, et les habitants des maisons qui bordent la
rue Ravignan avaient l'habitude de la voir passer, marchant auprs du
docteur, doublant ses pas agiles pour se mettre au courant des longues
enjambes du brave homme.

On avait d'abord glos sur la prsence de cette jeune fille, le plus
souvent nu-tte, qu'on rencontrait si souvent en compagnie de ce
monsieur bien couvert,--et puis, lorsqu'on avait su quel motif la
poussait  toute heure du jour et de la nuit, le soir le plus souvent,
ou le matin  la premire heure grise et froide pendant les sombres mois
d'hiver, on avait cess de sourire, et un respect involontaire
accompagnait dsormais le passage de ce couple bizarre; elle toute
longue et toute mince dans son ternelle robe noire, lui grand, gros et
poussif dans son paletot bourru boutonn jusqu'au menton.

La jeune fille avait vingt-deux ans. Depuis huit ans qu'elle travaillait
 l'atelier o elle avait t d'abord apprentie, puis ouvrire  deux
francs, puis  trois, et gravissant enfin l'chelle des salaires, elle
avait fini par tre compte parmi les meilleures ouvrires, et elle
tait en passe de devenir premire, le jour que le hasard d'une aventure
galante ou d'une querelle brouillerait mademoiselle avec la patronne.
Ccile avait vu et entendu bien des choses que les jeunes filles du
monde doivent ignorer ou sembler ignorer.

Elle savait, par exemple, que les mieux rtribues de ses compagnes ne
gagnaient pas plus de six francs par jour; avec quoi, alors,
payaient-elles les costumes frais qu'on leur voyait  chaque saison?
Quelles rentes mystrieuses leur procuraient ces fichus de dentelle, ces
chapeaux mignons, ces cravates broches, qu'elles talaient comme un
luxe naturel et indispensable? La corrlation directe entre ces
colifichets coteux et les parties fines du dimanche, o les noms de
certains messieurs dsigns par leur prnom reparaissaient avec
persistance, tait trop facile  voir pour que Ccile et conserv
longtemps des doutes. Comment,  quelle poque, avait-elle appris qu'on
peut avoir de beaux habits sans dpenser un centime? Ccile ne put le
dire: il lui semblait l'avoir toujours su; mais cette science prcoce
n'eut d'autre effet sur elle que de lui inspirer une grande frayeur.

En effet, la vie de ces belles demoiselles n'tait pas uniquement
compose de tableaux brillants; le lundi, elles se racontaient entre
elles, sans gazer les peintures, sans mnager les mots, des scnes de
jalousie, des querelles, qui parfois dgnraient en rixes. Ccile
entendait avec quels termes de mpris elles se traitaient les unes les
autres; lorsqu'un dissentiment clatait entre elles parfois, sous le
prtexte le plus futile, des gros mots, des vrits cruelles
s'changeaient d'un bout  l'autre de l'atelier. La petite apprentie
courbait alors la tte, comme si ces injures, dont elle devinait la
porte, l'avaient effleure en passant au-dessus d'elle; elle
rougissait, prte  pleurer, et c'est de ce plongeon dans les boues de
Paris qu'elle rapporta le dgot du vice.

--Jamais, jamais, se dit-elle, on ne m'appellera des noms que ces femmes
se jettent  la figure; jamais on ne me rencontrera avec un homme;
jamais on ne pourra me demander si je suis rentre chez moi la veille...
Et elle se tint parole. Certaines plantes magnifiques croissent le pied
dans les eaux croupissantes des marcages; ce ne sont pas les moins
fires, et au bout d'une tige assez haute pour les lever au-dessus de
toutes les atteintes de la fange, elles dressent vers le soleil leur
fleur blanche et superbe. Ccile tait de ces fleurs-l.

Elle eut deux ou trois rudes annes  passer: on la plaisanta fort 
l'atelier sur sa pruderie ridicule; elle fut accuse de se singulariser,
et on ne peut se figurer combien cette accusation comporte de ddains,
de taquineries, de mchancets; elle tint bon, riposta parfois, se tut
plus souvent, et la patronne, qui tait une honnte femme, malgr son
langage color et d'une saveur plus verte qu'il ne l'et fallu, finit
par la prendre sous sa protection. Dsormais Ccile eut le droit de
rester honnte, et mme jusqu' un certain point d'imposer plus de
rserve dans les expressions de ses compagnes d'atelier, non par ses
paroles, mais par son silence, qui tombait comme un manteau de glace sur
un discours trop hardi.

Aussi, libre de toute crainte, elle se promenait le dimanche dans le
jardin de la cit: les trois alles de beaux vieux arbres respects par
la hache des dmolisseurs dans cet trange jardin, appartenaient  ceux
qui n'avaient pas d'enclos particulier; elle y passait une partie de sa
journe en t, tandis que sa tante, qui avait conserv quelques
relations avec d'anciennes amies, profitait des heures de soleil pour
aller les voir.

Un pas robuste rsonna sur le sol bien battu; Ccile ne se retourna pas:
elle savait le nom de celui qui marchait derrire elle, et une ombre de
tristesse passa sur son front; cependant elle continua de se promener
lentement, sous l'arche grle des vieux arbres.

--Bonjour, mademoiselle Ccile, dit la voix joyeuse du nouveau venu.
Vous tes toute seule, aujourd'hui?

Il avait atteint la jeune fille, et  la vue du poupon envelopp dans sa
mante bleue, il fit un mouvement de surprise.

--Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il, en fronant lgrement le
sourcil.

--C'est un orphelin de cinq jours, monsieur Simon, rpondit-elle en
souriant de la surprise, non sans un peu de malice. Je suis sa petite
mre le dimanche; madame Gardin est sa nourrice tous les jours, et
Nomi, que voil, sera sa petite mre quand il sera grand; n'est-ce pas,
petite?

La fillette mit deux doigts dans sa bouche et regarda M. Simon d'un air
plein de fiert.

--Srieusement, reprit le jeune homme,  qui est-il, ce mioche?

--A un ouvrier d'ici, qui a perdu sa femme mardi. Un banc se trouvait au
bout de l'alle. Ccile, qui avait march longtemps, s'assit, et le
nouveau venu fit de mme, en laissant entre eux une place vide. Nomi
tait retourne  ses pts de sable.

Le silence se prolongeait; Simon faisait des ronds avec sa canne dans le
gravier clair-sem de l'avenue, et Ccile devenait de plus en plus
srieuse, si srieuse qu'un moment ses yeux se fermrent  demi, comme
pour empcher une larme de couler; mais quand elle les rouvrit, ils
taient tranquilles et se posrent avec douceur sur l'enfant endormi
sous son voile.

--Maria n'est pas venue? dit enfin le jeune homme avec hsitation.

Ccile rprima un lger mouvement.

--Non, monsieur, dit-elle; pas encore. Je l'ai prie de venir une heure
plus tard aujourd'hui.

--Pourquoi? fit Simon d'un air vex, mais sans oser tmoigner sa
mauvaise humeur trop vidente.

--Je voulais vous parler, monsieur Simon; j'ai bien des choses  vous
dire, reprit la jeune fille d'une voix lgrement altre en commenant,
mais qui, peu  peu, reprit sa puret de cristal.

--A moi? fit-il avec un rire nerveux. Vous tes si sage, mademoiselle
Ccile! c'est probablement un sermon que vous avez prpar.

--Prcisment.

Elle reprit haleine et continua bravement:

--Vous recherchez Maria; c'est pour l'pouser, avez-vous dit: c'est fort
bien, et cela vous honore, puisque vous tes le fils de notre patronne,
qui est riche; vous avez fait vos classes, vous avez une belle place
dans une maison de commerce; mais pensez-vous que madame Simon vous
permettra d'pouser une de ses ouvrires?

Andr Simon battit nerveusement un caillou avec le bout de sa canne.

--Parbleu, dit-il aprs un court silence, je pense bien qu'elle fera des
difficults; mais je suis indpendant: je gagne ma vie; je ne lui
demande pas le bien de mon pre, que je pourrais rclamer et que j'ai
l'intention de laisser dans sa maison de robes et confections; il me
semble qu'en change, elle peut bien me permettre d'pouser la personne
que j'aime.

--Je ne crois pas qu'elle vous le permette, fit Ccile avec douceur.

--Nous verrons bien, murmura le jeune homme entre ses dents.

--Je vous demande pardon, monsieur, de vous parler de ces choses qui ne
me regardent pas, mais c'est ici que vous venez voir Maria; elle a voulu
que je sois prsente  vos entre liens... elle a peut-tre eu tort,
ajouta la jeune fille dont la voix trembla lgrement; mais ce qui est
fait est fait; le pre Baudorin pense que vous... je...

--Que je viens ici pour vous, interrompit Simon; est-ce que cela vous a
fait du tort, mademoiselle Ccile? j'aurais d penser  cela; je vous en
demande bien pardon...

--Non, rpondit-elle, cela ne m'a pas fait de tort; je suis bien connue
ici, ajouta-t-elle avec fiert, et les braves gens qui demeurent dans
cette maison ne s'amuseront pas  penser mal sur mon compte; mais cela
ne peut pas durer toujours, et je crois, monsieur Simon, que vous ne
devriez plus venir.

--Ne plus venir! s'cria le jeune homme en bondissant, mais alors o et
quand verrai-je Maria?

--De deux choses l'une, monsieur Simon: ou vous l'aimez assez pour
l'pouser malgr tout le monde, et alors vous devez vous dcider tout de
suite; ou bien vous ne l'aimez pas assez, et alors il ne faut plus la
voir du tout. Elle n'a que dix-sept ans: sa mre m'a prie de veiller
sur elle; c'est moi qui l'ai prsente  l'atelier chez votre mre...
tout cela m'effraye; j'ai peur qu'il n'arrive quelque malheur. Il faut
en finir, monsieur Simon; depuis huit mois que vous venez la voir ici,
et que vous entrez tous les jours  l'atelier, c'est un miracle que
personne ne se soit aperu de vos attentions pour elle... et il faut en
finir.

--Est-ce elle qui vous a dit de me parler ainsi? demanda Simon,
contrari de se voir morigner.

--C'est moi qui lui ai dfendu de venir avant que j'eusse fini de vous
parler, rpliqua Ccile.

--Mais pourquoi... commenait le jeune homme. Il tait faible et
hsitant de sa nature, et par contre sujet aux dcisions violentes, qui
lui paraissaient racheter en un instant les tergiversations d'un long
pass. Avant que sa rsolution ft prise, rien ne lui semblait plus dur
que de secouer sa mollesse.

--Parce que, reprit Ccile d'un ton plus sec, o perait un peu de
fivre, parce que c'est moi qui supporte les inconvnients de vos
hsitations. Qu'arriverait-il demain si votre mre apprenait que vous
venez ici causer, soi-disant avec moi? C'est moi qui serais chasse de
l'atelier, et qui perdrais mon gagne-pain.

--Oh! fit Simon, toujours dispos  trouver un palliatif, ma mre n'est
pas si svre... les autres...

--Oui, dit Ccile d'un ton bref; elle est indulgente quand il ne s'agit
pas de mariage, du mariage de son fils...

--Que faut-il que je fasse? demanda Simon d'un ton soumis et la tte
baisse. Il appartenait  cette classe de gens qui a besoin d'tre
domine. D'ailleurs, son implacable mre l'avait dress  cela ds
l'enfance.

--Il faut que vous preniez un parti, n'importe lequel, mais tout de
suite... vous me faites souffrir; j'en ai assez!

Ces derniers mots semblaient arrachs  Ccile par une angoisse
intrieure; Simon la regarda surpris, et un vague soupon traversa son
esprit.

--Quel parti faut-il prendre,  votre avis, mademoiselle Ccile? dit-il
en cherchant  lire sur son visage.

--Le parti le plus raisonnable serait de ne plus penser  un mariage qui
vous occasionnera  tous les deux mille ennuis, rpondit la jeune fille
lentement et comme  regret; mais vous vous aimez, et ce serait bien
cruel... Elle poussa un soupir qui venait du fond de son pauvre coeur.
Puisque vous aimez Maria, puisque vous tes dcid  tout, mme  vous
voir dshriter, et que vous avez plus de vingt-cinq ans, dcidez-vous
encore  faire des sommations respectueuses.

Simon frissonna  la pense de la scne qui l'attendait.

--Que voulez-vous que je vous dise? reprit Ccile, qui avait devin ce
frisson. Cela, ou bien rien. Si vous ne voulez pas l'pouser, ne revenez
pas; mais je ne veux pas, je ne peux pas servir plus longtemps de
manteau...

--Ah! mademoiselle, notre amour est si honnte! s'cria Simon enjoignant
les mains.

--Si vous ne vous mariez pas, il cessera bientt de l'tre, conclut la
jeune fille en se levant.

--Eh bien, soupira Simon, je crois que vous avez raison; je parlerai 
ma mre.

--C'est bien, cela, c'est bien, monsieur.

Il cherchait  lire l'approbation de Ccile dans ses yeux, mais il ne
put les rencontrer.

--Vous tes bien dcid? Vous m'en donnez votre parole d'honneur?
insista-t-elle.

--Ma parole d'honnte homme.

--Eh bien, je vais vous envoyer Maria. Son pre est sorti avec des
camarades, elle est chez ma tante, je vais lui dire de descendre.

--Vous ne reviendrez pas?

--Vous n'avez pas besoin de moi pour vous accorder, rpliqua Ccile sans
sourire. Au revoir, monsieur Simon.

--Au revoir, dit-il avec un vague serrement de coeur. Il sentait une
tristesse profonde dans la gravit de la jeune fille. Vous n'tes pas
fche contre moi? ajouta-t-il avec un geste pour la retenir.

--Moi? Pourquoi serais-je fche? vous faites votre devoir d'honnte
homme; je ne puis tre que contente de vous. Mais vous parlerez  votre
mre cette semaine; il ne faut pas revenir ici sans cela.

--Je vous l'ai promis. Vous n'avez pas de chagrin? personne ne vous a
fait de peine?

--Quelle ide! dit Ccile en souriant. Elle se contraignit  lever les
yeux sur le jeune homme et continua de lui sourire. Au revoir, dit-elle,
et elle se dirigea vers la maison d'un pas rapide.

Avant de monter  sa chambre, elle s'arrta chez madame Gardin. Celle-ci
rentrait prcisment du cimetire, o elle venait de faire sa premire
visite. Trs-fatigue, le visage dfait, elle rangeait ses vtements
propres dans sa commode, et se retourna  peine pour voir qui entrait.

--C'est vous, Ccile? dit-elle. Mettez-le l, ce petit, puisqu'il
dort... C'est drle, n'est-ce pas? que a me fasse plaisir de le voir
aprs la visite que je viens de faire... Eh bien, a me fait plaisir
vraiment! Il a l'air si content quand il tte... Vous avez bien fait de
me l'apporter, ma fille; ce n'est pas une consolation, mais c'est une
occupation, au moins.

Ccile lui pressa la main sans mot dire et disparut dans l'escalier. La
brave femme se pencha sur le nourrisson encore empaquet dans sa mante,
et le visage couvert de son petit voile de tulle  pois.

--Tiens, dit-elle en le soulevant dlicatement, est-ce qu'il pleurait?
Le voile du petit est tout mouill; on dirait qu'on a pleur dessus!




                                   V


Andr Simon et Maria taient assis sur le mme banc o Ccile avait fait
ses remontrances au jeune homme. Ils ne disaient pas grand'chose, car
c'tait la premire fois qu'ils se trouvaient seuls, et ils taient
embarrasss de ce tte--tte. C'tait un tte--tte relatif, car,
au-dessus des haies de tous les jardinets, on voyait s'lever les ttes
des gens affairs, hommes, femmes ou enfants, qui discutaient  haute
voix, parfois avec beaucoup de vivacit, pour savoir s'il convenait de
planter ici des pois de senteur ou de la salade; mais tous ces
jardiniers, de grand coeur et de peu de science, s'occupaient beaucoup
plus de leurs affaires prsentes que de celles d'autrui; de temps en
temps, une jeune fille jetait un regard curieux dans la direction du
banc o se poursuivait videmment cette charmante occupation que l'on
appelle: faire la cour.

--Vous tes bien dcid, monsieur Andr, disait Maria. Son joli visage,
couvert de rougeur, vitait les yeux du jeune homme, qui ne la voyait
qu'en profil perdu. Il ne faudrait pas vous faire du tort pour moi,
voyez-vous; si votre maman n'tait pas contente, j'aimerais mieux
renoncer...

--Non, Maria; tout plutt que de renoncer. Je vous aime: voil mon
premier et mon dernier mot. Est-ce que vous ne m'aimez pas?

--Oh! si, soupira la jeune fille, tournant autour de son doigt une
petite branche de lilas.

--Eh bien, alors, qu'est-ce que a fait? J'ai une place qui nous
permettra de vivre; ma mre ne peut pas me dshriter, puisque mon pre
m'a laiss la proprit de tout par testament. Qu'avons-nous  craindre?

Il tait devenu extraordinairement brave depuis la semonce de Ccile;
qu'importaient en effet ces terribles sommations qu'il lui faudrait
faire? Il se sentait capable de tout dans ce moment-l.

--Votre maman va tre joliment en colre, murmura Maria.

--Tant pis! fit le jeune homme. D'ailleurs, elle m'aime bien, au fond;
elle va commencer par crier, et puis elle cdera. Il faudra bien qu'elle
cde; la loi le veut.

--Et mon pre, que dira-t-il? continua la jeune fille en tournant vers
son amant son visage honnte et charmant, o brillaient deux yeux bleus
innocents et clairs comme des pervenches; elle n'tait pas belle: un
artiste et trouv  redire  ses traits trop gros, destins  paissir,
 son nez trop court,  son visage trop rond,--mais elle tait si jolie!
son teint, ce teint incomparable des jeunes filles clotres dans le
jour teint de l'atelier, ce teint blanc comme un lilas htif pouss
dans une cave, et rose comme le veut le sang robuste de la dix-huitime
anne, ce teint qui passe si vite qu'on accuse nos jeunes filles de ne
pas avoir de fracheur, tandis qu'en ralit cette fracheur dure trop
peu,--donnait  la petite ouvrire un clat incomparable, soutenu par la
blancheur de ses dents trop larges, mais bien ranges.

Andr Simon la regarda longuement sans lui rpondre. Lui-mme ne pouvait
dire ce qu'il avait trouv de si beau en Maria, et quel attrait
invincible le poussait  tout braver pour en faire sa femme; il
l'aimait, il avait vingt-cinq ans, et c'tait assez. Elle lui avait paru
bonne et douce, il la savait honnte,--la sauvegarde de Ccile le lui
prouvait assez,--et il s'tait mis  la regarder longuement, sans oser
lui parler, pendant les visites qu'il faisait chaque jour  l'atelier.
Madame Simon ne mettait pas d'obstacle  ces visites, que le plus simple
bon sens et d lui faire interdire. Mais, depuis qu'Andr avait su
marcher, il s'tait rendu chaque jour  l'atelier, mlant les pelotes de
fil, perdant les ciseaux, causant par-ci par-l pas mal de dommage. Il
avait grandi de la sorte, sans changer ses habitudes, et lorsqu'une
moustache naissante avait commenc  ombrager sa lvre, madame Simon
s'tait dit que, si son fils trouvait une matresse  son got parmi ses
ouvrires, la surveillance qu'elle devait aux carts de son fils n'en
serait que plus facile.

Ici, chacun va crier au scandale, mais ce n'est pas la peine. Ce point
de vue, sauf d'honorables exceptions, est admis sur tous les chelons de
la socit, sauf peut-tre les plus bas, o l'on ne calcule plus du tout
ces choses-l; mais  mesure qu'on monte dans la hirarchie sociale, les
mres pleines de sollicitude pour leurs fils s'inquitent de savoir o
se fixera leur fantaisies, et plus d'une, si elle en a les moyens,
attache  son service une jeune et jolie femme de chambre, frache
moulue de son village,  laquelle elle pardonne un peu de retard dans
son service, pourvu que ce retard provienne des soins apports  la
chambre et  la toilette de Monsieur. Htons-nous de dire que, lorsqu'il
y a un pre dans la maison, il tolre rarement de tels privilges.

Madame Simon s'tait dit que son fils trouverait facilement chez elle de
quoi occuper ses loisirs jusqu' son mariage, qu'elle ne prvoyait que
pour les approches de la trentaine; mais elle avait mal calcul. Aprs
une ou deux erreurs de ce genre, invitables dans la situation
exceptionnellement tentante ou il se trouvait, Andr avait pris en
dgot l'occasion facile et les semblants de dissimulation obligatoires;
il avait continu  visiter l'atelier tous les jours, mais il avait
port ailleurs ses suffrages, coeur en outre par la poudre de riz et
les parfums violents des demoiselles de sa mre.

Il avait toujours ou croyait toujours avoir vu Ccile  l'atelier; en
effet, elle y tait entre pendant qu'il faisait ses classes au collge,
et il n'avait pas un souvenir distinct de l'arrive de la petite fille
maigre, aux yeux noirs, au teint bistr, peu intressante et peu
dsireuse d'exciter l'intrt. Elle avait grandi comme lui, trois annes
seulement les sparaient, et s'il avait appris peu  peu  partager le
respect involontaire de tout l'atelier pour elle, il s'tait arrt l
dans l'investigation de son caractre.

Tout  coup, huit mois auparavant, un jour, il avait vu assise auprs de
Ccile une nouvelle ouvrire presque blonde, blanche et rose, timide et
maladroite: c'tait Maria que la jeune fille venait d'introduire 
l'atelier, sous son patronage discret. Cette candeur qui ressemblait si
peu au dvergondage des autres ou  la svrit austre de Ccile,
l'avait subitement charm. A partir de ce jour, il avait vainement
cherch l'attrait qui le sduisait auparavant dans des femmes totalement
diffrentes; il n'avait plus rv que d'yeux bleus, de cheveux chtain
clair et de dents blanches,  chaque instant dcouvertes par les lvres
toujours prtes  rire. Il avait cherch  parler  la jeune fille, mais
il avait toujours trouv Ccile entre eux; profitant alors de la longue
habitude de dfrence qui,  la rigueur, pouvait passer pour de
l'amiti, il s'tait approch de celle-ci, l'avait amene  lui
permettre de les accompagner un moment le soir, puis de monter pour un
quart d'heure le dimanche... Enfin, un beau jour, en prsence de Ccile,
il avait dit  Maria qu'il l'aimait et la voulait pour femme, et ce
jour-l, Ccile, comprimant de la main les battements de son coeur
tortur, avait dit au jeune homme:

--Avant tout, assurez-vous le consentement de votre mre, et vous
parlerez alors au pre de Maria.

Pas un geste, pas un mot n'avait rvl aux deux amants gostes que
Ccile avait pris pour elle les assiduits du jeune homme. Jamais une
parole ou une action empreinte de malice ne laissa paratre quelque
amre arrire-pense... Le sacrifice fut consomm en un instant, sans
paroles, sans gestes; mais il n'est pas besoin alors de se demander avec
madame Gardin ce qui avait mouill le voile du petit garon: c'taient
les larmes de Ccile.

--Que dira mon pre? rpta Maria en baissant les yeux.

--Il ne dira rien pour vous empcher d'tre heureuse, rpondit le jeune
homme; mais je crois que mademoiselle Ccile a raison: il faut que je
lui apporte, sinon le consentement de ma mre, au moins les actes qui
prouvent que je suis dcid  me passer de ce consentement.

--Quand voulez-vous parler  madame Simon?

--Cette semaine. Vous feriez peut-tre bien de ne pas aller  l'atelier
ce jour-l...

--Que dirait mon pre, alors?

--Ne pouvez-vous trouver une bonne raison?

Maria fit en rougissant un geste de dngation. Son pre tait un homme
svre, qui ne lui passait aucune faute, et elle n'avait pas appris 
mentir. Andr la comprit.

--Je vous demande pardon, dit-il, en tendant sa main vers celle de la
jeune fille, qui reposait sur le banc. Ses doigts effleurrent ceux de
Maria, mais il n'osa garder cette main dans la sienne, et il reprit sa
premire position.

Tous deux se taisaient; le soleil avait disparu derrire la haute
maison; mais le ciel tait clair, et les hirondelles volaient avec des
cris joyeux autour des mansardes.

--Mon pre va rentrer, dit timidement Maria.

--Je m'en vais, rpondit Andr en se levant avec vivacit. Vous ne
pensez pas que votre pre me refuse, n'est-ce pas?

--J'espre que non, dit la jeune fille en hsitant. Il est trs-fier; il
n'aime pas les riches: il dit que chacun doit se tenir  sa place...
mais il a de l'affection pour moi...

--Bon, fit Andr, plein de son courage nouveau; dans tous les cas,
Maria, mme en dpit de tout le monde, vous serez ma femme. Tout au plus
serait-ce une question de temps.

Il tendit la main  la fiance qu'il s'tait choisie et cette fois osa
presser la main qu'elle lui donnait timidement. C'tait une main rouge,
un peu gonfle, aux doigts lgrement nous, comme chez toutes les
jeunes filles du peuple; l'index tait noirci par les piqres de
l'aiguille; mais telle qu'elle tait, cette main d'ouvrire tait celle
que voulait Andr. Il la garda un instant, puis la laissa retomber et
quitta le jardin d'un pas agile et rsolu.

Maria, reste sur le banc, le suivit des yeux longtemps aprs qu'il
avait disparu. A travers l'paisseur de la maison, elle le voyait
descendre dans Paris, par ce beau dimanche de printemps, dans les rues
pleines de monde; elle voyait se dtacher la silhouette de celui qu'elle
aimait... Ah! certes, elle l'aimait! Tout son coeur s'tait jet, comme
dans un creuset, dans cet amour qui ralisait pour elle les plus beaux
rves. Le seul point vraiment noir de cet horizon rose tait son pre;
car pour madame Simon, rassure par les paroles d'Andr, elle avait fini
par ne plus la craindre.

D'ailleurs, cette patronne qui allait devenir sa belle-mre s'tait
montre jusqu'alors bonne pour elle; un peu brusque, mais pleine de
bonhomie, et Maria avait trop peu d'exprience pour reconnatre que, si
la brusquerie tait relle, la bonhomie tait feinte. D'ailleurs, ce que
les nafs distinguent le moins de toutes les tromperies de la vie, c'est
la fausset du sourire et du timbre de voix. Un sourire peut-il mentir?
C'est aprs vingt ans qu'on apprend la possibilit de ces
invraisemblances-l.

--Maria! cria la voix rude du pre Beaudoin.

Elle tressaillit, rveille en sursaut de son rve, et courut vers la
maison. Son pre la reut avec une interrogation presque brutale.

--D'o viens-tu comme a?

--Du jardin, pre.

--Tu aurais mieux fait de t'occuper du dner. Rien n'est prt, et j'ai
faim; dpche-toi.

Silencieusement, la jeune fille se mit  la besogne, et une demi-heure
aprs tout au plus, elle servit  son pre sur une nappe bien blanche et
soigneusement raccommode le repas du dimanche, qui leur paraissait
presque somptueux, grce  ce luxe de linge. La toile cire leur
suffisait les autres jours.

O tait la mre de Maria? Partie, envole, il y avait si longtemps que
la jeune fille n'avait gard d'elle aucun souvenir. Un beau soir,
Beaudoin ne l'avait plus trouve  la maison; il ne l'avait pas
cherche,  quoi bon? Quand une femme quitte de plein gr son mari et
son enfant, il est bien inutile de faire des recherches, et Beaudoin
savait qu'elle tait partie de plein gr, car elle avait emport ses
effets. Ce qu'il pensa, nul n'en sut rien, mais il se mit  lever sa
fille avec une svrit effrayante, se disant peut-tre qu'il fallait
chtier le sang maternel dans cette enfant, afin de l'empcher de parler
trop haut plus tard.

La petite grandit dans cette atmosphre puritaine, et sa grce tempre
d'un peu de crainte y prit un accent plus mu. Elle eut de bonne heure
l'impression qu'elle avait quelque chose  se faire pardonner, et toutes
ses gentillesses d'enfant furent une sorte de supplication. Ne soyez
pas en colre contre moi, semblait-elle dire avec ses deux yeux bleus.
Plus que tout autre, le pre sentait la prire de ce regard, mais il sut
s'abstenir de le tmoigner, et sa fille, qu'il adorait, eut toujours
pour lui plus de dfrence et de respect que d'amour.

Cet homme, aprs son abandon, avait volontairement renonc  toutes les
douceurs de la vie d'ouvrier: il n'tait plus entr chez le marchand de
vin; il n'avait plus fln le dimanche: assidu au logis, pour mieux
surveiller sa fille, il s'tait mis  lire, et ses lectures, choisies au
hasard, avaient produit leur effet ordinaire. Il avait fait deux lots de
l'humanit entire: dans l'un, il mettait tout ce qui souffre et
travaille; dans l'autre, tout ce qui jouit et fait travailler: d'une
part les bons, les pauvres; de l'autre les mchants, les riches.

Il considrait comme pauvres ceux qui allaient en journe, et par
faveur, ceux qui travaillaient chez eux,  leurs pices,  condition que
le mtier de ceux-l ne ft pas un art. Tout homme qui portait un
chapeau haut de forme tait un riche; le chapeau de feutre pouvait
appartenir aux pauvres, mais le vrai signe distinctif des bons tait la
casquette.

Maria avait t leve dans la crainte des riches, des hommes riches
surtout; c'est pourquoi la recherche d'Andr Simon lui avait caus
d'abord une frayeur extrme, et l'attrait qu'elle prouvait pour le
jeune homme s'tait compliqu de celui du fruit dfendu. Aussi
tremblait-elle  la seule pense de parler de son mariage projet. Mais
elle se dit que c'tait l'affaire d'Andr, non la sienne, et se rassura.

Aprs le dner solitaire et silencieux, Maria remit en ordre les
ustensiles de mnage et regarda son pre, afin de voir si le moment
tait favorable pour obtenir la permission d'aller voir Ccile.

Beaudoin avait pris un livre et paraissait inabordable; elle soupira en
songeant  la longueur des deux heures qui s'couleraient jusqu'au
sommeil, quand on frappa un petit coup  la porte; la clef tourna, et le
visiteur entra aussitt. Dans ces grandes maisons, dont les habitants
finissent tous par se connatre, ne pas laisser sa clef dans la serrure
quand on est chez soi est un vritable outrage aux convenances. On a
bientt excut un nouveau voisin en disant: Sa porte est toujours
ferme; il se croit peut-tre tomb dans une caverne de voleurs! Si
aprs cela le nouveau venu parvient  s'acclimater, il peut se vanter
d'tre n sous une heureuse toile.

Le visiteur de Beaudoin tait le camarade d'atelier de Linot, celui qui
l'accompagnait au moment o Ccile tait venue le chercher pour le
ramener au logis, o l'attendait une si triste nouvelle; c'tait un
garon de belle prestance, de belle humeur, prcieux  l'atelier pour
ranimer d'une plaisanterie le courage flchissant des camarades assoupis
par quatre ou cinq heures de travail assidu; les jeunes fille de la cit
aimaient assez  lui lancer quelque brocart dans l'escalier, sres
d'entendre son rire sonore rouler sous les votes et monter jusque dans
les mansardes; les maris ne l'aimaient gure, les mamans le tolraient,
car, disaient-elles, il ne fait la cour qu'aux femmes maries, et
c'tait un grand habitu du bal du Moulin de la Galette.

--Qu'est-ce qu'on fait ici, ce soir? dit-il en entrant. La petite lampe
clairait mal la jeune fille, et fort bien Beaudoin, appuy sur ses deux
coudes, et plong dans son livre. On lit? _De l'organisation du
travail?_ Est-ce qu'il faut lire des livres pour connatre cela? J'en
sais aussi long que votre monsieur qui a crit ce livre, allez! Il y a
les patrons qui payent, et les ouvriers qui font l'ouvrage; la voil,
votre organisation du travail! Allons, pre Beaudoin, venez-vous pincer
un rigodon au _Moulin de la Galette_? On entend les violons d'ici;
coutez plutt!

En effet, un courant d'air frais apportait par la fentre des bouffes
de musique endiable. Beaudoin fit un signe, et Maria ferma la fentre.

--Laissez ces gens tranquilles, Lonard, dit-il; allez vous amuser,
puisque c'est votre ide; vous savez que ce n'est pas la mienne.
Qu'est-ce que vous me vouliez?

--Rien du tout, pre Beaudoin, puisque vous voil aussi galant que la
porte d'une prison. J'tais venu dans une bonne intention, vous ne vous
amusez gure, vous et votre demoiselle; voil tout l'atelier de
cartonnage qui s'en va au bal, et j'tais venu voir si vous n'auriez pas
envie d'en faire autant. Vous avez l une demoiselle qui n'a pas
beaucoup de plaisir...

--C'est notre manire  nous de nous amuser, fit Beaudoin d'une voix
svre; elle nous convient. Le bal de la _Galette_! Il haussa les
paules:--voil un bel endroit pour conduire une honnte fille!

--Mais je vous assure, pre Beaudoin, qu'il y va des gens trs-bien! Les
mamans y vont avec leurs demoiselles...

--Tristes mres! murmura le vieux philosophe.

--Pas tristes du tout, je vous en rponds; les demoiselles non plus, pas
tristes! coutez dans la cour, si on ne dirait pas un cent de cailles!

En effet, la cour retentissait d'clats de voix, d'appels joyeux, de
taquineries. Les unes se fchaient, d'autres riaient  gorge dploye.
Quelques voix d'hommes se mlaient  ce caquetage fminin. Beaudoin
frona le sourcil et haussa les paules.

--Bien le bonsoir, dit Lonard en faisant le salut militaire. Vous tes
aussi encourageant, pre Beaudoin, que mon sergent, du temps que je
portais le pantalon garance, et qu' toutes nos agaceries, il rpondait
d'un ton sec: Faut se tenir, conscrits; le colonel veut qu'on se tienne.
Bonsoir, mademoiselle Maria; tchez de bien dormir; que le bruit des
violons ne vous rveille pas!

Il sortit, puis rouvrit la porte, et passa la tte pour

--C'est  minuit qu'on tire le feu d'artifice, puis il disparut.

Beaudoin se replongea dans l'organisation du travail, et Maria prit son
ouvrage, mais ses rveries suivirent un autre cours, et descendirent la
butte en courant:

--Quand je serai marie... pensait-elle...




                                  VI


La semaine s'coula, sans qu'Andr Simon abordt avec sa mre la grande
question de mariage: son courage s'tait vapor en route, quoique
l'atelier de madame Simon ne ft pas bien loin dans Paris. Il avait
rflchi que cette semaine tait la dernire du mois, sa mre ayant des
chances pour le terme et des rentres pour le trente; il vaudrait
mieux que les unes et les autres fussent un peu plus loin, avant
d'entamer une discussion aussi grave. En ralit, il tait bien aise de
reculer encore le moment du combat, dont il tait certain de sortir
vainqueur, puisqu'il avait pour lui la loi et le droit, mais meurtri,
car il connaissait sa mre de longue date, et la savait aussi pre au
gain que courageuse au travail.

On se figure gnralement que les gens travaillent pour s'enrichir, et
qu'une fois leur but atteint,--ce qui varie  l'infini suivant les
habitudes et les tempraments,--les uns se trouvant riches avec trois
mille francs de rente, tandis que d'autres considrent un revenu de
trente mille francs comme une misre navrante,--une fois cette richesse
obtenue, quelle qu'elle soit, ces nouveaux riches se dclarent
satisfaits? Ce serait logique, mais pas du tout naturel.

Un homme qui n'a rien espre faire un mariage qui lui assurera le
ncessaire; en un mot, il considre son mariage comme le premier chelon
de sa fortune;  plus forte raison, un homme qui gagne 2,400 francs dans
n'importe quelle administration se suppose-t-il en droit de prtendre 
une dot d'un revenu gal  celui de ses moluments. Si ce plan lui
russit et qu'avec le temps il ait doubl, tripl, dcupl son capital,
il rve pour son fils un mariage proportionn, non  ses propres
commencements, mais  l'tat actuel de sa fortune. C'est un travail, et
un travail trs-rude, peu rmunrateur, que de chercher une dot; si,
comme les Anglais l'ont tabli, le temps est de l'argent, il convient de
reconnatre que les parents en qute d'une dot pour leur fils ont droit
 prtendre  beaucoup plus que leur propre apport, car ils ont dpens
une somme au moins quivalente en dmarches, en visites, en courbettes,
en loges  l'Opra-Comique, en diners de crmonie, en temps perdu, et
souvent en rebuffades.

Madame Simon avait fait tout cela pour Andr, et elle l'avait fait avec
la passion qu'elle apportait en toutes choses, c'est--dire en se
donnant dix fois plus de mal qu'il n'tait ncessaire. Maintes fois elle
s'tait lance sur des pistes fabuleuses: un jour, en essayant une robe
 une veuve amricaine, elle s'tait figur que celle-l serait sa bru;
ce qu'elle avait dpens de prvenances pour l'aimable trangre est
incroyable; la moindre de ses dlicatesses avait t, dans l'espoir
d'entamer des relations amicales, de lui faire payer cinq cents francs
une robe qui lui cotait  elle presque le double... mais l'Amricaine
tait partie pour Florence avec sa robe merveilleuse, et de l n'avait
cess de lui recommander des robes que, se basant sur la premire, elle
trouvait maintenant beaucoup trop chres. Madame Simon, en rpondant
qu'elle y mettait du sien, ce qui avait t vrai la premire fois, avait
omis d'ajouter que depuis elle essayait de rattraper ce fameux sien,
et qu'elle y tait amplement parvenue. D'o rupture; et la veuve
amricaine avait promen par toute l'Italie l'impression que les
Franaises commencent toujours par vous allcher, afin de mieux vous
dpouiller ensuite. Heureusement pour Andr, la veuve et lui ignorrent
toute leur vie le plan machiavlique de madame Simon.

Elle avait rv bien autre chose; mais elle trouvait son fils trop jeune
et ne se pressait pas outre mesure, bien que cherchant toujours. Par un
malheur, prcisment  cette chance de fin avril, elle croyait avoir
mis la main sur une occasion unique, une vraie perle, pour mieux dire un
diamant.

C'tait une toute jeune fille: quatorze ans, pas de parents proches, une
lutine vapore,  laquelle madame Simon faisait pour trois ou quatre
mille francs de robes tous les ans;  force d'agiter avec sa couturire
la question dlicate des garnitures, la tutrice de la jeune fille avait
fini par tolrer une sorte d'intimit, qui s'tait peu  peu dveloppe,
et qui, de la part de madame Simon, tait devenue l'affection la plus
expansive. Or, assiger la jeune hritire, la circonvenir doucement,
lui faire envisager Andr comme le plus parfait des hommes, le seul,
tout cela ne devait pas tre trs-difficile, et l'ge mme de la
fillette tait un avantage de plus: elle ne pouvait encore avoir t
remarque de personne, et le premier qui lui ferait la cour tait sr de
lui plaire. Madame Simon ne redoutait pas les fianailles  longue
chance, pourvu que la dot ft belle, et le mariage assur.

Jusqu'alors, tout allait  souhait; il est vrai que la mre ambitieuse
ne s'tait jamais ouverte de ses projets  son fils, mais elle ne
souponnait mme pas la possibilit d'une rsistance. Andr tait un
fils modle. Exact  l'heure des repas, plein de dfrence pour sa mre,
il la conduisait au thtre toutes les fois qu'elle dsirait voir une
pice nouvelle, non pour le plaisir de l'entendre, mais pour s'inspirer
des costumes des grandes faiseuses, ports par les actrices  la mode.
Dix maisons donnent le ton sur la scne aux premires reprsentations,
et tout le clan de la couture parisienne trouve l des modles qui ne
lui cotent rien. La conduite irrprochable d'Andr rassurait donc sa
mre sur la docilit qu'il apporterait dans cette grave affaire, et
c'est pour cela mme qu'elle jugea inutile de lui parler de ces projets
avant qu'ils eussent reu un commencement d'excution.

En attendant, mise en belle humeur par le beau printemps qui faisait
pleuvoir dans la maison une avalanche d'toffes et des commandes
nouvelles, madame Simon montrait le plus gracieux visage  ses
ouvrires. Plus d'une fois, Maria, qui la suivait des yeux avec un grand
battement de coeur quand elle allait et venait dans l'atelier,
surveillant le travail et distribuant l'ouvrage, se figura, aux regards
bienveillants qu'elle recevait, que son ami avait parl!... Mais le
soir, elle rencontrait Andr qui rentrait  l'heure o elle sortait
elle-mme, et elle apprenait de sa bouche, par un mot rapide, qu'il n'en
tait rien encore... Elle avait confiance en lui, mais cette attente
prolonge lui donna la fivre. Ccile remarqua un peu de pleur, des
rougeurs subites; les mains de la jeune fille taient souvent
brlantes...

--Cela passera ds que tout sera arrang, dit Maria avec son sourire
anglique, et Ccile la crut facilement. Que ne souffrait-elle pas
elle-mme! Elle aussi avait la fivre, et personne n'y faisait
attention.

Un soir cependant, la tante Angle, la voyant rentrer plus essouffle
que de coutume, la regarda attentivement. La bonne me avait souffert
autrefois. Qui sait ce que renferment de douleurs muettes ces vieux
coeurs de vieilles filles qui semblent n'avoir jamais battu? On oublie
qu'elles ont t jeunes, elles l'oublient elles-mmes; mais parfois un
son, une impression ramne  leur mmoire un souvenir du pass, et leurs
yeux se mouillent de larmes, leur me dborde de piti... elles savent
compatir aux maux qu'elles ont soufferts.

--Tu n'es pas bien, Ccile, dit la tante Angle en apportant sur la
table la soupe qu'elle prparait le soir, tant la premire  rentrer.
Tu ne mange plus.

--C'est le printemps, ma tante, rpondit la jeune fille. Il fait dj
chaud, et je rentre presque en courant; ces premires journes tides
sont si fatigantes... Ah! que je voudrais voir un peu de verdure!

Elle soupira.

--De la verdure, il y en a plein le jardin! tu n'y descends seulement
pas! C'est de la distraction qu'il te faudrait. Aprs dner, veux-tu que
nous allions faire un tour dans les rues?

--Je veux bien, ma tante, rpondit distraitement Ccile.

Aussitt que leur repas fut termin, et ce ne fut pas long, les deux
femmes descendirent aussitt, bras dessus bras dessous, et se dirigrent
vers les quartiers bruyants de Paris. La tante Angle, qui de sa vie ne
s'tait permis de porter le moindre bout de ruban, avait un got
prononc pour les fanfreluches. Ce qu'elle admirait  la devanture des
magasins, c'tait l'assemblage blouissant des cravates barioles, des
noeuds de cou, des fleurs artificielles, de la belle lingerie expose
dans de frais cartons, noue de faveurs bleues, et elle dvorait des
yeux les pices de satin disposes en ventail par la main habile des
commis; les rayons jaunes et verts qui partaient du haut de l'ventail
comme ceux d'un soleil, l'aveuglaient et la fascinaient; elle rapportait
au logis le souvenir de ces spectacles extraordinaires. Elle en rvait
la nuit, et souvent, le lendemain matin, elle saluait sa nice par une
phrase dans le genre de celle-ci:

--Ccile, te rappelles-tu la jolie cravate or et cerise,  la devanture
de la rue Fontaine? Mon Dieu! que c'tait joli! il y a des femmes qui
portent ces choses-l!

Tous les regrets, toutes les aspirations vers des splendeurs
inaccessibles se dvoilaient dans ces quelques mots. Mais c'taient des
aspirations purement platoniques. Angle avait t jolie et n'avait
jamais pens  se procurer de colifichets, autrement que par son travail
assidu et peu fructueux.

Les deux femmes descendaient lentement le faubourg Montmartre,
s'arrtant partout, traversant la rue pour aller d'un magasin  l'autre;
la douceur de la soire attirait dehors la moiti des Parisiens, et on
se pressait devant les belles devantures, somptueusement claires. De
longues pices d'toffe pendaient le long des faades, et les commis ne
se pressaient pas de les rentrer, esprant que dans cette foule se
trouveraient quelques acheteuses, tentes par le bon march.

En effet, les mnagres s'approchaient, palpaient l'toffe entre le
pouce et l'index de leur main droite, la dployaient dans toute sa
largeur, puis regardaient l'criteau accroch  la hauteur de l'oeil, o
se dtachaient noirs ou blancs deux gros chiffres magiques. Alors, sans
se connatre, ces femmes changeaient leurs rflexions sur le prix et la
qualit, puis elles se tournaient le dos sans mme un signe de tte; le
code de la civilit populaire, si exigeant sur les bonjours et les
bonsoirs, permet qu'on se parle et qu'on se quitte ainsi devant les
magasins de nouveauts.

--Regarde donc, Ccile, la jolie lingerie! fit  demi-voix la tante
Angle en poussant sa nice avec le coude sans lui quitter le bras;
voil ce que j'appelle du bon et du beau, et pas cher!

L'tiquette portait en effet un prix au-dessous de la valeur vidente de
la marchandise; c'tait ce qu'en style de commerce on appelle: l'article
de rclame.

--Oui, c'est joli, dit Ccile, et pas cher, c'est vrai!

--Dis donc, on en aurait seulement une demi-douzaine, de ces jolies
chemises-l; a fait si bien dans les tiroirs! C'est si agrable 
ranger, du joli linge! continua la tante, qui avait littralement l'eau
 la bouche  la pense de ranger ces belles chemises dans les tiroirs
d'une commode imaginaire en bois de rose, ou tout au moins en
palissandre. Elle s'attendrissait  cette ide, et si elle avait eu de
l'argent, elle n'et pu rsister  la tentation d'acheter un de ces
objets merveilleux, un seul, non pour le porter, oh! non! pour l'avoir!

--Allons-nous-en, ma tante; Il ne faut pas regarder ces choses-l, dit
tout  coup Ccile; il ne faut pas, ce n'est pas bien!

Et elle entrana la vieille fille stupfaite hors de la foule, o leur
place fut aussitt occupe.

--Comment, pas bien? rpta Angle suffoque. Que peut-il y avoir de mal
 regarder de jolies choses? Les marchands les mettent l pour les
regarder. Qu'est-ce qu'il y a l de pas bien?

--Je ne sais pas, ma tante, rpondit Ccile avec douceur, en reprenant
le chemin de la maison, mais il me semble... puisque nous ne pouvons pas
les acheter, que ce n'est pas la peine de les regarder.

--Eh mais! cela ne fait de mal  personne!

--Je ne sais pas, ma tante, rpta la jeune fille en hsitant; peut-tre
que c'est  nous que cela fait du mal de regarder des choses que nous ne
pouvons pas avoir... cela donne de mauvaises penses...

Angle jeta un regard de ct  sa nice pour essayer de savoir de quel
genre taient ces mauvaises penses; mais Ccile n'avait pas rougi. Elle
continua sa phrase simplement:

--On pense  des femmes qui peuvent acheter tout cela, et on devient
envieuse... sans le savoir, ma tante, et je parle pour moi, car vous,
vous n'tes pas envieuse!

Les deux femmes poussrent un soupir ensemble, et, se tenant le bras
plus troitement, reprirent le chemin de la maison.

Comme elles rentraient, elles rencontrrent un couple, qui traversait la
cour; penchs l'un vers l'autre, les deux jeunes gens se souriaient et
semblaient chercher  se lire mutuellement dans les yeux.

--Ce sont les nouveaux locataires, dit Angle, qui tait  la fois
discrte et curieuse: ils sont entrs le 15 avril; ils sont bien
gentils, mais c'est drle, ils ont l'air de tant s'aimer... on dirait
qu'ils ne sont pas maris.

Sur cette rflexion philosophique, elles montrent leurs cinq tages et
furent promptement au lit. Avant de s'endormir, une pense triste, non
en elle-mme, mais par le retour qu'elle provoquait sur la vie de
Ccile, traversa le cerveau de la jeune fille.

--Maria pourra s'acheter les belles chemises, pensa-t-elle; se
reprochant aussitt ce mouvement, elle ajouta: Elle a la fivre, pauvre
petite! je tcherai de parler  Andr, afin de lui dire qu'il se dpche
d'en finir.




                                  VII


Les nouveaux locataires, comme avait dit Angle, taient  table et
djeunaient gaiement. Ils ne paraissaient pas avoir grand'chose k faire;
car ils s'taient levs tard, ainsi que l'indiquait le lit dfait dans
la chambre voisine, et, monsieur en pantoufles, madame en peignoir, ils
ne semblaient pas songer  sortir.

La table tait couverte d'une toile cire toute neuve, presque blanche,
qui pouvait remplacer une nappe aux yeux de gens conomes; le service
Moustier blanc et bleu tait videmment tout neuf, car aucune pice n'en
tait brche. Avec une coquetterie de mnagre novice, la jeune femme
dployait l'attirail complet du djeuner; les raviers garnis de beurre
et de radis roses se faisaient pendant sur la table: les coquetiers
avaient reu chacun un oeuf frais; une sauce blanche luisait dans le
saucier. Avec le temps, les jeunes femmes se blasent sur le plaisir
d'taler leurs richesses et prfrent laver quelques assiettes de moins.
Mais celle-ci tait videmment dans la lune de miel de ses devoirs
domestiques.

--Henri, dit-elle, as-tu fini?

--Oui, ma chrie, quel bon petit djeuner tu nous as fait!

La chrie releva la tte avec un geste d'orgueil mutin.

--Il faut bien te consoler de ne plus aller  ton restaurant, o l'on
faisait si bien les oeufs brouills!

--Oh! la mchante qui me taquine! La cuisine tait dtestable, les oeufs
couvs et le beurre rance; tu le sais bien!

--Je n'en sais rien du tout, monsieur.

Ils changrent un regard par-dessus la table, et spontanment,
ensemble, s'envoyrent un baiser du bout des doigts.

--Louise! dit le jeune homme, je t'adore!

Elle quitta sa place, le beurre d'une main, les radis de l'autre; elle
fit un demi-tour, se pencha sur Henri et l'embrassa au front, pendant
qu'il l'entourait de son bras.

--Ae! s'cria-t-il, tu me verses l'eau des radis dans le cou.

Elle dposa ses fardeaux sur le dressoir, et, pendant qu'il s'pongeait
avec sa serviette, ils se mirent  rire tous les deux,  rire aux
larmes, s'arrtant pour recommencer de plus belle.

--Ah! cela fait du bien de rire un peu! dit le jeune homme, quand ils
eurent puis cette jouissance.

Louise se leva, emporta dfinitivement ses raviers et reparut avec le
caf sur un petit plateau de laque; deux tasses communes, ornes de coqs
imprims en couleurs grossires, un petit sucrier de mtal anglais et la
cafetire pareille formaient un assemblage bizarre, mais agrable 
l'oeil. Le caf fumant exhalait une odeur dlicieuse; l'air pur entrait
 flots par la fentre ouverte sur le jardin et sur la plaine
Saint-Denis, avec les coteaux de Montmorency pour cadre  ce riant
tableau, plein de vie et de gaiet. Partout les chemines d'usine
envoyaient dans le ciel une fume lgre, les oiseaux ppiaient
activement, occups  leurs nids, et, en bas, on entendait le bruit
rgulier des presses du lithographe qui occupait le rez-de-chausse. Le
travail tait partout, except dans le logis de ces amoureux.

--Il va pourtant falloir que je m'occupe  quelque chose, fit Henri d'un
air pensif; combien d'argent avons-nous encore?

Louise ouvrit son portefeuille, qu'elle portait toujours sur elle, et,
fouillant dans tous les coins, tala sur la table une pince d'or et
quelques billets de banque.

--Six cent quatre-vingts francs, dit-elle, et sept francs quarante-cinq
que j'ai dans mon porte-monnaie.

--On ne va pas loin avec cela, fit Henri, devenu soudainement soucieux.

--Et le terme est pay! trois mois d'avance, interrompit Louise d'un air
triomphant, et le loyer n'est pas cher: cinq cents francs! Vois la jolie
vue!

--C'est au nord, fit observer le jeune homme.

--Tant mieux, nous n'aurons pas si chaud cet t.

--L'hiver viendra.

--Bah! c'est si loin!

Henri ne rpondit pas. Louise s'approcha de lui d'un air clin et appuya
ses deux bras sur les paules du jeune homme, lui faisant un collier de
ses mains blanches.

--Est-ce qu'on va me bouder,  prsent, dit-elle d'une voix douce, et
cela pour avoir dit que l'hiver est loin?

--Non, ma chrie, je ne boude jamais, tu le sais, et je ne puis t'en
vouloir d'envisager l'avenir avec confiance. Mais nous n'avons plus
grand argent: la moindre dpense imprvue nous laisserait sans
ressource; il faut que je me mette  chercher une occupation aujourd'hui
mme. Ce n'est pas facile  trouver, et je ferai sans doute bien des pas
inutiles.

--Toi? Est-ce que c'est possible? Chacun sera heureux de t'avoir!

--Tu crois? Allons, petite tte sans cervelle, donnez-moi mes beaux
habits, pendant qu'ils sont encore de beaux habits. Je vais tcher de
sduire la fortune.

Il s'habilla pour sortir; au moment de quitter l'appartement, il
s'arrta sur le seuil, indiqua du geste le dsordre de la salle 
manger, et, avec autant de douceur que s'il et parl  un enfant:

--Soignez bien votre royaume, majest, dit-il. Louise lui jeta les bras
autour du cou; il l'embrassa.

Quand la jeune femme eut entendu son pas dcrotre dans l'escalier, elle
se laissa tomber sur une chaise et pleura longtemps, sans efforts, mais
sans relche. Lorsque sa douleur se fut puise, elle commena 
desservir, mais lentement, avec toutes les inexpriences d'une novice,
puis elle alla  la cuisine; o l'eau pour la vaisselle chauffait depuis
longtemps; avec toutes les rpugnances qu'une femme dlicate a tant de
peine  vaincre, elle se mit  laver les assiettes du djeuner, et, tout
en accomplissant avec une gaucherie consciencieuse ce devoir peu
attrayant, elle laissa de temps  autre tomber une larme sur la faence
blanche et bleue.

Angle avait raison, ces gens qui s'aimaient tant n'taient pas maris.




                                 VIII


Pourquoi n'taient-ils pas maris? Qui le sait? Paris fourmille de ces
gentils mnages, o rgne un point d'honneur svre, o le devoir
austre a une place aussi large que dans les mariages les plus
incontestables; quelques-unes de ces unions deviennent lgitimes,
d'autres se dnouent ou se brisent, jetant le plus souvent sur le pav
des femmes qui ont pris l'habitude du bien-tre, qui seraient restes
vertueuses toute leur vie, si les circonstances l'avaient voulu, et qui,
livres par le hasard aux temptes de l'existence, finissent de mille
faons et toujours tristement, dans la Seine tout de suite, ou  Saint
Lazare quelques annes aprs, ou dans quelqu'une de ces professions
qu'on dirait faites exprs pour les dclasses: femmes de mnage,
ouvreuses, etc.

