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Titre: Albani (Emma Lajeunesse)
Auteur: Legendre, Napolon (1841-1907)
Date de la premire publication: 1874
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Qubec: A. Cot, 1874 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   7 janvier 2009
Date de la dernire mise  jour:
   7 janvier 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 231

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale du Qubec




                                ALBANI
                          (EMMA LAJEUNESSE)


                                 PAR

                          NAPOLON LEGENDRE



                     AVEC AUTOGRAPHE ET PORTRAIT


                                QUBEC
                      IMPRIMERIE A. COT ET Cie

                                 1874




         En vente  Qubec chez A. LAVIGNE, 111 rue St. Jean.




[Illustration:]
ALBANI.
(EMMA LAJEUNESSE)




Emma Lajeunesse,--ou Albani, pour l'appeler du nom qu'elle a illustr en
si peu de temps,--est ne  Chambly, province de Qubec, en 1848. Elle
fut baptise, plus tard,  Plattsburg, N. Y.

Son pre, Joseph Lajeunesse, d'abord tudiant en mdecine, tait un
professeur de musique d'une certaine habilet et possdait surtout un
got comparativement trs-dvelopp. Emma est l'ane de deux autres
enfants, dont l'un est actuellement dans les ordres, au sminaire de
Montral.

Madame Lajeunesse (ne Mlina Mignault), fut la premier professeur de sa
fille.

Ds l'ge de quatre ans, la petite Emma avait dj commenc, dans les
croches et les doubles croches, les pauses et les soupirs, ce travail
qui devait porter plus tard de si beaux fruits.

On conoit, cependant, qu' cette poque, l'tude de la musique
n'occupait pas la place principale dans son existence. Car, comme tous
les autres enfants, mme les mieux dous, surtout les mieux dous,
dirions-nous avec plus de vrit peut-tre, la petite Emma adorait le
jeu, les courses et le tapage. Elle tait en outre espigle, colre et
fort difficile  conduire.

Nous avons toujours trouv que l'on faisait  l'enfance une grande
injustice en la comparant  une cire molle. La cire, il est vrai, reoit
une empreinte, mais du premier coup, sans rsistance, platement et
lourdement. Ce n'est pas ainsi qu'un enfant est form et moul. Il faut
des efforts graduels et ritrs, des assauts intelligents et mesurs.
C'est plutt un acier gnreux qui se faonne  l'aide de la flamme et
d'une pression savante.

Or, notre jeune virtuose n'tait pas une cire molle; autrement elle ne
ft probablement jamais devenue la grande artiste que nous savons.

Vers 1853, M. Lajeunesse vint s'tablir  Montral.

Nous nous rappelons encore la maison qu'il a occupe, sur la rue
Saint-Charles Borrome. Il enseignait la musique, rparait et accordait
les pianos. On ne devient pas riche, de nos jours, dans l'exercice de
cette profession. A cette poque, elle tait moins lucrative encore.

Cependant, la petite Emma perdit sa mre, et ce grand malheur vint la
frapper  un ge o il laisse dj des traces profondes, surtout chez
une jeune fille.

La maison fut triste pendant bien des mois; les tudes, toutefois, ne
furent point abandonnes, et M. Lajeunesse y trouva une distraction qui
l'aida  supporter le violent chagrin qu'il avait ressenti.

C'est vers ce temps qu'a commenc la vritable ducation musicale de la
petite Emma.

Dire que son pre l'aimait serait ne peindre que faiblement l'espce de
culte qu'il avait pour sa fille. Il la sentait doue et ne songeait qu'
la faire briller, qu' en faire une grande artiste. Etait-ce le rve de
l'amour paternel, ou la prvision du musicien en prsence d'une
organisation pleine de grandes promesses? C'tait probablement les deux.
Quoi qu'il en soit, la prvision a t juste, le rve est devenu une
ralit.

M. Lajeunesse adorait sa fille; mais lorsqu'il s'agissait de ses tudes
musicales, il tait d'une extrme svrit. La journe de la petite Emma
tait bien remplie. Elle s'exerait six heures par jour rgulirement:
deux ou trois heures de piano, une heure ou deux de harpe, et une heure
de chant matin et soir: tel tait le programme dont elle ne s'cartait
que trs-rarement, hors les occasions o sa constitution dlicate lui
dictait quelques jours d'un repos ncessaire. Son pre tait alors son
unique professeur; et il est juste de dire qu'il lui a donn une
excellente direction.

Tout n'tait pas rose, nanmoins, dans l'existence de la jeune
musicienne. Le public qui voit paratre un artiste sur la scne ou
manoeuvrer un rgiment sur place, s'imagine volontiers que le jeu
entranant de l'un et les volutions brillantes de l'autre ont t
acquis sans plus de peine et de difficults qu'il n'en a  les regarder
ou  les entendre. Hlas! s'il lui tait donn de jeter un coup d'oeil
dans la coulisse ou dans la salle d'exercice; s'il pouvait voir combien
ce qu'on est convenu d'appeler la ficelle tient plutt du cble et de la
chane; comme il changerait d'ide! Cependant, en admirerait-il plus les
uns et les autres? Nous croyons que non. Car, dans ce monde, tout
singulier que cela paraisse, la fiction est plus forte que la ralit:
et l'on pleurera toujours plus volontiers sur le malheur suppos de
l'Elonore du _Trouvre_ que sur les angoisses relles de l'artiste qui
est peut-tre oblige de chanter ce rle pendant que chez elle les
cierges brlent dans une chambre mortuaire, prs du corps d'un parent
chri.

Nous avons dj eu occasion de dire que notre jeune musicienne, tout en
cultivant son art, n'entendait pas renoncer compltement aux amusements
de son ge; elle conservait donc un got prononc pour le jeu et le
tapage.

Aprs tout,  cet ge, la chose est si naturelle!

Mais elle se laissait emporter souvent au del des limites qu'une raison
plus froide devait tablir. De l aussi, maintes fois, de ces petites
scnes de famille entre la fille et le pre: remontrances d'un ct,
pleurs et colres de l'autre.

M. Lajeunesse avait trouv,  Montral, dans la personne de M. Guillaume
David, alors clibataire ais, un ami et un protecteur prcieux. Ce
digne citoyen avait conu une affection toute paternelle pour la petite
Emma. Elle ne l'appelait pas autrement que l'oncle Guillaume. Aussi,
combien de fois ne l'a-t-il pas console de ses chagrins d'enfant;
combien de fois n'a-t-il pas rtabli entre la fille et le pre une paix
que ce dernier ne demandait qu'tl signer....... jusqu' la prochaine
escapade de notre espigle enfant.

Madame Lavigne, la mre de notre violoniste populaire, a aussi t
souvent, pour Mlle Lajeunesse, la confidente de ces gros chagrins que
nous avons tous ressentis, et ses caresses maternelles ont bien des fois
remplac les baisers de celle qui n'tait plus. Nous ne pouvons rsister
au dsir de raconter ici une on deux anecdotes qui peindront d'une
manire plus frappante l'enfance et le caractre de la jeune virtuose.

La profession de M. Lajeunesse l'appelait souvent en dehors de la ville,
dans certains villages o il allait de temps  autre accorder ou rparer
les instruments. Il ne partait jamais sans faire  sa fille les plus
minutieuses recommandations sur l'emploi du temps pendant son absence.

Or, un jour, il devait partir  deux heures pour Vaudreuil. Emma avait
prpar avec soin la malle de son pre, ce qui ne l'avait pas d'ailleurs
tellement absorbe qu'elle n'et eu le temps d'avertir quelques-unes de
ses petites amies.

--Papa ne revient que demain soir, avait-elle dit; nous pourrons nous
amuser toute l'aprs-midi, et je trouverai bien le moyen ensuite de
rattraper le temps perdu.

A midi le papa vint dner, et, un peu avant une heure, une voiture
l'emportait avec sa malle vers la gare de la Pointe Saint-Charles.

--Surtout ne t'amuse pas et travaille; je saurai bien m'apercevoir, 
mon retour, de la manire dont tu auras employ ton temps. Tche d'tre
bonne fille! Telles avaient t ses dernires paroles, au moment de
monter en voiture.

Emma avait bon coeur; les derniers mots de la recommandation l'avaient
touche. Elle se serait probablement mise  son piano ou  sa harpe.
Mais, hlas! les petites amies avaient t averties et il est si
difficile de dcommander une fte, surtout  douze ans!

Le pre avait, d'ailleurs,  peine tourn le coin de la rue qu'une des
invites, qui guettait impatiemment ce dpart, commence  montrer sa
petite tte et entre sur la pointe du pied.

--Est-il bien parti? demande-t-elle  voix basse et avec de petits yeux
inquiets?

Que rpondre? Que faire? Il ne fallait pas mentir. Emma, d'ailleurs,
n'eut pas le temps de prendre une dcision. Une seconde petite tte se
montra, puis une troisime, une quatrime, une cinquime;...... les
amies et les amies des amies, un vritable essaim de fraches figures.

