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Titre: Une gerbe -- Posies
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1879
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Qubec: C. Darveau, 1879 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   5 juin 2008
Date de la dernire mise  jour:
   5 juin 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 127

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque

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                            UNE GERBE


DU MME AUTEUR

ESSAIS POTIQUES
Un volume in-8.

LES POMES COURONNS
Un volume in-18.

VANGLINE
TRADUCTION DU POME DE LONGFELLOW
Un volume; in-18.

LES VENGEANCES
POME
Un volume in 12.

LES VENGEANCES
Drame en six actes. Br. in-18.

LE PLERIN DE SAINTE-ANNE
ROMAN
Deux volumes in-18.

PICOUNOC LE MAUDIT
SUITE DU PLERIN DE SAINTE-ANNE
Deux volumes in-18.



                          PAMPHILE LEMAY

                               UNE
                              GERBE

                             POSIES




QUBEC
TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU
82 ET 84, rue de la Montagne

1879




                               UNE

                              GERBE




AVE MARIA

      Ave Maria, mon unique joie,
      Espoir de l'enfance et son tendre appui.
      Amour  ton Fils! Montre-moi la voie
      Qui nous mne vers lui.

Ton nom, vierge admirable, est la molle harmonie
Que l'on entend monter de la vague brunie
      Par les teintes du soir,
Alors que le pcheur ferle ses blanches voiles,
Que les esprits de l'air allument les toiles
      Aux votes du ciel noir.

      Ave Maria. Miroir de justice,
      Dans le droit sentier dirige mes pas.
      Enivre mon coeur, vase de dlice
            Que l'on n'puise pas.

Il est plus doux, ton nom, que ces soupirs tranges
Qui s'lvent des champs lorsque les petits anges
      Versent  l'humble fleur
Son enivrant arme, et plus doux que l'obole
Qui tombe dans la main du pauvre et le console
      Aux jours de la douleur!

      Ave Maria, limpide rose
      Qui viens rflchir les feux du matin;
      Mon me t'a vue et s'est repose
            Dans un calme divin.

Il est plus doux, ton nom, qu'en juin le frais ombrage
Plus doux que dans l'automne, aprs le sombre orage,
      Un rayon de soleil!
Plus doux qu'aprs le jour la nuit mystrieuse!
Plus doux qu'aprs la nuit l'aurore radieuse
      Et le matin vermeil!

      Ave Maria. Rose printanire,
      Verse ton parfum plus pur que le miel.
      Tu t'panouis,  fleur de lumire,
            Dans les jardins du ciel!

            Ton nom, c'est la parure
              Des bois diaprs!
            L'insecte le murmure
              Aux trfles pourprs
            Et la fontaine pure
              Le chante aux verts prs!

            L'alouette gentille,
            Qui ds l'aube sautille
            Sur le galet qui brille,
            Le rpte aux flots bleus!
            Et l'ajonc du rivage
            Et le saule sauvage
            Se le disent entre eux!

      Ave Maria, ravissante toile
      Qui brilles, la nuit, dans le ciel obscur,
      Pour chasser l'orage et guider la voile
            Vers un rivage sr!

            Ton nom, c'est le symbole
              Du soleil levant.
            Comme un baume il s'envole
              Sur l'aile du vent.
            Il est mon aurole:
              Je le dis souvent!

            Puis l'aigle solitaire
            Le porte au mont austre,
            Le fleuve avec mystre
            Le murmure en son cours.
            Le sillon que je rouvre
            Et le ciel qui me couvre
            Le modulent toujours!

      Ave Maria. Daigne me sourire;
      Protge ma foi contre les mchants!
      Que ton souffle pur, effleurant ma lyre,
            Divinise ses chants!




LA DBCLE
SOUVENIR DU PRINTEMPS DE 1865.

Avril! aimable avril, que ton haleine est pure!
Que de charmes nouveaux je trouve en son murmure
Quand elle enfle ma voile et berce mon esquif,
Quand elle fait frmir le ruisseau fugitif,
Quand elle vient jouer dans la chauve ramure,
Secouer, sur mon cou, ma longue chevelure,
Ou rafrachir mon front mouill par le travail!
Que ton soleil est chaud! Il consume l'mail
Dont l'hiver recouvrait nos champs et notre fleuve,
Et redonne  nos prs une parure neuve!
Il ramne l'amour et l'oiseau sous nos cieux!
Il rend  nos forts leurs choeurs mlodieux!
Il emplit les rameaux d'une sve abondante,
Le coeur des jeunes gens, d'une vigueur ardente!
Avril! avril! ton souffle est plein de volupt!
Tes matins et tes soirs,  beau mois enchant,
Naissent dans l'harmonie et les flots de lumire!
Avril, c'est toi qui viens gayer la chaumire
Dont la bise d'hiver attristait le foyer!
C'est toi qui fais encor, sous ton souffle, ondoyer,
Quand tes feux ont fondu leurs cristaux immobiles,
Les flots du Saint-Laurent redevenus dociles.
Hte-toi, mois d'amour, que je cueille une fleur,
La premire des bois, la plus frache en couleur,
Pour orner les cheveux de ma jeune Henriette!
Hte-toi, que je berce en ma barque coquette,
Sur les vagues d'azur du fleuve paresseux,
Celle qu'ont fait rougir mes pudiques aveux!

Ainsi chantait, un jour, d'une voix douce et fire,
Sous les bois sans ombrage, au bord du lac Saint-Pierre,
Un fils du Saint-Laurent, un barde jeune et bon.
Dou du plus fatal mais du plus noble don.
Et, pendant qu'il chantait, son oeil mlancolique
Suivait, dans le lointain, une scne magique:
C'tait le fleuve aim qui, las d'tre captif,
S'agitait dans son lit comme un coursier rtif,
Secouait le fardeau de ses glaces massives,
En clats scintillants les poussait vers ses rives,
Et les broyait ensemble avec autant de bruit
Qu'en fait,  son rveil, un volcan dans la nuit.

Les paysans heureux, pour mieux voir le spectacle
Qu'offrait, ce printemps-l, la tardive dbcle,
Jusques au bord des eaux venaient de toute part,
Et, par des cris joyeux, saluaient le dpart
De ces bancs de cristal dont l'attitude altire
Avait voulu braver la saison printanire.
On voyait accourir la troupe des enfants
Jetant, dans le ciel pur, mille cris triomphants;
Les cheveux enchans sous de molles rsilles,
On voyait accourir l'essaim des jeunes filles,
En corsage d'indienne, en modestes jupons.
Leurs bouches prodiguaient des sourires fripons
Et leurs voix frappaient l'air de notes argentines.
Elles semblaient ainsi de joyeuses ondines
Que le printemps rendait  leurs limpides eaux,
Et qui cherchaient leur grotte au milieu des roseaux.

Mais quelle est cette vierge  l'air doux et candide
Qui laisse sa compagne et va, d'un pas timide,
S'asseoir sur le vieux tronc d'un orme renvers?
De quel touchant espoir son coeur est-il berc?
Quelle peine nouvelle ou quelle inquitude
Lui font, quand tout est gai, chercher la solitude?
La joie et la douleur n'aiment gure le bruit.
Son regard, attach sur la glace qui fuit,
De temps en temps se lve et se porte  la rive,
Plein d'un trouble charmant et d'une ardeur craintive.
Quel est l'objet aim dont le charme puissant
Peut enchaner ainsi ce regard ravissant?
Est-ce donc toi, Damas, est-ce donc toi, pote?
Et celle qui t'attend est-ce ton Henriette?
Ah! oui, car je te vois, le front tout radieux,
Diriger, moins rveur, ta course vers les lieux
O la fille des champs est assise plaintive!
En te voyant venir ton amante attentive
A baiss son beau front o montait la rougeur,
A baiss ses cils d'or et son grand oeil songeur!

Pendant que jusqu'au loin les glaces branles
S'agitent sourdement sur les ondes gonfles;
Pendant que sur les bords les timides chos
Disent les chants du ciel et la clameur des flots,
Comme deux jeunes fleurs panchent leur dictame,
En secret les amants vont pancher leur me.
Ils disent, en riant, leurs soins un peu jaloux,
changent, de nouveau, les serments les plus doux,
Et se sentent plus forts pour l'heure de l'preuve.
Les parfums de la brise et l'aspect du grand fleuve,
La puret des airs, les murmures, les chants,
Les rayons du soleil qui dansent sur les champs,
Les bruits qui tout  coup succdent au silence,
Cette trange vigueur et cette effervescence
Qui circulent partout, venant tout ranimer,
Redoublent, dans leur coeur, la puissance d'aimer.
Et la terre  leurs yeux parat bien rtrcie!
Ils n'auront pas assez, pour s'aimer, de la vie!
Ils sentent quelque chose au fond de tant d'amour
Que ne peut leur donner le terrestre sjour!
Leurs regards confondus se remplissent de larmes;
Ils se trouvent heureux et des mots pleins de charmes
S'chappent de leur bouche avec de longs soupirs.
Hlas! pourquoi faut-il qu'au milieu des plaisirs
Il se glisse souvent une pense amre?
Est-ce pour avertir que tout est phmre?
Que rien ne doit durer dans ces mondes flottants?
Que tout passe bien vite et nous en mme temps?

--Henriette, disait le sensible pote,
Ton amour est ma vie, et pourtant je regrette
De t'avoir inspir de si suaves feux;
Je regrette le jour o mes chastes aveux
Ont fait natre soudain des roses sur ta joue.
Je t'aime comme alors, et plus, je te l'avoue;
Mais que sert de s'aimer si l'on ne peut s'unir,
Si le Prtre de Dieu ne doit pas nous bnir?
Je suis bien pauvre, hlas! et mon coeur dsespre
De te voir volontiers partager ma misre.
Mon luth,  mon amie, est mon unique bien;
Le monde aime mes chants mais ne me donne rien:
Je ne ramperais pas, d'ailleurs, devant un trne;
Je ne chanterais point pour une vile aumne;
Et j'aime mieux rester  jamais indigent
Que de vendre, ma lyre une pice d'argent!

--Par quel chagrin, Damas, ton me est-elle treinte?
Pourquoi me blesses-tu par une injuste crainte?
Partager ton destin, tre pauvre avec toi
N'est-ce pas,  Damas, mon seul dsir  moi?
L'or n'apporte souvent qu'un bonheur bien futile:
L'amour et la vertu le donnent moins fragile.

--Mais pourrai-je chanter si je te vois souffrir?
Mes accords dsols devront bientt mourir.

--Oh! j'unirai ma voix  ton accent suprme,
Et le monde dira qu'on pleure mais qu'on aime.

--Qui parle par la bouche,  charme de mon coeur?
De tous mes vains discours ton amour est vainqueur.
Je craignais de trouver ton me rsigne
Et par un autre amour peut-tre domine.

--Tu me blesses, Damas, par ce cruel soupon.
Tribul est riche et laid; c'est un mchant garon.

Il insulte l'Eglise et mprise le prtre:
Son coeur est plein de fiel et son bras est bien tratre:
La vengeance a pour lui les attraits les plus doux;
Et, s'il aime quelqu'un, il est sombre et jaloux.

--Pardonne  ton ami, ma sensible Henriette,
Tu m'aimes, je le sais, d'une amiti parfaite.
---------------------------------------------
Mais regarde, l-bas, cet norme rempart
Que forment les glaons emports au hasard;
On dirait qu'un gant les entasse avec rage
Pour dtourner le fleuve et noyer son rivage.
Quels bruits! quelles clameurs et quels rugissements!
Quels chocs et quels clats! quels vifs scintillements
Le soleil fait pleuvoir de ces informes glaces!
Comme on voit se dresser leurs immenses surfaces!
Et le fleuve profond s'arrte pouvant;
On dirait qu' sa source il remonte irrit!
Son flot sombre et grondeur jusqu' nos pieds s'lance!
Il couvre le rivage! Il s'avance! Il s'avance!...
Adieu! mon Henriette, adieu! pardonne-moi;
Je vais joindre ma mre et calmer son effroi.

Saint-Laurent! Saint-Laurent!  superbe rivire,
N'as-tu donc plus assez, pour ton onde si fire,
Du lit que Dieu lui-mme a voulu te creuser?
Pourquoi, fleuve orgueilleux, sur ton rivage oser
Jeter, comme un linceul, l'cume de ta lame?
Es-tu donc aussi toi pris du dsir infme
D'agrandir ton royaume en volant tes voisins?
Depuis quand ces verts prs et ces riants jardins
Sont-ils donc devenus comme une urne profonde
O peut insolemment se drouler ton onde?
Pourquoi ta voix grossie a-l-elle tant d'horreur,
Et pourquoi ton aspect rpand-il la terreur?

Cet air de paix profonde et d'allgresse pure,
Qu'on voyait rayonner sur la brune figure
De tous les paysans runis prs des eaux,
S'effaa tout  coup au penser des flaux
Que pouvaient apporter les ondes dchanes.
La gat dserta leurs mes consternes;
Ils quittrent en foule et prcipitamment
Le rivage o montait le terrible lment.

Quand Damas, pour aller vers sa mre inquite,
Eut laiss, sur l'ormeau, la fidle Henriette,
Elle resta pensive en face du tableau
Qui s'ouvrait devant elle trange autant que beau:
Elle entendait encor dans son me attendrie
Vibrer de son amant la voix noble et chrie.

Bien vite cependant le tumulte et les cris
Que poussent, jusqu'au ciel, les paysans surpris
L'arrachent aux douceurs de son aimable rve:
En voyant que tout fuit, honteuse, elle se lve
Et tourne promptement ses pas vers la maison.
Mais voici que soudain,  travers un buisson
Jet comme un rideau derrire le tronc d'orme,
Elle voit s'avancer une face difforme
Dont les yeux dilats flambent d'un feu jaloux.
Elle n'entend qu'un mot: Malheur! malheur  vous!
Que lui jette au hasard une bouche en grimace,
Pendant qu'un poing crisp se lve et la menace.
--Tribul! Tribul! dit-elle,  monstre, laisse-moi!
Et rapide elle fuit toute ple d'effroi.

Quel spectacle inou! quel dsordre! quel trouble!
Tout s'agite partout; le tumulte redouble!
Les braves paysans, mus, pouvants,
En implorant le ciel, courent de tous cts.
Les uns laissent dj leur maison peu solide,
Emportant avec eux, dans leur fuite rapide,
Tous les objets divers qu'ils ont d'abord trouvs,
Et cherchent un refuge aux lieux plus levs;
Les autres, moins craintifs,  cette heure suprme,
Attendent leur destin dans leur demeure mme.
La mansarde leur offre un gte bien troit?
Ils n'en pourront bientt sortir que par le toit;
Mais plutt que de fuir ils en font leur asile.

On sort de leur table et l'on mne,  la file,
Par des chemins nouveaux, sur le haut du fenil,
Les btes que menace un imminent pril.
On entend le cheval qui hennit et pitine
Et le boeuf paresseux qui beugle et se mutine.
Les coqs battent de l'aile et chantent follement;
les chiens, flairant le sol, hurlent sinistrement:
La jeune fille en pleurs jette une plainte amre
Et l'enfant tonn se cramponne  sa mre.

Le spectacle est navrant. Les banquises, l bas,
S'accumulent toujours avec un sourd fracas.
Et le fleuve gonfl, sur ses rives fcondes,
Implacable, rejette avec fureur ses ondes.
Les champs sont engloutis sous des torrents nouveaux
Les arbres sans feuillage, levant, leurs rameaux
Au dessus de ce lac au flot rapide et sombre,
Ressemblent au vaisseau qui perd sa voile et sombre.
Comme aprs un naufrage, tendus sur les mers,
Flottent, au gr des vents, mille dbris divers,
Ainsi flottent partout, dans l'immense prairie,
Mille objets emports par le fleuve en furie.
Et le soleil rpand, comme ou signe d'adieu,
Sur ce tableau lugubre un long sillon de feu.

Quel calme tout  coup rgne dans la nature!
Pas un seul chant d'oiseau, pas un lger murmure!
Au loin les bancs de glace, immobiles, presss,
Semblent d'immenses rocs l'un sur l'autre entasss.
Les eaux ne montent plus, le fleuve se repose.
Est-il donc effray des souffrances qu'il cause,
Ou se repose-t-il dans un profond sommeil.
Pour mieux recommencer la lutte  son rveil?
Dans les prs, au-dessus de ces vagues tranges,
On ne voit s'lever que les combles des granges
O tremblent, confondus, les divers animaux,
Que les fates pels des pommiers, des ormeaux,
Et que les gais pignons des maisonnettes blanches.
Des canots effils ou des radeaux de planches
Aux fentres des toits demeurent amarrs:
C'est le dernier asile o viendront, plors,
Les pauvres paysans chasss de leur demeure.
Et sur la nappe humide on voit fuir,  toute heure,
Au bruit de l'aviron qui plonge dans les flots,
D'une maison  l'autre un de ces longs canots.
Mais quelle est donc, l-bas, cette fire nacelle
Qui semble se courber sur l'onde qui ruisselle?

Quel est ce couple heureux qui se parle d'amour
Sur l'lment perfide et sous les feux du jour?
C'est le barde rustique avec son Henriette!
Aimez-vous! aimez-vous! nulle voix indiscrte
Au vent ne jettera vos propos amoureux!
En face du malheur, enfants, soyez heureux!
L'amour est plus puissant entour de ruines!...
La souffrance et l'amour font les mes divines!...
Aimez-vous! aimez-vous! Le bonheur, doux enfants,
Est infidle, hlas! comme les flots mouvants!

O soleil paresseux, tu caches ta lumire
Et tu n'as pas fini ta course journalire!
Vas-tu donc te coucher comme un vieux plerin
Qui ne peut, sans dormir, achever son chemin?
Pourquoi ce voile noir dont tu couvres ta face?
Ce regard qui languit? ce rayon qui s'efface?
Pourquoi ton front brillant s'est-il donc obscurci,
Et ton orbe orgueilleux, tout  coup, rtrci?
Nagure, en descendant derrire nos montagnes,
Tu souriais encore  nos fraches campagnes;
Tu ranimais nos bois par ta douce chaleur
Et rendais  nos prs leur charmante couleur!
O soleil paresseux, la terre est belle encore
Quand ton joyeux reflet l'illumine et la dore!
Ne te hte pas tant de prendre ton sommeil;
Verse-lui jusqu'au soir ton feu pur et vermeil;
Chasse au loin devant toi cette nue au flanc sombre
Qui monte  l'horizon comme un spectre dans l'ombre!
Et toi ne souffle pas, frache brise du soir!
Si les flots  ta voix venaient  s'mouvoir,
Si ton souffle agitait cette nappe mobile
Qui recouvre partout notre rive fertile,
Quels seraient nos malheurs! quel serait notre deuil!...

Ah! nos champs deviendraient un immense cercueil!
Le soleil, drob par un pais nuage,
A laiss, sur les eaux qui couvrent le rivage,
S'tendre, par degrs, de tnbreux sillons;
Dans les cieux grisonnants quelques ples rayons,
S'ouvrant en ventail, s'chappent de la nue.

Ils prsagent qu'un vent, sur la campagne nue,
Va s'lever bientt, violent, furieux.
Le front des paysans devient plus soucieux;
Leur coeur, saisi d'effroi, bat avec violence;
Les poux consterns changent, en silence,
Un regard o la crainte est mle  l'amour;
Les mres, les enfants s'en viennent, tour  tour,
S'agenouiller en pleurs devant la sainte image
De celle dont la voix dissipe tout orage:
O vierge, disent-ils, nous esprons en vous;
Nous sommes vos enfants, vierge, secourez-nous!

Dj l'ombre au ciel plane et le jour baisse vite;
Sous l'haleine du vent dj l'onde s'agite.
Les flots aprs les flots s'avancent menaants,
Dracinent les troncs des arbres frmissants,
Emportent au hasard les dbris des cltures,
Et se heurtent aux toits avec de longs murmures.

O rivages aims, nagure si joyeux,
Quel aspect dsolant vous offrez  nos yeux!
Vous avez dpouill vos vtements de fte,
Et le printemps n'a pas couronn votre tte!
Vous tes devenus pareils au lit profond
O s'lance, cumeux, un fleuve vagabond.

La nuit! voici la nuit, le front ceint de tnbres!
La nuit avec des voix, des murmures funbres!
J'entends de longs soupirs, de rauques hurlements!
J'entends d'tranges bruits, d'affreux gmissements!
Des plaintes, des clameurs qui montent jusqu'aux nues!
Dsespoirs inous, angoisses inconnues!
Voix d'hommes effrays appelant au secours!
Voix de femmes pleurant les fruits de leurs amours!
Jeunes filles qu'touffe une terreur amre!
Petits enfants en pleurs qui demandent leur mre!
Cris divers d'animaux qui pressentent la mort!
Vent qui souffle toujours et de plus en plus fort!
Sourds murmures des flots qui s'agitent et roulent!
Lugubres craquements des maisons qui s'croulent!
Tout se plaint, tout gmit dans les ombres du soir!
Tout n'est partout, hlas! que mort ou dsespoir!

O nuit pleine d'horreur!  nuit pouvantable,
Lve ton voile noir et ton ombre implacable!
Laisse-nous contempler ces dsastres nouveaux!
Quels flots bondissent, l, comme de blancs troupeaux?
Quels flots tumultueux, au souffle des temptes
Agitent, en hurlant, leurs cumeuses crtes,
Comme des pins altiers tourments par le vent
Agitent les rameaux de leur fate mouvant?
Ils mordent les lambris des maisons et des granges!
A leurs chocs rpts des voix, des cris tranges,
Comme de sourds chos, rpondent tristement!

Voyez-vous? voyez-vous sur le sombre lment
Ce toit dmantel qui s'loigne et vacille?
Il berce, sur l'abme, une pauvre famille
Qui demande  grands cris un secours trop tardif.
Entendez-vous, l bas, cet autre accent plaintif?
C'est le suprme adieu d'une mre plore
A son fidle poux,  sa fille adore!
Trop faible pour laisser sa couche de douleur,
Elle commande aux siens d'chapper au malheur?
Qu'elle ne peut hlas! viter elle-mme.
Rien ne doit la sauver de ce danger extrme.
Elle voit devant elle une effroyable mort.
Mais s'occupe d'eux seuls et tremble pour leur sort.
L'eau s'lve avec bruit vers son lit solitaire
Comme le sable autour d'un tombeau qu'on enterre!
Dj le toit frmit, s'incline, et, sur les flots
S'croule en touffant ses suprmes sanglots!

