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Titre: Les Livres du Temps (deuxime srie)
Auteur: Souday, Paul (1869-1929)
Date de la premire publication: 1929
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: ditions mile-Paul Frres, 1929
   [nouvelle dition]
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   20 septembre 2010
Date de la dernire mise  jour:
   20 septembre 2010
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 619

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PAUL SOUDAY



LES
LIVRES DU TEMPS

(Deuxime srie)

NOUVELLE DITION

PARIS
DITIONS MILE-PAUL FRRES
14, RUE DE L'ABBAYE, VIe

1929



DU MME AUTEUR

Les Livres du Temps (premire srie), un volume, nouvelle dition 15 fr.
Les Livres du Temps (deuxime srie), un volume, nouvelle dition 15 fr.
Les Livres du Temps (troisime srie), un volume. 15 fr.

_ditions mile-Paul Frres._




PAUL SOUDAY


LES
LIVRES DU TEMPS

(Deuxime srie)


PARIS
DITIONS MILE-PAUL FRRES
14, RUE DE L'ABBAYE, VIe

1929




LES LIVRES DU TEMPS

(Deuxime srie)



GOBINEAU[1]


On sait que le comte Joseph-Arthur de Gobineau, n en 1816 
Ville-d'Avray, mort en 1882  Turin, est  peu prs inconnu en France,
mais clbre et mme populaire en Allemagne depuis une vingtaine
d'annes. Il existe, outre-Rhin, une _Gobineau-Vereinigung_, fonde par
M. le docteur Ludwig Schemann, de Fribourg-en-Brisgau. Elle n'a
longtemps eu et n'a peut-tre encore que deux membres franais,
lesquels, il est vrai, ne sont pas des moindres: MM. Paul Bourget et
douard Schur. A la fin de sa vie, Gobineau rencontra Wagner  Rome et
 Venise, se lia d'amiti avec lui, fut un des htes de la Wahnfried et
collabora aux _Bayreuther Bltter_. Nietzsche a subi sans aucun doute
l'influence gobinienne. Les wagnriens se trouvrent gnralement
gobinistes et M. Houston Stewart Chamberlain, notamment, gobinisa avec
ardeur; il n'en convient pas volontiers, mais M. le professeur Eugen
Kretzer, de Francfort-sur-le-Mein, auteur d'un ouvrage considrable sur
Gobineau, sa vie et son oeuvre, dclare que le livre de Chamberlain
(_Die Grundlagen des XIXe Iahrhunderts_) et t simplement _impossible_
sans Gobineau. Il parat que l'empereur Guillaume II est un grand
admirateur de M. Houston Stewart Chamberlain: il l'est donc
ncessairement aussi de Gobineau. Plusieurs des ouvrages de celui-ci ont
remport en Allemagne des triomphes de librairie, et je ne parle pas des
lectures publiques dans les collges, ni des reprsentations de sa
tragdie de jeunesse, _Alexandre le Macdonien_. Bref, c'est la gloire.

[Note 1: A propos d'une rdition des _Nouvelles asiatiques_, 1
vol., Perrin, 1913. (Tous les articles recueillis ici ont paru dans le
_Temps_ en 1913,  deux exceptions prs.)]

En France, Gobineau fut ignor de son vivant, bien que Mrime et Renan,
qui l'avait aperu chez les Scheffer et le cite en passant dans _les
Aptres_, semblent avoir eu pour lui une certaine estime. Il tait
diplomate, vivait loign de Paris et passait pour un amateur. Il parat
tabli que Taine l'a connu personnellement[2], mais ne l'a pas lu et
s'amusait de ses paradoxes sans le prendre au srieux. Depuis quelques
annes, d'intressantes tudes ont t publies ici: il y a _le Comte de
Gobineau et l'Aryanisme historique_[3], de M. Ernest Seillire, un gros
volume trs rudit; _la Vie et les prophties du comte Gobineau_[4], de
M. Robert Dreyfus, ouvrage clair, alerte, amusant, dont la lecture est
la meilleure initiation au gobinisme; des _Pages choisies_ de
Gobineau[5], avec prface de M. Jacques Morland; des articles d'Albert
Sorel, de MM. Andr Hallays, douard Schur, Jacques Bainville, etc...
Mais Gobineau continue  n'tre apprci que d'un petit nombre de
curieux. Obtiendra-t-il un retour de fortune, comme Stendhal, avec
lequel son esprit prsente quelques analogies? Je ne crois pas qu'il
conquire jamais une renomme comparable  celle de Stendhal: on ne peut
sans exagration, il me semble, considrer absolument Gobineau comme un
grand penseur ou un grand crivain. Mais c'est un homme extrmement
intelligent, remarquablement instruit, merveilleux  remuer et inventer
des ides, trs spirituel, presque trop spirituel, se complaisant dans
le paradoxe et le poussant parfois, j'en ai peur, jusqu'aux confins de
la mystification; littrairement un bon crivain, ferme et parfois
brillant dans ses ouvrages thoriques, agrable, fin, tout  fait
charmant dans ses contes et ses souvenirs de voyage. C'est une injustice
de mconnatre Gobineau: en s'abstenant de le lire, on se prive d'un
plaisir trs vif. Par malheur, plusieurs de ses ouvrages sont depuis
longtemps puiss. Tel est le cas, entre autres, de sa somme
doctrinale, de son grand _Essai sur l'ingalit des races humaines_,
paru de 1853  1855 chez Firmin-Didot en quatre tomes in-8. Il faut
rditer Gobineau: le moment est venu pour lui sinon de l'apothose
comme en Allemagne, du moins d'un succs extrmement honorable.

[Note 2: Probablement chez la princesse Mathilde.]

[Note 3: Plon.]

[Note 4: _Cahiers de la quinzaine._]

[Note 5: _Mercure de France._]


I. _L'Essai sur l'ingalit des races._

Je n'entreprendrai ni d'examiner tous les travaux de Gobineau (le
_Trait des critures cuniformes_, qui lui attira des dmls avec feu
Oppert, chappe trop  ma comptence, et sur l'_Histoire des Perses_, je
m'en rapporterai au jugement trs favorable de James Darmesteter); ni
mme d'analyser mthodiquement tout l'_Essai sur l'ingalit des races
humaines_, qui est un essai sur l'histoire universelle depuis les plus
lointaines origines de l'humanit jusqu' nos jours, avec vues sur ses
destines  venir. C'est une sorte de fort touffue, o l'on ne s'ennuie
point, mais de proportions si vastes et de vgtation si luxuriante
qu'il faudrait des annes et des volumes pour l'tudier en dtail. Dans
sa ddicace au roi Georges V de Hanovre, et dans sa conclusion gnrale,
Gobineau annonce qu'il s'est propos d'introduire l'histoire dans la
famille des sciences naturelles et de faire de la gologie morale. Il
suit donc, en principe, la mme direction intellectuelle que les
Sainte-Beuve, les Taine et les Renan. Mais il se montre singulirement
chimrique dans l'application.

Il a son systme. Pour lui, la clef de l'Histoire, c'est la question
ethnique. Autrement dit, l'unique facteur historique, c'est la race. Ni
les milieux physiques, ni l'tat des moeurs[6], ni les religions (le
christianisme n'est pas civilisateur), ni les institutions, ni les lois,
ni les gouvernements, ni les grands hommes n'ont une action
dterminante: l'unique cause efficiente, c'est le gnie de la race;
quant  ces autres lments, tantt ils sont l'expression fidle du
gnie national et par consquent en drivent, tantt ils ne s'accordent
pas avec lui et ne sont point mme nuisibles, mais inoprants. Voici
tout de suite une divergence capitale entre les thses de Gobineau et
celles du nationalisme contemporain, que M. Robert Dreyfus regarde comme
trs voisines. Gobineau professe avec les adversaires actuels de la
Rvolution franaise que les meilleures lois, mme celles des anges, ne
conviendraient pas  un peuple dont elles rompraient la tradition. Mais
pour lui ces erreurs ne sont que ridicules et sans consquence. Il
affirme que jamais un mauvais gouvernement n'a suffi pour perdre une
nation. C'tait nier par avance la devise de M. Charles Maurras:
Politique d'abord! On conoit parfaitement que M. Paul Bourget n'ait
pas beaucoup insist sur son admiration pour Gobineau, et que l'cole
nationaliste actuelle ne l'ait pas adopt. Il est vrai qu'ailleurs il
reconnat que, sans Lycurgue, les Spartiates n'eussent t qu'un
ramassis de brigands. Il se contredit souvent. Pourtant, son fatalisme
ethnique est bien sa pense matresse.

[Note 6: Mrime le louait fort d'avoir dmontr que ni la licence,
ni l'irrligion ne dtruisaient les socits.]

La race suprieure, c'est la race aryenne, qui l'emporte non seulement,
bien entendu, sur les jaunes et les noirs, mais sur les autres races
blanches, smites et chamites. Les races primitives ont cess depuis
longtemps d'exister  l'tat pur. Depuis l'origine, l'histoire des
peuples n'est que celle des amalgames entre les races diverses. La
valeur de chaque peuple est proportionnelle  la quantit de sang aryen
qui coule dans ses veines. Contrairement  l'opinion gnrale, les Grecs
et les Romains en avaient fort peu. C'taient des mtis, dont la
smitisation ne fit que s'aggraver et entrana leur dcadence. Les
peuples les plus purement aryens sont les Persans, jusqu' Darius, et
ensuite les Germains. L'infusion de sang aryen-germanique rgnra, 
l'poque des invasions, l'empire romain dliquescent et cra la
civilisation du moyen ge, qui est la plus belle priode de l'Histoire.
Puis, selon l'invitable loi, ce sang noble commena de se diluer peu 
peu, par suite des croisements. Nous marchons vers l'amalgame ethnique
pleinement galitaire et partout semblable, dont la dmocratie est
l'expression politique, et dont la dchance est le terme. Et comme 
prsent il ne reste plus aucune rserve aryenne sur la surface du globe,
aucune rgnration n'est plus  esprer: l'humanit sombrera
infailliblement, d'ici  sept ou huit mille ans, dans la dcrpitude
finale.

Tel est, rsum en quelques lignes, le systme de Gobineau. Il part d'un
fait exact, qui est la dissemblance, et dans une certaine mesure,
l'ingalit des races. Personne ne conteste qu'un blanc soit suprieur 
un boschiman ou  un papou. Mais ensuite que d'arbitraire! Par quelle
chimie M. de Gobineau a-t-il analys,  chaque moment de l'Histoire, le
sang de chaque peuple? Que de raisonnements tranges! Les Grecs sont
mtisss de smites ds le seizime sicle avant Jsus-Christ.
Savez-vous pourquoi? C'est que Deucalion est fils de Promthe, lui-mme
fils de Japhet et d'Asia! Est-ce que M. de Gobineau ne se moquerait pas
un peu de nous? Trs souvent, il n'invoque aucun document d'aucune
sorte: c'est ainsi, parce qu'il en a ainsi dcid. On a l'impression
qu'il subordonne tranquillement ses conjectures ethnographiques  ses
passions ou  ses caprices. Il dteste la Grce et Rome. Il adore le
moyen ge. Alors il faut que les Grecs et les Romains soient de
quasi-Smites et que les fodaux soient des Aryens. Mais la vraie
raison, c'est que M. de Gobineau est lui-mme un fodal, de got et de
temprament, et qu'il abomine la dmocratie, dont l'antiquit classique
a donn les premiers et les plus illustres exemples.

Sa manie l'emporte  de bien bizarres excs. Pour lui, les populations
nobles de la Grce, ce sont les Botiens et les Macdoniens. Ne pouvant
nier l'clatante supriorit intellectuelle et esthtique d'Athnes, ni
l'infriorit des barbares germains  ce point de vue (bien qu'il
chicane un peu sur leur degr de barbarie), il prend le parti d'admettre
que les arts, les lettres et les sciences ne sont pas le fait des races
pures, mais des races mtisses et dgnres. (En quoi il se rencontre,
lui contre-rvolutionnaire et aristocrate, avec cet autre artisan de
chimres, Jean-Jacques Rousseau.) Il va mme, dans son zle, jusqu'
soutenir srieusement (du moins en apparence) que l'origine du sentiment
artistique se trouve--tenez-vous!--chez les ngres. Il ajoute,  la
vrit, que ce sentiment premier serait insuffisant si les blancs ne le
fertilisaient par l'apport de l'lment intellectuel. Mais enfin, il
reste que pour Gobineau, s'il n'y avait point eu de ngres, les arts
n'auraient jamais exist, et que ce sont bien les ngres qui ont invent
les arts[7]!

[Note 7: La fcondit littraire de l'Espagne sous l'empire
(Snque, Lucain) tient, d'aprs lui, au voisinage de l'Afrique et de
ses populations noires.]

Ce sont eux aussi qui ont invent le polythisme! N'objectez pas que les
dieux hellniques sont blancs et que la Vnus de Praxitle n'a pas des
formes hottentotes. M. de Gobineau vous rpondra que prcisment les
Grecs ont divinis la race aryenne, parce qu'ils ont reconnu qu'elle
planait bien haut au-dessus d'eux! C'est un humouriste. Quelquefois il
se dispense de toute explication. Par exemple, il triomphe de la
physionomie orientale des statues gintiques. N'est-ce point une
preuve de la fameuse smitisation des Grecs? Mais il avoue que l'art
grec ne fut smitique que jusqu' Phidias exclusivement. Or, comme il
n'y a que Phidias et son cole qui comptent, que subsiste-t-il de la
thse gobiniste? Que nous importent les ttonnements qui ont prcd
Phidias? Ne rsultent-ils pas d'un apprentissage par imitation, plutt
que d'une parent naturelle? Si les Grecs sont des Smites, d'o surgit
brusquement cet art de Phidias--apoge et rsum du gnie grec--qui n'a
plus rien du tout de smitique? Les attributions ethniques cotent peu 
Gobineau. Ailleurs, il affirme ngligemment que Firdousi est un pote
germanique, et Thse un vrai Scandinave. Pourquoi pas? Lui, le
wagnrien et l'ami de Wagner, il fltrit les trivialits de Hans Sachs
et mprise si bien ce pote-savetier, promu dans les _Matres chanteurs_
 la dignit de reprsentant du gnie allemand, qu'il le traite  peu
prs de Gaulois, ce qui est un comble.

M. de Gobineau aimait tant les plaisanteries qu'il n'a pas cess d'en
faire aprs sa mort. Ce diable d'homme aurait-il prvu que sa
germanoltrie lui vaudrait en Allemagne l'engouement auquel nous
assistons aujourd'hui? Il a, par avance, pris soin d'en tirer un parti
savoureux. Ouvrons le quatrime volume de l'_Essai sur l'ingalit_.
Nous y lisons,  la page 29, que les Anglo-Saxons reprsentent, parmi
tous les peuples sortis de la pninsule scandinave, le seul qui, dans
les temps modernes, ait conserv une certaine portion apparente de
l'essence ariane[8]. C'est le seul qui,  proprement parler, vive encore
de nos jours. A la page 73, en note: ... Si l'Allemand moderne a
emprunt au latin l'expression _schreiben_, crire, c'est que _les
Allemands ne sont pas d'essence germanique_! A la page 168: En
remontant le fleuve (le Rhin, vers le cinquime sicle aprs J.-C.) dans
la direction de Ble (c'est--dire par l'Alsace), les masses
germaniques, revenant  _se celtiser_ davantage, se rapprochaient du
type bourguignon;  l'est, le mlange gallo-romain se compliquait, ds
la Bavire, de nuances slaves. Aux pages 172-173: ... Aprs le
cinquime sicle, les multitudes slaves, entranes par les convulsions
ethniques dont les Teutons et les Huns taient les principaux agents,
furent jetes entre les pays scandinaves et l'Europe mridionale... Ces
Slaves, victimes encore une fois des catastrophes qui agitaient les
races suprieures, arrivrent dans des contres connues de leurs
anctres, il y avait dj bien des sicles; peut-tre mme
s'avancrent-ils plus loin que ceux-ci ne l'avaient fait deux mille ans
avant notre re. Ils repassrent l'Elbe, remontrent le Danube,
apparurent au coeur de l'Allemagne... Les circonstances, agissant avec
nergie en leur faveur, amenrent les choses  ce point que l'_lment
germanique s'affaiblit considrablement dans toute l'Allemagne_. A la
page 175: ... _Les populations de l'Allemagne... se trouvrent en
dfinitive trs peu germanises_. Tout en porte tmoignage, les
institutions commerciales, les habitudes rurales, les superstitions
populaires, la physionomie des dialectes, les varits physiologiques.
De mme qu'il n'est pas rare de trouver dans la Fort-Noire, non plus
qu'aux environs de Berlin, des types parfaitement celtiques ou slaves,
de mme il est facile d'observer que le naturel doux et peu actif de
l'Autrichien et du Bavarois n'a rien de cet esprit de feu qui animait le
Frank ou le Longobard. Enfin,  la page 183: ... Il n'est pas douteux
que c'est encore en Sude et surtout en Norvge que l'on peut
aujourd'hui retrouver le plus de traces physiologiques, linguistiques,
politiques de l'existence disparue de la race noble par excellence... Si
les populations norvgiennes et sudoises taient plus nombreuses,
l'esprit d'initiative qui les anime pourrait n'tre pas sans
consquences; mais elles sont rduites par leur chiffre  une vritable
impuissance sociale; on peut donc affirmer que le dernier sige de
l'influence germanique n'est plus au milieu d'elles. _Il s'est
transport_... EN ANGLETERRE. C'est l qu'il dploie encore avec le plus
d'autorit la part qu'il a garde de son ancienne puissance.

[Note 8: Gobineau crivait _arian_ et non aryen. L'orthographe ne
fait rien  l'affaire.]

Je ne me charge pas plus de rechercher si les Allemands modernes sont
effectivement des Celto-Slaves[9] que si Thse tait Scandinave et
Ulysse Phnicien. Mais il faut avouer que ces textes sont bien
divertissants, lorsqu'on les recense aprs toutes les manifestations
d'enthousiasme dont l'Allemagne contemporaine a combl Gobineau.
J'imagine bien que les professeurs gobinistes des universits allemandes
doivent avoir dcouvert des distinctions, des objections et des
rectifications qui leur permettent de reporter sur leurs compatriotes
actuels tout l'honneur des dithyrambes entonns par Gobineau  la
mmoire de ceux d'il y a quinze cents ou deux mille ans. Il n'en demeure
pas moins certain que Gobineau n'tait pas germanomane, quant aux temps
modernes, qu'il l'tait beaucoup moins que Renan, que Taine ou que
Michelet, et que la guerre de 1870 n'a nullement influenc son jugement
puisqu'il crivait avant 1855. L'ide du nouvel imprialisme allemand,
du _Deutschland ber alles_, de l'Allemagne exalte comme le
peuple-chef, le premier peuple du monde, destin  rgner sur tous les
autres par droit naturel, constitue une interprtation excessivement
audacieuse ou pour mieux dire radicalement fausse du gobinisme. Gobineau
n'tait, sous aucun prtexte et  aucun degr, un pangermaniste. Il
avait de la fantaisie: mais il ne la poussait point jusque-l.

[Note 9: Est-ce que feu d'Arbois de Jubainville ne regardait pas
aussi la plupart des Allemands comme des Celtes et les Gaulois comme des
Germains?]

Que faut-il penser du systme gobiniste? L'ide de race est taxe de
prjug par divers critiques, notamment par M. Jean Finot et M. Salomon
Reinach. M. Robert Dreyfus montre avec esprit qu'au fond M. Salomon
Reinach est d'accord avec Gobineau. Ce dernier serait mme plus modr,
puisqu'il ne croit plus  l'existence d'aucune race pure. Mais les
amalgames ont produit des quivalents de races, des races historiques.
Il est clair qu'un Europen ne ressemble pas  un Chinois ou  un
Congolais et que les divers peuples d'Europe ont encore des physionomies
assez tranches. Quant  l'valuation des diverses composantes ethniques
qui ont form chacun d'eux, elle est encore videmment et sera peut-tre
toujours rduite  l'hypothse et  l'-peu-prs. Mais la mthode de
Gobineau est certainement fcheuse. Il procde par _a priori_, tandis
que c'est l'exprience qui juge la valeur des diffrents peuples. Nous
n'aurons peut-tre jamais une connaissance ethnologique exacte des Grecs
ni des Germains. Mais il est certain que les Grecs, Aryens ou non,
furent le plus merveilleux peuple qui ait jamais vcu, parce qu'ils ont
cr la plus belle et la plus fconde civilisation; que M. de Gobineau a
tort de ne pas vouloir s'incliner devant la majest du nom romain,
parce que Rome a donn  une vaste partie de l'univers le bienfait de
l'ordre, d  son gnie politique, et nous a transmis le flambeau de
l'intellectualit grecque; que le moyen ge, plus ou moins germanis (et
beaucoup moins, si je ne me trompe, d'aprs Fustel de Coulanges que
d'aprs Gobineau), occupe dans l'histoire de l'humanit civilise un
rang plus modeste; et qu'enfin la tradition hellno-latine continue
d'tre la source vive des arts et des sciences, comme le plus grand des
Allemands, Goethe, et l'un des plus ingnieux, Nietzsche, n'ont pas t
des derniers  le proclamer bien haut.


II. _Les Pliades._

_Les Pliades_[10] sont  proprement parler le seul roman qu'ait publi
le comte de Gobineau,  moins qu'on ne veuille considrer par ironie
l'_Essai sur l'ingalit des races humaines_ comme une vaste composition
romanesque sur le plan de l'Histoire universelle. Cette faon de prendre
les choses ne serait pas ncessairement pour rabaisser Gobineau. Que son
rudition ne soit pas toujours sre (encore que fort tendue), ni sa
logique trs serre, ni son jugement bien soumis aux faits, c'est
extrmement soutenable et mme parfaitement certain. Mais dans le
domaine de l'histoire, de la philosophie, de la politique, de toutes ces
sciences que Renan appelait conjecturales, les premiers rangs reviennent
non pas aux modestes travailleurs qui n'ont que le don d'une prudente
exactitude, mais aux gnies originaux, novateurs et animateurs, dont
les thses imprvues, mme si elles ne se font pas pleinement adopter,
auront vivifi, passionn et enrichi l'esprit public. Les uns, dont le
rle de mise au point et de consolidation est certes fort utile, servent
en quelque sorte dans les armes auxiliaires; les autres sont les
militants et les conqurants du monde intellectuel. Cet aristocrate de
Gobineau appartenait bien  cette race brillante, ainsi d'ailleurs qu'un
Jean-Jacques ou un Michelet, avec lesquels il n'avait gure d'autre
trait commun. Il abominait la Rvolution et la dmocratie. Il partageait
le culte des romantiques pour le moyen ge et pour les peuples
nordiques; mais son style conserve la marque du classicisme. Il n'a que
peu de religion et pas du tout de religiosit: catholique  peu prs
nominal[11], il est en ralit presque aussi voltairien et antichrtien
que Nietzsche, Mrime et Stendhal. Cependant il n'est pas plus athe
que jacobin: il est diste, comme Voltaire. Littrairement, c'est de
Stendhal qu'il se rapproche le plus, sans l'galer tout  fait, ce qui
laisse place encore  des mrites sduisants et singuliers.

[Note 10: Un vol. 1874, Plon (puis).]

[Note 11: Mme la baronne de Guldencrone, fille de Gobineau, m'a fait
l'honneur de m'crire pour m'assurer que son pre tait vraiment
catholique. Gobineau lui-mme affirmait son catholicisme dans une lettre
 Tocqueville. (V. _Correspondance de Tocqueville et de Gobineau_, 1
vol. Plon.) Mais la lecture de ses oeuvres laisse bien l'impression que
j'ai dite et que Tocqueville avait eue avant moi.]

Il ne s'en cache point. _La Chartreuse de Parme_ est cite en toutes
lettres  la troisime page des _Pliades_, qui ont paru en 1874,
c'est--dire  une poque o Stendhal, qui garde et gardera toujours des
dtracteurs, tait beaucoup moins gnralement connu et admir
qu'aujourd'hui. Aprs Mrime et Taine, Gobineau peut passer pour un
des stendhaliens de la premire heure[12]. Et que dites-vous de ceci:

      C'est un dogme qui fleurit dans l'Europe occidentale surtout
      que l'amour n'est pas durable, et que quelques mois ou au
      plus quelques semaines suffisent pour dtruire jusqu' la
      racine une plante si fragile. Cependant pas loin de l, dans
      un pays qui n'est pas absolument aux confins de la terre
      habite, en Italie, on rencontre des femmes et des hommes,
      des amants qui depuis de longues annes ont dpass les
      sentiers verts de la jeunesse et continuent  cheminer au
      milieu des froideurs de l'ge, toujours indissolublement
      attachs, l'un  l'autre. Le soir,  la Scala de Milan,
      comme au San-Carlo de Naples, on en voit, de ces couples,
      qui s'adorent et n'ont pas et n'auront jamais l'ide d'y
      renoncer, etc.[13].

[Note 12: Je n'oublie pas le bel et gnreux article de Balzac sur
la _Chartreuse_. Mais on ne peut qualifier Balzac de stendhalien: il
tait trop balzacien pour cela.]

[Note 13: _Les Pliades_, page 300.]

C'est du triple extrait de Stendhal. Ces lignes n'ont pu tre crites
que par un homme qui non seulement avait lu Stendhal, mais qui en tait
imprgn. Dans le roman des _Pliades_, il est manifeste que Gobineau a
tent de donner un pendant  cette _Chartreuse de Parme_, qui avait ses
prdilections comme celles de tous les vritables stendhaliens. Les
analogies sont frappantes. Presque toute l'action se droule  la cour
d'un petit prince rgnant d'Allemagne, Jean-Thodore de Woerbech-Burbach,
confrre direct de Ranuce-Ernest. Les intrigues politiques se mlent aux
aventures d'amour, qui constituent l'essentiel du rcit. Il y a, chez
Gobineau, un certain Louis de Laudon, Franais lger et vaniteux, qui
est visiblement une nouvelle preuve du portrait satirique que Stendhal
a tant de fois trac de ses compatriotes. Sans tre jacobin comme son
illustre devancier, Gobineau a raill avec la plus spirituelle cruaut
les conservateurs de chez nous, en la personne de l'loquent et niais
comte de Gennevilliers, qui se nourrit de lieux communs et moud des
phrases  l'infini. Assurment, on ne comparera point la fantasque et
insupportable comtesse Tonska de Gobineau  l'adorable duchesse
Sanseverina (qu'il nomme aussi, page 16), mais cette comtesse slave,
entre le prince Jean-Thodore et le sculpteur Conrad Lanze, est un peu
dans la mme situation que la Sanseverina entre Ranuce-Ernest et Fabrice
del Dongo. Aurore-Pamina rappelle  certains gards Clelia Conti.
Surtout, l'atmosphre du livre, le tour d'esprit, le got des mes
nergiques et passionnes, le procd analytique, cette posie
volontairement contenue sous un style sobre et presque sec[14], tout
cela est du plus incontestable et du plus pur beylisme.

[Note 14: M. Charles Morice a dit: Stendhal est un pote. Rien n'a
t dit de plus juste sur Stendhal.]

Il est vrai que tout n'est pas de la mme qualit dans _les Pliades_ et
qu'on y trouve quelques longueurs. Mais c'est un livre des plus
attachants, des plus varis, des plus aigus et des plus pntrants en
certaines de ses parties. C'est un livre qu'il faut lire, et qu'il faut
d'abord rimprimer au plus vite, puisqu'il est puis. Je trouve M.
Robert Dreyfus, si fervent gobiniste par ailleurs, un peu tide pour
_les Pliades_. Il prononce  ce propos le nom de Cherbuliez. Sans
mpriser Cherbuliez, il me semble que Gobineau, mme comme romancier,
est d'une classe suprieure. Plaons, si vous voulez, _les Pliades_ 
un niveau intermdiaire et quidistant entre _la Chartreuse_ et _le
Comte Kostia_.

Je ne vous raconterai pas les amours du prince Jean-Thodore avec la
comtesse slave et ensuite avec sa cousine Aurore-Pamina, pour laquelle
il abdique, veut divorcer et va jusqu'au bord du suicide; ni celles de
l'Anglais Wilfrid Nore avec Harriet Coxe, sublime modle d'abngation;
ni celles de Conrad Lanze avec la Tonska, dj nomme; ni celles de
Louis de Laudon avec la belle et sotte Mme de Gennevilliers; ni celles
de la petite Liliane Lanze, qui s'amourache  l'tourdie de Wilfrid Nore
et finit par pouser un robuste officier. Mais il y a dans ces
_Pliades_ une foule d'ides dont certaines doivent au moins tre
signales brivement. Il y a, au dbut, la fameuse classification
(fameuse parmi les gobinistes) qui rpartit les hommes en quatre
catgories: les fils de roi, les imbciles, les drles et les brutes.
Cet aristocratisme,  premire vue, semble trangement radical. Il est
provocant surtout dans les mots. M. de Gobineau n'interdit pas la
gnrosit envers les brutes, c'est--dire la masse des pauvres gens qui
ne vivent gure que d'une vie organique ou vgtative. Il admettrait
mme quelque indulgence pour les drles, que l'on peut utiliser en les
dirigeant. Il n'est impitoyable que pour les imbciles: ce sont ceux que
Flaubert appelait les bourgeois, sans leur tmoigner plus de
tendresse. Quant aux fils de roi, entendez bien qu'il s'agit d'une
mtaphore: c'est, simplement, l'lite noble, dont la noblesse peut
n'tre pas constate par l'tat civil. Cependant, le grand thoricien de
la race n'a pas, vous le devinez bien, renonc  son principe. Mais il
en fait ici une application individualiste, par le moyen de l'atavisme.
Tout le monde l'a remarqu empiriquement: il arrive qu'un homme
ressemble moins  ses ascendants directs qu' un trisaeul ou un
arrire-grand-oncle. Ces lois de l'atavisme sont restes jusqu'ici
mystrieuses. Aussi autorisent-elles toutes les suppositions. Tel fils
du peuple peut avoir une nature de fils de roi. Nous autres, penseurs
timides, nous nous bornons  constater le fait et  honorer la valeur
personnelle, d'o qu'elle vienne. M. de Gobineau, homme  systme, veut
que cet individu exceptionnel tienne sa supriorit d'un de ses anctres
qui vivait peut-tre il y a quelques sicles. Ce n'est pas impossible.
C'est une rverie, qui amuse l'imagination et ne blesse mme pas la
raison, si elle ne la convainc pas. La vrit est qu'on n'en sait rien
du tout. Mais il n'y a rien de dplaisant  se figurer que Renan
descendait d'un druide et Flaubert d'un Wiking. Inversement, Gobineau,
esprit indpendant, qui n'a rien d'un snob ni d'un conservateur au sens
vulgaire, reconnat qu'un authentique fils de roi selon la chair peut
n'tre qu'un drle ou un imbcile, et il offre, dans _les Pliades_, des
exemples de ces deux cas avec les princes Ernest et Maurice de
Woerbech-Burlach, frres du souverain, dont l'un est un viveur crapuleux
et besogneux, qui conspire et fait du chantage contre son an, tandis
que l'autre est un _minus habens_ qui ne s'occupe que de ses quipages
et de ses noeuds de cravate.

Une longue et intressante discussion politique entre le prince
Jean-Thodore et ses htes, Wilfrid Nore et Louis de Laudon, ramne le
pessimisme gobinien, la perspective d'une dcadence fatale de l'humanit
qui s'enlizerait peu  peu dans la bassesse des soucis matriels
exclusifs. Il est vrai qu'ailleurs (dans _Ottar-Jarl_) Gobineau admet
que le besoin de l'instruction nat de la prosprit et la dmontre;
mais il s'agit alors pour lui de faire l'loge de son cher moyen ge, et
nous avons dj vu qu'il lui arrivait de se contredire. Dans _les
Pliades_, il aboutit  l'individualisme. Parmi cette dcrpitude
gnrale, la culture individuelle reste,  son avis, la seule ressource
des fils de roi, dont il value le nombre  trois mille cinq cents
environ pour notre temps. C'est peu. Mais individualiste, au fond, ce
fodal l'a toujours t. Les priodes d'hgmonie de la race aryenne
avaient surtout  ses yeux l'avantage d'tablir la domination des
individus d'lite sur les masses inertes. La hirarchie, selon lui, ne
change pas, mais s'affaiblit par le rveil des dmocraties, qui rduit
les tres suprieurs  la scession. Bien que son point de vue soit
diffrent, Gobineau a des affinits certaines avec les Thophile
Gautier, les Flaubert, les Goncourt, les Loti, tous les artistes ou
esthtes contempteurs de ce que Renan nommait la panbotie moderne. Le
ddain qu'il affecte parfois pour les lettres et les arts lorsque sa
discussion l'exige, lorsqu'il veut dnigrer Athnes et Rome, n'est sans
aucun doute qu'un expdient, puisqu'il fulmine dans _les Pliades_
contre un monde d'insectes de diffrentes espces et de tailles
diverses, arms de scies, de pinces, de tarires et d'autres instruments
de ruine, attachs  jeter  terre moeurs, droits, lois, coutumes, ce que
j'ai respect, ce que j'ai aim; un monde qui brle les villes, abat les
cathdrales, ne veut plus de livres, ni de musique, ni de tableaux et
substitue  tout la pomme de terre, le boeuf saignant et le vin bleu.
L'auteur de _Salammb_ vocifrait des choses de ce genre, dans son
gueuloir de Croisset. Quel dommage que M. de Gobineau n'ait pas t
l'un des convives des dners Magny!


III. _Les Nouvelles._

Les _Nouvelles asiatiques_, parues en 1876 et fort opportunment
rdites cette anne, les _Souvenirs de voyage_ (_Cphalonie_, _Naxie
et Terre-Neuve_), parus en 1872 et depuis longtemps puiss, rappellent
aussi Stendhal, le Stendhal des _Chroniques italiennes_, parfois
Mrime, parfois mme les contes de Voltaire. Ces deux volumes de
nouvelles (car les _Souvenirs de voyage_ se composent de trois petits
rcits) contiennent ce que M. de Gobineau a crit de plus achev. Il y
montre une grce charmante et un esprit souvent blouissant. L'Orient a
jou dans la pense de Gobineau un peu le mme rle que l'Italie dans
celle de Stendhal: c'est le pays de ses complaisances, que la ralit
justifie dans une certaine mesure, mais il embellit probablement le
tableau pour le plaisir de s'enchanter lui-mme et d'opposer cette
Salente  ses compatriotes dgnrs. Il faut complter la lecture des
_Nouvelles asiatiques_ par celle de _Trois ans en Asie_, des _Religions
et philosophies de l'Asie centrale_, volume qui commence par cette
phrase: Tout ce que nous pensons et toutes les manires dont nous
pensons ont leur origine en Asie, et mme par l'_Histoire des Perses_,
bien qu'elle s'arrte  Darius.

Dans la _Vie de voyage_, la sixime et dernire des _Nouvelles
asiatiques_, un savant et subtil vieillard, nomm Syd Abdourrahman,
nous dit quelques-unes de nos vrits, un peu  la faon du Huron de
Voltaire ou des Persans de Montesquieu. Ce sage consacre toute son
existence  voyager avec des caravanes, par choix, pour s'instruire,
pour se distraire, pour viter les fatigues bien plus grandes de la vie
sdentaire, un mtier, la socit permanente des imbciles, l'inimiti
des grands, les soucis de la proprit, une maison  conduire, des
domestiques  morigner, une femme  supporter, des enfants  lever.
C'est ce patriarche nomade, notons-le en passant, qui rconforte un
shemsiyh, c'est--dire un paen que son attachement  une religion
ancienne fait perscuter par les sectateurs de l'Islam:

      Tes pres ont t puissants, lui explique-t-il, leurs
      erreurs se sont tendues sur tant de pays, qui dsormais
      professent d'autres dogmes, que sous le ciel il n'tait pas
      alors de place pour des religions diffrentes... Tout est
      chang. L'esprit des hommes s'est tourn vers d'autres
      opinions; mais console-toi, ces opinions seront un jour
      traites comme la tienne; et les multitudes considreront un
      musulman, un juif, un chrtien, du mme oeil qu'elles te
      regardent aujourd'hui.

Dans les _Religions et philosophies de l'Asie centrale_, Gobineau nous
prsente aussi les Orientaux comme beaucoup moins fanatiques qu'on ne le
croit, voire comme trs accessibles  une sorte de renanisme et de
relativisme historique. Pour en revenir  la critique de l'Occident, ce
Syd Abdourrahman,  la question d'un Europen qui suit la caravane,
rpond en ces termes:

      Il n'y a pas d'intrt pour un sage  voyager dans les pays
      europens. D'abord on n'y est pas en sret. On rencontre 
      chaque pas des soldats qui marchent d'un air rbarbatif; les
      hommes de police remplissent les rues et demandent  chaque
      instant o l'on va, ce que l'on fait et ce que l'on est. Si
      l'on manque  leur rpondre, on est conduit dans une prison
      d'o l'on a beaucoup de peine  se tirer. Il faut avoir les
      poches pleines de bouyourouldys, de firmans, de teskerhs et
      d'autres papiers et documents sans fin... J'ajouterai que
      si l'on a eu le bonheur d'chapper  ces prils et de ne pas
      tre mis en prison pour avoir fait une chose ou l'autre
      qu'il ne fallait pas faire, on est toujours en grand danger
      de mourir de faim. Si l'on est pauvre, il ne faut pas le
      dire; personne ne songe  vous demander si vous avez dn,
      et ce qui, dans les pays musulmans, ne cote pas un poul,
      exige des sommes folles dans vos pays avares. Alors que
      peut-on devenir? Ici, et partout ailleurs, que je me couche
      sur le chemin pour dormir, on ne me dira rien; chez vous, la
      prison rentre en question; il en est de mme pour tout;
      duret de coeur chez les hommes, cruaut et svrit chez les
      gouvernants, et de la libert nulle part; il n'y a que
      contrainte; par-dessus le march un climat aussi
      inhospitalier que possible.

Et le progrs scientifique, la civilisation industrielle, dont nous
sommes si fiers? Syd Abdourrahman rplique qu'on n'apprend dans nos
coles que des mtiers d'esclaves:

      Il n'est jamais pass par la tte de personne que les
      Europens, qui savent les choses grossires et communes,
      possdent la moindre ide des connaissances suprieures. Ils
      ne savent ni thologie, ni philosophie. On ne parle point de
      leurs potes parce qu'ils ignorent tous les artifices du
      beau langage, ne connaissent ni le style allitr, ni les
      faons de parler fleuries et savantes; d'ailleurs j'ai ou
      dire que leurs langages ne sont au fond que des patois rudes
      et incorrects. De tout ceci il rsulte que l'Europe ne
      saurait exercer aucun attrait sur les natures dlicates, et
      c'est pourquoi je vous rpte que jamais un galant homme n'y
      met les pieds, quand il n'y est pas contraint par les ordres
      de son gouvernement.

Mais, au contraire, ceux des Europens qui viennent demeurer en Orient
ne peuvent plus s'en dtacher.

Ainsi triomphe le bon Syd Abdourrahman. Il ne se dit pas que cette
facult d'adaptation des Europens provient peut-tre de ce qu'ils sont
plus capables de comprendre. M. de Gobineau ne le dit pas non plus, et
je ne crois pas que ce soit son opinion. Il dclare que les Asiatiques
sont extrmement intelligents. Il prfre l'Orient, en vrit, et se ft
volontiers fait Persan, comme Loti et Thophile Gautier auraient aim 
tre Turcs. Son dgot de notre socit contemporaine va jusque-l. Peu
s'en faut qu'il ne date le dclin de l'humanit du jour o les Aryens
ont quitt les plateaux d'Asie pour se commettre avec la canaille
d'Europe. Il apprcie beaucoup aussi le pittoresque oriental, mais n'a
pas, pour le dcrire, la plume magique de l'auteur des _Dsenchantes_.
Et son diabolique esprit l'entrane, malgr son affection pour les
Orientaux,  les railler souvent sans merci. Rien de plus comique que
l'_Histoire de Gambr Aly_, que la protection d'un valet de chambre
nomm le Lion de Dieu fait entrer au service du gouverneur de Shyraz, ni
que la _Guerre des Turcomans_, raconte avec un optimisme digne de
Candide par le soldat Ghoulam Hussein. Le dsordre, le gaspillage,
l'incurie, la haine de toute rforme, la corruption rebondissant du haut
en bas de l'chelle et les cascades de baschichs, les vizirs mangeant
les gnraux, qui mangent les officiers, qui mangent les soldats, qui
mangent les paysans ou ne mangent pas du tout, ces vices incroyables des
administrations orientales sont dcrits par Gobineau avec une
incomparable verve caustique. Mais il conclurait volontiers, comme son
soldat exploit, pressur et envoy au feu sans munitions, parce que les
chefs les avaient vendues:

      Je sais bien qu'il se passe assez de vilaines choses dans
      l'Iran et qu'on y trouve bien du mal; pourtant c'est l'Iran,
      et c'est le meilleur, le plus saint pays de la terre. Nulle
      part au monde on n'prouve autant de plaisir ni autant de
      joie. Quand on y a vcu, on y veut y retourner; et quand on
      y est, on y veut mourir.

M. de Gobineau adorait voyager, avec une trs juste prfrence pour les
terres historiques, qui ont une me; et par ses vues sur ce point, il
continue dignement Chateaubriand, qui malgr quelques dfauts a t le
grand initiateur  la posie et  la philosophie du voyage. Mais, en
dpit de son infatigable curiosit, M. de Gobineau n'aurait peut-tre
jamais quitt l'Orient si le quai d'Orsay ne l'avait envoy  Stockholm
et  Rio-de-Janeiro; et les annes qu'il a passes  Thran  deux
reprises, d'abord comme secrtaire de lgation, puis comme ministre de
France, ont t les plus heureuses de sa vie. Ce sont galement celles
qui lui ont inspir ses meilleures oeuvres. Il restera parmi les premiers
orientalistes de la littrature franaise.

Dans les _Souvenirs de voyage_, avec un conte qui se passe  Terre-Neuve
et plaisante la prsomption ignorante d'un boulevardier gar (c'est la
_Chasse au caribou_), il y a une tragique histoire trs stendhalienne
d'amour et de meurtre (le _Mouchoir rouge_), qu'on peut rapprocher de
deux des _Nouvelles asiatiques_ (la _Danseuse de Shamakha_ et les
_Amants de Kandahar_); et il y a surtout la dlicieuse _Akrivie
Phrangopoulo_, aventure d'un officier de marine anglais qui s'prend
d'une ravissante jeune fille de l'le de Naxos, parce qu'elle a toute la
simplicit et la divine candeur des ges primitifs, parce qu'elle
restitue en plein dix-neuvime sicle les moeurs homriques et qu'elle
est vritablement une soeur de Nausicaa. Outre qu'il renferme les plus
belles pages descriptives de Gobineau (voyez surtout l'ruption du
volcan dans les Cyclades), ce conte est un de ceux qui prcisent les
conceptions gnrales de l'auteur, et c'est un petit chef-d'oeuvre de
frache sensibilit, quelque chose comme _Aziyad_ avec moins de
romantisme ou comme _Paul et Virginie_ avec moins de fadeur.


IV. _La Renaissance_[15].

_La Renaissance_ est considre en Allemagne, parat-il, comme le
chef-d'oeuvre de Gobineau. M. Schemann a dclar  M. Robert Dreyfus:
Nous autres Allemands, nous reconnaissons dans _la Renaissance_ une des
crations ternelles du gnie humain... Le mme M. Schemann et M.
Houston Stewart Chamberlain tmoignent de l'attention qu'y a prte
Wagner. En France, M. Edouard Schur, wagnrien de la premire heure,
professe galement pour cette _Renaissance_ la plus violente admiration:
c'est, d'aprs lui, le miracle d'un devin et d'un pote--en un mot, une
cration de gnie[16]. Par contre, M. Ernest Seillire y voit le moins
significatif des ouvrages de Gobineau, et d'ailleurs une anomalie, une
saute de vent dans la pense de l'auteur. Le mme critique, citant
cette phrase de Gobineau: Je tente une chose nouvelle... une grande
fresque murale, ajoute que sa fresque est une grisaille. M. Andr
Hallays juge le style uniforme et terne; et il parle de composition
scolaire.

[Note 15: _La Renaissance_, scnes historiques (1876), 1 vol. in-8.
Plon.]

[Note 16: _Prcurseurs et rvolts_ (Perrin).]

C'est un gros volume de plus de six cents pages, une suite de scnes
dialogues qui forment sinon cinq actes, du moins cinq parties:
Savonarole, Csar Borgia, Jules II, Lon X, Michel-Ange. Ce n'est point
un drame au sens courant du terme, ni mme une srie de cinq drames 
proprement parler. L'action, extrmement disperse, ne se soumet point
aux conditions du thtre. Gobineau a dfini lui-mme son oeuvre avec une
parfaite justesse: c'est une fresque historique. Les interprtations
wagnriennes pourraient bien tre purement arbitraires, non point qu'on
veuille leur en opposer une autre, mais parce qu'il n'y a peut-tre lieu
d'en rechercher aucune. C'est ici, me semble-t-il, un tableau purement
objectif, compos sans autre souci que d'y voir clair dans une priode
de l'Histoire, en dehors de toute vise symbolique, philosophique ou
morale. L'anomalie signale par M. Ernest Seillire consiste, je crois,
non dans un dmenti au systme gobinien, mais dans une absence de
systme qui peut surprendre, et mme drouter au premier abord, chez un
homme si terriblement systmatique en temps ordinaire. L'ternelle
question des races n'est mme pas pose. Le Csar germanique,
Charles-Quint, joue un rle nfaste. On pouvait s'attendre, de la part
du contempteur de la romanit, de l'admirateur passionn du moyen ge, 
un dnigrement de la Renaissance. Il n'y a rien de pareil. Gobineau ne
fait point chorus avec Ruskin, Courajod et les autres gothicistes. Il ne
manifeste aucune malveillance contre l'Italie, ni en gnral contre les
races latines, ni contre l'humanisme et le rveil de l'antiquit.

Si vastes que soient les proportions de l'ouvrage, son plan n'embrasse
pas tout le sujet. La Renaissance est un mouvement europen
d'mancipation intellectuelle, sous l'influence des dcouvertes
scientifiques, de la culture antique restaure et de l'art italien.
Michelet et Burckhardt, entre autres, ont fortement marqu la rvolution
accomplie contre la tradition scolastique du moyen ge. Elle a t moins
brusque en Italie que partout ailleurs, puisqu'il faut bien faire dater
la Renaissance italienne sinon de Dante, au moins de Ptrarque, de
Boccace et de Giotto. Non seulement Gobineau ne s'occupe que trs
incidemment des autres nations et se cantonne dans la pninsule, mais il
commence son tude tout  fait  la fin du quinzime sicle,
c'est--dire plus d'un sicle et demi aprs que l'Italie avait commenc
de retrouver pour son compte la vritable civilisation. Les limites que
s'est imposes ici cet esprit habituellement si gnralisateur
dmontrent bien son dessein. Il ne soutient pas une thse d'histoire
universelle. Il examine avec soin et s'efforce de faire revivre un
moment d'Histoire, qui n'est pour lui qu'un pisode. _La Renaissance_ ne
se rattache mme pas, comme l'_Histoire des Perses_, _les Pliades_ ou
_Ottar-Jarl_, aux principes essentiels de sa pense: ce n'est pour lui
qu'une diversion et un dlassement,  peu prs comme les _Nouvelles
asiatiques_ et les _Souvenirs de voyage_. Telle est du moins
l'impression que laisse la lecture de l'ouvrage, qu'il serait donc
exagr de tenir pour capital au point de vue de l'exposition du
gobinisme, mais qui n'en a pas moins une grande valeur intrinsque et
une relle importance pour le jugement d'ensemble  porter sur Gobineau.

Si ce n'est pas tout  fait un chef-d'oeuvre, M. Andr Hallays en a
signal la raison trs justement, bien qu'avec trop de svrit: le
style a de la prcision, et mme du relief, mais il est vrai que
Gobineau n'est pas trs pote, et l'on s'en aperoit non seulement dans
son pome d'_Amadis_[17], mais mme lorsqu'il crit en prose. On est
d'autant plus du que la forme de ces scnes historiques fait penser 
Shakespeare et  Musset. Gobineau manque de lyrisme. Mais _la
Renaissance_ doit le grandir dans l'opinion, parce qu'il y prouve des
qualits qu'on pouvait avoir envie de lui dnier,  savoir la facult de
s'affranchir de toute ide prconue et la plus noble impartialit
jointe  une perspicacit des plus rares, des plus instructives. Les
professeurs allemands ne s'y sont pas tromps: on ne saurait trop
conseiller ce livre aux tudiants en histoire. Et l'on y trouve, en un
sens plus large que celui du thtre ordinaire, un intrt dramatique
passionnant; nous assistons aux efforts successifs et infructueux de
l'Italie pour conqurir cette unit  laquelle Dante et Ptrarque
aspiraient dj.

[Note 17: Oeuvres posthumes, 1 vol. in-8, Plon.]

Le _Savonarole_ est caractristique de la manire quitable et nuance
qu'adopte ici Gobineau. Rappelez-vous Michelet! Jrme Savonarole
appartenait au parti dmocratique; il combattait les tyrans Mdicis; il
a t brl par la volont du pape. Cela suffit pour assurer au
prdicateur dominicain la tendresse et l'enthousiasme de Michelet. Ces
sentiments sont ceux de nombre de touristes libres-penseurs qui
dchiffrent l'inscription commmorative de la place de la Seigneurie 
Florence. Gobineau, mieux inform, ne refuse certes pas sa piti, ni
mme une certaine sympathie aux beaux cts de Savonarole, qui fut un
patriote, qui rva de librer l'Italie, qui s'tait chafaud, ds son
plus jeune ge, un pome de religion, d'honntet, de sagesse, de
droiture, et qui mourut courageusement pour son rve. Mais Gobineau
n'oublie pas que cette victime de la tyrannie et de la papaut fut une
espce d'iconoclaste et de vandale, un des plus cruels ennemis de la
culture et de la beaut. Les voyageurs qui s'indignent devant le lieu o
il prit traversent ensuite la place pour entrer au muse des Offices,
sans rflchir que ce muse voisin n'existerait pas si Savonarole avait
triomph. Le fanatisme de ce moine, qui dgota Lonard et le poussa 
s'exiler  la cour de Ludovic le More, fut effroyablement oppressif et
destructeur. Sous prtexte de protger la foi et la vertu, Savonarole
fit des hcatombes de livres, de tableaux et d'objets d'art: il suscita
la division et la dlation dans les familles, excita des polissons 
molester les femmes et les commerants, rclama avec insistance la
torture pour les libertins ou prtendus tels.

Gobineau rappelle ces faits dans des scnes d'une spirituelle ironie ou
d'une chaude loquence. Croyez-vous qu'il exagre? Lisez Burckhardt.
L'honnte et lourd historien allemand, qui n'a ni prjugs
aristocratiques ni got du paradoxe, expose ceci:

      Savonarole n'tait rien moins que libral: aux astrologues
      impies, par exemple, il rserve le bcher sur lequel il
      devait finir lui-mme... Il a peu respect la vie prive:
      c'est ainsi qu'il voulait que les domestiques se fissent les
      espions de leurs matres, afin d'arriver par ce moyen 
      rformer les moeurs... A ce propos, il convient de rappeler
      surtout cette troupe de jeunes gens organise par
      Savonarole, qui pntrait dans les maisons et qui exigeait
      les objets ncessaires pour le bcher... C'est ainsi que les
      grands autodafs de la place de la Seigneurie purent avoir
      lieu le dernier jour du carnaval de 1497 et de 1498. Au pied
      de la pyramide taient amoncels des masques, des fausses
      barbes, des costumes de fantaisie; puis venaient les livres
      des potes latins et italiens, entre autres le _Morgante_ de
      Pulci, Boccace, Ptrarque, des parchemins prcieux et des
      manuscrits orns de miniatures; ensuite c'taient des
      parures de femmes et des objets de toilette, des parfums,
      des miroirs, des voiles, de fausses nattes; plus haut on
      voyait des luths, des harpes, des chiquiers, des trictracs,
      des cartes  jouer; enfin les deux gradins suprieurs
      taient couverts de tableaux... tous les tableaux de
      Bartolomeo della Porta, qui en fit le sacrifice volontaire
      et, parat-il, aussi, quelques ttes de femmes,
      chefs-d'oeuvre de sculpteurs de l'antiquit. La premire
      fois, un marchand de Venise qui se trouvait  Florence
      offrit  la seigneurie 22.000 cus d'or pour tout ce que
      portait la pyramide...[18].

[Note 18: _Civilisation en Italie_. VI 2.]

On refusa, naturellement, et aprs l'autodaf, tous les partisans de
Savonarole, laques, clercs et religieux, dansrent sur la place
San-Marco, devant le couvent dcor par le suave Fra Angelico de
Fiesole, une triple ronde concentrique et triomphale. Savonarole n'tait
point vil, parce qu'il tait de bonne foi. On et pu lui faire grce de
la vie. Mais avouons qu'il fallait absolument le mettre hors d'tat de
nuire davantage et couper court  ces vertueuses saturnales. Il est
heureux que ce dominicain n'ait pu brler que quelques exemplaires de
Boccace et de Ptrarque, et non point anantir, comme il l'et souhait,
l'oeuvre mme de ces grands crivains. C'est une chance que Botticelli,
converti sur le tard par Savonarole, n'ait point imit Bartolomeo della
Porta et livr aux flammes moralisatrices le _Printemps_, ou la
_Naissance de Vnus_. Au moins, les papes simoniaques et les cardinaux
athes ne dtruisaient-ils point les chefs-d'oeuvre.

Gobineau n'est pas moins impartial en ce qui touche les Borgia, dont il
ne dissimule ni les crimes ni les trahisons; mais Csar, l'assassin, a
mrit que Machiavel se tournt vers lui par patriotisme et le crt un
instant capable de raliser l'unit italienne. Jules II, trs admir de
Stendhal, l'est aussi de Gobineau. Ce pape fut le plus clair
protecteur des arts et il tenta, lui aussi, de crer politiquement
l'Italie. Mais Gobineau n'attnue ni ses violences, ni ses perfidies; il
souligne plaisamment la situation privilgie de ce pontife guerrier,
brandissant  la fois contre ses adversaires l'pe et
l'excommunication, ce qui n'est pas d'un jeu loyal. Enfin Gobineau admet
que mme pour des Italiens trs sincrement catholiques, l'unification
sous l'autorit du Saint-Sige n'tait pas dsirable. Il juge Lon X
aimable, spirituel, un peu frivole. Il fait des croquis charmants et, en
somme, presque sympathiques de la renaissance du paganisme dans cette
Rome de la premire partie du seizime sicle. Qu'il nous les montre
intelligents et fins, ces cardinaux paganisants!

      Une brillante assemble de beaux esprits, de potes,
      d'artistes, de dames, de prlats, de seigneurs se runit
      aujourd'hui chez le banquier de Sienne, Augustin Chigi; et
      l, on se propose de clbrer un sacrifice  la desse
      Vnus, avec des colombes, du laitage, des fleurs, des
      sonnets, des madrigaux, force vers saphiques et adoniques en
      grec, latin et langue vulgaire... Le seigneur Gabriel
      Merino, que l'on vient de faire archevque de Bari pour
      l'excellence de sa voix, chantera les podes et jouera de la
      lyre  sept cordes; Franois Paolosa, le nouvel archidiacre,
      se fera entendre sur la viole d'amour, etc...

Evidemment, cela ne pouvait beaucoup durer. Le cardinal Sadolet
remarque avec un peu d'inquitude: Comment maintenir un tablissement 
la saintet duquel nous dclarons du matin au soir que nous ne croyons
pas? Mais son ami le cardinal Bibbiena dit: Les trsors que nous
absorbons servent  la nourriture et  l'invigoration de la science, des
arts et des autres bonnes disciplines.. Toute socit cultive est une
socit corrompue; faut-il pour cela retourner  la barbarie? Et qui
fut plus joliment sceptique que Lon X? Il ne laissait jamais perdre
l'occasion d'une plaisanterie sur les moines et ne voulait point couter
les rcriminations des ignorants franciscains contre ce Lutherus, qui
n'tait point un sot... Sans en convenir expressment, Gobineau semble
avoir des complaisances pour la Rome de Lon X et, tout en ne la jugeant
pas viable, parce qu'elle reposait sur une contradiction, il ne serait
peut-tre pas loign de la prfrer  l're imminente de l'ennuyeuse
contre-Rforme. En tout cas, il gote peu Charles-Quint, que le
fanatisme dtermine  perscuter  la fois les protestants et les
paens,  propager l'Inquisition,  ordonner l'abominable sac de Rome
pour punir la papaut insuffisamment dchane contre l'hrsie. Si la
Renaissance et la Rforme se heurtrent sur certains points,
Charles-Quint fut galement le mortel ennemi de l'une et de l'autre. Il
choua contre la Rforme, mais il crasa l'Italie. Ds qu'il y est le
matre, c'en est fait des esprances de libert: une priode de
dcadence et d'abaissement s'ouvre pour cette nation, dont les malheurs
ne laissent pas Gobineau insensible, bien qu'elle soit latine et que son
bourreau arrive des Flandres. Tel est le dnouement pessimiste de ce
drame national.

Mais  ct des politiques, il y a les artistes, et c'est  ceux-ci que
Gobineau demande des compensations. En quoi il est d'accord avec son
roman des _Pliades_ plus qu'avec son _Essai sur l'ingalit des races
humaines_. La vrit historique ne lui laissait pas le choix en
l'espce, et nous avons vu que dans la _Renaissance_ il pratique la
soumission  l'objet. Il est clair que l'poque de la Renaissance
italienne est plus grande dans l'histoire des arts que dans l'histoire
politique. A Bembo, qui gmit sur les incursions des trangers, Lucrce
Borgia, devenue la sage et digne duchesse de Ferrare, rpond:

      Ingrat! les trangers qui viennent chez vous, est-ce que
      vous ne les dominez pas? N'tes-vous pas, dans l'univers, le
      foyer des connaissances, des rflexions, des philosophies,
      des grandes penses, et l'atelier o les muses se sont
      assises pour produire leurs magiques crations? N'est-ce pas
      de vous que se dtache l'tincelle de gnie parcourant le
      monde et le vivifiant? Quelle gloire gale la vtre? Quelle
      puissance lui est suprieure?

En outre, deux grandes figures dominent l'ouvrage: Raphal et
Michel-Ange. On pouvait craindre que selon les tendances de l'esthtique
romantique et septentriomane, Gobineau ne sacrifit le premier au
second. Il n'en est rien. Raphal est merveilleusement compris de
Gobineau, qui prsente la plus adorable image de cet tre cleste, de ce
jeune fils des dieux, peintre de la candeur et de la lumire,
universellement aim, combl de dons et de biens, en outre parfaitement
doux, bon et modeste, empress  reconnatre ce qu'il doit  ses matres
ou devanciers et  s'incliner devant le gnie farouche de Michel-Ange.
Celui-ci, fier, tourment, sauvage, semblable  un Vulcain enfum par la
forge des Cyclopes, est d'abord entran par son instinct et la
violence de son sang  jalouser ses rivaux; mais il est trop grand pour
ne pas rendre justice  Lonard et  Raphal. La scne o Michel-Ange
apprend la mort de Raphal et pleure cet enfant divin atteint au
sublime. Et il n'y a rien de plus mouvant que la dernire scne entre
Michel-Ange et Vittoria Colonna, o le vieil artiste s'afflige  cause
du sort de sa patrie, mais ne dsespre point de l'avenir. Il parle de
vie future, et l'on sait qu'il tait chrtien. C'est pourquoi Wagner et
les wagnriens, sans en excepter M. Edouard Schur, aperoivent dans ces
pages de Gobineau le germe de la thorie de la rgnration par l'art et
la religion combins.

A vrai dire, il faut considrablement solliciter les textes pour en
tirer quelque chose d'analogue aux derniers crits thoriques de Wagner.
Gobineau fait  peine allusion  la foi religieuse de Michel-Ange. Un
simple stocien ne parlerait gure autrement. La conclusion de la
_Renaissance_ est, en ralit, individualiste comme celle des
_Pliades_: l'individu suprieur peut se cultiver et se perfectionner
lui-mme malgr la dgnrescence collective, et nous voyons en effet le
caractre de Michel-Ange s'ennoblir, s'purer progressivement tandis que
son pays s'achemine  travers les checs vers le dclin final. Gobineau
n'est pas tout  fait un prnietzschen, puisque son lite n'aspire pas
 la domination; mais--M. Ernest Seillire a raison sur ce point--il est
plus prs de Nietzsche que de Wagner, il a eu beaucoup moins d'influence
sur l'auteur de _Parsifal_ que sur celui de _Zarathustra_.




MAURICE BARRS

_La Colline inspire_[19].


[Note 19: Un vol. mile-Paul.]

M. Maurice Barrs nous avait dj entretenus  diverses reprises de la
colline de Sion-Vaudmont, notamment dans _Un homme libre_ (mais elle
lui apparaissait alors si triste et si dlaisse qu'il ne l'aimait
qu'avec une nuance de piti), dans _Amori et Dolori Sacrum_ (le 2
novembre en Lorraine), dans _les Amitis franaises_ (Philippe sur la
cte de Vaudmont). Il ne se lasse point de retourner  ce lieu de
plerinage, le plus favorable pour que nous recevions, dans le
recueillement, la pense profonde de la Lorraine. Il y avait, au livre
deuxime d'_Un homme libre_, une prosopope de la Lorraine, qui disait 
M. Maurice Barrs: ... Tu es la conscience de notre race. C'est
peut-tre en ton me que moi, Lorraine, je me serai connue le plus
compltement. A cette poque, aprs avoir analys l'histoire de sa
province, il partait pour Venise. Plus tard, au contraire, il a t
obsd partout, et jusqu'en Grce, par la nostalgie de son clocher
mosellan. Mais si son rgionalisme est devenu de plus en plus absorbant,
il est chez lui fort ancien, et l'on doit constater l'unit essentielle
de son oeuvre. Il n'y a pas d'opposition entre ses premiers ouvrages et
ceux qui ont suivi: ds sa jeunesse, peut-tre d'une faon plus
instinctive que raisonne (mais ce n'en serait que plus
caractristique), il nonait les principes directeurs de sa vie
littraire. Quand je reviens toujours  ma rude Lorraine, dit-il dans
_les Amitis franaises_, croyez-vous donc que j'ignore tant de
douceurs, tant de merveilles pandues sur le vaste monde? Et qui donc a
mieux dcrit quelques-unes de ces merveilles? Mais l'exprience et la
mditation l'ont ramen, par un choix rflchi,  la terre natale.
Faut-il le regretter? Non, sans doute, puisqu'il sait en faire jaillir
incessamment de nouvelles sources de posie.

_La Colline inspire_ est l'un des plus amples et des plus pntrants
pisodes de son cycle lorrain. D'abord le sujet surprend un peu. Non
point, certes, qu'il puisse scandaliser aucun lecteur de jugement droit,
et il faut tre imbu d'tranges prjugs pour y voir matire  scandale.
Il est stupfiant qu'une certaine partie du public en ait pu prendre
ombrage. Une pareille intolrance aboutirait bientt  rendre toute
littrature impossible. On ne songerait mme pas  signaler ces
inquitudes de quelques esprits opaques, si M. Maurice Barrs lui-mme
n'y avait fait allusion. L'aventure qu'il raconte est une aventure
vraie, et il a mis dans sa narration une rserve presque excessive. Si
le sujet tonne un peu au dbut, ce n'est certes pas qu'on y trouve rien
de choquant ni de trop audacieux, c'est qu'il semble mince et de porte
restreinte. Que nous importe ce vague cur de campagne et son hrsie
falote, qui n'a exerc aucune influence en dehors d'un petit cercle
rustique et n'a laiss aucune trace dans l'Histoire?

M. Maurice Barrs a prvu l'objection, qui vaut non seulement contre son
cur, mais contre Vintras, dont cet abb Baillard avait adopt la
doctrine:

      Qu'est-ce donc, disent-ils avec ddain, que ce Vintras...
      qui reoit un beau jour la visite de l'archange saint
      Michel? Cela ne mrite pas de retenir un instant notre
      attention. Un mauvais drle de trente-quatre ans, dont toute
      la science se borne  la lecture,  l'criture et au
      calcul... qui prtend rformer l'glise, qui se dit le
      prophte Elie rincarn! Laissez-nous rire de piti.
      Certainement nous sommes en prsence d'un alin doubl d'un
      escroc. Soit! Va pour escroc et pour alin, mais pourtant
      autour de ce Vintras, les gens s'amassent.

Ce ne serait peut-tre pas une raison dcisive, car il arrive que les
badauds s'attroupent pour une niaiserie; et puis il n'apparat pas
qu'ils se soient tant attroups autour de Vintras, ni de Lopold
Baillard. Mais M. Maurice Barrs a fait mieux que de prvoir
l'objection, il l'a rsolue, par le prestige de son talent. Arrire,
dit-il encore, ces yeux mdiocres qui ne savent rien voir, qui
dcolorent et rabaissent tous les spectacles, qui refusent de
reconnatre sous les formes du jour les types ternels et, sous une
redingote ou bien une soutane, Simon le magicien et le sorcier
moyengeux! On peut avouer que mme Simon le magicien et les sorciers
du moyen ge n'ont le don de nous passionner vraiment que lorsqu'ils
sont voqus par un Renan, un Flaubert ou un Michelet. Rduites  leurs
attraits intrinsques, ces balivernes risqueraient de paratre
affligeantes et fastidieuses. On sait bien que toutes sortes d'illusions
et d'impostures ont dshonor l'humanit: on prfre prter attention 
des tres plus sains et  des ides plus fcondes. Mais la vritable
magie est celle des grands crivains qui vivifient ces misres, les
revtent d'un pittoresque clatant, y dcouvrent une valeur suggestive
et des prtextes  philosopher. C'est  M. Maurice Barrs, et  lui
seul, que l'abb Lopold Baillard doit la bonne fortune imprvue d'avoir
pu nous intresser.

Il a fallu premirement que ce Baillard intresst M. Maurice Barrs. Ce
qui a sduit le biographe, c'est l'amour du hros pour la colline de
Sion-Vaudmont. Dans ses frquentes promenades sur ces lieux o souffle
l'esprit, de la chapelle de Notre-Dame de Sion aux ruines du chteau de
Vaudmont, berceau de la famille de Habsbourg-Lorraine, M. Maurice
Barrs avait souvent pens  l'abb Lopold Baillard et  ses deux
frres qui se donnrent pour tche de relever la vieille Lorraine
mystique et de ranimer les flammes qui brlent sur ces sommets. Ils
renouaient ainsi une trs antique tradition, car cette colline fut de
tout temps un centre religieux, et dj  l'poque celtique, la desse
Rosmertha, sur la pointe de Sion, faisait face au dieu Wotan, honor sur
l'autre pointe,  Vaudmont. (Du reste, l'ide du caractre sacr des
lieux hauts n'est nullement particulire aux Gaulois, comme en
tmoignent le Sina et le Thabor, Delphes et l'Acropole.) M. Maurice
Barrs trouva par un heureux hasard,  la bibliothque de Nancy, un lot
de manuscrits des Baillard. Son livre est fait de ses songeries sur la
montagne sainte et de l'tude patiente de ces grimoires un peu arides.
Les Baillard taient presque oublis dans leur pays mme et parfaitement
ignors partout ailleurs. M. Maurice Barrs dclare avec raison: Je
puis dire que je suis arriv auprs de ces phnomnes religieux et sur
le bord de cet tang aux rives indtermines quand personne n'en
troublait encore le silence. J'ai surpris la posie au moment o elle
s'lve comme une brume des terres solides du rel.

L'abb Lopold Baillard tait n en 1796, d'une famille catholique
militante. Sur la tombe de son pre, il fit graver cette pitaphe,
rvlatrice de son orgueil sacerdotal: Ci-gt Lopold Baillard, pre de
trois prtres. A peine sorti du sminaire, il entreprit de rouvrir sur
sa terre les fontaines de la vie spirituelle. Il tait passionnment
Lorrain, se souvenait que Godefroy de Bouillon tait son compatriote, et
voulait entreprendre une nouvelle croisade lorraine contre le
rationalisme. Son zle apostolique s'accompagnait d'une concupiscence
paysanne de possder de la terre. Il fut un grand fondateur, btisseur
ou acqureur d'glises et de couvents,  Flavigny,  Mattaincourt, 
Sainte-Odile, surtout  Sion-Vaudmont, o il cra et dirigea un
institut religieux, avec l'aide de ses frres Franois et Quirin, entrs
comme lui dans les ordres. Il s'attira l'animosit non seulement des
libres penseurs, mais de son vque, que son indpendance d'autochtone
irritait et qu'effrayaient ses imprudences financires. Dans la lutte
qui ne tardera pas  s'engager entre les Baillard et le clerg
concordataire, M. Maurice Barrs aperoit une rsistance du Celte contre
le Romain. Lopold Baillard s'tait de bonne heure institu thaumaturge,
mais l'vque de Nancy refuse d'homologuer la gurison miraculeuse de
la soeur Thrse, qui appartenait au couvent de Sion. Le particularisme
des Baillard supporte mal l'immixtion du prlat dans leurs affaires.
C'est bientt la faillite. Lopold se prsente sans succs  la
dputation en 1848. L'vque envoie alors les trois Baillard faire une
retraite  la Chartreuse de Bosserville. Il plonge ces mes brlantes
dans la tranquillit du clotre comme un fer rouge dans l'eau froide.
Un chartreux, le pre Magloire, conseille inconsidrment  Lopold
d'aller voir Vintras, le voyant de Tilly-sur-Seulles, en Normandie.

Ce Vintras n'est pas tout  fait un inconnu pour ceux qui ont lu
Huysmans. Il est nomm, dans _L-bas_, comme le matre de l'abb
Boullan, que le romancier appelle le docteur Johanns. Des publications
rcentes, _Une tape de la conversion de Huysmans_, par M. Andr du
Fresnois, _J.-K. Huysmans et le satanisme_, par M. Joanny Bricaud, ont
apport d'amusantes rvlations sur les pratiques bizarres auxquelles se
livrait cet abb Boullan, dont certains occultistes imputrent la mort 
un envotement qu'aurait opr Stanislas de Guaita. Je note simplement
que M. Joanny Bricaud, assez dur pour la mmoire de Boullan, concde
pour Vintras que s'il a laiss une rputation discute et troublante,
ceux qui l'ont connu peuvent tmoigner de la saintet de sa vie. Il
exerait une puissance de fascination extraordinaire. Mystique, il
s'levait de terre, devant tmoins, lorsqu'il priait. Quand il
consacrait, les hosties sortaient du calice et restaient suspendues dans
l'espace; d'autres gardaient des stigmates sanglants. Ainsi s'exprime
M. Bricaud, qui ajoute d'ailleurs que certains dtails du rcit de la
messe noire donn par Huysmans taient emprunts  des documents anciens
tirs des archives de Vintras. Mais Vintras ne souffla mot de magie
noire  Lopold Baillard et se contenta de lui inculquer sa thologie,
qui n'tait pas bien neuve, mais rappelait les vieilles hrsies
gnostiques et montanistes[20]. Vintras ne reconnaissait pas la
hirarchie ecclsiastique et n'admettait que l'inspiration directe. Il
se prtendait en communication constante avec le monde des esprits
invisibles. Il croyait  un nouveau Messie, qui ne serait autre que le
Paraclet et dont la venue devait tre prcds d'une rincarnation du
prophte Elie. Bien entendu, lie, c'tait lui. Ces billeveses
charmrent immdiatement l'abb Lopold Baillard, qui revint 
Sion-Vaudmont fervent vintrasien.

[Note 20: Cf. Renan: _Les Origines du christianisme, passim_.]

La petite glise de Bailiard se composait, outre ses deux frres, de
cinq religieuses et de quelques villageois. Lopold, entre autres
manies, avait celle de s'assimiler aux saints, et aussi celle d'annoncer
de terribles vengeances clestes contre ses adversaires. Avec la plus
spirituelle ironie, M. Barrs nous montre ce digne prtre et ses
ouailles cherchant dans les gazettes la nouvelle des flaux et des
catastrophes, qui leur apportaient de pieuses joies et les faisaient
battre des mains... Interprtant sottement un songe de Thrse, Lopold
eut la barbarie d'abattre une quantit d'arbres sculaires. A parler
franc, il n'acquiert pas toutes nos sympathies. C'est un illumin et un
fanatique assez fcheux. Nous comprenons que son vque l'ait interdit,
et nous gotons mdiocrement la guerre mesquine et grotesque qu'il
soutient contre le P. Aubry, que l'ordinaire du diocse lui donne pour
successeur. Le tableau des extases et des jongleries de Vintras, qui
vient faire une visite  Sion, ne nous enchante pas non plus; du reste,
M. Maurice Barrs ne se gne pas pour railler ce prophte, qui prtend
voir le paradis ouvert et les parents Baillard assis aux cts de
l'ternel. Une autre fois, le nouvel Elie se vante d'avoir assist au
Conseil de Dieu et de lui avoir donn des avis dont le Trs-Haut a su
profiter. Il ne dit pas si les soixante-dix mille esprits dont il tait
habituellement escort l'avaient accompagn  cette sance cleste ou
s'ils taient rests dans l'antichambre. Ce Vintras tait partisan de la
justification par l'amour et recommandait donc l'amour  ses fidles
comme un moyen de salut. Il tait loquent et persuasif...

Renan a remarqu que le mysticisme a toujours t un danger moral, parce
qu'il laisse trop facilement entendre que par l'initiation on est
dispens des devoirs ordinaires[21]. Les gnostiques du deuxime sicle
disaient: L'or peut traner dans la boue sans se souiller. Et encore:
A la chair ce qui est de la chair,  l'esprit ce qui est de l'esprit.
Cependant les amours des frres Baillard et de trois de leurs
religieuses furent certainement exemptes de libertinage vulgaire et
colores de posie. Le couple le plus intressant est celui de Lopold
et de soeur Thrse, la miracule. Ici, M. Maurice Barrs a gliss trop
rapidement. On et souhait un rcit plus circonstanci, non point par
malice ou perversit, mais parce que la psychologie de ces deux tres,
gars de bonne foi, et t extrmement curieuse. M. Maurice Barrs a
pouss un peu loin une discrtion louable en soi. Du moins ses brves
indications sont-elles d'un style et d'un sentiment exquis.

[Note 21: L'_glise chrtienne_, pp. 152 et 153.]

      Soeur Thrse ne pouvait se retrouver en pleine campagne, au
      milieu du dcor et des soins agricoles, sans tre envahie
      par les souvenirs de son enfance de bergre... Lopold
      l'avait initie  de plus mystrieuses effusions... Associe
       cette nature par une fracheur, un parfum, des couleurs
      dont la suavit s'accordait avec les parties les plus
      inexplicables de son me, cette soeur paysanne tait une
      image de la fantaisie. Toutes les fes taient dehors:
      Silne et les bacchantes, dans les vignes... Dans cette
      journe de bonheur, l'esprit de Thrse avait les
      vire-voltes d'un martin-pcheur, tout bleu, tout or, tout
      argent, sur un paisible tang de roseaux.

Et plus loin: Autour du sanctuaire de la Vierge, c'est une prodigieuse
ronde, qui ne peut se comparer qu' certaines ftes paennes dans la
saison des vendanges. C'est bien joli, mais c'est une idylle. Aprs
avoir admir les dlicieuses phrases de M. Maurice Barrs, on se demande
s'il est trs vraisemblable d'attribuer ces faits  un retour de
paganisme. Malgr ses aberrations, le mysticisme de Vintras et des
Baillard tait d'ordre chrtien et supposait non un dfaut, mais un
excs mal compris de spiritualit. Comme les vieux gnostiques, ils
associaient les femmes  la clbration des offices divins. Ne
seraient-ils pas tombs dans ces erreurs de conduite non point par
simple sensualit naturaliste et paenne, mais par les voies plus
subtiles d'une tmraire recherche de l'union des mes? Ce qui tendrait
 fortifier cette hypothse, c'est que Thrse se repentit bientt,
disparut pour jamais dans un couvent rgulier, et que Lopold ne la
remplaa point. Le cas n'est pas dfinitivement lucid.

Le rcit de M. Maurice Barrs devient tout  fait mouvant, et nous ne
refusons plus notre piti aux Baillard, ds que commence pour eux l're
de l'adversit. Un bref pontifical d'excommunication leur est signifi
solennellement. Aussitt l'opinion se retourne contre eux. Ils sont
chasss, perscuts, chansonns. Les gamins leur jettent des pierres. On
leur donne d'injurieux charivaris. Le maire se prsente dans le local o
Lopold dit la messe selon Vintras et l'inculpe de runion illicite
(nous sommes sous l'Empire). Franois se bat avec ce maire, est arrt,
pass  tabac par les gendarmes, condamn  la prison. Quirin,
terroris, s'est enfui. Lopold se rfugie  Londres, auprs de Vintras,
puis rentre en France, et fait un an de cachot. Ds qu'il est libr,
aprs cinq ans d'absence, il revient  sa chre colline, qu'il ne devait
plus quitter. Mais dans quel tat! Maltrait, outrag, honni, solitaire,
il ressemble au roi Lear sur la lande. Il vit dsormais dans son rve.
Comme William James (_l'Exprience religieuse_), M. Maurice Barrs
observe que ces rveries mystiques comporteraient plus aisment une
traduction musicale, et il dplore que Lopold Baillard n'ait pas eu le
gnie d'un Beethoven: Sitt que Lopold arrive sur les chaumes, c'est
comme si de toutes parts se levait une assemble de choristes. Le vent
perptuel, la plaine immense, les nuages mobiles veillent la grande
voix de ses ides fixes... Mais avec de simples mots, M. Maurice Barrs
rend merveilleusement ces symphonies de la prairie. Pour Lopold, la
colline est peuple d'tres surnaturels, de messagers ariens, de
cohortes angliques. Il a trouv le bonheur, son bonheur:

      Ce n'est plus de construire des chteaux, c'est de dlivrer
      le chant qui sommeille dans son coeur. Jadis il voulait
      l'exprimer, cette musique profonde, en btiments, en
      crmonies, en fondations, et maintenant il en jouit mieux
      que s'il l'et ralise dans une forme sensible. A cette
      heure il s'enivre de ce qui faisait dans son me le support
      mystrieux et puissant des oeuvres qu'il rvait de crer...
      Lopold aimait prier auprs des sources. Ces eaux rapides,
      confiantes, indiffrentes  leur souillure prochaine, cette
      vie de l'eau dans la plus complte libert le justifiait de
      s'tre libr de tout lien dogmatique. C'est un miroir des
      cieux. Qu'en va-t-il devenir? Elles jaillissent et d'un bond
      ralisent toute leur perfection. A deux pas elles se
      perdent. Il songeait  Thrse, il songeait  ces vies trop
      parfaites qui se corrompent sitt qu'elles sont sorties de
      l'ombre. De ces eaux courantes mles  ses penses
      hrsiarques et  ses souvenirs, Lopold faisait
      spontanment des prires...

Et M. Maurice Barrs nous dit encore que le vieux Baillard, rejet par
les prtres, prenait pour sa part ce qu'ils laissent, tout ce qui flotte
de vie religieuse et sur quoi l'Eglise n'a pas mis la main. Avec un
amour dsespr, ce maudit, toujours marqu pour le service divin,
ramassait les pis ddaigns. Ce qui le gte un peu, c'est son nouvel
accs de fanatisme en 1870: les dsastres de la guerre lui paraissent un
triomphe pour lui, une ralisation de ses prophties, une manifestation
de la justice de Dieu. Mais sa mort (en 1883) est touchante. Conseill
par le P. Aubry, qui se repent d'avoir trop malmen Lopold, un jeune
oblat lui tmoigne une affection dont le pauvre octognaire est si
attendri qu'il consent  se rtracter et  rentrer dans le giron de
l'glise.

Tous ces derniers chapitres sont admirables. Pourtant, parce que Lopold
Baillard, exclu des glises et des monastres, se promenait dans les
champs et dans les bois et voyait partout du surnaturel, est-il bien
juste de le rattacher, par un lointain atavisme, aux anciens druides?
Son surnaturel,  lui, tait trs diffrent. N'y a-t-il pas, d'autre
part, quelque exagration  le rapprocher de Faust, de Manfred et de
Prospero? Il est vrai que M. Maurice Barrs en a fait une figure presque
aussi belle. Tout de mme, si magnifique que soit cette transfiguration,
trop de ralisme (surtout dans la premire partie) empche Lopold
d'galer les sublimes crations de Goethe, de Byron et de Shakespeare. M.
Maurice Barrs termine par un dialogue entre la chapelle et la prairie,
dont l'une signifie l'autorit et la discipline, l'autre l'enthousiasme
et l'inspiration. Il conclut  la ncessit de la coexistence des deux
lments, en souhaitant que le second se soumette au premier. Rien de
plus dsirable en effet, surtout si la libert n'tait jamais
reprsente que par des hallucins tels que Lopold Baillard. Nous nous
sommes laiss gagner par le pathtique des dernires annes de ce
visionnaire: nous ne pouvons oublier tout  fait ses extravagances
ridicules. Il n'y a pas lieu de le reprocher  son biographe, qui a
voulu se montrer historien exact et impartial, et qui a crit nanmoins
un trs beau livre. Cependant le Symbole reste toujours suprieur 
l'Histoire, comme le prouvent prcisment les exemples de Prospero, de
Manfred et de Faust, et l'on aimerait encore mieux que M. Maurice
Barrs, qui en est fort capable, et dlibrment fait oeuvre de pote.




BARRS ET RENAN[22]


[Note 22: _Huit jours chez M. Renan; Trois stations de
psychothrapie; Toute licence sauf contre l'amour._ Nouvelle dition. 1
vol. mile-Paul.]

M. Maurice Barrs rimprime en un volume trois opuscules fort connus,
mais depuis longtemps puiss, qui datent de la premire priode de sa
vie et appartiennent  ce qu'on peut appeler sa premire manire. Celui
qui est intitul _Huit jours chez M. Renan_ fut dit en librairie peu
aprs _Sous l'oeil des Barbares_, en 1888. Les _Trois stations de
psychothrapie_ sont de 1891, l'anne du _Jardin de Brnice_. _Toute
licence sauf contre l'amour_ parut en 1892,  peu prs en mme temps que
_l'Ennemi des lois_. Comme ce dernier roman, ces divers essais se
rattachent  la srie du culte du moi. Ils sont fort divertissants par
eux-mmes, et  les relire aprs un quart de sicle, ou peu s'en faut,
on mesure les changements survenus dans la pense et dans l'art de M.
Maurice Barrs. Mais on s'aperoit que cette volution se rduit  peu
de chose et que le fond reste identique.

La principale diffrence entre ce Barrs d'il y a vingt-cinq ans et
celui d'aujourd'hui est de pure forme. Il pratiquait alors l'ironie. Il
s'y adonnait avec un rare bonheur et d'une faon constante, visiblement
mthodique. Il y a, en somme, renonc. Il prfre maintenant les amples
harmonies d'un style o dominent l'adagio et la sonorit des grandes
orgues. Mais dj, en ces temps anciens, un accent profond vibrait en
sourdine sous les variations humouristiques. Cet humour n'tait qu'un
procd d'expression. M. Barrs employait l'ironie  parer et  pimenter
son langage: ou lorsqu'elle tait plus spontane, elle se rvlait trs
pre et trs caustique, car on ne connat gure d'crivain plus
mprisant que M. Barrs. Mais ses mpris sont dlimits, et d'autant
plus furieux. Jamais il ne professe ce lger ddain qui n'exclut pas
l'indulgence et qui n'offense rien, ni personne, parce qu'il s'applique
 tout et  tous; jamais il ne se laisse pntrer de cette ironie
universelle qui implique une philosophie narquoise, mais bienveillante
et amuse. L'influence de Renan a t sur lui considrable, mais presque
uniquement littraire. Philosophiquement, ds le dbut, il s'est insurg
contre le renanisme. Il a beaucoup admir Renan, et non pas seulement
comme tout le monde ( l'exception de quelques illettrs): il l'a tudi
assidment, il en est manifestement imprgn et presque obsd, mais il
ne l'a jamais aim.

Dans un avis au lecteur, il a bien prcis ses sentiments:

      Les amis de ce grand homme eussent voulu que je le
      traitasse avec plus de rserve qu'il n'avait lui-mme trait
      les hros et les saints. Ils disaient, en levant leurs bras,
      qu'il tait un auteur vivant. Pitoyable raison! Que pour les
      gens de l'Institut, des salons et de sa famille, M. Renan
      ft un homme en chair et en os, c'est possible, c'est
      indniable, et par la suite moi-mme je le vis sourire,
      parler, manger, mais pour moi, dans ma petite chambre
      d'tudiant ignor, il tait trente chefs-d'oeuvre sans plus,
      que mon me seule animait.. En mrissant, en vieillissant,
      j'ai perdu de mon idalisme. Je n'excuse plus aujourd'hui
      cette sorte d'ivresse que me donnait la pense renanienne et
      qui me poussait, explique qui pourra,  btonner lyriquement
      mon matre.

On se souvient sans doute de cet pisode de _Sous l'oeil des Barbares_ o
le disciple, exaspr par les propos sceptiques et dissolvants que lui
tient un vnrable philosophe, et pouss par un respect peut-tre
hrditaire pour l'impratif catgorique, passa tout d'un trait les
bornes mmes du pyrrhonisme qu'on lui enseignait, jusqu' soudain
administrer  ce vieillard compliqu une vole de coups de canne.
L'allusion  Renan est transparente et d'ailleurs avoue. Bien entendu,
ces coups sont purement symboliques, et M. Barrs ne conseillait pas 
la jeunesse de manquer par des actes rels au respect qui tait d 
Renan. Il voulait montrer l'irritation que peut susciter chez un jeune
homme confiant et ingnu cette ironie transcendantale, et  l'illustre
penseur pour qui rien n'avait d'importance prouver son erreur par un
exemple sensible. Cependant le symbole tait trangement irrvrencieux,
et le prtendu abrg de renanisme qui motivait la colre du disciple
l'tait bien davantage, ne rsumant point du tout avec exactitude, mais
travestissant audacieusement les ides du matre. Renan, certes, n'a
jamais prch ce plat arrivisme ni ce cynisme d'estaminet. Et d'abord,
quoi qu'en ait dit M. Maurice Barrs, il a toujours trait avec
dfrence les hros et les saints, mme ceux qui comme saint Paul, lui
taient le moins sympathiques.

Dans _Huit jours chez M. Renan_, la caricature est plus discrte, mais
c'est encore une caricature. M. Maurice Barrs a pris pour pigraphe une
phrase de Sainte-Beuve: Et pour parler convenablement de M. Renan
lui-mme, si complexe et si fuyant quand on le presse et qu'on veut
l'embrasser tout entier, ce serait moins un article de critique qu'il
conviendrait de faire sur lui, qu'un petit dialogue,  la manire de
Platon. (_Nouveaux lundis_, II, 413.) Et M. Barrs insiste dans une
prface: J'essaye un dialogue dans la manire qu'a imagine Platon pour
peindre mieux, chez son matre Socrate, l'attache des ides et de
l'homme. Fut-il jamais divertissement plus intellectuel? Non sans
doute, ni de plus spirituel non plus et le badinage de M. Barrs est
exquis en soi. Mais ce mode purement badin avait, il faut le
reconnatre, de quoi choquer Renan et son entourage. Au dessert d'un
banquet celtique, ajoute M. Barrs, l'illustre vieillard, couronn de
ses Bretons familiers, a cru devoir protester contre les pages qu'on va
lire. Son charmant petit discours m'a tonn. Comme me voil mconnu par
un matre que je gote fort! Ce discours n'a pas t recueilli dans les
oeuvres compltes de Renan. D'aprs un fragment qu'en publie M. Barrs,
Renan se serait offusqu surtout de ce passage: Dans la bibliothque,
nous avons un instant regard ses livres. Je crois bien que le plus
fatigu est le trait de Cousin, _Du vrai, du beau et du bien_.--C'est,
me dit-il, un matre presque complet, un crivain loquent et un
manieur d'hommes... Mais peut-tre ne voyait-il pas de diffrence trs
nette entre l'influence de Jsus sur les aptres et sa propre dictature
 l'cole normale. Renan se plaignit qu'on et prsent ce volume de
Cousin comme son livre de prdilection. M. Barrs rpond qu'il n'a pas
dit cela. Il ne l'a pas dit, en effet. Il semble pourtant attribuer 
Renan une admiration pour Cousin, qui tait un peu compromettante et,
d'ailleurs, dmentie par un article de Renan[23] sur le livre de Paul
Janet: _Victor Cousin et son oeuvre_ (1885). Ce n'est, il est vrai, qu'un
dtail.

[Note 23: Recueilli dans _Feuilles dtaches_, p. 295.]

Ce qui est plus grave et ce dont Renan avait surtout le droit de
s'mouvoir, c'est que M. Barrs ne mettait en scne--plus ou moins
exactement, d'ailleurs--que les petits cts de sa vie ou de sa pense
et ngligeait systmatiquement l'essentiel de son oeuvre. De son
monument, de ses _Origines du christianisme_, il n'est pas question, ou
bien il n'y est fait que des allusions drisoires:

      Je doute parfois trs srieusement de l'esprit humain, qu'
      douze ans je ne songeais mme pas  critiquer. Je possdais
      alors les dons et mme les rhumatismes qu'on me voit
      aujourd'hui. Je n'ai rien acquis, sinon l'usage des
      dictionnaires... Quoique j'aie vu Victor Hugo y exceller, je
      vous avoue que je ne gote gure cet exercice (le
      calembour). C'est que j'y suis infrieur. Peut-tre comme
      rudit m'est-il arriv de jouer sur les mots; les vques me
      l'ont reproch; mais c'tait sur des mots syriaques, avec
      mes confrres de l'Acadmie des inscriptions... Je suis sr
      d'avoir fait une bonne tche et durable, puisque mon
      contemporain Sainte-Beuve m'a aim, et puisque vous-mme,
      monsieur, d'une gnration qui pour moi est dj l'avenir,
      _vous m'inventeriez plutt que de vous passer de me
      connatre_. Ainsi je fis avec Jsus, avec saint Paul, avec
      Marc-Aurle.