Il n'y avait plus moyen de reculer; la dame de cans se rsigna--sans
trop de peine, il faut bien le dire,--et la fte commence, c'est--dire,
les francs clats de rire, les jeux, le bruit  casser los vitres!

On s'amusait comme nous nous sommes tous amuss dans ces jours frais et
riants de notre enfance, hlas! maintenant envols!

Cependant, M. Lajeunesse avait d arrter un instant chez Seebold, pour
prendre quelques effets. L'instant s'tait un peu prolong. Puis il
avait rencontr, plus loin, un ami avec lequel il avait caus. La bte
qui le conduisait n'tait pas un pur sang, et il lui fallut encore subir
un encombrement sur le pont Wellington. Bref, lorsqu'il arriva  la
Pointe Saint-Charles, le dernier wagon du train tait sorti de la gare.

--_Just in time to be too late!_ dit le chef de gare, homme spirituel
mais incompris.

Il fallut revenir.

En montant l'escalier, il entendit des symphonies qui n'avaient aucune
parent avec la harpe ou le piano; il couta et comprit de suite la
situation.

La fte tait  son apoge.

On riait, on s'amusait, on tapageait sur un volcan!

Soudainement, un coup sec est frapp  la porte. Emma elle-mme vient
ouvrir, et reste ptrifie en face de la figure paternelle  laquelle
des lunettes bleues prtaient je ne sais quelle svrit.

En un clin d'oeil toutes les petites amies taient disparues.

Nous ne savons trop ce qui arriva, mais la remontrance fut svre; car
lorsque le pre sortit pour aller  ses leons, la petite courut se
rfugier chez madame Lavigne.

Elle en avait assez de chant et de musique, et, dans son exaltation,
elle parlait de s'en aller aux Etats-Unis ou d'entrer dans une
communaut.

Madame Lavigne la consola avec de ces paroles comme les mres seules
savent on trouver.

Elle finit par calmer ses esprits chauffs et la retint  souper avec
la famille.

Pendant le repas, M. David apparut. Emma dut lui raconter de nouveau
toute son aventure, et ce fut une nouvelle explosion de sanglots et de
grandes rsolutions.

M. David avait une grande influence sur sa petite protge. Il acheva de
la calmer en se chargeant de ngocier une paix durable.

--Maintenant, dit-il en forme de conclusion, te voil ici, je te donne
cong pour la soire; reste avec nous, nous allons faire de la musique.
Je prends sur moi tous les risques. Tout alla bien jusque vers huit
heures et demie, lorsque soudain, la sonnette de la porte se fit
entendre.

La musique se tut comme par enchantement. Le jeune Arthur Lavigne, qui
n'tait pas encore, alors, l'artiste que nous connaissons aujourd'hui,
alla ouvrir.

A la vue de M. Lajeunesse l'oeil inquiet, la figure dfaite, il se
trouble, ne trouve pas une parole et court se rfugier au salon.

L'oncle va lui-mme recevoir le nouvel arrivant.

--Ma fille est-elle ici? sanglote M. Lajeunesse.

--Mais non, dit tranquillement M. David.

--Ah! mon Dieu! qu'est-elle devenue? je la cherche partout depuis sept
heures, et je venais ici en dernier ressort.

--Eh! bien, vous l'aurez gronde, et elle est partie; vous savez comme
elle a le caractre dcid! Je me doutais toujours qu'il en adviendrait
ainsi!

Le pre se dsole et veux recommencer ses recherches.

M. David, qui ne veut pas prolonger ses souffrances, le tire par le
bras:

--En voil assez, dit-il; venez, je vais vous faire retrouver votre
fille.

Et il l'entrane au salon.

La joie de M. Lajeunesse peut se concevoir plus facilement qu'elle ne
peut se dcrire. Nous avons dit qu'il avait pour sa fille un vritable
culte. Il tait facile de le comprendre  la vue des caresses qu'il lui
prodigua en cette circonstance.

La soire s'acheva avec le plus charmant entrain et on ne s'aperut mme
pas que le jeune violoniste en herbe fit trois ou quatre fausses notes
dans la marche de l'ouverture de la _Muette_ qu'il grattait, en lisant
sur la partition de piano.

Lorsqu'elle s'en retourna chez elle, aprs la veille, Emma avait oubli
 peu prs son entre au couvent et son dpart pour les Etats-Unis.

On oublie si vite  cet ge heureux!

Elle avait bien promis de ne plus donner de fte et de s'appliquer sans
relche  son. tude. Mais il n'est pas absolument certain qu'elle ne
soit jamais retombe en faute.

Qui osera lui jeter la premire pierre? Un enfant ne peut pas vivre de
gammes et d'exercices  cinq notes.

Elle travaillait cependant avec ardeur et faisait des progrs sensibles,
lorsqu'un accident qui aurait pu avoir les suites les plus fcheuses
vint mettre dans le plus grand danger sa carrire et son avenir.

Tant il est vrai que nous sommes tous dans la main de la Providence et
que les plus grands gnies mmes ont besoin de sa protection pour ne pas
tre arrts par les obstacles de la route.

Un jour que M. Lajeunesse avait fait une course un peu longue,
l'espigle enfant avait profit de cette absence pour se rcrer un, peu
avec une petite amie.

En jouant, avec sa ptulance ordinaire, elle s'tait fait craser un
doigt dans l'embrasure d'une porte. Il fallut dissimuler le mal et
souffrir en patience.

Pendant plusieurs jours elle joua ses exercices avec un courage
au-dessus de son ge et de son sexe. Il s'agissait de cacher  son pre
ce petit malheur qui et dvoil la faute.

La douleur augmentait cependant, et la blessure, mal traite, devint
srieuse.  tel point que, un jour, il fut impossible  l'enfant de
jouer sa harpe.

Elle s'assit prs de l'instrument et se mit  lire.

On conoit l'tonnement du pre, en face de cette espce de provocation.

--Allons! lui dit-il, il ne s'agit pas de lire; travaille.

--Je ne puis pas.

--Comment! voil du nouveau, par exemple!

--Cela me fait mal aux doigts.

--Voyons! montre un peu tes mains.

Elle n'eut garde de le faire; au contraire, elle se fourra les mains
sous son tablier, dans la crainte de trahir sa conduite.

M. Lajeunesse se fche et insiste.

L'enfant s'entte de son ct, tant et si bien qu' la fin, la colre
l'emportant, elle saisit la harpe et se met  courir des gammes
cheveles, pendant que la douleur lui crispe les nerfs. Malheureusement
le doigt malade se prend dans une corde fine, et l'ongle tout entier
s'en dtache. Emma tombe vanouie sur le parquet et son pre a tout
juste le temps de saisir le lourd instrument qu'elle entranait dans sa
chute et qui lui et bris la tte.

Elle revint difficilement  elle, et le doigt bless fut longtemps
srieusement compromis. Enfin,  force de soins, la gurison fut amene,
et les tudes reprirent peu  peu leur cours accoutum. Nous sommes
certain, cependant, que la grande cantatrice se rappelle encore avec une
vive motion cet pisode de son enfance.

Une des choses sur lesquelles M. Lajeunesse insistait beaucoup, dans les
leons qu'il donnait  sa tille, c'tait la lecture  premire vue. Il
lui faisait dchiffrer toute la musique qui lui tombait sous la main:
une ouverture classique ou une polka de salon, une sonate ou une
partition d'opra rduite pour le piano. Elle avait pour ce travail une
aptitude extraordinaire. Emma Lajeunesse avait cela de commun avec notre
pianiste distingu, Calixa Lavalle: elle jouait un morceau par
intuition; elle devinait plutt qu'elle ne lisait.

M. Lajeunesse tait extraordinairement fier de ce talent; mais il y
avait une chose surtout qui le transportait d'aise.

--Je lui mets sous les yeux, disait-il, une sonate de Beethoven, puis,
lorsqu'elle en a dchiffr la moiti, je ferme le livre; elle continue
alors  improviser dans le mme style d'une manire tonnante.

Sa mmoire musicale tait prodigieuse. Souvent, en faisant sa promenade,
elle entendait jouer, par la musique militaire, un morceau qui la
frappait. Elle l'coutait, tout en causant, puis, revenue chez elle,
elle crivait la pice d'un bout  l'autre pour le piano ou la harpe, et
la jouait sur son instrument.

M. Lajeunesse, lorsque sa fille eut acquis une certaine habilet,
allait, de temps  autre, avec elle, dans les principaux villages des
environs de Montral, donner des concerts. Elle chantait, jouait le
piano, la harpe et l'harmonium; lui se chargeait de la partie de violon.

Sur tous ses programmes, il y avait une note qui invitait le public 
prsenter, entre la premire et la seconde partie, un morceau ou deux
que la jeune planiste devait lire  premire vue.