Louise tait jolie, elle tait honnte, et n'et pas succomb pour un
million; mais Henri tait charmant, et la jolie demoiselle de magasin,
sans famille et sans guide, avait aim le jeune employ de banque. Au
moment o ils s'taient avou leur amour, Henri avait touch un petit
hritage; de l, lune de miel  Fontainebleau, dans la fort encore
presque sans feuillage, puis achat de meubles, les htels garnis sont si
repoussants! et finalement installation  Montmartre, dans ce logis
aussi introuvable que s'il et t  l'tranger. Henri comptait
reprendre son emploi; dans un moment d'humeur, gris par sa petite
fortune qu'il croyait inpuisable, il avait envoy promener son patron
qui lui refusait un cong de quinze jours. Quinze jours de cong pour
aller voir pousser les feuilles en fort, avec sa jolie Louise! Il
fallait n'avoir ni tte ni coeur pour refuser  ces amoureux une gorge
d'air pur et de printemps. Aussi Henri avait-il pris ses quinze jours,
mme un peu plus, et,  son retour, comme il s'y attendait d'ailleurs,
il s'tait trouv remplac.

Mais ce beau loisir ne pouvait pas durer toujours, et c'est pour cela
que Henri tait sorti seul, pour la premire fois depuis que Louise
l'aimait.

Jusque-l, tout avait sembl un rve  la pauvre fille; elle se sentait
coupable, mais Henri l'aimait tant!.... Et puis elle portait son nom:
mensonge, soit, mais ce mensonge tait trs-doux. Elle aimait 
s'entendre appeler madame Leclerc, et changeait alors un sourire avec
son ami; ils jouaient au petit mnage, comme deux grands enfants qu'ils
taient. Mais, seule, elle eut un sentiment plus vif de la ralit.
Cette porte qui venait de se fermer sur Henri la sparait du monde;
aucune honnte femme n'en franchirait le seuil,  moins d'ignorer la
vrit, et personne ne pourrait l'ignorer trs-longtemps... Et aprs,
que deviendrait-elle, si un jour Henri cessait de l'aimer? S'il allait
ne pas rentrer? S'il rencontrait un ami srieux, plus g que lui, s'il
rencontrait son oncle, celui qui l'avait plac dans la maison de banque
qu'il venait de quitter? On lui ferait de la morale, on saurait qu'il
vivait avec une femme...

De quel ton de mpris elle avait prononc jadis ces mmes paroles, ne
trouvant pas d'accent assez ddaigneux pour appuyer sur ce mot femme,
qui pour elle comprenait tous les genres d'ignominie! Et maintenant,
c'tait elle-mme!

--Ah! si j'avais su, si j'avais rflchi! murmura la pauvre fille en
laissant tomber ses bras lasss avec un geste dsespr; et pourtant
j'aime Henri! je l'aime plus que moi-mme, mille fois plus... Je
tcherai qu'il soit heureux, qu'il se trouve bien avec moi, pour qu'il
n'ait pas envie de se marier.

Les larmes tombrent plus presses sur la table de cuisine qu'elle
frottait avec ardeur; elle les essuya, baigna ses yeux d'eau frache et
courut ranger le petit appartement, pour que rien ne choqut les yeux de
Henri quand il rentrerait.

Elle avait tout  apprendre sous ce rapport. Ces jeunes filles leves
dans des pensions, places ensuite dans des magasins, ignorent tout du
mnage; la nourriture leur apparat, aussi rare que mauvaise, dans des
plats apports de la cuisine, et leur chambrette est si petite qu'il
n'est gure possible de la ranger. Peut-on leur en vouloir si, une fois
maries, elles n'ont ni l'amour de l'ordre ni celui du logis? Louise
s'essayait de son mieux et pourtant ne russissait gure. La poussire
qu'elle faisait voler avec son plumeau se rfugiait d'un meuble sur
l'autre; toute rouge et trs-dpite, elle s'appliquait pour la
troisime fois  pousseter le petit buffet d'acajou, lorsqu'une voix
railleuse l'interpella soudain.

--Eh! madame Leclerc, il me semble que vous auriez besoin d'une femme de
mnage!

Louise regarda la porte qui venait de s'entrouvrir; une tte coiffe
d'un petit bonnet blanc se montrait dans l'ouverture et souriait d'un
air narquois. Le corps suivit la tte, et une femme d'environ
quarante-cinq ans entra dans la salle  manger, sans toutefois quitter
la porte, qu'elle tenait de la main droite.

--La clef tait dans la serrure, dit-elle, toujours en souriant; je vous
demande pardon, mais j'avais frapp deux fois, et vous n'aviez pas
entendu.

C'tait un mensonge, mais ce n'tait pas le premier, et le proverbe
prtend que le premier pas seul cote quelque effort.

--Que voulez-vous? demanda Louise, son plumeau toujours  la main.

La visiteuse entra tout  fait et referma la porte.

--On m'a dit dans la maison que vous aviez besoin d'une femme de mnage,
dit-elle, et, comme c'est mon mtier d'en faire, des mnages, je sais
venue pour voir si vous n'auriez pas besoin de moi.

--Je n'ai dit  personne que j'avais besoin... commenait Louise.

--Avez-vous une femme de mnage? interrompit la visiteuse.

--Non.

--Alors, il vous en faut une; c'est clair comme le jour. Oh! je ne suis
pas plus chre que les autres, ajouta-t-elle sur un mouvement de la
jeune femme, cinq sous de l'heure, c'est un prix fait comme les petits
pts. Et je ferai votre djeuner, si vous voulez: je ne crains pas les
fourneaux; j'ai t cuisinire.

Louise, surprise, n'osait pas dire grand'chose. Elle tait naturellement
timide, et, grce  son ignorance des moeurs spciales du quartier, elle
avait encore bien plus peur de commettre quelque bvue.

--Je n'ai rien  faire, dit-elle, ayant enfin trouv un argument de
quelque valeur; mon mnage m'amuse, et je n'ai pas besoin qu'on m'aide.

--Vous avez besoin qu'on vous apprenne  le faire, toujours, dit la
femme de mnage, car on voit tout de suite que vous n'en avez pas
l'habitude. Je parie que votre lit n'est pas seulement fait!

La rougeur de Louise prouva que la visiteuse avait devin juste.

--Voulez-vous que je vous donne un coup de main, par amiti? reprit
celle-ci; n'ayez pas peur, je ne vous demanderai rien, c'est pour votre
jolie figure, ce que j'en ferai. Vous avez l'air si doux et si gentils
tous les deux, vous et votre mari, et puis on voit tout de suite que
vous n'avez pas l'habitude de vivre dans une cit; allons faire le lit
d'abord.

Louise se trouva assez de courage pour s'opposer  cette intention.

--Permettez, dit-elle, je ne dcide rien sans mon... sans M. Leclerc.

La femme de mnage la regarda en clignotant un peu.

--Comme vous voudrez, dit-elle du mme ton de bonne humeur; vous pouvez
aller aux renseignements, si vous voulez; tout le monde me connat dans
la cit: la mre Nathalie; je demeure en bas, au rez-de-chausse, et,
quand vous voudrez un lapin tout chaud, vous n'avez qu' entrer; quand
je suis chez moi, la clef est sur la porte. J'ai des lapins dans mon
bout de jardin; ils ne me cotent rien, vous comprenez: dans mes mnages
on me donne les crotes et les pluchures; je me recommande  vous pour
a aussi; c'est entendu; au revoir, madame... elle s'arrta
malicieusement... madame Leclerc.

Louise comprit sur-le-champ que cette femme avait devin son secret.
Elle balbutia un adieu et resta atterre pendant que la porte se
refermait.

--Ah! pensa-t-elle, ma honte est crite sur mon visage, puisque la
premire venue peut l'y lire.

Une horloge sonna cinq heures, et un instant aprs, le bruit joyeux des
enfants revenant de l'cole lui fit dresser la tte. Les petits, filles
et garons, rentraient en criant  pleins poumons avec cette exubrance
de vie qui rend le silence prolong si pnible  l'enfance. Une nouvelle
terreur assaillit la pauvre Louise.

--Pourvu, pensa-t-elle, que je n'aie pas d'enfants! c'est l que serait
l'irrmdiable malheur!

Cette pense la fit frissonner. Que dirait-elle  ses enfants, si le
destin lui en donnait?... pas de nom, pas de pre...

Elle se sentait incapable de supporter plus longtemps une solitude qui
lui inspirait des penses si douloureuses, et, prenant un petit panier,
elle descendit pour chercher leur modeste dner. Elle avait fait un peu
de toilette, bien peu, mais son joli peignoir clair et ses beaux cheveux
noirs lui donnaient naturellement un air de fte. En traversant la cour,
elle rencontra la petite Nomi qui revenait de l'asile, conduite par sa
mre; celle-ci tenait sur son bras le garonnet de Linot; grce  la
douceur de la journe, il n'avait pas son voile, et la clart du ciel
bleu tombait franchement sur son petit visage dj blanc et potel.

--Bonsoir, madame, dit  Louise Nomi, qu'on avait accoutume  beaucoup
de politesse.

--Bonsoir, ma mignonne, rpondit la jeune femme, un peu surprise de
cette facilit  entrer en relations. Dans Paris on s'pie et l'on se
regarde longtemps avant de se saluer; mais,  Montmartre, on agit  peu
prs comme en province.

La voix de Louise tait douce et un peu mue; la nourrice leva les yeux
et, avec son instinct de femme, s'aperut qu'elle avait pleur. Sous sa
rude enveloppe, madame Gardin cachait un brave coeur, qui ne reculait
devant aucune tche de misricorde; elle se prit de piti pour cette
jolie femme, videmment fourvoye dans ce monde d'ouvriers.

--Une belle soire, madame, dit-elle en souriant.

--Oui, rpondit Louise, enhardie par ce sourire, en posant sa main sur
les cheveux de Nomi qui la regardait de bas en haut avec l'admirable
confiance des enfants. Vous avez une gentille fillette.

--Elle n'est pas vilaine, fit complaisamment la mre.

--Et celui-l, quel ge a-t-il? demanda la jeune femme en regardant le
nourrisson.

--Un mois. Il n'est pas  moi, ajouta madame Gardin avec un indicible
regret dans la voix; le mien est mort; mais j'aime bien celui-l tout de
mme, le pauvre chri, ce n'est pas sa faute! Elle regarda l'enfant
endormi et l'embrassa avec tendresse. Si jamais on m'avait dit que je
serai nourrice! reprit-elle; enfin! la vie, c'est comme a! Bonsoir,
madame.

--Bonsoir, madame, rpta Louise en suivant du regard ce groupe de
famille qui rentrait au bercail et s'enfona sous l'arcade noire du
premier corps de logis; Nomi, reste la dernire, se retourna pour voir
la jolie dame, et lui adressa un petit signe de tte amical avant de
disparatre.

Quand elle ne les vit plus, elle se sentit toute triste, et elle se hta
de courir chez les marchands du quartier pour faire ses emplettes; mais
elle ne pouvait se distraire de sa proccupation. Elle rentra d'un pas
press, monta l'escalier en courant et s'enferma chez elle, comme si on
l'avait poursuivie. En retrouvant le paysage connu, si gai le matin, au
soleil levant, si svre le soir, quand la butte intercepte les rayons
du soleil et que les noires chemines des usines assombrissent le ciel
de leur fume, Louise sentit son coeur plus serr que jamais. Mais elle
n'avait pas le temps de pleurer; si Henri rentrait, que dirait-il de la
trouver en larmes?

Il rentra fatigu et dcourag. Lorsque la vie a toujours t facile,
quand on n'a pas eu la peine de se faire une position  soi-mme, les
dmarches et les demandes paraissent singulirement amres. Henri tait
n dans l'aisance;  dfaut de parents directs, son oncle l'avait
toujours dirig, soutenu, plac, si bien que le brave garon n'avait
connu de soucis que celui dtacher  ce censeur svre ses folies de
jeunesse, qui n'taient pas plus coupables cependant que celles des
autres. Mais rien n'est  craindre comme ces jeunesses touffes sous la
cendre; elles ont des embrasements subits qui mettent le feu  la
maison. C'tait l'histoire de Henri et de nombre d'autres.

Seulement, quand il avait rompu sa chane, il n'avait pas prvu que,
pour en retrouver une autre, il lui faudrait accepter les amertumes de
ceux qui dbutent. Son oncle l'avait foudroy dans deux lettres fort
dures; c'en tait assez pour que le jeune homme ne voult pas se
recommander de lui. Restait alors la chance de se prsenter comme un
inconnu, sans rfrences... On n'obtient pas grand'chose en agissant
ainsi, et Henri l'avait vu pendant cette journe de courses, qui lui
avait paru longue.

--Il tait  peine entr, que Louise lut sur son visage l'insuccs de
ses entreprises, et, au lieu de lui adresser des questions inutiles,
elle se hta de le dbarrasser de ses vtements de promenade et de le
faire asseoir devant son couvert. Le dner tait prt: la jeune femme
s'tait applique  le rendre bon, et c'est seulement lorsque le repos
et la nourriture eurent remis son ami, qu'elle se hasarda  lui dire
timidement:

--Eh bien?

--Rien! rpondit Henri. On veut des rfrences, et on a parbleu raison!
Si j'tais  la place de ces beaux messieurs, je ne confierais pas les
secrets de ma maison  un quidam qui me tomberait du ciel!

Louise mdita un instant. Elle n'avait pas d'instruction: ce n'est pas
dans une pension de Paris,  six cents francs par an, que l'on peut
acqurir des connaissances tendues; mais, habitue  se suffire depuis
plusieurs annes, elle avait du jugement et plus de bon sens que n'et
pu le faire supposer la faute qu'elle avait commise.

--Pourquoi, dit-elle, en terminant sa mditation, pourquoi ne
donnerais-tu pas, comme rfrence, l'adresse de la maison o tu tais
quand... lorsque.. quand nous...?

Henri la regarda d'un air interrogateur; elle n'eut pas le courage de
terminer sa phrase.

--Tu sais bien, lui dit-il d'un ton boudeur, que nous sommes fchs, le
patron et moi...

--Je le sais, reprit Louise en rougissant, mais il me semble qu'il ne
peut pas te refuser des rfrences convenables. Au bout du compte, tu as
t cinq ans chez lui; il n'a jamais eu qu' se louer de toi, except
pour ce cong.

Elle baissa les yeux, prte  pleurer; la pense qu'elle tait la
premire cause des ennuis de Henri lui venait soudain et lui paraissait
par trop amre.

--Ne regrette rien, lui dit le jeune homme, mu  la vue du chagrin
qu'elle s'efforait vainement de cacher; ne pleure pas, Louise: je
recommencerais, si c'tait  refaire. Nous avons t parfaitement
heureux; cela vaut bien une place!

Il lui avait tendu la main  travers la table; elle y mit la sienne, et
il la serra longuement avec autant d'amiti que d'amour. De sa main
reste libre, elle s'essuya les yeux, pendant qu'elle lui souriait.

--Eh bien, reprit-elle d'une voix un peu mue, est-ce que tu penses que
j'ai tort? Est-ce qu'ils peuvent faire autre chose que de bien parler de
toi, puisque tu ne leur as jamais rendu que de bons services?

Henri resta pensif..

--Le patron tait bien en colre, dit-il en souriant  moiti au
souvenir de cette colre. Je ne puis pas y envoyer sans le prvenir...
il aime les crmonies...

--Si tu allais le voir? suggra Louise  voix basse.

--Il croirait que je veux rentrer, rpondit Henri.

--Pourquoi? Non, je ne pense pas! Il faut bien que tu te places quelque
part; ta dmarche serait toute naturelle!

--Tu crois? fit le jeune homme branl.

--J'en suis sre.

Il rflchit un instant.

--J'irai demain, dit-il ensuite. Aprs tout, il ne me mangera pas, et je
crois, en effet, que sans lui je ne trouverai jamais d'emploi.
Seulement, il dira  mon oncle qu'il m'a vu, et je recevrai encore un ou
plusieurs savons... Bah! tant pis; il faut s'accoutumer  tout, n'est-ce
pas, Louisette? Et puis, il n'est de bonheur qui ne se paye! Je ne te
savais pas de si bon conseil!

Elle sourit faiblement, partage entre une grande envie de pleurer et
celle de lui sauter au cou. Il les comprit toutes deux, car, jetant sa
serviette, il se leva et la prit dans ses bras:

--Allons faire un tour de promenade, lui dit-il gaiement.

--Mais tu es fatigu?

--Je l'tais, je ne le suis plus; tu m'as rendu mes jambes.




                                  IX


Le coeur plein de joie, Louise courut chercher son petit chle, et, cinq
minutes aprs, ils taient sur la butte, regardant Paris.

Un voile de vapeurs, encore trs-lger, s'levait lentement dans Paris
et dessinait des plans visibles dans la masse grise, aux contours
flottants. Qui peut dire o finit la ville dans ce cirque immense que
ferment  l'oeil de tous cts les collines vertes et boises? Sur les
hauteurs de Chtillon, juste en face de la butte Montmartre, se
dcoupait une range d'arbres bordant une route; ils apparaissaient
comme une dentelle noire sur le gris exquis de l'horizon. A droite, le
Mont-Valrien, grossi par la brume, tout  fait imposant, formait une
masse presque noire, et le ciel rouge, ray de nuages foncs,
reprsentait au-dessus la flamme et la fume d'un Vsuve fantastique
doux et lointain, comme les choses que l'on voit dans les rves.

Paris lui-mme avait un aspect bizarre, presque immatriel.  et l
quelques monuments normes surgissaient au milieu du brouillard
croissant et formaient des masses distinctes: Notre-Dame,
Saint-Eustache, le Louvre; plus loin, le Panthon, Saint-Sulpice, et,
plus  droite, le dme des Invalides, qui retenait une paillette
brillante sur une de ses faces dores; puis les masses sombres et comme
endormies des Champs-Elyses et du bois de Boulogne, sortes d'oasis d'o
la poussire ne montait pas, o l'oeil se reposait sur la verdure aux
tons teints par les vapeurs flottantes. Tout cela adouci, attnu par
une paix trange, celle du jour mourant,  cette heure fugitive o
l'obscurit, dj assez forte pour noyer les dtails, lutte encore assez
avec le jour pour empcher la lueur du gaz de monter dans le ciel bleu
de lin.

Les jeunes gens s'taient assis tout en haut de la butte, au-dessous de
l'endroit o un spculateur habile avait entour de murs de terre une
lunette d'approche, destine  faire voir, d'un seul oeil, aux badauds
ce qu'ils voyaient tout aussi bien des deux yeux sans ce concours qui
cotait deux sous. C'tait dans l'heureux temps o ce point de vue
unique appartenait  tout le monde, o, pour repatre ses yeux et son
esprit de ce spectacle merveilleux, il suffisait de gravir la rude
monte de la colline. On s'asseyait en haut sur une herbe obstine, qui
voulait repousser et qui repoussait malgr les outrages rpts des
pieds d'enfants, acharns  la dtruire tous les jours,  la sortie de
l'cole. On s'asseyait, et suivant les caprices du vent et du soleil le
pote pouvait rver  des batailles,  des popes,  d'humbles idylles,
 tout ce que fait natre dans l'esprit la vue d'une cit qui, par sa
gloire et par ses malheurs, peut dsormais lutter avec Rome.

L, sur ce terre-plein, qui ne mesurait pas dix mtres de largeur, entre
une escalade et l'autre, se runissait tous les soirs la population
laborieuse de Montmartre. On n'y voyait point ceux qui n'ont rien 
faire; pour ceux-l, toute heure du jour est bonne; mais les mres
charges de famille, les ouvriers au retour de l'atelier, les ouvrires,
aprs la rude journe du fer  repasser ou du travail d'aiguille,
venaient dtirer leurs membres engourdis et rver d'air pur, dans un
vaste horizon. A ce lieu mme o plusieurs gnrations de travailleurs
ont tendu leurs corps lasss sur l'herbe clmente, qui, ploye sous
leur poids, se redressait  la fracheur de l'aube, l o tous les
enfants des deux communes avaient tabli leurs jeux et remplissaient
leurs poumons d'air et de rire, une laide palissade renferme des travaux
immenses, souterrains, inutiles, qui, s'ils produisent jamais quelque
chose au grand jour, n'en auront pas moins eu pour rsultat de priver
tout un quartier de son lieu de promenade et de repos. On veut y faire
une glise, de beaux escaliers, des jardins bien entretenus, le tout 
l'usage des riches; et les pauvres, quand ils veulent s'asseoir et se
reposer  l'air, doivent dsormais aller au nord, exposs  d'aigres
bises en toute saison et, quand souffle le vent d'est,  d'odieuses
manations. Quels chants sacrs vaudront jamais les cris joyeux des
enfants en liesse, quand ils escaladaient jadis la pente escarpe,
jouant  la bataille et simulant l'assaut d'un fort? Quel encens vaudra
les soupirs de soulagement qui s'exhalaient de ces poitrines fatigues?
Il y avait l, par les chaudes soires d't, un lan de reconnaissance
vers le ciel bleu, vers les toiles, que les crmonies du culte ne
remplaceront pas! Si jamais une injustice fut commise, c'est le jour o
les laides cltures du Sacr-Coeur volrent le soleil et l'air
respirable  la population laborieuse de Montmartre!

Heureusement pour nos amis, ils ignoraient alors quel triste sort tait
rserv  ce lieu de repos: toutes les familles de la cit Mnard et
bien d'autres s'y trouvaient runies. Les femmes tenaient salon dans un
coin et se racontaient les vnements du jour; les hommes causaient
entre eux par petits groupes, la plupart  porte de leurs familles qui
s'tendaient auprs, comme les rayons autour d'un centre, afin de
pouvoir surveiller chacun leurs enfants, qui dcrivaient autour d'eux
des cercles joyeux, avec de petits cris, comme les hirondelles attardes
qui tournoyaient encore une ou deux fois autour des grands arbres et de
la tour Malakof. Il y avait l, tout contre la tour, une masure trange,
perce de deux ou trois fentres irrgulires et bizarres. Le jour, en
plein soleil, un mur blanchtre, avec ses trous noirs, semblait une
vieille maison italienne, comme on en voit dans les villes du Midi;
jamais personne n'a su combien d'hirondelles nichaient sous ce vieux
toit. La maison est dmolie, les hirondelles se sont envoles; il est
peu probable qu'elles reviennent en ces lieux hospitaliers: avec elles,
la gat du terrain a disparu pour jamais.

Madame Gardin tait l, son nourrisson sur les genoux. Nomi courait 
droite et  gauche, avec les autres enfants de la cit, et Dieu sait si
la bande tait nombreuse. Ccile et sa tante Angle arrivrent un peu
aprs, et madame Gardin se recula pour leur faire une place entre elle
et une mnagre grincheuse, qui racontait un peu trop haut sa dernire
scne avec son mari; tous les jours c'tait la dernire, et pas la mme,
car dans la monotonie de l'existence journalire, la digne femme
apportait une varit de querelles vraiment surprenante.

Les jeunes gens presss l'un contre l'autre coutaient et regardaient
avec tonnement ce spectacle nouveau pour eux. Ce qui frappait Henri,
plus fait que sa compagne  la vie ouvrire, c'tait la dcence relle
de ce monde, pourtant si ml. Il arrivait par-ci par-l qu'une parole
grossire clatait comme un ptard; mais si c'tait un gros mot, ce
n'tait pas une indcence: ces gens-l ne pensaient point  mal;
l'endroit tait trop public pour des rendez-vous, et trop de mres y
accompagnaient leurs enfants pour que les gens malintentionns pussent y
rcolter leur butin malhonnte. Cette population d'ouvriers et
prcipit du haut en bas de la butte celui qui et fait pousser un cri
d'effroi  la pudeur d'une jeune fille. Les gardiens de la paix se
tenaient  l'cart, sachant qu'il n'y avait rien  faire; les bras
croiss, deux ensemble,  l'entre de la rue Ramey, comme au bout de la
rue Chappe, ils devisaient paisiblement, prts  accourir s'il en tait
besoin; mais on ne les drangeait jamais. Au milieu de la gaiet
paisible, la sonnette du marchand de coco et la claquette de la
marchande de plaisirs taient les bruits dominants;  leur approche, de
groupe en groupe, les enfants allaient fouiller dans la poche de leurs
mres; souvent rebuts, mais dcids  revenir  la charge, ils
finissaient presque toujours par emporter le sou ambitionn, et leur
troupe joyeuse, assigeant alors la bote  plaisirs, houspillait la
vieille marchande, que trente ans de pratique n'avaient point rassure
sur l'honntet scrupuleuse d'une bande de cinquante gamins.

--Voil le plaisir, mesdames! voil le plaisir, mes petits cocos! cria
la marchande aprs avoir vigoureusement secou sa claquette. Qui est-ce
qui veut du plaisir?

Les mamans dtournrent la tte, les enfants vinrent qumander leur
petit sou, mais vainement; rebuts, aprs avoir boud un quart de
minute, ils se mirent  descendre pour remonter la pente roide, exercice
 la mode dans tous les temps, depuis Sisyphe qui ne l'avait pas
invent, puisque les dieux l'estimaient avant lui pour une punition
srieuse, jusqu' toute la foule de nos jours, qui se rue  la Bourse,
aux honneurs publics et  mille autres pentes non moins escarpes; la
seule diffrence entre les enfants de la butte et ces grimpeurs
passionns est que ceux-ci, quand ils dgringolent, ne le font pas
exprs.

--Voil le plaisir, mesdames!

La voix de la vieille femme s'teignit dans un silence trop profond pour
n'tre pas volontaire. Elle secoua la tte, soupira, renvoya en arrire
d'un geste pnible sa bote aux plaisirs et s'apprtait  rebrousser
chemin, quand Henri l'appela. Elle s'approcha sur-le-champ et posa 
terre son fonds de commerce, dont elle ta le couvercle.

--a ne va pas fort? lui dit le jeune homme, pendant qu'elle retirait
dlicatement les deux cornets d'oublis, lgers et fragiles.

--a ne va jamais le vendredi, monsieur, rpondit la marchande avec un
soupir; c'est le samedi la paye, voyez-vous, et il y a beaucoup de
braves gens ici qui n'ont dans leur poche que bien juste de quoi manger
jusqu' demain soir: ce n'est pas le moment de se payer des friandises.

Henri regarda cette femme, si bien au courant de l'conomie politique du
quartier.

C'tait une petite vieille trs-propre, trs-soigne, presque coquette
dans sa simplicit paysanne; une robe d'indienne claire, trs-ancienne,
aux bouquets fans, mais d'une propret extraordinaire, un fichu de
percale imprime, pingle sur les plis de son corsage, un petit bonnet
blanc nou sous le menton, et, dessous, deux bandeaux de cheveux blancs
obstins  friser malgr tout, puis deux yeux bleus trs-doux... Henri
fut pris de piti pour cette vieillesse inquite qui ne pouvait obtenir
le pain quotidien qu'en cheminant la moiti de la nuit.

--Gagnez-vous beaucoup? demanda-t-il avec un intrt soudain.

--a dpend, monsieur, a dpend. Quand a va bien, je gagne dix sous,
quinze sous dans ma soire; quand a ne va pas, eh bien, je ne gagne
rien, comme ce soir; je vous remercie tout de mme, mon bon monsieur.

Elle allait remettre le couvercle sur la bote, le jeune homme l'arrta.

--Pour combien en avez-vous l dedans? dit-il.

--Pour une pice de quatre francs environ, monsieur, quand tout sera
vendu; mais ce ne sera pas ce soir.

Elle soupira par habitude, sans doute.

--Voil cent sous, dit le jeune homme souriant de sa propre ide;
donnez-moi votre fonds, je vous l'achte en bloc.

--a ne vaut pas tant que a, monsieur, dit la vieille, effare,--et
puis, qu'est-ce que vous allez en faire?

--Vous allez voir! rpondit Henri; faites marcher votre claquette. Je
vais appeler les enfants.

La claquette rsonna bruyamment dans l'air du soir; la nuit tait
tombe, et les lumires de Paris faisaient maintenant une aurole  la
grande ville: on y voyait assez sur la butte pour distinguer les objets
et les figures, sinon les traits. Deux garons s'aventurrent du ct de
la claquette, et Louise surprit le regard de Nomi, qui, cache derrire
sa mre, regardait d'un air intrigu ce colloque tonnamment long entre
la marchande de plaisirs et ce beau jeune homme. Louise se leva, prit la
petite fille par la main, mit deux oublies dans son tablier et lui dit:

--Va raconter aux autres que le monsieur donne des plaisirs aux enfants
sages.

Ce fut une trane de poudre. En un clin d'oeil, cinquante ttes et
cents mains se dressrent autour de cet homme gnreux. Ces mains se
multiplirent si bien que Henri, arriva au bout de ses richesses sans
avoir satisfait tout le monde,  ce qui paraissait. Mais c'tait un
garon avis, et il ne se troubla point.

--J'ai eu beaucoup trop de mains pour si peu de ttes, dit-il; ceux qui
ont eu quatre mains n'auront rien la prochaine fois; je les ai regards
et je les reconnatrai bien.

Tous ceux qui avaient eu quatre mains s'vaporrent comme un brouillard
au matin, et il ne resta plus autour des jeunes gens que les gros bbs
convaincus, incapables de malice, qui mordaient dans leurs oublies avec
un joli bruit de papier feuillet.

--Je vous remercie, madame, dit la mre Gardin, s'adressant
instinctivement  la jeune femme.

Une dizaine de voix maternelles firent cho; pour se drober  leur
triomphe, Henri prit le bras de la jeune femme, et ils s'loignrent,
salus par tout le monde, mme par les pres grincheux, qui ne voulaient
pas remercier, mais qui soulevrent nanmoins leur casquette, quand les
jeunes gens passrent. La marchande de plaisirs resta pour faire leur
loge.

--Ils m'ont pay plus que a ne valait, disait-elle; mais si je savais
o ils demeurent, je leur porterais dimanche une douzaine de macarons.

--Comme nous, cit Mnard, fit la douce voix de Ccile qui se levait
pour rentrer.




                                   X


Dans le jour adouci de cinq heures, tamis par un rideau de perse bleue,
le nourrisson de la mre Gardin dormait  poings ferms, les lvres
serres, les sourcils un peu froncs, comme un bb qui s'applique de
toutes ses forces. Aprs l'avoir repu de son lait, la nourrice tait
alle au lavoir, pliant sous un paquet de linge mouill, essang de la
veille sous la pompe de la cour, et sa dernire parole en fermant la
porte avait t: Surtout fais bien attention au petit.

Nomi n'avait rpondu que par un regard assur, plein de promesses, et
elle tait venue s'asseoir auprs du berceau, sur une chaise bien haute
pour elle, mais sur laquelle elle savait pourtant se jucher  l'aide des
barreaux. Aprs un instant de contemplation silencieuse, une ide lui
tait venue, et redescendant de sa haute position, elle avait t droit
 certain tiroir de commode, moins bien repouss que les autres, et
plein de linge  raccommoder. L'ouvrir n'tait pas trs-facile;
cependant, en s'arc-boutant des pieds contre le bas du meuble et en
tirant  deux mains sur la clef, la fillette tait venue  bout de le
faire cder. Ici, elle n'avait que l'embarras du choix: petites
brassires sans cordons, petites culottes sans boutons, torchons trous,
chaussettes bantes, tout appelait les doigts agiles de la mnagre.
Aprs une hsitation bien excusable, Nomi s'adressa  une paire de bas,
moins cruellement ravage que les autres, et la mit par terre  ct
d'elle; puis elle s'effora de refermer le tiroir. Mais elle avait mal
calcule la force de sa pousse, et le poids de son corps, lanc en
avant, enfona si vite le tiroir dans les coulisses que deux doigts de
la main gauche se trouvrent pincs.

Un gmissement lui vint aux lvres, mais elle tourna instinctivement la
tte vers le berceau et garda un silence stoque. Tirant sur la clef de
sa main reste libre, aprs plusieurs efforts infructueux, elle parvint
 largir un peu l'ouverture, et elle retira alors ses doigts bleuis par
la pression. L'angle du bois avait meurtri la chair et marqu, au-dessus
de la jointure, une petite raie sanglante. La petite fille tomba assise
sur ses talons et pressa silencieusement sur sa poitrine la pauvre
menotte  demi broye.

Ce n'tait pas la premire fois que Nomi se faisait mal, dans ses
tentatives de travaux domestiques; bien des cicatrices anciennes et
rcentes avaient crit sur ses mains l'histoire de son apprentissage de
mnagre. Mais si elle parlait peu, la petite fille criait encore moins,
et les larmes que la douleur physique amenait dans ses yeux n'avaient
jamais roul sur ses joues.

Cette fois, aprs un ou deux gestes d'angoisse, elle tendit
courageusement ses doigts en avant, s'assura qu'ils fonctionnaient bien,
malgr la souffrance qu'ils lui causaient, et se releva en s'appuyant
sur sa main saine.

Aprs un moment de doute, elle se dirigea vers une corbeille  ouvrage
en osier, o sa mre jetait ple-mle tous les travaux commencs,
quitts pour de plus presss et abandonns faute de temps; au fond, tout
au fond, non sans se piquer  des aiguilles enfiles, restes aux
ouvrages, Nomi trouva un oeuf en bois, pour raccommoder les bas; un
autre plongeon lui procura du coton  repriser;  une chaussette en
train, elle prit une longue aiguille, puis elle piqua l'aiguille  son
corsage, mit les autres objets dans sa poche et escalada rsolument la
haute chaise pour la seconde fois.

Parvenue  ce poste d'observation, elle tira de sa poche l'ouvrage
conquis au prix de son sang, glissa avec l'oeuf de bois la main blesse
dans le bas, bien long, trop long, qui lui montait en spirales jusque
par-dessus le coude, et, arme de la grande aiguille, elle commena le
travail de treillage qui s'appelle une reprise.

Le trou tait grand, la main tait petite, l'oeuf norme chappait de
temps en temps aux petits doigts endoloris, mais Nomi le reprenait bien
vite, et, la tte penche de ct, mordant le bout de sa langue, tant
elle s'appliquait, la petite fille faisait passer son aiguille, un fil
dessus, un fil dessous, jusqu' la marge dchire de sa reprise. Le
treillis tait lche, peu rgulier; mais que demander de plus  une
fillette de six ans, quand il y a tant de grandes personnes qui ne
savent pas raccommoder les bas?

Deux ou trois fois, le bb fit un mouvement; allongeant un peu le bras,
Nomi agita doucement le berceau, en chantonnant  demi-voix: Dodo,
l'enfant do... et le petit garon se rendormit aussitt; il dormait
beaucoup et longtemps  la fois, ce qui n'tait pas un mince soulagement
pour sa nourrice.

Les bas enfin raccommods, Nomi rentra leurs pieds en dedans et les
roula sur eux-mmes, pour indiquer qu'on pouvait les mettre; puis, au
lieu de quitter sa haute chaise, elle dposa son travail dans le berceau
et regarda longuement l'enfant endormi. Que se passait-il dans cette
petite tte? Quel mystrieux travail se faisait dans cet esprit dj
soucieux, inquiet du lendemain,  l'ge o les autres ne pensant encore
qu' aujourd'hui et ne se souviennent pas encore d'hier? Les yeux de la
fillette s'attachaient tendrement sur ce petit tre confi  sa garde,
et dans lequel elle voyait une sorte de proprit.

Six semaines avant, quand on lui avait parl en plaisantant de
raccommoder les vtements du petit garon, elle avait aussitt formul
l'objection: Mais je ne sais pas! Depuis, elle avait appris. Seule,
volontairement, elle avait pris une aiguille et regard comment faisait
sa mre; le jeudi tait pour elle le vrai jour de fte, parce que sa
mre lui laissait la garde du petit, pendant qu'elle allait au lavoir
faire quelques savonnages, et c'est le jeudi que Nomi s'exerait  ces
grands travaux de couture. Elle n'avait rien demand, tudiant seule;
une sorte de fausse honte, o se mlait peut-tre la crainte d'tre
gronde pour toucher  tout, l'empchait de montrer  sa mre le fruit
de ses travaux, et son pre ignorait que les chaussettes qu'il avait aux
pieds avaient t reprises, tant bien que mal, par les petites mains de
sa fillette.

Mais ce n'est plus  son ouvrage qu'elle pensait en regardant le
berceau. Elle se rappelait la douleur sauvage de sa mre quand son petit
frre tait mort; ses caresses repousses, les dures paroles qu'elle
avait entendues, lui avaient laiss dans le coeur une blessure encore
mal ferme. Ce n'tait pas elle que voulait la pauvre mre dans ce
moment-l; tout ce qui n'tait pas l'enfant mort lui tait importun.
Puis tait venue la grande crainte cause par les paroles imprudentes
des voisins: si son lait lui montait  la tte? C'est qu'on en meurt,
vous savez? On en devient folle, quelquefois, et a n'en vaut gure
mieux! Il faudrait lui tirer du lait. Il n'y a pas d'enfant ici... sa
petite fille, essayez de lui prsenter la petite.

Madame Gardin avait repouss d'un geste d'horreur la pauvre petite qui
s'avanait tremblante, prte  faire tout ce qu'on voudrait pour sauver
sa maman, et Nomi reculant jusqu'au mur tait reste immobile, les yeux
fixs sur sa mre qui allait mourir de son lait, puisqu'elle ne voulait
pas se le laisser tirer.

C'est alors, aprs des heures d'angoisses, qui avaient sembl  l'enfant
des sicles d'obscurit et de souffrance, que Ccile tait venue,
portant le bb dans ses bras, et la petite fille, avec un soulagement
inexprimable, avait vu les lvres du nourrisson s'attacher au sein de la
nourrice. Des larmes de joie avaient ruissel silencieusement sur ses
joues, et elle avait joint les mains comme pour une prire dans l'lan
de sa reconnaissance. Elle ne savait pas pourquoi, elle n'y comprenait
rien, mais elle sentait que sa mre tait sauve.

Voil pourquoi, dans le jour dcroissant, au fond de la chambre dj
assombrie, Nomi regardait le bb endormi avec une tendresse de mre.
C'tait pour elle la joie vivante du logis, et son coeur enfantin se
gonflait d'motion en pensant  tout ce qu'elle devait  ce cher petit
tre.

La porte s'ouvrit, et madame Gardin entra, suivie par Linot, courb sous
le poids d'un norme paquet de linge, ruisselant d'eau. Elle prpara en
hte un tabouret dans la cuisine. Le brave homme l'y suivit, se
dbarrassa de son fardeau, s'essuya le visage et revint dans la premire
pice.

--C'est tout de mme heureux, madame Gardin, dit-il, que je sois pass
devant le lavoir au moment o vous en sortiez; je ne sais pas comment
vous auriez fait pour monter a jusqu'ici Vous en prenez trop  la fois
aussi!

--Que voulez-vous,--c'est le linge de quinze jours; si vous croyez que
votre fils n'en use point! Il ne veut pas seulement rester mouill, ce
beau monsieur-l!

Tout en grondant, elle souriait et levait dans ses bras le marmot, qui
avait le rveil aimable. Le pre le regarda avec amour et voulut le
prendre; mais la nourrice, dj assise sur une chaise basse,
dmaillotait le petit, qui agitait bras et jambes, dans sa joie d'tre
libre.

--Voyez-vous le petit coquin! Il ne veut pas qu'on le remmaillote, fit
la mre Gardin en appliquant de petites tapes maternelles sur les
rondeurs satines du bb, qui vagissait d'aise et se dmenait.

Linot enchant examina son enfant sur toutes les faces, le dclara
superbe, ajouta que la nourriture lui convenait, le prit dans ses bras,
une fois remmaillot, puis ne sachant qu'en faire, aprs l'avoir
embrass et piqu avec sa barbe de quatre jours, il le rendit  la
nourrice, qui le passa immdiatement  Nomi.

Celle-ci reut son prcieux fardeau et s'assit sur la chaise basse, avec
le bb tendu sur les genoux.

--A la petite? Il n'y a pas de danger? demanda le pre inquiet.

--Vous pouvez tre tranquille, allez--elle en a l'habitude. Il est aussi
bien avec elle qu'avec moi. Elle a un talent comme a pour soigner les
bbs.

Nomi regarda sa mre avec des yeux pleins de reconnaissance et
d'orgueil, puis elle se pencha sur la petite figure et l'embrassa
dlicatement; le pre la regardait indcis: une ide lui venait sans
trop se presser; quand il l'eut tout  fait, il se retourna vers madame
Gardin.

--Savez-vous, dit-il, qu'il serait temps de baptiser ce citoyen-l?
Comme je me suis tout  fait brouill avec ma belle-mre, nous n'avons
pas  nous occuper d'elle; qu'est-ce que vous diriez si je demandais
votre fille pour marraine?

--Quelle drle d'ide! fit la mre Gardin, trs-flatte dans sa vanit,
mais dcide  ne pas le laisser voir. Vous feriez mieux de demander
mademoiselle Ccile.

--J'y avais pens; mais si votre petite aime tant mon petit, ce serait
peut-tre plus gentil.

--Parlez-en  mademoiselle Ccile, et vous verrez ce qu'elle vous dira.

Nomi, aprs avoir pos dlicatement l'enfant dans le berceau, avait
quitt la chambre depuis une seconde; pendant que sa mre et Linot
s'occupaient de divers dtails, elle courut jusqu'au haut de l'escalier
et frappa timidement  la porte de Ccile.

--Que veux-tu? dit celle-ci en ouvrant.

--Oh! mademoiselle, si vous vouliez refuser d'tre marraine du petit, je
serais si contente!

La jeune fille ne comprit pas tout de suite, mais elle descendit tout de
mme en tenant Nomi par la main. Au moment de pousser la porte,
celle-ci lui dit tout bas, en la tirant vers elle:

--Ne dites pas que je suis venue vous chercher, on me gronderait.

Ccile entra, et sa venue prcipita la demande que madame Gardin avait
sur les lvres.

--Pourquoi ne prenez-vous Nomi  ma place? dit la bonne crature, que
sollicitait doucement la main de la petite fille reste dans la sienne.

--Dame, fit le pre, c'est de peur de vous faire de la peine,
mademoiselle Ccile!

--Cela me fera plaisir de voir Nomi prendre ma place, et  elle aussi,
n'est-ce pas, petite?

La menotte rpondit beaucoup plus loquemment que les lvres, qui se
bornrent  un timide:

--Oui, mademoiselle.

On dcida qu'un ami de Linot serait parrain, et Nomi se trouva investie
du grade de marraine; la crmonie fixe au dimanche suivant, on se
spara. Madame Gardin allait et venait dans la chambre, prparant le
repas du soir; sa fille berait doucement le bb trs-veill qui
jasait  sa faon  tous les meubles du logis.

--Qu'est-ce que tu as  la main gauche? fit la mre en s'arrtant
brusquement.

--Ce n'est rien: en ouvrant, je me suis pince au tiroir de la commode.

--Qu'est-ce que tu allais faire dans la commode, petite touche--tout?

--Voici mon ouvrage, maman, rpondit Nomi sans se laisser dconcerter.

Sa mre prit la paire de bas que lui prsentait l'enfant, la droula
vivement et vit qu'elle tait raccommode.

--Ce n'est pas toi qui as fait cela? dit-elle en rougissant de
satisfaction.

--Pardon, maman, c'est moi.

Madame Gardin plongea dans les yeux innocents de sa fille, puis examina
attentivement l'ouvrage et rprima une violente envie d'embrasser la
petite.

--a n'est pas fameux, dit-elle; mais pour une premire fois, il n'y a
trop rien  dire.

Nomi continuait  lire sur le visage de sa mre, et elle comprit
parfaitement la joie et l'orgueil qu'elle lui causait en ce moment.
Elles changrent un regard qui valait cent paroles et autant de
baisers.

--Allons, dpche-toi de prparer le couvert, dit madame Gardin.

La fillette obit, heureuse au fond de son me et ne demandant pas
d'autre rcompense.

C'est ainsi qu'elle avait appris  tre stoque et  adorer sa mre.




                                   XI


Le baptme eut lieu;--Ccile reut une bote de drages. Maria, de plus
en plus nerveuse, de plus en plus trouble, passait toutes ses journes
 trembler au moindre bruit, craignant la colre de madame Simon. Le
lendemain du baptme, Ccile se dcida  aborder franchement la
question. Lorsque Andr s'avana vers les deux jeunes filles, dans la
rue Pigalle,  la sortie de l'atelier, elle lui dit sans le regarder:

--Vous feriez mieux, monsieur Andr, de ne plus nous rencontrer le soir,
tant que vous ne serez pas mieux dcid: il fait trop jour; on vous
verra nous parler, et cela ne peut occasionner que des ennuis  tout le
monde.

--Dcid? Pensez-vous que je ne sois pas dcid? demanda le jeune homme
interdit: pensez-vous, Maria, que je ne sois pas dcid?

La jeune fille dtourna la tte; il se pencha pour pier sa rponse, et
s'aperut alors qu'elle tait d'une pleur livide.

--Qu'avez-vous, Maria? dit-il, tremblant d'angoisse.--Vous tes fche?
Vous tes malade?

--Elle a, reprit Ccile d'une voix ferme, que vous la tuez avec vos
hsitations: elle ne peut plus y tenir; la vie vous est facile,  vous;
mais  elle...

--Vous avez raison, fit Andr redevenu brave tout  coup; ds ce soir,
je parlerai  ma mre... Ce soir, non, elle est au thtre, et je vais
l'y retrouver; mais demain.

--Faut-il que Maria vienne  l'atelier? demanda Ccile d'un ton froid.

--Oui, je vous en prie... je serais heureux de ne pas perdre un instant
pour lui annoncer notre bonheur...

Un lger frisson secoua le corps de la jeune fiance; la pense de ce
bonheur tait vraiment au-dessus de ses forces.

--Moi, je lui aurais conseill de ne pas y aller, fit Ccile.

--Ce sera comme vous voudrez, mademoiselle, rpondit le jeune homme;
vous savez que j'ai promis de vous couter en tout.

--A demain, fit Ccile en pressant le pas. Maria tendit la main  son
amoureux, qui la serra vivement, et elles remontrent la rue d'un pas
alerte, pendant qu'immobile  la mme place il les regardait s'loigner.

--Si tu veux m'en croire, dit Ccile en rompant le silence, quand elles
furent prs de rentrer chez elles, tu n'iras pas  l'atelier. Madame
Simon n'est pas commode, et elle pourrait bien ne pas cder du premier
coup.

--Je t'en prie, laisse-moi y aller... je ne puis plus attendre...

Pleine de piti, la jeune fille regarda sa compagne, qui semblait prte
 dfaillir.

--Tu ne tiens seulement pas sur tes jambes! tu devrais rester au lit
demain; a vaudrait mieux!

Maria rougit.

--Y penses-tu, dit-elle, et que dirait mon pre? il ne me permet pas de
congs, lui...

--Enfin, ma chrie, tu as la nuit pour rflchir, mais je crois que tu
aurais tort d'y aller.

--A ma place, tu n'irais pas? fit ingnument Maria. Ce fut au tour de
Ccile  sentir son visage s'empourprer.

--Non, je n'irais pas! rpondit-elle rsolument, quoique sa voix ft
mue.

--Je t'aime bien, chuchota la jeune fille en l'embrassant; bonsoir.

Elles se sparrent, et Maria entra dans la chambre o son pre
l'attendait.

Ccile resta un instant  regarder par la fentre leurs silhouettes se
dtacher sur le fond clair du papier, puis elle remonta chez elle, le
coeur serr, comme dans l'attente d'un malheur.

Le lendemain, un vent de nord-ouest, froid et triste, roulait de gros
nuages noirs dans le ciel gris; la pluie tombait par averses, une vraie
pluie d'hiver, comme il en arrive parfois au mois de mai, le plus
instable et le plus changeant de tous les mois; Ccile, en descendant 
sept heures et demie, trouva Maria qui l'attendait au bas de l'escalier.

--Alors, tu viens? dit-elle avec reproche. Maria lui jeta un regard
suppliant et l'entrana sans rpondre. Au bout d'une centaine de pas,
elle lui dit  voix basse:

--Voil trois jours que mon pre n'a pas d'ouvrage: il reste  la
maison, et si tu savais comme il est de mauvaise humeur! Vois-tu,
j'aimerais mieux tout que de passer la journe d'aujourd'hui seule avec
lui!

Ccile n'insista plus, et elles arrivrent  l'atelier sans avoir
chang d'autres paroles.

Le froid rendait les ouvrires maussades; ces demoiselles avaient les
pieds mouills, et elles ne se privrent pas de grogner sur tous les
sujets imaginables. Ccile et son amie, absorbes dans une mme crainte,
travaillaient sans mot dire, laissant tomber les brocards que leur
adressaient leurs compagnes; deux fois, avant midi, madame Simon parut
dans l'atelier: la premire fois, de mauvaise humeur, avec un corsage 
refaire; la seconde fois, assez souriante, mais l'air proccup. Ces
deux apparitions avaient puis le courage de Maria, et quand l'heure du
djeuner sonna, elle fit signe  Ccile qu'elle ne descendrait pas.

Les deux jeunes filles restrent seules dans le vaste atelier, plein de
rognures de jupes commences, de garnitures suspendues aux portemanteaux
et de siges en dsordre.

L'heure du djeuner leur parut bien longue; enfin, une  une, les
ouvrires rentrrent et se mirent  l'ouvrage avec nombre de propos
saugrenus. Les deux amies attendaient toujours, et Ccile se demandait
si ce jour allait tre pareil  tous les autres, quand,  l'extrmit de
l'appartement, un grand bruit se fit entendre  travers les murailles,
un bruit de chaises renverses, de portes jetes avec fureur; des pas
presss retentirent dans la chambre voisine, et madame Simon se
prcipita dans l'atelier en refermant brusquement la porte.

Une main tenta de l'ouvrir derrire elle, elle la maintint solidement et
donna un tour de clef; aprs quoi elle resta immobile, fouillant du
regard la vaste pice o toutes les ouvrires ptrifies levaient la
tte vers elle, avec des regards effars.

--Maria!... dit madame Simon d'une voix stridente. Maria!...
rpta-t-elle plus haut avec une colre contenue.

--Madame? rpondit la jeune fille si faiblement qu'on et dit un
souffle. Tous les regards s'taient tourns vers elle.

--Venez ici, qu'on vous voie.

Maria se leva, chancelante, et s'appuyant aux chaises qu'elle trouvait
sur son passage, elle arriva jusque devant la redoutable patronne, qui
la toisa de la tte aux pieds avec un inexprimable mpris.

--C'est vous, Maria? Voyez-vous a! Mademoiselle Maria! La belle fille
que a fait! il faut que vous soyez rudement effronte pour sduire des
fils de famille! Vous vous tes figur que, parce que mon fils est riche
et que vous n'avez pas le sou, vous feriez une bonne affaire en
l'pousant? Vous n'avez pas de honte de dtourner un fils de ses
devoirs? Il faut des fils de famille  mademoiselle, pour ses amants!
Vous, la boue des rues?

--Madame, s'cria Ccile qui coutait immobile, les tempes battantes,
les dents serres, c'est un mensonge, elle n'a pas d'amant.

Madame Simon haussa les paules. La porte s'agitait violemment derrire
elle, mais malheureusement la serrure tait bonne.

--Une rien du tout, reprit-elle, une rien du tout, dont les hommes ne
veulent plus! Mon fils m'a charge de vous dire qu'il a bien voulu de
vous pour matresse, mais qu'il n'en veut pas pour sa femme. Vous tes
pis qu'une voleuse. Vous volez les fils  leurs mres... Je vous chasse,
petite ordure! Voil ce que je vous dis de sa part.

La porte frmissait plus que jamais sous les efforts faits pour
l'ouvrir, et on entendait derrire les clats de la voix d'Andr; mais
on ne pouvait distinguer aucune parole.

Maria poussa un cri, se couvrit le visage de ses mains, tourna deux fois
sur elle-mme, chancela et se retint  la table; toutes les ouvrires
s'taient leves en grand tumulte, et la plus voisine de la jeune fille
lui tendit les bras pour la secourir.

--Je vous dfends de la toucher, fit madame Simon, exaspre par
l'attitude de l'atelier; la premire qui lui tend la main sera chasse
comme elle.

Ccile tait dj auprs de la porte.

--Vous avez menti, madame, dit-elle de sa voix claire, en insultant une
enfant innocente... c'est une mauvaise action.

--A la porte! cria madame Simon d'une voix rauque,  la porte les
demoiselles  tout faire, chassez-moi ces deux filles... Ah! Maria, vous
pouvez aller dire  votre pre que vous tes dshonore, a va lui faire
plaisir; aprs la mre, la fille!

La malheureuse enfant regarda autour d'elle sans voir, fit un geste
dsespr et, courant  travers l'atelier, se prcipita au dehors, sans
que Ccile pt la retenir, au moment o l'autre porte, enfonce d'un
coup de pied, tombait en dedans, menaant d'craser madame Simon et
laissant voir Andr, ple d'horreur. Ccile avait suivi Maria.

--Madame, dit le jeune homme  sa mre, vous avez dshonor mon nom et
le vtre par une calomnie infme. Devant Dieu et devant les hommes, vous
tes responsable de ce qui suivra ceci.

Il traversa l'atelier  grands pas et sortit. Madame Simon abasourdie,
vaincue pour la premire fois de sa vie, se donna le luxe d'une
vritable attaque de nerfs.

Quelques ouvrires s'empressrent autour d'elle; d'autres,
personnellement blesses par les expressions dont madame Simon s'tait
servie, s'taient groupes dans un coin et finirent par s'en aller,
laissant l'ouvrage interrompu.

Maria courait si vite en montant vers Montmartre, que Ccile hors
d'haleine la perdit de vue au bout de quelques instants. Elle continua 
marcher aussi rapidement que ses forces le lui permettaient, mais elle
dsespra de rejoindre la jeune fille avant que celle-ci se retrouvt en
prsence de son pre.

Aprs quelques centaines de pas, elle vit Andr se ranger  ct d'elle:
il l'avait vue de loin et s'tait efforc de la rattraper. Ils
marchrent silencieux pendant quelque temps, trop essouffls par la
rapidit de leur allure, pour pouvoir changer des paroles. Obligs de
s'arrter en haut de la monte, ils se regardrent en reprenant haleine.

