
* Livre lectronique de Project Gutenberg Canada *

Le prsent livre lectronique est rendu accessible gratuitement
et avec quelques restrictions seulement. Ces restrictions ne
s'appliquent que si [1] vous apportez des modifications au
livre lectronique (et que ces modifications portent sur le
contenu et le sens du texte, pas simplement sur la mise en
page) ou [2] vous employez ce livre lectronique  des fins
commerciales. Si l'une de ces conditions s'applique, veuillez
consulter gutenberg.ca/links/licencefr.html avant de continuer.

Ce texte est dans le domaine public au Canada, mais pourrait
tre couvert par le droit d'auteur dans certains pays. Si vous
ne vivez pas au Canada, renseignez-vous sur les lois concernant
le droit d'auteur. DANS LE CAS O LE LIVRE EST COUVERT
PAR LE DROIT D'AUTEUR DANS VOTRE PAYS, NE LE
TLCHARGEZ PAS ET NE REDISTRIBUEZ PAS CE FICHIER.

Titre: Vol de nuit
Auteur [roman]: Saint-Exupry, Antoine de (1900-1944)
Auteur [prface]: Gide, Andr (1869-1951)
Date de la premire publication: 1931
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Gallimard, 1962
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   23 aot 2016
Date de la dernire mise  jour:
   23 aot 2016
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 1348

Ce livre lectronique a t cr par:
Marcia Brooks, Mark Akrigg, Paulina Chin
et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
 http://www.pgdpcanada.net


NOTE DE L'DITEUR

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont
t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et
n'a pas t harmonise. Nous indiquons _ainsi_ les passages
en italique.

Cette dition numrique n'est pas un fac-simil de l'dition
imprime. Mais nos modifications se bornent  certains dtails
du formatage. Nous offrons l'intgrale du texte original.





                              VOL DE NUIT




                        OEUVRES DE SAINT-EXUPRY


COURRIER SUD.
VOL DE NUIT.
TERRE DES HOMMES.
LETTRE A UN OTAGE.
PILOTE DE GUERRE.
LE PETIT PRINCE, _illustr par l'auteur_.
CITADELLE.
LETTRES DE JEUNESSE (1923-1931).
CARNETS.
LETTRES A SA MRE.
UN SENS A LA VIE.

                 *        *        *        *        *

OEUVRES (Courrier Sud, Vol de Nuit, Terre des Hommes, Pilote de Guerre,
Lettre  un Otage, Le Petit Prince, Citadelle, _Prface de Roger
Caillois_, 1 vol. Bibliothque de la Pliade).




                        ANTOINE DE SAINT-EXUPRY


                              VOL DE NUIT

                         _PRFACE D'ANDR GIDE_



                               GALLIMARD




L'Edition originale _de cet ouvrage a t tire  sept cent
cinquante-six exemplaires et comprend: cent neuf exemplaires rimposs
dans le format in-quarto tellire, sur papier verg Lafuma-Navarre au
filigrane_ n. r. f., _dont neuf hors commerce marqus de_ A __ I, _et
cent destins aux Bibliophiles de la_ Nouvelle Revue Franaise,
_numrots de_ I __ C; _six cent quarante-sept exemplaires in-octavo
couronne sur papier vlin pur fil Lafuma-Navarre, dont dix-sept hors
commerce, marqus de_ a __ q, _six cents destins aux_ Amis de
l'Edition Originale, _numrots de 1  600, et trente exemplaires
d'auteur, hors commerce, numrots de 601  630. Il a t tir en outre
huit exemplaires sur japon supernacr et neuf exemplaires sur vlin
teint de Hollande Van Gelder hors commerce rservs  l'auteur._

_Il a t tir en juin mil neuf cent quarante-sept deux mille quarante
exemplaires sur alfa des Papeteries Navarre, dont deux mille exemplaires
numrots de 1  2.000, et quarante hors commerce, numrots de 2.001 
2.040. Ces exemplaires portent la mention_: Exemplaire sur alfa _et
sont relis d'aprs la maquette de Paul Bonet_.




                                PRFACE

                                 _par_

                               ANDR GIDE




_Il s'agissait, pour les compagnies de navigation arienne, de lutter de
vitesse avec les autres moyens de transport. C'est ce qu'expliquera,
dans ce livre, Rivire, admirable figure de chef: C'est pour nous une
question de vie ou de mort, puisque nous perdons, chaque nuit, l'avance
gagne, pendant le jour, sur les chemins de fer et les navires. Ce
service nocturne, fort critiqu d'abord, admis dsormais, et devenu
pratique aprs le risque des premires expriences, tait encore, au
moment de ce rcit, fort hasardeux;  l'impalpable pril des routes
ariennes semes de surprises, s'ajoute donc ici le perfide mystre de
la nuit. Si grands que demeurent encore les risques, je me hte de dire
qu'ils vont diminuant de jour en jour, chaque nouveau voyage facilitant
et assurant un peu mieux le suivant. Mais il y a pour l'aviation, comme
pour l'exploration des terres inconnues, une premire priode hroque,
et_ Vol de Nuit, _qui nous peint la tragique aventure d'un de ces
pionniers de l'air, prend tout naturellement un ton d'pope_.

_J'aime le premier livre de Saint-Exupry, mais celui-ci bien
davantage._ _Dans_ Courrier Sud, _aux souvenirs de l'aviateur, nots
avec une prcision saisissante, se mlait une intrigue sentimentale qui
rapprochait de nous le hros. Si susceptible de tendresse, ah! que nous
le sentions humain, vulnrable. Le hros de_ Vol de Nuit, _non
dshumanis, certes, s'lve  une vertu surhumaine. Je crois que ce qui
me plat surtout dans ce rcit frmissant, c'est sa noblesse. Les
faiblesses, les abandons, les dchances de l'homme, nous les
connaissons de reste et la littrature de nos jours n'est que trop
habile  les dnoncer; mais ce surpassement de soi qu'obtient la volont
tendue, c'est l ce que nous avons surtout besoin qu'on nous montre._

_Plus tonnante encore que la figure de l'aviateur, m'apparat celle de
Rivire, son chef. Celui-ci n'agit pas lui-mme: il fait agir, insuffle
 ses pilotes sa vertu, exige d'eux le maximum, et les contraint  la
prouesse. Son implacable dcision ne tolre pas la faiblesse, et, par
lui, la moindre dfaillance est punie. Sa svrit peut, au premier
abord, paratre inhumaine, excessive. Mais c'est aux imperfections
qu'elle s'applique, non point  l'homme mme, que Rivire prtend
forger. On sent,  travers cette peinture, toute l'admiration de
l'auteur. Je lui sais gr particulirement d'clairer cette vrit
paradoxale, pour moi d'une importance psychologique considrable: que
le bonheur de l'homme n'est pas dans la libert, mais dans l'acceptation
d'un devoir. Chacun des personnages de ce livre est ardemment,
totalement dvou  ce qu'il_ doit _faire,  cette tche prilleuse dans
le seul accomplissement de laquelle il trouvera le repos du bonheur. Et
l'on entrevoit bien que Rivire n'est nullement insensible (rien de plus
mouvant que le rcit de la visite qu'il reoit de la femme du disparu)
et qu'il ne lui faut pas moins de courage pour donner ses ordres qu'
ses pilotes pour les excuter._

_Pour se faire aimer, dira-t-il, il suffit de plaindre. Je ne plains
gure, ou je le cache... je suis surpris parfois de mon pouvoir. Et
encore: Aimez ceux que vous commandez; mais sans le leur dire._

_C'est aussi que le sentiment du devoir domine Rivire; l'obscur
sentiment d'un devoir, plus grand que celui d'aimer. Que l'homme ne
trouve point sa fin en lui-mme, mais se subordonne et sacrifie  je ne
sais quoi, qui le domine et vit de lui. Et j'aime  retrouver ici cet
obscur sentiment qui faisait dire paradoxalement  mon Promthe:
je n'aime pas l'homme, j'aime ce qui le dvore. C'est la source de
tout hrosme: Nous agissons, pensait Rivire, comme si quelque chose
dpassait,_ _en valeur, la vie humaine... Mais quoi? Et encore: Il
existe peut-tre quelque chose d'autre  sauver, et de plus durable;
peut-tre est-ce  sauver cette part de l'homme que Rivire travaille.
N'en doutons pas._

_En un temps o la notion de l'hrosme tend  dserter l'arme, puisque
les vertus viriles risquent de demeurer sans emploi dans les guerres de
demain dont les chimistes nous invitent  pressentir la future horreur,
n'est-ce pas dans l'aviation que nous voyons se dployer le plus
admirablement et le plus utilement le courage? Ce qui serait tmrit,
cesse de l'tre dans un service command. Le pilote, qui risque sans
cesse sa vie, a quelque droit de sourire  l'ide que nous nous faisons
d'ordinaire du courage. Saint-Exupry me permettra-t-il de citer une
lettre de lui, dj ancienne; elle remonte au temps o il survolait la
Mauritanie pour assurer le service Casablanca-Dakar:_

_Je ne sais quand je rentrerai, j'ai tant de travail depuis quelques
mois: recherches de_ _camarades perdus, dpannages d'avions tombs en
territoires dissidents, et quelques courriers sur Dakar._

_Je viens de russir un petit exploit: pass deux jours et deux nuits
avec onze Maures et un mcanicien, pour sauver un avion. Alertes
diverses et graves. Pour la premire fois, j'ai entendu siffler des
balles sur ma tte. Je connais enfin ce que je suis dans cette
ambiance-l: beaucoup plus calme que les Maures. Mais j'ai aussi
compris, ce qui m'avait toujours tonn: pourquoi Platon (ou Aristote?)
place le courage au dernier rang des vertus. Ce n'est pas fait de bien
beaux sentiments: un peu de rage, un peu de vanit, beaucoup
d'enttement et un plaisir sportif vulgaire. Surtout l'exaltation de sa
force physique, qui pourtant n'a rien  y voir. On croise les bras sur
sa chemise ouverte et on respire bien. C'est plutt agrable. Quand a
se produit la nuit, il s'y mle le sentiment d'avoir fait une immense
btise. Jamais plus je n'admirerai un homme qui ne serait que
courageux._

_Je pourrais mettre en pigraphe  cette citation un apophtegme extrait
du livre de Quinton (que je suis loin d'approuver toujours)_:

_On se cache d'tre brave comme d'aimer; ou mieux encore: Les
braves cachent leurs actes comme les honntes gens leurs aumnes. Ils
les dguisent ou s'en excusent._

_Tout ce que Saint-Exupry raconte, il en parle en connaissance de
cause. Le personnel affrontement d'un frquent pril donne  son livre
une saveur authentique et inimitable. Nous avons eu de nombreux rcits
de guerre ou d'aventures imaginaires o l'auteur parfois faisait preuve
d'un souple talent, mais qui prtent  sourire aux vrais aventuriers ou
combattants qui les lisent. Ce rcit, dont j'admire aussi bien la valeur
littraire, a d'autre part la valeur d'un document, et ces deux
qualits, si inesprment unies donnent _ Vol de Nuit _son
exceptionnelle importance_.

                                                            Andr GIDE.




                       _A MONSIEUR DIDIER DAURAT_




                                   I


Les collines, sous l'avion, creusaient dj leur sillage d'ombre dans
l'or du soir. Les plaines devenaient lumineuses mais d'une inusable
lumire: dans ce pays elles n'en finissent pas de rendre leur or de
mme qu'aprs l'hiver, elles n'en finissent pas de rendre leur neige.

Et le pilote Fabien, qui ramenait de l'extrme Sud, vers Buenos Aires,
le courrier de Patagonie, reconnaissait l'approche du soir aux mmes
signes que les eaux d'un port:  ce calme,  ces rides lgres qu'
peine dessinaient de tranquilles nuages. Il entrait dans une rade
immense et bienheureuse.

Il et pu croire aussi, dans ce calme, faire une lente promenade,
presque comme un berger. Les bergers de Patagonie vont, sans se presser,
d'un troupeau  l'autre: il allait d'une ville  l'autre, il tait le
berger des petites villes. Toutes les deux heures, il en rencontrait qui
venaient boire au bord des fleuves ou qui broutaient leur plaine.

Quelquefois, aprs cent kilomtres de steppes plus inhabites que la
mer, il croisait une ferme perdue, et qui semblait emporter en arrire,
dans une houle de prairies, sa charge de vies humaines, alors il saluait
des ailes ce navire.

                 *        *        *        *        *

San Julian est en vue; nous atterrirons dans dix minutes.

Le radio navigant passait la nouvelle  tous les postes de la ligne.

Sur deux mille cinq cents kilomtres, du dtroit de Magellan  Buenos
Aires, des escales semblables s'chelonnaient; mais celle-ci s'ouvrait
sur les frontires de la nuit comme, en Afrique, sur le mystre, la
dernire bourgade soumise.

Le radio passa un papier au pilote:

--Il y a tant d'orages que les dcharges remplissent mes couteurs.
Coucherez-vous  San Julian?

Fabien sourit: le ciel tait calme comme un aquarium et toutes les
escales, devant eux, leur signalaient Ciel pur, vent nul. Il
rpondit:

--Continuerons.

Mais le radio pensait que des orages s'taient installs quelque part,
comme des vers s'installent dans un fruit; la nuit serait belle et
pourtant gte: il lui rpugnait d'entrer dans cette ombre prte 
pourrir.

                 *        *        *        *        *

En descendant moteur au ralenti sur San Julian, Fabien se sentit las.
Tout ce qui fait douce la vie des hommes grandissait vers lui: leurs
maisons, leurs petits cafs, les arbres de leur promenade. Il tait
semblable  un conqurant, au soir de ses conqutes, qui se penche sur
les terres de l'empire, et dcouvre l'humble bonheur des hommes. Fabien
avait besoin de dposer les armes, de ressentir sa lourdeur et ses
courbatures, on est riche aussi de ses misres, et d'tre ici un homme
simple, qui regarde par la fentre une vision dsormais immuable. Ce
village minuscule, il l'et accept: aprs avoir choisi on se contente
du hasard de son existence et on peut l'aimer. Il vous borne comme
l'amour. Fabien et dsir vivre ici longtemps, prendre sa part ici
d'ternit, car les petites villes, o il vivait une heure, et les
jardins clos de vieux murs, qu'il traversait, lui semblaient ternels de
durer en dehors de lui. Et le village montait vers l'quipage et vers
lui s'ouvrait. Et Fabien pensait aux amitis, aux filles tendres, 
l'intimit des nappes blanches,  tout ce qui, lentement, s'apprivoise
pour l'ternit. Et le village coulait dj au ras des ailes, talant le
mystre de ses jardins ferms que leurs murs ne protgeaient plus. Mais
Fabien, ayant atterri, sut qu'il n'avait rien vu, sinon le mouvement
lent de quelques hommes parmi leurs pierres. Ce village dfendait, par
sa seule immobilit, le secret de ses passions, ce village refusait sa
douceur: il et fallu renoncer  l'action pour la conqurir.

                 *        *        *        *        *

Quand les dix minutes d'escale furent coules, Fabien dut repartir.

Il se retourna vers San Julian: ce n'tait plus qu'une poigne de
lumires, puis d'toiles, puis se dissipa la poussire qui, pour la
dernire fois, le tenta.

                 *        *        *        *        *

Je ne vois plus les cadrans: j'allume.

Il toucha les contacts, mais les lampes rouges de la carlingue versrent
vers les aiguilles une lumire encore si dilue dans cette lumire bleue
qu'elle ne les colorait pas. Il passa les doigts devant une ampoule:
ses doigts se teintrent  peine.

Trop tt.

Pourtant la nuit montait, pareille  une fume sombre, et dj comblait
les valles. On ne distinguait plus celles-ci des plaines. Dj pourtant
s'clairaient les villages, et leurs constellations se rpondaient. Et
lui aussi, du doigt, faisait cligner ses feux de position, rpondait aux
villages. La terre tait tendue d'appels lumineux, chaque maison
allumant son toile, face  l'immense nuit, ainsi qu'on tourne un phare
vers la mer. Tout ce qui couvrait une vie humaine dj scintillait.
Fabien admirait que l'entre dans la nuit se ft cette fois, comme une
entre en rade, lente et belle.