L-bas! l-bas!  ciel! qui luttent dans les ombres!
Quels sont, de toute part, quels sont ces groupes sombres
Qui se tiennent nous au fate des ormeaux?
Qui, noys  demi, cramponns aux rameaux,
Se ballottent au gr de la bise et des lames?

Des vieillards dcrpits et d'adorables femmes,
Des vierges  l'oeil pur et de faibles enfants
Ont confi leurs jours  ces gtes mouvants!

Ici, l'arbre, charg d'une masse trop lourde,
S'incline lentement, pousse une plainte sourde
Et rend les malheureux  l'abme obscurci:
L, c'est un faible enfant que, de son sein transi,
Laisse tomber, hlas! une mre puise!
Et, plus loin, un vieillard dont la main s'est brise?
En serrant les rameaux d'un cenellier noueux,
Replonge dans les flots son crne sans cheveux!

O vont-ils? o vont-ils sur la mer furibonde
Ces canots vacillants et tout remplis de monde?
Ce n'est plus au refrain des joyeuses chansons
Que dans les flots obscurs plongent les avirons,
C'est au bruit des sanglots et des plaintes funbres!
O vont ces malheureux au milieu des tnbres?
Ne vont-ils pas bientt se heurter  l'cueil?
N'auront-ils pas aussi les ondes pour cercueil?
O ciel! protge-les! c'est assez de victimes!
Referme, Dieu puissant, ces horribles abmes
Que ton bras redoutable a laisss s'entr'ouvrir,
Et que l'on voie encor ces rives refleurir!

O prire inutile! En vain ma voix implore,
Il faut une victime! une victime encore!
O Damas!  Damas! rponds, o donc es-tu?
Que devient ton amour? Que devient ta vertu?
Ton esprit gar rve-t-il d'harmonie?
Damas, n'entends-tu pas un rle d'agonie,
Une plaintive voix qui va s'affaiblissant?
N'entends-tu pas, Damas, un adieu saisissant
Que l'orage qui passe emporte sur son aile;
Que berce sur son sein la vague solennelle?
Ne vois-tu point ces bras qui se lvent vers toi?
Ces regards suppliants, pleins d'amour et d'effroi,
Que plongent dans la unit une vierge mourante?
Pauvre Damas, c'est elle: elle ta tendre amante
Qui se dbat en vain, et, par un long effort,
S'puise  repousser l'treinte de la mort!
Mais si tu u'entends pas sa douloureuse plainte,
Un autre la comprend. Seul il vogue sans crainte
Au milieu des dbris qui flottent sur les eaux,
Il aime la tempte et rit de ces flaux
Qui vont anantir les paysans superbes.
Leurs bouches n'auront plus pour lui de mots acerbes!

Au bord de son canot il allume un fanal
Et s'avance en chantant un couplet infernal.

En face de la mort la vierge malheureuse
A saisi cependant, d'une main vigoureuse,
La branche d'un pommier qu'elle mme a plant;
Elle soutient ainsi, sur le gouffre irrit,
Son visage souffrant, sa chevelure blonde
Que chaque brise incline et chaque flot inonde.
De temps en temps sa voix n'lve dans les airs,
Mais nul ne veut rpondre  ses sanglots amers.
Est-ce une illusion? une barque s'avance!
A son humide proue un fanal se balance.
La vierge sent l'espoir renatre dans son coeur;
Elle s'attache  l'arbre avec plus de vigueur
De crainte de prir tout prs d'tre sauve.

La voil! la voil! la barque est arrive!
Mais quel dmon la guide! Il ouvre un oeil brutal
Et sa bouche prodigue un rire qui fait mal!
Alors dans sa terreur Henriette s'crie:

--O Tribul, sauve-moi! sauve-moi, je t'en prie!

Et Tribul la regarde avec un air moqueur;
Et son oeil se remplit d'une fauve lueur
A la ple clart du fanal qui scintille.

--Par piti! sauve-moi! reprend la jeune fille.
Et son bras fatigu glisse sur le rameau.

Toujours silencieux, son infme bourreau
Voit sur l'arbre agit sa main blanche qui glisse,
Et, dans son coeur pervers, jouit de son supplice.

--Tribul! Tribul! pour Dieu!... je pris!... je pris!

Et le monstre est muet: et l'trange souris
Qui fait panouir sa figure damne
Rpond seul aux sanglots de cette infortune.
Il voit les flots mus soulever ses cheveux;
Il voit se tordre en vain ses bras purs et nerveux;
Il voit sa main treindre, avec douleur et force,
La branche qui frmit et dont la rude corce
Dchire et fait saigner  chaque instant ses doigts!
La vierge s'affaiblit et sa bouche est sans voix;
Ses regards effars se couvrent de nuages;
Son esprit voit flotter de sinistres images.
Et le monstre impassible est l qui rit toujours;
Pouvant la sauver, il la laisse sans secours.
Il la regarde encor d'un d'oeil sinistre et fauve:

--Jure d'tre  moi seul, dit-il, et je te sauve.

La vierge qui se noie, en entendant ces mots,
Par un suprme effort lve, sur les flots,
Son front ple et glac d'o la vague ruisselle.
On voit se ranimer une vive tincelle
Dans ce regard mourant qui semblait ne plus voir.
Elle est charmante encor malgr le dsespoir
Qui contracte et fltrit sa figure tonne:
--Misrable! dit-elle, et sa voix indigne
Dans l'cume des flots va se perdre et mourir.
Ses doigts endoloris commencent  s'ouvrir;
Sa main n'a plus de force; elle glisse! elle glisse!

--Jure, dit le dmon, je finis ton supplice!

Tout est sourd  sa voix hors le vent qui gmit!
Mais la main de la vierge treint l'arbre et frmit.
C'est le terme fatal d'une lutte effrayante!...
Une forme lgre, indcise, ondoyante
Se berce au gr des flots, des vents imptueux;
Une main entr'ouverte, un bras voluptueux
S'lvent par instants au dessus de l'abme;
Mais bientt tout s'efface, il ne reste qu'un crime!
Le barbare Tribul, sans bruit, s'loigne alors
Et vogue poursuivi par un sombre remords.

O Damas!  Damas! laisse pleurer ton me!
Elle n'est plus dj cette adorable femme
Dont la vertu touchante et le naissant amour
Payaient tes chastes feux d'un si tendre retour!
La mort a moissonn, ds l'aube de son ge,
La plus charmante fleur de ton joli village!
N'veille plus les bois par tes chants rjouis!
Tes projets de bonheur se sont vanouis
Comme un songe au rveil et comme une fume!
Ne la demande plus ta jeune bien-aime:
Son corps charmant et pur gt au fond du torrent!
Elle a tourn vers toi son regard expirant!
Elle t'a demand dans une humble prire!
Et seul un homme impur, un monstre au coeur de pierre,
Est venu souriant pour la voir expirer!
Le lche! le pervers! il pouvait esprer,
En lui portant secours  cette heure suprme,
Te ravir  jamais celle que ton coeur aime;
Mais, dtestant l'infme et fidle  sa foi,
Elle aima mieux mourir que de vivre sans toi!

Juin rpand sur nos bords les fleurs de sa corbeille,
De suaves accents, ds que le jour s'veille,
Font retentir au loin nos bois mystrieux;
Sur les sillons fumants les insectes joyeux
Se htent  poursuivre une facile proie;
Le papillon dor tend ses ailes de soie
Et danse tout le jour dans un rayon de feu;
Le vaste Saint-Laurent droule son flot bleu
Qui vient mourir sans bruit sur les bords du rivage
L'air est plein de parfums, le ciel est sans orage,
Mais rien n'est beau pour moi, car tout espoir est vain!
Je voudrais que le jour n'eut plus de lendemain!
Ceux qui m'aimaient le plus m'ont laiss, sur la terre,
Achever, triste et seul, mon chemin solitaire!
Je cherche autour de moi les tres regretts,
Que le ciel, en un jour, hlas! m'a tous ts!
Partout je n'aperois que ruines, dsastres!
La nuit est dans mon me et mon ciel est sans astres!

O rivages chris, o sont ces toits riants
Qui nagure brillaient au milieu de vos champs
Pareils  des rubis au bord d'un diadme?
Pourquoi vois-je partout la face morne et blme
De quelques malheureux qui pleurent comme moi?
L'aspect de l'avenir me fait trembler d'effroi.

Roule,  beau Saint-Laurent, roule calme et tranquille!
Viens caresser nos bords de ta lame docile!
Ta vengeance est parfaite,  fleuve souverain!
Mais rponds  ma plainte, et redis mon chagrin!
Murmure, comme moi dans ma douleur amre,
Le nom de mon amie et le nom de ma mre!
Et, quand je vais prier sur leurs humbles tombeaux,
Unis  mes accents le doux bruit de tes eaux!?

Ainsi chantait Damas, et sa muse plaintive.
Sa muse attendrissait les chos de la rive
Et puis, de temps en temps, deux noms mlodieux
S'chappaient de sa lvre et montaient vers les cieux.




HISTOIRE D'UN ANGE
(Traduit de Longfellow)

Un vent d'hiver soufflait. Sur les campagnes nues
La neige avait sem ses flocons argents,
Et l'toile irisait de ses molles clarts
Le firmament d'azur o flottaient quelques nues.
La ville, d'o montait un bruit continuel,
Allumait, tour  tour, ses brillants rverbres;
Et la nuit commenait, la nuit des grands mystres,
       La nuit sublime de Nol!

Dans les beffrois altiers et les humbles tourelles
Les cloches balanaient des accords merveilleux;
Car c'est dans cette nuit que leurs chants sont joyeux
Et que leurs douces voix deviennent solennelles.
Bien des pauvres humains, lasss de leur labeur?
Et courbs sous le poids d'une nouvelle anne,
Croyaient voir refleurir leur jeunesse fane
       Et songeaient encore au bonheur!

Cette nuit vit l'amour remplacer la vengeance,
Le pardon relever le coupable soumis;
Elle vit l'union de bien des ennemis;
Elle vit, sous le chaume o rgnait l'indigence,
Les coeurs se rassurer contre le lendemain;
Elle vit la douleur scher ses tristes larmes,
Chaque bouche sourire avec de nouveaux charmes
       Chaque front prendre un air serein!

L'automne, en s'en allant, laissait, sur son passage,
Un parfum de bonheur doux et mystrieux.
Le riche et l'indigent levaient ensemble aux cieux
Un coeur rempli d'amour, un esprit sans nuage.
La paix et l'allgresse habitaient les palais;
La joie et l'abondance taient dans les chaumines;
Et rien n'tait plus gai que les voix argentines
       Des enfants rjouis et frais.

Dans le deuil cependant une de ces demeures
tait plonge, hlas! depuis quelques moments!
Sous les lambris dors des beaux appartements?
Le dsespoir sonnait de lamentables heures:
Une petite voix faiblement murmurait,
Au milieu du silence, une plainte lgre.
Et puis de temps en temps sanglotait une mre,
       Car son jeune enfant se mourait.

Suspendus avec art, de beaux rideaux de soie
Enveloppaient son lit de leur moelleux contours;
Les pieds, sans bruit, foulaient des tapis de velours.
Mille objets curieux dont il faisait sa joie
N'avaient rien maintenant qui put l'merveiller;
Et les jolis cheveux, dont ses paules rondes
Nagure gentiment portaient les boucles blondes,
       Flottaient pars sur l'oreiller.

Les ressources et l'art d'une ville savante
Pour sauver un enfant se virent puiser;
Ils n'empchrent pas un fil de se briser,
Un mot sombre et fatal de semer l'pouvante!
Le chagrin d'une mre et son puissant amour
Ne purent pas, non plus, retenir auprs d'elle
Cet tre bien-aim qui tendait sa jeune aile
       Pour voler au divin sjour.

Elle tait  genoux au chevet de la couche,
S'efforant, pour calmer son douloureux transport,
De sourire  l'enfant que lui prenait la mort.
Elle baisait son front et sa petite bouche:
Elle lui fredonnait un suave refrain;
Lui disait que bientt il irait aux valles
Prendre des papillons, ces douces fleurs ailes
       Qui naissent avec le matin.

Soudain l'enfant sourit en rejetant son lange,
Et l'on ne sentit plus battre son petit coeur.
Sur sa lvre entr'ouverte ainsi qu'une humble fleur
Un soupir expira. Quelque chose d'trange
Paraissait imprimer  son front radieux
Une vive surprise unie  l'allgresse;
Et ses beaux yeux d'azur semblaient fixs sans cesse
       Sur un objet mystrieux,

Venu, sur un rayon, des votes immortelles,
Un ange, envelopp dans un voile clatant,
S'avanait vers l'alcve o reposait l'enfant.
Ses regards taient purs comme des tincelles.
A son paule une aile  l'clat sans pareil
S'agitait, comme au vent une frache corolle,
Et son front, couronn d'une ardente aurole,
       Resplendissait comme un soleil.

Pendant qu'avec amour le messager cleste
S'inclinait sur le nid, tout petit et soyeux,
D'o ne s'levait plus nul ramage joyeux,
Et que sur sa poitrine, avec un tendre geste,
Il appuyait le front de son nouvel ami,
Un froid mortel saisit la mre infortune:
Son adorable enfant l'avait abandonne,
       S'tait  jamais endormi!

Cependant, dployant ses deux ailes de flamme,
L'ange prit son essor vers les parvis sacrs.
Il flotta mollement dans les airs empourprs
Comme un cygne de neige au sommet d'une lame.
Et, pendant qu'il portait l'objet de son amour,
En triomphe, bien loin d'une patrie ingrate,
Il mit  ses cts une rose incarnate
       Cueillie au terrestre sjour.

Et le petit enfant, dans sa joie ignorante,
Demande que sa mre avec lui monte aux cieux
Il fixe, tour  tour, un regard anxieux
Sur son guide cleste et la rose odorante
Qui repose toujours prs de son coeur aimant.
Mais l'ange, souriant de son inquitude,
Le presse sur son coeur avec sollicitude
       Et lui fait ce rcit charmant.

Apprends,  mon ami, que le ciel  la terre
Par de touchants rapports a voulu se lier;
Qu'il voit ce qui s'y passe et ne peut l'oublier.
Les longs tourments de l'homme et sa joie phmre
Au ciel trouvent toujours un cho solennel.
Sur la terre l'amour bien vite, hlas! s'puise;
Dans le ciel, au contraire, il croit, se divinise;
       Dans le ciel il est ternel!

Dans un pauvre quartier de cette grande ville
Dont, au dessous de nous, tu vois luire les toits,
Et dans un gte obscur se trouvait, autrefois,
Un petit orphelin souffreteux et dbile.
Il n'avait pas connu la suave piti,
Et, dans l'pre chemin d'une existence aride,
Jamais la charit n'avait servi de guide
       A son faible et timide pi.

Tous les mornes ennuis et toutes les misres
Qui ne viennent  vous que sur l'aile des ans,
Et dont l'enfance ignore, au moins, les traits cuisants,
Broyaient son jeune coeur dans leurs nombreuses serres!
Au matin de la vie, il en voyait le soir.
Pour nourrice il avait l'indigence au sein maigre,
Pour unique hritage il cueillait un mot aigre
       Quand il passait sur le trottoir.

Trop faible pour prier, n'ayant nul camarade
Qui voulut prs de lui demeurer un moment,
Il voyait tous ses jours s'couler tristement.
Bien souvent il mettait son pauvre front malade,
Comme un roseau bris, dans ses petites mains;
Appelant le sommeil qui le fuyait sans cesse,
Il laissait, bien souvent, sa tte avec tristesse
       Tomber sur ses grossiers coussins,

Son esprit s'garait en des rves tranges:
Il s'imaginait voir de lointaines forts,
Des choeurs mlodieux et des ombrages frais;
Il s'imaginait voir, chapps  leurs langes,
Des bambins tout roses courir sur le gazon,
grener, dans les airs, les sous de leurs voix gaies,
Et traner derrire eux l'aubpine des haies
       En retournant  la maison.

A peine se glissait, dans cette rue obscure
O vivait, dlaiss, le petit orphelin,
Le bienfaisant rayon d'un ciel pur et serein.
Quand l'air chaud de l't ranimait la nature,
Cet air que vous aimez, qui n'a rien d'accablant
Dans les riants bosquets qui vous prtent leur ombre,
Suffoquait le petit sous son toit bas et sombre
       Ou sur le pav tout brlant.

Par un jour des plus beaux que le ciel vous envoie,
Tout chantait dans les airs, la ville tait tout bruit,
Il sortit de nouveau de son triste rduit,
Et, d'un pas chancelant, suivit la grande voie.
Il arriva tout prs d'un superbe jardin
Qu'entourait avec grce une ceinture en pierre:
Au milieu s'levait une maison princire
       Dont l'aspect l'arrta soudain.

L se beraient au vent des arbres gigantesques
Dont les rameaux formaient plus d'un antre vermeil,
O jouaient, tour  tour, et l'ombre et le soleil.
Des guirlandes de fleurs tombaient en arabesques
Et caressaient le front d'un enfant gracieux.
Des fontaines lanaient, en ruisselantes gerbes,
Les ondes de leur sein qui tombaient sur les herbes
       Avec des bruits harmonieux.

L'orphelin avana sa figure amaigrie
A travers les barreaux de la porte de fer.
Il contempla longtemps cette ondulante mer
De verdure et de fleurs, de bois et de prairie
Qui s'offrait tout  coup  ses regards surpris.
Dans ses heures de paix, dans ses rves de rose,
Jamais il n'avait vu si ravissante chose
       Sourire  ses jeunes esprits.

Vous tiez  jouer dans les larges alles;
Votre petite main jetait des fleurs en l'air;
Et puis de votre bouche un rire frais et clair
S'chappait tout  coup, quand les fleurs effeuilles
Retombaient en flocons sur vos jolis cheveux.
L de cette maison se trouvait l'esprance
Car vous tiez gard dans la magnificence
       Et l'on veillait sur tous vos jeux.

Du seuil de la maison, cependant, la servante,
Lasse d'apercevoir ce front ple et vilain,
Alla tout droit trouver le petit orphelin,
Et, lui jetant un sou d'une main mprisante,
Lui dit avec rigueur de bientt s'en aller.
Et quand il entendit cette parole dure,
De ses grands yeux rveurs sur sa maigre figure
       Des pleurs se mirent  couler.

Mais votre coeur d'enfant si naf et si tendre
Fut touch de ces pleurs qu'un enfant comme vous
Rpandait, sans pourtant ressentir de courroux.
Et, laissant l vos jeux, vous tes all prendre
Une clatante fleur, la plus belle du lieu,
Et vous tes de suite, avec un gai visage,
Venu la lui donner,  travers le grillage,
       En lui disant un doux adieu.

L'aspect de cette fleur, son merveilleux arme,
Le charme de ce mot sensible et gnreux,
Pour l'esprit dsol du petit malheureux
Furent, en ce moment, comme un cleste baume.
Lui que tous accueillaient avec des mots d'aigreur,
Il ressentit alors une joie inoue:
Il garda, dans sa main, la rose panouie,
       Et le tendre mot, dans son coeur.

Puis il s'en retourna, palpitant d'esprance,
Dans son pauvre rduit. Pauvre!... oh! non! dsormais
Il est tout inond de douceur et de paix!
Car les rves sacrs de l'innocente enfance,
L'amour et le repos, le bonheur et l'espoir,
Sur la couche paisible o le petit sommeille
Voltigent par essaims  la lueur vermeille
       Des toiles d'un calme soir!

L'aurore n'avait point du chevet solitaire
Chass la vision; et le pauvre petit,
Plus faible que la veille, avait gard le lit.
Avait-il entendu les riches de la terre
Lui parler, dans un rve, avec calme et bont,
Que tout fut, ce jour-l, d'une douceur extrme?
Oh! c'tait cette fleur dont le charme suprme
       Eloignait toute anxit!

Il souriait toujours en regardant la rose,
Et bien qu'il vit tomber, dans sa dbile main,
Une par une, hlas! les feuilles de carmin!
--Faut-il donc voir prir une aussi belle chose!...
Ma fleur, tu renatras, dit-il, dans ses transports.
Le lendemain matin, lorsque, dans la mansarde,
L'aube laissa glisser sa lumire blafarde
       La rose et l'enfant taient morts.

Apprends, mon bien-aim, que notre Matre Auguste
Ne ddaigne jamais les bonnes actions;
Que l'amour pur qui nat dans les afflictions,
Sous le ciel orageux de votre monde injuste,
En Dieu se fortifie et devient ternel;
Et que les purs esprits crs dans la lumire
Conservent  jamais, dans son ardeur premire
       L'amour n comme eux dans le ciel.

Ainsi l'ange parlait  l'enfant de la terre,
Puis il penchait son front sur le fardeau charmant
Qu'il pressait dans ses bras avec ravissement.
Et l'enfant, tonn de ce nouveau mystre,
Interrogeait des yeux le brillant ciel d'azur
Qui devant lui s'ouvrait avec tant de dlice,
Et la magique fleur dont l'clatant calice
       Lui versait un parfum si pur.

Et l'Ange, souriant, reprit bientt encore:
--Le Seigneur m'a permis de vous aller chercher
Avant que le malheur ne soit venu toucher,
De son souffle mortel, vos jours  leur aurore,
Avant que le pch n'ait souill votre coeur;
Car j'tais l'orphelin auquel, dans sa misre,
Vous daigntes offrir cette rose si chre
       Avec un mot plein de douceur.

Et, dans cette cit dont avait parl l'ange,
Au fond du cimetire, un superbe tombeau
Avait t construit du marbre le plus beau.
Il se voila de fleurs d'une richesse trange
Sitt que du printemps le vent tide souffla.
Et, prs de ce spulcre maill de verdure,
tait une autre tombe, humble, petite, obscure...
       Nul ne savait qui dormait l!




LA VIE

Et je disais: Pourquoi la vie,
Ce grand banquet o l'on convie
Tant de pauvres coeurs soucieux!
Les longs sanglots de la misre
Qui s'lvent de cette terre
Deviennent-ils chants dans les cieux?

Pour celui, mon Dieu, qui t'oublie,
C'est un bien peu digne d'envie
Que ce mystre si profond.
La vie est comme une colline
Dont la pente abrupte s'incline
Vers un prcipice sans fond.

Sur le sommet tout est verdure,
Tout est mlodie et murmure,
Tout est parfum et volupt!
Ou y voit foltrer l'enfance,
Et son oeil plein de confiance
Va se perdre en l'immensit!