Elle s'est toujours tire avec honneur de ce pas prilleux.

A ce propos, il nous revient un fait qui s'est pass, croyons-nous, dans
le village de Beauharnois.

La premire partie du concert avait t donne avec beaucoup de succs.
L'intermde arriv, M. Lajeunesse attend que quelqu'un apporte le
morceau de rigueur. Un certain temps se passe; personne ne se prsente.
L'impresario jette un regard dans la salle: rien ne bouge. Il s'avance
sur la scne, et attire l'attention du public sur la note qui fait
partie du programme. On applaudit beaucoup; mais le morceau demand
n'est pas apport. Le fait est que personne n'avait song  cette petite
formalit.

M. Lajeunesse attend encore quelques instants, puis l'impatience
commence  le saisir: il arpente fivreusement l'arrire-scne.

--Est-ce qu'on craindrait, se dit-il, que ma fille ne ft pas  la
hauteur de la tche?

Finalement, il n'y peut plus tenir. Il sort de la coulisse et dclare au
public que si l'on ne se conforme pas au programme en produisant le
morceau requis, il va suspendre le concert et remettre l'argent.

L'auditoire chuchote pendant quelque temps; mais lorsqu'on s'aperoit
que l'incident menace de se terminer d'une manire srieuse, quelqu'un
de bonne volont est dpch dans une maison du voisinage et revient
avec un morceau qu'il s'empresse d'offrir.

La jeune pianiste le joue sans hsitation: le sourire renat sur le
front soucieux du pre; le public applaudit, et le concert, qui avait
failli se scinder d'une manire abrupte, se termine avec un entrain
extraordinaire et au milieu des applaudissements les mieux mrits
d'ailleurs.

Emma Lajeunesse avait dbut  Montral,  l'ge de huit ans. Elle
recueille des couronnes sur nos thtres, disait un journal du temps,
comme elle cueillerait des fleurs dans les champs, plutt pour s'en
parer que pour en tirer un sujet de gloire. Elle ignore son talent et
chante par instinct, par besoin, et rien l'tonne plus que
l'enthousiasme qu'elle fait natre. Encore dans la premire enfance,
elle changerait volontiers son cercle d'admirateurs contre les
amusements, de sa poupe.

Nous assistions, quelques annes plus tard  un concert qu'elle donnait
au _Mechanics' Hall_, avec son pre et un chanteur anglais dont le nom
nous chappe. A trois qu'ils taient, ils avaient  remplir tout le
programme qui, grce au triple talent de la jeune virtuose, tait encore
assez vari.

Emma Lajeunesse avait jou plusieurs morceaux de piano et un morceau de
harpe. Elle avait en outre chant, en s'accompagnant de sa harpe, le
_Salut  la France_ de _La Fille du Rgiment_.

Nous nous rappelons que ce morceau fut accueilli avec beaucoup de
faveur. Mais on tait encore loin, alors, de deviner, sous la timide
jeune fille, l'minente cantatrice d'aujourd'hui. Le 12 septembre 1862,
la jeune artiste se faisait encore entendre au mme endroit, aide,
cette fois, de sa jeune soeur Cornlie. Le concert tait sous le
patronage de Sir Fenwick Williams et de son tat-major, du
lieutenant-colonel Coursol et du maire de Montral, l'hon. C S. Rodier.
Emma Lajeunesse y remporta un vritable triomphe. Les applaudissements
les plus vifs l'accueillirent chaque fois qu'elle parut sur l'estrade;
mais l'enthousiasme fut rel lorsqu'elle excuta,  premire vue et
d'une manire tout--fait remarquable les _Murmures Eoliens_ de
Gottschalk. Nous ne pouvons rsister au dsir de citer ici quelques
lignes d'un article crit  ce sujet par M. A. N. Montpetit. On verra
que les prvisions de l'crivain se sont ralises:

      ......Nous pourrons constater les progrs passs de la jeune
      artiste et nous prendrons un point de dpart pour juger de
      ses progrs  venir. Car si elle se rend  Paris, ce n'est
      que pour arriver  une plus grande perfection de son art.
      _Elle nous reviendra quelque jour avec un nom clbre, nous
      avons du moins raison de l'esprer_. Nous souhaitons du
      succs  notre jeune compatriote parce que sa gloire sera la
      ntre, parce qu'elle mrite de voir couronner ses longs
      travaux, et surtout parce qu'elle a une dette de
      reconnaissance  payer  son pre, homme de sacrifice, qui
      depuis quatorze ans, surveille avec la plus grande
      sollicitude l'closion de ce beau talent.

En dehors de son talent de chanteuse, on entrevoyait en elle une
pianiste de renom; et lorsqu'elle rduisit pour le piano toute la
partition de la grande cantate compose en l'honneur du prince de
Galles, par le regrett Sabatier, ce pianiste minent fit lui-mme le
plus grand loge du talent de la jeune tille, et lui prdit un brillant
avenir.

Sabatier ne s'est pas tromp, seulement la jeune artiste a chang
d'instrument.

Le public de Montral avait eu plusieurs fois l'occasion d'entendre Emma
Lajeunesse et d'applaudir  ses succs, lorsque, en 1862, elle rentra
[1] au couvent du Sacr-Coeur, au Sault-au-Rcollet, pour continuer son
ducation littraire, quelque peu nglige jusqu'alors. La musique,
toutefois, ne devait pas tre relgue au second plan.

[Note 1: Elle avait dj suivi des cours de cette institution quelques
annes auparavant.]

Emma Lajeunesse avait,  cette poque, manifest dj le dsir d'entrer
dans la vie religieuse.

Etait-ce une vocation relle, ou n'tait-ce pas plutt une de ces vagues
aspirations, ou cette soif mystique d'un dvouement indfini qui
s'empare du coeur des jeunes filles  un certain moment de leur
existence?

Nous croyons que cette dernire hypothse est la plus probable; car,
avec le grand fonds de vritable pit que possdait la jeune
pensionnaire, si elle et t rellement destine  l'tat religieux,
nous ne doutons pas qu'elle n'et suivi la voix qui l'appelait.

Elle avait d'ailleurs pour suprieure et directrice la regrette madame
Trincano, dont la science profonde et la vertu claire sont encore si
prsentes au souvenir de la ville de Montral. Cette femme distingue
n'aura pas manqu de saisir le fond du coeur de sa jeune lve, et ses
conseils ont d la guider dans le choix qu'elle a fait.

Au couvent, Mlle Lajeunesse menait une vie simple, peu bruyante, et
rserve. Quoique srieuse d'habitude, elle avait, cependant, ce talent
d'entraner,  un moment donn, toutes ses compagnes de classe dans un
irrpressible clat de rire. Impossible, alors, de la voir et l'entendre
sans prendre part  l'hilarit devenue contagieuse. Sous ce rapport,
elle a chang depuis lors; ses voyages et ses fortes tudes ont imprim
 son caractre un sens srieux et rflchi, et il lui arrive rarement,
maintenant, de se laisser aller  un franc clat de rire.

Une chose qu'elle n'a pas perdue, nanmoins, c'est son aimable
simplicit. Les grands succs ne l'ont point rendue vaine; son coeur est
de ceux que la gloire lve sans les gonfler.

A part les explosions de cette espiglerie qui se faisait jour de temps
 autre, c'tait une timide jeune fille qui glissait silencieuse par les
longs corridors, ou rvait seule dans un coin aux heures de la
rcration.

Toujours vtue modestement, avec une certaine ngligence mme, elle
faisait preuve de la plus parfaite indiffrence pour cette apparence
extrieure que les jeune filles ont coutume de priser si haut. Sa
magnifique chevelure tait noue sans soin et sans prtention; le hasard
tait souvent son unique coiffeur. Cette simplicit ne laissait pas que
d'tre assez remarquable, au milieu d'une ppinire de jeunes filles
dont un grand nombre, venues du pays voisin, faisaient assez volontiers
parade de leurs toilettes et de leurs bijoux, aux heures, du moins, o
il leur tait permis de se dpartir de la froide svrit de l'uniforme
rglementaire.

Il y avait, nanmoins, un moment o, malgr sa modestie, elle brillait
ncessairement entre ses compagnes et les effaait mme compltement.
C'tait lorsque sa voix pure s'levait dans le silence de la chapelle,
et, pour l'oreille de Dieu seul, trouvait de ces accents angliques qui
lui ont ouvert plus lard les portes du temple de la clbrit. Ou bien
encore, lorsque sous ses doigts inspirs l'orgue du couvent faisait
planer sur la foule recueillie, de ces suaves mlodies, de ces harmonies
saisissantes qui ne peuvent tre que l'cho d'une me  laquelle le
Crateur a donn ce _mens divinior_ qui fait chanter les potes.