Il enfouit sa tte dans la carlingue. Le radium des aiguilles commenait
 luire. L'un aprs l'autre le pilote vrifia des chiffres et fut
content. Il se dcouvrait solidement assis dans le ciel. Il effleura du
doigt un longeron d'acier, et sentit dans le mtal ruisseler la vie: le
mtal ne vibrait pas, mais vivait. Les cinq cents chevaux du moteur
faisaient natre dans la matire un courant trs doux, qui changeait sa
glace en chair de velours. Une fois de plus, le pilote n'prouvait, en
vol, ni vertige, ni ivresse, mais le travail mystrieux d'une chair
vivante.

Maintenant il s'tait recompos un monde, il y jouait des coudes pour
s'y installer bien  l'aise.

Il tapota le tableau de distribution lectrique, toucha les contacts un
 un, remua un peu, s'adossa mieux, et chercha la position la meilleure
pour bien sentir les balancements des cinq tonnes de mtal qu'une nuit
mouvante paulait. Puis il ttonna, poussa en place sa lampe de secours,
l'abandonna, la retrouva, s'assura qu'elle ne glissait pas, la quitta de
nouveau pour tapoter chaque manette, les joindre  coup sr, instruire
ses doigts pour un monde d'aveugle. Puis, quand ses doigts le connurent
bien, il se permit d'allumer une lampe, d'orner sa carlingue
d'instruments prcis, et surveilla sur les cadrans seuls, son entre
dans la nuit, comme une plonge. Puis, comme rien ne vacillait, ni ne
vibrait, ni ne tremblait, et que demeuraient fixes son gyroscope, son
altimtre et le rgime du moteur, il s'tira un peu, appuya sa nuque au
cuir du sige, et commena cette profonde mditation du vol, o l'on
savoure une esprance inexplicable.

                 *        *        *        *        *

Et maintenant, au coeur de la nuit comme un veilleur, il dcouvre que la
nuit montre l'homme: ces appels, ces lumires, cette inquitude. Cette
simple toile dans l'ombre: l'isolement d'une maison. L'une s'teint:
c'est une maison qui se ferme sur son amour.

Ou sur son ennui. C'est une maison qui cesse de faire son signal au
reste du monde. Ils ne savent pas ce qu'ils esprent ces paysans
accouds  la table devant leur lampe: ils ne savent pas que leur dsir
porte si loin, dans la grande nuit qui les enferme. Mais Fabien le
dcouvre quand il vient de mille kilomtres et sent des lames de fond
profondes soulever et descendre l'avion qui respire, quand il a travers
dix orages, comme des pays de guerre, et, entre eux, des clairires de
lune, et quand il gagne ces lumires, l'une aprs l'autre, avec le
sentiment de vaincre. Ces hommes croient que leur lampe luit pour
l'humble table, mais  quatre-vingts kilomtres d'eux, on est dj
touch par l'appel de cette lumire, comme s'ils la balanaient
dsesprs, d'une le dserte, devant la mer.




                                   II


Ainsi les trois avions postaux de la Patagonie, du Chili et du Paraguay
revenaient du Sud, de l'Ouest et du Nord vers Buenos Aires. On y
attendait leur chargement pour donner le dpart, vers minuit,  l'avion
d'Europe.

Trois pilotes, chacun  l'arrire d'un capot lourd comme un chaland,
perdus dans la nuit, mditaient leur vol, et, vers la ville immense,
descendraient lentement de leur ciel d'orage ou de paix, comme
d'tranges paysans descendent de leurs montagnes.

Rivire, responsable du rseau entier, se promenait de long en large sur
le terrain d'atterrissage de Buenos Aires. Il demeurait silencieux car,
jusqu' l'arrive des trois avions, cette journe, pour lui, restait
redoutable. Minute par minute,  mesure que les tlgrammes lui
parvenaient, Rivire avait conscience d'arracher quelque chose au sort,
de rduire la part d'inconnu, et de tirer ses quipages, hors de la
nuit, jusqu'au rivage.

Un manoeuvre aborda Rivire pour lui communiquer un message du poste
Radio:

--Le courrier du Chili signale qu'il aperoit les lumires de Buenos
Aires.

--Bien.

Bientt Rivire entendrait cet avion: la nuit en livrait un dj, ainsi
qu'une mer, pleine de flux et de reflux et de mystres, livre  la plage
le trsor qu'elle a si longtemps ballott. Et plus tard on recevrait
d'elle les deux autres.

Alors cette journe serait liquide. Alors les quipes uses iraient
dormir, remplaces par les quipes fraches. Mais Rivire n'aurait point
de repos: le courrier d'Europe,  son tour, le chargerait
d'inquitudes. Il en serait toujours ainsi. Toujours. Pour la premire
fois ce vieux lutteur s'tonnait de se sentir las. L'arrive des avions
ne serait jamais cette victoire qui termine une guerre, et ouvre une re
de paix bienheureuse. Il n'y aurait jamais, pour lui, qu'un pas de fait
prcdant mille pas semblables. Il semblait  Rivire qu'il soulevait un
poids trs lourd,  bras tendus, depuis longtemps: un effort sans repos
et sans esprance. Je vieillis... Il vieillissait si dans l'action
seule il ne trouvait plus sa nourriture. Il s'tonna de rflchir sur
des problmes qu'il ne s'tait jamais poss. Et pourtant revenait contre
lui, avec un murmure mlancolique, la masse des douceurs qu'il avait
toujours cartes: un ocan perdu. Tout cela est donc si proche?...
Il s'aperut qu'il avait peu  peu repouss vers la vieillesse, pour
quand il aurait le temps ce qui fait douce la vie des hommes. Comme
si rellement on pouvait avoir le temps un jour, comme si l'on gagnait,
 l'extrmit de la vie, cette paix bienheureuse que l'on imagine. Mais
il n'y a pas de paix. Il n'y a peut-tre pas de victoire. Il n'y a pas
d'arrive dfinitive de tous les courriers.

Rivire s'arrta devant Leroux, un vieux contrematre qui travaillait.
Leroux, lui aussi, travaillait depuis quarante ans. Et le travail
prenait toutes ses forces. Quand Leroux rentrait chez lui vers dix
heures du soir, ou minuit, ce n'tait pas un autre monde qui s'offrait 
lui, ce n'tait pas une vasion. Rivire sourit  cet homme qui relevait
son visage lourd, et dsignait un axe bleui: a tenait trop dur, mais
je l'ai eu. Rivire se pencha sur l'axe. Rivire tait repris par le
mtier. Il faudra dire aux ateliers d'ajuster ces pices-l plus
libres. Il tta du doigt les traces du grippage, puis considra de
nouveau Leroux. Une drle de question lui venait aux lvres, devant ces
rides svres. Il en souriait:

--Vous vous tes beaucoup occup d'amour, Leroux, dans votre vie?

--Oh! l'amour, vous savez, monsieur le Directeur...

--Vous tes comme moi, vous n'avez jamais eu le temps.

--Pas bien beaucoup...

Rivire coutait le son de la voix, pour connatre si la rponse tait
amre: elle n'tait pas amre. Cet homme prouvait, en face de sa vie
passe, le tranquille contentement du menuisier qui vient de polir une
belle planche: Voil. C'est fait.

Voil, pensait Rivire, ma vie est faite.

Il repoussa toutes les penses tristes qui lui venaient de sa fatigue,
et se dirigea vers le hangar, car l'avion du Chili grondait.




                                  III


Le son de ce moteur lointain devenait de plus en plus dense. Il
mrissait. On donna les feux. Les lampes rouges du balisage dessinrent
un hangar, des pylnes de T.S.F., un terrain carr. On dressait une
fte.

--Le voil!

L'avion roulait dj dans le faisceau des phares. Si brillant qu'il en
semblait neuf. Mais, quand il eut stopp enfin devant le hangar, tandis
que les mcaniciens et les manoeuvres se pressaient pour dcharger la
poste, le pilote Pellerin ne bougea pas.

--Eh bien? qu'attendez-vous pour descendre?

Le pilote, occup  quelque mystrieuse besogne, ne daigna pas rpondre.
Probablement il coutait encore tout le bruit du vol passer en lui. Il
hochait lentement la tte, et, pench en avant, manipulait on ne sait
quoi. Enfin il se retourna vers les chefs et les camarades, et les
considra gravement, comme sa proprit. Il semblait les compter et les
mesurer et les peser, et il pensait qu'il les avait bien gagns, et
aussi ce hangar de fte et ce ciment solide et, plus loin, cette ville
avec son mouvement, ses femmes et sa chaleur. Il tenait ce peuple dans
ses larges mains, comme des sujets, puisqu'il pouvait les toucher, les
entendre et les insulter. Il pensa d'abord les insulter d'tre l
tranquilles, srs de vivre, admirant la lune, mais il fut dbonnaire:

--... Paierez  boire!

Et il descendit.

Il voulut raconter son voyage:

--Si vous saviez!...

Jugeant sans doute en avoir assez dit, il s'en fut retirer son cuir.

                 *        *        *        *        *

Quand la voiture l'emporta vers Buenos Aires en compagnie d'un
inspecteur morne et de Rivire silencieux, il devint triste: c'est beau
de se tirer d'affaire, et de lcher avec sant, en reprenant pied, de
bonnes injures. Quelle joie puissante! Mais ensuite, quand on se
souvient, on doute on ne sait de quoi.

La lutte dans le cyclone, a, au moins, c'est rel, c'est franc. Mais
non le visage des choses, ce visage qu'elles prennent quand elles se
croient seules. Il pensait:

C'est tout  fait pareil  une rvolte: des visages qui plissent 
peine, mais changent tellement!

Il fit un effort pour se souvenir.

Il franchissait, paisible, la Cordillre des Andes. Les neiges de
l'hiver pesaient sur elle de toute leur paix. Les neiges de l'hiver
avaient fait la paix dans cette masse, comme les sicles dans les
chteaux morts. Sur deux cents kilomtres d'paisseur, plus un homme,
plus un souffle de vie, plus un effort. Mais des artes verticales, qu'
six mille d'altitude on frle, mais des manteaux de pierre qui tombent
droit, mais une formidable tranquillit.

Ce fut aux environs du Pic Tupungato...

Il rflchit. Oui, c'est bien l qu'il fut le tmoin d'un miracle.

Car il n'avait d'abord rien vu, mais s'tait simplement senti gn,
semblable  quelqu'un qui se croyait seul, qui n'est plus seul, que l'on
regarde. Il s'tait senti, trop tard et sans bien comprendre comment,
entour par de la colre. Voil. D'o venait cette colre?

A quoi devinait-il qu'elle suintait des pierres, qu'elle suintait de la
neige? Car rien ne semblait venir  lui, aucune tempte sombre n'tait
en marche. Mais un monde  peine diffrent, sur place, sortait de
l'autre. Pellerin regardait, avec un serrement de coeur inexplicable, ces
pics innocents, ces artes, ces crtes de neige,  peine plus gris, et
qui pourtant commenaient  vivre --comme un peuple.

Sans avoir  lutter, il serrait les mains sur les commandes. Quelque
chose se prparait qu'il ne comprenait pas. Il bandait ses muscles,
telle une bte qui va sauter, mais il ne voyait rien qui ne ft calme.
Oui, calme, mais charg d'un trange pouvoir.

Puis tout s'tait aiguis. Ces artes, ces pics, tout devenait aigu: on
les sentait pntrer, comme des traves, le vent dur. Et puis il lui
sembla qu'elles viraient et drivaient autour de lui,  la faon de
navires gants qui s'installent pour le combat. Et puis il y eut, mle
 l'air, une poussire: elle montait, flottant doucement, comme un
voile, le long des neiges. Alors, pour chercher une issue en cas de
retraite ncessaire, il se retourna et trembla: toute la Cordillre, en
arrire, semblait fermenter.

--Je suis perdu.

D'un pic,  l'avant, jaillit la neige: un volcan de neige. Puis d'un
second pic, un peu  droite. Et tous les pics, ainsi, l'un aprs l'autre
s'enflammrent, comme successivement touchs par quelque invisible
coureur. C'est alors qu'avec les premiers remous de l'air les montagnes
autour du pilote oscillrent.

L'action violente laisse peu de traces: il ne retrouvait plus en lui le
souvenir des grands remous qui l'avaient roul. Il se rappelait
seulement s'tre dbattu, avec rage, dans ces flammes grises.

Il rflchit.

Le cyclone, ce n'est rien. On sauve sa peau. Mais auparavant! Mais
cette rencontre que l'on fait!

Il pensait reconnatre, entre mille, un certain visage, et pourtant il
l'avait dj oubli.




                                   IV


Rivire regardait Pellerin. Quand celui-ci descendrait de voiture, dans
vingt minutes, il se mlerait  la foule avec un sentiment de lassitude
et de lourdeur. Il penserait peut-tre: Je suis bien fatigu... sale
mtier! Et  sa femme il avouerait quelque chose comme on est mieux
ici que sur les Andes. Et pourtant tout ce  quoi les hommes tiennent
si fort s'tait presque dtach de lui: il venait d'en connatre la
misre. Il venait de vivre quelques heures sur l'autre face du dcor,
sans savoir s'il lui serait permis de rtablir pour soi cette ville dans
ses lumires. S'il retrouverait mme encore, amies d'enfance ennuyeuses
mais chres, toutes ses petites infirmits d'homme. Il y a dans toute
foule, pensait Rivire, des hommes que l'on ne distingue pas, et qui
sont de prodigieux messagers. Et sans le savoir eux-mmes. A moins
que... Rivire craignait certains admirateurs. Ils ne comprenaient pas
le caractre sacr de l'aventure, et leurs exclamations en faussaient le
sens, diminuaient l'homme. Mais Pellerin gardait ici toute sa grandeur
d'tre simplement instruit, mieux que personne, sur ce que vaut le monde
entrevu sous un certain jour, et de repousser les approbations vulgaires
avec un lourd ddain. Aussi Rivire le flicita-t-il: Comment
avez-vous russi? Et l'aima de parler simplement mtier, de parler de
son vol comme un forgeron de son enclume.

                 *        *        *        *        *

Pellerin expliqua d'abord sa retraite coupe. Il s'excusait presque:
Aussi je n'ai pas eu le choix. Ensuite il n'avait plus rien vu: la
neige l'aveuglait. Mais de violents courants l'avaient sauv, en le
soulevant  sept mille. J'ai d tre maintenu au ras des crtes
pendant toute la traverse. Il parla aussi du gyroscope dont il
faudrait changer de place la prise d'air: la neige l'obturait: a
forme verglas, voyez-vous. Plus tard d'autres courants avaient culbut
Pellerin, et, vers trois mille, il ne comprenait plus comment il n'avait
rien heurt encore. C'est qu'il survolait dj la plaine. Je m'en suis
aperu tout d'un coup, en dbouchant dans du ciel pur. Il expliqua
enfin qu'il avait eu,  cet instant-l, l'impression de sortir d'une
caverne.

--Tempte aussi  Mendoza?

--Non. J'ai atterri par ciel pur, sans vent. Mais la tempte me suivait
de prs.

Il la dcrivit parce que, disait-il, tout de mme c'tait trange.
Le sommet se perdait trs haut dans les nuages de neige, mais la base
roulait sur la plaine ainsi qu'une lave noire. Une  une, les villes
taient englouties. Je n'ai jamais vu a... Puis il se tut, saisi
par quelque souvenir.

Rivire se retourna vers l'inspecteur.

--C'est un cyclone du Pacifique, on nous a prvenus trop tard. Ces
cyclones ne dpassent d'ailleurs jamais les Andes.

On ne pouvait prvoir que celui-l poursuivrait sa marche vers l'Est.

L'inspecteur, qui n'y connaissait rien, approuva.

                 *        *        *        *        *

L'inspecteur parut hsiter, se retourna vers Pellerin, et sa pomme
d'Adam remua. Mais il se tut. Il reprit, aprs rflexion, en regardant
droit devant soi, sa dignit mlancolique.

Il la promenait, ainsi qu'un bagage, cette mlancolie. Dbarqu la
veille en Argentine, appel par Rivire pour de vagues besognes, il
tait emptr de ses grandes mains et de sa dignit d'inspecteur. Il
n'avait le droit d'admirer ni la fantaisie, ni la verve: il admirait
par fonction la ponctualit. Il n'avait le droit de boire un verre en
compagnie, de tutoyer un camarade et de risquer un calembour que si, par
un hasard invraisemblable, il rencontrait, dans la mme escale, un autre
inspecteur.