--Que va-t-il arriver? demanda Andr les yeux hagards.

--Si son pre ne la tue pas, elle en mourra, rpondit Ccile.

--Je n'ose pas entrer, fit-il en reculant.

--Attendez ici, dit la jeune fille en indiquant une borne sous une porte
condamne. Il s'assit, comme un homme qui a reu son arrt de mort,
inclina la tte sur sa poitrine et attendit.




                                  XII


Le vieux phalanstrien lisait son livre favori: _De l'organisation du
travail_. Les sourcils froncs, le menton appuy sur la paume de sa
main, il creusait dans son esprit tous les problmes soulevs par
l'conomiste; misres relles, remdes proposs, aussi brillants
qu'inutiles, voeux insenss, ralits inexorables, tous ces fantmes de
l'ouvrier mal instruit, qui croit comprendre et ne comprend qu' demi,
flottaient dans la tte du vieillard avec les douleurs et les souvenirs
de sa propre existence.

Ce qu'il voyait de plus clair dans ses lectures incompltes, le rsultat
pour lui de toutes ces questions philosophiques mal digres, c'tait la
lutte ternelle et sans cesse renaissante des gros et des petits, des
oppresseurs et des opprims. Tous ceux qui sont en haut sont des
bourreaux, tous ceux qui sont en bas sont des victimes: voil ce que
l'exprience de soixante ans lui avait appris, et il ne voulait voir ni
les consolations de ceux d'en bas, ni les souffrances de ceux d'en haut,
car la vie rtablit souvent l'quilibre des joies dans cette balance
ingale des fortunes; il ne voyait que des gens  blmer: les riches;
que des gens  plaindre: les pauvres. Et, partant de l pour tablir une
thorie sociale, ce chimrique rveur, semblable  la plupart des
utopistes, fondait dans sa tte une rpublique o pour toute galit les
anciens matres deviendraient les serviteurs. N'avaient-ils pas rgn
assez longtemps?

Ceux qui, dans la paix de leur conscience, fixent dans un volume le
rsultat de vingt ans de travaux ne se doutent gure des ides fausses
que la lecture de leurs ouvrages fait natre et se dvelopper dans les
cerveaux mal clairs; s'ils le savaient, leur quitude en serait
peut-tre trouble. Le pre de Maria tait un de ces redoutables rveurs
ignorants de tout, sauf sur quelque point o ils ont acquis de bric et
de broc des notions incompltes, qu'ils croient pousses jusqu'au plus
entier dveloppement. Partant de l, d'autant plus confiants en
eux-mmes que le doute est l'apanage des vrais savants, ils se lancent
tte baisse contre les murailles de la vieille forteresse et retombent
sanglants, briss, non sans avoir fait souvent autant de mal  autrui
qu' eux-mmes.

Beaudoin tait dans une de ses heures noires. Il avait lu et mal
compris, comme  son habitude, et sa vieille haine contre les riches
s'tait encore accrue d'une pense de rancune, ainsi qu'il faisait
toujours au bout de ses mditations.

L'atelier sans travail, ferm depuis trois jours, pour ne rouvrir que la
semaine suivante, cet atelier qu'il maudissait quand il devait s'y
rendre et qu'il maudissait encore davantage aujourd'hui qu'il tait
ferm, lui donnait un souci de plus que de coutume. Poussant un soupir,
harcel par mille penses douloureuses et amres, il repoussa le livre
et appuya ses deux yeux fatigus sur ses poings ferms.

Soudain la porte s'ouvrit et se referma brusquement; il leva la tte et
vit sa fille, qui s'appuyait contre le mur et qui le regardait avec des
yeux trangement dilats. Elle respirait avec effort, la rapidit de sa
course avait retir tout le sang de son visage; trs-ple, les mains
pendantes et agites par un tremblement fbrile, elle restait debout, le
dos  la muraille, et ses lvres entrouvertes murmuraient des paroles
que son gosier refusait d'articuler.

--Qu'est-ce qu'il y a? fit le pre d'un ton irrit. Qu'est-ce que c'est
que ces manires? Et pourquoi rentres-tu avant la fin de ta journe?

Maria remua deux ou trois fois les lvres avec effort; parvenant enfin 
s'exprimer:

--Je suis dshonore! dit-elle d'une voix trs-douce, trs-lente, et
comme endormie.

--Hein! cria le pre en bondissant sur ses pieds et en repoussant la
table avec fureur; tu dis?

Sans changer de posture, Maria hocha la tte et rpta de la mme voix
touffe:

--Je suis dshonore!

--Et tu viens me le dire? tonna le pre en levant au ciel ses deux bras
et en marchant sur sa fille comme s'il voulait l'abattre  ses pieds.

Il s'arrta court  deux pas devant elle, et avec un geste de dgot
inexprimable:

--Misre! fit-il en dtournant la tte, c'est trop indigne! Aprs la
mre, la fille!

Maria, qui n'avait pas boug, rpta doucement d'une voix lasse:

--Aprs la mre, la fille! madame Simon l'a dit.

Effray, hors de lui, devinant enfin quelque mystre, Beaudoin prit
Maria par le bras et la tira violemment.

--Diras-tu ce qu'il y a? fit-il d'une voix rauque. Sa fille le regarda
avec tonnement, comme si elle le voyait rellement pour la premire
fois depuis son entre; puis un frisson violent la secoua de la tte aux
pieds; une lueur d'intelligence passa dans ses yeux, son visage rougit
subitement, et ses veines se gonflrent au cou et aux tempes, partout o
l'on pouvait les voir.

--Je n'ai rien fait de mal, cria-t-elle avec un accent dsespr. Oh!
mon pre, je vous jure que je n'ai rien fait! La mchante, mchante,
mchante femme!

Elle porta les mains  son front, o, sous l'influence du vertige,
tournoyait un monde de figures tranges, et elle tomba tout d'une masse
aux pieds de son pre avec les symptmes d'une congestion crbrale.

Beaudoin regarda la pauvre enfant avec colre, avec ddain, avec
rancune; un moment il eut envie de donner un coup de pied  cette
crature dshonore, qui jetait une tache de plus sur son nom, dj vou
 la honte; puis tout  coup une piti profonde le saisit, il se pencha
sur sa fille et la prit par la main.

--Qu'est-ce qu'elle t'a dit, madame Simon? qu'est-ce qu'elle t'a fait?
dit-il avec une motion qu'il voulait matriser.

Ccile entra vivement sans frapper et courut  la pauvre fille qui ne
donnait plus d'autre signe de vie qu'une respiration rauque et bruyante
comme un soufflet de forge.

--Qu'est-ce qu'elle a fait, madame Simon? rpta machinalement le vieil
ouvrier.

--Elle a tu votre fille avec une calomnie, dit Ccile, et vous, vous
l'avez acheve avec vos injures!

Le vieillard se baissa et releva d'un geste nerveux Maria qui se
laissait faire. Sans reprendre haleine, enfonant d'un coup de pied la
porte de la pice voisine, il porta la jeune fille sur son lit, pauvre
petit lit blanc, troite et dure couchette, visite seulement par les
rves d'avenir heureux et purs de la petite ouvrire.

--Un mdecin! dit brivement Ccile. Beaudoin se dirigeait dj vers la
porte; un soupon l'arrta, et il se retourna vers la jeune fille.

--Vous me jurez qu'elle est innocente? Elle tait toujours avec vous?

Ccile, qui dshabillait  la hte le corps insensible de Maria, tourna
 peine la tte vers lui.

--Vous voulez mettre des fleurs d'oranger sur sa tombe? Allez donc!
est-ce qu'elle serait frappe  mort si elle tait coupable! Les filles
coupables ne meurent pas d'un reproche!

Elle ne dit plus rien, et courut prier le concierge d'aller chercher le
docteur.

La consultation du docteur finissait au moment o le message lui
parvint; il prit aussitt sa canne, boutonna son lger pardessus et
gravit les rues roides comme des chelles, sans se proccuper de son
asthme, qui lui rendait souvent la monte pnible.

Tout Montmartre a connu le docteur Rgnier; pendant douze ans, cet homme
de bien a visit toutes les maisons, tous les bouges de la butte; 
toute heure du jour et de la nuit, on l'a vu arpenter les rues, sous le
soleil ou sous la neige; il est entr partout sans rpugnance, visible,
du moins, et partout il a laiss une consolation. L o la mort devait
faire sa terrible besogne, il avertissait doucement, sans donner
d'angoisses inutiles pourtant, et c'est seulement en face de la funbre
ralit qu'on se rappelait que le docteur l'avait dit.

Quand il revenait le lendemain, certain de ne plus retrouver vivant
celui qu'il avait quitt la veille, c'est  ceux qui restaient que
s'adressaient ses conseils, et jamais cette visite, qui sauvait parfois
les parents ou les amis d'une maladie longue et pnible, jamais ces
conseils, donns en ami, n'taient ports sur la note, toujours si
modique! qu'il envoyait  la fin de l'anne.

Ceux-l seuls qu'il a obligs peuvent dire combien de fois il a oubli
une pice blanche sur le coin de la chemine, combien de remdes ont t
envoys gratis aux familles ncessiteuses. C'est lui qui savait dire 
la mre de l'enfant riche qu'un enfant pauvre souffrait du mme mal dans
la mansarde d'en face; c'est lui qui provoquait la piti des gens
rchappes de la mort en faveur de ceux qui avaient perdu le chef de
famille. Si jamais des anges sont descendus sur terre pour devenir
asthmatiques, le docteur tait un de ces anges.

Quand il entra dans la cit, bon nombre des habitants, attirs dans la
cour par la nouvelle d'une catastrophe inattendue, le salurent d'un
bonjour empress; tous ils avaient quelque raison de lui savoir gr, les
uns pour le pass, d'autres chargs d'enfants pour l'avenir, et ceux qui
n'avaient pas besoin de lui le saluaient pour sa bont envers leurs
voisins ou leurs amis. Il rpondit d'un seul geste  toutes les marques
de sympathie, et chacun se crut pay de sa politesse; puis il passa
rapidement dans le logement de Beaudoin.

Quelques questions brves, adresses  Ccile, un regard plein de
compassion pour la jeune malade, qui ne reconnaissait plus personne, des
avis svres donns au pre dont la brusquerie n'tait un secret pour
personne, et le docteur crivit une ordonnance de sa grande criture
lche et irrgulire.

--Beaucoup d'exactitude dans les soins, dit-il, c'est trs-grave.

--Mais enfin, monsieur, qu'est-ce qu'elle a? demanda le pre en frappant
de la main d'un air irrit sur le pied du lit de Maria.

Le docteur retira doucement la main qui donnait  la malade une secousse
inutile.

--Une fivre crbrale, dit-il.

--C'est srieux?

--Trs-srieux.

--Mais, docteur, on en revient? murmura Ccile devenue toute ple.

--Pas toujours. Venez avec moi chez le pharmacien. Il sortit, laissant
Maria  la garde de son pre, qui la regardait avec une colre sourde.
Le vieillard en voulait  sa fille de lui donner tout ce souci; il la
plaignait sans doute, mais qu'avait-elle  faire avec le fils de sa
patronne?

En deux mots, Ccile lui avait racont la courte et triste histoire de
ces amours innocentes, et il ne pouvait pardonner  sa fille d'avoir
aim au-dessus de sa position et se trouvait si humili de cette
faiblesse, qu'il tait prt  se fcher contre celle qui lui causait
tant de peine. Il resta l, assis sur une chaise, repassant dans son
esprit tous ses chagrins et jugeant qu'il n'avait pas besoin de celui-ci
pour combler la mesure.

--Racontez-moi toute l'histoire, dit le docteur  Ccile, aussitt
qu'ils eurent dpass la grille de la cit.

Au lieu de rpondre, la jeune fille indiqua du doigt Andr Simon, qui
depuis deux heures, rest  la mme place, ne sentait pas le vent d'est
traverser son veston.

--Monsieur, implora le jeune homme, en s'approchant du mdecin, elle
n'est pas dangereusement malade, n'est-ce pas?

Il avait tant souffert depuis que Ccile l'avait quitt! N'avait-il pas
droit  quelque commisration? Un enfant qui jouait devant la porte lui
avait dit que Maria tait bien malade, qu'elle avait perdu connaissance,
qu'on tait all chercher le mdecin... et lui, en voyant Ccile avec le
docteur, il avait devin tout de suite que si elle quittait son amie,
c'tait pour aller chercher du secours.

--Elle n'en mourra pas, dites, monsieur? insista le jeune homme qui
tremblait de froid et d'angoisse.

--J'espre que non, rpondit le mdecin; mais ce sera long et dangereux
dans tous les cas.

--Elle pourrait en mourir, alors? dit Andr d'une voix faible.

--Cela se peut, mais nous allons bien la soigner, ajouta le bon Rgnier,
incapable de laisser souffrir inutilement un tre humain.

Andr fit un geste vague et reprit le chemin de la rue Pigalle comme un
homme ivre ou bloui.

En quelques mots, Ccile mit le docteur au fait de ce triste roman.
Quand elle eut fini, le brave homme hocha deux ou trois fois la tte et
garda le silence. La jeune fille attendit quelque temps, puis voyant
qu'il se taisait, elle lui dit d'un ton timide:

--Il y a donc bien peu d'espoir?

Le docteur connaissait Ccile pour une fille nergique et courageuse.

--Voyez-vous, lui dit-il, si elle se rveille, qu'elle ait le dlire,
qu'elle crie et qu'elle se dbatte, il y a un peu d'espoir. Si elle ne
se rveille pas...

--Eh bien? fit Ccile haletante.

--Elle est perdue. Et j'ai peur qu'elle ne se rveille pas. Elle ne
souffrira pas beaucoup, se hta-t-il d'ajouter, voyant que la jeune
fille baissait la tte et gardait le silence.

--Que peut-on faire pour elle? demanda-t-elle enfin.

--Employer les rvulsifs que je vais vous faire donner...

--Oh! monsieur, employez-les vous-mme, fit Ccile en joignant les
mains; nous autres, nous ne savons pas!...

Rgnier regarda sa montre. Il avait des visites  faire, mais celles-l
pouvaient attendre; il entra chez le pharmacien, se fit donner les
substances ncessaires et remonta avec Ccile vers la cit Mnard.

Pendant deux heures, il tortura le pauvre corps frle et charmant de la
jeune ouvrire; il employa toutes les ressources que la science peut
indiquer, et, quand il quitta la place, c'est qu'il sentait la mdecine
impuissante. Le pre, toujours sombre et taciturne, Ccile, comprenant
que tout tait fini, le laissrent partir sans insister davantage.

La nuit fut longue pour tous les deux; au lever du soleil, la
respiration rauque de Maria s'teignit peu  peu, et elle cessa de
souffrir, sans avoir eu conscience de son mal.

Quand ce fut bien fini, Ccile remonta le drap jusqu'au menton et croisa
les mains de la jeune morte par-dessus.

--Qu'est-ce que vous faites? demanda le pre.

--Elle est partie, rpondit Ccile; ce monde ne lui a pas t bon, elle
est alle voir ailleurs si on n'y tait pas moins malheureux.

L'ouvrier regarda d'un air sombre le cadavre qui ressemblait tonnamment
 la mre disparue et ne dit rien. Ccile quitta la chambre aussitt.
Quand il fut seul et sr de n'tre pas vu, il s'approcha du lit et posa
sa main noueuse sur le front dj refroidi.

--Ce n'est pas ma faute, Maria, dit-il avec un sanglot; ce n'est pas ma
faute; je croyais bien faire, et je t'aimais bien, oh! oui, je t'assure
que je t'aimais bien!

Il pleura quelque temps, avec des sanglots profonds, qui secouaient tout
son tre; mais quand Ccile rentra, elle le retrouva calme et morne. Ses
yeux taient rouges pourtant, et c'est avec une indicible satisfaction,
tout amre qu'elle ft, que la jeune fille s'aperut que cet homme
sombre et dur avait pleur sa fille.




                                XIII


Dans l'air froid et gris de la matine pluvieuse, Andr Simon se tenait
assis sur la borne qui protgeait la grille de la cit Mnard. Aprs
avoir quitt Ccile, la vieille, il avait pris le chemin de la maison;
puis, en arrivant devant la porte, une indicible horreur l'avait fait
reculer.

A la pense de revoir sa mre, il avait senti le coeur lui manquer; que
lui dirait-il,  cette femme aveugle par la folie de l'orgueil
maternel? Il sentait vaguement qu'elle n'tait pas entirement
responsable de sa cruaut, et cependant c'est elle qui avait port  la
jeune ouvrire le coup dont elle allait mourir... Il rebroussa chemin du
ct de Montmartre, puis quand il se vit au boulevard extrieur, il fut
soudain pris d'une terreur insurmontable  la pense de rencontrer le
pre de Maria. Que rpondrait-il  celui-l, s'il lui demandait compte
de la vie de sa fille?

Frissonnant d'angoisse, il regarda  droite et  gauche d'un air perdu,
puis il se mit  suivre le boulevard lentement, d'un pas rgulier, la
tte basse, absorb dans des penses bizarres et incohrentes qui
parfois se heurtaient douloureusement dans son cerveau et parfois s'en
allaient toutes ensemble, lui laissant l'impression d'un grand vide qui
lui donnait le vertige.

De temps en temps, il s'asseyait sur les bancs du boulevard, inconscient
des rencontres qu'il faisait; femmes effrontes qui le heurtaient du
coude en passant, tapageurs de bals publics qui allaient par groupes
insolents, sergents de ville qui s'arrtaient, les mains derrire le
dos, pour regarder ce rveur trange, gens presss qui couraient vers un
but quelconque et qui se jetaient brusquement sur lui, proccups de
leur ide, et l'appelaient imbcile en s'enfuyant.

La nuit tait tombe, et Andr marchait toujours du mme pas mcanique.
Vers neuf heures, il eut faim, et machinalement il mit la main sur la
porte d'un petit restaurant; mais  peine la bue chaude et fade de la
salle l'et-elle frapp au visage qu'il recula avec dgot. Jamais il ne
pourrait manger l dedans! Il se remit en marche, et une heure aprs,
son estomac le sollicitant encore, il entra chez un boulanger qui allait
fermer, acheta un petit pain et le mangea tout en marchant. La soif le
poursuivit bientt; alors, voyant des hommes attabls devant un marchand
de vin, il se fit servir un verre plein, sur le comptoir, le vida, paya
et reprit sa marche.

Le mouvement semblait engourdir sa pense; sitt qu'il s'arrtait, la
douleur lui prenait le coeur entre ses griffes impitoyables: un besoin
irrflchi, irrsistible, le poussait invisiblement vers Montmartre.
Toutes les fois qu'il arrivait en face de la rue montante, pris de
terreur  la pense du pre Beaudoin, tremblant de tout son corps, il
passait outre, dans la nuit toujours plus noire et plus dserte.

Les rdeurs de nuit le regardrent plus d'une fois, pensant qu'il devait
avoir les poches garnies; mais il avait l'air si sombre et si dsespr,
qu'ils le prirent pour un des leurs en dveine et n'osrent s'approcher
d'un homme qui semblait n'avoir plus rien  perdre. La nuit s'claircit;
le cruel matin, si dur pour ceux qui n'ont pas dormi, transpera Andr
d'un froid glacial: il s'assit sur un banc, essayant de ramener sous lui
ses jambes glaces, cherchant sous son lger veston un peu de chaleur
pour ses mains rougies, engourdies par l'pre morsure de la bise
matinale, rude, mme en t, quand le soleil se cache; un frisson
mortel, qu'il avait ressenti plus d'une fois pendant la nuit, lui donna
la chair de poule, du bout de ses cheveux hrisss jusqu' ses ongles
qui lui firent mal dans ses souliers boueux...

--Tant pis! se dit-il, je vais  la cit Mnard.

Il gravit rsolument la hauteur qui, depuis une heure, se dessinait
devant lui avec ses maisons d'un blanc cr sur le ciel gris, blafard;
mais arriv devant la grille encore ferme, il n'tait pas cinq heures,
le jeune homme ressentit de nouveau toutes ses craintes.

--A quel litre me prsenter? se disait-il en fouillant dsesprment de
ses doigts crisps dans ses cheveux, qui lui semblaient autant
d'aiguilles ardentes enfonces dans sa tte.

Esprant que quelqu'un sortirait, il s'assit sur la borne, et l il
attendit une nouvelle quelconque; tout lui semblait prfrable 
l'horrible incertitude.

Le concierge, en ouvrant la grille  cinq heures, regarda de travers cet
homme ple, dfait, aux vtements frips et couverts de poussire autant
que de boue; il ne reconnut pas Andr, qu'il n'avait gure remarqu. A
la vue de ce visage souponneux, le pauvre garon sentit qu'il n'oserait
interroger celui-l; il avait peur d'tre chass... Qui sait? peut-tre
Beaudoin avait-il donn des ordres pour que la maison lui ft ferme.
Heureux encore de n'tre point rudoy, il dtourna la tte d'un air
qu'il s'effora de rendre indiffrent et regarda d'un autre ct.

Peu aprs, une ou deux femmes sortirent; il ne les connaissait pas. Pour
chapper  leurs regards curieux, il voulut se lever et faire quelques
pas; mais ses jambes roidies par la fatigue et par l'humidit pntrante
de l'aube refusrent de le porter; il sentit qu'il allait dfaillir, se
raccrocha d'une main aux barreaux et reprit sa place.

Enfin Ccile parut, les yeux rouges, les traits tirs et les mains
pendantes de lassitude, effare de ce qu'elle avait vu pendant cette
horrible nuit, plus effraye encore de la tche qu'elle pressentait.
Elle le vit sur-le-champ, et frappe au coeur par la ncessit de porter
un coup si cruel  ce qu'elle aimait le mieux au monde, elle recula d'un
pas, puis ranimant son courage, elle avana lentement vers le malheureux
qui l'attendait.

--Oh! Ccile! dit-il; ses lvres tremblaient, tout son corps, secou par
la fivre, grelottait malgr lui.

--Du courage, mon ami, dit la jeune fille en lui prenant les deux mains.

Il se trouva assis sur la borne, presque soutenu par les bras
compatissants de la jeune fille. Elle et voulu l'entourer de tout son
corps, le serrer sur sa poitrine, lui faire un bouclier de tout son
tre, pour empcher la douleur inexorable d'arriver jusqu' lui; elle ne
pouvait rien, rien, hlas!

--Elle va trs-mal? demandait-il en cherchant  lire dans les yeux de
Ccile.

Celle-ci rpondit d'un signe muet.

--Laissez-moi la voir! je vous en supplie! il faut que je la voie  tout
prix! loignez son pre, inventez quelque chose.

Il cherchait dans son esprit surmen, passant et repassant avec
impatience la main sur son front brlant; la jeune fille lui mit une
main sur l'paule et arrta de l'autre le geste fivreux d'Andr.

--C'est inutile, dit-elle d'une voix ferme.

Il la regarda, avanant le cou de plus en plus pour lire au fond des
yeux de Ccile. Elle le laissa faire, et cependant ce regard qui
fouillait jusqu'au fond de son me et qui n'y voyait pas sa tendresse,
profonde et dsespre, ce regard la blessait comme une fine lame de
stylet.

--Elle n'est pas morte? balbutia le malheureux, quand il fut certain de
la cruelle vrit.

Ccile fit un signe affirmatif.

--Il l'a tue! s'cria Andr avec un geste d'indignation.

Toujours muette, elle fit signe que non.

--Alors, alors, c'est moi! murmura le jeune homme en laissant aller
contre la grille son corps puis, incapable de rsister plus longtemps.

--Non, dit Ccile, pensant qu'il valait mieux remplacer cette angoisse
par une autre; non, ce n'est pas vous qui l'avez tue.

--C'est ma mre! dit-il d'une voix faible, en hochant douloureusement la
tte; oui, je comprends, c'est ma mre! Oh! Ccile m'a-t-elle pardonn,
la pauvre petite? dites, m'a-t-elle maudit?

--Elle n'a pas parl, elle n'a pas souffert, rpondit Ccile, incapable
de contenir ses larmes. Oh! monsieur Andr, cela me brise le coeur de
vous voir souffrir, et je donnerais volontiers ma vie, si je pouvais
mettre Maria  ma place devant vous et moi  la sienne, l-bas, sous le
drap.

Elle lui serrait la main et l'paule, sans s'en apercevoir, et le
pressait contre son coeur maternel, comme un enfant qu'on veut endormir;
certes, elle et prfr la part de la jeune morte  la sienne, s'il lui
et t donn de choisir. Andr sentit qu'il y avait l quelque chose de
plus qu'une compassion ordinaire.

--Vous tes bonne, bien bonne, dit-il avec peine; elle vous aimait, vous
avez t une mre pour elle, jusqu' la fin, n'est-ce pas?

Elle fit signe que oui.

--Je suis si malheureux! vous savez que je voulais bien faire, vous!
n'est-ce pas? Ah! Ccile, aimez-moi! aimez-moi! je suis seul au monde!

Et il cacha son visage ruisselant de larmes dans le sein de la jeune
fille qui l'coutait les yeux levs au ciel, le virage rigide, assez
ferme pour ne pas rvler son secret, mais pas assez forte pour empcher
les pleurs de couler  flots sur ses joues marbres par l'angoisse.

Ils taient seuls  cette heure matinale: la place tait dserte, les
persiennes fermes; et d'ailleurs qu'importait  Ccile qu'on la vit,
qu'on la juget mal, qu'on la crt avec un amoureux! Elle donnait toute
son me; le reste lui tait dsormais indiffrent.

--Oui, je vous aime, rpondit-elle d'une voix calme je vous aime, parce
que vous tes orphelin, mon pauvre ami, parce que vous avez perdu votre
amie, comme moi, parce que nous voil malheureux tous les deux pour la
mme raison... Oui, je vous aime et je vous le prouverai.

mu par la solennit involontaire de cette promesse, Andr releva la
tte pour voir Ccile; il rencontra le regard dbordant de bont de la
jeune fille et sentit en effet qu'elle l'aimait. Comment? Il n'y songea
point alors.

--Je veux la voir, dit-il en se levant brusquement. Cette motion venait
de lui rendre des forces.

--Son pre est l, dit Ccile.

--Il sortira; il y a des dmarches  faire... il ne restera pas l toute
la journe... j'attendrai, et quand il sera parti, vous me ferez entrer.

La jeune fille refusa longtemps, puis elle cda  la fin, craignant de
ne rien obtenir et de provoquer un clat. Il fut convenu que, vers deux
heures, elle rappellerait  Beaudoin les billets de dcs ou quelque
autre chose, et que pendant ce moment d'absence, Andr pourrait
entrer... pour une minute seulement.

Il promit d'obir, et elle l'engagea  rentrer chez lui, pour prendre un
peu de repos. Soumis et bris, il redescendit la monte en chancelant
comme un homme ivre. Elle le suivit avec une inexprimable piti, les
mains jointes et tendues vers lui, comme si elle raccompagnait de
prires et de bndictions; puis elle retourna chez elle.




                                  XIV


Andr raffermit bientt sa marche chancelante. Certains coups, quand ils
ne vous laissent pas morts sur place, donnent une vigueur incroyable au
corps bris la veille; le jeune homme, un instant accabl par la
nouvelle qu'il venait d'apprendre, trouva des forces dans la pense qui
lui tait soudainement venue: l'expiation.

Il avait  accomplir un devoir terrible: punir sa mre de faon  ce
qu'elle souffrt pour le mal qu'elle avait fait, mais la punir sans
l'outrager en restant un fils respectueux; il lui fallait aussi se punir
lui-mme pour sa faiblesse, pour son indcision passe, pour toutes ces
petites lchets qui, en meurtrissant le coeur de Maria, l'avaient
prpare  la catastrophe finale. Une seule rsolution pouvait tout
runir, tout expier; elle fut prise sans un moment de dfaillance et
mise  excution sur-le-champ.

Avec la clef qu'il possdait et qu'il prit machinalement dans sa poche,
il entra dans l'appartement de sa mre. Usant de prcautions
minutieuses, il se dchaussa pour ne pas faire de bruit et se glissa
furtivement dans sa chambre; il mit ensuite le verrou, couta pour
s'assurer que tout le monde dormait encore; puis, au lieu d'ouvrir les
persiennes, ce qui et fait quelque bruit, il alluma une bougie et se
livra  l'examen attentif de divers papiers contenus dans son bureau.

Il mit de ct, d'abord, tous les actes le concernant qu'il s'tait
procurs depuis peu pour son prochain mariage. Le dossier tait au
complet: l'acte de dcs de son pre, un certificat d'exemption du
service militaire comme fils unique de veuve, son propre acte de
naissance, etc.; tous ces papiers runis avec tant de joyeuses
esprances lui semblaient autant de lames aigus diriges contre son
coeur. Il les examina soigneusement, les plia, les mit dans la poche
d'un vtement frais qu'il prit dans un placard, et cela fait, il s'assit
devant ses tiroirs, pour classer mthodiquement ce qu'ils contenaient.

Toutes les lettres, tous les papiers qu'on garde sans savoir pourquoi et
qui font litire en si peu de temps dans les tiroirs des gens distraits
furent jets par lui dans la chemine, dont il avait relev le rideau
avec prcaution; les menues factures, les adresses de commerants, etc.,
allrent grossir le tas, puis quand il se fut assur que l'examen tait
complet et dfinitif, il mit le feu  ces menues paperasses et les
regarda flamber avec un sourire amer.

C'tait toute une part de sa vie qui s'envolait ainsi par la chemine
sous la forme de petits flocons noirs aussi lgers que le duvet;
c'taient les proccupations de cinq ou six annes... Que tout cela, si
proche la veille, tait loin aujourd'hui! Les vingt-quatre dernires
heures de son existence avaient creus un gouffre entre cet heureux
pass et son avenir prochain.

Il groupa ensuite une srie de factures acquittes qu'il remit dans un
tiroir, additionna le total de quelques petites notes encore non payes,
les attacha avec une pingle et dposa dessus une somme d'argent
suffisante pour les faire acquitter toutes, et, ayant enfin mis en ordre
ses affaires matrielles, il s'approcha de la fentre pour l'ouvrir...
Une pense lui revint  l'esprit: il prit une feuille de papier, et
d'une main courante et aise, comme il l'et fait la veille, il crivit
sa dmission  la maison de banque qui l'employait. Cela fait, il
souffla sa bougie, ouvrit la fentre et repoussa les persiennes sans
plus craindre de faire du bruit.

Pendant qu'il accomplissait tous ces soins, il avait entendu la bonne
entrer et sa mre ouvrir la porte de sa chambre.

--Mon fils est-il rentr? avait demand madame Simon.

--Je ne sais pas, madame; je ne crois pas, avait rpondu la servante.

Madame Simon tait entre chez elle pour faire une toilette sommaire;
son fils procda  la sienne et fit disparatre les traces de sa longue
course nocturne. Il se sentait trs-calme maintenant, et l'horrible
douleur qui l'avait vaincu  la grille de la cit Mnard s'tait
transforme en un endurcissement stoque. Il s'habilla tranquillement;
sa mre vint  sa porte, essaya d'entrer: il ne dit rien.

--Andr, fit-elle, tu es l?

--Oui, ma mre, rpondit-il sans se troubler.

Depuis deux heures, il se prparait  cette entrevue, et il savait ce
qu'il dirait.

--Ouvre-moi la porte, fit-elle d'une voix brve.

--Tout  l'heure, je m'habille.

Elle se retira sans insister. Il acheva sa toilette, jeta un dernier
coup d'oeil autour de lui et se rendit dans le salon.

C'tait le salon d'essayage, plein de grandes psychs qui se refltaient
les unes les autres; une table couverte de journaux et de gravures de
modes, quelques feuillages artificiels de la Compagnie florale, couverts
d'une poussire impalpable qui leur donnait un air triste; de riches
costumes, des satins chatoyants, des accessoires de toilette luxueux et
inutiles en encombraient les meubles de tous cts: rien de plus lugubre
que ce salon grenat fonc sous le jour terne d'un troisime tage, au
nord, vaste et dsert, prpar pour sduire les mondaines et o Andr
allait disposer de sa vie.

Madame Simon dblaya htivement un coin du canap pour s'asseoir; sans
savoir pourquoi, elle n'avait pas envie de se tenir debout pendant que
son fils lui parlerait. Elle ne tenta point de s'approcher de lui: elle
se souvenait de sa conduite inconvenante de la veille; d'un autre ct,
la frayeur qu'elle avait eue en ne le voyant point rentrer, l'avait
irrite au plus haut point. Elle tait bien loin de souponner la
vrit, et, avec son mpris ordinaire pour ce peuple d'ouvrires qu'elle
employait, elle avait suppos que Maria et son fils s'taient sauvs
ensemble dans quelque htel garni o ils avaient pass la nuit. C'est
donc comme un juge qu'elle s'apprtait  parler; c'tait une mre
offense qui allait reprocher  son fils d'avoir dcouch, comme on dit
vulgairement.

--Andr, dit-elle d'une voie sche, hier tu t'es conduit avec la
dernire grossiret; j'espre que tu vas me faire des excuses.

Il tressaillit. Dans l'tat d'esprit o il tait, cette attaque lui
semblait une monstrueuse lchet. Pour racheter sa faute et celle de sa
mre, il s'tait fait une sorte d'hrosme stoque,--madame Simon le
prcipitait  terre du haut de son exaltation; ce coup lui fut si dur
qu'il perdit la prudence qu'il s'tait jur d'observer.

--Hier, dit-il, avec vos injures immrites, vous avez port le coup de
la mort  la jeune fille honorable et honore dont je voulais faire ma
femme, Madame Simon haussa les paules.

--Le coup de la mort! rpta-t-elle avec ddain, elle t'a jou la
comdie des pmoisons, grand dadais! et tu t'y es laiss prendre?

Andr fit un pas en avant, mais il se matrisa et prit une chaise qu'il
garda devant lui, pour mettre une barrire entre madame Simon et son
emportement.

Il se mordit les lvres deux ou trois fois pour empcher des paroles
trop amres de sortir malgr lui, puis d'une voix mconnaissable, tant
elle tait brise, il dit lentement:

--Mademoiselle Beaudoin est morte ce matin  quatre heures.

Madame Simon se leva brusquement et regarda son fils dans les yeux.

--Andr, tu es fou! dit-elle avec effroi.

--Elle est morte ce matin, d'une congestion crbrale cause par les
outrages que vous ne lui avez pas pargns, malgr sa jeunesse et son
innocence, si claires pour tout le monde. C'est cela qui l'a tue,--le
docteur vous le dira.

Madame Simon retomba sur le canap. La vision de Maria fuyant perdue, 
travers l'atelier, les dernires paroles de Ccile au moment o elle la
suivait, la colre indicible de son fils  cette minute terrible, tout
cela passa dans son cerveau en un clair, et elle comprit qu'en effet
son fils devait avoir raison. Mais elle n'tait pas de ceux qui
subissent sans lutter les choses dsagrables, et elle se rvolta.

--Allons donc! dit-elle en haussant les paules, elle est morte par
accident, elle serait morte sans cela; et puis, est-ce bien sr qu'elle
est morte? Qui est-ce qui;'a dit? o est-ce arriv?

--Chez son pre; vous n'avez que faire de douter, ma mre, dit Andr
avec amertume. Elle est morte! et je ne crois pas qu'on vienne vous
demander d'argent pour rparer le mal; mais si mme on le faisait, vous
ne feriez qu'un acte de justice en donnant  son pre la part qui me
revient dans votre fortune.

Madame Simon regarda son fils avec un effroi croissant.

--Andr, mon malheureux enfant, tu perds la tte. Eh bien, et toi!

--Moi, je n'ai plus besoin de rien.

--Tu ne vas pas te tuer, Andr, je te le dfends! s'cria la mre
affole, comprenant enfin que son fils subissait une crise effroyable.

--Non, ma mre, je ne vais pas me tuer, soyez tranquille; c'est assez du
cadavre de Maria pour vous donner de mauvais rves.

Madame Simon frissonna.

--Tu dis des btises, fit-elle en haussant les paules avec son geste
habituel de mauvaise humeur. Qu'est-ce que c'est que toutes ces
manires-l?

--Rien du tout, ma mre, rien qui doive vous tonner. Je suis aussi
coupable que vous;  nous deux nous avons tu la pauvre fille, moi en
n'osant pas vous signifier ma volont plus tt, vous en l'accueillant
comme vous l'avez fait,--e vous fchez pas, ma mre, c'est inutile; il
faut que nous soyons punis de votre faute, et nous le serons, vous et
moi, je vous en rponds. Pour le reste, je vous pardonne: vous n'avez
pas cru faire tant de mal.

Il se dtourna, mu malgr lui par cette parole de pardon qui cotait 
son coeur, mais qu'il croyait ncessaire; madame Simon tressaillit;
toute sa mauvaise nature reprit le dessus.

--Me pardonner! voyez-vous cela! Pour une petite rien du tout dont il
avait fait sa matresse...

Andr leva le bras vers le ciel avec un geste terrible.

--Vous mentez, madame, dit-il, et vous le savez, que vous mentez! Maria
tait pure comme au jour de sa naissance, et vous le saviez quand vous
l'avez outrage! Vous le savez encore,  prsent que vous insultez sa
mmoire; Qu'elle vous pardonne, elle! moi, je ne le puis plus.

Il sortit sans vouloir rien entendre, et madame Simon, atterre un
instant par cette apostrophe inattendue, ne retrouva son jugement que
lorsqu'il tait dans la rue depuis longtemps dj. Elle ouvrit la
fentre et le vit descendre vers le centre de Paris. Il marchait d'un
pas rgulier, non comme un dsespr qui court vers la Seine, mais comme
un homme rsolu, se dirigeant vers un but dtermin. Elle referma la
fentre et s'en fut distribuer l'ouvrage dans l'atelier qui bruissait
dj comme une ruche d'abeilles.




                                   XV


A l'entre de la patronne, un grand silence se fit dans la vaste pice;
chacune s'assit  sa place, fort affaire et les yeux baisss. La
premire seule resta debout, ajustant des morceaux d'toffe sur une
longue table de bois blanc, polie et raye  la fois par le contact
rpt des ciseaux pendant dix annes conscutives. Le bonjour habituel
fut murmur plutt que profr par les vingt ou trente bouches de ces
demoiselles, visiblement plus srieuses que de coutume: la scne de la
veille avait laiss une impression dsagrable. On avait appris que M.
Andr n'tait rentr qu'au matin; Ccile ne s'tait pas montre, et tous
ces vnements produisaient un certain malaise qui pesait sur l'atelier.

Tout tourdie encore de sa rcente entrevue avec son fils, madame Simon
s'approcha de la table et examina les dispositions de sa premire;
celle-ci, grande fille rousse aux yeux noirs, maigre et effronte,
devait sa haute position  son aplomb imperturbable autant qu' son
talent rel; jamais nul ne l'avait dconcerte, parat-il, ni prise au
dpourvu, et quand la patronne tait de mauvaise humeur, Flicie savait
sauver les difficults de la situation par un sang-froid et une gaiet
que les remarques les plus acres de madame Simon ne parvenaient pas 
entamer. Celle-ci tait contente au fond de pouvoir gronder  son aise,
sans crainte de provoquer un orage: c'tait pour ses moments d'aigreur
une consolation toute trouve. Mais Flicie ne paraissait pas ce matin
se trouver dans une disposition aussi accommodante que de coutume; elle
laissa approcher madame Simon et reut quelques ordres sans rpondre
avec cette vivacit goguenarde qui mettait tout l'atelier en liesse et
dont la patronne ne pouvait se fcher.

--A quoi donc pensez-vous, quand je vous parle? dit tout  coup la mre
d'Andr,  qui sa conscience trouble donnait des inquitudes
jusqu'alors inconnues. Elle venait de s'aviser que ses ouvrires avaient
peut-tre entendu l'apostrophe de son fils.

--A vous couter pour m'instruire, madame! rpondit la grande fille.

Cette rponse, faite sur un ton de soumission apparente, irrita madame
Simon, comme une insolence; prenant l'ouvrage avec vivacit, elle
parpilla les pingles autour d'elle et dfit jusqu'au bout ce que
venait de terminer sa premire demoiselle.

--Vous devriez bien aussi regarder quand je vous montre, dit-elle d'un
ton pre; o avez-vous appris  froncer le droit fil sur le biais? On
dirait que vous le faites exprs pour gcher l'ouvrage!

La grande Flicie, qui se trouvait alors en arrire de madame Simon, lui
tira la langue derrire le dos, ce qui drida un peu les ouvrires, et
rpondit poliment, bien qu'avec une ombre de scheresse dans la voix:

--Ce n'est pas exprs, madame, je vous assure.

--Vous moquez-vous de moi? fit madame Simon exaspre sans savoir
pourquoi; et se retournant brusquement, elle allait entamer une harangue
furieuse, lorsqu'elle s'arrta court, les yeux fixs sur la porte.
Ccile venait d'entrer.

Tout l'atelier fit un mouvement, le mme: les ciseaux tombrent  terre
de tous les genoux drangs, quelques petits bancs craqurent, et les
yeux de toutes ces femmes se tournrent vers la jeune fille avec la mme
question muette.

--Qu'est-ce que vous venez faire ici? dit madame Simon, tellement
irrite qu'elle oublia toute prudence. Vous venez vous faire chasser
comme l'autre?

--Je viens annoncer  ses compagnes d'atelier que l'_autre_, comme vous
dites, Maria Beaudoin, comme elle s'appelait, est morte ce matin de la
frayeur et du chagrin que vous lui avez causs hier.

Ccile, toute ple, toute droite, les yeux pleins d'une colre
indicible, regardait madame Simon, qui fut un instant sans pouvoir
parler; elle touffait littralement de rage. Cet instant de silence fut
sa dfaite. L'atelier entier se leva avec un cri d'horreur et de
compassion.

--Silence! cria madame Simon, retrouvant la parole par une nouvelle
motion. Qui est-ce qui ose faire du bruit en ma prsence?

--Vous n'allez pas toujours nous empcher de la plaindre! s'cria
Flicie, qui, dj mcontente prcdemment, saisit cette occasion de
faire un peu tte  la patronne.

--La plaindre! une misrable, une rien du tout! fit madame Simon avec un
mpris sanglant.

--C'tait une honnte fille, dit Ccile en faisant un pas en avant. Nous
avons eu assez de railleries, elle et moi,  cause de notre bgueulerie,
comme on disait, pour avoir le droit de nous en vanter tout haut.
Allons, dites-le, vous, que c'tait une honnte fille! ajouta-t-elle en
se tournant vers les ouvrires.

--Oui, bien sr! rpondit l'atelier tout d'une voix.

--Et vous viendrez  son enterrement, demain  neuf heures,  la cit
Mnard. Son pre m'a charge de vous inviter en attendant les lettres.

Un murmure d'assentiment parcourait dj la salle; madame Simon frappa
violemment la table du plat de la main, et le silence se rtablit. On
attendait d'elle une bonne parole; elle leva la voix d'un ton mordant:

--J'ai autre chose  faire, mademoiselle, dit-elle  Ccile, avec un
regard ironique, que d'envoyer promener mes ouvrires  des enterrements
de filles.--Je dfends  ces demoiselles d'y aller.

--Par exemple! s'cria Flicie, voil qui serait un peu fort! Et si nous
y allions tout de mme?

--Celle qui ira ne rentrera pas chez moi! fit madame Simon, blanche de
fureur.

--Eh bien, mesdames, autant nous en aller tout de suite, n'est-ce pas?
rpliqua la grande Flicie en sautant sur son chapeau pendu  une
patre. Tout l'atelier l'imita. Individuellement, pas une de ces femmes
n'et eu le courage de renoncer  son gagne-pain; mais en masse, elles
taient braves comme des lions et ne pensaient plus au lendemain.

--Je vous chasse toutes, dit madame Simon, les dents serres.

--Prenez garde, madame, fit Ccile en la regardant en face; ce mot-l,
vous l'avez dit hier, et il ne vous a pas port bonheur.

Madame Simon quitta l'atelier, qui se dsemplissait rapidement, et
rentra dans le salon d'essayage. La vue de la rosace du tapis qu'elle
regardait pendant que son fils lui parlait porta le comble  son
exaspration; elle parcourut le salon en froissant et en dchirant ce
qu'elle rencontrait sur son passage, dans tous les excs d'une fureur
impuissante. Au moment o elle tombait  la fin sur une chaise, puise
et pantelante, la bonne vint lui dire qu'une dame venait pour essayer un
costume.

--Non, non, cria la malheureuse femme; non, je ne peux pas. Je perds la
tte.

--Que faut-il dire, madame? insista la servante.

--Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je suis morte, si a
vous fait plaisir; mais laissez-moi tranquille!

La bonne se retira, pensant que sa matresse tait devenue folle, et en
effet il ne s'en fallait pas de beaucoup.




                                  XVI


Ccile, revenue de l'atelier aprs avoir pris avec les ouvrires toutes
les dispositions pour le lendemain, engagea le pre Beaudoin  accepter
un peu de nourriture; il s'y refusa sans emphase, avec un simple signe
ngatif, et personne n'osa insister.

L'vnement avait fait grand bruit dans la cit Mnard: chacun avait dit
son mot; on avait communment blm Beaudoin, les uns pour trop de
tolrance, les autres pour trop de svrit, ainsi qu'il arrive toujours
en pareil cas; le joyeux Lonard, un peu assombri par cette funbre
aventure, avait rsum la situation d'un mot:

--Il ne faudrait pas avoir ses enfants avec soi quand on ne les aime pas
assez pour s'en occuper tout le temps; comme a on n'aurait pas de
dsagrments!

Il n'avait pas trouv de contradicteurs, et le brave garon, meilleur
que ses apparences, confus d'avoir mang toute sa paye de la semaine
prcdente, oblig de vivre  crdit jusqu'au samedi, ne sachant o
trouver de l'argent pour faire son offrande  la jeune morte, au lieu de
djeuner, s'en alla au fond de l'atelier de lithographie, dans la caisse
aux rognures, trier les plus belles et les plus satines, et se livrer
ensuite  un travail mystrieux qu'il reprit le soir aprs sa journe et
prolongea une partie de la nuit. Le lendemain on le vit arriver avec une
magnifique couronne blanche qu'il avait confectionne avec les rognures.

Tous les locataires de la cit avaient offert leurs services. On ne se
doute pas de la quantit de piti latente qui se trouve dans le peuple
ouvrier de Paris: il n'a pas comme les riches la ressource de faire
refuser sa porte aux malheureux qui passent; toutes les infortunes
tombent sous ses yeux, et il ne se blase pas de ce spectacle pnible;
loin de l, il y prend une compassion efficace pour ceux qui souffrent.

La misre rend industrieux: c'est aussi vrai au moral que dans l'ordre
matriel des choses: celui qui n'a pas d'argent offre sa bonne volont,
et parfois l'effort de ces bonnes volonts runies arrive  des
rsultats que ne donnerait pas la fortune.

C'est ainsi que Maria se trouva couverte de fleurs sans qu'on et rien
dpens pour elle. Les fleurs de mai, presque toutes blanches et bleues,
qui fleurissaient dans les jardins de la cit, arrivrent par poignes
et par corbeilles; Nomi apporta son pot de marguerites, et madame
Gardin dpouilla son lilas blanc, qui avait fleuri en retard, comme
exprs! disait-elle avec un gros soupir. La seule personne qui dpensa
quelque argent pour fleurir la jeune morte fut Louise, madame Leclerc,
qui n'avait pas encore eu le temps de s'occuper de son jardin.

Parmi toutes les larmes, toutes les penses douloureuses qu'avait
provoques  la cit ce dnoment fatal d'un joli roman devin par
toutes et tous, celles de Louise taient peut-tre les plus cuisantes.
Par un triste retour sur elle-mme, aime, heureuse, elle enviait
presque celle qui mourait dans sa robe d'innocence: cet hommage spontan
rendu  la puret d'une jeune fille lui paraissait la chose la plus
enviable, parce qu'elle n'y avait plus droit. Elle se mettait en pense
 la place de la jeune morte, et se disait que son cercueil ne porterait
qu'un drap blanc menteur, que sa honte deviendrait ainsi publique; en
apprenant qu'elle n'tait pas marie, que ne dirait-on pas sur son
compte?

La pauvre fille essayait vainement de chasser ces ides pnibles, elles
lui revenaient avec une persistance maladive; pour les carter, elle
voulut faire un sacrifice, et, prenant sa petite bourse, elle alla
chercher des roses blanches, les seules roses que Maria dt emporter au
cimetire; car les roses blanches sont des fleurs chres, et les
habitants de la cit Mnard n'taient pas riches.

L'heure du djeuner avait un peu calm la premire effervescence;
Beaudoin, aprs avoir fait les premires dmarches, avait encore 
accomplir toute une srie de ces courses pnibles dont le riche
s'affranchit  prix d'or et que le pauvre fait lui-mme, buvant ainsi le
calice jusqu' la lie; mais une difficult se prsenta: l'argent.

O prendre de l'argent pour ce qui restait  faire? Ccile avait puis
sa bourse et celle de sa tante,--Beaudoin avait port au mont-de-pit
sa montre et l'unique couvert qui composait son argenterie, mais tout
cela ne fournissait pas de quoi payer le service  l'glise, qui ne
donne pas ses prires pour rien,--ni la concession temporaire de
cinquante francs.

--Tant pis, dit le vieil ouvrier avec un geste lugubre, on se passera
d'glise, et elle ira  la fosse commune.

Ccile frissonna.

--Non, oh! non! dit-elle, pas la fosse commune,--et il faut l'glise,
car on dirait qu'elle n'tait pas une honnte fille.

--Que voulez-vous que j'y fasse? murmura Beaudoin en haussant ls
paules.

Ccile, sans rien dire, gravit l'escalier et alla frapper chez madame
Leclerc. L'attitude de la jeune femme, en apportant les roses blanches,
l'avait particulirement frappe, et elle s'tait dit que l peut-tre
elle trouverait  emprunter quelque argent.

--Je ne vous connais pas, madame, dit-elle, mais je ne sais o aller, et
ici tout le monde me connat...

Ds les premiers mots, Louise l'interrompit:

--Oui, dit-elle avec un soupir,--oh! oui, je vous prterai ce qui vous
manque; l'argent n'est pas  moi, ajouta-t-elle en rougissant, mais j'ai
des bijoux, et si nous en avions besoin, je pourrais les engager pour
remplacer...

Ccile la regarda avec une compassion profonde: leurs yeux se
rencontrrent, et Louise fondit en larmes; elles s'taient dit plus de
choses dans ce regard qu'en cent longues conversations.

--Courage, dit Ccile, en pressant la main de la jeune femme, les beaux
jours viendront.

C'tait Ccile qui lui donnait du courage, elle qui, brise de fatigue
et de chagrin, accomplissait encore le pnible devoir de trouver de quoi
payer un asile  son amie; cette ide parut si trange  madame Leclerc
qu'elle resta tonne, pensive.

--Je vous dirai tout, fit-elle en remettant  la jeune fille un billet
de cent francs, et vous m'aiderez, vous me consolerez comme vous
consolez tout le monde.

--Merci, dit simplement la jeune ouvrire en lui serrant la main.

C'tait encore plus une promesse qu'un remercment; elles se sparrent,
Louise avec une sorte d'esprance, et Ccile avec la vague consolation
qu'apporte l'espoir de pouvoir faire du bien.

Beaudoin prit l'argent sans demander d'explication: il se doutait bien
que sa jeune amie avait trouv dans la cit l'aide qui lui tait
ncessaire, et il sortit pour terminer sa pnible tche.

Deux heures venaient de sonner: Ccile, qui s'tait assise un moment
auprs du lit mortuaire charg de fleurs et de couronnes, se souvint
avec un tressaillement qu'Andr devait attendre son signal. Elle se leva
aussitt, raffermit ses pas que la fatigue rendait indcis et
tremblants, et sortit de la cour.

Il tait l; Beaudoin avait pass prs de lui sans le voir,--d'ailleurs
il ne le connaissait pas.--Mais le malheureux jeune homme l'avait devin
 son attitude,  son visage sombre et presque mchant. La vue du pre
de Maria avait ajout une angoisse de plus  celles dont il tait
abreuv; il se demandait maintenant de quoi vivrait cet homme,
soudainement vieilli par la douleur et la colre, quand il ne pourrait
plus se suffire  lui-mme. Les paroles qu'il avait dites le matin  sa
mre lui revenant en mmoire, il dit que non-seulement cet homme-l ne
demanderait pas d'argent, mais encore qu'on ne pourrait pas lui en faire
accepter. La pense de cette dette qu'il ne pourrait jamais payer tomba
sur son coeur comme un nouveau coup de marteau.

Ccile lui fit un signe sans s'approcher: elle se sentait faible devant
la douleur d'Andr; elle n'et jamais consenti  s'loigner de lui, mais
elle et prfr toutes les tortures  celle de le voir se dsesprer en
face de Maria. Elle avait promis cependant et elle tint sa promesse;
prcdant le jeune homme, elle l'introduisit dans la chambre de la jeune
fille, cette chambre o il n'avait jamais pntr, mme en rve.
Contrairement  ce que craignait Ccile, Andr se montra trs-calme. Son
agitation du matin avait fait place  une sombre rsolution: il s'tait
rsign, sinon  son malheur, au moins  le subir avec dignit; il se
sentait matre de lui-mme et ne voulait pas se laisser aller  de
nouvelles faiblesses. Cette attitude ne laissa pas que d'inquiter la
jeune fille; elle craignit un moment que ce coup n'et branl la raison
d'Andr et que ce stocisme ne ft de l'indiffrence; mais, au moment o
elle se penchait en avant pour lire dans les yeux du jeune homme ce qui
se passait en lui, il se tourna vers elle avec un sourire amer et lui
dit  voix basse:

--Tout ce que j'ai le plus aim! et il ne me reste plus rien!

Une expression si pnible, si irrmdiablement dsole passa sur le
visage de la jeune fille, qu'une vague intuition de la vrit traversa
pour la seconde fois l'esprit d'Andr.

--Plus rien,--que vous, vous qui l'avez tant aime et que je ne saurais
oublier...

Il prit la main de son amie, la serra et la garda machinalement dans la
sienne, pendant que debout, il regardait la morte avec des yeux calmes
et profonds, qui voyaient bien au-del du lit mortuaire.

Un pas retentit dans la pice voisine; avec un mouvement d'effroi
violent, Ccile retira sa main et se retourna: Beaudoin les regardait
avec des yeux flamboyants.