Mais  mesure que l'on glisse
Vers l'insondable prcipice
Le brillant tableau s'obscurcit:
La fleur s'teint parmi la mousse,
Le sol est froid, l'herbe est moins douce
Et l'horizon se rtrcit!

Et, sur cette rapide pente,
Pour cueillir une fleur brillante,
On voudrait s'arrter parfois;
Mais une trange voix nous crie:
Marche! marche! et la fleur chrie
chappe  nos dbiles doigts!

Et nous marchons avec vitesse,
Poussant de l'paule, sans cesse,
Ceux qui cheminent devant nous.
Et l'enfance  son tour nous presse;
Elle nous crie en son ivresse:
Vous tes vieux, retirez-vous!

Oh! du moins laissez-nous encore
Nous retourner vers notre aurore
Et contempler les jours passs!
Mais le pass n'a point de charmes!
Les sillons creuss par nos larmes
Ne sont pas encore effacs!

Le pass, c'est un cimetire
O reposent, dans la poussire,
Nos voeux, nos projets les plus beaux!
O nos plus chres esprances,
O nos plaisirs et nos souffrances
Ont trouv de muets tombeaux!

Pourtant, de distance en distance,
Dans ce vaste champ du silence,
On voit surgir de douces fleurs:
Ce sont les souvenirs suaves
De ces temps o nulles entraves
Ne captivaient nos jeunes coeurs!




TABLEAU D'HIVER

L'hiver!... voici l'hiver! Il plane sur nos ttes
      Comme un cygne blanc sur les flots.
L'hiver, sous notre ciel, c'est la saison des ftes;
      C'est le signal des long sanglots;
C'est l'poque enivrante o plaisirs et lumires
      Inondent les salons dors;
C'est l'heure redoutable o les froides chaumires
      Abritent des malheurs sacrs!

Sur le flanc des coteaux, au milieu des prairies,
      La neige tincelle au soleil;
On dirait jusqu'au loin d'immenses draperies
      Aux fils d'argent et de vermeil.
Et des troupes d'enfants, sur leurs rapides tranes,
      Glissent en riant aux clats....
Enfants que je chris, vers la saison des peines
      Vous glissez bien plus vite, hlas!

Quelques flocons de neige aux arbres sans feuillages
      Se sont attachs, par hasard,
Comme les cheveux blancs que suspendent les ges
      Sur le front rid d'un vieillard.
Le givre s'est coll, comme un rideau de gaze,
      Aux vitres de l'humble rduit;
Et le pauvre ouvrier que le travail crase
      Ne peut voir si le soleil luit.

Il ne voit pas, non plus, sur la neige clatante,
      Glisser ces superbes traneaux
Qu'emportent, frmissant sous la rne flottante,
      Des couples de fougueux chevaux.
Peut-tre un sourd murmure, un blasphme, peut-tre,
      Monterait du fond de son coeur,
S'il voyait tant d'heureux passer  sa fentre
      Comme pour narguer son malheur.

Promenez votre orgueil sur vos riches voitures,
      Vous que le ciel fit natre heureux;
Enveloppez-vous bien dans vos chaudes fourrures;
      Fouettez vos coursiers vigoureux;
blouissez le gueux par votre absurde faste;
      Troublez ses jours si peu sereins....
Il pourrait oublier qu'il est d'une autre caste,
      Que vous tes ses souverains!

Quand minuit a sonn, que le bal se repose
      Pour mieux aprs se rveiller;
Quand vos petits enfants aux visages de rose
      Dorment sur leur tide oreiller,
Sous le chaume du pauvre une mre travaille
      Depuis le lever du matin;
Ses petits, dcharns, grelottent sur la paille
      Et demandent un peu de pain.

Pendant que le vent souffle et que la neige fouette
      Vos grands chssis tout radieux,
Prs d'un feu qui s'teint, l'indigence muette
      Verse des pleurs silencieux.
Elle sent sur son front la lvre froide et blme
      Du spectre des mornes hivers;
Elle croit qu'au hasard, dans un dsordre extrme,
      Dieu laisse rouler l'univers.

O vous qui m'entendez, indigents de la terre
      Qui trempez votre pain de pleurs,
Je sais tous vos chagrins, moi; je suis votre frre;
      J'ai bu la coupe des douleurs;
J'ai mang le pain noir qu' son chien qu'il caresse
      Le riche n'oserait offrir!
Quand avec un coeur noble on tombe en la dtresse
      Je sais tout ce qu'il faut souffrir!...

Mais les grands de ce monde ont aussi leurs misres:
      Ils cachent plus d'un long regret!...
Et, croyez-vous, mon Dieu! les peines moins amres
      Quand l'orgueil les garde en secret?
Courbons nos fronts soumis sous cette main divine
      Qui dispense biens et flaux!
Restons pauvres, souffrants... Bien vite l'on chemine
      Vers le terme de tous les maux!




RPONSE
A MON AMI L. H. FRCHETTE

Oui, mon coeur se souvient encore,
Pote au luth harmonieux,
De ces rves que notre aurore
Faisait flotter devant nos yeux,
Alors que nos mes aimantes
Se plaisaient au bruit des tourmentes
Comme au murmure des ruisseaux,
Alors qu' l'avenir tranquille
Nous demandions un doux asile
Pour chanter comme les oiseaux.

Ta nef, Louis, le vent d'orage
L'emporte, hlas! bien loin de nous!
Mais ton audace ou ton courage
Se moquent des flots en courroux.
Comme l'oiseau de la tempte
Qui plane sur la mer et jette
Aux vents ses cris victorieux,
Ainsi la lyre souveraine
Sur l'ouragan qui se dchane
Fait pleuvoir ses chants glorieux!

Ah! nos muses en deuil te pleurent!
Elles n'entendent plus tes chants
Quand les derniers bruits du jour meurent,
Quand l'aube dore au loin les champs
Et les nymphes de nos fontaines
Te demandent aux fleurs des plaines
Qui penchent leurs beaux fronts vermeils.
Et l'aigle interroge l'espace
Pour voir si dans ta noble audace
Tu n'as pas franchi les soleils!

Pour moi, Louis, quand sonne l'heure,
L'heure si douce du loisir,
Au foyer d'une humble demeure?
Je viens m'asseoir avec plaisir.
Je vois s'loigner la misre
D'une famille qui m'est chre,
Et le bonheur est moins lointain.
A qui le demande j'avoue,
Comme le cygne de Mantoue,
Qu'un dieu bon m'a fait ce destin.




FILII HOMINUM, USQUEQUO GRAVI CORDE?

Vous demandez encore un refrain  ma muse:
        Elle devait ne chanter plus,
Mais je l'veillerai. Si ma voix vous amuse,
        Mes chants ne sont point superflus.
Et vous pardonnerez au sensible pote
        S'il n'est pas plus gai qu'autrefois,
Quand son corps est souffrant et son me inquite
        S'il a des larmes dans la voix.

Bien des cris d'allgresse et bien des plaintes vaines,
        Concert triste et mystrieux,
S'lvent en ces jours des poitrines humaines,
        Car l'on chante ou pleure en tous lieux.
Fire de sa vigueur, en souriant, l'enfance
        Fixe les yeux sur l'avenir;
La vieillesse gmit. Elle est sans esprance
        Et se plat  se souvenir!

Sur l'aile du progrs le monde marche et vole.
        Hlas! n'erre-t-il pas un peu?
Le mal ne rougit plus et l'or est une idole
        Qui reoit plus d'encens que Dieu.
L'heureux se divertit, le proltaire souffre,
        La jeunesse rve d'amour.
Chacun fait des projets, et la mort, comme un gouffre
        Engloutit chacun  son tour.

De l'autre bord des mers une jeunesse obscne
        Se runit pour blasphmer.
L'autorit l'irrite et le Seigneur la gne,
        Mais elle sait bien rclamer.
Elle veut,  son tour, rgler le sort du monde,
        Lui donner de nouveaux lans,
Et le faire sortir de ce sentier immonde
        O Dieu l'a tenu six mille ans.

O jeunesse aveugle!  jeunesse stupide
        Qui demandes la libert
Et qui crois, pour l'avoir, que ta main homicide
        Doive immoler l'autorit!
Qui veut que l'homme libre, approchant de la bte
        Ne reconnaisse aucune loi,
Et que, dans son orgueil, il ne courbe la tte
        Devant Dieu, ni devant le roi!

Un jour l'on te verra, jeunesse sacrilge,
        Frapper avec frocit
Cette socit qui t'aime et te protge
        Par crainte ou par impit.
Les princes deviendront tes premires victimes
        S'ils ne te mettent pas de freins;
Car leur indiffrence ouvre d'affreux abmes
        Et Dieu leur sondera les reins!

Mais tout n'est pas blasphme. Et, pendant qu'au sarcasme
        Se plat la sotte vanit,
L'univers a des voix pleines d'enthousiasme
        Qui chante la divinit.
Et c'est ce poids sacr jet dans la balance
        Qui tient l'quilibre en tout temps;
Car le ciel en faveur de la douce innocence
        pargne les impnitents.

Qui sait ce que Dieu garde aux nations du monde?
        Car peuples comme individus
Ont leur ge d'preuve o leur grandeur se fonde
        Et passent des sentiers ardus.
Ils ont leurs missions souvent grandes et belles,
        Puis ils descendent au cercueil,
Honnis, s'ils ont failli; s'ils ont t fidles
        On s'en souvient avec orgueil.

O peuple Canadien, pour toi les jours d'preuve
        Ont-ils assez t nombreux,
Ou faudra-t-il encor que ton beau sol s'abreuve
        De ton sang noble et gnreux?
Tes ennemis sont forts, mais ton courage est ferme
        Et ton nom, couronn d'honneur.
Et ton pass nous dit que tu portes un germe
        D'indpendance et de grandeur.

Meurs sous tes fiers drapeaux ou gagne la victoire
        Et mrite d'tre immortel!
Nouveau peuple de Dieu, tes succs et ta gloire
        Ne tomberont qu'avec l'autel.
Ta jeunesse est ardente, avide d'hrosme;
        Qu'elle aime sa langue et sa foi!
Qu'elle aime le travail et craigne l'gosme,
        Un jour elle te fera roi!




TERNAIRES

Bel an qui fuis, adieu! Nagure avec ivresse
J'acclamais ton retour, j'coutais ta promesse.
De l'aigle ou du simoun ta course a la vitesse!

Une fleur s'est fane, et notre froide main
La laisse retomber sur le bord du chemin
Que d'autres,  leur tour, vont parcourir demain.

Le monde est-il meilleur? la charit, plus forte!
Le riche avec plaisir fait-il ouvrir sa porte
A l'homme malheureux que la misre escorte?

La bouche de l'envie est-elle sans venin?
Le tratre rougit-il de son lche dessein?
La paix est-elle acquise  tout le genre humain?

Les Princes se sont dit dans leur orgueil stupide:
Nous rgnerons sans Dieu; notre bras intrpide
Peut dfendre nos droits contre un sujet perfide.

Ils ont rgn sans Dieu comme ils se l'taient dit.
Des ennemis du Christ la phalange applaudit.
La Foi voila son front et, triste, elle attendit.

Et l'esprit de rvolte, ainsi qu'un vent d'orage
Qui tourmente, soudain, les ondes d'un parage,
Fit tressaillir les coeurs d'une farouche rage.

Et le sujet s'est dit: Le peuple est souverain,
Et le roi, c'est moi seul! Arrire, droit divin!
Les hommes sont gaux, et tout pouvoir est vain!

De tous les points du ciel montent de noirs nuages;
Un bruit sourd et plaintif vient de tous les rivages;
Un malaise ineffable oppresse tous les ges.

Sur son axe vieilli l'univers a trembl;
L'audace de l'impie en ces temps a doubl,
Et le juste, partout, dans sa paix est troubl.

L'homme ne se croit plus qu'une fange ptrie.
Il dsire la mort pour son me fltrie,
Et la terre qu'il foule est sa seule patrie!

Il se complat au mal, il boit l'iniquit;
Le mensonge l'attire, il hait la Vrit;
Pour une heure de joie il vend l'ternit.

C'est en vain qu'en ces jours les puissants de la terre
Recouvrent leurs desseins du voile du mystre,
Et cherchent  cacher l'effroi qui les atterre.

Le Seigneur Tout-Puissant lvera la voix
Et leurs projets honteux crouleront  la fois,
Comme au souffle du vent les feuillages des bois!

Au jour de sa justice Il vannera le monde;
Au loin Il jettera toute semence immonde;
Il brisera l'espoir o le mchant se fonde!

Adieu! bel an qui fuis pour ne plus revenir,
Qui fuis comme un torrent que rien ne peut tenir!
Adieu! toi qui n'es plus dj, qu'un souvenir!




RMINISCENCES

Passez devant mes yeux, souvenirs que j'adore!
Comme ces flots d'azur qu'illumine l'aurore,
        Passez! passez devant mes yeux!
Comme au milieu des nuits ces brillants mtores
Qui glissent dans le ciel avec des bruits sonores,
        Passez, souvenirs radieux!

O jours de libert! jours d'amour et d'ivresse
O rien ne captivait ma sauvage jeunesse,
        Je vous revois encor souvent,
Comme, de temps en temps, sur la vague en cume
Le rocher voit reluire, au milieu de la brume,
        Les rayons du soleil levant!

Je le pleure toujours, toit bti par mes pres,
Foyer religieux o tant d'amours sincres
      Comblaient le coeur du troubadour!
Et toujours je te pleure,  chambre, solitaire
D'o mon regard pensif sur le ciel et la terre
      Flottait doucement tour  tour!

Ah! que de fois tout seul j'ai march sur la rive,
Regardant  mes pieds chaque vague plaintive,
      coutant le gai matelot!
Que de fois en secret j'ai trac sur le sable
Un adorable nom que le flot implacable
      Venait effacer aussitt!

Je regardais au ciel, dans les longs soirs d'automne,
Ces aspects merveilleux qu'un soleil couchant donne
      Aux oeuvres sublimes de Dieu.
Je regardais la nue avec sa longue frange
Flotter, comme un navire  la structure trange,
      Dans un vaste ocan de feu.

Je regardais jaunir nos riches pturages;
Je regardais nos bois, sans feuilles, sans ramages,
      Partout s'endormir pour longtemps.
Mais l'arbre reverdit que le soleil caresse!
Et pour l'homme qui touche au seuil de la vieillesse
        Il n'est plus jamais de printemps!

Cascades qui sonnez comme des cors de cuivre,
Vieux pins qui tout l'hiver vous drapez dans le givre
        Comme, dans l'hermine, un grand roi,
Solitaires sentiers, bosquets pleins de mystres,
Fontaines qui courez, sous les fraches fougres,
        Vous souvient-il encor de moi?

Tu glissais dans les airs,  vive luciole,
Tu glissais, chaque soir, avec ton aurole
        Comme une toile qui soudain
De la vote des cieux se serait dtache;
Souvent dans le gazon tu te croyais cache
        Mais ton clat guidait ma main.

Fauvettes, laissez-vous de minute en minute,
Vos notes onduler comme un doux son de flte
        Dans le silence de la nuit?
Vous, gentils cureuils, avez-vous peur encore
D'une feuille qui tombe au pied du sycomore
        Pendant que vous rongez un fruit?

Berce-toi, papillon, sur ton aile de gaze,
La rose ouvre pour toi sa coupe de topaze,
        Pour toi les prs sont velouts!
Ah! je voudrais aussi parmi les fleurs sauvages
Voltiger, au hasard, sur mes heureux rivages,
        Loin du tumulte des cits!...

O vous dont le berceau fut en nos champs tranquilles,
Pouvez-vous respirer l'air empest des villes
        Sans regretter vos prs en fleurs?
Mes yeux de toutes parts n'aperoivent que l'homme:
Dieu semble se cacher; c'est en vain qu'on le nomme,
        On ne voit pas bien ses splendeurs!

Je cherche un horizon baign dans la lumire,
Et mes tristes regards se heurtent  la pierre
        D'un mur qui tombe inachev!
Je demande aux zphirs mes armes champtres,
Et la brise du soir n'apporte  mes fentres
        Que la poussire du pav!

Ah! comment voulez-vous que mon me s'lve,
Dans un transport d'amour, vers ce Dieu qu'elle rve
        Et que le dsert lui montrait!
Du livre o je lisais la page s'est ferme!
Et jamais je ne vois qu' travers la fume
        Le ciel d'azur qui m'inspirait!

Hlas! qui me rendra mon rustique village?
Qui me rendra mes bois avec leur vert feuillage
        Et ma nacelle aux durs tolets?
Qui me rendra mes prs couronns de verdure
Et le ruisseau qui suit avec un doux murmure
        Son lit parsem de galets?

Qui me rendra le toit o ma paisible enfance,
Comme un rve qu'on aime, a vu, dans l'innocence
        Si vite s'couler ses jours?
Qui me rendra, Seigneur, la pelouse fleurie
Et les sentiers fans de la vaste prairie
        O je rvais  mes amours?

Et mes amours, c'tait la vagabonde voile!
C'tait le flot profond! c'tait la vive toile
        Qui brille sous les pieds de Dieu!
C'taient l'arbre feuillu que fouette la tempte,
Et l'humble lis des champs qui relevait sa tte
        Quand le soleil luisait un peu!

C'taient le geai d'azur, la grive  la voix douce,
Le chardonneret d'or qui recueillait la mousse
        Pour construire son petit nid!
C'tait le ciel du plomb d'o la foudre s'lance!
C'taient ces lieux dserts o rgne le silence,
        O l'cho du monde finit!

C'taient les aboiements des lointaines cascades,
Les peupliers plants comme des colonnades
        Autour des rustiques maisons!
C'taient prs d'une source, au bord d'une futaie,
Le bruit sec, clatant, cadenc de la braie,
        Et les gais refrains des chansons!

C'taient, quand le fermier liait ses blondes gerbes,
Les grillons veills qui sautaient dans les herbes
        Et les boeufs qui rentraient au pas!
C'tait l'airain bnit dont la voix solennelle
M'appelait, le dimanche,  la sainte chapelle
        O la foule priait tout bas!

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Passez devant mes yeux, souvenirs que j'adore!
Comme ces flots d'azur qu'illumine l'aurore,
        Passez! passez devant mes yeux!
Comme au milieu des nuits ces brillants mtores
Qui glissent dans le ciel avec des bruits sonores,
        Passez, souvenirs radieux!




NOL

L'hiver a suspendu, comme la blanche hermine
      Qui borde le manteau des rois,
Sa guirlande de neige blouissante et fine
      Aux rameaux dpouills des bois.

Le jour a disparu. La nuit trane ses ombres;
      Les champs semblent plus dsols;
Les sapins du coteau se dessinent plus sombres
      Dans l'azur des cieux toils.

Et l'on entend parfois, sur la neige stridente,
      L'acier d'un rapide traneau,
Et le souffle glac de la bise mordante
      Qui fait gmir chaque rameau.

Et l'on entend aussi dans la blanche chaumire
      Retentir de joyeuses voix.
L'heure avance; il est tard et pourtant la lumire
      Brille encore aux chssis troits.

Enfants, qu'attendez-vous pour gagner votre couche
      Vieillards, vous aimiez le sommeil?
Vierge, si tu ne dors, adieu la frache bouche,
      Le front de rose et l'oeil vermeil....

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Mais j'entends plus souvent, sur la neige stridente,
      L'acier des rapides traneaux,
Et le souffle glac de la bise mordante
      Qui fait gmir tous les rameaux.

                J'entends des rires,
                Des chants joyeux,
                De douces lyres
                Aux sons pieux!
                J'entends encore
                Sur le rocher
                L'airain sonore
                Du vieux clocher.
                Sa voix tremblante
                Qui pleure ou chante
              Dans l'obscurit,
              Semble la trompette
              D'un ange qui jette
              Dans l'Eternit
              Son cri rpt!
              Le temple tincelle,
              La vote ruisselle
              De mille clart?
                Comme la houle
                L'ardente foule
                S'empresse et roule
              De tous les cts!
                Le feu s'allume
                Et l'encens fume
            Devant le saint autel!
                L'orgue sublime
                Soudain s'anime
            Sous les doigts d'un mortel!
            C'est la mer profonde
            Qui berce son onde,
            La foudre qui gronde
            Au sommet des monts!
            C'est la flte molle,
            L'oiseau qui s'envole,
            O l'humble corolle
            Qui glisse aux vallons!

A genoux!  genoux! troupe fidle et sainte,
        Devant un modeste berceau!
A genoux!  genoux! Que la pieuse enceinte
        Retentisse d'un chant nouveau!

Cet enfant qui vagit sur le sein de sa mre,
        Quatre mille ans l'on attendu!
C'est le Verbe ternel qui descend sur la terre
        Pour sauver le monde perdu!

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          Dans une crche sombre
          Marie tait alors.
          Il faisait froid dehors,
          Elle chantait dans l'ombre:

          Dors, Jsus, mes amours,
          Je veille sur tes jours!

          Quelle ardeur me transporte!
          Les hommes savent-ils,
          O Jsus, mon cher Fils,
          L'amour que je te porte?

          Dors, Jsus, mes amours,
          Je veille sur tes jours!

          Comme ta bouche est rose!
          Comme ton oeil est doux!
          Sur mes faibles genoux,
          O mon enfant, repose!

          Dors, Jsus, mes amours,
          Je veille sur tes jours!

          Tu n'as pas de beaux langes
          Comme l'enfant d'un roi,
          Mais je chante pour toi
          Les paroles des anges!

          Dors, Jsus, mes amours,
          Je veille sur tes jours!

          Dans mon me ravie
          Je possde le ciel!
          Les femmes d'Isral
          Me porteront envie!

          Dors, Jsus, mes amours,
          Je veille sur tes jours!

          Et puis dans ma vieillesse...
          ----------------------------
          Mais quel triste penser
          Fit tout--coup cesser
          Ce doux chant d'allgresse?

A genoux!  genoux! le Verbe est incarn!
Un nouvel astre a lui pendant la nuit obscure!
A genoux!  genoux devant la Vierge pure
      Qui pleure sur son nouveau-n!

      Et, dans l'glise toute orne,
      Pendant cette sublime nuit
      O l'toile des Mages luit,
      La foule reste prosterne.

        Les hymnes glorieux?
        De la reconnaissance
        S'lvent jusqu'aux cieux.
        La prire s'lance
        De l'autel radieux,
        Et l'orgue recommence
        Ses accords merveilleux,
        Et l'encensoir balance
        Ses parfums prcieux!