Tels sont quelques-uns des propos que M. Barrs prte  Renan. Celui-ci
ne pouvait videmment admettre que le grand ouvrage de toute sa vie se
compost d'un rsidu de dictionnaires, d'une suite de calembours et
d'une gerbe d'imaginations romanesques. M. Barrs fait fi de
l'rudition, de la philologie, de l'histoire. Libre  lui! Mais il tait
peut-tre excessif de placer ce persiflage dans la bouche de Renan qui,
malgr quelques sourires, prenait sa tche et sa gloire d'historien fort
au srieux. Lorsqu'il accorde, en passant, que ces sciences historiques
et philologiques ne sont que de pauvres petites sciences
conjecturales, c'est une rserve de principe et un hommage  l'vidence
des sciences mathmatiques et physiques; mais conjecturales ou non, il
entend bien avoir cultiv celles qui furent son partage avec toute la
conscience et tout l'honneur qu'elles comportent. Et il a bien raison.
Jamais il n'a rien dit qui autorist les attaques de ses ennemis, par
lesquels il tait accus d'tre un ignorant ou un imposteur et une
espce de romancier. M. Barrs lui donnait gratuitement une posture tout
 fait fausse et humiliante.

En ce qui concerne la philosophie du matre, M. Barrs dit des choses
trs justes, dans un pilogue. Avec son ami Simon, il songe  la mort de
Renan.

      Le monde en deviendra plus triste et plus vulgaire, me
      disait Simon, mais la lgende de Renan, que ds aujourd'hui
      nous voyons se faire, s'panouira largement...--Je prvois,
      lui rpondis-je, que la lgende de Renan sera pousse  la
      fadeur. Son attitude d'crivain trompe sur le fond mme de
      sa pense... Sur cinq ou six points, les plus importants de
      la pense humaine, il est affirmatif et net autant qu'aucun
      esprit rput vigoureux et brutal.

Rien de plus vrai. Mais pourquoi n'y a-t-il pas trace de ces cinq ou six
points, ni de ces affirmations catgoriques dans tout ce qui prcde?
Pourquoi M. Barrs s'est-il content de parodier quelques opinions,
hypothses et paradoxes, dont Renan lui-mme a eu soin de dire: Bien
des choses ont t mises afin qu'on sourie: si l'usage l'et permis,
j'aurais d crire plus d'une fois  la marge: _cum grano salis_. Les
_Souvenirs d'enfance et de jeunesse_, du reste dlicieux, et les
discours prononcs _sub rosa_, ne constituent qu'une partie relativement
secondaire de l'oeuvre de Renan. M. Barrs ne s'occupe gure d'autre
chose. M. Emile Faguet a trs bien dfini Renan: Une intelligence
souveraine, qui eut quelquefois des jeux de prince. M. Barrs nglige
dlibrment l'intelligence souveraine; il ne montre que les jeux, et
c'est pour les tourner en ridicule. Passe encore pour ces plaisanteries,
mais sa brochure tait dsobligeante surtout par omission. Elle ne
ressemble gure  un dialogue de Platon, qui ne bafouait pas Socrate et
s'attachait d'abord  exposer aussi compltement et aussi srieusement
que possible ses ides matresses.

Quelles sont les causes de cette antipathie intellectuelle profonde qui
a toujours spar M. Barrs de Renan? Racontant l'accueil d'une
crasante bienveillance fait par Renan  quelques jeunes gens, M.
Barrs ajoute: Tandis qu'il roule sur ses paules sa tte grossirement
bauche, et qu'il tourne ses pouces sur son ventre merveilleux
d'vque, tous lui sont indiffrents. Il ne s'intresse qu'aux
caractres spcifiques: l'individu pour lui n'existe pas. C'est trs
exact, et c'est le noeud du dbat. Dans sa trs importante tude sur
Amiel, Renan a dit:

      L'homme qui a le temps d'crire un journal intime nous
      parat ne pas avoir suffisamment compris combien le monde
      est vaste. L'tendue des choses  connatre est immense.
      L'histoire de l'humanit est  peine commence; l'tude de
      la nature rserve des dcouvertes absolument impossibles 
      prvoir. Comment, en prsence d'une si colossale besogne,
      s'arrter  se dvorer soi-mme,  douter de la vie? Il vaut
      bien mieux prendre la pioche et travailler. Le jour o il
      serait permis de s'attarder aux jeux d'une pense dcourage
      serait celui o l'on commencerait  entrevoir qu'il y a une
      borne  la matire du savoir. Or, en supposant que, dans des
      sicles, on aperoive une pareille borne pour l'histoire, on
      ne l'apercevra jamais pour la nature... Mon ami M. Berthelot
      aurait le temps de s'occuper pendant des centaines de vies
      conscutives, sans jamais crire sur lui-mme. J'estime
      qu'il me faudrait cinq cents ans pour puiser le cadre des
      tudes smitiques, comme je les entends, et si jamais le
      got, chez moi, venait  s'en affaiblir, j'apprendrais le
      chinois... Le scepticisme subjectif, le doute sur la
      lgitimit de nos facults, est la glu o se prennent les
      natures attaques de la maladie du scrupule. Les
      apprhensions de ce genre viennent toujours d'une certaine
      oisivet d'esprit. Celui qui a soif de la ralit est
      entran hors de soi... Amiel n'a pas cet amour de l'univers
      qui fait qu'on n'a d'yeux que pour lui. Pendant plus de
      trente ans, il ne laissa pas passer un jour sans s'observer
      et sans dcrire son tat d'me...[24].

[Note 24: _Feuilles dtaches_, pp. 358-360.]

C'est tout de mme ce que fait infatigablement le hros du _Culte du
moi_. Lorsque M. Barrs voluera, il prconisera le nationalisme,
l'enracinement, le culte de la terre et des morts, parce qu'il y verra
d'abord un principe de vie morale largie pour l'individu, dont le sort
l'inquite autant que celui de sa race ou de sa nation, qui lui en
parat insparable. Bref, M. Barrs restera toujours individualiste et
moraliste avant tout. Et toujours il le sera avec ardeur, avec fivre,
avec le dsir passionn d'une certitude. M. Paul Bourget avait trs bien
vu ce pathtique de _Sous l'oeil des Barbares_. On s'y est tromp, parce
que M. Barrs a parl du moi. On aurait mieux compris s'il avait dit:
l'me. C'tait bien l'me qu'il voulait dire.

Renan est le pur intellectuel,  qui cette petite vie intrieure, ces
mditations intimes, cette me (au sens des confesseurs et des
mystiques) et ce vague  l'me semblent de simples sornettes, comme les
fameuses vapeurs fminines. C'est lorsqu'il parlera de tels sujets ou
de sujets connexes, par aventure et pour se dlasser, qu'il ne
s'interdira point le ton joyeux ou goguenard. Qu'un jeune bourgeois,
arriv de sa province au quartier latin, organise son petit train
d'existence et ses petites expriences de psychologie applique comme il
l'entendra: Renan s'y intressera trs modrment et au besoin s'en
moquera. Au contraire, il apportera son grand effort, tout son srieux
et son gnie  la science,  la philosophie,  l'art mme[25],  tous
les travaux d'ordre gnral qui peuvent contribuer  notre connaissance
de l'univers et au progrs de l'esprit humain, dont il n'a jamais
dout. La psychologie qui lui importe est celle de l'homme, ou au moins
celle d'un peuple, et en tant que source d'un mouvement religieux,
philosophique ou historique: celle d'un adolescent dsoeuvr ou d'une
femmelette ayant des peines de coeur le laisse extrmement froid. Dans
son essai sur Marie Bashkirtseff, M. Barrs se dclare plus soucieux
d'thique que d'esthtique; il loue cette jeune Russe d'avoir vit la
poussire des bibliothques; et il va jusqu' crire ceci:

      Le suffisant ddain et enseign  Marie Bashkirtseff 
      considrer les peintres, les crivains, les artistes,
      simplement parce qu'ils ressentent des motions qu'elle
      prouvait elle-mme. C'est pour cette qualit de leur
      sensibilit qu'ils mritent qu'on les classe avec honneur.
      Quant  leur capacit de traduire et de juger leurs
      sentiments avec des couleurs, des phrases ou du marbre, elle
      les dsigne comme des utilits agrables, voire ncessaires,
      dans une maison bien monte, mais ne peut en aucun cas les
      placer dans la hirarchie plus haut que les mes de leur
      qualit.

[Note 25: L'art nous apparat comme le plus haut degr de la
critique. (_tudes d'histoire religieuse_, p. 431.)]

Ainsi l'oeuvre, la ralisation, la cration ne comptent pas! Ce qui
compte, ce sont des nuances psychologiques plus ou moins certaines. Et
l'artiste crateur n'est que l'humble domestique de l'inutile qui
cultive strilement ces nuances devant sa glace! Or, tout  l'heure, M.
Barrs reprochait  Renan de faire trop peu de cas du talent, parce que,
selon la tradition de Port-Royal et de Saint-Sulpice, il condamnait les
vains ornements littraires et prescrivait le souci exclusif de la
vrit (qui produit une bien meilleure littrature et des talents
infiniment plus solides).

En bref, Renan est objectiviste et M. Barrs subjectiviste. Ces mots
sont peu lgants, mais clairs. Deux esprits aussi diffrents ne
pouvaient videmment s'accorder. C'est nous qui les runirons dans notre
admiration: mais tout en savourant Barrs, il faut, je crois,
reconnatre la supriorit du point de vue de Renan.




BARRS ET PLADAN

_Les glises_[26].


[Note 26: _Autour des glises de village_, 1 plaquette in-8 cu,
Messein (Socit des Trente).--On sait que M. Maurice Barrs devait un
peu plus tard reprendre la question et la traiter  fond dans son
admirable ouvrage, _La Grande Piti des glises de France_ (1 vol.
mile-Paul), dont il sera parl dans la troisime srie des _Livres du
Temps_.]

On a runi en une lgante plaquette  tirage restreint un discours et
plusieurs articles de M. Maurice Barrs relatifs  la question des
glises. Ces pages n'ont pas t crites  l'intention des bibliophiles:
mais elles unissent la beaut littraire au souci de l'utilit publique.
C'est une beaut grave et nue, qui ne se pare point d'ornements
romantiques et ne doit rien qu' la force de l'expression et  la
grandeur du sujet. On sait que M. Maurice Barrs admire Chateaubriand;
mais ici, il ne le suit point. Voici pourtant une phrase magnifique: Ce
beau clocher qui est l'expression la plus ancienne et la plus
saisissante du divin dans notre race, cette vote assombrie o l'on
prend le sentiment d'avoir vcu jadis et de devoir vivre ternellement,
cette table de pierre o reposent les grands principes qui sont la vie
morale de notre histoire, rien de tout cela ne vous persuade, rien ne
vous retient de renverser cette maison, qui par sa porte ouverte  toute
heure, au milieu du village, cre une communication avec le divin et le
mle  la ralit quotidienne? Mme en cet endroit, le style est plus
sobre que celui du _Gnie du christianisme_, plus philosophique aussi:
et certains termes font songer  Renan. Ailleurs M. Maurice Barrs
clbre cette immense floraison d'architecture religieuse, ininterrompue
chez nous depuis plus de dix sicles et varie  l'infini. Il n'y a
pas, dit-il, sur la terre de France, deux glises qui soient en tous
points pareilles, pas plus qu'il n'y a deux feuilles identiques dans la
vaste fort. glises romanes, glises gothiques, glises de la
Renaissance franaise, glises de style baroque, toutes portent un
tmoignage magnifique, le plus puissant, le plus abondant des
tmoignages en faveur du gnie franais... Elles sont la voix, le chant
de notre terre, une voix sortie du sol o elles s'appuient, une voix du
temps o elles furent construites et du peuple qui les voulut... Ces
paroles qui ne visent qu' convaincre et qui sont admirables, pour ainsi
dire, par surcrot, s'adressaient  la Chambre des dputs, le 25
novembre 1912.

Dans tout ce discours, M. Maurice Barrs se montre _debater_ prcis et
pratique. Il insiste avec vigueur sur un paradoxe de la situation
actuelle: cette facult qui est donne aux conseils municipaux de
laisser s'effondrer les glises, mme lorsque des particuliers offrent
de prendre les rparations  leur charge. Pour tout homme d'esprit
libral, il semble que deux cas se prsentent et comportent chacun une
solution facile: il y a les glises offrant un intrt artistique et
historique, dont l'tat doit assurer la conservation, et il y a les
autres, dont l'entretien dpendra naturellement de la gnrosit des
fidles. Mais il faut un trange fanatisme pour refuser les dons
bnvoles et pour exiger systmatiquement la ruine d'un monument qui et
pu tre sauv par l'initiative prive, sans qu'il en cott rien au
budget national, dpartemental ou communal. M. Maurice Barrs s'est
honor en combattant le vandalisme: mais il ne saurait se dissimuler que
cette passion n'est pas une nouveaut. Edgar Quinet ne pardonnait pas 
Robespierre d'avoir, par son dcret de dcembre 1793, arrt le
mouvement des iconoclastes hbertistes et la dvastation gnrale des
glises catholiques. Ce jour-l, dclarait Quinet, cit par M. Barrs,
Robespierre fit plus pour l'ancienne religion que les Torquemada et les
Saint Dominique. Et Michel de Bourges, que le clricalisme de
Robespierre ne rvoltait pas moins, crivait: Puiss-je dormir de mon
dernier sommeil au bruit des temples catholiques s'croulant sous les
coups du marteau populaire! Mais, interpellant ses contradicteurs, M.
Maurice Barrs leur dit: Comme autrefois l'humanit rejeta les dieux de
l'hellnisme, vous croyez le moment venu pour que le Christ n'ait plus
ni temples ni fidles! C'est indiquer que les vrais devanciers des
hbertistes furent les chrtiens du IVe et du Ve sicle, qui en haine du
paganisme, par l'ordre ou avec la connivence des vques et des
empereurs convertis, dtruisirent des milliers de temples et de statues
antiques. Ils ne crurent pas pouvoir rejeter les dieux de l'hellnisme
sans se livrer  un carnage de chefs-d'oeuvre. Il y eut sans doute des
prcdents  des poques plus recules et encore plus barbares: mais
pour notre ge moderne, c'est l l'origine de la tradition. L'picier de
Bornel a de qui tenir.

Dans un passage assez piquant de son livre substantiel et touffu sur le
mme sujet[27] M. Josphin Pladan raconte qu'au moment o l'on
discutait le sort des glises, il assista  une reprsentation de
_Polyeucte_ et crut remarquer un certain malaise dans l'assistance.
Narque a dplu, et seule la majest de Corneille a sauv l'incivilit
de Polyeucte:

    Allons briser ces dieux de pierre et de mtal!

[Note 27: _Nos glises artistiques et historiques_, 1 vol.
Fontemoing.]

La salle et protest pour un rien: et ce frisson, qui a couru de
l'orchestre aux troisimes galeries, m'a rendu joyeux, dit M. Pladan:
ce public tmoignait en l'honneur de la civilisation. Je crois que M.
Pladan a raison, lorsqu'il montre le salut des monuments et des autres
oeuvres d'art religieux dans la prdominance du sentiment esthtique, qui
est le seul sur lequel croyants et incroyants puissent s'accorder. On a
vu que M. Maurice Barrs l'invoquait, lui aussi,  l'occasion; mais
peut-tre en faisait-il trop bon march et prfrait-il trop
complaisamment le point de vue moral. Que l'glise soit la part du
divin au village, c'est une considration propre  lui gagner de trs
nombreuses sympathies et qui permet  M. Barrs d'ajouter: Oui,
l'glise nous attire tous, elle attire le fidle, et celui-l mme qui
n'a pas la foi. Cependant il faut compter avec ceux qu'elle n'attire
pas  ce titre, parce qu'ils ont une foi contraire. Mais ces ngateurs
consentiront-ils  passer pour des ignorants et des botiens? M. Maurice
Barrs est peut-tre imprudent d'carter ce qu'il appelle le verbiage
de l'art, de la beaut, des charmes du pass, ou encore le point de
vue de l'amateur, de l'heureux automobiliste....

Plus politique peut-tre, M. Pladan rpond:

Dfendre les glises en artiste parat quelque chose de pire que de les
attaquer! Il blasphme, celui qui ne voit dans le Saint-Graal qu'une
orfvrerie!... Oh! je comprends l'nervement du fidle: qu'il le
surmonte et qu'il rflchisse. S'il n'assume pas la conservation du
Saint-Graal comme eucharistique, il faut accepter qu'il soit sauv comme
vase prcieux. D'ailleurs M. Pladan considre que les valeurs
esthtiques sont les plus universelles parmi les valeurs morales.
Profondment respectueux de la religion, il ne croit pourtant pas
qu'elle soit la principale victime: l'vque de Versailles a construit
vingt-trois glises et il y en a cinquante nouvelles projetes pour
Paris. Ma paroisse, dit-il, a deux sanctuaires de plus depuis la
sparation. La victime, c'est l'art. Tandis que les catholiques se
satisferont de btir des glises neuves et laides, les vieilles et
admirables glises s'crouleront. Or, ce qui importe, ce n'est pas le
Sacr-Coeur, c'est Notre-Dame. Entendez-le au sens symbolique: il est
clair que Notre-Dame n'a rien  craindre, mais il existe en France,
d'aprs M. Pladan, qui en a fait un dnombrement complet, dix mille
glises antrieures  l'an 1600 et qui sont toutes artistiquement
intressantes. On peut mme le trouver bien exclusif, puisqu'il renonce
 dfendre celles du XVIIe sicle[28]. M. Pladan estime donc que le
premier devoir est de sparer l'art de la religion, afin que les
glises ne soient pas les innocentes blesses d'une lutte doctrinale. Il
ajoute: Oserai-je dire qu'il y a une impit vritable  les
solidariser avec la religion qui les a inspires? La mme qu'il y eut 
dtruire les chefs-d'oeuvre du paganisme. Il faut condamner les vandales
de l're constantinienne et thodosienne, et non les imiter. Le
Parthnon d'Athnes a cess depuis de longs sicles de runir les
fidles de Pallas; il n'a pas cess d'tre visit par les hommes les
plus divers... Le Parthnon est beau, il n'est que cela; et cependant ce
sanctuaire de l'Attique s'aurole d'un caractre aussi sacr dix-neuf
cent dix ans aprs Jsus-Christ qu'aux jours de Pricls... Autrement
dit, vous devez, vous tous, dputs libres penseurs et anticlricaux,
sauver les dix mille glises de France qui sont des oeuvres d'art, sans
vous proccuper de leur caractre religieux, uniquement par respect pour
la beaut, pour le gnie national, pour la civilisation. Telle est la
position de M. Josphin Pladan: elle me parat inexpugnable.

[Note 28: Voir les beaux travaux de M. Marcel Reymond, qui a
utilement rectifi les thories gothicistes trop troites,  la Ruskin
ou  la Courajod.]

Il y a bien d'autres choses dans le volume de M. Pladan. Il y a des
dtails dsolants sur les razzias opres dans les glises de France par
la brocante. On peut dire, en face de tout objet d'art, sous un toit
ecclsial, que son destin est d'tre bazard ou par le cur ou par les
fidles, ou par la commune ou par l'tat. Il n'y a pas de doute sur la
vente, mais seulement sur le vendeur. tonnez-vous, aprs cela, qu' en
deux ans, 1906-1907, dans le seul port de Bordeaux, on ait embarqu pour
l'Amrique 2.800 caisses de fragments d'architecture religieuse. Et
depuis 1907, ce trafic n'a fait qu'augmenter! Il y a encore dans cet
ouvrage des vues gnrales sur l'architecture, que M. Pladan tient pour
l'art suprme. Il est vrai que c'est un art admirable et assez difficile
 comprendre: il y faut, au moins aujourd'hui, des voyages d'tudes et
de nombreux points de comparaison. Lamartine, devant l'Acropole, dit
adieu au gothique. Mais il tait tout lyrisme. Pour d'autres, au
contraire, le Parthnon et les cathdrales se font valoir mutuellement.
Le plerinage d'Italie,  tout le moins, est presque ncessaire pour
nous ouvrir les yeux par contraste sur les merveilles de notre vieil art
franais. Ici se rvle une difficult. La culture indispensable manque
 la plupart des diles dvastateurs, qui souvent, de trs bonne foi,
n'aperoivent pas plus la valeur de leur glise qu'un novice en musique
ne distingue celle d'un oratorio de Bach ou d'un motet de Palestrina. Un
autre ennui, c'est la fragilit de la plupart de ces glises gothiques,
qui ont besoin de rparations incessantes, tandis que le Parthnon
serait encore intact si les hommes ne l'avaient saccag. Et malgr tout,
dans tous les cas, la posie brave mieux les annes et les revers. M.
Pladan se demande encore quelles sont les raisons de l'panouissement
de l'architecture  certaines poques et de sa dcadence actuelle. Ne
peut-elle se passer de la communion de foi de tout un peuple? La
condition ralise dans l'Athnes classique et dans notre moyen ge,
n'est pas suffisante, puisque dans cet ordre la Rforme n'a rien
produit. Inversement, la Renaissance, poque d'mancipation de
l'individu (Burckhardt), a t trs favorable  l'architecture. D'o
vient donc la misre prsente de cet art jadis glorieux? M. Pladan
avoue qu'il n'en sait rien, et je n'en sais pas davantage. Notre
consolation est de constater la mme indigence dans tous les pays.




LE CLASSICISME D'ANATOLE FRANCE[29]


[Note 29: Anatole France: _Gnie latin_, 1 vol., Lemerre.--G.
Michaut: _Anatole France, tude psychologique_, 1 vol. Fontemoing.]

M. Anatole France runit en un volume intitul _Gnie latin_ diverses
notices qui avaient servi de prfaces  des ditions d'auteurs fameux.
Dans un avertissement trop modeste, il annonce qu' elles consistent
pour la plupart en de simples biographies abrges, avec peu ou point de
critique littraire. Quand il serait vrai, le volume n'en aurait pas
moins son prix. Les biographies de la reine de Navarre ou de Scarron, de
Molire, de Bernardin de Saint-Pierre ou de l'abb Prvost gagnent en
agrment  tre contes par Anatole France plutt que par un faiseur de
manuels. Mais dans ces simples exposs de faits, dans ces essais de
vulgarisation, on pense bien qu'un esprit si original n'a pas laiss
d'introduire quelques ides caractristiques. Nombre d'aperus ingnieux
et piquants renouvellent ou gayent la matire, et de l'ensemble des
jugements ports sur ces crivains divers se dgage, en somme, une
doctrine. L'avertissement se termine par ces mots:

      Il n'en faut pas croire le titre de ce recueil; on ne
      trouvera rien qui le justifie. C'est un acte de foi et
      d'amour pour cette tradition grecque et latine, toute de
      raison et de beaut, hors de laquelle il n'est qu'erreur et
      trouble. Philosophie, art, science, jurisprudence, nous
      devons tout  la Grce et  ses conqurants qu'elle a
      conquis. Les anciens, toujours vivants, nous enseignent
      encore.

Ce qui justifie le titre du recueil, c'est que M. Anatole France s'y
montre l'ardent dfenseur du pur got classique. Si l'on songe que ces
notices sont assez anciennes, on reconnatra dans M. Anatole France,
tout parnassien qu'il tait alors, un prcurseur de la raction contre
le romantisme et ses succdans. S'il partageait encore quelques
prjugs de sa gnration, il avait dj en lui des raisons puissantes
de s'en affranchir. Par exemple, il nous avise qu'il a retranch
quelques pages de l'article sur Racine, En dpit des romantiques, j'ai
toujours aim Racine: mais j'avais des svrits. Aujourd'hui je ne me
retiens plus d'adorer en chacun de ses vers le plus parfait des potes.
Lorsqu'on aime Racine, on ne tarde pas  l'adorer en effet. Ds ses
dbuts, M. Anatole France tait sur la pente fatale, et il devait donner
bien des inquitudes  Catulle Mends. Il crit plus loin: Jean Racine
vcut au moment prcis o le gnie franais atteignait sa plnitude, o
la langue, entirement forme, gardait encore toute sa jeunesse,  l'ge
d'or... Ainsi son temps, son ducation, sa nature conspiraient  faire
de lui le plus parfait des potes franais et le plus grand par la
continuit de sa grandeur. On voit que M. Anatole France rend un
hommage complet non seulement au pote d'_Athalie_, mais au XVIIe
sicle. Voltaire ou Nisard n'auraient pas mieux dit.

Bien significatives  cet gard sont les tudes sur Benjamin Constant et
sur Chateaubriand. M. Anatole France prend parti pour Adolphe contre
Ellnore. Il ressent une immense piti pour ce prtendu bourreau qui
lui apparat comme la plus lamentable des victimes. Ellnore, c'est le
romantisme.

      Que l'on est loin dj du dix-huitime sicle, de ses faons
      plaisantes, de sa charmante lgret, de son lgance et de
      son scepticisme!... Il n'y a pas  dire, ces gens-l avaient
      bon air, du courage, de la tenue; ils n'assourdissaient pas
      tout un sicle de leurs cris et de leurs gmissements. Ils
      pouvaient tre lgers et libertins, ils ne furent jamais
      lches. Mais le coup de pistolet de Werther fit cole et
      l'amour devint... une chose tragique dont il convenait de
      mourir bruyamment.

Cette Ellnore n'tait pas supportable pour un homme comme Adolphe, qui
se rattachait encore  l'ge prcdent.

      Adolphe ne sut pas, comme Ren, son illustre contemporain,
      feindre avec lui-mme et se donner le spectacle d'une
      clatante comdie; il n'eut point le gnie prestigieux, le
      lyrisme de l'auteur d'_Atala_ et des _Natchez_; mais son
      got fut plus sr, son sens plus net, sa conscience plus
      sincre. L'abb Morellet, _ce dernier reprsentant du vieux
      got franais_, n'aurait rien trouv  reprendre aux pages
      irrprochables d'_Adolphe_. Et sans doute ce fut aussi le
      got qui souvent se trouva froiss chez ce dlicat, ce
      furent les dclamations, les formules thtrales, l'emphase
      qui dplurent  cet esprit tout pntr de l'lgance sans
      apprt de notre race.

On sait que Stendhal, qui comprit assez bien la passion, dtestait aussi
la rhtorique d'Ellnore. _Adolphe_ n'est pas seulement le conflit de
deux amants, mais de deux poques. Toutes les prfrences de M. Anatole
France sont pour celle de la discrtion et de la simplicit. Selon lui,
un des charmes du roman de Benjamin Constant, c'est que rien n'y rvle
l'homme de lettres. Car l'homme de lettres a beau tre de gnie, il est
du mtier et son oeuvre en garde les faons. Et ce trait vise
Chateaubriand, dont l'art est merveilleux, mais ne se laisse pas
oublier.

A vrai dire, celui de Benjamin Constant n'est gure moins travaill,
quoique d'un autre genre: et l'homme de lettres est toujours prsent
dans une oeuvre littraire. Seulement, il s'tale plus ou moins. Le
comble de l'habilet est de paratre simple, sans tre nglig. Et cette
simplicit savante excite  bon droit l'admiration, mais ne trompe pas
les connaisseurs.

Donc M. Anatole France n'est pas tendre pour Chateaubriand. Il lui
accorde cependant la magie d'un style prestigieux, d'une imagination
brillante et capiteuse. C'est beaucoup. C'est presque assez pour
satisfaire les partisans de l'enchanteur. Car au fond, tenons-nous tant
que cela  ce fameux naturel? Nous saurons  la rigueur nous en passer,
s'il y a des compensations. Nous pardonnerons  l'artifice, s'il est
blouissant. Sous prtexte de sobrit, nous ne voudrions pas tre
rduits  quelque brouet. Quant aux dfauts de Chateaubriand, on ne les
nie point. M. Anatole France les appelle des dfauts clatants. C'est
cela mme. Il relve ceux de l'homme avec quelque pret, mais sans
pigrammes frivoles:

      Le secret de Ren, de son ennui plein de fantmes, de ses
      nuits que ses songes et ses veilles troublent galement,
      n'est que le manque d'amour dans une me assez avide pour en
      demander au monde entier et trop froide pour en donner 
      personne... Il traversa son sicle avec toutes sortes de
      gloires, et il assista comme un demi-Dieu  la premire
      moiti du ntre; mais on dit qu'il ne put jamais chasser de
      sa poitrine cet ennui qui fait sa proie des coeurs vides.

Ces violences sont du moins d'un ton digne de Chateaubriand et
contrastent avec les privauts de M. Jules Lematre, dont M. Anatole
France croit devoir mentionner en note et approuver expressment
l'ouvrage trs postrieur  cette tude.

D'ailleurs, M. Anatole France crira plus loin, dans le chapitre sur
Sainte-Beuve pote: Quoi de plus charmant que le dgot de vivre qu'on
puise  vingt ans dans de beaux livres comme _Werther_ ou _Ren_? Il
est bien trop sensible pour rsister  ce charme. Ds qu'on ne prend pas
ces beaux livres trop au srieux, il les loue volontiers. Ce qu'il ne
pardonne pas aux romantiques, c'est d'avoir pontifi et vaticin. La
morgue, la pompe et la pose de Chateaubriand l'irritent. Si les chefs du
romantisme avaient eu un peu d'ironie, avaient su remettre les choses au
point, il aurait pu se plaire  leurs jeux d'imagination. Il leur oppose
les Grecs, qui ne haussaient pas le ton mal  propos et savaient garder
la mesure. Reconnaissons avec notre bon matre Anatole France que
malgr tout leur gnie, les Hugo et les Chateaubriand ont manqu
d'atticisme. Il est, du reste, amusant de constater, comme on l'a pu
faire pour _Les Dieux ont soif_, que M. Anatole France juge le
romantisme et la Rvolution avec une svrit presque gale  celle de
certains thoriciens de droite et les a mme devancs dans cette voie.
Il faut croire que ces opinions historiques et littraires n'ont pas de
lien ncessaire avec telles ou telles opinions politiques.

M. G. Michaut, matre de confrences  la Sorbonne, consacre tout un
volume  M. Anatole France et nous en promet un second. Certes, ce n'est
pas trop de deux volumes pour tudier un crivain si considrable. La
premire partie de l'tude de M. G. Michaut--la seule qu'il ait encore
publie--est intressante, trs documente, barde de citations et de
rfrences. Mais elle appelle quelques rserves.

Ds les premires lignes de la prface, nous apprenons que lorsque Renan
mourut, en 1892, M. Anatole France et mrit la couronne de prince des
dilettantes et qu'il y aurait mme eu plus de droits que Renan, lequel
n'a donn et, autant que possible, n'a ralis la formule du
dilettantisme qu' la fin de sa vie. Qu'est-ce donc que M. G. Michaut
entend par dilettantisme? Il n'apporte point de dfinition. Mais on
devine qu'il ne veut point parler de ce dilettantisme suprieur, de
cette impartiale et objective comprhension des diverses formes de
culture et de pense, qui n'est que l'expression la plus haute et la
plus complte de l'esprit critique. M. G. Michaut, qui n'aime pas les
derniers crits de Renan, et qui a grand tort, conoit apparemment le
dilettantisme comme une faon dtache et capricieuse de toucher  tous
les sujets et il en fait  peu prs un synonyme de frivolit. Qu'il y
ait eu de ces dilettantes purement badins, ce n'est pas douteux, mais on
ne saurait ranger parmi eux ni Renan, mme  la fin de sa vie, ni M.
Anatole France, bien qu'il n'ait pas de prtentions  une gravit
doctorale.

Pour dmontrer que M. Anatole France est un dilettante, M. G. Michaut
examine successivement son intelligence, son imagination et sa
sensibilit. Il veut bien admettre que M. Anatole France est extrmement
intelligent, mais il estime que son intelligence, si vive et si souple,
n'est pas puissante, parce qu'elle ne se subordonne  rien. (Cette
autonomie est peut-tre au contraire un signe de puissance: il faut se
suffire  soi-mme pour rester si indpendant.) Il explique que M.
Anatole France n'est pas un homme d'action (c'est vrai, il ne l'a t
qu'occasionnellement), ne construit pas de systmes (c'est encore vrai),
et ne se propose mme pas d'atteindre la vrit, ne croyant mme point
qu'il y en ait une qui nous soit accessible, ni que la dcouverte en
puisse tre bienfaisante. D'aprs M. Michaut, M. Anatole France n'a
qu'une curiosit picurienne, dont le seul objet est la joie de
s'exercer librement, et il est donc incapable de sortir de lui-mme,
parce qu'il ne cherche que son plaisir.

Que voil de surprenantes confusions! M. Michaut oublie que M. Anatole
France n'est ni un homme politique, ni un philosophe de carrire, ni un
savant de profession, mais un littrateur, un artiste, qui n'est donc
tenu ni d'agir, ni de systmatiser, ni de procder avec la rigueur
scientifique. Nul n'est, dans sa sphre, plus ami de la vrit. Mais
enfin, sa tche propre, c'est la recherche du beau et du plaisir
esthtique. S'il compare ses travaux  de simples jeux, c'est par
modestie, par souci du vrai, pour ne rien surfaire. Il sous-entend que
ces jeux sont les plus nobles emplois de l'activit humaine. Il ne nie
pas la science: mais il en voit les limites. La vrit qu'il dclare
hors de notre porte, c'est la vrit mtaphysique et totale. Son
universelle curiosit prouve qu'il dsire sortir de lui-mme autant
qu'il est possible: il sait que nul n'y peut russir pleinement, mais il
n'y a pas de sa faute. Certes, c'est toujours le voyageur qui voyage,
qui voit avec ses yeux et comprend avec son esprit: il a pourtant raison
de voyager, de regarder, de comprendre. Il est ainsi beaucoup moins
subjectiviste, assurment, que celui qui se borne  se tter le pouls et
 contempler son nombril. M. G. Michaut confond le subjectivisme
mtaphysique, qui nie la ralit du monde extrieur--et qui n'a
pratiquement aucune consquence, puisque tout se passe comme si le monde
extrieur existait,--avec ce subjectivisme pratique, narcissiste et
nombrilien dont M. Anatole France, grce  sa curiosit, est
parfaitement exempt.

M. G. Michaut accorde  M. Anatole France l'imagination fantaisiste et
humouristique, non l'imagination cratrice. Pour M. Michaut, ne sont
crateurs que les romanciers et les auteurs dramatiques, qui crent des
personnages vivants. Le comble de la cration est de crer un type qui
reste populaire. Balzac, Daudet, Dickens sont des crateurs. Renan et
Taine n'en sont pas. M. Anatole France non plus, bien qu'il ait crit
des romans, mais ses protagonistes (Jrme Coignard, Bergeret) lui
ressemblent trop. Ils ne comptent pas.--Singulire thorie! Un pote
lyrique, un philosophe, un peintre paysagiste, un architecte, un
musicien de symphonie et de musique de chambre, ne pourrait donc jamais
tre un crateur! Victor Hugo aurait cr, dans _Han d'Islande_ et dans
_Angelo, tyran de Padoue_, non dans _les Contemplations_; Beethoven dans
_Fidelio_ seulement, non dans la Neuvime symphonie ni dans les derniers
quatuors; Descartes et Kant n'auraient rien cr, ni Claude Lorrain, ni
Turner; le Parthnon et les cathdrales ne seraient pas des crations.
Mais Henri Monnier, qui a cr les deux types de Joseph Prudhomme et de
Jean Hiroux, serait un des plus grands crivains franais! Quelle
plaisanterie! Un artiste crateur, c'est un artiste original, qui par le
moyen de personnages et de fables ou par tout autre moyen, cre des
ides, des sentiments, des formes, un esprit, un style. M. Anatole
France est un crateur, puisqu'il n'y a peut-tre pas une page de lui
qui ne soit immdiatement reconnaissable. Quant aux emprunts qu'il a pu
faire  des ouvrages antrieurs, mais qu'il a compltement transforms
et fondus dans son oeuvre toujours personnelle de tour et d'accent, ils
n'excdent point ce que se permettaient Shakespeare, Corneille, Racine,
Molire ou Goethe. M. G. Michaut fait, d'ailleurs, des rapprochements un
peu purils. Le conflit du paganisme et du christianisme, dans _les
Noces corinthiennes_, serait emprunt aux _Martyrs_! Est-ce que
Chateaubrand a invent l'histoire des religions? Jean Servien est pion:
imitation du _Petit Chose_! etc... Musset a dit:

      C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.

Pour prouver que M. Anatole France n'a qu'une imagination discursive et
peu cohrente, M. Michaut relve de prtendues contradictions: par
exemple, le recteur qui dtestait M. Bergeret dans _le Mannequin
d'osier_ lui tmoigne de la sympathie dans _l'Anneau d'amthyste_. Il
est expliqu en toutes lettres,  la page 194 de ce dernier ouvrage, que
le changement d'attitude du recteur Leterrier est dtermin par sa
communaut d'opinions avec M. Bergeret dans l'affaire Dreyfus. A la
page 4 du _Mannequin d'osier_ il est dit que les filles de M. Bergeret
ne l'aimaient pas: or,  la page 350, on voit que Pauline, l'ane...
etc. Pardon! Il est dit,  la page 4 du _Mannequin d'osier_, simplement
que M. Bergeret, dans une crise de mlancolie, _songeait_ que ses filles
ne l'aimaient pas: et le dpart de sa mre a pu rendre  Pauline,  la
fin du volume, un peu plus de libert et d'expansion.

Je note que plusieurs rfrences sont inexactes, par erreur de copie ou
faute d'impression; il y a aussi des erreurs ou des grossissements dans
l'interprtation. M. Michaut attribue  M. Anatole France la pense que
Maupassant et Feuillet sont de grands crivains: le mot est un peu fort,
surtout pour Feuillet, mais il ne se trouve pas dans les textes auxquels
M. Michaut renvoie et qui sont logieux, mais pas  ce point. De ce que
M. Anatole France a raill Lon Cladel de ne pas admirer _Candide_ et de
donner pour raison que ce n'est pas crit, M. Michaut conclut que
c'est justement l le motif de l'admiration de M. Anatole France. Je
gagerais ce qu'on voudra que M. Anatole France trouve que _Candide_ est
crit. M. Michaut devrait laisser  d'autres les accusations
d'immoralit ou de calomnie contre la vie franaise; Berquin seul, dans
ce systme, chapperait  de tels soupons. M. Michaut parle du
fidisme de l'abb Jrme Coignard et pareillement du fidisme de M.
l'abb Lantaigne. Or le fidisme est cette thorie qui fonde la croyance
religieuse uniquement sur la foi et considre la raison comme
absolument inhabile et inutile en ces matires. M. Coignard
(_Rtisserie_, 200--201) parle des preuves tires des livres saints et
des crits des Pres et ajoute: Je vous montrerai Dieu s'imposant  la
raison des hommes. Et M. Lantaigne (_Orme du Mail_, 108), dclare: On
ne mprise pas la science sans mpriser la raison; on ne mprise pas la
raison sans mpriser l'homme; on ne mprise pas l'homme sans offenser
Dieu. Le scepticisme imprudent qui s'en prend  la raison humaine est le
premier degr de ce scepticisme criminel qui s'attaque aux mystres
divins. C'est la doctrine orthodoxe: la raison n'explique pas les
mystres, mais elle dmontre la ncessit d'y croire; elle ne remplace
pas la foi, mais elle y conduit. L'glise est, dans une assez large
mesure, intellectualiste. On peut voir  ce sujet, dans le livre
d'Agathon[30], la rplique de M. Mritain aux catholiques bergsoniens.

[Note 30: Voir plus loin, page 257.]

Enfin, M. Michaut n'a pas de peine  mettre en lumire le paganisme
profond de M. Anatole France. Il y voit une des causes de son volution.
Il en voit une autre dans sa clbre polmique avec Brunetire,  propos
du _Disciple_ de M. Bourget. Il croit que cette polmique a rvl  M.
Anatole France que le dilettantisme--ou indiffrence entre les
doctrines--tait dsormais intenable pour lui, puisqu'il tait amen 
dfendre une vrit et par consquent  reconnatre qu'il y en a une.
D'abord, le dilettantisme n'est pas l'indiffrence: on peut tout
comprendre et avoir nanmoins des prdilections. Je dirai mme que plus
on comprend et mieux on classe. Ensuite, M. France a dfendu contre
Brunetire et M. Bourget non pas prcisment une vrit, mais une
libert--la libert de penser. Un dogmatique, quel que soit son dogme,
peut ne pas tenir absolument  cette libert, s'il espre la confisquer
 son profit. Un dilettante, au sens lev, en a besoin absolument pour
continuer ses enqutes et ses expriences. M. Anatole France tait
logique avec lui-mme et cette polmique a pu lui signaler l'opportunit
d'une action dfensive, mais non modifier sa position intellectuelle.




EN LISANT FAGUET

_La morale de La Fontaine et ses nouveaux critiques_[31].


[Note 31: Emile Faguet: _La Fontaine_, 1 vol. Lecne et Oudin.--G.
Michaut: _La Fontaine_, 1 vol. Hachette.--Louis Roche: _Vie de Jean de
La Fontaine_, 1 vol. Plon.--Edmond Pilon: _La Fontaine_, 1 vol. _ibid._
(Bibliothque franaise, publie sous la direction de M. Fortunat
Strowski).]

On n'accusera pas notre poque de ngliger La Fontaine. Il n'y a
peut-tre pas un classique qui soit plus souvent rimprim. A ce propos,
il serait intressant que quelque jeune bibliographe rudit, quelque
disciple de M. Gustave Lanson, rechercht quels ont t exactement,
depuis l'origine, les succs de librairie des matres du seizime, du
dix-septime et du dix-huitime sicle. M. Joannids a donn le nombre
de reprsentations obtenues jusqu' nos jours,  la Comdie-Franaise,
par les pices de Molire, de Corneille, de Racine. On aimerait savoir
combien il y a eu d'exemplaires vendus de Rabelais, de Montaigne, de
Pascal, de La Fontaine, de Bossuet, de Fnelon, de La Bruyre, de
Voltaire, de Rousseau. Cette enqute serait videmment trs ardue. Les
diteurs d'autrefois n'avaient gure l'habitude de rendre des comptes.
Et il y avait en ces temps anciens normment de contrefaons. Si l'on
pouvait nanmoins tablir des chiffres simplement approximatifs, ce
seraient l des documents prcieux pour l'histoire de l'esprit public.
Ne disons pas trop de mal de l'rudition ni de la bibliographie: elles
sont fort utiles. Sous prtexte d'en combattre les abus, quelques
penseurs finissent par soutenir qu'il est  peu prs superflu de se
renseigner sur une question pour la traiter. C'est avoir beaucoup de
confiance dans ses propres forces et pousser bien loin le culte de
l'intuition. Les plus profonds intuitifs, livrs  eux-mmes, s'exposent
 dcouvrir ce qui a t dit avant eux; les intuitifs moins bien dous
risquent de ne rien dcouvrir du tout. Vous connaissez ce clich: A
quoi bon tant de commentaires? Ne vaut-il pas mieux lire les textes? Il
faut lire les textes et s'aider des commentaires pour les mieux
pntrer. Qui oserait prtendre que Taine ne lui a rien appris sur le
fabuliste? Remercions MM. Louis Roche, Edmond Pilon, G. Michaut et
surtout M. Emile Faguet d'avoir publi ces nouvelles tudes. Si savants
que nous soyons ou que nous croyions tre, ces critiques nous
apprendront bien aussi quelques petites choses. S'il nous arrive de
n'tre pas entirement de leur opinion, la discussion nous obligera de
prciser la ntre. Et relisant La Fontaine pour y chercher des
arguments, nous y trouverons  tout le moins un plaisir extrme.

 *
* *

Le livre de M. Edmond Pilon, comme tous ceux de la mme excellente
collection qui comprend dj un _Fontenelle_, de M. Emile Faguet, un
_Montesquieu_, de M. Fortunat Strowski, un _Racine_, de M. Charles Le
Goffic, un _Andr Chnier_, de M. Firmin Roz, etc., se compose d'une
biographie et d'analyses critiques encadrant de copieux extraits. Ce
travail de M. Edmond Pilon est tout  fait attrayant.

M. Louis Roche, qui s'en tient  une biographie, dclare dans un
avant-propos qu'il l'a crite pour tre agrable aux amis de La
Fontaine et convient qu'on n'y trouvera rien qui claire d'un jour
bien nouveau son oeuvre. Certains jugeront peut-tre qu'il aurait donc
pu se dispenser de l'crire. Mais nous reviendrons sur l'utilit des
biographies de grands crivains  propos de l'ouvrage de M. Emile
Faguet. D'autre part, M. Louis Roche ne manquera pas d'tre agrable aux
amis de La Fontaine, qui seront toujours ravis qu'on les entretienne du
bonhomme. Ils loueront le labeur de M. Louis Roche, attest par
d'innombrables citations et rfrences. Ils lui reconnatront le mrite
d'tre instructif. Ils regretteront qu'il ne le soit pas davantage. M.
Louis Roche abonde en allusions, en rticences: il semble avoir sans
cesse un doigt sur la bouche et un boeuf sur la langue. Il faudrait
s'entendre. A qui son livre s'adresse-t-il? Ce n'est point sans doute
aux pensionnats de demoiselles, o les notices places en tte des
ditions classiques des _Fables_ suffisent largement. Quant  nous,
lecteurs adultes, nous pouvons et nous voulons tout savoir, surtout
lorsque nous prenons la peine de lire 400 pages nouvelles sur un sujet
dont nous connaissons dj au moins les grandes lignes. Jeter un voile
sur les frasques de La Fontaine, se drober au moment de reproduire une
pigramme ou une chanson sous prtexte qu'elle est trop leste, c'est une
mauvaise plaisanterie. Il ne s'agit pas de nous difier, mais de nous
renseigner. Une vague de pruderie passe en ce moment sur le monde des
lettres, au grand dommage de la littrature et de l'histoire littraire.
Les faits sont les faits: il faut les relater sans omissions ni
circonlocutions lorsqu'on crit pour un public srieux. Les droits de la
vrit avant tout! Le vrai seul, disait Sainte-Beuve. Et tout le vrai!
Une bgueulerie intempestive a l'inconvnient de laisser le champ libre
aux hypothses les plus exagres. Si La Fontaine n'a pas vcu en
ascte, il n'a rien commis de bien terrible. A lire M. Louis Roche, on
s'imaginerait que le bonhomme s'est livr  de si pouvantables orgies
que ce biographe ne peut les raconter par respect pour ses lecteurs.
Cette discrtion de mauvais augure s'aggrave d'adjectifs troublants:
c'est ainsi que M. Roche dplore les voies fangeuses o se serait
engag La Fontaine. Qu'est-ce que ce malheureux a donc pu faire? M.
Louis Roche est-il en mesure de nous rvler des secrets pleins
d'horreur? Alors qu'il ne se gne pas! Nous sommes prts  l'couter.
S'il ne sait rien de plus que ce qui a tran un peu partout, qu'il
modre un peu ses pithtes! On ne voit pas trace de fange dans la vie
de La Fontaine. Il tait un peu libertin, et peut-tre prouva-t-il,
selon le mot d'Alphonse Karr, que la punition des hommes qui ont trop
aim les femmes est de les aimer toujours. Encore est-il qu'une critique
bienveillante (celle de M. Faguet), interprte comme une fanfaronnade le
fameux texte:

    Le reste ira, ne vous dplaise,
    En vins, en joie, _et ctera_.
    Ce mot-ci s'interprtera
    Des Jeannetons, car les Clymnes
    Aux vieilles gens sont inhumaines.

Il est constant aussi qu'il apprciait fort et apprcia longtemps

    Plaisans repas, menus devis,
    Bon vin, chansonnettes jolies,

et qu'ayant la barbe grise, il soupait volontiers au Temple, chez les
Vendme. Il parat mme qu'un certain Lanjamet le ramena chez lui, un
matin, un peu mch. M. Jules Lematre a trs joliment prsent cette
anecdote dans un de ses contes en marge des vieux livres. Il n'a eu
garde de s'indigner avec fracas. Il ne s'agit pas de proposer la
conduite de La Fontaine en exemple: mettons qu'elle fut un peu lgre,
mais sans malice, sans perversit et sans opprobre. Une vertueuse colre
dpasse le but: un sourire indulgent convient et suffit. Un sourire
attendri aussi; car la vieillesse du pauvre grand pote ne fut pas toute
gaye de jeux et de ris, mais, surtout aprs la mort de Mme de La
Sablire, torture par la crainte de l'au-del. M. Louis Roche nous
donne de curieux dtails sur les exigences du vicaire de Saint-Roch,
l'abb Pouget, qui prsida  sa conversion. Ce prtre le contraignit 
jeter au feu une pice de thtre compltement acheve! Il n'y a point
apparence que ce ft un chef-d'oeuvre, car l'ge avait un peu refroidi la
verve de La Fontaine et ce n'est pas dans le genre dramatique qu'il
avait du gnie. Cependant une pareille intransigeance nous tonne. Le
mme vicaire et un autre ecclsiastique organisrent une pnible
crmonie expiatoire. Pour tre admis  recevoir le viatique, La
Fontaine dut prononcer, dans sa chambre de malade, en prsence d'une
foule pieuse et de dlgus de l'Acadmie franaise, une amende
honorable pour ses carts passs et notamment pour son livre de contes
infmes. Il dut mme, lui si besogneux, renoncer  toucher le prix
convenu pour une nouvelle dition qui allait paratre en Hollande. Le
duc de Bourgogne envoya aussitt au pote repenti une bourse de
cinquante louis d'or. Voil qui fait honneur au jeune lve de Fnelon.
La Fontaine vivra deux ans encore, et c'est aprs cette conversion qu'il
publiera le douzime livre de ses _Fables_, compos, il est vrai, avant
sa maladie. Il n'y a point ajout, sans doute, mais il n'en a pas
retranch non plus la fable du _Cerf malade_ o sont ces deux vers:

    Il en cote  qui vous rclame,
    Mdecins du corps et de l'me!

Certes, pendant ces deux dernires annes, son retour  la religion ne
se dmentit pas. Il fut, en ce soir d'un beau jour, aussi bon chrtien
qu'il avait t paen convaincu. Est-ce trop s'aventurer que de lui
supposer un regret et une rancune pour l'autodaf de sa comdie, sinon
pour l'humiliation publique? Et n'est-ce point par pure obissance qu'il
dsavoua ses _Contes_? L'abb Pouget obtint sa soumission aux ordres de
l'Eglise, mais humainement ne le persuada pas.

Divers autres points encore vaudraient d'tre relevs. Ainsi M. Louis
Roche estime que Boileau ne fut pas tout  fait juste pour La Fontaine.
Sans doute Nicolas prit le parti de La Fontaine contre un mdiocre
rival, auteur d'un autre _Joconde_. Il n'affecta jamais de se
scandaliser des _Contes_, pas plus d'ailleurs que Mme de Svign, Mme de
La Fayette, ni Chapelain, ni personne avant Mme de Maintenon et l'abb
Pouget. Mais M. Louis Roche signale le silence de l'_Art potique_. A
quoi M. Faguet rpond que dans l'_Art potique_ Boileau n'a nomm aucun
de ses contemporains. Seulement, pourquoi n'a-t-il rien dit de la fable?
M. Faguet dclare qu'il n'en sait rien. On ne trouve dans le reste des
oeuvres de Boileau rien qui corresponde aux loges dcerns nommment 
Molire et  Racine, rien qui tende  placer La Fontaine sur le mme
rang. Enfin, quoique plus jeune de quinze ans, Boileau se prsenta
contre La Fontaine  l'Acadmie et refusa de retirer sa candidature,
malgr la demande que lui en fit navement La Fontaine. Boileau, qui
tait assez ferme de caractre, dit M. Faguet (le mot est plaisant), lui
reprsenta qu'il tait un champion plutt qu'un candidat, qu'il
reprsentait quelque chose, la littrature de 1660, avec toutes ses
marques, avec tout ce qui la constituait, taudis que La Fontaine tait
un fantaisiste, et enfin... qu'il tenait  la place. C'est clair. Pour
Boileau, La Fontaine n'tait videmment pas le premier venu, mais il
comptait peu: un talent charmant, mais non class et, somme toute,
secondaire. Pour moi, c'est M. Louis Roche, ici, qui a raison. Et je
crois deviner le motif de l'injustice relative de Boileau: c'est que La
Fontaine ne cultivait pas un de ces grands genres comme l'pope, l'ode
ou la tragdie, qui ont ncessairement une place et une prsance dans
les _Arts potiques_. C'est ce mme prjug qui a fait parfois hsiter
un peu le jugement de Voltaire sur La Fontaine. M. Faguet n'a de
svrits que pour Voltaire: en l'espce, Boileau est le premier
coupable. Quant  son procd acadmique, il est d'autant moins
dfendable que d'aprs M. Faguet lui-mme, si La Fontaine tenait tant 
tre acadmicien, s'il s'obstina  le devenir et  le rester, malgr les
affronts de l'Acadmie (qui le blackboula une premire fois, puis le
fit morigner en sance de rception par un sot, nomm La Chambre) et
malgr ceux du roi (qui patronnait Boileau et refusa d'approuver
l'lection de La Fontaine, jusqu' ce que son candidat ft lu), c'est
tout bonnement  cause des jetons de prsence qui constituaient un petit
revenu enviable pour cet homme de gnie plus que sexagnaire. Et Boileau
ne pouvait l'ignorer. Cette affaire est la tache de la vie de Nicolas:
elle rvle quelques traits de caractre plus fcheux que les
inoffensifs dportements de La Fontaine, qui ne fit jamais de tort 
personne et qui, lui, ne manqua jamais  l'amiti.

 *
* *

M. G. Michaut, matre de confrences  la Sorbonne, nous a donn
seulement le premier tome d'un ouvrage qui en aura au moins deux et qui
est le rsum d'un cours fait aux tudiants. C'est, en gnral, un
excellent travail de professeur consciencieux et inform. On ne le
pourra d'ailleurs juger dfinitivement que lorsqu'on en connatra les
conclusions.

Dans son premier chapitre, M. Michaut critique Taine d'une faon peu
convaincante. Taine a gard tous les ennemis qu'il s'est crs dans les
diverses tapes de sa longue et glorieuse carrire. Il a des ennemis 
gauche, pour ses trois volumes sur la Rvolution; il en a encore
galement  droite, qui ne lui pardonnent pas sa mthode, son esprit
scientifique, son dterminisme. Il en a mme qui sont  cheval sur les
deux camps et qui utilisent le bergsonisme contre sa philosophie afin de
ruiner indirectement ses thses historiques et politiques. Il y aurait
une tude curieuse  crire sur les ennemis de Taine qui sont souvent
aussi, comme il est naturel, ceux de Renan. M. G. Michaut
appartiendrait, je crois,  la catgorie de ceux qui n'ont pas encore
digr la fameuse phrase de la prface de l'_Histoire de la littrature
anglaise_ dont s'irritait si fort Monseigneur Dupanloup: Le vice et la
vertu sont des produits, comme le vitriol et le sucre. Voulant dmolir
la thorie des climats (qui est dj dans Montesquieu), M. G. Michaut
objecte, en ce qui concerne spcialement La Fontaine, qu'tant n en
Champagne, le fabuliste n'a pourtant rien de champenois. Il s'appuie sur
Michelet, pour qui (_Tableau de la France_) la Champagne est un pays
plat, ple, d'un prosasme dsolant. Voil qui ne convient gure  La
Fontaine, s'crie triomphalement M. Michaut, et il ajoute:

      Michelet y retrouve (en Champagne) un esprit de niaiserie
      maligne auquel il a peine  accorder le nom de navet. La
      Fontaine, s'il est malin, n'est pas niais. Michelet attribue
       la Champagne le gnie narratif, les longs pomes et les
      belles histoires: ce n'est pas en ces genres-l qu'a brill
      La Fontaine. Michelet conclut: Histoire et satire sont la
      vocation de la Champagne. La Fontaine n'est pas un
      historien; il est plus et mieux qu'un satirique; il est
      surtout pote. Mais Michelet n'a pas dcrit la Champagne en
      tte d'une biographie de La Fontaine ou  l'intention de La
      Fontaine.

Ce n'est pas une pierre, c'est un tombereau dans le jardin de l'auteur
de _La Fontaine et ses fables_. M. Michaut n'oublie qu'une chose, c'est
que Michelet, s'il avait compos une biographie de La Fontaine, n'et
pas dcrit en commenant toute la Champagne, ni la plus grande partie de
la Champagne; il et dcrit ce petit coin de Chteau-Thierry qui est
situ aux confins de l'Ile-de-France et lui ressemble beaucoup plus
gographiquement qu' la province limitrophe. C'est pourquoi il est
probable que Michelet se ft accord ici avec Taine plutt qu'avec M.
Michaut.

M. Michaut remarque, en outre, que Lesage et Brizeux sont bretons, comme
Chateaubriand et Lamennais; Rabelais et Destouches, tourangeaux, comme
Descartes et Vigny. Laissons Brizeux et Destouches, qui n'ont pas une
importance capitale. On pourrait prtendre que le chef-d'oeuvre de
Lesage, _Gil Blas_, suppose un esprit aventureux que Chateaubriand et
Lamennais ont appliqu  d'autres objets; que Rabelais, Descartes et
Vigny ont au moins ce caractre commun de n'tre pas des gens  qui l'on
en fait accroire. Mais Taine n'a jamais prtendu tout expliquer par la
race ou le climat: il n'a jamais soutenu que tous les natifs d'une mme
province (dont les origines lointaines sont souvent obscures) dussent
avoir un caractre absolument identique. Cette identit ne se constate
mme pas entre fils d'un mme pre et d'une mme mre. Taine a voulu
dfinir certaines influences qui expliquent en partie l'oeuvre d'un
crivain. M. Michaut reproche aux thoriciens de la race, c'est--dire
 Taine, d'avoir nglig l'action d'une mme tradition littraire, et
encore de ce simple fait que les nouveaux venus ont lu les oeuvres de
leurs devanciers. Or Taine a not trois influences principales: celles
de la race, du milieu et du moment. Et par milieu, il n'entend pas
seulement le milieu physique, mais aussi le milieu intellectuel et
social. En parlant du moment, il a expressment dit ce que M. Michaut
l'accuse d'avoir oubli. Enfin, poursuit M. Michaut, quand bien mme la
thorie de la race serait dmontre et certaine..., nous connatrions
par l en quoi La Fontaine ressemble  tous les autres Gaulois ou  tous
les autres Champenois; et ce qu'il nous importe de savoir, c'est en
quoi il se distingue de tous les autres. Je crois qu'il nous importe de
savoir et en quoi il ressemble aux autres, et en quoi il s'en distingue:
ce n'est qu' la condition d'lucider ces deux points que nous le
connatrons compltement lui-mme. Pense-t-on que Taine ft assez born
pour ne point voir que La Fontaine se distinguait de ses compatriotes?
Le fabuliste avait le gnie en plus. Pourquoi celui-ci a-t-il du gnie,
tandis que ses voisins n'en ont pas? Problme non rsolu, peut-tre
insoluble, que Taine, en tout cas, n'a pas prtendu rsoudre. Cela
n'empche pas que la direction suivie par ce gnie et la physionomie des
oeuvres ralises par lui nous soient rendues dans une large mesure plus
intelligibles par la mthode de Taine. Elle se justifie donc
parfaitement en principe. Il est vrai seulement qu'il faut user de
prudence dans l'application,  cause de la complexit et de
l'incertitude des phnomnes humains. C'est pourquoi les analyses
minutieuses et circonstancies  la Sainte-Beuve restent indispensables,
comme prface ou comme correctif aux puissantes synthses  la manire
de Taine.

 *
* *

L'ouvrage de M. Emile Faguet est ce qu'on a publi de plus pntrant, de
plus digne du sujet, depuis celui de Taine. D'ailleurs, M. Emile Faguet
rend hommage  son illustre prdcesseur. Il ne lui fait qu'un reproche.
Taine, dit M. Faguet, considre trop exclusivement La Fontaine comme un
moraliste satirique. La Fontaine est cela, je l'ai reconnu assez
loyalement, assez complaisamment devant vous, mais il est bien autre
chose, et La Fontaine considr comme pote, je ne dirai pas n'est pas
trait dans le livre de Taine, non certes; mais il y est insuffisamment
trait. En effet, on ne peut prtendre que Taine ait mconnu le
fabuliste comme pote; il le compare  Homre, simplement. Mais il est
vrai que Taine a dvelopp de prfrence la thse originale de son livre
et a montr avant tout dans les fables une peinture de la socit du
dix-septime sicle.

M. Emile Faguet avertit le public qu'il lui offre la stnographie de
huit confrences faites aux mois de janvier, fvrier et mars 1913  la
Socit des Confrences. Il arrive que cette forme ait l'inconvnient de
dterminer une certaine recherche d'agrment frivole et des concessions
excessives au got de l'auditoire. Ce n'est certes point le cas. Ce
volume ne se distingue dans l'oeuvre de M. Emile Faguet que par une
familiarit et une vivacit particulirement savoureuses, mais qui ne
sont pas chez lui absolument exceptionnelles: qu'il parle ou qu'il
crive, on sait qu'un ton apprt et guind n'est jamais son fait.
Cependant, il lui serait bien impossible aussi, mme dans la causerie la
plus librement improvise, de ne point abonder en ides suggestives,
ingnieuses et hardies, si hardies parfois qu'elles n'vitent pas
toujours une allure un peu paradoxale. Mais les paradoxes de M. Faguet
sont plus instructifs et plus succulents que le froid bon sens d'une
critique terre--terre. Je dois pourtant noter, dans ce livre si
spirituel et si joli, un ou deux points sur lesquels M. Faguet ne me
semble pas tout  fait quitable pour La Fontaine.

Nous avons vu que M. Louis Roche apprciait sans mnagements la vie de
La Fontaine, qui lui parat mdiocre, fangeuse, rpugnante, etc. Le
mme biographe crivait: On hsite: sommes-nous en face d'une nature
fine ou vulgaire? La question est trange. M. G. Michaut ne condamne
pas la conduite du Bonhomme avec moins d'pret. M. Michaut est un
rigoriste: il fltrit le cynisme et l' inconscience de La Fontaine;
il proscrit impitoyablement ce qu'il appelle les mauvais livres et
s'tonne que La Fontaine se soit permis, dans l'ptre  Huet, cet aveu:

    Je chris l'Arioste et j'estime le Tasse:
    Plein de Machiavel, entt de Boccace,
    J'en parle si souvent qu'on en est tourdi.

M. Michaut observe que trois au moins de ces auteurs sont un peu lgers,
pour ne pas dire plus, et qu'il est quasiment scandaleux d'en parler 
un futur vque d'Avranches. Mais Huet tait un humaniste, qui en avait
lu bien d'autres et qui ne jugeait point ncessaire de supprimer, sous
prtexte de morale, les trois quarts de la littrature italienne et de
presque toutes les littratures.

M. mile Faguet, qui ne se pique point de cder  l'esprit du temps, a
cru nanmoins devoir, lui aussi, dfendre la morale contre le pauvre La
Fontaine. Comme les deux censeurs prcdents, il lui refuse son
certificat de bonne vie et moeurs.

      Je vous ai racont la vie de La Fontaine, dclare-t-il,
      parce que je crois bien qu'il faut raconter mme les
      existences dont le rcit laisse une assez fcheuse
      impression. La Fontaine, videmment, n'a pas eu une belle
      vie. On ne peut pas dire, quelque indulgence que l'on puisse
      avoir pour lui, on ne peut pas dire qu'il ait eu une belle
      vie. Mais je suis sr qu'il faut toujours finir par
      raconter l'existence des grands hommes de lettres.

Si M. Faguet croit  l'utilit des biographies de grands crivains,
c'est d'abord parce qu'elles contribuent gnralement  expliquer leurs
oeuvres. C'est, en outre, dans un intrt moral, mais non point de la
faon que vous allez peut-tre imaginer.

      C'tait, dit M. Faguet, une erreur de nos professeurs,
      autrefois, que de s'arranger toujours de manire  nous
      prsenter les existences les plus dplorables des grands
      hommes de lettres comme des existences parfaitement
      convenables et presque saintes. Ceci est une erreur, parce
      que c'est habituer les jeunes gens  considrer en effet
      tout grand artiste comme un homme dtenteur de la beaut et
      de la vrit morales, et alors cela les porte  se laisser
      aller  toutes les suggestions des livres de ce grand homme
      qu'ils liront. Il faut savoir dire, et je le dirais devant
      des jeunes gens comme je le dis devant vous, qu'il n'y a pas
      de rapports ncessaires entre l'art et la morale, qu'un trs
      grand artiste peut avoir men une vie qui n'est pas du tout
      exemplaire, et qu'il faut bien se garder de confondre ces
      deux points de vue...

M. Faguet suppose que les inventeurs de cette mthode critique, qui
consiste  tout connatre et  tout faire connatre de la biographie des
hommes illustres, ont obi  un sentiment de malignit. Ils se seraient
dit: Quelque grand que soit cet homme, si nous tudions sa vie, nous le
ferons petit. Et en effet, ajoute M. Faguet, presque tous les hommes
illustres sont, dans leur vie, plus petits que leurs oeuvres: il y en a
trs peu qui chappent  cette dissection. Bref, s'il faut raconter la
vie des grands crivains, c'est  peu prs pour leur faire jouer devant
la jeunesse le rle des lotes  Lacdmone. Je confesse que cette
thorie ne me convainc pas pleinement.

Que l'on dcouvre quelques faiblesses dans la vie de certains grands
crivains, il se peut. Mais je crois que leur moralit est d'une moyenne
trs suprieure  celle de leur temps. Et la raison, c'est prcisment
qu'ils ont fait leur oeuvre. Mme aux poques d'extrme dsordre des
moeurs, par exemple  la Renaissance italienne, un Benvenuto Cellini,
dont M. Gabriel d'Annunzio admire si justement les _Mmoires_, pouvait
s'accorder les mmes liberts que ses plus effrns contemporains; une
grande part de ses journes n'en tait pas moins absorbe par un patient
labeur et des soucis de l'ordre le plus lev. Il ne peut y avoir de
bassesse foncire dans l'me ni dans la vie d'un homme qui consacre  la
contemplation et  la ralisation du beau le meilleur de ses forces. Je
me souviens d'un remarquable feuilleton o M. Pierre Lalo constatait que
dans Wagner, l'homme eut quelques dfauts assez dplaisants, mais que
l'artiste fut un hros. Tout grand artiste est un hros en quelque
mesure. Mme ceux qui n'ont pas  vaincre les obstacles que rencontra
Wagner doivent dpenser une nergie peu commune, surmonter les penses
de doute et de dcouragement, tre anims d'un constant et parfois
puisant dsir de perfection. Le moralisme un peu conventionnel des
professeurs de jadis exprimait indirectement une vrit profonde.

En ce qui concerne spcialement La Fontaine, M. Faguet l'accuse de
paresse, parce qu'il n'a pas beaucoup produit. C'est qu'il n'improvisait
pas. On a retrouv, si je ne me trompe, le brouillon d'une de ses
fables: il tait effroyablement surcharg de ratures. Certains portent
longtemps un sujet dans leur tte et n'crivent que lorsque l'oeuvre est
 point. Aucun ouvrage parfait n'a paru sans avoir cot  l'auteur de
longs et souvent pnibles efforts. Qu'importent, aprs cela, quelques
carts ou quelques erreurs de l'homme priv? Ce qui compte dans la vie
d'un artiste, ce qui remplit cette vie, ce ne sont pas les vnements
qu'enregistrent les biographes et qui peuvent tre insignifiants ou
mdiocres: c'est sa pense et son labeur. La vie de La Fontaine est une
belle vie, parce qu'elle a t tout entire voue  la posie, parce
qu'elle a t ce qu'il fallait qu'elle ft pour l'panouissement de son
gnie, parce qu'elle a t plus profitable  l'humanit que celle du
plus vertueux des poux ou du plus ponctuel des fonctionnaires. Du
reste, on ne relve contre La Fontaine qu'un manque d'asctisme et de
rgularit: pchs vniels! Cet homme immoral ou amoral n'a jamais
commis une vilenie. M. Faguet estime que sa fidlit  Fouquet est sa
seule bonne action: c'est du moins une bonne action qui ne s'est jamais
dmentie et qu'il a paye cher, sans faiblir. Elle lui a valu la
malveillance implacable de Colbert, qui l'a exclu de toutes les grces
et dont il a d attendre la mort pour pouvoir tre lu  l'Acadmie; un
peu aussi celle du roi, qui plus tard a t indispos contre lui par Mme
de Maintenon. (M. Michaut note que le privilge royal fut accord
d'abord aux _Contes_, puis refus aussitt aprs l'entre en faveur de
la veuve Scarron.)

Si nous en venons  la morale que professe La Fontaine, M. Faguet la
trouve un peu meilleure, mais non pas de beaucoup, que celle qu'il a
pratique. M. Faguet ne regarde pas les _Fables_ comme entirement
dmoralisantes, mais il accorde  Jean-Jacques que nous avons tort de
les donner  lire aux enfants! Il reproduit cette apostrophe de M. Ren
Doumic: Oh! si vous trouvez un atome de morale dans les fables de La
Fontaine, monsieur, c'est que vous avez de l'imagination. Et il ajoute:

      Je suis  peu prs,  trs peu prs, de l'avis de M. Doumic
      l-dessus. Cependant, je vous montrerai que La Fontaine, je
      le crois, touche  la morale,  quelque chose, du moins, qui
      peut s'appeler une morale; cela  certains moments; mais je
      reconnatrai aussi que ces moments sont assez rares.

Il tablit une distinction trs juste entre ce qui est, dans La
Fontaine, simple constatation des faits et ce qui est conseil ou
prcepte. Oui, c'est tout  fait juste, et il est vident que lorsque La
Fontaine nous dit:

      La raison du plus fort est toujours la meilleure,

il veut dire qu'ainsi va le monde et non point qu'il faille l'en
approuver. Cependant, mme lorsque La Fontaine se borne  l'observation
et  la constatation du rel, il y a bien toujours dans ses fables un
jugement au moins implicite. Mais, contrairement  ce dont on
l'incrimine, c'est toujours un jugement droit. Les dtracteurs de la
morale des _Fables_ raisonnent souvent comme s'ils n'en avaient lu que
de courts fragments dtachs. Voici, par exemple, Napolon qui dit en
substance: La raison du plus fort... C'est de l'ironie. Mais l'enfant
le comprendra-t-il? Pour que l'enfant le comprenne, il lui suffit de
lire jusqu'au bout. Le loup est dpeint dans cette fable sous des
couleurs si odieuses que le plus naf ou le plus ignorant lecteur ne
peut que le dtester et compatir au triste sort de l'agneau. En vrit,
ce n'est pas l un simple constat de fait: c'est la plus gnreuse
protestation contre les abus de la force, la plus tendre leon de piti
pour les victimes. Dans _les Animaux malades de la peste_, o M. Faguet
voit aussi une constatation, et qui en est une assurment, il est
manifeste que La Fontaine dnonce l'hypocrisie des forts et s'apitoie
sur le pauvre baudet. Le trait final:

    Selon que vous serez puissant ou misrable
    Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

est un trait violemment satirique, et nul ne peut s'y tromper. Bien loin
de s'aplatir devant l'iniquit triomphante, La Fontaine la dnonce
tantt avec une indignation contenue mais frmissante, tantt avec un
humour sarcastique et tout aussi clair. Parfois il s'gaye des bons
tours qui djouent les entreprises des brutes toutes-puissantes.

    Plusieurs se sont trouvs qui d'charpe changeans
    Aux dangers, ainsi qu'elle[32] ont souvent fait la figue.
                Le sage dit, selon les gens:
                Vive le roi! Vive la ligue!

[Note 32: La Chauve-souris.]

Selon M. Faguet, ce n'est pas une constatation, c'est un conseil de
lchet et de pleutrerie. Je ne l'entends pas tout  fait ainsi. J'y
vois de l'ironie. J'y vois surtout un blme pour les insupportables
fanatiques qui veulent vous embrigader dans leur parti, avec de
terribles menaces, et dont le sage, c'est--dire non pas le hros sans
doute mais l'homme d'esprit, le malin, se moque par des moyens dont il
leur laisse la responsabilit. A des dangers injustes, un pauvre homme
sans dfense est excusable de faire la figue comme il peut. L'tre
hassable, c'est le perscuteur. Mme morale dans _la Cour du Lion_. Que
faire de mieux pour se garer d'un tyran fantasque et sanguinaire que de
lui rpondre en Normand? Tout le monde n'a pas la vocation du martyre:
tous les torts sont au bourreau, et l'un des plus graves est de placer
les gens tranquilles dans une pareille situation. Pour les sots La
Fontaine est assez dur. Dans la fable du _Renard et du bouc_, il ne
propose certes pas le renard en modle, comme Jean-Jacques a paru le
croire ou comme il a pens que les enfants le croiraient; mais il est
vrai qu'il ne plaint pas normment le bouc, ou mme qu'il ne le plaint
pas du tout. C'est que les sots sont rarement seuls  souffrir de leur
sottise, laquelle est, d'ailleurs, habituellement intresse. Ils sont
non seulement exasprants, mais presque toujours malfaisants. Tmoins le
matre d'cole qui laisserait l'enfant se noyer pendant qu'il lui dbite
sa harangue, les grenouilles qui demandent un roi et perdent leur
nation, les raseurs qui poursuivent le meunier et son fils de leurs
remontrances contradictoires, la mouche intrigante, encombrante et
nuisible  laquelle le fabuliste oppose la modeste et laborieuse fourmi.
Ce n'est peut-tre pas une besogne spcifiquement morale mais c'est une
besogne salubre que de ridiculiser les sots, de nous enseigner  n'tre
point leurs dupes et  tcher de leur ressembler le moins possible. Il
est de mme excellent de dmasquer et de bafouer les superstitions qui
sont une forme de la sottise (_l'Astrologue, l'Horoscope, l'Animal dans
la lune_)

M. Faguet numre les fables qui recommandent la rsignation, le
travail, la prudence, la mdiocrit (_aurea mediocritas_),
l'indpendance et la pauvret fire. Seulement il estime que tout cela
n'est point encore de la morale vritable, parce que ce n'est que de la
morale d'intrt bien entendu. Cette restriction se retrouve chez M.
Michaut, pour qui les plus judicieuses maximes de La Fontaine sont
gtes par les arguments utilitaires qui les appuient. Il donne des
conseils utiles, dit M. Michaut; cela est moralement indiffrent. Et
pour M. Faguet, la morale commence au moment o l'on prfre  son
intrt celui d'autrui. C'est, il me semble, une conception incomplte
et un peu sectaire de la morale. Les conflits entre notre intrt et
celui du prochain ne sont pas frquents: ces deux intrts se confondent
dans le train courant des choses (je parle pour les honntes gens au
sens vulgaire, et non pour les apaches).

Ce que La Fontaine enseigne, si vous voulez, c'est la sagesse,
c'est--dire le perfectionnement de soi-mme et l'art de se conduire
dans la vie. Cela n'est point moralement indiffrent, car ce qui
importe, c'est que le bien rgne, et non pas que quelques virtuoses de
la vertu acquirent des mrites en restant moraux contre vents et
mares. Tout homme qui vit en prud'homme ou en sage s'pargne 
lui-mme et pargne  quelques-uns de ses concitoyens le risque de
devenir un inutile, ou un dsespr, ou un criminel, ou un anarchiste.
Cette sagesse tait le fond de la morale grecque. Elle n'exclut ni la
solidarit, ni l'altruisme. M. Faguet cite _le Cheval et l'ne_ (Il se
faut entr'aider), _le Loup et les brebis_, _le Villageois et le
serpent_, mais en ajoutant que dans les fables de cet ordre, les
dlinquants sont habituellement punis. La Fontaine rprime durement
l'ingratitude (_le Cerf et la vigne_), la drision des malheureux (_le_
_Livre et la perdrix_). Mais lorsqu'il nous fait assister au triomphe
des mchants, on l'accuse d'tre dmoralisateur (bien qu'il s'en
indigne); lorsqu'il nous donne le spectacle de leur chtiment, ou celui
de la rcompense d'une bonne action comme dans _le Lion et le rat_, _la
Colombe et la fourmi_, on le taxe d'utilitarisme. Il faudrait
s'entendre. Veut-on des sanctions ou les repousse-t-on afin d'obtenir
une morale absolument dsintresse? La morale religieuse prvoit des
sanctions. En fait, il y en a toujours, ou  peu prs, dans La Fontaine:
c'est tantt une punition effective, tantt le mpris de l'honnte
homme. Pour les enfants, cela est sans doute prfrable et c'est
pourquoi on n'a point coutume de considrer que les fables de La
Fontaine puissent leur tre pernicieuses. Il est presque plus moral que
la vie relle. Seulement, depuis Rousseau, nous avons pris l'habitude de
nous figurer la morale comme insparable de la dclamation. Et La
Fontaine ne dclame jamais.

Reste l'hrosme. La Fontaine lui a fait sa part exacte. On a peu
d'occasions de le pratiquer. Mais le fabuliste en rapporte des exemples
auxquels il ne marchande pas son admiration. Dans _l'Aigle et
l'escarbot_, une chtive bestiole se conduit comme un paladin, comme un
chevalier errant. Dans _l'Homme et la couleuvre_, l'animal inoffensif
tient tte  son bourreau et affronte la mort comme un personnage
cornlien. M. Faguet en convient. Il admet aussi que _le Loup et le
chien_ a pu inspirer  Vigny sa sublime _Mort du Loup_. _Le Cerf malade_
fait galement songer  Vigny: le rapprochement semble mme plus
frappant. Et ne ddaignons pas non plus l'humble Dom Pourceau qui pense
dj,  sa manire, que seul le silence est grand, tout le reste est
faiblesse.

On ne peut tout dire. Quelle belle chose encore que _le Vieillard et les
trois jeunes gens_! M. Faguet n'a eu garde de l'omettre. Il insiste
aussi,  bon droit, sur les leons de bont pour les animaux que nous
donne La Fontaine. Aprs avoir dout de sa sensibilit, M. Faguet
n'oublie point _les Deux pigeons_ ni _les Amis du Monomotapa_. Il a
peut-tre trop souponn La Fontaine de ne connatre que la galanterie,
et non l'amour: outre _les Deux pigeons_, on pourrait invoquer _le Lion
amoureux_, _Tircis et Amarante_, les deux vers adorables:

    Les tourterelles se fuyaient:
    Plus d'amour, partant plus de joie...

et ce mot de la fin si riche de sens:

    Phdre sur ce sujet dit fort lgamment:
          Il n'est pour voir que l'oeil du matre.
    Quant  moi, j'y mettrais encor l'oeil de l'amant.

Mais ce sujet n'est point de ceux o La Fontaine pouvait s'attarder,
dans un recueil qu'il destinait lui-mme  l'enfance. Et puis, en ces
matires non plus, il ne dclame pas. Il a quelques caractres communs
avec Jean-Jacques, ainsi que M. Faguet l'a signal. Il recommande mme
les mtiers manuels, dans _le Marchand_, _le Gentilhomme_, _le Ptre et
le fils de roi_. Mais il n'emploie pas plus le style de _la Nouvelle
Hlose_ que celui de _l'Emile_ ou du _Contrat social_. D'autre part il
dclare tout net:

    Quoi qu'en disent les sots, le savoir  son prix.
    Faute de cultiver la nature et ses dons,
    Oh! combien de Csars deviendront Laridons!

Au total je crois qu'on peut laisser les fables de La Fontaine aux
mains des enfants, et que M. Raymond Poincar, cit par M. Louis Roche,
n'a pas mal jug son oeuvre en la qualifiant de salutaire et de
vivifiante. C'est, au surplus, l'impression que laisse le livre de M.
Emile Faguet, malgr ses rserves un peu svres, et c'est pareillement,
en dfinitive, la conclusion qui se dgage du premier volume de M. G.
Michaut, nonobstant ses rquisitoires un peu rogues. Ce qui explique
avec une lumineuse brivet les hostilits que devait s'attirer La
Fontaine, c'est la proraison de la fable du _Philosophe scythe_:

        ...Ce scythe exprime bien
        Un indiscret stocien:
        Celui-ci retranche de l'me
    Dsirs et passions, le bon et le mauvais,
        Jusqu'aux plus innocents souhaits.
    Contre de telles gens, quant  moi, je rclame.
    Ils tent  nos coeurs le principal ressort;
    Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

Nous avons aujourd'hui une foule bruyante de ces indiscrets stociens,
mais leurs criailleries ne peuvent garer longtemps les philosophes qui
ne sont point scythes, tant bien franais, comme M. Emile Faguet, voire
M. G. Michaut et M. Louis Roche. Aussi, mme s'ils disent d'abord
quelques durets au Bonhomme, finissent-ils par se laisser prendre au
charme persuasif de cette morale qui n'est pas diablesse, mais
parfaitement saine et vraiment humaine.


_Jean-Jacques Rousseau_[33].

[Note 33: Emile Faguet: la _Vie de Rousseau_; _Rousseau contre
Molire_; les _Amies de Rousseau_; _Rousseau penseur_; _Rousseau
artiste_, 5 vol. Lecne et Oudin.--Cf. Joseph Fabre: _Jean-Jacques
Rousseau_, 1 vol. Alcan.--Harald Hoeffding: _Jean-Jacques Rousseau et sa
philosophie_, 1 vol. Alcan--Pierre-Paul Plan: _Jean-Jacques Rousseau
racont par les Gazettes de son temps_, 1 vol. Librairie du _Mercure de
France_.--Daniel Mornet: le _Romantisme en France au dix-huitime
sicle_, 1 vol. Hachette.]

On a clbr l'an dernier le bicentenaire de la naissance de
Jean-Jacques Rousseau non seulement par diverses crmonies officielles,
avec discussions parlementaires et polmiques de presse, mais par la
publication d'un assez grand nombre d'ouvrages de biographie et de
critique. On et souhait de voir paratre, ou au moins annoncer  cette
occasion l'dition dfinitive qui fait cruellement dfaut. Il est un peu
singulier, pour ne pas dire scandaleux, qu'on en soit rduit aux
ditions Musset-Pathay, Petitain ou Dalibon, qui sont anciennes,
incompltes, et ne se trouvent plus que chez les bouquinistes. Puisque
aucun diteur ne se rencontre pour assumer spontanment cette
entreprise, le Parlement, qui sur les rapports de M. Viviani  la
Chambre et de M. Lintilhac au Snat a vot trente mille francs pour le
bicentenaire, aurait mieux fait de destiner cette somme  nous donner
les moyens de lire commodment Rousseau qu' organiser de vagues
festivits phmres et superflues. La meilleure manire d'honorer les
grands crivains est videmment de rpandre la connaissance de leurs
oeuvres. Les cortges de ministres, de fanfares et de pompiers semblent
moins directement profitables  la littrature et  l'esprit public.

M. Emile Faguet s'est employ pour sa part avec une activit aussi
efficace que rapide  servir la mmoire de Jean-Jacques Rousseau. Il ne
lui a pas consacr moins de cinq volumes d'environ quatre cents pages
chacun et qui ont paru coup sur coup dans le cours d'une anne. Il
serait parfaitement capable de lui en consacrer cinq autres,
qu'alimenteraient aisment sa vaste rudition et son inpuisable
provision d'ides, s'il n'tait sollicit par mille autres sujets que sa
plume toujours prte se hte de traiter avec la mme aisance et la mme
pntration. La fcondit de M. Emile Faguet tient du prodige et plonge
ses contemporains dans un merveillement sans cesse renouvel. On ne
peut cependant lui appliquer le mot de Moras sur un confrre qui ne
lisait rien parce qu'il crivait tout le temps. M. Emile Faguet a tout
lu, anciens et modernes, franais et trangers, romanciers frivoles et
philosophes nbuleux: il a sur toutes les questions une documentation
imposante et des vues personnelles; la moindre de ses improvisations est
plus substantielle que beaucoup de gros bouquins fort loigns d'offrir
le mme agrment. Il a par-dessus tout le don si prcieux de clarifier
et de vivifier, par une dialectique allgre et pressante, les problmes
les plus complexes ou les plus abstrus. La plupart des penseurs et des
moralistes deviennent infiniment plus intelligibles dans les tudes de
M. Faguet qu'ils ne l'taient dans leur propre texte. Mme si l'on ne
souscrit pas  toutes ses conclusions, son lumineux talent d'exposition
rend d'inestimables services.

On ne saurait trop recommander la lecture de ces cinq volumes sur
Rousseau. Ceux qui ne le connaissent pas trs bien y apprendront  peu
prs tout ce qu'il peut tre utile d'en savoir. Ceux qui le connaissent
y trouveront une quantit d'opinions et d'aperus, qu'ils discuteront
quelquefois, mais dont ils ne contesteront point l'intrt et
l'originalit. Deux de ces volumes, la _Vie_ et _les Amies de Rousseau_,
sont aussi rcratifs que des romans: ce sont des romans, en effet,
parce que Jean-Jacques Rousseau, romancier franais, a t aussi
romanesque dans son existence agite que dans ses aventureux crits.
_Rousseau contre Molire_ tablit abondamment qu'il n'est pas tout 
fait exact de voir dans le pote comique, comme l'a fait Brunetire, un
philosophe de la loi naturelle, ou qu'en tout cas il ne comprenait pas
du tout la nature de la mme faon que Jean-Jacques: Molire tait
minemment social, et c'est ce que l'autre ne lui pardonne pas.
_Rousseau penseur_ et _Rousseau artiste_ tudient  loisir tous les
aspects d'un gnie dont on ne saurait assurment prtendre qu'il soit
mconnu, mais qui compte des adversaires, mme parmi ses admirateurs.

Tout le monde aujourd'hui s'accorde  proclamer l'importance de cet
initiateur de la Rvolution franaise et du romantisme, et personne, ou
bien peu s'en faut, ne refuse un hommage au grand crivain. Mais le
jugement d'ensemble  porter sinon sur son gnie, du moins sur son rle
historique, dpend de celui qu'on adopte sur les vnements politiques
et littraires dont il a manifestement la principale responsabilit.
Peut-tre cependant exagre-t-on un peu, en ce qui concerne la crise
rvolutionnaire, et il semble que ce soit l'avis de M. Faguet, bien
qu'il n'examine pas trs longuement l'action exerce par Jean-Jacques
sur les hommes de 93. Sans s'tendre beaucoup sur ce point d'histoire,
il indique bien que Robespierre n'a fait que raliser les ides de
Rousseau. Mais il admet avec Saint-Marc Girardin, avec MM. Gustave
Lanson et Eugne Lintilhac, que ces ides n'avaient pas cette rigueur ni
surtout cette valeur pratique dans les intentions de l'auteur du
_Contrat social_. Comme les thologiens, Jean-Jacques faisait la
distinction de la thse et de l'hypothse. Autrement dit, il tait
audacieux et absolu dans la thorie, mais presque timide et volontiers
conciliant dans l'application. Il est trs vraisemblable qu'en
l'interprtant trop  la lettre, Robespierre et les jacobins aient
prouv qu'ils ne l'avaient pas compris.

Quand au romantisme, bien que M. Daniel Mornet en discerne les premiers
symptmes avant l'avnement de Jean-Jacques, on ne peut nier et M.
Mornet ne nie point que son intervention ait t prpondrante et
dcisive. Il ne s'agit que de savoir ce que l'on doit penser du
romantisme mme. M. Faguet en pense beaucoup de bien. Il y voit un
rveil de l'imagination et de la sensibilit, un renouveau littraire
qui tait devenu indispensable. Il ne croit pas  la malfaisance sociale
du romantisme qui s'est manifest dans toute l'Europe et ne doit donc
point tre accus d'avoir affaibli un peuple au bnfice des autres,
puisqu'ils ont tous t semblablement atteints.

Ce qu'il faut concder, je crois, c'est qu'en soi l'art classique est
plus pur, plus haut, plus parfait. Le romantisme n'en a pas moins brill
d'un clat magnifique et opportun,  une poque o le classicisme tait
puis, et nous devons aux grands romantiques, tous plus ou moins
hritiers de Jean-Jacques, une floraison de lyrisme qui demeurera,
malgr quelques dchets, l'un des titres de gloire de notre
littrature. Sous rserve de quelques nuances, M. Faguet me parat avoir
jug assez quitablement l'influence tant politique que littraire de
Jean-Jacques.

C'est pour Voltaire qu'il est injuste. Il excre Voltaire et ne perd pas
une occasion de lui lancer quelque injure. On n'ignore pas que Voltaire
ne fut pas un saint mais M. Faguet se laisse emporter par sa haine 
d'incroyables excs. Il y a des polmistes qui se font une carrire de
l'invective, et l'on s'amuse, sans trop les prendre au srieux, des
imprcations d'un Veuillot ou d'un Lon Bloy. On n'est mme pas surpris
des diatribes de Proudhon contre Rousseau. Mais on ne s'attend point 
trouver de pareilles violences de langage dans un livre du critique
habituellement impartial et rflchi que M. Anatole France appelle le
sage Faguet. Dans la fameuse querelle de Voltaire et de Rousseau, M.
Faguet veut que Voltaire ait eu tous les torts, comme s'il n'tait pas
beaucoup plus probable qu'ils furent partags. C'est bel et bien
Rousseau qui a commenc, avec son impertinente lettre adresse 
Voltaire  propos du pome sur le tremblement de terre de Lisbonne. A un
homme illustre et plus g que lui, qui n'avait eu pour lui jusque-l
que de bons procds, Jean-Jacques dclare la guerre  l'improviste. Il
lui dit, sans raison: Je ne vous aime pas, monsieur, et il lui
reproche de corrompre sa patrie, sous prtexte que Voltaire avait voulu
se donner le divertissement de la comdie sur le territoire genevois. M.
Faguet certifie que la _Lettre  d'Alembert sur les spectacles_ n'tait
point une manoeuvre dirige contre Voltaire, alors en querelle avec
Genve pour cette affaire de thtre, et il est vrai que le thme de
cette lettre concorde avec la doctrine gnrale de Rousseau: mais
Voltaire pouvait-il ne pas la trouver au moins intempestive?