Il est dur, pensait-il, d'tre un juge.

A vrai dire, il ne jugeait pas, mais hochait la tte. Ignorant tout, il
hochait la tte, lentement, devant tout ce qu'il rencontrait. Cela
troublait les consciences noires et contribuait au bon entretien du
matriel. Il n'tait gure aim, car un inspecteur n'est pas cr pour
les dlices de l'amour, mais pour la rdaction de rapports. Il avait
renonc  y proposer des mthodes nouvelles et des solutions techniques,
depuis que Rivire avait crit: L'inspecteur Robineau est pri de
nous fournir, non des pomes, mais des rapports. L'inspecteur Robineau
utilisera heureusement ses comptences en stimulant le zle du
personnel. Aussi se jetait-il dsormais, comme sur son pain quotidien,
sur les dfaillances humaines. Sur le mcanicien qui buvait, le chef
d'aroplace qui passait des nuits blanches, le pilote qui rebondissait 
l'atterrissage.

Rivire disait de lui: Il n'est pas trs intelligent, aussi rend-il
de grands services. Un rglement tabli par Rivire tait, pour
Rivire, connaissance des hommes; mais pour Robineau n'existait plus
qu'une connaissance du rglement.

--Robineau, pour tous les dparts retards, lui avait dit un jour
Rivire, vous devez faire sauter les primes d'exactitude.

--Mme pour le cas de force majeure? Mme par brume?

--Mme par brume.

Et Robineau prouvait une sorte de fiert d'avoir un chef si fort qu'il
ne craignait pas d'tre injuste. Et Robineau lui-mme tirerait quelque
majest d'un pouvoir aussi offensant.

--Vous avez donn le dpart  six heures quinze, rptait-il plus tard
aux chefs d'aroports, nous ne pourrons vous payer votre prime.

--Mais, monsieur Robineau,  cinq heures trente, on ne voyait pas  dix
mtres!

--C'est le rglement.

--Mais, monsieur Robineau, nous ne pouvons pas balayer la brume!

Et Robineau se retranchait dans son mystre. Il faisait partie de la
direction. Seul, parmi ces totons, il comprenait comment en chtiant les
hommes, on amliorera le temps.

Il ne pense rien, disait de lui Rivire, a lui vite de penser
faux.

Si un pilote cassait un appareil, ce pilote perdait sa prime de
non-casse.

--Mais quand la panne a eu lieu sur un bois? s'tait inform
Robineau.

--Sur un bois aussi.

Et Robineau se le tenait pour dit.

--Je regrette, disait-il plus tard aux pilotes, avec une vive ivresse,
je regrette mme infiniment, mais il fallait avoir la panne ailleurs.

--Mais, monsieur Robineau, on ne choisit pas!

--C'est le rglement.

Le rglement, pensait Rivire, est semblable aux rites d'une religion
qui semblent absurdes mais faonnent les hommes. Il tait indiffrent
 Rivire de paratre juste ou injuste. Peut-tre ces mots-l
n'avaient-ils mme pas de sens pour lui. Les petits bourgeois des
petites villes tournent le soir autour de leur kiosque  musique et
Rivire pensait: Juste ou injuste envers eux, cela n'a pas de sens:
ils n'existent pas. L'homme tait pour lui une cire vierge qu'il
fallait ptrir. Il fallait donner une me  cette matire, lui crer une
volont. Il ne pensait pas les asservir par cette duret, mais les
lancer hors d'eux-mmes. S'il chtiait ainsi tout retard, il faisait
acte d'injustice mais il tendait vers le dpart la volont de chaque
escale; il crait cette volont. Ne permettant pas aux hommes de se
rjouir d'un temps bouch, comme d'une invitation au repos, il les
tenait en haleine vers l'claircie, et l'attente humiliait secrtement
jusqu'au manoeuvre le plus obscur. On profitait ainsi du premier dfaut
dans l'armure: Dbouch au nord, en route! Grce  Rivire, sur
quinze mille kilomtres, le culte du courrier primait tout.

Rivire disait parfois:

--Ces hommes-l sont heureux, parce qu'ils aiment ce qu'ils font, et
ils l'aiment parce que je suis dur.

Il faisait peut-tre souffrir, mais procurait aussi aux hommes de fortes
joies. Il faut les pousser, pensait-il, vers une vie forte qui
entrane des souffrances et des joies, mais qui seule compte.

                 *        *        *        *        *

Comme la voiture entrait en ville, Rivire se fit conduire au bureau de
la Compagnie. Robineau, rest seul avec Pellerin, le regarda, et
entrouvrit les lvres pour parler.




                                   V


Or Robineau ce soir tait las. Il venait de dcouvrir, en face de
Pellerin vainqueur, que sa propre vie tait grise. Il venait surtout de
dcouvrir que lui, Robineau, malgr son titre d'inspecteur et son
autorit, valait moins que cet homme rompu de fatigue, tass dans
l'angle de la voiture, les yeux clos et les mains noires d'huile. Pour
la premire fois Robineau admirait. Il avait besoin de le dire. Il avait
besoin surtout de se gagner une amiti. Il tait las de son voyage et de
ses checs du jour, peut-tre se sentait-il mme un peu ridicule. Il
s'tait embrouill, ce soir, dans ses calculs en vrifiant les stocks
d'essence, et l'agent mme qu'il dsirait surprendre, pris de piti, les
avait achevs pour lui. Mais surtout il avait critiqu le montage d'une
pompe  huile du type B. 6, la confondant avec une pompe  huile du type
B. 4, et les mcaniciens sournois l'avaient laiss fltrir pendant vingt
minutes une ignorance que rien n'excuse, sa propre ignorance.

Il avait peur aussi de sa chambre d'htel. De Toulouse  Buenos Aires,
il la regagnait invariablement aprs le travail. Il s'y enfermait, avec
la conscience des secrets dont il tait lourd, tirait de sa valise une
rame de papier, crivait lentement Rapport, hasardait quelques
lignes et dchirait tout. Il aurait aim sauver la Compagnie d'un grand
pril. Elle ne courait aucun pril. Il n'avait gure sauv jusqu'
prsent qu'un moyeu d'hlice touch par la rouille. Il avait promen son
doigt sur cette rouille, d'un air funbre, lentement, devant un chef
d'aroplace, qui lui avait d'ailleurs rpondu: Adressez-vous 
l'escale prcdente: cet avion-l vient d'en arriver. Robineau
doutait de son rle.

Il hasarda, pour se rapprocher de Pellerin:

--Voulez-vous dner avec moi? J'ai besoin d'un peu de conversation, mon
mtier est quelquefois dur...

Puis corrigea pour ne pas descendre trop vite:

--J'ai tant de responsabilits!

Ses subalternes n'aimaient gure mler Robineau  leur vie prive.
Chacun pensait:

S'il n'a encore rien trouv pour son rapport, comme il a trs faim, il
me mangera.

Mais Robineau, ce soir, ne pensait gure qu' ses misres: le corps
afflig d'un gnant eczma, son seul vrai secret, il et aim le
raconter, se faire plaindre, et ne trouvant point de consolations dans
l'orgueil, en chercher dans l'humilit. Il possdait aussi, en France,
une matresse,  qui, la nuit de ses retours, il racontait ses
inspections, pour l'blouir un peu et se faire aimer, mais qui justement
le prenait en grippe, et il avait besoin de parler d'elle.

--Alors, vous dnez avec moi?

Pellerin, dbonnaire, accepta.




                                   VI


Les secrtaires somnolaient dans les bureaux de Buenos Aires, quand
Rivire entra. Il avait gard son manteau, son chapeau, il ressemblait
toujours  un ternel voyageur, et passait presque inaperu, tant sa
petite taille dplaait peu d'air, tant ses cheveux gris et ses
vtements anonymes s'adaptaient  tous les dcors. Et pourtant un zle
anima les hommes. Les secrtaires s'murent, le chef de bureau compulsa
d'urgence les derniers papiers, les machines  crire cliquetrent.

Le tlphoniste plantait ses fiches dans le standard, et notait sur un
livre pais les tlgrammes.

Rivire s'assit et lut.

Aprs l'preuve du Chili, il relisait l'histoire d'un jour heureux o
les choses s'ordonnent d'elles-mmes, o les messages, dont se dlivrent
l'un aprs l'autre les aroports franchis, sont de sobres bulletins de
victoire. Le courrier de Patagonie, lui aussi, progressait vite: on
tait en avance sur l'horaire, car les vents poussaient du Sud vers le
Nord leur grande houle favorable.

--Passez-moi les messages mto.

Chaque aroport vantait son temps clair, son ciel transparent, sa bonne
brise. Un soir dor avait habill l'Amrique. Rivire se rjouit du zle
des choses. Maintenant ce courrier luttait quelque part dans l'aventure
de la nuit, mais avec les meilleures chances.

Rivire repoussa le cahier.

--a va.

Et sortit jeter un coup d'oeil sur les services, veilleur de nuit qui
veillait sur la moiti du monde.

                 *        *        *        *        *

Devant une fentre ouverte il s'arrta et comprit la nuit. Elle
contenait Buenos Aires, mais aussi, comme une vaste nef, l'Amrique. Il
ne s'tonna pas de ce sentiment de grandeur: le ciel de Santiago du
Chili, un ciel tranger, mais une fois le courrier en marche vers
Santiago du Chili, on vivait, d'un bout  l'autre de la ligne, sous la
mme vote profonde. Cet autre courrier maintenant dont on guettait la
voix dans les couteurs de T.S.F., les pcheurs de Patagonie en voyaient
luire les feux de bord. Cette inquitude d'un avion en vol quand elle
pesait sur Rivire, pesait aussi sur les capitales et les provinces,
avec le grondement du moteur.

Heureux de cette nuit bien dgage, il se souvenait de nuits de
dsordre, o l'avion lui semblait dangereusement enfonc et si difficile
 secourir. On suivait du poste radio de Buenos Aires sa plainte mle
au grsillement des orages. Sous cette gangue sourde, l'or de l'onde
musicale se perdait. Quelle dtresse dans le chant mineur d'un courrier
jet en flche aveugle vers les obstacles de la nuit!

                 *        *        *        *        *

Rivire pensa que la place d'un inspecteur, une nuit de veille, est au
bureau.

--Faites-moi chercher Robineau.

Robineau tait sur le point de faire d'un pilote son ami. Il avait, 
l'htel, devant lui dball sa valise; elle livrait ces menus objets par
quoi les inspecteurs se rapprochent du reste des hommes: quelques
chemises de mauvais got, un ncessaire de toilette, puis une
photographie de femme maigre que l'inspecteur piqua au mur. Il faisait
ainsi  Pellerin l'humble confession de ses besoins, de ses tendresses,
de ses regrets. Alignant dans un ordre misrable ses trsors, il talait
devant le pilote sa misre. Un eczma moral. Il montrait sa prison.

Mais pour Robineau, comme pour tous les hommes, existait une petite
lumire. Il avait prouv une grande douceur en tirant du fond de sa
valise, prcieusement envelopp, un petit sac. Il l'avait tapot
longtemps sans rien dire. Puis desserrant enfin les mains:

--J'ai ramen a du Sahara...

L'inspecteur avait rougi d'oser une telle confidence. Il tait consol
de ses dboires et de son infortune conjugale, et de toute cette grise
vrit par de petits cailloux noirtres qui ouvraient une porte sur le
mystre.

Rougissant un peu plus:

--On trouve les mmes au Brsil...

Et Pellerin avait tapot l'paule d'un inspecteur qui se penchait sur
l'Atlantide.

Par pudeur aussi Pellerin avait demand:

--Vous aimez la gologie?

--C'est ma passion.

Seules, dans la vie, avaient t douces pour lui, les pierres.

                 *        *        *        *        *

Robineau, quand on l'appela, fut triste, mais redevint digne.

--Je dois vous quitter, M. Rivire a besoin de moi pour quelques
dcisions graves.

Quand Robineau pntra au bureau, Rivire l'avait oubli. Il mditait
devant une carte murale o s'inscrivait en rouge le rseau de la
Compagnie. L'inspecteur attendait ses ordres. Aprs de longues minutes,
Rivire, sans dtourner la tte, lui demanda:

--Que pensez-vous de cette carte, Robineau?

Il posait parfois des rbus en sortant d'un songe.

--Cette carte, monsieur le Directeur...

L'inspecteur,  vrai dire, n'en pensait rien, mais, fixant la carte d'un
air svre, il inspectait en gros l'Europe et l'Amrique. Rivire
d'ailleurs poursuivait, sans lui en faire part, ses mditations: Le
visage de ce rseau est beau mais dur. Il nous a cot beaucoup
d'hommes, de jeunes hommes. Il s'impose ici, avec l'autorit des choses
bties, mais combien de problmes il pose! Cependant, le but pour
Rivire dominait tout.

Robineau, debout auprs de lui, fixant toujours, droit devant soi, la
carte, peu  peu se redressait. De la part de Rivire, il n'esprait
aucun apitoiement.

Il avait une fois tent sa chance en avouant sa vie gche par sa
ridicule infirmit, et Rivire lui avait rpondu par une boutade: Si
a vous empche de dormir, a stimulera votre activit.

Ce n'tait qu'une demi-boutade. Rivire avait coutume d'affirmer: Si
les insomnies d'un musicien lui font crer de belles oeuvres, ce sont de
belles insomnies. Un jour il avait dsign Leroux: Regardez-moi a,
comme c'est beau, cette laideur qui repousse l'amour... Tout ce que
Leroux avait de grand, il le devait peut-tre  cette disgrce qui avait
rduit sa vie  celle du mtier.

--Vous tes trs li avec Pellerin?

--Euh!...

--Je ne vous le reproche pas.

Rivire fit demi-tour, et, la tte penche, marchant  petits pas, il
entranait avec lui Robineau. Un sourire triste lui vint aux lvres, que
Robineau ne comprit pas.

--Seulement... seulement vous tes le chef.

--Oui, fit Robineau.

Rivire pensa qu'ainsi, chaque nuit, une action se nouait dans le ciel
comme un drame. Un flchissement des volonts pouvait entraner une
dfaite, on aurait peut-tre  lutter beaucoup d'ici le jour.

--Vous devez rester dans votre rle.

Rivire pesait ses mots:

--Vous commanderez peut-tre  ce pilote, la nuit prochaine, un dpart
dangereux: il devra obir.

--Oui...

--Vous disposez presque de la vie des hommes, et d'hommes qui valent
mieux que vous...

Il parut hsiter.

--a, c'est grave.

Rivire, marchant toujours  petits pas, se tut quelques secondes.

--Si c'est par amiti qu'ils vous obissent, vous les dupez. Vous
n'avez droit vous-mme  aucun sacrifice.

--Non... bien sr.

--Et, s'ils croient que votre amiti leur pargnera certaines corves,
vous les dupez aussi: il faudra bien qu'ils obissent. Asseyez-vous l.

Rivire doucement, de la main, poussait Robineau vers son bureau.

--Je vais vous mettre  votre place, Robineau. Si vous tes las, ce
n'est pas  ces hommes de vous soutenir. Vous tes le chef. Votre
faiblesse est ridicule. Ecrivez.

--Je...

--Ecrivez: L'inspecteur Robineau inflige au pilote Pellerin telle
sanction pour tel motif... Vous trouverez un motif quelconque.

--Monsieur le Directeur!

--Faites comme si vous compreniez, Robineau. Aimez ceux que vous
commandez. Mais sans le leur dire.

Robineau, de nouveau, avec zle, ferait nettoyer les moyeux d'hlice.

                 *        *        *        *        *

Un terrain de secours communiqua par T.S.F. Avion en vue. Avion
signale: Baisse de rgime, vais atterrir.

On perdrait sans doute une demi-heure. Rivire connut cette irritation,
que l'on prouve quand le rapide stoppe sur la voie, et que les minutes
ne dlivrent plus leur lot de plaines. La grande aiguille de la pendule
dcrivait maintenant un espace mort: tant d'vnements auraient pu
tenir dans cette ouverture de compas. Rivire sortit pour tromper
l'attente, et la nuit lui apparut vide comme un thtre sans acteur.
Une telle nuit qui se perd! Il regardait avec rancune, par la
fentre, ce ciel dcouvert, enrichi d'toiles, ce balisage divin, cette
lune, l'or d'une telle nuit dilapid.