          La cloche rsonne
        Dans l'air retentissant!
          L'toile sillonne
        L'azur resplendissant!
          Le givre rayonne
        Sur l'arbre frmissant!
            Le vent murmure
            Et la nature
            Fte en tout lieu,
            Et l'me pure
            S'lve  Dieu!




LE RETOUR AUX CHAMPS

Enfin, j'ai secou la poussire des villes;
        J'habite les champs parfums.
Je me sens vivre ici, dans ces vallons tranquilles,
        Sur ces bords que j'ai tant aims.

L'ennui me consumait dans tes vieilles murailles,
        O fire cit de Champlain!
Je ne suis pas, vois-tu, l'enfant de tes entrailles
        Et ton coeur me semble d'airain.

Je suis n dans les champs; je suis fils de la brise
        Qui passe en caressant les fleurs;
Je suis fils du torrent qui mugit et se brise
        Sur le roc avec des clameurs!

Je suis n du dsert, du dsert sans limite
        O rgne le calme et l'effroi;
Je suis n des forts que la tempte agite,
        Des cimes dont l'aigle est le roi!

Mes premires amours, douces fleurs des valles,
        N'ont-elles pas t pour vous?
Pour vous, rocs au front nu, forts cheveles,
        Vagues des fleuves en courroux?

Pour vous, charmants oiseaux qui semez,  l'aurore,
        Les doux accords de votre voix,
Comme des diamants qu'grne un vent sonore,
        Aprs l'orage, sous les bois?

Je souffrais dans ces murs o s'entasse la foule,
        O l'herbe ne reverdit pas,
O la fleur ne nat point, o la poussire roule
        Comme un flot sale sous nos pas!

J'avais bien assez vu comme le fort repousse
        Le faible  son boulet riv,
Comme de son orgueil la sottise clabousse
        L'esprit qui trane le pav!

J'avais bien assez vu la richesse hautaine
        Ecraser, de son vil ddain,
L'indigence en haillons qu'une esprance vaine
        Jette au hasard sur son chemin!

Nul vent harmonieux ne passait sur ma lyre,
        Et mes chants taient suspendus.
Je ne retrouvais plus le souffle qui m'inspire,
        Et je pleurais les jours perdus!

Il me fallait de l'air, le parfum des prairies
        O fleurissent les blancs muguets;
Il me fallait l'espace et ces courses chries
        Le long des onduleux gurets!

Il me fallait le calme, alors que chaque toile
        Sourit comme un regard de Dieu,
Calme que rien ne rompt si ce n'est une voile
        Qui retombe sur le flot bleu!

Il me fallait revoir, au milieu de la plaine,
        Sur le penchant du vert coteau,
Le laboureur qui rve  la moisson prochaine
        En ouvrant le sillon nouveau!

Il me fallait l'odeur du foin qui se dessche
        Sur le champ o passe la faulx,
L'odeur du trfle mr que flairent dans la crche,
        En hennissant, les fiers chevaux!

Il me fallait entendre encor la voix bnie
        Du vieux clocher de mon hameau;
Cette voix qui rpte, en vagues d'harmonie,
        Les gais cantiques du berceau;

Qui porte des chrtiens la prire et l'hommage
        Au ciel, dans un divin accord,
Et qui fera peut-tre, un jour, gmir la plage
        Du glas funbre de ma mort.




DULCIA LINQUIMUS ARVA

Pourquoi donc fuyez-vous notre belle patrie,
        Jeunes gens aux bras vigoureux?
N'a-t-elle plus besoin ni de votre industrie,
        Ni de votre sang gnreux?
Est-ce ainsi que fuyaient, en d'autres temps, nos pres
        Qui virent tant de jours mauvais?
D'un rivage tranger les gloires mensongres
        Ne les sduisirent jamais.

Quoi! vous vous exilez! Mais dans nos vastes plaines
        N'est-il pas de place pour tous?
Craignez-vous de l'hiver les rigides haleines?
        L't n'est-il pas assez doux?
Sont-elles sans parfums les fleurs de nos charmilles?
        Sans ombre nos grandes forts?
L'amour et la vertu croissent dans nos familles
        Comme les bls dans nos gurets.

Aiguillonnez les flancs de la glbe fconde;
        Tranez partout le soc vainqueur;
Des sueurs du travail que votre front s'inonde;
        Le travail retrempe le coeur.
Transformez nos dserts; que la ronce sauvage
        Fasse place  l'or du froment.
Laissez  vos enfants, pour premier hritage,
        L'exemple d'un grand dvoment.

Un son qui vient de loin vous trouble et vous enivre:
        Est-ce donc un concert si beau?
C'est la voix de l'airain, c'est la clameur du cuivre,
        Le cri du fer sous le marteau!
Ah! combien plus sacrs sont les accents rustiques
        Qui font retentir nos hameaux!
Voix de nos gais enfants, chants des vierges pudiques,
        Soupirs du vent dans les rameaux!

La grande rpublique, ivre de sa conqute,
        Proclame haut ses liberts;
Mais coutez le vent qui passe sur la tte
        De ses populeuses cits:
Quels accents discordants son vol rapide grne
        Comme la grle de l'hiver!
Et cette rpublique, elle chante la haine
        Sur un luth aux cordes de fer!

coutez! coutez l'implacable musique!
        coutez l'trange clameur!
C'est le sourd grondement de l'immense fabrique
        O les engins chantent en choeur,
Le rle des pistons plongeant dans les chaudires
        Leurs normes jambes d'acier,
Comme aux gus bouillonnants des rapides rivires
        Les sabots d'un fougueux coursier!

C'est le bruit des marteaux qui font hurler l'enclume
        Comme un taureau dans l'abattoir!
C'est le ptillement de la flamme qu'allume
        L'haleine d'un grand soufflet noir!
Ce sont les cris stridents des ardentes bobines,
        Des cylindres vertigineux!
C'est le concert affreux de toutes les machines
        Qui travaillent toujours pour eux!

Et, parmi tous ces bruits, une plainte s'lve,
        La plainte du pauvre ouvrier
Qui travaille ds l'aube et jusqu'au soir sans trve,
        Et n'a pas le temps de prier.
Sa femme, ses enfants, comme d'humbles esclaves,
        Sont tous les jours  leurs mtiers.
Ils vieillissent ainsi sans briser les entraves
        Qui les enchanent tout entiers!

Ah! si les habitants des villes ouvrires
        Avaient l'ombre de nos grands pins;
S'ils avaient les parfums de nos fleurs printanires,
        L'air embaum de nos matins;
S'ils pouvaient, comme nous, en s'armant de la hache,
        Dfricher un sol plantureux,
Comme ils accompliraient leur glorieuse tche,
        Et qu'ils se trouveraient heureux!

Aimez,  Canadiens, le sol qui vous vit natre,
        Et qu'il ne soit jamais qu' vous!
Sur les bords trangers chacun est votre matre:
        Demeurez libres parmi nous!
Aimez votre village et vos temples champtres
        O Dieu vous parla tant de fois.
Aimez le cimetire o dorment les anctres
        Sous l'humble gide de la croix!




LA FENAISON

O les vives chansons qui montent des prairies!
    Les doux armes du foin mr!
O le soleil ardent! Les riches draperies
    Qui flottent sous le ciel d'azur!

        Sur la fort lointaine
        L'aube soulve  peine
        Sa paupire aux cils d'or,
        Et, sur la grve humide,
        L'alouette rapide
        Ne danse pas encor.

        Prenant sa faulx tranchante,
        Avant que l'oiseau chante
        Dans le buisson fleuri,
        Le paysan agile
        Retourne au pr fertile
        O le trfle a mri.

        Et le foin plein d'arme
        Sur le sol qu'il embaume
        Se couche frmissant,
        Comme, sur le rivage,
        Le frle ajonc sauvage,
        Sous le flot incessant.

O les vives chansons qui montent des prairies!
    Les doux armes du foin mr!
O le soleil ardent! Les riches draperies
    Qui flottent sous le ciel d'azur!

        Sur la cime vermeille
        Cependant se rveille
        L'harmonieux pinson,
        Et, prenant sa vole,
        A travers la feuille
        Il chante sa chanson!

        Et la frache rose
        Qui s'tait dpose
        Sur le rameau mouvant
        S'chappe,  son passage,
        Du verdoyant feuillage
        Comme au souffle du vent.

        Et l'on dirait que l'aile
        De l'humble philomle,
        Dans ses doux battements,
        Fait pleuvoir sur les herbes
        Les scintillantes gerbes
        De mille diamants.

O les vives chansons qui montent des prairies!
    Les doux armes du foin mr!

O le soleil ardent! Les riches draperies
    Qui flottent sous le ciel d'azur!

        La jeune paysanne,
        Qui s'avance et ricane,
        Tient, dans sa brune main,
        Une fourche de saule,
        Et, sur sa ronde paule,
        Un vase d'eau tout plein.

        La coquette glantine
        Semble moins purpurine
        Que n'est sa joue alors:
        Un corsage de toile
        Avec chastet voile
        Les grces de son corps.

        On dirait qu'elle rve
        Lorsque sa main soulve
        Les trfles empourprs,
        Et, qu' chaque secousse,
        Une odeur neuve et douce
        S'exhale des verts prs.

O les vives chansons qui montent des prairies!
    Les doux armes du foin mr!
O le soleil ardent! Les riches draperies
    Qui flottent sous le ciel d'azur!

        J'entends, par intervalle,
        Comme un bruit de cymbale
        Qui retentit press:
        Pour affiler sa lame
        Que le silex entame
        Le faucheur s'est dress,

        Il a pris, tout humide,
        Dans le vase limpide,
        La pierre au rude grain,
        Et, d'une main prcise,
        Sur l'acier qui s'aiguise
        La promne grand train.

        En se contant fleurettes,
        Les gars et les fillettes,
        Munis de leurs rteaux,
        Amassent, dessche,
        L'herbe molle couche
        Par la mordante faulx.

O les vives chansons qui montent des prairies!
    Les doux armes du foin mr!
O le soleil ardent! Les riches draperies
    Qui flottent sous le ciel d'azur!

        Satisfait de l'ouvrage
        Qu'il fait avec courage
        Depuis que l'aube a lui,
        Le faucheur, sur la plaine,
        De temps en temps promne
        Son oeil autour de lui.

        Sur sa faulx il s'appuie,
        Et, de sa main, essuie
        Son front tout ruisselant,
        Car une effluve chaude
        Sur le pr d'meraude
        Circule maintenant.

        Et, le long des cltures,
        Les pesantes voitures
        Que tranent les boeufs roux
        Amnent  la grange
        Le foin mur qui s'effrange
        Aux pines du houx.

O les vives chansons qui montent des prairies!
    Les doux armes du foin mr!
O le soleil ardent! Les riches draperies
    Qui flottent sous le ciel d'azur!

        La verte sauterelle
        Sur la tige nouvelle
        Dcoupe son profil,
        La libellule rase
        De son aile de gaze
        Les aigrettes du mil;

        Et, d'une ardeur gale,
        Le grillon, la cigale
        Chantent leur chant joyeux:
        Dans le ciel la dernire,
        Le grillon, sous la pierre
        Qui le drobe aux yeux!

        Ainsi l'humble chaumire
        Et la demeure altire
        Ont des chants de bonheur;
        Et que nul ne s'tonne,
        Car c'est une oeuvre bonne
        Que l'oeuvre du Seigneur.

O les vives chansons qui montent des prairies!
    Les doux armes du foin mr!
O le soleil ardent! Les riches draperies
    Qui flottent sous le ciel d'azur!




NAPOLON III

Il passait sur son char tran par des cavales,
        Des cavales aux durs sabots;
Il passait au milieu de l'clat des cymbales
        Et des clameurs de ses hrauts.

Comme un torrent qui brise une digue impuissante,
        Pour voir cet homme tant vant,
La foule s'lanait, profonde, frmissante,
        De tous les coins de la cit.

Puis elle demeurait l, les pieds dans la boue,
        Ou la tte sous le soleil,
Tant que sur le pav rsonnait une roue,
        Tant qu'on voyait le char vermeil.

Et les fronts s'inclinaient jusque dans la poussire:
        On aurait pu baiser ses pas.
Ceux mme qui, parfois, l'insultaient en arrire,
        Devant lui se courbaient plus bas,

C'est qu'il tait puissant, et que souvent la force
        Est le dieu le mieux ador;
C'est que le peuple, aussi, sous une saine corce
        Cache un coeur souvent ulcr.

Il tait renomm dans toutes les provinces
        Et craint dans mille lieux divers;
Il tait le plus grand de tous ces brillants princes
        Qui se partagent l'univers.

Des amis, prosterns devant son diadme
        Offraient l'encens du courtisan,
Mais ils ne laissaient pas arriver l'anathme
        Que lui jetait le paysan.

Et, quand il regardait dfiler ses phalanges,
        Comme des flots, au champ de Mars,
Il se croyait un dieu dont les millions d'anges
        Portent la foudre en toutes parts.

Son nom jetait l'effroi comme un coup de tonnerre.
        Quand il fronait son noir sourcil,
Au levant, au couchant, les rois s'armaient en guerre,
        Et croyaient leur trne en pril.

Comme l'ange maudit il ne crut qu'en lui-mme:
        Il mconnut la voix de Dieu,
Il aurait agr, dans sa superbe extrme,
        L'encens qui monte du saint lieu.

Il avait oubli, ce grand prince, une chose:
        C'est que Dieu rgne sur les rois;
Qu'ils n'ont tous qu'un mandat que le ciel leur impose,
        Et que les peuples ont des droits.

A son front orgueilleux, d'une main tout sanglante
        Et riant d'un rire infernal,
La rvolution, devenue insolente,
        Avait mis le bandeau royal.

Il lui fit des faveurs, la reut dans sa couche,
        Lui vendit son me et son corps.
L'impudique baiser qu'il reut de sa bouche
        Ne lui laissa plus de remords.

Elle devint hardie, exigeante, importune,
        Comme une fille sans pudeur
Qui prodigue l'amour et conserve rancune
        A qui doute de son honneur.

Pour calmer le dpit de l'infme matresse
        Il la fit asseoir prs de lui;
Il lui sacrifia l'Eglise et la noblesse
        Qui sont des rois le seul appui.

Mais elle se lassa de ce royal hommage
        Qui lui semblait suspect toujours.
Elle aimait mieux des siens l'accouplement sauvage,
        Et mieux les brutales amours....

Mais sur le chaud duvet de l'alcve ferme
        Par des rideaux pais et doux;
Dans les palais des grands o la canaille arme
        Prouve l'galit de tous.

Et voil que soudain la matresse effronte
        Livre ce prince ambitieux
A la foule des siens subitement monte
        De la fange des mauvais lieux.

Et rien des ennemis n'arrte l'avalanche:
        Leurs bataillons sont infinis.
Ils ont la soif du sang. C'est leur jour de revanche,
        Et les corbeaux sont runis.

Pour le festin des morts, pour la grande cure
        Sont runis les noirs corbeaux.
Ils viennent, les impurs, de la France plore
        Se partager quelques lambeaux.

Les autres rois, alors, enfoncent sur leur crne
        Leur diadme profan.
Ils se cachent de peur ou frappent d'un pied d'ne
        Les flancs du lion enchan.




O SONT MES RVES?

O sont mes rves d'or? O sont mes esprances
Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux?
Ah! laissez-moi traner mes mortelles souffrances
        Au milieu des tombeaux!

Insens! je croyais au bonheur de la terre;
J'tais fait pour aimer et mon coeur tait bon!
Je n'avais qu'un besoin: la paix que rien n'altre.
Comme l'oiseau, j'allais fredonnant ma chanson.
Mon me est une lyre aux branches suspendue,
Et la brise qui touche  sa corde tendue
Lui fait rendre une plainte. Elle est une humble fleur
close, le matin, au bord de la prairie,
Qui ne demande au ciel qu'une goutte de pluie
        Et qu'un doux rayon de chaleur.

O sont mes rves d'or? O sont mes esprances
Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux?
Ah! laissez-moi traner mes mortelles souffrances
        Au milieu des tombeaux!

Ah! que j'tais heureux quand je pouvais encore,
Loin du bruit des cits, loin des hommes jaloux,
Courir seul, chaque jour, sur la plage sonore,
couter les sanglots des vagues en courroux
Qui s'en allaient aussi pour ne plus reparatre!
Mon Dieu! disais-je alors, je ne viens que de natre,
Et, comme ce flot bleu se perd dans l'ocan,
Je me perdrai bientt dans ces affreux abmes
Qui ne rendent, hlas! jamais plus leurs victimes,
        Dans les abmes du nant!

O sont mes rves d'or? O sont mes esprance
Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux?
Ah! laissez-moi traner me mortelles souffrances
        Au milieu des tombeaux!

Que dis-je? le nant! Erreur, songe, folie l
Le nant, c'est le monde avec son sot orgueil;
Le monde qui n'a rien et que son destin lie,
Comme un pauvre forat, au mal, aux pleurs, au deuil!
Le monde qui promet et qui jamais ne donne!
Qui toujours vous offense et jamais ne pardonne,
Le monde qui gmit et s'en va soucieux!
Ah! que dans ce nant le malheureux s'endorme!
Notre me est immortelle, et rien ne la transforme
        Lorsque Dieu la rappelle aux cieux!

O sont mes rves d'or? O sont mes esprances
Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux?
Ah! laissez-moi traner mes mortelles souffrances
        Au milieu des tombeaux!

O sont ceux que j'aimais? Ces amis de l'enfance,
Ces jeunes compagnons qui partageaient mes jeux!
Nous marchions cte  cte, avec insouciance,
Sous le soleil brillant ou le ciel orageux.
Il nous semblait alors que la vie tait belle,
Que rien ne finissait, qu'une effluve ternelle,
Pour rajeunir le monde, en tout lieu dbordait.
Il nous semblait alors que la vieillesse en larmes
N'avait jamais connu les rires et les charmes
        Que la jeunesse possdait!

O sont mes rves d'or? O sont mes esprances
Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux?
Ah! laissez-moi traner mes mortelles souffrances
        Au milieu des tombeaux!

O sont les coeurs de feu, les longues chevelures
Que le vent caressait pendant les soirs sereins?
O sont les anges blonds, les jeunes filles pures
Qui se laissaient bercer par mes premiers refrains?
O sont les verts sentiers, les bouquets de bruyres
O nos mains se joignaient dans les mmes prires,
Quand chantaient les pinsons sur les pais rameaux?
Nos esprits s'envolaient dans un brillant dlire;
Nous nous sentions heureux, mais alors, pour le dire,
        Nos lvres n'avaient pas de mots.

O sont mes rves d'or? O sont mes esprances
Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux?
Ah! laissez-moi traner mes mortelles souffrances
        Au milieu des tombeaux!

Mais le torrent rapide entranait la nacelle....
Les vertes oasis et les arbres fleuris
Qui couronnaient le front de la rive nouvelle
Disparurent bientt  mes regards surpris.
Et j'entendis soudain, l'clat de la tempte;
Je sentis un vent froid qui passait sur ma tte,
Et puis un voile pais tomba devant mes yeux.
Je crus qu'un lourd sommeil pesait sur ma paupire;
Je voulus le chasser; j'appelai la lumire....
        O ciel! j'tais devenu vieux!

O sont mes rves d'or? O sont mes esprances
Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux?
Ah! laissez-moi traner mes mortelles souffrances
        Au milieu des tombeaux!




LE PRINTEMPS

A MADAME P. J. O. CHAUVEAU

Salut, printemps fcond. Tu souris  la terre;
Tu rends au pr ses fleurs, au bois son vert manteau,
liais tu ne saurais rendre  la plaintive mre,
            Printemps si beau,
        Par tes effluves embaumes,
        Ses jeunes filles bien-aimes
        Qui reposent dans le tombeau!

L'hiver qui recouvrait de son voile de glace
        Nos coteaux, nos vallons,
Comme un drap mortuaire tendu sur la face
        Des morts que nous pleurons,
Au soleil s'est fondu comme une molle cire.
        Sur l'aride fort
L'on ne voit plus, au loin, le blanc frimas reluire
        Comme un lger duvet.
Les brouillards qui tranaient leurs longues robes grisa
        Sur la cime des bois,
Au souffle parfum des matinales brises
        S'envolent  la fois;
Et les chos joyeux de leurs grottes profondes
        Sortent tout triomphants;
Et l'on entend partout le murmure des ondes
        Et les cris des enfants.

Salut, printemps fcond. Tu souris  la terre;
Tu rends au pr ses fleurs, au bois son vert manteau,
Mais tu ne saurais rendre  la plaintive mre,
            Printemps si beau,
        Par tes effluves embaumes,
        Ses jeunes filles bien-aimes
        Qui reposent dans le tombeau!

Et la terre, dj, de fleurs est toile
        Comme l'azur du ciel.
Et dj l'on entend, sous la cime voile,
        Un concert ternel.
Le gazon reverdit sous les pieds qui le foulent,
        Et les champs labours
Paraissent jusqu'au loin comme des flots qui roulent
        Vers des bords empourprs.
Le chant du laboureur qui revient de l'ouvrage
        Au coucher du soleil,
Le murmure du vent, les soupirs du feuillage,
        Le bruit du flot vermeil
Qui dchire aux cailloux son clatante cume,
        Le nuage argent
Et le grillon mutin sur le sillon qui fume,
        Tout est plein de gat!

Salut, printemps fcond. Tu souris  la terre;
Tu rends au pr ses fleurs, au bois son vert manteau,
Mais tu ne saurais rendre  la plaintive mre,
            Printemps si beau,
        Par tes effluves embaumes,
        Ses jeunes filles bien-aimes
        Qui reposent dans le tombeau!

Une molle vapeur, comme un rideau de soie?
        S'lve le matin
Du fond de la valle o la rose dploie
        Sa robe de satin.
Et l'on voit,  travers ces nappes diaphanes,
        Flotter, comme dans l'eau,
Les profils indcis des flexibles lianes
        Et du ple bouleau.
Ainsi de l'avenir l'anxieuse jeunesse
        Croit parfois entrevoir
Les contours incertains, la forme enchanteresse,
        Quand l'amour ou l'espoir,
Comme un rayon de feu, comme une douce haleine,
        Pntrent le rideau
Tomb devant les yeux de la sagesse humaine
        Depuis notre berceau.

Salut, printemps fcond. Tu souris  la terre;
Tu rends au pr ses fleurs, au bois son vert manteau,
Mais tu ne saurais rendre  la plaintive mre,
            Printemps si beau,
        Par tes effluves embaumes,
        Ses jeunes filles bien-aimes
        Qui reposent dans le tombeau!