Brunetire, qui n'tait pas un fervent voltairien, a crit cette phrase
aussi spirituelle que judicieuse: On n'tait pas impunment l'ennemi de
Voltaire, mais cela valait presque mieux que d'tre l'ami de Rousseau.
Bien entendu, une fois que les hostilits furent engages, Voltaire ne
mnagea pas son agresseur et se permit de terribles reprsailles. Il eut
nanmoins encore de bons mouvements. Lorsque Rousseau fut dcrt de
prise de corps  Paris et  Genve, aprs l'_mile_, Voltaire lui offrit
l'hospitalit. M. Faguet convient que cela est prouv par des
tmoignages certains. Rousseau refusa ddaigneusement. Comment s'tonner
qu'outr de cette rebuffade Voltaire ait aussitt repris les armes? M.
Faguet consent  expliquer toutes les brouilleries de Rousseau par le
dlire de la perscution: avec le seul Voltaire il l'approuve d'avoir
toujours souponn des piges. M. Faguet accuse Voltaire de s'tre fait
dlateur et valet de bourreau, pour avoir crit dans un billet anonyme:
Il faut lui apprendre ( Jean-Jacques) que, si l'on chtie lgrement
un romancier impie, on punit capitalement un vil sditieux. La
plaisanterie est assez froce, mais pour se convaincre que ce n'tait
qu'une plaisanterie, il suffit d'observer que Rousseau ne courait alors
aucun risque, n'tant plus sur le territoire de cette rpublique de
Genve dont Voltaire aurait, d'aprs M. Faguet, engag les magistrats 
le pendre ou le brler vif. Brunetire en a, lui aussi, fait la
remarque: Voltaire n'tait pas en situation de nuire  Jean-Jacques
autrement qu'en paroles.

Dans _Rousseau penseur_, M. Faguet oppose le patriotisme de Rousseau 
l'antipatriotisme de Voltaire. Il s'appuie sur l'article Patrie du
_Dictionnaire philosophique_. Il y voit d'abord une contradiction parce
que Voltaire raille les mondains qui croient aimer leur patrie et
n'aiment que d'y avoir toutes leurs aises, et parce qu'il demande si les
dshrits ont une patrie. C'est au contraire fort cohrent: Voltaire
met en regard l'gosme des uns, qui ne voient dans la patrie que
l'agrment qu'ils en tirent, et l'abngation des autres qui ne laissent
pas d'tre patriotes bien qu'ils n'aient rien  y gagner. Le sens
gnral de l'article est que tous les citoyens devraient avoir un
intrt  tre patriotes. Naturellement, selon son habitude, Voltaire
n'use pas de grands mots et donne  sa pense un tour ironique. C'est
pourquoi il conclut que logiquement les propritaires seuls ont une
srieuse raison de patriotisme. Mettons que son ironie soit un peu
sche. En tout cas, on ne distingue aucune diffrence profonde entre sa
position et celle de Rousseau, de qui M. Faguet, pour confondre et pour
craser Voltaire, cite ce passage:

      Comment les hommes aimeraient-ils leur patrie, si la patrie
      n'est rien de plus pour eux que pour des trangers et
      qu'elle ne leur accorde que ce qu'elle ne peut refuser 
      personne? Ce serait bien pis s'ils n'y jouissaient pas mme
      de la sret civile et que leurs biens, leur vie ou leur
      libert fussent  la discrtion des hommes puissants sans
      qu'il leur ft possible ou permis d'oser rclamer les lois.
      Alors... le mot de patrie ne pourrait avoir pour eux qu'un
      sens odieux ou ridicule.

Jean-Jacques Rousseau dit exactement la mme chose que Voltaire, et en
termes plus agressifs. Au surplus, n'est-il pas vrai que la patrie doit
tre une mre et non une martre? Il y a un fond de bon sens dans ces
thories. Les hommes du dix-huitime sicle ne pouvaient avoir les
mmes susceptibilits patriotiques que nous. Voltaire n'a jamais vu la
France en danger. Il retrouvait partout en Europe la langue et la
culture franaises, dont l'hgmonie tait alors inconteste, mme  la
cour du roi de Prusse. Pour n'avoir pas exactement le caractre du
ntre, son patriotisme n'en tait pas moins rel.

Dans la querelle avec Rousseau, c'est encore Brunetire, dont le
voltairianisme n'tait pas trs exalt, qui reconnat  Voltaire le
mrite d'avoir combattu non pas seulement par rivalit littraire ou par
fureur vindicative, mais pour dfendre une cause philosophique d'une
extrme gravit,  savoir la cause des sciences, des lettres et des
arts, du got, du progrs, en un mot de la civilisation. Sur ce
chapitre, le procs est jug. C'est Voltaire qui avait raison contre
Jean-Jacques. A supposer mme que l'tat de nature clbr par celui-ci
et t l'ge d'or qu'il prtendait et et fait rgner la vertu, il
resterait encore  savoir s'il conviendrait de tout sacrifier  cette
vertu que le citoyen de Genve posait _a priori_ comme le souverain
bien. En somme, ce n'est qu'un postulat. Si Rousseau le tient pour
vident, ce ne peut tre qu'en l'tayant implicitement sur l'impratif
catgorique dont Kant devait apporter la formule, et c'est pourquoi l'on
ne comprend pas que M. Faguet s'inscrive en faux contre cette filiation
de Kant  Rousseau, enregistre par M. Joseph Fabre, M. Harald Hoeffding,
M. Charles Maurras et la plupart des critiques, amis ou ennemis de ces
deux grands penseurs. Mais l'impratif catgorique lui-mme n'est pas si
invulnrable, et Victor Brochard a montr que les Grecs construisaient
sans lui des morales fort rationnelles et mme fort leves.

Le moralisme de Rousseau est incommode, envahissant et pour tout dire,
trop onreux. Si les sciences, les lettres, la civilisation mme taient
foncirement immorales, on pourrait hsiter sur le choix  faire. Je ne
conois pas comment M. Faguet accepte cette prtendue incompatibilit.
Le dilemme est au moins imprudent. Renan rpliquera que la beaut vaut
la vertu. Qui voudrait immoler au Moloch moral imagin par Rousseau
toute vie sociale, esthtique et intellectuelle? Savez-vous ce qu'est au
fond Jean-Jacques dans cette affaire? C'est le pire des ractionnaires,
des oppresseurs et des esclavagistes. Il ne veut point que l'homme
dveloppe librement ses facults; il veut nous interdire tout
perfectionnement, tout dsir de progrs, nous rduire, sous couleur de
morale et de vie simple,  l'ignorance et  la servitude primitives. Il
ressemble aux Savonarole,  tous les fanatiques iconoclastes et
puritains, qui invoquent le souci de la vertu pour dtruire les arts et
courber l'humanit sous le joug. Son mobile, c'est la manie galitaire.
C'est par galitarisme forcen qu'il proscrit la raison et la vie
civilise; la morale est pour lui un moyen de nivellement. Il n'admet
pas plus les ingalits naturelles que les ingalits sociales: c'est la
socit seule qui donne l'essor aux talents; dans l'tat de nature, on
n'en a pas besoin, on ne les aperoit mme pas, ils n'ont aucune
occasion de se rvler. Voil, pour moi, la clef du systme politique de
Rousseau. M. Faguet voit dans le _Contrat social_ une contradiction avec
les autres oeuvres de Jean-Jacques, notamment avec les deux _Discours_,
parce qu'il aurait t individualiste partout ailleurs et n'aurait
institu que dans le _Contrat social_ le despotisme tatiste et
dmocratique. Il me parat que son individualisme des _Discours_ n'tait
qu'une apparence, rsultant de ce qu'il s'insurgeait contre la socit
existante, mais que son principe fondamental a toujours t le culte du
prtendu tat de nature, c'est--dire un despotisme galitaire,
vertueux, patriarcal et quasi thocratique, dont le _Contrat social_
n'est qu'un essai de ralisation adapt aux conditions possibles de la
cit moderne.

C'est la part dcidment chimrique et insupportable de la doctrine de
Rousseau. Il n'y a l, du reste, pas mme une ombre de romantisme,
puisqu'au lieu d'affranchir trop l'individu, il l'touffe sous un
couvercle de plomb. L'individualisme se retrouve,  la vrit, dans
l'_Hlose_ et les _Confessions_, avec l'exaltation de la sensibilit et
la proclamation des droits de la passion dresss contre les conventions
sociales. Il y a bien deux hommes ou deux penseurs en lui et une brisure
dans son systme, mais non point o la montre M. mile Faguet. Elle
spare, en lui, le sociologue et le pote. Le _Contrat social_ n'est pas
isol dans son oeuvre et fait corps avec tout ce qui n'y est pas purement
romanesque ou potique. Il est consquent avec lui-mme en rduisant 
peu de chose l'instruction d'mile et  presque rien celle de Sophie. M.
Faguet constate cet ignorantisme de Rousseau, et ne devrait point le
taxer de stupidit parce qu'il n'est pas fministe: comment ferait-il de
Sophie une femme savante, alors qu'mile n'en saura pas beaucoup plus
long? Et comment manciperait-il les femmes, quand il ne rve que
d'asservir les hommes?

Enfin, mme dans ses ouvrages de la catgorie non politique, il masque
la lzarde du systme sous une paisse couche de vertu. Saint-Preux et
Julie sont vertueux intarissablement. Jamais prcepteur ne sduisit
plus vertueusement la demoiselle du chteau, pour emprunter 
Jean-Jacques une de ses locutions. Il est vrai qu'il professait  la
fois l'amour de la vertu et celui de la passion. L'unit qu'il leur
impose reste factice.

Et parce qu'on ne peut tout dire dans l'espace d'un article, je n'aurai
gure fait que critiquer M. Faguet, dont les cinq volumes n'en sont pas
moins excellents, et Rousseau lui-mme, qui n'en est pas moins un de nos
plus grands crivains. Peut-tre mme me risquerais-je  chercher encore
une chicane  M. Faguet, si j'en avais le loisir,  propos de la phrase
de Rousseau, moins pittoresque peut-tre, mais beaucoup plus harmonieuse
et nombreuse qu'il ne le dit,  cause qu'elle contient peu de vers
blancs. L'abus du vers blanc dans la prose me parat une erreur. Mais je
ne puis insister. Et je prfre terminer par ces lignes bien connues et
toujours justes de Sainte-Beuve sur celui qui et mrit, avant
Chateaubriand, d'tre appel l'enchanteur: Pour nous, quoi que la
raison nous dise, pour tous ceux qui,  quelque degr, sont de sa
postrit potiquement, il nous sera toujours impossible de ne pas aimer
Jean-Jacques, de ne pas lui pardonner beaucoup pour ses tableaux de
jeunesse, pour son sentiment passionn de la nature, pour la rverie
dont il a apport le gnie parmi nous et dont le premier il a cr
l'expression dans notre langue.


_La Jeunesse de Sainte-Beuve_[34].

[Note 34: mile Faguet: _La Jeunesse de Sainte-Beuve_. 1 vol. Lecne
et Oudin.]

Il faut d'abord avertir le public que le trs captivant et trs
substantiel ouvrage de M. mile Faguet est un essai de critique, et non
point une collection d'anecdotes avec documents plus ou moins indits.
Ce dessein surprendra peut-tre certains lecteurs, qui considrent un
peu trop exclusivement l'histoire littraire comme une province de la
chronique galante et qui ne s'intressent  la jeunesse de Sainte-Beuve
qu'en raison de la liaison fameuse d'o est sorti le _Livre d'amour_.
C'est un point de vue un peu troit. Non point que ces dtails
biographiques puissent tre ngligs par l'historien de la littrature;
mais ils ne se justifient que par les contributions qu'ils apportent 
l'tude des oeuvres. M. mile Faguet lui-mme a minutieusement examin
les relations de Sainte-Beuve et du mnage Hugo dans un volume
antrieur: _Amours de gens de lettres_. M. Gustave Michaut, dans
_Sainte-Beuve amoureux et pote_, M. Lon Sch, dans _Sainte-Beuve, son
esprit, ses ides, ses moeurs_, d'autres encore, ont procd  des
enqutes sur cette question brlante. Aprs bien des discussions
passionnes, la vrit semble avoir t dite par M. Jules Lematre dans
son rcent opuscule sur les _Pchs de Sainte-Beuve_. D'abord, il n'est
plus possible de contester l'exactitude des faits, qui d'ailleurs n'ont
en soi rien d'exceptionnel. Ce n'est qu'un adultre de plus,

    Et la garde qui veille aux barrires du Louvre
        N'en dfend point nos rois.

M. mile Faguet, lui-mme, assez svre pour Sainte-Beuve, n'admet pas
qu'il ait menti. Quant  la divulgation du _Livre d'amour_, Sainte Beuve
la rserva pour la postrit. Il ne commit pas, du vivant des
intresss, l'indiscrtion, indigne d'un galant homme, qu'on lui a
impute un peu vite. M. Jules Lematre fait observer que du reste, les
romantiques se confessaient et confessaient les autres avec une
prodigieuse facilit. Dans sa pense, Sainte-Beuve ne dshonorait point
Adle puisque elle-mme, selon la morale particulire de la posie
romantique, n'y voyait rien de dshonorant et puisque au contraire elle
avait prt les mains  ce projet de rvlation posthume de leurs
potiques amours.... Le _Livre d'amour_ a t publi, en 1904, par M.
Jules Troubat. Et lorsqu'on le relit, on est encore de l'avis de M.
Jules Lematre: Peut-tre que dans tout cela le plus grand crime de
Sainte-Beuve est de n'avoir pas su faire, sur son amour, des vers assez
beaux, et de s'tre un peu tromp sur leur qualit. On y trouve des
aveux d'une timidit un peu touchante:

    Qui suis-je? Qu'ai-je fait pour tre aim de toi?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Elle aime en moi son rve et non l'tre rel...

Cependant on s'appuie toujours sur ce _Livre d'amour_ pour traiter
Sainte-Beuve d'insupportable fat, et M. Faguet remarque plaisamment que
Musset, combl par les femmes, ne nous entretient gure que de leurs
trahisons, tandis que Sainte-Beuve nous tourdit de sa bonne fortune,
qui demeura unique dans sa vie. Sans doute il ne dissimule point la joie
qu'il eut de ce triomphe, mais j'y vois prcisment l'effet de sa
modestie: c'tait si inespr qu'il avait peine  y croire. Cette
flicit, il redoute presque tout de suite de la perdre. Et la plus
belle pice est celle que lui fournit finalement l'invitable
catastrophe et qui avait dj paru dans le recueil des _Penses d'aot_
avec cette note en pigraphe: Il y faudrait de la musique de Gluck:

    Laissez-moi! Tout  fui. Le printemps recommence;
        L't s'anime, et le dsir a lui;
    Les sillons et les coeurs agitent leur semence.
        Laissez-moi! Tout a fui...

    Oh! laissez-moi, sans trve, couter ma blessure,
        Aimer mon mal et ne vouloir que lui.
    Celle en qui je croyais, celle qui m'tait sre...
        Laissez-moi! Tout a fui.

Des quatre recueils de posie de Sainte-Beuve, le _Livre d'amour_ n'est
pas le meilleur. Le bonheur l'inspire moins que la tristesse et le
dsir. Et peut-tre alors n'tait-il gure capable d'tre heureux. Cette
inaptitude est un des traits essentiels de l'me romantique, qui n'est
donc pas entirement une nouveaut, puisque l'humeur inquite, la
mlancolie, le _tdium vit_ datent  peu prs des origines du genre
humain et dureront vraisemblablement autant que lui. Tout au plus
peut-on dire que les gnrations romantiques furent particulirement
dsarmes et hors d'tat de ragir contre ce mal, qu'elles prirent le
parti de cultiver au contraire avec une singulire complaisance. Sur le
romantisme de Sainte-Beuve, M. mile Faguet prsente des observations
trs ingnieuses, mais un peu trop restrictives  mon gr.

En somme, pour lui, Sainte-Beuve n'a pas t rellement romantique, mais
il a cru l'tre, il a voulu l'tre un instant, par curiosit
intellectuelle et sous l'influence de Victor Hugo. Il gota vivement
l'amiti du grand pote jusqu' la rupture qui ne fut point dtermine
d'ailleurs par les vnements auxquels vous pensez et que Victor Hugo
semble avoir ignors, mais par des articles insuffisamment logieux et
qui ne dsobligrent pas moins Adle que son mari. Certes Sainte-Beuve
ne tarda pas beaucoup  s'loigner du romantisme, et il faut accorder 
M. Faguet qu'il n'y avait pas t amen par sa nature premire. Mais la
dsesprance de _Joseph Delorme_, qui valut  Sainte-Beuve d'tre trait
par Guizot de Werther carabin, et les vagues aspirations mystiques des
_Consolations_ portent bien la marque de l'poque et de l'cole. Le
romantisme n'aura t qu'un pisode dans la carrire de Sainte-Beuve,
une exprience de jeunesse, mais encore assez prolonge et assez
profonde. Il a lui-mme not finement la nuance, dans une des _Penses_
publies en appendice au troisime volume des _Portraits littraires_:

      J'ai commenc franchement et crment par le dix-huitime
      sicle le plus avanc, par Tracy, Daunou, Lamarck et la
      physiologie: l est mon fond vritable. De l je suis pass
      par l'cole doctrinaire et psychologique du _Globe_, mais en
      faisant mes rserves et sans y adhrer. De l j'ai pass au
      romantisme potique et par le monde de Victor Hugo et j'ai
      eu l'air de m'y fondre. J'ai travers ensuite ou plutt
      ctoy le saint-simonisme, et presque aussitt le monde de
      Lamennais, encore trs catholique. En 1837,  Lausanne, j'ai
      ctoy le calvinisme et le mthodisme, et j'ai d m'efforcer
       l'intresser. Dans toutes ces traverses, je n'ai jamais
      alin ma volont et mon jugement, hormis un moment dans le
      monde de Hugo et par l'effet d'un charme...

Lorsqu'il a rdig ces lignes, il dsirait plutt attnuer ce qui lui
semblait dsormais une erreur; il admet pourtant une diffrence entre
cette tape et la plupart des autres. Au surplus, comment cet tudiant
pauvre, sensuel, assoiff d'amour et presque disgraci, n'aurait-il pas
eu sa crise de romantisme sincre, quand bien mme il n'et jamais
frquent le cnacle?

Cette vue est confirme par une thorie de M. Maurice Barrs, qui
l'exagrant mme un peu, prfre le Sainte-Beuve de _Joseph Delorme_,
des _Consolations_ et de _Volupt_  celui des _Lundis_.

      cartant les oeuvres du critique, dit-il, je m'en tins au
      Sainte-Beuve de la vingtime anne, aux misres de celui qui
      s'tonnait devant soi-mme et qui, par la vertu de son
      orgueil studieux, trouvait des motions profondes dans un
      infime dtail de sa sensibilit... Je t'aime, jeune homme de
      1828... A l'ge o Benjamin Constant tait ambitieux et
      amant, tu fus amoureux et mystique... Tu pleurais de dpit
      de n'tre pas aim et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'
      l'pithte un peu grasse et sensuelle du prtre qui dsire.
      Ta rverie religieuse tait pleine de jeunes femmes... Ds
      que le sentiment te parut vain, tu ne t'obstinas pas  te
      faire aimer et vers le mme temps tu cessas de vouloir
      croire. C'tait fini de ces merveilleux frissons qui te
      valent mon attendrissement: tu ne fus dsormais que le plus
      intelligent des hommes.

Il faut toujours faire la part de l'ironie humoristique, dans ces
premiers livres de M. Maurice Barrs. Il est bien certain, si l'on parle
srieusement, que c'est surtout dans les _Lundis_ et dans _Port-Royal_
que Sainte-Beuve se rvla comme un grand esprit et un grand crivain.
Sa jeunesse n'en demeure pas moins singulirement attachante et
authentiquement romantique. M. Maurice Barrs, qui le loue encore d'tre
n, avant tout, pour n'aimer que le dsarroi des puissances de l'me,
a crit dans ces pages d'_Un homme libre_ un chapitre de critique dont
la forme fantaisiste ne doit pas faire mconnatre la solidit.

M. mile Faguet s'appuie sur les _Penses_ de Joseph Delorme, relatives
 Andr Chnier, et sur le _Tableau de la posie au seizime sicle_,
pour exclure Sainte-Beuve du vritable romantisme. Vouloir donner pour
prcurseurs aux potes de 1830, comme l'a fait Sainte-Beuve, l'athe
Andr Chnier et le paen Ronsard, qui taient essentiellement
humanistes et absolument classiques, n'est-ce pas prouver, explique M.
Faguet, qu'on ne comprend rien au romantisme, ou qu'on s'efforce de
l'orienter avec astuce dans une voie qui n'est pas la sienne? Prtendre
substituer ces influences  celles de Chateaubriand et de Mme de Stal,
n'est-ce point avouer qu'on n'attache gure d'importance qu' la
technique du vers? Peu s'en faut, dit M. Faguet, que le romantisme n'ait
consist pour Sainte-Beuve  faire des enjambements.

Mais on peut rpondre d'abord que la forme emporte le fond et qu'une
plus grande libert prosodique entranait un affranchissement de la
posie mme. C'tait bien l'avis de Victor Hugo lorsqu'il se vantait
d'avoir mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. La versification de
Ronsard et celle de Chnier taient incontestablement plus souples mme
que celle de Racine,  plus forte raison que celle des pseudo-classiques
dcrpits et figs du dix-huitime sicle et de l'Empire. Ronsard et
Chnier procdent sans contredit du classicisme et du meilleur, mais
c'est en quoi ils taient  cent lieues de ressembler au parti
rtrograde de 1820. Ils diffraient mme du dix-septime sicle par un
trait capital: ils taient lyriques. La posie lyrique manque  la
gloire du sicle de Louis XIV. Et au point de vue purement littraire,
le principal but des efforts de l'cole romantique tait prcisment la
restauration du lyrisme. Il tait donc bien naturel qu'elle se rclamt
des seuls grands potes qui l'eussent encore pratiqu en France. En
proposant Ronsard et Chnier comme modles  ses camarades, Sainte-Beuve
leur donnait un assez bon conseil et qui n'tait nullement arbitraire.
Au surplus, le _Tableau de la posie franaise au seizime sicle_ est
de 1828, et _Joseph Delorme_ de 1829. Sainte-Beuve ne pouvait alors
prvoir les dveloppements que le romantisme devait prendre par la
suite, et qui lui ont valu de nos jours tant de svres critiques. Le
virus anarchiste qu'on a dcouvert aujourd'hui dans le romantisme tait
encore extrmement bnin et fort peu apparent chez l'auteur des
_Mditations_ et celui des _Odes et Ballades_, tous deux alors
royalistes et catholiques, comme Chateaubriand lui-mme, dont les
mfaits n'avaient pas vivement frapp ses contemporains.

Bien qu'il insiste avec un peu de malignit sur les fautes de langue et
de style de Sainte-Beuve, qui rima toujours assez laborieusement, M.
mile Faguet rend justice  son talent de pote, qui n'est pas de haute
envergure, mais trs rel et parfois dlicieux. M. Anatole France a dit:
Toute cette posie-l boite; du moins elle ne rampe pas. Sainte-Beuve
pote est un devancier de Baudelaire, de Coppe, de Sully Prudomme,
peut-tre mme de Rimbaud et des symbolistes: la clbre pice des
_Rayons jaunes_ tend  l'indiquer. Les ides nouvelles et hardies
n'taient pas ce qui faisait dfaut  Sainte-Beuve, ni l'imagination,
ni mme au besoin la grandeur, comme suffirait  l'tablir cette
vocation de l'homme impuissant devant l'coulement des choses:

    Les bras toujours croiss, debout, penchant la tte,
    Convive sans parole, on assiste  la fte.
    On est comme un pasteur frapp d'enchantement,
    Immobile  jamais prs d'un fleuve cumant,
    Qui, jour et nuit, le front inclin sur la rive,
    Tirant un mme son de sa flte plaintive,
    Semble un roseau de plus au milieu des roseaux
    Et qui passe sa vie  voir passer les eaux.

Dans cette priode juvnile, Sainte-Beuve ne fut pas seulement pote,
mais romancier. Aimez-vous _Volupt_? Il est entendu que ce roman
d'analyse est inscrit dans l'histoire littraire comme un des types les
plus complets du genre. Mais le lit-on encore avec plaisir? M. mile
Faguet, qui l'tudie d'une faon trs pntrante et trs impartiale, lui
reproche de manquer de vie. C'est vrai. Mais cela ne tient peut-tre pas
au procd de Sainte-Beuve, si loign de celui de Tolsto ou de
Dickens, que lui oppose M. Faguet. Sans parler de Stendhal, dont le cas
est trop particulier pour entrer ici en ligne de compte, _Adolphe_ ne
soulve certes pas le mme grief; et pourtant l'action en est au moins
aussi sobre et le style aussi abstrait. Il l'est mme davantage, car
Sainte-Beuve recherche les images et s'adonne (avec un peu d'excs)  la
prose potique. _Volupt_ languit un peu, parce que la concision n'a
jamais t la qualit matresse de Sainte-Beuve, mais surtout, me
semble-t-il, parce que les caractres sont presque tous indcis et
fuyants. Dans _Adolphe_, si le roman est fait des hsitations du hros,
la question du moins est nettement pose. Les principaux personnages de
_Volupt_ semblent ne jamais savoir non seulement ce qu'ils veulent,
mais ce dont il s'agit. Leurs actes, leurs paroles et leurs mditations
n'ont point un aspect de ncessit.

On se souvient que le hros, Amaury, aprs une vellit d'amour honnte
pour une jeune fille de province, Amlie, qu'il pourrait pouser et 
qui il demande un dlai de deux ans pour rflchir, s'prend de Mme de
Couan, vertueuse et dvote, et concurremment d'une coquette, Mme R...,
mais n'obtenant point de succs dcisif auprs de ces belles dames, se
plonge dans la dbauche tout en poursuivant simultanment ses deux
flirts. La coquette est un caractre connu, dont il n'y a rien  dire.
Mais Amlie est bien patiente; Mme de Couan est bien illogique, car
elle prtend  la fois ne rien accorder au fougueux Amaury et,
nanmoins, exiger de lui la fidlit; Amaury lui-mme, goste et
perfide avec Amlie, est trois fois naf, puisqu'il l'est premirement
avec Mme de Couan, deuximement avec Mme R..., et qu'en troisime lieu
il regarde ses banales passades comme des orgies infernales entranant
la damnation dans ce monde, et non pas seulement dans l'autre. A la fin,
il se fait prtre, sans que ses raisons nous apparaissent comme
imprieuses. Et Mme de Couan ayant attendu son ordination pour mourir,
il lui administre les derniers sacrements. Il y a certes dans _Volupt_
des pages magistrales ou exquises, mais j'avoue que je n'ai jamais pu
relire ce roman illustre sans un peu d'impatience et d'agacement.




UNE NOUVELLE DITION DE STENDHAL[35]


[Note 35: Stendhal: _Vie de Henri Brulard_, publie intgralement
pour la premire fois d'aprs les manuscrits de la bibliothque de
Grenoble, par M. Henri Debraye, 2 vol. in-8, Honor et douard
Champion.]

Enfin nous allons avoir une bonne dition de Stendhal! Ses oeuvres
taient disperses chez divers diteurs: plusieurs taient devenues
introuvables; la plupart avaient t imprimes sans aucun luxe, ou mme
sans beaucoup de soin. Un comit, prsid par M. Chramy,--lequel avait
t compar par quelques amis au comte Mosca, sans que personne en et
jamais aperu la raison,--se proposait d'lever  Stendhal un monument.
Le monument le plus ncessaire  sa renomme et le plus profitable au
public est celui que lui construisent les diteurs Honor et douard
Champion: une nouvelle dition autant que possible complte et
dfinitive, qui comprendra trente-cinq volumes environ, et pour
laquelle on ne mnagera ni les recherches savantes, ni les raffinements
matriels. Dans une note prliminaire, M. douard Champion annonce qu'il
s'est procur un imprissable papier pur chiffon, qui assure  cette
dition l'immortalit. Elle durera donc juste autant que la gloire de
Stendhal. Les deux premiers volumes, qui viennent de paratre, sont
pleinement satisfaisants pour l'oeil et pour l'esprit. Tous les
stendhaliens vont attendre avec impatience la suite de cette magnifique
collection.

Ces deux volumes contiennent la _Vie de Henri Brulard_, par laquelle il
tait naturel de commencer la srie, bien que cette autobiographie n'ait
t rdige qu'en 1835-1836[36] et dite qu'en 1890. Mais on sait que
Henri Beyle y raconte ses annes d'enfance et de jeunesse, depuis sa
naissance  Grenoble en 1783 jusqu' son arrive  Milan avec l'arme
d'Italie en 1800. On n'ignore pas que cette _Vie de Henri Brulard_ avait
t publie, chez Fasquelle, par Casimir Striyenski, l'auteur des
_Soires du Stendhal-Club_, qui l'an dernier, trs peu avant sa mort
prmature, en avait donn une rdition chez mile-Paul. Casimir
Striyenski crivait dans sa prface:

      J'ai reproduit presque entirement le texte, me permettant
      toutefois de supprimer les redites et de couper quelques
      longueurs. Beyle, au cours de son travail,  maintes
      reprises, demande  son diteur (si jamais j'en ai un,
      ajoute-t-il) de sacrifier telles parties qu'il jugera tre
      sans intrt. J'ai _fort peu profit_ de cette
      permission--je suppose que les lecteurs ne s'en plaindront
      pas.

[Note 36: A Rome et au Consulat de Civita-Vecchia.]

Les lecteurs ne s'taient pas plaints, parce qu'ayant une confiance sans
bornes dans le zle et la pit beylistes de Casimir Striyenski, ils
l'avaient cru sur parole et n'avaient pas dout qu'il n'et en effet
lagu que quelques broutilles. Il y avait bien, surtout dans la
premire dition, des fautes de lecture ou d'impression manifestes, mais
les manuscrits de Stendhal, conservs  la bibliothque de Grenoble,
sont notoirement si difficiles  dchiffrer, qu'on ne pouvait tenir
rigueur  Striyenski de quelques bvues. Nous dcouvrons aujourd'hui
avec une certaine surprise qu'il se jouait de notre candeur, et que loin
d'avoir _fort peu profit_ de la permission thorique donne par
Stendhal  son diteur ventuel, il en avait singulirement abus.

M. douard Champion raconte malicieusement qu'il avait sollicit le
concours de Casimir Striyenski, que celui-ci avait d'abord dclin cette
offre quant  l'ensemble de l'entreprise, puis l'avait accepte pour
_Henri Brulard_ et avait enfin refus purement et simplement, lorsque
l'diteur lui avait exprim sa volont absolue de corriger les preuves
sur le manuscrit de Grenoble et d'y relever les variantes et les
indits. videmment, Striyenski n'appelait point de tous ses voeux les
rvlations qui devaient sortir de ce travail et dont, mieux que
personne, il connaissait l'importance. Deux chiffres suffisent  la
mesurer: les ditions de Striyenski ont trois cents pages, l'dition
Champion en a environ cinq cents (texte seul, prfaces, notes et annexes
non comprises). C'est donc plus d'un tiers du manuscrit que Striyenski
avait limin. On admettra malaisment que la permission de Stendhal
s'tendt jusque-l. M. Paul Arbelet a tent une apologie de Striyenski:
Il fallait, dit-il, glaner et extraire: oeuvre personnelle que chacun
entend  sa faon, oeuvre difficile o l'on ne saurait contenter tout le
monde, mais qui est ici invitable. Et il faut admirer Striyenski si, du
premier coup, il sut aller  l'essentiel...[37] On ne voudrait pas
accabler l'infortun Striyenski, alors qu'il ne peut plus se dfendre,
et l'on n'oublie pas non plus qu'il a cependant rendu de brillants
services. Mais il y va d'un principe capital que l'on est stupfait de
voir encore mconnatre et discuter.

[Note 37: Je ne crois pas que ces lignes puissent s'interprter
autrement. Mais l'expression a mal servi M. Paul Arbelet. Il m'a fait
savoir qu'il tait d'accord avec moi sur le principe et qu'il avait
voulu seulement louer Striyenski d'avoir fait le meilleur choix entre
les divers manuscrits non dits avant lui.]

Les diteurs d'autrefois avaient coutume d'en prendre  leur aise avec
les manuscrits et de les tripatouiller fort librement. On s'imaginait
que ces moeurs avaient disparu, grce aux progrs de l'esprit critique et
du respect des matres. Il est un peu dcourageant de dcouvrir que des
stendhaliens de carrire appliquent  l'objet de leur culte ces procds
cavaliers, ou les approuvent sans hsitation. De quel droit M. Paul
Arbelet affirme-t-il, comme chose vidente, qu'il fallait glaner et
extraire? Que voil un beylisme trangement timor! Ce qui merveille au
contraire dans Henri Beyle, c'est ce tour inimitable, ce je ne sais
quoi, cette espce de sortilge qui donnent une grce et une originalit
aux moindres lignes tombes de sa plume. Aucun style n'est plus simple,
plus nu, plus dpouill: cependant il n'en est pas de plus
reconnaissable que celui de Beyle, et il n'y a peut-tre pas un crivain
dont on puisse plus justement dire que tout ce qu'il crit est sign.
Sans doute, la _Vie de Henri Brulard_ est demeure inacheve: ce que
nous en possdons n'est qu'un premier jet, une bauche que Beyle avait
rsolu de reprendre et de mettre au point. Lui, il avait qualit pour
couper, remanier et condenser, s'il le jugeait  propos. Mais c'est une
singulire outrecuidance que de prtendre se substituer  lui, comme les
premiers diteurs des _Penses_ s'taient dans une certaine mesure
substitus  Pascal. Et c'est marquer une dfiance absolument
injustifie, tant  l'gard des lecteurs qu'envers de tels crivains,
que de considrer ces rafistolages comme indispensables au succs de
leurs ouvrages posthumes. Tous les brouillons, mme informes, d'un
Pascal ou d'un Stendhal nous intressent: nous voulons tout connatre,
et nous saurons bien distinguer nous-mmes ce que des feuillets
improviss renferment d'exquis ou d'excellent. Au moins Casimir
Striyenski, s'il pensait avoir de srieuses raisons pour trancher dans
le vif, aurait-il d les exposer sans dtours et nous avertir nettement
de l'tendue des sacrifices. Mais sa prface ne pouvait que nous induire
en erreur, et il s'est bien gard, au cours du volume, d'indiquer la
place et la dimension des coupures. Il a craint de rebuter un public
frivole, s'il lui servait le texte intgral, et de s'aliner les
stendhaliens, s'il leur avouait de quelle masse il l'avait allg.

Maintenant, nous devrons  M. Henri Debraye, archiviste palographe, qui
a tabli ce texte _in extenso_ pour l'dition Champion, de pouvoir
apprcier en fait la valeur des scrupules de Casimir Striyenski. Je
crois bien que pour ceux qui n'aiment pas Stendhal les trois cents pages
de Striyenski devaient tre dj trop longues. Pour ceux qui l'aiment,
les cinq cents pages restitues par M. Henri Debraye sont dlicieuses
d'un bout  l'autre. Stendhal est un de ces crivains avec lesquels il
n'y a pas de demi-mesures: on l'excre ou on en raffole. Encore ses deux
grands romans, _la Chartreuse de Parme_ et _le Rouge et le Noir_,
ont-ils la chance d'exciter, mme chez les profanes, une certaine
curiosit; et ses _Promenades dans Rome_ sont instructives pour tout le
monde. Mais dans la _Vie de Henri Brulard_ comme dans ses autres
ouvrages autobiographiques et dans la _Correspondance_, sa personnalit
s'affirme trop exclusivement pour plaire  des lecteurs tides ou
distraits. Une dition _ad usum delphini_ tait parfaitement vaine; mme
sous un format rduit, l'ouvrage ne pouvait agrer au dauphin. Qu'on se
reporte  l'_Histoire des oeuvres de Stendhal_ de M. Adolphe Paupe, on
constatera que la publication de Striyenski n'a pas t accueillie par
un unanime concert d'loges. M. Augustin Filon, dans la _Revue Bleue_,
se montra svre. M. Arthur Chuquet, pourtant auteur d'un gros livre sur
Stendhal, ne se rvla pas non plus trs enthousiaste. Striyenski se
rjouissait d'avoir vendu les mille cinq cents exemplaires de la
premire dition. Bien que Stendhal ait dclar qu'il n'crivait que
pour cent lecteurs, on ne s'tonnera pas trop qu'il ait fini par en
trouver quinze cents. Pour justifier Striyenski, il en aurait fallu
cinquante mille. Son opration n'a mme pas l'excuse d'un clatant
succs de librairie.

Mais qu'avait-il coup exactement, et peut-on accorder  son dfenseur
M. Paul Arbelet que du premier coup il sut aller  l'essentiel? On
dplorera que M. Henri Debraye, puisqu'avec raison il n'a pas voulu
feindre d'ignorer l'dition Striyenski, n'ait pas indiqu par un signe
typographique quelconque les passages ngligs par son prdcesseur et
imprims pour la premire fois dans cette nouvelle dition? Tous les
amateurs lui auraient su gr de leur pargner un long et ennuyeux
travail de collationnement. La place me ferait dfaut pour en indiquer
ici les rsultats dtaills: car Striyenski n'a pas adopt le systme de
la large coupure franche, comme un auteur dramatique qui supprime
carrment un acte entier. Quelquefois, Striyenski abat dix ou vingt
pages d'un seul tenant; plus souvent il rabote de-ci de-l quelques
paragraphes ou quelques lignes. Eh bien, il est vrai qu'il n'a pas
altr profondment l'esprit de l'oeuvre et que Stendhal apparat  peu
prs sous les mmes traits dans le texte mutil que dans le texte
authentique. Le pauvre Striyenski avait une dtestable mthode, mais ce
n'tait cependant pas un faussaire. Il admirait trop Stendhal, malgr
les familiarits qu'il se permettait avec lui, pour le corriger
volontairement, et il le connaissait trop bien pour le travestir par
mgarde. Certes, il s'est efforc de conserver ce que M. Arbelet appelle
l'essentiel, et au point de vue du document psychologique sur Stendhal,
il ne nous a pas grossirement tromps. Malgr tout, des nuances ont
disparu.

En gros, les suppressions faites par Striyenski m'ont paru tre de trois
sortes. Il a ray des passages qui l'ont inquit par leur violence ou
leur caractre scandaleux. A la rigueur, on conoit ce scrupule
lorsqu'il s'agit de personnages qui ont peut-tre des descendants
vivants. Mais qu'importe  Striyenski que Stendhal trouve Goethe plat
(Beethoven aussi l'accusait d'tre trop courtisan), Buffon emphatique ou
le _Gnie du Christianisme_ ridicule, qu'il fulmine contre la noblesse,
contre les gnraux de Napolon devenus ractionnaires et serviles sous
les rgimes qui ont suivi, qu'il dclare que Lamartine n'a fait que deux
cents beaux vers et doit sa grande renomme  l'esprit de parti (nous
ne sommes qu'en 1835), qu'il n'aime rellement de Voltaire que ses
_Satires_, qu'il traite La Harpe et Marmontel de Jean-Sucres, que ses
parents, par passion antirvolutionnaire, aient souhait la dfaite des
armes de la Rvolution? D'ailleurs Striyenski maintient une foule
d'autres choses tout aussi virulentes et aussi roides. Sa timidit est
intermittente, et l'on n'en dcouvre point la loi. Secondement, il biffe
ce qu'il regarde comme des rptitions. Il ne voit pas que Stendhal a
des faons de se rpter qui ne sont qu' lui, et qui ajoutent presque
toujours quelque chose  ce qu'il avait dj dit. Troisimement,
Striyenski aperoit des longueurs et veut y parer.

Il carte ainsi une quantit de rcits sur les relations de Stendhal
avec ses professeurs et ses camarades. Il l'a expos de ce fait au
reproche de froideur et d'ingratitude. Tel biographe s'est indign que
Stendhal n'et point parl de celui-ci ou de celui-l: il en avait
parl, et mme longuement, et c'est Striyenski seul qui l'avait fait
taire. Nombre de digressions idologiques ou psychologiques ont t
omises ou abrges par Striyenski, soucieux de la rapidit de la
narration, et prsentaient pourtant un vif intrt. Tous les dtails
d'ordre littraire, volontiers retranchs par Striyenski, comptent dans
la vie de ce passionn littrateur. Nous ne sommes pas fchs
d'apprendre que sa mre tant aime et tant regrette lisait Dante
assidment; qu'il croit que le culte des grands hommes est odieux aux
prtres; qu'il attribue aux potes un noble coeur et aux savants un
triste penchant  la servilit; qu'il s'imagine qu'en abolissant
l'aristocratie politique Siys a fond l'aristocratie littraire; que
son pre et son grand-pre possdaient chacun un exemplaire de
l'_Encyclopdie_, cotant de sept  huit cents francs, ce qui semble
dnoter au moins un moment de sympathie pour le parti philosophique,
etc., etc. Au second volume de l'dition Champion, pages 133-137, il y a
des choses frappantes, que Striyenski nous avait laiss ignorer,
relativement  l'amour de Beyle pour Cervants, Shakespeare, Corneille,
l'Arioste,  la doctrine intrieure fonde sur le vrai plaisir, plaisir
profond, rflchi, allant jusqu'au bonheur que ces grands hommes lui
avaient fait goter et qui le dtournrent du faux got des Delille, des
Daru, et mme de Voltaire pote tragique. Et ceci n'est-il pas curieux:

      De 1796  1804, l'Arioste ne me faisait pas sa sensation
      propre. Je prenais tout  fait au srieux les passages
      tendres et romanesques. Ils frayrent  mon insu le seul
      chemin par lequel l'motion puisse arriver  mon me. Je ne
      puis tre touch jusqu' l'attendrissement qu'aprs un
      passage comique. De l mon amour exclusif pour
      l'_opera-buffa_. L seulement, dans l'_opera-buffa_, je puis
      tre attendri jusqu'aux larmes. La prtention de toucher
      qu'a l'_opera-seria_  l'instant fait cesser pour moi la
      possibilit de l'tre... De l mon complet loignement pour
      la tragdie, mon loignement jusqu' l'_ironie_ pour la
      tragdie en vers.

Et dans un autre ordre, n'tait-ce pas dommage de perdre cette phrase si
purement stendhalienne: Je vois aujourd'hui que ce que nous
ambitionnions tait la victoire sur cet animal terrible: une femme
aimable, juge du mrite des hommes, et non pas le plaisir?

Non, Striyenski n'avait pas positivement trahi Stendhal, mais il l'avait
affaibli et affadi. Il nous l'avait montr moins tenace et moins
mprisant dans ses colres, moins fidle et moins insistant dans ses
amitis, moins analyste et raisonneur en littrature et en esthtique,
enfin moins sentimental et moins tendre. Tous les lments constitutifs
taient indiqus, mais l'impression d'ensemble n'avait pas la mme force
et la mme richesse. L'abondance dnonce par Striyenski sous le nom de
longueurs ne dment-elle point dj les lgendes encore accrdites sur
la prtendue scheresse de celui qui fut au contraire le plus sensible,
le plus passionn et le plus romanesque des hommes? La prdominance du
romanesque, alli  un esprit suprieur, comme disait Taine (tandis que
cette tendance s'accompagne habituellement de fadeur et de niaiserie),
voil peut-tre ce qui dfinit d'un mot l'incomparable sduction du
caractre et de l'oeuvre de Stendhal.

Ce sera une joie d'avoir une occasion de le relire, au fur et  mesure
que paratront les volumes de l'dition Champion, que je n'ai qu'
louer, sauf deux ou trois rserves. Je regrette que les notes soient
renvoyes  la fin de l'ouvrage: c'est incommode et cela ne donne pas
envie de les consulter. Je dplore surtout que M. Debraye n'ait pas
respect les petites manies de Stendhal, qui crivait la gionreli pour
la religion, un tej pour un jsuite, etc., afin de dpister la
police. Ces bizarres anagrammes sont partie intgrante de la physionomie
de l'oeuvre et de son style vrai. Enfin je n'aurais pas t fch que M.
Debraye nous dt l'origine du passage o se trouve le mot fameux: Dans
les vingt-quatre heures o l'on t'aura quitt, fais une dclaration 
une femme; faute de mieux, fais une dclaration  une femme de chambre.
Ce sont les derniers conseils de l'oncle Romain Gagnon  son jeune neveu
partant  seize ans pour Paris. Ce passage (pp. 62-63 de l'dition
Fasquelle) est videmment interpol, puisqu'il n'y en a plus trace dans
l'dition Champion; mais o donc Striyenski l'avait-il dnich?

Et puisque nous parlons de Stendhal, je veux au moins vous signaler
quelques publications rcentes: l'_Itinraire de Stendhal_, de M. Henri
Martineau, tude infiniment prcieuse sur la chronologie de cette vie
errante; les substantiels ouvrages de M. Jean Mlia, la _Vie amoureuse
de Stendhal_, les _Ides de Stendhal_, les _Commentateurs de Stendhal_;
enfin le numro stendhalien, copieux et ingnieux, de la _Revue critique
des ides et des livres_.




UN ROMAN POSTHUME D'ALFRED DE VIGNY[38]


[Note 38: _Daphn_, oeuvre posthume publie d'aprs le manuscrit
original, avec une prface et des notes par M. Fernand Gregh. 1 vol.
Delagrave.]

_Daphn_ a paru quatre mois avant le cinquantenaire de la mort d'Alfred
de Vigny. Il est singulier qu'on ait attendu si longtemps pour publier
un ouvrage posthume de cette importance. Louis Ratisbonne, apparemment,
le jugeait indigne de l'impression. Cet excuteur testamentaire tait
certes fort diligent et consciencieux, mais il avait le got un peu
timide et des ides qui ne sont plus les ntres. Son dition du _Journal
d'un pote_ est trs prcieuse, mais trs incomplte: ce sont, dit M.
Fernand Gregh, des penses extraites des petits cahiers de Vigny.
Pourquoi ne pas nous avoir donn ces petits cahiers en entier, au lieu
de se borner  des extraits? Louis Ratisbonne avoue lui-mme navement
qu'il ne nous a pas livr tous les croquis des visites acadmiques de
Vigny, mais seulement ceux qu'il y a le moins d'indiscrtion  publier
et qui ne feront de peine  personne. Le doux Ratisbonne soumet Vigny 
sa petite censure personnelle; ainsi faisait Striyenski pour Stendhal,
mais il n'tait pas, du moins, son excuteur testamentaire. Ainsi ont
fait autrefois tous les diteurs d'ouvrages posthumes des grands
crivains. Ce sont des procds inadmissibles. Le respect de la vrit,
des auteurs et du public exige que ces publications soient exactes et
intgrales. On lira, en appendice  ce nouveau volume, des notes de
Vigny, qui constituent, dit M. Ferdinand Gregh, comme un fragment
indit du _Journal d'un pote_. Pourquoi n'y ont-elles pas trouv
place? On lira, en outre, une page relative  _Daphn_, de la main de
Ratisbonne: Elle est des plus intressantes, dit M. Gregh;
malheureusement, nous ne possdons pas les documents o Ratisbonne avait
puis pour l'crire; nous ne savons mme pas s'ils existent encore. Que
sont devenus ces documents? Et comment Ratisbonne veillait-il sur les
papiers qui lui taient confis? Enfin le manuscrit mme de _Daphn_,
par suite de diverses circonstances, s'est trouv divis. Voil des
circonstances bien fcheuses, et il est encore heureux que M. Trfeu,
gendre de Ratisbonne, en ait pris copie avant cette dispersion dans des
conditions qui lui permettent d'en garantir l'authenticit absolue.
Mais ne nous rendra-t-on jamais les morceaux du _Journal d'un pote_
lagus par Ratisbonne? Sont-ils irrparablement perdus? L'excellente
dition Delagrave doit-elle tre considre comme vraiment dfinitive?
Ou quelque dtenteur d'indits nous mnage-t-il des surprises,
maintenant que les oeuvres de Vigny sont entres dans le domaine public?

Il est mort le 17 septembre 1863; il n'avait plus rien publi depuis
1835, qui est l'anne de _Grandeur et servitude militaires_ et de
_Chatterton: les Destines_ (1864) et le _Journal_ (1867) avaient seuls
paru depuis lors. Avec _Daphn_, cela donne trois volumes posthumes:
n'a-t-il rien fait d'autre dans les vingt-huit dernires annes de sa
vie? Aprs tout, ce ne serait pas impossible. Vigny avait du gnie, et
mme du talent (mais dj moins) et pas du tout de facilit. Il y a de
lui quelques pomes qui sont parmi les plus beaux de la langue
franaise; mais la moiti environ du recueil (assez mince) de ses
posies compltes est de faible intrt. Son _Cinq-Mars_ est bien
ennuyeux, son _Stello_ bien encombr de phrasologie, et son thtre ne
compte plus gure, pas mme son _Chatterton_, qui n'est d'ailleurs
qu'une nouvelle mouture de l'un des trois pisodes de _Stello_. C'est un
grand pote et une grande me, mais ce n'est ni un esprit fcond, ni un
crivain parfait. videmment, _Daphn_ ne nous apporte rien de
comparable au _Mont des Oliviers_ ou  _la Maison du berger_, et la
prose de Vigny ne vaut jamais ses meilleurs vers, mais de ses ouvrages
en prose, toujours un peu laborieux et guinds, voici, je crois, le plus
ferme et le plus captivant.

Ce devait tre une suite  _Stello_, et M. Fernand Gregh a mis en
sous-titre: Deuxime consultation du docteur Noir. Dans sa pntrante
prface, M. Fernand Gregh nous apprend que ce roman, rest inachev,
devait tre compos sur un plan analogue  celui de _Stello_, et mme
plus compliqu encore. Stello et le docteur Noir, qui reprsentent,
comme vous savez, l'un le sentiment ou l'idal, l'autre le raisonnement
ou le sens du rel, et qui sont les deux aspects de la pense de Vigny,
devaient premirement se livrer  des dialogues philosophiques comme
dans le prcdent ouvrage, secondement assister au roman d'un jeune
philosophe qui se serait appel Trivulce, ou Samuel, ou Emmanuel, ou
Christian, troisimement voir s'intercaler par un artifice quelconque
dans l'histoire de ce jeune homme trois pisodes historiques, rappelant
ceux de Gilbert, de Chatterton et d'Andr Chnier, et qui auraient eu
trait non plus  trois potes, mais  trois rformateurs religieux:
l'empereur Julien, Mlanchton et Jean-Jacques Rousseau. Nous y aurions
constat que les rformateurs religieux n'taient pas moins maudits que
les potes. La conclusion, identique  celle de _Stello_, aurait t une
nouvelle ordonnance du noir docteur, prescrivant aux uns comme aux
autres de se tenir loin de la vie active, loin des foules stupides et
ingrates, dans la solitude de leur tour d'ivoire. Ce plan un peu
compliqu n'a t excut que trs partiellement. Nous avons seulement
quelques pages de conversation, une brve et insignifiante apparition du
jeune homme, et pas un mot sur Mlanchton ni sur Jean-Jacques. Encore
les entretiens de Stello et du docteur sont-ils alourdis d'une
rhtorique suranne. Il convient pourtant d'en retenir ces lignes
excellentes, qu'ont suggres  Vigny le sac de l'archevch (1831) et
la destruction de la bibliothque archipiscopale par la populace, qui
s'amusait  jeter les livres rares dans la Seine:

      Il croit nous faire peine, poursuivait-il (le docteur Noir,
      parlant  un homme du peuple), comme si personne pouvait
      savoir mieux que nous l'inutilit des ides dites ou
      crites. A nous deux, l'ami! Dchirons et noyons les livres,
      ces ennemis de la libert de chacun de nous, ces ennemis du
      loisir qui prtendent nous forcer de penser, chose odieuse,
      fatigante et maudite! nous forcer de savoir ce que l'on a
      senti avant nous, et nous faire croire que l'on gagne
      quelque chose  se connatre! Fi donc! Nous sommes bien
      au-dessus du pass  prsent!

L'ironie a de la saveur, et il est piquant de montrer, parmi les
parchemins de prix lancs  la rivire, un document relatif  l'incendie
de la bibliothque d'Alexandrie.

Mais l'histoire proprement dite de _Daphn_, ou de l'empereur Julien,
qui est suppose tre la reproduction d'un vieux manuscrit appartenant
au jeune rformateur, forme dans l'bauche du grand ouvrage un morceau
entirement achev, qui prsente une signification intrinsque, que
Vigny aurait pu imprimer isolment et qui pourrait se lire  part. C'est
surtout dans ce fragment, qui est un tout, que rside l'intrt du
prsent volume. M. Fernand Gregh voque  ce propos _Salammb_, _Thas_,
les _Dialogues philosophiques_ et les _Martyrs_. Vigny n'a ni la posie
de Chateaubriand, ni l'art de Flaubert, ni la richesse de pense de
Renan, ni la grce d'Anatole France. _Daphn_ n'est pas un chef-d'oeuvre.
On y dcouvre,  et l, un peu de scheresse et de gaucherie, mais plus
de pittoresque qu'il n'y en a de coutume dans les rcits de Vigny, et
une ide extrmement ingnieuse et suggestive, sinon absolument neuve et
convaincante.

Daphn, ici, n'est pas la nymphe poursuivie par Apollon et change en
laurier, laquelle a inspir au Bernin son dlicieux groupe de la villa
Borghse. Le bon Ratisbonne semble s'y tre tromp et n'avoir point lu
le manuscrit remis  sa garde, ou ne l'avoir feuillet que jusqu' la
page 51 (la nymphe y est nomme en passant), puisqu'il a crit, dans une
note du _Journal d'un pote_ (p. 88): Alfred de Vigny a port longtemps
l'ide d'un roman et mme d'un drame dont Julien dit l'Apostat et t
le hros, Daphn l'hrone. Il s'agit, en ralit, de Daphn, faubourg
d'Antioche, clbre pour son bois sacr et son temple d'Apollon. Le
rcit est prsent sous la forme de quatre lettres d'un jeune juif,
Joseph Jechaah,  son ami Benjamin Elul, d'Alexandrie.

Nous sommes en 363 aprs Jsus-Christ, sous le rgne de Julien[39]. On
sait peut-tre que son frre Gallus, tant Csar, et obissant aux
ordres de son oncle l'empereur chrtien Constance, fils de Constantin,
avait non point abattu le temple d'Apollon, mais nglig volontairement
de le rparer: M. Paul Allard, historien catholique, souligne cette
nuance, sans formuler aucune objection. C'est Julien qui fit consolider
ce temple et remplacer les colonnes enleves ou croules. Julien avait
pour matre et pour ami l'illustre rhteur paen Libanius, ce prcurseur
de M. Maurice Barrs, et qui devait s'honorer plus tard, en 384, par sa
ptition  Thodose en faveur de la conservation des temples, non
rpars et le plus souvent dmolis de fond en comble par les chrtiens
avec l'approbation du gouvernement. Alfred de Vigny attribue  Libanius
les fonctions de grand prtre du sanctuaire de Daphn. Joseph Jechaah,
fort impartial en sa qualit de juif, assiste, dans les rues d'Antioche
et sur la route de Daphn, aux entreprises de vandalisme des chrtiens,
qui brisent les statues sans que les Hellnes citadins osent rsister.
Dans la campagne, les paens sont plus mchants: ils se dfendent et
dfendent les images de leur dieux. J'allais, dit-il, calculant en
moi-mme combien de trsors vient de perdre celle folle cit (Antioche),
l'innombrable quantit de statues d'or et d'argent que les Nazarens ont
brises, celles que les Hellniens ont enfouies par frayeur, et celles
que nos frres ont reues pour les fondre et les changer contre des
monnaies romaines... A travers les frais ombrages du bois sacr o
murmurent les sources vives, il approche du temple et constate que
l'entre en est svrement interdite dans la crainte continuelle o
l'on est des attaques des chrtiens.

[Note 39: V. Emile Lam: _Julien l'Apostat_, 1 vol. Charpentier
1861.--Naville: _Julien l'Apostat et sa philosophie du
polythisme_.--Paul Allard: _Julien l'Apostat_, 3 vol. in-8,
Lecoffre.--Mgr Duchesne: _Histoire de l'glise_, tome II,
Fontemoing.--Ibsen: _Empereur et Galilen_, 1 vol. Stock, etc.]

Or Julien tait empereur depuis plus d'un an et demi: on devine combien
de temples ont t saccags sous Constantin et Constance, qui
encourageaient ces dvastations. Mais certains historiens rservent
leurs svrits pour la prtention qu'a eue Julien de rfrner le zle
des dmolisseurs. A propos des temples de Jupiter et d'Apollon, dmolis
 Csare, sous Constance, par ordre de l'administration municipale, M.
Paul Allard crit: Les villes taient propritaires de leurs temples;
au point de vue de la stricte lgalit, cet acte demeurait
irrprochable. Il n'nonce d'ailleurs aucun reproche  aucun point de
vue. Mais que penserait-il d'un ministre qui opposerait une pareille
rponse  une interpellation de M. Maurice Barrs?

Joseph Jechaah reoit l'hospitalit chez Libanius et entend ses
causeries avec deux de ses disciples, qui ne sont autres que Jean
Chrysostome et Basile de Csare, puis avec l'empereur Julien lui-mme,
qui vient faire une dernire visite  son vieux matre avant de partir
pour la guerre de Perse, o il devait succomber. Basile raconte ses
souvenirs sur la priode chrtienne de Julien, qui tait fervent alors;
dans une crmonie  l'glise, le chrtien Julien et le paen Paul de
Larisse taient les seuls dont les yeux brillaient d'un sentiment
cleste, parmi l'inertie et l'indiffrence de la foule. D'aprs Basile,
c'est--dire d'aprs Vigny, Julien aurait renonc au christianisme,
parce que l'vque arien Atius, pour qui le Christ n'tait qu'un homme,
avait du sa haute conception de la divinit du Verbe. Julien se serait
cri: O est mon Dieu? Qu'avez-vous fait du Dieu? Ainsi, c'est par
esprit religieux qu'il se dtourne de l'arianisme, forme officielle du
christianisme sous Constance. Il trouve au contraire  satisfaire sa
religiosit dans la mtaphysique de Platon et des no-platoniciens,
surtout de Jamblique, avec laquelle, selon Vigny (page 149), la doctrine
de Nice (trinit, consubstantialit) n'est pas sans prsenter quelque
analogie. Emile Lam estime pareillement que Julien aurait presque pu
s'entendre avec Athanase. Et Voltaire l'avait dj indiqu[40].

[Note 40: V. _Mlanges_, p. 208 du 43e vol. de l'dition Beuchot.]

Ce qui est certain, c'est d'abord que Julien fut toujours guid par les
motifs les plus nobles, et qu'il conviendrait d'appliquer l'pithte
d'apostat  ceux-l seuls qui changent d'opinion pour des motifs
inavouables: du reste, les historiens catholiques veulent bien
aujourd'hui rendre hommage au caractre de Julien. Mme ceux qui lui
tmoignent le plus de malveillance ont renonc  le noter d'infamie. Ce
qui, ensuite, est tout  fait exact, dans le livre de Vigny, c'est que
Julien ne fut pas un sceptique, mais un dvot. Il le fut mme plus
encore que ne le suppose Vigny. Il admettait parfaitement les dieux de
l'Olympe, et M. Paul Allard y insiste, bien loin de le traiter
d'imposteur. Ces dieux de l'Olympe avaient pour lui une existence
relle, mais ils n'taient que des divinits secondaires, des formes
particulires du Dieu ternel: il conciliait ainsi le monothisme et le
polythisme. Bien entendu, il n'acceptait pas  la lettre toutes les
lgendes imagines par les potes: il expliquait la mythologie par le
symbolisme, ce qui n'quivaut  la nier que pour les juges un peu
simplistes qui n'ont pas lu le _Polythisme hellnique_ de Louis Mnard.
Ce que Louis Mnard critique chez Julien, ce n'est pas son symbolisme,
c'est la philosophie monothiste  laquelle il l'adosse et qui tendait 
la subversion mme de l'hellnisme, d'aprs cet minent penseur, qui
date la dcadence de Socrate.

Vigny, au contraire, loue la philosophie de Julien et regrette son
polythisme persistant. Il prte (d'une faon bien invraisemblable, mais
il ne fait pas oeuvre d'historien)  Libanius, qui a constamment approuv
Julien, une condamnation formelle de son entreprise de restauration du
paganisme. Faute d'avoir pntr la valeur des symboles, Vigny s'imagine
que Julien, en toute bonne foi, certes, et pour le bien de l'tat, a
voulu rtablir ce paganisme sans y croire positivement, par une simple
sympathie intellectuelle et politique pour la tradition hellnique que
reprsentait l'ancienne religion. De mme Voltaire avait dit: Il
(Julien) avait besoin d'un parti; et s'il ne se ft piqu que d'tre
stocien, il aurait eu contre lui les prtres des deux religions et tous
les fanatiques de l'une et de l'autre. Le peuple n'aurait pu alors
supporter qu'un prince se contentt de l'adoration pure d'un tre pur
et de l'observation de la justice[41]. Cette dernire phrase rsumait
par avance les vues de Vigny, avec qui devait s'accorder aussi bien
Renan: La philosophie avait tout vu, tout exprim en un langage exquis;
mais il fallait que cela se dt sous forme populaire, c'est--dire
religieuse[42]. Et Louis Mnard, lui-mme, le paen mystique, avoue:
Il fallait un symbole nouveau. Voil le principal de la thse de Vigny
(qui avait sans doute lu Voltaire, mais non Louis Mnard ni Renan, et
pour cause: il rdigeait _Daphn_ en 1837). Bref, Vigny (par la bouche
de Libanius) affirme d'abord que le peuple grossier ne peut se nourrir
de philosophie, mais a besoin de symboles, c'est--dire (selon lui)
d'illusions et de fables; en second lieu, que les dieux grecs sont uss
et qu'il faut accueillir les symboles chrtiens, auxquels les multitudes
ajoutent une foi aveugle. Dans l'empire nerv et dclinant, le trsor
de la vrit morale, qui importe avant tout, sera gard par les barbares
grce au christianisme qui seul leur convient. C'est pourquoi le
philosophe Libanius blme ici le philosophe Julien d'avoir perdu ses
forces  cet essai dangereux de rsurrection du paganisme mourant.

[Note 41: _Dictionnaire philosophique_, p. 499 du 30e vol. de
l'dition Beuchot.]

[Note 42: _Marc Aurle_, p. 566.]

Il y aurait beaucoup  dire. Libanius se rsigne un peu vite non
seulement  la chute de l'empire, mais  l'abolition bien autrement
grave de la civilisation grco-latine. Julien n'est un personnage si
intressant que parce qu'il a fait, plus ou moins habilement, une
tentative dsespre pour la sauver. Gaston Boissier conteste que le
christianisme ait tu l'empire: mais la question n'est pas l. Il a
certainement touff pour mille ans (jusqu' la Renaissance) la culture
antique. Un empire chrtien devait avoir  cet gard  peu prs les
mmes rsultats qu'une invasion de barbares: on l'a bien vu  Byzance.
Comment Libanius ne le souponne-t-il point? Comment oublie-t-il ses
chers temples et les chefs-d'oeuvre de l'art, qu'il voue soudain  la
ruine? Comment ne devine-t-il pas que son jeune ami Chrysostome allait
bientt ravager les sanctuaires du Liban? (Duchesne, II, p. 467.)
D'ailleurs, le rcit se termine par l'incendie du temple mme de Daphn,
allum par les chrtiens d'Antioche. Et le juif Jechaah conclut: J'ai
vu ainsi une idoltrie en dtruire une autre, mais il se passera, je
crois, bien des ges avant que la seconde serve de voile, comme disait
le matre Libanius,  d'aussi belles penses que la premire.




SAINT AUGUSTIN ET M. LOUIS BERTRAND[43]


L'auteur de _la Cina_ et de _Pepete le Bien-Aim_[44] vient de faire ses
dbuts dans l'hagiographie. Dbuts trs brillants et accueillis par un
murmure flatteur, ds la publication de ce _Saint Augustin_ dans la
_Revue des Deux Mondes_. Je crois bien qu'on a parl de chef-d'oeuvre...
La plupart des lecteurs tireront de cet ouvrage,  divers points de vue,
de vives satisfactions. Les catholiques, qui peuvent dj s'enorgueillir
de Paul Claudel, de Francis Jammes, de Charles Pguy, verront avec
plaisir un crivain de la valeur de M. Louis Bertrand confesser sa foi
en termes exprs et enrichir d'un volume remarquable la littrature
apologtique. On annonce qu'une dition de ce _Saint Augustin_, 
l'usage de la jeunesse, va paratre sous peu; il suffira d'en retrancher
quelques pisodes, et il n'y aura rien  y ajouter, pour le rendre tout
 fait difiant.

[Note 43: Louis Bertrand: _Saint Augustin_, 1 vol., Fayard.]

[Note 44: Voir _les Livres du Temps_, premire srie, pages
223-233.]

D'autre part, les admirateurs du romancier qu'est M. Louis Bertrand
retrouveront ici ses savoureuses qualits de conteur et de paysagiste.
Il a eu raison d'appliquer  cet essai historique les procds
d'excution du roman. On l'a dit trs justement: l'Histoire est un roman
vrai, le roman est de l'Histoire qui aurait pu tre. L'historien qui ne
se confine pas dans l'rudition ci le romancier qui ne se consacre pas 
la rocambolade ont tous deux le mme objet, qui est de peindre la vie.
Ce _Saint-Augustin_ est certes trs vivant..

M. Louis Bertrand connat  fond l'Afrique du nord, o s'est coule
presque toute l'existence de l'vque d'Hippone, grand voyageur
mditerranen, excellent coloriste, il a reu en outre la forte culture
classique pour laquelle il s'est parfois montr ingrat, mais qui lui
tait indispensable en un tel sujet. Il a coutume de mpriser les
livres, l'ducation livresque, et de n'apprcier que le plein air et
l'activit pratique. Il affiche couramment un terrible modernisme, qui
ne touche point  la thologie, mais qui est peut-tre une hrsie tout
de mme, analogue et du reste antrieure  celle de M. Marinetti. Bien
en a pris  ce prcurseur du futurisme de possder, comme ancien
normalien, les bonnes mthodes pour l'tude du pass. Il a pu lire les
_Confessions_ dans le texte, et non pas simplement dans l'tonnante
paraphrase qu'Arnauld d'Andilly donnait tranquillement pour une
traduction. Il a su voquer non seulement les sites et les villes o a
sjourn Augustin, depuis les bourgades numides jusqu' Rome et  Milan,
mais aussi les moeurs locales et le milieu politique: il nous transporte
vraiment dans l'empire romain de la fin du quatrime et des premires
annes du cinquime sicle.

C'est une fte de l'imagination. Tous ceux qu'enchantent le _Saint Paul_
et le _Marc Aurle_ de Renan dcouvriront, quoique  un degr un peu
moindre, les mmes attraits dans le _Saint Augustin_ de M. Louis
Bertrand. Malheureusement, il y a d'autres mrites qui lui font dfaut,
et qui taient d'ailleurs parfaitement compatibles avec son orthodoxie
religieuse, mais qui l'taient moins avec ses principes et ses dons
littraires. S'il oppose constamment aux ides ce qu'il appelle la vie,
c'est peut-tre qu'il rige en systme sa propension naturelle  tre
moins idologue que pur impressionniste. Il esquive habituellement les
exposs d'ides et, s'il s'y aventure, il ne manque gure de
s'embrouiller. Peu importe, tant qu'il nous raconte les faits et gestes
de rouliers ou d'apaches algriens. Lorsqu'il s'attaque  un personnage
de l'envergure de saint Augustin, l'inconvnient devient plus grave, et
l'on finit par se demander si ce sujet, malgr les apparences, lui
convenait entirement.

Le prologue (ou prface) contient des assertions extraordinaires. On y
apprend que Jansnius a eu bien tort de se rclamer de saint Augustin et
que s'il y a des hommes qui ne ressemblent pas  celui-ci, ce sont les
jansnistes. A la bonne heure! C'est l une thse imprvue et hardie:
l'auteur va sans doute employer la majeure partie de son livre  la
dmontrer. Dtrompez-vous! La question de la grce obtient quelques
lignes  la page 363 et un paragraphe  la page 436. Dans ce dernier
passage, on lit ceci:

      Cette me si douce, si mesure, si dlicatement humaine,
      formula une doctrine impitoyable qui est en contradiction
      avec son caractre. Mais il estimait sans doute qu'en face
      des ariens et des plagiens, ces ennemis du Christ, qui
      demain peut-tre seraient les matres de l'empire, on ne
      pouvait trop affirmer la ncessit de la rdemption et la
      divinit du Rdempteur.

M. Louis Bertrand mle ici deux affaires trs diffrentes: celle de
l'arianisme et celle du plagianisme[45]. Plage ne niait nullement,
comme Arius, la divinit et la consubstantialit du Fils. Et voil ce
que l'auteur d'un volume de quatre cent soixante pages sur saint
Augustin donne  la question de la grce! En tout tat de cause, ce
serait drisoire. Mais aprs avoir affirm, contrairement  l'opinion
gnrale et peut-tre  l'vidence, que le jansnisme n'a rien de commun
avec saint Augustin, c'est en vrit se moquer du monde.

[Note 45: Bien entendu je n'accuse pas M. Louis Bertrand d'ignorer
la diffrence de ces deux hrsies, mais de les avoir arbitrairement
accouples dans une phrase qui prte  la confusion.]

O M. Louis Bertrand prend-il que la doctrine impitoyable de la
prdestination, adopte plus tard par Calvin, puis par Jansnius, et
aujourd'hui abandonne non seulement par l'glise catholique depuis le
Concile de Trente, mais par toutes les glises chrtiennes, sauf par
quelques sectes attardes du protestantisme (Scherer), o M. Bertrand
prend-il que cette doctrine de saint Augustin soit en contradiction avec
son caractre? _A priori_, si l'on considre la place capitale qu'elle a
tenue dans sa vie et dans son oeuvre, c'est bien invraisemblable. Mais en
fait, c'est absolument faux. Sa doctrine de la grce s'accorde
pleinement avec son caractre, qui n'tait ni doux ni dlicatement
humain. Augustin tait, au contraire, un vque dogmatique et
autoritaire, un aptre violent, un chrtien sombre et rigoriste. La
thorie de la prdestination s'est toujours accompagne d'une austrit
intransigeante: on l'a vu chez Calvin, puis  Port-Royal. L'initiateur
n'avait pas fait exception.

M. Louis Bertrand a t abus par les dveloppements et les effusions
sur l'amour de Dieu, dont les _Confessions_ sont abondamment ornes. Il
en conclut que, pour Augustin, Dieu n'est pas un justicier redoutable,
mais un tendre pre. M. Bertrand oublie que le devoir d'aimer Dieu tait
un point sur lequel les jansnistes se montraient intraitables, tandis
que les molinistes restaient plus indcis. Boileau, trs favorable au
jansnisme, s'emporta un jour contre un jsuite qui n'affirmait pas
qu'on ft en conscience oblig d'aimer Dieu. Tout comme M. Bertrand,
Arnauld d'Andilly s'merveille de ce feu de l'amour divin qui a embras
le coeur de saint Augustin, mais, plus vers dans les problmes de
spiritualit, le port-royaliste discerne que si les _Confessions_ sont
un ouvrage d'amour, cet amour ne s'attache qu'aux flicits ternelles
et consume une grande me que nulle crature n'occupait plus. En
d'autres termes, saint Augustin n'aimait Dieu si ardemment qu'en raison
d'un complet dtachement des biens prissables et des affections
terrestres. L'amour divin, c'tait pour lui la haine de la nature. Nul
n'est plus convaincu de la perversit foncire de l'homme et mme de
l'enfant; nul ne pourchasse plus farouchement la concupiscence qu'il
aperoit partout. L'horreur de la chair est chez lui une ide fixe: une
obsession de morale asctique et tyrannique remplit les _Confessions_ et
toute son oeuvre.

D'autre part, il fit appel au bras sculier contre les hrtiques aprs
quelques tergiversations et contre les paens sans aucun scrupule:
Gaston Boissier[46], si timor, le qualifie de thoricien de la
perscution lgitime. Oui, c'est saint Augustin qui a difi la thorie
d'o sont sorties l'Inquisition et les dragonnades, et il l'a fait
appliquer lui-mme chaque fois qu'il l'a jug utile au bien de l'Eglise.
M. Louis Bertrand prtend (page 386) qu'Augustin et plus gnralement
l'Eglise chrtienne perscutrice ne faisaient que continuer la tradition
cre par les perscutions paennes. On pourrait se demander o tait
alors le progrs moral. Mais en outre, ce n'est point exact. Le rgime
de l'empire romain tait en principe la tolrance, et de nombreuses
religions et sectes ont pullul sur son territoire sans tre jamais
inquites. Le christianisme seul a t perscut, moins qu'on ne l'a
dit, et on a beaucoup exagr le nombre des martyrs; mais enfin il a t
rellement perscut, pour deux motifs: d'abord parce que les chrtiens
refusaient l'hommage rituel aux empereurs, qui tait une formalit
civique plutt que vraiment religieuse (et qui fut d'ailleurs maintenue
sous les empereurs chrtiens); en second lieu  cause de l'intolrance
agressive des chrtiens, dont Corneille nous a montr dans _Polyeucte_
un exemple caractristique. Le paganisme, n'encourant aucun de ces deux
griefs, aurait d, en bonne quit, bnficier sous les empereurs
convertis de la libert qu'il avait accorde avec ces seules rserves 
tous les autres cultes. On peut consulter  ce propos l'excellent
ouvrage de M. Bouch-Leclercq sur _l'Intolrance religieuse et la
Politique_[47].

[Note 46: _La Fin du Paganisme._]

[Note 47: 1 vol. Flammarion.]

Quoi qu'il en soit, o donc M. Louis Bertrand, qui ne nie pas la
propension perscutrice d'Augustin, et s'efforce seulement de l'excuser
ou de l'attnuer, discerne-t-il l dedans une douceur particulire?
C'est Renan qui avait raison, dans la conclusion de son _Saint Paul_.
(Saint Augustin avait pris dans saint Paul les lments de sa doctrine
de la grce, mais en allant  l'excs et en faisant mme avec la Vulgate
un contre-sens dans une phrase de l'ptre aux Romains[48].) Renan
affirmait ses prfrences pour saint Franois d'Assise et l'auteur de
l'_Imitation_, qui lui semblaient plus fidles  la parole du Matre.
Ce n'est plus l'ptre aux Romains qui est le rsum du christianisme,
c'est le Discours sur la montagne. Le vrai christianisme, qui durera
ternellement, vient des Evangiles, non des ptres de Paul... Paul est
le pre du subtil Augustin, de l'aride Thomas d'Aquin, du sombre
calviniste, de l'acaritre jansniste, de la thologie froce qui damne
et prdestine  la damnation... Si le dessein essentiel de M. Louis
Bertrand tait de rfuter ce jugement en ce qui concerne saint Augustin,
il faut dire que son livre est manqu.

[Note 48: Mgr Duchesne: _Histoire ancienne de l'Eglise_, tome III,
chapitre VI.]

Un dtail curieux, c'est qu'tant un historien sincre et loyal, M.
Bertrand a longuement insist, sans rticences et sans mnagements, sur
l'pisode biographique qui rvle le plus crment cette rudesse de
caractre de saint Augustin. Je veux parler du brutal renvoi de la mre
de son fils Adodat. Les faits sont consigns dans les _Confessions_. M.
Bertrand ne les pallie point et en souligne mme toute la signification.
C'est aprs neuf ans de vie commune qu'Augustin a congdi cette
malheureuse; il l'aimait, dit-il; elle l'aimait en tout cas, elle lui
avait donn un fils (qu'il garda), elle tait irrprochable et,
par-dessus le march, chrtienne! Pourquoi ne l'a-t-il donc pas pouse?
C'est que sa mre, sainte Monique, qui avait consenti  vivre sous le
mme toit que cette concubine, ne daigna accepter sous aucun prtexte
une msalliance. Elle voulait pour son fils un beau mariage. Et il se
laissa faire. La pauvre abandonne donna  Monique et  Augustin une
leon de dignit: elle s'loigna sans plainte et vcut pieusement dans
la retraite. Tel tait l'ascendant des prjugs de caste, de l'gosme
bourgeois et, comme dit M. Bertrand, des plus sordides calculs
d'intrt sur ce futur saint et sur cette sainte en exercice. On ne
voit point d'excuse  Monique. Augustin en a une: cet incident peu
glorieux appartient  la priode de ses dsordres et a prcd sa
conversion. Ce n'est pas le saint, ni mme le chrtien, mais le dbauch
qui est responsable. Soit! Mais il y a des dbauchs moins durs. Cette
pret inne se conserva sous d'autres formes chez Augustin. Au surplus,
les ides et les sentiments voluent; le fond du temprament ne change
gure. Pour nous faire regarder Augustin comme un homme sensible, il
faudrait pouvoir supprimer le chapitre XV du sixime livre des
_Confessions_. C'est bien ce qu'a essay de raliser Boissier, qui
rsume l'incident par ces mots: Elle le quitta... Mais le texte
original subsiste, et on lira les _Confessions_ plus longtemps encore
que _la Fin du paganisme_, o il y a d'ailleurs des inspirations plus
heureuses.

Par exemple, Boissier admet que les moeurs n'taient pas si corrompues au
quatrime sicle qu'on l'a prtendu, beaucoup sur le tmoignage des
apologistes et spcialement d'Augustin: il estime en outre qu'Augustin
n'a pas compris grand'chose au paganisme. M. Louis Bertrand accable avec
un zle de nophyte la vieille religion de l'antiquit. Il n'y voit que
mesquinerie, laideur, superstition. Il s'coeure  la pense des
sacrifices d'animaux (alors interdits depuis un sicle); il affirme que
voir dans le paganisme la religion de la beaut, c'est une invention des
esthtes d'aujourd'hui! Il oublie Hypatie, Libanius et quelques autres,
pour ne citer que des contemporains d'Augustin: il oublie le [Grec:
chalon chagathon], et Platon, et les vieillards troyens qui admiraient
Hlne auprs des Portes Sces. Augustin aurait pu tre tout de mme un
profond chrtien, un minent docteur, le premier des Pres de l'glise
d'Occident: il aurait sans doute parl avec moins d'animosit et
d'injustice du paganisme, s'il avait mieux su le grec. Il ne le savait
pas du tout; il a lui-mme avou qu'il avait lu Platon pour la premire
fois  trente-deux ans, dans une traduction latine! Cette culture
insuffisante explique aussi son style de mauvais got, sautillant,
brillant, tout en allitrations, en jongleries et en cliquetis de mots.

Gibbon, dans son norme _Histoire de la dcadence de la chute de
l'empire romain_, accorde  peine une page  saint Augustin: Quelques
critiques modernes, dit l'historien anglais, ont pens que son ignorance
de la langue grecque le rendait peu propre  expliquer les Saintes
Ecritures, et Cicron ou Quintilien aurait exig la connaissance de
cette langue dans un professeur de rhtorique. C'est froce et un peu
sommaire. Saint Augustin reste un personnage considrable, qui laisse
une oeuvre immense et qui suscite toujours l'admiration par son
loquence, sa fcondit et son ardeur apostolique; mais on ne distingue
en lui rien qui nous ressemble. Que nous soyons croyants ou non, nous
ne le sommes assurment pas comme lui. M. Louis Bertrand chante son me
fraternelle: il le prsente comme un intellectuel venu  l'action et 
la foi. Mais son intellectualisme tait mdiocre, et son christianisme
subsquent affecta une nuance aujourd'hui hors d'usage. C'est un grand
homme, sans doute; mais Homre et Virgile sont beaucoup plus prs de
nous.




OCTAVE MIRBEAU[49]


Le nouveau roman de M. Octave Mirbeau est l'histoire d'un
chien,--personnage minemment dsign aux prdilections d'un philosophe
cynique. C'est un livre trs amusant, comme tout ce qu'a crit M. Octave
Mirbeau. Je sais qu'il y a nombre d'honntes gens que M. Octave Mirbeau
n'amuse pas, mais irrite, indigne et scandalise. Il l'entend bien ainsi,
et son plaisir,  lui, consiste prcisment  les exasprer. Pour y
russir, tous les moyens lui sont bons. Il n'emploie pas toujours les
mmes, car tout homme a besoin de varier ses divertissements et un
crivain doit renouveler sa matire; mais il se propose toujours le mme
objet,  savoir de faire hurler les gens calmes et raisonnables, tout en
exerant ses dons exceptionnels de virulence et de causticit.

[Note 49: _Dingo_, 1 vol. Fasquelle.]

En 1883, il fondait une petite gazette hebdomadaire,  l'instar de la
_Lanterne_ d'Henri Rochefort, et qui s'appelait les _Grimaces_. Son
premier article tait intitul: Ode au Cholra. On y lisait ceci:

      Autrefois la France tait grande et respecte... Des hommes
      la prirent et commencrent sur elle l'oeuvre maudite. Ce que
      l'Allemand n'avait pu faire, des Franais le firent; ce que
      l'ennemi avait laiss debout, des rpublicains le
      renversrent. Ils s'attaqurent aux hommes, aux croyances,
      aux respects sculaires du pays. Ils chassrent le prtre de
      l'autel, la soeur de charit du chevet des moribonds et
      traqurent Dieu partout o la prire agenouillait ses
      fidles devant la Croix outrage. Comme ils avaient peur de
      l'arme, ils l'insultrent... Ils apprirent aux soldats 
      mpriser leurs chefs, encouragrent la rvolte, primrent
      l'indiscipline, exaltrent le parjure... Ce n'tait pas
      assez de la politique de haine, il leur fallait la politique
      de l'ordure... Le marquis de Sade dut complter l'oeuvre de
      Jules Ferry. Priape s'associa avec Marianne. Ils appelrent
      alors la littrature obscne  leur secours, et pendant que
      les livres religieux taient proscrits des coles, l'on vit
      s'tablir aux devantures des libraires, librement protg,
      tout ce qui se cachait honteusement au fond de leurs
      bibliothques secrtes, etc.

Et M. Octave Mirbeau appelait sur ces criminels, les rpublicains, la
justice du cholra exterminateur. Nous qui ne lisions pas encore les
journaux en 1883, nous n'avons connu qu'un Mirbeau farouchement
anticlrical, internationaliste et anarchiste. En 1883, il tait non
moins farouchement catholique, militariste et royaliste. Il dfendait
mme la pudeur et les biensances, avec lesquelles il devait prendre,
par la suite, quelques liberts. Dans le second numro des _Grimaces_,
il reprochait au _Figaro_ d'avoir, en somme et malgr son enseigne
conservatrice, uniquement servi la Rpublique. Il qualifiait ce journal
de funeste en politique pour avoir t la cause principale du
dsarroi des conservateurs. M. Octave Mirbeau se souvenait encore
d'avoir t sous-prfet du Seize-Mai. Et l'ardeur de ses convictions
religieuses supposait une opinion trs diffrente de celle qu'il devait
exposer plus tard, dans _Sbastien Roch_, sur l'enseignement des
jsuites, qu'il avait reu au collge de Vannes. Un de ses biographes,
M. Edmond Pilon, a dit: Comme celle de Jules Valls, l'enfance de M.
Octave Mirbeau a t d'un rfractaire. En 1883, il avait trente-trois
ans, et le rfractaire tardait encore  se montrer.

Une lgre volution semble se dessiner dans le cinquime numro des
_Grimaces_ (18 aot 1883),  l'occasion de la mort du comte de Chambord:

      Le comte de Chambord tait rest le Prince. Il ft peut-tre
      devenu le Roi. Dieu ne l'a pas permis. Avec lui meurt la
      Royaut... Le comte de Chambord avait l'me trop belle,
      l'intelligence trop haute, le coeur trop gnreux pour rgner
      sur nous. Les peuples ont les gouvernements qu'ils mritent,
      et la France ne mritait pas ce gouvernement de bont, de
      justice et de pardon.

Ici s'annonce dj la manie de dnigrer son pays, manie qui devait
inspirer une part de plus en plus considrable de l'oeuvre de M. Octave
Mirbeau. Mais puisqu'il tient la royaut pour morte, va-t-il se
proclamer rpublicain? Pas encore!

      A la France, corrompue et salie par la Rpublique, il faut
      non point la main bnissante d'un roi, mais la poigne
      pesante et arme d'un dictateur. Il faut, au lieu des chants
      d'allgresse clbrant la venue du Bienfaiteur, le cliquetis
      des sabres tranant sur les trottoirs, le pas lourd des
      patrouilles rsonnant sur le pav des rues et la menace
      grondante des casernes. Il faut des flots de sang pour laver
      ces flots de pus.

Bref, si M. Octave Mirbeau cesse d'tre royaliste et rpudie les princes
d'Orlans, enfants gts de la Rvolution, c'est pour devenir
provisoirement bonapartiste ou csarien. Dans le sixime numro, il se
rvle mme antismite. Telles taient, il y a trente ans, les
aspirations du futur collaborateur de l'_Aurore_.

Il n'y a d'ailleurs aucun argument  tirer de ces variations ni contre
l'une ou l'autre des doctrines que M. Mirbeau a successivement
soutenues, ni contre M. Mirbeau lui-mme, dont la bonne foi n'a jamais
t douteuse  aucune tape de sa vie. Car non seulement il avait, comme
tout le monde, le droit de changer, mais il n'a pas chang tant que cela
et l'on aurait tort de trop regarder aux apparences. En ralit, si l'on
va au fond des choses, M. Octave Mirbeau ne s'est pas dmenti un
instant. L'essentiel, pour lui, c'tait l'attaque aussi violente et
mordante que possible contre la socit contemporaine et mme contre
toute socit. Il lui faut un parti, comme on a besoin d'un point
d'appui pour frapper de grands coups. Peu lui importe l'tiquette de ce
parti, pourvu qu'il soit d'opposition intransigeante. On est galement
bien plac,  l'extrme droite ou  l'extrme gauche, pour invectiver
contre le centre. Une tonnante conversion, une criante palinodie, une
totale mtamorphose de M. Octave Mirbeau, c'et t son adhsion aux
ides gouvernementales et modres. En passant d'un, extrme  l'autre,
il est rest fidle  sa nature de pamphltaire paroxyste et forcen.
Homme de lettres avant tout, il a constamment pratiqu le mme genre
littraire, et l'on peut donner sa carrire pour un modle d'unit. Une
certaine incohrence, qui lui est habituelle, rsulte de son temprament
toujours identique et ne dtruit pas cette harmonie suprieure.

Ses romans sont aussi des pamphlets et se recommandent par leur pret
satirique ou leur brutale truculence. Le got de la crudit est assez
rpandu chez les crivains de cet ordre, et s'il en est un aujourd'hui
dont la coprolalie invtre dpasse celle de l'anarchiste Mirbeau,
c'est le catholique Lon Bloy. Pour la hantise de l'ordure et la
virtuosit dans l'usage du vocabulaire poissard, seul l'auteur des
_Dernires colonnes de l'Eglise_ peut l'emporter sur celui de la
_628-E-8_. Mais M. Lon Bloy, malgr tout, appartient  une autre sphre
intellectuelle, et ses romans, _le Dsespr_, _la Femme pauvre_, ont
plus d'envergure et de style. M. Octave Mirbeau procde de l'cole
naturaliste. Peu s'en est fallu qu'il ne collabort aux _Soires de
Mdan_. Mme lorsqu'il peint une passion tragique, comme dans _le
Calvaire_, ou un caractre furieusement original, comme dans _l'Abb
Jules_, il applique l'esthtique de l'cole, sa minutie morose dans
l'tude du dtail vulgaire. Toute l'oeuvre de M. Octave Mirbeau est
remplie d'une foule de petits bourgeois, de paysans ou de domestiques,
invariablement rpugnants, ridicules et stupides. On a souvent
l'impression d'un jeu de lettr, transposant des commrages d'office, et
le _Journal d'une femme de chambre_ est peut-tre le chef-d'oeuvre de M.
Octave Mirbeau. J'ai lu quelque part que Tolsto l'avait flicit pour
la profonde moralit de ce _Journal d'une femme de chambre_. Je n'y
contredirai point. Oscar Wilde avait dcern le mme certificat aux
romans d'mile Zola. C'est au point de vue artistique qu'il les jugeait
critiquables et qu'on peut en effet, malgr l'espce d'attrait que le
souffle pique de Zola ou la goguenardise frntique de M. Mirbeau
prtent  de semblables histoires, en dplorer la foncire
insignifiance. Que nous chaut l'ignominie ou la sottise de ces gens, qui
ne comptent pas plus que les balayures de l'omnibus de Pentonville,
comme disait Ruskin, et n'existe-t-il point d'autres types d'humanit un
peu plus intressants?

M. Octave Mirbeau se moque volontiers des psychologues, des idologues
ou idalistes, des symbolistes et plus gnralement des potes.
Cependant son art  lui ne retient un moment notre attention que par un
tour de force, par le prestige de sa verve, et l'on s'en fatiguerait
assez vite, car les sujets qu'il affectionne sont parfaitement insipides
en soi. On dplore parfois que la politique--rvolutionnaire ou
ractionnaire, peu importe--n'ait pas absorb davantage M. Octave
Mirbeau et qu'il ait gaspill une partie de son talent  caricaturer
avec emportement des tres dont la plate banalit ne mrite que le
silence. Il en a eu sans doute le sentiment, et c'est pourquoi, dans la
_628-E-8_, sous couleur d'impressions de voyage, il avait abandonn le
roman raliste pour revenir au pur pamphlet sous une forme fantaisiste
et discursive. Cette _628-E-8_, qui serait un livre fort hassable, si
on le prenait tout  fait au srieux, est peut-tre nanmoins celui
qu'on relirait le plus volontiers parmi tous ceux de M. Octave Mirbeau.
Ce gnie de la diatribe, qu'il possde  un si haut degr et dont nous
pouvons nous divertir en dilettantes sans acquiescer le moins du monde 
d'agressifs et fallacieux paradoxes, s'exerce au moins cette fois sur
des questions qui peuvent nous captiver, valeur de l'esprit franais, de
l'esprit allemand, de l'esprit belge, futurisme (M. Octave Mirbeau est,
avec Valls, le prcurseur direct de M. Marinetti), etc...