                 *        *        *        *        *

Mais, ds que l'avion dcolla, cette nuit pour Rivire fut encore
mouvante et belle. Elle portait la vie dans ses flancs. Rivire en
prenait soin:

--Quel temps rencontrez-vous? fit-il demander  l'quipage.

Dix secondes s'coulrent:

--Trs beau.

Puis vinrent quelques noms de villes franchies, et c'tait pour Rivire,
dans cette lutte, des cits qui tombaient.




                                  VII


Le radio navigant du courrier de Patagonie, une heure plus tard, se
sentit soulev doucement, comme par une paule. Il regarda autour de
lui: des nuages lourds teignaient les toiles. Il se pencha vers le
sol: il cherchait les lumires des villages, pareilles  celles de vers
luisants cachs dans l'herbe, mais rien ne brillait dans cette herbe
noire.

Il se sentit maussade, entrevoyant une nuit difficile: marches,
contremarches, territoires gagns qu'il faut rendre. Il ne comprenait
pas la tactique du pilote; il lui semblait que l'on se heurterait plus
loin  l'paisseur de la nuit comme  un mur.

Maintenant, il apercevait, en face d'eux, un miroitement imperceptible
au ras de l'horizon: une lueur de forge. Le radio toucha l'paule de
Fabien, mais celui-ci ne bougea pas.

Les premiers remous de l'orage lointain attaquaient l'avion. Doucement
souleves, les masses mtalliques pesaient contre la chair mme du
radio, puis semblaient s'vanouir, se fondre, et dans la nuit, pendant
quelques secondes, il flotta seul. Alors il se cramponna des deux mains
aux longerons d'acier.

Et comme il n'apercevait plus rien du monde que l'ampoule rouge de la
carlingue, il frissonna de se sentir descendre au coeur de la nuit, sans
secours, sous la seule protection d'une petite lampe de mineur. Il n'osa
pas dranger le pilote pour connatre ce qu'il dciderait, et, les mains
serres sur l'acier, inclin en avant vers lui, il regardait cette nuque
sombre.

                 *        *        *        *        *

Une tte et des paules immobiles mergeaient seules de la faible
clart. Ce corps n'tait qu'une masse sombre, appuye un peu vers la
gauche, le visage face  l'orage, lav sans doute par chaque lueur. Mais
le radio ne voyait rien de ce visage. Tout ce qui s'y pressait de
sentiments pour affronter une tempte: cette moue, cette volont, cette
colre, tout ce qui s'changeait d'essentiel, entre ce visage ple et,
l-bas, ces courtes lueurs, restait pour lui impntrable.

Il devinait pourtant la puissance ramasse dans l'immobilit de cette
ombre, et il l'aimait. Elle l'emportait sans doute vers l'orage, mais
aussi elle le couvrait. Sans doute ces mains, fermes sur les commandes,
pesaient dj sur la tempte, comme sur la nuque d'une bte, mais les
paules pleines de force demeuraient immobiles, et l'on sentait l une
profonde rserve.

Le radio pensa qu'aprs tout le pilote tait responsable. Et maintenant
il savourait, entran en croupe dans ce galop vers l'incendie, ce que
cette forme sombre, l, devant lui, exprimait de matriel et de pesant,
ce qu'elle exprimait de durable.

A gauche, faible comme un phare  clipse, un foyer nouveau s'claira.

Le radio amora un geste pour toucher l'paule de Fabien, le prvenir,
mais il le vit tourner lentement la tte, et tenir son visage, quelques
secondes, face  ce nouvel ennemi, puis, lentement, reprendre sa
position primitive. Ces paules toujours immobiles, cette nuque appuye
au cuir.




                                  VIII


Rivire tait sorti pour marcher un peu et tromper le malaise qui le
reprenait, et lui, qui ne vivait que pour l'action, une action
dramatique, sentait bizarrement le drame se dplacer, devenir personnel.
Il pensa qu'autour de leur kiosque  musique les petits bourgeois des
petites villes vivaient une vie d'apparence silencieuse, mais
quelquefois lourde aussi de drames: la maladie, l'amour, les deuils, et
que peut-tre... Son propre mal lui enseignait beaucoup de choses:
Cela ouvre certaines fentres, pensait-il.

Puis, vers onze heures du soir, respirant mieux, il s'achemina dans la
direction du bureau. Il divisait lentement, des paules, la foule qui
stagnait devant la bouche des cinmas. Il leva les yeux vers les
toiles, qui luisaient sur la route troite, presque effaces par les
affiches lumineuses, et pensa: Ce soir avec mes deux courriers en
vol, je suis responsable d'un ciel entier. Cette toile est un signe,
qui me cherche dans cette foule, et qui me trouve: c'est pourquoi je me
sens un peu tranger, un peu solitaire.

Une phrase musicale lui revint: quelques notes d'une sonate qu'il
coutait hier avec des amis. Ses amis n'avaient pas compris: Cet
art-l nous ennuie et vous ennuie, seulement vous ne l'avouez pas.

Peut-tre... avait-il rpondu.

Il s'tait, comme ce soir, senti solitaire, mais bien vite avait
dcouvert la richesse d'une telle solitude. Le message de cette musique
venait  lui,  lui seul parmi les mdiocres, avec la douceur d'un
secret. Ainsi le signe de l'toile. On lui parlait, par-dessus tant
d'paules, un langage qu'il entendait seul.

Sur le trottoir on le bousculait; il pensa encore: Je ne me fcherai
pas. Je suis semblable au pre d'un enfant malade, qui marche dans la
foule  petits pas. Il porte en lui le grand silence de sa maison.

Il leva les yeux sur les hommes. Il cherchait  reconnatre ceux d'entre
eux qui promenaient  petits pas leur invention ou leur amour, et il
songeait  l'isolement des gardiens de phares.

                 *        *        *        *        *

Le silence des bureaux lui plut. Il les traversait lentement, l'un aprs
l'autre, et son pas sonnait seul. Les machines  crire dormaient sous
les housses. Sur les dossiers en ordre les grandes armoires taient
fermes. Dix annes d'exprience et de travail. L'ide lui vint qu'il
visitait les caves d'une banque; l o psent les richesses. Il pensait
que chacun de ces registres accumulait mieux que de l'or: une force
vivante. Une force vivante mais endormie, comme l'or des banques.

Quelque part il rencontrerait l'unique secrtaire de veille. Un homme
travaillait quelque part pour que la vie soit continue, pour que la
volont soit continue, et ainsi, d'escale en escale, pour que jamais, de
Toulouse  Buenos Aires, ne se rompe la chane.

Cet homme-l ne sait pas sa grandeur.

Les courriers quelque part luttaient. Le vol de nuit durait comme une
maladie: il fallait veiller. Il fallait assister ces hommes qui, des
mains et des genoux, poitrine contre poitrine, affrontaient l'ombre, et
qui ne connaissaient plus, ne connaissaient plus rien que des choses
mouvantes, invisibles, dont il fallait,  la force des bras aveugles, se
tirer comme d'une mer. Quels aveux terribles quelquefois: J'ai
clair mes mains pour les voir... Velours des mains rvl seul dans
ce bain rouge de photographe. Ce qu'il reste du monde, et qu'il faut
sauver.

Rivire poussa la porte du bureau de l'exploitation. Une seule lampe
allume crait dans un angle une plage claire. Le cliquetis d'une seule
machine  crire donnait un sens  ce silence, sans le combler. La
sonnerie du tlphone tremblait parfois; alors le secrtaire de garde se
levait, et marchait vers cet appel rpt, obstin, triste. Le
secrtaire de garde dcrochait l'couteur et l'angoisse invisible se
calmait: c'tait une conversation trs douce dans un coin d'ombre.
Puis, impassible, l'homme revenait  son bureau, le visage ferm par la
solitude et le sommeil, sur un secret indchiffrable. Quelle menace
apporte un appel, qui vient de la nuit du dehors, lorsque deux courriers
sont en vol. Rivire pensait aux tlgrammes qui touchent les familles
sous les lampes du soir, puis au malheur qui, pendant des secondes
presque ternelles, reste un secret dans le visage du pre. Onde d'abord
sans force, si loin du cri jet, si calme. Et, chaque fois, il entendait
son faible cho dans cette sonnerie discrte. Et, chaque fois, les
mouvements de l'homme, que la solitude faisait lent comme un nageur
entre deux eaux, revenant de l'ombre vers sa lampe, comme un plongeur
remonte, lui paraissaient lourds de secrets.

--Restez. J'y vais.

Rivire dcrocha l'couteur, reut le bourdonnement du monde.

--Ici, Rivire.

Un faible tumulte, puis une voix:

--Je vous passe le poste radio.

Un nouveau tumulte, celui des fiches dans le standard, puis une autre
voix:

--Ici, le poste radio. Nous vous communiquons les tlgrammes.

Rivire les notait et hochait la tte:

--Bien... Bien...

Rien d'important. Des messages rguliers de service. Rio de Janeiro
demandait un renseignement, Montevideo parlait du temps, et Mendoza de
matriel. C'taient les bruits familiers de la maison.

--Et les courriers?

--Le temps est orageux. Nous n'entendons pas les avions.

--Bien.

Rivire songea que la nuit ici tait pure, les toiles luisantes, mais
les radiotlgraphistes dcouvraient en elle le souffle de lointains
orages.

--A tout  l'heure.

Rivire se levait, le secrtaire l'aborda:

--Les notes de service, pour la signature, Monsieur...

--Bien.

Rivire se dcouvrait une grande amiti pour cet homme, que chargeait
aussi le poids de la nuit. Un camarade de combat, pensait Rivire. Il
ne saura sans doute jamais combien cette veille nous unit.




                                   IX


Comme, une liasse de papiers dans les mains, il rejoignait son bureau
personnel, Rivire ressentit cette vive douleur au ct droit, qui
depuis quelques semaines, le tourmentait.

a ne va pas...

Il s'appuya une seconde contre le mur:

C'est ridicule.

Puis il atteignit son fauteuil.

Il se sentait, une fois de plus, ligot comme un vieux lion, et une
grande tristesse l'envahit.

Tant de travail pour aboutir  a! J'ai cinquante ans; cinquante ans
j'ai rempli ma vie, je me suis form, j'ai lutt, j'ai chang le cours
des vnements et voil maintenant ce qui m'occupe et me remplit, et
passe le monde en importance... C'est ridicule.

Il attendit, essuya un peu de sueur, et, quand il fut dlivr,
travailla.

Il compulsait lentement les notes.

Nous avons constat  Buenos Aires, au cours du dmontage du moteur
301... nous infligerons une sanction grave au responsable.

Il signa.

L'escale de Florianopolis n'ayant pas observ les instructions...

Il signa.

Nous dplacerons par mesure disciplinaire le chef d'aroplace Richard
qui...

Il signa.

Puis comme cette douleur au ct, engourdie, mais prsente en lui et
nouvelle comme un sens nouveau de la vie, l'obligeait  penser  soi, il
fut presque amer.

Suis-je juste ou injuste? Je l'ignore. Si je frappe, les pannes
diminuent. Le responsable, ce n'est pas l'homme, c'est comme une
puissance obscure que l'on ne touche jamais, si l'on ne touche pas tout
le monde. Si j'tais trs juste, un vol de nuit serait chaque fois une
chance de mort.

Il lui vint une certaine lassitude d'avoir trac si durement cette
route. Il pensa que la piti est bonne. Il feuilletait toujours les
notes, absorb dans son rve.

... quant  Roblet,  partir d'aujourd'hui, il ne fait plus partie de
notre personnel.

Il revit ce vieux bonhomme et la conversation du soir:

--Un exemple, que voulez-vous, c'est un exemple.

--Mais Monsieur... mais Monsieur... Une fois, une seule, pensez donc,
et j'ai travaill toute ma vie!

--Il faut un exemple.

--Mais Monsieur!... Regardez, Monsieur!

Alors ce portefeuille us et cette vieille feuille de journal o Roblet
jeune pose debout prs d'un avion.

Rivire voyait les vieilles mains trembler sur cette gloire nave.

--a date de 1910, Monsieur... C'est moi qui ai fait le montage, ici,
du premier avion d'Argentine! L'aviation depuis 1910... Monsieur, a
fait vingt ans! Alors, comment pouvez-vous dire... Et les jeunes,
Monsieur, comme ils vont rire  l'atelier!... Ah! Ils vont bien rire!

--a, a m'est gal.

--Et mes enfants, Monsieur, j'ai des enfants!

--Je vous ai dit: je vous offre une place de manoeuvre.

--Ma dignit, Monsieur, ma dignit! Voyons, Monsieur, vingt ans
d'aviation, un vieil ouvrier comme moi...

--De manoeuvre.

--Je refuse, Monsieur, je refuse!

Et les vieilles mains tremblaient, et Rivire dtournait les yeux de
cette peau fripe, paisse et belle.

--De manoeuvre.

--Non, Monsieur, non... je veux vous dire encore...

--Vous pouvez vous retirer.

Rivire pensa: Ce n'est pas lui que j'ai congdi ainsi, brutalement,
c'est le mal dont il n'tait pas responsable, peut-tre, mais qui
passait par lui.

Parce que les vnements, on les commande, pensait Rivire, et ils
obissent, et on cre. Et les hommes sont de pauvres choses, et on les
cre aussi. Ou bien on les carte lorsque le mal passe par eux.

Je vais vous dire encore... Que voulait-il dire ce pauvre vieux!
Qu'on lui arrachait ses vieilles joies? Qu'il aimait le son des outils
sur l'acier des avions, qu'on privait sa vie d'une grande posie, et
puis... qu'il faut vivre?

Je suis trs las, pensait Rivire. La fivre montait en lui,
caressante. Il tapotait la feuille et pensait: J'aimais bien le
visage de ce vieux compagnon... Et Rivire revoyait ces mains. Il
pensait  ce faible mouvement qu'elles baucheraient pour se joindre. Il
suffirait de dire: a va. a va. Restez. Rivire rvait au
ruissellement de joie qui descendait dans ces vieilles mains. Et cette
joie que diraient, qu'allaient dire, non ce visage, mais ces vieilles
mains d'ouvrier, lui parut la chose la plus belle du monde. Je vais
dchirer cette note? Et la famille du vieux, et cette rentre le soir,
et ce modeste orgueil:

--Alors, on te garde?

--Voyons! Voyons! C'est moi qui ai fait le montage du premier avion
d'Argentine!

Et les jeunes qui ne riraient plus, ce prestige reconquis par
l'ancien...

Je dchire?

Le tlphone sonnait, Rivire le dcrocha.

Un temps long, puis cette rsonance, cette profondeur qu'apportaient le
vent, l'espace aux voix humaines. Enfin on parla:

--Ici, le terrain. Qui est l?

--Rivire.

--Monsieur le Directeur, le 650 est en piste.

--Bien.

--Enfin, tout est prt, mais nous avons d, en dernire heure, refaire
le circuit lectrique, les connexions taient dfectueuses.

--Bien. Qui a mont le circuit?

--Nous vrifierons. Si vous le permettez, nous prendrons des
sanctions: une panne de lumire de bord, a peut tre grave!

--Bien sr.

Rivire pensait: Si l'on n'arrache pas le mal, quand on le rencontre,
o qu'il soit, il y a des pannes de lumire: c'est un crime de le
manquer quand par hasard il dcouvre ses instruments: Roblet partira.

Le secrtaire, qui n'a rien vu, tape toujours.

--C'est?

--La comptabilit de quinzaine.

--Pourquoi pas prte?

--Je...

--On verra a.

C'est curieux comme les vnements prennent le dessus, comme se rvle
une grande force obscure, la mme qui soulve les forts vierges, qui
crot, qui force, qui sourd de partout autour des grandes oeuvres.
Rivire pensait  ces temples que de petites lianes font crouler.

Une grande oeuvre...

Il pensa encore pour se rassurer: Tous ces hommes, je les aime, mais
ce n'est pas eux que je combats. C'est ce qui passe par eux...

Son coeur battait des coups rapides, qui le faisaient souffrir.