--Qu'est-ce que vous venez chercher? dit-il  Andr sans quitter le
seuil. Vous n'avez pas fait encore assez de mal, n'est-ce pas? C'est
vous qui l'avez mise l, avec vos belles paroles dores? Hors d'ici,
beau fils de famille; hors d'ici!--C'est moi qui vous chasse
aujourd'hui,--et si j'avais un fusil...

Andr, sans s'carter du lit, s'effaa un peu pour voir Beaudoin en
face:

--Ne soyez pas svre avec moi, monsieur, dit-il, vous ne serez jamais
plus svre que moi-mme.

--Des phrases! Allons, dehors, et dpchons-nous! fit le vieil ouvrier
en levant le poing.

Ccile passa entre les deux hommes pour les sparer, mais Andr la
rassura du geste.

--Faites ce que vous voudrez, monsieur, dit-il, vous tes le matre;
mais pour expier la faute que j'ai commise envers elle et envers vous,
je viens de me condamnera une vie si dure, que celle des plus pauvres
ouvriers est douce en comparaison. Je mangerai la nourriture la plus
grossire, je dormirai sur le lit le plus dur, je ferai les travaux les
plus pnibles, et, pour me reposer, je n'aurai plus ni maison ni
famille--, j'irai d'endroit en endroit sans me fixer nulle part, et je
n'aurai aucune des joies dont les plus misrables ne sont pas privs...
Croyez-vous que je serai alors assez puni?

--Le couvent! fit le vieil ouvrier en ricanant.

--Non, monsieur,--l'arme. Je viens de m'engager comme soldat.
Croyez-vous qu'elle me pardonne?

Ccile avait recul, aussi ple, les lvres aussi livides que la morte.
Beaudoin haussa les paules, fit un geste qui signifiait: Soit! souleva
sa casquette et s'en alla. Sa colre et sa rancune se trouvaient
impuissantes contre le chtiment que s'infligeait le coupable.

Quand il fut parti, Ccile joignit les mains et parvint  prononcer ces
mots:

--Monsieur Andr!

--Oui, dit-il, en rpondant  son regard; oui, c'est vrai. Je viens de
m'engager. Ah! Ccile, c'tait la seule chose possible! Comment
aurais-je pu retourner  ma vie ordinaire, rentrer chez nous, revoir
ma... celle qui a fait tout le mal...? C'tait impossible! Oui, Ccile,
je m'en vais; o et quand, je n'en sais rien, mais je m'en vais.

Il se tut et recommena  regarder la jeune morte.

--Croyez-vous, dit-il aprs un silence, que je n'ose pas l'embrasser?
Elle ne me le permettait pas, vous savez?

Ccile, qui ne pouvait plus pleurer, prit une des mains de Maria qu'elle
avait elle-mme croises sur sa poitrine et la souleva un peu; Andr, 
genoux, y posa ses lvres et frissonna au froid contact de la mort. La
jeune fille remit pieusement la main glace  sa place, la recouvrit de
fleurs et resta debout, au pied du lit, savourant encore, avec la joie
sauvage des dsesprs, la dernire amertume qu'Andr venait de lui
apporter.

Quelques instants aprs, il s'essuya le front et regarda autour de lui.

--Je m'en vais, dit-il: ici je deviendrais mchant; et je ne veux pas
l'tre. Voici tout ce que je possde en ce moment, Ccile; faites pour
le mieux.

Il lui remit un petit portefeuille, et comme elle hsitait:

--C'est bien  elle, ajouta-t-il, vous pouvez le prendre; si vous n'en
voulez pas, donnez-le aux pauvres, je n'en veux pas.

Le lendemain,  la leve du corps, Beaudoin vit Andr se mettre derrire
lui  la suite du cercueil. Aprs un premier mouvement, il ne fit pas
d'objection, et les deux hommes, avec un cortge nombreux, menrent le
deuil jusqu'au cimetire; aprs quoi ils se sparrent avec un salut,
sans avoir chang un seul mot.




                                 XVII


La petite population de la cit Mnard se remit peu  peu de l'motion
cause par la mort tragique de Maria, Beaudoin; cependant une sorte de
rserve plus svre semblait prsider de la part des jeunes filles 
leurs plaisanteries avec les jeunes gens: on et dit que le malheur de
la pauvre petite ouvrire leur avait servi de leon. Mais cet
enseignement salutaire n'eut pas une longue influence, et, un mois
aprs, Lonard dirigeait la formation des quadrilles au Moulin de la
Galette, absolument comme s'il n'avait jamais vers de larmes pour un
malheur qui n'tait pas le sien.

L'amour de la jeune fille avait confirm Lonard dans sa thorie: 
savoir, qu'il ne faut faire la cour qu'aux femmes maries; aussi, depuis
une dizaine de jours, avait-il jet son dvolu sur une jolie petite
brune, rieuse et coquette, qui venait d'entrer  la lithographie en
qualit de plieuse et qui faisait des journes extraordinaires, grce 
l'agilit de ses petits doigts courts et potels.

Les plieuses travaillaient dans une pice contigu aux presses, et les
hommes ne pouvaient gure les voir; mais, par un hasard singulier,
madame Landos occupait la table qui se trouvait le plus prs de la porte
de communication, large baie sans fermeture et de l, ses yeux aviss
pntraient jusqu'au fond de l'atelier.

C'tait encore une lithographie  la vieille mode, o la vapeur n'avait
jamais pntr mme en rve; contre le mur du fond jadis blanc,
aujourd'hui noirci jusqu' la hauteur de la tte, se dressaient les
grandes roues des presses, dont les poignes longues de plus d'un mtre
ressemblaient aux pattes de quelque monstrueuse araigne.

Se sentant observ par le regard flin de madame Landos, qui examinait
tout, les yeux baisss, sans paratre s'occuper d'autre chose que des
feuilles de papier qui volaient sous ses doigts avec un froissement
ail,--Lonard s'attachait d'un bond au bras le plus loign,
l'entranait par son poids et redescendait avec lui, s'aidant des pieds
et des mains, pendant que le chariot venait frapper avec un coup sourd
la solive de chne qui gmissait sous le choc. Ce travail qui mettait en
vidence la vigueur mle et l'lgance native du bel ouvrier lui
plaisait malgr sa rudesse,--mais  condition qu'il y et l une belle
pour l'admirer.

Madame Landos faisait la coquette cependant; elle arborait les rubans
les plus tapageurs, les frisons les plus bouriffs; mais si avant de
s'asseoir elle accordait un gracieux signe de tte au jeune lithographe,
une fois au travail elle feignait de ne plus le voir, et pourtant c'est
alors qu'elle le voyait le mieux. Un moment elle sembla reporter toute
son attention sur l'crivain, malingre jeune homme aux yeux bleus, aux
cheveux blonds, fins et rares, qui s'en allait visiblement vers le repos
ternel, aprs avoir pass toute sa vie pli en deux sur une ardoise,
quand il tait tout petit, sur une pierre lithographique, ds qu'il
avait eu quinze ans.

Ce souffreteux discret, qui ne parlait gure et ne levait jamais les
yeux, avait piqu au vif la belle coquetterie de madame Landos; mais on
ne se plat vraiment  son oeuvre que si elle russit, et comme celle-ci
ne russissait pas, la jolie plieuse se retourna vers Lonard, qui
promettait un plus brillant succs.

La premire fois qu' la sortie de l'atelier il se hasarda  lui parler
de sa flamme  mots couverts, elle lui rpliqua en prononant quatre
fois dans la mme phrase le nom de son petit mari.

Lonard un peu vex fut pris d'un vif dsir de voir le petit mari, et
son envie fut satisfaite le dimanche suivant, pendant qu'il retournait
la terre de son jardinet avec une ardeur suffisante pour draciner
n'importe quel arbre, si gros qu'il ft.

Le petit mari, qui attachait des haricots d'Espagne aux lattes
vermoulues d'une tonnelle dont l'quilibre rappelait celui de la tour de
Pise, tait un grand gaillard taill en cuirassier, portant courtes ses
moustaches noires de sanglier; les cheveux coups ras, le menton bleu,
frais ras, avec une serpette suspendue au poignet par une ficelle, il
taillait  et l et, avec des brins de fil retenus dans les coins de sa
bouche, il attachait ses haricots d'un air brutal.

--Oh! oh! pensa Lonard, voici un petit mari qui ne me parat pas avoir
l'air commode.

Madame Landos papillonnait autour de son poux avec un air charm et des
oeillades assassines, celles-ci  l'adresse de Lonard; cependant elle
n'alla point jusqu' lui parler en prsence de son matre lgitime; ce
jour-l, Lonard, mcontent du rle qu'il jouait, s'en alla vers trois
heures au Moulin de la Galette o l'on dansait dj, malgr la chaleur
crasante, et se fit une popularit en enlevant  bras tendu une
fillette qui dansait en face de lui, sans penser  mal; ce haut fait de
vigueur faillit lui attirer une querelle avec le danseur de la
demoiselle; mais comme cet excs de gymnastique avait rendu sa bonne
humeur au jeune ouvrier, le tout se termina par un change de litres et
de bons procds  la buvette du bal Debray.

Deux ou trois jours aprs, Lonard, les bras croiss, fumait sa pipe,
assis sur le rebord extrieur d'une fentre de l'atelier; il fuyait le
jardin, depuis qu'il tait sr,  toutes les heures de repos, d'y
rencontrer le petit mari de madame Landos. La vue de ce colosse, occup
sans cesse  plier des tiges de volubilis et  sarcler dlicatement sa
planche de salade, haute environ d'un pouce, donnait si nergiquement
sur les nerfs au lithographe qu'il prfrait se priver du jardin, une
fois la journe finie.

Il ne devait pas avoir l'air fort affable, car Nathalie qui rentrait
lentement, son invitable panier de femme de mnage au bras, s'arrta
devant lui d'un air goguenard:

--Dans les nuages, mon beau tnbreux, lui dit-elle en clignant un oeil.

Il haussa les paules, retira sa pipe de sa bouche, la secoua contre le
rebord de pierre, et prit, pour la rebourrer, du tabac dans un cornet de
papier.

--Est-ce qu'un joli garon comme a devrait tre tout seul  cette
heure-ci? continua le Mphistophls en jupons; il n'y a donc plus de
mignonnes pour aller faire un tour aux balanoires de derrire la butte?

--Laissez-moi tranquille, la mre, voulez-vous? fit Lonard en allumant
sa pipe.

--On y va, mon petit, on y va, rpliqua tranquillement la femme de
mnage en faisant mine de le quitter; pourtant j'aurais cru que vous
plaisiez  la petite brune, la femme du grand Landos... mais, si vous
n'avez rien  lui dire, je m'en retourne, bonsoir; mes lapins doivent
attendre leur souper depuis longtemps.

Lonard avait fait un mouvement accompagn d'un soupir, la ruse
ralentit le pas, tout en gagnant l'entre de l'escalier.

--Vous n'avez pas de commissions, fit-elle en se retournant  demi,
avant de pntrer sous la vote sombre. Il se leva brusquement et la
suivit; pendant une minute ou deux ils causrent  voix basse et se
sparrent ensuite, Lonard content, mais un peu honteux, comme un homme
qui prouve un vague remords de conscience, et la fine mouche enchante
d'elle-mme aussi bien que des autres.

Elle pntra dans son rez-de-chausse, qui exhalait une odeur singulire
o se mlaient celles des crotes trempes pour les lapins, de l'herbe
frache coupe, du marc de caf rest dans un petit pot, mais non
couvert, parce que cela fait surir, et de mille autres ingrdients
bizarres. Elle tira de son panier un reste de gigot, de nombreuses
feuilles de salade, un fond de madre dans une bouteille, un peu de
tabac  priser dans du papier, et, aprs avoir distribu ces produits de
la gratte dans leurs coins respectifs, elle se prpara  souper
confortablement.

La clef tait reste sur la porte, ainsi qu'elle l'avait dit  madame
Leclerc, et la porte elle-mme n'tait pas ferme; au bout d'une
demi-heure, entendant un pas lourd retentir sur les dalles du passage,
elle se leva doucement et s'approcha de l'escalier.

--C'est vous, monsieur Landos, dit-elle de sa voix la plus aimable.

--Oui, c'est moi, eh bien, quoi? grommela l'ours en manquant la premire
marche dans l'obscurit, ce qui le fit tomber sur les mains avec un
juron accentu.

--Ah! mon Dieu! vous vous tes fait mal! s'cria la femme de mnage avec
un accent de commisration trs-naturel; c'est ma faute, je n'avais pas
ferm ma porte, et un peu de lumire mal  propos, a fait paratre le
reste bien plus noir. Entrez donc, monsieur Landos, que je voie si vous
ne vous tes pas fait de mal.

--Je n'ai rien du tout, a n'en vaut pas la peine, grogna le petit
mari de la jolie brune.

--Venez toujours par ici pour voir  la chandelle, sans a je croirai
que vous m'en voulez de ma btise.

Timide contre les prvenances, comme tous les gens sans ducation,
Landos se laissa entraner bien  contre-coeur dans le domicile de
Nathalie, et force lui fut de permettre  son htesse de regarder ses
mains, dedans et dehors, son visage, de lui tter les genoux, pour
s'assurer qu'il n'avait rien d'abm, et enfin de lui verser un grand
petit verre de vin de vulnraire suisse, bon pour les chutes, blessures,
brlures, rages de dents et accidents semblables.

--Merci, dit le prtendu bless en repoussant de la main le verre que
Nathalie venait de placer devant lui, je ne bois jamais de mdecine; de
ma vie je n'ai t malade, et je crois que je mourrai d'un accident
plutt que de maladie. Je n aime pas les drogues.

--Gotez-en, fit la commre en clignant de l'oeil, comme elle l'avait
fait  Lonard.

Il secoua la tte d'un air ddaigneux.

--Gotez-en, vous dit-on, insista Nathalie; j'en prends bien, moi qui
n'ai pas de mal; vous pouvez bien trinquer avec moi; si a ne vous plat
pas, vous le laisserez.

Non sans rpugnance, Landos choqua son verre contre celui que lui
tendait sa charitable htesse, puis flaira le liquide et y trempa le
bout de sa langue avec une extrme prcaution; Nathalie, qui l'observait
en riant, vit la physionomie de l'ouvrier se rassrner, et une seconde
preuve, plus longue et plus concluante, parut lui inspirer une
confiance dsormais sans bornes dans le vulnraire de la femme de
mnage.

--Eh! dites donc, voisine, fit Landos en lui donnant un coup de poing
sur le genou, voil une jolie farce! votre vulnraire, c'est de la
chartreuse!

--Et de la meilleure encore, mon garon! rpliqua triomphalement la
commre; est-ce que vous croyez peut-tre que ce n'est pas bon pour les
blessures?

--A preuve que a vaut mieux que de la tisane! conclut Landos en se
renversant sur sa chaise avec un rire panoui. Vous m'avez joliment
attrap tout de mme, la bourgeoise! moi qui avais peur que a ne sentit
le camphre, comme le raspail... a sent la pharmacie, le raspail; j'aime
mieux votre vulnraire.

--Eh bien, il faut y retourner alors, dit Nathalie en avanant le goulot
de la bouteille sur le verre que son hte dfendait de la main, par
respect des biensances; il fut vaincu pourtant, comme on devait s'y
attendre, et une seconde dose de chartreuse le mit dans un tat de
gaiet tout  fait agrable.

--Eh bien! et ma femme qui me suivait, o donc est-elle passe? dit
Landos en se levant tout  coup.

--Eh! voisin, vous partez comme un salptre, fit Nathalie; vous m'avez
fait peur; soyez donc tranquille; elle est monte prparer votre souper,
pensant que vous avez rencontr un camarade.

--Et de vrai, il ne s'en faut gure, rpondit l'ouvrier avec sa plus
belle politesse; vous tes une dame bien aimable, et je m'arrangerais de
votre vulnraire tous les jours.

--Il faudra entrer quand le coeur vous en dira, voisin; il y a toujours
une goutte de n'importe quoi dans un placard.

--Oh! l madame Nathalie, fit Landos en se dfendant, ce ne serait pas
pour la goutte, ce serait pour vous remercier de votre politesse... Ce
que j'en ai dit, c'est pour plaisanter.

--Je vous comprends bien, monsieur Landos, dit Nathalie, qui leva la
voix en se rapprochant de la porte. Une forme fminine se glissa dans
l'escalier et gravit le premier tage.--Attendez donc que je vous
claire, ajouta l'htesse en prenant sa bougie qu'elle leva  la
hauteur de sa tte.

On vit alors madame Landos, toute rouge, tout essouffle, se pencher sur
la rampe du premier.

--Landos, est-ce toi? dit-elle, o donc te caches-tu? Voil une heure
que je suis sur le palier  t'attendre; tu as la clef dans ta poche.

--C'est, ma foi, vrai! fit l'ouvrier avec un gros rire, et mme la
preuve en est que la voil.

Il monta d'un pas lourd; on entendit la voix de sa femme qui lui faisait
un semblant de querelle, puis leur porte se referma, et le silence se
fit dans l cage de l'escalier, troubl seulement par une faible plainte
du petit nourrisson de madame Gardin, qui, ce soir-l, avait de la peine
 s'endormir.

--Eh! allez donc! fit Nathalie en refermant sa porte avec un sourire
narquois et un intraduisible mouvement d'paules, a n'est pas plus
difficile que a. Sont-ils btes tous!




                                 XVIII


Landos aimait la chartreuse, il aimait en gnral tout ce que le gnie
humain a invent jusqu'ici en boissons alcooliques; presque tous les
soirs, il prit l'habitude d'entrer chez la mre Nathalie aprs son petit
travail de jardinage; bien accueilli, toujours ft, rgal de bonnes
liqueurs et de fines histoires, il y trouva tant de plaisir que bientt
il abrgea son sjour au jardin pour rester plus longtemps chez sa
nouvelle amie avant l'heure du repas. Un soir il y resta  souper, sans
mme songer  prvenir sa femme. Celle-ci ne manqua pas de lui faire une
scne de jalousie cruelle, lorsqu'il rentra une heure plus tard, et le
rsultat de cette scne fut de mettre le petit mari dans une violente
colre.

--Je ne veux pas qu'on me mne, vocifra-t-il en frappant du plat de sa
large main sur la table o il fit danser toute la vaisselle.

--Mais dis-moi si c'est raisonnable de te faire attendre, rpondit
madame Landos qui fondit en larmes.

--Je ne veux pas qu'on m'attende! hurla l'poux inexact.

--Ah! fit madame Landos en schant soudainement ses larmes, ah! tu ne
veux pas qu'on t'attende? C'est bon, on ne t'attendra plus.

--C'est trs-bien, fit Landos soudainement apais, car au fond il tait
doux comme un mouton et se laissait mener comme un enfant. Qu'est-ce que
je demande, moi? qu'on me laisse tranquille, voil tout! Embrasse-moi,
la bourgeoise!

-Pour cela non, dit la femme avec dpit, tu peux bien te faire embrasser
si tu veux par ta vieille d'en bas.

--Eh! eh! elle n'est pas encore si dchire, fit Landos avec une
certaine complaisance. Mais tout a, c'est pour rire, tu sais bien,
Rose!

--Si c'est pour rire, tant mieux! rpliqua Rose d'un ton sec, et elle se
mit  desservir promptement le repas auquel elle avait  peine touch.

Pendant quelques jours, Landos se montra plus assidu prs de sa femme.
Son mtier de peintre en btiments le renvoyait au logis  des heures
irrgulires, parfois aprs le coucher du soleil, quand l'ouvrage
pressait, parfois aprs une demi-journe seulement; les chmages taient
longs et frquents; il est vrai qu'en temps d'ouvrage il gagnait sans se
gner de dix  douze francs par jour; cette vie mal quilibre, o force
tait de mettre de ct pour les mortes saisons, lui avait paru facile
jusqu'alors, grce  l'conomie et plus encore  l'nergie de sa femme.
Il s'tait mari jeune, Rose avait dix-sept ans, ils avaient t
parfaitement heureux pendant une dizaine d'annes; mais le vrai bien, le
seul rel dans les familles d'ouvriers, l'enfant, leur avait manqu, et,
depuis quelque temps, leur bonheur s'tait teint tout doucement, sans
secousses. Rose tait devenue coquette; devenue n'est pas le mot: elle
l'avait toujours t; mais jusqu'alors pour son mari seulement. Elle
chercha  plaire aux autres, et pour s'assurer qu'elle y russissait,
elle n'eut qu' ouvrir les yeux et les oreilles. Cependant elle n'avait
pas encore dpass la fragile barrire qui spare la simple coquetterie
d'un commencement de faute, et, sans les roueries machiavliques de dame
Nathalie, elle et peut-tre persvr encore quelque temps dans la
bonne voie.

Les premires entrevues de Rose avec Lonard, courtes et furtives,
l'avaient laisse tremblante comme si elle commettait un crime. Elle
sentait vaguement que c'tait autre chose qu'une galanterie ordinaire
que d'accepter la complicit d'un tiers, et quel tiers! cette Nathalie
si peu estime que ceux mmes qui se servaient d'elle ne se gnaient pas
pour exprimer leur opinion sur son compte! On ne met pas le pied sur le
bord d'un prcipice, si fleuri que soit le chemin qui descend au fond de
l'abme, sans prouver un moment de vertige; ce vertige dura longtemps
pour Rose et la reprit  chaque fois.

Aussi la scne de jalousie-qu'elle avait faite  son mari n'avait rien
de jou; elle tait d'autant plus furieuse contre Nathalie qu'elle lui
en voulait du rle que cette femme jouait entre elle-mme et Lonard; le
bel ouvrier avait voulu ce soir-l profiter de l'absence du mari pour
s'introduire auprs de la jolie plieuse, mais elle l'avait bel et bien
mis  la porte.

La prsence de son amoureux dans ce logis o jusqu'alors aucun homme
n'tait entr avec de semblables penses lui avait donn un mouvement de
honte douloureuse qui lui avait fait monter le rouge au visage; cela et
la frayeur horrible qu'elle avait de voir rentrer Landos lui avaient
inspir le courage de renvoyer Lonard avec des paroles dures, presque
brutales, dont elle se repentait en voyant la manire dont son mari
acceptait ses reproches.

Le lendemain matin, chacun retourna  son ouvrage comme de coutume,
Landos le premier, car les entrepreneurs profitent des longs jours d't
pour faire dans les maisons les travaux de peinture et de collage.

En traversant la cour pour se rendre  l'atelier, Rose rencontra Ccile,
qui, un peu en retard, se dpchait de descendre en ville. Elle avait
trouv de l'ouvrage dans une nouvelle maison, non qu'elle ft trs-bien
paye, mais l'atelier ne comportait qu'un petit nombre d'ouvrires; la
patronne tait une jeune veuve douce et tranquille; de la place o elle
cousait tout le jour, elle voyait quelques arbres dans un jardin; il
n'en fallait pas plus  la jeune fille pour qu'elle se trouvt bien.
D'ailleurs, avec les tristes penses qu'elle portait en elle, elle ne
demandait qu'un peu de tranquillit.

--Vous courez bien fort, mademoiselle Ccile! fit madame Landos.

Elle tait dans un tat d'esprit singulier; il lui semblait qu'elle
toufferait si elle n'panchait pas au dehors les colres confuses et
diverses qui bouillonnaient en elle.

--C'est que je suis en retard, madame Landos, rpondit la jeune fille
toujours affable.

--Dites donc, mademoiselle Ccile...

Elle s'arrta. Vraiment, elle ne pouvait pas raconter  l'ouvrire, de
but en blanc, au milieu de la cour, les griefs qu'elle avait contre son
mari ni bien autre chose encore...

--Y a-t-il quelque chose pour votre service? demanda Ccile en faisant
un pas vers elle.

--Oui... c'est--dire... non... je monterai vous parler un de ces soirs,
dit enfin Rose en baissant les yeux.

Ccile la regarda attentivement. Elle avait remarqu les longs sjours
de Landos chez la femme de mnage; elle avait vu plus d'une fois Lonard
et la jolie plieuse converser dans le jardin sous la tonnelle vermoulue,
et cette vue lui avait donn quelque chagrin. Avec sa clairvoyance, elle
savait bien ce qui en arriverait, et le malheur de toutes les femmes
trouvait une place sensible dans son coeur. La demi-confidence de la
plieuse lui parut d'un heureux augure.

--Quand vous voudrez, madame Landos, fit-elle avec un sourire.

--Un de ces jours, dit timidement Rose, dj honteuse par avance, 
prsent qu'elle tait moins en colre. Elle entra dans l'atelier pendant
que Ccile descendait en courant, pour regagner le temps perdu.

Ce jour-l, Lonard ne put obtenir aucun regard; il eut beau s'vertuer
et grimper comme un cureuil aux rais de sa roue, il eut beau peser si
nergiquement sur la pierre que le chariot donnait des coups  dmolir
toute la maison,--vainement il entonna de sa belle voix de tnor les
romances les plus sentimentales et les chansons les plus court-vtues,
il obtint un vrai triomphe d'atelier, mais Rose ne tourna pas une fois
les yeux vers lui.

Une telle svrit ne pouvait durer cependant, et, cinq ou six jours
aprs, tout marcha comme devant: Landos le soir chez Nathalie et Lonard
au jardin avec Rose. Ccile vit tout cela et ne provoqua point une
confidence qui videmment avait manqu son heure; avec un soupir, elle
essaya de n'y plus penser. N'avait-elle pas assez d'autres chagrins?




                                  XIX


Dans la petite salle  manger de madame Leclerc, situe au nord, le jour
tait doux et gal, tamis par quelques grands arbres du jardin, et la
chaleur semblait moins lourde qu'ailleurs. Le ciel bleu apparaissait
entre de petits nuages bleus, ronds et serrs, qui flottaient lentement
vers Test, comme des voiles pousses par un vent lger. Ccile, qui
avait obtenu d'emporter chez elle un peu d'ouvrage  tche,  cause de
la grande chaleur et aussi de la morte saison qui commenait pour les
couturires, Ccile travaillait activement aux volants de mousseline
d'une robe de marie.

Elle tait venue avec son ouvrage chez madame Leclerc, devenue sa grande
amie, sans que ni l'une ni l'autre sussent pourquoi; la salle  manger
tait plus grande, plus frache et plus claire que la petite mansarde de
Ccile, et les deux jeunes femmes trouvaient le temps moins long et le
travail moins fatigant, si elles pouvaient changer un mot de temps 
autre.

--Cela fera une jolie robe de marie, dit Louise aprs un silence
prolong. Pour qui est-ce?

--Pour une demoiselle riche, s'il vous plat, et qui aurait bien pu
avoir une robe de soie pour son mariage. Mais elle est trs-raisonnable,
et elle trouve que la mousseline est plus frache pour la saison.

--C'est une fille sage, dit Louise avec un lger soupir. C'est joli, une
robe de marie! et le grand voile! et les fleurs d'oranger!... oui,
c'est joli! Et puis les parents et les amis qui vous entourent, qui vous
souhaitent du bonheur...

Soudain, sans motif apparent, elle rejeta sur la table l'ouvrage qu'elle
tenait et cacha dans ses mains son visage ruisselant de larmes.

--Louise, dit Ccile effraye, qu'est-ce qu'il y a? Se levant, elle
dposa soigneusement les frais volants de mousseline, puis mit ses deux
mains sur les paules de son amie.

--Qu'y a-t-il, chre Louise? Ayez confiance en moi!

--Je ne suis pas marie! s'cria la jeune femme avec un geste de
dsespoir. Ne l'avez-vous pas devin en voyant que personne ne vient
ici?

Ccile fit un signe affirmatif; la pauvre dsole la regarda, les yeux
pleins d'une indicible douleur.

--Et lui, Henri, ne trouve pas de place, parce que, de se mettre avec
moi, a l'a brouill avec son oncle. Il n'a personne pour le
recommander; un caissier, vous comprenez!

--Qu'il cherche autre chose! suggra Ccile.

--Ah! il a bien cherch! mais il n'a rien trouv ou presque rien! Et
nous n'avons plus d'argent:  peine nous reste-t-il une centaine de
francs. Que ferons-nous, si d'ici un mois il n'a rien trouv?

--Le terme est-il pay? demanda Ccile aprs un moment de rflexion.

--Oui, d'avance.

--Eh bien, ma chrie, il faut attendre avec courage. Le terme,
voyez-vous, c'est la grande affaire, c'est le grand tourment, mais aussi
la grande consolation. Vous voil tranquilles jusqu'au mois d'octobre.

--Oui, mais aprs? dit Louise en laissant retomber ses mains ouvertes
sur ses genoux.

--Aprs,--et avant, nous verrons. Ayez patience.

--Vous ne connaissez personne, vous? demanda la jeune femme, avec une
lueur d'espoir sur son joli visage, dj bien amaigri et pli.

--Non, fit Ccile en secouant la tte, non!

Louise laissa retomber ses paupires sur ses beaux yeux cerns par les
larmes.

--Je chercherai, reprit l'ouvrire; je trouverai peut-tre. Voulez-vous
travailler, vous?

--Ah! certes! s'cria Louise avec transport,--est-ce que je pourrais?

--Mais oui! vous avez bien travaill autrefois!

--Ce n'tait pas du travail; je faisais la vente, et je ne sais rien ou
pas grand'chose...

--Les maisons de confection en gros ne sont pas difficiles,--elles
payent si peu! Vous pouvez commencer par l.

--Mais qui me donnera de l'ouvrage? murmura timidement Louise. Je
n'oserai jamais aller en demander! Il me semble que mon histoire est
crite sur ma figure et que tout le monde la connat.

--Je vous trouverai de l'ouvrage, moi, ou plutt c'est ma tante Angle
qui vous en apportera; seulement, vous le reporterez, pour en avoir
d'autre?

--Certainement! Quand m'en donnerez-vous?

--Aprs-demain, si vous voulez; votre mari ne dira rien?

Louise rougit.

--Il ne saura rien, dit-elle en hsitant un peu. Il est si souvent
parti!

--En attendant, voulez-vous m'aider  cette robe? Ce n'est pas bien
difficile.

Louise se mit docilement  l'ouvrage. Plus d'une larme vint  ses yeux,
mais elle les essuya discrtement, pour ne pas dfrachir le costume de
marie.

--Pourquoi ne vous mariez-vous pas? demanda Ccile, au bout d'un
instant.

--Je ne sais pas, dit Louise en rougissant. Je l'aimais trop: nous
sommes partis ensemble; a l'a brouill avec sa famille... je n'ai rien,
moi; je n'ai pas connu ma mre.

--Et votre pre?

La jeune femme garda le silence. Son pre ou sa mre, les deux
peut-tre, avaient su lui faire la charit d'une ducation
convenable;--mais ni l'un ni l'autre n'avait voulu courir le risque de
se mettre un fardeau sur les bras, en reconnaissant ou seulement en
visitant l'enfant de leur chair; elle avait eu le pain du corps, celui
de l'esprit; elle n'avait pas eu celui de l'me et n'avait jamais connu
d'autres caresses ou d'autres conseils que ceux de sa matresse de
pension. La bonne dame avait eu beau faire de son mieux, elle ne pouvait
pas remplacer la famille absente.

Ceci suffisait pour expliquer, sinon pour excuser, la conduite de Henri
Leclerc, et Ccile pouvait comprendre maintenant pourquoi Louise n'avait
pas cherch  se faire pouser; enfant du hasard, jete dans la vie sans
attaches, elle n'avait pas os prtendre  une existence rgulire et se
trouvait heureuse d'tre aime sans rien demander de plus.

Henri Leclerc rentra vers six heures, au moment o Ccile rangeait la
mousseline blanche dans un grand morceau de serge noire, pour l'emporter
sans la froisser. Il salua les deux femmes du mme geste et dposa son
chapeau sur la table avec un air harass qui disait combien la journe
lui avait sembl dure et pnible. Ccile s'esquiva discrtement, et
Louise se hta de prparer le dner, qui fut bientt sur la table.

Le luxe innocent des premiers jours avait fait place  la stricte
conomie d'un pauvre mnage d'ouvriers: plus de radis roses, plus de
beurre fin en coquilles apptissantes; un ragot fait avec le gigot de
la veille et des pommes de terre, une chtive salade au fond du
saladier, du vin  douze sous dans un litre entam le matin  djeuner,
tel tait le repas que les jeunes gens trouvaient bien mdiocre et qui
pourtant menaait de leur manquer au premier jour.

La pauvret est toujours une chose horrible, moins en elle-mme que pour
le cortge sinistre de maux divers qu'elle trane  sa suite; mais, au
risque de sembler cruel, le philosophe dit que la pauvret est plus
facile  supporter par ceux qui sont ns dans la misre et qui n'ont
jamais connu de jours meilleurs.

Pour ceux qui ont joui d'un peu de luxe, ce luxe ft-il celui du petit
bourgeois le plus modeste, la descente de l'abme est pleine de
douloureuses surprises. L'omnibus devient trop cher: il faut faire 
pied les interminables courses sous le soleil dvorant ou sous l'averse
impitoyable; il faut remettre le lendemain l'unique paire de bottines
satures d'eau qui ne veut pas scher et qui pse aux pieds comme un
bloc de glace.

Il faut, pour la femme, entreprendre les longs voyages vers les halles
avec un panier qui revient bien lourd, quoique le contenu en soit bien
pauvre; pour payer les pommes de terre dix centimes de moins par
boisseau, la malheureuse fera trois kilomtres, djete de ct par le
fardeau qu'elle porte sur la hanche, qui lui scie le bras, et que de
temps en temps, dans les endroits tranquilles, elle pose  terre pour
s'essuyer le front.

Cest pour tous deux le savon de Marseille remplaant le savon de
toilette, c'est le linge qui doit durer plus longtemps, le coton
succdant  la toile; c'est, l'hiver, le feu qu'on allume tard, le coke
remplaant le bois, le long travail du blutage des cendres, pour sauver
les escarbilles; tout cela, par les noires matines d'hiver, devant la
chemine qui vous laisse tomber un manteau de glace sur les paules,
pendant que par ce grand porte-voix arrivent comme d'un autre monde le
cri aigu des petits ramoneurs et l'appel insidieux du marchand  la
premire heure: Des poires cuites au four!

Louise connaissait une partie de ces misres, et elle allait connatre
les autres. Henri ne les percevait que vaguement, mais ces deux tres
qui s'aimaient commenaient  craindre que chacun d'eux ne se lasst de
cette triste vie, qui menaait encore de s'assombrir. Avec sa tendresse
de femme, Louise se reprochait d'tre, pour Henri, un sujet de dpenses,
et, dans son amour-propre d'homme, celui-ci se faisait un crime de ne
pas procurer  la jeune femme les plaisirs et le bien-tre qu'il lui
avait offerts au commencement.

Ils mangrent silencieusement, du bout des dents, proccups tous deux
de leurs craintes pour l'avenir, et Louise se hta de remettre en place
tous les objets de mnage dont la vue offusquait son ami; aprs le
repas, il ne pouvait souffrir la vaisselle ni les ustensiles, et la
jeune femme vitait soigneusement de lui dplaire sur ce point.

--Tu n'as rien trouv? lui dit-elle enfin d'une voix timide.

Ils n'allumaient pas de lumire le soir, par conomie d'abord, et puis
parce que le spectacle de la plaine, sillonne  tout moment par les
trains de chemins de fer, leur offrait une distraction constante.

--Non, rpondit-il en roulant une cigarette. Il avait renonc au cigare,
comme trop cher.

Elle soupira sans mot dire et s'assit auprs de lui, sur une autre
chaise.

--C'est  croire que j'ai des ennemis! gronda Henri d'une voix sourde.
Jamais je n'ai vu de guignon pareil! Louise tremblait; elle n'osait
parler, et cependant elle sentait ncessaire de prononcer ce mot qui lui
semblait un rude devoir:

--Henri, dit-elle  voix basse sans remuer, tout cela, c'est  cause de
moi... veux-tu que je m'en aille?

Il se leva brusquement et la saisit par les poignets. La chambre tait
sombre, mais la lumire du ciel tombait sur leurs visages, et chacun
distinguait la pleur de l'autre.

--T'en aller? tu veux t'en aller? Ah! je comprends! tu es malheureuse
ici! C'est juste! Je ne t'ai pas prise pour te faire une vie de pauvre;
tu as raison, tu es libre.

Elle se sentit un grand courage et lui passa les bras autour du cou.

--C'est toi, dit-elle, qui es pauvre  cause de moi;--c'est toi qui
souffres, c'est toi qui cherches; ce n'est pas moi... Que me faut-il de
plus que ce que j'ai? Moi, je suis une enfant sans mre, sans pre, sans
rien, une btarde, enfin! Qui est-ce qui a affaire de moi? Mais toi, tu
avais une famille, des amis:--c'est  cause de moi que tu as tout perdu;
ce n'est pas bien de ma part. Retourne avec eux, dis-leur que tu as eu
tort de te mettre avec moi; que c'tait une folie, que tu en es bien
revenu, que tu m'as quitte;--ils te trouveront une place tout de suite
et une femme riche.--Va, ne t'inquite pas de moi, je travaillerai, je
gagnerai ma vie...

Il la laissait dire, et l'treinte des bras de Louise se resserrait
autour de lui; il l'loigna de son visage pour mieux la regarder dans
les yeux. Le ciel tait plein d'une clart tranquille, celle de la lune
qui, depuis un moment, montait  l'horizon. Il vit Louise aussi bien que
l-bas, en plein soleil, dans les roches de Fontainebleau.

--Alors, lui dit-il, tu m'aimes? C'est parce que tu m'aimes que tu veux
t'en aller?

--Comprends-moi, Henri, continua la jeune femme vaincue par les larmes
et parlant malgr les pleurs intarissables qui roulaient sur ses joues:
c'est pour que tu n'aies pas de chagrin, pour qu'on ne te fasse plus de
reproches, pour que tu sois heureux... Oh! oui, je t'aime!

Elle serrait sur son coeur la main qui l'avait carte. Soudain, Henri
l'attira sur sa poitrine et la serra si fort qu'elle faillit s'vanouir.

--Et moi aussi, je t'aime, dit-il, je t'aime plus  cette minute que je
ne t'ai jamais aime. Tu partageras mon pain sec, ma pauvre enfant,
puisque tu aimes cela!

Il sourit, voulut rire, ne put s'y contraindre et cacha son visage sur
l'paule de Louise, dont le coeur battait comme celui d'un oiseau. Une
larme resta sur le cou de la jeune femme, qui serra plus fort la main
qu'elle tenait toujours.

--Bah! dit-il, en voulant paratre grave, et faisant fi de son motion,
nous finirons par tre riches; tu verras.

--Je ne t'aimerai pas mieux dans ce temps-l qu' prsent, dit Louise
avec douceur, et toi, tu m'aimeras peut-tre moins...

--Je ne crois pas, fit lentement Henri en regardant l'espace d'un air
rveur; non, je ne crois pas!

La plaine tait toute constelle de points lumineux, les locomotives
allaient et venaient sur les rails avec des fanaux d'un rouge vif; tout
au loin, la sombre verdure des bois de Montmorency formait au tableau un
cadre coup  et l de lignes crayeuses; le ciel tait tout  fait pur,
et la lune, qu'ils ne pouvaient voir, emplissait l'azur d'une blancheur
tranquille et douce, la srnit mme.

Les jeunes gens, debout, appuys l'un  l'autre, regardaient ce
spectacle extraordinaire, o la prose et la posie se mlent si bien
qu'on ne pourrait rien en retirer sans l'amoindrir,--et, tout  coup,
les lvres de Henri se posrent sur le front de Louise:

--Je t'aimais bien  Fontainebleau, le premier jour, tu sais? Mais je
t'assure qu'ici je t'aime mieux encore. Veux-tu t'en aller,  prsent?

--Non, fit Louise en se blottissant contre lui.




                                   XX


--Voil un petit mnage qui se drange, dit un soir la tante Angle 
Ccile, qui venait de finir son repas et qui rvait, les yeux fixs sur
le ciel embrum par les fumes de Paris.

--Lequel? fit la jeune fille en se retournant vivement.

--Le mnage Landos, rpondit placidement la vieille fille en prenant son
tricot, l'ami des veilles sans lumire, qu'on fait si facilement aux
longs soirs d't.

Ccile respira. Elle avait prouv une peur horrible, pensant que
c'tait peut-tre le mnage Leclerc dont sa tante avait voulu parler.
Madame Landos tait bien gentille; mais, aprs tout, ce n'tait qu'une
simple connaissance, tandis que Louise avait pris tant de place dans son
coeur! Souvent elle se reprochait, comme un vol au souvenir de Maria,
l'amiti si vive et si subite que la jeune femme lui avait inspire. Et
puis, un drangement dans le mnage Leclerc, c'tait pour Louise une
chute terrible dans un abme sans fond; au nom de madame Landos, Ccile
prouva un soulagement presque joyeux.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, se reprochant aussitt de ne pas prendre
plus d'intrt  cette femme, qui avait paru un jour vouloir lui
tmoigner une confiance plus qu'ordinaire.

--On la voit toujours avec Lonard; a fait jaser; quoique, au fond, il
n'y ait encore rien,  ce que je crois.

--Pourquoi croyez-vous a, ma tante?

--Parce qu'ils se parlent encore devant le monde, rpondit la vieille
demoiselle avec cette sagacit des gens qui, vivant peu par eux-mmes,
ont pass leur existence  observer les autres. Ils sont toujours
ensemble dans les coins, et a ne me dit rien de bon.

--Eh bien, et le mari?

--Le mari? Si jamais la Nathalie a mis le grappin sur un homme, c'est
bien sur celui-l! Il ne sort plus de chez elle! C'est un trouble-mnage
que cette femme-l, et des femmes comme a, on devrait les mettre en
prison!

Angle profra ce discours d'un air indign, puis se remit  tricoter
dans l'ombre croissante.

Ccile pensait. Sans avoir jamais mesur dans son me la profondeur du
gouffre o tombent les femmes aprs la premire chute, elle avait vu ce
qui rsulte de la dsunion d'un mnage: les scnes de violence, les
injures publiques, les coups, plus humiliants encore que douloureux,
puis l'abandon du foyer devenu odieux et l'oubli effar de l'ivrognerie,
venant prendre la place des joies de la famille... Ce sinistre tableau
de misre fit frissonner la jeune fille, et elle se dirigea vers la
porte.

--Tu t'en vas? lui dit Angle, qui n'aimait gure la solitude.

--Je reviens  l'instant, rpondit Ccile, sur la premire marche de
l'escalier.

Elle descendit rapidement, et, dans l'escalier non clair, elle
rencontra un homme qu'elle crut reconnatre pour Lonard; mais au lieu
de lui parler, comme c'tait l'habitude de l'ouvrier, il s'effaa
silencieusement contre la muraille en retenant son souffle.

Elle ne dit rien et continua de descendre; arrive dans le corridor du
rez-de-chausse, elle croisa madame Landos, qui rentrait chez elle d'un
air troubl. Elle la reconnut dans l'ombre; mais celle-ci, pas plus que
l'homme de l'escalier, ne fit mine de la voir. Le coeur serr, Ccile
traversa la cour et passa dans le jardin par l'alle extrieure.

Les enfants de la cit jouaient encore dans l'air assombri du soir; mais
leurs jeux n'avaient plus la ptulance de l'heure prcdente. Plusieurs
d'entre eux, joufflus, trs-graves, presque solennels avec leurs yeux
demi-clos, s'endormaient involontairement, assis sur le gravier, le dos
appuy contre un arbre. Cherchant du regard autour d'elle, Ccile
aperut Nomi qui, d'un air srieux, inspectait la petite troupe de
mioches dont, de son propre gr, elle s'tait faite la matresse
d'cole, cens.

--Nomi, coute, dit Ccile.

La fillette tourna vivement sa face ple et ses yeux clairs du ct de
sa grande amie; puis avec cette adjonction:--Tchez de rester
tranquilles, les petits!--elle quitta son cole et s'approcha de Ccile.

--Sais-tu o est M. Landos? demanda celle-ci d'un ton bref.

--Il est chez la mre Nathalie; on les voit  table qui mangent, par la
petite fentre sur le jardin, rpondit la petite en indiquant la fentre
vivement claire.

--Et madame Landos, sais-tu o elle est? continua Ccile.

--Elle tait l tout  l'heure, fit la petite; elle a donn la clef 
Lonard en lui disant: Allez devant; il est parti, et tout de suite
aprs elle s'est en alle.

Ccile sentit un lger frisson lui passer dans le dos; ainsi c'tait
bien Lonard qu'elle avait rencontr dans l'escalier, avec la clef de
Rose! Et, si un incident quelconque attirait le mari hors de chez
Nathalie, il pouvait rentrer chez lui... et les surprendre... Que
ferait-il alors, cet homme violent, brutal,  peine dgrossi par la
civilisation?...

Ccile posa sa main sur l'paule de la petite.

--Va-t'en chez madame Landos, dit-elle, vite et tout bas; tu frapperas 
la porte, mais tu n'entreras pas; madame Landos viendra voir ce qu'il y
a, tu lui rpondras:--C'est Nomi Gardin; mademoiselle Ccile vous
attend en bas; c'est trs-press! Vous aviez quelque chose  lui
dire.--Et puis tu reviendras avec elle. Elle ne t'entendra peut-tre pas
sur-le-champ, tu frapperas jusqu' ce qu'elle vienne sur le palier. Tu
as compris? Reviens avec elle: dis-lui que tu attendras qu'elle puisse
venir dehors.

--Oui, mademoiselle, rpondit l'enfant, qui partit en courant, sans mme
jeter un regard sur sa classe, qui pendant ce dialogue s'tait
compltement dbande et qui faisait des pts avec du sable,--de
confiance, car il faisait tout  fait noir, et on n'et pas distingu un
chat d'un chien  trois pas.

--Si vous croyez, disait Lonard, essayant de convaincre Rose, qui ne
luttait plus gure que pour la forme,--si vous croyez que votre mari se
soucie de vous, vous tes joliment dans l'erreur! Il est chez Nathalie 
prsent et songe autant  vous qu'au Grand Turc! Vous seriez bien bonne
de songer  lui. Est-ce qu'il sait ce que vous valez? Tandis que moi je
vous aime, ma jolie Rose; je suis fou de vous, et de vos menottes, et de
vos lvres rouges, plus fraches que des cerises...

Rose dtournait encore faiblement la tte, mais dj ses bras taient
emprisonns dans ceux de Lonard, quand on frappa  la porte.

--Mon mari! murmura Rose tout bas, en s'arrachant vivement de l'treinte
de son amoureux.

Celui-ci serra les poings et s'avana pour la protger.

--Madame Rose! fit la voix grle de Nomi. Elle accompagna cet appel
d'une vole de coups de poing dans la porte.

--Ce n'est pas lui! fit la femme coupable, qui dut s'appuyer  une
chaise pour se soutenir.

--Madame Rose! cria plus haut la petite fille, ouvrez-moi, j'ai une
commission pour vous!

--N'ouvrez pas! souffla Lonard.

--Ouvrez vite, madame Rose, c'est press, vite, vite!

A travers le bois de la porte, la voix de la petite semblait venir d'un
autre monde, et son appel imprieux prenait un caractre trange.
Presque malgr elle, Rose alla ouvrir, pendant que Lonard se
blottissait dans l'angle d'un meuble pour n'tre pas vu. Mais la chambre
tait obscure, l'escalier aussi, et  peine vit-il la figure blanche de
l'enfant se dessiner sur le noir qui l'environnait; la petite, elle, ne
vit rien.

--On vous attend en bas, madame Rose.

--Qui? murmura faiblement la jeune femme.

--Mademoiselle Ccile; elle dit que vous avez quelque chose  lui dire.
C'est trs-press.

--J'y vais, rpondit Rose, soudainement mue par le souvenir de Ccile.

Il tait bien loin, ce jour o elle avait eu envie de lui confier son
secret, de lui demander un conseil! Mais le retour de ce nom la frappa
d'une crainte superstitieuse.

--C'est mon ange gardien qui m'avertit, se dit-elle. Je te suis,
ajouta-t-elle tout haut; va dire que je viens.

--Mademoiselle Ccile m'a dit de revenir avec vous, fit la petite fille
esclave de sa consigne.

--Je viens, alors! rpondit Rose, subjugue par ce qu'elle considra
comme un arrt du sort.

Sans adresser un mot ni un geste  Lonard, toujours tapi derrire
l'angle du buffet, elle suivit son petit guide dans l'escalier. Arrive
au bas, elle entendit distinctement sa porte qui se fermait, et un
soupir lui chappa, moiti regret, moiti soulagement. Dieu merci, elle
pouvait encore regarder Ccile sans trop de honte.

Quand elle se trouva en face de celle-ci, malgr l'obscurit qui ne
laissait voir que des taches blanches  la place des visages, elle ne
put s'empcher de rougir.

--Que me voulez-vous, voisine? dit-elle d'une voix lgrement
tremblante.

--C'est vous, voisine, qui aviez  me parler, je crois, rpondit la
jeune ouvrire, non moins trouble, car elle se demandait comment madame
Landos prendrait cette intrusion dans ses affaires personnelles.

La jeune femme, honteuse, garda le silence.

--Vous ne vous souvenez pas, voisine, qu'un jour vous aviez voulu me
raconter quelque chose...

--Pas ce soir, toujours! rpondit Rose avec un peu d'aigreur. Si elle
s'tait trouve en prsence d'un juge svre, prt  porter un jugement
impitoyable sur sa conduite, elle et pli sous le poids de sa honte;
mais devant l'embarras de Ccile, elle reprenait son assurance, mle
d'un grain d'effronterie. Ce n'tait pas la peine de me dranger de mon
souper pour...

--Excusez-moi, voisine, dit Ccile en recouvrant tout son calme devant
cette agression injuste; comme tout le monde ici savait que M. Lonard
tait mont avec vous, j'ai cru vous rendre service; votre mari n'aurait
qu' l'apprendre...

L'assurance de Rose tomba tout  coup.

--Je vous remercie, balbutia-t-elle  voix basse. Les deux femmes
restrent face  face, un moment, sans rien dire.

--Voil votre clef que vous aviez perdue dans l'escalier, madame Landos,
dit Lonard, en paraissant tout  coup; j'ai pens que vous seriez bien
aise de la retrouver. Bien le bonsoir.

Ce fut Ccile qui tendit la main et qui reut la clef; Rose n'osait
tourner les yeux du ct de Lonard; le ton sarcastique et froid de
celui-ci lui avait glac le coeur. Elle sentait qu'il ne lui pardonnait
pas de l'avoir quitt de la sorte.

--Votre clef, dit Ccile en lui mettant l'objet dans la main.

Rose restait silencieuse, irrite contre tout le monde et n'osant le
tmoigner.

--J'ai cru bien faire, reprit la jeune fille; si je me suis trompe,
excusez-moi, madame Rose; il m'a sembl qu'il est toujours temps de
faire une folie, et qu'un peu de rflexion ne peut pas nuire; vous
vouliez me dire quelque chose autrefois, avez-vous chang d'avis?

Le caractre irrsolu de Rose la jeta dans les bras de Ccile; elle
l'emmena  part sur un banc et lui raconta toutes ses peines, comment
elle avait t une femme heureuse, jusqu'au moment o, on ne sait
pourquoi, son mari s'tait mis  aller chez cette Nathalie, la dernire
des dernires, disait-elle, en colre  travers ses larmes; comment
alors elle avait accept les galanteries de Lonard comme une vengeance
toute naturelle, et comment enfin elle lui avait confi sa clef.

--Serez-vous bien avance, lui dit Ccile, quand vous vous conduirez
aussi mal que votre mari? Est-ce que vous vous figurez que les honntes
gens l'approuvent de vous laisser l pour aller chez Nathalie? Restez
donc ce que vous tes: une gentille petite femme que son mari nglige,
et tout le monde s'intressera  vous, pendant qu'on blmera M. Landos;
tandis que, si vous vous mettez  faire comme lui, il n'y aura pas assez
d'injures pour vous, et on finira par dire que, s'il s'est mis  mal
faire, c'tait pour se consoler de votre conduite!

Cet argument alla droit au coeur de Rose. Sans doute elle avait un peu
d'amour pour Lonard, mais la vanit tait mille fois plus puissante que
tout le reste sur cette cervelle troite. A la pense que plusieurs
personnes connaissaient dj le commencement de son intrigue avec le
beau lithographe, elle frmit de perdre l'estime de la cit Mnard en
bloc.

Certains caractres ressemblent  l'autruche qui se figure n'tre pas
vue, parce qu'elle, la tte cache dans le sable, ne voit pas le
chasseur qui la poursuit. On veut ignorer ce que pense et dit son
prochain, et l'on se figure qu'en consquence de cette dcision, il ne
pensera ni ne dira rien; c'est ce qui explique en quelque sorte les
imprudences monstrueuses que commettent les gens quand la passion les
aveugle.

Rose s'tait figur que personne n'avait remarqu ses longues et
frquentes entrevues avec Lonard, ou du moins qu'on les mettrait sur le
compte du hasard; en apprenant que leur amourette n'tait plus un
secret, elle tut prise d'horreur; elle pouvait consentir  trahir son
mari, mais pas officiellement, pas  la face de tous! Elle voulait bien
avoir les profits de la faute, mais non le dshonneur! Sans compter que
son mari pourrait le trouver mauvais et se venger cruellement sur elle!

C'est donc avec un coeur absolument sincre qu'elle jura  Ccile de se
bien conduire  l'avenir. Quand les larmes furent essuyes et que les
plus belles rsolutions eurent t prises, madame Landos s'avisa d une
question.

--Pourquoi avez-vous envoy Nomi au lieu de venir vous-mme?

--Je ne sais pas, rpondit Ccile d'un ton rveur; il me semble que les
enfants sont plus propres que nous autres  jouer le rle d'anges
gardiens...




                                  XXI


Lonard tait mcontent, Lonard se trouvait ridicule! Aprs avoir
dpens tant de menus soins et de peines diverses, sans compter les
gratifications  Nathalie, pour assiger le coeur de la jolie Rose, se
trouver renvoy aux calendes grecques ne lui plaisait pas du tout. Il
commena par rudoyer Nathalie  la premire occasion, c'est--dire quand
celle-ci vint lui demander son pourboire ordinaire.

--Merci bien, ma belle amie, lui dit-il;  prsent il me semble que vous
travaillez pour votre compte personnel, et non pour le mien; m'est avis
mme qu'il y a longtemps que vous faites ce mtier-l, et que je suis un
grand nigaud de vous avoir jamais donn quatre sous.

--Et si js raconte tout  Landos? fit Nathalie en clignant de l'oeil,
mais sans paratre irrite, car elle s'attendait  cette dclaration de
principes depuis quelque temps dj.

--Racontez, ma bonne, racontez; il vous frottera les ctes avec un
manche  balai pour avoir dit du mal de sa femme, qui est innocente
comme un bb du jour mme!