_Dingo_ continue la srie des ouvrages composites et fragmentaires o un
lien un peu lche runit des pisodes et des digressions htrognes.
Mais sans contester l'agrment trs vif de ce _Dingo_, on regrettera
peut-tre qu'il fasse moins songer  la _628-E-8_ qu'aux _Vingt et un
jours d'un neurasthnique_. Les aventures du bon chien Dingo servent de
prtexte  divers rcits et portraits qui se rattachent  la veine
raliste de M. Octave Mirbeau. Il nous prsente notamment toute une
galerie de paysans peu sympathiques, mais peu indits, qui ressemblent 
ceux de Balzac ou  ceux de Zola, parfois mme, plus simplement, aux
bons villageois de Sardou. Ils sont rapaces, hargneux, tracassiers,
routiniers, mfiants, malveillants, exploiteurs. Ils ont tous les
dfauts qui peuvent rendre la vie insupportable  des voisins de nerfs
sensibles, mais qui ne fournissent pas des spectacles bien palpitants 
l'observateur dsintress. Les finasseries du maire Thophile Lagniaud
et du garde champtre Cornelius Fiston, la dsinvolture du voiturier
Vincent Pqueux, dit La Queue, les criailleries et les dportements de
la grosse Irma Pouillaud nous laissent assez froids, et nous sommes
modrment mus par les difficults que rencontre M. Mirbeau pour faire
couper ou vendre ses foins.

Plus savoureuse est l'histoire du marchal ferrant et cabaretier Jaulin,
radical mliniste, lecteur influent et usurier, qui a le mrite d'tre
gai dans un pays o tous sont tristes, bon enfant alors que ses
concitoyens sont tous mchants et jaloux; car cet homme si gai et si bon
enfant descelle les pierres d'une sorte de balcon sans garde-fou, afin
que sa vieille mre choie dans le vide et se fracture le crne, ce qui
ne manque pas d'arriver. On ne saurait se dbarrasser de sa mre plus
discrtement. Personne ne s'y trompe dans le village et l'on se plat 
reconnatre que ce Jaulin a du tact. L'anecdote du vieux petit
chemineau qui trangle et viole une fillette est un peu prvue, mais se
relve par un trait plaisant: la foule pousse des cris sur son passage,
mais sans beaucoup d'entrain et en quelque sorte pour la forme, parce
que, aprs tout, il n'a rien vol! Cependant M. Mirbeau, que rvolte ce
souci unique de la proprit, s'chauffe dans une tirade sur les
pillages qu'il attribue, plus ou moins exactement, aux troupes
europennes en Chine. La proprit a pour lui plus ou moins d'importance
selon qu'il s'agit de fltrir les paysans ou les militaires. Le
principal est qu'il fltrisse quelqu'un. Assez comique, le tableau de
l'inaltrable confiance que ces paysans si souponneux accordent  des
notaires, qui lvent le pied rgulirement, sans que l'autorit du
notariat en soit jamais atteinte. Il y a aussi Pierre Piscot, journalier
trs pauvre, assez ivrogne, mais plus affranchi que ses congnres, et
qui devient victime d'une machination judiciaire comme en ont cont
Georges Courteline et Jules Moinaux. Il y a encore l'entomologiste
douard Legrel, auteur de savantes recherches sur la myologie de
l'araigne, et qui passe pour un gnie mconnu, mais n'est qu'un
vaniteux et un ignorant, etc.

Et Dingo? Dingo est le reprsentant d'une race australienne,
c'est--dire de la vie sauvage selon la nature. Il est beau, il est
fort, il est affectueux, il a toutes les qualits. Mais ses libres
instincts ne s'adaptent pas trs bien aux exigences de la vie dite
civilise. Il a des ides exclusivement ralistes; il n'habite pas un
chenil d'ivoire; il se moque de l'idal; c'est un esprit sain. Il a
besoin de libert, de soleil, d'espace et de carnage. Il savoure
pleinement les joies, si touchantes, de la destruction. Il commence par
massacrer toute la basse-cour de son matre, poules, dindons, paons,
lapins de Sibrie. Il assassine ensuite mthodiquement dans tout le
village o il ne reste bientt plus d'autres btes vivantes que les
villageois. Il rayonne dans la campagne, gorge mme les moutons et les
boeufs, puis, un peu avant l'ouverture de la chasse, tous les livres et
toutes les compagnies de perdreaux. Il expdie pareillement le mouton
prcieux et rare envoy  Mlle Irne Legrel par sir John Lubbock. Tout
le pays est terroris et ameut contre Dingo et contre son propritaire.
Que pense M. Mirbeau de ces exploits meurtriers? Il les trouve
extrmement drles. Il lui est impossible de condamner sincrement les
crimes de Dingo. Il se rsigne  payer des indemnits et finalement 
dmnager. Mais il est ravi que le terrible chien le venge de ces odieux
paysans et rveille en lui cette exaltation sanguinaire qui dort
obscurment au fond de l'me de tous les braves gens. Dingo avait gard
les saines allgresses de la nature, il tait pur de tout contact
humain, vierge de toute civilisation. Aussi M. Mirbeau n'a-t-il pour lui
que de l'affection, de l'admiration, il va mme jusqu' dire du respect.
Eh quoi? Cet internationaliste, ce pacifiste, ne rprouve donc plus
l'effusion du sang? Pas le moins du monde. Apparemment, ce qui lui
dplat dans la guerre, c'est qu'elle s'accomplisse pour le bien de la
patrie. Anarchiste avant tout, il apprcie le meurtre, s'il est
lgamment excut par un individu mancip. Qu'importent les vagues
humanits, si le geste est beau? Il n'a pas la prtention de rformer
la nature, qui comporte de perptuelles tueries et ne fait aucun cas de
la vie des faibles.

Vous vous souvenez peut-tre du pangyrique de la nature que prononait
l'abb Jules:

      Qu'est-ce que tu dois chercher dans la vie? Le bonheur... Et
      tu ne peux l'obtenir qu'en exerant ton corps, ce qui donne
      la sant, et en te fourrant dans la cervelle le moins
      d'ides possible, car les ides troublent le repos et vous
      incitent  des actions inutiles toujours, toujours
      douloureuses et souvent criminelles... Ne pas sentir ton
      moi, tre une chose insaisissable, fondue dans la nature,
      comme se fond dans la mer une goutte d'eau qui tombe du
      nuage, tel sera le but de tes efforts... Le mieux est de
      diminuer le mal, en diminuant le nombre des obligations
      sociales et particulires, en t'loignant le plus possible
      des hommes, en te rapprochant des btes, des fleurs, en
      vivant comme elles de la vie splendide qu'elles puisent aux
      sources mmes de la nature, c'est--dire de la Beaut...

Mais encore imbu, sans doute, d'un reste de prjug chrtien, l'abb
Jules ajoutait: Tu ne tueras point... M. Mirbeau a fait de nouveaux
progrs dans la philosophie naturaliste. Lorsque Dingo meurt de maladie,
M. Mirbeau dit: On ne prend pas un chien de la brousse pour en faire un
chien d'appartement... Il tuait les poules, mais il m'aimait et je
l'aimais... Les chiens d'appartement, c'est nous, hommes modernes,
enferms dans nos lois et nos cits: M. Mirbeau prfre la brousse, avec
le droit de tuer les poules, et tant pis pour les poules! Ici, il est
logique, et la nature lui donne raison. Reste  savoir s'il faut suivre
la nature  la lettre, ou si _Dingo_ n'aboutit pas  une dmonstration
par l'absurde des principes sociaux que l'abb Jules, disciple perdu de
Jean-Jacques, avait nis  l'tourdie.




LE SERMON DE M. MAETERLINCK
SUR LA MORT[50]


M. Maurice Maeterlinck a lanc, en plein carnaval, un ouvrage intitul
_la Mort_. C'tait peut-tre prmatur: mais il fut d'actualit le
mercredi des Cendres. _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
reverteris!_ Il faut ajouter que, sans prtendre  la foltrerie, la
mditation ncessairement un peu funbre de M. Maurice Maeterlinck veut
tre rassurante. Nouveau Lucrce, il ne prend la plume que pour dissiper
les vaines terreurs et les superstitions. Il voudrait nous procurer 
tous les bienfaits de ce que les philanthropes contemporains, enrags
pour parler grec depuis que personne n'y comprend plus rien, appellent
l'euthanasie, c'est--dire une mort aussi agrable que possible.

[Note 50: _La Mort_, 1 vol. Fasquelle.]

Il s'efforce donc de nous persuader qu'on peut trs bien la regarder en
face, quoi qu'en ait dit La Rochefoucauld, et que cette ventualit,
pour qui veut bien y rflchir, n'est nullement effrayante. Il s'accorde
avec Bossuet, auteur d'un autre sermon sur la mort plus gnralement
connu jusqu' prsent, pour nous avertir qu'il convient d'y penser 
temps, sans attendre que la maladie nous ait puiss et laisss sans
dfense contre les sombres mirages d'une imagination affole. M.
Maeterlinck entend dgager la mort de tout ce qui l'entoure et dont elle
n'est point responsable. La maladie appartient  la vie, puisqu'on en
peut gurir. L'agonie mme pourrait tre sinon abrge, au moins adoucie
par la science. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie: c'est la vie
qui rsiste injurieusement  la mort. Autrement dit, c'est le lapin qui
a commenc. M. Maeterlinck exagre un peu. Il ajoute: Accusez-vous le
sommeil de la fatigue qui vous accable si vous ne lui cdez point? Eh!
il y a une nuance. Le mot de dernier sommeil n'est qu'un euphmisme
hardi. M. Maeterlinck nous dtourne ensuite des rflexions
shakespeariennes sur les horreurs du spulcre. L'incinration
empcherait Hamlet de s'attarder avec les fossoyeurs. Purifi par le
feu, le souvenir vit dans l'azur comme une belle ide, et la mort n'est
plus qu'une naissance immortelle dans un berceau de flammes. C'est
peut-tre plus potique, mais le _de cujus_ n'y gagne pas grand'chose.

Il n'est donc, continue M. Maeterlinck, qu'un seul effroi propre  la
mort: celui de l'inconnu o elle nous prcipite. Est-ce le seul? Il y a
aussi l'insurrection de l'instinct, la rbellion du vouloir-vivre, le
dchirement des sparations. M. Maeterlinck fait trop bon march de ces
faits. Voyons comment il combat la crainte du saut dans l'inconnu. Il
carte les religions positives, qu'il ne juge pas fondes en raison. On
peut du moins admettre qu'il sied de chercher des solutions rationnelles
pour ceux qui n'adhrent pas aux dogmes religieux. En dehors de ces
enseignements dogmatiques, il y a quatre hypothses: l'anantissement
total, la survivance avec notre conscience d'aujourd'hui, la survivance
sans aucune espce de conscience, enfin la survivance dans la conscience
universelle ou avec une conscience qui ne soit pas la mme que celle
dont nous jouissons en ce monde.

M. Maeterlinck dclare un peu vite que l'anantissement serait un
dnouement de tout repos, puisqu'il terminerait tout. Il ne compte
vraiment pas assez avec le vouloir-vivre et se persuade trop aisment
qu'un au-del de souffrances rsume tout ce qu'on peut redouter. En
fait, si quelques bouddhistes et quelques pessimistes, disciples de
Schopenhauer ou de Leconte de Lisle, aspirent peut-tre au nant, la
majorit des hommes y rpugnent profondment et ne regarderaient
nullement cette perspective comme consolante. Je ne parle pas seulement
d'hommes simples et vulgaires: un crivain philosophe comme M. Andr
Suars s'insurge avec angoisse et avec fureur contre l'anantissement.
D'ailleurs M. Maeterlinck le tient pour impossible. Mais ses
raisonnements paraissent un peu arbitraires et scolastiques.

      Nous sommes prisonniers d'un infini sans issue o rien ne
      prit, o tout se disperse, mais o rien ne se perd. Ni un
      corps ni une pense ne peuvent tomber hors de l'univers,
      hors du temps et de l'espace. Pas un atome de notre chair,
      pas une vibration de nos nerfs n'iront o ils ne seraient
      plus, puisqu'il n'est pas de lieu o rien n'est plus... Pour
      pouvoir anantir une chose, c'est--dire la jeter au nant,
      il faudrait que le nant pt exister; et s'il existe, sous
      quelque forme que ce soit, il n'est plus le nant... Il est
      aussi contraire  la nature de notre raison, et
      vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir
      le nant que de concevoir des limites  l'infini...

Est-ce que cela vous semble trs convaincant? D'abord on dcouvre avec
quelque surprise que M. Maeterlinck ne discute mme pas la ralit
objective du temps et de l'espace. (Plus loin il notera en passant qu'on
en peut douter, mais n'entrera pas davantage dans la discussion.)
Ensuite, dire que si le nant existe, il n'est plus le nant, dire que
l'existence du nant limiterait l'infini, chose impossible par
dfinition, c'est tout bonnement jouer sur les mots. Le nant peut trs
bien exister en tant que nant: le non-tre n'est pas un tre, c'est
entendu; mais nous pouvons concevoir la non-existence, puisque certains
mtaphysiciens conoivent mme celle de Dieu. De ce que l'univers serait
infini (principe qui d'ailleurs n'est pas vident et a t controvers)
il ne rsulterait pas que tous les possibles soient ncessairement et
simultanment raliss. Dans l'intrieur de cet infini se meuvent
d'innombrables tres ou phnomnes finis, et M. Maeterlinck lui-mme
s'en apercevra deux cents pages plus loin: En lui (dans l'univers)
flottent des milliards de mondes borns par l'espace et le temps. Ils
naissent, meurent et renaissent. Ils font partie du tout, et l'on voit
donc qu'il y a des parties de ce qui n'a ni commencement ni fin, qui
commencent et finissent. Il se rfute lui-mme. Inutile de constater
que notre corps ne s'anantit pas, mais se dissout dans la matire, car
c'est de notre pense qu'il s'agit, et pour lui appliquer la rgle du
rien ne se perd, rien ne se cre, il faudrait dmontrer d'abord que
cette pense est une substance ou une force, et non pas une simple
phosphorescence, comme le professait M. Maeterlinck dans un prcdent
ouvrage, ou comme disait Taine, une srie de phnomnes qui peut
parfaitement prendre fin, sans laisser seulement un sillage aprs elle.
Cette dmonstration de la substantialit de l'me, M. Maeterlinck ne l'a
pas tente. Faute de quoi l'hypothse de l'anantissement n'est pas
dtruite et reste mme assez vraisemblable, d'autant plus que M.
Maeterlinck n'invoque pas non plus, comme Rousseau ou Kant, l'argument
moral, la ncessit d'une survie pour assurer le triomphe du bien, la
rcompense des bons et le chtiment des mchants.

La survivance avec conservation de la conscience individuelle est,
d'aprs M. Maeterlinck, peu probable et mme peu souhaitable. Il faut
avouer qu'en dehors de la religion et de la morale, elle n'a gure pour
elle que le voeu de la plupart des mortels, ce qui n'est, certes pas une
preuve. La substantialit de l'me ne suffirait mme pas  garantir la
persistance de la notion du moi. M. Maeterlinck est logique avec
lui-mme en ne s'arrtant pas  cette seconde hypothse. Il reproduit
divers dveloppements qu'on a dj lus dans une tude sur l'immortalit,
recueillie dans le volume de l'_Intelligence des fleurs_. Il montre sans
peine que cette conscience du moi est fragile, intermittente, et fonde
sur la mmoire qui est la plus dbile de nos facults. O je ne le
comprends plus, c'est lorsqu'il affirme que cette conscience du moi nous
infligerait une affreuse gne dans l'ternit, parce qu'exiger qu'elle
nous accompagne dans l'infini pour que nous le comprenions et que nous
en jouissions, ce serait vouloir percevoir un objet  l'aide d'un organe
qui n'est pas destin  cette perception. Pas du tout! Nous dsirerions
conserver notre conscience individuelle et la voir doter d'organes
nouveaux nous permettant de comprendre l'infini et d'en jouir. Peut-tre
est-ce impossible, mais l'argumentation de M. Maeterlinck ne l'tablit
pas et sa comparaison de l'aveugle-n en mme temps paralytique et sourd
se retourne contre lui. Cet infirme serait certes ravi de possder enfin
les sens qui lui manquaient et d'entrer ainsi dans un monde nouveau,
mais sa joie serait accrue par le maintien de sa conscience personnelle
et par le sentiment de l'identit de son moi nagure souffrant,
maintenant transport au septime ciel.

Plus loin, M. Maeterlinck dira sans doute: Je suis persuad que des
tres qui seraient des millions de fois plus intelligents que le plus
intelligent d'entre nous ne le possderaient pas encore (le secret de
l'univers), ce secret devant tre aussi infini, aussi insondable, aussi
inpuisable que l'univers mme. Ce ne serait donc pas seulement notre
chtive conscience individuelle, ce serait toute conscience humaine,
mme modifie, transforme et agrandie, qui ne pourrait jamais
comprendre l'infini. Cet infini ne pourrait tre compris que de
lui-mme. (Et encore! S'il se ddoublait en sujet comprenant et en objet
de comprhension, serait-il encore infini, c'est--dire unique?) Mais
nous retombons dans la logomachie: car comprendre un objet n'quivaut
pas  tre cet objet, et si nous pouvons concevoir l'infini, comme
l'admet M. Maeterlinck, pourquoi ne concevrions-nous pas son secret? Il
rpondra peut-tre que concevoir n'est pas comprendre. Cependant un vrai
concept suppose bien au moins un commencement de comprhension; et le
concept qui n'en suppose pas du tout pourrait bien n'tre qu'un mot. Les
mots et les arguties sur des mots ont un rle excessif dans la
mtaphysique de M. Maeterlinck.

Au surplus, aprs avoir ni,  la page 176, la possibilit de comprendre
l'infini, il l'affirme  la page 200:

      ... Quant  celle-ci ( la douleur de ne pas comprendre), on
      en peut dire qu'elle ne serait intolrable que si elle tait
      sans espoir; il faudrait que l'univers renont  se
      connatre ou admt en lui un objet qui y demeurt  jamais
      tranger. Ou la pense (aprs la mort) n'apercevra pas ses
      limites et partant n'en souffrira pas, ou elle les
      outrepassera  mesure qu'elle les apercevra: car comment
      l'univers aurait-il des parties ternellement condamnes 
      ne pas faire partie de lui-mme et de sa connaissance? En
      sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas
      comprendre,  supposer qu'il existe un instant, ne finisse
      par se confondre avec l'tat de l'infini, qui, s'il n'est
      pas le bonheur tel que nous l'entendons, ne saurait tre
      qu'une indiffrence plus haute et plus pure que la joie.

Donc, mme dans l'hypothse prfre de M. Maeterlinck, c'est--dire
survivance sans conscience du moi au sein de la conscience universelle,
nous ne serions encore que des parties de l'infini et nous pourrions
nanmoins le comprendre. Par consquent, il n'est pas indispensable pour
cela de s'identifier  lui. D'o il suit qu'une conscience individuelle
peut aussi bien y parvenir qu'une conscience ayant perdu la notion de
son individualit, mais demeure partielle et inadquate  l'infini. Je
m'excuse de cet abus d'abstraction: l'auteur m'y a contraint.

Cependant, quoique un peu confus et incohrent, son livre se lit avec
grand intrt, et malgr quelques paralogismes, sa thse ne laisse pas
d'tre soutenable. C'est une sorte de panthisme optimiste qui n'a rien
d'absurde en soi ni de foncirement dplaisant. L'auteur a trop la
notion des limites de la connaissance pour vouloir l'imposer. C'est, en
somme, une rverie de pote, et avec les chapitres o il dmolit le plus
spirituellement du monde les thories spirites tout en leur tmoignant
la plus franche cordialit, ses meilleures pages sont celles o,
quittant le ton de l'cole, il s'abandonne  sa fantaisie potique et
chante magnifiquement sa confiance dans la bont de l'infini. En
renonant au pessimisme de ses premiers drames, il n'a pas perdu son
sens du mystre et de l'inconnaissable, et il ne protestera peut-tre
pas trs nergiquement si, pour lui emprunter une de ses images, on
conclut que tout cela est trs suggestif, parfois trs beau, mais n'a
pas au fond beaucoup plus d'efficacit que la pluie qui tombe sur la
mer.




UNE CANTATE DE M. PAUL CLAUDEL[51]


Les jeunes gens de mon temps ont perdu l'habitude de la vnration.
Pour moi, je me trouve fort honor de compter parmi mes contemporains
Claudel que je n'ai jamais vu et dont je ne connais pas la figure. Mais
il n'importe! Paul Claudel respire en mme temps que moi sur la terre,
et cette ide ne peut pas se prsenter  mon esprit sans me donner du
plaisir et de la fiert. Le monde des lettres n'a sans doute jamais t
aussi avili qu' l'poque actuelle, cela pour mille raisons qu'il serait
oiseux d'analyser. Mais la prsence, dans un sicle, de quelques hommes
tels que Paul Claudel, permet  ce sicle de faire noblement figure en
face de l'Histoire. Ainsi s'exprime, dans la conclusion d'un rcent
opuscule, M. Georges Duhamel, du _Mercure de France_, critique renomm
et redout pour la rudesse de ses jugements.

[Note 51: _Cette heure qui est entre le printemps et l't_, cantate
 trois voix, 1 vol. in-4. Editions de la _Nouvelle revue
franaise_.--GEORGES DUHAMEL: _Paul Claudel_, 1 plaquette. Librairie du
_Mercure de France_.]

L'admiration de quelques autres critiques, qui ne sont d'aucun cnacle,
et surtout le triomphe de _l'Annonce faite  Marie_, reprsente cet
hiver par M. Lugn-Po, auraient pu nuire  M. Paul Claudel dans
l'esprit de subtils censeurs dont la farouche indpendance n'apprcie
que les gnies mconnus. L'essai de M. Georges Duhamel arrive  propos
pour dissiper ces craintes. Il avoue pourtant que les loges et les
applaudissements recueillis par M. Paul Claudel depuis un an n'taient
pas sans danger. Singulire minute pour parler de Claudel que celle-l
o les gens qui lisent semblent avoir pris parti. Heureusement Claudel,
qui n'a cess de tenir en grand mpris tout ce qui touche  la chose
littraire et  la vie littraire, n'en a pas moins rencontr les
quelques contempteurs ncessaires  sa gloire. Le piquant de l'affaire,
c'est qu'il en a rencontr dans la maison mme o l'on rditait son
_Thtre_ et  laquelle appartient M. Georges Duhamel. Le critique
dramatique du _Mercure de France_, M. Maurice Boissard, s'est exprim
sur M. Paul Claudel en termes si svres, qu'il a un peu rhabilit aux
yeux de son terrible collaborateur un crivain fort compromis par des
succs si imprvus sur la rive droite.

Il reste encore  M. Georges Duhamel une consolation. Il estime que les
contemporains de M. Paul Claudel sont trop prs de son oeuvre pour en
dcouvrir toutes les raisons et en comprendre intgralement
l'architecture... Bref, il espre bien que ceux qui ont lou M. Paul
Claudel ne l'ont pas compris. Et mon Dieu, ce n'est pas impossible. Qui
sait? On discute encore sur la signification d'_Hamlet_ et du
_Misanthrope_, de _Faust_ et de la _Divine Comdie_. Mon cher matre
Faguet dclare que _Pantagruel_ n'en a aucune, et que Rabelais n'est pas
le moins du monde un penseur. Si les ouvrages de M. Paul Claudel prtent
 des explications diverses, il est en bonne compagnie. Les potes ont
le droit d'tre un peu mystrieux: c'est un charme de plus, qui sied 
la grande posie, et l'on pourrait mme soutenir qu'il lui est presque
ncessaire. Mais on peut les admirer en toute sret de conscience sans
tre certain d'avoir pntr tous les secrets de leur pense. On peut
goter vivement la grce et la frache majest d'une fort, et cependant
s'y garer, comme le Petit-Poucet: ce serait une aventure inoffensive,
si M. Georges Duhamel ne semblait aspirer  y jouer le rle de l'Ogre.

M. Paul Claudel est d'abord un pote dramatique, et c'est avant tout de
ses drames, destins principalement  tre lus, bien que l'exprience du
thtre de l'Oeuvre ait montr qu'ils pouvaient tre jous, que j'ai d
m'occuper dans un prcdent article[52]. Mais le lyrisme est le trait
essentiel du talent de M. Paul Claudel et ne s'affirme pas seulement
dans la libert et la fantaisie aile de son dialogue si frquemment
shakespearien. Il a crit des morceaux proprement lyriques, des
_Hymnes_, qui ont paru dans des revues et ne sont pas encore runies en
volume, des _Vers d'exil_, insrs dans le quatrime tome de la nouvelle
dition de son _Thtre_, et surtout les _Cinq grandes odes suivies d'un
processionnal pour saluer le sicle nouveau_ (1910).

[Note 52: Voir les _Livres du Temps_, premire srie.]

La troisime de ces _Cinq grandes odes_ est un clatant et fervent
_Magnificat_, qui aurait rjoui Csar Franck, si pris de ce chant
liturgique, au tmoignage de M. Vincent d'Indy, et qui l'aurait
peut-tre inspir pour ses improvisations  l'orgue de Sainte-Clotilde.
Vous savez peut-tre que M. Paul Claudel est chrtien et catholique: il
le proclame assez haut dans ce _Magnificat_, dans toutes ces _Odes_ et
ces _Hymnes_, sans parler du _Chemin de la Croix_ publi en 1911 par la
revue _Durendal_. Ses pices, au moins  partir de la seconde (_la
Ville_), ne laissaient aucun doute  cet gard, et la premire (_Tte
d'or_), sans aboutir encore  cette conclusion expresse, la faisait
videmment prvoir. M. Paul Claudel cherchait alors  la faon de
Pascal: Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais dj trouv.

Mais bien qu'il croie devoir lancer parfois l'anathme aux impies et
manifester quelque dogmatisme, son me de pote et d'artiste reste
toujours largement ouverte aux autres courants intellectuels et aux
autres formes de beaut. Il m'est revenu que M. Paul Claudel aimait
Chateaubriand. Comme l'auteur des _Martyrs_ et de l'_Itinraire_, il a
subi la sduction du paganisme et de l'hellnisme: sa belle et
pntrante _Ode aux Muses_ en serait un tmoignage suffisant, et l'on
sait qu'il a pratiqu les tragiques grecs assez intimement pour donner
une traduction de l'_Agamemnon_ d'Eschyle. D'autre part, il a un profond
sentiment de la nature et non pas seulement de la nature extrieure, des
ciels et des paysages, mais de notre nature corporelle et sensuelle, du
naturalisme humain. Il va beaucoup plus loin dans ce sens que saint
Franois d'Assise; il ne se borne pas  des effusions idylliques, mais
connat toute l'ardeur du sang et toute la fougue des passions. M. Paul
Claudel est un pote chrtien pour qui le grand Pan n'est pas mort.
Peut-tre cela prouve-t-il simplement que sa foi ne l'empche pas de se
bien porter et d'y voir clair.

Au risque de ruiner dfinitivement cet auteur dans l'opinion de M.
Georges Duhamel, je dois confesser que j'ai lu avec un extrme plaisir
la Cantate  trois voix que M. Paul Claudel intitule: _Cette heure qui
est entre le printemps et l't._ Le joli titre, motif de rverie  lui
seul, et qui ne pouvait tre trouv que par un vrai pote! Il n'a qu'un
dfaut: il est si expressif, si suggestif, qu'on s'attarde  le
considrer et qu'on serait presque tent d'imaginer un pome, au lieu de
lire celui de M. Paul Claudel. Mais on y perdrait trop.

Trois femmes, que M. Claudel nomme Laeta, Fausta et Beata, toutes trois
pares...--Les bras et le sein dvoils...--Assises...--La face leve au
ciel...--Nulle de l'autre regarde...--Assises et demi-renverses.--En
robes solennelles.--D'o dpasse la pointe d'un pied dor, sont runies
dans un site des bords du Rhne. Ce sont des personnages symboliques. La
courte description que je viens de citer rappelle le got des peintures
galantes du dix-huitime sicle et des opras ou des cantates
mythologiques de Rameau. Le mot de cantate est tout  fait juste. De
courts rcitatifs dialogus relient les fragments lyriques, j'allais
dire les airs, que chante successivement l'une ou l'autre des trois
interlocutrices. Le style et la prosodie se rattachent  la manire
symboliste, mais ont l'originalit propre  M. Claudel. Les rcitatifs
sont crits en vers libres, rims ou assonancs. Les airs sont en
versets, spcialit claudelienne, ainsi que vous ne l'ignorez point. Les
images magnifiques ou familires abondent. Ce n'est pas toujours
absolument limpide, mais c'est toujours trs beau.

Lacta, qu'on nous dit fille du sol latin, personnifie la joie et la
douceur de vivre, une sorte de paganisme ingnu. Fausta, c'est une
princesse exile, au coeur noble et fier, qui supporte courageusement
l'adversit, mais que dvorent les fivres romantiques. Beata, c'est
l'idaliste, l'lue, qui sait dcouvrir sous les apparences transitoires
l'essence ternelle et divine. On peut, d'ailleurs, admettre que ces
trois personnes reprsentent trois tats, trois hypostases d'une mme
me, celle du pote et, dans une certaine mesure, la ntre. Telle est du
moins l'interprtation que je propose, sans en garantir absolument
l'exactitude. Je ne serais nullement surpris que certaines nuances
m'eussent chapp.

Donc, c'est la dernire nuit avant l't. Le printemps est fini: demain
l't commence. Ce moment climatrique excite traditionnellement
l'allgresse populaire, qui le clbre par les feux de la Saint-Jean.
Wagner a situ  cette date la priptie dcisive de la vie de Hans
Sachs. Dans la cantate de M. Paul Claudel, cette heure qui n'est qu'une
fois, ce mot suprme de l'anne induisent Fausta et mme Laeta en
rflexions mlancoliques sur la fuite du temps. Beata leur rplique
qu'elles ne savent pas voir, qu'elles ne savent pas entendre. Laeta se
demande si celui qu'elle pouse l'aimera toujours; Fausta, si celui qui
l'a quitte reviendra. Quant  Beata, celui qu'elle aime est mort: c'est
pourquoi il ne lui chappera plus, elle le possde dsormais  demeure,
tel qu'en lui-mme enfin l'ternit le change, comme et dit Mallarm.
Cette heure, qui n'est ni le jour, ni la nuit, cette heure qui est entre
le printemps et l't, ce point culminant de l'anne, symbolise pour
Beata prcisment l'ternit, dont la saveur inoubliable peut se goter
dans un instant suprme, comme on aspire en une seconde toute l'me
d'une rose dans son parfum. Ah! je vous le dis, ce n'est point la
rose, c'est son odeur,--Une seconde respire qui est ternelle. Laeta
n'en disconvient pas: A quoi sert d'tre une femme sinon pour tre
cueillie? Puis elle chante un cantique du Rhne, qu'on peut citer
mme aprs Mistral. Il faut bien des montagnes pour un seul Rhne!--Il
n'y a qu'un seul Rhne et cent vierges pour lui dans les
altitudes!...--Cent montagnes et au milieu d'elles un seul
Rhne...--Toutes les sources de bien loin entendent sa voix, comme les
vaches qui de cime en cime rpondent  la corne du pasteur.--Tout
conflue vers lui... L'image est merveilleuse; mais observez comme ce
pote de haute envole use du mot propre et du dtail familier. A quoi
sert la vie, sinon  tre donne? Et la femme, sinon  tre une femme
entre les bras d'un homme? conclut Laeta, qui entonne ensuite un
cantique de la Vigne vraiment digne de Bacchus.

      C'est un dieu, sans doute, et non pas un homme qui a invent
      de joindre, comme pour notre sang mme,--Le feu  l'eau!--Un
      dieu, je vous le dclare, et non un homme, qui a invent de
      faire tenir ensemble dans un verre,--Et la chaleur du
      soleil, et la couleur de la rose, et le got du sang, et la
      tentation de l'eau qui est propre  tre bue...--Ah! s'il ne
      veut point qu'elle le croie,--Il ne fallait pas que cet
      homme prenne la jeune fille par la main et lui dise qu'il
      l'aime et qu'elle est belle...--Ah! s'il ne veut pas puiser
      la coupe, il ne faut pas y mettre les lvres!...--Ah! s'il
      est avare et _s'il n'aime que ces choses qu'on acquiert
      l'une aprs l'autre_...,--Ah! s'il a toujours quelque chose
       faire au pralable et besoin de s'enqurir et de juger et
      de savoir et de raisonner,--Ah! qu'il ne mette point les
      lvres  cette coupe qui raccourcit le temps et nous donne
      tout  la fois!--Car, ah! cette vie est trop longue et le
      temps est ennuyeux, et le moment seul est ternel qui n'a
      aucune dure!...--Ah! s'il tient  rester intact, il ne faut
      point treindre le feu!--Et si pour lui la coupe est
      inattendue,--Que sera-ce de la femme? Que sera-ce de la
      mort?

Le dernier trait ne s'accorde pas trop au caractre de Laeta, ou du
moins  celui que je lui supposais. C'est le pote qui parle,
semble-t-il, plutt que son hrone. Mais quelle imptuosit! Quel lan
vers la vie intense et dionysiaque!

C'est le tour de Fausta, l'exile. Dans le cantique du Peuple divis,
elle voque sa terre natale, la Pologne, et la houle infinie de ses
moissons. Prisonnire, elle s'crie: Dites, qui me rendra l'espace
libre et cet pre coup de vent de la libert qui vous enlve comme un
garon brutal qui fait sauter sa danseuse entre ses deux mains. Mais
comme Kundry, Fausta veut servir. Elle n'ouvre mme pas sa chambre
intrieure, le secret de son amour,  l'poux qu'elle craindrait
d'enlever au service de la patrie en le retenant auprs d'elle. En son
absence elle administre ses biens et change tout en or. Mais elle finit
par tre accable par la vanit de tout. Elle repousse les demi-mesures,
les pieux mensonges. Elle est dvore d'un dsir qui est pur de tout
espoir... Et elle finit son cantique du Coeur dur par cette
exclamation satanique: Si le dsir devait cesser avec Dieu,--Ah! je
l'envierais  l'enfer.

Aux fureurs de cette malheureuse dcidment insatiable s'oppose la
quitude transcendante de Beata: Il fallait que celui que j'aime
mourt.--Afin que notre amour ne ft plus soumis  la mort. Et elle
chante la mort de la chair, la vie de l'Esprit, le dsir de la nuit et
de l'ternel repos. Certains passages font songer  _Tristan et Yseult_.
Mais le pome s'achve dans une tonalit sereine et apaise qui, plus
directement, rappelle les discours d'Anne Vercors, le pre de Violaine:
Je vis, sur le seuil de la mort, et une joie inexplicable est en moi,
ou encore certaines pages de l'_Art potique_ de M. Claudel sur la
mort, notre trs prcieux patrimoine.... C'est en quoi se rvle le
christianisme immanent de cette cantate profane.

Dans sa cinquime Ode, M. Paul Claudel prononait cette prire: Faites
que je sois comme un semeur de solitude et que celui qui entend ma
parole--Rentre chez lui inquiet et lourd. Je crois qu'il a t exauc.
Ce nouveau pome, par de tant d'attraits, est de ceux qui inclinent aux
longues mditations et laissent une impression aussi srieuse que
durable. C'est une des particularits de M. Paul Claudel. Au dbut, ses
oeuvres peuvent paratre un peu abstruses et hrisses, mais lorsqu'on a
fait l'effort indispensable pour les bien connatre, on ne les oublie
plus.




L'ASCTISME DE M. ANDR SUARS[53]


M. Andr Suars a donn coup sur coup trois volumes: dans le premier il
maudit la chair et dans les deux autres l'esprit. Que reste-t-il? Le
coeur! L'auteur de _Voici l'homme_, du _Bouclier du Zodiaque_, des essais
_Sur la vie_, n'est pas de ceux qui voluent volontiers[53a]. Il est
capable de varit et surtout d'abondance, mais trs attach  certains
thmes fondamentaux et  certaines allures caractristiques.
Gnralement original et souvent profond, il vise  la profondeur et
cultive avec soin son originalit. C'est un prophte, un mystagogue, ou
 tout le moins un intuitif. Il excre la raison et les mthodes
logiques. A quelques gards, il fait songer  Carlyle. Mais, malgr son
mpris des anciens, il a subi, plus 2 Voir _les Livres du Temps_,
premire srie, pp. 288-298. qu'il ne voudrait peut-tre en convenir,
l'influence grco-latine. Sa tristesse romantique et sa septentriomanie
ne l'empchent pas d'tre sensible  la beaut des formes. Et les
souvenirs antiques le hantent. On dirait parfois d'un normalien dguis.
Il a crit, en vers libres, il est vrai, une _Tragdie d'Electre et
Oreste_. On ne s'tonnera point de le voir publier une _Cressida_ qui,
par del Shakespeare, voque le monde de l'_Iliade_, et qui, en dpit
d'une manire plus dense et plus pre, ressemble un peu  une fantaisie
d'Anatole France ou de Jules Lematre. On y discernera mme, par
surcrot, des indices d'une parent secrte avec M. Gabriel d'Annunzio.

[Note 53: _Cressida_, 1 vol. Emile-Paul; _Ides et visions_, 1 vol.
_ibid._; _Trois hommes (Pascal, Ibsen, Dostoevski)_, 1 vol. ditions de
la _Nouvelle Revue franaise_.]

[Note 53a: Voir les Livres du Temps,_ premire srie, pp. 288-298.]

_Cressida_ n'est pas un drame, mais une suite de scnes, interrompues
par quelques rcits ou parabases. M. Andr Suars n'a pas suivi le
scnario de Shakespeare, lequel s'tait inspir de Boccace et de
Chaucer. Vous vous rappelez que dans Shakespeare, Cressida, prsente
par son oncle Pandarus  Trolus, cdait  l'amour de ce fils de Priam
et lui jurait de grands serments de fidlit, puis devait se rendre
comme captive au camp des Grecs, par suite d'un change de prisonniers,
et dsesprait son doux ami par sa facilit  couter les propos galants
de Diomde. Cressida tait un type d'inconstance ingnue et de nave
fragilit fminine. mile Montgut pensait mme que le nom de cette
jeune Troyenne trop volage avait pu fournir la racine du mot franais
_grisette_. L'hypothse tymologique est sans doute aventureuse, mais la
psychologie de l'hrone de Shakespeare ne prte pas  la discussion. M.
Andr Suars l'a compltement modifie, comme c'tait son droit,
puisqu'il s'agit d'une fiction symbolique. Il semble n'avoir retenu du
texte shakespearien qu'une rplique du dbut de la pice, o Cressida
confesse  Pandarus son penchant pour Trolus, mais ajoute qu'elle n'en
laissera rien paratre (du reste elle n'excutera pas plus cette
rsolution que les autres): Les femmes, explique-t-elle, sont des anges
tant qu'on leur fait la cour; une fois obtenues, les choses perdent leur
prix: l'me du plaisir est dans la poursuite... Celui qui a obtenu est
un matre, celui qui n'a pas obtenu est un suppliant... La Cressida de
M. Andr Suars, merveilleusement belle et parfaitement froide, sera
l'implacable coquette, l'idole de marbre, la femme fatale, qui n'aime
qu'elle-mme et se fait adorer de tous les hommes, mais les dsespre
sans merci.

Cressida abandonne sa chevelure  Trolus, comme Mlisande  Pellas:
mais ce n'est qu'une manoeuvre. Avec douceur, Trolus, lui dit-elle,
passez le peigne dans l'herbe d'or parfume. Caressez-moi du rteau, bon
jardinier, sans me toucher. N'tes-vous pas assez rcompens de tenir
pour un moment, entre vos doigts, les moissons de la chevelure? Trolus
rpond: Je sais bien, sous le couvert de ce chaume en rayons, que tu
souris. Sans voir ton visage, o rsident toute la joie du monde et
toute l'illusion, je sais que la raillerie ptille dans tes yeux, comme
le soleil sur les vagues; et j'entends que ton coeur est plein de rire:
tu ris de m'avoir fait ton esclave. Je le fus, sourire de la mer! Je le
suis. Et plus loin: Tu te glisses dans mes moelles, et tu vogues,
perfide, flux et reflux, sur les ondes de mon sang. Tu soulves mes
orages et tu les abats. Ta prsence, tes cheveux, ton accent, le murmure
de ta gorge, tes yeux que je devine, tu es une caresse de sel sur mon
coeur  vif, et de feu, de miel cythren et de lave mordante, de frache
menthe et de suie qui brle. Et jamais, jamais ce ne sont tes lvres...
Tout cela n'est-il pas un peu d'annunziesque? Et voici du
Sully-Prudhomme: Mystre du dsir: un rien le fait natre; un rien le
tue et l'anantit. Le timbre de la voix, une inflexion, un trait, une
odeur, et le dsir s'empare de l'homme, ou le dserte. Une ligne de plus
ou de moins dans le sourire: plus de feu dans le regard, ou plus de
mlancolie... Vous vous souvenez?

    Comment fais-tu les grands amours,
    Petite ligne de la bouche?

    Il existe un bleu dont je meurs
    Parce qu'il est dans des prunelles...

Cressida, intraitable, se vante d'tre la reine criminelle, le doux
flau  faire voler la poussire des hommes, qui pour sentir
l'glantine naissante de son sourire sur ses lvres, marcheraient dans
le coeur de leur mre. Elle considre que l'esprit n'est qu'un vieux sot,
courb sur les livres, et que la bont n'est qu'une vertu de mendiant.

      Il faudrait prendre mon coeur. Essaye, timide amant,
      dclare-t-elle  Trolus. C'est alors que je serais petite
      et faible, et femme, comme toutes. Alors, tu jouirais d'tre
      le matre,  bel amant. Vaincue et prosterne, j'aurais
      toutes les vertus dans ma dfaite, adorant la main qui
      frappe et qui m'a courbe. Tout l'univers travaille pour me
      parer et pour me plaire. Et trs humblement, ploye sur mes
      genoux, j'offrirais  mon matre tout le travail du monde,
      me dpouillant, pour lui, et ajoutant le don de moi-mme 
      la dpouille de l'univers. Non, va, Trolus, n'essaye pas!
      Non, je ne donnerai pas mon coeur, pour tre esclave.

Quelle est la raison profonde de cette insensibilit de Cressida? C'est
que le coeur corrompt. L'amour est une immolation. La beaut ne se
conserve qu'intacte. Et la loi des sexes est la guerre. Guerre! guerre!
Je ne laisserai pas tomber mes armes. La fleur est trop cruelle, si elle
est goste: c'est votre ternelle plainte. Elle ne l'est pas plus que
vous, qui ne vivez que pour la tuer et la cueillir. Cressida se moque
du deuil d'Andromaque et des faiblesses d'Hlne, qui se laisse aller 
dire: Nous vous faisons la guerre dans l'espoir d'tre vaincues...
Cressida la redresse vertement: En vrit, Hlne, tu vieillis...
Inutiles, les discours de Nestor, de Promthe et de Cassandre, les bons
offices de Pandarus, les supplications de Diomde, les vellits de
violence du bouillant Achille. Une fois seulement, Cressida s'humanise,
pour le bel adolescent Cressids, mais c'est lui qui la repousse:
conflit de deux narcissismes! Et ce Cressids n'est pas sans une
lointaine analogie avec le Saint Sbastien de M. d'Annunzio. Trolus va
mourir, malgr les essais de consolation de la tendre Polyxne, Diomde
galement, et Cressida danse, comme un Zarathustra femelle: C'est mon
devoir de vivre, d'tre toujours le charme de la vie... Si je ne
souriais plus, o serait le sourire?

Cette oeuvre, trs paenne d'apparence et mme jusqu' un certain point
de sentiment, aboutit  une conclusion austre. S'il vient de la chair,
l'amour la quitte... La chair est le boulet de l'me... Entre l'homme et
la femme, il n'y a que la chair: mais ce n'est pas l'amour. Ainsi
s'exprime l'ombre de Pris, dont on ne rcusera pas le tmoignage. Aprs
ce petit voyage d'tudes--et un peu aussi d'agrment--au Walpurgis
classique, M. Andr Suars pourra revenir  sa forte et dure vie
intrieure.

Le volume intitul _Ides et Visions_ est trs attrayant par la
diversit des sujets traits ou effleurs, et il est presque constamment
clair, ce qui n'est pas une qualit commune  tous les ouvrages de M.
Andr Suars. Seule, la partie intitule _Rflexions sur la Dcadence_
reste un peu nuageuse; encore chacune de ces rflexions, prise  part,
offre-t-elle un sens facilement saisissable; toutefois, si l'on regarde
l'ensemble, on ne sait pas trop o l'auteur veut en venir. Mais les
_Croquis de Provence_, dats de juin 1908, sont charmants. M. Suars s'y
montre brillant paysagiste. C'est un impressionniste solide et
vigoureux. L'objet rel contient utilement son imagination. Si elle
prend l'essor jusqu'au mythe, c'est avec une prcision directement
pittoresque: Le soleil est sur la mer, au ras du rivage... Sa splendeur
purpurine enflamme, sans les dissiper, les voiles tristes du crpuscule.
Lui seul, comme un hros qui chante, dans une robe rouge, flamboie,
sanglant, sur l'horizon. C'est Hercule sur le bcher, dans sa fatale
tunique... Il y a aussi des peintures vivantes et grouillantes des
vieilles rues de Toulon, un peu dans la manire de M. Louis Bertrand.
Mais M. Suars, qui sent et traduit si bien les grces de cette terre
mditerranenne, lui reproche d'inviter au plaisir plutt qu' la
mditation. Il n'y a peut-tre pas d'incompatibilit ncessaire. Il est
exact pourtant qu'un climat de brume convient mieux aux sombres rveries
o l'auteur se complat.

Voici donc _Lord Spleen en Cornouailles_. Une tristesse sans bornes.
Ici je suis dans mon pays... Mais les descriptions de Bretagne font
vite place  des penses sur une foule de questions morales,
politiques ou littraires. M. Suars est violemment antifministe: il
poursuit de terribles sarcasmes la femme nouvelle, sottement goste et
insurge contre sa nature. Il estime que le moi tue la famille et vide
la maison. Il raille la dmocratie. Vivre seul, pour ne point har les
hommes. Le peuple est femelle. Amour des arbres et des animaux. Horreur
de l'amricanisme. Culte de l'art. L'art est le recours suprme de
l'ordre contre l'anarchie. Qu'il parle pour l'anarchie tant qu'il lui
plaira, le grand artiste est la preuve de l'ordre... Au bout du compte,
le gnie, c'est le style. Mais combien s'y connaissent?--Et certes,
jamais une femme. Le style, comme la force, leur fait peur. La science
est aristocrate. L'art aussi, bien qu'il soit le contraire de la
science. (Le contraire, c'est beaucoup dire.) L'art est le suprme
recours de l'homme et du coeur contre l'phmre. Les lettres sont l'art
suprme pour cette raison qu'entre toutes, les oeuvres crites sont
affranchies de la matire. Admiration, raison de vivre, point d'appui
en ce monde au levier de l'esprit. Adoration  la Michelet pour l'tre
douloureux et sublime qu'est la femme, la vraie femme, point fministe.
La morale tend  l'uniformit, puisqu'elle veut imposer  tous les mmes
devoirs: de l, peut-tre, le dgot que la morale inspire aux
artistes. Spinoza n'oublie que d'tre homme. Il pense et ne sent pas.
Nous qui sommes dans la mort, nous avons un apptit de vie
intolrable. (videmment, M. Suars, qui a l'obsession de la mort, ne
peut goter Spinoza, qui a dit: La chose du monde  laquelle un homme
libre pense le moins, c'est la mort; et sa sagesse n'est point une
mditation de la mort, mais de la vie[54]. Mais l'auteur de l'_thique_
a parl de l'amour de Dieu de faon  prouver qu'il n'avait point une
me glace. Une intense ardeur intellectuelle s'exprime chez lui en
style volontairement gomtrique.)

[Note 54: _thique_, IV, 67.]

Telles sont, cueillies au hasard, quelques-unes des opinions
capricieusement exprimes par M. Suars, dans une forme concise et
mordante, non sans quelque got de paradoxe, mais avec un fond de
traditionalisme assez curieux. M. Suars a quelques traits communs avec
Barbey d'Aurevilly. Il partage au moins son horreur du bas-bleu. Il est
chrtien, ou quasi chrtien, lorsqu'il exige que l'on trouve un sens 
la douleur et  la mort. Mais je veux citer surtout ces lignes
magnifiques et singulires:

      Il ne faut pas rduire au dsespoir une grande me, 
      l'heure o elle a toute sa verdeur et toute sa force: car
      c'est alors qu'elle rclamait la joie du triomphe; alors
      elle pouvait la goter... Je sais un livre admirable, un des
      matres livres du monde, qui n'a pas d'abord t lu par
      vingt personnes. Le genre humain se passe bien de livres.
      Souffrez donc que tel livre ait piti du genre humain... La
      lune luit dans sa lanterne de nuages blancs, veilleuse dans
      la chambre du ciel malade. La mer touffe ses sanglots dans
      la nuit sourde; comme elle pleure doucement sur les rochers!
      Demain o sera ma jeunesse? O seront tant de volonts, qui
      volaient  la conqute, comme des flammes d'or au vent
      d'ouest? C'en est fait. Ma jeunesse tombe dans le pass,
      comme une pierre dans le fleuve. Et toute ma volont
      s'puise dans la solitude. La sourde nuit est l. C'en va
      tre fait! Que n'es-tu sourde,  toi-mme, comme elle,  mon
      me? touffe tes sanglots, comme la mer sur les rochers du
      phare. C'en sera fait demain. C'en est fait.

Ce livre admirable, un des matres livres du monde, qui n'a pas d'abord
trouv vingt lecteurs, ne serait-ce pas un de ceux de M. Suars,
probablement _Voici_ _l'homme_, ou peut-tre les _Images de la
grandeur_, ou encore _le Bouclier du Zodiaque_? Mais quelle lamentation
poignante! Quel chant de dtresse!

Le recueil se termine par un _Colloque avec Pascal_, qui fait une
transition avec le volume des _Trois hommes_; ces trois hommes sont
Pascal, d'abord, puis Ibsen et Dostoevski. (Ces tudes ont paru dans
les _Cahiers de la Quinzaine:_ mais le portrait d'Ibsen avait t insr
en premier lieu, au moins partiellement, dans la _Revue des Deux
Mondes_.) On connat l'enthousiasme de M. Suars pour Pascal, qui est
son hros, son modle, et qu'il ne laisse pas d'imiter dans son style.
Il y a, dans les _Ides et Visions_, un loge autoris de l'ellipse
pascalienne. L'ellipse est le trope des solitaires. Le grand style de
l'imagination est toujours elliptique. Sur le gnie de Pascal, nous
sommes bien tous d'accord. Seulement, pourquoi M. Suars crit-il: La
grandeur de Pascal n'est pas dans l'intelligence, si grande soit la
sienne; mais d'avoir l'me si intense et si nue? Vous reconnaissez la
thse favorite de M. Suars, aussi furieux ennemi de l'intellectualisme
que M. Romain Rolland. Mais si Pascal n'avait pas eu cette grande
intelligence, sa grande me n'et-elle pas t perdue pour nous, n'ayant
pu s'exprimer dans les pages immortelles qui nous l'ont fait connatre?
Et ces deux grandeurs sont-elles rellement sparables? On peut  la
rigueur concevoir un saint, n'ayant que celle de l'me et vivant dans
une obscure solitude. Et encore, est-on bien sr que sa sensibilit
galerait celle d'un Pascal, si l'intelligence ne la fournissait pas
d'aliments? Ce pourrait tre un grand saint, mais pas tout  fait du
mme ordre. Quant  la supriorit de l'esprit, elle s'accompagne
ncessairement d'une motivit suprieure, qui peut sans doute ne pas
s'enfivrer et dborder comme chez Pascal, mais se matriser ou mme se
dissimuler sous un aspect d'impassibilit voulue, comme chez Spinoza
(pour lequel M. Suars se montre ici plus quitable). Dans aucun cas, on
n'accomplit une grande oeuvre sans passion. Ce peut tre une passion
intellectuelle, un amour des ides ou du beau, non des cratures
vivantes. C'est alors une autre forme de la sensibilit, plus rare
peut-tre, moins spontanment humaine, mais dont le foyer n'en doit donc
tre que plus ardent. Mme chez les savants, que M. Suars parat
confondre avec des automates, chez un Pasteur ou un Claude Bernard, par
exemple, ne faut-il point un fervent amour de la nature, une convoitise
de surprendre ses secrets? Qui n'a point de sensibilit ni de dsir ne
pense pas plus qu'il n'aime ou qu'il n'agit, mais vgte mcaniquement
selon la loi d'inertie.

Bien entendu, ces tudes sur Pascal, Ibsen et Dostoewski ne ressemblent
pas  celles que pourrait crire un critique de profession. M. Suars ne
condescend pas  analyser les oeuvres ni  les discuter point par point.
Il nous offre des espces de visions synthtiques et il exprime
lyriquement ses impressions d'ensemble. Il adore Pascal, ou l'homme en
qute de la vie ternelle, l'me  qui il faut un Dieu. (Je suis Pascal
sans Jsus-Christ, dit M. de Sipse, personnage cr par M. Suars  son
image.) Il admire Ibsen, il l'admire mme un peu trop, puisqu'il le
prfre  Goethe; mais il ne l'aime pas, pas plus qu'il n'aime Goethe: ce
sont des intellectuels! On conoit que ses ddains affichs pour la
science, son pragmatisme, son dnigrement de l'antiquit aient plu 
Brunetire. Enfin, il exalte Dostoevski, sa sensibilit sublime et sa
foi dans la vie. Il en abuse pour gratigner Flaubert au passage, et
il conclut: Dostoevski, si je ne me trompe, et moi-mme  mon rang,
nous sommes l'antidote de la tyrannie rationnelle, des philosophes, et
de tout poison inhumain: Dostoevski, le coeur le plus profond, la plus
grande conscience du monde moderne.

Mais o prend-il cette tyrannie rationnelle? La tyrannie, elle est en
germe dans ces phrases minemment brunetiresques du portrait d'Ibsen:
Je ris d'une sagesse qui dtruit tout le bonheur. Athnes n'a pas mal
fait de donner la cigu au trop sage Socrate. Je ne vois point de
bonheur qui ne justifie toute ignorance... Comme s'il devait tant s'agir
de l'esprit, quand il s'agit d'abord de vivre? etc... Quels sont les
aspirants  la tyrannie, en cette affaire, sinon ceux qui, sous prtexte
qu'ils veulent vivre,--ce dont personne ne les empche,--ont la
prtention de proscrire ou de brider la pense?




ANDR GIDE[55]


[Note 55: La premire partie de cette tude a paru dans le _Temps_,
en 1119,  propos de la publication d'_Isabelle_.]

Le premier ouvrage de M. Andr Gide, les _Cahiers d'Andr Walter_, parut
en 1891, sans nom d'auteur,  la librairie de l'Art indpendant.
L'dition est depuis longtemps puise: le volume n'a jamais t
rimprim. La littrature de M. Andr Gide est minemment sotrique et
cnaculaire. Cet crivain semble mettre autant de soins  fuir la
publicit que d'autres  la rechercher: il crit, dirait-on, pour
lui-mme, ou tout au plus, comme Stendhal, pour cent lecteurs. L'art ne
lui apparat pas comme une fin, ni son oeuvre comme un tre qui, une fois
dtach de lui, doive avoir une vie propre, durer et se perptuer. Il ne
considre point les choses littraires _sub specie ternitatis_. C'est
un esprit foncirement subjectif. Ses livres ne sont que des
confidences, o il a exprim par une sorte de besoin personnel un moment
de sa pense, et qui par la suite ne lui paraissent pas plus importantes
que les paperasses jaunies ou les fleurs fanes. Peut-tre, certains
soirs d'hiver, remue-t-il au coin du feu ces vieux souvenirs et ces
archives intimes, mais il se persuade avec une sorte de pudeur maladive
qu'il doit drober au public les traces de son pass. Peut-tre relit-il
parfois _Andr Walter_; mais il ne dsire point que nous le relisions.
tant homme de lettres, malgr tout et quoi qu'il en ait, il n'a pu
compltement rsister au dsir de l'impression; mais il se replie et
rentre dans la retraite avec dlices; il est l'homme du volume
introuvable; au fond, il regrette vraisemblablement la faiblesse qui l'a
empch de rester tout  fait indit, et il appartient  la famille des
Amiel, des Marie Baskirstsef, des Maurice et des Eugnie de Gurin, de
tous ces auteurs clandestins, grands rdacteurs de mmoires et de
confessions, que l'horreur de la foule et la passion de la solitude
contemplative rservent pour les gloires posthumes.

C'est comme une oeuvre posthume que se prsentaient les _Cahiers
d'Andr Walter_: M. Andr Gide n'avait mme pas mis sa signature, selon
l'usage,  titre d'diteur des papiers d'un ami dfunt. Cependant, je me
souviens que dans les milieux symbolistes o je frquentais alors, on
avait su tout de suite qui tait l'auteur vritable, et bien que le
hasard ne m'et point permis de rencontrer M. Andr Gide, je n'avais
plus oubli ce nom. Depuis _Sous l'oeil des barbares_, on n'avait pas vu
de dbut aussi remarquable. D'ailleurs, puisque M. Gide n'a jamais fait
mystre de ses attaches religieuses, je puis bien mentionner qu'on
l'avait surnomm le Barrs protestant. Pendant la fameuse mode des
surnoms, il y en a eu de moins exacts, et de plus malveillants aussi.

Andr Walter, dont le journal en deux cahiers--cahier blanc et cahier
noir--tait livr au public, avait eu le chagrin d'aimer vainement sa
cousine Emmanule, qui ne s'en tait mme point aperue et qui avait
pous un M. T... La mre d'Andr lui avait, en mourant, conseill la
rsignation. Quelques mois aprs, Emmanule meurt  son tour. Andr
brle pour la morte d'un amour rtrospectif, mais ardent et hallucin,
qui le conduit au tombeau par les voies rapides de la fivre crbrale.
Bien entendu, Andr Walter est un jeune homme de lettres. Ses
mditations esthtiques alternent avec ses effusions sentimentales.
Point d'action, point de rcit: rien que de l'analyse. Je viens de me
replonger, aprs vingt ans, dans ces _Cahiers d'Andr Walter_: je les ai
peut-tre un peu moins admirs, mais j'y ai pris encore un vif intrt.
C'est un petit livre trs distingu vraiment, et qui garde une valeur
historique. M. Andr Gide devrait bien le rditer. Il est fort
substantiel et l'on y retrouve un tas de choses significatives.
Nietzsche tait alors inconnu en France: il est vrai que M. Andr Gide
avait pu le lire dans l'original. (M. Andr Gide sait l'allemand, ainsi
que l'anglais, l'italien, le latin et le grec, et il cite beaucoup de
textes dans ces diverses langues: les textes grecs sans l'ombre
d'accentuation, malheureusement.) Mais puisqu'il ne le nomme point, on
peut croire que M. Gide, qui parlera plus tard de Nietzsche avec
ferveur, l'ignorait encore lorsqu'il crivit _Walter_. Il le devine, il
le pressent, et il met ainsi en lumire, sans le savoir, la filiation
qui  certains gards relie Nietzsche  nos Jeune-France de 1830 et 
leurs successeurs immdiats. Lorsque M. Andr Gide fulmine contre le
repos, contre le confort et les flicits endormantes, lorsqu'il
s'crie: La vie intense, voil le superbe!... et lorsqu'il prcise:
Multiplier les motions... Que jamais l'me ne retombe inactive; il
faut la repatre d'enthousiasmes..., on se demande s'il annonce
Nietzsche et son Vivre dangereusement! ou s'il continue nos
romantiques, leur soif d'aventureuse exaltation et leur haine des
platitudes bourgeoises.

D'autre part, on aperoit dans ces _Cahiers_ un autre romantisme, le
vaporeux et sentimental romantisme  l'allemande, mtaphysique et clair
de lune, tartines de confitures et armoire  linge, _Werther_ et
Novalis. Dans le cahier blanc, Emmanule ressemble un peu  Charlotte,
avec moins de petits frres. Il y a beaucoup de larmes sans cause et de
baisers immatriels, entre les soins du mnage, les lectures
instructives et les promenades sous les toiles. Et tout un mysticisme
se dveloppe, qui nous fait penser aujourd'hui  M. Maurice Maeterlinck,
mais ne lui doit rien sans doute, puisque les deux auteurs sont
sensiblement contemporains: la traduction de _Ruysbroeck l'Admirable_
est aussi de 1891. Comme tous les mystiques, au surplus, M. Andr Gide
tablit une distinction entre l'esprit et l'me. L'esprit, ce n'est
rien... L'esprit change, il s'affaiblit, il passe: l'me demeure... Il
reproche ceci  Emmanule: Ton esprit dominait ton me... Je t'en veux
de n'avoir pas frmi devant l'immensit de Luther... Tu comprends trop
les choses et tu ne les aimes pas assez... Il se plaint: Nos esprits
se connaissent tout entiers. Au del, l'me tait tout aussi inconnue.
Il aboutit logiquement  l'asctisme, au dgot de la chair,  cause de
l'impossible union des mes par les corps. Il a le culte de la
chastet. En revanche, l'amour des mes continue aprs la mort. Bien
mieux, tant que le corps vivra, l'amour sera contraint, mais sitt la
mort venue, l'amour triomphera de toutes les entraves. C'est
lorsqu'Emmanule est morte qu'il la possde enfin, puisqu'elle ne vit
que dans sa pense  lui et que lui ne vit que par l'amour de la
bien-aime. Mais ces rveries finissent par lui dranger le cerveau. La
connaissance intuitive est seule ncessaire, disait-il aussi; la raison
devient inutile... Voil ce qu'il faut: engourdir la raison et que la
sensibilit s'exalte! Certaines de ces phrases semblent annoncer M.
Bergson. Et tout cela est videmment un peu fumeux, comme il est naturel
sous la plume d'un tout jeune homme, mais vivant et attachant. On peut
regretter surtout qu'Andr Walter considre le raisonnement dialectique
comme la seule forme de la raison, et que, enclin  faire la critique de
la connaissance, il ne songe mme pas  tenter celle du sentiment. Au
surplus M. Andr Gide reviendra de son antiintellectualisme juvnile,
comme aussi de son ddain (thorique) pour la syntaxe. De sa potique,
assez dcadente, un prcepte est  retenir, entre beaucoup d'autres qui
portent seulement la marque de l'poque. Bien entendu, M. Gide veut de
la musique avant toute chose. Mais il renoue, peut-tre inconsciemment,
la tradition des vrais matres en ajoutant: ... Que le rythme des
phrases ne soit point extrieur et postiche par la succession seule des
paroles sonores, mais qu'il ondule selon la courbe des penses cadences
par une corrlation subtile. La formule est trs belle et d'une grande
porte, profondment intellectualiste du reste.

J'ai peut-tre trop insist sur ce premier volume, mais il explique
toute l'oeuvre de M. Andr Gide. Le _Voyage d'Urien_ est une fantaisie
symbolique dans la manire de Novalis, dont nous avons dj dpist
l'influence; _Paludes_ est un livret d'gotisme humoristique. (J'aime
moins ces deux opuscules.) Les _Nourritures terrestres_, ce sont encore
des Cahiers, des notations directes, sans cadre romanc. Le
nietzschisme s'affirme. Une existence pathtique plutt que la
tranquillit. Je ne souhaite pas d'autre repos que celui de la mort...
Un got de la nature toute simple, sans luxe ni artifice,  la Rousseau:
Je n'aime pas que ma joie soit pare, ni que la Sulamite ait pass par
des salles... (Curieux historiquement, comme raction contre Baudelaire
et Huysmans.) Du voltairianisme modernis: Moi aussi, j'ai su louer
Dieu, chanter pour lui des cantiques, et je crois mme, ce faisant,
l'avoir un peu surfait. Des impressions de voyages, brves, drues,
synthtiques, videmment influences par Barrs. Du philosophisme assez
vigoureux sous sa traduction symbolique: Eau capte, vous tes comme la
sagesse des hommes. Sagesse des hommes, vous n'avez pas l'insaisissable
fracheur des rivires. Est-ce qu'avec un peu de bonne volont on ne
pourrait pas voir dans cette jolie phrase un potique nonc du fameux
principe de Carnot? Du don-juanisme intellectuel: Choisir, c'est
renoncer pour toujours, pour jamais,  tout le reste. Aversion pour les
foyers, les familles, les fidlits, pour n'importe quelle possession
par peur de ne plus possder que cela: chaque nouveaut doit nous
trouver toujours disponibles. M. Gide dcouvrira probablement par la
suite que ce bohmianisme devient  la longue un peu monotone; que la
varit, comme le bonheur, est en nous: que ce qui dure est moins
dcevant aprs tout que ce qui change et que le premier de ces lments
est ncessaire pour goter toute la saveur du second: on n'a tout le
plaisir du voyage que si au dpart on quitte un foyer avec la
perspective de le retrouver au retour. Mais avec les rserves qu'on peut
faire, ce petit livre, un peu ingal, n'en est pas moins brillant
d'originalit et plein de suc.

_L'Immoraliste_ inaugure la srie des rcits, qui se poursuivra par
_la Porte troite_ et la toute rcente _Isabelle_. M. Andr Gide n'a
peut-tre pas une vraie vocation de romancier; aussi bien se dfend-il
de composer des romans. C'est un conteur d'anecdotes singulires, dont
la signification psychologique ou morale importe plus que le scnario:
le ct narratif et pittoresque est un peu sacrifi. Dans le rcit,
puisque rcit il y a, M. Gide fait un peu figure d'amateur, comme
Mrime,  qui il ne ressemble gure par ailleurs, comme Benjamin
Constant,  qui il ressemble davantage, comme le Sainte-Beuve de
_Volupt_ et le Fromentin de _Dominique_, je dirais mme comme Stendhal,
si celui-ci n'chappait par son gnie aux classifications: mais enfin il
est clair qu'on sent plus le professionnel dans _Madame Bovary_ que dans
_la Chartreuse de Parme_. J'adore, quant  moi, cette libre allure de
l'esprit qui domine son sujet: par comparaison, dans l'autre cole, et
malgr les dons les plus magnifiques, on a toujours l'air un peu serf.
M. Andr Gide, que je n'gale point  ces amateurs illustres, se
rattache visiblement  la ligne; peut-tre en abuse-t-il parfois, et,
sous prtexte qu'il n'est point un romancier oblig de tout dire,
escamote-t-il un peu trop les points essentiels.

_L'Immoraliste_ est de la veine nietzschenne, comme le titre suffit 
l'indiquer. Nous autres immoralistes... C'est une formule de
Nietzsche. Mais par instants, ce livre, c'est aussi du Flaubert. Lorsque
le hros de M. Andr Gide s'crie: J'ai les honntes gens en horreur,
on croit entendre le bon gant de Croisset fulminer contre les piciers
et les philistins. L'immoralisme de Nietzsche consiste, bien entendu, 
remplacer les morales existantes par une morale nouvelle, extrmement
haute et mme assez farouche. Il n'en peut tre autrement. On ne se
passe pas plus de morale dans la vie que de boussole sur la mer.
Ajoutons que les gens peu moraux, c'est--dire modrment intresss par
ces questions, adoptent machinalement et par souci du moindre effort la
morale courante; l'immoraliste au contraire, ainsi nomm parce qu'il a
rpudi la morale de tout le monde, est prcisment un homme si enrag
de morale qu' force d'y penser uniquement et d'en tre obsd il a fini
par s'en inventer une. Mais le hros de M. Andr Gide n'est pas, il faut
l'avouer, un trs puissant penseur: il est mme un peu puril. C'est un
rudit qui, ayant t malade, dcouvre la vie lorsqu'il entre en
convalescence et se met alors  mpriser la culture; puis qui, au lieu
d'tre reconnaissant  sa jeune femme qui l'a bien soign, la trompe, la
laisse seule et va courir les mauvais lieux, tandis qu'elle agonise 
son tour. Entre temps,  Biskra, il dmoralisait un petit Arabe en
l'encourageant  voler des ciseaux, et en Normandie il protgeait les
braconniers qu'il aime pour leur mpris des lois. Je pense que
_l'Immoraliste_ est une satire. M. Andr Gide aura voulu montrer avec
une ironie de pince-sans-rire ce que deviendrait l'thique de Nietzsche
pratique par des gens d'intelligence mdiocre. Zarathustra n'a pas
parl pour les majorits.

_La Porte troite_ nous ramne  l'asctisme, dont nous avons vu les
sources dans _Andr Walter_. L'hrone, Alissa Bucolin, jeune
protestante, aime son cousin Jrme et en est aime: mais elle ne
l'pousera pas, elle ne sera jamais  lui, par volont de renoncement et
aspiration  la perfection spirituelle. Le livre est d'une qualit rare,
mais un peu dcevant, parce que cet ardent pitisme d'Alissa Bucolin ne
s'exprime point avec le lyrisme qui conviendrait  un sentiment si
puissant, mais dans une langue abstraite, rigide et glace. C'est trs
curieux.

_Isabelle_, ressemble  un conte de ce Barbey d'Aurevilly que M. Andr
Gide n'aime point, je ne sais pourquoi. (_Nouveaux prtextes_, pp. 68
sqq.). Certes M. Gide ne s'est pas appropri le style flamboyant du
vieux laird, mais c'est bien l un sujet qu'il et volontiers trait. Un
castel de Basse-Normandie, habit par des fossiles, deux couples de
vieillards falots et un enfant infirme. On dcouvre que l'enfant infirme
est le fils naturel de noble et puissante demoiselle Isabelle de
Saint-Audol, petite-fille ou petite-nice des bons vieux. Isabelle, il
y a quelques annes, allait s'enfuir du chteau, se faisant enlever par
son amant le vicomte de Gonfreville. Au dernier moment, elle a eu une
faiblesse inexplicable: elle s'est confesse  Gratien, vieux domestique
fanatiquement dvou  la race des Saint-Audol, et ce Caleb du Calvados
a tu d'un coup de fusil le malencontreux vicomte. C'est pourquoi le
petit infirme Casimir n'a point de pre. Sa mre Isabelle vit on ne sait
o; de loin en loin, elle revient au chteau, mais de nuit, en grand
mystre. Cependant les vieux meurent, Isabelle s'installe avec un homme
d'affaires, son nouvel amant, coupe les arbres, livre le manoir et le
parc au pillage, puis l'homme d'affaires l'ayant abandonne, elle part
avec un cocher. Triste fin d'une noble maison! Et tout cela est trange,
inquitant, angoissant  souhait. Mais l'entre en matire est peut-tre
un peu longue: on nous prsente avec luxe de dtails le compre de la
revue un jeune sorbonnard qui va au chteau en question consulter des
manuscrits prcieux pour la prparation de sa thse de doctorat. En
revanche, sur le point capital, c'est--dire la psychologie d'Isabelle,
les motifs qui l'ont pousse  faire assassiner un homme qu'elle aimait
pourtant, M. Andr Gide se montre laconique avec excs et il raffine
l'ironie jusqu' nous faire remarquer que n'tant pas romancier de
profession il n'est pas tenu de nous cuisiner des dveloppements.

M. Andr Gide a crit aussi des drames: _Sal_, _le Roi Candaule_,
etc... Ne pouvant tre complet, je terminerai en vous recommandant
particulirement ses deux volumes de critique: _Prtextes et Nouveaux
prtextes_. Il y a l de bien pntrantes tudes sur divers sujets
d'esthtique et certains crivains d'aujourd'hui, par exemple sur
Nietzsche encore, dont M. Gide a si justement montr que ce n'est point
un pessimiste, mais un croyant, si peu exclusivement dmolisseur qu'au
contraire il construit  bras raccourcis; sur Mallarm, Villiers de
l'Isle-Adam, la traduction des _Mille et une nuits_ du docteur Mardrus,
M. Charles-Louis Philippe, Charles Pguy, etc.

Je cite de prfrence les loges. Il y a aussi des excutions
gnralement justifies. M. Andr Gide sait que les choses srieuses
doivent chapper  la convention mondaine de l'approbation systmatique.
Philinte est un homme qui n'aime pas la littrature. D'ailleurs, il
arrive qu'on ferraille vigoureusement avec un adversaire pour qui l'on
n'a que de l'estime. C'est le cas de M. Gide rompant une lance en faveur
de Baudelaire contre notre bon matre Faguet, qui partage les
prventions de Brunetire contre cet original et captivant magicien.
Mais le morceau vraiment sans prix, dans ces deux volumes, c'est l'tude
sur les Influences littraires, leur rle ncessaire et fcond, la
ridicule peur moderne de perdre sa personnalit en subissant l'influence
des matres. Ce sont des pages d'un robuste bon sens, d'un grand got
classique et d'un belliqueux entrain qui font  M. Andr Gide le plus
grand honneur. Il va, lui, l'ancien antiintellectualiste des _Cahiers
d'Andr Walter_, jusqu' blmer les prjugs d'aujourd'hui contre la
part de la raison, de l'intelligence et de la volont, de la composition
en un mot, dans l'oeuvre d'art digne de ce nom. Il reviendra plus loin
sur ce thme et dira spirituellement _sic_ Combien de ces artistes dont
l'imperfection seule est personnelle, et qui, forcs de pousser l'oeuvre
plus avant, l'amneraient  l'insignifiance!

La souplesse du talent de M. Andr Gide lui permet certes d'aborder avec
succs tous les genres: insignifiant, lui, il ne le sera jamais. Mais
c'est peut-tre, comme Oscar Wilde, dans la critique et dans les
provinces voisines qu'il me parat suprieur. Mettons qu'il excelle dans
l'essai, comme Montaigne. Tout le monde ne pouvant tre pote pique,
c'est encore un assez joli lot.

 *
* *

Le volume intitul _le Retour de l'Enfant prodigue_[56], ne contient
rien d'entirement indit ni de tout  fait rcent. Des six traits qui
le composent, deux seulement, _Bethsab_ et _le Retour de l'Enfant
prodigue_, n'avaient jamais paru en librairie, mais ils avaient t
insrs dans _Vers et Proses_, la revue de M. Paul Fort, il y a cinq ou
six ans. Le _Trait du Narcisse_ et la _Tentative amoureuse_ datent l'un
de 1892, l'autre de 1893, c'est--dire de l'poque des dbuts, et ont
immdiatement suivi _Andr Walter_. _El Hadj_ est de 1897, et
_Philoctte_ de 1898. Mais on est heureux d'avoir une occasion de lire
ou de relire ces opuscules, depuis longtemps puiss. Un vif intrt
s'attache  tout ce qu'a produit cet crivain subtil, souvent un peu
quintessenci, mais toujours original. Il est bon de contrler par une
seconde lecture les impressions qu'il nous donne, et l'on en retire
gnralement le mme profit que d'une seconde audition de musiques
difficiles. Le prsent volume ne marque point une tape nouvelle de sa
pense. Mais ces six traits, comme ils les appelle, en prcisent
certaines nuances, et ils offrent d'ailleurs le plus rare agrment. On
se demande mme si son esprit mobile et inquiet n'est pas plus  l'aise
dans ces courts essais que dans des compositions plus tendues.

[Note 56: _Le Retour de l'Enfant prodigue, prcd de cinq autres
traits_, 1 vol. 1913. ditions de la _Nouvelle revue franaise_.]

Les trois premiers, le _Trait du Narcisse_, la _Tentative amoureuse_ et
_El Hadj_, appartiennent  la priode o M. Andr Gide tait sous
l'influence symboliste. Ce sont les plus ardus: les trois derniers sont
beaucoup plus accessibles, et si l'on veut s'initier progressivement, on
pourra commencer par la fin, quitte  reprendre ensuite l'ordre
chronologique. Bien entendu, ces traits ne sont pas des exposs de
doctrine en termes abstraits et dogmatiques, mais des contes ou des
dialogues philosophiques: c'est ce qui les rend lgrement obscurs. Il
faut retrouver l'ide sous le symbole. Les choses se compliquent,
lorsqu'un mme crivain est  la fois un artiste et un penseur. Mais ce
mlange, du reste peu frquent, est bien savoureux.

Le _Trait du Narcisse_ s'enveloppe d'un hermtisme mallarmen. Narcisse
sent que son me est adorable, mais voudrait en connatre la figure
sensible et cherche un miroir. Il s'arrte au bord du fleuve du temps,
regarde les apparences qui s'y rfltent, qui passent et fuient, et
recommencent toujours, comme si elles s'efforaient vers une perfection
premire et malheureusement perdue. Cette perfection a exist, dans le
paradis terrestre, chaste den, jardin des ides: mais Adam s'est ennuy
de cette splendide immobilit; d'un geste, il a dtruit la ferie idale
et fait natre la vie. Le rle du pote est maintenant de discerner sous
le flot du rel les archtypes paradisiaques qui s'y cachent dsormais.
Narcisse, se mirant dans l'eau courante, ne saurait toucher son image
sans en brouiller les contours et ne peut que la contempler  distance.
Comme Mallarm, M. Andr Gide supprime les transitions et les
enchanements logiques. On est par instants un peu drout. En somme,
cette thorie est fort platonicienne et par consquent assez claire.
Nous n'avons aucune connaissance directe de rien, pas mme de notre me;
mais toute ralit est symbolique, tout n'est que symbole. Voil, je
crois, ce qu'a voulu dire M. Andr Gide.

La _Tentative amoureuse_ ou le _Trait du vain dsir_, est un petit
conte dlicieux, mais qu'il est impossible de rsumer. C'est une srie
de croquis pittoresques et psychologiques, dont le charme ironique et
poignant rside surtout dans le style et le choix des dtails. Luc
rencontre Rachel,  la lisire d'une fort, non loin de la mer, un matin
de printemps. Ils s'aiment, ils sont heureux presque tout l't, et se
sparent  l'automne. C'est tout. La premire inquitude vint  Rachel,
lorsqu'elle sentit que Luc commenait  penser. La joie est brve, et
l'attrait de la vie immense ne permet point de s'attarder  l'amour. Un
incident dcisif et avant-coureur de la rupture est une promenade o
les deux amants marchent silencieux, proccups, parce que cette fois
ils ont un autre but qu'eux-mmes. Ils ne russissent pas  entrer dans
le parc qu'ils voulaient visiter. Mais peu importe. C'est peut-tre le
mirage d'une activit dcevante qui les sparera: la sparation n'en est
pas moins invitable. Deux mes se rencontrent un jour, et, parce
qu'elles cueillaient des fleurs, toutes deux se sont crues pareilles.
Elles se sont prises par la main, pensant continuer la route. Illusion!
Chacune continuera solitairement la sienne. Chacune cde  sa nature et
au dsir du nouveau. M. Andr Gide veut qu'on se quitte tout
naturellement et sans larmes, l'histoire tant acheve. Quelle
mlancolie dans cette placidit de surface! Un dnouement de tragdie
est moins profondment triste. Levez-vous, vents de ma pense, qui
dissiperez cette cendre! conclut M. Andr Gide. Magnifique stocisme
intellectuel, d'une qualit morale bien suprieure aux fameux orages
dsirs de Ren. Mais cette cendre ne se laisse pas dissiper si
aisment et il advient que les plus nergiques volonts y chouent.

_El Hadj_ est l'histoire ultra-symbolique d'un prophte qui console par
de pieux mensonges et ramne dans sa ville un peuple gar dans le
dsert,  la recherche d'un Chanaan chimrique et  la suite d'un prince
mystrieux, toujours cach dans sa litire ou sous sa tente et dont
personne n'a pu voir le visage. Seul le prophte a fini par tre admis
auprs du prince, mais plus il l'approchait, plus le prince dprissait:
on ne peut pourtant avouer au peuple qu'il est enfin mort, si tant est
qu'il ait jamais vraiment exist. On devine que ce prince, c'est la foi,
qui mobilise les nations et dplace les montagnes, mais s'accommode mal
des curiosits indiscrtes. Cette histoire sent un peu le fagot. Mais
le style est d'un lyrisme biblique.

_Philoctte_ ou le _Trait des trois morales_ est un drame
philosophique, qui met en prsence Ulysse, ou la raison d'tat,
Noptolme, ou la piti, Philoctte, ou la vertu esthtique et
nietzschenne, qui nous invite  nous dpasser nous-mmes, sans souci
d'utilit, sans considration du prochain, pour la beaut du fait et par
amour de l'art, si l'on ose s'exprimer ainsi. On sait que, dans
Sophocle, Philoctte ne renonce  sa rancune que sur l'intervention
d'Hrakls. M. Andr Gide lui prte une gnrosit spontane, dicte par
les motifs que je viens d'indiquer. Hrakls ne lui est point extrieur,
mais habite en lui. C'est cette morale de Philoctte qui a toutes les
sympathies de notre auteur, foncirement individualiste, mais idaliste
aussi. Cette moderne paraphrase de l'antique est vigoureusement conue.
L'criture est moins potique que dans les traits prcdents, mais
ferme et pntrante.

_Bethsab_, autre petit drame, nous ramne  la posie de la Bible, dont
M. Andr Gide s'approprie lgamment la grandeur image. L'ide est
encore tout  fait intressante. Lorsque le roi David a commis cet
odieux abus de pouvoir d'enlever la femme de son pauvre et dvou
serviteur Urie, il est du, non que Bethsab ne soit merveilleusement
belle et dlectable, mais ce que le puissant souverain avait envi, ce
n'tait pas seulement Bethsab, c'tait tout l'ensemble de ce qui
constituait l'humble bonheur d'Urie, c'est--dire videmment la
sincrit de l'amour et la simplicit du coeur. Cela, rien ne peut le lui
donner. Il renvoie Bethsab et se flatte qu'Urie ignorera tout. Car la
trace du navire sur l'onde, de l'homme sur le corps de la femme
profonde, Dieu lui-mme ne la connatrait pas. Mais Urie a t tu au
sige de Raba, par la faute d'un courtisan, qui croyant plaire  David,
a expos ce brave  l'endroit le plus prilleux. Un premier crime
engendre toujours une srie de dsastres. Et le vieux roi, qui ne peut
plus supporter la vue de Bethsab en deuil, sera dsormais obsd de
remords.

_Le Retour de l'Enfant prodigue_, variation sur le thme de la parabole
vanglique, exprime une fois de plus l'incoercible individualisme de M.
Andr Gide. Sans doute, M. Gide ne blme pas le prodigue d'tre rentr
dans la maison paternelle, puisqu'il tait malheureux et fatigu. Vous
entendez bien que cette maison paternelle reprsente les conservatismes
et les traditionalismes politiques et religieux. Tout cela est excellent
pour les faibles. Les forts ont le droit et peut-tre le devoir de s'en
passer. J'aime, disait ailleurs M. Gide, ce qui met l'homme en demeure
de prir ou d'tre grand. Il recommande de vivre dangereusement, si on
le peut, selon la formule de Nietzsche.

      Vous ai-je vraiment quitt? dit le prodigue. Pre,
      n'tes-vous pas partout? Jamais je n'ai cess de vous
      aimer...--Toi, l'hritier, le fils, pourquoi t'tre vad de
      la Maison?--Parce que la Maison m'enfermait. La Maison, ce
      n'est pas vous, mon pre... Vous, vous avez construit toute
      la terre, et la Maison et ce qui n'est pas la Maison. La
      Maison, d'autres que vous l'ont construite; en votre nom, je
      le sais, mais d'autres que vous...

Il ne s'accordera jamais avec son frre an, qui personnifie le joug et
l'orthodoxie troite. A sa mre, qui lui parle avec tendresse, il avoue:
Rien n'est plus fatiguant que de raliser sa dissemblance. Ce voyage 
la fin m'a lass. Il a t rduit  servir d'autres matres: il a
prfr rentrer au bercail et servir du moins ses parents. C'est un
vaincu, il est rsign, mais non persuad. Et il ne dcourage point son
frre cadet de tenter  son tour la mme aventure; il lui souhaite
seulement plus de force et plus de chance. L'horreur de toute
contrainte, de toute entrave, de toute limitation, voil ce qui
caractrise avant tout M. Andr Gide. Il a t tent d'voluer, comme
tant d'autres; il n'a pu s'y rsoudre. On m'attend. Je vois dj le
veau gras qu'on apprte... Arrtez! Ne dressez pas trop vite le festin!
On considrera peut-tre les principes de M. Andr Gide comme trop
purement ngatifs; mais il ne les a pas modifis depuis vingt-deux ans.
Cet ami du changement montre un esprit de suite bien exceptionnel. C'est
peut-tre qu'il est rest jeune. Peut-tre ses origines normandes
expliquent-elles ses instincts nomades. Au surplus, on a tellement
insist en ces dernires annes sur la ncessit des disciplines, qu'il
n'est pas mauvais que la thse contraire garde quelques dfenseurs. La
vrit comporte des aspects divers, dont aucun ne doit tre sacrifie. M.
Andr Gide contribue utilement pour sa part  l'quilibre de la
littrature et de l'esprit public.




LES POMES CHOISIS DE M. CHARLES DE POMAIROLS[57]


[Note 57: Avec prface de M. Maurice Barrs, 1 volume. ditions du
_Temps prsent_.--Voir _les Livres du Temps_, premire srie, pages
160-171.]

Il y aurait beaucoup  dire sur notre got actuel pour les anthologies.
Elles sont recherches par les gens presss, mais peut-tre plus
profitables aux lecteurs srieux qui connaissent dj les oeuvres
compltes de l'auteur et trouvent ainsi l'occasion de se les remettre en
mmoire. Bien entendu, une anthologie ne satisfait jamais que ceux qui
sont hors d'tat de la discuter. Les autres auraient toujours voulu la
composer diffremment et dclareront qu'on en a exclu prcisment les
pages qui avaient le plus de droits  y figurer. Il faudrait, pour
contenter tout le monde, autant d'anthologies que de lecteurs, et chacun
serait peut-tre sage de se confectionner la sienne. J'avoue que si
j'avais t charg d'laborer le florilge de M. Charles de Pomairols,
j'aurais donn une place plus considrable  ses pomes paens, o se
trouve peut-tre,  mon gr, les plus beaux vers qu'il ait crits.
Certes, plus d'un admirateur de cet exquis et noble pote, comme
l'appelait Jules Tellier, regrettera de ne pas apercevoir dans le
prsent volume des pices comme _Paysage d'aot_, _l'Aurore_, _l'Oracle
de Dodone_, _Kallmra_, _l'Abandon du dieu Pan_, _Kor Persephon_. M.
Charles de Pomairols se rattache, ainsi que MM. Anatole France et
Frdric Plessis,  la ligne d'Andr Chnier. Nul n'a mieux compris le
gnie de la Grce et

    Ces dieux  hauteur d'homme, o son art fit un jour
    Tenir tout l'infini dans un parfait contour.

Plutt que le relief un peu dur de la statuaire et surtout que la
pesanteur massive et mtallique de Leconte de Lisle, terrible forgeron,
la langue potique de M. Charles de Pomairols a le charme tendre de
certains peintres des seizime et dix-septime sicles, du Corrge, du
Dominiquin ou du Poussin. Et voici qui semble transcrit d'aprs un
tableau de l'Albane:

    ... L'herbe indcise et molle des clairires,
    Qui ne peut sans flchir supporter aucun poids,
    Flotte dans l'or limpide, et les nymphes des bois
    Qu'attire la lueur idale et profonde,
    Sur le gazon lger enlacent une ronde.

Mais un trait original par o M. Charles de Pomairols se distingue de la
plupart des renaissants et des no-grecs, c'est qu'il demeure toujours
idalement chaste. Il restera le pote de la puret, dit M. Maurice
Barrs dans l'admirable prface qu'il a crite pour les _Pomes
choisis_. Rien de plus caractristique que la persistance de cette
qualit en des sujets o elle n'tait pas strictement indispensable. Le
pote la combine avec un trs vif sentiment de la nature. Il conte d'un
ton dlicieusement naturaliste, mais tout  fait pur et touchant, la
romanesque passion d'un berger pour

    L'aurore au front de lys, la vierge matinale.

Lisez cette pice dans _la Nature et l'me_: c'est un petit
chef-d'oeuvre. Quant  _Kallmra_, elle symbolise la lumire sereine,
menace par le dieu du soleil, dont les ardeurs excessives menacent de
tout gter et d'amener l'orage. Phoibos  l'arc d'argent

    Aime d'amour ardent cette nymphe mortelle;
    Il s'lve, il grandit, il se rapproche d'elle,
    Mais elle craint ce dieu qui, brlant, irrit,
    Aime sa beaut seule et non sa puret.

Et le pote nous conte le mythe de Daphn, qui n'chappe aux poursuites
d'Apollon qu'en se mtamorphosant en laurier. Les vers de M. de
Pomairols ont une grce aussi fine et aussi juvnile, mais certes moins
voluptueuse que le fameux groupe du Bernin, qui est  la villa Borghse.
Notre auteur a ddi la plupart de ces pomes  la mmoire de son
voisin de campagne Maurice de Gurin. Il a lui-mme,  un degr
minent, l'imagination mythique. Il a expliqu des mythes, comme celui
d'Apollon hyperboren, qui avaient drout avant lui les mythologues
professionnels. Il en a mme cr, comme celui de cette Hespris, desse
du soir, qu'il a nomme et chante le premier.

Ces deux pices ont t heureusement recueillies dans le prsent
volume, ainsi que _les Danades_ et l'adorable _Naissance des nymphes
d'Artmis_. On ne peut donc prtendre que la veine hellnique ait t
positivement proscrite et dsavoue par le pote, qui a prsid lui-mme
 la fabrication de son anthologie; mais elle a t rduite  la portion
congrue. Sainte-Beuve crivait justement,  propos des Gurin: C'est
peu de dire que Mlle Eugnie de Gurin est chrtienne, elle l'est comme
aux temps de la foi la plus fervente et la plus austre; elle dsire que
son frre l'ait t aussi; elle sent bien que c'est une grande et
profonde infidlit  l'humble foi primitive que de poursuivre comme il
l'a fait et d'embrasser aveuglment la vague nature en elle-mme et
d'adorer le dieu Pan, ce plus redoutable des adversaires, le seul
peut-tre tout  fait dangereux... Dans une pice de _la Nature et
l'me_ qui n'a pas non plus t conserve, M. Charles de Pomairols
rapporte, d'aprs Hrodote, les plaintes du dieu contre les Athniens
qui l'avaient nglig, et qui, pris de repentir, btirent au milieu

    De la ville o le Beau montre son pur exemple,
    A l'humble Pan sauvage un temple, un petit temple.