Ce n'tait plus la modeste jeune tille, c'tait l'artiste qui se
rvlait. On le sentait, on le comprenait de cette vague perception qui
emprunte de ses rticences mmes je ne sais quel charme mystrieux.

Emma Lajeunesse tait dj,  cette poque, d'une force remarquable sur
le piano. Elle commenait maintenant  comprendre la porte de ses
travaux, et elle s'appliquait  l'tude de son instrument avec autant de
zle que d'intelligence. Elle se livrait mme au travail de la
composition, et ses compagnes se rappellent encore certaines
Variations sur le _Home, sweet home_, que leurs jeunes imaginations
mettaient bien au-dessus de celles de l'immortel Thalberg.

M. Lajeunesse tait un des professeurs de la maison. Il partageait cette
tche avec M. Gustave Smith, un de nos musiciens les plus rudits.

Il nourrissait ds lors le projet de passer en Europe avec sa tille,
pour lui faire entendre les oeuvres des matres et la mettre sous la
direction d'un professeur de renom. Il avait mme t question, 
Montral, d'une souscription organise dans le but de subvenir aux frais
de voyage et d'tudes de la jeune musicienne sur le continent europen.
On considrait la chose au point de vue de l'honneur national. Nous ne
saurions trop dire pourquoi ce projet n'a pas eu de suite. Il nous
semble, cependant, que ceux qui l'avaient form n'taient pas dans le
tort; l'vnement, du moins, leur a donn raison.

Quoi qu'il en soit, et comme dans toutes les choses humaines,
d'ailleurs, les avis taient partags. On argumentait de part et
d'autre. La discussion devint mme publique et se fit jour dans les
feuilles de la ville, notamment dans _l'Ordre_, si nos souvenirs ne nous
trompent pas.

Notre intention n'est pas de ramener devant nos lecteurs un sujet qui a
dj donn lieu dans le temps  trop d'explications acrimonieuses; mais
nous ne pouvons nous empcher de faire remarquer combien, souvent, il
est imprudent de venir, pour des motifs honntes sans doute, mais
certainement indiscrets, se jeter en travers d'un bon mouvement, ou
enrayer un projet qui, pour ne pas donner la certitude immdiate du
rsultat attendu, ne peut cependant faire tort  personne. Dans le
doute, il vaut mieux s'abstenir, c'est la maxime de la Sagesse. M.
Lajeunesse fut probablement dcourag par ces difficults, et crut qu'il
perdrait  les vaincre un temps prcieux.

Dans tous les cas, il avait une foi inbranlable dans l'avenir de sa
fille, et il prit un moyen terme qui trancha la difficult.

En 1864, il partit avec sa famille pour les Etats-Unis et alla s'tablir
 Albany, capitale de l'tat de New-York. C'tait dj un horizon plus
large et un acheminement vers un thtre plus proportionn  l'tendue
de ses esprances.

Les premiers temps furent difficiles sur la terre trangre, mais Emma
Lajeunesse avait dj un mrite ou'il tait difficile de ne pas
remarquer. Elle trouva, d'ailleurs, dans l'vque d'Albany, Mgr. Conroy,
un protecteur plein de bienveillance. Il lui fit avoir des leons dans
le couvent de cette ville; elle obtint, en outre, par son entremise, une
place d'organiste et de premier soprano dans l'glise de St. Joseph.
Elle ne put toutefois garder son orgue que pendant un an. Ce travail
trop fatigant pour sa constitution dlicate, compromettait sa sant  un
tel point qu'elle dut y renoncer.

Mais elle continua  tenir son emploi de premier soprano, et, chaque
dimanche, son chant remarquable attirait  l'glise une foule
inaccoutume et empresse que la seule pit n'y aurait probablement pas
conduite.

Emma Lajeunesse se rappelle ces jours parmi les plus heureux de son
existence, et les grandes motions qu'elle a prouves sur les thtres
d'Europe sont encore impuissantes  effacer le souvenir de ces ftes
religieuses dont le charme, quoique lointain, vit encore tout entier
dans son coeur. Le nom qu'elle a pris, d'ailleurs, dit assez quelle
touchante mmoire elle garde de cette premire priode de sa vie
d'artiste.

Aprs un sjour de plusieurs annes  Albany, M. Lajeunesse, avec ses
conomies et celles de sa fille, et  l'aide d'un concert o la
population de la ville s'affirma avec une libralit enthousiaste, se
trouva en moyens de passer en Europe.

Emma Lajeunesse avait d'ailleurs rencontr dans madame la baronne de La
Fitte une protectrice qui lui fut d'un grand secours dans cette
entreprise difficile.

Voil donc notre jeune musicienne rendue dans cette grande ville de
Paris, berceau des arts, terre promise des chanteurs, foyer
resplendissant o convergent tous les talents, et d'o repartent les
rputations tablies, comme autant de rayons chauds et lumineux qui vont
rpandre par le monde les lueurs et la flamme du gnie.

Elle y trouva, dans sa retraite, Duprez, le roi des tnors, qui se
consolait de la perte de sa voix en consacrant au service du talent
novice encore les fruits de sa glorieuse exprience.

Le matre vit de suite qu'il avait sous la main un sujet prcieux, une
future _toile_, comme on dit en termes du mtier.

--Vos nerfs ne sont pas assez solides pour parvenir avec le piano, lui
dit-il, surtout avec le piano comme on le traite de nos jours. Vous tes
ne rossignol, suivez les instincts de votre race: noblesse oblige.

La jeune tille a eu foi dans la parole du grand tnor: qui oserait dire,
maintenant qu'elle n'a pas eu raison.

Pendant prs de deux ans elle suivit avec zle les leons de Duprez;
puisant les enseignements de cette bouche mme qui avait fait dlirer
tout Paris. En dehors de son travail rgl, elle coutait, elle
comparait; elle butinait partout et goutte  goutte, les inspirations de
l'art sur les pages brillantes des matres, comme l'abeille butine son
miel sur les fleurs choisies d'un parterre.

C'est l qu'a commenc sa vie vritable; c'est  ce contact que son me
sympathique a laiss entrevoir l'tincelle sacre qu'elle recelait.

Aprs avoir donn  son lve tous les secrets de son art, Duprez
comprit qu'il devait l'envoyer  un matre spcial pour la perfectionner
et la prparer au grand avenir qu'il entrevoyait pour elle.

Emma Lajeunesse partit donc pour Milan o, sur la recommandation de
Duprez, elle fut reue  l'institut de musique.

Elle eut pour professeur le clbre Lamberti. Lamberti n'est pas un
matre ordinaire, et bien des artistes qu'il a forms lui doivent leurs
succs et leurs couronnes.

Il fit subir un examen  sa nouvelle lve:

--Ah! s'cria-til en l'entendant, Duprez ne m'a rien surfait, _il y a
une fortune dans ce petit gosier_; mais, ajouta-t-il finement, en voyant
la rpugnance que manifestait Emma Lajeunesse  monter sur les planches
d'un thtre, il n'y a que ce chemin pour y arriver.

Les hommes du mrite de Lamberti ne donnent pas leurs leons pour
entretenir le pot-au-feu; ils ont leur rputation  maintenir, et ils
obissent surtout  ce besoin imprieux de se communiquer aux autres
qu'prouve l'art vritable,  cette soif insatiable de reproduire ses
beauts et ses grandeurs.

Le seul fait d'tre admise  tudier sous ce matre tait dj, pour
Emma Lajeunesse, un immense encouragement.

Elle le comprit et sut en profiter.

Quelques annes se passrent en tudes srieuses, difficiles, sans
trve. Jamais son courage ne faillit un seul instant; jamais la fatigue
ne parvint  terrasser cette frle crature qui empruntait de sa
faiblesse mme je ne sais quelle souple et invincible vigueur.

Pendant toute la dure de cet immense travail, cependant, elle avait
encore  lutter contre les scrupules de sa conscience qui lui faisaient
entrevoir d'une manire saisissante les entranements de la scne.

On conoit quel combat terrible dut se livrer dans cette me que les
exigences de l'art entranaient d'un ct et que sa candeur virginale
retenait de l'autre.

A la fin cependant, elle dut cder, et en 1870 elle faisait son dbut 
l'Opra de Messine dans le caractre d'Amine, de la _Somnambule_, et
sous le nom d'Albani que ses succs ont consacr depuis.

C'tait un rle minemment adapt  son talent fin et dlicat; aussi
est-ce toujours celui qu'elle a choisi depuis pour ses dbuts dans les
diffrentes villes o elle a chant.

C'tait son premier pas dans sa nouvelle carrire; il fut brillant et
dcisif, et le succs qu'elle remporta ce soir l dut lui faire oublier
du coup toutes les peines qu'il lui avait cotes. Elle fut rappele
jusqu' quinze fois devant le rideau.

Le directeur de l'Opra de Malte se trouvait dans l'auditoire; avant le
commencement du second acte il avait fait signer  Emma Albani un
engagement pour l'automne suivant.