Mille arbustes nouveaux, mille nouvelles plantes
        Surgissent du sol nu.
Le printemps leur a fait des promesses brillantes,
        Mais, l'automne venu,
En vain l'on cherchera la trace d'un grand nombre.
        Ainsi pour les humains!
Quand le soir de la vie tend au loin son ombre
        Sur les tristes chemins,
Ceux qui restent debout retournent en arrire
        Des regards superflus:
La route est recouverte, hlas! de la poussire
        De ceux qui ne sont plus!
Un besoin de soleil ou des feux implacables,
        L'onde ou les aquilons
Ont fait prir beaucoup de ces fleurs adorables
        Dont les jours semblaient longs!

Salut, printemps fcond. Tu souris  la terre;
Tu rends au pr ses fleurs, au bois son vert manteau,
Mais tu ne saurais rendre  la plaintive mre,
            Printemps si beau,
        Par tes effluves embaumes.
        Ses jeunes filles bien-aimes
        Qui reposent dans le tombeau!

Il est doux maintenant de reprendre les courses
        Sur les coteaux lointains,
De s'asseoir et prier au bord des fraches sources,
        Sous le dme des pins.
Il est doux d'couter les grives et les merles,
        Revenus au buisson,
grener, tour  tour, comme un collier de perles,
        Leur vibrante chanson!
Le soleil qui descend derrire les nuages
        Jette un ruban de feu,
Une aurole d'or au front des monts sauvages
        Et du graud fleuve bleu.
Ces gerbes de rayons, ces ardentes tranes
        Qui descendent des cieux
Sont comme un souvenir de louis jeunes annes
        Pour ceux qui se font vieux!

Salut, printemps fcond. Tu souris  la terre;
Tu rend au pr ses fleurs, au bois son vert manteau,
Mais tu ne saurais rendre  la plaintive mre,
            Printemps si beau,
        Par tes effluves embaumes,
        Ses jeunes filles bien-aimes
        Qui reposent dans le tombeau!

Et la gat renat dans l'obscure chaumire
        Que l'hiver dsolait.
A travers les carreaux maintenant la lumire
        Laisse entrer un reflet.
Qu'importe qu'au foyer toute flamme soit morte,
        Le soleil est bien chaud.
Pour ranimer son fils, la mre ouvre la porte
        A ce rayon d'en haut.
Et tous les coeur briss, dans la pauvre famille
        Qui trouvait le ciel dur
Quand la bise emportait la fleur de la charmille
        Et le dernier fruit mr,
Bien joyeux aujourd'hui que revient l'esprance,
        Montent vers le Seigneur:
Ils n'ont plus souvenir des jours de la souffrance
        Au retour du bonheur!

Salut, printemps fcond. Tu souris  la terre;
Tu rends au pr ses fleurs, au bois son vert manteau,
Mais tu ne saurais rendre  la plaintive mre,
            Printemps si beau,
        Par tes effluves embaumes,
        Ses jeunes filles bien-aimes
        Qui reposent dans le tombeau!




A MON AMI J. A. GENAND

Sous l'orme plein de sve
Je me suis endormi,
Et, dans un divin rve,
Je t'ai vu, mon ami.

Sur une tombe sainte
Tu priais  genoux,
Et ta sublime plainte
Arrivait jusqu' nous.

Tu disais  la brise
Qui berce les rameaux,
A l'humble pierre grise
Qui marque les tombeaux:

Moi je n'ai plus de mre,
Je suis seul ici bas
Sur cette pauvre terre
O se tranent mes pas!

Je suis la sensitive
Qui n'a plus de soleil,
Et l'cho de la rive
Qui n'a plus de rveil,

Le vagabond nuage
Qui glisse  l'horizon
Et la brlante plage
Qui n'a pas de gazon;

Car je n'ai plus de mre,
Je suis seul ici bas
Sur cette pauvre terre
O se tranent mes pas!

Je suis l'humble corolle?
Qui tombe avant l'hiver,
La barque sans boussole
Au milieu de la mer!

Je suis le brin de mousse
Qui rampe sur le sol,
Ou le ramier qui pousse
Une plainte en son vol;

Car je n'ai plus de mre;
le suis seul ici-bas,
Sur cette pauvre terre
O se tranent mes pas!

Je suis l'ombre lgre
Qui s'incline sans bruit,
L'oiseau sous la fougre
Qui gmit dans la nuit,

La roche solitaire
Qui dchire les flots,
L'airain du sanctuaire
Qui jette des sanglots;

Car je n'ai plus de mre;
Je suis seul ici-bas,
Sur cette pauvre terre
O se tranent mes pas!

Je suis comme un rivage
Qui n'a point de moissons,
Je suis comme un bocage
Qui n'a point de chansons!

Je suis le cerf agile
Qu'une flche a perc,
Ou le roseau fragile
Qu'un souffle a renvers;

Car je n'ai plus de mre;
Je suis seul ici-bas,
Sur cette pauvre terre
O se tranent mes pas!

Ainsi ta voix plaintive
Murmura chaque mot,
Et ma lyre attentive
Les redit aussitt.

Et je vis, mieux pare?
Que la fille d'un roi,
Une vierge adore
Qui s'approchait de toi.

Sur la tombe nouvelle
Elle effeuilla des fleurs:
--Je suis l'ange, dit-elle,
Qui doit scher tes pleurs;

Car tu n'as plus de mre;
Tu vis seul ici-bas,
Sur cette pauvre terre
O se tranent tes pas!




LE POTE PAUVRE

Prends ce morceau de pain, mais tu seras esclave;
        Tu m'appartiens ds aujourd'hui!
Les larmes couleront de ta paupire cave
        Et partout te suivra l'ennui.
Prends ce morceau de pain,  pote au front blme,
        Prends! et dis adieu pour toujours
A cette libert qui fut ton bien suprme!
        Renonce  tes douces amours,
Au ruisseau qui gazouille  travers les valles,
        Au bl qui dore le guret,
Aux nids qui dans le ciel jettent leurs voix perles,
        Aux ombrages de la fort.

Comment! hsites-tu? Vainement tu me braves,
        Le temps des rves est pass.
Quand on est indigent a-t-on peur des entraves?
        Seul, ici-bas, l'or entass
Peut conduire au bonheur. Les talents, la science
        Sont des biens qu'on ne compte pas.
Le riche les supporte avec impatience,
        S'il ne les brise sous ses pas.
Courbe ton front marqu du cachet du gnie
        Devant l'orgueil du parvenu;
Souffre sans murmurer la honte ou l'avanie,
        Passe avec le flot inconnu....

Prends ce morceau de pain,  pote, te dis-je,
        Pour assouvir ta ple faim.
Ah! ton oeil se dilate et dj le vertige
        Fait frmir ta dbile main!
Souviens-toi de ton pre! Il est vieux et sans force
        Pour travailler jusques au soir.
Tu tenterais en vain, sous ta rigide corce,
        De me cacher ton dsespoir.
Prends ce morceau de pain, et pour ta jeune femme
        Dont le chaste sein est tari,
Et pour tes blonds enfants qui te dchirent l'me
        De leur prire et de leur cri!

Eh bien! pour les sauver tous ces tres que j'aime,
        Oui, j'ai dpouill ma fiert.
Je ne m'appartiens pins, je ne suis plus moi-mme
        Et j'ai vendu ma libert!
Le matre parle; allons! inclinons donc la tte
        Et laissons l les rves d'or.
Devant un plus puissant je ne suis qu'une bte
        Et mon esprit n'a plus d'essor.
Le ciel est tout d'azur, les vallons, pleins d'armes,
        Les oiseaux chantent dans les airs,
Les insectes luisants babillent dans les chaumes,
        Les ruisseaux roulent des flots clairs;

Pote, prends le joug, car ces flots d'harmonie,
        Pauvre enfant, ne sont plus pour toi.
Ferme! ferme l'oreille  cette voix bnie
        Qui met la nature en moi.
Ici-bas tout s'achte. Il n'est de jouissance
        Que pour le riche, en vrit.
Hommes, choses, tout est soumis  sa puissance,
        Tout vient servir sa volont!
Pour lui s'ouvre la fleur dont le parfum enivre;
        Pour lui mrissent les sillons;
Pour lui, durant l'hiver, et la neige et le givre
        Emoussent leurs froids aiguillons.

Et n'est-ce pas assez de souffrir en silence
        Les maux qui me viennent du ciel!
Faut-il qu' chaque instant, dans leur froide insolence,
        Les hommes m'abreuvent de fiel?
Ah! si j'avais pu natre au milieu des richesses
        Comme sont ns tant d'idiots,
Si j'eusse eu pour berceau les genoux des duchesses,
        Des dentelles  mes maillots,
Je n'aurais pas aim d'amiti plus profonde
        Les tres que j'aime aujourd'hui,
Mais j'aurais vu comment nous apparat le monde
        Quand on plane au-dessus de lui!

O rgne du mtal, rgne de la matire
        Dont se moquera l'avenir,
Alors que nos neveux sortiront de l'ornire
        O nous aimons  nous tenir,
Triomphe de l'argent, ge du servilisme,
        Sicle de l'or, je te maudis!
Tu portes sur ton front le sceau de l'gosme;
        Tes yeux pervers sont alourdis;
Comme ces lourds oiseaux qui sortent des dcombres
        Lorsque le soir est de retour,
Tu promnes ton vol dans les paisses ombres
        Plutt que dans l'clat du jour!

O mes rves aims, mes croyances chries,
        O mes ivresses d'autrefois,
Comme les papillons des riantes prairies
        Vous avez  mes pauvres doigts
Laiss la poudre d'or de vos brillantes ailes,
        Et vous vous tes envols,
Envols pour toujours aux rives ternelles!
        Parfois mes regards dsols
Cherchent encore, au ciel, la trace lumineuse
        Qui devait rester aprs vous;
Mais je ne vois plus rien, rien qu'une nuit affreuse
        Que je vais attendre  genoux!




POUR TE CHANTER

Je t'aime,  ma jeune patrie,
Quand le printemps t'orne de fleurs;
Et, quand l'automne t'a fltrie,
J'aime encor tes champs sans couleurs,
Tes bois o plane le mystre,
Tes fleuves et leurs riants bords!
Pour te chanter,  noble terre,
Toujours ma lyre a des accords!

J'aime tes coutumes charmantes
Que chaque an ramne  son tour;
J'aime tes vierges innocentes
Que fait rougir un mot d'amour;
J'aime ton ciel souvent austre
Et tes garons joyeux et forts!
Pour te chanter,  noble terre,
Toujours ma lyre a des accords!

J'aime les prs o se balance
La jaune moisson de l't;
J'aime ta sublime esprance,
Ton culte pour la libert;
J'aime ta foi vive et sincre,
Le plus riche de tes trsors!
Pour te chanter,  noble terre,
Toujours ma lyre n des accords!

J'aime qu'autour des gerbes blondes,
Quand on a fini la moisson,
L'on danse de joyeuses rondes,
En choeur, sur le tide gazon;
J'aime la fte populaire
Avec ses rustiques dcors!
Pour te chanter,  noble terre
Toujours ma lyre a des accords!

J'aime, aux nuits froides, ton toile
Dont le regard est si joyeux;
Ton givre qui jette un blanc voile
Sur l'bne de nos cheveux;
J'aime aussi ta neige lgre
Qui semble le linceul des morts.
Pour te chanter,  noble terre,
Toujours ma lyre a des accords!

J'aime, en hiver, tes jours de fte
Et les chansons de ta gat;
J'aime  voir une blonde tte
Qui dride un front argent;
Et mon me, alors moins svre,
Peut du monde oublier les torts
Pour te chanter,  noble terre,
Toujours ma lyre a des accords!




LIBERA!

J'tais, depuis longtemps, las du bruit de la ville
Et je voulus revoir mon village tranquille,
Les oiseaux des forts qui chantent leurs amours
Et les grands boeufs pensifs qui ruminent toujours,
Les pis balancs sur leurs tiges gales,
Et, dans le ciel de feu, les stridentes cigales.
J'ai toujours regrett la paix de nos hameaux,
La splendeur de nos bois, l'air pur de nos coteaux.
Je suis comme un captif qu'un long ennui dvore
Et je rve toujours aux chaumes que j'adore.
Je les revoyais donc ces bords tant regretts.
Je marchais  pas lents, cherchant, de tous cts,
Si du progrs nouveau la baguette magique
Avait des lieux aims chang l'aspect rustique.
Les nuages flottaient comme de grands ballons;
Les brouillards du matin dormaient dans les vallons.
Dans le calme des cieux, soudain, les cloches saintes
Jetrent  la fois de douloureuses plaintes.
Elles sonnaient des glas. Puis le peuple plor
S'achemina sans bruit vers le parvis sacr.

Ce matin-l l'oiseau, sur la branche embaume,
Ne chanta pas gament comme  l'accoutume,
Le soleil ne luit point sur la nappe des eaux
Et la bise gmit en berant les roseaux!

Alors je vis venir  travers le village,
De loin, sur le chemin tout bord de feuillage,
Quatre jeunes garons qui portaient un cercueil.
Ils marchaient lentement dans leurs habits de deuil.
Quatre filles suivaient, jeunes, en robes blanches,
Les yeux en pleurs, le front couronn de pervenches.
Un long voile de point, tombant jusqu' leurs pis,
Drobait  demi leurs contours dlis.
Sur la tombe un drap blanc avec larges dentelles,
Des couronnes de lis et des fleurs d'immortelles?

Semblaient les ornements qu'on prte avec bonheur,
Les jours de grande fte,  l'autel du Seigneur.
La touchante amiti de compagnes chries
Avait cueilli, la veille, au milieu des prairies,
Pour le tombeau sacr, ces virginales fleurs.
Je me sentais mu; mes yeux roulaient des pleurs;
Mon coeur tait serr par une amre angoisse,
Et je prenais ma part du deuil de la paroisse.

Dans le mme moment Houde courut  moi,
Et, me serrant la main:
                     --Tu l'aimais bien, je crois?

--Qui?

      --Mais tu me comprends; celle qu'en terre on porte;
Dulice.

       --Que dis-tu? Mon Dieu! Dulice est morte?...

Un nuage passa devant mes yeux alors;
Une froide sueur inonda tout mon corps,
Et j'allai m'appuyer, d'une marche indcise,
A la croix qui s'lve en face de l'glise.
Un doux rve oubli passa devant mes yeux
Et j'entendis longtemps des accords merveilleux.
Dans le calme du ciel toujours les cloches saintes
Jetaient, en se berant, leurs douloureuses plaintes.

Elle m'avait aim. Son jeune confesseur
Lui disait de bannir tout amour de son coeur...
Mais pourquoi rveiller ces tristes souvenances?
Tout est fini pour nous, amour comme esprances!
Un souffle inexorable, avant les jours d't
A bris cette fleur dans toute sa beaut.

Elle voulut me fuir, et, pour sauver son me
Faire monter vers Dieu sa sainte et vive flamme.
Elle vint  Lvis, demander au couvent
La paix que, depuis lors, cherchait son coeur fervent.
Je la revis plus tard; trop tard!... D'amres larmes
Tombrent lentement de ses yeux pleins de charmes
Quand elle me parla. Comme elle j'ai pleur...
Ne te rveille plus, souvenir ador!

Le temple tait en deuil, les autels, sans parures
Et les tableaux, voils par de sombres tentures.
Six grands cierges de cire allums  la fois
Beraient leur flamme ple au ct de la croix.
Quand le prtre eut offert le divin sacrifice;
Quand du Christ il eut bu, dans l'auguste calice,
Le sang inestimable, et que le saint Agneau,
Pour nous, sur le calvaire eut mont de nouveau,
Un chant incomparable clata sous les votes.
De l'orgue frmissant les voix montrent toutes,

Dans un cri de piti, vers le juge des mort.
Le choeur psalmodia de sublimes accords.
C'tait un chant d'espoir; c'tait une prire;
C'tait de la terreur; c'tait, dans la poussire,
La faible crature implorant l'Eternel!
C'tait l'me appelant, en ce jour solennel,
Pour dsarmer le bras de son juge suprme,
Toutes les grandes voix de ce monde qu'il aime!
Des nuages d'encens flottaient sous les arceaux;
Le catafalque noir portait mille flambeaux.
Le clocher rpta ses lugubres voles,
Et l'cho les redit jusqu'au fond des valles;
Jusqu' saint douard, jusqu' saint Casimir
On entendit alors nos trois cloches gmir;
Et le vent qui passa dans les vieux sycomores
Parut unir sa plainte  ces plaintes sonores!

Libra! libra! piti! piti! Seigneur!
Disaient toutes ces voix dans leur grande douleur,
Libra! libra! piti! piti pour elle,
Et ne la livre pas  la mort ternelle!
Ne la rejetez point, Seigneur, loin de vos yeux,
En ce jour redoutable o la terre et les cieux
Jusqu'en leurs fondements frmiront d'pouvante,
Quand du sicle apostat qui s'insurge et se vante
De ne pas croire un Vous, Vous viendrez,  mon Dieu,
Juger l'amour impur et l'orgueil par le feu!

Et pendant que les clercs, l'airain et l'orgue antique
Chantaient, dans leurs accords, ce sublime cantique,
Que le prtre faisait, pour bnir le tombeau,
Du goupillon d'argent pleuvoir les gouttes d'eau,
Je pleurais  genoux, dans un banc, en arrire.

Tout le peuple suivit la tombe au cimetire.
Je voulus suivre aussi; mais soudain du cercueil
Je crus voir s'lever, comme il passait le seuil,
Une forme lgre, ondoyante, lance.
Par le rhythme pieux elle tait balance,
Se drapait noblement dans son brillant linceul
Et regardait l'endroit o je me trouvais seul.
Son front resplendissait d'une vive lumire,
Sa bouche souriait, et pourtant sa paupire
Roulait encor des pleurs, comme en ce triste jour
O nous nous sparions sans espoir de retour!
Elle parut monter sur un rayon d'opale....
Je tombai devant elle  genoux sur la dalle.
Quand je me relevai le temple tait dsert,
Un rayon de soleil perait le ciel couvert.




JE N'Y CROIS PLUS

Vents chargs de parfums,  brises printanires,
                veillez-vous!
Faites entendre encore,  travers les bruyres,
                Ces chants si doux
Qui se mlent au bruit des limpides fontaines,
                Au chant des nids
Que l'amour berce encor sur les cimes lointaines
                Des bois jaunis.

Feuillages, fleurs, oiseaux, chantez  mes fentres,
                Brises, chantez!
Car peut-tre,  mon Dieu, vous tes tous ces tres
                Tant regretts
Que la tombe implacable a pris  ma tendresse
                Quand, sans soucis,
Nous tions au festin de la folle jeunesse
                Ensemble assis.

Fuyez, brouillards pais qui tranez votre voile
                Sous le ciel bleu!
Fuyez, brouillard pais! Laissez la vive toile
                Sourire un peu!
Ce rayon qui descend de la cleste vote
                Quand il est tard,
D'une me qui s'unit  mon me est sans doute
                Le doux regard!

J'aimais, j'tais aim: mon coeur tait sensible
                Comme une fleur.
Un rayon de soleil faisait, au val paisible,
                Tout mon bonheur.
Quand un souffle divin me jette dans l'extase,
                Je chante encor;
Je chante pour le ciel comme un cygne qui rase
                La vague d'or!

Aujourd'hui j'ai perdu bien plus d'une esprance
                En floraison,
Et le doute a souffl sur ma frle existence
                Son froid poison.
Ici-bas j'ai cherch des amitis divines,
                Soins superflus!
L'amour a des regrets, le bonheur, des pines....
                Je n'y crois plus!




LE PASS

Avez-vous quelquefois, dans un rve suave,
Report vos pensers vers un ge lointain?
Avez-vous recueilli, comme une riche pave,
Un souvenir d'amour qui revenait soudain?
Et vous souvenez-vous de ces vagues tristesses
Qui passaient sur nos fronts et flottaient dans nos yeux?
Et vous souvenez-vous de ces belles promesses
De n'oublier jamais quand nous serions bien vieux?

Flotte devant mes yeux, flotte encor, douce image
        O douce image du pass!
Flotte devant mes yeux comme un brillant mirage
        Aux yeux du voyageur lass!
Et qu'importe  mon coeur, qu'importe le mensonge
        Qui le berce et l'enivre ainsi?
La ralit mme, aprs tout, n'est qu'un songe,
        Puisqu'hlas! elle passe aussi!

Arrtons-nous un peu dans notre folle course;
Asseyons-nous ensemble au bord du vert sentier;
Remontons, en esprit, nos jours jusqu' leur source;
voquons le pass. Notre coeur tout entier,
Dites-le moi, vous tous, est-il en nous encore?
Aux pines du doute, aux baisers de l'amour,
Aux treintes du mal, ah! qui de nous l'ignore,
Ne s'est-il pas bris depuis lors sans retour?

Avez-vous repeupl la chambre solitaire
O se runissait, pour causer, chaque soir,
Ainsi qu'au fond d'un nid o plane le mystre,
La famille joyeuse? Alors il fallait voir,
Aux propos des enfants, le front bruni du pre
S'clairer tout  coup de sublimes reflets;
Alors on faisait cercle autour de la grand'mre
Pour entendre, en tremblant, parler de feux follets?

Mais toujours nous allions sur le torrent du monde;
Nous pensions que nos jours n'auraient pas de dclin.
Nous glissions, nous glissions comme la nef sur l'onde
Quand souffle le vent frais dans la voile de lin.
A peine avons-nous pu recueillir, au passage,
Une fleur, ou les sons d'une adorable voix;
Dj nous sommes loin, bien loin de ce rivage
Que le pied voyageur ne foule qu'une fois!

J'aime  me souvenir des heures d'innocence
Que le ciel me donna dans nos champs fortuns.
Non, je ne cherche point la bruyante existence
Et je meure d'ennui dans nos murs calcins.
Et je ne chante plus. J'ai suspendu ma lyre
Aux rameaux odorants des pins de nos coteaux.
Je redemande en vain la muse qui m'inspire;
Elle ne m'entend plus, mes chants ne sont point beaux!

Quand on revoit les lieux o s'coula l'enfance,
Qu'on entend d'autrefois les chants dlicieux,
On prouve un regret, on sent une souffrance,
L'angoisse treint le coeur, les pleurs coulent des yeux;
Mais bientt on oublie, en un rve sublime,
Que les ans sont venus et que l'on a vieilli.
Le prsent disparat, et, du fond de l'abme
Le pass radieux devant nous a jailli!