Ils lui en levaient sans doute dans leur coeur un plus grand. M. de
Pomairols avait su faire sa part au dieu Pan, lui rserver son petit
domaine. Il conciliait alors l'esprit de Maurice de Gurin et celui
d'Eugnie: il traitait chrtiennement des sujets paens. C'est l'inverse
qu'avait fait Chateaubriand, et la littrature de notre ge pourra
quelquefois tonner les gnrations futures, mais ne manquera
certainement pas de les intresser.

Pour M. de Pomairols, aprs cette priode de juste quilibre, il semble
bien que la tendance d'Eugnie de Gurin l'ait dcidment emport chez
lui sur celle de Maurice. La table des matires de ces _Pomes choisis_
en est une nouvelle preuve, aprs ses deux romans: _Ascension_ et _le
Repentir_. On sait aussi qu'il organise avec un zle infatigable des
concours de littrature spiritualiste. Dans le monde spiritualis o
nous entrane M. de Pomairols, dit M. Maurice Barrs, on prouve une
sorte de joie dlicate, dpouille, choisie. Dlivr de la pesanteur
brutale, on se trouve dans un milieu plus affin que baigne une
transparence lgre. Oublier le corps, associ fortuit, souvent hostile,
avoir prsent le principe essentiel de sa personne, sentir uniquement
son me, l'me qui pense et qui aime, c'est un tat arien, sublime, qui
donnerait une flicit d'espce suprieure. C'est l'tat que gotait
pleinement Joubert, le dlicat, le raffin,  peine ml  la vie! Mais
prcisment ce nom m'claire sur le spiritualisme de M. de Pomairols.
Nous entrons au royaume des anges de la littrature. M. Maurice Barrs
ajoute que mieux que personne, ce pote a chant une tradition qui nous
vient du fond des ges celtiques, une tradition qui fait notre gloire,
l'attrait infini pour tout ce qui est pur, vierge, enfantin, intact dans
la nature. Et l'on pourra aussi comparer M. de Pomairols  Csar
Franck, le _Pater seraphicus_ de la musique moderne. Vraiment on aurait
tort de trop jeter l'anathme  la prtendue corruption gnrale de
notre temps, et plus favoris que Sodome, Paris possde manifestement
beaucoup plus de justes qu'il ne lui en faut pour tre sauv.

Si l'thique de M. Charles de Pomairols a toujours t d'orientation
chrtienne, ses opinions mtaphysiques ont longtemps subi l'influence
de la philosophie moderne. Il tait all, dans sa jeunesse, l'tudier en
Allemagne. A Paris, il fut li avec Taine, Gaston Paris, Gabriel Monod,
Sully Prud'homme, etc. Son idalisme s'accordait avec l'amour de la
nature, le culte de la race et de la terre, qui lui suggra ses fameuses
pices sur la posie de la proprit et la dignit de propritaire:

      C'est un trs grand honneur de possder un champ.

A cet gard, il s'apparente  Mistral et  Barrs. Il est
dcentralisateur et enracin. Il est un merveilleux pote de l'amour
lgitime et des joies du foyer: Un Sully Prud'homme pre de famille et
campagnard, selon la dfinition de M. Jules Lematre. La noblesse de
ses aspirations ne le dtournait point de la vie totale. Ce n'est
qu'assez tard dans sa carrire qu'il se dirigea vers les voies de
l'asctisme et de la spiritualit mystique. Ses quatre premiers recueils
ne contiennent mme rien qui contredise les thses de l'agnosticisme. M.
Paul Bourget, qui n'est pas suspect, et qui d'ailleurs a rendu pleine
justice au talent du pote, constate que c'est seulement dans son
cinquime volume de vers, _Pour l'enfant_, que l'on dcouvre pour la
premire fois des indications nettement religieuses et mme
spiritualistes au sens mtaphysique du mot.

_Pour l'enfant_, a paru en 1904, sans nom d'auteur sur la couverture,
mais avec cette ddicace: A la mmoire de la petite Lili de Pomairols,
plaintes paternelles. M. Maurice Barrs expose ainsi la catastrophe:
C'tait une de ces enfants bnies qui ressemblent aux penses les plus
profondes de leur pre. En elle vivaient la suite de ses parents et la
puret des prairies et des sources. Et l'imagination du pote,
intervenant de la manire la plus touchante et la plus magnifique,
donnait des ailes  la tendresse paternelle. Le pote prolongeait la vie
de son enfant dans le rve et se la reprsentait gale aux circonstances
qui rclament le plus de sacrifices. Oh! le malheureux! Il tisse les
jours de sa fille avec des fils d'argent, et dj la Parque apprte ses
ciseaux. La petite Lili de Pomairols est apparue et ne s'est pose que
treize annes au foyer de son pre. La pice intitule l'_Enlvement_
nous raconte l'instant terrible, la minute mortelle dont l'esprit du
pote ne s'est plus dtach. Il n'y a rien eu d'aussi mouvant en ce
genre dans la littrature franaise depuis les _Pauca me_ de Victor
Hugo. Et telle est la force d'un sentiment profond que sans avoir
assurment le gnie ou la virtuosit de l'auteur des _Contemplations_,
M. de Pomairols ne nous touche pas moins et soutient cette effrayante
comparaison sans en tre cras. Certains de ses vers sont de ces purs
sanglots dont a parl Musset. Il voque ses souvenirs paternels avec une
simplicit dchirante.

    Parfois je ne puis croire  cette chose sombre...
    ... Et marchant comme on fait quand on va deux ensemble,
    Je me tiens bien souvent sur un bord du chemin
    Et vers l'autre ct j'tends alors la main
    Comme pour ressentir le contact de la sienne.
    O geste favori de l'habitude ancienne...
    L'enfant qui souriait en me donnant la main,
    Je l'ai perdu, je l'ai perdu sur le chemin.

Le pre afflig et indign de l'iniquit du destin veut du moins que sa
fille ne soit pas abandonne, ni humilie, et elle tiendra autant ou
mme plus de place dans sa pense que si elle vivait. Tout la lui
rappelle, les tres et les paysages familiers. Le premier printemps qui
suit la mort de l'enfant irrite le pre comme un non-sens. Il est plein
d'horreur

            ... devant la sombre aurore
    O le tendre avenir s'teint au lieu d'clore.

Le seul adoucissement  sa peine est que la pauvre petite se soit
teinte subitement et sans souffrance.

    Si j'avais entendu ta voix me dire: Pre!
    Pre! vous tes fort!... un monstre me poursuit.
    Oh! j'ai peur, sauvez-moi!... Sans vous je dsespre!...
    Lamentables appels expirant dans la nuit!...

    Poursuivi d'une image aux tortures sans nombre
    J'aurais voulu briser mon front contre le mur,
    Ou bien j'irais, errant, le coeur submerg d'ombre,
    En demandant justice  quelqu'un dans l'azur.

On songe  Victor Hugo,  ses clameurs illustres: Oh! je fus comme fou
dans le premier moment..., etc. Mais pendant assez longtemps, les
mditations de M. de Pomairols sont beaucoup plus imprgnes de l'esprit
de l'antiquit. Le plus spiritualiste des deux, c'est d'abord Victor
Hugo. L'auteur de _Pour l'enfant_ parle de l'au-del avec l'horreur
physique d'un Grec amoureux de la lumire. C'est sans doute au cours
d'un voyage aux terres paennes d'Italie ou de Grce qu'il s'crie:

    Mais voici que debout sur d'illustres rivages,
    Tenant en main la coupe o ces divins breuvages
        Pour elle auraient pu resplendir,
    Il l'offre vainement aux lvres d'un fantme,
    Triste et ple habitant du tnbreux royaume
        O ne vit plus aucun dsir.

Et la mort est le gouffre d'ombre, l'abme d'pouvante, l'exil dans le
froid et les tnbres, sinon le nant pur et simple. Et telle est
l'angoisse que dgage ce mystre sinistre qu'on ne supporte pas sans
trembler l'ide qu'un de ces morts chris puisse revenir et nous
apparatre

                      ... La stupeur
    Me prend  la pense, o tout mon coeur succombe,
    Qu'on frmirait d'effroi si tu quittais la tombe.

Le volume est dj assez avanc lorsque surgit et s'impose dcidment
l'espoir dans l'immortalit. Et le pote entre comme autrefois, avec le
peuple, dans la vieille glise:

    O Dieu de mon enfance, o vous, Dieu de douceur,
    Qui venez de nouveau l tout prs de mon coeur,
    Secouez-moi! Donnez  ma peine cruelle
    La pleine vision de la vie ternelle!

Et c'est une bien jolie invention, digne de la _Lgende dore_ ou des
_Fioretti_, que l'histoire de la pauvre petite fille entrant tout
intimide et sans bien comprendre ce qui lui arrive dans le grand
paradis du bon Dieu, parce que son papa qu'elle n'avait encore jamais
quitt n'est pas l pour lui donner des explications et lui servir de
guide.

Mais la douleur a fini son oeuvre. Le cycle est accompli. Et comme l'a
not avec raison M. Maurice Barrs, ce livre par lequel on est si
souvent pris aux entrailles s'achve sur une impression de relative
srnit. Il n'y a de dtresse complte que dans l'absolu pessimisme. Le
deuil accidentel du pote a trouv une consolation dans la foi. Et l'on
termine la lecture de ce trs beau recueil de poignantes lgies avec la
gravit affectueuse et la mlancolie apaise que suggre un campo-santo
italien, o le clotre se rehausse de fresques prraphalistes et o
l'atmosphre lumineuse adoucit et veloute jusqu' la noire verdure des
cyprs.




LA COMTESSE DE NOAILLES[58]


Aprs le _Coeur innombrable_, dont l'apparition en 1901 rvla qu'un
pote nous tait n, la comtesse de Noailles avait donn coup sur coup
cinq autres ouvrages, dont trois romans, _la Nouvelle Esprance_, _le
Visage merveill_, _la Domination_, et deux autres volumes de vers,
_l'Ombre des jours_ et _les blouissements_. Puis tait venue une longue
priode de silence, qu'interrompt enfin la publication de ce nouveau
recueil lyrique: _les Vivants et les Morts_, que l'auteur date des
annes 1907-1913. Si le public l'attendait avec quelque impatience, du
moins son attente ne sera-t-elle pas due. _Le Coeur innombrable_ avait
excit une surprise ravie; _l'Ombre des jours_ et _les blouissements_
avaient confirm et encore accru ce premier triomphe. Mais ces trois
livres appartenaient  un mme cycle et dveloppaient  peu prs les
mmes thmes: on pouvait se demander si l'auteur serait capable de se
renouveler. _Les Vivants et les Morts_ dissipent tous les doutes, et
depuis l'clatant dbut de Mme de Noailles marquent la plus importante
tape de sa carrire.

[Note 58: _Les Vivants et les Morts_, 1 vol., Fayard; _De la rive
d'Europe  la rive d'Asie_, un vol. in-8, Dorbon.--Cf. _le Coeur
innombrable_, _l'Ombre des jours_, _la Nouvelle Esprance_, _le Visage
merveill_, _la Domination_, _les blouissements_, 6 vol.,
Calmann-Lvy.]

La premire partie du nouveau recueil s'intitule: _les Passions_; c'est
 savoir les passions de l'amour, comme et dit Pascal. L'amour avait
fourni les sujets des trois romans de Mme de Noailles. Qui ne se
souvient de Sabine de Fontenay, l'hrone de _la Nouvelle Esprance_,
qui se suicide pour n'avoir pas russi  se faire aimer, ou du moins 
rgner sans partage sur l'homme qu'elle aimait; de la petite nonne
perdument et candidement amoureuse de ce _Visage merveill_, qui
semble un prologue aux _Lettres de la religieuse portugaise_; enfin
d'Antoine Arnault, le hros de _la Domination_, qui ressemble un peu 
ceux de M. Gabriel d'Annunzio, et qui, aprs des aventures vnitiennes,
aime sa petite belle-soeur Elisabeth, la voit mourir et meurt quelques
jours plus tard? Cependant l'amour tenait assez peu de place jusqu'ici
dans les pomes de Mme de Noailles, que remplissait l'adoration
enthousiaste et minutieuse de la nature et qui paraphrasaient
incessamment, mais avec une inpuisable originalit, la fameuse phrase
de Flaubert que j'ai dj eu l'occasion de citer: Il y a des endroits
de la terre si beaux qu'on voudrait les serrer sur son coeur. Mme de
Noailles a parl elle-mme, dans _l'Ombre des jours_, de son me
faunesse. Elle avait des aprs-midi mallarmens, sans prjudice des
matins et des soirs. Elle tait la nymphe habitue des jardins et des
potagers. Elle les aspirait et les possdait par tous ses sens.
Lorsqu'elle dtournait ses regards des fleurs familires et des humbles
plantes, c'tait encore pour embrasser des horizons champtres. Elle
tait infatigablement idyllique et virgilienne, avec un mlange bien
savoureux de prcision dans le dtail et de lyrisme passionn:

    Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche
        Les vergers odorants et verts,
    Je voudrais n'tre plus qu'une amoureuse bouche
        Qui gote et qui boit l'univers.

Dans cette glogue, il ne pouvait gure tre question que d'amours
gentiment pastorales, passagres et encourages par le _Carpe diem_:

    Couples fervents et doux,  troupe printanire!
        Aimez au gr des jours...
    Tout, l'ombre, la chanson, le parfum, la lumire
        Noue et dnoue l'amour.

    Epuisez, cependant que vous tes fidles,
        La chaude draison,
    Vous ne garderez pas vos amours ternelles
        Jusqu' l'autre saison

Une sensibilit frmissante et intense animait cette posie, mais se
dpensait dans le culte panthiste ou paen de la beaut des choses.

Tout au contraire, dans _les Vivants et les Morts_, ce sont des
sentiments humains, et d'abord l'amour, qui occupent le premier plan. Il
ne s'agit plus de bergeries ni de foltreries, mais d'motions ardentes
et graves, qui deviendront aisment tragiques. La nature ne se laisse
point oublier tout de suite et, si l'on peut dire, elle se dfend. Mais
elle est vaincue.

    Autrefois tendue au bord joyeux des mondes,
    Dploye et chantant ainsi que les forts,
    J'coutais la Nature insondable et fconde
        Me livrer des secrets...

    A prsent je ne vois, ne sens, que ta venue,
    Je suis le matelot par l'orage assailli
    Qui ne regarde plus que le point de la nue
        O la foudre a jailli.

C'est en vain que l'orgueil exploite ces souvenirs pour combattre
l'envahisseur et s'crie:

    L'univers dans vos bras n'aura pas de rival.

Ce jeune rival supplante parfaitement le vieil univers, dont il rsume
avec avantage toutes les merveilles:

    Je verrai dans tes yeux profonds et fortuns
    Tout ce que l'univers n'a pas pu me donner:
    O grain d'encens par qui l'on gote l'Arabie!
    troit sachet humain o je touche et dplie
    Des parfums, des pays, des temps, des avenirs,
    Plus que mon vaste coeur ne peut en contenir...

L'amour a donc entirement conquis et domin ce coeur fervent, exalt, ce
coeur

    Qui s'levait aux cieux comme la pierre choit.

Et il y a quelques beaux accents d'amour heureux, notamment ce mot si
touchant:

    Je ne puis pas comprendre encor que tu sois n...

Et encore, dans la mme pice, cette effusion si tendre:

    L'amour que le matin a pour toutes les choses
    Lorsqu'il comble d'azur le torrent, les glaeuls,
    Le chanvre, les osiers, les goyaves, les roses,
    Mon coeur plus chaud que lui le rpand sur toi seul

A vrai dire on remarque dans ce dernier quatrain--mais c'est une autre
question, et, si vous voulez, une parenthse--un lger dfaut de l'art
de Mme de Noailles, qui est de ne pas toujours obir  une ncessit
vidente. Ici les glaeuls sont ncessaires, et pareillement les roses,
pour la rime. Mais le chanvre et les osiers auraient pu tre remplacs
par d'autres vgtaux et les goyaves par des fruits moins exotiques. On
n'a pas toujours l'impression que les traits choisis soient les plus
beaux, ni les plus caractristiques, les mieux adapts  la pense ou au
mouvement de la phrase. Le style de Mme de Noailles, avec de magnifiques
trouvailles o clate le don potique, semble souvent un peu arbitraire
et improvis. Elle ne prend non plus nul souci de la composition, ni de
l'unit logique. Elle multiplie les points de vue, mais ne s'efforce pas
de les confronter ni de les coordonner comme le ferait un esprit goethien
ou renanien; elle passe de l'un  l'autre, successivement, comme au
hasard, avec des dtours et des retours imprvus. Elle nous rappelle par
instants que la concision n'est pas une vertu fminine. Elle se
contredit en toute ingnuit, comme nous aurons l'occasion de le voir
tout  l'heure. Et l'on se demande parfois si elle avait une raison
dcisive pour exprimer  un certain moment cette ide plutt qu'une
autre ou pour ne la point traduire par d'autres mots. Mais on peut
estimer que ce laisser-aller et ce dsordre apparents donnent  la
posie une grce spontane qui a son prix. Je ferme la parenthse.

Lorsque l'me est remue  une certaine profondeur, les grands problmes
de la destine surgissent invinciblement, et l'on passe des joies ou des
souffrances de l'amour  l'vocation de la mort. Ds les premires
strophes, en plein bonheur, le spectre apparat:

    ...Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne
        Car rien qu'en vivant tu t'en vas.

    ...Hlas! quand ton lan, quand ton dpart m'oppresse,
    Quand je ne peux t'avoir dans l'espace o tu cours,
    Je songe  la terrible et funbre paresse
        Qui viendra t'engourdir un jour.

    ...Tu seras mort, ainsi que David, qu'Alexandre,
    Mort comme le Thbain lanant ses javelots,
    Comme ce danseur grec dont j'ai pes la cendre
        Dans un muse, aux bords des flots.

Les ides de Mme de Noailles sur la mort ont beaucoup vari. Mme dans
ses premiers livres, tantt elle la repousse avec horreur:

      Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour!...

tantt elle l'accepte comme une loi naturelle, assez douce et mme
salutaire,--comme un repos:

    O mort, de t'avoir crainte un jour je me repens.
    O fille de Cyble auguste et du dieu Pan
    Dont les bras ont port la terre et le feuillage,
    Toi, divine, par qui le coeur est enfin sage...

Elle continuera d'osciller entre ces deux ples. L'innovation du prsent
ouvrage est de substituer au souriant paganisme d'autrefois une sorte de
religiosit fivreuse, assez romantique, et qui peut, d'ailleurs,
s'exercer aussi bien dans les deux sens. Dj dans le charmant volume de
prose, _De la rive d'Europe  la rive d'Asie_, on trouvait une belle
invocation  la mort dsire. Voici une pice qui fait songer 
Lamartine (Je te salue,  Mort, librateur cleste...):

    Mais venez, chre mort; mon me vous appelle,
    Asseyez-vous ici et donnez-moi la main.
    Que votre bras soutienne un front longtemps rebelle...

Mais, quarante pages plus loin, nous revenons  l'effroi et  la
rvolte:

    Un bondissant dsir comme un torrent me gagne.
    Ah! que je hante encor le sommet des montagnes,
    Que je livre mes bras aux vents de l'Occident:
    Le vert genvrier de ses senteurs me grise,
    Un frein couvert d'cume clate entre mes dents.
    Se pourrait-il vraiment que l'univers dtruise
      Ce qu'il a fait de plus ardent!

On se rappelle ce morceau de _l'Ombre des jours_, o la protestation de
la vitalit dbordante aboutissait  cette antithse:

    D'autres seront alors joyeux, vivants, contents...
    Mais ceux-l qui liront les pages de mon livre,
    Sachant ce que mon me et mes yeux ont t,
    Vers mon ombre riante et pleine de clart
    Viendront, le coeur bless de langueur et d'envie,
    _Car ma cendre sera plus chaude que leur vie_...

Tantt la perspective de la mort ajoute de l'attrait et de la valeur aux
biens qu'on ne gotera qu'un temps, et il est dit, dans le _Coeur
innombrable_:

    Aimez la mort aussi, votre bonne patronne,
    Par qui votre dsir de toutes choses crot...

Tantt (_les Vivants et les Morts_) ce qui n'est pas ternel ne vaut pas
d'tre recherch, et un dcouragement inerte serait trop lgitime, et
c'est un grand mrite que de n'y point cder:

    O mon coeur sans repos ni peur, je vous vnre
    D'avoir tant dsir, sachant qu'il faut mourir.

De mme la paix intrieure, qui semble un demi-sommeil et presque une
image de la mort, est alternativement convoite ou maudite et dclare
pire que les pires douleurs. Et puisque nous signalons quelques
contradictions, notons que l'hrosme des grandes passions et des
ascensions sur les sommets abrupts est tour  tour prconis, puis
dconseill au profit de la modeste et commune simplicit; que l't est
ici considr comme la folle et perverse saison qui trouble l'me et
l'gare, l comme une source d'apaisement, de dtente et d'acceptation.
Mais qu'importe? Ces conceptions contraires ont pu se trouver galement
vraies selon les cas. Le pote note des sentiments au moment o il les
prouve et n'a pas  rsoudre les antinomies.

Ce qui dcide de l'orientation dfinitive de l'ouvrage, aprs ces
quelques flottements, ce n'est pas un raisonnement philosophique, qu'on
n'attend point, mais une raison de fait: la perte d'un tre cher, la
mort non plus conue abstraitement ni mme imagine, mais vue de prs et
pour ainsi dire touche du doigt:

    A prsent, sans dtour, s'est prsente  moi
    La vrit certaine, acheve, immobile;
    J'ai vu tes yeux ferms et tes lvres striles.
    Ce jour est arriv, je n'ai rien dit, je vois.

    Je m'emplis d'une vaste et rude connaissance
    Que j'acquiers d'heure en heure, ainsi qu'un noir trsor
    Qui me dispense une pre et totale science:
        Je sais que tu es mort...

Il suffit. Les consolantes thories d'autrefois sont abjures! Le pote
se lamente et s'indigne, comme M. Andr Suars, de l'gosme barbare qui
permet de survivre  certaines sparations:

    Vivre quand ils sont morts! Respirer les saisons!
    Voir que le temps sur eux s'paissit et s'tire!
    Commettre chaque jour cette ample trahison...

Et voici le plus curieux, le plus pathtique aussi. Sous l'action de ce
dchirement, la paenne, la bacchante de jadis a t atteinte d'une
crise religieuse et a fait appel au Dieu des chrtiens:

    Mon Dieu, je ne sais rien, mais je sais que je souffre
    Au del de l'appui et du secours humain,
    Et puisque tous les ponts sont rompus sur le gouffre,
    Je vous nommerai Dieu, et je vous tends la main...
    Les lumineux climats d'o sont venus mes pres
    Ne me prparaient pas  m'approcher de vous,
    Mais on est votre enfant ds que l'on dsespre
    Et quand l'intelligence  plier se rsout...

C'est l'instinct de l'tre bless, tortur, qui va s'agenouiller dans la
pnombre d'une glise. Il n'y a rien de plus normal, ni de plus
mouvant. Mais n'ayant  donner qu'une exacte analyse du prsent
ouvrage, je dois constater qu'il serait au moins prmatur de vouloir
ajouter le nom de l'auteur  la liste des conversions littraires. Mme
de Noailles n'a pas encore suivi le chemin de Huysmans, de Coppe et des
autres que l'on connat. Voici pourtant encore de beaux vers, d'une
loquente spiritualit:

    Comme vous accablez vos prfrs, Seigneur!...
    Il semble que votre ample et salubre courage
    Veuille assainir en nous quelque obscur marcage,
    Tant vous nous arrachez, par des sueurs de sang,
    L'cre ferment vivant, orgueilleux et puissant.
    On pense qu'on mourra du mal que vous nous faites...
    Et puis, c'est tout  coup la fin de la tempte...

Mais cet esprit ne se maintient pas, et le reste se rattache au
pessimisme ngateur, au stocisme amer et au froid silence d'Alfred de
Vigny. Quoi qu'il en soit, toute cette seconde moiti des _Vivants et
des Morts_ apporte une nouveaut frappante dans l'oeuvre de Mme de
Noailles. Malgr quelques longueurs et quelques faiblesses, ce volume
est d'une beaut superbement lyrique et profondment humaine qui lui
assure un rang minent dans nos admirations. Du ton de l'anthologie
grecque Mme de Noailles s'est leve sans effort  celui de la grande
posie.




LES ROSES DE SAADI[59]


[Note 59: Saadi: le _Jardin des roses_, traduit du persan par M.
Franz Toussaint, prface de la comtesse de Noailles. Un vol. Fayard.]

La Perse a t fort  la mode ces temps-ci. Ce n'taient que ftes
persanes, expositions de miniatures persanes, ballets russes ou mme
franais voquant des lgendes de la Perse. L'opinion s'tait si bien
retourne, depuis Montesquieu, que les Parisiens auraient volontiers
demand: Comment peut-on ne pas tre Persan? Grce  M. Franz
Toussaint, qui a eu l'ide opportune de traduire Saadi, la littrature
iranienne pourra profiter dans une certaine mesure de cette vogue un peu
inattendue. Jusqu' prsent, ces tudes taient restes le monopole de
quelques rudits, parmi lesquels il faut citer Anquetil-Duperron, qui le
premier traduisit le _Zend-Avesta_, Eugne Burnouf, Sylvestre de Sacy,
Jules Mohl, James Darmesteter, Barbier de Meynard, etc... Il n'y avait
videmment pas un grand nombre de persanisants, en dehors du Collge de
France, de la Socit asiatique et de l'cole des langues orientales.
Les grandes oeuvres littraires de l'Iran ont t traduites en franais
pour la plupart, mais gnralement en ditions peu accessibles ou depuis
longtemps puises. Il existait une traduction du _Gulistan_, ou
_Parterre des roses_ de Saadi, publie par Defrmry, en 1858, chez
Didot. Celle de M. Franz Toussaint ne prsente peut-tre pas des
garanties exceptionnelles d'exactitude. Sans tre moi-mme en tat de la
confronter avec le texte, j'ai sujet de croire qu'elle n'est pas
absolument complte ni rigoureusement littrale. Mais elle est fort
agrable  lire; elle possde cette fidlit suprieure, qui manque
souvent aux travaux des doctes spcialistes, et qui consiste  rendre le
vritable esprit, la grce et la vie de l'original.

Est-ce que Mme de Noailles ne s'avance pas beaucoup en prsentant Saadi
comme celui qui devait, dans son oeuvre, fixer la langue persane, en
rendant flexible et musical le primitif instrument dont, jusqu' lui, on
n'avait tir que des sons barbares? Avant Saadi, il y avait eu
l'illustre Firdousi, l'Homre persan, l'auteur du _Livre des Rois_[60],
qui florissait au dizime sicle; l'aveugle Roudaghi, Kisa, Avicenne,
Abou Sad, que James Darmesteter oppose aux moines d'Occident ses
contemporains, Omar-Kheyam, dont les quatrains ont t traduits en vers
par Jean Lahor, Minoutchehr, l'auteur du Divan, etc... Il ne faudrait
pas considrer tous ces potes comme insignifiants. Dans une trs
instructive brochure sur les _Origines de la posie persane_, James
Darmesteter expose qu'aprs la conqute arabe du septime sicle, la
tradition nationale avait commenc de se reconstituer avec Abbas, deux
cents ans avant Firdousi. Celui-ci avait eu de nombreux prdcesseurs,
mais les a radicalement clipss. Un de ces vieux potes, Abou Salik, a
trouv sept ou huit cents ans avant Molire ce trait: Avec les cils de
tes yeux tu m'as vol mon coeur; tu me voles avec tes cils et tu prtends
me faire condamner avec tes lvres. Faudra-t-il que je te paye l'amende
pour m'avoir vol mon coeur? Avez-vous vu jamais pareille merveille: un
voleur qu'on indemnise? C'est Mascarille, en toute navet. De
Roudaghi, un de ses mules, Chahid de Bactriane, disait: La posie chez
les autres potes ressemble  la parole: chez Roudaghi, la parole est
faite de couleurs. Ses pomes amoureux sont en effet extrmement
pittoresques, sensuels et fleuris.

[Note 60: Traduit par Jules Mohl.]

Khosravani s'est immortalis pour avoir t l'un des premiers  pleurer
la jeunesse qui s'enfuit. Firdousi ne ddaigna pas de le citer, dans ces
vers qui annoncent dj le docteur Faust:

      Je me suis donn tant de peine, j'ai lu tant d'histoires,
      tant de rcits arabes et de rcits pehlvis! Sauf le soupir
      et le mal de mes fautes, quelle trace me reste-t-il de ma
      jeunesse? Au souvenir de ma jeunesse,  prsent je gmis et
      je rpte le vers de Bou Tahir Khosravani: Je revois ma
      jeunesse jusqu' mon enfance. Hlas! ma jeunesse! Hlas! o
      est ma jeunesse?

Kisa fait songer James Darmesteter  Robert Browning, et Abou Sad lui
rappelle l'_Epipsychidion_ de Shelley, ce qui n'est pas un indice
d'excessive barbarie. Or une crise se produisit  cette poque (Xe
sicle), dans la pense de la Perse musulmane. Un instant, dit James
Darmesteter, l'islam avait sembl prt  ouvrir les portes  la
philosophie et  la libre pense. La philosophie grecque, chasse
d'Alexandrie et d'Athnes par Justinien et le christianisme et rfugie
 la cour des Chosros, tait revenue  la cour des khalifes de Bagdad:
il y eut un instant d'islamisme libral. Mais la raction orthodoxe qui
suivit eut en Perse d'importantes consquences.

Tandis que le peuple laborait une religion nouvelle, le chiisme, qui
combinait la mythologie de la Perse ancienne avec l'intolrance
dogmatique de l'islam, les esprits d'lite n'acceptaient point ce
mlange indigeste. Les uns sortirent plus ou moins ouvertement de
l'islam par la science et l'incrdulit, les autres en sortirent par le
mysticisme. Deux potes reprsentent ces deux mouvements contraires, 
l'poque de Firdousi: l'un est le mdecin Avicenne, l'autre est le
derviche Abou Sad. Il y avait des lueurs dans les tnbres de ce moyen
ge, bien avant Saadi... Avicenne a eu l'honneur d'tre cit par Dante
(l'_Enfer_). La plupart des posies qui nous restent de lui sont en
l'honneur du vin, mais il ne faudrait pas le confondre avec les
chansonniers du Caveau. Ses chansons bachiques protestent contre
l'oppression de la nature et de la raison par la loi religieuse. Le vin,
proscrit par le Coran, devient pour Avicenne un symbole d'mancipation.
Abou Sad, mystique et un peu panthiste, ne sparait point de son
mysticisme le culte de la femme. Pour Darmesteter, ses Zuleika et ses
Leila sont comparables  Batrice et  Laure, aux Mary, aux Emilia et
aux Madonna de Shelley. Abou Sad a crit: Celui qui a enchan son
coeur aux belles restera toujours l et ne rompra jamais la chane de
l'idole. Dans la forme d'argile, il a lu le sens de l'me... Il est au
moins certain que la posie persane fut trs riche et trs brillante
avant le bon Saadi, dont l'oeuvre semble mme de moindre envergure que
celle de ses grands devanciers.

Saadi naquit  Chiraz dans le dernier quart du XIIe sicle (probablement
en 1184). Il fit ses tudes  Bagdad et adhra  la doctrine sotrique
du soufisme. Puis il voyagea. En Syrie, il fut fait prisonnier par les
Francs et condamn  travailler aux fortifications de Tripoli. Dans la
prface de sa traduction du _Boustan_, Barbier de Meynard assure que cet
vnement dut avoir lieu en 1203 ou 1204, vers la fin de la cinquime
croisade. Un ami du pote, un ngociant d'Alep, le racheta pour dix
pices d'or (ou dinars) et lui donna la main de sa fille avec une dot de
cent dinars. Mais la jeune personne tait d'humeur si maussade que Saadi
et prfr l'esclavage et prit la fuite. Il visita le Turkestan,
l'Inde, l'Armnie, l'Asie-Mineure, la Msopotamie, toute la rgion du
golfe Persique et mme l'Abyssinie. Il a laiss de son sjour dans
l'Inde, un rcit que Barbier de Meynard accueille avec mfiance. Il se
serait fait initier aux mystres du brahmanisme, et pntrant un soir
dans les souterrains de la pagode, aurait surpris le prtre qui, 
l'aide d'un mcanisme grossier, faisait mouvoir les bras de l'idole. On
constate une curieuse analogie entre cette anecdote et une scne de _la
Foi_ de M. Brieux, Barbier de Meynard objecte qu'on n'a pas signal,
dans l'Inde, un autre exemple d'une si purile supercherie. Certes,
Saadi et M. Brieux auraient tort de trop gnraliser. Les religions
n'ont pu tre fondes et propages par de simples imposteurs. Renan et
toute la critique du XIXe sicle ont rectifi sur ce point un
voltairianisme trop radical. Mais il arrive que des gens trs
convaincus poussent le zle jusqu' user de manoeuvres contestables pour
soutenir la bonne cause et mettent le mensonge au service de ce qu'ils
croient trs sincrement tre la vrit. Le cas rapport par Saadi n'est
pas psychologiquement invraisemblable et n'exclut point la bonne foi des
brahmines dont Barbier de Meynard s'est institu l'avocat.

Quoi qu'il en soit, Saadi revint au soir de sa vie se fixer  Chiraz, et
il tait plus que septuagnaire lorsqu'il acheva ses deux grands
ouvrages, le _Boustan_ (ou Verger) et le _Gulistan_ (ou Jardin des
roses). On peut admettre qu'il y travaillait depuis de longues annes.
Il mourut  Chiraz, dans un ge trs avanc (cent vingt ans, selon
Doolet-Schah, son plus ancien biographe). Son tombeau existe encore, non
loin de celui de son concitoyen le pote Hafiz, qui vcut aprs lui, au
XIVe sicle. Pierre Loti l'a visit:

      Ici ( Chiraz), les petits enfants mmes redisent encore ses
      vers. Patrie enviable pour tous les potes, cette Perse o
      rien ne change, ni les formes de la pense ni le langage, et
      o rien ne s'oublie! Chez nous,  part des lettrs, qui se
      souvient de nos trouvres contemporains de Saadi; qui se
      souvient seulement de notre merveilleux Ronsard? Toutefois
      le cheikh Saadi ne possde qu'un tombeau modeste; il n'a
      point, comme Hafiz, une dalle en agate, mais rien qu'une
      pierre blanche, dans un humble kiosque funraire, et tout
      cela, qui fut pourtant rpar au sicle dernier, sent dj
      la vtust et l'abandon. Mais il y a tant de roses dans le
      bocage alentour, tant de buissons de roses! En plus de
      celles qui furent plantes pour le pote il y en a aussi de
      sauvages, formant une haie le long du sentier dlaiss qui
      mne chez lui. Et les arbres de son petit bois sont pleins
      de nids de rossignols. (_Vers Ispahan._)

Il n'est pas un salon ni un pensionnat de demoiselles o, grce 
Leconte de Lisle et surtout  Gabriel Faur, l'on ne sache que la Perse
est le pays des roses.

    Les roses d'Ispahan dans leur gaine de mousse,
    Les jasmins de Mossoul...

La rose occupe naturellement une aussi large place dans la posie de la
Perse que dans ses jardins. Roudaghi s'criait: Une seule fois dans
l'anne vient la rose: ton visage est pour moi une rose ternelle. Et
Kisa: La rose est un trsor descendu du ciel: l'homme au milieu des
roses en devient plus noble. Marchand de roses, pourquoi vends-tu des
roses pour de l'argent? Que pourrais-tu bien acheter avec l'argent de
tes roses qui soit plus prcieux que tes roses? Et plus tard Hafiz: O
mon coeur, tu t'es fltri sans que j'aie pu cueillir les roses du jardin
de la vie. On pourrait multiplier les exemples. Il est naturel que
Saadi n'ait pas fait exception et qu'il ait chant les roses comme tous
ses confrres. Il est pote et ne manque point de reprendre ce thme
obligatoire et traditionnel. Cependant, il n'est peut-tre point aussi
perdument lyrique que Mme la comtesse de Noailles nous le donne 
entendre:

      Certains noms humains semblent traverser les ges, ports
      sur l'amour des hommes, et leur gloire circule dans une zone
      inaltrable, entre les jardins et les cieux. Ainsi la
      renomme du brillant Saadi se trouve mle aux suaves
      calices et au limpide ther: aujourd'hui encore, aux yeux
      des potes du monde entier, chaque brise qui effeuille les
      roses semble rpandre sur son tombeau des libations
      odorantes... Je songe  vous, ce soir, Saadi, habitant des
      jardins! Ds l'enfance, j'ai pressenti et partag vos rves.
      J'ai tant aim l'azur qu'il a pntr mon tre et m'a fait
      un coeur de turquoise.

Les jolies phrases! Mais on comprendrait mieux qu'elles eussent t
inspires par Roudaghi, par Minoutchehr, par Hafiz, par n'importe quel
autre de ces potes. De tous, Saadi est sans doute celui  qui elles
s'appliquent le moins exactement. Lui aussi, il est  l'occasion rveur,
contemplatif, mlancolique et voluptueux, mais enfin ce lyrisme n'est
pas chez lui au premier plan. En somme, il est un moraliste et un
conteur. Son _Jardin des roses_ contient surtout des roses purement
symboliques et dont il ne dissimule gure les pines. Ce qui fleurit
surtout dans ce jardin, c'est la sagesse acquise par l'exprience des
hommes. Le volume se compose d'une srie d'apologues et d'anecdotes,
d'o se dgagent des maximes de morale pratique, toujours pleines de bon
sens, souvent releves d'ironie et de scepticisme. Pour savoir s'il
avait autant de gnie que notre La Fontaine, il faudrait pouvoir le lire
dans le texte. Entre nous, j'en doute un peu. Mais la traduction prouve
suffisamment qu'il aurait  peu prs les mmes chances que le fabuliste
d'tre accus d'immoralit par Jean-Jacques Rousseau, Lamartine et M.
Emile Faguet[61].

[Note 61: Il aurait mme des chances moins discutables, en raison de
plusieurs chapitres franchement licencieux, recueillis dans le prsent
volume.]

Ce n'est pas qu'il manque de bonhomie, de douceur et de gentillesse. On
pourrait mme lui attribuer  la rigueur une me franciscaine, lorsqu'il
parle  une jeune fille de ses soeurs les roses ou lorsqu'il note ce
trait digne des _Fioretti_:

      Un voleur se glissa dans la cabane d'un ermite, ne trouva
      rien  emporter, et s'affligea. L'ermite, qui s'aperut de
      son dsespoir, jeta sur le sentier par o il devait passer
      un tapis de feutre qui lui servait de couche. Ainsi le
      larron ne s'en alla pas les mains vides. Les hommes de Dieu
      vitent de contrister leurs ennemis. Comment donc
      pourrais-tu leur ressembler, puisque tu es en guerre avec
      tes amis?

Ce ne sont que des dtails isols. Saadi prche souvent l'indulgence
mutuelle, mais beaucoup moins, dirait-on, par souci de charit envers le
prochain que par complaisance pour les carts de conduite. Il aime 
montrer en posture fcheuse les cadis, qui ont pour mission de dfendre
les bonnes moeurs et de surveiller les dlinquants. Un de ces cadis, dont
les dsordres taient particulirement scandaleux, est condamn  mort
par le sultan, qui lui dclare: Je crois bon de te faire prcipiter du
haut de ma citadelle. Ce chtiment servira d'exemple au peuple... Le
juge rpondit:  matre du monde, ta famille m'a toujours honor de ses
faveurs, et je ne suis pas le seul homme de la ville qui ait commis
cette faute. Fais donc prcipiter un autre coupable, afin que son
chtiment me serve d'exemple... Le sultan clata de rire et gracia le
juge. Le lendemain, il faisait dire aux dnonciateurs: Vous avez tous
des dfauts. Ne blmez donc pas les dfauts de vos frres. Quiconque
voit son propre vice est indulgent pour autrui. C'est trs spirituel
et, aprs tout, trs juste, car il n'y a rien de plus hassable que les
pharisiens et les professeurs de vertu, plus ardents  combattre le
pcheur que le pch. Cependant, l'excellent Saadi, sous couleur de
tolrance et de bienveillance, excuse et n'est pas loin d'approuver
toutes les incartades. Il pousse trs loin le respect de la bonne loi
naturelle. Mais il est impitoyable pour la btise.

      Un mal d'yeux survint  un homme qui tait innocent. Il
      alla trouver un vtrinaire et lui dit: Donne-moi un
      remde. Le vtrinaire lui instilla dans l'oeil le collyre
      dont il se servait pour les yeux des animaux, et notre
      innocent devint aveugle. On porta l'affaire devant le cadi,
      lequel dclara: Le vtrinaire n'aura pas d'amende  payer.
      Si ce malade n'avait pas t un ne, il ne serait pas all
      le consulter.

Il raille l'astrologue tromp par sa femme (La Fontaine le fera tomber
dans un puits) et qui prtend dcouvrir ce qui se passe dans le ciel,
alors qu'il ne voit pas ce qui se passe dans sa maison. Il ne croit pas
 l'efficacit de l'ducation,  la rhabilitation des dchus, 
l'amlioration des natures ingrates: Ne lave pas sept fois ton chien
dans la mer, car il n'en sentira que plus mauvais. Si l'on conduisait 
la Mecque l'ne de Jsus, lorsqu'il en reviendrait il serait encore un
ne. Il a trs bien vu l'inconvnient capital d'une certaine
sensiblerie: Avoir piti de la panthre, c'est tre injuste envers les
moutons. Il prodigue les avis de prudence dsabuse. Dans l'_Esclave
triomphante_, il indique dj un bon conseil que Labiche devait
dvelopper dans _Edgard et sa bonne_. Mais il ne blme point le pauvre
amoureux qui se laisse houspiller et tourner en bourrique, parce qu'il
souffre encore moins des mauvais procds de sa bien-aime qu'il ne
souffrirait d'une rupture. Il recommande beaucoup le silence et la
discrtion.

      Un marchand qui venait de perdre mille dinars, dit  son
      fils: Garde pour toi seul cette triste nouvelle.--Mon pre,
      rpliqua le jeune homme, je t'obirai, mais daigne
      m'expliquer pourquoi nous devons taire notre malheur.--C'est
      afin qu'il n'y en ait pas deux: la perte de la somme et la
      joie maligne du voisin.

Il exagre un peu lorsqu'il dit: Frappe la tte de la vipre avec le
poing de ton ennemi: il en rsultera ncessairement un bien pour toi. Si
ton ennemi est vainqueur, la vipre sera tue, et s'il est mordu, tu
auras un ennemi de moins. Mais il atteint rarement  cette pret o il
y a peut-tre plus d'humour que de vritable machiavlisme.

La morale de Saadi est un peu terre  terre; elle n'en est peut-tre que
plus raisonnable et plus utile, puisqu'elle s'adresse  la majorit.
D'ailleurs elle ne manque pas de noblesse, puisqu'il enseigne la
modration des dsirs, la soumission aux volonts divines, le mpris des
vaines agitations et des choses fortuites ou phmres:

      Tous les arbres, sauf le cyprs, produisent des fruits.
      Tantt, grce  ces fruits, ils sont verts et tincelants,
      tantt ils sont dpouills de feuilles et lugubres. Le
      cyprs, lui, n'a point de fruits, mais il est ternellement
      vert. Tel est l'attribut de l'homme libre. N'attache pas ton
      coeur  ce qui est passager... Si tu en as le pouvoir, sois
      gnreux comme le palmier, et si tu en es empch, sois
      libre comme le cyprs!

Quant  l'amour, nul n'y peut rien et le moraliste y perdrait son
persan... Saadi n'est pas hroque, ni mme trs idaliste, ni surtout
bien romantique, mais c'est un aimable homme, un crivain charmant, et
qui voit clair dans la ralit.




PIERRE LOTI. CHAMPION DE L'ISLAM[62]


[Note 62: _La Turquie agonisante_, 1 vol. Calmann-Lvy.]

On ne s'tonnera pas que l'auteur d'_Aziyad_, de _Fantme d'Orient_ et
des _Dsenchantes_ ait tenu  lever la voix en faveur de la Turquie.
C'est sa gnreuse habitude de dfendre les vaincus: il l'a montr lors
de la guerre de Cuba et de celle du Transvaal. Il a de tout temps
profess pour les Turcs une sympathie particulire, et l'on pense bien
qu'il n'allait pas choisir pour la lui retirer l'instant o ce peuple
est abattu par le sort. En dehors de toute question politique, il est
intressant de rechercher les raisons de cette ardente turcophilie, qui
n'a rien de commun avec celle de certains diplomates, mais constitue un
trait caractristique de la physionomie littraire et morale de M.
Pierre Loti. On y pourrait voir l'effet d'un souvenir de jeunesse, d'un
attendrissement sur la mmoire d'Aziyad. Mais d'autres aventures
semblables, aux quatre coins du monde, n'ont pas laiss dans son esprit
des traces aussi profondes. Ni Rarahu, ni Fatou-Gaye, ni Madame
Chrysanthme n'ont su lui inspirer le mme attachement pour leur nation.
Il aurait pu chrir de tout son coeur la petite Circassienne aux yeux
verts, et la regretter longtemps, sans tendre  la Turquie tout entire
ce sentiment passionn. Mais ds son premier sjour en Orient, il est
sduit, il se sent tout doucement devenir Turc, et l'on se demande si ce
n'est pas au contraire par amour de la vie turque qu'il a tant aim la
jeune pouse du vieil Abeddin, comme la plus charmante personnification
de l'enchantement oriental. Sans doute il a toujours eu le got de
l'exotisme, des races primitives et prs de la nature, l'horreur de
notre civilisation prosaque et utilitaire. Ce sentiment, si rpandu
chez la plupart de nos crivains depuis plus d'un sicle, domine toute
sa vie et toute son oeuvre, mais il semble n'avoir trouv  le satisfaire
pleinement qu' Constantinople. Il n'a certes ddaign ni l'Afrique, ni
l'Extrme-Orient, ni l'Ocanie, mais il a ressenti ds l'abord et a
toujours gard une vritable prdilection pour la capitale des kalifes
et pour l'islam.

C'est peut-tre qu'il y a rencontr la plus vive sensation de
dpaysement, dans les conditions les moins onreuses, j'entends aux
portes de l'Europe, chez une race moins diffrente de la ntre et
civilise aussi  sa manire. Tahiti est trop sauvage, le Japon est trop
loin. A Constantinople, M. Pierre Loti avait le plaisir de changer de
milieu, sans devenir absolument un tranger et sans tomber radicalement
dans l'inconnu. Il ne perdait pas tout  fait le contact avec l'Occident
voisin, il se mlait  une civilisation nouvelle, mais assez raffine
encore et suffisamment intelligible. A Constantinople, il avait
l'impression d'tre chez lui et de retrouver une patrie. D'ailleurs ce
sentiment s'appuyait sur des admirations d'artiste et sur des affinits
spirituelles. Il a publi dans _l'Exile_, une longue description de
Constantinople; il en a maintes fois dpeint les paysages dans ses
romans et jusque dans le prsent volume. Il a toujours t extrmement
sensible  la beaut de cette ville, des rives du Bosphore et de la
Corne-d'Or, des dmes et des minarets,  l'originalit des types et des
costumes,  toute cette ferie  grand spectacle, comme il disait dans
les premires pages d'_Aziyad_. Il est un de nos grands crivains
orientalistes. Mais il ne se borne pas  jouir des lignes et des
couleurs: c'est l'me mme de ce pays qui lui est infiniment chre. Peu
s'en faut qu'il n'ait eu, comme Thophile Gautier, des vellits de se
faire musulman. Les Turcs, crivait-il dans son premier livre, ont
l'amour du pass, l'amour de l'immobilit et de la stagnation. Voil
qui le ravit, lui qui excre l'agitation et la fivre modernes, lui
qu'obsde l'ide de la fuite irrparable du temps et de l'universelle
caducit des choses.

Il ne tarit point sur le charme des places du vieux Stamboul, avec leurs
platanes, leurs fontaines et leurs petits cafs, o l'on se repose aussi
librement que dans la solitude de quelque bourgade; refuges adorables
o l'on retrouvait le silence des vieux temps calmes, prs des mosques,
sous des arbres centenaires. En plein centre de l'immense cit, on
dcouvre de ces asiles de tranquillit provinciale, et M. Pierre Loti
raffole des vieilles provinces turques:

      Oh! ces villes du pass, perdues au fond de l'Anatolie, ces
      villages dans la verdure groups autour des minarets blancs
      et des cyprs noirs, comme on y respire la paix et la
      confiance, combien la vie s'y rvle honnte et patriarcale!
      Oh! ces hommes, laboureurs ou modestes artisans, qui vont 
      la mosque s'agenouiller cinq fois par jour et qui le soir
      s'asseyent  l'ombre des treilles, prs des tombes
      d'anctres, pour fumer en rvant d'ternit...

Il s'apitoie sur cet humble monde dbonnaire, exempt des dsirs effrns
et de l'envie haineuse qu'on souffle au peuple de nos villes, et pli
par sa foi religieuse  la perptuelle rsignation. Il conteste la
frocit qu'on attribue  ces Turcs, qu'il prsente au contraire comme
compatissants et doux. Ils n'ont pas besoin qu'on leur recommande d'tre
bons pour les animaux. C'est une municipalit compose en majorit
d'Armniens, et non de musulmans, qui a dtruit les lgendaires chiens
errants de Constantinople. A Brousse, il existe un hpital pour les
cigognes qui, blesses ou trop vieilles, n'ont pu fuir  l'entre de
l'hiver. Avec les populations soumises  leur empire, M. Pierre Loti
affirme que les Turcs taient naturellement tolrants, respectant les
religions, n'imposant mme pas aux Macdoniens l'obligation d'apprendre
la langue turque, protgeant les missionnaires et les congrganistes
catholiques. Pourtant on ne peut nier que des massacres aient eu lieu 
de nombreuses reprises et que ces gens si placides soient sujets 
d'abominables crises de fanatisme. M. Pierre Loti n'y contredit pas
positivement, mais assure que les Turcs ont souvent t provoqus et que
leurs adversaires balkaniques ont commis des excs aussi graves, bien
qu'on y insiste moins. En outre, il demande qu'on ne confonde point la
nation ottomane avec son gouvernement, ou ses gouvernements successifs.
On remarquera qu'il n'a pas beaucoup d'amiti pour les jeunes-turcs.
Ds 1876, dans _Aziyad_, il annonait que la Turquie serait perdue par
le rgime parlementaire, qui peut effectivement ne pas convenir  tous
les peuples. Entre autres mfaits, il reproche avec amertume aux
jeunes-turcs les embellissements qui ont saccag quelques-uns des
vieux quartiers de Stamboul. Aucune contre n'chappe donc  ce flau!

Dans sa haine du modernisme et du prtendu progrs, qui n'est souvent,
on doit en convenir, qu'un industrialisme rapace, hideux et
dmoralisant, M. Pierre Loti jugeait dj Abdul Hamid trop libral et
n'accorde son affection qu' la plus vieille Turquie, dernier refuge du
calme, du respect, de la sobrit, du silence et de la prire. Il
considre que Stamboul est un domaine sacr de l'Histoire, de l'art et
de la posie, et que le jour o le Croissant n'y sera plus, l-haut
dans l'air, du mme coup son charme et sa magie vont s'teindre. Il dit
encore:

      Il n'y a pas, dans la vie, que des usines, des chemins de
      fer, des dbouchs commerciaux, des shrapnells, de la
      vitesse et de l'affolement. En dehors de tout ce nfaste
      bric--brac, devant quoi se pme la masse des mdiocres et
      qui mne aux finales dsesprances, il y a aussi le calme
      qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le
      recueillement et le rve. A ce point de vue, la Turquie, la
      vieille Turquie des campagnes, la Turquie honnte et
      religieuse, comme une sorte d'oasis au milieu de tourbillons
      et de fournaises, serait aussi utile au monde que ces grands
      jardins dont on sent de plus en plus la ncessit au milieu
      de nos villes trpidantes.

Il est certain que si la Turquie conqurante et envahissante rvoltait
l'opinion europenne, comme on l'a constat depuis la guerre de
l'indpendance grecque, on peut s'associer  la chevaleresque piti de
M. Pierre Loti pour une Turquie  son tour en dtresse. Il n'est pas
moins vident que l'europanisation progressive de la plante n'en
rendra pas le sjour trs rgalant pour les rveurs pris de pittoresque
et de diversit. Du reste, Constantinople a port malheur  tous ceux
qui l'ont occupe: des germes de dcadence flottent dans son atmosphre;
depuis Constantin qui, en s'y installant, perdit Rome, c'est le tombeau
des empires. Les allis balkaniques feront aussi bien d'y laisser les
Turcs.




JROME ET JEAN THARAUD

_Dans les Balkans_[63].


[Note 63: _La Bataille  Scutari d'Albanie_, 1 vol. mile-Paul.]

MM. Jrme et Jean Tharaud n'ont pas t prcisment des correspondants
de guerre. Ils ne nous offrent pas l'quivalent du volume: _De Sofia 
Tchataldja_, de M. Ren Puaux, lequel, ayant suivi la campagne du ct
bulgare, nous en a donn un rcit document, passionnant comme un roman
d'aventures, et qui en est un en effet, mais d'aventures authentiques.
M. Ren Puaux use d'un style excellent, vivant et alerte; cependant il
n'est all sur le thtre de la guerre que pour assister du plus prs
qu'il se pourrait  un spectacle historique et pour le dcrire avec une
scrupuleuse exactitude. La vrit et la rapidit de l'information
taient ses premiers et mme ses uniques soucis. S'il crivait bien,
c'tait par habitude, sans presque y songer. Et le lecteur n'y songe
qu' la rflexion, tant d'abord empoign par l'intrt des vnements.
MM. Jrme et Jean Tharaud ont, au contraire, cherch au Montenegro
moins des faits que des impressions, et ils ont voulu faire oeuvre
littraire. Ils n'ont point envoy de tlgrammes ni de lettres
htivement improvises, et c'est au retour qu'ils ont rdig leur livre
 loisir. Ils ont tenu nanmoins  lui garder le caractre de notes de
voyage, transcrites avec beaucoup de soin et agrablement ornes, mais
non point intgres comme de simples matriaux dans quelque conception
d'ensemble. Ils ne racontent que des choses vues et n'esquissent, 
l'aide de ces lments, aucune tude d'histoire, de psychologie ethnique
ou de politique internationale. On regrette parfois qu'ils n'aient pas
largi leur plan. Peut-tre se dfient-ils trop de l'rudition et des
ides gnrales. Leur ouvrage n'en est pas moins attrayant et dlicat.

Ils sont partis afin de voir des gens qui se battent, des hommes qui
croient  quelque chose et qui donnent leur vie pour cela. Dj dans
tous les ports slaves de la cte dalmate, ils ont trouv un grand
enthousiasme. De Cattaro, ils ont gagn Cettign  dos de mulet, par des
sentiers en lacet dans la montagne. Apre et morne sjour! Qu'il a fallu
har le Turc, pour venir chercher un refuge dans cette affreuse
solitude! Soit! Mais le Montenegro tait-il inhabit avant l'invasion
turque? Ailleurs, MM. Jrme et Jean Tharaud nous ont parl du Lovtchen
montngrin qui de sa masse puissante domine tous les sommets
d'alentour et ont ajout: A la cime, un point blanc: c'est la chapelle
o le prince-vque Pierre II, pote, lgislateur et guerrier, dort son
dernier sommeil sous la garde des Vilas, les belliqueuses fes
protectrices de la Tcherna-Gora. Que nous aimerions avoir quelques
renseignements sur ce prince-vque, sur ces fes belliqueuses, sur
tout ce pass! Ailleurs encore: Comme on comprend dans cette solitude
la petite patricienne de Venise que son mari Georges IV ramena un jour
du Lido pour rgner sur ces rochers! Sa vie ne fut plus qu'un soupir
vers sa belle patrie. Elle finit par persuader son faible mari de l'y
suivre. Et ce fut ainsi que prit fin dans la Tcherna-Gora la dynastie
des Maramont qui, avec les princes des Baux--une autre famille
franaise--a donn tant de chefs  ce Montenegro... Combien un aperu
de la biographie de ces princes franais et de cette petite princesse
vnitienne nous et enchants! Plus loin, MM. Jrme et Jean Tharaud
mentionnent en passant les chansons populaires montngrines, ces
belles chansons que Goethe galait  l'_Iliade_ et que l'on chante encore
dans les villages en s'accompagnant de la guzla. Que nous souhaiterions
d'en connatre quelques-unes! A chaque instant, d'un mot ou d'une
allusion, MM. Tharaud piquent notre curiosit; et puis ils ddaignent de
la satisfaire, tant presss de se remettre en route. Tous ces sujets, 
peine effleurs, nous intresseraient pourtant beaucoup plus que des
dtails circonstancis sur la difficult de trouver une monture, un
guide ou une auberge passable.

A Podgoritza, dfilent trois mille prisonniers turcs, indiffrents et
fatalistes. La ville possde un ancien quartier turc.

      Par un vieux pont en dos d'ne, je traverse le torrent
      boueux, profondment enfonc dans ses berges, pour aller
      respirer l-bas l'air de secret et de mystre que l'Orient
      porte partout avec lui, et que nos civilisations s'entendent
      si bien  dtruire. Charmant petit pont turc, bel accent
      circonflexe jet sur la rivire! Ce n'est pas notre arc
      roman, ce n'est pas non plus notre ogive; c'est quelque
      chose de nouveau, une ligne imprvue; avec elle, on pntre
      dans un autre royaume, le dnuement, la posie, la riche
      fantaisie musulmane: d'un coup, on enjambe l'Orient.

On savait, par _la Fte arabe_, que MM. Jrme et Jean Tharaud gotaient
fort le pittoresque oriental; on ne s'tonnera pas de les voir
regretter, comme Pierre Loti et pour des raisons analogues,
l'effondrement de la puissance turque. A Dulcigno, ils entendront avec
motion la prire du muezzin: Dans ce jour qui finit, elle exprime si
bien la plainte de l'islam, hautaine et rsigne! Et ils lui
supposeront cette signification:

      Je suis le repos, le rve, la contemplation, l'humilit, la
      sagesse: je suis les grandes tendues, les roses de la
      Perse, les jardins dans les sables, les cyprs dans les
      cours; je suis la vie dans la mort. Inventez, pour me
      dtruire, des machines meurtrires! Vaincu sur votre petit
      coin du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine
      innombrable, les Indes embrases et dans la sombre Afrique.
      Vos religions  vous ne s'panouissent que dans les brumes.
      Mon domaine  moi est celui du soleil, et vous ne dtruirez
      ni l'eau, ni les palmiers, ni la fleur du rosier, ni l'ombre
      du cyprs.

Telle est la prosopope de l'islam, imagine par les frres Tharaud.
Avec Loti, ils conoivent l'Orient musulman comme une oasis de vie
contemplative, menace par la banale et bruyante civilisation moderne.
Plus loin, ils y reviendront, sous forme d'apostrophe  un fonctionnaire
turc:

      Pauvre kamakan! Que cela t'a mal russi de vouloir devenir
      un homme d'Occident! Ta race est faite pour le rve, pour
      l'action rapide et violente, pour le loisir et la paresse,
      pour toutes ces choses divines que nous autres, gens
      d'Europe, nous clbrons encore dans la prose et dans les
      vers sans jamais bien les comprendre. Va, renonce  nous
      pour toujours; tu es fait pour d'autres ges et pour
      d'autres climats. L-bas, dans les jardins d'Asie, va
      continuer ta vie indolente et facile. Et cela encore durera
      autant que cela pourra. Puis un jour, de nouveau, on
      interrompra ton rve, on viendra troubler ta paresse, nous
      te rejetterons plus loin, et cette fois je ne sais plus
      o...

Ainsi l'europanisation totale de la plante apparat comme le flau
futur. C'est assurment une perspective redoutable, qui a depuis un
sicle inquit presque tous les artistes. Et la turquerie fournissait
de trs amusante couleur locale. Mais les Turcs furent de terribles
conqurants: on constate bien leur inaptitude au progrs, on croit moins
 leur douceur, et des vertus qu'on leur prte, ce n'est point, en tout
cas, la plus invtre.

Il est vrai que le climat balkanique n'y semble point favorable. MM.
Jrme et Jean Tharaud ont rencontr des blesss  qui les vainqueurs
montngrins avaient coup le nez et les oreilles.

      Aujourd'hui le rglement militaire est formel: tu ne
      mutileras pas l'ennemi, et qu'il soit vivant ou mort tu ne
      lui couperas pas la tte. Mais comment rsister  un
      entranement sculaire? L'habitude est la plus forte! A
      Podgoritza, l'autre jour, aprs la prise de Touzi, on vit
      arriver deux gendarmes qui portaient deux corbeilles; la
      population tout entire s'assembla autour d'eux. Les
      corbeilles contenaient une cinquantaine de nez et quelques
      douzaines d'oreilles plus ou moins dpareilles. L'autorit
      militaire fit enterrer ces funbres dbris. Ainsi s'avance
      la civilisation dans le Montenegro: hier encore, on les et
      laisss dans leurs corbeilles, au milieu de la ville, pour
      l'dification du peuple.

Non sans peine, car l'tat-major montngrin ne leur facilite pas le
voyage, MM. Tharaud arrivent  Mouritchan, d'o l'arme du roi Nicolas
bombarde la forteresse turque de Tarabosch. De vastes espaces vagues,
entre deux montagnes. Et ce grand paysage ne serait en rien diffrent
de ce qu'il est toujours  la mme saison, si ce shrapnell qui clate ne
faisait fleurir tout  coup un buisson blanc sous la pluie. Inutile
d'errer indfiniment de batterie en batterie. Toute cette journe
interminable, monotone, sans accidents, se passe dans un mortel ennui.
Pourtant ici je vois la guerre, la guerre dans son trantran sans gloire,
dans sa tnacit paisible et son immobilit. C'tait ainsi, point
autrement, trs simple, pas du tout romanesque, terriblement ennuyeux.
Goethe, plus heureux, put dire, aprs avoir assist  une autre
canonnade: Je pense que sur cette place et  partir de ce jour commence
une nouvelle poque pour l'histoire du monde. Mais c'tait  Valmy.

Pour se dsennuyer, MM. Tharaud quittrent le Montenegro et se rendirent
par mer au mont Athos, cette presqu'le de la Chalcidique qui est
entirement occupe, comme on sait, depuis plus de mille ans, par des
couvents, o sont runis plusieurs milliers de moines orthodoxes. Dans
une nature enchante, parmi les bois et les sources, autour du mont
pareil  un oblisque de marbre, ces religieux forment une sorte de
rpublique gouverne par les dlgus des monastres, les pistates, qui
sigent  Karys. Cette capitale de l'Athos, c'est un pauvre village,
bti de granit noir comme un village auvergnat. Une centaine de maisons
basses se pressent autour d'une petite glise couleur de sang caill,
merveille de vieillesse, cassolette de parfums, la plus ancienne glise
de l'Athos, btie par saint Athanase. Il et t prudent d'avertir le
lecteur distrait qu'il ne s'agit point de saint Athanase, patriarche
d'Alexandrie et pre du concile de Nice, lequel florissait au quatrime
sicle, mais d'Avramios de Trbizonde, en religion saint Athanase, qui
s'tablit au mont Athos en 964 et fonda le couvent d'Aghia-Lavra.
Melchior de Vog dit aussi: La plus ancienne de ces glises est sans
contredit la mtropole de Karys, ddie  la Vierge, patronne de
l'Athos; on peut la faire remonter sans crainte aux origines de la
communaut, au onzime ou au dixime sicle. Elle reproduit fidlement,
en trs petites dimensions, le plan de Sainte-Sophie.

C'est en 1875 que Melchior de Vog visita le mont Athos[64]. Au fait
comment MM. Tharaud n'ont-ils pas rappel, au moins d'un mot, le
souvenir de cet illustre prdcesseur, dont les pages restent, aprs
trente-huit ans couls, singulirement captivantes? Le rapprochement
entre le rcit de Melchior de Vog et celui des frres Tharaud est
pourtant trs significatif,  deux points de vue. Sur les faits
extrieurs, la concordance est complte et met en pleine lumire
l'immutabilit caractristique de ce monachisme oriental. Ensuite on
constate que si le mont Athos n'a pas chang, il n'en va pas de mme des
modes littraires, et que les ntres ne valent peut-tre pas celles de
l'poque o dbutait Vog, sous l'vidente influence de Taine. Le
morceau des Tharaud est charmant, mais presque purement descriptif: sous
prtexte d'viter le pdantisme, de n'tre point livresque, de saisir
directement la vie, on tombe au simple reportage. Combien le chapitre
de Vog tait plus nourri, plus instructif, et en somme plus vrai!
Vog a pris la peine d'tudier srieusement l'architecture et la
peinture de l'Athos, de comparer Panselinos  Giotto, de rechercher les
causes de la dcadence byzantine et de la floraison italienne. Il
analyse, non sans pntration ni mme sans profondeur, la psychologie de
ces moines d'Orient, et il ne se refuse pas  les juger. Il les juge
mme assez svrement. Ecoutez au contraire MM. Tharaud:

      Tout un peuple de moines, d'ermites et d'anachortes,
      recrut dans tous les cantons de la religion orthodoxe,
      s'tablit dans ces forts, au milieu de ces rochers pour y
      faire rgner  jamais une puret virginale. Depuis dix
      sicles, pas une femme, pas un animal femelle: poule, chvre
      ou nesse, n'a profan ce sol... Les masses des monastres,
      badigeonns de rouge et comme tremps du sang du Christ,
      apparaissent au bord des grves ou suspendues aux roches 
      des hauteurs vertigineuses, pareilles  ces chteaux qu'un
      gnie des contes de fe btit et dfait en un jour... Il
      faudrait pour les peindre, ces grands chteaux de l'me, la
      posie d'un Byron, la fantaisie d'un Turner..., etc.

[Note 64: _Syrie, Palestine, mont Athos_, 1 vol. Plon.]

C'est joli, mais c'est vu du dehors. D'ailleurs, nulle contradiction
avec Vog pour ce qui tombe sous les sens. Mais n'avez-vous pas t
rvolts de cette monomanie antiphysique, de cette proscription des
femmes, des enfants, et mme des animaux femelles? MM. Tharaud l'ont
enregistre sans observation. Vog ragit: Ces dfenses puriles, pour
ne pas dire rvoltantes, n'ont jamais t enfreintes depuis dix sicles;
elles contribuent plus que toute chose  donner un caractre trange 
ce coin de terre, mis hors la loi de nature aussi loin que la fureur
asctique peut la poursuivre.

Il ne ddaigne pas de nous apprendre que cette blancheur est purement
idale, attendu que la rgle de saint Basile proscrit l'usage non
seulement de la viande, mais des bains, et que les moines portent toute
la barbe et ont la chevelure ramene en nattes sous un haut cylindre
d'un tissu grossier: car l'glise orientale a conserv l'antique
croyance que le fer ne doit pas toucher la tte de ceux qui se vouent au
Seigneur. A entendre MM. Tharaud parler de ces grands chteaux de
l'me, on pense ncessairement  sainte Thrse. Rien de plus faux
qu'une semblable comparaison, si l'on en croit Vog, que MM. Tharaud
n'ont ni rfut ni cit. Ces moines de l'Athos sont, d'aprs lui,
ignorants et paresseux. Ils ne font rien, ne lisent rien. La
mditation, qui tient une si grande place dans la vie monastique de
l'Occident, leur est encore plus inconnue que la lecture. Cette forme de
notre pense religieuse ne serait mme pas comprise par eux... Les
seules rigueurs sont les jenes et les privations matrielles; mais on
sait combien la sobrit orientale est indiffrente sur ce chapitre.
Ainsi tout effort d'esprit ou de volont est soigneusement exclu de
cette existence; les droits de l'intelligence y sont mconnus: ceux de
la moralit sont-ils mieux respects? Vog reconnat qu' l'origine le
recrutement tait plus brillant: Bon nombre des premiers qui abordrent
 l'Athos taient des victimes de la prodigieuse instabilit byzantine:
fortunes politiques brises, dbris des conspirations de cour, proscrits
du tyran de la veille, rhteurs vaincus de l'acadmie, capitaines battus
 la frontire, cochers dpasss dans le cirque... De nos jours, le
grand secret de vie de l'Institution, c'est l'horreur invincible de
l'Orient pour la dure loi du travail. Ce sentiment, assez naturel,
n'exige peut-tre pas le lyrisme d'un Byron pour tre dignement clbr.

MM. Jrme et Jean Tharaud ont eu la bonne fortune d'tre l lorsque
l'escadre grecque vint librer le mont Athos. Son esclavage consistait
dans la prsence d'un kamakan charg de percevoir pour le sultan un
tribut drisoire (600 livres turques, c'est--dire 13.800 francs,
d'aprs Vog). Ce malheureux devait subir la loi de l'Athos et y vivre
en clibat forc! Il faut avouer que ces Turcs qui laissaient les moines
se gouverner  leur guise et imposer la rgle de saint Basile aux
fonctionnaires musulmans taient de bonne composition. Cependant les
moines se lamentent encore sur les cinq sicles de souffrances et
d'opprobre o cette terre bnie, la plus sainte qu'il y ait au monde
avec la terre de Jude, a d subir la souillure d'un fonctionnaire
ottoman. Mais enfin Christ a vaincu! La dlivrance de ce saint lieu
s'opre avec la plus extrme aisance, et bientt les vaisseaux de
l'amiral Coundouriotis emportent ces cinq sicles de servitude sous la
forme d'un kamakan et de quatre soldats en bas roses. C'est un si
grand vnement qu'il ne pouvait tre dpass, dans l'ordre spirituel,
que par la prise de Constantinople. Mais l'enthousiasme des librs
fera bientt place  des discordes, qui commencent  poindre lorsque MM.
Tharaud se rembarquent pour la France...


_Ravaillac_[65].

[Note 65: _La Tragdie de Ravaillac_, 1 vol., mile-Paul.]

MM. Jrme et Jean Tharaud ont eu l'ide un peu imprvue de consacrer
une tude biographique et psychologique approfondie  l'assassin de
Henri IV. Leur _Tragdie de Ravaillac_ est manifestement trs
documente; elle est, en outre, vivante et captivante comme un roman, ce
qui la distingue des ouvrages de nombre d'rudits et d'historiens
professionnels. On savait que Ravaillac tait un mystique et un
fanatique. MM. Jrme et Jean Tharaud le prouvent longuement, avec une
si louable impartialit que les faits articuls par eux permettent de
discuter sur quelques points leurs conclusions. Il leur est arriv ce
qui arrive presque fatalement lorsqu'on tudie un sujet avec beaucoup de
patience et de conscience. Ils ont fini par s'intresser  leur client,
et non point certes par l'excuser, mais par lui trouver quelques
circonstances attnuantes. Cependant, si tout assassinat est un crime,
celui qu'a commis Ravaillac est particulirement excrable, d'abord
parce que ce n'tait pas seulement un attentat contre la vie d'un homme,
mais contre la patrie elle-mme que le meilleur des rois avait tire de
prils mortels et sauve d'une ruine imminente; ensuite parce que c'est
prcisment pour les vertus qui faisaient de lui un grand roi, pour sa
sagesse, sa tolrance, sa politique pacificatrice et vraiment franaise,
que Henri IV a t frapp par ce misrable, qui ne lui pardonnait point
d'avoir apais les dissensions intrieures et mis fin  la guerre
civile. Si Henri IV avait consenti  rvoquer lui-mme son dit de
Nantes et  pourfendre la religion prtendue rforme, Ravaillac lui et
accord la vie sauve. Il n'a jamais vari sur ce point, s'indignant
encore dans son interrogatoire d'entendre dcerner le titre de roi trs
chrtien  un monarque qui n'avait pas voulu anantir l'hrsie et osait
mme (comme devait le faire galement Richelieu) protger les huguenots
d'Allemagne.

Ce que MM. Jrme et Jean Tharaud ont nettement tabli, c'est qu'on peut
regarder la responsabilit de Ravaillac non point comme diminue par les
excitations auxquelles il aurait d savoir rsister, mais comme
largement partage par les sermonnaires et pamphltaires qui se
rpandaient en provocations au rgicide. Ravaillac avait onze ou douze
ans lors de l'avnement du Barnais. Ds ce moment,  Angoulme, sa
ville natale, repaire de fieffs ligueurs, il entendit en pleine chaire
les prtres et les moines traiter ce roi de btard et de bougre qui
tranait derrire lui des bandes de larrons incestueux, de faussaires et
d'athes, et demander  grands cris s'il n'y aurait pas quelque coeur
gnreux, mle ou femelle, pour dlivrer son pays du tyran, comme cette
bonne dame Judith du sauvage Holopherne... Plus tard, il put lire ces
innombrables libelles, tant latins que franais, inspirs du Pre
Mariana, o l'on examinait s'il est loisible ou non de se dfaire d'un
tyran...

      Seigneur! rptent inlassablement ces pamphlets meurtriers,
      vous dfendez l'homicide, et pourtant saint Augustin appelle
      les bons catholiques des massacreurs de corps, par la raison
      qu'ils excutent l'hrtique. Et David n'a-t-il pas dit: je
      me lverai de bon matin pour exterminer de la Cit de Dieu
      tous ceux qui oprent iniquit?... S'il nous est permis de
      nous dfendre contre les maladies et la peste,  plus forte
      raison est-il permis de lutter contre le plus grand des
      maux, qui est la doctrine de Genve, la justice
      d'Angleterre, l'tablissement dans le royaume de la
      paillarde Babylone, la perscution ouverte des serviteurs de
      Dieu, et contre l'auteur de ces maux, qui est le prtendu
      roi de France? Est-il roi, celui qui est un tyran au lieu
      d'un roi, un usurpateur au lieu d'un lgitime seigneur, un
      profanateur des choses sacres, un oppresseur de la
      religion, un relaps, un hrtique, un excommuni, la pierre
      de scandale qui fait chopper tous les Franais, l'cueil o
      ils brisent le navire de leur conscience, le levain qui les
      corrompt, le malfice qui les charme, la peste qui les
      envenime, le poison qui les suffoque, l'ange de l'abme qui
      les infecte? etc..

N'taient-ce point des serviteurs de Dieu, tous ces auteurs de
tentatives d'assassinat auxquelles Henri IV avait si fcheusement
chapp: ce Jean Chastel, ce jsuite Guignard, ce vicaire de
Saint-Nicolas, et Jean Guesdon, avocat, et Pierre Barrire, et Denys,
chantre  Nantes, et le capucin Langlois, et Nicole Mignon, et les deux
jacobins de Gand, et Davenne Flamand, et ce laquais du pays de Lorraine,
tous rous, pendus, rduits en cendres? Et le jsuite Varade? Et le cur
de Saint-Andr des Arcs et son vicaire, brls en effigie?

Oui, Ravaillac tait trop pieux pour ne pas tenir le plus grand compte
de ces nobles leons et de ces salutaires exemples. Sa dvotion tait
admirable. Il avait des visions; le diable l'honorait de tentations
privilgies et lui apparaissait sous la forme d'un grand chien noir.
Ravaillac avait t frre convers aux Feuillants. Il passait le carme
dans la prire et le jene. Il portait sur lui tout un lot de chapelets
et de reliques, notamment un coeur en velours sur lequel tait inscrit le
nom de Jsus et qui tait cens contenir un fragment de la vraie croix.
Il frquentait assidment des ecclsiastiques et des religieux. Hsitant
encore, il trouve un couteau dans une auberge, le vole et considre cet
incident comme un signe de la volont du ciel. C'est  genoux devant un
christ, sur la route d'tampes, qu'il prend les suprmes rsolutions.
MM. Jrme et Jean Tharaud voient une dlicatesse sublime dans ce fait
que n'osant pas communier, comme Jean Chastel, avant de commettre son
crime, il s'agenouilla simplement derrire sa mre pendant qu'elle tait
 la sainte table. Pendant son procs, il est tourment par des
scrupules de conscience: il ne peut dnoncer ses complices, puisqu'il
n'en a pas, mais n'est-il pas responsable du pch de jugement tmraire
o sont induites les personnes qui souponnent tel ou tel (par exemple
la reine, d'pernon, les Espagnols ou les jsuites) d'avoir arm son
bras? etc... Ce qu'il faut noter en faveur de Ravaillac, c'est qu'il a
support la torture et le supplice avec courage. Mais tout en faisant
amende honorable, il croyait encore  sa mission. Il fut stupfait de
s'apercevoir que le peuple n'tait pas avec lui, mais pleurait le roi et
accablait l'assassin de maldictions. MM. Tharaud ont un faible pour
Ravaillac. Ils l'appellent l'infortun, le pauvre visionnaire, etc...
Ils prfrent ce mystique aux robins qui le jugeaient. J'avoue que
j'aime encore mieux les robins. Enfin, dans un parallle avec Caserio,
qui est mort sans crnerie, MM. Tharaud signalent,  l'avantage de
Ravaillac, le singulier pouvoir que la religion possde de maintenir
dans un coeur criminel des sentiments d'humanit vritable et de crer du
sublime jusque dans l'homme qu'elle gare. C'est possible, mais
l'anarchiste est mieux dans son rle, et la pire des abominations
humaines, il semble bien que ce soit le fanatisme qui travestit la
religion, principe d'amour et de fraternit, en instrument de haine, de
destruction et de carnage. On a beau dire, Voltaire avait raison: il n'y
a rien de plus odieux ni de plus dangereux que les fanatiques.




LES JEUNES GENS D'AGATHON[66]


Cet Agathon n'a rien de commun avec celui[67] qui signait des chroniques
sur les ides dans la _Revue encyclopdique_, il y a quelque quinze ans,
ni avec celui du _Banquet_, et ce n'est pas prcisment  un entretien
philosophique qu'il nous convie. Ce serait plutt  un dboulonnage
gnral de la philosophie et  une charge  fond contre les ides. En
dpit de ce pseudonyme, on ne saurait tre moins platonicien. Les jeunes
gens dont il s'agit ici ne ressemblent gure, malheureusement,  ces
jeunes gens de Platon, auxquels Taine a consacr un de ses plus beaux
_Essais_.

[Note 66: _Les jeunes gens d'aujourd'hui_, 1 vol. Plon.--Emile
Henriot: _A quoi rvent les jeunes gens_, 1 vol., Champion.]

[Note 67: M. Charles Maurras.]

Voici donc une nouvelle Enqute sur la jeunesse. Ces enqutes se
multiplient de tous cts. C'est un passe-temps quelquefois agrable,
qu'il est difficile de prendre plus au srieux que les enqutes
parlementaires, universellement connues pour ne jamais aboutir. Une
enqute sur la jeunesse est ncessairement arbitraire. Quels jeunes gens
interrogerez-vous? Vos amis, ou tout au plus, par un grand souci
d'impartialit, certains personnages considrs comme reprsentatifs,
par exemple le cacique de la dernire promotion de l'Ecole normale, le
prsident de telle ou telle association d'tudiants, etc... Bref, vous
vous en remettrez fatalement au hasard des concours, des lections, ou
de vos relations personnelles. Or il n'est pas du tout assur que vos
interlocuteurs reprsentent autre chose qu'eux-mmes. On porte un de ses
camarades  la prsidence d'une association parce qu'il est sympathique,
dvou, dbrouillard: cela ne prouve pas le moins du monde qu'on partage
toutes ses opinions, ni mme qu'il en ait de trs arrtes. Il y a mme
beaucoup de chances pour que les plus distingus n'aient encore que des
opinions flottantes; le dogmatisme ne sied point aux annes
d'apprentissage, et ce ne serait plus la peine d'tudier si l'on avait
la science infuse, avec des solutions dfinitives pour tous les
problmes. Au sortir du collge, un garon intelligent et modeste n'est
sr que de sa prdilection pour quelques matres. Il n'a point de
doctrine philosophique, politique, sociale, ni mme littraire: il
cherche, se rserve et travaille (ou s'amuse) de son mieux.

Une autre raison de scepticisme, quant  ces enqutes, c'est qu'elles
prjugent tmrairement de l'avenir. Celui qu'il et fallu questionner,
celui qui exercera peut-tre une influence dcisive sur son temps, qui
sait s'il ne passe pas sa jeunesse dans une paisse obscurit, loin du
quartier latin, ignor de tous et s'ignorant lui-mme? Arrivt-il une
fois par aventure que toute une jeune gnration, au lieu de se rpartir
en groupes de tendances divergentes, ft tout entire unie par la plus
troite ressemblance, il resterait encore  savoir si la vie ne
diffrencierait pas ces milliers de frres jumeaux et si les principaux
d'entre eux, les esprits chefs, n'auraient pas sensiblement volu au
moment de raliser leur oeuvre et de s'inscrire dans l'Histoire. Lorsque
Jean-Jacques Rousseau ou Napolon avaient vingt ans, aucun enquteur
n'aurait song  les prendre en considration. Jean-Jacques touchait 
la quarantaine lorsqu'il publia le premier de ses ouvrages, qui devaient
pour une si grande part dterminer la Rvolution franaise.
Chateaubriand jeune tait imbu de la philosophie du dix-huitime sicle:
c'est  trente-quatre ans qu'il donna le _Gnie du christianisme_,
etc... Il y a des gnies prcoces: ce ne sont pas les plus nombreux.

Il n'y a donc pas lieu de s'affliger outre mesure des rsultats de
l'enqute mene par Agathon. Elle n'est mme pas trs documente. Les
lettres des correspondants sont rejetes en appendice, et d'ailleurs
contradictoires. Agathon prsente un tableau d'ensemble, sans indiquer
ses sources. Il est possible que cette aventureuse synthse exprime
moins une ralit que les thories personnelles de l'auteur (ou plutt
des auteurs, car ils sont deux)[68].

[Note 68: MM. Henri Massis et Alfred de Tarde.]

D'aprs Agathon, ce qui caractrise aujourd'hui la jeunesse
intellectuelle, c'est le mpris de l'intelligence. Avant tout, elle a le
got de l'action. Elle considre que le dilettantisme d'un Renan, d'un
Goncourt, n'tait qu'une impuissance d'aimer et de choisir; que
l'esprit d'analyse d'un Stendhal, d'un Amiel, d'un Dumas, vouait le
coeur  la scheresse. Affirmations tranges! Renan et Goncourt taient
si dissemblables, que les Goncourt n'ont rien compris  Renan; et le
dilettantisme renaniste n'est nullement une impuissance d'aimer, mais au
contraire une facult d'aimer trop et d'treindre trop de certitudes,
comme l'a dit M. Paul Bourget,  qui se rfre souvent Agathon.
Stendhal, Amiel et Dumas fils n'appartiennent point  la mme famille,
et aucun d'eux n'est sec. D'ailleurs, quelques pages plus loin, Agathon
reconnat que l'analyse de Stendhal est tourne vers la vie. Mais il
n'aperoit nulle trace d'un sentiment humain chez Amiel, le noble,
mditatif et douloureux Amiel, admir par Renan, Scherer, Caro, Bourget
et quelques autres, qui n'ont pas non plus la passion du monstrueux.
Mais il faut faire  tout prix le procs des ans, qui ont chri ces
crivains auxquels M. Bourget a consacr ses deux volumes d'_Essais de
psychologie contemporaine_, si intressants avant qu'il les et
subrepticement tripatouills[69]. (Observons que M. Bourget, lui aussi,
apporte par son exemple une objection aux enqutes sur la jeunesse: ni 
vingt ans, ni mme  trente, il ne s'annonait comme un doctrinaire de
la monarchie et un pre de l'Eglise.)

[Note 69: Voir les _Livres du Temps_, premire srie, pages
123-124.]

Agathon insiste beaucoup sur l'antinomie de la pense et de l'action,
qui tait un des leitmotivs des _Essais de psychologie_. Je crois qu'on
l'exagrait et qu' son tour Agathon interprte trop strictement telles
paroles de Taine, de Renan ou mme de cet Amiel, que l'abus de l'analyse
n'a pas rduit  une impuissance complte puisqu'il a laiss un beau
livre. Lorsque Taine crivait: Ce jeune M. Barrs n'arrivera jamais 
rien, car il est sollicit par deux tendances absolument
contradictoires, le got de la mditation et le dsir d'action, il se
trompait en fait, parce qu'il y a des cas exceptionnels; il n'avait tout
de mme pas entirement tort en principe, parce que ces cas ne sont pas
frquents et que l'homme de pense, qui veut difier une grande oeuvre,
sera sage d'y employer toutes ses forces et tout son temps. Mais si
Taine et Renan considraient comme salutaire cette solitude du
spculatif, c'est que ce labeur est aussi une forme de l'action, et mme
la plus haute de toutes. Singulier dtour de l'orgueil! De cette
inaptitude  vivre ils allaient jusqu' se glorifier. Pas du tout! Mais
ils croyaient vivre d'une vie plus pure, plus intense et mme plus
fconde que la vie pratique, et ils avaient bien raison.

Les jeunes gens d'aujourd'hui rsolvent cavalirement cette fameuse
antinomie en sacrifiant la pense. Ils oublient que si la pense est
aussi une action, l'action ne peut se passer d'une direction et d'une
parure intellectuelle. Tout le monde ne peut tre philosophe, crivain
ou savant; mais tout homme digne de ce nom doit tre cultiv et n'est
capable de jouer un rle utile qu' cette condition.
L'antiintellectualisme n'est qu'un synonyme de la barbarie. Lorsqu'on
nous vient dire que les jeunes gens d'aujourd'hui lisent trs peu,
qu'ils ont substitu le sport  la lecture, qu'ils ne veulent qu'agir,
tout de suite, sans dbat ni commentaire, que la seule affaire pour eux
est d'aller toujours de l'avant et de faire davantage de chemin, on se
demande si nous allons assister  l'avnement dfinitif de la panbotie
annonce dans la _Prire sur l'Acropole_, et l'on s'inquiterait
vraiment, si l'on ne se rappelait le caractre heureusement conjectural
de ces enqutes pnibles et de ces lugubres prophties.

Il faut ajouter qu'Agathon est optimiste et prsente cet abaissement
intellectuel comme le symptme essentiel d'une renaissance de l'nergie
franaise. Il remarque que ces jeunes gens sont patriotes et prtend que
ceux de 1890 ne l'taient pas. Il abuse des boutades de quelques
crivains alors dbutants et un peu enclins au paradoxe sensationnel.
Mais on croyait alors que la paix ne pouvait tre compromise que par
quelques chauvins. Ce sont les menaces venues rcemment du dehors qui
ont rveill la fiert nationale; les mmes causes, il y a vingt ans,
eussent produit les mmes effets. Agathon dclare aussi que les jeunes
gens sont maintenant plus moraux et plus religieux; pour prciser, il
affirme une renaissance du catholicisme. Il se peut. J'avoue que je n'en
sais rien. Cependant, un des correspondants d'Agathon note que le
recrutement des sminaires devient de plus en plus difficile. Laissons
cela.

Quoi qu'il en soit, les causes auxquelles Agathon rattache cette
volution ne semblent ni bien solides ni bien rjouissantes. La morale
et la religion sont videmment excellentes en soi; mais encore faut-il
prendre garde  la qualit. Le sport est tonique et mme, jusqu' un
certain point, moralisateur, mais non pas lorsqu'il finit par donner le
got du sang, comme le dit M. Raymond Guasco, qui s'en flicite, sans
qu'Agathon l'en dsapprouve. Une jeunesse anmie serait fcheuse: ce
serait tomber de Charybde en Scylla que de la remplacer par une jeunesse
sanguinaire. A l'admiration pour le philosophe et le savant, Agathon
oppose le culte des grands hommes: d'o il rsulte qu'un philosophe ou
un savant ne peut tre un grand homme. La plus belle oeuvre,  leurs
yeux (aux yeux des jeunes gens d'aujourd'hui), c'est une belle vie, et
ainsi s'explique la curiosit qu'ils accordent aux nobles biographies,
notamment, parat-il,  celles de Michel-Ange, de Pascal, de Beethoven,
de Goethe et de Napolon. Mais les vies de ces grands hommes sont belles
parce qu'ils ont cr de belles oeuvres! C'est une ptition de principe.
Et que d'illogismes! Pour Napolon, il parat que c'est prcisment sa
dfaite finale qui est admirable. Voil qui est rconfortant!

Agathon fltrit l'inhumanit qui est au fond de la science d'un Taine.
La ralit ne l'intresse que pour les ides qu'il en tire. Autrement
dit, Taine n'tudie l'univers que pour tcher de le comprendre. Quel
ennemi du genre humain! Au nom de la vie morale, Agathon condamne
Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Anatole France, Jules Renard,
Maeterlinck, dclare Nietzsche inutile, Barrs insuffisant, et accuse la
Nouvelle Sorbonne de ne tenir compte que des besoins de
l'intelligence!!! Je m'imaginais navement qu'on lui reprochait au
contraire de n'en pas tenir compte autant qu'il le faudrait et de se
perdre dans le dtail d'une rudition mcanique. Agathon loue ses jeunes
gens de n'avoir pas ce mpris de l'argent que l'intellectuel affectait
volontiers jadis. C'est videmment une tare que d'tre dsintress:
esprons pour cette jeunesse si morale qu'elle donnera l'exemple de la
fortune!