En septembre de la mme anne, la jeune cantatrice dbarquait  Malte o
elle tait impatiemment attendue. Les Maltais et les rsidents anglais,
ainsi que les nombreux officiers de l'arme des Indes, qui vont dans
cette le se reposer de leurs fatigues, accueillirent avec transport
celle qu'ils appelaient le _doux rossignol canadien_. Son dbut dans la
_Somnambule_ fut un vritable triomphe.

Nous citerons  ce sujet l'extrait suivant d'une lettre de M. Harvey,
lieutenant d'artillerie, alors en garnison  Malte.

Le public de Qubec a pu apprcier le talent de ce tnor agrable, et
sait que ses connaissances musicales on font un juge comptent sur la
matire:

      Nous avons ici parmi nos prime-donne--crivait-il  un
      journal de celle ville.--une jeune Canadienne qui fait
      fureur parmi la population de Malte. Je crois que vous
      pouvez vous enorgueillir de votre compatriote. On ne saurait
      imaginer rien de si exquis que sa voix et sa manire de
      chanter.........

      Combien nous sommes heureux qu'elle ait accept l'engagement
      que lui a offert notre directeur. Cependant nous ne la
      reverrons probablement jamais ici, car elle va sans doute
      tre appele sur quelque scne plus importance avant le
      retour d'une autre saison.......

M. Harvey avait raison, et le charmant oiseau qui s'tait pos un
instant sur ce rocher classique mais strile, devait bientt s'envoler.

La renomme de son chant arriva rapidement en Angleterre, et M. Gye,
directeur de l'Opra italien de Londres, toujours  l'afft des talents
nouveaux, engagea la jeune cantatrice pour la maison alors prochaine.

Elle devait dbuter en juillet 1871; mais M. Gye, aprs l'avoir fait,
chanter  plusieurs rptitions, jugea que ses nerfs n'taient pas
encore assez tromps pour affronter le public de la grande mtropole.

Il remit son dbut  la saison suivante afin de lui donner le temps
ncessaire pour se prparer  cet acte important.

Elle retourna donc auprs de M. Lamberti et reprit ses tudes avec une
nouvelle ardeur.

Dans l'hiver de 1871-72, M. Lamberti la fit chanter au thtre de _la
Pergola_,  Florence, dans ce mme rle d'Amine qui lui avait dj valu
tant de succs.

Je vous envoie, avait-il crit, la musicienne la plus accomplie et la
chanteuse la plus parfaite, sous le rapport, du style, qui soit encore
sortie de mon tude.

Les Florentins virent de suite que le matre ne les avait pas tromps.

L'auditoire de la _Pergola_ est peut-tre le plus apprciateur de toute
l'Italie; or le _palco scenico_ fut jonch de fleurs  chaque apparition
d'Albani.

Mais elle obtint son succs le plus clatant lorsqu'elle joua la partie
de Mignon, dans l'opra de ce nom, par Ambroise Thomas. _Mignon_ avait
dj subi une chute regrettable dans quatre diffrents thtres
d'Italie; et les Florentins avaient naturellement leurs prjugs  son
endroit. Emma Lajeunesse, nanmoins, rendit son rle avee un talent
tellement suprieur que l'auditoire dut faire taire la jalousie
nationale pour applaudir au gnie du compositeur.

Mignon est peut-tre un des caractres les plus difficiles du rpertoire
musical. A premire vue, c'est en apparence un rle secondaire et la
partie de Philine semble beaucoup plus importante et surtout beaucoup
plus brillante. C'est ce qui avait probablement tromp les Italiens plus
enthousiastes peut-tre du clinquant que de l'art vritable. Le rle de
Philine demande un gosier souple et bien exerc; mais celui de Mignon
exige los plus sublimes qualits de cet art qui ne peut prendre sa
source que dans le coeur. Philine brille, blouit; Mignon meut et
entrane. Et c'est l le gnie du compositeur d'avoir su,  ct des
faux bijoux de la bohmienne, faire resplendir d'un chaste clat le
prcieux joyau de famille de la pauvre orpheline que le sort a jete sur
la voie publique. On avait peu compris, en Italie, avant Albani, la
grandeur, le sublime de cette composition. Ce fut toute une rvlation;
et du choc de deux inspirations naquit un enthousiasme dont la gloire
rejaillit avec un gal clat sur le compositeur et sur son interprte.

Ce succs avait consacr le talent de la jeune cantatrice; dsormais
elle pouvait affronter sans crainte le public et la critique de Londres.

Le mardi, deux avril suivant, elle subissait le feu de la rampe dans la
mtropole anglaise. Tout ce que Londres contient de connaisseurs
distingus avait voulu aller entendre pour la premire fois la grande
cantatrice canadienne  laquelle on tait fier de reconnatre le titre
de sujet anglais.

C'tait encore l'_Amine_ de _la Somnambule_.

Ce rle est trs-souvent choisi par les sopranos pour leurs dbuts, et,
naturellement, il provoque des comparaisons svres que, nanmoins, au
dire des critiques de Londres, Albani a pu soutenir avec un avantage
dont on avait en peu d'exemples jusque-l.

Voici le jugement que porte le _London News_ sur le mrite de la jeune
dbutante:

      A une figure trs-agrable et une grce, parfaite dans la
      dmarche, Mlle Albani joint une voix d'une qualit exquise,
      dont le timbre pur et mlodieux trouve une puissance
      suffisante pour excuter les passages de _bravura_ les plus
      brillants et les plus fleuris. Tout son jeu indique une
      nature richement doue, perfectionne encore par une culture
      trs-dveloppe et une force extraordinaire d'apprhension.
      Sa manire de dire les premires mesures d'un simple
      rcitatif a rvl de suite, la beaut et la puissance
      entranante de sa voix en mme temps que la parfaite
      justesse des intonations: et les applaudissements qui ont
      clate aprs ces premires phrases, disaient assez que
      l'auditoire reconnaissait du premier coup une artiste d'un
      mrite exceptionnellement lev. La voix de Mlle. Albani
      comprend plus de deux octaves et monte, jusqu'au _mi bmol_
      aigu. La douceur qu'elle a su mettre dans la cavatine _Come
      per me sereno_, et dans les deux duos _Prendi l'anel_ et
      _Son geloso_, a contrast admirablement avec le dsespoir et
      la passion des scnes subsquentes. Sa simplicit touchante
      dans la prire _Gran Dio_, a provoqu dans l'auditoire, les
      motions les plus profondes et les plus relles. Dans ce
      morceau comme dans plusieurs autres, on a pu remarquer les
      admirables tenues de l'artiste et la facilit avec laquelle
      elle prolonge un son mme sur les notes les plus hautes et
      les plus; piano, sans la plus lgre vacillation de la voix.
      Mais l'impression la plus forte a t produite par les
      accents pathtiques qu'elle a su mettre dans le grand air
      _Ah! non giunge_! Le succs de la cantatrice a t grand et
      complet.

Aprs avoir rpt _la Somnambule_ dans la mme semaine, avec un gal
succs, Mlle Albani trouva encore des lauriers  cueillir dans la Lucie
de Donizetti. Sa manire de rendre ce rle si difficile qui exige une
vigueur et un dploiement de passion extraordinaires, ne fit que
confirmer le jugement que le public de Londres avait port sur la jeune
chanteuse. Ds lors, elle eut son droit de cit; et ses apparitions
subsquentes dans les caractres de _Marta_, de _Gilda (Rigoletto)_ et
de _Linda di Chamouni_ furent autant de brillants succs. Et encore
l'artiste avait-elle  lutter contre une indisposition prolonge qui lui
enlevait une partie de ses forces, et contre les fatigues d'une saison
exceptionnellement longue, puisque, commence en avril, elle ne s'est
termine qu'en juillet, c'est--dire aprs plus de trois mois d'un
travail continuel.

Il fallait, au surplus, une supriorit incontestable pour pouvoir
briller au thtre de Londres  cette poque. Tous les grands noms
semblaient s'y tre donn rendez-vous. Adelina Patti, Christine Nilsson,
Pauline Lucca, Louise Kellog, Brandt, Miolan-Carvalho, Marimon, Sessi,
Parepa-Rosa, fournissaient des points de comparaison dangereux.

Or Mlle. Albani a chant avec la plupart de ces artistes aux _Floral
Hill Concerts_, et ses succs n'en ont pas t amoindris; loin de l,
elle a eu gnralement les honneurs du rappel.

Ces premiers succs taient dj quelque-chose, et plus d'une cantatrice
s'en ft contente. Mais Albani avait de plus hautes aspirations. Il lui
fallait _le baptme de Paris_, comme disent les chanteurs.

On sait, en effet, que la rputation d'un artiste n'est pas cense
tablie et confirme tant qu'il n'a pas pass par la critique d'un
auditoire parisien.