Moi je ressens alors comme une sainte ivresse:
Ma poitrine se gonfle en doux et longs soupirs;
Je retrouve les ris de l'heureuse jeunesse,
Mon me plus aimante a de brlants dsirs.
Je crois voir s'lever un nuage d'armes
Et je me sens berc dans ses replis moelleux.
Tout chante dans le ciel, dans les bois, dans les chaumes,
Tout chante dans mon coeur, et je me crois heureux!

Je vois se drouler,  l'ombre des charmilles,
Les sentiers o j'allais, parfois, me recueillir;
Je vois passer encor l'essaim des jeunes filles
Plus fraches que les fleurs qu'elles allaient cueillir;
J'entends, comme autrefois, le gai babil du merle,
Dans le grand peuplier, devant notre maison;
Je vois, dans le pr vert, luire comme une perle,
La goutte de rose aux pointes du gazon.

J'coute les piverts en qute de chenilles,
        Frapper le bois de leurs becs durs;
Je vois mes compagnons, arms de leurs faucilles,
        Courir gaiement vers les bls mrs.
Et pendant que je rve au bord de la fontaine,
        Parmi les blancs convolvulus,
J'entends un faible cho de la cloche lointaine
        Qui nous annonce l'angelus.

Je vois venir du champ, sous les feux de l'toile,
        Les chariots remplis de foin.
Les paysans, vtus de leurs blouses de toile,
        Dans le calme du soir, au loin,
Font entendre, en guidant leur pesant attelage,
        Des rires francs et des cris vifs
Qui redonnent la vie au paisible village
        Et htent les chevaux craintifs.

Je revois,  l'glise, un vieux et bon lvite
        Qui nous apprend la loi de Dieu.
Son aspect nous remplit d'une crainte subite
        Quand il entre dans le saint lieu.
Il nous fait feuilleter les plus sublimes pages
        Du livre de l'humanit,
Et nous rend, en un jour, plus savants que les sages
        De la savante antiquit.

De ce ct je vois, en allant vers l'cole,
        A la fourche des deux chemins,
Le cenellier noueux qui forme une coupole
        Couverte de beaux fruits carmins.
Arbre compatissant il me prtait son ombre,
        Et son fruit tendre et sa chanson,
Pendant qu'aux autres gars le matre froid et sombre
        Faisait rciter la leon.

Je revois,  mon Dieu! l-bas,  la lisire
        Des bois que les feux ont noircis,
L'endroit couvert de mousse, au bord de la rivire,
        O souvent je me suis assis,
Rvant  l'avenir envelopp de brumes,
        Rvant  quelqu'amour bni,
Et laissant mes pensera voler comme des plumes,
        Je ne sais o, dans l'infini!

Dans les jours de chagrin l'esprance est bien douce:
        On se plat  dorer le ciel de l'avenir.
J'aime mieux le pass: rien encore n'mousse
        Le plaisir que mon coeur trouve  se souvenir.
En s'loignant de nous les jours mauvais s'purent
        Et dchirent souvent leur voile de brouillard.
Les brumes du matin gure longtemps ne durent:
        Le soleil est plus chaud quand il se montre tard.

Quand mon esprit ainsi vole, vole en arrire
        Jusqu'aux jours de l'enfance, au foyer des aeux,
A ces jours o mon front imprgn de lumire
        Ne s'tait inclin que sous l'clat des cieux,
Je sens vibrer alors les cordes de mon me
        Comme un luth o jouerait un veut mystrieux,
Un souffle trange passe ainsi qu'un trait de flamme,
        Et je chante ou je pleure en des refrains pieux.

O courses dans les prs clatants de verdure,
Parmi les foins en fleurs, sous des flots de soleil
O courses dans les bois, sous la sombre ramure,
Au bord du fleuve immense ou du ruisseau vermeil,
Vous tiez tout mon bien, vous faisiez mes dlices!
Je me sentais mu, j'oubliais l'univers
Devant vous, douces fleurs qui leviez vos calices,
Comme un front calme et pur, dans nos vallons dserts!

O les jours d'autrefois, les premiers de la vie,
Comme ils taient sereins! comme ils ont t courts!
Et pourtant on jetait alors un oeil d'envie
Sur l'avenir obscur qui s'avanait toujours!
Et ceux qui se penchaient sous le poids des annes,
Ceux qui touchaient dj le terme du chemin,
Nous disaient, en partant, que leurs courtes journes
N'avaient, leur semblait-il, pas eu de lendemain!




AUX EXPATRIS

Venez, vous tous que la Patrie
Pleure, hlas! depuis de longs jours!
Vous tranez une me fltrie
Sur des bords froids et sans amours.
Venez, amis, avant que l'ge
Enchane vos pas  jamais
Ah! vous cherchez en vain la paix
Loin du ciel de votre village!

Venez! le soleil luit encor!
    Sur nos grandes prairies
        Tout fleuries,
Dorment au loin ses reflets d'or.
Venez! la gentille hirondelle,
Quand renat la saison nouvelle,
Prend toujours vers son nid fidle
        Son essor.

Revenez aux rives natales,
Au toit qui vous est toujours cirer!
Ah! si nos tables sont frugales,
Le pain de l'exil est amer!
Hlas! que de places sont vides
A nos foyers toujours en deuil!
On dirait que sur chaque seuil
Ont pass des tombeaux livides....

Venez! le soleil luit encor!
    Sur nos grandes prairies
        Tout fleuries
Dorment au loin ses reflets d'or.
Venez! la gentille hirondelle,
Quand renat la saison nouvelle,
Prend toujours vers son nid fidle
        Son essor.

Heureux ceux qui jamais ne laissent,
Pour d'autres bords, leur doux hameau,
Comme les feuillages qui naissent
Et qui meurent sur le rameau!
Venez, pour que votre poussire,
Avec les cendres des aeux,
Repose  l'ombre des saints lieux,
Sous l'humble croix du cimetire.

Venez! le soleil luit encor!
    Sur nos grandes prairies
        Tout fleuries
Dorment au loin ses reflets d'or.
Venez! la gentille hirondelle,
Quand renat la saison nouvelle,
Prend toujours vers son nid fidle,
        Son essor!




LOIN DE LA FOULE

Le vent souffle avec rage, et sa brlante haleine
Rchauffe,  son rveil, chaque fleur de la plaine,
        Chaque lger brin de gazon;
Puis la fort frmit dans sa verte parure,
Jetant au ciel de feu son immense murmure,
        Comme une divine oraison.

Un voile de fume obscurcit les campagnes:
Il ouvre ses replis au-dessus des montagnes
        Jusqu' l'azur du firmament.
On dirait que d'un temple aussi grand que la terre
C'est le suave encens qui monte avec mystre
        Vers le trne du Dieu clment.

Le soleil apparat dans ce vaste nuage
Comme un boulet rougi qui se fraie un passage
        Dans la cime paisse des bois.
Le fleuve soulev s'lance vers la grve,
Et de la cte abrupte o chaque jour je rve
        Il ronge, en hurlant, les parois.

Prs de moi le bouleau trane sa robe blanche,
Le chardonneret d'or saule de branche en branche
        Avec le merle et le pinson.
Quand le printemps renat sur nos rives si belles
Ils reviennent toujours, ces compagnons fidles,
        Nous chanter leur douce chanson.

Oh! qu'il fait bon, mon Dieu, d'tre loin de la foule
Dont l'existence aride et s'agite et s'coule
        Au milieu d'un frivole bruit!
Qu'il fait bon d'tre seul et de lire une page
De ce livre ternel--la Nature--o le sage,
        Chaque jour, de nouveau s'instruit!




LA MAISON PATERNELLE

J'ai revu la maison o le ciel m'a fait natre;
J'ai revu l'humble chambre o, seul, pour rver mieux,
Je m'enfermais souvent quand se voilaient les cieux.
Je me suis, comme alors, assis dans la fentre
Pour entendre le vent et les feuilles gmir,
Pour regarder le ciel avec ses blancs nuages,
Les bois  l'horizon et les gras pturages,
Et le fleuve qui semble au loin toujours dormir.
Je ne retrouve plus cette douce lumire
Qui descendait d'en haut sur la pauvre chaumire;
Mes arbres ont grandi: sur leurs pais rameaux
Je n'entends plus chanter mes gais petits oiseaux!

Depuis longtemps le feu s'est endormi dans l'tre
Et le seuil vermoulu s'est voil de gazon.
On ne voit plus de croix pendue  la cloison,
Ni d'images de saints, ni de niches en pltre.
Sous le foyer moussu les grillons runis
Jettent, de temps en temps, leur cri mlancolique,
Et, dans la chemine, aux angles de la brique,
Les agiles moineaux ont accroch leurs nids.
Sur les carreaux poudreux l'araigne pre et louche
A suspendu, sa toile o meurt la pauvre mouche.
Et, du soleil de juin jamais les doux rayons
N'entrent pour rchauffer les humides plafonds!

O sainte vision! Dans cette salle basse,
        Au pied d'un vieux crucifix noir,
Je revois la famille,  chaque jour qui passe,
        Faire la prire du soir.
Mon pre avec soucis prs de lui nous rassemble:
        Longtemps il prie  haute voix.
Aprs chaque oraison nous rpondons ensemble:
        Amen en regardant la croix.

Les auvents sont tombs, et l'eau, pendant l'orage,
Goutte  goutte descend le long des vieux lambris.
Moi je pleure  l'aspect de ces tristes dbris,
Et je vois rire, hlas! les enfants du village.
Ils me croient tranger, moi, dans ces lieux bnis
Qui furent si longtemps  mes yeux tout le monde!
Ce soleil qui reluit, cet air pur qui m'inonde,
C'est l'air, c'est le soleil de ces enfants brunis
Qui vont courir, pieds nus, le longs des vertes haies,
Dnichant les oiseaux, cueillant de rouges baies,
Et ne se doutant pas que j'ai couru comme eux
Dans ces prs verdoyants et ces taillis ombreux!

Rien n'a chang, du reste,  l'horizon de flamme.
Au bout des champs de bl je vois, comme jadis,
Le grand fleuve rouler, entre ses bords hardis,
Les flots verts o se plonge en cadence la rame.
Et, par del le fleuve, au milieu des vieux pins,
Deschambeault lve encor ses deux flches timides.
Comme un ruban d'azur aux front des cieux sereins,
La fort, au midi, se droule en ceinture.
Le ciel sourit partout. O charmante nature,
Tu n'as pas comme moi vu mourir sans retour
Ta jeunesse suave et tes hymnes d'amour!

O ma pauvre maison, il me semblait, nagure,
Que ton beau pignon rouge et ton joli carr
Dessineraient toujours sur le ciel azur,
Comme au fond de mon coeur, leur silhouette fire!
Et tu croules dj! Ton matre d'aujourd'hui?

Te regarde tomber avec indiffrence.
Tu n'as pas abrit les jours de son enfance,
Tu n'es pas,  mon toit, un lieu sacr pour lui!
Reste debout pourtant, reste debout encor!
Quand m'aura moissonn le mal qui me dvore,
Tu tomberas alors ainsi que sont tombs
Mes amours d'autrefois et mes rves dors.




LA VOIX DES BOIS

Que nous disent nos bois dans leurs accords sublimes,
Et les choeurs des oiseaux qu'ils bercent sur leurs cimes,
Les cris mystrieux ou les soupirs plaintifs
Que leurs htes divers poussent sous les feuillages,
Les flots qui vont bondir au milieu des rcifs,
Comme de blancs agneaux dans les gras pturages,
Et nos champs recouverts de neige ou de moisson,
Et nos humbles sentiers comme nos avenues?
Que nous rptent-ils? quels chants leurs voix connues
        Chantent-elles  l'unisson?

Ah! ces bois arross du sang de nos aptres,
Du sang d'un Lallemant, d'un Jogue et de tant d'autres
Qui jadis,  leur ombre, ont lev la croix,
Et ces champs dfendus par le bras de nos pres
Contre des ennemis qui mprisaient nos droits
Ou se montraient jaloux de nos moissons prospres,
N'ont pas que des chos remplis de volupt!
Leur voix n'invite point la jeunesse volage
A venir badiner sous leur discret feuillage,
        Ou sur leur gazon velout!

Ils veillent en nous de plus hautes penses,
Nous chantent, tour  tour, les victoires passes,
Les luttes du prsent, l'espoir de l'avenir!
Ils nous disent comment, aux jours de l'injustice,
Sous le mme tendard nous devons nous unir!
Comment un peuple lier que l'on trane au supplice
Sait rpandre son sang pour sauver son honneur t
Comme il doit ressaisir sa puissance chappe!
Et quelle gloire attend le brave dont l'pe
        Se brise au combat du Seigneur!

Ces prs verts que le soc, au mois de mai, sillonne,
Ces grands bois rajeunis o la sve bouillonne
Et qu'un nouveau feuillage est venu couronner,
Disent que la jeunesse est le temps de la vie?
O de saintes vertus notre me doit s'orner.
L'arbre charg de fruits, dont chaque branche plie,
Fait monter la rougeur au front du paresseux.
Le ruisseau qui serpente  travers la prairie,
Et la feuille qui tombe, incolore et fltrie,
        Disent que nous passons comme eux!

Et leur vague soupir, leur murmure ineffable
Agite et ravit l'me. Et l'on n'est point capable,
Dans le trouble sacr que l'on ressent alors,
De saisir, un par un, les sons pleins de mystre
Qui forment, runis, ces magiques accords;
Mais on sent que vers Dieu ces transports de la terre
S'lvent  chaque heure,  l'aurore et le soir;
On sent que la Nature est fidle  son Matre,
Qu'elle bnit ses lois, et qu'elle sait connatre
        Mieux que les hommes son devoir.




LE CHANT DU CANADIEN

Je suis Canadien, ma patrie--
Une terre de libert--
Comme la fleur de la prairie
Lve son front avec fiert.
Au loin, dj, l'on dit sa gloire,
Et l'on se dcouvre  son nom.
Chaque page de son histoire
Pour sa couronne est un fleuron.

La neige dans ses serres blanches
treint souvent le vert coteau,
Et sous les odorantes branches?
Ne court pas toujours le ruisseau;
Mais la perfide indiffrence
Ne saurait treindre mon coeur,
Et vers l'amour ou la souffrance
Je cours toujours avec bonheur!

Le sourd murmure du grand fleuve
Endormit mon humble berceau,
Comme, dans sa parure neuve,
Le bois endort un nid d'oiseau.
Je ne devais jamais connatre
L'clat qui remplit d'autres lieux!
Dieu soit bni qui me fit natre
A l'humble foyer des aeux!

Bientt le doux rve s'envole
Et l'on n'a plus que des regrets.
Loin de toute ambition folle
Je trace mes fconds gurets.
Je vieillis sans bruit et sans crainte,
Servant mon pays de mon mieux;
Puis j'irai dans la terre sainte....
C'est par l que l'on monte aux cieux.




1837


I

PAIX ET GUERRE

La France n'avait pas perdu tout le prestige
        Qui s'attachait  son drapeau;
La France n'avait pas, dans un jour de vertige,
        Vendu, comme on vend un troupeau,
Le peuple Canadien  la riche Angleterre.
        Nous vivions dans une humble paix,
Et, sur ces bords nouveaux, notre destin prospre,
        Ne devait s'altrer jamais!

Nous ne demandions rien, rien que cette justice
        Que l'on doit mme aux plus petits;
Nos coeurs taient bien droits et jamais l'artifice
        N'avait eu place en nos esprits.
Fidles, en ces temps, aux conseils de nos pres
        Qui savaient bien vivre de peu,
Nous promenions le soc dans le sein de nos terres
        En levant nos coeurs vers Dieu.

Et, quand venait le temps de la moisson fconde,
        Le temps de couper le bl mr;
Quand les pis bruyants se beraient comme l'onde
        Sous les reflets d'un ciel d'azur,
Chacun courait au champ, dans l'heureuse famille,
        Et le gai couplet des chansons
Semblait, comme l'pi, tomber sous la faucille
        Des fillettes et des garons.

Et l'on dansait alors autour des blondes gerbes,
        Sous l'oeil de la lune, au vallon;
Et bien des pieds gentils foulaient les molles herbes
        Aux gais accords du violon.
Et les fronts, couronns ainsi qu'au temps antique
        De bluets et de boutons d'or,
Sous le fardeau pesant d'aucun joug despotique
        Ne s'taient inclins encor!

O jours heureux! jours d'amour et de gloire
O mon pays droulait, sous les cieux,
Ses tendards que suivait la victoire,
Jours de grandeur, pour vous pleurer mes yeux
Auront, hlas! d'intarissables larmes!
Jour du combat o les nobles aeux,
Trahis, mouraient en embrassant leurs armes,
Jour du combat, que tu fus glorieux!

Mais le drapeau sacr qui protgeait nos rives.
        Le drapeau blanc fleurdelis
Fut souill, fut trahi par les lches convives
        D'un roi que l'ge avait us
Bien moins que la dbauche. Et nous fmes,  crime!
        Et nous fmes vendus, un jour,
Nous peuple de hros, nous nation sublime,
        Pour un impur baiser d'amour!

Le matre vint s'asseoir avec sa morgue sombre
        A nos foyers hospitaliers.
Et nos enfants tremblaient quand ils voyaient son ombre
        Se dessiner sur les paliers.
Il n'avait--en ce temps--qu'un but, un but inique:
        Nous faire promptement prir,
Nous les enfants du sol, et dans cette Amrique
        O la libert doit fleurir!

Il voulut balayer, comme un grain de poussire,
        Le nom franais de ce pays.
Sa gloire le blessait ainsi que la lumire
        Blesse l'oeil de l'oiseau des nuits.
Il voulut effacer, par des lois tyranniques,
        Le doux langage de nos soeurs;
Il voulut touffer les germes catholiques
        Sous la semence des erreurs!

Des hommes se sont dit, dans leur haute sagesse:
       --Dsarmons nos matres jaloux:
Ne versons pas le sang, nous que la force oppresse,
        Et faisons taire le courroux...
Mais que peut le plus faible, et que peut la justice
        Contre la raison du plus fort?
Courbe la tte,  peuple, et bois l'amer calice
        Au fond duquel l'attend la mort!

Une voix retentit pareille au glas funbre
        Qui sonne  l'heure de minuit.
Jamais, sur notre rive, une voix plus clbre
        Ne fit soudain autant de bruit.
Son accent inspir, semblable  la bourrasque
        Qui soulve les ocans,
Fait au loin bouillonner les esprits. Il dmasque
        Sous nos pieds les gouffres bants!

Dans les murs des cits, au milieu des campagnes,
        Retentit cette immense voix.
Elle fait tressaillir les chos des montagnes,
        Tressaillir le fleuve et les bois!
Elle annonce partout la fin de la souffrance
        Au prix du noble sang des preux.
Elle fait natre au coeur un rayon d'esprance
        Le soir de ces jours tnbreux!

Entendez-vous, l-bas, la bruyante fanfare
        Et le grondement du canon?
Entendez-vous, l-bas, le coursier qui s'effare
        Et l'cho qui redit un nom,
Un nom harmonieux comme un chant de linotte,
        Comme le murmure de l'eau?
C'est le nom immortel du plus grand patriote,
        L'immortel nom de Papineau!

Et le peuple s'meut. De bouillantes phalanges
        Surgissent dans les prs en fleurs;
Les femmes, au foyer dont elles sont les anges,
        S'agenouillent toutes en pleurs;
Le drapeau d'Albion tombe dans la poussire,
        Mais haut, dans la pourpre des cieux,
De la rvolte sainte on voit l'humble bannire
        Ouvrir ses plis audacieux!

Et l'altire Albion, rugissant de colre,
        Appelle  ces nouveaux combats,
Nombreux comme les flots de la grande rivire,
        Ses vieux et fidles soldats.
Ils viennent de partout, et leur troupe aligne
        Comme un cercle de fer s'tend.
Ils vont avec bonheur broyer cette poigne
        D'aventuriers qui les attend.

Mais, ciel! o fuyez-vous si vite et sans armure?
        Soldats, qui vous a dpouills?
Vos canons se sont tus devant l'humble murmure
        De nos vieux mousquets tout rouilles!
Comme tombe, l'automne, un bouquet de feuillage
        Au souffle des vents alizs,
Votre arrogance tombe en face du courage
        De nos guerrier improviss!

O champs de St. Denis!  vallons de St. Charle,
        Tressaillez de joie en ce jour!
Tressaillez de plaisir, vous dont l'histoire parle
        Avec orgueil, avec amour!
Un jour, vous avez vu la puissante Angleterre
        Faiblir devant vos bataillons,
S'arrter de stupeur, sous l'effroi qui l'atterre
        Replier ses fiers pavillons!

Mais que peut le courage auprs d'un nombre immense?
        Il recule l'instant fatal
Et c'est tout puis par sa longue dfense,
        Dans un combat trop ingal,
Le hros,  son tour, hlas! chancelle et tombe,
        Mais son me s'envole au ciel
Et son nom est bni. L'espoir nat de sa tombe,
        Son souvenir est ternel!

Les guerriers d'Albion, honteux de leur dfaite,
        Plus irrits et plus nombreux,
Reviennent de nouveau pour tenter la conqute
        De ces hameaux peupls de preux.
Mais flans chaque demeure on soutient bien le sige:
        Tous  mourir sont rsigns;
Et plus d'un ennemi vient d'un sang sacrilge
        Rougir nos sillons indigns.

Mais quel jeune guerrier, par del le grand fleuve,
        Combat toujours arm du fer?
Qu'importe que partout une mitraille pleuve
        Comme la grle de l'hiver!
Du temple du Seigneur il fait sa forteresse,
        Et les assaillants, par monceaux,
Sous ses coups vigoureux viennent tomber sans cesse
        Comme les pis sous la faulx.

Gloire  toi,  Chnier, le plus braves des braves,
        Digne d'un destin plus heureux!
Gloire  toi! Pour sauver ton pays des entraves
        Tu verses ton sang gnreux!
A tes amis tu dis comment, frapps en face,
        Tu dis comment, frapps au coeur,
Ils doivent, eux aussi, suivre ta noble trace,
        Et savoir mourir pour l'honneur!

Comme un coeur maternel que la douleur abreuve
A la mort d'un enfant; comme une jeune veuve
        A la mort de l'poux,
La Patrie est en pleurs. Elle a voil sa face,
Et, dans un deuil profond, un deuil que rien n'efface,
        Elle prie  genoux.