Nathalie aurait bien voulu rtorquer cet argument, mais il n'y avait
rien  rpondre, et comme au fond elle s'tonnait de ne pas l'avoir
entendu plus tt, elle rentra chez elle nourrir ses chers lapins;
d'ailleurs, Landos lui restait pour sa consolation personnelle, et elle
l'aimait assez pour lui sacrifier quelques petits verres de liqueurs
fines.

Cette excution sommaire ne satisfit pas compltement Lonard; ses
griefs les plus considrables n'taient pas contre la femme de mnage,
mais contre Ccile. Cette impertinente pronnelle se permettait de se
mler de ses amours  prsent! En quoi cela pouvait-il la regarder? Il
lui en toucherait un mot quelque jour!

Malgr cette vaillante rsolution, il fut quelque temps sans trouver le
moment favorable pour le mettre  excution; tantt le lieu, l'heure ou
l'occasion ne lui convenait pas, tantt il se sentait mal dispos 
engager une querelle; enfin, un jour de la fin d'aot, il y avait au
moins quinze jours que Rose et lui ne se parlaient plus, car aprs avoir
commenc par se bouder, ils avaient fini par ne plus s'aimer du tout, et
d'ailleurs, s'taient-ils jamais aims? un dimanche aprs midi, dans le
jardin tranquille et dsert par hasard, il rencontra Ccile qui venait
prendre le frais, et, se reprochant sa poltronnerie passe, il l'aborda
hardiment.

--Dites-moi, mademoiselle Ccile, lui dit-il en la saluant d'un geste
bref, est-ce qu'il ne vous semble pas que nous avons un compte  rgler
ensemble?

--Je n'en sais rien, monsieur; c'est possible, rpondit la jeune fille
en plissant lgrement.

Elle dtestait les querelles et sentait bien l'hostilit de Lonard
depuis l'affaire de la clef. Cependant, comme elle tait brave, elle ne
voulut point fuir devant l'orage et s'assit sur un banc sous les vieux
tilleuls. Lonard resta penaud: il ne savait trop que faire. S'asseoir
auprs d'elle, c'tait presque lui montrer de l'amiti; se tenir debout
devant la jeune ouvrire impliquait une marque de politesse qu'il ne
voulait aucunement lui donner; il prit enfin le parti de s'asseoir, 
l'autre bout du banc, et, une jambe croise sur son genou, le chapeau
sur la tte, avec l'air le plus dtach qu'il sut prendre, il entama son
homlie.

--A quoi pensiez-vous, mademoiselle Ccile, dit-il, quand vous vous tes
mle de mes affaires? il me semble que personne ne vous avait donn
madame Landos  garder!

--Personne, rpondit tranquillement Ccile.

--Eh bien, alors, pourquoi vous tes-vous occupe de nos petites
affaires? a ne regardait que la personne en question et moi.

--a regardait bien un peu son mari, fit la jeune ouvrire, les yeux
toujours fixs sur le sable de l'alle.

--Est-ce qu'il vous aurait prie de garder sa femme  sa place? continua
Lonard avec le mme ton de persiflage.

--Et vous, monsieur Lonard, riposta Ccile en regardant bravement
l'ouvrier lithographe, est-ce que a vous amuserait beaucoup de voir un
mari tuer sa femme  cause de vous?

Il haussa les paules. Tuer sa femme! c'est bon pour les mlodrames et
pour les feuilletons  un sou; mais dans la vie relle on ne tue pas sa
femme! C'est ce qu'il dit  Ccile sans se gner.

--Parce que vous n'avez jamais rencontr un mari qui et assez de souci
de sa femme pour la tuer, ou bien un homme assez brute pour l'assommer
de coups sans savoir ce qu'il fait... Landos est l'un des deux et
peut-tre bien les deux ensemble.

--Q'est-ce que a vous fait? grommela le lithographe.

--Je ne crois pas, monsieur Lonard, continua Ccile sans se troubler,
que ce ft un bon moyen de vous endormir le soir que de savoir votre nom
dans les journaux comme l'amant de la femme tue par son mari...

Un petit frisson secoua les paules de Lonard: non, certes, une telle
gloire ne lui et pas fait plaisir; aussi il ne dit rien.

--Et puis, il y a autre chose, monsieur Lonard, reprit Ccile du mme
ton: vous ne faites la cour qu'aux femmes maries; c'est votre ide, et
je n'ai rien  y redire...

--C'est bienheureux, fit-il d'un ton goguenard en lui tirant son
chapeau, qu'il remit aussitt.

--Mais les femmes que vous avez courtises jusqu'ici n'en taient pas 
leur premire faute; vous ne troubliez pas leur mnage, ou, du moins, il
avait t troubl par d'autres avant vous, et vous n'en tiez pas
responsable; mais, ici, le mnage tait uni, la personne dont nous
parlons a toujours t fidle  son mari, et c'est vous le premier qui
lui auriez appris  chercher des distractions en dehors de son mnage...

--Eh bien, le grand mal? fit Lonard en se redressant avec fatuit.

--Le grand mal? de la dtourner de ses devoirs, de lui faire prendre son
mari lgitime en ridicule et en dgot, de lui donner l'habitude des
petits cadeaux et des friandises,--car vous tes galant, monsieur
Lonard, et vous aimez  rgaler vos dames,--l'ouvrier se drida  ce
compliment qui chatouillait sa vanit, mais elle n'y prit pas
garde,--tout cela ne serait pas un grand mal,  votre ide? Et quand
vous auriez assez d'elle et qu'elle aurait assez de vous, elle en
prendrait un autre, n'est-ce pas? et puis un autre encore, jusqu' ce
que son mari la chasse ou qu'elle s'en aille, et alors qu'elle roule
dans le ruisseau,--qu'elle devienne une Nathalie? Il n'y a pas de mal 
a, pensez-vous?

--Je ne vois pas ce que Nathalie vient faire ici, dit Lonard d'un ton
piqu; c'est prcisment l que sa conscience peu scrupuleuse lui
faisait quelque reproche.

--Vous ne me direz pas que vous ne l'avez pas engage  attirer le mari
chez elle, reprit Ccile avec fermet; non, vous ne me direz pas cela,
monsieur Lonard; vous avez trop d'esprit pour me conter de pareilles
fariboles. Le mari de la dame que vous dites est all tout d'un coup
chez cette femme qu'il ne connaissait pas la veille; il y est
retourn,--la Nathalie est intresse,--elle n'a pas fait de la dpense
pour rien,--elle avait au moins l'ide de vous tre agrable... Oh! je
l'ai bien remarqu, monsieur Lonard, et vous ne voudriez pas me donner
votre parole d'honneur que vous n'avez pas arrang cela ensemble.

--Je vous donne... commena le jeune homme, mais il s'arrta d'un air
d'humeur et dtourna la tte sous le clair regard de Ccile.

--Croyez vous que ce soit beau d'employer des... elle n'osa prononcer le
mot qu'elle avait sur les lvres, de peur de provoquer un accs de
colre chez celui qui l'coutait... des femmes comme la Nathalie, pour
troubler un mnage, qui jusque-l tait trs-honnte? Vous n'avez pas
song  cela, je le sais bien sans que vous le disiez; Rose est jolie,
et elle vous plaisait. Vous n'alliez pas plus loin que les moyens 
employer pour l'avoir, et voil que vous avez fait beaucoup de mal, car
son mari est bien pris maintenant et ne lui reviendra peut-tre jamais.

--Alors, fit Lonard en relevant la tte, autant vaut que j'en profite!

-Et qu'est-ce que vous en ferez, de cette femme, quand vous en aurez
assez? Ces femmes-l, qu'on a dtournes de leurs devoirs, on s'en
lasse, car on ne les estime pas et on les jette o elles peuvent
tomber... Vous ne savez pas, vous, monsieur Lonard, parce qu'on ne vous
l'a jamais dit et que vous n'y avez jamais pens, que troubler la vie
d'une femme marie, c'est encore plus mal que de sduire une jeune
fille!

Lonard fit un brusque mouvement; elle ne lui laissa pas le temps de
l'interrompre. Elle parlait lentement, avec douceur, presque tout bas;
dans l'air limpide et rafrachi de cette journe tranquille, sa voix
pure avait une sonorit trange comme celle d'un cristal frapp
lentement  petits coups discrets et continus.

--Vous ne voudriez pas sduire une jeune fille, je connais vos
ides,--et pourtant une jeune fille, monsieur Lonard, quand on l'a
sduite, on peut l'pouser, tandis qu'une femme marie... la
rendrez-vous  son mari s'il l'a chasse? Lui referez-vous un intrieur
tranquille? ramnerez-vous les amis et les parents qui ont cess de la
voir parce qu'ils la mprisent, et, si par malheur elle a un enfant,
quel nom donnerez-vous  cet enfant, dont vous ne pouvez pas vous avouer
le pre,--cet enfant qui sera la preuve criante de la honte du seul
homme qui le hasse et qui ne peut se dfaire de lui, qui doit lui
donner son nom et son hritage, bon gr, mal gr, le mari de sa mre?
Lonard ne rpondit pas; il n'avait pas pour habitude de rflchir
beaucoup  la fois, et ces penses, qu'il n'avait jamais abordes,
l'crasaient comme la chute d'une montagne.

--Voil ce que c'est, monsieur Lonard, que de faire la cour  une femme
honnte, quand elle est marie, et vous ne pouvez pas tre fch contre
moi de vous avoir arrt au moment o vous alliez vous mettre tant
d'ennuis sur les bras!

Lonard, vaincu autant par la sagesse que par la franchise de Ccile,
rpondit avec un lan tout naturel:

--Vous avez bien fait, mademoiselle Ccile. Aprs quoi il ajouta avec
une grimace:

--Mais alors, nous autres pauvres clibataires, que nous reste-t-il?
Faut-il nous faire moines?

Ccile sourit.

--Il ne manque pas de belles demoiselles qui n'ont pas grand'chose 
perdre et que vous faites danser au Moulin de la Galette. Mais il y a
mieux que cela! On se marie.

--Oh! la la! fit Lonard redevenu soudain trs-joyeux. Faut-il que ce
soit tout de suite?

--Le plus tt est le mieux, rpondit Ccile en se levant.

--Au biberon, n'est-ce pas, mademoiselle? continua Lonard d'un ton qui,
quoique plaisant, n'avait plus rien d'impertinent. C'est donc pour a
que vous faites lever  la brochette un petit mari pour Nomi, chez la
mre Gardin, eh?

--C'est la petite qui est la plus ge, fit observer Ccile en souriant
 son tour.

--a ne fait rien, l'amour ne se commande pas, mademoiselle; il vient
quand il veut.

Ccile se dirigea lentement vers la maison. Le lithographe la suivit un
peu en arrire.

--Eh, mademoiselle, je crois que j'tais venu pour vous faire des
reproches, et il me semble que c'est vous qui m'avez fait un sermon...
a arrive quelquefois, mais c'est toujours drle... Vous n'tes pas
fche contre moi, hein?

--Vous ne vous en prendrez plus  madame Rose? fit Ccile en se
retournant  demi.

--Vous savez bien que nous ne nous parlons plus!... et puis je ne
voudrais pas...  prsent...

Il se tut.

--Au revoir, monsieur Lonard, dit la jeune fille en se prparant 
remonter l'escalier.

--Au revoir, rpta l'ouvrier en la regardant disparatre. Il suivit des
yeux sa forme svelte au travers des barreaux, puis il secoua la tte en
souriant, et ajouta comme corollaire  sa pense inexprime:


--Suis-je bte!




                                 XXII


Novembre tait venu, cette anne-l, plus triste et plus froid que de
coutume. Au jour des Morts, une foule rsigne, marchant la tte basse
sous un grsil impitoyable, visita les cimetires, et, sur la tombe de
Maria, orne d'une grande croix de pierre et toujours charge de
couronnes fraches, Ccile rencontra le pre Beaudoin, sombre et
silencieux comme autrefois, mais les cheveux plus blancs et l'air plus
farouche.

Aussitt aprs la mort de sa fille, le vieux socialiste avait donn
cong et, au mois de juillet, il avait dmnag sans dire o il s'en
allait, sans chercher d'amiti nouvelle, sans en regretter d'ancienne.
La cit Mnard lui tait odieuse,  cause des commentaires qui avaient
suivi son malheur,  cause des regards curieux ou compatissants qui
s'attachaient sur lui quand il passait. Il ne voulait pas tre plaint;
il ne voulait tre ni lou ni blm; il voulait qu'on le laisst
tranquille; c'est ainsi qu'il partit, sans dire adieu  personne, pas
mme  Ccile, qui pendant longtemps ne songea  lui que le coeur gros,
plein d'ennui  la pense de sa solitude.

Elle ne fut point surprise de le trouver l: de tous les endroits du
monde, c'est au cimetire qu'elle et t le chercher, bien qu'elle ne
l'y et encore jamais rencontr. Le vieillard ne tmoigna ni joie ni
douleur  son approche; il se contenta de la saluer d'un signe de tte
et se rangea un peu pour lui permettre de dposer sur la pierre la
couronne de perles blanches qu'elle portait passe  son bras.

Ccile, de son ct, n'osa lui adresser aucune question: ils s'taient
trouvs jets brusquement en contact par la rude main de la destine,
lorsque Maria avait reu le coup de la mort; mais leurs existences
n'avaient jamais eu d'autre point commun, et mme, au fond de leurs
mes, ils s'en voulaient mutuellement: elle, de ce qu'il avait t si
dur avec sa fille outrage et mourante;--lui, de ce qu'elle avait
protg des amours qui devaient finir d'une faon si tragique. Aussi,
quand Beaudoin, venu le premier, reprit le chemin de la ville, elle
n'essaya point de lui parler; ils changrent un signe de tte et se
sparrent sans regret, sinon sans motion.

Ccile avait dsormais d'autres soucis; le petit mnage Leclerc la
tourmentait beaucoup, et son impuissance  lui venir en aide n'tait pas
un de ses moindres chagrins.

Le pauvre jeune couple, si courageux, mais si peu fait pour la lutte,
avait descendu peu  peu tous les degrs de cette chelle glissante qui
va de l'aisance  la pauvret; restreint d'abord au simple bien-tre,
leur luxe innocent des premiers jours avait t remplac ensuite par
l'pargne la plus stricte, puis malheureusement, avec la fin de leur
bourse, tait venu l'hiver, cruel et prcoce, qui avait ajout dans le
plateau de leurs misres l'pe tranchante du froid mortel.

Il fallait trouver quelque chose! Dj les montres, les menus bijoux, le
meilleur linge avaient pris le chemin du mont-de-pit; il avait fallu
ensuite engager les draps, et c'est  la nuit tombante, vitant  la
fois la lueur du jour mourant et la clart indiscrte du gaz, que Henri
Leclerc emporta les draps de leur lit, rouls sous son bras dans un
journal soigneusement ficel.

Longeant le mur, redoutant le regard du concierge,  qui Ton n'avait pu
donner qu'un -compte en octobre sur le terme chu, -compte puis avec
dsespoir dans les dernires ressources du mnage,--Henri s'en alla,
l'me triste  en mourir, humili jusque dans les moelles, et le prpos
aux engagements lui ayant remis six francs, il les rapporta  Louise,
qui attendait en dvorant ses larmes, afin qu'au retour il ne s'apert
pas qu'elle avait les yeux rouges. Ils ne souprent ni l'un ni l'autre,
n'ayant pas le courage d'entamer cette misrable obole, qui reprsentait
tant de douleurs et d'humiliations.

Louise gagnait bien quelques sous; Henri avait accept de force la
ncessit de la voir travailler; mais elle tait malhabile, n'ayant
jamais eu besoin d'employer ses doigts  ce mtier de demoiselle de
magasin qui dshabitue de tout travail srieux et qui corromprait les
meilleures,  cause de l'oisivet qu'il engendre les jours o la vente
ne va pas.

Elle arrivait, en cousant tout le jour et tout le soir,  gagner environ
vingt sous; la lampe qui l'clairait mal lui prenait une bonne part de
son gain, le reste payait les aiguilles et la soie, et  peine lui
restait-il quelques centimes, quand elle avait achet le poussier qui
garnissait sa chaufferette.

Mettant de ct tout amour-propre, Henri avait demand  vrifier des
critures,  faire des copies et autres travaux aussi peu intelligents;
mais, partout o l'on se prsente,  moins d'un hasard heureux, il faut,
si l'on veut travailler, prendre la place de quelqu'un, et personne
n'est dispos  se laisser prendre sa place. C'est alors une lutte
terrible o, si l'on insiste, on provoque des haines et des rancunes.
Depuis les fonctions les plus infimes jusqu'aux postes les plus levs
celui qui veut parvenir doit marcher sur le corps d'un autre avant de
s'asseoir  sa place.

A force de persvrance, Leclerc avait obtenu quelques travaux de
rvision, quelques copies, et s'en tait acquitt de son mieux; depuis
son entretien dcisif avec Louise, il avait beaucoup modifi son
caractre, et, sous les coups incessants d'une injuste destine, son
orgueil s'tait amolli. Les travaux peu intressants, mal pays,
auxquels il devait maintenant son pain quotidien, quand il pouvait en
trouver, ne lui inspiraient plus d'horreur ni de colre; aprs les avoir
mpriss, il les estimait, comprenant que tout gagne-pain honorable a
droit  une considration relle. Les jours noirs taient ceux o il
rentrait sans travail, et o, mme chez Bidault, on lui avait dit qu'il
n'y avait point d'adresses  crire.

Plus tristes encore taient les jours o on prenait son travail, mais
sans lui en remettre le payement. O riches de ce monde, hommes affairs,
gens presss qui allez  la Bourse, au Palais,  la Chambre; femmes
lgantes qui allez au bal, mnagres conomes qui allez au march! ne
laissez jamais partir sans l'avoir pay l'tre qui vous apporte le
travail que vous avez command. Vous ne savez pas  quelles agonies de
colre et de douleur vous exposez ces hommes et ces femmes, qui n'ont
pas un sou pour acheter un morceau de pain et qui, grce  votre
ngligence, grce  leur timidit,  cette pudeur du pauvre honteux,
n'oseront pas vous dire qu'en rentrant ils vont peut-tre se pendre ou
s'asphyxier, quand votre argent, non, le leur, celui que vous leur
devez, leur et rendu la vie! On n'y pense pas, ce n'est rien, et il y a
des gens qui en meurent.

Un soir de la fin de novembre, les Leclerc se trouvrent dans la gne la
plus extrme. L'ouvrage manquait des deux parts depuis quelques jours,
et la saison devenait si rude que les mains de Louise taient pleines
d'engelures. Faute de feu et d'occupation, les deux jeunes gens se
disposaient  se coucher pour conomiser la bougie, bien qu'il ne ft
pas neuf heures du soir, quand Ccile frappa  leur porte. Elle avait
touch quelque argent le soir mme et venait voir si ses amis n'avaient
pas besoin d'aide.

Aux premiers mots de la jeune ouvrire, Louise la regarda avec des yeux
pleins de reconnaissance; ils avaient soup d'un peu de panade et s'en
promettaient autant pour le djeuner du lendemain. D'ailleurs, ces prts
rciproques entrent dans la rgle des mnages d'ouvriers, et il est bien
rare que les dbiteurs ne s'empressent pas de rendre, aussitt qu'ils
sont en fonds  leur tour. Ces mmes gens ne se feraient pas scrupule de
garder l'argent de plus riches qu'eux jusqu' des jours plus favorables,
peut-tre extrmement reculs; mais entre ouvriers, on ne doit pas se
faire attendre, sous peine, du reste, de ne plus retrouver de crdit en
temps de besoin.

--Vous tes bien bonne, mademoiselle Ccile, lui dit Henri avec un
soupir; vous nous tirez de peine aujourd'hui, mais demain ce sera 
recommencer.

--Vous n'avez donc pas d'amis, personne qui s'intresse  vous? demanda
la jeune fille, devenue plus hardie avec Henri,  mesure qu'elle le
connaissait mieux.

--Mais si, j'en ai. De pauvres diables comme moi, qui sont  peu prs
dans la mme position; dans les bureaux de placement on veut une mise de
fonds pour commencer, o veulent-ils que je la prenne?

--Il ne veut pas aller voir son oncle, dit timidement Louise.

Henri fit un signe ngatif et regarda Ccile qui dtourna les yeux. Il
lui avait confi ce que Louise devait toujours ignorer, une dmarche
humiliante reste infructueuse auprs de cet oncle, vritable
Prud'homme, qui lui avait dit d'un ton solennel:

--Jamais vous n'obtiendrez rien de ma bourse ni de mon crdit, aussi
longtemps que vous persisterez  vous vautrer dans le vice.

--Mais, mon oncle, avait fait observer Henri, vous me passiez des
matresses autrefois, et vous ne m'avez jamais ordonn de vivre en
cnobite.

--Je n'ai pas  jeter les yeux sur votre conduite passe, avait rpondu
le personnage qui le tutoyait jadis, en lui pinant l'oreille, quand il
avait vent de quelque partie  Nogent ou  Asnires; mais votre conduite
prsente menace de dshonorer le nom de votre famille qui est le mien,
et je ne puis le tolrer.

Comprenant que son oncle craignait de lui voir pouser Louise, Henri
s'tait retir sans ajouter une parole, l'me navre, mais rsolu  ne
jamais rvler  sa courageuse compagne ce qu'il venait d'entendre et de
subir. Cependant il n'avait pu se retenir de le confier  Ccile, et
l'indignation gnreuse de la jeune fille avait t pour lui une grande
consolation.

Les trois amis se regardrent en silence, les yeux pleins d'amiti et de
chagrin.

--Vous ne connaissez personne, vous, Ccile? dit Louise au bout d'un
instant.

--Moi! moi qui ne vois rien, qui ne sais rien d'un bout de l'anne 
l'autre...

Elle s'arrta court; une pense venait de traverser son esprit.

--Vous avez trouv quelqu'un? dit vivement Henri, qui suivait ses
penses sur son visage.

--Non, non, rpondit la jeune ouvrire, je me rappelais un nom, mais la
personne a disparu... j'essayerai de la retrouver. Ne comptez pas sur
moi, mes amis, je suis une sauvage, vous le savez!

Elle se retira presque aussitt, et, rentre dans sa chambre, elle prta
attentivement l'oreille. Sa tante Angle dormait paisiblement dans la
pice voisine, dont la porte tait entre-bille. Elle chercha dans le
troisime tiroir de sa commode, sous les quelques rubans qui formaient
toute sa coquetterie, une petite bote entoure d'un ruban blanc, un de
ceux qui attachaient les bouquets blancs de Maria, et en retira une
enveloppe qui contenait trois lettres.




                                 XXIII


La premire, date de Paris, huit jours aprs la mort de Maria, tait
ainsi conue:

Je pars demain; ma mre, au dsespoir les premiers jours, a fini par
prendre son parti de me voir entrer dans l'arme, en qualit d'engag
volontaire; je crois, hlas! qu'elle aime mieux cela que de m'avoir vu
pouser celle que nous avons perdue. Avant de quitter Paris,
mademoiselle Ccile, il faut que je vous dise combien j'ai senti, aprs
coup, votre bont et votre grandeur d'me. Je ne peux pas vous en
remercier, vous ne le voudriez pas; pour vous tmoigner la
reconnaissance que je ressens pour vous, je ne trouve qu'un moyen: je
vous confie le tombeau de Maria. C'est ce que j'ai de plus cher au
monde. Vous irez la voir, ma pauvre chre fiance, vous lui porterez des
fleurs nouvelles en toute saison; chaque trimestre vous recevrez une
petite somme pour cet usage. Et de temps en temps, vous m'crirez pour
me dire si tout est en ordre, et si vous-mme vous ne souffrez pas trop
de vos fatigues. Soyez assure du dvouement et de l'amiti fraternelle
de,

Votre tout dvou,

Andr Simon.

A cette lettre taient jointes diverses facturas acquittes. Ccile
n'avait point voulu les envoyer, jugeant que la douleur de son ami tait
encore trop frache pour supporter ces tmoignages matriels des soins
qu'il faisait donner au tombeau. Elle avait prfr les remplacer par
quelques fleurs sches, qui venaient du cimetire.

La seconde, date du 12 aot, parlait de la fte de Maria, qui devait
avoir lieu le 15.

Chre mademoiselle Ccile,

J'espre que vous m'excuserez de vous dranger pour notre amie. Je
voudrais que pour sa fte la pierre tombale ft absolument jonche de
roses blanches et de fleurs d'oranger. Je me fie  vous pour excuter ce
dsir, et je vous remercie d'avance. Vous me direz, n'est-ce pas?
comment tout cela tait; arrang. Ma seule consolation, maintenant, est
de savoir comment vont les fleurs du cimetire. Je vous remercie du fond
du coeur d'avoir pens  m'en envoyer quelques-unes; c'est tout ce qui
nous reste  prsent! Vous, au moins, pouvez la visiter de temps en
temps. Par bonheur, mon nouveau mtier m'occupe extrmement. Je me
trouve bien sot d'ignorer des mouvements mcaniques que le premier
nigaud venu fait  ct de moi avec une prcision qui me dsole: mon
ducation me sert  bien peu de chose. Mais j'ai grand dsir de me
rendre utile, et je fais de mon mieux, malgr mes nombreuses
balourdises.

Je n'ai pas encore song  vous dire, chre mademoiselle, que j'ai
contract envers vous une dette bien lourde, mais que je ne dsespre
pas d'acquitter. Le dvouement que vous avez tmoign, non-seulement 
Maria, ce qui tait naturel, mais  moi, qui n'tais rien pour vous,
m'est revenu  l'esprit bien des fois depuis mon dpart de Paris, et je
me suis reproch une ingratitude qui n'tait pas dans mon coeur, mais
que le dsordre de mon esprit, pendant ces pnibles journes, vous fera
peut-tre excuser. J'ai encore quelques amis  Paris, je suis en
relation avec eux, et si, pour vous-mme ou vos amis, vous aviez besoin
de quelque appui, de quelque dmarche, ne craignez pas de vous adresser
 moi, je ferais tout mon possible pour vous rendre un peu du bien que
j'ai reu de vous.

Votre trs-affectionn,

Andr Simon.

Ccile s'arrta longuement  cette lettre et la relut deux ou trois
fois. Une larme se dtacha lentement de ses cils et roula sur sa joue
pendant qu'elle repliait le papier. Elle avait lu bien des fois cette
lettre affectueuse, chaque fois avec un serrement de coeur aussi
douloureux. Elle avait su gr au jeune homme de son affection, si
spontanment exprime; mais jamais, non jamais, il ne comprendrait quel
motif l'avait pousse  consoler sa douleur,  lui adoucir le coup
fatal,  prendre sur elle le fardeau de toutes les peines, afin de ne
lui en laisser que ce qu'il lui tait impossible d'pargner  Andr.

Pourtant, elle aimait cette lettre et la relisait souvent; cette fois,
elle y vit autre chose que la banalit d'une offre vague; elle comprit
que, pour l'avoir faite de si loin dans des circonstances si trangres
 ses proccupations habituelles, le jeune homme devait avoir eu en vue
autre chose qu'une simple formule de politesse.

--Nous verrons bien; se dit-elle, si c'tait pour me faire plaisir, ou
bien si vritablement il a bon coeur et s'il pense aux autres.

Mettant alors de ct, pour un moment, la pense des Leclerc, elle
ouvrit la troisime lettre, plus rcemment reue, et qu'elle prfrait
aux deux autres.

Ma chre Ccile,

Vous tes un ange, en vrit, et je ne sais plus comment vous remercier
de tous les soins que vous prenez pour elle et pour moi. Oui, je suis
heureux de savoir que vous avez vu son pre; c'est une consolation pour
moi que de le savoir vivant et en apparence peu diffrent de ce qu'il
tait autrefois. Mais c'est de vous que vous ne me dites rien, et ce
n'est pas bien. Vous croyez, sans doute, avec votre modestie excessive,
que je ne m'intresse  vous qu' cause des soins que vous rendez 
notre tombe chrie? C'est une grande erreur, et je m'efforcerai de vous
en faire revenir. Vous avez t pour moi, pendant ces temps d'preuve,
l'amie la plus sre et la plus dvoue; une soeur n'aurait pas eu plus
de patience et d'ingnieuse tendresse. Croyez donc, je vous en supplie,
 ma reconnaissance et  mon amiti, et ne m'crivez plus de lettres o
vous ne parliez que des autres. Je veux savoir que vous tes heureuse et
satisfaite, car si vous ne l'tiez pas et si je savais qu'il y a l de
ma faute, soit ngligence, soit ignorance, j'prouverais un vritable
chagrin, je vous l'assure. Donnez-moi donc de vos nouvelles, la
prochaine fois, avec moins de rserve, et comptez en toute occasion sur
mon dvouement absolu.

Andr Simon.

La date n'tait pas loigne, l'encre tait encore frache; aprs avoir
lu deux fois cette lettre affectueuse, Ccile prit du papier  lettres,
alla chercher dans un coin la bouteille d'encre, fort abandonne 
l'ordinaire, et se mit  composer un message digne du but qu'elle se
proposait.

Ce travail lui parut fort difficile; les priphrases dont se servent les
lettrs n'taient point familires  Ccile, et elle ne savait comment
tourner sa lettre, lorsqu'une inspiration lui vint:

Vous m'avez dit de m'adresser  vous en cas de besoin, crivit-elle au
courant de la plume, et j'y viens en toute confiance. J'ai des amis dans
la cit, un jeune mnage bien digne d'intrt. Il est ce que vous seriez
si Maria avait eu moins de vertu et vous moins de courage pour parler 
votre mre autrefois; en un mot, ils ne sont pas maris, mais ils
s'aiment malgr leur misre et ont bonne envie de bien faire. Il faut
absolument que vous trouviez une place au jeune homme; il est honnte et
intelligent, et il remplira bien tous les devoirs de sa position. Faites
ce que vous pourrez pour eux, et je vous en saurai autant de gr que si
c'tait pour moi-mme.

Elle ajouta quelques dtails ncessaires relativement  Henri; puis elle
ferma la lettre, y mit l'adresse et, malgr l'heure avance, descendit
elle-mme pour la mettre  la poste. Ensuite elle se coucha, le coeur
plein d'esprances joyeuses. Il lui semblait que ce coup de tte devait
russir. Mais elle se garda bien d'en parler  ses amis. C'est si
triste, les fausses joies! C'est plus triste encore que la noire
monotonie des jours sans esprance.




                                 XXIV


Cinq semaines s'taient coules depuis que Ccile avait crit  Andr,
et elle avait presque perdu l'espoir d'obtenir une rponse. C'est alors
qu'elle s'applaudit de la prudence qui lui avait fait garder pour elle
le secret de sa tentative! Le pauvre petit mnage Leclerc allait
cahin-caha, tantt avec un peu plus de bien-tre, tantt avec les
angoisses de la misre. Ils payaient leur loyer, toutefois, mais au prix
de durs sacrifices. Louise avait propos de quitter les deux petites
chambres pour une mansarde, afin d'allger leur loyer, mais Henri
n'avait pas voulu y consentir.

--Nous avons t heureux ici dans les commencements, dit-il; je n'aurais
jamais le courage de travailler entre d'autres murailles.

Cependant le vent du nord soufflait rudement dans les fentres, et le
froid se glissait par les interstices des croises mal jointes: ils
travaillaient tard tous les deux, les yeux fatigus par la lueur
rougetre de la lampe fumeuse, la tte baisse sur le travail assidu: le
silence rgnait au dehors, interrompu parfois par le craquement des
branches mortes dans les grands arbres du jardin; la nuit s'avanait, et
ils continuaient leur travail, chacun d'eux puis de fatigue, mais ne
voulant pas lcher pied le premier, de peur de paratre moins courageux
que l'autre.

Enfin ils levaient la tte en mme temps, se comprenaient d'un regard,
quittaient la table et allaient se blottir silencieusement dans le lit,
o ils se rchauffaient  la fin, et o le sommeil leur enlevait pour
quelques heures le pnible sentiment de la ralit.

Ils se taisaient presque toujours, maintenant, non que leur entente ft
moins complte, mais que pouvaient-ils se dire? Plus de chteaux en
Espagne, plus de rveries  deux... leur vie ne valait pas qu'on en
parlt, et c'est ainsi qu'ils se sentaient descendre lentement dans un
gouffre profond et glac, sans essayer davantage de se retenir aux
parois... Ils n'avaient plus ni force ni secours.

Une angoisse nouvelle devait cependant s'ajouter  celles qu'ils
prouvaient; Louise fut la premire  la connatre, et, tant qu'elle le
put, elle garda son douloureux secret.

C'est un soir, un triste soir, o le souper avait t maigre, o le
djeuner du lendemain n'tait pas assur, que la jeune femme perdit
courage. Tourmente par des souffrances nouvelles pour elle, elle plit
et se laissa aller en arrire sur le dos de sa petite chaise canne.

--Qu'as-tu? lui dit Henri en se levant prcipitamment pour courir 
elle.

Elle souriait dj, mais d'un si triste sourire! En rencontrant le
regard affectueux du jeune homme, elle dtourna la tte, se cacha dans
les bras qui l'entouraient et fondit en larmes.

--Tu souffres, Louise, tu es malade? fit Henri avec inquitude.

--Ah! rpondit-elle en pleurant, c'est bien pis que la maladie!

--Qu'as-tu donc?

--Je suis enceinte!

Henri ouvrit les bras, les laissa tomber  ses cts, et les deux amants
se regardrent d'un air constern.

--Il ne nous manquait plus que cela! dit le jeune homme  demi-voix,
avec un chagrin qu'il ne put dissimuler.

--Hlas! rpondit Louise, en mettant ses bras sur la table et son visage
dessus pour pleurer  son aise.

Henri se reprocha le premier mouvement qui lui avait arrach cette
parole cruelle en apparence, et, s'approchant de la jeune femme, il lui
releva la tte, l'appuya sur son coeur, et l'embrassa tendrement.

--Tu sais bien, dit-il, que je ne t'en aimerai que mieux.

Elle lui pressa la main pour le remercier, puis s'essuya les yeux, et
tous deux restrent immobiles, les yeux perdus dans le vague, regardant
l'avenir, dj si sombre, et, depuis un moment, plus noir encore.

C'est dans les livres vertueux, c'est dans les traits de morale
familire que la venue d'un enfant est toujours considre comme une
gratification de la Providence. Le mnage le plus pauvre, le plus
misrable, oserait-il dire que la venue de l'enfant est le pins souvent
considre comme une effroyable calamit?

C'est cet enfant non dsir, qui, dans la vie, portera toujours le
stigmate de la colre paternelle; c'est  lui qu'on s'en prendra de la
pauvret commune, des dpenses doubles, des empchements de travail,
des maladies qui cotent cher et font perdre le temps. C'est cet
tre-l, venu malingre et souffreteux, qui sera souvent battu, toujours
grond,--et pourtant que peut-on lui reprocher, sinon d'tre venu mal 
propos?

Ce n'est pas sa faute,--ah, certes! Il n'a pas demand  connatre cette
existence de coups et de privations, qui fait de lui un enfant
malheureux, et souvent plus tard un homme mchant; mais ne peut-on
accorder quelque piti aux parents qui voient leur pauvret s'accrotre
par la venue de ce troisime, l o il y a  peine part pour deux?

L'enfant une fois n entre gnralement dans la vie de ses parents
pauvres comme un mal ncessaire; on le tolre presque toujours, souvent
on l'aime, et les plus choys dans la suite sont parfois ceux dont la
naissance a caus le plus de larmes. Mais c'est le plus souvent dans le
faux et le convenu du roman que la venue de l'enfant du pauvre est une
joie. Demandez aux mres pourquoi elles hsitent si longtemps avant
d'annoncer au pre ce qu'il est biensant d'appeler les joyeuses
esprances!

Le sentiment maternel s'veille ds la premire heure, tandis que
l'amour du pre a besoin pour se manifester de la prsence relle de
l'enfant n de lui. Aussi les mres sont-elles plus rsignes  la venue
de l'enfant; mais les longues souffrances qui prcdent sa naissance
sont bien dures  supporter pendant les mois d'hiver, o le feu manque,
pendant les mois d't, o la chaleur accable, et nul de ceux qui ont
rflchi  ces choses ne pourra crier  l'immoralit en lisant que Henri
et Louise taient navrs de se voir un enfant.

Leur silence dura longtemps, et Louise, en compta toutes les secondes
avec les battements de son coeur douloureux; enfin le jeune homme
regarda la malheureuse femme qui n'osait tourner les yeux vers lui.

--Nous l'aimerons bien, dit-il doucement.

Elle s'appuya sur son paule et recommena  pleurer; mais cette fois
ses larmes lui firent du bien.

Louise tait frle, mais les femmes frles ont une force incroyable de
rsistance nerveuse; en voyant que Henri acceptait sans murmurer le
surcrot de fatigue et de soucis qui entrait dans leur vie, elle prit un
courage nouveau et se mit  travailler avec plus d'ardeur et d'habilet.

Le nouvel an arriva; un peu de travail l'avait prcd pendant la
dernire quinzaine, si bien que non-seulement nos amis avaient mis de
ct leur terme, ce qui est une grosse affaire, mais ils avaient
conomis quelque peu pour fter ensemble cette journe, si triste pour
beaucoup, onreuse pour presque tous, et qui pour eux du moins, comme
pour tous les jeunes gens, apportait les esprances de l'inconnu.

Il avait t convenu qu'on ferait bourse commune avec Ccile et la tante
Angle, afin de clbrer ce grand jour, et la bonne vieille fille tait
descendue ds quatre heures chez les jeunes gens afin d'viter toute
fatigue  Louise. Ccile avait t faire deux visites: l'une  sa
patronne, avec ses compagnes d'atelier; l'autre  Maria, dans la neige
durcie parla gele au cimetire Saint-Ouen. La nuit tait venue depuis
longtemps, et un joli feu de coke ronflait dans le pole de la salle 
manger; Ccile, qui se sentait en retard, grimpa lestement les escaliers
et passa la tte par la porte des. Leclerc en disant:

--Je reviens.

--Il y a une lettre sur la commode, lui cria la tante Angle.

La jeune fille tait dj tout en haut, la bonne fille retourna  la
cuisine pour veiller  son gigot. Henri lisait un journal achet le
matin, luxe rare, et qu'il ne s'tait pas donn depuis bien des jours,
le sou du _Petit Journal_ tant trop onreux pour sa pauvre bourse;
Louise, toute rose, rjouie par cette apparence de fte, oublie si
longtemps, se sentait lgre comme un oiseau; la cordialit de la
vieille fille, la douce tideur de l'appartement, l'air content et
repos de Henri, tout ce bien-tre nouveau lui donnait de joyeux
battements de coeur.

La porte s'ouvrit, et Ccile entra, toute ple, les yeux noys de
larmes, mal essuyes, mais avec un tel air d'extase sur le visage que
tous les yeux se fixrent sur elle.

Elle dposa devant Leclerc une lettre qu'elle tenait ouverte et en garda
deux autres dans la main.

--Qui est-ce qui crit? demanda le jeune homme en dposant son journal.

Sans attendre de rponse, il lut:

Chre Ccile, vous avez bien fait de vous adresser  moi; votre seul
tort est de ne pas l'avoir fait plus tt. Vous avez bien su toucher
l'endroit sensible de mon coeur en me rappelant ce que ma vie aurait t
avec celle qui n'est plus, et, m par les mmes sentiments que vous 
l'gard de vos jeunes amis, je me suis mis en campagne. J'ai attendu les
rponses de mes amis avant de vous crire; que vous aurais-je dit? que
je m'occupais de vous satisfaire? J'espre que vous n'en avez pas dout.
Je vous adresse ci-incluses les lettres de mes correspondants; vous
voyez que l'attente n'a pas t vaine. Je souhaite que l'une ou l'autre
de ces positions convienne  M. Leclerc, et pourquoi pas toutes les
deux? Il me semble qu'avec un peu de bonne volont de part et d'autre,
on pourrait s'arranger pour satisfaire les deux maisons  la fois.

Henri s'arrta dans sa lecture et regarda Ccile.

--Vous avez fait cela? dit-il  voix basse.

Elle rpondit par un signe de tte; Ccile parlait le moins possible,
trouvant le geste plus loquent.

--Vous! reprit Henri, vous ne demandez rien pour vous-mme et...

--J'ai ce qu'il me faut, rpliqua tranquillement la jeune ouvrire avec
un sourire. Tenez, voil les deux lettres.

Il les lut l'une aprs l'autre, puis tendit les mains  Louise.

--Nous sommes sauvs! s'cria-t-il en l'embrassant.

--C'est elle qu'il faut embrasser, rpondit la jeune femme en poussant
Ccile vers son ami, je n'en suis pas jalouse.

Il ne se le fit pas dire deux fois.

En effet, c'tait assez de travail pour rendre au jeune mnage une
gentille aisance, mme avec la naissance et l'ducation du bb.

Pendant tout le repas, on fit mille projets, mille plans d'avenir.

--Mais nous resterons ici, Henri? dit Louise tout  coup. Je n'aurais
pas le coeur de quitter la cit Mnard, ni Ccile.

--Comme tu voudras, rpondit le jeune homme; mais la premire chose que
je vais faire va tre de te donner une bonne. Tu as assez abm tes
pauvres petites mains.

--Oh! Henri, pas de bonne, je t'en supplie! s'cria la jeune femme. Pas
de bonne, nous sommes si heureux! A ce cri du coeur, tout le monde se
mit  rire.

--Soit, dit Henri; pourtant tu n'allumeras plus le feu. J'ai mon ide,
d'ailleurs. Mais dites-moi, mademoiselle Ccile, qu'est-ce que je
pourrais bien faire pour vous remercier?

--A prsent, rien, rpondit-elle; plus tard, je vous demanderai
peut-tre quelque chose.

Le lendemain, aprs un djeuner htif, Henri descendit vers la ville. Il
n'avait pas quitt Louise depuis dix minutes, que celle-ci entendit une
main frler la serrure. Contrairement  l'habitude des quartiers
populeux, elle ne laissait presque jamais sa clef sur la porte. Un petit
coup sec indiqua un visiteur ou une visiteuse.

Louise alla ouvrir, et le visage souriant de dame Nathalie se montra
dans l'embrasure de la porte.

--Eh bien, ma petite dame, dit la femme de mnage, j'espre que vous
avez un gentil mari! Il vient de passer chez moi, le brave homme! Il
s'est souvenu que je vous avais propos autrefois de faire votre mnage,
et il m'a engage, deux heures par jour, quinze francs par mois; c'est
arrang comme si le notaire y avait pass. Par quoi commenons-nous? par
la chambre ou par la vaisselle?

Louise, stupfaite, coutait ce flux de paroles et sentait vaguement que
Henri et agi plus prudemment en la consultant avant de faire cette
dmarche. Mais il l'avait faite dans l'intention de lui tre agrable,
de diminuer ses fatigues, et elle le remercia en dedans d'elle-mme pour
sa bonne pense. Cependant le peu de sympathie et de confiance que lui
inspirait la doucereuse Nathalie lui fit rpondre:

--Je ferai ma chambre moi-mme.

Un regard en dessous de la ruse commre lui apprit qu'elle tait
devine.

--C'est comme vous voudrez, ma petite dame, dit-elle en souriant; la
confiance vous viendra, et puis, d'ici quelque temps, vous ne pourrez
plus soulever vos matelas vous-mme; c'est vous qui viendrez me dire: Un
petit coup de main, s'il vous plat, Nathalie! Et je ne vous le
refuserai pas, allez! Je n'ai pas de rancune, moi!

D'un tour de main elle fit une rafle sur la table et disparut dans la
petite cuisine, o on l'entendit aussitt bousculer le charbon de bois,
le fourneau, les assiettes et le reste, avec un tapage effroyable, et
sans jamais rien casser.

--Eh bien? dit Henri le soir en rentrant, je t'ai fait une surprise
tantt?

--Oui, rpondit Louise, et je te remercie de ta bonne pense. Mais
Nathalie ne me plat pas beaucoup; j'aurais autant aim me passer de
femme de mnage.

--Bah! fit le jeune homme en haussant les paules, qu'est-ce que a peut
faire? Ce n'est pas un homme, elle ne sera ici que peu de temps, tu la
surveilleras; et puis, il n'y a qu'elle dans la maison.

Ccile ne parut pas approuver non plus l'innovation de Henri, mais elle
s'en remit  l'avenir pour confirmer ou dissiper ses craintes; aprs
tout, en effet, pendant les deux heures qu'elle passait chez Louise,
Nathalie ne pouvait pas commettre de bien grosses dilapidations, et puis
cette femme sans moeurs avait son honntet  elle; elle se tenait
toujours admirablement les six premiers mois. Aprs cela, ayant donn la
mesure de ses vertus, elle ne se croyait plus tenue  aucune contrainte.
Ccile, qui avait remarqu cela plus d'une fois, se dit qu'avant six
mois il arriverait beaucoup de choses probablement, et ne prsenta point
d'objections  ce nouveau plan de vie.




                                  XXV


Leclerc s'arrangea pour faire marcher de front les deux occupations que
Simon avait trouves pour lui, et, au bout du premier mois, il rapporta
 Louise, en or, dans le creux de ses deux mains, une somme qui la fit
pleurer de joie. On paya tout ce qu'on devait, et l'on acheta un berceau
pour Bb, bien que son apparition dt tre encore trs-loigne; mais
la vue de la bercelonnette faisait sourire Louise avec tant de grce,
que Henri oubliait ses soucis de chef de famille en la regardant.
Cependant, ce n'taient pas eux qui taient les plus heureux de leur
changement de position, c'tait Ccile.

Dans le soin qu'avait mis Andr  mener  bien ces ngociations, elle
voyait la preuve d'une amiti srieuse, telle qu'elle l'avait toujours
souhaite sans oser la rver. Dans sa modestie profonde, elle croyait
n'tre rien pour le jeune homme, rien ou tout au plus une ombre, un ple
reflet de ce qui avait t Maria. Elle tait loin de croire que le
dvouement qu'elle avait tmoign, la tendresse intime et discrte
qu'elle avait verse sur Andr au moment de ses souffrances, comme un
baume parfum sur les blessures d'un corps sanglant, lui avaient valu
une de ces affections dont les mes d'lite seules sont capables, et
celles-l mme seulement quand la douleur les a encore affines et
ennoblies.

En effet, au milieu de sa vie de garnison, la plus vide et la plus
lourde que puisse subir un esprit occup ailleurs, Andr songeait 
Ccile comme  un repos, une quitude absolue pour son me; il
l'unissait  Maria dans sa pense, et peu  peu les deux jeunes filles
se confondaient, si bien que, par moments, il ne se rappelait plus
laquelle avait prononc telle parole qui s'tait grave dans sa mmoire.

Il ne devait jamais s'apercevoir que Maria n'avait t en ralit que
l'cho de Ccile; le culte qu'il portait  la mmoire de la jeune morte
devait l'empcher pour toujours de songer que celle-ci n'tait vraiment
qu'une douce et faible crature, faite pour aimer et subir sa destine;
toute l'intelligence, toute la sagesse de sa conduite lui venaient de
son amie... mais qui l'et dit  l'amant empress, au fianc veuf avant
le mariage? Ccile elle-mme ne le savait pas.

Andr, nature romanesque, un peu molle, capable d'nergie seulement dans
les grandes circonstances, mais alors brave et rsolu plus que personne,
avait prcisment le caractre ncessaire pour subir l'ascendant de
Ccile, et l'en admirer davantage, avec cette reconnaissance que les
mes dsintresses vouent  ceux qu'elles reconnaissent comme
suprieurs.

Dans les ennuis de son apprentissage, le mtier de soldat n'est pas plus
facile  bien connatre que tout autre, et Andr ne pouvait mal faire
rien de ce qu'il entreprenait; il se rappelait souvent ses chagrins et
reconnaissait chaque fois que, sans l'intervention de Ccile, quelque
catastrophe et eu lieu, qui lui avait t pargne. Aussi prit-il
l'habitude de songer  elle comme  une sorte de protectrice; ne
revenant  la ralit qu'avec un effort et se rappelant avec quelque
peine que ce bon ange tait pauvre et pouvait souffrir comme les autres
mortels.

Si la jeune fille avait su tout cela, sa vie lui et sembl plus facile.
Mais, au moment mme ou Andr s'abandonnait  ces belles rveries, tout
en se livrant  la salutaire occupation d'astiquer son fourniment, elle
tait en lutte avec les cruelles ralits de la vie. La tante Angle
avait pris un gros rhume qui, faute de soins, avait dgnr en
bronchite aigu, et Ccile avait beau quitter le travail une heure plus
tt tous les soirs, elle n'arrivait pas  empcher les imprudences
ritres de la vieille fille, qui, maniaque et ttue, se levait
elle-mme de son lit pour faire chauffer ses tisanes, dtruisant ainsi
tout le bien que lui faisaient les ordonnances du docteur Rgnier.

De guerre lasse, et pour obtenir la tranquillit indispensable, Louise
vint s'asseoir auprs du lit de la malade: elle y passait ses journes,
occupe  coudre la layette du petit tre qu'elle attendait, heureuse de
pouvoir rendre service  celle qui lui avait fait tant de bien, et
pourtant domine par d'insurmontables tristesses.

Cet enfant qui allait natre tait pour elle un sujet de perptuelles
apprhensions. Sans doute, Henri l'aimerait, il tmoignait d'avance,
mais sans passion, avec ce calme de la paternit encore  l'tat
abstrait, qui inquite tant les mres et les fait parfois douter de la
tendresse relle du pre. Cela encore n'tait rien, mais Henri
n'annonait pas la moindre intention de donner son nom  l'enfant... et
le coeur de Louise saignait  la pense de donner le jour  un tre qui
entrerait dans la vie avec cette terrible barre de btardise, qui
n'tait un honneur que pour les fils de roi, et qui maintenant n'en est
plus un pour personne.--Si encore c'tait un fils, pensait-elle, pendant
qu'elle tirait rgulirement l'aiguille dans les bavettes piques,
auprs du lit o sommeillait oppresse la vieille Angle; si c'tait un
garon, il se tirerait d'affaire; un homme se fait un nom  lui-mme, et
puis, ce n'est pas la mme chose! Mais si c'est une fille, oh! la pauvre
petite fille!

Et les larmes de Louise obscurcissaient sa vue, si bien qu' la fin,
amasses entre ses paupires, elles roulaient sur l'ouvrage mignon. Elle
les essuyait avec le bord de l'toffe, et c'est ainsi que, sans
mtaphore, la layette de l'enfant fut baigne des pleurs de sa mre.

Une crainte lointaine, mais aigu comme un stylet, perait le coeur de
Louise; c'tait un raccommodement ventuel avec l'oncle terrible, et
ensuite, comme sceau de cette rconciliation, un beau mariage pour
Henri... C'tait invitable, elle l'avait su ds le premier jour, elle
l'avait accept comme le chtiment providentiel de sa chute, elle
s'tait rsigne  cette triste fin d'un amour si dsintress, si
dvou pourtant... Mais  prsent qu'elle tait mre, elle sentait plus
douloureusement le poids de sa faute, et l'enfant non responsable,
devenu solidaire de l'erreur de la jeune fille, lui apparaissait  la
fois comme une victime et comme un vengeur.

--Ah! je l'ai mrit, pensait-elle, aveugle par les larmes, je l'ai
mrit, et si je suis punie, c'est justice; mais lui! l'enfant,
qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il venu, s'il ne devait avoir dans la vie
que des chagrins et des humiliations? Ah! on a beau dire, l'me se
rvolte contre une pareille loi! Je puis tre rsigne pour moi, mais
non pour l'enfant. J'ai fait mal, soit! que le destin me frappe, mais
pas l'enfant, non, pas l'enfant!

La pauvre mre, dsespre, laissait alors tomber son ouvrage; elle
regardait en elle-mme un avenir plein de larmes, elle voyait se dresser
devant elle l'image de l'enfant devenu grand et lui demandant compte de
toutes les humiliations qu'il subissait, de toutes les injustices
auxquelles l'exposait sa situation non avoue, et, frmissante, elle se
cachait la tte dans les mains pour viter cette vision qui la
terrifiait.

Ccile en avait raison. Avec de douces paroles, avec des conseils de
sagesse et de prudence, elle amenait la jeune femme  esprer en
l'avenir. Mais elle fut la premire  lui conseiller de ne rien demander
 Henri:

--S'il n'en parle pas le premier, il faut vous garder de lui rien
demander; attendez qu'il ait vu l'enfant; c'est alors que peut-tre il
fera de lui-mme ce que vous obtiendriez  grand'peine par des
supplications mal venues, et il vous saura gr de votre patiente
rsignation.

Louise coutait et obissait! Ne devait-elle pas dj tant  Ccile
qu'elle ne pourrait jamais s'acquitter?

La tante Angle finit par se rtablir: le docteur Rgnier dclara que
longtemps, peut-tre toujours, elle serait dlicate, et que la moindre
imprudence serait suivie d'un engorgement des voies respiratoires; mais
c'tait beaucoup que de l'avoir remise sur pied, et l'excellent homme se
montra satisfait du rsultat de ses soins.

--A prsent, dit-il d'un air terrible  sa dolente malade, si vous
attrapez un nouveau rhume, cherchez qui vous soigne; bien sr, ce ne
sera pas moi qui me chargerai d'une patiente si rtive.

Comme il traversait la cour, madame Gardin l'appela.

--Dites donc, docteur, si vous voulez ne pas me le compter pour une
visite, puisque vous voil venu dans la maison, je serais bien aise de
savoir ce qu'a mon petit Pierre.

Pierre tait dans son berceau, assis sur son sant, trs-grave et jouant
avec un paquet de bchettes qu'il voulait  toute force faire entrer
dans son petit bec rose, et que Nomi, plus grave encore que lui, lui
retirait de la bouche avec une patience inaltrable.

En les voyant tous deux si occups, le docteur se mit  rire:

--Est-ce qu'ils sont toujours comme cela, vos deux mioches? demanda-t-il
 madame Gardin.

--Dame!  peu prs, monsieur le docteur, sauf quand la petite va 
l'cole; elle y va en courant et revient de mme, pour partir plus tard
et rentrer plus tt: ils ne sont pas de bonne humeur quand ils ne sont
pas ensemble.

--C'est dommage, fit le docteur, que ce ne soit pas la petite qui soit
plus jeune et le garon plus g; cela vous aurait fait un gentil mnage
dans quelques annes.

--Nous avons bien le temps d'y songer, fit madame Gardin en haussant les
paules avec l'air bourru qui lui tait propre. Regardez-moi donc un peu
ce qu'il a dans la gorge, ce petit-l; il tousse drlement parfois.