Je ne sais pas si ce que j'ai fait est bon. Je ne sais pas l'exacte
valeur de la vie humaine, ni de la justice, ni du chagrin. Je ne sais
pas exactement ce que vaut la joie d'un homme. Ni une main qui tremble.
Ni la piti, ni la douceur...

Il rva:

La vie se contredit tant, on se dbrouille comme on peut avec la
vie... Mais durer, mais crer, changer son corps prissable...

                 *        *        *        *        *

Rivire rflchit, puis sonna.

--Tlphonez au pilote du courrier d'Europe. Qu'il vienne me voir avant
de partir.

Il pensait:

Il ne faut pas que ce courrier fasse inutilement demi-tour. Si je ne
secoue pas mes hommes, la nuit toujours les inquitera.




                                   X


La femme du pilote, rveille par le tlphone, regarda son mari et
pensa:

--Je le laisse dormir encore un peu.

Elle admirait cette poitrine nue, bien carne, elle pensait  un beau
navire.

Il reposait dans ce lit calme, comme dans un port, et, pour que rien
n'agitt son sommeil, elle effaait du doigt ce pli, cette ombre, cette
houle, elle apaisait ce lit, comme, d'un doigt divin, la mer.

Elle se leva, ouvrit la fentre, et reut le vent dans le visage. Cette
chambre dominait Buenos Aires. Une maison voisine, o l'on dansait,
rpandait quelques mlodies, qu'apportait le vent, car c'tait l'heure
des plaisirs et du repos. Cette ville serrait les hommes dans ses cent
mille forteresses; tout tait calme et sr; mais il semblait  cette
femme que l'on allait crier Aux armes! et qu'un seul homme, le sien,
se dresserait. Il reposait encore, mais son repos tait le repos
redoutable des rserves qui vont donner. Cette ville endormie ne le
protgeait pas: ses lumires lui sembleraient vaines, lorsqu'il se
lverait, jeune dieu, de leur poussire. Elle regardait ces bras solides
qui, dans une heure, porteraient le sort du courrier d'Europe,
responsables de quelque chose de grand, comme du sort d'une ville. Et
elle fut trouble. Cet homme, au milieu de ces millions d'hommes, tait
prpar seul pour cet trange sacrifice. Elle en eut du chagrin. Il
chappait aussi  sa douceur. Elle l'avait nourri, veill et caress,
non pour elle-mme, mais pour cette nuit qui allait le prendre. Pour des
luttes, pour des angoisses, pour des victoires, dont elle ne connatrait
rien. Ces mains tendres n'taient qu'apprivoises, et leurs vrais
travaux taient obscurs. Elle connaissait les sourires de cet homme, ses
prcautions d'amant, mais non, dans l'orage, ses divines colres. Elle
le chargeait de tendres liens: de musique, d'amour, de fleurs; mais, 
l'heure de chaque dpart, ces liens, sans qu'il en part souffrir,
tombaient.

Il ouvrit les yeux.

--Quelle heure est-il?

--Minuit.

--Quel temps fait-il?

--Je ne sais pas...

Il se leva. Il marchait lentement vers la fentre en s'tirant.

--Je n'aurai pas trs froid. Quelle est la direction du vent?

--Comment veux-tu que je sache...

Il se pencha:

--Sud. C'est trs bien. a tient au moins jusqu'au Brsil.

Il remarqua la lune et se connut riche. Puis ses yeux descendirent sur
la ville.

Il ne la jugea ni douce, ni lumineuse, ni chaude. Il voyait dj
s'couler le sable vain de ses lumires.

--A quoi penses-tu?

Il pensait  la brume possible du ct de Porto Allegre.

--J'ai ma tactique. Je sais par o faire le tour.

Il s'inclinait toujours. Il respirait profondment, comme avant de se
jeter, nu, dans la mer.

--Tu n'es mme pas triste... Pour combien de jours t'en vas-tu?

Huit, dix jours. Il ne savait pas. Triste, non; pourquoi? Ces plaines,
ces villes, ces montagnes... Il partait libre, lui semblait-il,  leur
conqute. Il pensait aussi qu'avant une heure il possderait et
rejetterait Buenos Aires.

Il sourit:

--Cette ville... j'en serai si vite loin. C'est beau de partir la nuit.
On tire sur la manette des gaz, face au Sud, et dix secondes plus tard
on renverse le paysage, face au Nord. La ville n'est plus qu'un fond de
mer.

Elle pensait  tout ce qu'il faut rejeter pour conqurir.

--Tu n'aimes pas ta maison?

--J'aime ma maison...

Mais dj sa femme le savait en marche. Ces larges paules pesaient dj
contre le ciel.

Elle le lui montra.

--Tu as beau temps, ta route est pave d'toiles.

Il rit:

--Oui.

Elle posa la main sur cette paule et s'mut de la sentir tide: cette
chair tait donc menace?...

--Tu es trs fort, mais sois prudent!

--Prudent, bien sr...

Il rit encore.

Il s'habillait. Pour cette fte, il choisissait les toffes les plus
rudes, les cuirs les plus lourds, il s'habillait comme un paysan. Plus
il devenait lourd, plus elle l'admirait. Elle-mme bouclait cette
ceinture, tirait ces bottes.

--Ces bottes me gnent.

--Voil les autres.

--Cherche-moi un cordon pour ma lampe de secours.

Elle le regardait. Elle rparait elle-mme le dernier dfaut dans
l'armure: tout s'ajustait bien.

--Tu es trs beau.

Elle l'aperut qui se peignait soigneusement.

--C'est pour les toiles?

--C'est pour ne pas me sentir vieux.

--Je suis jalouse...

Il rit encore, et l'embrassa, et la serra contre ses pesants vtements.
Puis il la souleva  bras tendus, comme on soulve une petite fille, et,
riant toujours, la coucha:

--Dors!

Et fermant la porte derrire lui, il fit dans la rue, au milieu de
l'inconnaissable peuple nocturne, le premier pas de sa conqute.

Elle restait l. Elle regardait, triste, ces fleurs, ces livres, cette
douceur, qui n'taient pour lui qu'un fond de mer.




                                   XI


Rivire le reoit:

--Vous m'avez fait une blague,  votre dernier courrier. Vous m'avez
fait demi-tour quand les mtos taient bonnes: vous pouviez passer.
Vous avez eu peur?

Le pilote surpris se tait. Il frotte l'une contre l'autre, lentement,
ses mains. Puis il redresse la tte, et regarde Rivire bien en face:

--Oui.

Rivire a piti, au fond de lui-mme, de ce garon si courageux qui a eu
peur. Le pilote tente de s'excuser.

--Je ne voyais plus rien. Bien sr, plus loin... peut-tre... la T.S.F.
disait... Mais ma lampe de bord a faibli, et je ne voyais plus mes
mains. J'ai voulu allumer ma lampe de position pour au moins voir
l'aile: je n'ai rien vu. Je me sentais au fond d'un grand trou dont il
tait difficile de remonter. Alors mon moteur s'est mis  vibrer.

--Non.

--Non?

--Non. Nous l'avons examin depuis. Il est parfait. Mais on croit
toujours qu'un moteur vibre quand on a peur.

--Qui n'aurait pas eu peur! Les montagnes me dominaient. Quand j'ai
voulu prendre de l'altitude, j'ai rencontr de forts remous. Vous savez
quand on ne voit rien... les remous... Au lieu de monter j'ai perdu cent
mtres. Je ne voyais mme plus le gyroscope, mme plus les manomtres.
Il me semblait que mon moteur baissait de rgime, qu'il chauffait, que
la pression d'huile tombait... Tout a dans l'ombre, comme une maladie.
J'ai t bien content de revoir une ville claire.

--Vous avez trop d'imagination. Allez.

Et le pilote sort.

                 *        *        *        *        *

Rivire s'enfonce dans son fauteuil et passe la main dans ses cheveux
gris.

C'est le plus courageux de mes hommes. Ce qu'il a russi ce soir-l
est trs beau, mais je le sauve de la peur...

Puis, comme une tentation de faiblesse lui revenait:

Pour se faire aimer, il suffit de plaindre. Je ne plains gure ou je
le cache. J'aimerais bien pourtant m'entourer de l'amiti et de la
douceur humaines. Un mdecin, dans son mtier, les rencontre. Mais ce
sont les vnements que je sers. Il faut que je forge les hommes pour
qu'ils les servent. Comme je la sens bien cette loi obscure, le soir,
dans mon bureau, devant les feuilles de route. Si je me laisse aller, si
je laisse les vnements bien rgls suivre leur cours, alors,
mystrieux, naissent les incidents. Comme si ma volont seule empchait
l'avion de se rompre en vol, ou la tempte de retarder le courrier en
marche. Je suis surpris, parfois, de mon pouvoir.

Il rflchit encore:

C'est peut-tre clair. Ainsi la lutte perptuelle du jardinier sur sa
pelouse. Le poids de sa simple main repousse dans la terre, qui la
prpare ternellement, la fort primitive.

Il pense au pilote:

Je le sauve de la peur. Ce n'est pas lui que j'attaquais, c'est, 
travers lui, cette rsistance qui paralyse les hommes devant l'inconnu.
Si je l'coute, si je le plains, si je prends au srieux son aventure,
il croira revenir d'un pays de mystre, et c'est du mystre seul que
l'on a peur. Il faut que des hommes soient descendus dans ce puits
sombre, et en remontent, et disent qu'ils n'ont rien rencontr. Il faut
que cet homme descende au coeur le plus intime de la nuit, dans son
paisseur, et sans mme cette petite lampe de mineur, qui n'claire que
les mains ou l'aile, mais carte d'une largeur d'paules l'inconnu.

                 *        *        *        *        *

Pourtant, dans cette lutte, une silencieuse fraternit liait, au fond
d'eux-mmes, Rivire et ses pilotes. C'taient des hommes du mme bord,
qui prouvaient le mme dsir de vaincre. Mais Rivire se souvient des
autres batailles qu'il a livres pour la conqute de la nuit.

On redoutait, dans les cercles officiels, comme une brousse inexplore,
ce territoire sombre. Lancer un quipage,  deux cents kilomtres 
l'heure, vers les orages et les brumes et les obstacles matriels que la
nuit contient sans les montrer, leur paraissait une aventure tolrable
pour l'aviation militaire: on quitte un terrain par nuit claire, on
bombarde, on revient au mme terrain. Mais les services rguliers
choueraient la nuit. C'est pour nous, avait rpliqu Rivire, une
question de vie ou de mort, puisque nous perdons, chaque nuit, l'avance
gagne, pendant le jour, sur les chemins de fer et les navires.

Rivire avait cout, avec ennui, parler de bilans, d'assurances, et
surtout d'opinion publique: L'opinion publique... ripostait-il, on la
gouverne! Il pensait: Que de temps perdu! Il y a quelque chose...
quelque chose qui prime tout cela. Ce qui est vivant bouscule tout pour
vivre et cre, pour vivre, ses propres lois. C'est irrsistible.
Rivire ne savait pas quand ni comment l'aviation commerciale aborderait
les vols de nuit, mais il fallait prparer cette solution invitable.

Il se souvient des tapis verts, devant lesquels, le menton au poing, il
avait cout, avec un trange sentiment de force, tant d'objections.
Elles lui semblaient vaines, condamnes d'avance par la vie. Et il
sentait sa propre force ramasse en lui comme un poids: Mes raisons
psent, je vaincrai, pensait Rivire. C'est la pente naturelle des
vnements. Quand on lui rclamait des solutions parfaites, qui
carteraient tous les risques: C'est l'exprience qui dgagera les
lois, rpondait-il, la connaissance des lois ne prcde jamais
l'exprience.

Aprs une longue anne de lutte, Rivire l'avait emport. Les uns
disaient:  cause de sa foi, les autres:  cause de sa tnacit,
de sa puissance d'ours en marche, mais, selon lui, plus simplement,
parce qu'il pesait dans la bonne direction.

Mais quelles prcautions au dbut! Les avions ne partaient qu'une heure
avant le jour, n'atterrissaient qu'une heure aprs le coucher du soleil.
Quand Rivire se jugea plus sr de son exprience, alors seulement il
osa pousser les courriers dans les profondeurs de la nuit. A peine
suivi, presque dsavou, il menait maintenant une lutte solitaire.

                 *        *        *        *        *

Rivire sonne pour connatre les derniers messages des avions en vol.




                                  XII


Cependant, le courrier de Patagonie abordait l'orage, et Fabien
renonait  le contourner. Il l'estimait trop tendu, car la ligne
d'clairs s'enfonait vers l'intrieur du pays et rvlait des
forteresses de nuages. Il tenterait de passer par-dessous, et, si
l'affaire se prsentait mal, se rsoudrait au demi-tour.

Il lut son altitude: mille sept cents mtres. Il pesa des paumes sur
les commandes pour commencer  la rduire. Le moteur vibra trs fort et
l'avion trembla. Fabien, corrigea, au jug, l'angle de descente, puis,
sur la carte, vrifia la hauteur des collines: cinq cents mtres. Pour
se conserver une marge, il naviguerait vers sept cents.

Il sacrifiait son altitude comme on joue une fortune.

Un remous fit plonger l'avion, qui trembla plus fort. Fabien se sentit
menac par d'invisibles boulements. Il rva qu'il faisait demi-tour et
retrouvait cent mille toiles, mais il ne vira pas d'un degr.

Fabien calculait ses chances: il s'agissait d'un orage local,
probablement, puisque Trelew, la prochaine escale, signalait un ciel
trois quarts couvert. Il s'agissait de vivre vingt minutes  peine dans
ce bton noir. Et pourtant le pilote s'inquitait. Pench  gauche
contre la masse du vent, il essayait d'interprter les lueurs confuses
qui, par les nuits les plus paisses, circulent encore. Mais ce n'tait
mme plus des lueurs. A peine des changements de densit, dans
l'paisseur des ombres, ou une fatigue des yeux.

Il dplia un papier du radio:

O sommes-nous?

Fabien et donn cher pour le savoir. Il rpondit: Je ne sais pas.
Nous traversons,  la boussole, un orage.

Il se pencha encore. Il tait gn par la flamme de l'chappement,
accroche au moteur comme un bouquet de feu, si ple que le clair de
lune l'et teinte, mais qui, dans ce nant, absorbait le monde visible.
Il la regarda. Elle tait tresse drue par le vent, comme la flamme
d'une torche.

Chaque trente secondes, pour vrifier le gyroscope et le compas, Fabien
plongeait sa tte dans la carlingue. Il n'osait plus allumer les faibles
lampes rouges, qui l'blouissaient pour longtemps, mais tous les
instruments aux chiffres de radium versaient une clart ple d'astres.
L, au milieu d'aiguilles et de chiffres, le pilote prouvait une
scurit trompeuse: celle de la cabine du navire sur laquelle passe le
flot. La nuit, et tout ce qu'elle portait de rocs, d'paves, de
collines, coulait aussi contre l'avion avec la mme tonnante fatalit.

O sommes-nous? lui rptait l'oprateur.

Fabien mergeait de nouveau, et reprenait, appuy  gauche, sa veille
terrible. Il ne savait plus combien de temps, combien d'efforts le
dlivreraient de ses liens sombres. Il doutait presque d'en tre jamais
dlivr, car il jouait sa vie sur ce petit papier, sale et chiffonn,
qu'il avait dpli et lu mille fois, pour bien nourrir son esprance:
Trelew: ciel trois quarts couvert, vent Ouest faible. Si Trelew
tait trois quarts couvert, on apercevrait ses lumires dans la
dchirure des nuages. A moins que...

La ple clart promise plus loin l'engageait  poursuivre; pourtant,
comme il doutait, il griffonna pour le radio: J'ignore si je pourrai
passer. Sachez-moi s'il fait toujours beau en arrire.

La rponse le consterna:

Commodoro signale: Retour ici impossible. Tempte.

Il commenait  deviner l'offensive insolite qui, de la Cordillre des
Andes, se rabattait vers la mer. Avant qu'il et pu les atteindre, le
cyclone raflerait les villes.

                 *        *        *        *        *

--Demandez le temps de San Antonio.

--San Antonio a rpondu: vent Ouest se lve et tempte  l'Ouest.
Ciel quatre quarts couvert. San Antonio entend trs mal  cause des
parasites. J'entends mal aussi. Je crois tre oblig de remonter bientt
l'antenne  cause des dcharges. Ferez-vous demi-tour? Quels sont vos
projets?