Sans armes et sans chef, mme sans discipline;
N'ayant pour se guider que l'audace divine
        Qui produit les hauts-faits,
Les hros canadiens, sur le champ de bataille,
Ont brav bien longtemps l'infernale mitraille
        Des bataillons anglais.

Ils sont tombs pourtant ces patriotes braves!
Mais leur mort a bris pour jamais nos entraves?
        Et porte leur gloire en tout lieu!
Ecrass par le nombre, auprs de leurs victimes,
Ils sont tombs enfin, chantant les noms sublimes
        De Patrie et de Dieu.

II

L'CHAFAUD

Bien sombre est l'horizon, et des plaintes funbres
S'lvent des forts au milieu des tnbres,
S'lvent des flots noirs et des rocs escarps!
L'oiseau ne chante pas sur son nid de feuillage,
Le vent ne berce plus le roseau du rivage.
L'on entend seulement les sons entrecoups
De la cloche d'airain qui pleure dans l'espace;
On entend les sanglots d'une femme qui passe
Au pied des murs noircis d'une haute prison...
        Bien sombre est l'horizon!

Femme, que cherches-tu ds l'aube matinale!
Et pourquoi ces soupirs que ta jeune me exhale?
Pourquoi, sur ton front pur, ce voile de douleur?
Que dis-tu, par instant,  l'enfant que tu presses
Sur ton sein qui bondit? Et pourquoi cas caresses
Qui vous font tant de mal que vous pleurez tous deux?
Es-tu, nouvelle Agar, par ton poux chasse
Loin de l'humble demeure o reste ta pense?
Prs de ce noir donjon qui trouble la vertu,
        Femme, que cherches-tu?

Quels sont ces spectres noirs qui vont et qui reviennent
Pareils  des dmons que les sorciers retiennent,
Au milieu de la nuit, sur un impur autel?
Quelle est, colle au mur, cette charpente sombre
Qui semble un long squelette ouvrant ses bras dans l'ombre
Pour treindre quelqu'un dans un baiser mortel!
Qui montent  pas lents ces lugubres chelles?
O femme, tu plis, tu trembles, tu chancelles!
As-tu vu s'crouler tes suprmes espoirs?...
        Quels sont ces spectres noire?...

Qui donc va monter l! Le jour perce la nue;
La charpente hideuse apparat toute nue....
O ciel! un chafaud! O spectacle d'horreur!
En face du soleil, quelle pauvre victime?
Va venir expier la grandeur de son crime?
O femme, je comprends l'angoisse de ton coeur....
Le soleil monte encore et la foule s'avance.
Insolente et cruelle, en son impatience
Elle crie au bourreau qu'il faut finir cela....
        Qui donc va monter l?

Victimes, avancez! Bourreaux, faites vos tches!
Voyons donc au grand jour quelles ignobles taches
        Souillent le front de ces forats.
Victimes, avancez!... Ah! voilez cette scne!
Hros de mon pays, quoi c'est vous que l'on trane
        Sur le gibet des sclrats?

Que n'tes-vous tombs, au jour de la bataille,
Au champ de Saint-Eustache, au champ de Saint-Denis!
Que n'tes-vous tombs, broys par la mitraille
        Avec vos compagnons bnis!

Mais, pour calmer un peu cette haine enrage
Qu'en son me implacable il gardait contre nous,
Colborne voulait boire une chaude gorge
        D'un sang dont il tait jaloux,

Il fallait, pour autel, une ignoble potence,
Il fallait, pour tmoin, un ignoble troupeau,
Pour victime il fallait la divine innocence
        A ce grand prtre fait bourreau!

Comme si la terreur, la honte et l'anathme,
Qui font une couronne  l'chafaud sanglant,
Pouvaient graver aussi leur stigmate au front mme
        De celui qui meurt innocent?

Dfenseurs malheureux d'une cause humble et sainte,
Votre nom  jamais sera glorifi!
Maudits soit les tyrans! Mourez! mourez sans crainte,
        Le gibet est sanctifi.

Vous n'tes plus, hlas! mais de votre poussire
Un germe s'est lev qui ne doit point prir.
De vos tombes jaillit un rayon de lumire
        Qui nous guide vers l'avenir.

Peuple, courbe ton front et souffre sans rien dire;
Espre un temps meilleur, pauvre perscut.
Tes dfenseurs sont morts, mais leur sanglant martyre
        Vient d'enfanter la libert.




LA VISION DE MONTGOMERY

A son roi comme  Dieu notre peuple est fidle.
Et la grande Albion n'eut jamais auprs d'elle
Un dfenseur plus noble, un plus vaillant support.
Il fut, dans tous les temps, loyal jusqu' la mort.
Et pourtant, on le sait, ce peuple doux et brave
Fut trait bien des fois comme un indigne esclave.
Les chos attrists de nos vieilles forts
Redirent de nos chefs les odieux projets.
Mais le bruit de ces fers qu'avait forgs le matre?
Fit surgir des hros au lieu de faire natre
D'implacables vengeurs.
                        N'allez pas, toutefois,
O vous qui m'coutez, croire que l'humble voix
Du faible qu'on opprime est toujours entendue.
O peuple Canadien, ta plainte s'est perdue
Souventefois, hlas! avant d'atteindre aux cieux!
Ne croyez pas, non plus, que, fort peu soucieux
De son nom, de sa gloire, aux jours sombres d'orage,
Le peuple ait mieux aim, sans force et sans courage,
Marcher, le cou pli sous un joug odieux,
Que tomber au combat sur le sol des aeux.
Si le peuple a souffert, sans craindre ou sans maudire
Ses nombreux oppresseurs, c'est, il faut bien le dire,
Qu'il sentait dans son me une vie, une foi
Que ne pouvait briser la plus inique loi;
C'est qu'il avait en Dieu plac son esprance!
Albion, tu le sais, adoucis sa souffrance!
Ou le poursuis encor comme ou traque un troupeau,
Albion, il est l pour sauver ton drapeau!...

Quand les fils turbulents de la plaintive Irlande,
Par tes lois relgus jusqu'au fond de leur lande,
Pour se venger de toi se firent Fnians,
Et vinrent t'insulter jusqu'aux bords Canadiens,
Notre peuple vola, dployant tes bannires,
Notre peuple loyal vola jusqu'aux frontires;
Et l'ennemi, surpris de tant de dvoment,
Dans son repaire sr s'enfuit honteusement.

Aux jours de _trente-sept_, quand, sous la tyrannie,
Gmissait de nouveau notre terre bnie;
Que Papineau semblait sonner enfin tes glas,
O puissante Albion! quelques hros, hlas!
Osrent seuls, pourtant, dans leur ardeur suprme,
Fouler aux pieds tes lois et te dire anathme!
Le peuple protesta devant tout l'univers.
Sa loyaut sublime et le bruit de ses fers
Le faisaient ressembler aux saints martyrs de Rome!...

Plus loin, dans le pass, Chateauguay que l'on nomme,
Nous peuple de conquis, avec un noble orgueil,
Chateauguay fut-il pas comme un voile de deuil
Dont nous avons couvert la grande rpublique?
Dites, ne fut-il pas la meilleure rplique
A ceux qui mprisaient notre antique valeur?

Plus loin, dans l'autre sicle, en ces temps de douleur
O ceux-l qui vivaient avaient tous souvenance
D'avoir vu, sur nos murs, le drapeau de la France
S'incliner tristement devant le Lopard,
Nous les fils des vieux Francs, dans ce mme rempart
Qui couronne le front de notre illustre ville
Comme un bandeau royal; nous qu'une haine vile
Avait calomnis et vous au mpris,
Nous nous fmes soldats. Et le matre, surpris,
Nous dut, vous le savez, une insigne victoire.
Nous versions notre sang, il recueillait la gloire.
Qu'importe? On nous disait: C'est le devoir, allez!
Et nous allions au feu, certains d'tre cribls
Par les balles de plomb et l'ardente mitraille.

Il a peut-tre droit celui-l qui nous raille
De notre dvoment parfois si mal pay.
Nous Canadiens-Franais, nous avons tay
Sur notre sol fidle,  superbe Angleterre,
Ta gloire chancelante et ton pouvoir austre,
Quand,--aprs cent combats,--le peuple amricain
Te chassa de ses bords et nous tendit la main.

Et quand Montgomery vint dans nos froides plaines,
C'est toi qu'il poursuivait!... Et ses mains tait pleines,
Pour nous, tu le sais bien, d'entranantes faveurs!
Ses soldats courageux taient-ils des sauveurs
Ou de tratres amis qu'on fit bien de combattre?
Dieu nous protgea-t-il quand ils vinrent s'abattre,
Sur notre sol aim, comme un troupeau de loups?
Dieu nous protgea-t-il, ou ft-il contre nous?...

Or voici ce qu'un jour redira la lgende:
C'tait l'hiver. Le givre attachait sa guirlande
Comme une fleur de lis aux sapins toujours verts.
La nuit ouvrait son aile; et les cieux, recouverts
De grands nuages gris que roulaient les temptes,
Faisaient tourbillonner la neige sur nos ttes.

Qubec ne dormait pas sur son vaste rocher.
On voyait, dans la nuit, lentement s'approcher
Comme un serpent qui rampe autour d'un nid, sur l'herbe
La troupe amricaine. Empresse et superbe,
Elle avait tout conquis sur son passage heureux.
Montgomery guidait les guerriers valeureux.
Toujours sur le sommet de l'pre citadelle
L'tendard d'Albion flottait. La sentinelle
Passait silencieuse au milieu des brouillards,
Plongeant dans la noirceur ses inquiets regards.
Le peuple s'agitait dans les troites rues
Comme on voit, quelquefois, au fond des herbes drues,
S'agiter les fourmis. Et toujours il neigeait.
Et le front dans sa main Montgomery songeait:
Il songeait au moyen de surprendre la ville.
Tout  coup, dans les airs, une clameur fbrile?
Se fait entendre. Il croit que cet trange cri
Est un signal de mort, et qu'un feu bien nourri
Va pleuvoir aussitt sur sa troupe surprise.
Il lve ses regards vers la muraille grise
Qui se dresse sur lui. Soudain deux traits de feu
clairent le brouillard comme un regard de Dieu.
Il voit deux glaives d'or, il voit deux lames nues
Qui se croisent sans bruit dans l'paisseur des nues.
Et, petit  petit, se dessinent, brillants,
Les traits mystrieux de deux guerriers vaillants.
Et prs d'eux est assise une femme voile.
L'tendard d'Albion, la bannire toile
Droulent leurs replis sur le front des lutteurs.

Et toujours le vent souffle. Et puis sur les hauteurs,
Dans les crneaux troits et dans nos tours clbres,
Il semble qu'on entend des murmures funbres.
Montgomery, troubl, s'adresse  ses soldats:

-- Voyez donc, leur dit-il--Il montrait de son bras--
Voyez donc dans les airs ces choses tout tranges!...
Voyez ces tendards!... ces glaives et ces anges!...
Ah! c'est notre drapeau!... C'est l'tendard anglais!...
Quel combat merveilleux!... Quels guerriers!... Voyez-les!...
Et cette femme en deuil!... Le vainqueur la possde!...
Ah! notre pavillon!... Il se replie!... Il cde!...
Personne ne voyait l'trange vision.

--Nous n'apercevons rien: c'est une illusion,
O vaillant Gnral! dirent, d'une voix grave,
Les soldats stupfaits.

                       Montgomery le brave,
Immobile et muet, suivait toujours, des yeux,
Le spectacle tonnant qui se passait aux cieux.
Mais; les glaives, bientt, n'eurent plus d'tincelles,
Et l'ardeur s'teignit dans les fauves prunelles
Des soldats thrs. La femme, peu  peu,
Se fondit dans la nuit comme la cire au feu.
Et les deux tendards, changs en noirs nuages,
Lanaient de leurs replis le vent et les orages.
Montgomery baissa son front ruisselant d'eau:
Il tira lentement le sabre du fourreau.
Un clair s'chappa de la pointe aiguise.

--O mon pays, dit-il,--et sa voix puise
Se perdit dans l'orage--O mon pays aim,
Suis-je l'ange vaincu qu'un prodige innomm
Vient de te faire voir! O ma noble bannire,
Nous tomberons tous deux dans la mme poussire!...

Au mme instant, perant la nuit de son regard,
Il voit l'Esprit vainqueur debout sur le rempart
La femme,  ses genoux comme une esclave, rampe.
Et l'Esprit tient serr la glorieuse hampe
De l'tendard anglais. La femme a rejet
Le voile de vapeur qui cachait sa beaut,
Et, d'un oeil triste et morne elle cherche la trace
Du bel ange vaincu disparu dans l'espace.
Alors le gnral eut un sourire amer.
Son coeur fut tout  coup troubl comme la mer
Quand souffle, vers la nuit, les vents froids de l'automne,
On l'entendit crier comme le ciel qui tonne:

--Je te ferai mentir,  prsage odieux!

Et, dans son dsespoir, il parut radieux.
Il courut en avant de sa troupe vaillante.
Le vent soufflait toujours, et la neige mouvante
Toujours tourbillonnait comme les noirs pensers
Dans un cerveau malade.

                       Au pied des hauts rochers
O Qubec dort assis dans sa parure neuve
Serpente un noir sentier. Au midi le grand fleuve
Ferme, de ses flots verts, le chemin tortueux.

C'est par l que s'envient le chef imptueux.
L'audacieux, il croit escalader l'enceinte,
Pendant que vers le nord, sur une attaque feinte,
Accourt la garnison. Il s'avance sans bruit.
Dj le dernier poste apparat dans la nuit;
Il semble envelopp dans un morne silence.
On n'entend que le fleuve, et le vent qui balance,
Dans le cap Diamant, les sapins rabougris.
Montgomery tressaille. Il s'lance surpris
De voir tant de succs couronner son audace.
Soudain l'ange vainqueur, comme un clair qui passe,
Descend du haut des airs.... Est-ce l'ange de Dieu?
Il touche les canons de son glaive de feu.
Un choc pouvantable branle la montagne.
On entend les chos gmir dans la campagne.
Un cri monte dans l'air, un cri long, douloureux...
La mitraille a fauch le guerrier valeureux!

Le vent souffle toujours, et la neige clatante
Prte au mort son linceul. D'une main palpitante
L'Esprit vainqueur reprend, le drapeau d'Albion.
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La femme rve encore.... Et c'est la nation.




LES BRAYEURS

Allons  la corve! allons, bande joyeuse,
Car le temps est venu de broyer le lin mr!
On nous attend l-bas o la cte se creuse,
Comme une frache alcve,  deux pas du flot pur.
Nous sommes vigoureux et nos mains sont brunies.
Nous aimons le soleil, nous aimons les hivers!
Pour nous enfants des champs les saisons sont bnies:
Nous aimons leurs travaux et leurs plaisirs divers.

Au-dessus des sapins s'lve la fume,
Veillez au lin qui sche, oh! veillez bien, chauffeurs!
Dans plus d'un oeil d'azur la flamme est allume!...
Veillez au lin qui sche et veillez  vos coeurs!

Frappons fort, jeunes gens! frappons tous en cadence!
De ces vallons connus veillons les chos.
Travaillons tout le jour avec zle et prudence:
Plus rude est le labeur, plus doux est le repos.
Frappons! frappons gament; et, sous l'active braie,
Le lin va se changer en un panache d'or.
Quand le devoir est fait, l'me devient plus gaie
Et l'esprit retremp prend un nouvel essor.

Au-dessus des sapins s'lve la fume,
Veillez au lin qui sche, oh! veillez bien, chauffeurs!
Dans plus d'un oeil d'azur la flamme est allume....
Veillez au lin qui sche et veillez  vos coeurs!

Autour de nous, partout, voltigent les aigrettes....
On dirait de la neige  travers les rameaux.
Nous rions, nous chantons dans les douces retraites
O nagure chantaient seuls les petits oiseaux.
Nous luttons de vitesse, et la filasse blonde,
La filasse en cordons se tresse tout le jour....
Mais nous tressons, le soir, pour danser une ronde,
Sous les yeux des parents, nos mains avec amour!

Au-dessus des sapins s'lve la fume,
Veillez au lin qui sche, oh! veillez bien, chauffeurs!...
Dans plus d'un oeil d'azur la flamme est allume...
Veillez au lin qui sche et veillez  vos coeurs!...




SI TU POUVAIS PARLER

Si tu pouvais parler dans tes fivreuses courses,
O fleuve merveilleux!  fleuve vagabond!
Tu nous dirais pourquoi, loin de tes humbles sources,
Tu vas enfin te perdre  l'ocan profond,
Comme ces blonds enfants qui laissent leur village
Avec un coeur naf et des voeux superflus,
Comme ces blonds enfants  l'me un peu volage
Qui vont dans les cits d'o l'on ne revient plus!

Tu nous dirais pourquoi, sous une tide haleine,
        L'on voit frmir ton sein;
Pourquoi souvent aussi, comme une morne plaine,
        Tu t'aplanis soudain,
Et pourquoi, tour  tour, ta voix est humble ou fire;
        Pourquoi tu dors parfois,
Entre tes bords fleuris, dans ta couche de pierre,
        Comme un lac sous les bois;
Et pourquoi tu brandis ton panache d'cume,
        Torrent imptueux,
Comme un coursier secoue, une aigrette de plume
        Sur son front fastueux!

Si tu pouvais parler, tu nous dirais peut-tre
Que ces vagues rumeurs, ces soupirs, ces sanglots
Qu'on entend tour  tour et s'teindre et renatre,
Sont la voix des noys que tourmentent tes flots;
Tu nous dirais combien de longues chevelures,
Aux baisers de l'amour promises autrefois,
Se tranent maintenant sur tes glaises impures,
Ou se collent sans bruit  tes glauques parois.

Combien d'infortuns, jeunes, vieux, hommes, femme,
        Par le trpas surpris,
Sur les cailloux glissants, au caprice des lames,
        Tranent leurs corps meurtris!
Combien de fiancs dans leurs habits de fte,
        Au jour de leur bonheur,
Pour orchestres ont eu la foudre et la tempte,
        Et la vague en fureur
Pour couche nuptiale! Et combien, sur les berges,
        Les reptiles rampants
Souillent, de leurs baisers, le sein bleui des vierges
        Et le front des enfants!

Si tu pouvais parler, tu me dirais,  fleuve,
Les joyeuses chansons des filles du hameau
Qui s'en vont, chaque soir, dans leur parure neuve,
Qui chaque soir s'en vont, dans un lger bateau,
Promener leur amour sur tes vagues discrtes,
Au souffle du zphir, au bruit des avirons,
Pendant que dans le ciel, comme l'oeil des coquettes,
La lune verse au loin ses perfides rayons.

Tu me dirais la paix de ces humbles chaumires
        Dont les pignons blanchis
Sont, comme les donjons aux toitures altires,
        Par tes eaux rflchis;
Les chants et les clameurs des cits orgueilleuses
        Qui brillent sur tes bords
Comme, sur un cou blanc, des pierres prcieuses;
        Les sublimes accords
Des oiseaux runis sous les pais feuillages
        Des saules et des pins;
Tous ces bruits, ces baisers, ces rires, ces ramages
        Des soirs et des matins!

Si lu pouvais parler, tu nous dirais encore
Combien de malheureux, lasss du poids du jour,
Sont alls demander  ton onde sonore
Un repos incertain. Ames sans pur amour,
Esprits vains et sans foi, coeurs malades ou lches
Qui ne purent porter leur fardeau jusqu'au bout,
Trouvrent plus ais d'abandonner leurs tches
Que de lutter toujours et de mourir debout!

Quand tes flots d'meraude, au pied de nos collines,
        Se reposent sans bruit,
Parmi les verts roseaux les nymphes, les ondines,
        Dansent toute la nuit,
Du haut du ciel serein les pensives toiles
        Te regardent dormir,
Et, le long de leurs mts, en vain les blanches voiles
        S'efforcent de frmir,
Un sentiment d'amour s'empare de nos mes,
        L'univers est plus beau,
On voudrait s'lancer sur des ailes de flammes
        Vers un monde nouveau.

Et le barde rveur reprend sa molle lyre
Pour te chanter encor dans ton noble repos.
Il voudrait, l'insens, que son me en dlire
Pt tre calme un jour comme le sont tes lots.
A-t-il donc oubli que ce calme limpide
N'est qu'un masque profond qui cache ta fureur.
Et que dans les replis de ce manteau perfide
S'agite incessamment tout un monde d'horreur?




TENTATION

        Oh! quel amour profane
        M'a soudain enivr!
        Je crois que je me damne!..
        Secourez-moi, Sainte-Anne,
        Sainte-Anne de Beaupr!

Depuis que je l'ai vue auprs de la fontaine
S'asseoir tout rveuse, et, sur la cime lointaine
        Fixer son grand oeil noir,
J'ai l, devant les yeux, je ne sais quel nuage,
Mon coeur est agit comme au lger feuillage
        Par la brise du soir.

Depuis que je l'ai vue,  l'ombre du grand chne,
Orner coquettement ses longs cheveux d'bne
        De l'humble fleur des champs;
Depuis que je l'ai vue, innocente et superbe,
Dans le calme du soir, s'agenouiller dans l'herbe
        Pour couter les chants,

Les chants de la linotte  la cime de l'arbre,
Mon coeur indiffrent, que je croyais de marbre,
        S'est tout  coup fondu;
Et la nuit est en moi. Le bonheur, la souffrance,
L'amour et le remords, la crainte et l'esprance,
        Tout semble confondu.

        Oh! quel amour profane
        M'a soudain enivr!
        Je crois que je me damne....
        Secourez moi, Sainte-Anne,
        Sainte-Anne de Beaupr!

Depuis que je l'ai vue,  l'ombre des vieux saules,
Rejeter en tremblant de ses blanches paules
        Son chle de satin,
Pendant que les oiseaux, au-dessus de sa tte,
De plaisir et d'amour, comme en un jour de fte,
        Modulaient leur refrain;

Depuis que je l'ai vue,  la moisson dernire.
Demeurer tout un jour sous les flots de lumire,
        Dans le champ de bl mr,
Glaner les blonds pis oublis sur la planche,
Aux moissonneurs lasss verser, de sa main blanche,
        Le cidre frais et pur;

Depuis que je l'ai vue, entre cent belles femmes,
Dans la fivre du bal, sous les ardentes flammes
        Des lustres de vermeil,
Au son des instruments s'lancer en cadence,
Comme, aux jours chauds de juin, un papillon qui danse
        Dans les feux du soleil.