Le docteur ausculta le bb, qui le laissa faire, mit un doigt dans sa
bouche et le dclara bti  chaux et  sable;--et puis il lui regarda
dans la gorge et devint plus srieux. Aprs quelques questions, il
pronona son verdict:

--Il a des tendances  avoir le faux croup. S'il tombe malade, il faudra
m'envoyer chercher tout de suite, surtout s'il se met  aboyer, vous
savez?

--Je sais, fit la mre Gardin; mais vous n'allez pas me dire que ce
garon-l va avoir le croup?

--J'espre bien qu'il ne l'aura pas; mais s'il l'avait--ce ne sera
peut-tre pas cette anne ni l'anne prochaine; il faudra le surveiller
jusqu' six ou sept ans;--eh bien, mre Gardin, vous m'enverriez
chercher. En attendant, voil une ordonnance, et, comme vous l'avez dit,
cette visite-ci ne compte pas.

Il sortit, laissant perplexe la bonne femme, qui regarda son nourrisson
de travers pendant plus d'un quart d'heure.

--Ah bien! lui dit-elle enfin, comme s'il et pu la comprendre, s'il
faut encore que tu me donnes le mal de te soigner, toi!...

L'enfant continua d'un air extrmement srieux  essayer de se fourrer
jusqu'au fond de la bouche un anneau d'ivoire que Nomi lui avait donn
pour remplacer les bchettes, et, n'y pouvant parvenir, il le retira, le
contempla pendant un temps assez long, puis ritra ses tentatives en
bavant d'une manire effroyable.

Nomi, qui avait entendu et qui avait compris, regarda sa mre d'une
faon presque hostile:

--S'il tait malade, le petit frre, maman, tu ne le soignerais pas,
dis?

--Eh si, que je le soignerais! mais s'il tait pris du croup, la nuit,
qui est-ce qui irait chercher le mdecin?

--J'irais bien, moi! fit Nomi d'une voix grave, avec son air
tranquille, tout en mouchant le petit garon.

--Toi? est-ce que tu sais seulement o il demeure?

--Rue Houdon, 33, rpondit la fillette toujours calme. On descend la rue
de Ravignan, tout droit; c'est--dire qu'elle tourne, mais a ne fait
rien; et puis on passe devant la mairie, et c'est la premire rue 
gauche, tout au coin.

--Tu sais a? fit la mre merveille, et tu irais la nuit?

--Notre matresse nous a appris que la nuit c'est la mme chose que le
jour; seulement il faut faire attention pour ne pas tomber aux
trottoirs, parce qu'il ne fait pas clair.

--C'est une femme, cette enfant-l! murmura madame Gardin; et l'instant
d'aprs, comme la petite passait prs d'elle en vaquant  quelques menus
soins de mnage, elle l'attira dans ses bras, l'embrassa et la repoussa
avec une sorte de bourrade. Nomi continua ses travaux avec un visage
radieux.

Linot avait pris depuis quelque temps l'habitude de venir voir son petit
garon  une heure qui drangeait beaucoup madame Gardin. C'tait 
l'heure o Ccile, rentrant de son travail, passait pour un moment dans
la chambre de la nourrice, faisait une risette  son petit ami et
remontait l'instant d'aprs, laissant Nomi plus joyeuse encore que le
nourrisson.

Jusque-l, Linot, en veuf attrist, rentrait  l'heure prcise, venait
embrasser son fils, montait chez lui, ne ressortait pas, travaillait le
soir  mettre ses affaires en ordre, et mme,  comble de vertu! allait
voir sa belle-mre tous les dimanches.

Mais on ne sait quel vent de folie avait pass sur sa tte. Depuis un
mois environ il rentrait plus tard, et cette heure tardive concidait
avec la rentre de Ccile.

Ceci tait fort grave; car ce lger changement faisait dner notre homme
au restaurant, et c'tait un indice de dbauche imminente, du moins  ce
que prtendait un quatuor de vnrables commres, qui, profitant des
jours plus longs en fvrier, causaient le soir devant la porte, au grand
dam des gens de la cit Mnard.

--C'est qu'il se fait beau, monsieur Linot, disait une des bonnes dames;
il a une blouse neuve, il se fait raser deux fois par semaine!

--Ne me parlez pas de ces veufs! fit une autre; ils sont inconsolables
les huit premiers jours, et puis ensuite, pst!... ils ne savent
seulement plus comment s'appelait leur dfunte.

--Si a n'est pas une horreur! reprit la matrone, qu'on leur permette de
se remarier tout de suite, tandis que nous autres, pauvres femmes, il
faut attendre dix mois pour que le deuil soit fini!

--Ah! voisine! dit la troisime, ce n'est pas tout  fait la mme
chose...

--Eh! je le sais bien, fit la pointue avec un fort accent bordelais; me
prenez-vous pour une bte? Mais puisque l'on nous oblige  dix mois
d'attente, je voudrais bien savoir pourquoi ces messieurs ne sont pas
forcs d'en faire autant. a ne leur ferait pas de mal, toujours, et ils
apprendraient un peu la patience!

--On voit bien que ce sont les hommes qui font les lois, conclut la
quatrime, qui aimait  rsumer en un aphorisme clair et concis le dbat
qui divisait les autres commres.

D'accord elles daubrent la loi; puis Linot, venant  passer, fut reu
par une borde de quolibets, moiti miel, moiti vinaigre!

--Une blouse neuve, monsieur Linot?

--Quand me donnerez-vous l'trenne de votre barbe, monsieur Linot? a ne
doit plus tre si prcieux,  prsent que vous la faites tous les jours!

--M. Linot a envie de se remarier, a se voit tout de suite!

--J'espre que nous serons de la noce;--a ne serait pas gentil, voisin,
vous savez!

Rouge et honteux, Linot se prcipita chez madame Gardin.

--Les entendez-vous, les jacasses? fit-il pour se donner une contenance.

--Qui a? rpliqua la nourrice avec sa solennit ordinaire.

--Les quatre commres... Quelle plaie pour la maison, madame Gardin!
c'en est honteux!

--Pas tant que la Nathalie, rpliqua madame Gardin sans sourciller.

--La Nathalie? mais elle est partie.

--Oui, au demi-terme; le propritaire l'a mise dehors, sous prtexte
qu'elle infectionnait la maison avec ses lapins;--mais vous savez bien
que ce n'tait pas pour a.

--Ah! fit Linot, qui n'tait pas au courant, et pourquoi donc?

--Rapport qu'elle a dtourn l'homme  la petite Landos.--Et si vous
croyez que la vertu de madame Landos va s'en trouver mieux...

--Ah! oui, fit Linot toujours mal au courant, avec le beau Lonard?

--Lonard! mais vous tombez donc de la lune? Avec le patron  son mari
qui, sous prtexte de commandes, passe la moiti de son temps chez eux.

--Eh bien! et le mari, qu'est-ce qu'il fait pendant ce temps-l?

--Il est chez la Nathalie!

--Mais puisqu'elle a dmnag.

Madame Gardin fil un geste d'paules qui indiquait pour la sagacit du
brave homme une estime trs-ordinaire.

--Tenez, pendant que vous tes l, tenez-moi donc un peu le petit, je
m'en vais rincer mon linge sous la pompe. Il ne veut plus se tenir
assis, ce diable-l! Il faut qu'on le porte et qu'il fasse aller ses
jambes. Je n'ai jamais vu de dmon pareil.

Madame Gardin attrapa un paquet de linge mouill, l'enleva comme si
c'et t une botte de paille, et disparut, laissant Linot avec son
fils. Nomi tait partie faire une demi-douzaine de commissions et ne
devait pas revenir de sitt.

Linot promena son fils pendant deux minutes et demie, le fit sauter, le
chatouilla, lui dbita tout ce que l'on dbite aux enfants en pareil
cas; puis, horriblement fatigu par cet accomplissement du devoir
paternel, il s'assit sur une chaise, mit l'enfant debout entre ses
jambes, et se dit qu'il en aurait une courbature.

Le bb, enchant de la faon dont son pre l'amusait, rclama un second
acte  cette comdie, et, comme Linot ne s'empressait pas d'obtemprer 
sa volont, la comdie tourna vite au drame. Matre Pierre poussait des
cris de veau qu'on gorge, devenait cramoisi, et bondissait sur ses
pieds comme un jeune cabri, avec l'intention bien arrte de continuer
aussi longtemps qu'il ne suffoquerait pas, lorsque la porte s'ouvrit
doucement.

Linot essuya la sueur qui perlait  grosses gouttes sur son front et
voulut se lever; mais son hritier s'accrocha  son pantalon avec une
telle violence que le salut resta  l'tat d'bauche.

--Ah! mademoiselle Ccile, vous arrivez  propos, dit l'heureux pre;
voil un gamin qui me fait perdre la tte.

--Il est mchant, ce petit homme? dit la jeune fille en se baissant pour
enlever le garonnet. Est-ce qu'il est mchant avec son papa? C'est une
plaisanterie, n'est-ce pas? Allons, riez tout de suite  ce pre chri,
bien vite.

L'enfant, calm parles douces mains et le sourire de Ccile, riait dj;
il se laissa approcher du visage de son pre et reut un gros baiser qui
ne troubla point sa belle humeur soudain revenue.

--Mon Dieu! que vous tes heureuse de savoir parler aux enfants! fit
Linot aussi attendri qu'merveill. Qu'est-ce que vous leur faites pour
qu'ils vous aiment comme a?

--Je n'en sais rien, dit Ccile en-riant; c'est naturel, je crois.

--Mademoiselle Ccile,--ah! mademoiselle, s'cria Linot transport et
joignant les mains,--si vous vouliez, oui, si vous vouliez, le petit ne
vous quitterait plus... Est-ce que vous ne voudriez pas tre madame
Linot, dites, mademoiselle Ccile?

Le brave homme, souriant, rouge, confus, tournait et retournait dans ses
mains sa casquette neuve. Ccile le regarda avec une sorte de peine.

--Non, monsieur Linot, dit-elle d'une voix douce, non, cela ne se peut
pas; j'en suis fche. J'aime bien le petit, et vous tes un brave
homme; mais cela ne se peut pas.

--Pourquoi donc? Je ne serais pas gnant, allez! D'abord, je ne suis
jamais l que le soir,--je ne vous drangerais pas, je vous le promets!
Je serai un mari bien commode, pas gnant du tout, je vous assure...

--Je vous crois, monsieur Linot, dit Ccile mue et, malgr cela, saisie
d'une forte envie de rire; mais cela ne se peut pas.

--Pas tout de suite? oui, je sais bien, il n'y a peut-tre pas assez
longtemps que je suis veuf, et puis..., nous dmnagerons, si vous
voulez, mademoiselle Ccile...

--Vous tes trs-bon, mais ni  prsent ni plus tard.

--Vous me dtestez donc bien? murmura Linot dconfit.

--Non.

--Alors, c'est qu'il y en a un autre que vous aimez mieux que moi?

Ccile, trouvant que M. Linot outre-passait ses droits, ne rpondit pas.

--Ah! s'il y en a un autre, faites excuse, mademoiselle Ccile! M.
Lonard, sans doute?...

--Non, monsieur Linot, ni Lonard ni personne; mon ide n'est pas de me
marier.

La jeune fille avait repris sa tranquille assurance, et elle continua de
jouer avec le petit garon. Linot, confus, se passa la main gauche sur
les cheveux; c'tait son geste dans les grandes perplexits.

--Alors, dit-il embarrass, je regrette bien... J'aurais mieux fait de
me taire; mais vous tes si bonne avec le petit, que j'avais pens...
enfin, si ce n'est pas votre ide, certainement il n'y a rien  dire...
Je me suis peut-tre trop dpch; mais c'est que Lonard tourne autour
de vous depuis quelque temps... et...

--Lonard? fit Ccile avec un peu plus de vivacit.

--Mais vous devez le savoir! rpliqua Linot piqu.

--Je n'en sais rien du tout, repartit la jeune ouvrire en mettant
l'enfant sur les bras de son pre trs-penaud, et je ne veux pas le
savoir. Je dteste les commrages, monsieur Linot, et vous tes bien le
dernier de qui j'attendais pareille chose!

Vex de cette sortie, plus vex encore, malgr son sens obtus, de se
sentir ridicule avec le bb sur les bras,--et un bb mal dispos, qui
commenait  se fcher nergiquement,--Linot devint tout rouge et monta
sur ses grands chevaux.

--Oui, vous voulez qu'on vous courtise, qu'on s'occupe de vous tout le
temps; vous voulez que les gens soient aprs vous comme des mouches
aprs du lait,--mais vous ne voulez pas qu'on le dise--et quand un
honnte homme comme moi...

--Monsieur Linot, fit Ccile, vous vous oubliez! Elle avait dit cela
d'une voix calme, lgrement altre, et le brave ouvrier rentra
aussitt sous terre.

--C'est vrai, c'est vrai, dit-il avec une voix que les larmes
commenaient  trangler; je suis une bte, et je vous offense; pourtant
je n'en ai pas envie, non, mademoiselle Ccile, ma parole d'honneur,
voyez-vous! Mais a m'a ennuy que vous me refusiez; vous tes si
gentille et si mignonne, une demoiselle tout  fait! Et puis tout le
monde vous aime ici, et a m'aurait fait plaisir de vous voir madame
Linot... et surtout que le petit vous chrit...

Le petit, intimid par cette conversation plus suivie que celles qu'il
entendait d'ordinaire, regardait tour  tour son pre et Ccile avec de
grands yeux, suait son pouce et ne disait plus rien. La jeune fille lui
jeta un regard de piti.

--Pauvre petit, dit-elle  voix basse, ce n'est pas sa faute!

Linot saisit au vol cette marque de mansutude.

--Faudrait pas trop m'en vouloir de ce que j'ai dit rapport  Lonard,
mademoiselle, reprit-il avec son tact ordinaire; c'est la jalousie, vous
savez.

Il perdit ici le terrain qu'il avait gagn.

--De la jalousie? dit Ccile en s'impatientant, de vous  moi, de moi 
vous? Je ne comprends pas, monsieur Linot. Quelle jalousie pouvez-vous
avoir contre moi, qui ne vous suis rien, qui ne vous serai jamais rien
(Linot soupira, mais elle n'en tint compte),  propos d'un garon que je
connais  peine et  qui je ne parle jamais? Si vous tenez  ce que je
vous parle  vous, monsieur Linot, tchez qu'il ne soit plus question,
de prs ni de loin, de la conversation que nous venons d'avoir ensemble,
car je crois cette fois que je me fcherais.

Elle tourna le dos  l'ouvrier, abasourdi, qui resta debout, immobile,
pendant que le petit Pierre poussait des cris  lui fendre la tte. La
mre Gardin, en rentrant, essuya la plus vhmente borde de reproches.

--S'il est permis de laisser un homme tout seul avec un mioche qui
piaille sur les bras! Vrai, madame Gardin, je vous croyais plus de
coeur! j'en ai le cerveau tout  l'envers.

--Ah! mon Dieu! que c'est bte, les hommes! rpondit la nourrice sans se
dconcerter; on a bien raison de ne pas les souffrir l o il y a des
enfants... Si j'coutais mon mari, il dirait comme vous; mais par
bonheur il n'est jamais l!

Cette rflexion philosophique eut le don, si elle ne consola point
Linot, de le calmer un peu; il fit sa paix avec la nourrice et le
nourrisson, et s'en alla au caf savourer sa dconvenue.




                                  XXVI


Ccile avait oubli cette escarmouche, quand, huit ou dix jours aprs,
elle s'aperut qu'en effet Lonard se trouvait souvent sur son passage.
Uniquement proccupe de sa pense intrieure, elle ne remarquait gure
ce qui se passait autour d'elle; cependant le beau lithographe se
rencontrait l si  point pour la saluer et changer deux mots avec
elle, que son attention se trouva attire de ce ct.

Ennuye, presque humilie de voir que la jalousie de Linot reposait sur
quelque fondement, elle vita le jeune homme, et le rsultat de cette
rserve ne se fit pas attendre.

Les premiers jours du printemps attiraient au dehors toute la population
ouvrire de la cit Mnard, et chacun bchait avec ardeur son petit
jardinet, dans l'attente des futures semailles. Tous les ans, cette
opration, commence  la fin de fvrier, se rptait trois ou quatre
fois avec le mme insuccs; les pluies et les neiges de mars tassaient
et durcissaient la terre de faon  ncessiter une reprise complte des
travaux; mais c'taient l les chteaux en Espagne de ces braves gens,
et il et t cruel de les priver de l'espoir toujours du d'avoir des
radis au commencement de mai.

Lonard s'tait mis au travail un beau dimanche comme les autres en se
moquant d'eux, car il avait un fonds de scepticisme bien caractris, ce
scepticisme parisien qui n'exclut pas une confiance sans bornes en
certaines choses: tel, par exemple, se moque des esprits frappeurs, de
la lumire lectrique et du tlphone,--du tlphone surtout,--mais
croit aux somnambules et se fait tirer les cartes dans toutes les
circonstances graves de sa vie.

Lonard bchait dans son jardin et retournait la terre avec la mme
ardeur qu'il apportait  tourner la grande roue de sa presse; tout en
travaillant, il adressait des discours  ses voisins, qui binaient et
labouraient autour de lui.

--Piochez, mes amis, disait-il, piochez; il glera aprs-demain, il
pleuvra la semaine prochaine, et il neigera par l-dessus; a va vous
faire une bouillie! vous m'en direz des nouvelles. Vous n'auriez pas
encore quelques oignons de jacinthe  planter, mademoiselle Marguerite?
a ferait de la soupe  l'oignon.

--Eh bien, et toi, pourquoi travailles-tu? lui demanda son camarade.

--Pour faire comme les autres; je n'aime pas  me distinguer.

Tout le monde riait, except celui ou celle qui tait en cause pour le
moment; mais comme chacun y passait  son tour, personne n'avait droit
de se plaindre. Ccile entra dans le jardin, donnant le bras  sa tante
Angle, qui avait voulu respirer un peu d'air pur et se rchauffer aux
rayons d'un soleil fallacieusement printanier. Lonard continua pendant
quelques instants sa revue critique des jardinets d'autrui, puis il
s'arrta, croisa les bras sur sa bche, et se mit  rver en regardant
de temps en temps du ct de Ccile, qui s'tait assise sur un banc.

Depuis qu'elle l'avait entrepris au sujet de madame Landos, bien des
rflexions avaient germ dans la tte du jeune ouvrier. On ne refait
subitement son caractre et sa vie que sous le coup de commotions
terribles, et Lonard n'en tait pas l; mais il avait compris pour la
premire fois que le mariage est une chose srieuse et donne aux poux
une sorte de dignit nouvelle.

On enseigne bien des choses aux jeunes gens, filles et garons, dans les
innombrables tablissements d'ducation, publics et privs, qui sont les
lumires du sicle; mais le philosophe se demande pourquoi, dans tous,
laques ou religieux, gratuits ou payants, un mot est banni du discours
et de l'enseignement, afin qu'il soit banni de la pense, et cependant
toute rducation de la femme et une part considrable de celle de
l'homme tendent vers un seul but: le mariage.

Quel est l'tre pervers et malsain d'esprit qui a cru ncessaire de
dtourner la pense de l'enfant du but le plus srieux de la vie? Qui a
jug mauvais, malsant, de rappeler au fils assis sur les bancs de
l'cole, le lien sacr qui unissait ses grands parents, qui unit son
pre et sa mre, et qui seul devant la loi peut lui donner  son tour
les droits de pre?

Le premier soin du lgislateur qui s'occupe de l'enseignement de
l'enfance devrait tre de lui faire considrer le mariage comme une
dignit, une sorte de charge publique, qui confre de nouveaux droits,
mais aussi de nouveaux devoirs; ainsi prpar, le jeune homme
respecterait peut-tre davantage l'union d'autrui,--et la jeune fille, 
coup sr, arriverait au jour qui l'enchane  jamais, avec un esprit
plus austre et plus calme.

Au contraire, on s'efforce de dtourner l'attention de l'enfance de cet
acte si srieux que, seul dans notre loi, il est irrvocable;--l'enfant
cherche les raisons de ce silence, et, son esprit vacillant faisant
fausse route, il confond bientt l'amour facile avec le mariage, si bien
qu' vingt ans il ne respecte pas plus l'un que l'autre.

C'est ce qui nous fait une jeunesse irrvrente des droits de
l'poux,--et c'est aussi ce qui fait une grande partie de la frivolit
des femmes.--C'est cette mme cause qui avait amen Lonard  formuler
son principe: Il ne faut sren prendre qu'aux femmes maries.

Les paroles de Ccile, en lui montrant une faute grave l o il ne
voyait qu'un incident de son existence, avaient produit sur lui une
impression plus durable que violente. Ainsi que Ccile l'avait dit, il
ne manquait pas autour de lui de femmes qui n'avaient  garder l'honneur
d'aucune maison,--et il avait trouv l des distractions
passagres--mais un secret dsir de quelque chose de plus stable, d'une
affection plus leve peut-tre, l'entranait  son insu, il ne savait
vers quoi... C'tait vers celle qui l'avait fait rentrer en lui-mme.

En voyant l'affectueuse estime que la jeune ouvrire tmoignait aux
Leclerc, il se prenait d'envie pour cet tat de mariage qui leur valait
tant d'amiti. Ils n'taient pas maris,--disait-on autour
d'eux,--qu'importait? Si l'apparence seule du mariage les rendait si
dignes d'intrt,  plus forte raison le mariage lui-mme devenait-il un
tat respectable et sacr.

Il s'tait dit ces choses par fragments,  btons rompus, et n'avait
jamais formul sa pense d'une faon intelligible,--mais son coeur tait
chang, il le sentait, et c'est pourquoi il regardait dsormais Ccile
avec inquitude et reconnaissance; la reconnaissance, cela se
comprend--et l'inquitude, parce que, en se rendant compte de ce qu'elle
aimait, il pensait qu'elle avait d beaucoup le mpriser... qui sait?
peut-tre le mprisait-elle encore?

Les jeunes filles de la cit Mnard regardaient Lonard d'un peu
loin,--les mres leur avaient dit et rpt que ce jeune homme tait
dangereux. Dangereux, il en devenait cent fois plus intressant,--mais
celles qui tenaient  rester honntes se bornaient  le contempler avec
une sorte d'admiration; chacune et voulu tre aime de lui--et c'tait
bien naturel, il avait conquis tant de coeurs! Le conqurir  son tour,
quel triomphe!

Mais il ne pensait pas  la vole de fillettes qui remplissait le jardin
de rires et de petits cris; il regardait le fin profil de Ccile,
nettement dcoup sur le fond lointain de la plaine, et, dans cette
atmosphre claire et frache, il la trouvait encadre comme une toile de
matre.

--Elle a l'air d'un portrait, se disait-il  lui-mme.

Ccile n'tait pas jolie pourtant: le nez trs-fin n'tait pas droit,
les pommettes taient trop saillantes, la bouche grande, un peu rentre,
l'arcade sourcilire trop creuse; mais tout cela respirait la vie,
l'intelligence et la bont. Les ailes de ce nez incorrect palpitaient 
la moindre motion, le sourire de cette grande bouche s'panouissait
comme une fleur dlicate, les grands yeux bruns, velouts, qui
s'abritaient au fond de ces orbites creuss, clairaient tout le visage
d'une lueur magique, et, sous ces arbres dpouills, au ple soleil de
fvrier, dcoupe sur la teinte vague et claire du paysage lointain,
fondue, estompe par la distance, Ccile attirait  la fois l'oeil et le
coeur; tout peintre, tout crivain qui l'et vue ainsi avec sa petite
robe de laine marron, ses mains frileusement replies sous le chle de
tricot noir, et reconnu une figure inoubliable et salu en elle
l'humble travail des mains qui fait vivre une me d'lite.

La tante Angle eut bientt froid, et elle rentra pour s'occuper du
repas; Ccile resta au jardin: ses amis Leclerc taient descendus dans
Paris, pour voir un peu la ville que Louise avait presque oublie
pendant ses mois de misre; la jeune fille seule se mit  penser 
Maria, dont, en tournant la tte, elle apercevait,  travers les arbres
nus, le dernier asile dans la plaine.

Il y avait un an,  peu de semaines prs, que le triste roman de son
amie tait arriv  ce noeud fatal, suivi d'un dnoment plus sombre
encore; depuis ce jour, les vnements extrieurs avaient pass sur
elle, tantt avec la violence d'un ouragan la laissant ploye et
meurtrie, tantt comme les nuages passent dans le ciel au-dessus de nos
ttes, chasss par un vent rapide que nous ne sentons pas prs de terre.
Pour elle, rien n'avait dpass la douleur du dchirement mortel de son
me, quand elle avait pouss Simon  demander dfinitivement la main de
Maria: ce jour-l, elle avait scell sur elle-mme la pierre de son
spulcre.

Il tait parti, et pourtant, si loin qu'il ft, elle le sentait plus
prs d'elle qu'alors qu'il tait assis  ses cts; alors elle n'tait
pour lui qu'une comparse indispensable, mais indiffrente; maintenant
elle avait une place dans son coeur.

Cette satisfaction mlancolique suffisait  Ccile. Accoutume ds
l'enfance  considrer comme heureux tout jour qui n'tait pas marqu
d'un chagrin, elle se contentait de peu de chose, et c'est avec un
sentiment profond de reconnaissance qu'elle remerciait dans son coeur
son amie de lui avoir laiss en partant le soin de l'me d'Andr, malade
et triste, qu'il fallait gurir.

Il crivait rgulirement;--le calme lui tait revenu, il accomplissait
son devoir de soldat sans enthousiasme, mais sans rpugnance, estimait
que la fin veut les moyens, et que moins que tout autre un engag
volontaire a le droit de se plaindre de son sort.

Il n'tait plus sous le coup de cette impression horrible qui lui avait
fait considrer l'expiation comme ncessaire; il sentait que le parti
qu'il avait pris tait de tous le plus sage, parce qu'il amenait entre
sa mre et lui une sparation aussi utile qu'irrmdiable, et que tout
autre moyen, absence, voyage, etc., et t forcment abrg par les
supplications de madame Simon. Libre, elle et t le chercher au bout
du monde, elle n'eut pas mme la pense d'aller le voir dans une de ses
garnisons. Et cela valait mieux ainsi, ils le sentaient tous les deux.

Ccile pouvait deviner dans ses lettres qu'il n'avait pas dfinitivement
embrass la carrire militaire; il la considrait comme un stage vers
d'autres devoirs, d'autres soucis; il reviendrait dans quelques annes,
peut-tre  l'expiration de son engagement... C'tait un laps de deux
ans et demi... Ccile, en pensant que d'ici l il l'aurait peut-tre
oublie, soupira et dtourna lentement la tte: la vue du cimetire lui
faisait mal.

Elle rencontra le regard de Lonard, fix sur elle avec une tendresse
respectueuse qu'elle n'avait jamais vue dans ses yeux. Ils taient seuls
 peu prs dans le jardin; les amateurs de jardinage s'taient disperss
 mesure que le soleil retirait sa chaleur, et, sauf quelques enfants
qui jouaient sur un tas de sable, personne n'entendrait ce qu'ils
allaient dire. Ccile eut envie de se lever pour s'en aller, mais une
faiblesse, un dcouragement insurmontable la retinrent sur le banc.

Lonard s'approcha lentement, toujours tte nue et sa bche  la main.
Il s'arrta devant elle, les mains croises sur l'instrument de travail,
et lui parla avec une douceur singulire:

--Vous tes triste, mademoiselle, dit-il, et cela se comprend; vous
voyez que votre tante vieillit, vous regardez le cimetire o est votre
amie,--tout cela ne donne pas de gaiet. Moi aussi, je suis triste
depuis quelque temps, et c'est votre faute.

Elle voulut l'interroger, mais un sentiment de pudeur la retint.

--Je suis triste parce que j'ai vu que je ne valais pas grand'chose et
que c'est toujours ennuyeux de faire de pareilles dcouvertes; c'est
vous qui m'avez fait honte de mes sottises, vous voyez bien que c'est
votre faute.

Il sourit, mais son sourire timide donnait une expression trange  son
beau visage hardi, plus accoutum  la raillerie qu' l'attendrissement.

--Je n'avais pas grande ide du mariage; on en voit de si drles par
ici! Il y a vraiment des gens qui feraient mieux de ne pas se marier,
pour l'usage qu'ils font de leur serment par-devant M. le maire!... Mais
vous m'avez dit des choses qui m'ont fait rflchir, et je pense 
prsent que je ne ferais pas un mauvais mari, si seulement c'tait vous
qui tiez ma femme...

Sa voix trembla lgrement sur ce mot: il toussa dans le creux de sa
main pour se remettre et attendit. Ccile regardait le sol; il ne
pouvait voir que le haut de son visage inclin... l'attente lui
paraissait longue, et pourtant il se disait que ce moment-l valait
peut-tre mieux que celui qui allait suivre. Enfin elle leva la tte.

--Vous me faites bien de l'honneur, monsieur Lonard, dit-elle, mais je
ne veux pas me marier.

Un silence parfait rgnait dans le jardin; les enfants s'taient
loigns; le ciel devenait d'un bleu plus gris, et quelques toiles
commenaient  piquer faiblement, au znith, l'obscurit naissante. Les
deux jeunes gens sentirent ensemble leur coeur qui se serrait.

--Ni  prsent ni jamais? dit Lonard d'une voix suppliante.

--Ni  prsent ni... je ne sais pas ce que je penserai dans dix ans,
monsieur Lonard, et je ne me sens pas le courage de dire que je ne me
marierai jamais... Jamais, c'est loin! Mais je ne veux pas me marier, et
si j'avais d le faire, j'aurais accept votre offre, je vous le dis en
vrit.

--Mais alors pourquoi refusez-vous? dit le jeune homme, qui fit un pas
en avant. Ccile se leva.

--Parce que je ne puis pas me marier sans aimer celui que j'pouserai,
et, pour vous, monsieur Lonard, je n'ai que de l'amiti!.. aussi
beaucoup d'estime, mais ce n'est pas assez!

Lonard soupira. Il en avait assez appris sur les dlicatesses du coeur
depuis sa rupture avec Rose pour ne pas insister davantage.

--Je vous remercie tout de mme, dit-il en suivant la jeune fille qui se
dirigeait lentement vers la maison; c'est bien de votre part de me dire
que vous m'estimez... aprs ce que vous savez de moi...

--C'est prcisment pour cela que je vous estime, rpondit Ccile. Vous
tes un brave garon: vous devriez vous marier... Il y a ici une
gentille fillette qui fera une bonne femme, la petite Agathe...

--Je vous dirai comme vous, tout  l'heure: je n'ai que de l'amiti pour
elle, et ce n'est pas assez...

--C'est assez pour un homme et ce n'est pas assez pour une jeune fille,
reprit Ccile. Vous devez bien le comprendre... N'importe, vous ferez ce
que vous voudrez, mais je serais bien contente de vous savoir mari,
bien mari...

Ils taient arrivs  l'endroit o Lonard avait fait  Rose Landos sa
premire dclaration; ils y pensrent tous les deux.

--Vous savez qu'elle est partie? dit le jeune homme  voix basse.

--O cela?

--Hier, avec un ouvrier marron de la grande imprimerie rue Bergre. Son
mari a jur comme un paen, hier soir, et puis il est retourn l-bas,
chez cette femme, vous savez?

Ccile,  son tour, poussa un soupir.

--Et c'est vous qui m'avez retir de l dedans.--Ah! mademoiselle
Ccile, vous pouvez bien refuser de m'pouser, mais vous ne m'empcherez
pas de vous remercier.

--Mais, monsieur Lonard, je ne vous en empcherai pas, et mme je vous
en saurai gr. Bonsoir.

Elle disparut comme une ombre, et Lonard, qui n'tait pas de l'cole
romantique, n'en fut pas moins le soir au bal de la Galette, o il
excuta un pas seul fort applaudi.




                                XXVII


Ces deux propositions, identiques par le fond, diffrentes dans la
forme, laissrent Ccile inquite et proccupe.

Si modeste et pure que l'on soit, on songe toujours un peu 
l'ventualit du mariage, et la jeune ouvrire,  seize ou dix-sept ans,
avait caress comme les autres fillettes l'ide d'un intrieur de son
choix.

Mais les annes, comme il arrive souvent, lui avaient apport un surplus
de mditations, et, de mme que pour la plupart, ces mditations
l'avaient loigne du mariage que, plus jeune, elle aurait accept sans
y regarder de trop prs. Maintenant, ce n'tait plus le foyer domestique
qu'elle ambitionnait; elle s'en tait fait un, solitaire, bien modeste;
mais elle l'aimait tel qu'il tait; c'tait le mari qu'elle examinait,
et aucun de ceux de sa classe ne lui causait ce petit mouvement fbrile
qui est un prcurseur de l'amour.

D'ailleurs elle voyait clair dans son me et elle n'osait apporter  un
autre un coeur plein d'Andr..., cet Andr qui sans doute allait
l'oublier peu  peu, se disait-elle. Elle avait pris aussi, dans sa
constante pense, le dsir d'un milieu plus raffin, plus dlicat, et,
sans ddaigner ceux qui l'entouraient, ceux avec qui elle devait vivre
et mourir, elle frmissait  l'ide d'pouser un homme vulgaire tel que
Linot.

Pour Lonard, elle restait plus perplexe. Le bon coeur de ce garon,
l'influence qu'elle avait exerce sur lui le lui faisaient paratre plus
digne d'intrt, plus apte aussi peut-tre  prendre les manires d'une
classe intellectuellement suprieure; mais le grand argument, le mme,
revenait ici: elle ne l'aimait pas, c'tait Andr qu'elle aimait.

Dans le secret de sa conscience, Ccile se demanda plus d'une fois, avec
toute l'attention srieuse d'une me droite qui veut y voir clair, si ce
n'tait pas la vanit qui lui avait fait refuser la demande de Lonard.

--Je devrais l'pouser, se disait-elle; il ne mrite pas que je le
refuse: c'est l'orgueil qui me fait craindre d'tre la femme d'un
ouvrier. C'est un mauvais sentiment qu'il faut vaincre.

Non, ce n'tait pas l'orgueil; elle passait sa vie dans un milieu moral,
intellectuel, assurment infrieur  l'esprit de Lonard, infrieur
surtout  ce que le jeune homme pouvait devenir sous son influence, et
elle n'en souffrait pas, heureuse au contraire de donner la plus grande
part possible de sa vie et de son coeur  tout ce qui l'entourait.
C'tait ce besoin inn de la femme de se faire un dieu de l'homme
qu'elle aime, de se tourner vers lui comme vers le soleil... Elle
sentait que Lonard, au contraire, se tournerait vers elle... et puis,
plus que tout le reste, laissant les autres arguments bien loin en
arrire, elle aimait Andr.

Avec quelque tristesse pour le brave garon qu'elle repoussait, Ccile
retourna au travail le lendemain; elle retrouva Lonard sur son passage
mainte et mainte fois, mais il ne tenta pas de renouveler sa demande; il
avait la jeune fille en assez haute estime pour savoir que si elle
l'avait refus, ce n'tait pas par coquetterie, et il sentit qu'elle ne
reviendrait pas sur sa dcision.

Le logis Leclerc, pendant ce temps, tait plein d'esprances et de
craintes. Louise comptait les jours et les heures qui la sparaient
encore de la venue de l'enfant; elle en parlait constamment avec Henri,
quand le repas du soir le ramenait au logis; il s'en faisait fte, non
pas autant qu'elle, car les hommes n'ont la notion de l'enfant que
lorsqu'ils le voient s'agiter, mais assez pour qu'elle ft assure qu'il
l'aimerait...

Cependant elle tait fort trouble, et les jours en s'coulant ne
faisaient que redoubler son souci. Henri ne parlait pas de reconnatre
l'enfant; il n'avait jamais fait la moindre allusion  ce sujet, et
Louise sentait trop bien le poids de sa propre naissance illgitime
peser sur elle pour lui en parler.

Elle appartenait  une classe de la bourgeoisie o tous les prjugs
battent leur plein, o l'homme le meilleur est ptri d'intolrance,
absolument comme il y a deux ou trois cents ans; les prjugs ne sont
plus les mmes, mais les gnrations, tout en changeant d'objet
d'aversion et d'horreur, se transmettent comme un legs prcieux la haine
et le mpris de certaines choses.

Jadis ils pardonnaient aux rois d'avoir des btards, et mme
s'estimaient fort honors d'entrer au service de ces btards; maintenant
ils n'admettent aucun mrite, aucun dvouement en dehors de la loi, la
loi exacte et formelle. Ces mmes lois que de temps en temps ils
couvrent de maldictions comme tant un fruit des criminelles
rvolutions, ces lois dont ils rtrcissent encore le sens, deviennent
leur palladium, et ils n'ont que des sarcasmes et des mpris pour ceux
qui vivent non en dehors, mais  ct, quelle que puisse tre l'excuse
de ces tres dvoys, peut-tre coupables, mais assurment malheureux.

Louise, depuis son berceau abandonne, avait toujours senti ce mpris
tomber sur elle; la froideur de ses compagnes de classe, certain ddain
des sous-matresses, la piti de la directrice de l'tablissement; qui
lui en avait peut-tre plus appris que tout le reste, sans le vouloir
assurment; le silence qui se faisait quand, au magasin, interroge par
les demoiselles, elle rpondait: Je n'ai pas de famille; toutes ces
petites circonstances runies lui avaient fait  elle une sorte de point
d'honneur trange.

--Le monde me met  l'cart, s'tait-elle dit, je ne lui demanderai
jamais rien. Et elle s'tait tenu parole.

De l venait aussi sa chute. Quand elle s'tait vue aime de Henri, elle
n'avait pas eu  lutter contre les circonstances extrieures qui font la
moiti de la vertu des jeunes filles. Elle n'tait protge et dfendue
contre elle-mme que par elle-mme; une amertume profonde, fruit de
toutes les humiliations de sa jeunesse, lui faisait considrer sa vie
comme une non-valeur; elle ne devait compte  personne du nom qu'elle
n'avait pas, de la position qu'elle s'tait faite elle-mme: elle se dit
avec une rsignation douloureuse:

--Quand il ne m'aimera plus, je mourrai.

Et elle se laissa tomber dans les bras de Henri.

Celui-ci avait t tout surpris de trouver en elle une jeune fille
parfaitement honnte dont il tait le premier amour. Le monde o il
l'avait rencontre n'tait pas prcisment une ppinire de jeunes
vertus: on y trouve pourtant des femmes dignes de tous les respects,
mais elles forment plutt l'exception que la rgle. Il n'avait pas pens
sduire une jeune fille, et, s'il l'et su, il et peut-tre recul
devant l'ide de dtruire ainsi le bonheur de toute une existence. Mais
il n'avait pas eu le temps de la rflexion, et c'est aprs seulement
qu'il se dit qu'il avait eu tort.

Comme on fait d'ordinaire quand on a tort, il chercha de bonnes raisons
pour s'excuser  ses propres yeux, et, comme il arrive invariablement,
il en trouva. Louise s'tait laiss sduire bien vite; elle aurait d
lui rsister, puisqu'elle avait son honneur  garder! Peu s'en fallut
qu'il ne s'en prt  elle de l'avoir sduit, lui.

Mais ses combats se passaient dans le plus secret de son me, et la
pauvre enfant n'en eut pas connaissance; elle tait si douce, si
dvoue, si soumise avec lui, que jamais, l'et-il voulu, il n'et
trouv l'occasion de la traiter avec quelque rigueur. Et puis, sans s'en
douter, il s'attachait plus fortement  elle chaque jour, et la
proposition qu'elle lui fit, au plus fort de leur misre, de le quitter
pour allger son fardeau, la lui rendit  jamais chre et sacre.

Il ne parlait pas de l'avenir de l'enfant. Un homme qui se trouve dans
la position de Henri Leclerc n'est jamais content de son sort. Un enfant
est une grande responsabilit dans la vie; la mre,  moins d'tre tout
 fait indigne, pour un temps au moins, devient respectable et souvent
plus chre, les dpenses s'accroissent, des ennuis et des fatigues
nouvelles s'introduisent dans le mnage; il n'y a pas de quoi tant se
rjouir, et la paternit se trahit souvent par un sentiment de mauvaise
humeur. Contre qui? La destine? La destine s'en soucie peu, et puis ce
n'est pas une personne dont on voie le visage et  qui l'on puisse
adresser un reproche  ce propos ou tout autre, plus gnralement tout
autre; car c'est le propre de la vritable mauvaise humeur de ne jamais
prendre  partie les choses ou les gens qui vous sont vraiment
dsagrables, mais de saisir le premier prtexte venu pour pancher sa
colre. On s'en prend  la femme.

C'est  la malheureuse femme qui n'en peut mais, que le pre en
expectative reproche les bndictions de la Providence, et le premier
acte de cette mauvaise humeur, le plus lmentaire et le plus simple,
est de laisser l'enfant entrer dans la vie sans nom et sans fortune.
C'est contre les dcrets du destin une vengeance facile, qui n'a d'autre
tort que celui de tomber sur un innocent; mais n'est-ce pas l le cas de
la plupart des vengeances?

Henri n'avait pas l'intention de reconnatre son enfant. Pour pallier 
ses propres yeux ce que cette rsolution comportait d'injuste et de
cruel, il se dit que plus tard il ne savait pas ce que lui rservait la
vie... il serait trs-imprudent de se crer des embarras... En
attendant, il se promettait bien de pourvoir  tous ses besoins, de
l'aimer, de garder la mre auprs de lui; en un mot, d'tre un bon pre;
sans y tre contraint par la loi.

Les jours passrent, pendant que de plus en plus amaigrie, dvore par
le dsir de faire une question, d'adresser une prire  celui de qui
dpendait non plus son bonheur  elle, mais l'avenir de son enfant,
Louise arrivait pniblement au terme de sa grossesse. Un beau matin de
juillet, au moment o le premier rayon du soleil, devant la plaine
Saint-Denis, faisait blanchir les usines sur le fond de vapeurs grises
qui annonait un jour brlant, le docteur Rgnier dit  Louise:

--Mon compliment, madame, une jolie petite fille.

--Pauvre petite! murmura la jeune mre.

Mais Henri lui souriait et lui pressait la main avec une tendresse mue
qui la toucha profondment.

--Il l'aimera peut-tre, se dit-elle en laissant aller sa tte sur
l'oreiller.

Le nez de Nathalie se glissa par la porte entre-bille; le docteur
avait eu toutes les peines du monde depuis deux heures  l'empcher de
lui servir d'aide; par bonheur il la connaissait de longue date et, sans
s'occuper de ses plaintes amres,--elle avait mme pleur,--il avait
donn deux tours de clef  la porte.

Sans se laisser dconcerter, la commre avait fait le tour par un
cabinet noir, et la porte de l'alcve allait laisser passer sa figure
curieuse, quand le docteur, plus fin qu'elle, lui tira prestement le
verrou sur le nez, avec un juron qu'il tourna aussitt en plaisanterie.

Aprs avoir donn les premiers soins  l'enfant:

--Voil le moment, dit-il  Henri, d'appeler votre maritorne. Quelle
diable d'ide avez-vous eue de vous embarrasser de cette femme-l?

--Elle tait dans la maison, rpondit le jeune homme dconcert; elle
avait offert ses services...

--Parbleu! elle s'infiltre dans les maisons comme le vent sous les
bourrelets; si j'ai un conseil  vous donner, c'est de tcher de vous en
dbarrasser. Nathalie, dit le docteur en ouvrant la porte, arrivez ici
et tchez de vous tenir tranquille, et ne faites que ce qu'on vous dira.

A la grande surprise de Leclerc, qui la savait prompte  la rplique, la
femme de mnage entra d'un air soumis, s'assit dans un coin, et s'occupa
de l'enfant avec un zle et une douceur irrprochables. Pendant l'heure
qui suivit, on ne l'entendit mme pas respirer. Henri, en reconduisant
le docteur, ne put s'empcher de lui tmoigner sa surprise d'un tel
changement dans les habitudes de la dame.

--Elle sait que je ne plaisante pas, rpondit le docteur d'un air
pensif, et puis elle sait aussi que depuis longtemps j'ai l'oeil sur
elle. C'est gal, quand votre femme sera remise, tchez de vous en
dbarrasser.

--Je vous remercie, docteur, dit Henri, nous suivrons votre conseil.

Le lendemain matin, aprs avoir veill  l'installation confortable de
l'enfant et de la mre, sous les yeux de la tante Angle, descendue avec
son ouvrage, le jeune pre prit son chapeau.

--Tu sors, dit Louise; aujourd'hui, tu ne vas pas au bureau?

--Je vais  la mairie, rpondit Henri d'un ton plus srieux que de
coutume.

Louise plit et ne dit rien. Il s'approcha du lit, mit un baiser sur le
front de la jeune femme, et fit signe  Nathalie de venir avec l'enfant.
Celle-ci, qui avait dj reu ses ordres, entoura la petite fille de sa
mante ouate, et prit les devants, fire de son rle. Louise se souleva
lgrement sur le coude.

--Henri! dit-elle d'une voix trangle. Il se retourna effray, et la
recoucha bien vite.

--Tu ne vas pas dclarer l'enfant devant cette femme, cette mauvaise
femme.., elle dirait partout que nous ne sommes pas...

La voix lui manqua; elle se tut, retenant ses larmes.

--Tu as raison, mille fois raison, s'cria Henri, je ne songeais pas
qu'elle entrerait dans la salle, je ne pensais qu'aux tmoins, qui sont
de braves gens...

Elle l'interrogeait du regard.

--Lonard et Linot m'attendent en bas. Elle poussa un soupir rsign.

--Tante Angle, dit-elle, voulez-vous porter la petite jusqu' la
mairie? Nathalie restera avec moi.

La vieille fille se leva aussitt, pendant que Henri courait aprs la
femme de mnage, qu'il trouva dans la cour, occupe  montrer l'enfant 
toutes les commres du quartier.

--Ma femme vous demande, dit-il, elle n'est pas trs-bien; donnez-moi la
petite.

Nathalie, sans mfiance, remit son fardeau au jeune homme. Dans
l'escalier, elle croisa tante Angle sans y prendre garde et elle
remonta auprs de Louise, pendant que le pre et son escorte se
dirigeaient vers la mairie.

--Qu'est-ce que vous avez? dit-elle  Louise, a ne va pas?

--Je suis trs-faible, rpondit la jeune femme; donnez-moi ma potion,
s'il vous plat.

Machinalement, Nathalie obit; puis elle s'arrta, la cuillre  la
main.

--Vous m'avez mont le coup! dit-elle, ils sont partis  la mairie!

Louise ne rpondant pas, la femme de mnage s'assit en tapant ses mains
sur ses genoux et se mit  rire.

--C'tait pour que je n'assiste pas  la dclaration, s'cria-t-elle; eh
bien! ils ne sont pas malins, tout de mme. Est-ce que vous croyez
m'apprendre que vous n'tes pas maris?

Un faible tressaillement de Louise prouva  Nathalie que le coup avait
port. Elle continua:

--Qu'est-ce que a fait? Vous me payez rgulirement, vous tes de
braves petites gens, a ne me regarde pas! Et puis, est-ce assez bte,
ces cachotteries? Avec a qu' la mairie tout le monde ne peut pas aller
savoir votre nom de demoiselle sur le registre!

Louise ne bougea plus. Une douceur trange qui montait du coeur  la
tte avec un vertige l'avait envahie soudainement; un peu de nause, des
bouillonnements dans les oreilles, comme quand on plonge, et puis plus
rien: elle tait vanouie.

Nathalie s'en aperut en la regardant, et, saisie de frayeur, elle
descendit l'escalier au galop pour envoyer chez le mdecin, puis remonta
auprs de sa malade. Heureusement c'tait l'heure de la visite, et le
messager rencontra le docteur Rgnier, qui montait de toute la longueur
de ses jambes, avec le mouvement rgulier d'une machine, afin d'viter
l'essoufflement d'une course trop rapide.

Il arriva tout pantelant, car il tait asthmatique, et la nouvelle qu'il
avait reue en route l'avait fait se dpartir de sa prudence habituelle.
Il regarda la malade et s'assura qu'elle respirait encore.

--Qu'est-ce que vous lui avez dit? fit-il en se tournant vers Nathalie.

--Moi, monsieur, eh! rien du tout, bien sr!

--Alors, qu'est-ce que vous lui avez fait prendre? dit le mdecin d'une
voix plus svre en regardant la femme de mnage entre les deux yeux.
Elle se troubla et balbutia pour rpondre:

--Rien du tout, je vous le jure, monsieur.

--Comme  l'autre, n'est-ce pas? Elle n'avait rien pris non plus,
l'autre?

Nathalie, fort affaire avec l'eau frache, le sucrier, les petites
cuillres et le reste, feignit de ne pas avoir entendu.

--Vous savez que je vous tiens, reprit le docteur; rpondez-moi tout de
suite, ou vous vous en repentirez. Qu'avez-vous dit ou fait  cette
malheureuse femme?

--Eh bien! quoi! je lui ai dit qu'elle n'tait pas marie; ce n'est pas
un secret, a, je suppose, dit brutalement la femme de mnage.

--Vipre! murmura le docteur, qui s'occupa sans perdre un instant de
secourir la jeune mre. Elle ouvrit les yeux au moment o Henri, qui
rentrait, poussait un cri en la croyant morte.

Quand le danger fut conjur, le docteur prit le pauvre homme  part.

--vitez-lui les motions,--les motions dsagrables surtout,--et si
vous en avez quelqu'une de bonne  lui donner, ne le faites qu'en ma
prsence, n'est-ce pas? Cela ne pourrait d'ailleurs lui faire que du
bien,--une surprise agrable...

Henri ne rpondant que par un geste de remerciaient, l'excellent homme
ajouta:

--L'enfant est dclar? Un joli nom?

--Louise-Genevive, rpondit Henri; nous l'appellerons Genevive.

Le docteur approuva de la tte. Il avait espr que la petite fille
s'appellerait Genevive Leclerc,--le pre n'et pas manqu de le dire
s'il en et t ainsi. Un peu dsappoint, il jeta un regard du ct de
la malade et dit  Henri:

--Ne laissez jamais votre femme seule avec cette mgre, qui est l;
elle a failli la tuer tout  l'heure.

--Une imprudence? fit Henri inquiet.

--Non, une sotte parole; mais il y a des paroles qui tuent comme des
poisons, et cette femme-l est capable de se servir de l'un et de
l'autre. Il faut vous en dbarrasser, mais sans l'irriter. Cherchez un
prtexte. Au revoir!

Il s'en alla sans serrer la main que Henri avanait vers lui. Il en
voulait au jeune homme de n'avoir pas reconnu son enfant. Par principe,
le docteur Rgnier voulait qu'on reconnt ses enfants: il disait que
cinq fois sur six, cela mne au mariage.

Henri sentit bien deux ou trois petits remords de conscience, mais il
les touffa promptement. Une circonstance futile l'avait rejet dans un
courant d'ides qui depuis longtemps avait dsert son cerveau. Il avait
rencontr son oncle deux jours auparavant, au moment de traverser le
boulevard. Cette rencontre inattendue les avait fait reculer tous deux,
puis ils avaient pris, chacun de son ct, l'air dgag d'un homme qui
flne sans penser  rien, chacun esprant que l'autre le saluerait ou
tout au moins le regarderait. Peine perdue, aucun ne voulut cder, et
ils se croisrent la tte haute, le regard distrait comme des Parisiens
qui passent. Mais un mme mouvement les avait ports  se retourner, et,
leurs regards s'tant rencontrs, ils y avaient lu l'motion qu'ils
cherchaient  cacher; aprs quoi, honteux, ils s'taient prcipits en
avant, chacun de son ct, remus par un attendrissement ml de colre,
qui soulevait en eux le remous de tous les griefs passs, avec toutes
leurs amertumes.

Le jeune homme pensait  cette rencontre autant qu' l'enfant qui venait
de lui natre et peut-tre plus: la petite crature vagissante dans son
berceau ne l'intressait certes pas autant que le vieillard qu'il avait
aim,--qu'il aimait encore, malgr l'abme infranchissable qui sparait
leurs ides et leurs personnes.

A la vue de l'oncle dur et froid en apparence, mais que ce regard venait
de lui rvler accessible  certaines tendresses, Henri s'tait soudain
rappel les jours d'enfance, les sorties du collge, les vacances,
l'argent de poche, les spectacles, tous ces plaisirs de collgiens qui
se gravent dans la mmoire, parce qu' cette poque de la vie les
distractions sont rares. Le souvenir de ces choses, peu importantes au
fond en elles-mmes, lui revenait avec une vivacit surprenante; il
s'tonnait de voir qu'un regard, un seul regard furtif aussitt
dtourn, avait remu son me de fond en comble;
involontairement,--comme une expiation inconsciente du chagrin qu'il
avait caus  son parent,--il mit de ct l'ide de reconnatre
l'enfant, et cela avec d'autant plus de facilit que son propre gosme
le portait  s'abstenir d'une dmarche qui pouvait dans l'avenir lui
crer des embarras et qui, dans le prsent,  coup sr, dplairait  son
oncle, s'il en avait connaissance.

Louise se remit assez vite,--l'enfant fut envoy en nourrice. Henri ne
dsirait pas troubler son intrieur par la prsence d'un bb
pleurard,--et la jeune femme se trouva bientt aussi seule qu'avant,
pendant les heures du jour,--avec le souci cuisant de l'avenir de sa
petite fille pour lui tenir une incessante compagnie.

Elle s'tait bien garde de parler  Henri des paroles qui l'avaient
fait tomber en syncope, le jour de la dclaration de l'enfant; de son
ct, celui-ci, mcontent de la froideur visible que lui tmoignait le
docteur depuis cette poque, n'avait pas tenu compte de l'avertissement
qu'il lui avait donn au sujet de Nathalie. Il arrive  tout moment dans
la vie que nous ngligeons ainsi les avis les plus sages, soit par
insouciance, soit par une sorte de vengeance contre les personnes qui
nous les ont donns dans des circonstances qui ne nous plaisaient pas;
le jeune bomme avait observ la femme de mnage pendant un jour ou deux,
n'avait rien trouv  reprocher en elle qu'une manire  la fois
obsquieuse et brutale de parler et d'agir, et, attribuant ce dfaut 
sa classe et  sa profession, il n'y avait pas attach d'autre
importance. Louise tait assez dlicate; il tait ncessaire de ne pas
la fatiguer par des travaux au-dessus de ses forces: la femme de mnage
tait sous sa main, la renvoyer et la remplacer promettait des orages et
des ennuis. Henri s'en tint  ce qu'il avait sous la main.--Quand
l'enfant reviendra, dit-il pour l'acquit de sa conscience, nous
prendrons une petite bonne.