--Foutez-moi la paix. Demandez le temps de Bahia Blanca.

                 *        *        *        *        *

Bahia Blanca a rpondu: prvoyons avant vingt minutes violent orage
Ouest sur Bahia Blanca.

--Demandez le temps de Trelew.

Trelew a rpondu: ouragan trente mtres seconde Ouest et rafales de
pluie.

--Communiquez  Buenos Aires: Sommes bouchs de tous les cts,
tempte se dveloppe sur mille kilomtres, ne voyons plus rien. Que
devons-nous faire?

                 *        *        *        *        *

Pour le pilote, cette nuit tait sans rivage puisqu'elle ne conduisait
ni vers un port (ils semblaient tous inaccessibles), ni vers l'aube:
l'essence manquerait dans une heure quarante. Puisque l'on serait
oblig, tt ou tard, de couler en aveugle, dans cette paisseur.

S'il avait pu gagner le jour...

Fabien pensait  l'aube comme  une plage de sable dor o l'on serait
chou aprs cette nuit dure. Sous l'avion menac serait n le rivage
des plaines. La terre tranquille aurait port ses fermes endormies et
ses troupeaux et ses collines. Toutes les paves qui roulaient dans
l'ombre seraient devenues inoffensives. S'il pouvait, comme il nagerait
vers le jour!

Il pensa qu'il tait cern. Tout se rsoudrait, bien ou mal, dans cette
paisseur.

C'est vrai. Il a cru quelquefois, quand montait le jour, entrer en
convalescence.

Mais  quoi bon fixer les yeux sur l'Est, o vivait le soleil: il y
avait entre eux une telle profondeur de nuit qu'on ne la remonterait
pas.




                                  XIII


--Le courrier d'Asuncion marche bien. Nous l'aurons vers deux heures.
Nous prvoyons par contre un retard important du courrier de Patagonie
qui parat en difficult.

--Bien, monsieur Rivire.

--Il est possible que nous ne l'attendions pas pour faire dcoller
l'avion d'Europe: ds l'arrive d'Asuncion, vous nous demanderez des
instructions. Tenez-vous prt.

Rivire relisait maintenant les tlgrammes de protection des escales
Nord. Ils ouvraient au courrier d'Europe une route de lune: Ciel pur,
pleine lune, vent nul. Les montagnes du Brsil, bien dcoupes sur le
rayonnement du ciel, plongeaient droit, dans les remous d'argent de la
mer, leur chevelure serre de forts noires. Ces forts sur lesquelles
pleuvent, inlassablement, sans les colorer, les rayons de lune. Et
noires aussi comme des paves, en mer, les les. Et cette lune, sur
toute la route, inpuisable: une fontaine de lumire.

Si Rivire ordonnait le dpart, l'quipage du courrier d'Europe
entrerait dans un monde stable qui, pour toute la nuit, luisait
doucement. Un monde o rien ne menaait l'quilibre des masses d'ombres
et de lumire. O ne s'infiltrait mme pas la caresse de ces vents purs,
qui, s'ils frachissent, peuvent gter en quelques heures un ciel
entier.

Mais Rivire hsitait, en face de ce rayonnement, comme un prospecteur
en face de champs d'or interdits. Les vnements, dans le Sud, donnaient
tort  Rivire, seul dfenseur des vols de nuit. Ses adversaires
tireraient d'un dsastre en Patagonie une position morale si forte, que
peut-tre la foi de Rivire resterait dsormais impuissante; car la foi
de Rivire n'tait pas branle: une fissure dans son oeuvre avait
permis le drame, mais le drame montrait la fissure, il ne prouvait rien
d'autre. Peut-tre des postes d'observation sont-ils ncessaires 
l'Ouest... On verra a. Il pensait encore: J'ai les mmes raisons
solides d'insister, et une cause de moins d'accident possible: celle
qui s'est montre. Les checs fortifient les forts. Malheureusement,
contre les hommes on joue un jeu, o compte si peu le vrai sens des
choses. L'on gagne ou l'on perd sur des apparences, on marque des points
misrables. Et l'on se trouve ligot par une apparence de dfaite.

Rivire sonna.

                 *        *        *        *        *

--Bahia Blanca ne nous communique toujours rien par T.S.F.?

--Non.

--Appelez-moi l'escale au tlphone.

Cinq minutes plus tard, il s'informait:

--Pourquoi ne nous passez-vous rien?

--Nous n'entendons pas le courrier.

--Il se tait?

--Nous ne savons pas. Trop d'orages. Mme s'il manipulait nous
n'entendrions pas.

--Trelew entend-il?

--Nous n'entendons pas Trelew.

--Tlphonez.

--Nous avons essay: la ligne est coupe.

--Quel temps chez vous?

--Menaant. Des clairs  l'Ouest et au Sud. Trs lourd.

--Du vent?

--Faible encore, mais pour dix minutes. Les clairs se rapprochent
vite.

Un silence.

--Bahia Blanca? Vous coutez? Bon. Rappelez-nous dans dix minutes.

Et Rivire feuilleta les tlgrammes des escales Sud. Toutes signalaient
le mme silence de l'avion. Quelques-unes ne rpondaient plus  Buenos
Aires, et, sur la carte, s'agrandissait la tache des provinces muettes,
o les petites villes subissaient dj le cyclone, toutes portes closes,
et chaque maison de leurs rues sans lumire aussi retranche du monde et
perdue dans la nuit qu'un navire. L'aube seule les dlivrerait.

Pourtant Rivire, inclin sur la carte, conservait encore l'espoir de
dcouvrir un refuge de ciel pur, car il avait demand, par tlgrammes,
l'tat du ciel  la police de plus de trente villes de province, et les
rponses commenaient  lui parvenir. Sur deux mille kilomtres, les
postes radio avaient ordre, si l'un d'eux accrochait un appel de
l'avion, d'avertir dans les trente secondes Buenos Aires, qui lui
communiquerait, pour la faire transmettre  Fabien, la position du
refuge.

Les secrtaires, convoqus pour une heure du matin, avaient regagn
leurs bureaux. Ils apprenaient l, mystrieusement, que, peut-tre, on
suspendrait les vols de nuit, et que le courrier d'Europe lui-mme ne
dcollerait plus qu'au jour. Ils parlaient  voix basse de Fabien, du
cyclone, de Rivire surtout. Ils le devinaient l, tout proche, cras
peu  peu par ce dmenti naturel.

Mais toutes les voix s'teignirent: Rivire,  sa porte, venait
d'apparatre, serr dans son manteau, le chapeau toujours sur les yeux,
ternel voyageur. Il fit un pas tranquille vers le chef de bureau:

--Il est une heure dix, les papiers du courrier d'Europe sont-ils en
rgle?

--Je... j'ai cru...

--Vous n'avez pas  croire, mais  excuter.

Il fit demi-tour, lentement, vers une fentre ouverte, les mains
croises derrire le dos.

Un secrtaire le rejoignit:

--Monsieur le Directeur, nous obtiendrons peu de rponses. On nous
signale que dans l'intrieur, beaucoup de lignes tlgraphiques sont
dj dtruites...

--Bien.

Rivire, immobile, regardait la nuit.

                 *        *        *        *        *

Ainsi chaque message menaait le courrier. Chaque ville, quand elle
pouvait rpondre, avant la destruction des lignes, signalait la marche
du cyclone, comme celle d'une invasion. a vient de l'intrieur, de la
Cordillre. a balaie toute la route, vers la mer...

Rivire jugeait les toiles trop luisantes, l'air trop humide. Quelle
nuit trange! Elle se gtait brusquement par plaques, comme la chair
d'un fruit lumineux. Les toiles au grand complet dominaient encore
Buenos Aires, mais ce n'tait l qu'une oasis, et d'un instant. Un port,
d'ailleurs, hors du rayon d'action de l'quipage. Nuit menaante qu'un
vent mauvais touchait et pourrissait. Nuit difficile  vaincre.

Un avion, quelque part, tait en pril dans ses profondeurs: on
s'agitait, impuissant, sur le bord.




                                  XIV


La femme de Fabien tlphona.

La nuit de chaque retour elle calculait la marche du courrier de
Patagonie: Il dcolle de Trelew... Puis se rendormait. Un peu plus
tard: Il doit approcher de San Antonio, il doit voir ses
lumires... Alors elle se levait, cartait les rideaux, et jugeait le
ciel: Tous ces nuages le gnent... Parfois la lune se promenait
comme un berger. Alors la jeune femme se recouchait, rassure par cette
lune et ces toiles, ces milliers de prsences autour de son mari. Vers
une heure, elle le sentait proche: Il ne doit plus tre bien loin, il
doit voir Buenos Aires... Alors, elle se levait encore, et lui
prparait un repas, un caf bien chaud: Il fait si froid,
l-haut... Elle le recevait toujours, comme s'il descendait d'un
sommet de neige: Tu n'as pas froid? --Mais non! --Rchauffe-toi
quand mme... Vers une heure et quart tout tait prt. Alors elle
tlphonait.

Cette nuit, comme les autres, elle s'informa:

--Fabien a-t-il atterri?

Le secrtaire qui l'coutait se troubla un peu:

--Qui parle?

--Simone Fabien.

--Ah! une minute...

Le secrtaire, n'osant rien dire, passa l'couteur au chef de bureau.

--Qui est l?

--Simone Fabien.

--Ah!... que dsirez-vous, Madame?

--Mon mari a-t-il atterri?

Il y eut un silence qui dut paratre inexplicable, puis on rpondit
simplement:

--Non.

--Il a du retard?

--Oui...

Il y eut un nouveau silence.

--Oui... du retard.

--Ah!...

C'tait un Ah! de chair blesse. Un retard ce n'est rien... ce n'est
rien... mais quand il se prolonge...

--Ah!... Et  quelle heure sera-t-il ici?

--A quelle heure il sera ici? Nous... Nous ne savons pas.

Elle se heurtait maintenant  un mur. Elle n'obtenait que l'cho mme de
ses questions.

--Je vous en prie, rpondez-moi! O se trouve-t-il?...

Cette inertie lui faisait mal. Il se passait quelque chose, l, derrire
ce mur.

On se dcida:

--Il a dcoll de Commodoro  dix-neuf heures trente.

--Et depuis?

--Depuis?... Trs retard... Trs retard par le mauvais temps...

--Ah! Le mauvais temps...

Quelle injustice, quelle fourberie dans cette lune tale l, oisive,
sur Buenos Aires! La jeune femme se rappela soudain qu'il fallait deux
heures  peine pour se rendre de Commodoro  Trelew.

--Et il vole depuis six heures vers Trelew! Mais il vous envoie des
messages! Mais que dit-il?...

--Ce qu'il nous dit? Naturellement par un temps pareil... vous
comprenez bien... ses messages ne s'entendent pas.

--Un temps pareil!

--Alors, c'est convenu, Madame, nous vous tlphonons ds que nous
savons quelque chose.

--Ah! vous ne savez rien...

--Au revoir, Madame...

--Non! non! Je veux parler au Directeur!

--M. le Directeur est trs occup, Madame, il est en confrence...

--Ah! a m'est gal! a m'est bien gal! Je veux lui parler!

Le chef de bureau s'pongea:

--Une minute...

Il poussa la porte de Rivire:

--C'est Mme Fabien qui veut vous parler.

Voil, pensa Rivire, voil ce que je craignais. Les lments
affectifs du drame commenaient  se montrer. Il pensa d'abord les
rcuser: les mres et les femmes n'entrent pas dans les salles
d'opration. On fait taire l'motion aussi sur les navires en danger.
Elle n'aide pas  sauver les hommes. Il accepta pourtant:

--Branchez sur mon bureau.

Il couta cette petite voix lointaine, tremblante, et tout de suite il
sut qu'il ne pourrait pas lui rpondre. Ce serait strile, infiniment,
pour tous les deux, de s'affronter.

--Madame, je vous en prie, calmez-vous! Il est si frquent, dans notre
mtier, d'attendre longtemps des nouvelles.

Il tait parvenu  cette frontire o se pose, non le problme d'une
petite dtresse particulire, mais celui-l mme de l'action. En face de
Rivire se dressait, non la femme de Fabien, mais un autre sens de la
vie. Rivire ne pouvait qu'couter, que plaindre cette petite voix, ce
chant tellement triste, mais ennemi. Car ni l'action, ni le bonheur
individuel n'admettent le partage: ils sont en conflit. Cette femme
parlait elle aussi au nom d'un monde absolu et de ses devoirs et de ses
droits. Celui d'une clart de lampe sur la table du soir, d'une chair
qui rclamait sa chair, d'une patrie d'espoirs, de tendresses, de
souvenirs. Elle exigeait son bien et elle avait raison. Et lui aussi,
Rivire, avait raison, mais il ne pouvait rien opposer  la vrit de
cette femme. Il dcouvrait sa propre vrit,  la lumire d'une humble
lampe domestique, inexprimable et inhumaine.

--Madame...

Elle n'coutait plus. Elle tait retombe, presque  ses pieds, lui
semblait-il, ayant us ses faibles poings contre le mur.

                 *        *        *        *        *

Un ingnieur avait dit un jour  Rivire, comme ils se penchaient sur un
bless, auprs d'un pont en construction: Ce pont vaut-il le prix
d'un visage cras? Pas un des paysans,  qui cette route tait
ouverte, n'et accept, pour s'pargner un dtour par le pont suivant,
de mutiler ce visage effroyable. Et pourtant l'on btit des ponts.
L'ingnieur avait ajout: L'intrt gnral est form des intrts
particuliers: il ne justifie rien de plus. --Et, pourtant, lui
avait rpondu plus tard Rivire, si la vie humaine n'a pas de prix, nous
agissons toujours comme si quelque chose dpassait, en valeur, la vie
humaine... Mais quoi?

Et Rivire, songeant  l'quipage, eut le coeur serr. L'action, mme
celle de construire un pont, brise des bonheurs; Rivire ne pouvait plus
ne pas se demander: Au nom de quoi?

Ces hommes, pensait-il, qui vont peut-tre disparatre, auraient pu
vivre heureux. Il voyait des visages penchs dans le sanctuaire d'or
des lampes du soir. Au nom de quoi les en ai-je tirs? Au nom de
quoi les a-t-il arrachs au bonheur individuel? La premire loi
n'est-elle pas de protger ces bonheurs-l? Mais lui-mme les brise. Et
pourtant un jour, fatalement, s'vanouissent, comme des mirages, les
sanctuaires d'or. La vieillesse et la mort les dtruisent, plus
impitoyables que lui-mme. Il existe peut-tre quelque chose d'autre 
sauver et de plus durable; peut-tre est-ce  sauver cette part-l de
l'homme que Rivire travaille? Sinon l'action ne se justifie pas.

                 *        *        *        *        *

Aimer, aimer seulement, quelle impasse! Rivire eut l'obscur
sentiment d'un devoir plus grand que celui d'aimer. Ou bien il
s'agissait aussi d'une tendresse, mais si diffrente des autres. Une
phrase lui revint: Il s'agit de les rendre ternels... O avait-il
lu cela? Ce que vous poursuivez en vous-mme meurt. Il revit un
temple au dieu du soleil des anciens Incas du Prou. Ces pierres droites
sur la montagne. Que resterait-il, sans elles, d'une civilisation
puissante, qui pesait, du poids de ses pierres, sur l'homme
d'aujourd'hui, comme un remords? Au nom de quelle duret, ou de quel
trange amour, le conducteur de peuples d'autrefois, contraignant ses
foules  tirer ce temple sur la montagne, leur imposa-t-il donc de
dresser leur ternit? Rivire revit encore en songe les foules des
petites villes, qui tournent le soir autour de leur kiosque  musique:
Cette sorte de bonheur, ce harnais... pensa-t-il. Le conducteur de
peuples d'autrefois, s'il n'eut peut-tre pas piti de la souffrance de
l'homme, eut piti, immensment, de sa mort. Non de sa mort
individuelle, mais piti de l'espce qu'effacera la mer de sable. Et il
menait son peuple dresser au moins des pierres, que n'ensevelirait pas
le dsert.