C'est le moment dcisif d'une carrire. Bien des artistes de mrite,
pour n'avoir pu subir avec avantage cette preuve prilleuse, soit par
timidit, soit  cause d'une prdisposition dfavorable du public, ont
t condamns  vgter toute leur vie dans les petites villes de
province. Le pauvre Brignoli fut, croyons-nous, une de ces victimes. Au
reste, il ne l'avait pas vol.

Le 24 octobre 1872, Emma Albani, paraissait pour la premire fois devant
un auditoire franais, au Thtre-Italien de Paris. Elle tait annonce
depuis plus d'un mois; toutes les lorgnettes de l'impitoyable critique
de la capitale taient braques sur elle. Disons de suite que son succs
n'a pas t aussi grand, aussi complet qu' Londres.

Etait-ce l'motion bien naturelle en pareille circonstance, ou
l'excessive svrit des juges? C'tait probablement les deux choses
runies. Le public de Paris est difficile  satisfaire; s'est son droit;
mais il ne faut pas qu'il l'exagre. Eh! mon Dieu! quand on s'extasie
devant la musique d'Offenbach, on peut bien tre quelque peu indulgent
pour ceux qui ne rendent pas du premier coup, et  la satisfaction
universelle, la musique de Bellini.

Nous aimons cependant  tablir une distinction honorable en faveur des
habitus du Thtre-Italien.

Au reste nous allons citer, autant que l'espace peut nous le permettre,
des extraits des comptes-rendus de plusieurs journaux parisiens sur ce
dbut de notre compatriote. On verra qu'au fond, on en pense plus de
bien, peut-tre, qu'on ne voudrait le laisser voir.

M. Savigny, de l'_Illustration_, aprs avoir consacr une vingtaine de
lignes au portrait de la jeune dbutante, poursuit en ces termes son
apprciation:

      ......Cette premire surprise passe, coutons la diva
      nouvelle.

      La situation continue, il y a videmment mprise et voyez le
      tort que la rclame a fait  cette jeune artiste. Si, au
      lieu de nous dire: vous allez entendre une merveille,
      quelque chose comme une heureuse fusion de la voix clatante
      de la Patti et des notes touchantes de la Nilsson, un organe
      d'une beaut acheve mani par un talent des plus complets,
      on nous et dit: coutez bien la dbutante; elle est
      videmment au dbut de sa carrire, elle hsite, elle
      s'tonne, elle n'est pas encore hors de matre, elle ne sait
      pas sa voix, elle l'aventure parfois au risque de se la
      briser et de se casser le cou avec, elle est inexprimente,
      elle manque de style; mais il y a l une voix agrable
      sympathique, qui,  ses moments, a de la chaleur, qui porte
      en elle une certaine motion et qui meut le public; elle a
      ce rare bonheur: elle est dramatique, laissez faire le
      temps, laissez faire l'tude et soyez persuad qu'un jour
      cette jeune fille, qui entre maintenant par les portes de
      ct, entrera au thtre par les grandes portes. Si l'on
      avait parl de la sorte, on et dit vrai, et le succs de
      l'Albani aurait eu sa marche progressive; on l'a compromis
      pour avoir voulu la lancer trop vile......

      Ce rle d'Amina; on l'a dit d'une faon assez ple dans le
      premier acte et dans le finale du second si pathtique et si
      mouvant: en vrit, nous cherchions l'artiste, tonn de ne
      l'avoir pas encore rencontre; puis, par un changement bien
      inattendu, elle s'est affirme dans l'adagio: _Ah! non
      credea mirarti_; mais avec une puret, un charme, une
      dlicatesse adorables, le public a salu Mlle. Albani par
      des applaudissements unanimes. Oui, c'est bien l une
      vritable chanteuse; mais il fallait donc nous le dire tout
      d'abord...........

Plus tard, en parlant de l'excution de _Lucia di Lammermoor_, M.
Savigny, aprs avoir signal les dfauts qu'il a remarqus, ajoute:

      Quand cet instrument dlicat parvient  se poser sur un
      andante, alors il fait merveille. La phrase est nettement
      dessine, elle s'attaque srement et s'achve heureusement
      dans un sentiment vrai et juste. Cette voix qui a de
      l'motion vous touche et vous meut.....

Voici maintenant le sentiment de _L'Univers Illustr_. On verra qu'il
est beaucoup moins svre que celui de _L'Illustration_; et rien ne
saurait nous forcer  le croire moins autoris:

      .....L'important pour nous est de connatre sur quel titre
      se fonde sa rputation naissante, dans quel rang du
      firmament artistique il convient de la classer.

      Au premier rang, sans contredit, si l'on tient compte avant
      tout de ce qui constitue l'art proprement dit: de la
      mthode, du style, du got, de la virtuosit. Non pas que la
      nature ait refus ses dons  Mlle. Albani; mais en les lui
      dispensant, elle y a mis certaines rserves: la voix, chaude
      et sympathique, pourrait avoir plus de puissance et
      d'agilit: le physique intressant, est un peu grle; les
      traits, expressifs, n'ont ni la beaut sculpturale de la
      Grisi, ni la grce piquante de la Patti. Que voulez-vous? on
      ne peut tout avoir, et, tel qu'il est, le lot de la nouvelle
      diva est encore assez riche pour faire envie  bien des
      rivales.

      En choisissant pour ses dbuts le rle d'Amina, Mlle. Albani
      a t bien inspire. Son succs qui s'tait dj affirm ds
      le premier acte, n'a pas cess de grandir et s'est lev, au
      troisime, jusqu'au triomphe. L'amour dans ce qu'il a de
      plus chaste et de plus pur, la douleur immrite d'un coeur
      tendre et naf n'ont jamais trouv des accents plus mus,
      plus pntrants, plus pathtiques. Dans cette grande scne
      de somnambulisme, la pierre de touche de l'expression et du
      style dramatiques, l'Albani a dfi tous les souvenirs.


_Le Monde Illustr_ s'exprime ainsi:

      Et d'abord il n'tait pas besoin de crever toutes les
      grosses caisses de Barnum pour clbrer  l'avance les
      dbuts de Mlle. Albani. Cette jeune cantatrice a dj assez
      de mrite pour se prsenter toute seule. D'autre part,
      sommes-nous  Paris si dgots des gens de talent qu'il
      faille nous guider dans nos applaudissements?

      Il y avait l  ses dbuts le Paris des grands soirs,
      c'est--dire l'lite des blass. Et il lui a fallu mouvoir
      ces gens difficiles, et c'est, ma foi, ce qu'elle a fait! On
      ne lui aurait pas pass une fausse note; aussi s'est-elle
      bien garde d'en donner.

      Le seul moment o le public lui ait montr de la froideur
      est celui de son entre. Et, en effet, comme nous l'avons
      dit, elle ressemble si peu au portrait publi d'elle qu'on a
      cru d'abord  un changement de personne.

      La vrit est que durant les deux premiers actes de la
      _Somnambule_. Melle. Albani a obtenu un succs rel, encore
      qu'ordinaire, et qu'elle ne s'est rvle dans son beau
      qu'au troisime acte, en chantant cet andante de la scne du
      sommeil o Bellini a mis tout son gnie. L, elle s'est
      montre cantatrice de grand style. Ce n'est pas que sa voix
      soit d'une qualit rare, car le mdium n'en est pas d'un
      timbre assorti  celui de l'aigu; ce n'est pas non plus que
      la cantatrice ait encore acquis toute la souplesse dsirable
      dans les traits vocaliss; mais sa qualit matresse est
      justement celle qu'on doit priser le plus: elle sent
      vivement ce qu'elle dit, et elle sait communiquer son
      motion  qui l'coute. Elle a ce magntisme, cette
      fascination qui s'appelle l'loquence chez l'orateur, et qui
      n'a point de nom encore chez les chanteurs, peut-tre 
      cause de la raret avec laquelle ce phnomne se rencontre.
      En un mot, et comme on dit dans l'argot des artistes, Melle,
      Albani a une nature.

      .....Toujours est-il que, si nous n'avons pas saisi
      pleinement l'ensemble de ses qualits et de ses dfauts, du
      moins pouvons-nous dire que ce n'est pas  une cantatrice
      banale que nous avons affaire.

M. de Lagenevais, dans la _Revue des Deux Mondes_, donne de notre
cantatrice canadienne une apprciation dont nous transcrivons les
passages suivants: Elle nous parait franche en dehors, peut-tre, d'une
lgre teinte de prjug national; car, pour M. de Lagenevais, l'Albani
est une Anglaise, ou une Amricaine, ce qui, aux yeux de bien des gens,
est mme chose:

      Aux Italiens, l'Albani, que nous venons d'entendre d'abord
      dans la _Sonnambula_, puis dans la _Lucia_ et _Rigoletto_,
      est un talent de rare distinction: maintenant, l'accueil
      honnte et modre que nous lui faisons la contentera-t-il,
      contentera-t-il surtout l'Angleterre qui nous l'envoyait 
      la recherche d'une position de _diva_? Nous le souhaitons
      sans oser l'affirmer, L'art de la cantatrice est ici hors de
      question: mais la vois est petite, fragile  l'excs dans sa
      souplesse de roseau incapable d'efforts dramatiques, et
      c'est avec les grandes voix que se font les grandes
      hrones......