Dans le chapitre sur la renaissance catholique, Agathon attribue
l'honneur de ce mouvement  M. Bergson[70]. M. Bergson a dcouvert que
le domaine de l'intelligence, c'est le monde matriel et inorganique,
tandis que le monde de la vie et de l'me relve de l'intuition. Il
affirme donc la priorit sur l'activit rflchie d'une activit plus
obscure et plus riche qui consiste dans la facult de saisir
immdiatement la vie... Plus riche, je n'en jurerais pas, mais plus
obscure, assurment. C'est cette intuition plus obscure et plus riche
qui a, parat-il, la vertu de ramener  Dieu. Moi, je veux bien, comme
disait Sarcey, et le proverbe assure que tous les chemins mnent  Rome.
M. Bergson a cru devoir rassurer sur son orthodoxie un minent jsuite,
le P. de Tonqudec, qui dans un article publi par les _Etudes_, revue
officielle de la Compagnie de Jsus, l'avait souponn de panthisme.
L'auteur de _l'Evolution cratrice_ s'en dfendit, et dans une lettre au
P. de Tonqudec, exposa que de son oeuvre se dgageait nettement l'ide
d'un Dieu crateur et libre, gnrateur  la fois de la matire et de la
vie, et dont l'effort de cration se continue du ct de la vie, par
l'volution des espces humaines. On ne voit pas bien ce que peut tre
un effort de Dieu, qui tant tout-puissant et infiniment parfait, doit
raliser sans peine ce qu'il a conu. On espre pourtant que M. Bergson
aura mieux russi qu'Auguste Comte  s'accorder avec le Ges.

[Note 70: Agathon insiste peu sur Claudel, Jammes et Pguy,
apprcis surtout d'un public d'esthtes.]

Quant  l'accord qu'Agathon prtend voir entre un bergsonien comme M. Le
Roy et Henri Poincar, on l'admettra plus malaisment. Dans son livre
sur _la Valeur de la Science_, l'illustre Poincar a nergiquement
combattu l'antiintellectualisme et nommment rfut les thories de M.
Le Roy. Il n'accepte pas du tout que la science soit une construction
artificielle et il en maintient la valeur objective. Il ajoute que la
vrit pour laquelle Galile a souffert reste la vrit, encore qu'elle
n'ait pas tout  fait le mme sens que pour le vulgaire. Henri Poincar
dit encore:

      Ce n'est que par la Science et par l'Art que valent les
      civilisations. On s'est tonn de cette formule: la Science
      pour la Science; et pourtant cela vaut bien la vie pour la
      vie, si la vie n'est que misre, et mme le bonheur pour le
      bonheur, si l'on ne croit pas que tous les plaisirs soient
      de mme qualit... Toute action doit avoir un but. Nous
      devons souffrir, nous devons travailler, nous devons payer
      notre place au spectacle; mais c'est pour voir, ou tout au
      moins pour que d'autres voient un jour[71]. Tout ce qui
      n'est pas pense est le pur nant; puisque nous ne pouvons
      penser que par la pense et que tous les mots dont nous
      disposons pour parler des choses ne peuvent exprimer que des
      penses, dire qu'il y a autre chose que la pense, c'est
      donc une affirmation qui ne peut avoir de sens... La pense
      n'est qu'un clair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est
      cet clair qui est tout.

[Note 71: Et dans un autre endroit: C'est la connaissance qui est
le but et l'action qui est le moyen.]

J'ai tenu  citer ces lignes admirables, qui montrent combien Poincar
tait loign de toute doctrine hostile  la science et  la raison. Il
tait certes beaucoup plus prs de Renan que de Bergson. Il a t
parfois si mal compris que certains scoliastes se figurent qu'il a donn
tort  Galile et justifi l'Inquisition!

Dans les appendices, Agathon a impartialement enregistr deux dmentis 
l'antiintellectualisme, qui valent d'tre signals. L'un vient du
lieutenant Ernest Psichari, qui s'est conduit comme un hros dans la
brousse africaine et n'est point suspect de ddaigner l'action, mais
qui, en vrai petit-fils de Renan, crit: Ce serait singulirement
rabaisser la foi patriotique que de la croire fonction de la barbarie et
de l'inculture... Quoi que nous fassions, nous mettrons toujours
l'intelligence au-dessus de tout. L'autre tmoignage, peut-tre plus
significatif encore, est celui de M. Jacques Maritain, agrg de
philosophie, professeur au collge Stanislas, catholique notoire. Il
qualifie de dgradante la mfiance de l'intelligence et professe que
le mpris des ides n'est en soi que le modernisme  l'tat latent. Au
fidisme en vogue il oppose l'intellectualisme thomiste. Que l'lite
cultive tudie saint Thomas! Elle verra ensuite s'il lui reste du got
pour Bergson, pour le P. Laberthonnire et pour Le Roy. Il conclut que
la vocation chrtienne est une vocation contemplative; que c'est par
l'intelligence qu'au ciel nous aurons notre batitude, et que du plus
illettr au plus rudit, les chrtiens sont proprement des
_intellectuels_... Magnifique revanche pour ce noble mot
d'intellectuel, dont le lieutenant Psichari rappelait tout  l'heure
que chez quelques jeunes gens d'aujourd'hui il est devenu la pire des
insultes. On peut ne point partager toutes les convictions de M.
Jacques Maritain, mais au moins avec des thologiens de cet ordre on a
la satisfaction de parler la mme langue.

Dcidment les courants d'opinion observs par Agathon dans une partie
de la jeunesse contemporaine ne semblent pas destins  un succs
durable[72]. Au surplus, ils ne sont peut-tre pas si nouveaux. Il y a
une vingtaine d'annes, on apercevait dj nombre de jeunes gens qui
pensaient peu, mais bien, qui hassaient l'art et la littrature, ne
faisaient point fi de l'argent et prfraient le ncessaire de l'action
positive aux intellectualits superflues. Que dis-je? Il y a eu en tout
temps de ces petits philistins. Ils ont mme t gnralement en
majorit. Mais ils ont toujours pass sans laisser de trace dans la
mmoire des hommes. La seule nouveaut, c'est que le bergsonisme et le
pragmatisme leur aient procur un semblant de philosophie et qu'ils
aient eu la prsomption de parler en matres, au lieu de se blottir
silencieusement dans leur insignifiance.

[Note 72: Dj M. Marcel Drouin, professeur de philosophie au lyce
Henri-IV, croit pouvoir signaler chez les plus jeunes philosophes un
renouveau d'intellectualisme. La mode intuitionniste et pragmatiste est
dj la mode d'hier et ne sera pas celle de demain.]

Une autre enqute, celle de M. Emile Henriot, est purement littraire,
comme celles de M. Jules Huret (1890), de MM. Georges Le Cardonnel et
Claude Vellay (1905). Le sujet est moins vaste: d'autre part, la limite
d'ge est moins prcise. Agathon tudiait la jeunesse sous tous ses
aspects, mais ne s'occupait que de vrais jeunes gens de vingt 
vingt-cinq ans au plus. En littrature, on peut rester un jeune
beaucoup plus tard. Certaines rponses enregistres par M. Emile Henriot
lui ont t fournies par des crivains qui ont notoirement franchi la
quarantaine. Et alors on se demande quelquefois: Pourquoi ceux-ci et non
pas d'autres? En ces matires aussi, le libre arbitre de l'enquteur
dispose d'une certaine latitude. Cependant M. Emile Henriot n'a pas
manqu de consulter les directeurs ou les principaux rdacteurs de la
plupart des revues dites indpendantes, o est cens se prparer le
mouvement d'avant-garde. Il ne pouvait mieux faire. Je regrette
seulement de ne trouver dans son livre, si inform et si amusant, ni
l'avis de M. Paul Fort, directeur de _Vers et prose_, ni celui de M.
Raymond de La Tailhde, directeur de la _Revue des lettres franaises_.
M. Paul Fort est prince et M. Raymond de La Tailhde, hritier de la
pense de Moras, n'est plus un adolescent. Mais tous deux appartiennent
 ce qu'on est convenu d'appeler la jeune littrature et ni l'un ni
l'autre ne sont encore des anctres. Le _Mercure de France_, qui
commence  devenir vnrable, est du moins reprsent par M. Georges
Duhamel, successeur de Pierre Quillard pour la critique des potes.

Tous ces jeunes crivains s'entendent sur un point, qui implique qu'ils
ne sauraient s'entendre sur aucun autre. Ils crient tous trs haut qu'il
n'y a plus d'coles. Une exception unique est celle du groupe de la
_Revue critique des ides et des livres_, qui se rclame de M. Charles
Maurras et enseigne le classicisme. Mais pour le surplus, il y a
consentement universel. M. Nicolas Beauduin avait eu l'imprudence de
parler d'une cole paroxyste: les potes dsigns comme adhrents ont
repouss ce paroxysme avec frnsie. M. Jules Romains avait cru pouvoir
mentionner une cole unanimiste, dont il et t le chef: cet unanimisme
n'a obtenu que l'unanimit du seul M. Jules Romains. M. Georges Duhamel
a signifi qu'il tait son admirateur, mais non point son disciple. Il
n'existe plus que des matres, et chacun veut tre original. M.
Jean-Louis Vaudoyer, dont certains autres jugements sont singuliers, a
raill avec esprit les fondateurs d'coles, qui ne cherchent qu'un moyen
de rclame et un prtexte  dnigrer les devanciers et les camarades.
C'est vrai. Certaines coles ont pourtant fait assez bonne figure, 
commencer par la Pliade. La farouche monadologie littraire
d'aujourd'hui est un peu ridicule, et l'originalit ne se dcrte pas.

En somme, M. Emile Henriot a jou le rle d'un spirituel compre de
revue, et ses personnages nous donnent agrablement la comdie. Quant 
discerner, parmi ces propos confus, ces petits dbinages ingnieux et
ces gentilles complaisances pour les amis, une indication sur ce que
sera la littrature de demain, c'est ce qui m'a paru bien impossible.
Peut-tre le symbolisme, encore plus vivant qu'on ne croit, selon la
juste remarque de M. Jean Royre, pourrait-il se combiner avec la
doctrine classique reconstitue. Mais, en somme, on en est rduit  de
vagues conjectures. Qui vivra verra.




DEUX NOPHYTES

_M. Franois Mauriac_[73].


M. Franois Mauriac est l'auteur de deux volumes de vers juvniles et
d'une phrase lapidaire: Ce faux bonhomme de Renan nous ennuie. Une des
enqutes rcentes sur la jeunesse fournit  M. Franois Mauriac
l'occasion de porter ce jugement mmorable, qui prouve bien qu'il avait
tous les titres  tre consult, je veux dire qu'il tait trs jeune. Il
publie un premier roman, _l'Enfant charg de chanes_, qui n'indique pas
encore qu'il ait atteint la maturit. Il a peut-tre lu Renan, mais il
le cite inexactement. Il faut respecter ton ancienne idole,
Vincent.--Hlas! il ne me reste plus qu' la rouler _dans ce lambeau de
pourpre o dorment les dieux morts_. Pardon! le texte dit: le linceul.
Cela n'a l'air de rien, mais cette erreur si lgre dtruit l'harmonie
et rvle donc une oreille peu exerce, ce qui est grave pour un pote.
(Par le fait, beaucoup de vers de M. Franois Mauriac taient faux ou
boiteux.) Peut-tre Renan pourrait-il ennuyer un peu moins M. Mauriac,
si celui-ci le lisait avec plus d'attention.

[Note 73: _L'Enfant charg de chanes_, 1 vol. Grasset.]

A la page 31 de _l'Enfant charg de chanes_, il est question d'un vieil
universitaire encrot, qui avoue n'avoir jamais rien compris  Barrs
et trouver _le Jardin de Brnice_ particulirement inintelligible.
Jean-Paul se garda bien, dit M. Mauriac, de dfendre le matre qu'il
aimait. Son vieux cousin n'avait jamais eu de got que pour les ouvrages
d'un renanisme facile. Il lui importait peu que la substance en ft
mdiocre: l'oeuvre d'Anatole France le contentait parfaitement. On ne
nous a pas chang notre Mauriac. Il oublie qu'on a le droit de discuter
les matres les plus illustres, mais non de les excuter d'un mot, sans
expos de motifs. Que l'auteur du _Jardin d'Epicure_ et de _Jrme
Coignard_ soit mdiocrement substantiel, vous pouvez essayer de le
dmontrer, si c'est votre avis, mais cela ne va pas de soi, et une
affirmation si cavalire, dpourvue du moindre essai de preuve, est au
moins l'indice d'une extrme prsomption. D'autre part, si cet estimable
professeur a tant de got pour le renanisme, comment n'apprcie-t-il
point _le Jardin de Brnice_? Ce livre dlicieux n'est pas si abstrus,
et l'influence de Renan ne laisse pas d'y apparatre, ailleurs mme que
dans la clbre conversation avec Chincholle. Ce Jean-Paul Johanet, le
hros de M. Franois Mauriac, dclare un peu plus loin: Je suis un
collectionneur exigeant et qu'embarrasse l'esprit critique. Il n'en
faut pas beaucoup pour l'embarrasser. Plus loin encore, dans une sorte
de confession gnrale, il s'accuse d'tre intelligent. Sur cet
article, nous lui donnerions volontiers l'absolution.

Ce garon, riche et oisif, mne  Paris la vie d'tudiant ou de jeune
littrateur, frquente le cercle du Luxembourg, aligne de temps  autre
quelques vers et s'ennuie, mme sans lire Renan. Il est catholique, avec
des alternatives d'exaltation et de tideur. M. Mauriac croit pouvoir le
qualifier de dilettante, parce qu'au fond il ne s'intresse  rien et
cherche partout des moyens de se distraire ou, comme il dit, de se
dlivrer de lui-mme. Expression impropre, car il n'a aucune
personnalit, et le problme consiste pour lui, au contraire,  combler
son nant. Il pense trouver une distraction  l'union _Amour et foi_,
dont le fondateur Jrme Servet est une espce d'aptre
dmocrate-chrtien, mal vu  Rome, trs orateur et--d'aprs M.
Mauriac--trs pntr de son importance. Cette partie, fort satirique,
du livre de M. Mauriac, est videmment  clef. Il donne de bons
ridicules  son Jrme Servet, mais son Jean-Paul Johanet n'a pas non
plus un rle bien brillant. Il est entr dans cette association
apostolique et dmocratique comme un tourneau, sans l'ombre de
vocation, et il en sort piteusement, chass par Jrme, qui ne semble
pas avoir tort de l'excuter. Jean-Paul se laisse accabler et courbe la
tte, comme un colier pris en faute: il n'a pas plus de dignit que
d'esprit de suite. Il s'est arrang pour blesser profondment un
apprenti,  qui il a jur une amiti ternelle (allons au peuple!),
quitte  le tenir  distance quelques jours plus tard.

Aprs ces exercices d'apostolat, notre novice veut tter de la vie de
plaisir. Car il reconnat qu'il n'a pas un profond besoin de vie
intellectuelle: et nous nous en tions toujours douts. Il entretient
donc une certaine Liette, avec laquelle il court les restaurants de
nuit. Il en a vite assez, ce qui se peut admettre. Mais, parce que sa
matresse a cess de lui plaire, il s'crie: Mon Dieu, vous m'avez
exil, mme de l'amour humain. On gagerait que Dieu n'tait pas
intervenu dans cette affaire. Parce que Jean-Paul s'est lass des
cabarets plus ou moins artistiques (et nous ne songeons pas  l'en
blmer), M. Mauriac ajoute: Quelle douleur, pour Jean-Paul, d'voquer,
parmi les obscnes frnsies d'un orchestre tzigane, le large apaisement
de la _Sonate au clair de lune_! Cette grande douleur ne nous
bouleverse point, et nous connaissons des infortunes plus tragiques. Il
est si simple de ne point aller au bar, si l'on n'aime pas cela!
Jean-Paul est touch par la grce, une nuit, en revenant de Montmartre.
Ce rveil de sa sensibilit religieuse le dcide  faire une retraite
chez les jsuites, puis  pouser sa cousine, qui est amoureuse folle de
lui, probablement parce qu'il s'est conduit avec elle comme un fat et un
grossier personnage. Pauvre petite! Mais quel dommage que ce jeune serin
ait des rentes! Tout le mal vient de son dsoeuvrement et de son
inaptitude  trouver en lui-mme des raisons de vivre. S'il tait oblig
de gagner son pain, il ferait, par exemple, un excellent commis de
nouveauts, et cette occupation honorable le prserverait de commettre
tant de sottises pour se dsennuyer.


_M. Robert Vallery-Radot_[74].

M. Robert Vallery-Radot a ddi son roman l'_Homme de dsir_,  M.
Franois Mauriac: A vous mon cher ami, pour qui le monde invisible
existe, je ddie ce livre o les libertins ne voudront voir
qu'extravagances. Ainsi M. Robert Vallery-Radot semble croire que seul
le sujet de son livre peut prter  la discussion. C'est un peu
prsomptueux. Beaucoup de lecteurs, libertins ou non, sont trop informs
pour opposer une sorte de question pralable  un ouvrage dont le
mysticisme n'a rien de si surprenant, ni de si neuf. Mais ces lecteurs,
que ce sujet n'effarouche aucunement, jugeront qu'il ne suffit pas non
plus d'tre mystique pour tre un grand, ni mme un bon crivain.
L'histoire d'une vocation religieuse peut assurment fournir un beau
livre: celui de M. Robert Vallery-Radot manque par malheur de diverses
qualits fort ncessaires.

[Note 74: _L'Homme de dsir_, 1 vol. Plon.]

Le scnario est des plus simples, et mme des plus vides. Aprs une
soire passe dans un salon luxueux de la rive gauche, o l'on avait
ft une jeune femme de sang illustre qui avait imagin de divertir son
ennui en inventant un roman de langueur spirituelle sur la vie des
clotres, o l'on avait vu des jeunes gens quivoques exalter le chant
grgorien et Palestrina, o un frisson voluptueux avait couru sur les
paules nues, quand une diseuse de salon avait dclam avec emphase un
fragment de l'oeuvre en vogue, dcrivant dans les termes les plus
troubles les noces de l'poux et de l'pouse, le jeune Augustin,
l'homme de dsir, et son ami Bernard, coeurs de cette religiosit
profane, rsolurent, en remontant les Champs-Elyses, de fuir le monde
pour appartenir srieusement  Dieu. Augustin se retire  la campagne,
dans sa famille. Il nous fait part de ses combats intrieurs. Il cherche
Dieu dans la nature: erreur, vanit, dception! Voici qu'en croyant
vous saisir (c'est au Seigneur que ce discours s'adresse), le soleil,
les arbres, les parfums de l't m'avaient dtourn de votre visage...
Il faut comprendre que ce n'est pas le soleil, mais Augustin qui a cru
saisir le Seigneur. Etrange anacoluthe! Augustin est devenu captif de
la terre. Entendez par l qu'en se promenant  travers bois il a aperu
une jolie femme devant sa maison et l'a immdiatement convoite. Mais
rassurez-vous! Il ne lui a pas parl, il ne lui parlera pas. Evidemment
il n'a tenu qu' lui qu'il y et un adultre de plus: du moins il n'en
doute pas un instant. Mais la grce opre et l'carte de la maison
impure, qu'il assimile aimablement  Babylone. Ces galants anathmes
nous tonnent un peu. Pourquoi impure? Nous ne sommes pas aussi srs
qu'Augustin lui-mme qu'il soit irrsistible, et nous pensons que sa
rserve lui a peut-tre pargn d'tre mis  la porte.

Aprs avoir profess le ddain des livres et de leur science vaine, il
lit Platon, qui n'est pas un auteur sacr, et le _Phdre_ le dtourne de
l'amour des sens. Son front est alors comme un tabernacle o rside le
Dieu vivant. Aussi, ajoute-t-il, avec respect je l'appuyais sur ma
main. Il reconnat qu'il n'est pas d'autre route, pour remonter 
Dieu, que ses pines (les pines de Jsus-Christ), ses clous, son sang.
Les mtaphores de M. Robert Vallery-Radot ont volontiers quelque
incohrence. Il s'exprime, en gnral, sans excs de simplicit. Le
cur attendait prs du confessionnal, lisant son brviaire: je
m'agenouillai dans l'abme de mon coeur. Cette posture doit tre un peu
incommode...

Augustin n'a pas de fausse modestie. Il ne nous cache pas qu'il avait
l'intention de rnover le lyrisme moderne et de pulvriser
dfinitivement Dionysos. Lorsqu'il se dcidera  entrer dans les ordres,
il s'criera: Seigneur, pour vous, j'ai tout quitt, et mon pre et ma
mre et ma maison, mon enfance et ma gloire... Adieu, disciples, fils
qui auraient pu natre de ma pense! Adieu, triomphe casqu de lauriers,
foules, acclamations, etc... _Qualis artifex pereo!_ Ce garon ne
mconnat pas sa propre valeur et sait faire sentir  l'Eternel que ce
n'est pas le premier venu qui veut se consacrer  lui. Avant d'en
arriver  ce dnouement prvu, nous passons par quelques pisodes: entre
autres, une pseudo-amourette, aussi insignifiante que la premire, avec
une jeune fille nomme Sabine. Il ne l'enlvera pas. Il change avec
elle des propos sur l'amour humain et l'amour divin. Un instant il
s'mancipe. Sa chambre tait voisine de mon cabinet de travail. Souvent
je collais mon oreille au mur pour l'entendre marcher, ranger ses
affaires... Diable! Ce qui me rassurait, c'est que ma passion restait
absolument spirituelle. Nous respirons!

A l'ide qu'il aurait pu pouser cette jeune fille charmante et amie de
sa soeur, Augustin remercie le ciel,  cause de l'abme d'o Dieu l'a
tir. Que d'abmes! C'est pourquoi, sans doute, ce nouveau Diafoirus se
demande: Qui dmlera jamais l'inextricable complexit de l'homme! Ce
qui est apparemment une remarque originale. Malgr son mpris des
livres, il lit beaucoup, mais moins qu'il ne l'affirme. Je venais
d'achever la lecture du second _Faust_ lorsque du sein des ombres
Hlne s'avance  l'appel perdu de l'amour. S'il avait lu vraiment le
second _Faust_ jusqu'au bout, il aurait vu que l'pisode d'Hlne ne
termine pas ce pome. Partout, il prodigue les apostrophes et les
exclamations: O ma jeunesse!... Joies du renoncement!... O misre! O
maison natale!... O clart! etc... Et il compare son me  la Sulamite
allant au-devant de l'poux. Et il imagine force colloques entre cette
me et cet poux. Mais on songe plutt aux manuels d'dification qui se
dbitent rue Saint-Sulpice qu'au _Cantique des Cantiques_ ou 
l'_Imitation_. Et malgr tant d'artifices, le livre languit et parat
froid.




LA CONVERSION DE MADAME ADAM[75]


[Note 75: Madame Adam (Juliette Lamber): _Chrtienne_, 1 vol. Plon;
_Paenne_, dition dfinitive avec une nouvelle prface de l'auteur, 1
vol, _ibid._]

Des personnes peu familires avec l'oeuvre de Mme Juliette Adam
pourraient seules prendre texte de son nouveau roman, _Chrtienne_, pour
annoncer sa conversion  la rubrique des dernires nouvelles. Cette
conversion de Mme Adam n'est certes pas l'une des moins frappantes d'une
poque qui a vu celles de Brunetire, de Coppe, de Huysmans, de
Bourget, de Francis Jammes, de Paul Claudel, de Charles Pguy, d'Adolphe
Rett, de Charles Morice; et j'en oublie sans doute. Mais si
considrable que soit cet vnement, il remonte  plusieurs annes dj,
sans qu'il soit possible d'en fixer la date d'une faon absolument
prcise. En 1903, une nouvelle dition de _Paenne_ tait prcde d'un
avertissement de l'diteur o on lisait ces lignes: Le culte de la
libert dont elle (Mme Adam) est fanatique lui a fait renier les ides
paternelles, qui lui ont paru de plus en plus tyranniques, sous prtexte
de libre pense; ce culte l'a ramene aux croyances traditionnelles
d'une grand'mre trs aime, dont les sentiments ont revcu en elle. En
manire d'appendice  cette vingt-quatrime dition de _Paenne_, on
avait ajout le _Rve sur le Divin_, qui est d'un spiritualisme un peu
vague. Mais le terme croyances traditionnelles ne laisse place  aucun
doute. Mme Adam tait certainement devenue chrtienne en 1903. Dans le
premier volume de ses souvenirs qu'elle intitulait le _Roman de mon
enfance et de ma jeunesse_, et qu'elle avait publi un peu auparavant,
elle raconte que sa grand'mre lui est apparue et ajoute: Lorsque les
croyances religieuses rentrrent en mon me, cette apparition de ma
grand'mre fut pour moi l'une des plus grandes preuves des vrits de
l'au-del. Dans le septime et dernier volume de ses mmoires, intitul
_Aprs l'abandon de la revanche_, Mme Adam signale les dbuts de son
volution ds l'anne 1879. Elle jugea que la Rpublique ne pouvait
tre patriote que si elle tait respectueuse des traditions religieuses,
comme en Amrique, comme en Suisse, et que la Rpublique perscutrice de
la religion catholique ne devait plus tre patriote. Il est vrai
qu'ailleurs elle oppose  la troisime Rpublique, trop pacifique  son
gr, la Rpublique plus guerrire, mais non moins anticlricale
assurment, de 1793. Quoi qu'il en soit, rpublicaine de la veille, Mme
Adam commena alors  se sparer de son parti. Elle resta l'amie
personnelle de Gambetta, malgr des dissentiments qui n'avaient donc
pas une gravit dcisive[76], mais elle blma sa politique, ainsi que
celle de Jules Ferry. Et dans la prface qu'elle vient d'crire pour la
vingt-septime dition de _Paenne_, elle insiste sur ce caractre de sa
conversion: Le croirait-on, c'est dans la politique et dans mon
patriotisme que je trouvai peu  peu les lments du retour  la foi de
mes ascendances?

[Note 76: La polmique de parti s'est empare de ce volume de Mme
Adam: le seul fait, loyalement not par elle, que ses relations amicales
avec Gambetta ne furent interrompues que par la mort, suffit  carter
toute interprtation fcheuse pour la mmoire du grand orateur.]

La conversion de Mme Adam serait donc une conversion politique! Soit!
Mais encore fallait-il que la constitution gnrale de son esprit n'y
mt point obstacle: car il n'est pas question simplement d'alliance avec
le catholicisme pour raison politique, mais bien de catholicisme
intgral et pratiquant. C'est ici que de nombreux lecteurs, songeant 
l'ancien paganisme si militant de Juliette Lamber, s'merveilleront
qu'elle ait pu, comme on dit, revenir de si loin, et verront dans cette
mtamorphose totale soit un coup de la grce, soit  tout le moins un
phnomne psychologique trange et dconcertant. Mais cet bahissement
rsultera peut-tre d'une excessive attention prte  de simples
apparences. Beaucoup plus perspicace, en mme temps que fort bon
prophte, tait l'illustre Littr, qui dnant en 1858 avec Mme Adam, la
comtesse d'Agoult et Dupont-White, concluait une discussion
philosophique _sub rosa_ par ce mot: Nous verrons srement cette
paenne devenir chrtienne[77]. En effet, ce qui est singulier, dans
le cas de Mme Adam, ce n'est pas qu'elle ait pass du paganisme au
christianisme, attendu que des milliers, puis des millions d'tres
humains en ont fait autant dans les quatre premiers sicles de notre
re, depuis les premires prdications de saint Paul, aptre des
Gentils, jusqu' la destruction autocratique de l'ancien culte et de ses
temples par les Constantin et les Thodose. L'originalit de Mme Adam a
consist surtout  tre paenne  la faon des anciens, pousse mme 
l'excs, et non point comme on a pu et comme on peut l'tre encore dans
les temps modernes. Il y a l une distinction ncessaire, que l'on
oublie parfois lorsqu'on tudie les survivances du paganisme et de
l'hellnisme.

[Note 77: _Mes premires armes littraires et politiques_, p. 119.]

Il est bien certain que Ronsard et ses amis immolant en pompe un bouc 
Dionysos, les prlats et les artistes du rgne de Lon X se runissant 
Rome chez Augustin Chigi pour offrir en sacrifice  Vnus des colombes,
du laitage, des fleurs et des sonnets, se livraient  de pures
fantaisies esthtiques auxquelles ils n'attachaient nullement un sens
littral. Ils avaient pour les dieux antiques une admiration passionne
et un tendre respect, parce qu'ils les considraient comme une des plus
belles crations de l'imagination des peuples et des potes; ils
admettaient mme comme ternellement vrais et bienfaisants les principes
exprims symboliquement par ces mythes; mais enfin ils ne croyaient pas
 l'existence relle de ces divinits charmantes. Mme Louis Mnard,
l'auteur des _Rveries d'un paen mystique_ et le penseur contemporain
avec lequel Mme Juliette Adam a eu le plus d'affinits, ne professait
qu'un paganisme purement symbolique. Il y a moins encore. Le vritable
paganisme contemporain, le paganisme qu'on a qualifi d'immortel, peut
trs bien, en saluant toujours la Grce comme l'initiatrice de toute
civilisation, se dsintresser de la mythologie et ne point mme
s'inspirer directement des modles hellniques: car il consiste avant
tout dans l'amour de la nature, de la joie, de la beaut sensible et
intelligible, de l'mancipation intellectuelle et morale, sentiments qui
ont eu leur origine et leur plus parfaite expression en Grce, mais qui
se prtent  bien des modalits indites et des dveloppements varis.
Si Andr Chnier et Maurice de Gurin ont adopt les cadres de la fable
et de la posie grecques, beaucoup d'autres et dans des genres trs
diffrents, depuis Montaigne jusqu' M. Anatole France, ont paganis en
libert.

Mais ce qui distingue au contraire le paganisme de Mme Adam et ce qui
l'assimile  celui des anciens, c'est qu'au lieu de s'appuyer sur un
rationalisme ou un scepticisme solides, il est une religion et mme une
exaltation de la religiosit. Dans _Paenne_, Mlissandre de Noves et
son amant Tiburce Gardanne parlent de leurs dieux, et notamment de
Phoebus Apollon, avec le srieux de croyants sincres. Mme Adam n'chappe
mme pas au fanatisme que dterminent souvent les convictions ardentes:
pour ses amusantes et innocentes oprettes, Offenbach est accus par
elle d'impit sacrilge et vou aux dieux infernaux. Dans sa
conversation avec Littr, elle s'emportait contre la conception
scientifique des lois abstraites et invariables. Vous peuplez l'univers
de mathmatiques, disait-elle, je le peuple de divin. Mlissandre de
Noves rprouve l'athisme, voit dans le soleil l'expression la plus
sensible du divin, celle qui prpare le mieux la germination de l'ide
religieuse dans l'homme, et c'est toujours la rvlation du divin
qu'elle demande  la nature ou  l'amour. Tiburce Gardanne, se mettant
au diapason, lui rplique: Je sens avec un tremblement religieux que le
divin  travers toi me protge... Ce ton de ferveur mystique se
soutient pendant tout ce roman par lettres, dpourvu d'incidents, o la
passion de Mlissandre, la belle paenne, et du peintre Tiburce
s'panche avec une brlante loquence. On songe tantt  Maurice de
Gurin, tantt  Corinne, dont Mlissandre partage le got pour le
laurier.

Au point de vue littraire, _Paenne_, qui date d'une trentaine
d'annes, se relit avec plaisir et intrt; au point de vue
psychologique, ce roman d'autrefois explique lumineusement celui qui
vient de paratre. Dans le langage populaire, paen veut dire mcrant:
mais on a vu que cette acception convenait aussi peu que possible  Mme
Adam, dont Mlissandre de Noves traduit manifestement la pense: Les
conversions difficiles sont notoirement celles des paens en ce sens
vulgaire, c'est--dire des incrdules absolus, dont la raison prouve
une radicale incompatibilit d'humeur avec un dogme quelconque. Saint
Augustin l'avait observ: les plus rcalcitrants des paens taient ceux
qui dj ne croyaient pas au paganisme, et il tait plus ais de
convertir tout un collge d'aruspices ou de vestales qu'un seul
philosophe de l'espce de Lucien. Pour Mme Adam le pas  franchir
n'tait pas d'une ngation  une affirmation, mais d'une foi  une
autre. Et elle avait tant de got pour le surnaturel, ds sa phase
paenne, que le christianisme devait videmment ne la troubler en rien,
mais combler ses dsirs.

A[--] la fin du chant d'amour altern qui forme tout le roman de
_Paenne_, nous apprenions que M. de Noves, le mari ftard peu gnant,
s'tait enfin dcid  mourir, ce qui permettrait  Mlissandre, sa
veuve, et  Tiburce, de s'unir par des liens lgitimes. Au dbut du
nouvel ouvrage, tout est chang. M. de Noves n'est plus le vibrion qui
s'limine sans laisser de traces. C'est un maudit, un damn, qui s'est
rpandu sur son lit de mort en propos sataniques. Et par un paradoxal
choc en retour, tant plus odieux, il devient plus encombrant. Il avait
un oncle, colonel en retraite, fougueux catholique, qui ordonne  M. de
Moral, pre de Mlissandre, de se convertir sur l'heure, et lui dmontre
que tout est arriv par sa faute. En effet, si M. de Moral avait donn 
sa fille une ducation chrtienne, elle aurait pu exercer une meilleure
influence sur son poux. Avec un pareil gaillard, c'est bien
problmatique. Mais voil M. de Moral et Mlissandre pntrs de
remords. La mre de Mlissandre fut une sainte; elle apparat  sa fille
la nuit, avec des orbites vides, qui signifient que Mlissandre est
aveugle. Mme Adam nous a confi ailleurs qu'elle a t elle-mme
favorise d'une apparition semblable, mais il s'agissait de sa
grand'mre. Mlissandre, trs mue, obit docilement au colonel, qui
commande en matre. Elle se laisse rabrouer avec une patience d'ange non
seulement par cet ancien officier suprieur qui ressemble  une superbe
figure de Detaille, mais par une vieille servante dvote nomme
Marie-Rose.

Tiburce (le roman est par lettres, comme _Paenne_) n'lve aucune
objection. Il tait jadis paen pour tre agrable  sa bien-aime: il
se fera maintenant chrtien, et il se ferait bouddhiste ou parsi pour
peu qu'elle l'en prit. C'est un homme d'un caractre accommodant. Par
ordre du colonel, il se spare pour un an de Mlissandre et va faire un
sjour en Grce: excellente ide puisqu'elle nous vaut de jolis croquis
d'Athnes, d'Eleusis et de Delphes. Prenant tout de suite le _la_, il
rpond  une lettre o Mlissandre citait abondamment Lacordaire et
Dupanloup par un petit reintement d'Homre, qui ne lui semble plus
maintenant assez moral. Pour mnager la transition, il se fait d'abord
pythagoricien. Il a de longs entretiens en Attique, au pied de
l'Acropole ou au bord de l'Ilissus, comme Socrate et ses disciples, avec
un jeune Grec picurien, un Franais lve de l'cole d'Athnes qui est
platonicien, et un sien cousin, Paul Gardanne, qui est chrtien et aura
naturellement le dernier mot. Ce bon Tiburce, qui n'avait pas lu Ernest
Havet, dcouvre avec tonnement qu'il y a dj beaucoup de christianisme
dans Platon, lequel doit tre tenu pour un prcurseur. Savez-vous que
Platon croyait  l'immortalit de l'me? Oui, estimable Tiburce, nous
le savions. Mais ce n'est peut-tre pas cela qui prouve que Platon ait
lu les livres de Mose[78].

[Note 78: Rien, absolument rien, au tmoignage des rudits les plus
comptents, n'est venu confirmer cette lgende, lance, si je ne me
trompe, par saint Justin.]

Pendant ce temps, Mlissandre fait aussi des dcouvertes, notamment
celle de Jeanne d'Arc (c'est en l'honneur de la bienheureuse Jeanne
d'Arc qu'elle va pour la premire fois  la messe), puis celle du
patriotisme, que son paganisme excluait apparemment. Aime la France
autant que ta Grce! Certes: mais o tait l'antinomie? Comme cette
amie d'un peintre de grand talent s'offusque de la laideur des statues
d'glise, le colonel lui rpond: Qu'importe si l'on voit les saints
avec les yeux de la foi? Autre axiome: Il faut tre avec ses pres, de
sa religion et de sa race. Mais si l'on a des pres qui ont, entre
eux, diffr d'opinions? Beaucoup de jeunes Franais actuels sont issus
de trois ou quatre gnrations de voltairiens et de libres penseurs. Et
si les hommes des premiers sicles aprs J.-C. avaient oppos aux
aptres ce principe traditionaliste? Ensuite, bien que Mlissandre n'ait
gure hsit et que sa conversion ait paru certaine depuis la premire
page, un miracle se produit. Au cours d'une promenade dans la rade de
Marseille, elle est surprise par une tempte et prirait sans le moindre
doute, si Notre-Dame-de-la-Garde ne dposait miraculeusement la barque
dans le vieux port. Tiburce, inform aussitt, bnit par tlgramme
Notre-Dame-de-la-Garde et Mlissandre monte en plerinage d'action de
grces  la chapelle d'o l'on a une si belle vue (il y a un ascenseur).
Elle plerine aussi  la Sainte-Baume, o sont conserves les reliques
de Marie-Madeleine et o Marie-Rose, la vieille bonne qui a plus de
dvotion que de tact, lui dclare: Si vous avez des pchs de corps,
Mlissandre, ne craignez rien, ils vous seront pardonns par
Marie-Madeleine,  qui Notre-Seigneur Jsus les a pardonns. On admet
que cette vieille croie que Marie de Magdala tait paenne, tandis
qu'elle tait juive, mais l'assimilation entre le pass un peu charg de
cette sainte repentie et celui de Mme de Noves aurait pu tre mal
accueillie, si cette dernire n'avait fait de magnifiques progrs dans
la voie de l'humilit.

Elle s'installe au mas Saint-Jean, en Camargue, avec le colonel, son
pre et deux autres officiers dmissionnaires. D'agrables paysages
encadrent opportunment les exposs d'ides du colonel, qui est
terriblement dogmatique. D'aprs lui, la raison ne sert  rien dans la
croyance... Par la grce, exclusive de toute raison, de toute preuve, on
croit et on voit... Raisonner est absurde... Ne ctoierait-il pas le
fidisme? A quoi serviraient alors l'apologtique et la thologie? Il
dit aussi: ... La science devra revenir un jour aux mains des prtres,
comme elle le fut en Egypte, en Grce (?), comme elle l'est aux Indes,
en Perse. Ils rglementeront ses dcouvertes, augmenteront ses
bienfaits, supprimeront ses dangers. On s'imagine malaisment la
Sorbonne du vingtime sicle soumise  la censure ecclsiastique et
transforme en annexe du grand sminaire. L'glise a pu combattre jadis
la libert de la science, mais tout semble indiquer aujourd'hui qu'elle
l'accepte. Ce colonel serait-il plus papiste que le pape?... L-bas,
Tiburce, tant voisin du tertre o s'levait l'Aropage, tudie saint
Paul: son cousin Paul s'indigne du peu de succs qu'obtint cet aptre
auprs des Athniens, qui ne l'auraient cout, croit-il, que pour la
beaut de sa parole. Encore se fait-il des illusions. Saint Paul avait
de l'inspiration, des traits heureux, mais il parlait un mauvais grec
incorrect et barbare. A Delphes, Tiburce constate que dcidment le
Grand Pan est mort en lui. Mlissandre flne  Aigues-Mortes o le
colonel lui montre dans les remparts une superbe preuve des nergies
franaises sous la royaut. Les remparts d'Aigues-Mortes sont beaux et
solides; il est dlicieux d'en faire le tour et de contempler de cet
observatoire la plaine o les lments semblent vivre et lutter  l'tat
cosmique primitif. Mais enfin ce n'est pas un ouvrage cyclopen et les
Romains ont fait encore mieux.

Mlissandre cite une phrase de Taine de cette manire: Ds que le
catholicisme est en baisse, les moeurs publiques et prives se
dgradent. Elle a souvent la citation peu exacte, Mlissandre: ici,
elle fausse trs gravement la pense de Taine. Dans le _Rgime moderne_,
volume II, page 118, Taine dit que le _christianisme_, sous son
enveloppe grecque, catholique ou protestante, est encore pour quatre
cents millions d'hommes la grande paire d'ailes indispensables et que
sitt que ces ailes dfaillent ou qu'on les casse, les moeurs publiques
et prives se dgradent. Et bien loin d'avoir uniquement dsign le
catholicisme, il explique au contraire dans les pages suivantes du mme
volume (le dernier qu'il ait crit avant de mourir) que la forme
catholique est des trois formes chrtiennes celle qui lui parat la
moins heureuse. Certes, on pourrait discuter, mais si l'on cite, il faut
d'abord citer exactement. Enfin Mlissandre fait,  vingt-sept ans, sa
premire communion aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Elle a une
hallucination, dont on se demande pourquoi elle ne la considre pas
comme une vision, car elle ne nous indique pas la diffrence et nous
ignorons son critrium. Et elle pourra enfin, l'anne tant rvolue,
pouser Tiburce. Mais y tiennent-ils encore? Leur amour parat bien
refroidi, et l'on s'attendait presque  les voir entrer chacun dans un
monastre.

Tel est cet ouvrage qui parfois tonne un peu et excite  la
controverse, mais qui reste toujours captivant. Il y a dans la manire
de Mme Adam une sorte de vitalit puissante et d'pret combative, qu'on
admire mme lorsqu'on n'est pas pleinement convaincu.




MADAME COLETTE WILLY[79]


Mme Colette (Colette Willy) a des admirateurs qui ne lsinent pas sur
l'expression de leur enthousiasme. Un docte journal la qualifiait, hier
encore, de grand crivain. C'est trs ennuyeux. Comment, aprs cela,
tourner un loge qui n'ait point l'air d'un reintement sournois? Ne se
donnera-t-on point la figure d'un dtracteur si l'on se borne  dire
qu'on aime beaucoup le talent primesautier de Mme Colette Willy, sa
fracheur et sa justesse d'impressions, son style imag, sensuel,
palpitant de vie, mais toujours sobre, ferme et mesur? Ce dernier trait
est celui qui dfinit Mme Colette Willy et lui fait une place  part
dans la littrature fminine d'aujourd'hui. Comme la plupart de ses
consoeurs, elle ne transcrit gure que des sensations, d'ailleurs
extrmement vives, aigus et subtiles: mais elle ne se laisse point
dborder par toute cette matire et elle sait la plier, sinon  l'ordre
suprieur de la pense, du moins  la discipline instinctive d'un art
trs fin.

[Note 79: Colette (Colette Willy): _l'Envers du music-hall_, 1 vol.
in-18, Flammarion; _Prrou, Poucette et quelques autres_, 1 vol. in-4,
Librairie des Lettres; Cf. _Sept dialogues de btes_, _les Vrilles de la
Vigne_, _la Retraite sentimentale_, _la Vagabonde_, etc.]

Avec plus d'aisance et de souplesse, moins de recherche et de
manirisme, elle ressemble surtout  Jules Renard, qui fut le plus
concis et le plus scrupuleux des no-goncouristes. Il se trouve qu'elle
partage son amour de la vie rustique et des animaux. Elle est moins
purement descriptive, bien qu'elle observe d'un coup d'oeil aussi net:
l'objectivit n'est point le fait de son sexe. Le choc du rel dtermine
chez elle un frmissement de toute la machine sensible. L'motion
intrieure, toujours immdiatement appuye sur le concret, s'en
distingue assez, cependant, pour enrichir et diversifier l'expression.

      Alors, voil! Je veux faire ce que je veux... Je n'irai plus
      aux premires, sinon de l'autre ct de la rampe. Car je
      danserai encore sur la scne, nue ou habille, pour le seul
      plaisir de danser, d'accorder mes gestes au rythme de la
      musique, de virer, brle de lumire, aveugle comme une
      mouche dans un rayon... Je danserai, j'inventerai de belles
      danses lentes o le voile parfois me couvrira, parfois
      m'environnera comme une spirale de fume, parfois se tendra
      derrire ma course comme la toile d'une barque... (_Les
      Vrilles de la vigne_).

Ici, c'est l'lment psychologique, le dsir de rvolte et de libert,
qui dclenche le jeu de l'imagination et compose le tableau. Plus
frquemment, un spectacle physique touche le coeur, veille de
mlancoliques souvenirs ou de lgres rveries. Je n'en citerai point
d'exemple, parce qu'il faudrait tout citer. Mme Colette Willy ne
participe  aucun degr de l'indiffrence scientifique, ni de la
srnit olympienne; elle pratique presque constamment la littrature
personnelle, et lorsqu'elle ne se raconte point elle-mme, elle
s'intresse au bonheur ou aux chagrins de ses personnages comme une
confidente et une amie.

Le volume intitul _l'Envers du music-hall_ n'est pas prcisment une
suite de _la Vagabonde_, mais se rattache au mme cycle. Vous vous
rappelez cette _Vagabonde_, qui fut jusqu'ici, je crois, le plus grand
succs de Mme Colette (rserve faite pour les _Claudine_, crites en
collaboration avec M. Willy). L'hrone, Rene Nr, tait une jeune
femme divorce, qui s'tait mise  jouer la pantomime et  danser dans
les musics-halls pour gagner sa vie et qui continuait par vocation.

Il y avait dans _la Vagabonde_ une belle histoire d'amour. Rene Nr,
danseuse et mime, tait aime d'un galant homme, d'ailleurs trs riche,
qui lui offrait le mariage. Elle tait tente, hsitait quelque temps,
anime des meilleures intentions pour son soupirant, mais se demandant
si elle l'aimait.

      Tu n'y mettais pas tant de faons, se disait-elle, lorsque
      l'amour, fondant sur toi, te trouva si folle et si brave! Tu
      ne t'es pas demand, ce jour-l, _si c'tait l'amour_! Tu ne
      pouvais t'y tromper: c'tait lui, l'amour, _le premier
      amour_. C'tait lui, et ce ne sera plus jamais lui! Ta
      simplesse de petite fille n'a pas hsit  le reconnatre et
      ne lui a pas marchand ton corps, ni ton coeur enfantin.
      C'tait lui, qui ne s'annonce point, qu'on ne choisit pas,
      qu'on ne discute pas. Et ce ne sera plus jamais lui! Il t'a
      pris ce que tu peux donner seulement une fois: ta confiance,
      l'tonnement religieux de la premire caresse, la nouveaut
      de tes larmes, la fleur de ta premire souffrance!... Aime,
      si tu peux; cela te sera sans doute accord, pour qu'au
      meilleur de ton pauvre bonheur tu te souviennes encore que
      rien ne compte, en amour, hormis le premier amour...

Et elle rpte: ...Le premier, le seul amour!

Tout cela est d'une pntrante analyse, en mme temps que d'un sentiment
un peu exceptionnel sous la plume d'un crivain dont les premiers rcits
faisaient plus souvent songer aux contes d'un Crbillon fils ingnu ou
d'un abb de Voisenon modernis. Mais cela signifie surtout que Rene
Nr n'aime pas Max Dufferein-Chautel, qu'elle lui prfre son
indpendance et sa profession nomade. Or, cette Rene Nr, mime et
danseuse, est aussi femme de lettres, bien que le travail des planches
lui ait fait un peu ngliger la littrature. Elle y pense de nouveau, en
contemplant un paysage de mer et de salines, par la portire d'un wagon:

      Pendant combien de temps venais-je, pour la premire fois,
      d'oublier Max? Oui, de l'oublier... comme s'il n'y avait pas
      de soin plus imprieux, dans ma vie, que de chercher des
      mots, des mots pour dire combien le soleil est jaune, et
      bleue la mer, et brillant le sel en frange de jais blanc...
      Oui, de l'oublier, comme s'il n'y avait d'urgent au monde
      que mon dsir de possder par les yeux les merveilles de la
      terre! C'est  cette mme heure qu'un esprit insidieux m'a
      souffl: Et s'il n'y avait d'urgent, en effet, que cela? Si
      tout, hormis cela, n'tait que cendres?...

Cependant, aprs avoir adress  Max une lettre de rupture, qui rappelle
un peu celle de Sapho, elle part--seule, il est vrai--pour une tourne
en Amrique du Sud. Pas plus que l'amour, la littrature ne peut
l'arracher au music-hall.

C'est l une nouveaut assez curieuse et une bonne fortune pour un genre
habituellement un peu ddaign. Les romanciers contemporains
s'occupaient volontiers du music-hall, qui leur fournissait des motifs
pittoresques, des occasions de rivaliser avec Manet ou Toulouse-Lautrec.
Ils l'ont toujours fait avec une ironie et un mpris non dissimuls.
Huysmans, notamment, fulmine avec une norme truculence contre l'ineptie
des programmes et l'imbcillit du public. Mme Colette Willy est
probablement la premire qui ait parl du music-hall avec sympathie, et
l'on n'ignore point que comme sa Rene Nr, elle a jou elle-mme des
mimodrames dans ces tablissements populaires. Toutefois, c'est surtout
au petit monde des coulisses qu'elle s'intresse, et l'on remarquera
qu'elle ne surfait pas la valeur des spectacles. Elle se contente de ne
pas leur jeter les anathmes furibonds d'un Huysmans, lequel, du reste,
se dchanait non moins violemment contre les thtres classs. Si Mme
Colette Willy adopte le ton de l'indulgence tandis que Huysmans
s'emportait avec une perptuelle frnsie, ils s'accordent en somme et
considrent sans doute, comme beaucoup d'artistes un peu intransigeants,
qu'il n'y a pas tant de diffrence entre le thtre et le caf-concert,
qu'au fond cela se vaut  peu prs, et ne vaut pas grand'chose...

_L'Envers du music-hall_, comme le titre l'annonce, tudie les moeurs des
chanteurs et chanteuses, mimes, acrobates et figurantes. Ce sont de
nouvelles scnes du mme roman comique, mais des scnes dtaches, sans
affabulation suivie. Voici des comdiens en tourne, poussireux,
fatigus, uss, qui se promnent en attendant leur train dans un parc
fleuri. Ils sont gns et s'en vont trs vite. Ainsi dans un conte de
Coppe, une actrice de l'Odon souffrait du contraste entre sa vie
artificielle et l'panouissement printanier du Luxembourg voisin. Mme
Colette s'attendrit sur l'imprvoyance habituelle de ces pauvres gens,
qui ne sentent venir ni le lendemain, ni le malheur, ni la vieillesse,
et dont la plupart ont connu ou connatront la misre et la faim. Ils
restent, malgr tout, courageux et gais. Bien rares sont, dans ce
milieu, les femmes qui ont le moyen ou le got de faire des conomies:
elles n'en ont pas moins des vertus mnagres.

Pendant l'entr'acte, la loge commune des petites marcheuses se
transforme en ouvroir. La grosse Ida confectionne elle-mme les gilets
de flanelle de son mari Hector; et elle trouve que toutes les villes
sont pareilles, n'ayant le loisir de rien voir en dehors de ses
occupations professionnelles et domestiques. Cette autre, pendant les
tournes, fabrique en wagon des paletots qu'elle envoie  une maison de
Paris pour augmenter ses maigres ressources. La petite danseuse
Bastienne installe dans sa loge le berceau de son bb qu'elle allaite
entre deux entres de ballet. Cette Bastienne est popote et casanire:
ce sont des dispositions plus rpandues qu'on ne croirait parmi ce
personnel. Voici l'accompagnatrice, qui dclare que sa nature est de
rester dans son coin avec son jeune fils; la caissire qui, dans son
antre de sybille, moralise par allusions; la digne habilleuse, en
dplacement  Nice, qui pleure de n'avoir pas t l, pour le coup de
feu de la revue de Nol, dans son vieil Empire-Clichy, o elle a vcu
pendant tant d'annes, comme en famille. Il y a aussi bien des types
ridicules, comme la jeune utilitaire proccupe d'arriver, sans savoir 
quoi, comme la danseuse moscovite bruyante et vantarde qui pense
blouir la galerie de son illustre ligne et de ses magnifiques
relations. Mais on prouve surtout, en fermant le livre, une piti pour
ces travailleurs et ces travailleuses, qui font une rude besogne et sont
en gnral si peu pays. Comment oublier cette petite qui se dsole de
voir la rptition gnrale de la revue fixe  minuit et demi, parce
que n'ayant pas de quoi se payer un fiacre, elle devra rentrer  pied du
boulevard Rochechouart au Lion de Belfort, entre quatre et cinq heures
du matin, et arrivera chez elle tout juste pour prparer le caf de son
mari et envoyer ses deux gosses  l'cole? On dcouvre, chez Mme Colette
Willy une bonne et compatissante sensibilit,  la Coppe ou  la
Dickens.

 *
* *

_Prrou, Poucette et quelques autres_, beau volume de luxe dit  tirage
restreint, continue la veine des _Dialogues de btes_, et nous remmore
agrablement les aventures de Kiki-la-Doucette ou de Toby-Chien. Prrou
est une chatte perdue, recueillie par charit. Dans _la Retraite
sentimentale_, ce nom de Prrou appartenait  une autre chatte, fille de
Pronnelle. La mnagerie de Mme Colette est nombreuse et varie. Poum,
chat inquitant, malfaisant et fantastique, semble dire:

      Je suis le diable, et je vais commencer mes diableries sous
      la lune montante, parmi l'herbe bleue et les roses
      violaces. Je conspire contre vous, avec l'escargot, le
      hrisson, la hulotte, le sphynx lourd qui blesse la joue
      comme un caillou. Et gardez-vous, si je chante trop haut,
      cette nuit, de mettre le nez  la fentre: vous pourriez
      mourir soudain, de me voir, sur le fate du toit, assis tout
      noir au centre de la lune!...

Poucette est une chienne astucieuse qui nous explique,  nous,
Deux-Pattes pesants, que toutes les btes nous mentent, par prudence,
par sagesse ou par crainte. Elle a des ruses infernales... Cette autre
chienne est jalouse de son matre, comme une femme. Cette autre, la
chienne trop petite, est tyrannique et perscutrice. On l'aime tout de
mme. Et l'on s'apitoie sur les maux et les tristesses de la chienne 
vendre...

Bien qu'elle n'crive point de fables, mais des histoires vcues et
ralistes, Mme Colette prte aux animaux des sentiments humains, comme
La Fontaine. Peut-tre leur en prte-t-elle un peu trop. On a parfois
quelques doutes, mais il faut s'incliner devant sa comptence et
reconnatre qu'elle dcrit admirablement ces compagnons familiers.

      Je suis ne seule, disait Claudine dans _la Retraite
      sentimentale_, j'ai grandi sans mre, frre ni soeur, aux
      cts d'un pre turbulent que j'aurais pu prendre sous ma
      tutelle; et j'ai vcu sans amies. Un tel isolement moral
      n'a-t-il pas recr en moi cet esprit tout juste assez gai,
      tout juste assez triste, qui s'enflamme de peu et s'teint
      de rien, pas bon, pas mchant, insociable en somme et plus
      proche des btes que de l'homme?...

Plus loin, dans le mme roman, Claudine nous entretient de son me
terrienne, de l'instinct fermier qui lui vint d'anctres cultivateurs
et jaloux de leur bien. Cette petite femme aux cheveux courts, d'humeur
si fantaisiste, a toujours ador la nature et conserv l'espce de saine
fracheur des terres nouvellement remues et des plantes folles. Malgr
ses aventures, Claudine doit  son enfance campagnarde,  ses habitudes
de frquents retours au pays natal, de possder un fond solide de bon
sens, de bon coeur et de bon got. Aux jolies qualits de son hrone,
Mme Colette ajoute ce don d'crivain qu'il est inutile d'exalter par
d'ambitieuses hyperboles, mais qui est d'une essence si dlicate et si
rare.

 *
* *

_L'Entrave_[80] fait suite  _la Vagabonde_. Rene Nr ayant hrit de
la fortune d'une belle-soeur, soit de vingt-cinq mille francs de rente,
s'est dcide  lcher le music-hall, la pantomime et son vieux camarade
Brague. La voici  Nice, dsoeuvre et vivant de ses rentes,  l'htel,
en compagnie de quelques autres oisifs. Il y a d'abord une jolie et
absurde petite crature, May, qui se croit un vrai type parce qu'elle
se livre  diverses excentricits, fume, boit, prise de la cocane,
estime qu'on djeune quand on veut, on pieute quand on veut, et que
l'heure c'est pour les larbins et les chefs de gare. Cette May a pour
intime ami un beau jeune homme, trs opulent et trs lgant, bien
entendu, mais de caractre un peu imprcis sous rserve de ces deux
traits indispensables. Il s'appelle Jean. Notons cependant qu'il affecte
une extrme insolence avec May et qu'il la bat mme  l'occasion. Mais
elle est si exasprante qu'on l'excuse jusqu' un certain point. A ce
Jean et  son copain Masseau, opiomane et humouriste, la petite May,
furieuse de n'avoir pas fait triompher un caprice, criera:

      Dieu, que vous me dgotez, tous les deux! Quand on pense
      que je passe pour avoir un amant intelligent, et qu'il y a
      des gens assez marteau pour dire que Masseau est un esprit
      distingu! Vrai, j'en suis encore  me demander ce que vous
      avez de rare, toi et lui! Tu t'es dj vu, toi, l'amant
      intelligent, en train de chercher  me faire plaisir et de
      te gner pour moi?--Jamais, rpond trs nettement l'amant
      intelligent. Tu n'es pas une vieille dame et je n'ai pas
      avec toi de liens de parent. Par consquent...

[Note 80: 1 vol. Librairie des Lettres.]

May proclame qu'il y a des choses qu'elle n'accepte pas. Mais Rene Nr
se demande lesquelles: car May prend l'argent, reoit les gifles,
encaisse les rebuffades; le tout, c'est vrai, d'un air cassant de petite
despote.... Malgr les travers insupportables de la petite femme,
est-ce que Jean ne vous parat pas un peu mufle? Il est le plus fort.
Oui, et il en abuse... Les menus croquis de la Riviera, crayonns dans
la premire partie du roman, rappellent un peu Jean Lorrain, mais avec
plus de sobrit. Jean Lorrain raffolait de cette vie factice et de
cette nature mditerranenne: Mme Colette, au fond, les a en horreur. Et
peut-tre ne gote-t-elle vraiment que son village, son jardin et ses
btes.

En tout cas, sa Rene Nr prfre Genve  Nice en fvrier. Au sortir
du train touffant, aprs Nice sche et dore d'un prcoce soleil, je
respire avec dlices, dans cet air plus septentrional, l'odeur de la
pluie, qui n'est plus mle d'iode, ni de sel, ni amollie de mimosa.
Elle a voulu se sparer de Jean, parce qu'il lui a fait comprendre
qu'elle tait celle dont il aurait envie s'il venait  tre dbarrass
de May. Et elle se dit:

      Comment! j'ai pu vivre trois semaines avec ces gens-l et me
      contenter des cinq cents mots, toujours les mmes, de leur
      vocabulaire? Deux cents mots pour demander  boire, 
      manger; cent, et quelques chiffres, pour valuer, l'une dans
      l'autre, la femme et la robe qui passent; cent pour suffire
       toutes les histoires graveleuses; les cent derniers sont
      pour les sujets qui lvent l'me: morale, littrature et
      art...

Et Rene,  Nice, n'tait pas rassure pour sa rputation. Que pensaient
ses amis? Une femme qui s'entte  ne coucher avec personne a toujours
l'air d'une avare. Mais que pouvait supposer la galerie,  la voir
insparable d'un couple notoirement libertin? Dans l'air pur du Lman,
plus d'inquitudes. La chaste Suisse lui inspire un dsir de cure
littraire, car elle est aussi femme de lettres. Elle lit les revues,
donne  manger aux mouettes et cherche des pithtes. Puis elle
rencontre son ancien compagnon Brague, qui est en reprsentations 
l'Eden genevois. Ce Brague la divertit par la saveur de ses propos. Il
lui raconte, par exemple, qu'il a mont une affaire patante.

      J'apprends aux gonzesses et aux jeunes filles du monde 
      bien se tenir... D'abord je les convoque  huit heures du
      matin,  neuf heures: de quitter le pieu si matin, elles
      s'imaginent dj qu'elles travaillent. Une fois dans
      l'atelier, je me mets  un bout, elles  l'autre, et je leur
      crie: Venez  moi en marchant naturellement! Tu connais
      l'effet. Elles se mettent  marcher comme sur une corde
      raide, et c'est tout juste si elles ne se cassent pas la
      g... en route. C'est un point de dpart infaillible.

Mais elle s'aperoit bien vite que depuis qu'elle a quitt le mtier,
pour Brague, elle ne compte plus; elle est jalouse de l'artiste qui l'a
remplace et qui tourne maintenant avec lui; elle a, dans son
dsoeuvrement, la nostalgie du music-hall et elle en prouve une
humiliation. Comment, moi aussi, j'en viendrais l,  ne plus exister
en dehors de la bote? J'en viendrais l, moi, moi!... Et ce _moi_
orgueilleux signifiait: Moi, sensible au mouvant paysage, au chle
bariol qui passe,  la ruine rousse, effrite et puissante; moi,
dlicate et cultive... A vrai dire, l'auteur nous a bien montr une
Rene Nr doue d'une extrme dlicatesse de sensations, mais non d'une
culture exceptionnelle.

Nous entrons dans la seconde partie du roman, laquelle tudie une
intressante volution psychologique et s'encombrera moins de dtails
superficiellement pittoresques ou mme un peu oiseux. Jean est venu
relancer Rene sur son lac: il a l'honntet de ne pas lui parler
d'amour, mais aprs une promenade en barque et un dner agrable dans un
htel,  Ouchy, il lui donne sur la nuque un baiser significatif.
L'amour? Il n'en est pas question. Il s'agit de la brve aventure. Je
n'ai pas bien compris pourquoi Jean et Rene, au lieu de poursuivre leur
modeste intrigue aux lieux mmes o ils s'taient retrouvs, jugent
ncessaire de rentrer  Paris. En wagon-restaurant, Rene fait  Jean
cette observation qui rvle une certaine exprience des voyages:
N'ayez pas l'air si aimable avec moi, voyons! On va penser que nous
avons fait connaissance tout  l'heure dans le couloir. C'est  Paris,
dans le petit htel de Jean, boulevard Berthier, devant un grand feu de
bois rose et noir qui fait ressembler le visage du jeune homme  une
statue d'argile cuite avec des yeux d'argent, que Rene Nr cesse de
refuser quoi que ce soit au plus intime ami de son amie May. Au moment
dcisif, comme dernire dfense, elle a eu ce mot: Vous ne m'aimez mme
pas! A quoi Jean a simplement rpliqu d'un ton svre: Eh bien, et
vous, donc? Rene est ravie. Elle a trente-six ans, et pourtant elle
ignorait encore cette joie intelligente de la chair qui reconnat
immdiatement et adopte son matre...

      Nous ne nous sommes pas beaucoup parl mais nous nous sommes
      dit des choses ncessaires, agrables, vridiques. Il m'a
      dit: Que tu as de beaux bras, et que j'aime te sentir
      pesante et solide quand je te soulve!... Et je lui ai
      avou  mon tour: Comme tu me conviens! Tu as une peau
      lisse, sche et chaude qui ressemble  la mienne.

Telles sont les affinits lectives qui unissent Jean et Rene. La peau,
si j'ose m'exprimer ainsi, y joue, comme on voit, un rle considrable.
Cet change de deux fantaisies et ce contact de deux pidermes adquats
auraient eu l'approbation de Chamfort.

Jean, le premier, transgresse imprudemment le pacte tacite. Il murmure
un jour, comme en songe: Tu comprends... je t'aime. Vite, elle le
rappelle aux convenances: Chut! pas ce mot-l! Adieu. Tais-toi.
Dormons! Une autre fois, Jean tmoigne de quelque amertume: Il y a des
jours o tu m'humilies, avec ta hte  te dshabiller avant et  te
rhabiller aprs... Des jours o on ne dirait vraiment pas que tu
m'aimes, mais que tu... m'emploies. Rene se contente du plaisir de
l'heure et trouve bon que cette heure n'engage pas la suivante. C'est du
moins l'attitude respective des deux amants au dbut de leur liaison.
Mais les choses vont bientt changer. Rene rencontre May, par hasard,
rue de Rivoli. May a eu naturellement son cong, mais elle ne sait pas
que c'est Rene qui lui succde. Aussi croit-elle pouvoir s'pancher:
Ce qu'il (Jean) a de pire, dclare-t-elle, c'est sa faon de f... le
camp. Sur quoi, Rene hle un taxi-auto et se fait conduire en hte
boulevard Berthier: Si Jean, en mon absence, avait f... le camp? Mais
non: il est au contraire plus pressant que jamais. Il rduit Rene 
l'tat de servitude asiatique, qui est, parat-il, celui de la femme
entretenue. Elle subit ce joug imprvu avec quelque impatience.

      Sache-le, toi qui dis m'aimer: la plus aimante se dtourne
      de son amant, pendant certaines heures dont elle prpare et
      choie mystrieusement la venue. La plus belle, si tu
      l'espionnes, ne s'en tirera pas sans dommage. La plus fidle
      se cache, quand ce ne serait que pour songer librement... Tu
      prtends m'aimer; tu m'aimes: ton amour cre  chaque minute
      une femme plus belle et meilleure que moi,  laquelle tu me
      contrains de ressembler... Je ne crains que certaines
      heures, o j'ai tout  coup envie de te crier: Va-t'en! Ma
      robe de princesse et mon clair visage vont tomber ensemble,
      va-t'en! Voici le temps o vont paratre, sous l'ourlet de
      la jupe, sous les cheveux de soie, le pied fourchu, la
      pointe torse d'une corne...

Quels aveux!... Nanmoins,--et la transition est peut-tre
insuffisamment marque, et la double volte-face des deux amants n'est
pas motive d'une faon claire--c'est bientt Jean qui, loin d'obsder
Rene davantage, semble assez dispos  f...aire ce que disait May,
tandis que c'est au contraire Rene qui devient profondment amoureuse
et cruellement tourmente. Elle s'accuse: Quand il s'est montr
discret, je l'ai jug vide. Et quand il m'a interroge, je l'ai relgu
trs loin, avec une ironie suprieure. Elle gmit  prsent de sa
solitude morale: L'amour, c'est ce choc douloureux et toujours
recommenc, contre une paroi qu'on ne peut pas rompre... Comme tu te
dfends bien! C'est l'heure o j'erre autour de toi, comme sous les murs
d'un palais ferm. L'amour a pass entre eux et a tout empoisonn.
Comme Psych, elle pie son sommeil:

      O mon trsor de fruits pars sur la couche, se peut-il que
      je te ddaigne parce que je commence  t'aimer? Se peut-il,
      Beaut, que je te prfre l'me, peut-tre indigne de toi,
      qui t'habite?... J'ai consum cette nuit encore  te
      contempler, toi qui fus mon orgueil, ma proie succulente et
      non aime. Hlas! je ne te vois plus: je pense  toi. Je
      vois le temps prochain o l'ombre grandissante de l'amour
      m'aura couverte, le temps o je serai encore plus humble, o
      je penserai de pauvres choses comme celles-ci: M'aime-t-il?
      Est-ce qu'il me trahit? Fasse le ciel que toutes ses penses
      m'appartiennent...

Aprs quelques tiraillements, les choses s'arrangeront, et on nous
laisse esprer que Rene sera heureuse avec son Jean, mais en reprenant
sa place de femme, qui est en de de l'homme.

On admirera l'aisance avec laquelle Mme Colette s'lve de la plus
joviale familiarit  un lyrisme digne d'un grand pote d'Orient. Sa
psychologie n'a pas moins d'intrt que son style; le caractre de Rene
Nr est certainement trs curieux et trs vraisemblable: on ne peut lui
reprocher que de n'tre pas trs expliqu. Je crois que Rene a toujours
aim Jean, sans bien s'en rendre compte au dbut, et que ce qui est
nouveau chez elle, ce n'est pas son amour, mais la conscience qu'elle en
a prise peu  peu. La femme qui a fui Maxime Dufferin-Chautel et qui
n'a t pour Brague qu'une camarade a prouv peu d'aptitude aux liaisons
sans amour. Le pur caprice sensuel, auquel elle a cru d'abord, parce
qu'elle est une femme trs affranchie, reste malgr tout quelque chose
de trop peu fminin: Jean, certes, en tait infiniment capable, mais
Rene beaucoup moins, et son illusion n'a t peut-tre que le pige
tendu par la nature  sa libert. Surtout, le caprice est si loin de
l'amour vrai que le passage de l'un  l'autre paratrait presque
inconcevable, si des lments du second ne s'taient dj trouvs pars
dans le premier, n'attendant que l'occasion propice pour se rvler ou,
comme disent les chimistes, pour se prcipiter.




NEEL DOFF

_Contes farouches_[81].


[Note 81: 1 vol. Ollendorff.]

Mme Neel Doff est, je suppose, flamande ou hollandaise d'origine.
L'action de ses contes se droule le plus souvent dans des milieux
populaires et mme populaciers de Flandre ou de Hollande: elle en parle
comme on ne peut le faire qu' la condition de les avoir observs
longuement et de prs. Mais il n'est pas douteux qu'elle crive
directement en franais: une traduction n'aurait pas cette saveur. Elle
vient de publier son second volume. Le premier, d'une inspiration toute
semblable, portait ce titre significatif: _Jours de famine et de
dtresse_. Les rcits de Mme Neel Doff sont d'un ralisme qui ne recule
devant aucune audace ni aucune crudit: elle ne travaille pas pour les
pensionnats de demoiselles. A des lecteurs de chez nous, elle rappellera
d'abord notre cole naturaliste, l'auteur de _la Maison Tellier_ ou
celui de _Marthe_ et des _Soeurs Vatard_. Toutefois, elle se rattache
plutt  l'cole russe, surtout  Gorki, par la fracheur de la
sensibilit et par une tendance humanitaire qui ne devient jamais
dclamatoire, mais reste toujours sobre dans l'expression. Peut-tre
a-t-elle subi aussi un peu l'influence de Charles-Louis Philippe et
celle de Mme Colette Willy. Ses contes sont extrmement mouvants et
tout  fait remarquables. Elle ne se limite pas au petit morceau de deux
ou trois cents lignes, dont le type a t tabli par certains journaux
qui en font une effrayante consommation. Elle pratique volontiers la
nouvelle de soixante ou quatre-vingts pages, dont Mrime, Maupassant,
Gorki ont tir un parti admirable et qui est un vrai petit roman pourvu
des dveloppements ncessaires, mais sans longueurs. Il y a beaucoup de
sujets et de talents pour lesquels c'est exactement la proportion juste.
Mme Neel Doff a donn en ce genre de quasi chefs-d'oeuvre.

Stientje est une malheureuse fille ne et leve dans une roulotte de
saltimbanques. Elle n'a pas de pre. Un pre, c'est bon pour les riches!
Sa mre et les hommes que sa mre amne ont l'habitude de la rouer de
coups. Elle a fini par s'vader: elle a essay de s'engager comme
aide-cuisinire. Mais elle touffait d'tre enferme: mme manger et
dormir rgulirement lui tait  charge. De son enfance vagabonde, elle
a gard un sentiment vif de la nature. Elle ne fut pas frappe
seulement des laideurs de la vie: les matines radieuses dans les
clairires la firent chanter, et les soires tides l'avaient rendue
mlancolique et angoisse d'elle ne savait pas bien quoi. Mme Neel Doff
prte  presque toutes ses hrones, mme aux plus dgrades, cet
instinct de la beaut du monde extrieur. Trs rarement elle met en
scne de pures et simples brutes. Son choix n'a rien d'invraisemblable,
et c'est beaucoup plus intressant. On se demande pourquoi des cratures
ainsi faites sont plus maltraites par le sort que tant d'autres, qui
sont moins sensibles  la grce et au langage des choses.

      Au mois de septembre, les toiles d'araigne emperles de
      rose... Elle souriait en pensant que, petite fille, elle
      s'tait extasie, qu'elle avait appel sa mre pour lui
      demander si on ne pourrait pas fixer ces perles sur les
      fils, parce que cela ferait une si jolie rsille pour ses
      cheveux... Sa mre l'avait traite d'imbcile en donnant des
      coups de pied dans les toiles.

Stientje, si jeune, a d accepter les offres d'un bourgeois mari qui,
de compte  demi avec un camarade, pourvoit modestement  sa
subsistance. Il faut bien vivre, et il tait dans son caractre d'tre
avenante et soumise aux exigences des mles. Mais son coeur est affam de
tendresse. Elle se prend d'affection pour une fillette, qui a peur toute
seule, pendant que sa mre fait sa besogne de demoiselle de nuit au
Chteau de Verre. La petite voisine voudrait bien que Stientje ft sa
maman, et Stientje serait ravie de l'adopter. Mais la demoiselle de nuit
est expdie  l'hpital, une parente emmne la fillette et la met aux
enfants abandonns. Stientje, par une sorte d'inertie, subit un matelot
mtis, qu'elle n'aime pas plus que ses deux bourgeois, mais qui la
promne un peu:

      Ils s'en furent djeuner dans une guinguette au bord de
      l'eau. Ce fut une joie pour Stientje, maintenant que le
      soleil avait perc, de voir les barques et les navires
      passer devant eux sur une eau bleue, argente dans les
      plis... Sa chair opaline et sa chevelure blonde faisaient
      comme partie de l'atmosphre: tout son tre fusel
      s'appariait aux bouleaux qui surgissaient droits et lgants
      dans la lumire ouate.

C'est  Anvers et aux environs. Un jour enfin, sur le port, elle
rencontre celui qui lui rvlera l'amour, un beau matelot hollandais,
nomm Willem. Il veut l'pouser. La pauvre fille est bourrele de
reconnaissance et de remords. Elle se dit: Ta femme, Willem! Moi, ta
femme!... Mais je suis une roulure... Pour se rendre moins indigne de
lui, elle congdie les deux Flamands, se fait blanchisseuse. Mais le
mtis jaloux reparat: il enfonce la porte, se jette sur Willem;
Stientje trangle l'agresseur avec une corde  linge. Elle est arrte
et, dans sa prison, s'aperoit qu'elle est enceinte. Pourvu que l'enfant
soit de Willem! Elle gmit en songeant au bien-aim: elle hurle qu'elle
sera une honnte femme, une bonne mre; elle l'adjure de ne pas lui
tenir rigueur, de revenir  elle. La religieuse-gardienne, scandalise
de ces bruyants soliloques, la menace du cachot et s'en va en
grommelant: Toutes les mmes... les hommes, la chair... on dirait
qu'elles n'ont pas d'me. On s'explique ce mpris, mais qu'il est
injuste! Pauvre Stientje! Elle met au monde un petit moricaud, l'touffe
en l'embrassant dans une crise frntique et meurt d'un accs de fivre
puerprale.

Lyse d'Adelmond est d'une classe trs diffrente: elle souffrira autant
que Stientje, et pour la mme raison, la pauvret. Les parents de Lyse
d'Adelmond sont des nobles ruins, trs entichs de leur naissance. Lyse
reproche  sa mre ce prjug. Oh! toi! dit la mre, c'est navrant. Tu
n'as aucun sentiment de caste.--Oh! si, maman, mais la noblesse s'est
dplace: ce sont les Beethoven, les Wagner, les Balzac qui sont les
nobles. Et la mre rpond: Surtout, ne dis pas ces choses devant ton
pre... Comme Stientje, Lyse d'Adelmond raffole des arbres, des fleurs,
du soleil et du grand vent dans la plaine. Un peu moins dshrite,
elle apprend le piano et se passionne pour la musique. Une vieille
institutrice retire, qui lui donne quelques leons, a un frre infirme
qui s'est arrang une existence supportable entre ses livres, ses
partitions et ses estampes. L'instruction, dit-il, est le plus grand
bien de la terre: elle vous met  mme de jouir des choses, de
comprendre ce que vous voyez et sentez, car, sans elle, si intelligent
que l'on soit, on ne sait dfinir ses sensations... Vrits
lmentaires, et de simple bon sens, mais dont l'affirmation fait
plaisir, par le temps qui court.

Les principes aristocratiques des Adelmond combattent l'envie qu'a Lyse
de s'instruire: elle doit lire et travailler en cachette; il lui est
absolument dfendu de songer  exercer une profession, ce qui serait
droger et dchoir. Mais rien ne l'empche d'pouser l'opulent
capitaliste Peerinckx, vieux renard friand de chair frache, laid,
mesquin et plus que quinquagnaire. Lyse consent: elle est rvolte;
mais elle consent. Que pourrait-elle devenir? Elle n'a, comme Stientje,
d'autre ressource que de se vendre. Sa naissance lui permet seulement de
se vendre plus cher, et la bague au doigt. La demoiselle de haut parage
et la fille du peuple sont victimes de la mme loi sociale. Ce
rapprochement s'impose, mais Mme Neel Doff ne l'indique mme pas d'un
mot. Toute son oeuvre dnonce le pouvoir homicide de l'argent; mais elle
se garde des rquisitoires et des formules. Elle se borne  conter,
selon la mthode impersonnelle et objective de Flaubert: elle ne dclame
point, ne discute point, et laisse l'ide se dgager spontanment des
faits.

Dans son triste mariage avec ce vieux commerant enrichi et libidineux,
qui rappelle le Teissier des _Corbeaux_ d'Henry Becque, Lyse d'Adelmond
s'est d'abord flatte de se mnager la consolation d'une activit
spirituelle intense. Si l'amour m'est refus, s'est-elle dit, toutes
les autres portes de la vie me seront ouvertes. Je pourrai me gorger de
beaut: j'en jouirai tellement qu'elle me tiendra lieu de tout. Elle
reconnat bientt son erreur. D'abord, son odieux mari est un jaloux et
un bourgeois obtus, ferm  toute impression littraire et artistique:
il prtend lui interdire de perdre son temps  ce qu'il considre comme
des niaiseries, l'obliger  s'occuper du mnage ou  entretenir
d'insipides relations. Puis lorsque aprs s'tre beaucoup dbattue, elle
a russi  conqurir une libert partielle et le droit d'tudier  sa
guise, une nouvelle dcouverte accable la jeune femme. Elle rencontre
Pierre Landing, avocat et secrtaire de Peerinckx. Dsormais il n'y a
plus de repos pour Lyse:

      J'ai cru qu'en jouissant de la splendeur de la terre et des
      beauts cres par l'homme, j'aurais pu me passer de
      l'amour. Mais tout ce que l'homme a cr, il l'a fait par
      l'amour et pour l'amour: je l'ignorais, et maintenant le
      tribut que je paye dpasse mes forces...

Sans doute il y a quelques tres d'lite  qui les joies intellectuelles
peuvent suffire, parce qu'ils y dpensent et y satisfont un amour pur
et sublim; mais Lyse d'Adelmond n'est point de ceux-l. Elle dborde de
vitalit, mais elle est un tre simplement normal. Un adultre
clandestin ne la contenterait pas: elle adore Pierre, mais elle veut lui
appartenir librement, elle rve mme d'avoir de lui beaucoup d'enfants.
Et ce trait est probablement flamand ou hollandais: les races latines ne
mlent pas si vite les esprances de progniture  celles d'un amour
romanesque. Peut-tre aussi Mme Neel Doff a-t-elle song  prvenir
l'objection des sceptiques qui pourraient dire: Pourquoi ne
trompe-t-elle pas tout bonnement son insupportable mari? Cela vaudrait
toujours mieux que de le tuer. Car c'est un vritable meurtre qui est
le dnouement de l'histoire. Au cours d'une chasse au marais, Peerinckx
s'enlise accidentellement. Lyse n'aurait qu' lui jeter une corde pour
le sauver. Ivre de haine et de fureur amoureuse, elle reste sourde  ses
appels dsesprs et le laisse implacablement disparatre peu  peu dans
la tourbire. C'est pour tre toute  Pierre qu'elle commet ce crime.
Elle n'en recueillera pas le fruit. Il n'y a pas eu de tmoins: personne
ne la souponnera. Pierre seul devine tout, au trouble de son regard et
de son attitude: il s'enfuit avec horreur.

On remarquera que le paralllisme s'est poursuivi jusqu'au bout et que
la raction d'un sang passionn contre les servitudes de la misre a
transform la fire Lyse d'Adelmond en criminelle, tout comme la
malheureuse Stientje. Chacune d'elles a t accule  la rvolte par sa
condition sociale; et si ce ne sont pas des saintes,  coup sr, ce ne
sont pas non plus des mchantes ni des perverses. Au contraire, elles
s'accommoderaient mieux de leur destin et ruseraient plus utilement avec
lui, si elles avaient moins de faiblesse fminine et de droiture native.
Une certaine habilet sans scrupules se tire toujours d'affaire. Elles
ont t amenes par une sorte de docilit ingnue dans ces impasses d'o
les individus et les peuples ne sortent que par la violence. Si
discrtement que Mme Neel Doff voile sa sociologie, on discerne bien
chez elle comme chez son matre Gorki (lequel ne s'en est pas cach),
des opinions assez rvolutionnaires. On sait que ces opinions-l, si
contestables en soi, peuvent tre littrairement fcondes. Mme Neel
Doff nous en apporte une nouvelle preuve, qui n'est pas la moins
dcisive. D'ailleurs on peut trs bien ngliger ces arrire-plans ou ces
dessous de sa pense et lire ses contes comme de belles anecdotes
pittoresques et tragiques.

La meilleure objection est mme que ces aventures, sans pcher contre la
vraisemblance, sont trop exceptionnelles pour comporter des conclusions
gnrales. Une socit idale ne supporterait point qu'aucun de ses
membres ft sacrifi; mais ce n'est pas d'aprs des cas isols, c'est
d'aprs la moyenne des situations faites au plus grand nombre que l'on
juge quitablement la valeur humanitaire d'une socit existante. La
ntre l'emporte assurment  cet gard sur celles qui l'ont prcde: et
si elle est plus combattue que les prcdentes ne le furent jamais,
c'est prcisment un signe de sa supriorit. Les faibles taient
autrefois trop abattus pour prendre pleinement conscience de leur
disgrce, et les forts, trop distants, ne s'avisaient gure de leur
dconseiller cette rsignation. La piti dont s'imprgne toute une
littrature rvle un progrs dans les esprits, plus rapide que celui
qu'on peut oprer dans les lois, mais qui en est insparable, parce
qu'il en rsulte pour une part, et pour une autre le dtermine. Enfin
n'oublions pas qu'il y aura toujours des fatalits physiques et
passionnelles contre lesquelles les meilleures lgislations resteront
impuissantes; ni que le but de l'organisation sociale n'est pas
uniquement d'assurer le bonheur ou le confort individuel, mais
d'accomplir de grandes oeuvres ou de permettre qu'elles s'accomplissent
et de servir la civilisation.



DEUX POTES

_Charles Le Goffic_[82].


M. Charles Le Goffic a rimprim fort  propos ses _Posies compltes_.
Certains de ses recueils taient depuis longtemps introuvables,
notamment cet _Amour breton_ auquel M. Anatole France consacrait, il y a
vingt ans environ, une dlicate et flatteuse tude. De son ct, M. Paul
Bourget crivait: Ces vers donnent une impression unique de grce
triste et souffrante. Cela est  la fois trs simple et trs savant...
Il n'y a que Gabriel Vicaire et lui (M. Le Goffic)  toucher certaines
cordes de cet archet-l, celui d'un mntrier de campagne qui serait un
grand violoniste aussi Et M. Charles Maurras ajoutait: On peut dire
que l'incertitude des choses a trouv une voix prcise, une voix
classique et latine dans M. Charles Le Goffic. Enfin l'on a pu voir que
M. Henri Clouard, classiciste et latiniste svre, n'hsitait pas 
placer ce Breton bretonnant entre Jules Tellier et Jean Moras. De
telles rfrences pourraient me dispenser de louer  mon tour M. Charles
Le Goffic.

[Note 82: _Posies compltes_, 1 vol. Jouve.]

Dans un article sur la _Posie des races celtiques_[83], Renan signalait
l'idalisme de ces races, leur soif d'infini, leur naturalisme primitif
et ingnu (culte des forts, des pierres, des fontaines) et leur
glorification chevaleresque de l'ternel fminin. Est-ce dans l'_Edda_
et les _Nibelungen_, au milieu de ces redoutables emportements de
l'gosme et de la brutalit, qu'on trouvera le germe de cet esprit de
sacrifice, d'amour pur, de dvouement exalt qui fait le fond de la
chevalerie? Cette conception est issue, d'aprs Renan, des romans
bretons du cycle d'Arthur. Aucune famille humaine n'a port dans
l'amour autant de mystre... Je ne vois aucune littrature qui offre
rien d'analogue  ceci. Comparez Genivre et Iseult  ces furies
scandinaves de Gudruna et de Chrimhilde, et vous avouerez que la femme
telle que l'a conue la chevalerie--cet idal de douceur et de beaut
pos comme but suprme de la vie--n'est une cration ni classique, ni
chrtienne, ni germanique, mais bien rellement celtique. Renan parlait
aussi du caractre concentr et du manque d'expansion des Celtes, peu
propres  l'action et vous  la tristesse, mais dous d'une extrme
sensibilit. Les natures peu expansives sont presque toujours celles
qui sentent avec le plus de profondeur; car plus le sentiment est
profond, moins il tend  s'exprimer. De l cette charmante pudeur, ce
quelque chose de voil, de sobre, d'exquis,  gale distance de la
rhtorique du sentiment, trop familire aux races latines, et de la
navet rflchie de l'Allemagne...

[Note 83: _Essais de morale et de critique._]

Ces dfinitions, inspires surtout par la posie ancienne des pays
celtes, s'appliquent assez bien  celle de M. Charles Le Goffic, o l'on
trouve en effet quelque chose d'exquis, de sobre et de voil, avec une
constante fracheur d'impressions et beaucoup de mlancolie.
L'idalisation chevaleresque de la femme est moins accuse chez lui que
dans les romans de la Table-Ronde. Il insiste plus volontiers sur les
mirages de l'amour. Une petite pice intitule _Vos yeux_ a pour
pigraphe ces lignes de la _Prire sur l'Acropole_: ...Et les yeux des
jeunes filles y sont comme ces claires fontaines o sur un fond d'herbes
ondules se mire le ciel. Voyons maintenant la paraphrase de M. Le
Goffic:

    Je compare vos yeux  ces claires fontaines
    O les astres d'argent et les toiles d'or
    Font miroiter, la nuit, des flammes incertaines.

    Vienne  glisser le vent sur leur onde qui dort,
    Il faut que l'astre migr et que l'toile meure,
    Pour renatre, passer, luire et s'teindre encor.

    Si cruels maintenant, si tendres tout  l'heure,
    Vos beaux yeux sont pareils  ces flots dcevants,
    Et l'amour ne s'y mire et l'amour n'y demeure
    Que le temps d'un reflet sous le frisson des vents.

Les paladins d'autrefois l'avaient cru moins phmre... Et quel abme
de dsolation dans ces deux vers qui rsument tout un morceau:

    Toi qui fuis  pas inquiets
    Je t'avais pardonn ta faute...

C'est la femme coupable qui ne pardonne pas  celui qu'elle a trahi...
M. Charles Le Goffic fait plus songer  Vigny et  sa _Colre de
Samson_ qu'aux vieux bardes fministes. Plus loin, le coeur en drive,
qui ensanglante les flots, devers Ouessant, est encore un pauvre coeur
d'homme et

    Des filles riaient, pieds nus, sur la rive.

Il faut remarquer pourtant que cette misogynie suppose une adoration de
la femme. Le misogyne n'a plus d'illusions, mais il aime encore,
puisqu'il souffre. Il est aussi loign que le _patito_ de
l'indiffrence qui constitue la seule injure inexpiable et dfinitive.
Mais voici qui est plus inquitant:

    Pour voquer les jours dfunts
    Il m'a suffi de quelques roses:
    J'ai respir dans leurs parfums
        Tes lvres closes.

    Je sais des jasmins d'Occident
    Aussi velouts que ta gorge;
    Tes cheveux blonds sont cependant
        Moins blonds que l'orge...

    Et c'est toi toute, gorge et front.
    Vieillis, plis, languis, qu'importe?
    L'aube a des lys qui me rendront
        Ta beaut morte.

Cette fois, la femme a bien l'air d'tre dtrne par la nature, et
cette passion de la nature avait t note par Renan, mais il n'avait
point prvu qu'elle pt aller jusque-l. Il est vrai que dans le
charmant pome dramatique _l'Ile des Sept-Sommeils_, c'est Urgande qui a
le beau rle, mais elle est fe, et son amoureux Gwion se laisse
facilement convaincre. Ailleurs M. Charles Le Goffic reprendra le thme
de tout  l'heure. Seule tu ne mens pas, Nature... Dans la _Prire 
Viviane_, un des plus profonds de ces petits pomes, il accepte la
nature, mme morne et sombre, mme prive des idalisations potiques ou
mythologiques, et l'adore telle quelle, dans sa ralit nue. C'est l je
crois, l'un des sentiments essentiels de M. Charles Le Goffic; l'autre
est la fidlit au pass de son pays et, il est un pote rgionaliste,
un petit Mistral armoricain. En somme, il n'a pas mal russi pour son
compte le programme qu'exposait M. Louis Le Cardonnel, dans une
invocation  ses anctres celtes:  savoir, de garder

    La richesse sans fond de leur ardeur pensive,
    Harmonieusement unie au got latin.


_Maurice Rostand_[84].

[Note 84: _Le Page de la Vie._ 1 vol., Fasquelle.]