                                   XV


Ce papier pli en quatre le sauverait peut-tre: Fabien le dpliait,
les dents serres.

Impossible de s'entendre avec Buenos Aires. Je ne puis mme plus
manipuler, je reois des tincelles dans les doigts.

Fabien, irrit, voulut rpondre, mais quand ses mains lchrent les
commandes pour crire, une sorte de houle puissante pntra son corps:
les remous le soulevaient, dans ses cinq tonnes de mtal, et le
basculaient. Il y renona.

Ses mains, de nouveau, se fermrent sur la houle, et la rduisirent.

Fabien respira fortement. Si le radio remontait l'antenne par peur de
l'orage, Fabien lui casserait la figure  l'arrive. Il fallait,  tout
prix, entrer en contact avec Buenos Aires, comme si,  plus de quinze
cents kilomtres, on pouvait leur lancer une corde dans cet abme. A
dfaut d'une tremblante lumire, d'une lampe d'auberge presque inutile,
mais qui et prouv la terre comme un phare, il lui fallait au moins une
voix, une seule, venue d'un monde qui dj n'existait plus. Le pilote
leva et balana le poing dans sa lumire rouge, pour faire comprendre 
l'autre, en arrire, cette tragique vrit, mais l'autre, pench sur
l'espace dvast, aux villes ensevelies, aux lumires mortes, ne la
connut pas.

Fabien aurait suivi tous les conseils, pourvu qu'ils lui fussent cris.
Il pensait: Et si l'on me dit de tourner en rond, je tourne en rond,
et si l'on me dit de marcher plein Sud... Elles existaient quelque
part ces terres en paix, douces sous leurs grandes ombres de lune. Ces
camarades, l-bas, les connaissaient, instruits comme des savants,
penchs sur des cartes, tout-puissants,  l'abri de lampes belles comme
des fleurs. Que savait-il, lui, hors des remous et de la nuit qui
poussait contre lui,  la vitesse d'un boulement, son torrent noir. On
ne pouvait abandonner deux hommes parmi ces trombes et ces flammes dans
les nuages. On ne pouvait pas. On ordonnerait  Fabien Cap au deux
cent quarante... Il mettrait le cap au deux cent quarante. Mais il
tait seul.

Il lui parut que la matire aussi se rvoltait. Le moteur,  chaque
plonge, vibrait si fort que toute la masse de l'avion tait prise d'un
tremblement comme de colre. Fabien usait ses forces  dominer l'avion,
la tte enfonce dans la carlingue, face  l'horizon gyroscopique car,
au-dehors, il ne distinguait plus la masse du ciel de celle de la terre,
perdu dans une ombre o tout se mlait, une ombre d'origine des mondes.
Mais les aiguilles des indicateurs de position oscillaient de plus en
plus vite, devenaient difficiles  suivre. Dj le pilote, qu'elles
trompaient, se dbattait mal, perdait son altitude, s'enlisait peu  peu
dans cette ombre. Il lut sa hauteur cinq cents mtres. C'tait le
niveau des collines. Il les sentit rouler vers lui leurs vagues
vertigineuses. Il comprenait aussi que toutes les masses du sol, dont la
moindre l'et cras, taient comme arraches de leur support,
dboulonnes, et commenaient  tourner, ivres, autour de lui. Et
commenaient, autour de lui, une sorte de danse profonde et qui le
serrait de plus en plus.

Il en prit son parti. Au risque d'emboutir, il atterrirait n'importe o.
Et, pour viter au moins les collines, il lcha son unique fuse
clairante. La fuse s'enflamma, tournoya, illumina une plaine et s'y
teignit: c'tait la mer.

Il pensa trs vite: Perdu. Quarante degrs de correction, j'ai driv
quand mme. C'est un cyclone. O est la terre? Il virait plein Ouest.
Il pensa: Sans fuse maintenant, je me tue. Cela devait arriver un
jour. Et son camarade, l, derrire... Il a remont l'antenne,
srement. Mais le pilote ne lui en voulait plus. Si lui-mme ouvrait
simplement les mains, leur vie s'en coulerait aussitt, comme une
poussire vaine. Il tenait dans ses mains le coeur battant de son
camarade et le sien. Et soudain ses mains l'effrayrent.

Dans ces remous en coups de blier, pour amortir les secousses du
volant, sinon elles eussent sci les cbles de commandes, il s'tait
cramponn  lui, de toutes ses forces. Il s'y cramponnait toujours. Et
voici qu'il ne sentait plus ses mains endormies par l'effort. Il voulut
remuer les doigts pour en recevoir un message: il ne sut pas s'il tait
obi. Quelque chose d'tranger terminait ses bras. Des baudruches
insensibles et molles. Il pensa: Il faut m'imaginer fortement que je
serre... Il ne sut pas si la pense atteignait ses mains. Et comme il
percevait les secousses du volant aux seules douleurs des paules: Il
m'chappera. Mes mains s'ouvriront... Mais s'effraya de s'tre permis
de tels mots, car il crut sentir ses mains, cette fois, obir 
l'obscure puissance de l'image, s'ouvrir lentement, dans l'ombre, pour
le livrer.

Il aurait pu lutter encore, tenter sa chance: il n'y a pas de fatalit
extrieure. Mais il y a une fatalit intrieure: vient une minute o
l'on se dcouvre vulnrable; alors les fautes vous attirent comme un
vertige.

Et c'est  cette minute que luirent sur sa tte, dans une dchirure de
la tempte, comme un appt mortel au fond d'une nasse, quelques toiles.

Il jugea bien que c'tait un pige: on voit trois toiles dans un trou,
on monte vers elles, ensuite on ne peut plus descendre, on reste l 
mordre les toiles...

Mais sa faim de lumire tait telle qu'il monta.




                                  XVI


Il monta, en corrigeant mieux les remous, grce aux repres qu'offraient
les toiles. Leur aimant ple l'attirait. Il avait pein si longtemps, 
la poursuite d'une lumire, qu'il n'aurait plus lch la plus confuse.
Riche d'une lueur d'auberge, il aurait tourn jusqu' la mort, autour de
ce signe dont il avait faim. Et voici qu'il montait vers des champs de
lumire.

Il s'levait peu  peu, en spirale, dans le puits qui s'tait ouvert, et
se refermait au-dessous de lui. Et les nuages perdaient,  mesure qu'il
montait, leur boue d'ombre, ils passaient contre lui, comme des vagues
de plus en plus pures et blanches. Fabien mergea.

Sa surprise fut extrme: la clart tait telle qu'elle l'blouissait.
Il dut, quelques secondes, fermer les yeux. Il n'aurait jamais cru que
les nuages, la nuit, pussent blouir. Mais la pleine lune et toutes les
constellations les changeaient en vagues rayonnantes.

L'avion avait gagn d'un seul coup,  la seconde mme o il mergeait,
un calme qui semblait extraordinaire. Pas une houle ne l'inclinait.
Comme une barque qui passe la digue, il entrait dans les eaux rserves.
Il tait pris dans une part de ciel inconnue et cache comme la baie des
les bienheureuses. La tempte, au-dessous de lui, formait un autre
monde de trois mille mtres d'paisseur, parcouru de rafales, de trombes
d'eau, d'clairs, mais elle tournait vers les astres une face de cristal
et de neige.

Fabien pensait avoir gagn des limbes tranges, car tout devenait
lumineux, ses mains, ses vtements, ses ailes. Car la lumire ne
descendait pas des astres, mais elle se dgageait, au-dessous de lui,
autour de lui, de ces provisions blanches.

Ces nuages, au-dessous de lui, renvoyaient toute la neige qu'ils
recevaient de la lune. Ceux de droite et de gauche aussi, hauts comme
des tours. Il circulait un lait de lumire dans lequel baignait
l'quipage. Fabien, se retournant, vit que le radio souriait.

--a va mieux! criait-il.

Mais la voix se perdait dans le bruit du vol, seuls communiquaient les
sourires. Je suis tout  fait fou, pensait Fabien, de sourire: nous
sommes perdus.

Pourtant, mille bras obscurs l'avaient lch. On avait dnou ses liens,
comme ceux d'un prisonnier qu'on laisse marcher seul, un temps, parmi
les fleurs.

Trop beau, pensait Fabien. Il errait parmi des toiles accumules
avec la densit d'un trsor, dans un monde o rien d'autre, absolument
rien d'autre que lui, Fabien, et son camarade, n'tait vivant. Pareils 
ces voleurs des villes fabuleuses, murs dans la chambre aux trsors
dont ils ne sauront plus sortir. Parmi des pierreries glaces, ils
errent, infiniment riches, mais condamns.




                                  XVII


Un des radiotlgraphistes de Commodoro Rivadavia, escale de Patagonie,
fit un geste brusque, et tous ceux qui veillaient, impuissants, dans le
poste, se ramassrent autour de cet homme, et se penchrent.

Ils se penchaient sur un papier vierge et durement clair. La main de
l'oprateur hsitait encore, et le crayon se balanait. La main de
l'oprateur tenait encore les lettres prisonnires, mais dj les doigts
tremblaient.

--Orages?

Le radio fit oui de la tte. Leur grsillement l'empchait de
comprendre.

Puis il nota quelques signes indchiffrables. Puis des mots. Puis on put
rtablir le texte:

Bloqus  trois mille huit au-dessus de la tempte. Naviguons plein
Ouest vers l'intrieur, car tions drivs en mer. Au-dessous de nous
tout est bouch. Nous ignorons si survolons toujours la mer. Communiquez
si tempte s'tend  l'intrieur.

On dut,  cause des orages, pour transmettre ce tlgramme  Buenos
Aires, faire la chane de poste en poste. Le message avanait dans la
nuit, comme un feu qu'on allume de tour en tour.

Buenos Aires fit rpondre:

--Tempte gnrale  l'intrieur. Combien vous reste-t-il d'essence?

--Une demi-heure.

Et cette phrase, de veilleur en veilleur, remonta jusqu' Buenos Aires.

L'quipage tait condamn  s'enfoncer, avant trente minutes, dans un
cyclone qui le drosserait jusqu'au sol.




                                 XVIII


Et Rivire mdite. Il ne conserve plus d'espoir: cet quipage sombrera
quelque part dans la nuit.

Rivire se souvient d'une vision qui avait frapp son enfance: on
vidait un tang pour trouver un corps. On ne trouvera rien non plus,
avant que cette masse d'ombre se soit coule de sur la terre, avant que
remontent au jour ces sables, ces plaines, ces bls. De simples paysans
dcouvriront peut-tre deux enfants au coude pli sur le visage, et
paraissant dormir, chous sur l'herbe et l'or d'un fond paisible. Mais
la nuit les aura noys.

Rivire pense aux trsors ensevelis dans les profondeurs de la nuit
comme dans les mers fabuleuses... Ces pommiers de nuit qui attendent le
jour avec toutes leurs fleurs, des fleurs qui ne servent pas encore. La
nuit est riche, pleine de parfums, d'agneaux endormis et de fleurs qui
n'ont pas encore de couleurs.

Peu  peu monteront vers le jour les sillons gras, les bois mouills,
les luzernes fraches. Mais parmi des collines, maintenant inoffensives,
et les prairies, et les agneaux, dans la sagesse du monde, deux enfants
sembleront dormir. Et quelque chose aura coul du monde visible dans
l'autre.

Rivire connat la femme de Fabien inquite et tendre: cet amour 
peine lui fut prt, comme un jouet  un enfant pauvre.

Rivire pense  la main de Fabien, qui tient pour quelques minutes
encore sa destine dans les commandes. Cette main qui a caress. Cette
main qui s'est pose sur une poitrine et y a lev le tumulte, comme une
main divine. Cette main qui s'est pose sur un visage, et qui a chang
ce visage. Cette main qui tait miraculeuse.

Fabien erre sur la splendeur d'une mer de nuages, la nuit, mais, plus
bas, c'est l'ternit. Il est perdu parmi des constellations qu'il
habite seul. Il tient encore le monde dans les mains et contre sa
poitrine le balance. Il serre dans son volant le poids de la richesse
humaine, et promne, dsespr, d'une toile  l'autre, l'inutile
trsor, qu'il faudra bien rendre...

Rivire pense qu'un poste radio l'coute encore. Seule relie encore
Fabien au monde une onde musicale, une modulation mineure. Pas une
plainte. Pas un cri. Mais le son le plus pur qu'ait jamais form le
dsespoir.




                                  XIX


Robineau le tira de sa solitude:

--Monsieur le Directeur, j'ai pens... on pourrait peut-tre essayer...

Il n'avait rien  proposer, mais tmoignait ainsi de sa bonne volont.
Il aurait tant aim trouver une solution, et la cherchait un peu comme
celle d'un rbus. Il trouvait toujours des solutions que Rivire
n'coutait jamais: Voyez-vous, Robineau, dans la vie il n'y a pas de
solutions. Il y a des forces en marche: il faut les crer et les
solutions suivent. Aussi Robineau bornait-il son rle  crer une
force en marche dans la corporation des mcaniciens. Une humble force en
marche, qui prservait de la rouille les moyeux d'hlice.

Mais les vnements de cette nuit-ci trouvaient Robineau dsarm. Son
titre d'inspecteur n'avait aucun pouvoir sur les orages, ni sur un
quipage fantme, qui vraiment ne se dbattait plus pour une prime
d'exactitude, mais pour chapper  une seule sanction, qui annulait
celles de Robineau, la mort.

Et Robineau, maintenant inutile, errait dans les bureaux, sans emploi.

                 *        *        *        *        *

La femme de Fabien se fit annoncer. Pousse par l'inquitude, elle
attendait, dans le bureau des secrtaires, que Rivire la ret. Les
secrtaires,  la drobe, levaient les yeux vers son visage. Elle en
prouvait une sorte de honte et regardait avec crainte autour d'elle:
tout ici la refusait. Ces hommes qui continuaient leur travail, comme
s'ils marchaient sur un corps, ces dossiers o la vie humaine, la
souffrance humaine ne laissaient qu'un rsidu de chiffres durs. Elle
cherchait des signes qui lui eussent parl de Fabien. Chez elle tout
montrait cette absence: le lit entrouvert, le caf servi, un bouquet de
fleurs... Elle ne dcouvrait aucun signe. Tout s'opposait  la piti, 
l'amiti, au souvenir. La seule phrase qu'elle entendit, car personne
n'levait la voix devant elle, fut le juron d'un employ, qui rclamait
un bordereau. ... Le bordereau des dynamos, bon Dieu! que nous
expdions  Santos. Elle leva les yeux sur cet homme, avec une
expression d'tonnement infini. Puis sur le mur o s'talait une carte.
Ses lvres tremblaient un peu,  peine.

Elle devinait, avec gne, qu'elle exprimait ici une vrit ennemie,
regrettait presque d'tre venue, et voulu se cacher, et se retenait, de
peur qu'on la remarqut trop, de tousser, de pleurer. Elle se dcouvrait
insolite, inconvenante, comme nue. Mais sa vrit tait si forte, que
les regards fugitifs remontaient,  la drobe, inlassablement, la lire
dans son visage. Cette femme tait trs belle. Elle rvlait aux hommes
le monde sacr du bonheur. Elle rvlait  quelle matire auguste on
touche, sans le savoir, en agissant. Sous tant de regards elle ferma les
yeux. Elle rvlait quelle paix, sans le savoir, on peut dtruire.

Rivire la reut.

Elle venait plaider timidement pour ses fleurs, son caf servi, sa chair
jeune. De nouveau, dans ce bureau plus froid encore, son faible
tremblement de lvres la reprit. Elle aussi dcouvrait sa propre vrit,
dans cet autre monde, inexprimable. Tout ce qui se dressait en elle
d'amour presque sauvage, tant il tait fervent, de dvouement, lui
semblait prendre ici un visage importun, goste. Elle et voulu fuir:

--Je vous drange...

--Madame, lui dit Rivire, vous ne me drangez pas. Malheureusement,
Madame, vous et moi ne pouvons mieux faire que d'attendre.

Elle eut un faible haussement d'paules, dont Rivire comprit le sens:
A quoi bon cette lampe, ce dner servi, ces fleurs que je vais
retrouver... Une jeune mre avait confess un jour  Rivire: La
mort de mon enfant, je ne l'ai pas encore comprise. Ce sont les petites
choses qui sont dures, ses vtements que je retrouve, et, si je me
rveille la nuit, cette tendresse qui me monte quand mme au coeur,
dsormais inutile, comme mon lait... Pour cette femme aussi la mort de
Fabien commencerait demain  peine, dans chaque acte dsormais vain,
dans chaque objet. Fabien quitterait lentement sa maison. Rivire
taisait une piti profonde.