      .......Or, quand on parle du Melle. Albani, c'est le talent,
      la dextrit qu'il faut premirement louer,--curieuse chose
      pourtant, qu'avec des moyens si limits on arrive  produire
      tant d'illusion, car ce n'est pas une Damoreau, une Miolan:
      c'est bel et bien une cantatrice dramatique. Il y a
      l'intelligence, le foyer, tout fors la voix, et bien plus,
      quand cette voix dlicate et mince veut s'affirmer en pleine
      situation, lutter contre les sonorits ambiantes, attaquer
      des _r-bmol_ par-del les registres, comme dans le quatuor
      de Rigoletto, elle y russit, et c'est alors un de ces
      effets de mirage tels que la fe Morgane seule en sait
      voquer dans le dtroit de Messine. Le phnomne s'vanouit
      presqu'aussitt, mais vous avez eu pendant quelques secondes
      le spectacle d'une grande cantatrice......

      ..... Impossible du dtailler une cavatine avec plus de
      got, de puret. _Caro nome che il mio cor_,--allez
      l'entendre dans Rigoletto dire cet air de l'escalier; c'est
      la perfection. Son trille pour la nettet de vibration et la
      tenue vaut la cadence du rossignol. Dans _Lucia_ elle enlve
      la scne de folie de manire  dfier tous les souvenirs.

Telle est donc, en rsum, l'impression que Melle. Albani a cre dans
ce public si difficile et si exigeant de la capitale des arts.

Tous les critiques s'accordent, en fin de compte,  reconnatre, chez
notre compatriote, un sujet de force  aspirer au premier rang, et ayant
dj, de fait, parcouru d'une manire magistrale la majeure partie de
cette voie difficile et peu frquente qui conduit aux plus hauts
sommets du temple de la Renomme. Son succs final n'tait plus alors
une question de moyens, c'tait une simple question de temps.

Depuis, Melle. Albani a march d'un pas rapide dans la carrire
artistique. Son passage  Paris l'avait rendue justement populaire;
aussi, tous les thtres de l'Europe taient-ils prts  lui ouvrir
leurs portes.

Aprs avoir cueilli en plusieurs endroits une nouvelle moisson de
couronnes, le 21 avril 1873 elle paraissait de nouveau devant le public
de Londres qui lui fit un accueil encore plus enthousiaste que l'anne
prcdente.

Elle avait ajout  son rpertoire le rle de _La Comtesse_ dans _Le
nozze di Figaro_, et celui d'_Elvira_ dans _I Puritani_ de Bellini.

Ses soires alternaient avec celles de la Patti. Cette circonstance,
loin de lui tre dfavorable, ne fit qu'ajouter  l'clat de ses succs.

Elle eut l'honneur de chanter  la grande fte musicale qui avait t
organis pour Sa Majest le Shah de Perse, et ce fut pour elle
l'occasion d'un splendide triomphe.

Le monarque oriental, comme tmoignage d'admiration pour l'minente
cantatrice, lui a offert un cadeau digne de celui qui donnait et de
celle qui acceptait, un magnifique collier en brillants.

C'est pendant cette saison que M. Ernest Gagnon, de passage  Londres,
eut l'avantage de l'entendre. Voici l'apprciation qu'en fait notre
compatriote distingu dont le jugement est pour nous une haute autorit.

J'ai aussi entendu Albani (Mademoiselle Lajeunesse), dans un duo et
dans le quatuor de _Rigoletto_. La pauvre petite s'est admirablement
tire d'affaire, bien que cette musique soit interprte d'ordinaire par
des voix beaucoup plus puissantes que la sienne. Elle chante avec un
got exquis, got naturel et clair par l'tude. Autant, que je puis en
juger par cette seule audition, je pense que ce qui lui a surtout valu
tant de succs, c'est ce tact, cette absence d'exagration, cette mesure
qui, en toutes choses, est le trait distinctif des natures d'lite. Et
cette qualit ressortait d'autant plus, l'autre soir, que mademoiselle
Lajeunesse avait  interprter de la musique de Verdi. Chacun sait
combien la musique du compositeur lombard est rageuse, et combien elle
prle aux intemprances de sonorit et d'expression.

On peut, sans doute, chanter aussi bien, que Mlle. Albani, ajoute
ailleurs M. Chignon, mais je ne crois pas, qu'il soit possible de
chanter mieux.

Le renom de la grande artiste tait parvenu jusque dans la capitale de
l'autocrate du Nord, ot, le 15 octobre 1873, prcde d'une rputation
aussi brillante que mrite, elle faisait sa premire apparition au
thtre de Saint-Ptersbourg, en prsence du grand duc Constantin et
d'un auditoire distingu accouru pour applaudir la diva canadienne.

Ce ne fut pas un succs, ni mme un triomphe, ce fut une vritable
ovation; les bravos, les cris, les trpignements: rien ne paraissait
assez fort pour traduire l'impression dlirante que la jeune cantatrice
exerait sur la foule enthousiasme. Les loges faisaient pleuvoir sur la
scne, les fleurs, les couronnes, les bijoux. Puis, tout--coup, aux
accents de la sirne, le calme renaissait, les coeurs palpitants se
contenaient; peu  peu, l'motion montait, gagnait tout l'auditoire, et,
avec la dernire note de la phrase musicale, s'chappait en frntiques
applaudissements.

On n'avait jamais eu d'exemple d'un enthousiasme pareil, et les fils
mmes de l'Italie, tout ptris de feu et de passion, auraient pu  peine
se monter  cette ardeur fivreuse.

Chaque fois que parut Albani, dans la _Somnambule_, dans _Rigoletto_,
dans _Marta_, dans _Linda di Chamouni_, ce fut le mme triomphe, la mme
ovation. C'tait un grand spectacle que cette fille des neiges du Canada
rchauffant, embrasant ces habitants des glaces de la Russie: tant il
est vrai que le gnie n'a pas de patrie et que cette lumire clatante
s'allume aussi bien sous les latitudes borales que dans les zones o le
soleil verse ses plus chauds rayons. Ce fut toute une rcolte de
roubles, de couronnes et de pierres prcieuses; mais ce fut par-dessus
tout une moisson de distinctions et d'honneurs, ces bijoux qui valent
mieux que l'or, les fleurs et les diamants.

Toute l'Europe avait entendu les accents mlodieux du rossignol
canadien, il tait temps que l'Amrique et sa part de la fte.

Vers le milieu d'octobre dernier, Mlle. Albani, impatiemment attendue,
dbarquait  New-York, et, le 21 du mme mois, elle dbutait 
l'Acadmie de Musique de cette ville.

Voici comment le _Courrier des Etats-Unis_ rend compte de cette premire
soire.

     ....Le _tout New-York_ s'tait donn rendez-vous  l'Acadmie
     de Musique pour assister au premier dbut de Miss Emma
     Albani.

     Le spectacle se composait modestement de la _Sonnambula_, ce
     mlodieux quoique court chef-d'oeuvre de Bellini. Mais Amina
     tait Miss Albani, et cette attraction suffisait.

     Les loges qui avaient prcd ici cette brillante Artiste
     ont t justifis au centuple; il n'y a rien  en rabattre.
     Gracieuse comdienne, chanteuse irrprochable, Miss Albani a
     enlev le succs d'assaut. Le public, en entendant cette voix
     sonore, agile, et d'une fracheur toute juvnile, interprter
     avec tant de charme et de prcision ces audacieuses
     vocalises, semblait oublier toutes les Amines passes,
     prsentes et futures, y compris Miss Ilma de Murska qui,
     rcemment encore, provoquait tant d'enthousiasme dans ce rle
     dont elle avait fait le plus beau fleuron de sa couronne.
     Fleurs, _bis_, rappels, tout a t prodigu  Miss Albani
     dans cette soire triomphale o New-York  son tour,
     confirmant les jugements de Paris et de Londres, l'a
     proclame toile de premire grandeur.

     Les beaux soirs de Miss Nilsson et de Pauline Lucca vont donc
     renatre!

Et pourtant, Mlle. Albani, dans cette soire d'inauguration, tait
pauvrement seconde. Beaucoup de personnes se figurent qu'une artiste
brille d'autant plus facilement que les rles secondaires sont plus
effacs. C'est une grande erreur. Il suffit souvent d'une rplique
gauche ou d'une interprtation ple et fausse de la part d'un acteur en
scne, pour jeter un froid singulier sur le rle principal. Bien des
jalousies d'acteurs de second ordre se sont exerces de cette manire.
Pour qu'un premier rle soit brillant, il faut qu'il soit brillamment
second: c'est une maxime lmentaire de l'cole thtrale.