Il me semble qu'on est un peu injuste pour M. Maurice Rostand. Avouons
qu'il a dbut dans de mauvaises conditions, ce qui ne veut pas dire
qu'il ait d avoir beaucoup de peine  trouver un diteur. Peut-tre, au
contraire, n'en a-t-il pas eu assez. On se mfie des dynasties
littraires et artistiques. Dans une comdie dont le sujet au moins
tait curieux[85], M. Georges Duhamel a montr la difficult
qu'prouvent les porteurs de noms illustres  faire oeuvre personnelle.
Heureux si leur vocation les consacre  un genre nouveau dans la
famille! Les titres hrditaires ne sont pas, il s'en faut, une
recommandation dans la Rpublique des lettres. D'autre part, M. Maurice
Rostand ne souffre pas seulement des bienfaits dont l'a combl sa
naissance, mais de quelques dfauts qu'elle ne rendait point
ncessaires. Ses dbuts ont t un peu htifs. Je crois qu'il n'avait
pas vingt ans lorsque parut son premier volume de _Pomes_. Il n'a gure
dpass cet ge fortun, et voici dj son second recueil, qui n'est pas
une menue plaquette. Il y a des prcdents: celui de Musset, par
exemple. Mais il n'est pas trs prudent de l'invoquer, et en gnral on
croit malaisment que le gnie se lve de si bonne heure. Autrefois,
nous crivions tous des vers,  vingt ans, mais nous vitions de les
imprimer. De grands potes comme Vigny et Baudelaire n'ont publi qu'un
seul livre de posies. Le public apprcie cette discrtion et objecte
aux adolescents trop presss que leurs vers, mme agrables, eussent
gagn  tre mdits et polis  loisir. Ceux de M. Maurice Rostand
n'infirment pas compltement cette opinion. On y relve des ngligences,
des improprits, des fautes d'harmonie et de got. Il donne volontiers
dans le clinquant. Il vante quelque part le bonheur d'tre crole; il ne
l'est pas, mais il a ce penchant puril  la jactance et  l'ostentation
qu'on attribue aux natifs des pays chauds.

[Note 85: _Dans l'ombre des Statues._]

Tout cela est vrai. Mais n'est-il pas intressant aussi de connatre les
impressions de jeunesse d'un pote vraiment jeune, qui n'attend pas pour
les raconter qu'elles soient attnues et dformes par le souvenir? Cet
attrait psychologique vaut bien que l'on passe sur quelques faiblesses.
D'ailleurs, si M. Maurice Rostand manque de concision et d'atticisme, il
possde de brillantes qualits auxquelles on aurait tort de ne pas
rendre justice. Il a vraiment des ides de pote. Ses rves, d'un
romantisme somptueux et fantaisiste, s'expriment souvent par des images
neuves et frappantes. Son style n'est pas pur, mais il est presque
constamment potique. Il a le don, sans aucun doute, s'il n'en fait pas
toujours le meilleur usage. Et l'on peut esprer qu'il se
perfectionnera, car il n'a pas le prjug de l'inspiration spontane,
qui n'est, au fond, qu'une crise d'infatuation. M. Maurice Rostand ne se
sait pas mauvais gr d'tre lui-mme, mais il n'a pas ce prsomptueux
mpris des matres. Il les tudie, il les cite volontiers, surtout les
Grecs et les Anglais. Chacune de ses pices est prcde de plusieurs
pigraphes. Il est presque trop charg de littrature et d'rudition. Il
dit bien:

    Je ne suis qu'un enfant qui secoue un flambeau.

Mais c'est donc le flambeau dont parle Lucrce et qu'il a reu tout
allum. Ailleurs il se dfinit avec plus de prcision:

    Bcher sombre du grand pass mlodieux
    D'o je m'lve ainsi qu'une mince fume...

Mais c'est alors trop d'humilit, et dans cette mince fume, il reste de
la flamme. Le sentiment dominant dans ce volume, c'est l'exaltation
devant la vie. Il y a du nietzschisme en M. Maurice Rostand. Depuis que
Zarathustra a dnonc l'esprit de lourdeur et clbr la danse, on danse
beaucoup dans la jeune posie. M. Jean Cocteau a chant la _Danse de
Sophocle_; Henri Franck, la _Danse devant l'arche_. M. Maurice Rostand
voque des danses de nacre et d'argent. Il conte, dans un petit drame
en vers mls de prose, l'histoire de Septentrion, le bel phbe qui
dansait perdument sur un cap, et qui, retir dans sa danse comme dans
une mouvante tour d'ivoire, n'entendait mme pas les messagers de
mauvaises nouvelles: son ami mourant, sa maison incendie, sa mre et sa
fiance en pril. La mer montait  l'assaut de son cap comme une arme
au sige d'une ville, et l'cume des vagues ressemblait  l'aigrette du
casque des guerriers: malgr la tempte, au risque de prir, Septentrion
dansait toujours. Mais les jeunes filles souhaitaient qu'il pt venir
plus tard danser sur leurs tombes et qu'aprs sa propre mort, il
communiqut  la terre le rythme de sa danse... C'est l, je crois, ce
que M. Maurice Rostand a crit de plus caractristique. Dans ses moments
de dtente relative, il se flatte de ressembler aux jeunes gens de
Platon,  Lysis,  Clsippe, ou  ce Charmide  qui il prte d'ailleurs
une outrecuidance dmentie par les propos si modestes qu'on peut lire
dans le dialogue de Platon. M. Maurice Rostand adore la Grce: il a bien
raison. Mais s'il en sent le charme et la beaut, elle ne lui a pas
enseign la mesure. Il voudrait que le lys se dpasst; il demande une
magnification du paon. Il aime les paons comme M. Robert de
Montesquieu: surtout, dit-il,

    Ce paon mystrieux qui fait la roue en moi.

Catulle Mends, qui voulait de l'excs en posie, et t satisfait. M.
Maurice Rostand s'essaye parfois  la grande tirade, dans la manire de
son pre. Il a le souffle plus court. Mais voici un vers qui pourrait
tre de l'auteur de _Cyrano_: c'est par un soir d't, sous les arbres
d'un parc:

    Le rossignol a l'air de chanter dans l'toile.

Parfois aussi, on songe  Mme de Noailles. M. Maurice Rostand a le mme
dsir passionn de goter et d'absorber, pour ainsi dire, la nature par
tous ses sens ou de se fondre en elle:

    On se sent devenir vgtal comme un fruit.

Il a la mme avidit effrne de sensations vives: il veut tre celui

    Sur qui sa propre chair est un flot qui dferle.

Nulle ivresse ne l'empche de rver  tous les autres biens qu'il ne
peut possder du mme coup, et cette pense lui gte la possession de
ceux qu'il tient.

    Pour gagner un empire, il m'en faut perdre un autre.

Il pleure sur l'clatante beaut des villes disparues: quel chagrin
qu'elles soient perdues pour lui! Il a, comme Mme de Noailles,
l'obsession en mme temps que l'horreur physique et intellectuelle de la
mort. En vain essaye-t-il de se consoler en se disant que jamais

    Cette forme qu'on fut, tendre, exacte et suprme,
    Ne pourra revenir exactement la mme
    ... Et que jamais, jamais on ne sera plus moi.

C'est l'amour de Vigny pour ce que jamais on ne verra deux fois. Mais
ce prix inestimable du moi, si prcieux parce qu'unique, ne rend que
plus dsesprante la perspective de sa fin. M. Maurice Rostand s'en
indigne comme d'une monstrueuse iniquit. Il fait dire  Charmide, en
termes dont ce jeune Athnien et t bien incapable d'ailleurs:

    Je suis plus beau, mon Dieu! que toute la nature
    Et je sais qu'elle vit et que moi, je mourrai!

Du moins, demande-t-il  mourir dans une apothose, comme Hyacinthe,
tu par accident en jouant au disque avec Apollon, son ami, et
mtamorphos en fleur,

    Comme Antinos mort d'avoir t trop beau...
    ... Comme Septentrion mort d'avoir trop dans,

ou comme Adonis qui, bless par un sanglier, expira dans les bras
d'Aphrodite qui l'aimait.

Cela vaut mieux assurment que de finir  l'hpital. Permis de sourire:
mais il y a quelque chose de noble et de touchant dans cette aspiration
vers une existence magnifique et une mort glorieuse. Ne nous est-il pas
arriv dans notre enfance, lorsqu'on nous faisait nonner Ovide,
d'envier ces hros changs en cygnes ou en aigles, en fleuves ou en
fontaines, en astres ou en dieux? Et un pote ne peut-il nourrir
l'ambition d'aller plus tard siger parmi les immortels? Banville aurait
compris et accord sa plus indulgente sympathie  M. Maurice Rostand.




VUES SUR ATHENES

_M. Jean Richepin_[86].


[Note 86: Jean Richepin: _L'Ame athnienne_; de _l'Olympe 
l'Agora_; _d'Eschyle  Aristophane_, confrences faites  l'universit
des Annales, 2 volumes, Fayard.--Charles Maurras: _Anthinea_ (nouvelle
dition), 1 vol. Champion.]

Les deux volumes o M. Jean Richepin a runi ses confrences de
l'universit des Annales sur l'_Ame athnienne_ font un trs aimable
ouvrage de vulgarisation. Ancien normalien, qui jeta la robe aux orties,
l'auteur des _Blasphmes_ et de _la Chanson des gueux_ avait l'toffe
d'un remarquable rgent de rhtorique, d'un successeur des Boissier et
des Merlet. En devenant confrencier, il a retrouv sa vocation
premire. Il nous avertit, dans sa prface, qu'il n'a pas voulu
retoucher le texte de ces causeries: elles ont t stnographies, et il
nous les livre telles quelles. Et il est vrai qu' elles gardent ainsi
leur sincrit d'improvisation, leur allure de parole anime. On ne
s'tonne point du succs qu'elles ont obtenu auprs du public de
l'universit des Annales. Je me rendais bien compte, dit M. Jean
Richepin, de la surprise joyeuse qu'avaient prouve ces mes
adolescentes et fminines  la rvlation d'un paradis tout nouveau qui
leur tait ouvert. Les simples lecteurs, et ceux mmes pour qui le
paradis hellnique n'est plus tout  fait une nouveaut, auront presque
autant de plaisir que ce jeune auditoire  suivre l'enseignement allgre
et familier de M. Jean Richepin. Il n'a pas la prtention de faire des
dcouvertes ou de nous mnager des surprises; mais on rafrachit ses
souvenirs le plus agrablement du monde, en compagnie de ce guide si
disert et si bien inform. Au fond, les plus amusants rcits de voyage
sont peut-tre ceux qui nous entretiennent de pays que nous avons
parcourus nous-mmes. Nous sommes ravis d'y retourner en imagination et
de contrler nos propres impressions par celles du narrateur. C'est
encore une faon de s'instruire, non la moins attrayante ni la moins
utile: on a toujours quelque chose  apprendre mme sur les matires que
l'on connat le mieux. De vieux humanistes prendront un extrme intrt
 cet ouvrage, si heureusement conu pour l'initiation des dbutants.

M. Jean Richepin a les qualits essentielles du bon professeur. Il est
parfaitement clair et accessible  tous. Il est plein de son sujet; il
se passionne pour la vrit qu'il annonce; il sait la rendre vivante et
engageante. Il vite ce ton doctoral et pdantesque, qui a induit tant
de gnrations d'coliers  considrer les classiques comme ennuyeux,
parce que leurs matres l'taient. M. Jean Richepin aime la Grce, et il
la fait aimer. En d'autres temps, cette inspiration et paru normale,
presque banale, et la tche n'et point pass pour trs difficile.
Aujourd'hui, peu s'en faut que le service rendu par M. Richepin ne lui
donne droit  une couronne civique. Sans doute, la Grce n'a plus, en
principe, que des admirateurs. Personne ne reprendrait les injustes
griefs dvelopps par Joseph de Maistre dans son livre du _Pape_. Mais
si l'on ne dnigre point la Grce, on la nglige. Le niveau des tudes
grecques a dplorablement baiss dans les lyces, o le latin seul
maintient  peu prs ses positions. Les sections latin-sciences et
latin-langues fournissent une sorte de terrain de conciliation entre
le classique et le moderne, commode pour les partisans des demi-mesures
et des cotes mal tailles. Le grec finira par tre une tude de luxe,
une spcialit pour rudits, comme le sanscrit ou l'hbreu.

Depuis un sicle, le culte de la Grce avait t clbr par les plus
illustres crivains, appartenant aux nationalits et aux coles les plus
diffrentes: Chnier, Goethe, Chateaubriand, Byron, Shelley, Keats,
Victor Hugo, Lamartine, Musset, Renan, Taine, Louis Mnard, Thophile
Gautier, Leconte de Lisle, Thodore de Banville, Paul de Saint-Victor,
Nietzsche, Anatole France, Jean Moras, et combien d'autres! Que
l'affection de nos romantiques et de nos parnassiens pour l'Hellade ne
ft pas toujours trs claire et n'exert pas sur leur got toute
l'influence dsirable, on l'a pu soutenir avec quelque vraisemblance;
mais l'intention au moins tait bonne et entretenait le feu sacr. On
peut mme dire qu'il n'avait pas brill d'un aussi rayonnant clat
depuis la Renaissance, car le dix-septime sicle se bornait en somme 
un hommage d'ordre purement littraire, et encore les vrais hellnisants
comme ceux de Port-Royal et leur lve Racine taient-ils des
exceptions. Seul l'auteur de _Tlmaque_ avait tmoign, dans ce sicle
chrtien, d'une tendresse plus complte pour l'antiquit. Mais la
nostalgie de la vie antique et de la beaut grecque a obsd au
dix-neuvime sicle de nombreux esprits, et un nouveau paganisme a
refleuri parmi les potes et les philosophes, adorateurs de la Nature et
du Grand Pan, voire des divinits de l'Olympe, comme  l'poque o
Ronsard et ses amis immolaient un bouc  Dionysos. Ces dithyrambes
tonnaient encore il y a une vingtaine d'annes M. Jules Lematre, qui
croyait devoir prendre la dfense du monde moderne et s'inscrire en faux
contre la supriorit de l'art hellnique, sans en excepter les frontons
et les frises du Parthnon: c'tait  propos des romans de Mme Juliette
Adam, qui, on s'en souvient, s'tait proclame paenne. Mais alors nous
savions tous par coeur l'_Ode  la lumire_ et l'admirable invocation qui
prcde _les Noces corinthiennes_:

    Hellas,  jeune fille,  joueuse de lyre!

Et nous retrouvions avec dlices ce sentiment paen jusque dans les
_Pomes saturniens_, de Verlaine, et dans _l'Aprs-midi d'un faune_, de
Mallarm. Non, jamais la Grce, mre des arts et des sciences, n'a t
plus ardemment honore et chrie. Cette reconnaissance filiale pour la
patrie originelle de notre civilisation a mme eu des consquences
politiques, puisqu'elle a contribu  dterminer le mouvement
philhellnique qui a eu satisfaction  Navarin et puisqu'elle a servi en
quelque sorte de palladium au jeune royaume de Georges Ier: c'est pour
des considrations intellectuelles, encore plus que diplomatiques, que
l'Europe ne pourrait tolrer un nouvel asservissement d'Athnes ou un
autre bombardement du Parthnon. Mais dans ces dernires annes, les
jeunes crivains semblent renoncer  cette tradition. En gnral, ils ne
blasphment point expressment contre la Grce, mais ils ne la chantent
plus gure: ils sont de prfrence modernistes, ils appartiennent  la
fameuse cole de la Vie, ils mprisent le pass, et ils regardent vers
le Nord, ou bien ils s'enracinent jalousement dans leur village,  moins
qu'ils ne s'hypnotisent sur les mystres du subconscient. Ou encore la
Grce trouve d'tranges amis, qui en parlent cavalirement, d'un ton de
supriorit et de condescendance, avec des sourires plus dsobligeants
qu'une franche attaque  la Joseph de Maistre.

M. Jean Richepin ragit fort  propos contre ces modes rcentes et
pernicieuses, qui font regretter jusqu'aux excs de zle un peu lourds
d'un Leconte de Lisle. Il ne met point d'ironie, ni d'airs entendus, ni
de fausse pudeur dans l'expression de son enthousiasme pour le miracle
grec. Il l'affirme bravement, lyriquement, avec un lan juvnile et une
irrsistible force de persuasion. Puisque M. Jean Richepin prside une
ligue pour la dfense des humanits, on espre qu'il ne s'en tiendra pas
l et qu'il poursuivra obstinment une propagande qui pourrait tre si
salutaire. Nul n'est oblig d'tre paen comme Louis Mnard. Mais la
connaissance et l'amour des chefs-d'oeuvre laisss par ce peuple si
purement artiste et qui, en outre, inventa la raison, selon le mot de
Renan, restent indispensables  la formation de la pense et 
l'ducation du got.

Dans le premier de ces deux volumes, M. Jean Richepin offre un aperu de
la mythologie, des mystres d'Eleusis, des rites de Delphes et
d'Epidaure, de la Constitution d'Athnes, de l'_Iliade_ et de
l'_Odysse_, de la philosophie de Socrate et de celle de Platon; dans le
second, il traite du thtre athnien et analyse les principales oeuvres
d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane. Il n'aborde point
les controverses d'rudition, qui ne convenaient pas  son dessein: il
s'attache  donner une ide juste des mythes et des institutions, 
dfinir exactement et  rendre sensible le gnie des potes. Il y
russit  merveille. C'est, dans l'ensemble, un modle d'exposition
loquente et lucide.

Je noterai cependant quelques points de dtail qui prtent  la
discussion. Lorsque le Parthnon tait tout entier debout, la desse
n'y tait point enclose; car de tous les points de l'horizon, on voyait
l'aigrette de son casque, etc... M. Richepin sait, comme tout le monde,
qu'il y avait deux statues de la desse sur l'Acropole: l'_Athna
promachos_, debout, en plein air, devant les Propyles, qui est celle
dont il parle ici, et l'_Athna_ chryslphantine de Phidias,
parfaitement enclose dans le Parthnon. On trouvait tout simple
qu'Eschyle ft boxeur... Quant au philosophe Aristote, c'tait un homme
d'une force colossale. Vous ignorez sans doute que le meilleur disciple
de Pythagore tait le fameux Milon de Crotone, le type de l'hercule
humain... Il est vrai que les Grecs apprciaient et pratiquaient
presque tous les exercices physiques; mais on ne nous avait point encore
dit qu'Eschyle et t boxeur; rien ne prouve que Milon, le
pythagoricien, ft une mme personne que Milon, l'athlte; et quant au
philosophe Aristote, c'tait un petit homme chauve, maigre de jambes et
gros de ventre, toujours tir  quatre pingles, et qui portait des
bagues  tous les doigts, sauf, selon l'habitude antique, au majeur...
L'hypothse de l'origine populaire des pomes homriques, que M.
Richepin prend encore la peine de discuter, est radicalement
abandonne. On s'tonne de sa prdilection pour les traductions barbares
et souvent infidles de Leconte de Lisle, qui tait loin de savoir le
grec  fond et s'aidait des traductions latines de l'dition Didot.

En grec, il y a trs peu de consonnes. Jamais on n'y rencontre trois
consonnes de suite... Alors, d'o viennent _strophe_, _strabisme_,
_stratge_? En grec, les mots finissent presque toujours par des
voyelles. Les rares consonnes quelquefois terminales sont _n_, _r_ et
_s_. Il est vrai que, sauf des cas fort rares, les seules consonnes
terminales sont _n_, _r_ et _s_, mais il y a plus de mots termins par
des consonnes que par des voyelles. D'ailleurs M. Richepin exagre, mais
il a raison d'opposer  cet gard le grec  l'allemand. Il a raison
aussi de prfrer hautement Athnes  Sparte, qui n'a pas produit un
seul grand artiste ou grand crivain; il charge pourtant jusqu' la
caricature son tableau des moeurs spartiates. En ce qui concerne Athnes,
la Constitution censitaire de Solon, dont il fait un grand loge,
n'tait plus celle de la dmocratie du Ve et du IVe sicles: il ne
mentionne pas cette volution dmocratique. Quand un artiste, un
orateur, avait fait un beau discours, il avait la majorit. Eh bien, et
Dmosthne? La femme, quoi qu'on en pense, n'est pas du tout, 
Athnes, comme la femme orientale... Assurment le gynce n'est pas le
harem; mais la femme athnienne, mme veuve, tait considre lgalement
comme une mineure. Les mtques... pouvaient, quand ils le voulaient,
se faire naturaliser. Il leur tait, au contraire, trs difficile de
devenir citoyens. Nous passons au second volume.

Les acteurs... taient revtus d'un caractre quasi sacerdotal. Rien
n'autorise  le supposer. Eschyle n'a t compris que trs tard. De
son vivant, il ne l'a t qu' demi... Pourtant M. Richepin constate
lui-mme que ce pote incompris a t cinquante fois couronn. Toute son
interprtation d'Eschyle est bien romantique: en somme, il le prfre 
Sophocle, ce qui est extrmement discutable. D'aprs lui, Eschyle est
ce qu'on appelle un auteur difficile. Il est obscur. Difficile 
traduire, oui, mais le texte est clair. La langue de Sophocle est plus
dense et plus ardue en ralit. M. Richepin cite judicieusement
l'_Orestie_[87] dans la traduction de M. Paul Mazon, qui est un lve de
M. Desrousseaux; mais pourquoi accuse-t-il Leconte de Lisle (dans _les
Erinnyes_) d'tre infrieur  Eschyle en sauvagerie et en brutalit?
Leconte de Lisle en a plutt remis. Pourquoi appelle-t-il Egisthe
_Aigysthos_ avec un y que rien ne justifie? Pourquoi emprunte-t-il 
Michelet (_la Bible de l'humanit_) une version enjolive de l'exploit
de Cyngire  Salamine, racont plus simplement dans Hrodote? Pourquoi
compare-t-il  un large fleuve au cours gal ce Sophocle que l'auteur du
_Trait du sublime_ donne comme le type des grands gnies ingaux,
capables de tomber au plus bas aprs s'tre levs ailleurs au sublime?
Il est vrai que ces ingalits se marquaient surtout, vraisemblablement,
d'une pice  une autre, plutt que dans une seule et mme pice.
Pourquoi M. Richepin veut-il voir du bergsonisme dans l'illustre
rplique d'Antigone  Cron sur les lois non crites? Cela n'a
vraiment aucun rapport. Pourquoi attribue-t-il  Joubert le mot de La
Bruyre: Le plaisir de la critique nous te celui d'tre vivement
touch de trs belles choses. Il le trouve admirable, et il
l'interprte comme s'appliquant au plaisir mme de la bonne critique,
surtout de la bonne. Et, ajoute-t-il, plus elle est bonne, plus ce
plaisir est dangereux. Je ne comprends plus du tout. Il est vident que
La Bruyre a voulu parler de la manie de trouver  tout des dfauts pour
prouver notre supriorit, comme Destouches dans le vers fameux:

    La critique est aise et l'art est difficile.

[Note 87: Il y a aussi une intressante traduction de l'_Agamemnon_,
par M. Paul Claudel.]

Il s'agit peut-tre d'une simple critique orale, d'une conversation ou
d'une boutade de grincheux, mais non du genre littraire qu'on appelle
la critique, laquelle peut se montrer pleinement admirative, lorsqu'elle
s'occupe d'un chef-d'oeuvre, et ne prsente alors d'autre danger que de
servir  le mieux pntrer et  l'admirer davantage. Si la critique,
mme bonne, est toujours dangereuse, pourquoi M. Richepin consacre-t-il
sept cents pages de critique  de grands crivains grecs qui lui sont
chers? Mais plutt que de lui chercher d'autres minces chicanes, et
aprs lui avoir signal pourtant l'inexactitude de maintes accentuations
et l'orthographe fautive de certains noms propres (Khronos, le dieu,
pour Kronos, par exemple), je terminerai par une citation o il n'y a
que des motifs d'approuver: Cette langue (le grec) est donc  la fois
une langue plastique et une langue psychologique. C'est la langue d'un
peuple qui a aim la nature, qui a vu les objets concrets, qui a su les
dfinir, qui a su les colorer, les faire vivre par les pithtes. C'est
la langue, en mme temps, d'un peuple qui voit clair et veut tout
prciser. Les Grecs taient des gens d'affaires, des commerants
admirables, des diplomates, des hommes d'action; et cela ne les
empchait pas d'tre en mme temps, comme je viens de vous le dire, des
potes, des imagiers, des orateurs, et, donc, tout ensemble, des
lyriques et des ralistes. C'est vous dire, en d'autres termes, que ce
peuple a t apte  tout et qu'il a t vritablement le peuple
complet. Voil qui est fort bien dit, et les lgres objections qu'on
peut soulever, de-ci de-l, n'empchent pas l'ouvrage de M. Jean
Richepin d'tre excellent.

 *
* *


_M. Charles Maurras._

On a trs heureusement rdit l'_Anthinea_, de M. Charles Maurras,
parue pour la premire fois en librairie vers la fin de 1901 et devenue
depuis longtemps introuvable. Le titre est inspir d'une tymologie qui
a t propose en Allemagne: Athnes nous serait venue d'_Anthinea_,
qui veut dire fleurie: Athnes  l'origine dirait en grec ce que veut
dire Florence en latin. Des impressions de Grce, de Toscane, de Corse
et de Provence, composent ce volume, qui contient nombre de pages
vraiment magistrales et les plus fortes peut-tre qu'ait crites M.
Charles Maurras. Il vient de publier un autre ouvrage, qui n'est pas de
mon ressort: _la Politique religieuse_. Il serait vain, sans doute, de
se plaindre que la politique ait absorb M. Charles Maurras; il est le
meilleur juge de l'emploi de ses rares facults, et d'ailleurs je pense
que les choix de cet ordre ne sont pas arbitraires, mais s'imposent 
nous par une ncessit intrieure. On peut souhaiter du moins que cette
absorbante politique lui laisse le loisir de retourner de temps en
temps  la littrature, et ce serait une bonne fortune pour moi que de
trouver dans un nouveau livre purement littraire de M. Charles Maurras
l'occasion d'tudier cette face de son talent.

Dans _Anthinea_, dont les principaux chapitres ont t insrs par
divers journaux ds 1896 ou mme auparavant, on sait que M. Charles
Maurras affirmait, avec le style le plus vigoureux et le plus pntrant,
avec un style d'une lgance rellement attique, son culte pour la
desse de l'Acropole, pour le gnie et la sagesse des Hellnes. Il tait
en pleine communion d'esprit avec M. Anatole France et avec Jean Moras,
qui furent, ainsi que Mistral, les grands amis littraires de sa
jeunesse. Il renouait ainsi cette tradition dont je disais un mot tout 
l'heure, mais en la dpouillant du romantisme qui s'y mlait souvent au
sicle dernier et en demandant avant tout  Athnes les suprmes leons
de raison et de perfection classique. M. Charles Maurras a t
l'initiateur du mouvement antiromantique, qui s'est dvelopp depuis,
parfois avec un peu d'exagration. Il a t aussi le premier, je crois,
 observer le caractre vritable du Parthnon, qui n'est point, comme
on l'a souvent prtendu, une grce adorable et un peu menue, quelque
chose comme le sublime du joli, mais au contraire la force imposante et
l'hroque majest. Lorsque je pus accomplir moi-mme, quelques annes
aprs M. Charles Maurras, le plerinage de Grce, ce fut cette
rvlation qui me frappa le plus vivement ds ma premire visite 
l'Acropole. Je n'avais pas emport _Anthinea_ dans ma valise et le
passage dcisif n'tait pas prsent dans ma mmoire: j'en constatai la
justesse absolue lorsque je rouvris le volume  mon retour.

Il me semble vident que tous ceux qui ont parl du Parthnon comme d'un
dlicieux bibelot ne l'ont pas bien compris. Mais les reproches
qu'adresse M. Charles Maurras  Renan ne me paraissent pas strictement
mrits. La clbre Prire et les lignes qui la prcdent exaltent
Pallas Athn en termes magnifiquement religieux, qui ont certes rpandu
ou affermi sa gloire en Occident; il est vrai que Renan ajoute qu'il y a
aussi de la posie dans le Strymon glac et dans l'ivresse du Thrace.
N'y en a-t-il point? Il est certes permis d' embrasser divers genres de
beaut. Il faut seulement voir que celle d'Athnes est suprieure aux
autres. C'est ce que professe M. Charles Maurras et ce que Renan n'a
point ni. Quant  l'ennui, oui, l'ennui..., Renan ne l'impute point 
Pallas, mais  certains de ses disciples (s'il vise les tenants de
l'acadmisme, M. Maurras est tout  fait de son avis), et aussi 
l'loignement de notre got corrompu pour une littrature qui serait
saine de tout point. Renan aurait pu tre plus explicite. Mais ces
remarques subsidiaires, l'espce d'humilit de ces aveux ne manquent
aucunement de respect  la desse ponyme et ne contestent point sa
primaut.
 *
* *


_Le nouvel Anacharsis de M. Abel Hermant_[88].

[Note 88: Abel Hermant: _Coutras voyage_, 1 vol. Louis Michaud.]

Les romans de M. Abel Hermant ont un prcieux mrite: ils sont amusants.
L'auteur crit avec une puret et une lgance qui font d'autant plus de
plaisir qu'elles deviennent plus rares. Par ces temps de crise du
franais, la simple correction est dj une originalit. En outre, M.
Abel Hermant a beaucoup d'esprit. Il est bon observateur de la socit
contemporaine; il emprunte volontiers  la chronique ses types ou ses
anecdotes et ctoie quelquefois le roman  clef, qui d'ailleurs se peut
recommander d'exemples illustres: n'y a-t-il point des clefs de La
Bruyre? Et M. Abel Hermant assaisonne toujours ses rcits d'une ironie
trs personnelle. Les grandeurs de chair, comme dit Pascal, ne lui en
imposent point: c'est mme aux grands noms et aux grandes fortunes qu'il
rserve habituellement ses brocards. Les ridicules sont comme les
difices: ils se voient d'autant mieux qu'ils sont plus haut placs. On
ne saurait donc s'tonner que l'humouriste et le critique des moeurs
visent surtout les personnages en vedette. Il serait moins drle et peu
gnreux de blaguer les petites gens. Ce n'est pas la faute de M. Abel
Hermant si les autorits sociales prtent tant  la drision. Au
surplus, il n'est pas si froce; il s'est pris d'amiti pour son cadet
de Coutras, qu'une jeunesse agite n'empche pas d'tre au demeurant le
meilleur fils du monde. M. Abel Hermant, que l'on prsente souvent comme
une sorte d'anarchiste souriant et de Mphistophls renchri, se
contente, en somme, dans le prsent volume, de sacrifier la branche
ane  la branche cadette: dnouement juste milieu, presque optimiste
et quasi conservateur.

On se souvient que son oncle, le duc de Coutras, a envoy Maximilien
parcourir la plante en compagnie de son prcepteur Gosseline. Ce jeune
normalien qui est du mme ge que son disciple, ne se soucie point
d'explorations trop lointaines et borne ses curiosits, selon la
tradition classique, aux rgions mditerranennes.

      --Le miracle grec, dit-il, est le seul auquel je crois. Vous
      savez que je fais partie de la Ligue pour la culture
      franaise, comme tous les honntes gens, mme qui
      n'entendent ni le grec ni le latin, ou qui l'entendent, mais
      qui en ont dit pis que pendre il y a dix ans: l'homme
      absurde est celui qui ne change jamais.

      --Je fais aussi partie de la ligue, dit Maximilien, et je
      visiterai la Grce avec plaisir; mais y a-t-il une socit,
      y a-t-il des femmes?

On constate ici les limites du persiflage de M. Abel Hermant: il
n'attaque point ce qui est essentiel, c'est--dire en l'espce les
humanits elles-mmes; mais il a bien le droit de railler le snobisme et
les revirements un peu brusques de quelques-uns de leurs nouveaux
dfenseurs, plus dociles aux influences de la mode qu' l'austre
vrit.

Dans l'Orient-Express, le marquis Maximilien de Coutras rencontre une de
ses cousines qu'il n'avait jamais vue, la baronne de Brunehaut, qui a
seize ans et dont le mari sexagnaire est grand-marchal de la cour du
roi d'Albanie. Le flirt que Maximilien entame aussitt, comme bien vous
pensez, avec cette cousine engageante n'aboutira point. Mais le sjour
des deux amis  Sleucie, capitale du royaume d'Albanie, est fertile en
aventures. Ils font la fte avec le prince Louis-Philippe, fils pun du
roi et bon garon dpourvu de morgue. La princesse royale Catherine,
femme de l'hritier du trne, les surprend comme ils se battaient 
coups d'oreiller et de traversin dans la chambre de Louis-Philippe.
Cette princesse est une intellectuelle.

      Elle considrait cependant les deux trangers: elle semblait
      balancer entre l'agrment de Maximilien et la laideur 
      caractre de Gosseline... Quand elle sut que le joli garon
      tait marquis, et l'autre ancien lve de l'Ecole normale,
      elle n'hsita plus. Elle n'adressa ds lors plus un mot 
      Coutras et se mit  causer littrature avec Gosseline. Elle
      faisait sa lecture habituelle de cent petites revues de
      toutes les couleurs, dont il ignorait jusqu'aux titres.
      Ensuite elle l'interrogea sur les dernires inventions de la
      peinture, et tmoigna un faible pour le
      paralllipipdisme... Elle assura que l'anne dernire, elle
      avait failli tout lcher et prendre un pied--terre  Paris,
      expressment afin de pouvoir suivre au Collge de France le
      cours de M. Bergson.

Tel est le prestige de la rue d'Ulm sur cette altesse balkanique qu'elle
ordonne  Gosseline de l'enlever le soir mme, aprs l'opra. L'histoire
de cet enlvement est d'un bon comique. A peine a-t-on franchi la
frontire, que Gosseline et son insparable Maximilien en ont par-dessus
la tte. C'est avec soulagement qu'ils rendent la princesse  l'envoy
de la famille royale. Celui-ci, qui n'est autre que le baron de
Brunehaut, stipule qu'officiellement Maximilien sera tenu pour l'auteur
du rapt: c'est plus convenable, et ainsi la faute ne se complique point
d'une trop grave msalliance, tandis que si son Altesse royale s'tait
laiss enlever par un petit prcepteur, qui n'est mme pas gentilhomme,
il ne serait pas possible au prince hritier, son poux, de lui
pardonner ni de la rintgrer dans ses droits. Il n'en est pas moins
vrai que Gosseline sera authentiquement le pre du petit-fils de roi qui
verra le jour neuf mois plus tard. Mais une rvolution tranchera bientt
les destines de cette dynastie et tera  l'enfant du normalien toute
chance de ceindre jamais la couronne, ce qui et constitu une pnible
atteinte au principe de l'hrdit monarchique.

A Constantinople, aprs avoir pass en revue quelques sites et quelques
monuments, Maximilien dclare que, sans s'y connatre, il prend plaisir
 regarder les objets d'art, mais ajoute que l'humanit le
passionnerait davantage. Il propose d'aller le soir, aprs dner, voir
un peu comment s'amusent les Turcs. Ils s'amusent, dit Gosseline,
exactement comme nous autres. Je n'ai pas besoin d'y aller voir pour le
savoir, car rien n'est plus uniforme par toute la terre que la faon de
s'amuser. Et plus loin Maximilien fait cette remarque: Nous n'avons
pas, Gosseline et moi, la mme faon de voyager. Il se noie dans les
dtails et prtend voir tout ce que mentionne le Baedeker, moi, je ne
prends garde qu'aux documents qui intressent ma sensibilit. L'emphase
de ces derniers mots indique la moquerie. Il y a, en effet, deux coles:
l'ancienne, d'aprs laquelle, lorsqu'on traversait un pays historique et
abondant en chefs-d'oeuvre, on devait en profiter pour s'instruire; la
nouvelle, qui veut que l'on mprise les glorieux souvenirs, les ruines,
les vieilles pierres, toute l'antiquaille, pour ne prter attention qu'
ce qu'on est convenu d'appeler la Vie. Assurment, l'idal est de
concilier les deux points de vue, d'tudier  la fois les chefs-d'oeuvre
du pass et les caractres de l'activit moderne. C'est ce qu'a fait
Stendhal en Italie. Mais il y faut beaucoup de loisirs, de trs longs
sjours. Dans un voyage rapide, c'est aux chefs-d'oeuvre qu'on doit
donner le meilleur de son temps, et un soupon de pdantisme vaut mieux
qu'une affectation de frivolit. Le spirituel railleur qu'est M. Abel
Hermant aurait eu belle  s'gayer aux dpens de Gosseline, de son
rudition et de son Baedeker; il a eu le bon sens d'gratigner plutt
les tenants du modernisme exclusif qui croient leur sensibilit plus
intressante que celle de Phidias et aillent mieux faire des tudes de
moeurs dans les guinguettes que de prier sur l'Acropole. Du reste, le
gentil cadet de Coutras n'est pas un homme  systme: il a l'ignorance
ingnue et cherche surtout  taquiner son matre, que l'approche de la
Grce enivre d'un dlire sacr.

M. Abel Hermant n'abuse pas du style descriptif, mais voici quelques
lignes exquises.

      Le ciel tait encore fort ple, et lumineux plutt que
      teint; la mer glauque, d'un ton mat, clapotait, lourde et
      dense; c'est la terre qui semblait moins matrielle, et elle
      flottait sur l'eau comme une vapeur violette. Les artes de
      la falaise taient cependant vives, dessines avec une
      nettet parfaite et l'on ne pouvait la confondre avec un
      nuage. L'on apercevait sur la crte une blancheur dore
      comme du miel, qui tincelait au soleil levant. Gosseline
      tenait ses yeux fixs sur cette gloire et semblait en proie
       une passion extraordinaire.

    C'tait le cap Sunium, avec le temple de Neptune.

          Sunium! Sunium! Sublime promontoire...

s'est cri Jean Moras. Maximilien refuse de s'mouvoir pour quelques
fts de colonnes brises. Une discussion s'engage; les nafs propos du
jeune Coutras parodient finement les thories de M. Louis Bertrand et
celles de M. Maurice Barrs.

      Vous m'assurez, monsieur, dit-il, que nous rencontrerons des
      monuments plus remarquables et surtout moins mutils. J'en
      accepte l'augure; car si la Grce ne devait nous offrir
      partout que des restes comme ceux-ci, je ne me promettrais
      pas grand plaisir de la visiter; et j'insisterais auprs de
      vous pour que nous prissions le plus tt possible le chemin
      de l'Italie, o l'amour du moins nous attend.

Gosseline avec un sentiment trs juste et  peine un peu trop
d'loquence rplique:

      Je descends, moi (spirituellement, bien entendu), de ces
      Hellnes dont nous allons bientt fouler le sol. Au moment
      d'y aborder, je sens que je retrouve une patrie. Je
      reconnais ces rivages, bien que je ne les aie jamais vus,
      par l'effet d'un souvenir que je n'ai pas acquis moi-mme,
      mais hrit de mes aeux. C'est en d'autres termes, si vous
      prfrez, un phnomne de tradition.

Vous supposez bien que, sur le chapitre de la tradition, Maximilien ne
craint personne. Mais les aeux que s'attribuait Gosseline l'amusent
normment.

      J'ai aussi les miens, dit-il. Ce ne sont pas les mmes. Et
      c'est prcisment pourquoi ma sensibilit diffre de la
      vtre. Que voulez-vous, monsieur? Je ne suis pas Grec: les
      temples grecs me laissent froid. Je vous rpte qu'ils
      pourraient  la rigueur plaire  ma vue par la beaut de
      leurs proportions; ils ne parleraient jamais  mon me. Ah!
      lorsque j'entre dans une cathdrale, ou dans une modeste
      glise de village,  la bonne heure!

Le bon Gosseline, conciliant, admet que le jeune marquis de Coutras,
plus qu'aux temples et mme qu'aux glises, s'intresse aux chteaux que
les croiss, ses anctres, ont sems sur ces rivages un peu partout.
Parbleu! dit en se redressant Coutras, qui ne souponnait pas
l'existence de ces chteaux et s'en moquait comme de l'Erechtheion. Et
lorsque Gosseline lui rvle galement qu'il y eut sur l'Acropole une
tour franque et que ce dernier vestige du rgne des ducs d'Athnes a t
dtruit en 1875, Maximilien en prouve une tristesse:

      Je me rappelle  prsent... je crois savoir que ces ducs
      d'Athnes, auxquels je ne songeais plus, contractrent
      maintes alliances avec ma maison; je me serais senti chez
      moi dans leurs palais. Voil de ces choses qui m'meuvent.
      Ce qui n'est qu'image passe devant ma vue et s'efface.

Ajoutons impartialement qu'Emile Gebhart, parfait Athnien, regrettait
la dmolition de cette tour franque qu'il avait connue. Peut-tre
l'avait-il aime par accoutumance. Il est difficile d'avoir une opinion
ferme sur cette question lorsqu'on n'a vu l'Acropole que dans son tat
actuel. Peut-tre la tour franque ne gtait-elle rien, comme l'a soutenu
Gebhart. Mais il est certain que son absence ne fait point de lacune
apparente et qu'on n'y songerait mme pas si l'on n'tait prvenu,
tandis qu'on a le coeur serr en dcouvrant les injures infliges au
Parthnon.

Le piquant de cette controverse, c'est qu'elle se droule en mer, sur le
bateau, avant que les deux amis aient pris contact avec la Grce. D'o
l'on peut conclure que M. Abel Hermant a voulu se gausser de toutes les
ides prconues. Cependant il parat bien trouver celles de Gosseline
moins dsobligeantes. Sur l'Acropole, Gosseline, plus livresque
qu'artiste, comme le faisait prvoir sa formation universitaire, ne se
maintient pas au mme niveau d'enthousiasme. Maximilien, plus simple, a
des impressions assez vives et assez exactes. Il ne s'avise plus
d'ergoter, devant le Parthnon, dont les proportions l'avaient sduit
et surtout la radieuse jeunesse. Il se prit d'affection pour ce monument
vnrable, mais qui n'effarouche point. Il conut une haine nave contre
lord Elgin qui l'a dpouill de sa plus belle parure, contre les
Vnitiens qui l'ont dshonor de leurs boulets, et contre ces imbciles
de Turcs qui en faisaient leur magasin de poudre, qui naturellement a
saut. Ce jeune Coutras ne sait rien, mais il est sincre et spontan,
ce qui lui assure un avantage sur certains hommes de lettres en qute
d'originalit  tout prix. Il est mme sensible au charme des dialogues
de Platon, dont son prcepteur lui donne lecture le soir  l'htel.
L'amiti de Lysis et de Mnexne l'enchante.

      Lorsque le jour parut, Gosseline lisait encore, Coutras
      n'avait pas une fois ferm les yeux: jamais il n'aurait cru
      qu'il passerait une nuit blanche  couter les discours du
      divin Platon.--Monsieur, dit-il, ce philosophe aimable, de
      qui je ne connaissais pas une ligne, m'a rvl la beaut
      grecque. Il me semble que je ne vois plus les choses ce
      matin comme je les voyais hier. Retournons, s'il vous plat,
      visiter les monuments qui jusques aujourd'hui ne parlaient
      pas  mon me.

Voil encore qui est singulirement judicieux. Sans doute, les livres ne
suffisent pas  tout, et il faut se mfier, selon le mot de Taine, des
illusions de bibliothque. Mais cette prparation est indispensable, et
la pire folie, c'est de prtendre carter ces intermdiaires pour se
poser face  face devant les choses. Plutt que de visiter la Grce sans
connatre la littrature grecque et en affectant de l'oublier, mieux
vaudrait rester chez soi. C'est trs joli, la vision directe: mais qui
n'a pas fait l'ducation de son oeil et de son esprit regardera sans
voir. Dcidment, l'auteur de _Coutras voyage_ est tout  fait exempt de
prjugs modernistes.

Maximilien va donc au Cramique, puis au muse de la rue Patissia, o
les belles statues lui parurent, si l'on peut dire, aussi affables que
les figures plus bourgeoises qui peuplent le vieux cimetire. Les deux
compagnons font des excursions  pidaure, o une scne rustique leur
rappelle l'_Odysse_,  Olympie, o ils reconnaissent, comme un ami,
l'Herms de Praxitle et ne le jugent pas pommad,  l'Acro-Corinthe, o
ils rencontrent un archologue qui s'occupe d'pigraphie, non de beaut,
et o Coutras est du de ne pas apercevoir de documents sur la vie des
courtisanes. Gosseline, qui est un affreux sceptique  ses heures, ne se
persuade point que les htares fussent les seules femmes de Grce avec
qui l'on pt causer; les femmes honntes, dans Aristophane, sont-elles
si sottes? Elles exercent le plus souvent un grand empire sur leurs
maris et elles pratiquent mme l'adultre, qui est, pour les femmes de
tous les pays et de tous les temps, le vrai signe de l'indpendance et
de la supriorit. Mais un discours moins paradoxal et plus dcisif de
Gosseline est celui qui combat les raisonnements tendant  dnigrer la
Grce, sous prtexte que les rgles du beau n'y gouvernaient pas sans
exception tous les dtails de la vie. On se souvient que M. Louis
Bertrand ne tarit pas sur ce sujet.

      Croyez-vous, dit en riant Gosseline, que les athltes de
      l'ancienne Grce fussent polis comme le marbre et eussent la
      forme des statues? Moi je pense qu'ils ne diffraient gure
      de nos hros de sport, qu'ils amassaient, quand ils
      couraient, la poussire et les souillures du chemin et
      qu'ils transpiraient quand ils faisaient des exercices
      violents.

C'est ce qu'articule M. Louis Bertrand, mais il a tort d'abuser de cette
vidence contre la beaut antique, et Gosseline ajoute avec raison:

      La perfection n'a jamais t de ce monde, mme dans
      l'antiquit. La beaut n'est pas un objet sensible, mais une
      ide. Elle est absolue et ne souffre pas de dcadence, elle
      est ternelle, et tous ceux qui la conoivent ont le droit
      de se croire ses contemporains.

Mais ceux qui sont obsds et opprims par le concret ne concevront
jamais cet absolu fix dans les crations du gnie hellnique.

Ainsi se termine ce voyage en Grce du jeune cadet de Coutras: il est
moins complet, moins mthodique, moins circonstanci que celui du jeune
Anacharsis, mais plus divertissant; et ce rcit de ton badin contient
cependant plus de substance et de saine raison que n'en promettait la
personnalit si parisienne du voyageur.




G. FERRERO

_Entre les deux mondes_[89].


Renan avait coutume d'interrompre de temps en temps ses tudes
d'histoire et d'rudition pour examiner quelque question contemporaine.
A son exemple, M. G. Ferrero, l'minent historien italien, s'est
dtourn--momentanment, on l'espre--de l'empire romain, pour aborder
des thmes plus actuels. A vrai dire, bien qu'ils aient disparu depuis
un peu plus longtemps de la scne politique, Csar et Auguste restent
aussi intressants pour le moins que M. Roosevelt. Et les six volumes de
M. Ferrero sur _la Grandeur et la dcadence de Rome_, qui voquent des
vnements d'il y a vingt sicles, ne sont peut-tre pas moins vivants
que ce nouvel ouvrage, o sont relats des entretiens et des faits de
l'anne dernire.

[Note 89: Ouvrage traduit de l'italien par G. Hrelle. 1 vol.,
Plon.]

M. G. Ferrero nous avertit lui-mme, dans sa prface, que ce livre
renouvelle une vieille forme littraire: celle du dialogue, dans la
manire de Platon et de Renan. Ce dernier la jugeait faite exprs pour
traiter les graves questions que l'esprit humain recommence toujours 
discuter, parce qu'il ne peut jamais en donner une solution dfinitive.
Ainsi, il est bien entendu que M. Ferrero n'apporte point de systme,
mais se borne  remuer des ides. Il en a beaucoup, et sur tous les
sujets. Son livre n'est point, d'ailleurs, uniquement compos de
dissertations abstraites: c'est aussi un roman, ou un rcit de voyage,
pittoresque et vari. Il conte sa traverse sur le paquebot qui le
ramenait d'Amrique du sud en Italie. Il se met en scne lui-mme, sans
oublier Mme Ferrero, ne Lombroso, qui prendra frquemment la parole, ni
mme M. Ferrero fils, que son ge tendre dispense encore de participer 
ces soutenances de thses. L'auteur nous prsente plusieurs autres
voyageurs et voyageuses, tous personnages imaginaires, nous dit-il, 
l'exception de l'ingnieur Emilio Rosetti, qui fut de ses amis et qui
prononcera de copieux discours. Il y a les comparses, qui
n'interviennent pas dans les controverses, et dont M. Ferrero se borne 
tracer la silhouette et  indiquer les aventures. Au premier rang, Mme
Feldmann, ne Blum, qui a vu le jour  Paris, a pous un grand
financier amricain et se voit menace d'un divorce, bien qu'elle n'ait
commis aucune faute, aprs vingt-deux ans de mnage. M. Ferrero note
spirituellement la badauderie de la plupart des passagers, leur espce
de vnration pour une femme si riche, puis leur revirement ddaigneux
lorsqu'ils ont vent de sa disgrce conjugale. Les migrants ne sont pas
oublis. M. Ferrero descend frquemment  la troisime classe, peuple
de paysans ou d'ouvriers italiens qui reviennent d'Amrique. L aussi,
il y a des drames, des rivalits de femmes, des adultres, des
vengeances. Ces pisodes sont reposants, un peu dcevants aussi, parce
que M. Ferrero les a simplement esquisss et n'en suggre point le
dnouement. Nous ne saurons mme pas si Mme Feldmann russira 
reconqurir son mari, ni si le machiavlique Antonio parviendra enfin 
tuer sournoisement sa femme et  convoler avec une autre mieux pourvue
d'conomies.

Pour M. Ferrero, l'essentiel, c'est videmment le dbat philosophique
qui se poursuit depuis les eaux de Rio-de-Janeiro jusqu'en vue de Gnes
entre une demi-douzaine de rudes champions toujours en humeur
d'argumenter. Outre M. et Mme Ferrero et l'ingnieur Emilio Rosetti,
penseur pntrant et profond, qui a gagn une agrable aisance en
Amrique et qui est revenu vivre en Italie, il y a l'avocat Alverighi,
Italien galement, mais fix en Argentine o il fait une grosse fortune
dans l'agriculture, le diplomate brsilien Cavalcanti, n au Brsil,
quoique d'origine lointainement italienne, l'amiral brsilien Jos-Maria
Guimaras, et le docteur Montanari, Italien, commissaire de
l'migration. Montanari est franchement ractionnaire. L'amiral est de
ces positivistes, disciples d'Auguste-Comte, qui ont fond la Rpublique
brsilienne. Le diplomate Cavalcanti est un mditatif, pris d'art, ami
du pass. L'avocat-agriculteur Alverighi est un terrible futuriste.

Une heure aprs qu'on a quitt Rio et au moment o l'on se met  table
pour dner, cet Alverighi s'crie: C'est la plus belle ville du monde,
le modle des villes de l'avenir, l'_urbs_ du vingtime sicle... Et
il ne parlait pas, comme on aurait pu le croire, de Paris ou de Rome,
mais de New-York. (D'ailleurs, grce  leurs municipalits, Paris et
Rome ne tarderont pas  ressembler  New-York, mais cela ne veut pas
dire que leur beaut clbre retirera de cette mtamorphose un lustre
nouveau). Tous les voyageurs, c'est une justice  leur rendre,
s'insurgent contre cette boutade d'Alverighi. Celui-ci tient tte 
toutes les objections. L'harmonie et la proportion lui sont
indiffrentes; les souvenirs historiques, il s'en moque. La tragdie
grecque lui parat bonne pour les marionnettes. Il dmolit (ou croit
dmolir) _Hamlet_, par des raisons un peu faibles. Il rclame la libert
de trouver beau ce qui lui plat. Il dnonce avec fureur la tyrannie des
intellectuels et des esthtes de la vieille Europe, qui veulent imposer
leurs prjugs  l'Amrique. Il triomphe de ce qu'il n'existe point, en
art, de critrium absolu, de ce que ni le sentiment, ni le raisonnement
ne peuvent rien prouver en ces matires d'une faon irrfutable. Tandis
que le plaisir procur par la satisfaction d'un besoin vritable ne
laisse place  aucun doute, le plaisir artistique est vague et
incertain: on ne souffre pas d'en tre priv. Du reste, le jugement
esthtique ne porte que sur la qualit: or le besoin exige la quantit.
Si j'ai trs faim, je prfre un gros pain de munition  un exquis petit
gteau. Le plaisir de l'art ne correspond donc pas  un besoin. La seule
ralit solide, le seul progrs authentique, c'est la production des
richesses.

En somme, Alverighi, avec une verve assez divertissante, s'approprie
tout bonnement les thses du philistinisme ou du botisme ternels. On
est un peu surpris de voir M. Ferrero considrer ces ides comme des
rvlations[90]. Elles ne sont ni bien neuves en leur fond, ni surtout
bien justes. Que l'art ne soit pas un besoin du mme genre que la
nutrition, c'est vident, mais ce n'en est pas moins un besoin rel pour
nombre d'esprits. La question de quantit ne se pose pas exactement de
la mme manire: elle se pose nanmoins. Il y a des gens que non
seulement la privation totale, mais un rationnement trop troit de
nourriture intellectuelle rduirait au plus mortel ennui. Quant 
l'absence de tout mtre pour mesurer la beaut, on ne peut la nier
absolument, mais il ne faut pas non plus l'exagrer. La Bruyre a dit:
Il y a un bon et un mauvais got et l'on dispute des gots avec
fondement. Quelles que soient les divergences des jugements
esthtiques, un certain accord s'tablit pratiquement et peu  peu entre
gens cultivs et de bonne foi. M. Ferrero remarque que l'admiration de
Shakespeare est devenue une sorte de religion universelle. Plus loin,
Alverighi lui-mme accordera que s'il est impossible de dmontrer la
supriorit de tel tableau de Raphal sur tel autre du Titien, ou
inversement, il est certain que les oeuvres de ces matres l'emportent
sur les peintures d'une baraque de foire. Oui, cela est certain. Mais on
ne pourrait le prouver  un rustre qui refuserait d'en convenir. Il y a
des mrites techniques dont les connaisseurs sont bons juges: tout le
monde n'est pas connaisseur, toutes les opinions n'ont pas le mme
poids, et sous prtexte qu'on ne peut lui fermer la bouche par une
preuve mathmatique, Alverighi abuse un peu de la licence de dire des
sottises.

[Note 90: Je n'ai point dit qu'il les prt  son compte. Il
partagerait plutt celles de l'ingnieur Emilio Rosetti.]

C'est au surplus ce qu'Emilio Rosetti finira par lui insinuer. Mais cet
ingnieur prend par le plus long. Il demande comment il se fait que l'on
veuille imposer aux autres ces opinions esthtiques, qui ne se fondent
avec certitude ni en sentiment ni en raison. Il croit que le mobile est
un intrt, intrt national, intrt de parti, intrt commercial ou
intrt d'amour-propre. Et ce qui sera beau, ce sera ce que le plus fort
aura voulu tre tel... Il y a du vrai, en fait, dans cette thorie
d'Emilio Rosetti; et nanmoins elle n'a aucune importance. Ce n'est pas
de l'esthtique, c'est de l'anecdote. Oui, certains snobs et quelquefois
des multitudes ignorantes se laissent endoctriner par l'influence d'un
peuple vainqueur, d'une coterie puissante ou d'un entrepreneur de
rclame. Mais cela ne compte pas. Les artistes ou amateurs d'art
liminent tous ces lments perturbateurs et ne se dcident que par des
raisons dsintresses. L'intrt dtermine des modes phmres. Seule,
la beaut vraie subsiste et ne subit aucune force extrieure. Au
contraire! _Grcia capta_... S'il y avait une rivalit artistique entre
l'Europe et l'Amrique, il ne s'agirait pas de savoir, comme le croit
Emilio Rosetti, laquelle de ces parties du monde sera la plus forte,
mais laquelle produira les plus beaux gnies. Ce qui mettrait l'Amrique
en bonne posture, ce serait de donner naissance  beaucoup de Whistler,
d'Edgar Poe et de Walt Whitmann. D'ailleurs, est-ce que ce peintre et
ces deux potes n'ont pas t bien accueillis en Europe? Rciproquement,
les Amricains n'admirent-ils pas la culture europenne? Alverighi
estime qu'ils l'admirent trop; c'est lui qui est une exception, et il
n'est mme pas Amricain, mais Italien, n  Mantoue, migr en
Argentine  l'ge d'homme. Ces paradoxes modernistes ou futuristes sont
plus rpandus actuellement en Italie qu'en Amrique et que partout
ailleurs. Nous aurons bientt l'occasion d'examiner le conflit des deux
Italie[91]. Quant au conflit de l'Europe et de l'Amrique, sur lequel
repose l'ouvrage de M. Ferrero, il semble moins aigu.

[Note 91: Voir page 356.]

A entendre Alverighi, que M. Ferrero ne semble pas dsapprouver sur ce
point, Christophe Colomb serait l'homme le plus considrable de
l'histoire universelle, laquelle se diviserait en deux priodes: celle
qui a prcd et celle qui a suivi la dcouverte de l'Amrique. Il y a
bien de l'hyperbole. La face du monde n'a pas brusquement chang en
1492. La seule consquence immdiate de la dcouverte a t de procurer
de l'or aux rois d'Espagne. Pendant trois sicles l'Amrique n'a jou en
somme aucun rle dans l'Histoire: elle avait  peu prs le rang
qu'occupent aujourd'hui le Mozambique ou la Nouvelle-Caldonie. C'est 
la fin du dix-huitime sicle seulement que l'Amrique s'est rvle et
ce n'est que depuis un sicle qu'elle a prodigieusement prospr. D'o
vient cette prosprit? Tout bonnement de ce que les progrs de la
science et de l'industrie--dus  des initiatives europennes--ont trouv
en Amrique d'immenses terrains encore vierges  exploiter. L'Amrique
s'est peuple d'europens actifs et dbrouillards, qui ont su profiter
de la situation. Voil tout, et ce n'est rien de bien mystrieux ni de
bien original. Il se peut faire que dans un avenir assez lointain, des
peuples caractriss se forment dans les Amriques, avec leur
civilisation, leur littrature et mme leur langue  eux (car dj
l'anglais s'altre et volue, aux tats-Unis). Mais jusqu' prsent ce
Nouveau-Monde n'est, en somme, qu'un succdan et un prolongement de
l'ancien, avec plus de facilits et des dbouchs plus larges pour les
gens entreprenants.

Plus importante assurment a t la cration du machinisme, sans quoi
l'Amrique n'aurait pu se dvelopper et s'enrichir comme elle l'a fait.
Ruskin n'aimait pas les machines: Mme Ferrero les dteste. Il faut
pourtant s'en accommoder: on ne les supprimera pas. L'Europe ne se fait
pas faute de s'en servir non plus et n'a pas plus envie que l'Amrique
d'y renoncer. En somme, l'opposition entre les deux hmisphres se
rsume dans une certaine prdominance de l'activit conomique chez les
Amricains qui, disposant d'immenses territoires en friche, sont alls
naturellement au plus press. Il n'en rsulte pas du tout que la
richesse soit le seul bien, ni que telle soit l'opinion courante en
Amrique, ni que les europens, quoique bnficiant d'une plus vieille
civilisation, se confinent dans une existence purement contemplative.
Pour M. Ferrero, l'Amrique est le royaume de la quantit, l'Europe, et
spcialement la France, est celui de la qualit. Peut-tre. Mais
l'ancienne et fine culture de la France ne l'a empche ni de conqurir
un vaste empire colonial en plein essor, ni de crer l'automobile et
l'aroplane, ni de fabriquer des canons qui ne se comportent pas trop
mal, ni de possder la plus grande quantit connue de capitaux
disponibles et d'en prter  presque tout l'univers. Une grande nation
ne peut se spcialiser au point qu'imagine M. Ferrero.

Une partie amusante est celle o l'ingnieur Emilio Rosetti, acceptant
la thse de l'avocat Alverighi sur le dfaut de critrium et de
certitude esthtique, lui dmontre que les mmes raisonnements peuvent
s'appliquer  toutes les choses humaines, mme  la science, qui est
subjective[92], et surtout  la morale, au progrs et  la richesse.
Rien ne prouve que telle oeuvre d'art soit belle ou laide, soit! Mais
rien ne prouve non plus que l'argent ni la science soient des biens. On
peut prfrer l'ignorance et la pauvret. L'ascte et le musulman ont
peut-tre raison: il est impossible de dmontrer qu'ils aient tort. Tout
ici bas n'est qu'apparence et illusion. Et ce ne serait pas la peine de
secouer le joug des intellectuels et des esthtes pour tomber sous celui
des banquiers et des constructeurs de machines. Cette fois Alverighi est
clou: il ne s'en tire que par un coup d'tat, en dclarant que peu
importe que l'argent soit une illusion ou non, que l'homme le veut et
que cela suffit. (Certes, et ce qui est surprenant, c'est qu'Alverighi
se donne la peine de chercher des arguments. Des idalistes ne peuvent
s'en passer, parce qu'ils vont contre le courant de l'instinct. Mais on
est bien garanti contre toute dsaffection des majorits  l'gard du
mtal et de la matire. Au fond Alverighi n'est pas sr de son fait; il
a un peu honte de lui-mme; il cherche  s'tourdir.)

[Note 92: Ici encore Rosetti exagre un peu: le subjectivisme de la
science est relatif  l'espce, non  l'individu. Tous les hommes ont la
mme opinion sur le carr de l'hypotnuse ou les proprits de l'azote.
Et Rosetti interprte trs faussement Henri Poincar, qui n'a jamais
dsavou Copernic ni Galile, quoi qu'on en ait dit. Cf. _La Valeur de
la science._]

Aprs avoir tout dtruit pour noyer le scepticisme esthtique
d'Alverighi dans un scepticisme universel, Emilio Rosetti va essayer de
reconstruire. Il part du concept de qualit, qui est le frein ncessaire
du dsir et la mesure naturelle de la quantit. Exemple: un voyageur
vient d'offrir du Champagne; c'est une politesse parce que ce vin est de
qualit suprieure. Si tous les vins taient gaux, l'amphitryon, pour
tre aussi hospitalier, devrait en offrir une plus grande quantit, et
les invits risqueraient de s'enivrer. Auraient-ils une jouissance plus
vive? Le rgne de la quantit pure, ce serait la barbarie, l'orgie sotte
et brutale. La qualit est le sel de la vie, la source du progrs et du
bonheur.--Illusion?--Oui, si chacun est libre de son got.--Mais nous
avons vu qu'il n'y avait pas de critrium?--Si! Il y en a un, et c'est
Alverighi qui l'a dcouvert, lorsqu'il s'est cri: Peu importe, si
l'homme veut... Il faut vouloir! C'est la volont qui dcide, non pas
la volont individuelle, mais la volont collective d'un peuple, d'une
glise, ou d'une poque.--Et comment cette volont collective
pose-t-elle les principes?--En se limitant!

Emilio Rosetti, que je ne puis suivre dans le dtail de ses dductions,
est donc partisan d'une philosophie de la limitation et de l'autorit.
La beaut est infinie, mais l'troit canal de l'esprit humain ne peut la
recevoir que partiellement. D'o la ncessit des grands partis pris,
des coles et des styles officiels. Conventions arbitraires? Oui, mais
indispensables et enfermant une portion de vrit vivante. La libert
illimite n'aboutit au contraire qu' la confusion et au chaos. Sans
point d'appui, la raison humaine vacille, le gnie mme s'gare, le
public est perplexe et dsorient. C'est l'anarchie o nous pataugeons
actuellement, d'aprs Rosetti, par la faute de la dcouverte de
l'Amrique, de la Rvolution franaise et du machinisme, qui ont t les
trois grandes causes d'affranchissement illimit. Il faut restaurer une
discipline, et mme une discipline nationale: les Latins n'ont t que
trop dupes des Barbares. Rosetti mettrait mme Shakespeare en
quarantaine. Il fait une petite salade de classicisme et de
nationalisme, en oubliant que si la critique et l'esthtique ne sont
pas inutiles, les grands mouvements dominateurs crant une cole ou un
style ne se dcrtent pas. Et puis ni les Athniens du temps de Pricls
et de Platon, ni les Italiens du quinzime et du seizime sicle, ni les
Franais du dix-septime n'ont cru et voulu se limiter, mais au
contraire s'lancer vers la vrit totale et l'idale perfection.
D'autre part, Dieu est la limite suprme, dit Emilio Rosetti, et la plus
grande audace de la Rvolution franaise a t son irrligion. Mais
l'Amrique, que Rosetti nous donne aujourd'hui pour le pays de
l'illimit, est extrmement religieuse, au tmoignage tout rcent de M.
Emile Boutroux, qui en revient. Limits, nous le sommes forcment par
quelque endroit; mais l'amricanisme au sens d'Alverighi, en excluant
l'art et l'intelligence, serait le comble de la limitation. Tout cela
est un peu embrouill. Rosetti, qui aime malgr tout le monde moderne,
conclut par un: Tout s'arrangera! d'un optimisme rconfortant, mais
gratuit.

En dfinitive, il faut reconnatre que ce volume touffu de M. Ferrero
soulve bien des doutes, manque souvent de prcision dans les ides et
dans les termes. Certains jugements tonnent. Si j'admire profondment
la sculpture grecque, ou la musique italienne du XIXe sicle... Ce
n'est pas Alverighi, mais Rosetti qui parle. Le mme Rosetti trouve
Virgile un peu froid. Et M. Ferrero semble mpriser les sciences
philologiques: comme si Mommsen n'tait pas aussi un grand philologue!
Cependant l'ouvrage, quoique d'une lecture assez rude, attache et fait
penser. Mais aprs cette incursion brillante et un peu aventureuse dans
le monde ou dans les deux mondes d'aujourd'hui, on souhaite que M.
Ferrero nous donne bientt le septime volume de sa passionnante
_Histoire romaine_.




LE CONFLIT DES DEUX ITALIE


L'extraordinaire article de M. d'Albola, publi dans la _Revue_, ne
contient rien d'imprvu: si je le qualifie d'extraordinaire, c'est 
cause de l'tat d'esprit qu'il exprime, et qu'il rvlera peut-tre 
plus d'un lecteur franais, mais qui est depuis longtemps bien connu de
tous ceux qui ont un peu voyag en Italie. Il consiste essentiellement 
considrer non seulement comme ridicule, mais comme dsobligeante et
presque outrageante l'admiration des amateurs trangers pour les
merveilles de l'art et du paysage italiens. Remarquons bien la nuance.
Dans tous les pays du monde, l'immense majorit de la population se
moque entirement de l'art et du paysage. Les conseils municipaux, les
propritaires, les ingnieurs et les architectes exercent leurs ravages
avec l'approbation du public. Quant  ceux qui protestent contre les
vandales et qui s'intressent  la beaut, on les laisse dire et on se
borne  ne tenir aucun compte de leurs critiques ni de leurs
enthousiasmes. De l'autre ct des Alpes, on ne les tient pas seulement
pour des maniaques inoffensifs, mais pour des ennemis dangereux.

Enumrant un certain nombre de volumes d'impressions de voyage, de
valeur assurment ingale, mais parmi lesquels il range les _Sensations
d'Italie_, de M. Paul Bourget et mme les _Promenades dans Rome_, de
Stendhal, M. d'Albola nous avertit que rien de tout cela ne trouve grce
devant le public italien, dont mme une partie, sous l'influence de
l'ide nationale, s'en indigne! Ce qu'on reproche  tous ces livres, et
pareillement  Byron,  Shelley,  Keats,  Chateaubriand,  Thophile
Gautier, aussi bien qu' M. Pierre de Bouchaud,  M. Camille Bellaigue
ou  M. Jean-Louis Vaudoyer, c'est de n'aimer et de n'tudier que ce
qu'on appelle l'Italie des morts. Assez de dithyrambes en l'honneur la
Rome des Csars ou de celle des papes, de la Florence des Mdicis et de
la Venise des doges! Foin de Dante, de Ptrarque, de Lonard de Vinci,
de Raphal, de Michel-Ange, du Titien et de Tiepolo! Arrire mme les
commentateurs de Carducci et de d'Annunzio! L'auteur du _Feu_ appartient
lui aussi, parat-il,  l'Italie des morts. Et pareillement la nature:
si vous gotez la majest de la campagne romaine, la noblesse et la
grce toscanes, les feries vnitiennes ou la voluptueuse splendeur du
ciel de Naples, vous insultez l'Italie. Ne vous avisez pas non plus de
penser que ces sites sublimes ou dlicieux font un joli cadre  une
histoire d'amour. Pour avoir cru les Italiens capables de passion et
avoir cras ses compatriotes sous leur supriorit  cet gard, non
moins que pour s'tre pris de leurs monuments et de leurs tableaux,
Stendhal est aujourd'hui presque mis  l'index et l'on s'est demand
srieusement s'il convenait que l'Italie s'associt  un hommage qu'il
s'agissait de lui rendre. Est-ce que Goethe aussi ne s'est pas laiss
aller  aimer l'Italie artistique? Il y aurait peut-tre lieu de
dboulonner son buste du Pincio...

Les Italiens sont las des louanges donnes  cette Italie rtrospective.
Ils veulent qu'on voie et que l'on comprenne l'Italie telle qu'elle est
et telle qu'elle veut tre. Et savez-vous ce que c'est que cette Italie
des vivants, que l'on propose  ce nouveau culte? C'est l'Italie des
industries et du commerce, celle de la guerre et des entreprises
coloniales, l'Italie qui rve d'un imprialisme pratique  la faveur
d'une force maritime reconstitue, lui permettant de dvelopper et
d'accrotre sa richesse. Souponnez-vous quel est le vritable devoir
des touristes? C'est de visiter mthodiquement les chantiers de l'Elba,
de la Savona, de Piombino, tous les grands tablissements sidrurgiques
de Milan, de Turin, de Gnes et des environs, de pousser mme jusqu'
Terni, le Creusot italien... Ils devront se pntrer de la puissance
conomique de la Lombardie et de quelques autres provinces, s'extasier
devant les usines de transformation et de transport d'nergie
construites selon les dernires dcouvertes de la science, devant les
progrs de l'clairage lectrique, la prosprit des banques et des
compagnies de navigation, et aussi devant la transformation des cits
et de Rome plus que de toute autre, les voies nouvelles, larges et
ares..., etc. A cette condition, vous serez admis  l'honneur de
passer d'abord pour un ami de l'Italie, et ensuite pour un homme
intelligent; car c'est, d'aprs M. d'Albola, l'Italie intellectuelle
qui se rvolte contre les esthticiens.

Il y a malheureusement quelques petites difficults. Non pas que l'on
conteste la rcente activit industrielle et commerciale de l'Italie, ni
qu'on refuse de s'en rjouir bien sincrement. Mais ce n'est pas du tout
la question. M. d'Albola se plaint que nous n'allions pas voir les
usines italiennes: est-ce qu'on se figure, en Italie, que nous visitons
davantage les ntres? Les banques, les chantiers, l'lectricit, la
mtallurgie, tout cela est certes fort utile, et fort intressant pour
les professionnels; mais tout le monde ne peut tre ingnieur ni
conomiste, mme distingu. Nous ignorons le Creusot italien? Sans
doute, mais aussi le Creusot franais. Lorsqu'on voyage autrement que
pour affaires, on recherche naturellement ce que chaque pays produit ou
possde d'original et de curieux. Toutes les manufactures de cotonnades
ou de produits chimiques se ressemblent et dgagent pour les
non-spcialistes un ennui profond. Un provincial franais qui vient 
Paris pour son plaisir ira au Louvre,  Notre-Dame,  la
Sainte-Chapelle,  Versailles,  Fontainebleau, mais non pas  Pantin ou
 Aubervilliers. Il est exact que nous aimons mieux passer notre temps
dans les muses et les glises d'Italie que dans ses filatures de laine
ou de soie, mais semblablement, si nous allons  Londres, nous courrons
au British Museum,  la Galerie nationale,  la collection Richard
Wallace,  l'abbaye de Westminster, et si nous avons le loisir de faire
une excursion, nous prfrerons les vieux collges et la verdure
d'Oxford aux charbonnages de Newcastle ou aux tissages de Manchester.

En somme, et cette mauvaise humeur contre d'Annunzio non moins que
contre Lonard de Vinci le prouve bien, la thse prsente par M.
d'Albola n'est qu'une nouvelle manifestation de haine pour l'art et la
littrature. Cela n'a rien d'indit. Cela est ternel. Voyez Flaubert.
Notre admiration pour le grand crivain qui honore aujourd'hui l'Italie
montre au contraire que nous ne songeons nullement  dnigrer sa vie
actuelle au profit de son pass glorieux. Mais ce n'est pas notre faute
si le forum est plus captivant que la via Nazionale et le nouveau palais
de justice de Rome un peu moins beau que le Colise.




LE MYTHE DE PSYCH[93]

_d'Apule  M. Gabriel Mourey._


[Note 93: Gabriel Mourey: _Psych_, 1 vol. Librairie du _Mercure de
France_.--La Fontaine: _les Amours de Psych et de Cupidon_, texte revu
sur l'dition originale de 1669 et orn de bois anciens, 1 vol. Payot.]

La _Psych_ de M. Gabriel Mourey est, bien entendu, un pome symbolique.
Le rgne du symbole caractrise depuis un sicle la haute posie. Le
wagnrisme dont l'influence n'a pas t seulement musicale, mais
littraire aussi, a donn une nouvelle impulsion  cette esthtique. De
toute tragdie ou de tout pome considrable, nous attendons du lyrisme
dans l'expression et, pour le fond, une signification philosophique
incluse dans l'action apparente. C'est ce qu'oublient les ingnieux
continuateurs de Henri de Bornier et d'Alexandre Parodi. Les potes de
l'cole dite symboliste,  laquelle se rattache M. Gabriel Mourey, ont
bien mieux vu ce qu'il fallait tenter. Evidemment, ils ne l'ont pas
accompli, puisque aucun d'eux n'a su s'imposer au thtre, et que leurs
drames ou pomes en forme dramatique sont rests injous et gnralement
injouables. La force de ralisation leur a manqu, mais s'ils n'ont pu
entrer dans la Terre promise, ils n'en avaient pas moins discern la
bonne voie. Pour nous, selon notre got actuel, _Psych_ est un mythe
dont l'rudit doit dgager le sens traditionnel et que le pote a le
droit d'interprter librement. On l'autorise  en risquer une
interprtation arbitraire et paradoxale. Mais on ne concevrait point
aujourd'hui qu'il se bornt  conter l'anecdote d'une faon aussi
piquante que possible, sans en creuser les dessous. C'est pourtant ce
qu'ont paisiblement fait Apule, La Fontaine et Molire.

Vous n'ignorez pas qu'Apule, qui florissait au IIe sicle aprs J.-C.,
est le seul crivain de l'antiquit qui nous ait transmis l'histoire de
Psych. Oh! il ne l'avait pas invente. C'tait sans doute une fable
milsienne. Elle n'tait peut-tre pas extrmement ancienne, mais
pourtant un peu antrieure  Jsus-Christ. D'autres auteurs grecs et
latins ont probablement crit aussi des _Psych_: le hasard a voulu que
celle d'Apule survct seule. Les monuments et les pierres graves
dmontrent que cette jolie lgende existait avant lui. Il en a tir un
important pisode de son roman, les _Mtamorphoses ou l'Ane d'or_. Une
vieille femme est cense dire ce conte  une jeune fille enleve par des
brigands, pour la distraire et la consoler. Cela commence comme un conte
de fes: Il y avait une fois, dans une certaine ville, un roi et une
reine. Ils avaient trois filles, d'une remarquable beaut... Mais la
cadette surtout tait si belle que le langage humain ne fournissait pas
de louanges dignes de cette merveille. C'tait une autre Vnus, avec
quelque chose en plus: _Venerem_ _aliam, virginali flore prditam..._
Et la desse Vnus en fut jalouse, parce que le peuple abandonnait ses
autels pour adorer cette Psych. Un oracle ordonne au roi d'exposer
cette fille chrie sur un roc, o elle deviendra la proie d'un monstre
terrible. Les zphyrs la transportent dans un prestigieux palais, o
elle est aime par un poux infiniment tendre, mais qui reste invisible,
ne la rejoint que dans les tnbres et ne dit pas son nom. La douce
Psych, qui est, dans Apule, d'une grande simplicit
d'esprit,--_simplicitate nimia_,--s'accommoderait peut-tre de cette
existence bizarre si ses deux soeurs, envieuses et mchantes, ne se
plaisaient  l'inquiter. C'est sur leurs conseils qu'une nuit elle
allume la fameuse lampe et s'arme d'une pe, afin de voir enfin son
mari et de le tuer, s'il est bien l'affreux serpent que l'on suppose.
Elle dcouvre avec ravissement et confusion que ce mari n'est autre que
l'Amour, le dieu Cupidon. Dans son moi, elle laisse tomber sur lui une
goutte de l'huile de sa lampe. Il se rveille courrouc, s'envole, et la
pauvre Psych est bien punie de sa curiosit. Elle subit de pnibles
revers. Vnus la fait fouetter cruellement, lui impose de durs travaux,
l'envoie demander  Proserpine un peu d'un fard dont elle a le secret.
Toujours curieuse et se trouvant un peu ple, Psych, en revenant des
enfers, ouvre la bote d'o s'chappent des vapeurs dont elle serait
asphyxie, si l'Amour ne venait  son aide. Il l'pousera, malgr
l'opposition de Vnus, sa mre, et Jupiter, pour pargner au petit dieu
l'ennui d'une msalliance, lve Psych au rang des immortelles.

Il n'y a point autre chose dans le rcit d'Apule; je veux dire que je
l'ai rsum en laguant les dtails qui remplissent une soixantaine de
pages, mais sans omettre un seul fait essentiel. Quant aux ides,
Apule n'en exprime aucune. M. Paul Monceaux estime qu'il n'en
sous-entend pas davantage et que cette longue histoire, dbite dans un
repaire de voleurs par une cuisinire ivre, n'est qu'une histoire pour
rire. Le style en est gnralement plaisant, volontiers satirique,
allant presque jusqu' l'oprette et annonant de loin Meilhac et
Halvy.

      Nos potes et nos artistes, dit M. Paul Monceaux, ont si
      bien idalis Psych qu'ils l'ont rendue presque
      mconnaissable. Bien plus, des critiques transcendants ont
      prtendu dcouvrir une profonde allgorie mtaphysique. Pour
      eux, les malheurs de la pauvre fille symbolisent les
      souffrances de l'me  la poursuite de l'idal. Au fond de
      cette thorie, il n'y a qu'un jeu de mots, fort ancien
      d'ailleurs, et dont tout d'abord il faut rendre responsable
      l'cole no-platonicienne: Psych est le nom grec de l'me
      (Grec: psych). On voit le reste...[94].

[Note 94: _Les Africains: tude sur la littrature latine
d'Afrique._]

Effectivement, Psych, qui veut dire l'me, n'tait pourtant qu'un nom
propre sans intention particulire, comme sont pour nous Rose ou Zo...
Mais un mythe, qui n'est peut-tre qu'une mtaphore suivie, peut bien
prendre son origine d'un calembour. Certes Apule, qui reprsente Psych
comme nave et un peu sotte, n'a pas song  peindre sous ses traits
l'me humaine en qute d'idal. Ce n'est pas une raison pour qu'il soit
interdit  d'autres de promouvoir cette fillette et ses aventures  la
dignit mythique. Peut-tre Apule parodiait-il dj une lgende
accrdite avant lui. A quelle poque remonte la symbolisation de
Psych, et fut-elle de source savante ou populaire? Il est difficile de
l'tablir d'une manire prcise. M. Maxime Collignon dit:

      Quand l'art a rendu populaires ces scnes figures, elles
      se prtent facilement  traduire, sous une forme plastique,
      l'allgorie platonicienne de l'me dchue, traversant, pour
      se purifier, une srie d'preuves, et enfin runie pour
      jamais  l'Eros divin. C'est l'origine du mythe de Psych,
      qui jouit  l'poque romaine d'une singulire faveur. Le
      joli conte d'Apule en tmoigne. Le groupe des deux amants,
      sculpt sur les sarcophages romains, fait allusion  des
      ides de renaissance, de vie future et de batitude
      ternelle[95].

[Note 95: _Mythologie figure de la Grce._]

La Fontaine a fait des _Amours de Psych et de Cupidon_ un petit roman
exquis, que tout le monde a lu et qu'il est bien agrable de relire dans
la nouvelle dition Payot, fac-simile de l'dition princeps parue chez
Barbin en 1669. La Fontaine a imagin quelques pisodes nouveaux: il a
encadr le rcit dans des descriptions de Versailles et des
conversations de quatre amis: Ariste, Glaste, Acante, Poliphile,
c'est--dire Boileau, Molire, Racine et lui-mme; surtout il a orn ce
petit ouvrage du charme de sa prose lgre,  laquelle se mlent des
vers dont certains sont parmi les plus beaux qu'il ait crits. Mais en
somme il ne vise, comme Apule, qu' offrir au public un conte
divertissant. Il a fallu, dit-il, badiner depuis le commencement
jusqu' la fin; il a fallu chercher du galant et de la plaisanterie;
quand il ne l'aurait pas fallu, mon inclination m'y portait... Il
badine donc, et avec une grce qui n'est qu' lui. Il l'emporte sur
Apule, qui n'est certes pas un crivain mprisable; mais il ne
symbolise pas non plus. S'il note ou suggre une ide, il n'insiste
point. Apule ne donnait pas de raison au mystre dont s'entourait Eros.
La Fontaine en propose une excellente: Tenez-vous pour certaine que du
moment que vous n'aurez plus rien  souhaiter, vous vous ennuierez; et
comment ne vous ennuieriez-vous pas? Les dieux s'ennuient bien... Ainsi
le meilleur pour vous est l'incertitude, et qu'aprs la possession vous
ayez toujours de quoi dsirer... Voici qui est encore plus important.
Chez La Fontaine, la fume qui s'chappe de la bote de Proserpine a
transform Psych en moricaude. Alors l'Amour... lui jura par le Styx
qu'il l'aimerait ternellement, blanche ou noire, belle ou non belle,
car ce n'tait pas seulement son corps qui le rendait amoureux, c'tait
son esprit, et son me par-dessus tout. Sans doute, fidle  son
dessein de badiner, le bon La Fontaine prte  Cupidon ce correctif
galant: Il est vrai que votre visage a chang de teint, mais il n'a
nullement chang de traits; et ne comptez-vous pour rien le reste du
corps? Qu'avez-vous perdu de lys et d'albtre en comparaison de ce qui
vous en est demeur? Cependant la conception spiritualiste de Psych
est au moins indique en passant. La Fontaine aurait trs bien pu crire
un pome philosophique et hermtique s'il l'avait voulu. Ce n'tait pas
la mode de son temps. Mais cette petite touche de spiritualisme ne
donne-t-elle pas toute sa valeur  l'admirable hymne final: O douce
volupt...

            Pourquoi sont faits les dons de Flore,
            Le soleil couchant et l'aurore,
            Pomone et ses mets dlicats,
            Bacchus, l'me des bons repas,
            Les forts, les eaux, les prairies,
            Mres des douces rveries?
    Pourquoi tant de beaux arts qui sont tous tes enfants?

    Volupt, volupt, qui fus jadis matresse
            Du plus bel esprit de la Grce,

    Ne me ddaigne pas, viens-t'en loger chez moi;
            Tu n'y seras pas sans emploi.
    J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
    La ville et la campagne, enfin tout: il n'est rien
            Qui ne me soit souverain bien,
    Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mlancolique...

Apule avait conclu par ces mots: Il leur naquit ( Psych et 
Cupidon) au terme normal une fille que nous appelons Volupt. La
Fontaine n'eut garde d'oublier cette fille si sduisante: il ajoute
qu'on lui btit des temples. Mais il devenait trs important de signaler
l'identification de Psych et de l'me, afin de ne point permettre que
la Volupt ft rejete par une morale troite dans le domaine exclusif
de la matire. Cette postrit d'Eros et de Psych s'oppose  une
interprtation purement idaliste et platonique du mythe, mais ne le
rabaisse pas non plus au matrialisme pur et simple. La distinction des
sens et de l'esprit est superficielle, et La Fontaine a raison: c'est
leur union qui donne  la vie tout son prix et suscite les plus
magnifiques crations du gnie humain.

Deux ans aprs la _Psych_ de La Fontaine, en 1671, Molire en jouait
une devant Louis XIV. On n'ignore pas qu'il en fit le plan et en
versifia seulement une partie, suppl pour le reste par Corneille, dont
les vers sont de beaucoup meilleurs: Molire avait t trop press et
n'tait peut-tre pas aussi naturellement pote. Cette _Psych_, releve
de ballets et d'intermdes, se tient galement dans le ton du badinage
et de la galanterie, comme le comportait son objet. Molire et Corneille
ont utilis une gentille invention de La Fontaine: le mouvement de piti
qu'il prte  Vnus pour Psych malheureuse. Il n'y avait pas trace de
cette piti dans Apule.

Et n'oublions pas les Psych de Raphal,  la Farnsine. Il n'y a qu'une
franche joie paenne dans cette srie de fresques.

C'est au dix-neuvime sicle que le symbolisme s'panouit. Il avait eu
des prcurseurs, mais on les avait oublis. Qui se souvenait de
Fulgence, vque de Carthage au sixime sicle, exhum de nos jours par
Btolaud, et qui donnait dj une explication chrtienne des aventures
de Psych? Mais voici Lamartine qui, dans _la Mort de Socrate_, suppose
que sur la coupe contenant la cigu tait grave

    L'histoire de Psych, ce symbole de l'me...

La lampe d'o se rpand sur Eros la goutte d'huile brlante est un

    Emblme menaant des dsirs indiscrets
    Qui profanent les dieux, pour les voir de trop prs!

Mais Psych repentante et pardonne est enfin admise dans l'Olympe:

    Ainsi par la vertu l'me divinise
    Revient, gale aux dieux, rgner dans l'Elyse.

Victor de Laprade publia un pome intitul _Psych_ que Lamartine
qualifia gnreusement de chef-d'oeuvre de la posie mtaphysique en
France. Pour Victor de Laprade, le mythe de Psych rsume toute la
conception chrtienne de l'histoire universelle. Psych au palais
d'Eros, c'est le paradis terrestre, l'union de l'innocence et de
l'amour. Elle en est chasse, comme Eve, par l'implacable besoin de
savoir. Elle expie par des preuves qui correspondent aux travaux de
l'homme, exil de l'Eden. La douleur tait ncessaire. Enfin elle
succombe et appelle l'poux mystique qui la ranime et l'introduit au
ciel: union de l'me rdime avec Dieu dans l'ternit bienheureuse!
C'est ingnieux, gratuit et un peu inutile. Il faut que Laprade ait t
notoirement un grand catholique pour qu'on ne se demande pas s'il est
bien respectueux de comparer Eros  Jsus-Christ. Laprade se couvrait de
l'autorit de Calderon, qui avait trouv dans _Psych_ une prfiguration
de l'eucharistie. La _Psych_ de Csar Franck est chrtienne aussi,
d'aprs M. Vincent d'Indy, mais d'un christianisme moins violent et pour
ainsi dire moins voyant.

Dans son livre _Du vrai, du beau et du bien_, Victor Cousin, s'crie:

      O Psych! Psych! respecte ton bonheur; n'en sonde pas trop
      le mystre; garde-toi d'approcher la redoutable lumire de
      l'invisible amant dont ton coeur est pris. Au premier rayon
      de la lampe fatale l'amour s'veille et s'envole. Image
      charmante de ce qui se passe dans l'me, lorsqu' la sereine
      et insouciante confiance du sentiment succde la rflexion
      avec son triste cortge.

Divers exgtes reprochent galement  Psych sa curiosit, source de
mal et de pch, destructrice de l'idal et de l'amour, etc. Psych,
savez-vous ce que c'est? C'est une intellectuelle, dont le rationalisme
impie et grossier est condamn tant par la thologie que par la doctrine
moderne de l'intuition... Mais la curiosit que blmait Apule n'tait
que l'indiscrtion d'une femme tourdie, non la noble et virile
aspiration vers la science. Wagner, dans _Lohengrin_, penche pour la
servitude et la superstition du mystre. Mais Lonard de Vinci professe
que l'amour est d'autant plus profond que la connaissance est plus
certaine. C'est la doctrine des forts; Nietzsche dirait que l'autre est
celle des esclaves.

M. Gabriel Mourey ne sait pas trs mauvais gr  Psych d'tre si
curieuse, et peu s'en faut qu'il ne l'en flicite. Grce  ses
expriences, elle n'tait qu'une enfant et elle est maintenant une femme
sublime. Ce point de vue me parat intressant, juste et assez nouveau.
M. Gabriel Mourey, en outre, confronte Psych, ou l'me, d'une part avec
Vnus, ou le plaisir des sens, d'autre part avec Pan, ou la nature. Pan,
qui avait un tout petit rle pisodique dans Apule, vient au premier
plan chez M. Gabriel Mourey. C'tait une ide qui aurait pu tre
fconde. M. Gabriel Mourey lui doit quelques belles scnes, mouvantes
et potiques. Mais je ne saisis pas bien ce qu'il a voulu dire. Si Vnus
demeure irrconciliable, Pan tmoigne au contraire  Psych une trs
affectueuse bienveillance: et voil du moins qui est parfait. Mais alors
pourquoi M. Mourey semble-t-il se rallier en dfinitive  un idalisme
intransigeant? Non seulement nous avons vu Vnus appeler la mort et
maudire les lments, se sentant vaincue par Psych, mais Pan aussi
dclare:

    Mon rgne est achev; le tien, Psych, commence!

Et le cri fameux: Le grand Pan est mort! termine le pome de M.
Gabriel Mourey. On prfrerait pour Psych un triomphe moins absolu,
moins onreux pour nous, et l'on regrette la sagesse moins unilatrale
de notre La Fontaine.




ANDR HALLAYS[96]


Victor Hugo crivait en 1825: Si les choses vont encore quelque temps
de ce train, il ne restera bientt plus  la France d'autre monument
national que celui des _Voyages pittoresques et romantiques_, o
rivalisent de grce, d'imagination et de posie le crayon de Taylor et
la plume de Ch. Nodier. Guerre aux dmolisseurs! C'tait le titre de
cette sorte de manifeste, o le pote, rappelant Caton et son _Delenda
Carthago_, annonait qu'il rpterait sans cesse: Je pense cela, et
qu'il ne faut pas dmolir la France. Il protestait avec une force
nouvelle en 1832: ...Il n'y a peut-tre pas en France,  l'heure qu'il
est, une seule ville, pas un seul chef-lieu d'arrondissement, pas un
seul chef-lieu de canton, o il ne se mdite, o il ne se commence, o
il ne s'achve la destruction de quelque monument historique
national... Victor Hugo ajoutait: A Paris, le vandalisme fleurit et
prospre sous nos yeux. Le vandalisme est architecte... Le vandalisme
est entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement... Le
vandalisme a ses journaux, ses coteries, ses coles, ses chaires, son
public, ses raisons. Le vandalisme a pour lui les bourgeois... Avec
impartialit, Victor Hugo dnonait galement le vandalisme pieux qui a
mutil tant de vieilles glises pour les embellir dans le got de
Saint-Sulpice, et le vandalisme philosophe, on disait alors libral, qui
voyait dans une glise le fanatisme et dans un donjon la fodalit. A
bon droit, l'auteur de _Notre-Dame de Paris_ revendiquait pour l'cole
romantique l'honneur d'avoir gagn devant l'opinion claire le procs
de l'architecture du moyen ge. Il rclamait enfin une loi de protection
des monuments, qui permt de prvenir les ravages des communes et des
particuliers mais il voulait qu'on se bornt  rparer et  conserver:
Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres
imaginations...[97].