                                 XXVIII


Un soir de septembre, vers huit heures, Ccile rentrait de l'atelier;
elle se sentait un peu en retard et se htait de retourner chez elle, o
la tante Angle devait l'attendre avec impatience, quand elle aperut, 
la faible clart qui flottait encore dans l'air, un homme debout devant
la grille. Tout le monde tait rentr, car la pluie menaait; la jeune
fille eut presque peur de cet homme, qui lui paraissait la regarder avec
attention; de plus prs, elle s'aperut qu'il portait l'habit militaire,
et le coeur lui battit si fortement, qu'elle s'arrta une seconde, avec
un mouvement d'hsitation.

--Ccile, chre Ccile! dit la voix d'Andr.

Elle recula en plissant. tait-ce possible! Allait-elle vraiment le
revoir,  cette mme place o jadis elle avait appuy sur son coeur
dbordant de compassion la tte du fianc au dsespoir?...

Elle n'eut pas le temps d'hsiter; car elle se sentit attire contre la
poitrine du jeune homme, et il la baisa au front  deux reprises avec
une vritable effusion de joie. Frmissante, elle resta immobile,
craignant de bouger, craignant de parler, craignant surtout qu'un cri,
qu'un regard involontaire ne rvlt l'excs de bonheur qui
l'envahissait et la paralysait tout entire.

--Vous ne me reconnaissez pas, Ccile? dit Andr en lui prenant les deux
mains.

--Si; mais je ne m'attendais pas  vous voir ici.

--J'ai obtenu un petit cong. Ma mre tait souffrante, j'ai voulu la
voir... elle a bien vieilli... elle a expi, elle aussi! Et puis je suis
venu. La tante Angle est-elle chez vous?

Ccile regarda la fentre tout en haut de la maison.

--Oui, dit-elle.

--Voulez-vous m'offrir  souper? Je pars demain matin, je n'ai que cette
soire  vous donner, je voudrais la passer avec vous. Il me semble que
j'ai mille choses  vous dire.

--Venez, dit faiblement Ccile.

Elle tait sans force contre sa joie: elle s'en voulait d'tre si
faible, et elle ne pouvait retrouver ni la voix ni le mouvement. Avec un
pnible effort, elle fit un pas en avant. Andr la retint du geste.

--Vous souvenez-vous? dit-il  voix basse, en lui montrant la grille o
elle tait venue le retrouver aprs le dernier soupir de Maria; vous
n'avez pas oubli, n'est-ce pas? que j'tais malheureux et que vous
m'avez consol; autant que je pouvais tre consol, du moins?

Elle fit un geste rapide et passa devant lui presque en courant; elle
avait retrouv une nergie fbrile pour lui montrer le chemin.

En arrivant au haut de l'escalier, elle lui dit tout bas:

--Attendez, il ne faut pas causer de surprise  ma tante, elle n'est pas
trs-forte.

Il resta dans l'obscurit pendant qu'elle entrait.

--Tante, dit-elle,--il entendait sa voix argentine par la porte
entre-bille,--je vous amne du monde  dner.

--Du monde? fit la vieille fille en se soulevant sur sa chaise et en
regardant d'un air surpris.

--Oui, tante, un ami  moi qui vient de loin, qui s'en va demain... vous
ne devinez pas?

--M. Simon? fit Angle avec cette prescience extraordinaire des gens qui
pensent beaucoup et parlent peu... Ah! ma pauvre petite!

A ce mot, qui en disait long sur les mditations de la bonne fille,
Andr ouvrit la porte et se prsenta. Ccile semblait fort affaire avec
les apprts du souper. Il dit quelques bonnes paroles  la tante Angle,
s'assit prs d'elle et regarda autour de lui.

La petite lampe clairait ce bien pauvre intrieur; mais une grce
dcente prsidait  l'arrangement de cette demeure modeste. La nappe fut
vite mise, un couvert d'tain se trouva devant chaque convive, et Ccile
allait descendre pour ajouter quelque friandise  leur menu succinct,
quand Andr l'arrta:

--Donnez-moi votre ordinaire, dit-il, ce sera toujours meilleur que
celui du rgiment. Je voudrais tre trait exactement comme un des
vtres.

Malgr les instances d'Angle, il ne voulut rien entendre; Ccile
n'avait pas insist. Elle n'tait pas fche qu'il connt en effet le
genre de vie qu'elle devait mener jusqu' la fin de ses jours. Avec une
fiert un peu sauvage, elle apporta la cruche remplie d'eau qui servait
pour leur repas, le litre  demi rempli qui durait plusieurs jours, le
pain rassis, le reste de viande froide... et elle prit place  ct
d'Andr, sans plus tmoigner de trouble ni d'embarras. Mais, au lieu de
manger, ils se regardrent.

Il avait bruni, et son corps, autrefois svelte et grle, s'tait form
sous le harnais militaire; il paraissait une fois aussi grand et aussi
fort qu'avant son dpart. Son visage aussi semblait plus viril, plus
calme, et son regard tait plus assur. Ccile se dit qu' prsent il
tait vraiment un homme, et qu'elle n'oserait plus jamais, si le malheur
venait encore  le frapper, lui tmoigner la tendresse presque
maternelle qu'elle lui avait montre autrefois; mais elle fut fire de
le voir ainsi, et plus reconnaissante encore, en pensant qu'il l'aimait
assez pour tre venu la voir.

Andr, en examinant la jeune fille, la trouvait change aussi. Elle
tait plus blanche, plus grande, plus mince,  ce qu'il lui semblait;
les yeux s'taient largis, la tte avait un port plus noble, mais le
sourire tait plus triste qu'autrefois. Elle semblait avoir pris son
parti de la vie, aprs l'avoir regarde bien en face. Il lisait sur ce
visage une rsignation empreinte d'un peu d'orgueil, mais non pas
d'amertume. Telle que je suis, disait ce visage, je saurai me suffire
et porter mon fardeau!

Leurs regards s'tant rencontrs, ils changrent un sourire. C'tait
vraiment trs-bon d'tre ensemble ainsi; la surprise doublait pour
Ccile la douceur de cette rencontre, et il tait heureux de se voir si
bien accueilli. La tante Angle avait repris son air placide et
paraissait avoir oubli que leur hte de ce soir-l tait un hte
nouveau;  dire vrai, elle ne participait plus gure  la vie des
autres, la maladie qui la minait lui inspirait chaque jour un
dtachement plus complet de ce qui l'entourait.

Andr la regarda quelques instants, pendant qu' moiti assoupie, elle
reposait dans son fauteuil.

--Elle est comme ma mre, dit-il  demi-voix. Ccile se tourna du ct
de la vieille fille, qui fit un lger mouvement.

--Je crois que je m'endors, dit-elle, je vais me coucher. Excusez-moi,
monsieur Simon, je me fais vieille!

Elle se retira dans sa chambre, et les jeunes gens restrent seuls.

D'un commun accord ils quittrent la table non desservie pour
s'approcher de la fentre. La soire tait douce, et le grand Paris
qu'ils avaient sous les yeux flottait dans une brume lumineuse, d'o
mergeaient au premier plan les ifs et les cyprs du cimetire o
reposait Maria. Le jeune homme surpris fut un instant tout boulevers,
Ccile soupira faiblement. Elle tait prpare  ce malheur, qui pouvait
l'affliger, mais non la surprendre.

--Votre mre? dit-elle. Vous vous tes revus?

--Je lui ai pardonn, rpondit-il en inclinant la tte. Elle a beaucoup
souffert. Je ne pense pas qu'_elle_ lui en veuille  prsent.

Ils gardrent le silence; au bout d'un instant, il reprit;

--J'ai t _l-bas_; vous tes une fidle amie, Ccile, tout est dans
l'ordre le plus parfait.

--C'est bien le moins, dit-elle.

Le silence rgna encore une fois sur eux, accompagn plutt que troubl
par le grand bruit lointain de la ville toujours en rumeur.

--tes-vous heureuse? demanda Andr. Il apercevait le fin profil de
Ccile, mais ne pouvait distinguer l'expression de son visage, car la
lampe tait derrire eux.

--Oui, dit-elle d'une voix navre.

--Bien heureuse? Tout va bien?

--Je gagne ma vie... Je ne demande rien de plus.

--Vous la gagnez modestement! Dites-moi, Ccile, puis-je quelque chose
pour vous?

--Vous avez fait beaucoup de bien  mes amis, rpondit la jeune fille;
vous leur avez pour ainsi dire sauv la vie; je vous en remercie de tout
mon coeur.

--Il n'y a pas de quoi, cela ne m'a cot aucune peine, et j'ai appris
qu'on est trs-content du jeune homme. Mais c'est de vous que je parle,
tes-vous contente de votre sort?

--Si je ne l'tais pas, ce serait tout  fait la mme chose; mais je
suis contente, rpondit Ccile, dont les mains se tordirent nerveusement
sur ses genoux.

--Vous ne vous mariez pas? demanda Andr aprs un court silence.

--Et vous? rpondit brusquement Ccile d'un ton presque agressif, en
tournant vers lui son visage ple de colre contenue.

Il fit un mouvement douloureux, puis tout  coup se pencha vers elle
pour lire sur son visage.

--Moi, non, et vous savez pourquoi, dit-il d'une voix mue; mais vous?

--Moi? c'est la mme chose! rpliqua la jeune fille avec un geste
dsespr.

--Vous? en mon absence, alors? demanda-t-il avec une sorte d'irritation.

--Non, vous ne comprenez pas; je veux dire que je ne me marierai pas
plus que vous, rpondit-elle, incapable de soutenir le mensonge qu'elle
avait voulu baucher. Je n'ai jamais eu envie de me marier.

--Jamais?

--Jamais! affirma-t-elle avec un accent de sincrit qui frappa Andr.

--Tant mieux! dit-il presque involontairement. Elle n'osait lui demander
pourquoi; il continua:

--Parce que... si vous tiez mal marie, ce serait un malheur
irrparable...

--Je resterai libre, rpondit Ccile d'un ton calme.

Sa colre tait passe; elle pardonnait  Andr la question qui l'avait
si fort blesse tout  l'heure. Ne valait-il pas mieux encore tre
souponne par lui d'avoir pens  se marier que de le voir connatre la
vrit?

Il insista d'un ton affectueux:

--Si jamais vous changiez d'ides, Ccile, s'il vous prenait envie de
vous marier, j'en serais prvenu le premier, n'est-ce pas?

--Soit, dit-elle.

--Je vous en supplie! Je serais si malheureux de penser que, faute d'un
peu de prudence, de quelques informations prises  propos, vous
engageriez le bonheur de votre existence... Je suis riche, vous le
savez,--mon argent ne me sert  rien dans la vie que je mne,--qu'au
moins il soit utile aux autres. Je ne puis rien pour vous?

--Rien! rpondit-elle.

Il la regarda encore un instant, puis il ajouta:

--Je quitte la France.

Elle tressaillit violemment.

--Je vais en Algrie avec mon rgiment. Vous m'crirez?

--Si vous le dsirez. Vous partez, alors?

--Au fond, je ne serai pas plus loin qu'autrefois; on est toujours si
loin quand on ne peut pas se voir! Vous m'crirez, comme auparavant. Et
vous soignerez la tombe, n'est-ce pas?

--Oui.

--Savez-vous que souvent je la bnis, elle, de m'avoir laiss une amie
comme vous? Grce  vous, je ne suis pas aussi malheureux quand je pense
 elle.

Il lui tenait la main pour lui dire adieu; soudain, se penchant sur
cette petite main d'ouvrire, aux doigts un peu noircis par le travail,
au mdium devenu calleux sous la pression du d, il y dposa un baiser
tendre et respectueux. Elle tressaillit et retira vivement sa main, en
tendant la joue, par une habitude enfantine. Il l'embrassa
fraternellement et partit sur-le-champ.

Reste seule, elle s'accouda sur la fentre troite et haute, et regarda
dans la nuit.

--En Algrie, dit-elle.--Ah! que c'est loin!

Et elle pleura longtemps, sans pouvoir ni vouloir se calmer.




                                 XXIX


Un dimanche de dcembre, madame Gardin rencontra Louise qui revenait du
march. Le temps tait vif et clair, un vrai temps de maux de gorge;
mais tout le monde paraissait gay par la belle gele de ce jour. Son
nourrisson sur le bras, la digne femme se prparait  accomplir la
corve que Louise venait de terminer; Nomi, arme d'un grand panier, la
suivait avec beaucoup de dignit.

--Voil un garon qui vous fait honneur, madame Gardin, dit Louise,
toujours affable.

--Lui? ne m'en parlez pas! une horreur! Il crie, tempte et braille
absolument comme M. son pre. Ah! il est insupportable, allez! Mais il a
de qui tenir: Linot ne le reniera toujours pas pour son fils!

D'ordinaire, Louise n'attachait pas une grande importance aux gronderies
de la brave femme, mais, cette fois, il y avait dans sa voix quelque
chose de douloureux qui la frappa.

--Il est donc bien mchant, ce gros garon-l? dit-elle en agaant du
bout du doigt l'enfant qui resta srieux.

--Il est comme tous les enfants, mon Dieu! grommela la mre Gardin.
C'est son pre qui n'est pas raisonnable! Aprs tout le mal que je me
suis donn aprs lui, il veut me le reprendre, et, vrai! ce n'est pas
gentil.

--Vous le reprendre!  quel propos?

--Mossieur se marie!--se remarie, du moins! Et voil que pour cadeau
de noces il veut donner son fils  madame Linot! Une jolie bague au
doigt, pas vrai! Je voudrais bien savoir ce qu'ils vont faire de ce
particulier-l. J'ai envie de le leur camper en travers de la porte le
soir de la noce, sur les minuit, une heure! Il leur donnera la srnade.

Louise ne put s'empcher de rire, ce qui lui attira de la part de Nomi
un coup d'oeil de reproche. La petite fille ne trouvait rien de comique
dans la circonstance. La pense qu'elle allait tre spare de son petit
frre lui semblait trs-grave et fort affligeante.

--Linot se remarie? fit Louise en reprenant son srieux. Il n'aime pas
la solitude? il a raison. Vous ne pouvez pas le condamner  rester veuf
toute sa vie!

--Eh! qu'il se marie dix fois, s'il veut! Mais pourquoi me reprend-il
l'enfant? Gros monstre! Pauvre chri!

Elle embrassa le monstre chri avec une vhmence qui et attendri un
roc. Le bb, toujours grave, se laissa faire et remit ses doigts dans
sa bouche.

--Un enfant de vingt mois qui marche seul et qui a seize dents! Il faut
n'avoir pas de coeur pour faire des choses pareilles!

--Le fait est que c'est dur, rpliqua Louise; mais mettez-vous aussi 
la place du pre; il adore son fils, ce brave homme!

--Eh bien, il aurait d le nourrir au biberon, lui-mme, conclut la
nourrice. Viens-t'en, mon coco, pendant que tu es encore  moi. Allons
faire notre march.

Elle disparut en faisant de grandes enjambes, suivie par Nomi, qui,
pour pouvoir porter le grand panier sans le traner par terre, tait
oblige de se rejeter fortement sur la hanche gauche, ce qui lui donnait
un petit air de farfadet bien curieux.

Linot se remariait en effet. Aussitt aprs le refus de Ccile, il
s'tait mis tout furibond  se chercher une femme. S'il l'et pu, il se
ft mari dans la huitaine, tant il avait  coeur de prouver  la
demoiselle qu'elle n'tait qu'une mijaure et qu'il n'tait pas
embarrass de trouver chaussure  son pied.

Il parat nanmoins que ce n'tait pas une chose si facile, car c'est 
la fin de novembre seulement qu'il parvint  se faire agrer. Il avait
vainement fouill tous les recoins de la cit Mnard, il n'y avait
trouv ni fille ni veuve dispose  partager sa vie. Un veuf n'est pas
d'un placement rigoureusement impossible, mais il ne faut pas qu'il
cherche dans le voisinage immdiat qui a connu la dfunte. Aussi fut-il
oblig d'tendre le cercle de ses investigations matrimoniales, ce qui
le mena jusqu'au bas de Clignancourt.

L, une fille de vingt-sept ans, accorte et nergique, consentit 
devenir madame Linot dans un dlai assez rapproch. Ce qui l'avait
sduite tait la douceur des manires du brave garon; il avait plutt
l'air d'un mouton qu'on mne  l'abattoir, que d'un mari auquel l'pouse
doit jurer obissance et fidlit. Les arrangements furent donc conclus,
mais Linot, qui avait son ide, se garda bien d'annoncer qu' partir de
son mariage il avait l'intention d'installer en matre M. Pierre Linot
au foyer conjugal. L'enfant tait en nourrice: on ngligea de part et
d'autre de prendre des informations relatives  l'avenir. Cette
ngligence fut volontaire, mais c'est une rgle de commune prudence que
de ne pas trop pousser les gens sur leurs intentions, les intentions
tant sujettes  changement aussi longtemps qu'il n'y a rien d'crit.

Cependant, suivant les usages, Linot dut prvenir madame Gardin un mois
 l'avance. C'est ce qu'il avait fait le matin mme, non sans trembler
un peu, car,  moins d'tre en colre, il ne se sentait pas trs-brave.
Comment sa proposition avait t reue, c'est ce que l'humeur de madame
Gardin avait appris  Louise. Alors, devenu hroque parce que le sang
lui montait  la tte, il s'tait rclam de ses droits de pre.

La scne avait t close par ce mot triomphal de madame Gardin:

--Eh bien, essayez un peu de le prendre!

Linot n'avait pas essay,--attendu qu'il se ft trouv fort embarrass
du bb avant que la seconde madame Linot et pris en main le
gouvernement de son mnage, et il avait prudemment battu en retraite.

Nomi devait garder de cette scne une impression ineffaable. Linot lui
tait apparu comme un tre cruel, impitoyable, dloyal, qui lui avait
confi jadis l'enfant pour toujours, et qui le lui reprenait
mchamment sans raison. Elle se prit pour lui d'une aversion silencieuse
et profonde qu'elle ne devait jamais traduire par des actes,--mais qui
dirigea dornavant le cours d'une partie de ses penses. En attendant,
puisque le bb devait s'en aller, il fallait s'appliquer  mettre tout
son petit trousseau bien en ordre, afin de montrer  ces gens-l,
disait madame Gardin, qu'on avait plus de coeur qu'eux.

Nomi s'appliqua donc de toutes ses forces  raccommoder les petits bas,
 recoudre des boutons et mme  consolider les blouses par des pices
que sa maman lui prparait et qu'elle cousait de son mieux.

--Il s'en va, le pauvre petit! pensait-elle souvent. L'enfant ne devait
monter que deux tages dans le corps de btiment oppos, mais il
semblait  Nomi que la distance ne serait pas plus grande si l'Ocan
sparait les deux demeures.

Madame Gardin ne tarissait pas en plaintes.

--Je suis habitue  avoir des mioches autour de moi, disait-elle d'un
ton revche; qu'est-ce que je vais faire quand on m'aura pris celui-l?

Pour elle, videmment, sa fille n'tait pas une mioche; son air srieux
et les services qu'elle rendait au mnage l'avaient mancipe bien
longtemps avant l'ge prvu par la loi: Nomi  sept ans tait une
personne, pas une grande personne, mais une personne vritable que sa
mre consultait pour la soupe et qui faisait le dner quand madame
Girardin tait au lavoir. Sa prcoce science de la vie ne la rendait pas
triste, mais grave--ceux-l qui eussent regard par le trou de la
serrure quand les deux enfants taient seuls ensemble, auraient pu dire
combien la petite fille se dpartait de sa dignit, quand elle faisait
des parties  quatre pattes avec le petit frre.

La dsolation de madame Gardin,  la pense de n'avoir plus de mioche,
inspira  Louise un projet hardi dont l'excution, quoique difficile,
n'tait pas impraticable.

Elle n'tait pas contente de la nourrice de sa petite fille. Cette femme
doucereuse et exigeante l'ennuyait par ses manires, et de plus l'enfant
ne semblait pas profiter de son lait. Un beau jour, Louise profita de la
solitude accoutume de ses aprs-midi pour aller voir sa fillette sans
prvenir.

Ce qu'elle trouva dans cette visite inopine, c'est ce que toutes les
mres trouvent en pareil cas: un berceau malpropre, un enfant mal
soign, sevr depuis longtemps par une nourrice qui n'avait plus de
lait, une layette en loques, les enfants de la nourrice vtus de jolis
petits vtements sur lesquels la mre fatiguait ses yeux le soir pour
les terminer plus vite... Toutes les femmes connaissent par elles-mmes
ou par ou-dire ces tristes dcouvertes, qui ont parfois pour fin
tragique la mort du pauvre tre, entour trop tard des soins sans
lesquels il ne peut vivre.

Louise, qui par prudence maternelle avait contenu son indignation,
attendit avec impatience le retour de Henri, puis, aprs dner, le
voyant bien dispos, elle lui raconta ce qu'elle avait vu.

A sa grande surprise, le jeune homme entra aussitt dans une violente
colre. La fibre paternelle, jusque-l presque muette, venait de
s'veiller en lui, par le froissement de son orgueil. Que sa fille, son
sang, ft mal nourrie, mal soigne quand il travaillait avec joie pour
lui donner au-del du ncessaire, cela lui sembla tout  coup une
monstruosit.

--Il faut la changer de nourrice immdiatement, s'cria-t-il. L'infme!
Je la traduirai devant les tribunaux.

--Oh! Henri, ne fais pas cela! s'cria la jeune mre en joignant les
mains. Pense donc, ce qu'on dirait de nous? un enfant naturel!

Henri fit le geste involontaire de l'homme qui reoit une douche.
Evidemment, les parents lgitimes ont seuls le droit d'intenter de
semblables procs; les autres auraient trop d'explications  donner,
trop de reproches  subir. Il ne reparla plus de procs, mais persista 
changer de nourrice le plus vite possible.

--Si tu voulais, dit timidement Louise, on pourrait donner la petite 
madame Gardin. Linot lui reprend son garon.

Henri ne vit pas d'objection  confier sa fille  la nourrice du petit
Pierre, puisqu'elle tait sevre, chose trs-regrettable, mais sans que
sa sant part en souffrir spcialement. Madame Gardin serait, sans
contredit, la meilleure garde d'enfant qu'on pt trouver, et d'ailleurs
le voisinage rendrait la surveillance facile.

--Cela te ferait bien plaisir? dit Henri en souriant. Louise joignit les
mains avec une telle expression de reconnaissance, que le pre en fut
touch.

--Eh bien, arrange cela ds que tu pourras; le plus tt sera le mieux.

Madame Gardin ne fut pas trs-difficile  convaincre;  dire vrai, elle
adorait les enfants, y compris le mal qu'ils lui donnaient; en apprenant
la situation de la petite Genevive:

--Eh mais, dit-elle, pourquoi attendre le mariage de ce grand dadais de
Linot? Apportez-la quand vous voudrez, ma petite dame, on s'arrangera
toujours, et puis il y a beau temps que ce gros Pierrot ne me drange
plus la nuit.

Louise ne perdit pas une minute. Le lendemain,  midi, elle rapporta
triomphalement Genevive et son berceau, l'une sur ses genoux, dans la
voiture, l'autre sur l'impriale; le tout fut confi  madame Gardin,
qui commena par visiter l'un et l'autre du haut jusqu'en bas, et qui
prodigua  l'ancienne nourrice tous les compliments que son rpertoire
vari put lui fournir. Ensuite, on ne sait comment, poussant un meuble,
en tirant un autre, elle arriva  obtenir la place du second berceau 
ct du premier, et les regarda d'un oeil attendri.

--Les chris! dit-elle, on voudrait en avoir une demi-douzaine comme
cela! Toi, Nomi, tu auras soin de ton petit frre, et moi je me charge
de la petite soeur, parce qu'elle est plus petite. Seulement, tu lui
feras chauffer son lait, et s'il tourne, tu iras en chercher d'autre
tout de suite. Mais si je n'tais pas l, tu emmnerais le petit avec
toi, de peur qu'en jouant il ne fasse tomber la petite. a marche 
peine, et c'est dj brutal, ces garons-l!

Nomi s'acquitta fidlement des fonctions que sa mre lui confiait. Plus
d'une fois, pendant la dernire quinzaine de dcembre, les habitants de
la cit la virent sortir, tranant gravement par la main le bb
emmitoufl d'un foulard, pendant qu'elle-mme tait tte nue. Elle
revenait, portant dlicatement la petite bote  lait au bout de son
doigt mignon et contant des contes bleus au garonnet, qui s'attardait 
tout, pour qu'il consentit  la suivre. En allant, elle le portait
volontiers, tout son petit corps rejet en arrire sous la lourde masse
du gros monstre; mais, en revenant, elle ne pouvait concilier la
brusquerie des mouvements du petit homme avec la ncessit de ne pas
renverser le lait, et elle dpensa  cet exercice une somme de patience
dont les philosophes ne se feront jamais une ide.




                                  XXX


Linot faisait sa cour  sa fiance dans l'arrire-boutique de la
fruitire qui devait sous vingt-quatre heures devenir sa belle-maman.
Les galanteries du brave homme taient souvent troubles par les appels
de la pratique; les phrases sentimentales auxquelles se complaisait sa
rhtorique embrouille taient coupes de temps en temps par cet appel
ou tout autre:

--Eh! mademoiselle Cleste, une petite salade, s'il vous plat! un litre
d'ognons! et tchez qu'ils ne soient pas germs.--Il n'y a donc pas de
persil? en t, c'est parce qu'il monte en graine; en hiver, c'est parce
qu'il a gel?--Au fond, c'est toujours la mme chose, il n'y en a pas!

Ces conversations  btons rompus troublaient Linot et l'empchaient de
dployer toutes les grces de son locution: il passait pour beau
parleur et aimait  s'entendre complimenter, mais il se promit
intrieurement de faire un petit discours le jour de la noce et dporter
un toast--il prononait to-aste--comme on n'en avait jamais ou.

C'est probablement la prparation de ce chef-d'oeuvre d'loquence qui le
fit se dpartir de sa prudence ordinaire; sans rflchir qu'il abordait
un sujet brlant, il s'cria, faisant les yeux en coulisse:

--Ah! mademoiselle, que nous allons tre heureux, avec notre petit ange
entre nous, en attendant que nous en ayons d'autres!

La partie risque de cette apostrophe passa inaperue, autrement sa
future belle-mre lui et adress un coup de poing dans les ctes; dans
la circonstance prsente, la bonne femme mit son poing sur la hanche:

--Entre vous, vous allez peut-tre le mettre dans le lit, hein? dit-elle
avec une nergie admirable.

Linot, dconcert, comprit son imprudence, et, en essayant de la
rparer, il s'embourba de plus en plus.

--Madame Ravet,  quoi pensez-vous!

--Qu'est-ce que a veut dire alors? Est-ce que vous auriez peut-tre
l'ide de reprendre votre gosse et de faire de ma fille une gardeuse
d'enfants?

Linot ne trouva pas immdiatement le petit mensonge qui lui tait
ncessaire, ce qui lui fit perdre tous les avantages que son loquence
lui avait conquis jusqu'alors.

--Je voulais le reprendre certainement, mais enfin...

--Une gardeuse d'enfants! une jolie fille qui se marie  un veuf devrait
savoir ce qui l'attend! tu n'es qu'une bte, ma pauvre Cleste, d'avoir
donn ta parole  cet homme-l. Heureusement il n'y a rien de fait.

--Eh! dites donc, vous, _heureusement?_ fit Linot qui sentit la colre
lui monter au cerveau. Il faudrait peut-tre me priver toute ma vie des
caresses lgitimes de mon enfant? Ce n'est pas sa faute,  ce pauvre
petit, s'il est l!

--Ce n'est pas la mienne non plus! riposta aigrement la mre Ravet.

Cleste, qui jusque-l n'avait rien dit, prit la parole d'un ton bourru:

--Voyons, srieusement, est-ce que vous voulez le reprendre avec vous,
ce petit?

--Mais certainement! fit Linot en se dressant sur ses ergots; c'est mon
devoir paternel, et je veux le remplir comme doit le faire un homme qui
a le sentiment de ses devoirs, sans compter qu'il me cote trente francs
par mois chez la nourrice, et qu' la maison, a ne fera pas la moiti
du prix.

--Eh bien, bonsoir, alors, fit la demoiselle; vous ne faites pas mon
affaire. Ma mre a raison, je ne suis pas une gardeuse d'enfants.

Il s'ensuivit une scne orageuse. Chacune des parties adverses avait la
conscience d'avoir agi tant soit peu frauduleusement: Linot, en
n'exprimant pas son intention de reprendre son petit garon  la
nourrice; la fiance et sa mre, en vitant de l'interroger l-dessus,
comptant sur l'ascendant de la nouvelle pouse pour obtenir tout ce
qu'elle voudrait. Le sentiment de leur mauvaise foi rciproque les
excita tellement que Linot, aprs avoir essuy les apostrophes les plus
bizarres et y avoir rpondu de la faon la plus amphigourique, fut
contraint de battre en retraite. Il s'en retourna vers la cit Mnard
avec le sentiment douloureux que tout en tait rompu et que sa btise en
tait la cause,--cette dernire rflexion doublant au moins l'amertume
de la premire.

Le lendemain matin, comme il se prparait  partir pour le travail, bien
rsolu  passer l'heure de son djeuner en explications et en
concessions, madame Gardin entra, portant un paquet dans une serviette.

--Voil les effets de votre fils, dit-elle d'un ton furieux. Vous pouvez
les compter, le compte y est; tout est bien plac, bien raccommod, bien
en tat. Je souhaite que votre madame Linot vous le tienne aussi propre.
Et quand vous le voudrez, votre mioche, a me fera plaisir, vu que je
viens de prendre un autre nourrisson pour le remplacer, et que deux
berceaux dans ma chambre, avec le lit de la petite, a fait trop de
monde. Mon mari n'en est pas trop content; a ne le gne pas pour
coucher, puisqu'il dort dans la pice  ct; mais on ne peut plus se
remuer, et a l'ennuie. C'est-il demain qu'il faut vous le rapporter, ou
bien le lendemain de la noce?

Elle parlait d'un ton bourru, mais une joie malicieuse ptillait dans
ses yeux qu'elle avait soin de tenir baisss pour ne pas se trahir.
L'ide de son nourrisson braillant toute la nuit, dans la chambre
conjugale, lui causait une extrme satisfaction. La figure dconfite de
Linot lui suggra la pense de retourner encore un peu le poignard dans
la plaie.

--Vous savez qu'il sera un peu difficile dans les commencements; pour
a, il faut vous y attendre! Il a dj trop de raison, ce pauvre petit
homme, pour comprendre qu'il n'a plus ses habitudes; mais avec une dame
de bonne volont comme votre dame, car elle doit avoir de la bonne
volont pour pouser un veuf! a s'arrangera peut-tre. Ce n'est pas moi
qui aurais jamais pous un veuf! Lui avez-vous dit que vous aviez gard
le lit de la dfunte?

--Madame Gardin, fit Linot d'une voix altre, je vous rendrai rponse
ce soir; je suis en retard pour mon ouvrage, et puis il faut encore que
je consulte ma future.

--C'est trop juste, monsieur Linot; mais vous avez de l'influence sur
elle, dcidez-la  reprendre le petit, aprs-demain au plus tard, car,
avec les deux berceaux, vrai! a me donne trop d'encombrement.

Elle se retira, laissant le pauvre homme dans les plus atroces
perplexits. Cependant, comme l'heure le pressait, il se dirigeait vers
l'atelier, remettant  l'heure du djeuner une explication de plus en
plus ncessaire.

Elle eut lieu, et, vers neuf heures du soir, le veuf, la tte basse,
fort semblable en apparence  un baudet qui voit arriver l'trille dans
la main du garon d'curie, se prsenta chez madame Gardin.

--Ah! monsieur Linot, fit la nourrice avec un air aimable (elle semblait
avoir oubli sa mauvaise humeur du matin), vous venez nous dire l'heure
de la crmonie?

--C'est  midi,  l'glise, murmura machinalement l'heureux fianc.
Mais, madame Gardin, ce n'est pas a que je voulais vous dire.

--Vous nous avez dj invits au repas de noce, monsieur Linot, c'est
bien de l'honneur, et je vous en remercie; mon mari ne pourra pas y
aller, rapport  l'imprimerie, mais j'irai avec bien du plaisir, et
Nomi aussi.

--C'est bien aimable de votre part, balbutia Linot.

Il se passa la main sur le front, regarda par la fentre et dit:--Il
faudrait garder le petit.

--Demain? mais certainement. Je vous le porterai aprs-demain,  l'heure
de notre djeuner; comme a, il aura le temps de s'accoutumer  sa
nouvelle maman, et elle n'aura peut-tre pas trop de mal pour le
coucher.

--Ce n'est pas a, madame Gardin; il faudrait le garder tout  fait.

--Ah! mon Dieu! tout  fait? La jeune dame n'en veut pas? a s'est vu
des fois, monsieur Linot; mais on prvient d'avance.

--Je sais bien que je n'aurais pas d vous dire que je le reprendrais,
mais...

--Quand on n'est pas plus dcid que a, on ne drange pas le monde.
Tenez, voyez: j'ai pris la petite fille de la dame du troisime;--j'en
ai au moins pour un an: je ne peux pas la lui rendre  prsent qu'elle a
ma parole. Je le regrette bien, monsieur Linot, mais il faut que vous
vous arrangiez pour reprendre votre garon.

Linot regarda autour de la chambre d'un air hbt, et son regard
rencontra celui de Nomi, qui l'examinait d'un air de reproche, avec une
sorte de joie narquoise dans les coins de sa bouche. Il reporta ensuite
les yeux sur son fils qui dormait dj  poings ferms. Pendant ce
temps, la mre et la petite fille changrent un regard d'intelligence,
plein de choses malicieuses.

--Madame Gardin, je vous en prie, dit Linot d'un ton suppliant, tchez
de vous arranger pour garder le petit encore quelque temps au moins,
jusqu' ce que Cleste soit accoutume...

--Ah! mon Dieu, j'aimerais mieux vous le garder deux ans que deux mois,
rpliqua la mre Gardin d'un air dgag; plus ils grandissent, moins ils
vous donnent de mal.

--Mais vous le garderez autant que vous voudrez! Je ne demande pas
mieux, fit Linot enchant.

--Qu'est-ce que je vais faire avec la petite dame du troisime? demanda
la nourrice d'un air proccup; elle n'aimera peut-tre pas que je garde
mon autre nourrisson, quand je lui avais dit que sa fille serait
seule... Il faudra que je tche de m'arranger avec elle.

--Oui, c'est cela, madame Gardin, arrangez-vous! fit Linot, avec un
grand soupir de soulagement.

--Je suis morte de fatigue, je vais me coucher.

Il se leva; mais quand il voulut regarder du ct de Nomi pour lui dire
bonsoir, il ne l'aperut point  la place qu'elle occupait tout 
l'heure. Aussitt aprs les paroles qui consacraient le sjour du petit
garon chez sa mre, elle avait repris son poste auprs du berceau; elle
le couvait des yeux avec sa sollicitude ordinaire. Linot lui mit sa
grosse main sur la tte.

--Une bonne enfant! dit-il.

Il avait le coeur si joyeux d'avoir men  bien cette ngociation
prilleuse, que tout lui semblait beau et charmant autour de lui.

--Elle n'est pas mchante, dit la mre avec gravit.

Quand la porte se fut referme sur le mari du lendemain, madame Gardin
et Nomi s'entre-regardrent avec un sourire.

--L, c'est fait, dit la mre; quelle bonne ide j'ai eue, ce matin,
d'aller acheter les lgumes de mon pot-au-feu chez la belle-maman de M.
Linot! Il se croit bien rus, le brave homme; mais il n'est pas si malin
que nous; n'est-ce pas, Nomi?

La petite sourit et vint poser sa tte intelligente sur les genoux de sa
mre.

C'tait sa clinerie ordinaire, le soir, avant d'aller se coucher. Elle
y resta une minute, pendant que la main maternelle lissait ses bandeaux
chtains rejets en arrire jusqu'au bout des tresses dj longues; puis
elle se coucha sans bruit dans le grand lit qu'elle partageait avec sa
mre, se coulant dans la ruelle et se faisant toute petite pour ne pas
la gner la nuit.




                                 XXXI


Le printemps revint prcoce, cette anne, et le jardin de la cit Mnard
se trouva soudain rempli de cris et de rires. La jeune madame Linot se
faisait remarquer entre toutes par la gaminerie de ses bats; Lonard
avait eu bonne envie de lui faire un doigt de cour, mais le regard
moiti srieux, moiti ironique de Ccile, l'en avait empch dans les
commencements, et maintenant il en tait bien aise. Un astre nouveau se
levait dans son ciel: la jeune Marguerite,  laquelle Ccile avait fait
allusion quand elle lui avait conseill le mariage, de grle et ple
tait devenue une superbe fille, droite et lance, aux joues brunes,
rougies par un sang gnreux; le printemps tout entier semblait
s'incarner en elle, et Lonard, pour la premire fois, se sentait
entran vers un amour qu'il pouvait obtenir sans danger, sans mcompte
et sans reproches.

Le sentiment qui l'avait pouss vers Ccile n'tait pas celui qu'il
prouvait maintenant: il y avait eu, dans sa demande de l'anne
prcdente, plus d'admiration et de reconnaissance que d'amour; si bien
que le refus de la jeune ouvrire ne l'avait point rendu malheureux. Il
tait content d'avoir eu le courage de s'offrir; il comprenait qu'elle
l'et refus, et cette dmarche mettait entre eux le souvenir d'un
rapprochement d'estime, d'une confiance rciproque, d'un secret qu'ils
connaissaient seuls et qui, de temps en temps, quand ils se
rencontraient, les faisait se sourire avec amiti.

C'est sous les yeux de Ccile, aprs avoir cherch son approbation dans
un regard, que le jeune lithographe s'approcha pour la premire fois de
Marguerite pour lui parler  demi-voix. Sa premire parole ne fut pas un
compliment; il avait trop l'habitude de voir les filles honntes lui
tourner le dos en riant quand il les abordait:

--C'est pour le bon motif, mademoiselle, lui dit-il la tte dcouverte.

La jolie brune rougit, sourit, regarda Ccile et rpondit.

--Parlez  ma mre, monsieur.

C'est pourquoi  la fin de mai, un beau samedi, sous un vent lger qui
faisait pleuvoir sur eux les fleurs des marronniers d'Inde pendant
qu'ils traversaient la place de la mairie, Lonard pousa Marguerite,
qui ne voyait et n'entendait plus rien, dans l'tourdissement de ce jour
unique.

Ils allrent fter leur noce dans un petit jardin de la rue de Maistre,
o un marronnier gigantesque fleurit du haut en bas  cette poque de
l'anne comme un bouquet de marie; on leur mit le couvert sous l'arbre
entour d'une table, protge par une charmille qui, tous les ans,
devient plus paisse, et jusqu'au soir la socit joua aux boules et
au tonneau, balana les demoiselles d'honneur et fit mille folies.

Ccile n'avait pu assister qu' la messe; la tante Angle dclinait si
rapidement qu'on n'osait plus la laisser seule. Vers six heures
cependant elle vint donner un coup d'oeil aux apprts du festin, dans la
salle basse, de crainte de la fracheur, puis elle remonta bien vite 
sa mansarde, laissant un regret aux maris, qui eussent voulu l'avoir 
leurs cts. Ils sentaient tous deux qu'elle tait leur bon ange, et,
dans leurs entretiens des jours prcdents, Lonard avait avou 
Marguerite que c'tait Ccile qui lui avait appris  la regarder.

Pendant qu'on tirait des ptards aux bosquets du pre Arnout, en criant:
Vive la marie! Ccile, la tte sur la main, regardait le ciel toile,
son confident et son consolateur.

Les toiles brillaient aussi sur les sables d'Algrie, et Andr, en
sentinelle au bord de quelque campement, les regardait peut-tre  cette
heure en pensant  la France, cette France qui devient si chre pour peu
qu'on en soit spar. Il songeait peut-tre  la mansarde de la cit
Mnard, qui dominait de si haut Paris et son cercle de collines... et
peut-tre l'avait-il oublie...

Un faible soupir tira Ccile de sa rverie, et elle se reprocha d'avoir
accueilli d'autres penses que celle de la pauvre femme qui s'teignait
auprs d'elle. Elle s'approcha du lit, arrangea les oreillers, humecta
d'eau frache les lvres de la malade, puis s'assit, la main sur la
couverture, afin d'viter la tentation des toiles, qui l'entranaient
toujours au del de la Mditerrane.

La porte s'ouvrit, et le docteur Rgnier entra doucement. Il posa la
main sur l'paule de Ccile, qui voulait se lever, prit une chaise et
s'assit.

Quand il eut un peu repris haleine, car l'escalier tait haut et roide,
il toucha le poignet de la malade, et le reposa avec prcaution sur le
drap; puis il regarda la jeune fille avec une compassion pleine de
sollicitude.

--Vous tes seule? dit-il.

--Ils sont tous  la noce; madame Leclerc n'est pas trs-bien: je ne
veux pas d'trangers.

--Vous n'avez pas peur?

Elle fit signe que non.

--Elle ne souffrira plus, reprit le docteur; c'est fini, ou du moins
c'est tout comme: elle ne reprendra pas connaissance.

Ccile ne put rprimer un lger tressaillement: elle esprait que cela
durerait encore un peu.

--C'est pour cette nuit? demanda-t-elle avec un petit tremblement
nerveux.

--Pour le lever du soleil, probablement; mais il n'y aura pas de crise.

Elle baissa la tte avec rsignation.

--Voulez-vous que je vous envoie la bonne de mes enfants? dit le docteur
avec intrt; c'est une brave femme qui est depuis dix ans chez nous.

--Ne drangez personne, monsieur Rgnier, dit-elle; j'ai dj enseveli
bien des morts, et je serai plus tranquille seule avec elle.

--A demain, lui rpondit-il en se levant. Pauvre petite!

Il appuya encore une fois sa main paternelle sur l'paule de Ccile, et
cette lgre treinte la laissa plus vaillante. Pour elle et pour
beaucoup, une parole du docteur, au chevet d'un malade, tait ce qu'est
l'loge du gnral sur le champ de bataille: mme les conscrits y
puisent du courage. Dans sa lutte avec la douleur et la mort, Ccile
tait un vtran.

La porte se referma, et elle pensa qu'elle aurait d remercier le
docteur: ce n'tait pas l'heure de ses visites; il s'tait drang le
soir, tard, pour elle. Elle lui envoya tout l'lan de son coeur
reconnaissant et se rassit au bord du lit.

Les heures s'coulaient. La noce rentra gaiement, escorte par les
parents et les amis; on entendit les voix joyeuses qui se souhaitaient
bonne nuit dans la cour, puis la grille roula sur ses gonds, et tout
rentra dans le silence.

La nuit et l'immobilit devinrent oppressantes pour Ccile; elle se
leva, cherchant de l'air, et machinalement se dirigea vers la fentre;
la premire bouffe de fracheur la rendit  son devoir, elle s'en
retourna prs de la mourante, et essaya de se rappeler tout le pass qui
s'en allait avec elle.

C'tait un humble pass, fait d'abngation, de privations, de
solitude... et la jeune fille reconnut que, sans la tante Angle, elle
n'et pas eu cette force de caractre qui la rendait si rsistante au
mal, si active dans le pril. Non que la pauvre vieille fille et
elle-mme l'nergie qui soutenait sa nice; mais l'influence de sa
patiente douceur, de sa rsignation stoque, de sa philosophie
inconsciente, avait teint chez la jeune ouvrire les bouillonnements de
sa nature prime-sautire; elle tait reste franche, et elle s'tait
faite rsigne... Celui qui atteint  ce rsultat touche de bien prs 
la sagesse.

La tante Angle s'en allait, sans douleur, sans secousse. C'tait un
grand bonheur pour elle et pour Ccile. La seule chose pnible dans
cette mort tranquille, c'tait qu'elle n'et pas dit adieu  la jeune
fille.

Mais, avec sa rsignation habituelle, celle-ci imposa silence  son
goste regret; cet adieu et t une souffrance pour Angle: mieux
valait qu'elle en ft exempte.

L'ombre s'clairait peu  peu; les toiles s'effacrent;  l'est, une
bande rose se dessina lentement au bas du ciel, et un frisson passa
dans les arbres tout autour de la butte. Ccile vit trembloter la lampe,
et il lui sembla que le mme frisson agitait le drap de la mourante...
Elle se pencha sur le lit pour couter la respiration de plus en plus
lente, et n'entendit rien. Les yeux taient ferms, les lvres
entrouvertes, les mains froides... Dans le tressaillement du jour
naissant, la tante Angle avait cess de vivre.

La jeune fille, dsormais deux fois orpheline, posa un baiser pieux sur
le front de la morte et s'occupa aussitt des soins funbres, qu'elle
avait rendus tant de fois  des tres moins proches et moins chers. Nul
ne l'assista dans sa triste besogne, qu'elle accomplit avec le calme
d'une douleur intrieure, qui ddaigne les panchements bruyants.

Quand elle eut termin, elle rangetes deux petites chambres, laissa la
clef sur la porte et descendit.

Quelques mnagres matineuses, la rencontrant dans la cour, apprirent
l'vnement et se rcrirent, ainsi qu'on le fait en pareil cas; elle
les quitta et se rendit chez Henry Leclerc pour lui confier le soin des
dmarches indispensables, puis elle remonta.

Prenant un cahier de papier  lettres dans le tiroir de la commode, elle
s'assit devant la table et crivit:

A prsent, monsieur Andr, je suis seule au monde...

Puis abandonnant la plume, elle mit sa tte dans ses mains et pleura.

La rponse d'Andr lui arriva bientt; il ne se prodiguait pas en
paroles inutiles.

Encore un an, disait-il, et je reviendrai  Paris. Mon coeur s'est
calm, mon esprit s'est rassis; je n'ai plus de colre contre personne,
et j'ai beaucoup de reconnaissance pour vous. Ayez encore un peu de
courage et de patience, chre Ccile, et surtout ne pensez plus que vous
tes seule au monde, quand vous savez que mon affection pour vous durera
autant que ma vie.

Un an, c'tait bien peu de chose en apparence, et cette anne devait
tre pour Ccile la plus longue, sinon la plus triste de sa vie. Les
mois passaient, le bonheur rayonnait autour d'elle, une quantit de
jeunes mnages promenaient dans la cit Mnard la joie bruyante des
pousailles et de la maternit nouvelle. La seconde madame Linot se
prparait  donner un rejeton  son poux, et Petit-Pierre, presque
oubli de son pre, absolument nglig par sa belle-mre, grandissait en
force, sinon en sagesse, sous la surveillance de Nomi,  la grande
satisfaction de madame Gardin, qui triomphait. Personne ne semblait
avoir besoin de Ccile, et elle ne s'imposait  personne; si la solitude
lui semblait lourde parfois, nul n'en eut connaissance, pas mme Andr.

Louise, de son ct, portait un lourd chagrin dans son coeur. Vers le
nouvel an, Henri reut une lettre. L'homme d'affaires de son oncle le
prvenait officieusement que le vieillard parlait souvent de lui et que,
s'il lui faisait une visite, il serait certainement bien accueilli.

Aprs avoir lu cette lettre, Henri la passa  Louise. La confiance qu'il
avait en elle devenait tous les jours plus grande, bien que la jeune
femme ne se dpartt point de sa rserve. Il la trouvait toujours
semblable  elle-mme, souriante, prte  l'couter,  l'aider en toute
chose, sans imposer jamais ses conseils. Il l'aimait de tout son coeur,
et s'il l'et perdue, il ne s'en ft peut-tre pas consol; cependant il
la voyait triste parfois, quand il rentrait  l'improviste, et s'il ne
lui demandait pas la cause de sa mlancolie, c'est qu'il la connaissait
d'avance. Il prouvait alors un mouvement d'humeur: pourquoi
s'avisait-elle de penser  ces choses, quand lui ne s'en inquitait pas?
Il reconnaissait bientt l'injustice de ce raisonnement et s'efforait
de pallier ses torts; Louise lui savait gr de ses retours et ne faisait
jamais d'allusions  ces moments difficiles.

En lisant la lettre, elle plit; cependant elle alla jusqu'au bout, la
relut encore une fois et la rendit au jeune homme.

--Qu'en penses-tu? lui dit-il, ennuy de son silence.

--Je pense que c'est ton oncle qui a dict cette lettre, rpondit-elle.

--N'est-ce pas? 'a t ma premire ide, s'cria Henri radieux. Que
faut-il que je fasse  prsent?

--Ce que ton coeur et ton bon sens te diront, mon ami.

Henri fit un mouvement d'impatience.

--Si tu tais  ma place, dit-il, que feras-tu?

--J'irais, rpondit Louise avec fermet, bien que son coeur lui semblt
prs d'clater.

--J'irai, dit Henri aprs un silence. J'irai demain.

La soire s'acheva silencieusement: le jeune homme, tout entier aux
penses que faisait natre en lui l'ide de ce raccommodement inespr;
Louise, se disant que la premire parole de M. Leclerc an serait pour
exiger que Henri se spart d'elle.

--Encore, se disait-elle, s'il voulait reconnatre sa fille, et me
laisser l'lever!

Elle termina sa veille sans tmoigner d'agitation ni de tristesse, mais
sans profrer une parole: son coeur trop plein se serrait de temps en
temps, et elle plissait; mais Henri n'y prit point garde, tant il tait
absorb.

Le lendemain, aprs avoir prvenu Louise qu'il rentrerait peut-tre
tard, tout dpendant de l'accueil que son oncle lui ferait, il se
prparait  sortir, quand la jeune femme l'arrta:

--Je descends, dit-elle; attends-moi.

Machinalement il obit, et elle fut prte avant qu'il et eu le temps de
poser son chapeau. Quand ils furent dans la cour, elle l'attira
doucement du ct de madame Gardin.

--Viens voir un peu fifille, dit-elle.

Il la suivit, un peu penaud et sentant qu'il ne pouvait dcemment
refuser.

La nourrice tait quelque part dans le jardin; Nomi, qui n'tait pas
alle en classe pour cause de savonnage, gardait les deux enfants.
Pierre, dj grand et fort, dmolissait activement un cheval de bois,
dernier cadeau clandestin de son pre, qui venait quelquefois le voir en
cachette; Genevive, couche sur le dos, un pied en l'air, s'efforait
de l'attraper avec sa main pour le porter  sa bouche, et Nomi, assise
auprs du berceau, remettait gravement un fond  une culotte de son
filleul. Elle avait atteint en trois ans le but de ses premires
ambitions: elle raccommodait les culottes de matre Pierrot.

--Regarde-la, Henri, dit Louise en l'approchant du berceau,--c'est ta
fille; tu l'aimes, n'est-ce pas?

Henri se pencha sur la petite, qui lcha son pied, le regarda et dit:
Papa!

Il la prit dans ses bras, et elle lui tira aussitt les moustaches.

--Elle et moi, reprit Louise, nous n'avons que toi... Je ne te demande
rien pour moi,--mais souviens-toi d'elle.

Henri reposa l'enfant dans son berceau aprs l'avoir embrass, mit un
froid baiser sur le front de Louise, qui le regardait avec des yeux qui
demandaient grce, et sortit sans dire un mot.

Nomi avait assist  cette scne avec son air impassible. Quand le
jeune homme fut sorti, elle dposa son ouvrage sur la table, s'approcha
de Louise et lui dit:

--Madame, je vous aime bien.

L'humble offrande de cette affection enfantine fit clater la douleur
que la pauvre femme contenait depuis la veille; elle serra la petite
fille dans ses bras et, pour se distraire de son chagrin, ou peut-tre
pour vider la coupe jusqu' la lie, elle emporta Genevive chez elle.

De temps en temps elle se donnait ce plaisir en cachette de Henri. Il
lui semblait alors qu'elle tait une vraie mre,--non une mre dont
l'enfant est en nourrice et qui par consquent n'est mre qu' moiti;
ce jour-l elle puisa ses forces maternelles  amuser l'enfant et 
s'occuper d'elle. Elle lui riait et pleurait en mme temps.--Pauvre
petite fille! disait-elle  tout moment; mais elle ne cessa de lui
parler d'un ton riant, mme quand son visage tait couvert de pleurs.

Vers six heures, elle la reporta  madame Gardin, qui fit mine de ne pas
voir les yeux gonfls et le visage dfait de la pauvre femme; puis elle
remonta chez elle pour s'occuper du dner.

Nathalie continuait  venir faire son mnage, mais instinctivement
Louise ne lui permettait pas de s'occuper de la cuisine; cette femme lui
inspirait une antipathie de plus en plus prononce, et, sans la crainte
de dplaire  Henri qui l'avait engage, elle s'en ft dfaite depuis
longtemps. Elle n'tait pas venue ce jour-l, prtextant une
migraine,--on disait  la cit qu'elle avait bu trop d'absinthe la
veille;--mais Louise ignorait tous les cancans de la cour; elle se
flicita simplement de ne point avoir vu ce jour-l un visage qu'elle
n'aimait point et attendit patiemment l'arrive de son mari, avec un
petit repas soign.

La pauvre femme ne se doutait pas du tort qu'elle avait fait  sa cause
en entranant Henri prs de sa fille le matin. Les hommes dtestent les
scnes sentimentales,--celles du moins o ils n'ont pas le beau rle, et
Henri, qui, en se rveillant, tait plein des plus nobles intentions, se
trouvait singulirement refroidi en descendant le faubourg Montmartre.
Il sortit de son bureau  l'heure accoutume et se rendit chez son
oncle.

Un valet de chambre inconnu le reut, lui demanda sa carte et disparut.
Henri se trouva un peu humili d'tre trait en tranger dans cette
maison que jadis il regardait comme la sienne,--mais c'tait lui qui
l'avait voulu, et il eut assez de bon sens pour se le dire.

Aprs quelques secondes d'attente, il fut introduit dans la chambre 
coucher de son oncle.

Le vieillard tait assis prs du feu, dans un fauteuil;--il tendit la
main  son neveu, la lui serra amicalement, mais sans effusion exagre,
lui indiqua une chaise, et les deux hommes restrent silencieux.

Cet accueil simple et viril, aprs une sparation de presque trois
annes, sembla fort digne  Henri, surtout en comparaison de la petite
scne pathtique du matin. Imitant la rserve de son oncle, il attendit
une question qui lui permit de poser les bases d'un trait de paix.
Aprs une ou deux secondes d'hsitation, M. Leclerc an lui dit
simplement:

--Tu as appris que j'tais malade?