Dans _Lucia di Lammermoor_, Mlle. Albani a obtenu un succs encore plus
grand, plus enthousiaste que dans la _Sonnambula_; ce n'est plus la
jeune fille qu'un auditoire parisien avait peut-tre quelque peu
intimide. Matresse de son rle dans tous ses dtails, elle a march
sur les fleurs du commencement  la fin, et elle a t partout artiste
de premier ordre.

      Le charme de celle artiste, dit M. Charles Villa, c'est
      qu'elle ne vise pas  l'effet et l'obtient sans le chercher;
      il semble que la nature l'ait cre ainsi oiseau chantant.
      Et cette voix est frache comme un murmure cristallin, les
      notes s'grnent ainsi qu'un collier de perles dont le fil
      d'or se dnouerait. On est tout d'abord soumis au prestige
      de cette suave jeunesse, puis  mesure que l'on coute, on
      aperoit quelle somme de talent s'ajoute aux dons naturels;
      on reste merveill de ce phras lgant, de ce sentiment
      juste du rhythme, du velout des gammes chromatiques, de la
      ferme nettet des _staccati_ bien piqus, de la certitude
      des intonations.........

      Dans une voix aussi tendue, car elle embrasse deux octaves
      et Mlle. Albani monte sans peine jusqu'au _r naturel_ et
      mme un _mi bmol_, les notes du mdium, sonores, sans excs
      de volume, sont trs-pleines, trs-rondes.........

      Son personnage (de Lucie), pos tout d'abord avec une nuance
      de mlancolie tendre et pntrante tout--fait dans la
      couleur locale, s'est dvelopp graduellement jusqu'
      l'explosion du troisime acte. Arrive  cette terrible
      scne de folie, elle s'est empare de l'auditoire aussi bien
      par son jeu que par son chant admirable: les mouchoirs
      s'agitaient, les mains claquaient  tout briser, et cinq
      rappels successifs ont ramen cinq fois l'artiste mue,
      devant un auditoire exalt jusqu'au dlire.........

Le troisime rle de Mlle. Albani a t celui de Gilda dans _Rigoletto_.
_Rigoletto_ est regard, par la plupart des juges, comme le
chef-d'oeuvre de Verdi. Tel tait, du reste, le sentiment de Rossini
lui-mme. Mlle. Albani a su interprter ce rle de Gilda de manire 
effacer tous les souvenirs. De la premire note  la dernire,
l'auditoire tait sous le charme. D'ailleurs le public ne compte plus
avec elle les bravos, les rappels ni les bouquets: ds qu'elle entre en
scne, c'est le signal d'une ovation non interrompue. Dans cette
reprsentation de _Rigoletto_, Mlle Albani semblait avoir mis le comble
 sa gloire dsormais hors de toute atteinte; elle avait cependant
encore  cueillir, dans _Mignon_, de nouveaux lauriers, plus brillants
peut-tre.

Nous avons dj dit ce que nous pensons de ce rle de _Mignon_, et du
talent hors ligne que ncessite son interprtation. Il n'y a pas encore
bien longtemps que Mlle. Nilsson soulevait, dans cette personnification,
l'enthousiasme de tout New-York. Mlle. Albani avait donc  lutter contre
ce grand et rcent souvenir. Encore une fois, le succs a couronn
l'audace. Il est juste de dire qu'elle a t seconde d'une manire
admirable et que Mlle Heilbron, dans le rle de Philine, a remport un
magnifique succs. Au reste, notre humble opinion est que Mlle. Albani a
compris mieux que Nilsson mme ce rle de Mignon. Ce n'est pas cette
flamme ardente, brusque, fivreuse; c'est cet amour chaste et naf de la
jeune fleur que l'exil fane et tue, et, qui souffre sans se plaindre,
jusqu'au moment o l'extrme lassitude la force pour la premire fois de
dsobir  son bourreau. C'est ainsi que Mlle. Albani a compris ce rle
et c'est dans cette interprtation qu'elle a atteint les plus hauts
effets dramatiques; son jeu avait quelque chose de poignant qui a tenu
l'auditoire pendant toute la soire sous le coup de la plus vive
motion. Elle a rendu d'une manire admirable cet air si plein de Charme
Connais-tu le pays... et le duo des Hirondelles. Mais son triomphe a
t dans la Styrienne. La Salle tout entire, enthousiasme,
lectrise, ne savait plus mettre fin  ses applaudissements.

Le succs de la grande cantatrice canadienne n'a pas t moins complet
dans _Marta_. Le rle de Lady Henrietta cependant; et de fait l'opra
tout entier, sont loin d'tre taills dans cette grande manire de nos
bons opras franais et italiens.

Elle a aussi jou le rle d'_Elsa_ dans _Lohengrin_. Mais on a beau
dire, cette musique de Wagner--musique de l'avenir,--pleine de
rcitatifs et hrisse d'arithmtique, n'est pas faite pour la voix
humaine, et l'art y perd ce que la science peut y gagner.

Au milieu de tous ces succs, Mlle. Albani n'a cependant pas oubli le
premier thtre de sa carrire musicale; l'endroit o son talent a t,
pour la premire fois, apprci comme il le mritait. Il y a quelques
jours (le 8 novembre), elle est alle assister  l'office divin dans
cette glise de St. Joseph d'Albany o sa voix avait nagure fait le
premier essai de ces ailes qui l'ont depuis porte si haut. Aprs la
messe, elle est entre dans la sacristie o elle a reu les
flicitations des membres du choeur dont elle avait fait partie pendant
prs de cinq ans, et elle a serr avec effusion la main  ces anciens
compagnons qui l'avaient aide et encourage  ses dbuts.

Le lundi soir elle donnait un grand concert auquel assistait l'lite de
la socit d'Albany et plus de trois cents personnes venues exprs de
Troy pour entendre celles qu'on appelle avec raison la Reine du Chant.

Ce concert, on le conoit, a t une ovation continuelle.

Donnons, avant de terminer quelques dtails intimes que nos lecteurs
aimeront sans doute  connatre.

La position de Mlle. Albani lui commande une conduite trs-rserve et
lui interdit bien des dlassements innocente que peuvent prendre le
commun des mortels.

Elle reoit trs-peu chez elle, et s'occupe  son piano et  son chant;
elle n'a d'ailleurs que trs-peu de loisirs pendant la saison d'opra. A
ses repas, dans ses sorties, elle est constamment accompagne par une
vieille dame anglaise qui lui sert de Mentor. M. Lajeunesse suit
d'ailleurs sa fille dans tous ses voyages. Mlle. Albani a un extrieur
trs-agrable et des manires d'une grce accomplie. Elle a une grande
pit, et une vertu irrprochable qui lui vaut de la part de tout le
monde les gards les plus respectueux. Extrmement obligeante, elle
n'entend pas raison, cependant, lorsqu'il s'agit d'un petit pagneul
dont elle raffole. Aprs ses soires, elle s'amuse pendant de longs
moments de ses sauts et de ses gambades, et gare  celui qui encourt le
dplaisir du petit favori!

Mlle. Albani a maintenant conquis sa place au premier rang des artistes
lyriques. Le soleil luit sans nuages sur son horizon et s'lve vers un
midi plus radieux encore. Une partie de cet clat rejaillit
ncessairement sur nous. Mais nous avons droit de nous enorgueillir  ce
sujet, il est galement de notre devoir de nous frapper la poitrine.
Dans ce pays, hlas! il faut bien le dire, loin d'encourager et de
supporter l'art vritable, nous semblons avoir  coeur de le dprcier.
Nous laissons tomber de fatigue et de dsenchantement autour de nous des
talents que nous sommes surpris de voir briller plus tard lorsqu'ils ont
pu russir  se traner jusqu' un milieu plus apprciateur et plus
sympathique. Combien de ceux-l, cependant, ont succomb en route!

Si M. Lajeunesse n'avait pas eu dans l'avenir de sa fille cette foi
solide que rien n'a pu entamer, et si la ville d'Albany,--ville moins
considrable que Montral,--ne l'et pas aid dans se tche, il est
probable que la grande cantatrice canadienne serait encore aujourd'hui
condamne  donner, dans une humble mdiocrit, ces leons de musique
que nos riches payent on rechignant, quand ils daignent les payer.

Que la gloire de Mlle. Albani soit pour nous un sujet d'orgueil, c'est
fort naturel; mais qu'elle soit en mme temps une leon, c'est ce que
nous voulons et ce que veulent tous ceux qui aiment fortement notre
pays, et qui ont foi dans son droit incontestable  prendre place parmi
les nations qui produisent les grands artistes.

[Illustration: albani2.png]




Fin de _Albani (Emma Lajeunesse)_ par Napolon Legendre]