        Oh! quel amour profane
        M'a soudain enivr!
        Je crois que je me damne!...
        Secourez-moi, Sainte-Anne,
        Sainte-Anne de Beaupr!

Depuis que je l'ai vue, un soir,  sa fentre,
Regarder en pleurant chaque toile apparatre
        Au fond de l'Orient,
Et serrer sur son coeur, dans un transport fbrile,
Elle pour qui l'hymen est demeur strile,
        Un enfant souriant;

Depuis que je l'ai vue crivant, solitaire,
Sur la grve sonore,  l'heure du mystre,
        Deux noms entrelacs,
Et les traant plus loin, sur les sables arides,
Quand le flot qui montait, sous ses baisers humides
        Les avait effacs,

Mon me est une mer que soulve la bise,
Un torrent qui mugit, une flamme qu'attise
        Un souffle imptueux!
Et je voudrais prier. Le feu court dans mes veines;
Ma bouche balbutie, et mes prires vaines
        Ne montent plus aux cieux!

        Oh! quel amour profane
        M'a soudain enivr!
        Je crois que je me damne!
        Secourez-moi, Sainte-Anne,
        Sainte-Anne de Beaupr!




DIS-MOI TON NOM

Enfant, dis-moi ton nom, je le veux, je t'en prie,
Qui pourrait deviner quelle est, dans la prairie,
        Parmi toutes les fleurs,
Celle qui, la premire, entr'ouvre sa corolle
Pour verser son arme au papillon qui vole
        Et vient scher ses pleure?

Je le demande en vain aux guirlandes mignonnes,
Aux sachets parfums qu'aujourd'hui tu me donnes
        En me cachant ta main;
Aux pages que ta plume a par deux fois traces,
Aux pages que dj mes pleurs ont effaces,
        Je le demande en vain!

En vain j'entendrai donc vibrer ta voix touchante!
Tu fais comme l'oiseau qui se cache et qui chante
        Sous le dme des bois.
On le cherche, il se tait; on s'loigne, il gazouille.
Est-ce donc, le cruel, pour que notre oeil se mouille
        Qu'il lve la voix?

Quand j'erre, vers la nuit, sur la plage sonore,
Puis-je dire s'il vient du couchant, de l'aurore,
        Le son mystrieux
Qu'apporte, en expirant  mes pieds, l'onde pure?
Puis-je dire d'o vient le solennel murmure
        De la terre et des cieux?

Enfant, dis-moi ton nom, je le veux, je t'en prie!...
Qu'il soit la goutte d'eau sur la feuille fltrie,
        Qu'il soit, dans le ciel noir,
Un rayon de lumire, un regard de l'toile!
Qu'il soit,  douce enfant, pour le mystre un voile,
        Et pour l'amour l'espoir!




LES MONDES

Il est bon d'lever quelquefois sa pense
De ce monde visible aux mondes inconnus,
De signaler  tous la conduite insense
Des hommes que l'orgueil a longtemps retenus
A l'ombre de la mort. Il est bon de se dire
Que l'astre vagabond o nous sommes jets
Est un vaste tombeau qu'il ne faut pas maudire,
Parce qu'il s'ouvrira pour les ressuscits,
Il est bon, quand la nuit est paisible et l'espace,
Rempli jusques  Dieu de soleils clatants,
D'admirer l'univers dont la grandeur surpasse
Ce que diront jamais les calculs des savants!
Notre pense alors s'unit, dans le mystre,
Aux pensers des humains qui peuplent tous ces lieux,
Et le rayon d'amour qui monte de la terre.
S'accrot de monde en monde on se rendant aux cieux.

Qui peut jamais, devant le spectacle indicible
Que nous offre, le soir, votre ciel toil,
Qui peut jamais, mon Dieu, demeurer insensible
Et ne pas deviner votre Verbe voil?
Qui ne sent pas, courb sous ses douleurs profondes,
L'invincible besoin de prendre son essor,
Pour vous chercher partout dans ces tranges mondes
Que vous avez sems comme des sables d'or?

O mondes tonnants que nul penser n'embrasse,
Poussire de soleils qui jouez devant Dieu,
Quel oeil, dans l'infini, peut suivre votre trace?
Quel esprit peut sonder vos entrailles de feu?
Avez-vous, comme ici, des mers aux vastes ondes
O d'autres globes d'or baignent leur front vermeil!
Des fleuves, des torrents, et des plaines fcondes
O, l't, les pis se dorent au soleil?
Avez-vous des forts tout pleines de mystres,
De chants d'oiseaux, de bruits et de douces senteurs?
Avez-vous des coteaux, des monts, des pics austres,
Des souffles embaums et des vents destructeurs?
Sur vos flots avez-vous les reflets d'une lune
Comme des fils d'argent qui traversent la nuit?
Comme une frange blanche avez-vous, sur la dune,
L'cume d'une mer qui s'avance et s'enfuit?

Ou comme cette terre o, nous autres, nous sommes
Naissant, mourant toujours depuis des milliers d'ans,
Astres mystrieux, avez-vous donc des hommes
Crs d'une parole  l'aurore des temps?
Et, comme nous encor, quelque pch funeste
Les a-t-il dpouills de leur glorieux sort?
Et, comme nous aussi, l'holocauste cleste
Les a-t-il rachets de l'ternelle mort?

Et chaque monde a-t-il son destin? Et la vie
Diffre-t-elle partout dans cette immensit?
Chaque globe qui roule en la plaine infinie,
Comme un roi de sa cour, est-il donc escort
D'astres pareils entre eux mais diffrents des autres?
O sjours inconnus, avez-vous tour  tour,
Guerre et paix, joie et pleure? Avez-vous des aptres
Qui vont proclamant Dieu, la science et l'amour!




LA PREMIRE NEIGE

La neige, ce jour-l, s'chappant de la nue,
Couvrait le sol durci d'un voile sans couleurs.
Dans son coquet boudoir, seule avec ses douleurs,
Ainsi parla Nanette, une fille dchue:

        Tombez,  blancs flocons,
Prtez aux champs fltris votre mystique lange!
O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange
        Au-dessus de nos fronts!

Mon Dieu! le ciel est sombre au-dessus de ma tte,
Mais la terre  son tour clate de blancheur.
Sans fleurs taient les prs. La dernire tempte
Avait emport loin le canot du pcheur,
La feuille du bosquet et le rire des lvres.
Du sol o tout gisait mourant naissaient les fivres,
Ces sinistres poisons que respirait l'enfant.
Et plus d'une jeune mre, inquite et livide,
Pressait contre son coeur un petit front brlant,
Ou s'asseyait rveuse auprs d'un berceau vide!

        Tombez,  blancs flocons.
Prtez aux champs fltris votre mystique lange!
O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange
        Au-dessus de nos fronts!

Bien des rameaux sont nus, et, dans les sombres landes
Les oiseaux ont laiss leurs pauvres nids muets:
L'on cherche vainement, pour faire des guirlandes,
Les feuilles de l'rable ou les fleurs des bleuets.
La terre dpouille a l'air d'un cimetire;
Les sapins, dirait-on, ont des dmes de pierre,
Et l'on croirait errer au milieu des tombeaux.
Le ciel n'a plus pour nous sa caressante flamme,
Et la neige remplit les doux nids des oiseaux
Ainsi que le remords, hlas! remplt mon me!

        Tombez,  blancs flocons,
Prtez aux champs fltris votre mystique lange!
O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange
        Au-dessus de nos fronts!

L'arbre se drape, ici, dans un manteau d'hermine,
Et l, sous les cristaux s'endorment les sillons.
Ah! je n'ai plus, mon Dieu! la chastet divine
Qui revtait mon corps d'un manteau de rayons!
Je dors depuis longtemps sous un voile de glace.
Mon nom est un objet de honte. Et ma place
Est avec cette fleur qui n'a plus de parfum
Et que la main rejette aprs l'avoir cueillie!
O sont ceux qui m'aimaient? L'amour est importun
Quand il nat ou survit dans une me avilie!

        Tombez,  blancs flocons,
Prtez aux champs fltris votre mystique lange!
O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange
        Au-dessus de nos fronts!

Comme vous autrefois ma jeune me tait blanche,
Et ses pensers nafs voltigeaient comme vous.
Elle ignorait le mal, croyait toute me franche,
Son espoir tait noble et son chant tait doux.
Elle pouvait voler  sa cleste source;
Elle pouvait aussi, dans sa joyeuse course,
Toucher sans les fltrir les objets les plus purs.
Maintenant les regrets la tourmentent. Pour elle
Les cieux ensoleills sont devenus obscurs,
Le jour est disparu, la nuit est ternelle!

        Tombez,  blancs flocons,
Prtez aux champs fltris votre mystique lange!
O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange
        Au-dessus de nos fronts!

Qui me rendra, mon Dieu, la blancheur de la neige,
Et qui rendra la paix  mes sens tourments?
Quel voile tombera sur mon corps sacrilge,
Comme sur le sol froid les flocons argents,
Pour drober aux yeux mes nombreuses souillures?
J'ai bu les volupts  des sources impures:
Mon coeur a toujours soif. Dans mes tristes ennuis,
Remontant le pass, j'voque les mensonges
Que le monde disait pour me perdre. Mes nuits,
Mes nuits sont sans sommeil ou pleines d'affreux songes!

        Tombez,  blancs flocons,
Prtez aux champs fltris votre mystique lange!
O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange
        Au-dessus de nos fronts!

Elle jetait dehors un regard triste et vague.
Or il neigeait toujours. Puis, en parlant ainsi,
Elle tait de son doigt une brillante bague,
Elle tait son collier, ses anneaux d'or aussi,
Et tombait  genoux. Les reflets de la grce,--
Comme les blancs flocons descendaient de l'espace,--
Descendirent des cieux sur elle. Et puis son coeur
Devint pareil alors  la neige clatante.
Ce soir-l, je le sais, on vit au Bon Pasteur
Entrer en sanglotant une humble pnitente.

        Tombez,  blancs flocons!
Prtez aux champs fltris votre mystique lange t
O blancs flocons, volez comme des ailes d'ange
        Au-dessus de nos fronts.




A CRMAZIE

Faites place au pote au sein de votre gloire,
Mnes de nos aeux! Dans ses fastes l'histoire
                Se plat  raconter
                Et les noms et la vie
Du soldat valeureux qui meurt pour la Patrie
Et du barde inspir qui vit pour la chanter!

          La noble empreinte du gnie
          Brillait sur ton front soucieux.
          Le luth que te donna les cieux
          Avait une mle harmonie,
          Et sous tes doigts, de toutes parts,
          Il jeta des notes tranges.
          On eut dit les clairons des anges
          Sonnant sur nos vastes remparts.
          Pourquoi, dans un moment funeste,
          Pourquoi, barde, le vil mtal
          Vint-il  ton hymne cleste
          Unir, hlas! son chant fatal?

          Voulais-tu, dans ce temps nfaste,
          Vider la coupe des plaisirs?
          Voulais-tu voir de chauds dsirs
          S'veiller en ton me chaste?
          Voulais-tu chercher le bonheur
          O seul l'insens va l'attendre,
          Toi dont les pensers devaient tendre
          Vers l'infini d'un bond vainqueur?
          Qui le dira? Tu fus coupable,
          Et nous pleurmes sur ton sort,
          Car une vengeance implacable
          Te poursuivit jusqu' la mort!

          Le repentir rend sa couronne
          A ton front charg de douleurs;
          L'ange de Dieu sche les pleurs;
          Le calme, aujourd'hui, t'environne.
          Tout meurt dans le pass qui fuit...
          Seul l'clat de ta renomme
          Comme une plante enflamme
          Traversera la sombre nuit.
          Si la vengeance mal teinte
          Voulait voquer ton forfait,
          Alors l'expiation sainte
          Devant elle se dresserait!

          Barde, as-tu revu dans tes rves
          Les champs o dorment nos hros?
          Comme les flots aprs les flots
          Viennent dferler sur les grves,
          Les doux souvenirs d'autrefois
          Sont-ils venus  ta mmoire?
          As-tu revu nos jours de gloire,
          Quand nous combattions pour nos droits?
          As-tu revu, dans ton dlire,
          Flotter le sublime haillon
          Que chanta tant de fois ta lyre,
          Le vieux drapeau de Carillon?

Faites place au pote au sein de votre gloire,
Mnes de nos aeux! Dans ses fastes l'histoire
              Se plat  raconter
              Et les noms et la vie
Du soldat valeureux qui meurt pour la Patrie
Et du barde inspir qui vit pour la chanter!

Nos Muses ont gmi lorsqu'un jour, la tempte,
Noyant ton ciel d'azur, courut de l'horizon.
Ah! tu franchis alors, triste et courbant la tte,
Pour ne plus le revoir, le seuil de ta maison!
Ton me s'abma tout--coup dans le doute.
De l'exile, en pleurant, tu pris la sombre route,
Cherchant en vain, hlas! de quelque vieil ami,
Pour l'appuyer parfois, le bras encor fidle!
Lorsque tu dposas ta lyre solennelle
                Nos Muses ont gmi.

Ah! que vois-je en tout lieu? Des murmures tranges,
Des soupirs inous qui passent dans les airs!
Les rameaux vers le sol courbent leurs longues franges,
Les ruisseaux, tristement promnent leurs flots clairs!
Les morts que tu chantais gmissent dans leur bire:
Tes chants taient pour eux une douce prire
Qui partait d'un autel et montait jusqu' Dieu.
Les oiseaux sont muets dans nos fraches valles...
Rien ne consolera nos rives dsoles!...
           Ah! que vois-je en tout lieu!

Nous redirons tes chants, et la Patrie on larmes
Viendra s'agenouiller auprs de ton tombeau.
Qui jamais, comme toi, put clbrer nos armes
Et redire l'clat de notre vieux drapeau?
Ta grande voix semblait le canon des batailles.
A tes accents mus frmissaient nos murailles;
Et les soldats tombs sur nos illustres champs
Voulaient de leur cercueil se lever pour combattre!..
Pour consoler nos coeurs que l'ennui vient abattre,
                Nous redirons tes chants!

Dans ton anxit, chaque jour,  pote,
N'tait-il pas pour toi, l-bas, un jour de deuil?
O pote, as-tu vu d'une me satisfaite,
Aprs quinze ans de pleurs, le repos du cercueil?
As-tu vu ton pays, dans sa beaut premire,
T'apparatre soudain  la vive lumire
Qu'en s'ouvrant projeta sur toi l'ternit?
As-tu vu notre ville et son rocher austre?
As-tu vu tes amis, ton ciel, ta vieille mre,
                Dans ton anxit?

Malheureux exil, reviens prendre ta place!
Ne l'as-tu pas au ciel demande  genoux?
Que de fois ton regard a suivi, dans l'espace,
Le soleil radieux qui descendait vers nous?
A l'horizon lointain, dans un rayon d'opale,
Esprais-tu toujours voir la rive natale,
A ton ardent appel, lever son front voil?
Que de fois ton regard interrogea l'toile?
Que de fois il suivit la vagabonde voile,
                Malheureux exil!

Faites place au pote au sein de votre gloire,
Mnes de nos aeux! Dans ses fastes l'histoire
                Se plat  raconter
                Et les noms et la vie
Du soldat valeureux qui meurt pour la Patrie
Et du barde inspir qui vit pour la chanter!




LA CHANE D'OR

[Publi sparment, ce pome fait dj partie de la
collection Gutenberg Canada.]





JOIE ET PEINE

  Le doux printemps commence...
  Une allgresse immense
  Rgne de tout ct.
  A la terre ravie,
  Il rend amour et vie,
  Il rend grce et beaut.

Mais, hlas! la tombe muette
Ne me rend pas, en ces beaux jours,
Les deux anges que je regrette,
Les fruits de mes chastes amours!

  La fertile prairie
  Nous rend la fleur jolie,
  Les armes nouveaux;
  La fort, son ombrage
  Et le charmant ramage
  Des matineux oiseaux.

Mais, hlas! la tombe muette
Ne me rend pas, en ces beaux jours,
Les deux anges que je regrette,
Les fruits de mes chastes amours!

  Les bosquets solitaires
  Nous rendent leurs mystres
  Et leurs joyeux chos;
  Les ruisseaux et les fleuves,
  Mille parurent neuves
  Qui luisent dans leurs flots.

Mais, hlas! la tombe muette
Ne me rend pas, en ces beaux jours,
Les deux anges que je regrette,
Les fruits de mes chastes amours!

  L'aube nous rend encore
  Son gai reflet qui dore
  Nos rayonnants chssis,
  Et la perle brillante,
  Qui s'attache, tremblante,
  A la coupe des lis.

Mais, hlas! la tombe muette
Ne me rend pas, en ces beaux jours,
Les deux anges que je regrette,
Les fruits de mes chastes amours!

  Le ciel rend la rose
  A la glbe puise;
  Il nous rend le soleil,
  La vive luciole,
  La brise frache et molle,
  Le papillon vermeil.

Mais, hlas! la tombe muette?
Ne me rend pas, en ces beaux jours,
Les deux anges que je regrette,
Les, fruits de mes chastes amours!

  La mer nous rend ses lames
  Que dchirent les rames
  Des pcheurs indolents,
  Et les blanches nacelles
  Qui balancent leurs ailes
  Comme des golands.

Mais, hlas! la tombe muette
Ne me rend pas, en ces beaux jours,
Les deux anges que je regrette,
Les fruits de mes chastes amours!




ADORATION

Je t'adore,  mon Dieu t Du fond de ma misre
J'ose lever vers toi, vers toi qu'on dit svre,
        Mes mains pleines d'iniquits.
Mon front est prostern devant ta face sainte.
Je reprendrai, Seigneur, dans l'amour et la crainte,
        Les sentiers droits que j'ai quitts.

Je t'adore,  mon Dieu, quand les brises tidies
Font chanter des forts les cimes reverdies
        Et que les nids font leurs concerts;
Quand l'hiver se revt de son linceul de givre,
Que l'aquilon mugit comme un cornet de cuivre
        Sur les chemins partout dserts!

Quand le soleil levant, d'une brillante gerbe
Inonde ma fentre, et que le lis superbe
        S'ouvre pour l'autel du saint-lieu;
Quand l'airain, vers la nuit, de valle en valle,
Pour louer ton saint nom, sonne  toute vole,
        Je t'adore encore,  mon Dieu!

Car c'est par toi, Seigneur, que le soleil se lve,
Que les veines des bois sentent courir la sve,
        Que les fleurs toilent les champs!
Tu sais creuser un lit  la sombre rivire,
Tu jettes dans l'espace ainsi qu'une poussire,
        Des flots d'astres tincelants!

Tu fais briller l'clair, tu fais gronder la foudre,
Tu commandes aux vents et lu rduits en poudre
        Tout ce qu'lve un sot orgueil!
Ta clmence est sans borne et ta gloire, infinie!
Ton pouvoir est lou, ta sagesse est bnie
        Dans le berceau, dans le cercueil!

Qui suis-je devant toi pour l'offrir ma prire?
Un atome perdu dans les flots de lumire
        Que tu verses sur l'univers!
Je ne suis qu'une feuille au hasard emporte,
Et qu'une goutte d'eau par l'orage jete
        Dans le gouffre profond des mers!

Qui suis-je moi, Seigneur, pour t'appeler mon pre?
Pour entendre ta voix me dire: Enfant, espre;
        Mon ange veillera sur toi?
Qui suis-je pour paratre en ta sainte prsence?
J'ai fait souvent le mal sans craindre la puissance,
        Quand j'aurais de scher d'effroi,

Que de jours j'ai passs oublieux de ta gloire!
De tes bienfaits, Seigneur, j'ai perdu la mmoire:
        J'ai senti chanceler ma foi!
J'ai dout de ta grce et ri de ta promesse!
Je te voyais si grand que, dans ma petitesse,
        J'ai dit: Dieu pense-t-il  moi?

Et pourtant, sur mon front, je ne sais pas quel signe
Me dit que de ton ciel je puis devenir digne,
        Et que mes yeux devront te voir.
Un rayon merveilleux, une ternelle flamme,
Pour s'lancer vers toi, s'chappent de mon me
        Comme le fou de l'encensoir.

Non, l'homme tout entier n'est pas ptri de boue!
Une tincelle ardente en son me se joue
        Comme une toile en un ciel noir.
C'est le foyer brlant qui fait luire le phare,
C'est l'clat, le parfum dont l'humble fleur se pare,
        C'est la foi, l'amour ou l'espoir!

Quand le chne orgueilleux tombe dans la tempte,
L'humble roseau, souvent, relve encor la tte:
        Je me relverai, Seigneur.
Le remords a dj bris mon coeur de marbre,
Comme le ver cach qui fait prir un arbre
        Dont il vient de mordre le coeur.

Je t'adore,  mon Dieu! Que le fier incrdule,
Sur son luth profan, chaque jour ne module
        Que des refrains blasphmateurs,
Je ne rougirai point de mes saintes livres;
Ta grce moussera les flches acres
        De quelques sots perscuteurs.

Je t'adore,  mon Dieu! je te sers,  mon matre!
Je bnis ta bont de m'avoir donn l'tre,
        Ne serait-ce que pour souffrir.
Je chanterai ton nom dans mon humble harmonie!
Que m'importe le monde et sa froide ironie?
        Un jour le monde doit prir!

Mes jours sont peu nombreux: laisse-moi, je t'en prie,
O matre de la mort,  matre de la vie,
        Laisse-moi vivre encore un peu!
Seule l'ternit peut mesurer ton ge.
Pendant que, dans le ciel, l'ange te rend hommage,
        Moi je t'adore ici, mon Dieu!




                       TABLE DES MATIRES

Ave, Maria.
La dbcle.
Histoire d'un Ange.
La vie.
Tableau d'hiver.
Rponse.
Filii hominum, usquequo gravi corde?
Ternaires.
Rminiscences.
Nol.
Le retour aux champs.
Dulcia linquimus arva.
La fenaison.
Napolon III.
O sont mes rves.
Le printemps.
A mon ami J. A. Genand.
Le pote pauvre.
Pour te chanter.
Libra!
Je n'y crois plus.
Le pass.
Aux expatris.
Loin de la foule.
La maison paternelle.
La voix des bois.
Le chant du Canadien.
1837.
La vision de Montgomery.
Les brayeurs.
Si tu pouvais parler.
Tentation.
Dis-moi ton nom.
Les mondes.
La premire neige.
A Crmazie.
La chane d'or. [Publi sparment].
Joie et peine.
Adoration.




[Fin du livre _Une gerbe -- Posies_ par Pamphile Le May]