--Madame...

La jeune femme se retirait, avec un sourire presque humble, ignorant sa
propre puissance.

Rivire s'assit, un peu lourd.

Mais elle m'aide  dcouvrir ce que je cherchais...

Il tapotait distraitement les tlgrammes de protection des escales
Nord. Il songeait.

Nous ne demandons pas  tre ternels, mais  ne pas voir les actes et
les choses tout  coup perdre leur sens. Le vide qui nous entoure se
montre alors...

Ses regards tombrent sur les tlgrammes:

Et voil par o, chez nous, s'introduit la mort: ces messages qui
n'ont plus de sens...

Il regarda Robineau. Ce garon mdiocre, maintenant inutile, n'avait
plus de sens. Rivire lui dit presque durement:

--Faut-il vous donner, moi-mme, du travail?

Puis Rivire poussa la porte qui donnait sur la salle des secrtaires,
et la disparition de Fabien le frappa, vidente,  des signes que Mme
Fabien n'avait pas su voir. La fiche du _R.B. 903_, l'avion de Fabien,
figurait dj, au tableau mural, dans la colonne du matriel
indisponible. Les secrtaires qui prparaient les papiers du courrier
d'Europe, sachant qu'il serait retard, travaillaient mal. Du terrain on
demandait par tlphone des instructions pour les quipes qui,
maintenant, veillaient sans but. Les fonctions de vie taient ralenties.
La mort, la voil! pensa Rivire. Son oeuvre tait semblable  un
voilier en panne, sans vent, sur la mer.

                 *        *        *        *        *

Il entendit la voix de Robineau:

--Monsieur le Directeur... ils taient maris depuis six semaines...

--Allez travailler.

Rivire regarda toujours les secrtaires, et au-del des secrtaires,
les manoeuvres, les mcaniciens, les pilotes, tous ceux qui l'avaient
aid dans son oeuvre, avec une foi de btisseurs. Il pensa aux petites
villes d'autrefois qui entendaient parler des Iles et se
construisaient un navire. Pour le charger de leur esprance. Pour que
les hommes pussent voir leur esprance ouvrir ses voiles sur la mer.
Tous grandis, tous tirs hors d'eux-mmes, tous dlivrs par un navire.
Le but peut-tre ne justifie rien, mais l'action dlivre de la mort.
Ces hommes duraient par leur navire.

Et Rivire luttera aussi contre la mort, lorsqu'il rendra aux
tlgrammes leur plein sens, leur inquitude aux quipes de veille et
aux pilotes leur but dramatique. Lorsque la vie ranimera cette oeuvre,
comme le vent ranime un voilier, en mer.




                                   XX


Commodoro Rivadavia n'entend plus rien, mais  mille kilomtres de l,
vingt minutes plus tard, Bahia Blanca capte un second message:

Descendons. Entrons dans les nuages...

Puis ces deux mots d'un texte obscur apparurent dans le poste de
Trelew:

... rien voir...

Les ondes courtes sont ainsi. On les capte l, mais ici on demeure
sourd. Puis, sans raison, tout change. Cet quipage, dont la position
est inconnue, se manifeste dj aux vivants, hors de l'espace, hors du
temps, et sur les feuilles blanches des postes radio ce sont dj des
fantmes qui crivent.

L'essence est-elle puise, ou le pilote joue-t-il, avant la panne, sa
dernire carte: retrouver le sol sans l'emboutir?

La voix de Buenos Aires ordonne  Trelew:

Demandez-le-lui.

                 *        *        *        *        *

Le poste d'coute T.S.F. ressemble  un laboratoire: nickels, cuivres
et manomtres, rseau de conducteurs. Les oprateurs de veille, en
blouse blanche, silencieux, semblent courbs sur une simple exprience.

De leurs doigts dlicats ils touchent les instruments, ils explorent le
ciel magntique, sourciers qui cherchent la veine d'or.

--On ne rpond pas?

--On ne rpond pas.

Ils vont peut-tre accrocher cette note qui serait un signe de vie. Si
l'avion et ses feux de bord remontent parmi les toiles, ils vont
peut-tre entendre chanter cette toile...

Les secondes s'coulent. Elles s'coulent vraiment comme du sang. Le vol
dure-t-il encore? Chaque seconde emporte une chance. Et voil que le
temps qui s'coule semble dtruire. Comme, en vingt sicles, il touche
un temple, fait son chemin dans le granit et rpand le temple en
poussire, voil que des sicles d'usure se ramassent dans chaque
seconde et menacent un quipage.

Chaque seconde emporte quelque chose.

Cette voix de Fabien, ce rire de Fabien, ce sourire. Le silence gagne du
terrain. Un silence de plus en plus lourd, qui s'tablit sur cet
quipage comme le poids d'une mer.

Alors quelqu'un remarque:

--Une heure quarante. Dernire limite de l'essence: il est impossible
qu'ils volent encore.

Et la paix se fait.

Quelque chose d'amer et de fade remonte aux lvres comme aux fins de
voyage. Quelque chose s'est accompli dont on ne sait rien, quelque chose
d'un peu coeurant. Et parmi tous ces nickels et ces artres de cuivre,
on ressent la tristesse mme qui rgne sur les usines ruines. Tout ce
matriel semble pesant, inutile, dsaffect: un poids de branches
mortes.

Il n'y a plus qu' attendre le jour.

Dans quelques heures mergera au jour l'Argentine entire, et ces hommes
demeurent l, comme sur une grve, en face du filet que l'on tire, que
l'on tire lentement, et dont on ne sait pas ce qu'il va contenir.

                 *        *        *        *        *

Rivire, dans son bureau, prouve cette dtente que seuls permettent les
grands dsastres, quand la fatalit dlivre l'homme. Il a fait alerter
la police de toute une province. Il ne peut plus rien, il faut attendre.

Mais l'ordre doit rgner mme dans la maison des morts. Rivire fait
signe  Robineau:

--Tlgramme pour les escales Nord: Prvoyons retard important du
courrier de Patagonie. Pour ne pas retarder trop courrier d'Europe,
bloquerons courrier de Patagonie avec le courrier d'Europe suivant.

Il se plie un peu en avant. Mais il fait un effort et se souvient de
quelque chose, c'tait grave. Ah! oui. Et pour ne pas l'oublier:

--Robineau.

--Monsieur Rivire?

--Vous rdigerez une note. Interdiction aux pilotes de dpasser
dix-neuf cents tours: on me massacre les moteurs.

--Bien, monsieur Rivire.

Rivire se plie un peu plus. Il a besoin, avant tout, de solitude:

--Allez, Robineau. Allez, mon vieux...

Et Robineau s'effraie de cette galit devant des ombres.




                                  XXI


Robineau errait maintenant, avec mlancolie, dans les bureaux. La vie de
la Compagnie s'tait arrte, puisque ce courrier, prvu pour deux
heures, serait dcommand, et ne partirait plus qu'au jour. Les employs
aux visages ferms veillaient encore, mais cette veille tait inutile.
On recevait encore, avec un rythme rgulier, les messages de protection
des escales Nord, mais leurs ciels purs, et leurs pleine lune,
et leurs vent nul veillaient l'image d'un royaume strile. Un
dsert de lune et de pierres. Comme Robineau feuilletait, sans savoir
d'ailleurs pourquoi, un dossier auquel travaillait le chef de bureau, il
aperut celui-ci, debout en face de lui, et qui attendait, avec un
respect insolent, qu'il le lui rendt, l'air de dire: Quand vous
voudrez bien, n'est-ce pas? c'est  moi... Cette attitude d'un
infrieur choqua l'inspecteur, mais aucune rplique ne lui vint, et,
irrit, il tendit le dossier. Le chef de bureau retourna s'asseoir avec
une grande noblesse. J'aurais d l'envoyer promener, pensa Robineau.
Alors, par contenance, il fit quelques pas en songeant au drame. Ce
drame entranerait la disgrce d'une politique, et Robineau pleurait un
double deuil.

Puis lui vint l'image d'un Rivire enferm, l, dans son bureau, et qui
lui avait dit: Mon vieux... Jamais homme n'avait,  ce point,
manqu d'appui. Robineau prouva pour lui une grande piti. Il remuait
dans sa tte quelques phrases obscurment destines  plaindre, 
soulager. Un sentiment qu'il jugeait trs beau l'animait. Alors il
frappa doucement. On ne rpondit pas. Il n'osa frapper plus fort, dans
ce silence, et poussa la porte. Rivire tait l. Robineau entrait chez
Rivire, pour la premire fois presque de plain-pied, un peu en ami, un
peu dans son ide comme le sergent qui rejoint, sous les balles, le
gnral bless, et l'accompagne dans la droute, et devient son frre
dans l'exil. Je suis avec vous, quoi qu'il arrive, semblait vouloir
dire Robineau.

Rivire se taisait et, la tte penche, regardait ses mains. Et
Robineau, debout devant lui, n'osait plus parler. Le lion, mme abattu,
l'intimidait. Robineau prparait des mots de plus en plus ivres de
dvouement, mais, chaque fois qu'il levait les yeux, il rencontrait
cette tte incline de trois quarts, ces cheveux gris, ces lvres
serres sur quelle amertume! Enfin il se dcida:

--Monsieur le Directeur...

Rivire leva la tte et le regarda. Rivire sortait d'un songe si
profond, si lointain, que peut-tre il n'avait pas remarqu encore la
prsence de Robineau. Et nul ne sut jamais quel songe il fit, ni ce
qu'il prouva, ni quel deuil s'tait fait dans son coeur. Rivire regarda
Robineau, longtemps, comme le tmoin vivant de quelque chose. Robineau
fut gn. Plus Rivire regardait Robineau, plus se dessinait sur les
lvres de celui-l une incomprhensible ironie. Plus Rivire regardait
Robineau et plus Robineau rougissait. Et plus Robineau semblait, 
Rivire, tre venu pour tmoigner ici, avec une bonne volont touchante,
et malheureusement spontane, de la sottise des hommes.

Le dsarroi envahit Robineau. Ni le sergent, ni le gnral, ni les
balles n'avaient plus cours. Il se passait quelque chose d'inexplicable.
Rivire le regardait toujours. Alors, Robineau, malgr soi, rectifia un
peu son attitude, sortit la main de sa poche gauche. Rivire le
regardait toujours. Alors, enfin, Robineau, avec une gne infinie, sans
savoir pourquoi, pronona:

--Je suis venu prendre vos ordres.

Rivire tira sa montre, et simplement:

--Il est deux heures. Le courrier d'Asuncion atterrira  deux heures
dix. Faites dcoller le courrier d'Europe  deux heures et quart.

Et Robineau propagea l'tonnante nouvelle: on ne suspendait pas les
vols de nuit. Et Robineau s'adressa au chef de bureau:

--Vous m'apporterez ce dossier pour que je le contrle.

Et, quand le chef de bureau fut devant lui:

--Attendez.

Et le chef de bureau attendit.




                                  XXII


Le courrier d'Asuncion signala qu'il allait atterrir.

Rivire, mme aux pires heures, avait suivi, de tlgramme en
tlgramme, sa marche heureuse. C'tait pour lui, au milieu de ce
dsarroi, la revanche de sa foi, la preuve. Ce vol heureux annonait,
par ses tlgrammes, mille autres vols aussi heureux. On n'a pas de
cyclones toutes les nuits. Rivire pensait aussi: Une fois la route
trace, on ne peut pas ne plus poursuivre.

Descendant, d'escale en escale, du Paraguay, comme d'un adorable jardin
riche de fleurs, de maisons basses et d'eaux lentes, l'avion glissait en
marge d'un cyclone qui ne lui brouillait pas une toile. Neuf passagers,
rouls dans leurs couvertures de voyage, s'appuyaient du front  leur
fentre, comme  une vitrine pleine de bijoux, car les petites villes
d'Argentine grenaient dj, dans la nuit, tout leur or, sous l'or plus
ple des villes d'toiles. Le pilote,  l'avant, soutenait de ses mains
sa prcieuse charge de vies humaines, les yeux grands ouverts et pleins
de lune, comme un chevrier. Buenos Aires, dj, emplissait l'horizon de
son feu rose, et bientt luirait de toutes ses pierres, ainsi qu'un
trsor fabuleux. Le radio, de ses doigts, lchait les derniers
tlgrammes, comme les notes finales d'une sonate qu'il et tapote,
joyeux, dans le ciel, et dont Rivire comprenait le chant, puis il
remonta l'antenne, puis il s'tira un peu, billa et sourit: on
arrivait.

Le pilote, ayant atterri, retrouva le pilote du courrier d'Europe,
adoss contre son avion, les mains dans les poches.

--C'est toi qui continues?

--Oui.

--La Patagonie est l?

--On ne l'attend pas: disparue. Il fait beau?

--Il fait trs beau. Fabien a disparu?

Ils en parlrent peu. Une grande fraternit les dispensait des phrases.

On transbordait dans l'avion d'Europe les sacs de transit d'Asuncion, et
le pilote, toujours immobile, la tte renverse, la nuque contre la
carlingue, regardait les toiles. Il sentait natre en lui un pouvoir
immense, et un plaisir puissant lui vint.

--Charg? fit une voix. Alors, contact.

Le pilote ne bougea pas. On mettait son moteur en marche. Le pilote
allait sentir dans ses paules, appuyes  l'avion, cet avion vivre. Le
pilote se rassurait, enfin, aprs tant de fausses nouvelles: partira...
partira pas... partira! Sa bouche s'entrouvrit, et ses dents brillrent
sous la lune comme celles d'un jeune fauve.

--Attention, la nuit, hein!

Il n'entendit pas le conseil de son camarade. Les mains dans les poches,
la tte renverse, face  des nuages, des montagnes, des fleuves et des
mers, voici qu'il commenait un rire silencieux. Un faible rire, mais
qui passait en lui, comme une brise dans un arbre, et le faisait tout
entier tressaillir. Un faible rire, mais bien plus fort que ces nuages,
ces montagnes, ces fleuves et ces mers.

--Qu'est-ce qui te prend?

--Cet imbcile de Rivire qui m'a... qui s'imagine que j'ai peur!




                                 XXIII


Dans une minute il franchira Buenos Aires, et Rivire, qui reprend sa
lutte, veut l'entendre. L'entendre natre, gronder et s'vanouir, comme
le pas formidable d'une arme en marche dans les toiles.

Rivire, les bras croiss, passe parmi les secrtaires. Devant une
fentre, il s'arrte, coute et songe.

S'il avait suspendu un seul dpart, la cause des vols de nuit tait
perdue. Mais, devanant les faibles, qui demain le dsavoueront,
Rivire, dans la nuit, a lch cet autre quipage.

Victoire... dfaite... ces mots n'ont point de sens. La vie est
au-dessous de ces images, et dj prpare de nouvelles images. Une
victoire affaiblit un peuple, une dfaite en rveille un autre. La
dfaite qu'a subie Rivire est peut-tre un engagement qui rapproche la
vraie victoire. L'vnement en marche compte seul.

Dans cinq minutes les postes de T.S.F. auront alert les escales. Sur
quinze mille kilomtres le frmissement de la vie aura rsolu tous les
problmes.

Dj un chant d'orgue monte: l'avion.

Et Rivire,  pas lents, retourne  son travail, parmi les secrtaires
que courbe son regard dur. Rivire-le-Grand, Rivire-le-Victorieux, qui
porte sa lourde victoire.


                                  FIN




                           TABLE DES MATIRES


           _Prface d'Andr Gide_                            7

           VOL DE NUIT                                      19




    ACHEV D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE MODERNE, 177,
    AVENUE PIERRE-BROSSOLETTE, A MONTROUGE (SEINE), LE QUINZE MARS
    MIL NEUF CENT SOIXANTE-DEUX.

                    Dpt lgal: 2^e trimestre 1931
             N^o d'dition: 8724 --N^o d'impression: 5292

                           Imprim en France






[Fin de _Vol de nuit_ par Antoine de Saint-Exupry]