--Je m'en doutais, mon oncle, rpondit Henri; vous m'aviez paru
souffrant lorsque je vous rencontrai sur le boulevard, il y a environ un
an...

Ils se mirent  parler de choses indiffrentes, d'un traitement nouveau
inaugur par un mdecin qui mettait les principes de la thrapeutique
au-dessus de la vie de ses malades.

--Le traitement est excellent, dit M. Leclerc; seulement, sur vingt-deux
malades qu'il a soigns,  ma connaissance, il en a tu vingt et un, ce
qui me rend sceptique  l'endroit de cette mdecine applique 
moi-mme.

Il souriait. Henri se sentit  l'aise. Pas un reproche, pas une allusion
 ce qui les avait spars; pas une question, ni mme quelque apparence
d'insinuation qui pt mener  un claircissement.

Henri comprit que personnellement on lui pardonnait, mais qu'on voulait
ignorer l'existence de Louise et de son enfant.

C'tait le parti le plus sage pour quiconque ne voulait pas pardonner
compltement. Tout en se sentant un peu humili, comme un enfant qui
reoit un prsent accompagn d'une mercuriale, le jeune homme prouva un
sentiment de bien-tre qu'il ne connaissait plus depuis longtemps. Au
fond, il avait toujours redout que son oncle ne mourt sans s'tre
rconcili avec lui; l'assurance de ne pas avoir sur la conscience le
remords d'avoir attrist ses derniers jours rendit  Henri la gaiet et
l'entrain qui l'avaient rendu si cher  son oncle.

M. Leclerc an n'tait ni bon ni mchant: c'tait un goste ent d'un
faux philosophe; il avait commis ses petites folies, et, en
reconnaissant qu'elles endommagent galement le capital et la sant, il
ne voulait pas permettre aux autres d'acqurir par eux-mmes une
exprience qui lui avait cot quelques deniers et probablement quelques
annes de sa vie. Mais, plus que tout le reste, il dtestait le
scandale, les sottises publiques et les enfants ns hors mariage! C'est
lui qui, en apprenant la mort d'une charmante artiste, morte en donnant
le jour  un enfant, seule consolation de son pre au dsespoir, avait
prononc cette parole mmorable:

--Je n'ai pas de piti pour les femmes qui meurent en couches, quand
elles ne sont pas maries.

Au demeurant, c'tait un homme fort aimable. Henri l'aimait, et il fut
heureux de se retrouver au milieu de ces objets familiers  son enfance.
M. Leclerc lui proposa de dner avec lui; le jeune homme ne voulut pas
avouer qu'il tait attendu chez lui: c'et t renouveler les
hostilits; il resta.

Il rentra vers onze heures, plein de souvenirs rveills, d'impressions
agrables, anciennes et nouvelles, et tout  fait indulgent envers cet
oncle qui lui avait fait manger jadis un pain si dur et si acre. Mais
Henri n'avait pas de rancune.

Dans sa joie, il s'pancha longuement, ne songea pas  ce que pouvait
ressentir Louise au rcit de cette journe, et s'endormit enchant de
lui-mme et des autres.

A partir de ce moment, Louise fut seule tous les dimanches et presque
tous les soirs. Que M. Leclerc se ft inform ou non de son existence,
il n'entrait pas dans ses ides de s'occuper de ce qui pouvait le gner;
il ne voulait mme pas se demander si en lui donnant la presque totalit
de son temps, Henri ne causait pas du chagrin  un tre qui l'aimait. Il
le renvoyait la nuit  son domicile; cela devait suffire.

Louise essaya de cacher ce chagrin  Ccile, pour ne pas lui donner une
ide dfavorable de Henri; mais ce sacrifice tait au-dessus de ses
forces; elle finit par avouer l'isolement dans lequel elle vivait et les
craintes qu'il lui faisait concevoir pour l'avenir. Ccile ne pouvait
rien lui dire de consolant.--Qui peut se vanter de connatre le coeur
d'un homme jeune et impressionnable?--Elle se borna  offrir  la pauvre
femme sa tendresse et sa sympathie, et elles passrent ensemble tout le
temps que Henri donnait  son oncle.




                                 XXXII


Depuis quelque temps, sous prtexte de migraines, Nathalie multipliait
ses absences; depuis qu'elle n'habitait plus la cit Mnard, elle avait
dmnag deux ou trois fois, prtextant la chert des loyers et
l'intolrance des propritaires. Louise, qui se trouvait matresse de
tout son temps, prise  la fois de piti et d'une mfiance qui
s'accusait de jour en jour, rsolut d'aller la voir la premire fois que
sa prtendue migraine lui ferait manquer son service, et de s'assurer
par elle-mme de la manire dont la femme de mnage comprenait
l'existence.

Landos avait aussi quitt la cit. Aprs la fuite de sa femme, il avait
donn cong,--et il a bien fait, disait le propritaire, car c'est moi
qui l'aurais mis  la porte. On peut bien boire un coup, mais il ne faut
pas battre les murailles tous les soirs  la mme heure. Personne ne
s'tait demand vers quelles rgions le butor avait pris sa vole, car,
sauf Ccile, qui l'avait protg jadis dans son honneur conjugal contre
les entreprises de Lonard, personne ne s'tait jamais souci de lui.

Une chambre du troisime, dans la mme aile que l'appartement de Louise,
tait habite depuis peu par une jeune femme seule et malade, qui tait
entre, avec quelques meubles, en payant un terme d'avance.

Elle tait visiblement condamne  ne pas vivre longtemps, car, outre
d'une faiblesse gnrale, elle avait une toux dchirante qui trahissait
une affection grave des poumons. A peine emmnage, elle s'informa d'une
femme de mnage, et Nathalie, toujours aux aguets, se prsenta sans
perdre un instant.

Elle avait aussi demand un mdecin; contrairement  ce qu'on attendait,
ce ne fut pas le docteur Rgnier qui se prsenta, mais un jeune docteur
 lunettes bleues, dbutant dans le quartier et que Nathalie avait t
chercher chez un herboriste de ses amis.

La jeune femme fut ds lors condamne  une quantit si prodigieuse de
mdicaments, que le courage lui manquait pour les prendre; elle les
laissait sur sa table, sur la chemine, encombrant les meubles partout,
et suppliait Nathalie de ne pas les lui apporter.

--Comment voulez-vous qu'on vous soigne, ma chre petite dame, si vous
refusez de prendre ce que le docteur vous ordonne? Il faut tre
raisonnable!

La malheureuse soupirait, essayait d'avaler quelques cuilleres, puis
retombait dans son apathie.

C'tait une repasseuse, une jolie fille, d'ailleurs, qu'un jeune homme
de bonne famille avait trouve  son gr. Il l'avait mise dans ses
meubles, assur qu'il tait de sa fidlit, et, pendant quatre ans, ils
avaient vcu comme des tourtereaux, disait-elle. Puis tait arriv ce
qui arrive toujours: le jeune homme s'tait mari et avait pris cong de
sa bonne amie, en lui laissant les meubles, quelques actions de chemins
de fer et un millier de francs. La malheureuse avait accept ces dons,
comme on accepte le coup de la mort, et la condition expresse de cette
gnrosit tait qu'elle changerait de quartier, afin d'teindre les
cancans qui pourraient quelque jour parvenir aux oreilles de la nouvelle
marie et de sa famille; elle avait dmnag.

Mais, dans le tracas de ce dmnagement d'hiver, une vieille bronchite,
contracte jadis dans l'eau des savonnages, s'tait rveille et change
en phthisie galopante. La pauvre fille le sentait, et, ne tenant pas 
la vie, disait que le plus tt serait le mieux.

Mais Nathalie ne voulait point qu'elle s'en allt de ce monde avant que
tout l'argent qu'elle possdait et pass dans ses mains ou celles de
ses amis; aussi, sous prtexte de bien nourrir celle qu'elle appelait
affectueusement sa petite amie, elle lui acheta de si copieux
biftecks, de si fines bouteilles de bordeaux, que la bourse de la pauvre
femme se trouva bientt  sec. Il fallut recourir  des expdients:
Nathalie s'offrit pour porter au mont-de-pit les bijoux et les effets
que mademoiselle Grom n'avait ni le courage ni la force de porter
elle-mme, et un petit tas de reconnaissances remplaa dans l'armoire 
glace le chle et les quelques babioles qu'elle tenait de la gnrosit
de son amant.

Les coupons de chemins de fer devaient prochainement choir, il fallait
aller jusque-l; on engagea le linge et les vtements: seulement, comme
Nathalie l'avait fait observer, on avait refus de lui faire les
engagements au nom d'une autre personne... et elle avait t oblige de
les faire en son nom.

--Cela ne fait rien du tout, dit-elle; vous pourrez dgager aussi bien
que moi: c'est une simple formalit.

Mademoiselle Grom, n'y entendant pas malice y mit les reconnaissances
dans l'armoire, et, s'affaiblissant tous les jours davantage, elle ne
quitta bientt plus le lit.

Nathalie fit alors preuve d'un dvouement rare. Sauf les deux heures
qu'elle consacrait  Louise, elle ne quitta plus la malade, passant mme
les nuits sur un fauteuil auprs de son lit.

Certain matin, une lettre charge arriva, au grand tonnement de la
pauvre fille. Elle contenait un billet de cinq cents francs avec ces
mots:

Soignez-vous bien, ma pauvre enfant, et soyez sre qu'on ne vous oublie
pas.

--Il a su que j'tais malade, s'cria la malade. Qu'il est bon! Vous
voyez bien, madame Nathalie, que j'avais raison de l'aimer! mais qui
est-ce qui a pu lui dire?

La femme de mnage se garda bien de parler d'une certaine dmarche
entreprise par le mdecin  lunettes, dmarche qui avait russi au del
de ses esprances. Elle parut trs-tonne et conseilla aussitt de
profiter de l'aubaine pour retirer les objets engags au mont-de-pit,
allguant qu'on pourrait toujours les rengager en cas de besoin.

Mademoiselle Grom y consentit et remit  Nathalie la somme ncessaire,
ainsi que les reconnaissances.

Celle-ci, tout en se plaignant d'un grand mal de tte, courut jusqu'au
mont-de-pit, fut deux heures  faire la course, rapporta la quittance
de son versement, la mit sur la table auprs du lit et demanda la
permission d'aller se reposer chez elle.

La malade, joyeuse de sa lettre, plus encore que de l'argent, se sentait
presque bien; elle renvoya la femme de mnage, promit de se servir
elle-mme, de bien se soigner, et s'installa sur sa chaise longue, pour
caresser les rves du pass et les souvenirs d'un temps heureux qu'elle
regrettait, mais sans amertume, sachant bien qu'il devait finir, et
s'estimait heureuse de n'tre pas tout  fait oublie.

Comme elle sommeillait, vers huit heures du soir, Nathalie entra
doucement; elle avait la clef de la chambre, ce qui lui permettait de
s'introduire  toute heure. Au lger bruit, mademoiselle Grom se
rveilla  demi.

--Je suis venue chercher votre quittance, dit la femme de mnage en
s'apercevant que sa malade avait les yeux ouverts; j'irai au bureau
l-bas demain matin, avant de venir, et a m'pargnera une course,
d'autant plus que c'est passablement lourd, ce que j'ai  vous
rapporter, et il faudra peut-tre que je prenne une voiture. Donnez-moi
de l'argent pour mon march de demain.

La malade prit son porte-monnaie, qui contenait le reste du billet reu
le matin, en tira une pice de vingt francs et le remit sur la table.
Puis, assiste de Nathalie, elle se coucha, aprs avoir pris une grande
cuillere de potion par obissance.

Elle avait les yeux ferms depuis un moment, quand elle entendit un
lger frlement prs du lit.

--Ne faites pas attention, dit la femme de mnage, c'est votre veilleuse
que j'apporte. Mademoiselle Grom murmura un remercment et tomba
assoupie.

Le lendemain matin, elle se rveilla la tte lourde, avec la sensation
d'avoir dormi trop longtemps. Le soleil entrait dans sa chambre, ce qui
indiquait midi pass: elle se souleva sur le coude et voulut regarder la
pendule: la chemine tait compltement nette.

Elle se frotta les yeux et regarda de nouveau. Elle avait bien vu... il
n'y avait rien. Elle se retourna vers sa table, son porte-monnaie avait
disparu. Elle sauta  bas du lit avec une force qu'elle ne se serait pas
suppose... L'armoire tait l, mais les obligations au porteur avaient
disparu.

Chancelante, les pieds sur le carreau, elle se prcipita vers la porte;
la porte tait ferme  clef, en dehors.

C'en tait trop pour la pauvre fille. Elle essaya de crier, sa voix
s'arrta dans sa gorge; elle voulut frapper la porte, ses mains
restrent inertes  son ct; suffoque par la colre, l'indignation, la
douleur, elle tomba vanouie sur le carreau, dans sa chambre sans feu,
par une froide journe de fvrier.




                                 XXXIII


Louise, ce matin-l, s'tait leve de bonne heure et avait commenc par
mettre sa maison en ordre. Henri partait ds neuf heures, afin de
pouvoir remplir ses doubles fonctions avant six heures du soir: Nathalie
aurait d tre l une heure avant son dpart; elle ne s'tait point
montre. La jeune femme pensa qu'aprs tout elle tait peut-tre
rellement malade. Pour donner un prtexte  sa visite, elle mit un peu
de sucre avec une bouteille de vin dans son panier et s'achemina vers le
domicile de la femme de mnage.

Elle tourna le coin de la cit Mnard et se trouva dans un quartier dont
elle n'avait jamais souponn l'existence. Les longues rues troites,
non paves, taient claires le soir par des rverbres  quinquet,
qu'une corde faisait descendre sur une poulie grinante, tels qu'on en
voit encore dans les quartiers perdus des petites villes de province, o
la lumire du gaz est rserve aux voies centrales. Des maisons de deux
tages au plus, souvent composes d'un seul rez-de-chausse,
prsentaient leur pignon  la rue; on y accdait par une petite porte
perce dans un mur dlabr. Ces demeures tranges pouvaient convenir 
des gens trs-tranquilles retirs du monde, moralement aussi loigns de
Paris que s'ils habitaient dans une gorge inaccessible des Alpes, ou
bien  des sclrats consomms, qui venaient l cacher leurs complots et
leurs crimes. Htons-nous de dire que les gens tranquilles forment la
presque totalit de cette population.

Quelques-unes de ces maisons avaient des jardins qui s'talaient en
pente sur le versant nord de la butte, avec des ombrages admirables;
d'autres, des parterres en terrasse, avec des bassins et des quinconces
 la mode de Versailles. Celles-ci taient videmment bties sur
l'emplacement de maisons de campagne d'autrefois, et quelques fragments
d'difices orns de moulures en pierres de taille, plus ou moins mal
raccordes avec des constructions relativement rcentes, tmoignaient
d'une ancienne splendeur.

Continuant  descendre, Louise se trouva devant un bassin de pierre
pav, autrefois abreuvoir, maintenant rempli d'herbes et d'orties. Les
enfants jouaient l pendant les soirs d't, et le vieux carrefour
prenait une animation joyeuse; mais, par le souffle glacial de la bise
d'hiver, ce ct expos au nord semblait triste et dsol.

La pente devenait de plus en plus rapide, les maisons plus serres se
groupaient par cinq ou six; de petits cabarets borgnes, tenus par des
femmes  l'air dur et mchant; des boutiques de mercerie o pendaient
ple-mle  la vitre des lacets noirs, des images de pit, l'histoire
de Cadet Roussel et des buses de corset, rappelaient assez les
ventaires des routes de campagne, les jours de foire.

Louise se demandait si elle tait vraiment dans Paris;  gauche, peu ou
point de maisons; la vue n'tait borne que par les jolies collines de
Cormeilles, de Sannois et d'Orgemont, qui forment une dentelure si
pittoresque sur le ciel,  l'heure o le soleil se couche. La neige
tombe les jours prcdents s'tait entasse dans le creux des vallons,
contre les buissons rabougris, le long des petits murs qui servaient de
clture, et sa blancheur clatante contrastait avec le noir des terres
laboures et des masses de bois dnuds.

La jeune femme se demandait jusqu'o il lui faudrait aller ainsi,
lorsqu'elle vit le numro qu'elle cherchait au-dessus d'une porte
btarde. Elle entra, pntra dans la cour et trouva une femme maigre qui
entourait de paille le robinet de la fontaine pour l'empcher de geler.

--Qu'est-ce qu'il vous faut? fit rudement la femme maigre en toisant la
visiteuse.

--Madame Nathalie? demanda Louise avec politesse.

--Nathalie! Il n'y a pas de Nathalie ici, rpondit la concierge d'un air
rogue.

--Je ne sais pas son nom de famille, reprit Louise en sentant le rouge
lui monter au visage, moiti colre, moiti humiliation. Elle m'a donn
son adresse, et le numro est sur votre porte.

--Qu'est-ce qu'elle fait, cette dame? demanda le cerbre en se relevant
tout  fait et en jetant un regard investigateur sur le panier que
Louise portait  la main.

--Elle fait des mnages, elle fait le mien;--je ne l'ai pas vue depuis
deux jours, je crains qu'elle ne soit malade, et je venais voir...

--Il y a une dame qui fait des mnages au numro 24. La porte  gauche
au fond du corridor, au second, dit la concierge en se remettant  son
robinet. Ailez voir si c'est celle qu'il vous faut.

Louise s'engagea dans un escalier de bois, ouvert de tous cts et
protg par un auvent. Cette singulire maison venait d'tre entirement
blanchie  la chaux, le bois de la rampe tait frachement peint en brun
fonc, et cependant la propret de ces murailles blanches avait un air
faux; on se demandait pourquoi ce luxe de peinture, qui ne s'accordait
ni avec les haillons pendus  scher dans la cour, ni avec les planches
vermoulues qui tremblaient sous les pieds le long du couloir, adoss
extrieurement  la muraille et sur lequel s'ouvraient toutes les
portes. Plusieurs de ces portes vitres donnaient du jour  des chambres
qui n'avaient pas d'autres ouvertures. Si l'escalier avait brl,
personne n'aurait pu sortir.

Au bout du couloir,  gauche, Louise trouva le numro 24 peint sur la
porte d'une chambre qui semblait plus spacieuse et autrement claire
que les autres. Un bruit de voix se faisait entendre  l'intrieur, et
l'on n'y paraissait pas mlancolique, car au moment o la jeune femme
frappait, un clat de rire masculin couvrit le bruit de sa main.

Elle attendit un moment, puis rcidiva. Le silence se fit soudain, et
aprs une seconde, on se mit  chuchoter activement, mais sans faire
mine d'ouvrir. Elle frappa une troisime fois, et cria en mme temps:
Nathalie!

Pour le coup, personne ne bougea plus. On et dit la maison dserte
depuis un sicle. Impatiente et d'assez mauvaise humeur, Louise frappa
encore plus fort et plus longtemps. Une porte en face s'ouvrit, et une
voisine apparut portant  la main une majestueuse cafetire fumante, et
contre son sein un litre  demi plein de rhum, qui se trahissait par son
odeur.

--Le voil, votre caf, dit-elle, sans regarder qui se trouvait l; ce
n'est pas la peine de faire tant de train!

Elle leva les yeux et aperut Louise qui l'examinait curieusement.

--Que demandez-vous? dit la porteuse de caf sans trop de grossiret.

--Nathalie?--elle est chez elle, je crois.

--Je le crois aussi, puisque voil son caf que je lui porte.

--Elle est malade? demanda Louise avec le vague soupon qu'elle faisait
une question trs-ridicule. L'autre la regarda avec un air incrdule et
comique  la fois; puis, voyant  qui elle avait affaire, elle rpondit
d'un ton patelin:

--Oui, la pauvre femme, elle est un peu malade. Vous voulez la voir?

--J'y tiens beaucoup, rpondit Louise d'un ton dcid.

Sans rpondre, la femme gratta  la porte d'une certaine faon; le pne
glissa doucement dans la serrure, et une petite fente se produisit; le
caf, le rhum et le reste disparurent, et la porte se referma, sans que
Louise et pu rien voir.

Un conciliabule se tint  l'intrieur; puis, au bout d'un instant, la
porte se rouvrit. Pendant la seconde que dura l'apparition de la
chambre, Louise eut le temps de voir une fentre sans rideaux, sur
laquelle se dtachait en noir une tte d'homme barbue et lippue; ce qui
frappa la jeune femme, au point de l'empcher de remarquer le reste,
c'est que cet homme, vtu d'une chemise de flanelle et d'un pantalon 
carreaux, billait  se dcrocher la mchoire. Elle eut le temps de
remarquer dans cette tte, fonce sur un fond clair, le gouffre noir que
faisait cette bouche norme grande ouverte et garnie de trente-deux
dents blouissantes; puis la porte se referma vivement, et dans le
couloir, en face d'elle, Louise vit Nathalie.

Son costume tait en dsordre, ses cheveux mal rangs encadraient
singulirement son visage, plus ple que de coutume; ses traits taient
tirs, et ses yeux perants jetrent sur Louise un regard qui mit
celle-ci mal k son aise.

--Vous venez voir pourquoi je ne suis pas venue? demanda-t-elle d'une
voix qui tremblait lgrement. C'est que je suis malade. Je viens de me
lever.

--Je craignais que ce ne ft plus srieux; il y a plusieurs jours que
vous ne vous portez pas bien, dit Louise d'un ton froid. Je crois que
votre profession vous fatigue beaucoup.

Nathalie la regarda en dessous et parut prendre soudainement son parti.

--Vous avez raison, dit-elle, cela me fatigue beaucoup; aussi j'ai pris
un parti: je pars pour l'Amrique.

--Eh!... fit Louise stupfaite.

--Oui, pour l'Amrique. J'ai trouv un brave homme... j'ai assez de la
vie que je mne; je veux me ranger. J'ai trouv un brave homme qui
m'emmne. Pas pour nous marier, vous comprenez; mais a ne peut rien
vous faire, n'est-ce pas?

Louise rprima un mouvement de colre; une prudence instinctive lui
conseillait de ne pas provoquer de scne dans l'endroit o elle se
trouvait.

--Cela s'est dcid bien vite, dit-elle schement.

--Oui et non; il y a longtemps que j'y pensais: a s'est arrang tout 
coup. a ne vous fchera pas si je ne retourne pas chez vous?

--Non, dit Louise; mais je n'ai pas d'argent sur moi pour vous payer ce
que je vous dois; je n'ai pas pris un centime. Venez ce soir, et nous
rglerons votre compte.

--Eh bien, c'est a; je viendrai chercher mon argent sur les huit
heures, et vous me donnerez un certificat.

Elle pronona ce mot d'une drle de manire, avec une grimace de
componction qui et t trs-amusante, si, dans la disposition d'esprit
o elle tait, Louise n'y et vp quelque chose de sinistre.

--Quand partez-vous? demanda-t-elle.

--Oh! pas tout de suite, dans une dizaine de jours. Louise la regarda et
vit quelque chose de faux dans le sourire qui accompagnait cette parole.
Une ide lui vint subitement.

--Et votre malade, vous l'abandonnez?

--Mais non! c'est arrang avec elle depuis hier soir; je lui ai envoy
une amie  moi, ce matin, de bonne heure, pour qu'elle ne soit pas toute
seule, la pauvre femme! Elle me fait piti.

--A ce soir, dit Louise, en prenant le chemin de l'escalier.

--A ce soir, ma petite dame; pas avant huit heures.

--Bien, rpondit la jeune femme, pensant  part elle qu' ce moment elle
ne serait pas seule, soit que Henri ft rentr, soit qu'elle ft venir
Ccile ou madame Gardin. Elle avait peur de cette femme, peur de cette
trange maison, et poussa un soupir de soulagement quand elle fut dans
la rue; en se rendant compte de la figure qu'elle faisait avec son
panier plein de sucre et de vin, elle haussa les paules avec une
raillerie amre.

Comme elle s'orientait devant la porte, elle vit un gardien de la paix,
stationn un peu au-dessus, l'examiner soigneusement et s'arrter comme
pour l'attendre. Sans y prendre garde, elle passa devant lui et continua
son chemin; cependant, arrive au dtour de la rue, elle se retourna. Il
la suivait de loin, sans affectation; elle put s'assurer qu'il l'avait
file jusqu' son domicile.

L'aprs-midi passa sans incidents; vers trois heures, un bruit soudain,
qui augmentait en s'approchant, gronda dans la cour et dans l'escalier.
Louise se dirigea vers la porte, pour s'assurer que rien n'tait arriv
 ceux qui lui taient chers; au moment o elle l'ouvrait, elle vit
passer le concierge qui montait l'escalier au galop.

Il frappa  l'tage suprieur, cria de toutes ses forces: Mademoiselle
Grom! puis redescendit en courant dans la cour, o une vingtaine de
personnes s'taient amasses.

--Chez le commissaire, dit-il hors d'haleine, et un serrurier.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Louise qui l'avait suivi avec le vague
instinct qu'elle avait la clef d'un mystre.

--Mademoiselle Grom est enferme chez elle, personne n'est mont
aujourd'hui, elle doit tre morte.

--Ah! fit Louise en plissant d'horreur, je comprends le voyage en
Amrique!

On la pria d'expliquer ces paroles, mais elle refusa de rien dire
jusqu' l'arrive du commissaire, qui apparut suivi d'un serrurier et de
tout l'appareil usit en semblable cas.

Aprs les sommations, le serrurier s'approcha de la porte et l'examina.

--La clef n'est pas en dedans, dit-il, rien n'est plus facile que
d'ouvrir.

Il ouvrit, poussa la porte avec prcaution, et la bougie que tenait le
concierge claira le corps insensible de la malheureuse fille. On la
porta sur son lit et on dpcha un exprs au docteur.

Il arriva bientt, quittant sa consultation, vu l'urgence, et, ds les
premiers claircissements qui lui furent donns, il haussa les paules.

--C'est un tour de la Nathalie, dit-il; elle en a dj fait un comme
cela,  ma connaissance,--mais il n'y a pas eu moyen de le prouver;
cette fois nous avons ce qu'il nous faut.

Il examina la potion: c'tait un stupfiant narcotique; la dose tait
suffisante pour tuer un homme, mais l'excs du poison sur l'organisme
dbile de la jeune femme avait tromp les prvisions de Nathalie. Elle
vivait encore, et le docteur insista pour un transfert immdiat 
l'hpital, o on pourrait la soigner plus compltement. Vers minuit,
elle reprit connaissance et put raconter ce qui s'tait pass, mais elle
ne devait pas survivre  une telle secousse et mourut en effet deux
jours aprs.

Tant que le commissaire avait rempli son office, Louise n'avait rien
dit, craignant de se voir appele  dcliner publiquement son nom,--ce
qui et t pour elle l'humiliation la plus cruelle; mais comme tout le
monde redescendait l'escalier, elle appela le docteur et le fit entrer
chez elle.

--Comment, vous tes alle dans cette maison-l? dit le brave homme
quand elle eut termin le rcit de son excursion matinale. Vous tes
bien certainement la premire honnte femme qui en ait franchi le seuil,
et je ne crois pas que vous ayez jamais d'mules.

--Cela se peut, docteur, dit Louise en rougissant, mais il faudrait dire
au commissaire ce que je viens de vous raconter.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas dit vous-mme? commenait le docteur... Il
s'arrta indcis, regardant la jeune femme.

--Parce que, je ne puis pas dire mon vrai nom devant tous ces gens qui
me croient marie, fit la pauvre enfant en baissant la tte pour cacher
ses yeux pleins de larmes.

--Je vais arranger cela; vous signerez votre dposition en particulier.
Il faudrait tcher d'attraper ces coquins, si c'est encore possible.

Il sortit, et une heure aprs, la fameuse maison peinte  la chaux tait
cerne, mais il n'y avait plus personne. Cependant quelques indices
permirent d'tendre le cercle des recherches; Nathalie n'avait pas
encore eu le temps de partir pour l'Amrique, et le lendemain elle alla
coucher en prison avec quelques-uns de ses amis.

A son retour, le soir, Henri fut bien surpris d'apprendre ce triste
drame, mais il fut plus tonn encore du rle que Louise avait jou,
sans se douter de quelle importance tait sa dmarche.

--Pourquoi ne l'as-tu pas dit tout de suite? fit-il avec reproche; tu
aurais fait gagner du temps!

--Sous quel nom? demanda Louise. Il baissa la tte et n'insista pas.

Cette situation devenait de plus en plus pnible; son oncle se montrait
plus affectueux qu'il ne l'avait jamais t: avec la clinerie des
gostes qui ont peur de rester seuls, il inventait mille manires de
retenir le jeune homme auprs de lui. Celui-ci, manquant d'nergie pour
se dfendre contre un tel accaparement, souffrait en lui-mme du chagrin
que ressentait Louise, sans pouvoir s'arrter  une solution quelconque;
si bien que, malgr l'affection relle qu'il ressentait pour ces deux
tres, il en tait venu presque  dsirer une catastrophe qui, de faon
ou d'autre, mt fin  son insoutenable embarras.




                                 XXXIV


Le destin le satisfit bientt.

Le printemps revenait, mais froid, ingal et fantasque, avec des
recrudescences de gele, suivies aussitt de dgels subits et
extraordinaires; tout Paris avait mal  la gorge, et dans les hpitaux
d'enfants la mortalit tait effroyable. La diphtrie s'abattit moins
sur Montmartre que sur la ville mme, mais, en revanche, le croup y fit
de nombreuses victimes. La cit Mnard avait t pargne jusqu' la fin
de mars, quand une nuit madame Gardin fut rveille par un aboiement
rauque qu'elle connaissait bien.

Sautant au bas du lit, elle courut au berceau de son gros Pierrot: deux
fois dj il lui avait fait de ces frayeurs, qui s'taient promptement
dissipes; mais, cette fois, l'enfant tait trs-rouge; il toussait en
dormant et portait sans cesse ses deux mains  son cou comme pour
arracher un lien qui l'aurait touff. D'un coup d'oeil sa nourrice vit
que c'tait srieux.

--Ma Nini, dit-elle  voix basse, lve-toi et habille-toi chaudement.

Dans l'ombre du lit, la petite fille, aussitt rveille, leva la tte
et regarda sa mre avec des yeux intelligents qui disaient tant de
choses. Elle n'attendit pas d'autres explications et se leva  la hte,
attachant soigneusement les lacets de ses brodequins et les cordons de
ses jupons. Quand elle fut prte, elle se mit en face de sa mre, la
main sur le berceau du petit malade.

--C'est le croup, dit madame Gardin; va rveiller madame Leclerc pour
qu'elle vienne chercher sa petite.

Sans lumire, comme un jeune chat, la fillette gravit l'escalier et
reparut presque aussitt suivi de Henri, qui se sentait rellement pre
pour la premire fois  la pense du danger de son enfant. Sans demander
d'explication, il enleva la fillette endormie dans ses bras, et il se
prparait  emporter aussi les couvertures, quand madame Gardin
l'arrta.

--Rien de ce qui est ici, dit-elle; vous emporteriez la maladie.

Effray de ce calme plus qu'il ne l'et t d'un bruyant chagrin, Henri
se hta de rentrer chez lui avec la petite Genevive, que Louise
dbarrassa aussitt de tous ses vtements, pour lui en mettre d'autres,
trop grands, prpars d'avance pour l'avenir. Ce qu'elle avait port fut
attach dehors  la fentre.

Quand la porte se fut referme sur Henri, madame Gardin regarda sa fille
avec une sorte de commisration.

--Je ne puis pas le quitter, dit-elle; va-t'en chercher le docteur, et
tu ne rentreras pas ici; tu iras chez mademoiselle Ccile.

Nomi, toujours silencieuse, ouvrit la porte et l'instant d'aprs se
trouva dans la cour.

La neige tombait paisse et lourde; ses flocons serrs couvraient le
sol, et la trace des pas de ceux qui taient rentrs les derniers ne se
voyait dj plus. La petite se dirigea vers la loge du concierge,
expliqua son affaire et se fit ouvrir la porte.

Le concierge, mu de piti, lui proposa d'aller chercher le docteur
lui-mme, mais Nomi ne voulut pas.

--Maman m'a dit d'y aller, rpondit-elle.

Laissant la grille tout contre, afin de ne pas attendre en rentrant,
elle descendit avec prcaution, pour ne pas tomber, la pente glissante
de la butte. Les flocons se faisaient plus rares, et ils cessrent
bientt de tomber. Nomi alors se hasarda  marcher plus vite. Pour se
reconnatre, elle regardait toutes les portes, car, dans les rues
dsertes et recouvertes du mme linceul blanc, elle avait perdu ses
points de repre.

Elle n'avait pas peur pour elle, mais elle avait froid et tressaillait
de temps en temps, pensant au petit frre qui avait le croup. On en
meurt, du croup, elle le savait, puisque sa mre le lui avait dit, et la
pense que le docteur empcherait Pierre de mourir l'empchait d'avoir
peur de tout ce qui n'tait pas le croup.

Qu'elles taient vastes, larges et longues, ces rues toutes blanches, 
peine marques de place en place par le pied d'un passant! Les maisons
taient hautes et noires! Pas de fentres claires, mme dans les
mansardes, tout l-haut, o l'on se couche si tard, o l'on se lve si
matin, que le rveur se demande parfois si c'est bien la peine de se
coucher pour dormir si peu de temps. Personne dans les rues, pas de
chiens, rien; la station des voitures brillait comme un oeil ouvert dans
la nuit et disait trois heures et demie... Nomi se sentit rchauffe 
la vue de cette lumire, et elle courut bravement jusqu' la porte du
docteur.

Elle y tait alle plus d'une fois, mais jamais le soir; cependant elle
connaissait la maison, jeta le nom la concierge et sonna au second. La
bonne vint ouvrir avec une lumire en se frottant les yeux et, ne voyant
personne, allait refermer la porte avec humeur, quand la voix de Nomi
attira son regard plus prs de terre.

--Le docteur Rgnier, s'il vous platt, madame, dit la petite fille: le
petit frre a le croup. Je suis la fille de madame Gardin, de la cit
Mnard.

--Seigneur! s'il y a du bon sens  faire courir un enfant de cet ge-l,
la nuit, dans la neige! grommela la bonne. Est-ce qu'il faut que
monsieur y aille tout de suite?

--Tout de suite, rpta Nomi; c'est le croup.

La bonne, qui aimait ses matres et qui aimait aussi l'enfance, hsita
avant de rveiller le mdecin.

--Il est rentr si tard, disait-elle avec regret; il n'y a peut-tre pas
deux heures qu'il est couch...

Elle regarda la petite fille, qui attendait, ple d'angoisse, craignant
de recevoir un refus, et brusquement elle la fit entrer dans le cabinet
du docteur, o une bche bien enterre dans la cendre brlait doucement
toute la nuit, puis, l'enlevant de terre, elle lui essuya les pieds dans
les plis de son jupon.

--Toute trempe, la pauvre petite! Ah! il y a des malheurs en ce monde!
Je m'en vais toujours en parler  monsieur. Ne bouge pas.

Elle laissa Nomi toute seule et sans lumire dans le cabinet tendu
d'toffes sombres, o le foyer n'clairait qu'un tout petit point d'un
rouge terne et comme endormi. La petite fille, trouble par ses
motions, vaincue par la double somnolence de la neige et de la tideur
qui faisait contraste avec le froid du dehors, se laissa engourdir sur
le tapis, devant le feu, dans une espce de rve.

Une lumire la rveilla bientt, et elle vit le docteur debout devant
elle qui la regardait avec une piti profonde. Il avait l'air trs-grave
et tenait  la main une boite recouverte de chagrin.

--Allons, fillette, dit-il, viens avec moi.

Il lui prit la main et ils sortirent. La neige souleve par le vent du
nord volait dans les rues en tourbillons glacs, la respiration devenait
de plus en plus pnible en montant la rue de Ravignan; le docteur
sentait l'haleine de la petite fille devenir plus courte et plus
oppresse.

--a sera joli si celle-l attrape aussi le croup, dit-il  demi-voix.
Se penchant vers Nomi, il l'enleva, l'assit sur son bras et continua de
monter sous le double fardeau de son asthme et de Nomi. Le temps et le
chemin leur parurent longs; enfin ils arrivrent; Rgnier mit l'enfant 
terre, et elle courut en avant pour l'annoncer.

Le petit garon suffoquait; les remdes prescrits en pareil cas furent
employs et amenrent un soulagement momentan, mais sans que le docteur
en tirt un augure favorable; il indiqua un traitement nergique et
monta chez Henri Leclerc, pour s'assurer que la petite Genevive n'avait
contract aucun germe de la terrible maladie.

Il trouva les parents debout; ils l'attendaient avec angoisse, se
demandant si l'hte terrible n'allait pas aussi visiter leur maison.
L'examen du docteur les rassura, et leur inquitude se porta aussitt
sur le petit garon que tout le monde aimait dans la cit.

--Il est trs-malade, rpondit le docteur, dont le visage devint
soucieux. S'il ne survient rien d'imprvu, il faudra faire l'opration.

--Quelle opration? demanda Louise en serrant sur son coeur avec effroi
sa petite fille endormie.

--La trachotomie; cela ne vous dit rien? Il faudra lui faire un petit
trou dans la gorge et y introduire un tuyau de plume pour que l'air
arrive  ses poumons d'une manire artificielle; sans cela il mourra
touff.

--Cela russit? demanda Henri en frissonnant.

--Parfois. Ce qu'il y a d'ennuyeux, c'est qu'ici le croup est d'une
mauvaise espce.

--Contagieux?

--Trs-contagieux.

--Il y a du danger pour vous?

Le docteur ne rpondit pas sur-le-champ.

--Oui, dit-il d'une voix extraordinairement grave.

--Et vous le ferez? demanda Louise palpitante. Elle regardait cet homme
avec un respect qui ressemblait  de la religion.

--Je serais un singulier mdecin si je ne le faisais pas, rpondit
Rgnier pensif. Cependant j'avoue qu'on rflchit avant de tenter ces
choses-l.

--Mais il n'y a pas de danger de mort? insista Henri trs-mu lui-mme.

--L'hiver dernier un interne de l'Enfant-Jsus est mort de la
diphtrie;--il y a trois mois un jeune mdecin a succomb de mme. C'est
notre champ d'honneur,  nous autres.

Il s'tait lev, et il s'aperut alors que Nomi, renvoye par madame
Gardin, s'tait glisse derrire lui et l'coutait; il lui mit la main
sur la tte et regarda d'un air rveur dans les yeux de l'enfant.

--tes-vous sr au moins de sauver le petit? demanda Henri.

--Pas sr du tout, si on tait sr, ce serait trop beau.

--Et vous n'hsitez pas? Vous...

Henri se tut, suffoqu par cette manifestation du devoir  laquelle il
n'avait jamais song.

--Jeune homme, dit le docteur, sans quitter de la main le front de
Nomi,--rappelez-vous qu'on ne doit jamais hsiter  faire son devoir--,
il n'y a pas de considration de sant, de fortune,-de famille, qui
puisse vous arrter... Notre devoir  nous, mdecins, c'est de faire de
notre mieux pour gurir nos malades;--le vtre,  vous, pres de
famille, c'est de donner  vos enfants tout ce que vous pouvez: le nom,
l'honneur, l'ducation... C'est tout simple,--et celui qui n'agit pas
ainsi n'est pas un honnte homme.

Henri baissa la tte; il se sentait directement atteint, et cependant il
ne ressentait pas d'irritation contre cet homme qu'il trouvait grand.

--Il n'est pas besoin de tant de phrases, reprit le docteur, tout le
monde sait cela. Adieu, mes amis; je reviendrai dans l'aprs-midi, mais
je pense que vous pouvez tre tranquilles. Je voudrais bien en dire
autant de l'enfant qui est en bas. Qu'est-ce que tu fais-l, toi, Nomi?
on t'avait dit de monter chez Ccile.

--Je n'avais pas envie de la rveiller si matin, monsieur Rgnier,
rpondit la petite, et puis je voulais savoir ce que vous disiez du
petit frre.

--Elle connat dj les faons du mdecin, fit le docteur avec un
sourire. Allons, va l-haut et n'en redescends que quand je le
permettrai.

Il se dirigeait vers la porte, quand Henri lui barra le passage en lui
tendant la main.

--J'ai l'intention d'tre un honnte homme, dit-il d'un ton grave;
voulez-vous me faire l'honneur de me donner la main, docteur?

Rgnier prit la main qui lui tait offerte et la serra vigoureusement,
puis sortit sans ajouter un mot.




                                  XXXV


Le lit du petit malade avait t tir prs de la fentre pour plus de
clart; les rideaux relevs, la table couverte d'un linge blanc, la
bote d'instruments, la cuvette pleine d'eau tide, tout cet attirail de
l'opration imminente mettait la mort dans l'me de madame Gardin. Elle
aimait son Pierrot de toutes ses forces, peut-tre autant que sa propre
fille. tait-ce au souvenir de l'enfant mort qu'il avait remplac,
tait-ce tout simplement pour les soins et les peines qu'il lui avait
cot, elle ne s'en inquitait gure: elle l'aimait, voil tout, et elle
et consenti  tous les supplices pour tre assure qu'il vivrait.

Le docteur vint, avec un aide; il tait srieux, mais sans tristesse: ce
n'tait pas la premire fois qu'il regardait la mort en face, et elle ne
lui paraissait pas plus effrayante ce jour-l que les autres. Avec son
calme ordinaire, il accomplit sa terrible besogne et, le tube tant
plac, il regarda l'enfant. La respiration ne s'tablissait pas
suffisamment, la mort tait imminente... le docteur plit un peu, sembla
se recueillir en lui-mme, puis, se penchant sur le petit garon, il
souffla vigoureusement dans le tuyau.

L'aide avait rprim un lger cri. Madame Gardin, blme et muette, ne
quittait pas l'enfant des yeux.--Rgnier souffla une seconde fois, plus
fort, plus longtemps, touchant le tuyau des lvres, afin que l'air
pntrt tout entier dans les poumons. La face congestionne du petit se
dtendit faiblement; il respira de lui-mme et remua presque
imperceptiblement.

--Je crois que nous le tirerons d'affaire, dit simplement le docteur. Il
ne faut pas toucher  ce que je viens de lui mettre: la gorge a l'air en
assez bon tat;--je reviendrai ce soir.

Il termina l'opration comme  l'ordinaire, se lava les mains et
redescendit vers sa maison, avec son aide, qui portait la bote; mais,
avant de rentrer, il voulut faire un tour de promenade pour chasser les
miasmes qu'il pouvait avoir emports dans ses vtements.

Au bout d'un quart d'heure de marche, il prouva une sensation trange 
la gorge, sensation qui, au lieu de diminuer, s'accroissait avec une
rapidit surprenante.

Il s'arrta et regarda le jeune homme qui l'accompagnait:

--J'ai mal  la gorge, dit-il.

Sa voix tait toute change; l'interne le regarda avec attention, leurs
yeux se comprirent, et Rgnier dit:--Rentrons.

Dans l'antichambre, ils trouvrent les enfants qui revenaient d'une
courte promenade; un rayon de soleil avait fondu la neige de la veille
et tout paraissait lumineux et gai. Ils se prcipitrent sur leur pre
qui les adorait et qui les comblait de caresses,--mais il les carta du
geste sans les toucher.

--Tout  l'heure, dit-il, et il passa dans son cabinet. L'interne le
suivait, inquiet de ce qu'il n'osait deviner; Rgnier lui fit signe de
prendre un trait spcial sur une planche de la bibliothque, s'assit,
lut attentivement quelques lignes  un endroit que le matin mme il
avait marqu d'un signet et dit d'une voix tranquille:

--Je suis perdu.

Madame Rgnier vint frapper  la porte du cabinet. Son mari fit un
signe; l'interne ple, effar, lui dit  travers la porte que le docteur
tait en consultation; habitue  respecter le devoir professionnel,
elle se retira, et le bruit de sa robe sur le tapis s'loigna dans la
direction de sa chambre.

Les deux hommes se regardrent; l'interne tremblait: le docteur tait
calme. Il crivit deux courts billets et les remit  son aide:

--Ceci chez le mdecin, dit-il, et l'autre chez mon notaire.

Quand le spcialiste arriva, le mal avait fait des progrs si rapides
que les heures taient comptes; le notaire rdigea en quelques instants
un testament clair et simple.

Il ne voulait pas croire  la destruction prochaine de cette
intelligence ferme, de ce coeur brave et gnreux; Rgnier semblait 
peine malade, et pourtant les sommits de Paris, appeles  la hte en
consultation, ne purent que s'tonner de la rsistance que sa robuste
charpente apportait  la mort.

Il se refusa la suprme douceur de voir sa femme et ses enfants, sa
femme qu'il aimait, pour laquelle il tait un dieu; il craignait que par
la porte ouverte la contagion n'atteignt ces tres si chers. Le
lendemain soir, il mourut en pleine connaissance. Un de ses derniers
gestes fut pour demander des nouvelles de l'enfant opr, et il eut la
joie d'apprendre qu'il l'avait sauv.

Il lguait  ses enfants peu de fortune, mais un exemple qui vaut les
plus riches hritages, et si quelqu'un trouve ceci romanesque, qu'il
s'informe auprs des pauvres de Montmartre, qui ne l'ont encore ni
remplac ni oubli.

Trois mille personnes suivirent le cercueil quand il se mit en marche
pour sa dernire demeure, et ceux qui ne pleuraient pas se contenaient
par respect humain. Henri marchait derrire le cortge, pensant aux
dernires paroles qu'il avait entendu sortir de cette bouche brave et
loyale; elles lui semblaient une sorte de prophtie, un ordre man du
destin; il rapporta de ce plerinage le dsir ardent d'tre un honnte
homme comme il l'avait promis au docteur, dans toute l'acception du mot.

Il arrive plus souvent qu'on ne pense qu'une parole emprunte ainsi aux
circonstances qui l'accompagnent une gravit presque fatidique et
qu'elle exerce une influence ternelle sur celui qui Ta reue dans son
coeur.

En revenant du cimetire, Leclerc rencontra Ccile qui sortait, tenant
Nomi par la main; elle avait demand deux jours de cong pour s'occuper
de la petite fille, qui ne dormait gure et ne mangeait plus depuis la
maladie de son filleul. En deux mots, il lui raconta son dernier
entretien avec le docteur, et quand ils furent seuls:

--Puisqu'il en est ainsi, lui dit-elle, pourquoi n'pousez-vous pas
Louise?

--Tout de suite? demanda le jeune homme en hsitant.

--Certainement.

--Et mon oncle!

--Il ne le saura que si vous lui en parlez, du moins il feindra de
l'ignorer, et puis qu'importe? n'avez vous pas une situation
indpendante? Croyez-vous que, pour flatter l'gosme de ce vieillard,
vous deviez courir le risque de laisser votre enfant sans nom! le
docteur n'aurait pas hsit, lui.

Henri serra la main de Ccile et gravit son escalier. En entrant, il
trouva Louise agenouille auprs de Genevive, assise dans une petite
chaise et jouant avec elle. Le tableau tait si joli, si plein de grce
touchante, que le pre enchant s'arrta sur le seuil pour le regarder 
loisir.

Louise se releva sur un genou et tourna la tte vers lui en souriant;
mais les yeux du jeune homme taient enfin dessills, il vit dans ce
sourire toutes les tristesses contenues, toutes les craintes de la mre,
toutes les larmes de l'amante rsigne, et il comprit l'tendue de sa
faute.

--Louise, dit-il en s'avanant vers elle et en s'agenouillant de l'autre
ct de l'enfant, j'ai t trs-coupable envers toi et envers notre
fille; veux-tu m'pouser?

La jeune femme le regardait, n'osant l'en croire; il continua:

--Le docteur et Ccile m'ont fait comprendre ma faute; pardonne-moi pour
l'amour de tous deux!

Elle n'avait rien  pardonner, la pauvre femme, du moins elle avait tout
oubli, et c'est elle qui le remercia d'un bienfait qui n'tait que
justice.




                                 XXXVI


Le mariage eut lieu sans pompe; l'assistance se composait uniquement des
tmoins, de Ccile et de Nomi, qui, depuis la maladie de son filleul,
devenait triste et ple; elle avait reu alors une secousse bien plus
grave que personne ne l'avait suppos; la mort du docteur l'avait aussi
vivement frappe, et elle avait besoin de distractions que Louise
s'effora de lui procurer. Comme on sortait de l'glise, Lonard
s'aperut que Nomi ne quittait pas la main de Pierre, qui, de son ct,
se blottissait contre elle.

--C'est ton petit mari, hein? dit-il en plaisantant.

Nomi regarda le gros garon avec complaisance, baissa les yeux, rougit
un peu et ne rpondit rien.

--Si on ne dirait pas une petite femme! dit le jovial lithographe. Mais
tu es plus vieille que lui, ma pauvre fillette, tu ne pourras pas
l'pouser!

--Est-ce que a fait quelque chose? demanda Nomi trs-srieusement.
Tout le monde clata de rire; la petite fille, rouge comme une pivoine,
serra plus fort la main du garonnet, et ne dit plus rien. Pierrot, fort
bien remis de sa maladie, avait gard une dlicatesse de formes qu'il
n'avait pas autrefois et qui lui donnait un air plus fin. D'ailleurs il
tait bien dcidment l'enfant de la mre Gardin, car Linot venait
d'tre pre une seconde fois, et, grce  l'influence de sa femme, avec
l'engouement qui faisait partie de son caractre, il n'avait d'yeux que
pour son nouveau-n. Heureusement Pierrot ne manquait pas d'amis, et
l'incurie de son pre, qui, il faut le reconnatre, payait rgulirement
sa pension, ne lui causait pas le moindre souci.

Les jeunes maris s'taient dcids  garder leur fille avec eux; madame
Gardin ne s'en tait point formalise, mais elle avait aussitt cherch
 combler le vide, elle ne pouvait plus vivre sans enfants  soigner:
et, par un coup de fortune, elle avait trouv deux jumeaux, si bien que
la chambre du rez-de-chausse se vit appliquer un treillis de fil de fer
 demeure, pour empcher les gamins de passer par la fentre, chemin
plus court et infiniment plus agrable que celui de la porte.

Dans tout cela, Ccile tait bien seule. Les lettres d'Andr, sa seule
joie, taient non pas trs-rares, mais courtes; il tait sur le point de
revenir en France et trouvait  grand'peine le temps de s'occuper de sa
correspondance. Juin s'coula, puis juillet, sans que la jeune ouvrire
entendit parler de son ami; elle ne le blmait pas, trouvant la chose
naturelle; mais sa mlancolie rsigne se changeait peu  peu en une
tristesse douloureuse.

Trois ans et plus s'taient couls depuis la mort de Maria; elle avait
alors des amis, des liens d'affection ou d'habitude. tait-ce sa faute
si peu  peu tout s'tait dnou autour d'elle, si chacun avait trouv
un foyer pour lui seul, si les gens heureux n'avaient plus besoin de son
aide? Elle allait devenir une vieille fille comme sa tante Angle; mais
Angle avait Ccile  lever: Ccile n'avait personne; personne que
Nomi, qui n'tait ni seule ni orpheline, et qui, malgr cela, tait
pour elle une petite amie, une sorte de consolation.

Elle pensait  ces tristes choses un dimanche aprs midi. Elle n'avait
pas voulu descendre au jardin: la joie des autres lui faisait mal
parfois, pas toujours, et elle se reprochait ce sentiment comme une
marque de mauvais caractre; mais elle ne pouvait le vaincre, et, ce
jour-l, il lui paraissait encore plus douloureux que de coutume. On
frappa  sa porte.

--Entrez, dit-elle machinalement sans se retourner. Ce ne pouvait tre
que Nomi ou Louise tout au plus. Et encore! Louise, tout occupe de sa
fille, avait bien rarement le temps de monter  la mansarde. N'entendant
point rsonner de voix connue, elle se retourna... et poussa un cri de
surprise. Andr tait l en costume civil, le visage empreint d'une
srieuse tendresse, et lui tendait les bras.

Elle s'y prcipita sans hsitation. Aprs une si longue attente, on a
bien le droit d'embrasser un ami!

Ils s'assirent en face l'un de l'autre et se regardrent sans parler;
peu  peu les yeux de Ccile, d'abord pleins de larmes et fixs sur le
visage du jeune homme, se troublrent, et elle baissa la tte.
Qu'avait-elle lu dans ceux d'Andr? Ce ne pouvait tre qu'une mprise.
Elle le regarda pour s'en assurer.

--Oui, Ccile, dit-il doucement, c'est bien vrai! je suis venu vous
chercher.

Elle fit un petit mouvement; mais il lui avait pris la main et la
gardait dans la sienne.

--Il s'est pass bien des choses; ma mre est morte, la maison de
couture s'en va  vau-l'eau; voulez-vous la diriger? je vous l'offre de
bon coeur.

Elle retira sa main malgr lui et le regarda avec incrdulit. A elle,
une maison qui valait peut-tre cinquante ou soixante mille francs? Il
avait cependant l'air srieux.

--Je ne puis, dit-elle, accepter un pareil prsent de personne...

--Pas mme de moi!

--Surtout de vous! Que penserait-on de moi?

--Et si la maison restait sous le nom de madame Simon! si vous preniez
le propritaire pour mari!

Elle ferma les yeux pour savourer une joie indicible; c'est alors
qu'elle s'aperut combien elle avait espr sans le savoir.

--Vous ne pouvez pas pouser une ouvrire, dit-elle faiblement.

--Vous ne me disiez pas cela il y a trois ans, rpondit gravement Andr
en reprenant sa main; serait-ce que vous tes gnreuse aux autres et
cruelle  vous-mme? Laissez-vous tre heureuse, Ccile; vous l'avez si
bien gagn!

Elle n'avait plus rien  rpondre;--c'est vrai qu'elle l'avait bien
gagn; aussi fut-elle heureuse d'un bonheur que ne connaissent pas ceux
qui n'ont jamais eu de chagrins.

Deux ou trois jours aprs leur mariage, comme ils se promenaient sur le
boulevard, ils rencontrrent un vieillard qui marchait la tte basse,
les mains enfonces dans ses poches, suivant sa pense avec un air de
fureur concentre. En les apercevant, il tressaillit, les examina avec
un sourire amer, et dit  demi-voix: Malheur aux riches!

C'tait le pre Beaudoin.

Andr ne le revit plus qu'une fois. C'tait au lendemain de la Commune,
sur une barricade: il tait mort.

Lonard a une demi-douzaine d'enfants. Nomi a t marraine du
premier-n de Ccile; mais elle continue  prfrer son filleul Pierre
Linot.

FIN.

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




[Fin de _Cit Mnard_ par Henry Grville]