[Note 96: _En flnant; A travers la France; Paris_, 1 vol. in-8
cu, Perrin.--Cf, _A travers l'exposition de 1900; Autour de Paris:
Provence Touraine, Anjou et Maine; A travers l'Alsace; le Plerinage de
Port-Royal, ibid._]

[Note 97: _Littrature et philosophie mles._]

Depuis une quinzaine d'annes M. Andr Hallays continue l'oeuvre de
Charles Nodier et dfend des ides sensiblement analogues  celles de
Victor Hugo. Ce n'est pas  dire qu'il soit romantique, au sens complet
du terme. Il est au contraire fort classique de got et de style. Sur
bien des points, il rforme les jugements de 1830. Mais on relve 
prsent le crime de romantisme contre tout ami du pass. M. d'Albola,
dans la _Revue_, l'impute  ceux qui prfrent les chefs-d'oeuvre de
l'Italie des morts aux chantiers, aux manufactures et aux larges rues
ares de l'Italie des vivants[98]. Un nouveau dogmatisme moderniste
et industriel, qui s'inspire de notre fameuse cole de la Vie et qui
s'panouit dans la bouffonnerie truculente du futurisme, prtend
relguer le culte des arts et des glorieux difices anciens parmi les
prjugs romantiques. A interprter ainsi le romantisme, on finira par
le rhabiliter. On identifiera sa cause avec celle de la civilisation.
Certes, M. Andr Hallays est romantique dans la mesure o M. d'Albola et
M. Marinetti ne le sont point. Mais quels dtours singuliers! Peut-on
donner vraiment Victor Hugo pour un ennemi jur du progrs? Voil qui
et bien tonn M. Nisard et tout le parti classique sous Louis-Philippe
et dj mme sous la Restauration. Il fut assurment un novateur, un
adversaire des traditions troites et mme de certaines traditions
respectables. Il n'avait de prventions ni contre son temps, ni contre
les temps futurs, il s'en faut. Il tait mme injuste,  bien des
gards, pour ce qui l'avait prcd. Seulement il ne croyait pas que
l'art pt tre remplac par l'industrie; il excrait les barbares et les
destructeurs; il dplorait d'autant plus leur rage qu'il tait bien
oblig de constater, en fait, l'infriorit des btisseurs
contemporains. A la rigueur, on pardonne, ou l'on accorde des
circonstances attnuantes aux gentilshommes franais qui ont ras leurs
donjons fodaux pour construire des chteaux dans le style de la
Renaissance ou dans ceux du XVIIe ou du XVIIIe sicle, et pareillement
aux princes romains qui ont utilis les matriaux de la Rome des Csars
pour difier celle des papes. Mais o est la compensation lorsque, pour
emprunter un exemple  Victor Hugo, on dmolit Saint-Landry pour
construire sur l'emplacement de cette simple et belle glise une grande
laide maison qui ne se loue pas? Et que nous offre-t-on en change de
tant de dvastations opres dans l'admirable vieux Paris?

[Note 98: Voir plus haut, page 356.]

M. Andr Hallays est parfaitement exempt de tout parti pris. Ce
passiste accueille avec une sympathie trs veille toute tentative
d'art original: il a t wagnrien, puis debussyste, avant que la mode
en ft gnralement tablie. Ce n'est pas  lui qu'on doit s'en prendre
si les musiciens italiens d'aujourd'hui ont moins de talent que
Monteverde et que Palestrina. Ce contempteur de son poque a consacr un
volume  l'exposition de 1900; il a tudi trs attentivement et en
toute bonne foi les innovations des architectes, des dcorateurs, des
bnistes, des tapissiers; il n'a pas tenu  lui que le fameux modern
style n'clipst tous les styles antrieurs. Du reste  qui
persuadera-t-on qu'un artiste ou un amoureux d'art puisse souhaiter
l'puisement et la disparition des sources de sa joie? Il ne se renferme
dans la contemplation du pass que faute de trouver au prsent assez
d'attraits. L'admiration des vieux matres ne l'empchera point
d'apprcier les matres nouveaux, s'il s'en prsente, mais au contraire
l'y aidera puissamment. Il ne se passionnera gure,  la vrit, pour
les matires conomiques qui proccupent tant la jeune Italie, d'aprs
M. d'Albola; mais il n'est pas indispensable d'tre romantique ou
ractionnaire pour manquer de comptence sur cet article. Ni la
sidrurgie, ni la sriciculture ne sont encore inscrites au programme
obligatoire de toute ducation librale.

Les Italiens trop susceptibles que dsoblige la prdilection des
trangers pour leurs muses, leurs basiliques, leurs ruines et leurs
paysages, constateront que M. Andr Hallays voyage en France et mme 
travers son Paris natal exactement dans le mme esprit. Ses randonnes
sont d'un plerin; non pas d'un condottire, comme dans le livre de M.
Andr Suars, mais d'un chevalier errant. Il recherche avidement tout ce
qui est beau ou curieux, tout ce qui a une signification historique ou
littraire, et il engage en toute occasion le bon combat contre les
vandales. Ses efforts n'ont pas t inutiles. Il n'a pas toujours
remport des victoires: le flau signal par Victor Hugo a trop de
virulence, trop de complicits dans l'incomprhension ou l'incurie des
propritaires, des conseils municipaux et du pouvoir central. Cependant
M. Andr Hallays a souvent contribu  sauver de jolis sites ou de
vieilles pierres vnrables. Grce  lui, plus qu' tout autre, un
revirement s'accomplit peu  peu dans les sentiment du public: il a
secou l'indiffrence de plusieurs hommes d'Etat; et malgr la diversion
burlesque du futurisme, le vandalisme est moins bien port qu'autrefois.
De mauvais coups s'oprent encore, mais non plus sans scandale. Les
protestations de M. Andr Hallays, mme lorsqu'elles n'ont pas
effectivement triomph, ont eu le double avantage de venger la raison,
puis d'inspirer aux dlinquants quelques craintes salutaires pour
l'avenir. C'est en grande partie aux cris d'alarme de M. Andr Hallays,
auxquels la majorit de la presse a fait cho, que nous devons la
conservation de l'htel de Mme de Miramion, aujourd'hui pharmacie
centrale des hpitaux, de l'htel Le Brun et de Bagatelle, achets par
la ville de Paris, de l'htel Biron achet par l'Etat, de la pointe de
la Cit, du chteau de Maisons, etc. S'il n'a pu prserver la Muette,
ce n'est pas qu'il ne s'y soit employ de son mieux.

Il ne faudrait point, d'ailleurs, le considrer uniquement comme un
polmiste. Tous les lieux qu'il a visits n'taient pas menacs par des
diles ou des spculateurs. De ses nombreuses campagnes, il a rapport
dj plusieurs volumes qui n'appartiennent pas, d'un bout  l'autre, au
genre militant. Il ne part en guerre que lorsqu'on l'y contraint et il
prfre qu'aucun souci ne le trouble dans sa pratique d'un des plus
agrables parmi les arts de la paix, qui est l'art de flner. Il flne
en artiste, en lettr, en historien. Ce qui l'attire d'abord, c'est le
charme d'un coin de nature, d'un parc, d'un difice, d'une ville ou d'un
faubourg. Il en savoure la grandeur ou la grce pittoresque: il la
traduit dans un langage sobre et fin, affranchi de manie descriptive,
mais o le trait caractristique est toujours mis en relief. Ensuite, il
veut savoir quels ont t les occupants successifs de cet htel ou de ce
chteau, quels vnements saillants se sont drouls dans cet endroit,
et il ne manque pas d'voquer les crivains illustres qui y ont rsid
ou qui en ont parl dans leurs ouvrages. Il procde  des enqutes,
compulse des archives, dbusque des anecdotes indites, se livre  des
digressions sur divers sujets d'histoire, d'esthtique ou de
littrature. Pour lui, un paysage urbain ou rustique ne prend tout son
intrt que si l'on connat les personnages mmorables qui y ont
sjourn, et inversement on ne comprend bien un homme clbre, ou un
groupe d'hommes, qu'aprs avoir vu le dcor qui encadrait sa vie. En
somme, c'est Chateaubriand qui a t le grand initiateur de cette
conception du voyage, mais il l'appliqua surtout aux majestueux foyers
des civilisations antiques. Stendhal plerina surtout en Italie: il
parcourut aussi la France (_Mmoires d'un touriste_), mais plus encore
en observateur des moeurs qu'en historien et en archologue. Les deux
mthodes se compltent et ne s'excluent pas. C'est toujours, aprs tout,
les hommes qu'on tudie, soit sur le vif de leur activit quotidienne,
soit indirectement dans les oeuvres et les souvenirs laisss par les plus
notoires d'entre eux.

M. Andr Hallays ne refuse point de s'intresser aux questions
contemporaines lorsqu'elles ont une importance srieuse: on l'a pu
discerner dans son mouvant et beau volume sur l'_Alsace_, dont
l'architecture ancienne ne remplit pas tous les chapitres. En d'autres
parages, on conoit que la politique prsente l'ait moins retenu. Il ne
nglige pourtant pas l'actualit, lorsqu'elle en vaut la peine, et ne
manque point de noter, par exemple, que le chteau de la Chevrire,
dpeint par Balzac sous le nom de Clochegourde dans _le Lys dans la
valle_, est la proprit d'un autre romancier, M. Jules Mary. Les pages
sur le pays de Balzac, celui de Rabelais, celui de Ronsard, nous font
mieux pntrer dans la pense de ces grands crivains. Sur place, M.
Hallays a distingu plus nettement ce qu'il y a de sincre, de
primesautier, de vcu, comme on dit aujourd'hui, dans les posies de ce
merveilleux Ronsard que l'on s'imagine parfois encore, d'aprs Boileau,
comme un versificateur livresque, un pdant barbouill de grec et de
latin. En Provence, on devine qu'il n'oublia ni Mme de Grignan, ni
Mistral, ni Fragonard, ni Mgr de Miollis, vque de Digne, qui a t le
modle du Mgr Myriel des _Misrables_. Ici, il aura beaucoup  lutter
contre les restaurateurs maladroits, et l'on pense que ses complaisances
n'iront pas du ct des casinos et des palaces cosmopolites. Vous
goterez sans doute ces lignes, trs simples, mais qui rsument bien sa
manire:

      Les villes du Midi rsistent mieux que celles du Nord aux
      ravages du progrs. Dans les unes comme dans les autres, les
      hommes se montrent insoucieux du pass et sottement glorieux
      de la nouveaut; mais la naturelle paresse des Mridionaux
      tempre leur mgalomanie: ils btissent volontiers comme
      tout le monde, mais ils ne se donnent pas la peine de
      dmolir. C'est pourquoi Digne est partage en deux villes,
      la neuve qui est sinistre, la vieille dont les rues sont
      tortueuses et charmantes.

Et pourtant, il y a dans la vieille ville une cathdrale du XVe sicle
que des nigauds du XIXe ont orne d'une faade du XIIIe...

Un des livres les plus substantiels de M. Andr Hallays est celui qu'il
a intitul _le Plerinage de Port-Royal_ et auquel il a donn pour
pigraphe cette phrase crite par Renan dans un article sur le magistral
ouvrage de Sainte-Beuve: Qui admire et aime maintenant ces grands
hommes d'un autre ge? Nous autres, qu'ils eussent traits de
libertins. Cependant il diffre d'avis avec Renan sur l'_Abrg_ de
Racine, qu'il qualifie de chef-d'oeuvre, tandis que l'auteur des
_Origines_ le jugeait mdiocre. C'est peut-tre qu'ils ne l'envisagent
pas au mme point de vue. M. Andr Hallays en apprcie la beaut
littraire, Renan en visait la valeur historique. On suit avec le plus
haut intrt M. Andr Hallays dans ses stations  Saint-tienne-du-Mont,
 Saint-Jacques-du-Haut-Pas,  Port-Royal de Paris qui est aujourd'hui
la Maternit,  Port-Royal-des-Champs, aux Granges, o taient les
petites coles,  Saint-Lambert, o furent jets dans la fosse commune
les ossements scandaleusement exhums et profans par ordre de Louis
XIV,  Saint-Mdard,  l'abbaye de Maubuisson que Mme d'Estres, soeur de
la belle Gabrielle aime par Henri IV, disputa  la mre Anglique, et
jusque dans la petite ville d'Aleth, en Languedoc, sige piscopal de
Nicolas Pavillon. Que de renseignements piquants et d'aperus nouveaux!
M. Andr Hallays dcouvre des signes d'un vif sentiment de la nature
chez un des solitaires, M. Hamon. Mais il ne dmle aucune trace des
faiblesses humaines chez un autre de ces messieurs, qui regarde comme
une grce de Dieu que la fiance de M. de Pontchteau soit morte de
chagrin en apprenant qu'il songeait  se retirer  Port-Royal: le
catchumne n'tait-il pas libr par l d'un souci qui pouvait nuire 
sa conversion? Un bon texte jansniste est celui qui, aprs avoir
mentionn que le prince de Conti avait t lev par les jsuites,
ajoute ngligemment: Il n'est pas tonnant aprs cela que le jeune
prince se soit livr aux dbauches les plus excessives. Il est vrai que
les jsuites n'taient pas en reste: ils avaient notamment tmoign une
joie indcente de la mort de Saint-Cyran et l'avaient poursuivi
d'affreuses calomnies jusque dans la tombe. Vous n'ignorez peut-tre pas
le proverbe latin: _Homo homini lupus_, _femina femin lupior_,
_clericus clerico lupissimus._ Les jsuites ne voulaient-ils pas acheter
Port-Royal-des-Champs, on ne sait dans quel tnbreux dessein, lorsque
ce domaine fut mis en vente, en 1824? Heureusement, ils furent devancs
par un acqureur jansniste, Louis Silvy; car il y eut des jansnistes
au XIXe sicle; bien mieux, il y en a encore... Le _Port-Royal_ de M.
Andr Hallays est dsormais un appendice ncessaire  celui de
Sainte-Beuve.

Dans son dernier volume, M. Andr Hallays nous entretient de Mme de
Miramion, que sa pit et ses austrits ne dtournrent pas de
rechercher la faveur de Mme de Montespan, puis celle de Mme de
Maintenon. Il nous conduit dans l'Auteuil du XVIIe sicle, chez Molire,
chez Boileau, dont le plus intime ami tait Racine, un Racine converti,
qui avait promis solennellement de ne plus crire de tragdies et mme
de n'en plus voir jouer, mais qui ne quittait gure la cour, milieu si
difiant, comme on sait. Est-ce que la veuve Scarron n'accepta pas, sur
la demande de Mme de Montespan, de dtourner La Vallire d'entrer au
couvent? Que voil une dmarche bien chrtienne pour la future
instigatrice de la rvocation de l'dit de Nantes! Ds que les caprices
du roi taient en jeu, les plus discrtes et dvotes personnes de ce
sicle taient prtes  tout. On est pourtant heureux de savoir que
Bossuet avait refus la mission dont la veuve Scarron s'acquitta auprs
de La Vallire. M. Andr Hallays reconstitue trs exactement le Carmel,
o cette douce Louise pronona ses voeux, et dont il ne reste plus rien
qu'une porte cochre et un petit oratoire dsaffect. Une tude trs
captivante sur Notre-Dame de Paris au temps de Louis XIV nous apprend
que la cathdrale et la Cit n'avaient pas chang depuis le XIIIe sicle
jusqu' la fin du XVIIe sicle. C'est en 1699 que, par la volont du
roi, fut lev le nouvel autel de Robert de Cottes, qui ne subsiste plus
qu'en partie et pour lequel on saccagea l'ancien choeur: et au XVIIIe
sicle, le vandalisme des chanoines svit avec intensit, prparant les
voies  la Rvolution. Cette triste passion est ternelle et
universelle. L'histoire des propritaires successifs de Bagatelle et de
l'htel de Biron, construit par un Mridional, ancien barbier, devenu
financier et nomm Peyrenc de Moras; l'tude sur la maison o Voltaire
est mort; l'article sur les divers domiciles parisiens de Victor Hugo
fournissent encore des pages instructives et divertissantes. M. Andr
Hallays est un des guides les plus prcieux, en mme temps que des plus
aimables, que doivent consulter les amis du vieux Paris et de la vieille
France.




MARCEL PROUST[99]


M. Marcel Proust, bien connu des admirateurs de Ruskin pour ses
remarquables traductions de la _Bible d'Amiens_ et de _Ssame et les
Lys_, nous donne le premier volume d'un grand ouvrage original: _A la
recherche du temps perdu_, qui en comprendra trois au moins, puisque
deux autres sont annoncs et doivent paratre l'an prochain. Le premier
comporte dj cinq cent vingt pages de texte serr. Quel est donc ce
vaste et grave sujet qui entrane de pareils dveloppements? M. Marcel
Proust embrasse-t-il dans son grand ouvrage l'histoire de l'humanit ou
du moins celle d'un sicle? Non point. Il nous conte ses souvenirs
d'enfance. Son enfance a donc t remplie par une foule d'vnements
extraordinaires? En aucune faon: il ne lui est rien arriv de
particulier. Des promenades de vacances, des jeux aux Champs-Elyses
constituent le fond du rcit. On dira que peu importe la matire et que
tout l'intrt d'un livre rside dans l'art de l'crivain. C'est
entendu. Cependant on se demande combien M. Marcel Proust entasserait
d'in-folios et remplirait de bibliothques s'il venait  raconter toute
sa vie.

[Note 99: _A la recherche du temps perdu: Du ct de chez Swann_, 1
vol. Bernard Grasset.]

D'autre part, ce volume si long ne se lit point aisment. Il est non
seulement compact, mais souvent obscur. Cette obscurit,  vrai dire,
tient moins  la profondeur de la pense qu' l'embarras de l'locution.
M. Marcel Proust use d'une criture surcharge  plaisir, et certaines
de ses priodes, incroyablement encombres d'incidentes, rappellent la
clbre phrase du chapeau, dans laquelle M. Patin, en son vivant
secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise, se surpassa pour la joie
de plusieurs gnrations d'coliers. M. Marcel Proust dira: Ce doit
tre dlicieux, soupira mon grand-pre dans l'esprit de qui la nature
avait malheureusement aussi compltement omis d'inclure la possibilit
de s'intresser passionnment aux coopratives sudoises ou  la
composition des rles de Maubant, qu'elle avait oubli de fournir celui
des soeurs de ma grand-mre du petit grain de sel qu'il faut ajouter
soi-mme, pour y trouver quelque saveur,  un rcit sur la vie intime de
Mol ou du comte de Paris. Ou encore: J'allais m'asseoir prs de la
pompe et de son auge, souvent orne, comme un font gothique, d'une
salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son
corps allgorique et fusel, sur le banc sans dossier ombrag d'un
lilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une porte de
service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soigne de
laquelle (?) s'levait par deux degrs, en saillie de la maison, et
comme une construction indpendante, l'arrire-cuisine. J'ai choisi ces
exemples parmi les plus courts.

Ajoutez que les incorrections pullulent, que les participes de M. Proust
ont, comme disait un personnage de Labiche, un fichu caractre, en
d'autres termes qu'ils s'accordent mal; que ses subjonctifs ne sont pas
plus conciliants ni plus disciplins, et ne savent mme pas se dfendre
contre les audacieux empitements de l'indicatif. Exemple:... Certains
phnomnes de la nature se produisent assez lentement pour que... la
sensation mme du changement nous est (_sic_) pargne. Ou encore: ...
Quoiqu'elle ne lui et pas cach sa surprise qu'il habitait (_sic_) ce
quartier...[100] Le pauvre subjonctif est une des principales victimes
de la crise du franais; nombre d'auteurs, mme rputs, n'en
connaissent plus le maniement; des potes jous dans les thtres
subventionns et des critiques en exercice confondent _fusse_ avec
_fus_, _eusse_ avec _eus_, _bornt_ avec _borna_, et rcemment, un de
nos distingus confrres citait, pour s'en moquer comme d'un monument de
cacographie, cette phrase du prsident du conseil, M. Doumergue,
laquelle est irrprochable: Je ne crois pas que l'honorable M. Barthou
s'attendt  tre renvers. On ne se figure pas,  moins de les lire
d'un bout  l'autre et avec attention, combien sont mal crits la
plupart des ouvrages nouveaux. Visiblement, les jeunes ne savent plus
du tout le franais. La langue se dcompose, se mue en un patois informe
et glisse  la barbarie. Il serait temps de ragir. On souriait nagure
des efforts d'un directeur de revue qui relevait sur preuves tous les
solcismes de ses collaborateurs. Ce n'tait point, parait-il, une
sincure. On commence  regretter ce courageux grammairien. Et l'on
souhaiterait que chaque maison d'dition s'attacht comme correcteur
quelque vieil universitaire ferr sur la syntaxe.

[Note 100: videmment, un crivain aussi cultiv que Marcel Proust
ne peut ignorer  ce point la grammaire, et ces grossiers solcismes
sont, sans aucun doute, des fautes d'impression. Mais pourquoi M. Proust
ne corrige-t-il pas ou ne fait-il pas corriger ses preuves?]

Cependant M. Marcel Proust a, sans aucun doute, beaucoup de talent.
C'est prcisment pourquoi l'on dplorera qu'il gte de si beaux dons
par tant d'erreurs. Il a une imagination luxuriante, une sensibilit
trs fine, l'amour des paysages et des arts, un sens aiguis de
l'observation raliste et volontiers caricaturale. Il y a, dans ses
copieuses narrations, du Ruskin et du Dickens. Il est souvent embarrass
par un excs de richesse. Cette surabondance de menus faits, cette
insistance  en proposer des explications, se rencontrent frquemment
dans les romans anglais, o la sensation de la vie est produite par une
sorte de cohabitation assidue avec les personnages. Franais et Latins,
nous prfrons un procd plus synthtique. Il nous semble que le gros
volume de M. Marcel Proust n'est pas compos, et qu'il est aussi
dmesur que chaotique, mais qu'il renferme des lments prcieux dont
l'auteur aurait pu former un petit livre exquis.

Un enfant prodigieusement sensible a pour sa mre une adoration presque
maladive. La solitude l'pouvante, et pour qu'il puisse au moins
s'endormir, il faut que cette mre vienne l'embrasser dans son lit. Si
elle ne peut ou ne veut venir, pour ne pas s'loigner de ses invits,
par exemple, c'est un vrai drame, presque une agonie. Une fois dans ma
chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser
mon propre tombeau, en dfaisant mes couvertures, revtir le suaire de
ma chemise de nuit... Mais cette curieuse nature d'enfant n'est tudie
que dans quelques pages assez pathtiques. Il ne sera presque plus
question par la suite de ces terreurs nocturnes ni de cette tendresse
filiale imprieuse et perdue. D'autres souvenirs se pressent en foule,
voqus par la saveur d'une tasse de th et d'un de ces gteaux courts
et dodus appels petites madeleines, qui semblent avoir t mouls dans
la valve rainure d'une coquille de Saint-Jacques. Ce got tait celui
du petit morceau de madeleine que le dimanche,  Combray, la tante
Lonie offrait au petit garon, voil bien des annes.

      La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappel avant
      que je n'y eusse got... Les formes--et celle aussi du
      petit coquillage de ptisserie, si grassement sensuel, sous
      son plissage svre et dvot--s'taient abolies ou,
      ensommeilles, avaient perdu la force d'expansion qui leur
      et permis de rejoindre la conscience. Mais quand d'un pass
      ancien rien ne subsiste, aprs la mort des tres, aprs la
      destruction des choses, seules, plus frles, mais plus
      vivaces, plus immatrielles, plus persistantes, plus
      fidles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps,
      comme des mes,  se rappeler,  attendre,  esprer, sur la
      ruine de tout le reste,  porter sans flchir, sur leur
      gouttelette presque impalpable, l'difice immense du
      souvenir... Et comme dans ce jeu o les Japonais s'amusent 
      tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de petits
      morceaux de papier jusque-l indistincts qui,  peine y
      sont-il plongs, s'tirent, se contournent, se colorent, se
      diffrencient, deviennent des fleurs, des maisons, des
      personnages consistants et reconnaissables, de mme
      maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du
      parc de M. Swann, et les nymphas de la Vivonne, et les
      bonnes gens du village et leurs petits logis, et l'glise et
      tout Combray et ses environs, tout cela qui prend force et
      solidit est sorti, ville et jardins, de ma tasse de th.

Ce n'est pas un cas d'association d'ides, ni mme d'images, mais
d'impressions purement sensorielles. Et M. Marcel Proust, comme tant
d'autres crivains contemporains, est avant tout un impressionniste.
Mais il se distingue de beaucoup d'autres en ce qu'il n'est pas
uniquement ni mme principalement un visuel: c'est un nerveux, un
sensuel et un rveur. Sa tendance mditative lui joue parfois de mauvais
tours. Il s'attarde en songeries infinies sur le caractre et sur la
destine d'tres fort insignifiants, une vieille tante maniaque, frue
de pepsine et d'eau de Vichy, une vieille bonne machiavlique et
dvoue, un vieux cur ennemi des vitraux anciens et dpourvu de tout
sentiment artistique. Quelques lignes auraient suffi pour croquer ces
silhouettes. Certains pisodes troubles n'ont pas l'excuse d'tre
ncessaires. Que de coupes sombres M. Proust aurait pu avantageusement
pratiquer dans ses cinq cents pages! Mais il y a de bien jolies
descriptions qui ne se bornent presque jamais au rendu matriel et que
magnifie le plus souvent une inspiration d'esthte ou de pote.

      La haie (d'aubpines) formait comme une suite de chapelles
      qui disparaissaient sous la jonche de leurs fleurs
      amonceles en reposoir; au-dessous d'elles, le soleil posait
       terre un quadrillage de clart, comme s'il venait de
      traverser une verrire; leur parfum s'tendait aussi
      onctueux, aussi dlimit en sa forme que si j'eusse t
      devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi pares,
      tenaient chacune d'un air distrait son tincelant bouquet
      d'tamines, fines et rayonnantes nervures de style
      flamboyant comme celles qui  l'glise ajouraient la rampe
      du jub ou les meneaux du vitrail et qui s'panouissaient en
      blanche chair de fleur de fraisier.

Et cela est minemment ruskinien. On aimera aussi les surprises et les
motions de l'enfant lorsqu'il voit pour la premire fois en chair et en
os la duchesse de Guermantes, dont la famille descend de Genevive de
Brabant, et qu'il s'tait reprsente jusque-l avec les couleurs d'une
tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre sicle, d'une autre matire
que les personnes vivantes... Et voici l'explication du titre
particulier  ce premier volume:

      Il y avait autour de Combray (la petite ville o l'enfant et
      ses parents passent les vacances) deux cts pour les
      promenades, et si opposs qu'on ne sortait pas en effet de
      chez nous par la mme porte, quand on voulait aller d'un
      ct ou de l'autre: le ct de Msglise-la-Vineuse, qu'on
      appelait aussi le ct de chez Swann parce qu'on passait
      devant la proprit de M. Swann pour aller par l, et le
      ct de Guermantes... Le ct de Msglise, avec ses lilas,
      ses aubpines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le
      ct de Guermantes avec sa rivire  ttards, ses nymphas
      et ses boutons d'or, ont constitu  tout jamais pour moi la
      figure des pays o j'aimerais vivre...

Mais aprs deux cents pages consacres  ces souvenirs et aux anecdotes
sur le grand-pre, la grand'mre, les grand'tantes et les servantes,
nous nous engageons dcidment un peu trop du ct de chez Swann; un
norme pisode, occupant la bonne moiti du volume et rempli non plus
d'impressions d'enfance, mais de faits que l'enfant ignorait en majeure
partie et qui ont d tre reconstitus plus tard, nous expose
minutieusement l'amour de ce M. Swann, fils d'agent de change, riche et
trs mondain, ami du comte de Paris et du prince de Galles, pour une
femme galante dont il ne connat pas le pass et qu'il croit longtemps
vertueuse, avec une navet invraisemblable chez un Parisien de cette
envergure. Elle le trompe, le torture, et finalement se fera pouser. Ce
n'est pas positivement ennuyeux, mais un peu banal, malgr un certain
abus de crudits, et malgr l'ide qu'a Swann de comparer cette
matresse  la Sphora de Botticelli qui est  la chapelle Sixtine. Et
que d'pisodes dans cet pisode! Quelle foule de comparses, mondains de
toutes sortes et bohmes ridicules, dont les sottises sont tales avec
une minutie et une prolixit excessives! Enfin la dernire partie nous
montre le jeune hros de l'histoire follement amoureux de sa petite
camarade des Champs-Elyses. Gilberte, la fille de M. Swann (que les
parents du petit garon ne voient plus depuis son absurde mariage).
C'est, je pense, l'amorce du tome qui va suivre et qu'on attend avec
sympathie, avec l'espoir aussi d'y dcouvrir un peu plus d'ordre, de
brivet, et un style plus chti. On gotera la conclusion mlancolique
du prsent volume: une flnerie de l'auteur adulte, vingt ans aprs, au
bois de Boulogne, o il ne retrouve rien de ce qui l'avait tant charm
jadis. Il a la nostalgie des attelages et des lgances anciennes; les
automobiles et les robes entraves lui font horreur. La ralit que
j'avais connue n'existait plus... Le souvenir d'une certaine image n'est
que le regret d'un certain instant; et les maisons, les routes, les
avenues, sont fugitives, hlas! comme les annes.




ABEL BONNARD[101]


M. Abel Bonnard entra tout d'un coup, en 1906, dans la clbrit. Il fut
le premier  obtenir le prix national de posie, ou bourse nationale de
voyage, que dcerne un jury nomm par le Ministre de l'Instruction
publique et prsid par M. Emile Blmont. Les prix littraires taient
moins pullulants  cette poque et faisaient plus d'impression. C'est
son ouvrage de dbut, intitul _les Familiers_, qui avait valu  M. Abel
Bonnard cette rcompense officielle. Les Familiers ce sont les
animaux, le coq, le cochon, le pigeon, le faisan, l'oie, le chat, le
chien, le livre, le lapin, les poissons, l'oursin, les moustiques,
etc... Bref, un petit Buffon des familles, assez ingnieusement imag,
un peu dans la manire des _Histoires naturelles_ de Jules Renard. Deux
ans aprs, en 1908, M. Abel Bonnard donnait deux autres recueils de
vers: _les Royauts_, et _les Histoires_. L'Acadmie franaise, ne
voulant pas se montrer moins bienveillante que le jury d'tat ni perdre
cette occasion de se porter au secours de la victoire, couronnait _les
Royauts_. Il ne manquerait plus  M. Abel Bonnard que de remporter avec
_la Vie et l'Amour_ le prix Goncourt ou celui de la _Vie heureuse_ pour
complter sa carrire de laurat perptuel. Ces succs, auxquels on
tait alors moins habitu, indisposrent les cnacles qui, d'ailleurs,
ne pouvaient apprcier trs favorablement la potique ractionnaire du
triomphateur. Les griefs des cnacles n'taient pas entirement
dpourvus de raison.

[Note 101: _La Vie et l'Amour_, roman, 1 vol., Fasquelle. Cf. _Les
Familiers, les Royauts, les Histoires_, posies, 3 vol.]

Sous prtexte que M. Abel Bonnard ne pratiquait point le vers libre,
cauchemar de Sully Prudhomme, des lecteurs candides crurent que le jeune
pote restaurait la saine tradition et le salurent comme une espce de
librateur qui allait mettre fin aux saturnales symbolistes et
dcadentes. Mais la tradition  laquelle se rattachait M. Abel Bonnard
n'tait que celle d'un romantisme de basse poque ou d'un parnassisme
fatigu; ses vrais matres n'taient pas Ronsard ou La Fontaine, mais M.
Jean Richepin et M. Jean Aicard. Et il y avait plus de vritable esprit
classique chez de notoires vers-libristes comme le Moras du _Plerin
passionn_, M. Francis Jammes ou M. Francis Viel-Griffin. Les pomes de
M. Abel Bonnard taient trop souvent gts par l'enflure et la creuse
rhtorique. On songe, disait un critique,  je ne sais quel athlte de
foire soulevant  bras tendus des poids de carton,  je ne sais quel
Tartarin partant pour la chasse au lion et ne tirant que sur des
casquettes. Malgr ces dfauts et les trop nombreuses ngligences
sentant l'improvisation, _les Royauts_ contenaient quelques ides
heureuses et d'assez beaux vers, surtout dans la partie consacre au
mythe d'Hercule. Les juges les plus rbarbatifs accordaient qu'un avenir
brillant s'ouvrait devant ce jeune rimeur insuffisamment svre pour
lui-mme et de got peu sr, mais videmment bien dou.

Cependant M. Abel Bonnard, jadis si fcond, et qui avait publi trois
oeuvres considrables dans l'espace de deux ans, se recueillait et ne
donnait plus, depuis 1908, que d'lgantes chroniques en forme de
variations sur des thmes connus, gnralement emprunts  l'tat de la
temprature. Il nous offre enfin aujourd'hui son premier roman. A vrai
dire, si le premier volume de vers de M. Abel Bonnard a dmontr
immdiatement qu'il tait pote, son premier roman ne suffit pas 
tablir qu'il soit romancier. Le plan ne laissera pas d'en paratre un
peu trange.

Il s'agit de deux amants, Andr Arlant, homme de lettres, et Laure
Prault, jeune veuve. Les cinquante premires pages nous racontent leur
rupture, qui est signifie  Laure par Andr. Pourquoi rompent-ils? Ce
n'est pas extrmement clair. Par instants, Andr est jaloux, sottement
et sans motif srieux. A d'autres minutes, il semble tout bonnement las
et dsillusionn: sa matresse ne lui plat plus, il trouve qu'elle n'a
pas de si jolies paules que a et qu'elle ne brille pas assez dans un
salon. Mais en somme, c'est l'gosme d'Andr qui l'a dtourn d'pouser
Laure. Elle n'tait pas--elle n'tait plus surtout, depuis qu'elle lui
avait cd--une proie assez magnifique, et il ne voulait pas renoncer 
de futures conqutes. Mais elle, Laure, pourquoi n'a-t-elle pas exig le
mariage? Ce n'est gure expliqu. On dirait qu'elle n'y a pas pens.
Toujours est-il que la faute initiale qu'ils ont commise tous deux
ruinera leur liaison. Aprs quelques mois d'ivresse en Sicile, ils
seront repris et spars, en rentrant  Paris, par leurs obligations,
leurs relations, leurs proccupations, qui ne sont point les mmes. Pour
M. Abel Bonnard il n'y a d'amour solide que celui qui est fond sur un
engagement srieux: il n'y a d'union vritable qu'entre poux. Le roman
de M. Abel Bonnard est un roman moral.

La cause profonde de la rupture, c'est qu'Andr et Laure ont prtendu se
contenter d'amours irrgulires et clandestines, donc empoisonnes 
leur source. Soit! Mais les causes apparentes et prochaines n'en
semblent pas moins frivoles. Ils n'ont rien de grave  se reprocher. On
est surpris d'entendre Andr dire soudain: Il faut nous quitter. On
est plus surpris encore de voir Laure subir sans protester, et sans mme
en demander la raison, cette sparation qu'elle ne dsirait pas. Et l'on
est stupfait de dcouvrir qu'ils en souffrent tous deux cruellement,
bien que rien ne les y ait contraints et alors que rien ne les
empcherait de se dlivrer de cette souffrance en se rejoignant tout de
suite. Quand Andr l'avait quitte, Laure tait d'abord tombe dans une
hbtude par laquelle elle avait t involontairement soustraite 
l'excs de son chagrin. Elle avait alors compris que si elle s'tait
avou toute sa douleur elle n'aurait pas eu la force de rsister... On
admettrait  la rigueur que Laure ne ft point les premiers pas vers la
rconciliation, d'autant plus que c'est Andr qui lui a notifi son
cong. Mais lui? Le lendemain (de la rupture) il pleuvait toujours.
Andr tait chez lui. Comme les blesss qui ne bougent point pour ne pas
rveiller leur mal, il demeurait immobile, inerte, avec sa douleur
latente... etc. S'il regrette Laure, que ne va-t-il la chercher?

Il faudra deux annes et trois cents pages pour arriver  ce rsultat si
indiqu. Sans doute, les romans psychologiques nous ont accoutums  ces
longueurs,  ces interminables dtours pour saisir un objet qui tait 
porte de la main. Mais ce qui est extraordinaire dans celui de M. Abel
Bonnard, c'est que les trois cents pages en question n'ont aucun rapport
avec le sujet. Andr et Laure ont rompu  la page 50. C'est seulement 
la page 358 qu'au moment o l'on s'y attendait le moins, aprs deux ans
de sparation et presque d'oubli, Laure se dcide soudain  revoir
Andr. Elle le revoit en effet, et la rconciliation s'opre
instantanment: ds la page 368 ils sont maris et assurs d'une
ternelle flicit. Qu'ils se rconcilient et se marient, nous y
consentons, encore que la chose soit devenue beaucoup moins simple au
bout de deux ans. C'tait indiqu jadis: ce ne l'est plus du tout 
prsent. Nous voudrions, au moins, quelques claircissements sur les
tats d'me de ces amoureux  volutions et  transformations. Tout cela
ne va pas de soi. M. Abel Bonnard adopte un peu trop les procds de
composition de l'Intim:

    Il dit fort posment ce dont on n'a que faire
    Et court le grand galop quand il est  son fait.

M. Abel Bonnard objectera-t-il que les trois cents pages qui s'tendent
entre les deux pripties sont prcisment consacres  rendre la
seconde invitable, puisqu'il nous fait assister aux tentatives inutiles
des deux amants pour se reconstituer isolment une existence possible?
On souponne bien que telle a t l'intention de l'auteur et qu'il n'a
pas t incohrent de parti pris. Mais il n'a pas su relier ses trois
cents pages centrales  l'histoire des amours de Laure et d'Andr. Ils
se sont quitts: chacun va de son ct et essaye de refaire sa vie.
Bien! Mais mme s'il n'y russissent pas, ils peuvent poursuivre
indfiniment leurs expriences spares et s'loigner l'un de l'autre de
plus en plus, sans se rapprocher jamais. C'est le cas le plus ordinaire:
c'est celui que M. Abel Bonnard, bien involontairement, semble nous
prsenter pendant plus des trois quarts de ce volume. Aprs le premier
moment de souffrance et de regret, Laure et Andr ont paru s'accommoder
gaillardement de ce divorce  l'amiable: pendant deux ans, ils ne se
rencontrent pas une seule fois, ni ne souhaitent de se rencontrer, et
ils ont bien l'air de ne plus du tout penser l'un  l'autre. Il aurait
fallu, au contraire, nous les montrer tous deux obsds par leurs
communs souvenirs (ce qui aurait eu, en outre, l'avantage d'expliquer
avec vraisemblance que Laure, jeune, jolie et mondaine, n'aperoive pas
en deux ans un mari ou un amant acceptable, et qu'Andr doive se
contenter pendant le mme laps de passades insignifiantes).

Rpondra-t-on que leurs souvenirs et leur amour subsistaient, mais dans
les sous-sols de l'inconscient? Admettons-le. Il faudrait alors un
vnement imprvu et saisissant, un coup de thtre, pour ramener cet
amour  la surface. Mais il est ahurissant, arbitraire et
fantasmagorique qu'aprs s'tre passe d'Andr et l'avoir quasiment
oubli pendant deux annes, Laure s'avise un beau jour, sans motif
nouveau ni particulirement pressant, d'aller le relancer  son htel,
et que lui, qui ne l'avait pas moins nglige de fait et de coeur durant
ce long intervalle, tombe immdiatement dans ses bras. En somme, dans
ces trois cents pages mdianes, o dfilent de nombreuses silhouettes de
gens de lettres et de gens du monde, Laure et Andr, chacun de son ct,
jouent  peu prs le rle de compre et de commre de revue. On dirait
que M. Abel Bonnard avait not sur ses carnets une quantit d'anecdotes
et de portraits, et qu'il n'a invent l'histoire d'Andr Arlant et de
Laure Prault que pour leur servir de cadre, faute de savoir mieux les
utiliser.

Il faut reconnatre que plusieurs de ces petits croquis sont pris sur le
vif et fort spirituels. M. Abel Bonnard, que l'on a cru pote et homme
d'imagination avant tout, pourrait bien tre plutt un analyste et un
moraliste  la faon de La Bruyre ou de M. Abel Hermant. Il dcrit et
raille d'un trait finement ironique les vanits ridicules et les petites
manigances du monde. Ses mtaphores paraissent plaques sur cette trame
comme des ornements postiches. Et par malheur M. Abel Bonnard, souvent
excellent dans le dtail, ne sait pas insuffler le mouvement et la vie 
l'ensemble. La pte est assez riche, mais compacte et ne lve pas. Il
vaut pourtant la peine de lire ce roman; mais il en cote un peu
d'effort.




L'UNANIMISME DE M. JULES ROMAINS[102]


M. Jules Romains vient de publier coup sur coup deux volumes de genres
trs diffrents en apparence, mais qui se rattachent l'un et l'autre,
comme tous ses prcdents ouvrages,  une mme conception directrice. Un
mrite que l'on ne contestera pas  l'oeuvre de M. Jules Romains, c'est
celui d'une forte unit. Ayant, ds ses dbuts, fond l'unanimisme, il
n'a rien crit qui ne se rattacht directement  cette doctrine, dont on
se demande s'il ne serait point un peu le prisonnier. Toutefois, il n'a
montr jusqu' prsent aucune impatience de cette captivit ni aucune
vellit d'vasion. Il est jeune et peut voluer; mais dans la douzaine
de volumes qu'il a publis depuis huit ou neuf ans, il n'a cess de
s'affirmer unanimiste, sans dfaillance et sans merci. C'est un bel
exemple de conscience et de suite dans les ides. M. Jules Romains n'est
pas  demi de de son opinion. Son cole n'a peut-tre d'autre adhrent
que lui-mme, mais il y adhre bien. D'ailleurs il a tmoign d'une
fertilit d'esprit suffisante pour renouveler sa matire et la prsenter
sous les aspects les plus divers, allant de l'idologie la plus ardue 
la plus norme bouffonnerie.

[Note 102: _Odes et prires_, posies, 1 vol. Librairie du _Mercure
de France; les Copains_, roman, 1 vol. Figuire.--Cf. _L'Ame des
hommes_, _la Vie unanime_, _le Bourg rgnr_, _Un tre en marche_,
_Manuel de dification_, _l'Arme dans la ville_, _Mort de quelqu'un_,
_Puissances de Paris_.]

Qu'est-ce au juste que l'unanimisme? M. Jules Romains l'a expliqu  M.
Emile Henriot (_A quoi rvent les jeunes gens_). L'unanimisme, a-t-il
dit, se caractrise par un certain mode d'expression et par une source,
inconnue auparavant, d'inspiration. Le mode d'expression que M. Jules
Romains prtend appliquer c'est l'expression immdiate, et il l'oppose
 l'expression discursive, dont toutes les coles du pass se sont
servies. La forme discursive consiste  offrir un enchanement d'ides
rationnel et logique  propos de la ralit, une vue de l'esprit sur la
ralit. La posie, la littrature unanimiste, au contraire, veut tre
un jaillissement spontan du rel et de l'me. Entre la vie et nous,
nous refusons d'interposer l'cran de la raison abstraite. Et nous
n'essayons pas davantage de nous drober par le symbole. M. Jules
Romains ajoute: Rimbaud et Paul Claudel ont pressenti la vertu de
l'expression immdiate, Bergson en a donn la justification
mtaphysique. A la vrit, M. Gilbert Maire (_Revue critique des ides
et des livres_) lui refuse le droit de se rclamer de M. Bergson. Mais
il est constant que nombre de bergsoniens insistent sur cette antinomie
entre l'expression logique et la ralit profonde, entre l'intelligence
et la vie. M. Lon Blum (_Revue de Paris_) s'appuie sur le bergsonisme
pour condamner toute notre littrature classique,  l'exception de
Pascal et de La Fontaine, dont on ne voit pas trs bien les titres  cet
acquittement de faveur. C'est pourquoi, remarque le mme critique, M.
Andr Suars a pu crire rcemment de Racine lui-mme que ses tragdies
taient une srie d'observations exactes et d'argumentations justes sur
l'amour, mais sans qu'on y toucht jamais l'amour lui-mme. Racine a eu
le tort, que lui reproche M. Jules Romains, de ne pas souponner les
bienfaits de l'expression immdiate.

J'avoue que ces distinctions me semblent assez arbitraires. Il n'y a pas
d'expression immdiate. Un langage, quel qu'il soit, ne reproduira
jamais la ralit mme, ne l'atteindra jamais directement: mais son rle
est de l'voquer dans l'esprit ou dans l'me de l'auditeur ou du
lecteur, et il n'y peut parvenir que par des moyens essentiellement
intellectuels. L'art le plus imaginatif use pourtant du vocabulaire et
de la syntaxe, c'est--dire d'une espce d'algbre qui se dchiffre par
une opration de l'entendement. Rciproquement, l'art le plus abstrait
peut tout suggrer, et par l'intermdiaire de l'ide, branler
puissamment la sensibilit. Seulement, il faut d'abord comprendre, et
l'on peut craindre que M. Andr Suars n'ait pas trs bien compris
Racine. La couleur et la musique des mots dont les classiques
connaissaient le pouvoir, sans en vouloir abuser, contribuent  la
suggestion, mais ne suffisent pas  tout et ne dispensent pas d'en
considrer le sens, quoi qu'en aient cru un instant quelques
symbolistes, qui d'ailleurs cherchaient surtout des raffinements
artistiques et ne se souciaient gure d'expression directe du rel.

Le plaisant de l'aventure, c'est qu'on n'aperoit aucune analogie entre
la manire de Rimbaud, qui a rduit en effet le plus possible l'lment
logique ou rationnel, et celle de M. Jules Romains, qui est bon
crivain, mais qui, en somme, construit ses phrases  peu prs comme
tout le monde, ne se distingue mme point par la richesse ou la
fantaisie verbales, et bien plus qu' Rimbaud ferait songer tantt  un
Sully Prudhomme plus dense, tantt  un Coppe plus sobre ou  un
Richepin moins truculent. S'il est parfois hermtique, il n'a rien d'un
illumin: la spontanit n'est pas son fait et son inspiration ne
jaillit pas. C'est un analyste subtil et un peu alambiqu sans doute,
mais qui compose et dveloppe ses pomes avec la sage mthode d'un
excellent universitaire[103]. Sa versification est modeste  l'excs.
Non seulement il ne se risque pas au vers libre et aligne le plus
souvent des sries d'alexandrins ou (dans les _Odes_) des strophes de
quatre petits vers d'une carrure qui fait presque songer aux _Emaux et
Cames_; mais il ne manque gure  l'orthodoxie que sur un seul point,
et ce n'est certes pas pour se rapprocher de ceux qui ont voulu jouer du
vers comme d'une musique; bien au contraire, il pratique d'une faon 
peu prs constante le vers blanc, si peu musical, qui ressemble  de la
prose trop uniformment rythme et mcaniquement arrondie. Voil pour le
style; venons au fond.

[Note 103: M. Jules Romains est agrg de philosophie.]

      Jusqu' maintenant, a dit M. Jules Romains, la littrature
      n'a exprim que l'me individuelle et que les relations
      entre les mes individuelles: elle n'a dcrit l'univers que
      tel qu'il apparat aux individus. L'unanimisme veut exprimer
      aussi l'me des groupes humains, des collectivits vivantes,
      et dcrire l'univers tel qu'il est peru par les
      collectivits. Une famille, une rue, une foule, une ville,
      ne c'est pas seulement quatre, cent, mille, un million
      d'individus. Il y a l des tres entirement nouveaux, qui
      laborent des faits de conscience entirement nouveaux. Nous
      tchons de les saisir et de les formuler.

Si l'unanimisme n'est que cela, il remonte  la plus haute antiquit.
L'_Iliade_ est une pope unanimiste, puisqu'elle oppose au groupe
troyen la collectivit grecque. Dans toutes les tragdies antiques,
l'lment unanimiste est reprsent par le choeur. Quoi de plus
unanimiste que l'histoire d'Iphignie, sacrifie par son peuple? En tant
qu'individu, Agamemnon voudrait bien sauver sa fille; il consent 
l'immoler parce qu'il fait partie d'un groupe et participe ainsi d'un
nouvel tat de conscience. A toutes les poques, il s'est rencontr des
crivains de toute qualit pour cultiver l'unanimisme. Zola, par
exemple, fut certes unanimiste, ayant fait vivre d'une vie puissante
tant de groupes humains et de foules en mouvement.

Autre exemple, encore plus piquant. Dans un conte assez spirituel, _le
Bourg rgnr_, M. Jules Romains expose comment une inscription trace
dans un urinoir par un jeune fonctionnaire a compltement modifi l'me
d'une petite ville. Par simple caprice de plaisantin dsoeuvr, ce garon
avait crit sur l'ardoise cet apophtegme: Celui qui possde vit aux
dpens de celui qui travaille; quiconque ne produit pas l'quivalent de
ce qu'il consomme est un parasite social. De nombreux habitants lisent
la phrase machinalement, et il n'en faut pas davantage pour dterminer
d'abord des conversations prives et des scnes de famille, puis de
proche en proche des discussions publiques, des escarmouches de guerre
sociale, de grandes rsolutions chez des particuliers, des votes
rformateurs du conseil municipal, et finalement la transformation de
cette lthargique bourgade de petits rentiers en une cit industrielle,
active et florissante. M. Jules Romains a narr cette aventure avec
beaucoup d'agrment. Mais sait-il que Jules Verne a fait le tableau
d'une ville entire mtamorphose par la simple augmentation de la dose
d'oxygne dans l'air qu'elle respire et que le clbre romancier, joie
des enfants et tranquillit des parents, a donn ainsi, avec son
_Docteur Ox_, un modle de rcit unanimiste?

M. Jules Romains s'abuse, s'il croit que l'unanimisme se rvle comme
un sens nouveau, comme une intuition indite du monde. Mais il a tout
de mme son originalit. D'abord il est conscient. On faisait autrefois
de l'unanimisme sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.
Les grands crivains notaient d'instinct les caractres propres aux
collectivits, sans se rendre un compte exact de ce qui les diffrencie
des individus dont elles ne sont pas un simple total. Il tait rserv 
des sociologues contemporains,  Gabriel Tarde et au docteur Gustave Le
Bon, d'lucider scientifiquement cette psychologie des foules. M.
Romains a profit de leurs travaux et il a exploit systmatiquement le
thme potique qu'il en tirait. Tandis que les matres d'autrefois
abordaient l'unanimisme lorsque l'occasion s'en offrait, mais sans le
rechercher de parti pris, M. Jules Romains s'y est exclusivement vou.
Non seulement on trouve de l'unanimisme dans tous ses livres, mais on
n'y dcouvre jamais autre chose. Et cet unanimisme est terriblement
radical. Taine considrait mme les hommes suprieurs comme des produits
de la race, du milieu et du moment, et c'est  ce point de vue
unanimiste qu'il les tudiait. M. Jules Romains regarde sans doute Taine
comme un individualiste dangereux. Il ne lui suffirait pas de prouver
que la personnalit d'un individu est conditionne par le milieu
collectif: il limine _a priori_ toute personnalit et juge plus sr de
ne mettre en scne que de ombres vagues, simples parcelles dtaches du
groupe et n'ayant en soi aucun relief ni aucune consistance. Dans _le
Bourg rgnr_, les personnages sont anonymes: il y a le jeune employ,
le patron du bazar, le percepteur, le maire, le second vicaire, les
ptissiers; les balayeurs. Dans ses autres romans, _Mort de quelqu'un et
les Copains_, M. Jules Romains donne des noms aux personnages
principaux, mais ce n'est que pour la commodit du rcit: il a bien soin
de les faire absolument neutres et quelconques. Il pousse le principe 
l'extrme et oublie qu'un personnage n'est pleinement reprsentatif qu'
la condition d'avoir une forte vie personnelle. Lequel reprsente le
mieux l'esprit du dix-septime sicle, de Racine ou de son portier, de
Bossuet ou de l'enfant de choeur qui lui servait la messe? Le tort de M.
Jules Romains est de toujours ngliger Bossuet et Racine pour ne jamais
s'occuper que de l'enfant de choeur et du portier... Des femmes achtent
une couronne mortuaire. M. Jules Romains prouve le besoin de noter leur
bavardage chez le marchand: --Il faut une inscription,
firent-elles.--Quelle inscription, mesdames?--Je ne sais pas. Dites
vous-mme, monsieur. Monsieur nous dira ce qui se met d'habitude. C'est
un pauvre vieux.--Oh! pas bien vieux encore.--Non, mais enfin pas tout
jeune. Il est mort dans la maison hier...--Cette nuit, vous voulez
dire!... etc. Ce dialogue continue sur le mme ton pendant des pages
entires. Au moins, quand Henry Monnier recueillait de ces platitudes,
il les chargeait et les rendait comiques. M. Jules Romains les
enregistre avec une implacable objectivit. Il confond un peu trop
unanimisme avec insignifiance. Il est vrai que beaucoup de groupes ne
pensent et ne disent que des niaiseries: mais c'est donc que M. Jules
Romains a peut-tre tort de ne jurer que par les groupes et de vouloir
les diviniser.

Cela encore n'est pas rigoureusement une nouveaut, puisque Rome avait
ses temples dans tout l'empire. Mais la ville des Csars pouvait
prtendre  quelques honneurs exceptionnels. Une singularit des
thories de M. Jules Romains, c'est qu'il nglige les groupes naturels
les plus propres  inspirer l'amour, l'enthousiasme et une sorte de
culte: il n'est pas question notamment de la patrie. Il ne nomme mme
point Paris, ou ce n'est que par hasard. Toujours hostile aux
prcisions, ne gotant pas plus la personnalit dfinie chez les
collectivits que chez les individus, il se borne habituellement  dire:
la Ville. Au couple et  la famille, groupes naturels, il prfre la
foule, mme la foule fortuite et momentane. Dans son _Manuel de
dification_, il conseille de provoquer des rassemblements dans la rue
et d'encourager ceux qu'on rencontre! L'unanimisme sera mdiocrement
apprci des agents dont c'est la fonction de faire circuler. En
revanche, il se rendra populaire dans les cafs, car Jules Romains
recommande la frquentation de ces lieux publics, minemment propices 
des exercices pratiques d'unanimisme. Mais il ne faut lire qu'avec
rserve ce _Manuel de dification_, qui pourrait bien tre l'oeuvre d'un
humouriste. _La Vie unanime_ est au contraire un ouvrage manifestement
srieux: ce long pome, o il y a de frappantes beauts, rsume la
pense de M. Jules Romains. C'est vraiment la Bible unanimiste. On y
constate que le besoin religieux n'est pas une superftation, mais le
point de dpart et la base du systme.

    C'tait moins sombre tout de mme
    Et bien moins froid au temps de Dieu...

    Comme on serait content si l'on avait un Dieu!..

    Hlas! des dieux pareils il n'en passera plus!..

    Mais les autres, les dieux abstraits qu'on n'a pas vus,
    Ceux que le souffle  peine chaud de la raison
    Mit comme une bue aux vitres du destin,
    Les dieux abstraits qui s'vaporent en divin,
    Les dieux qui n'ont jamais parl sur la montagne
    Et qui ne sont pas morts aprs avoir pleur,
    Ils peuvent exister, nos coeurs n'en veulent point.

Ce dsir passionn d'un ou de plusieurs dieux, mais vivants et concrets,
s'est combin avec le sentiment intense de la vie collective et de la
solidarit humaine, sentiment d'ordre religieux, et c'est ainsi que M.
Jules Romains a t conduit  difier une nouvelle mythologie.

    De grandes btes remuent,
    Des thtres, des casernes,
    Des glises et des rues
        Et des villes;
    De grandes btes divines
    Inconscientes et nues,
    Qui seront des dieux rels
    Parce que c'est notre rve
    Et que nous l'aurons voulu.

Evidemment ce ne sont l que des mythes, car la conscience nouvelle qui
se manifeste lorsque se constitue un groupe n'est pourtant pas un tre
rel. Au fond, M. Jules Romains professe, un peu au hasard, une espce
de religion de l'humanit. Il est  retenir qu'il n'aime point la
nature, mais l'accuse de pousser  l'individualisme, et le fait est
qu'elle dtourne des villes et de l'unanimisme les rveurs et promeneurs
solitaires... _L'Etre en marche_ est une application moins heureuse du
principe. Dans les _Odes et prires_, les _Odes_ seules sont nouvelles:
les _Prires_ avaient dj paru sparment. Ces _Odes_, au titre un peu
ambitieux, retracent de courtes impressions intimes, mlancolie dans la
solitude, silence nocturne, crainte de la mort et de l'avenir,
l'unanimisme tant toujours prsent ou sous-entendu.

_Mort de quelqu'un_, le plus important rcit en prose qu'ait encore
donn M. Jules Romains, montre comment un brave homme absolument nul, et
qui passait inaperu en son vivant, commence une existence aprs sa
mort, mobilise une quantit de gens, cre de l'unanimisme en suscitant,
animant ou modifiant des groupes, jusqu' ce qu'il tombe dans le nant
dfinitif par l'oubli ou la disparition de tous ceux qui l'avaient
connu. L'ide est intressante, et il y a de curieuses pages, avec de
fcheuses longueurs. Le dernier roman que M. Jules Romains vient de
publier: _les Copains_, relve encore de l'unanimisme, parce que ces
joyeux compagnons constituent dj un groupe, tant au nombre de sept,
comme les chefs devant Thbes, et parce qu'ils s'attaquent  d'autres
groupes, aux populations des sous-prfectures d'Ambert et d'Issoire.
Mais voici de l'unanimisme foltre, et mme ultra-rabelaisien. Il s'agit
de formidables mystifications que les factieux copains organisent,
l'une dans une caserne, la seconde dans une glise, la troisime 
propos de l'inauguration d'une statue. C'est horriblement scabreux, mais
d'une irrsistible gaiet et d'une dsarmante loufoquerie de rapin
montmartrois. On dirait de l'Alphonse Allais plus os et arrang  la
sauce unanimiste.

On ne saurait porter un jugement dfinitif sur M. Jules Romains, qui est
encore en ge de nous prparer des surprises. Ce qu'il a donn jusqu'ici
rvle la coexistence trange d'un esprit rigidement dogmatique et d'un
talent tonnamment vari. Il n'est pas banal de livrer au public, 
quelques jours de distance, des _Odes_ d'une posie dlicate, exquise,
un peu mivre, presque morbide, et un fabliau de haulte gresse
qu'annonaient certains dtails fort gaulois d'ouvrages antrieurs comme
_le Bourg rgnr_. Malgr son ternel systme, on n'accusera pas M.
Jules Romains d'tre monocorde.




CHARLES-LOUIS PHILIPPE

_La mre et l'enfant_[104].


[Note 104: 1 vol. 1911. Edition de la _Nouvelle Revue Franaise_.]

C'est un tout petit livre, trs simple et trs beau, profondment humain
et absolument original. Si court soit-il, l'auteur n'avait pu, de son
vivant, le publier en entier. Cette rimpression, due aux soins d'un
groupe d'amis, est en ralit la premire dition complte. Le pauvre
Charles-Louis Philippe n'eut jamais  se louer de la fortune. Il a
laiss de fervents admirateurs. Peut-tre va-t-il entrer enfin dans la
gloire. Il est mort en dcembre 1909,  trente-cinq ans.

Il tait n  Crilly, petit village du Bourbonnais, o son pre tait
sabotier. Je crois tre, en France, crivait-il dans une lettre  M.
Maurice Barrs, le premier fils d'une race de pauvres qui soit all dans
les lettres. Toute son oeuvre n'est en somme, mme sous la forme du
roman, qu'une srie de confessions. C'est un authentique hritier de
Jean-Jacques, mais avec une sensibilit moins trouble et un esprit
moins dogmatique. Il se borne  conter ses souffrances et celles des
pauvres gens de son milieu. Un roman posthume et inachev, _Charles
Blanchard_, retrace l'enfance de son pre; il n'y a rien de plus
poignant que la dtresse de cet orphelin, dont la mre tait rduite 
la mendicit, et qui pensa prir de froid, de faim, de chlorose,
d'abrutissant ennui, avant d'tre recueilli par un oncle qui lui apprit
 faire des sabots. Et pourtant, du fond de cette misre, Charles
Blanchard renat par le travail  une dure et virile satisfaction...
Charles-Louis Philippe ne traversa point lui-mme d'aussi pres
preuves. Il ne manqua point du ncessaire, mais il ne sortit jamais non
plus de la plus troite mdiocrit. Il put faire ses tudes, grce  une
bourse: il suivit les classes de sciences, se prsenta sans succs 
l'cole polytechnique, trouva une maigre place  Paris dans un bureau,
et  vingt-deux ans, entra  l'Htel de Ville, o il resta jusqu' la
fin. Il tait petit et malingre, et il habitait l'le Saint-Louis. Il
espra un moment obtenir le prix Goncourt et russir  vivre de sa
plume. Les acadmies qui ne sont pas au coin du quai ont aussi leurs
prjugs; et les revues d'avant-garde sont parfois aussi fermes que les
autres aux jeunes crivains vraiment indpendants.

Il avait dbut par des essais en prose et mme en vers, qui pouvaient 
la rigueur annoncer un nouveau symboliste: il admirait Mallarm et
frquentait chez Ren Ghil. Ce n'tait point sa voie. Le premier de ses
ouvrages, qui n'ait point pass tout  fait inaperu, _Bubu de
Montparnasse_ (1901), semblait au contraire le rejeter en plein
naturalisme. Si l'on ne considre que la qualit des personnages, on
peut croire d'abord  une tardive imitation de l'cole de Mdan: on
songe  _Marthe_ et aux _Soeurs_ _Vatard_. Ce Bubu de Montparnasse vit
en tat de vagabondage spcial, et c'est sa protge, Berthe Mtnier,
une ancienne fleuriste tombe au ruisseau, qui est l'hrone du roman.
Certes, le livre est hardi et scabreux. Mais que l'esprit en est
diffrent de celui des romanciers naturalistes! Ceux-ci taient  la
fois des misanthropes qui notaient avec une joie froce les tares
sociales et de fieffs gens de lettres qui cherchaient dans cette boue
des thmes d'criture artiste. Charles-Louis Philippe ne regarde ce
triste monde ni avec mpris, ni avec une curiosit d'esthte, mais avec
une infinie piti. Il est doux, tendre, ingnu. Il ne se rattache pas 
Huysmans, mais  Tolsto et  Dostoevski.

Il avait connu cette Berthe, qui s'appelait en ralit Maria. Bubu a
exist. Presque tout, dans ce roman, est compos de faits exacts.
Charles-Louis Philippe le conte  son ami le littrateur belge Henri Van
de Putte, dans une correspondance qui a t tout rcemment publie.
Philippe ne travaillait que d'aprs nature. _Le Pre Perdrix_ (1903), ce
vieux paysan rduit par l'ge  l'inaction et  l'indigence et qui finit
par le suicide, est un type qu'il a observ dans sa province, qu'il a
souvent repris avec quelques variantes dans d'autres contes; et Jean
Bousset, l'ingnieur  qui son indpendance a cot son emploi et qui se
prend d'amiti pour le pre Perdrix jusqu' vouloir se charger de lui,
c'est Charles-Louis Philippe lui-mme dans son caractre, son culte de
l'amiti, sa religion de la souffrance humaine, sinon dans les incidents
d'une action videmment romance. Qu'il a d'motion et de grandeur
tragique, ce _Pre Perdrix!_ Moins divertissant que _Bubu_, il est
peut-tre d'une qualit suprieure. _Marie Donadieu_ (1904) est un livre
plus dcevant; c'est d'ailleurs le rcit d'une dception, comme nous
l'apprennent encore les lettres  M. Van de Putte. Philippe, un peu
naf, croyait trop facilement aux petites femmes: il avait ensuite des
accs de misogynie, que sa bont foncire empchait d'tre trs srieux.
Son dernier roman, _Croquignole_ (1906), si savoureux, met en scne des
employs et des grisettes encore, et l'on dirait un ambigu de Murger ou
de Paul de Kock et de Courteline, mais cette posie idyllique et cette
gaiet lgre aboutissent  un drame angoissant, o se rvle
l'honntet sentimentale de Charles-Louis Philippe. Il avait une me
d'enfant, avec des lans de gourmandise vers les bonnes choses de la
vie, une faon de paganisme innocent, avec des chagrins aussi et des
stupeurs douloureuses. Son style, plus sensitif que descriptif, tait
tout frmissant et comme hyperesthsi, charg de tropes, prosopopes et
autres, qui prtent  la parodie mais, chez lui, ne sentent jamais le
procd.

_La Mre et l'enfant_ avait paru, sous sa premire forme, avant _Bubu de
Montparnasse_, en 1900. C'est peut-tre le chef-d'oeuvre de Charles-Louis
Philippe: c'est en tout cas le livre qui contient ses plus belles pages,
et c'est celui qui a le plus de chances d'tre lu par tout le monde.
Cette fois, pas l'ombre de roman: Philippe a tout bonnement voqu ses
propres souvenirs. Cette mre, c'est la sienne; cet enfant, c'est
lui-mme,  visage dcouvert. Sa mmoire et son coeur lui ont suffi pour
traduire, dans le cadre le plus modeste, toute la sublime beaut de
l'amour maternel et de l'amour filial. Cela ne peut gure s'analyser; ce
n'est qu'une srie d'impressions et d'effusions: il faudrait tout
citer... L'enfant est n, comme un morceau de chaos, et tout de suite
les mamans si ples ont des sens dlicieux pour apprendre  connatre
leur petit enfant. Vers trois ou quatre mois, c'est le commencement de
la formation de la conscience. Alors elles le prennent  leur cou pour
le promener, afin de lui montrer des spectacles clatants. Petit bb,
voici ce qui brille, voici ce qui chante, voici tout ce qui est beau...
Et les premiers sourires! Et le premier gazouillis, indcis comme un
rayon de soleil au matin!

Charles-Louis Philippe suit minutieusement ces pripties, en
observateur et en pote. Lorsque j'avais deux ans, maman, tu tais
forte comme une force de Dieu, tu tais belle de toutes sortes de
beauts naturelles, tu tais douce et claire comme une eau courante. Tu
ressembles  la terre facile et calme de chez nous qui s'en va, coteaux
et vallons, avec des champs et des prs de verdure... Tu es le ciel qui
s'tend au-dessus de nous, frre bleu de la plaine... Tu tais surtout,
maman, un large fleuve tranquille qui se promne entre deux rives de
feuillages, sous des cieux calms. J'tais une barque neuve qui
s'abandonne au beau fleuve et qui a l'air de lui dire: Emmne-moi, beau
fleuve, o tu voudras... Mais surtout maman, tu tais ma citadelle.
Magnifique et calme, tu te tiens debout sur la colline, et ton enfant
n'a pas peur lorsqu'il va dans la valle... Ce lyrisme ne rappelle-t-il
point le _Cantique des cantiques_? Charles-Louis Philippe a la mtaphore
biblique, c'est--dire subjective, procdant par affinits bilatrales,
allant du moral au physique, et non par similitudes exclusivement
matrielles. De mme, plus loin: Maman, lorsque tu es assise  la
fentre, tu couds et tu penses. Tes penses ressemblent  une alle de
vieux tilleuls o c'est toujours plein d'ombre et tu t'y promnes en
respirant... Mais surtout tu penses  moi... Ton coeur est beau comme un
monastre o tous les moines  genoux s'unissent pour envoyer  Dieu
chacun sa pense et pour lui faire entendre qu'il est le bien-aim chez
les hommes. Tu m'aimes comme la fin de toutes choses... Mme lorsqu'il
adopte une image purement visuelle, Philippe lui prtera une valeur de
sentiment, comme dans cette phrase: On voit ton bonnet blanc qui te
coiffe, comme un toit modeste _la maison d'un bon homme_. Il note des
analogies de ce genre dans l'ironie aussi bien que dans l'exaltation
fervente. Par exemple,  une pommade qui ne l'a pas guri, il dit:
Pommade, pommade, vous tiez, blanche, aussi vaine qu'une belle dame
auprs d'un accident. Il mle parfois l'humour  la tendresse, dans des
raccourcis familiers et singulirement pittoresques: On la voyait
passer (une vieille mendiante), tenant son panier d'une main et son
enfant de l'autre main. Son panier contenait les choses de sa vie: des
oeufs, des lgumes, du vin et son porte-monnaie, et son enfant contenait
tout son bonheur... Il n'y a point de style plus imag, mais selon le
temprament de Philippe pour qui l'me tait toujours l'essentiel et qui
n'en cherchait dans le monde visible que le reflet ou l'panouissement.

L'enfant grandit, est longtemps malade, puis va  l'cole, ensuite au
lyce, o il souffre de l'absence de sa mre, du manque de tendresse,
des rigueurs d'un pion... A vingt ans, aprs des dboires cruels, de
pnibles dmarches et une longue attente, il dcroche une place de 3 fr.
75 par jour dans un bureau... Mme dans les plaintes lgitimes de
Philippe, on ne sent jamais d'aigreur ni de rancune vritable. Que son
enfance diffre heureusement de celle de Poil de Carotte! Et surtout
qu'il est loign de ressembler  Jacques Vingtras! Et combien nous lui
en sommes reconnaissants! Ce livre de _la Mre et l'enfant_ peut tre
mis dans toutes les mains: certains morceaux sont appels  devenir
classiques et  figurer dans les anthologies. De toute l'oeuvre de
Charles-Louis Philippe, on peut dire que souvent empreinte d'une extrme
tristesse, elle laisse pourtant une impression salubre, parce qu'elle ne
contient rien que de noble et de gnreux, sans colre et sans haine.
Une fois, il croit caresser des rves de vengeance  l'gard du pion
perscuteur: En ce temps-l, je voulus tre officier... Je me voyais
dans la rue, un sabre et un dolman, et mon regard serait plus brillant
et plein de mpris, lorsque passant auprs du pion je le regarderais en
pensant: homme vil et pion. Voil jusqu'o allait l'esprit vindicatif
du bon Philippe! C'est dsarmant.

Il lui a manqu sans doute une certaine largeur de culture, une certaine
force de doctrine et d'objectivit. Il avait peu d'esprit critique, ne
comprenait rien  Stendhal, ni  Rabelais, ni  Moras, ni mme au style
de Jean-Jacques, dont il raffolait mais trouvait les phrases longues et
incorrectes... Il avait reu une instruction trop exclusivement
scientifique. Il soutenait la funeste thorie de la spontanit et,
comme ils disent, de la Vie (par un grand V), contre la tradition, la
discipline intellectuelle, l'art savant. Ce retour simpliste  la
nature, cette suppression des intermdiaires entre la nature et
l'crivain, cette rvolte de l'instinct, ce sont des paradoxes plus ou
moins renouvels de Rousseau, et d'inspiration dmagogique au fond.
Peut-tre l'excellent Charles-Louis Philippe ne s'en rendait-il pas un
compte exact. Il disait: Maintenant il faut des barbares, mais il
voulait que l'crivain ft un bon ouvrier, sans voir la contradiction
ni comprendre que le bon ouvrier suppose l'apprentissage, la rgle, le
got du mtier, toutes choses absolument incompatibles avec la barbarie.
Il a partag quelques prjugs d'une partie de ses contemporains. Il
eut, d'ailleurs, des vellits de nietzschisme et de catholicisme. On
ne sait trop dans quel sens il et volu. Il comprenait moins bien les
ides que les sentiments. Il n'tait pas trs dialecticien. Qu'importe?
Son oeuvre nous reste.


_Charles Blanchard_[105].

Lorsque Charles-Louis Philippe est mort, en dcembre 1909,  l'ge de
trente-cinq ans, il travaillait depuis plusieurs annes  un nouveau
roman, _Charles Blanchard_, et ne parvenait point  l'achever. On en a
donn diverses raisons dont les meilleures paraissent tre trangres 
l'oeuvre. Charles-Louis Philippe avait toujours eu le travail un peu
lent: une partie de ses journes tait absorbe par sa besogne de
fonctionnaire  l'Htel de Ville; et il avait entrepris en 1908 de
donner rgulirement au _Matin_ des contes qui ont t recueillis pour
la plupart sous ce titre: _Dans la petite cille_[106]. Mais on explique
aussi cet inachvement de _Charles Blanchard_ par des motifs tirs du
sujet mme, et des hsitations de Charles-Louis Philippe, qui n'aurait
pu se dcider entre deux conceptions diffrentes. C'est la thorie
soutenue par M. Lon-Paul Fargue, dans la prface du prsent volume. On
y trouvera, en effet, trois versions des premiers chapitres de ce
_Charles Blanchard_, sans compter diverses variantes, et il est vrai que
deux de ces versions ont l'air de s'opposer l'une  l'autre; mais je
crois que ce n'est qu'une apparence, que la conciliation tait non
seulement facile, mais ncessaire, et que le temps seul a manqu 
Charles-Louis Philippe pour tablir son plan. Le seul parti  prendre
tait de publier ces fragments tels quels, malgr les redites, ainsi que
l'ont fait ses amis.

[Note 105: Avec une prface de Lon-Paul Fargue. 1 vol. Edition de
la _Nouvelle Revue franaise_, 1913.]

[Note 106: 1 vol. Fasquelle.]

Le procd de composition qu'ici nous saisissons sur le vif concorde
avec ce qu'on savait ou ce qu'on avait devin du tour d'esprit de
Charles-Louis Philippe. M. Lon-Paul Fargue dclare: Les chapitres que
nous publions de _Charles Blanchard_ inachev ne sont pas des tudes
qu'il faisait pour un tableau, mais ce tableau mme qu'il recommenait
autant de fois qu'il croyait le voir dans les conditions ncessaires 
son achvement dfinitif... C'est jouer sur les mots. M. Lon-Paul
Fargue veut dire que ces tudes sont trs pousses, aussi pousses que
des tableaux: il se peut, mais ce sont bien des tudes, dont aucune ne
se suffit  elle-mme et ne constitue un tout. Visiblement, elles
prparent et amorcent un ouvrage futur. Charles-Louis Philippe n'avait
pas un de ces gnies puissants qui partent d'une ide centrale, d'une
vue d'ensemble, et fixent la structure organique d'une oeuvre, avant de
passer  l'excution. Racine disait: Ma tragdie est faite; je n'ai
plus qu' l'crire. Tout au contraire, Charles-Louis Philippe
commenait par crire la sienne et mme par la rcrire plusieurs fois
de suite, sans arriver toujours  la mettre sur ses pieds. Il se mouvait
naturellement dans le concret; il avait une sensibilit trop riche pour
s'asservir au fait comme les naturalistes, sous prtexte d'exactitude
documentaire. A la base de chacun de ses romans, il y a bien une
anecdote connue de lui ou mme vcue par lui; mais il multipliait les
points de vue et ne s'interdisait pas l'invention. Seulement, sa
fantaisie brodait, un peu au hasard, des variations brillantes, qui
parfois, ne s'enchanaient pas trs bien, et n'tant guid ni par le
scrupule de la ralit stricte, ni par une pense nette, il pouvait tre
fort embarrass pour coordonner et conclure. Il excellait dans le
morceau et arrivait avec peine  l'unit.

Lorsqu'on signale la ncessit de l'lment intellectuel dans
l'laboration artistique, certains thoriciens affectent de croire qu'on
souhaite le rgne de l'abstraction et des froides combinaisons d'cole
ou encore de la pice et du roman  thse. Il n'est pas question de
cela. Ou veut dire simplement qu'un artiste complet doit savoir dominer
et ordonner sa matire. Si cette matrise n'a pas entirement fait
dfaut  Charles-Louis Philippe, par ailleurs si magnifiquement dou, il
faut reconnatre qu'elle ne lui tait point naturelle et qu'il ne s'y
haussait que grce  de patients efforts. Il et certainement russi 
construire son _Charles Blanchard_, s'il en avait eu le loisir. Est-ce
une illusion? Il semble mme que la tche n'tait pas si ardue, et que
bien loin de se prsenter comme contradictoires, les fragments qui
subsistent se fussent aisment ajusts. Peut-tre Charles-Louis Philippe
et-il finalement adopt une autre direction; mais on discerne un lien
logique entre ces feuilles disperses.

_Charles Blanchard_, c'est en substance l'histoire des annes d'enfance
du pre de l'auteur. Ce pre tait sabotier  Crilly, village du
Bourbonnais. Il avait t orphelin de bonne heure et trs malheureux
dans son jeune ge, avant de pouvoir gagner sa vie par son travail.
Voil l'essentiel de la donne. Y avait-il plusieurs faons de la
traiter? Sans doute. Mais nous verrons qu'elles n'taient peut-tre pas
incompatibles.

Les deux chapitres de la premire version sont d'une accablante et
mortelle tristesse. Solange Blanchard, la veuve, vit avec son petit, qui
a sept ans au dbut du rcit, dans une masure dsole. Quatre murs
surveillaient la chambre, pleins de pierres rugueuses, sans que rien en
adouct la duret, dans un vis--vis terrible, dans une svrit
implacable, quatre murs entre lesquels le sol noir tait nu. L'ombre
qu'ils versaient, trouble par le jour verdtre d'une fentre basse,
s'tait retire dans les coins en attendant son heure. Quand le soir ici
viendra, l'on sera bien seul, dans un monde bien dur. Solange Blanchard
gagne dix francs par mois, environ six sous par jour,  faire des
mnages. Elle n'a pas d'autres ressources pour assurer sa subsistance et
celle de son enfant. Avant de sortir, le matin, elle lui dit: Surtout,
ne va pas dans la rue, mon Charles. Tu courrais, tu attraperais chaud.
Rappelle-toi de ce que je t'ai dit de ton pauvre pre. Il tait all
dans la campagne et il est rentr tout en sueur. Quand il a voulu se
reposer, il a pris froid, et il est mort d'une fluxion de poitrine en
six jours. Terroris, le petit reste toute la journe  se morfondre
sur sa chaise. L'aprs-midi, la mre est l, mais ne le distrait
gure...

      Sur sa prunelle on ne sait quoi s'tait pos, qui semblait
      avoir un certain poids. Cela grossissait, puis  un moment
      donn, aucun effort n'et pu le retenir. Cela se dtachait.
      On apercevait alors sur la joue de Solange une larme lourde
      ronde, qui roulait et venait s'aplatir sur l'toffe de sa
      robe. Elle tait la premire, mais les autres venaient aprs
      elle. Il fallait bientt renoncer  les voir une  une. La
      pauvre femme rappelait ces orateurs qui sont pleins de leur
      sujet, et comme ils parlent, elle pleurait d'abondance.

Les rares sorties de Charles Blanchard taient pour aller mendier avec
sa mre, trs loin, dans des fermes. Il avait d'abord un recul, une
frayeur d'oiseau de nuit devant le jour. L'espace tait si grand, le
ciel tait si haut, la lumire tait si pure qu'il ne pouvait croire que
pareille chose existt. Il tait intimid. Il n'et pas os avancer
au-devant de ce qu'il voyait. Il attendait que sa mre l'invitt  le
suivre. Mais les paysages ne sont pas faits pour les pauvres.

      Dans la nature, seules les routes comptaient... Ils ne
      regardaient rien, de peur de perdre leur temps  voir des
      choses inutiles... Un soleil d't, celui qui claire les
      beaux jours et qui fait qu' leur heure dernire les hommes
      mmes qui, par del la mort, croient trouver le ciel, ne
      quittent la terre qu'en pleurant, un beau soleil embrasait
      la campagne entire et l'aimait comme un pre aime le
      meilleur de ses enfants. De belles vapeurs d'une couleur
      bleue montaient vers lui, la campagne semblait lui rpondre
      avec un doux sentiment, l'enfant du soleil le payait de
      retour. Charles Blanchard de tout cela ne connaissait qu'une
      chose. Il disait:--Maman, j'ai chaud.

On se souvient du mot de Flaubert dans _la Tentation_: Il y a des
endroits de la terre si beaux qu'on voudrait les presser sur son coeur.
La sensibilit ardente et jeune de l'espce de primitif qu'tait rest
Charles-Louis Philippe le conduit  crer des mythes comme  l'poque
homrique. Mais l'antithse entre cette tendresse que la Terre change
avec le Soleil et l'abandon des dshrits est d'une amertume bien
moderne. En Grce, la condition humaine fut-elle jamais si rude que les
plus misrables n'eussent pas un instant pour jouir du spectacle des
choses et adorer la lumire?

Ainsi mme ces courses de bte de somme n'clairaient pas la morne et
pesante solitude de Charles Blanchard. Il n'avait mme pas la notion
d'une existence qui ne ft point identique  la sienne, d'hommes qui ne
fussent pas tout  fait ses pareils. A force de vivre en reclus, dans un
taudis obscur, il tait devenu malingre et chlorotique:

      Sous ses joues transparentes, sa chair incolore semblait
      mlange d'eau. Il ne faut pas dire qu'il avait la peau
      moite: il avait la peau humide. Sa mre parfois lui essuyait
      le visage: au bout d'un instant il et fallu recommencer. Il
      ne suffisait mme pas de dire qu'il avait la peau humide. Un
      singulier phnomne sans doute s'tait produit dans les
      couches profondes de son corps; ses veines taient fragiles
      l'une d'elles s'tait rompue; il se vidait; un liquide
      horrible s'coulait  travers sa peau.

Il demeurait indfiniment silencieux: c'tait un enfant, et il avait
l'air d'un vieillard. Mais les vieillards font plus de bruit, les hommes
sont moins graves et les animaux se mlent  nous davantage.

      Parfois il semblait que la pleur et l'humidit de son
      visage dussent fournir une indication... Oui... Ce n'tait
      mme pas dans le rgne animal qu'on et pu lui trouver un
      semblable. Lorsqu'on le voyait immobile et froid sur sa
      chaise, dans le coin le plus obscur de sa sombre maison, on
      se disait que des phnomnes insouponnables se passent 
      l'abri de la lumire du soleil et que d'tranges moisissures
      ont pu se dvelopper dans une ombre glace. Quelque
      monstrueux champignon, sur le sol d'une de ces chambres qui
      font penser  des caves, s'tait accru pendant des jours et
      des jours: le hasard lui avait donn la forme d'un enfant.

Il n'est gure possible d'aller plus loin dans l'horreur. Charles-Louis
Philippe a su donner en effet dans tout ce fragment l'impression d'une
odeur de cave et d'une dcoloration putride. Nous avons l'atroce
sensation physique de l'extrme misre qui dissout les tres humains et
les transforme en des sortes de larves. C'est sinistre.

Lorsque Charles Blanchard a douze ans, sa mre prouve une grande joie.
Elle envoie Charles en apprentissage chez son oncle Baptiste Dumont,
sabotier, et entrevoit une re nouvelle. Le petit est effar, craintif,
taciturne: il lui faut une semaine pour comprendre qu'on ne lui veut
aucun mal. Peu  peu, l'oncle Baptiste l'initie aux secrets du mtier.
Il obit d'abord avec rpugnance. Enfin il s'y habitue.

      Il faut marquer d'une pierre blanche le jour o Charles
      Blanchard donna  ses sabots un peu de cette attention
      qu'accordent les hommes  la besogne qui les occupe. Un
      grand changement s'tait produit dans sa vie, lorsque, ayant
      chass les vaines terreurs, il put se dire un soir, aprs
      avoir rp ses sabots:--Aujourd'hui, j'en ai rp six
      paires... Il existait alors pour Charles Blanchard quelque
      chose qui s'appelle le travail.

Mais Charles-Louis Philippe ajoute: Le travail ne lche pas ceux qu'il
a choisis. Il n'insiste pas; mais cette phrase suggre encore des
rflexions affligeantes. Oui, le travail libre, et l'on s'lve en
passant de la condition de mendiant  celle de travailleur. On a aussi
la vie plus douce et mieux assure. Mais n'est-ce point un autre
esclavage? Faut-il que la vie soit abominable pour qu'on puisse
considrer ce travail fatigant et obsdant comme la meilleure des
distractions et la plus salutaire dfense non seulement contre la gne,
mais contre l'ennui!

Cette premire version de _Charles Blanchard_ est certes imprgne d'un
douloureux pessimisme. Cependant elle se termine sur une esprance; car
aprs le mot sur le travail qui ne vous lche plus, Charles-Louis
Philippe nous montre son personnage s'aguerrissant, y prenant got.
Quand le Charles Blanchard nouveau tenta de rentrer dans le Charles
Blanchard ancien, celui qui n'avait rien  faire, ne rien faire n'tait
plus dans sa vie ce qui lui semblait prfrable. Et c'est lui qui,
sachant maintenant rper, noircir et cirer les sabots, demande
spontanment, un beau matin: Mon oncle, voulez-vous que j'essaye de
fendre votre bois?.. Il y a lieu de distinguer entre les jugements
philosophiques sur notre destine commune et l'apprciation relative de
la situation de chacun de nous. Si Charles Blanchard doit tre encore 
plaindre, ce sera au mme titre que tous les mortels. Mais il ne
connatra plus un malheur d'exception. Par le travail, il est sauv,
dans la mesure o un homme peut l'tre. C'est bien ce qu'en littrature
on appelle un dnouement optimiste.

C'est pourquoi je n'aperois point, comme M. Lon-Paul Fargue, une
antinomie absolue entre cette version et la troisime, celle de _Charles
Blanchard heureux_. En lisant la premire, on est assurment mu, mais
on sent un peu d'artifice et l'on articule quelques objections. Est-il
bien vraisemblable que Charles Blanchard se laisse hermtiquement
squestrer dans sa chaumire, sous prtexte que son pre est mort d'un
chaud et froid? Dj sa pauvre mre, par excs de sollicitude, tombe
dans une erreur dont les rsultats devraient bientt la tirer. Comment!
elle voit son gamin dprir et elle ne songe pas  lui faire prendre de
l'exercice! Et lui, se soumet sans murmurer! Il ne profite pas au moins
des absences forces de sa mre pour se dgourdir les jambes! Les plus
pauvres enfants des moindres villages vont jouer, courir et polissonner
sur les routes avec des camarades. Pour expliquer la claustration de
Charles Blanchard, il faudrait des raisons que l'auteur ne donne pas.
Elle a pu durer une saison ou deux, par suite de maladie ou
d'intempries: nous ne comprenons pas qu'elle dure cinq ans. D'autre
part Charles Blanchard a dj sept ans au dbut: qu'a-t-il fait
jusque-l?

La troisime version rpond  ces questions. A quatre ans, quoiqu'il
et touch toutes les choses qu'il avait pu atteindre, il n'avait pas
puis une grande curiosit qui tait au fond de lui-mme... C'est
pourquoi, lorsqu'il tait dans sa maison, il partait pour aller sur la
rue. Lorsqu'il tait dans la rue, il ne s'arrtait pas encore... Nous y
voil! Charles Blanchard apprit l'existence du soleil, de l'azur du
ciel, des arbres, des prairies, il sut qu'il y avait des oiseaux, des
chiens, des chats, des chevaux... Pour lui, la vie tait comparable 
un magasin de dballage... Et il fut heureux de faire partie d'un
monde qui possdait de telles merveilles... Il fut heureux comme les
enfants sont heureux... On croirait que le monde a t cr pour que les
enfants s'en puissent rjouir. A la bonne heure! Ici apparaissent le
kiosque chinois de M. Tardy, avec ses clochettes, et la pluie
d'tincelles que faisait jaillir le forgeron comme dans une ferie: il
en avait t fait mention brivement dans la premire version, pour
noter aussitt que Charles, obtemprant aux ordres maternels, ne verrait
plus jamais ces belles choses. Allons donc! Maintenant, il se promne
librement au march,  la foire; il a dix ans, et il consacre tout un
aprs-midi  contempler les chevaux de bois. Bref, il redevient un
enfant normal, ayant des plaisirs et des chagrins d'enfant, non les
dsespoirs sans claircie d'une grande personne dont la vie est
irrparablement brise et qui s'enferme dans une retraite farouche. Que
la dtresse de sa mre opprime la vie de Charles et le rduise  l'tat
o nous l'avons vu, c'est admissible, mais non pas sans qu'il ait eu des
ractions de gaiet avant l'ge de douze ans. Observons, d'autre part,
que l'pisode des chevaux de bois, dont Charles-Louis Philippe a repris
une demi-douzaine de fois la rdaction, nous rejette toujours dans la
tristesse. Tantt l'enfant voudrait faire un tour de mange, comme les
autres, et sa mre est oblige de lui refuser le sou que cela coterait,
parce qu'elle a besoin de ce sou pour acheter du pain. Tantt il a, de
lui-mme, le sentiment vague que de si fastueux plaisirs ne sont pas 
sa porte, il s'efface spontanment et s'loigne en pleurant, ayant pris
conscience de sa pauvret et de l'ingalit qui est la loi sociale. De
toute faon, la douleur rentre dans la vie de l'orphelin--et les deux
versions se rejoignent.

Il fallait videmment les coudre et les intgrer l'une  l'autre,
introduire dans la premire des touches de joie enfantine empruntes 
la troisime, tout en conservant la tonalit gnrale d'angoisse et
d'accablement, que des notes contrastes eussent pu rendre encore plus
poignante. Quant  ce que les diteurs appellent la seconde version et
aux variantes fort nombreuses, elles contiennent des traits et des
morceaux entiers qui sont admirables, mais qui ne font que dvelopper ou
renforcer les prcdents et qui eussent parfaitement trouv place dans
le texte dfinitif. Tous les matriaux d'un beau livre sont runis: il
suffisait d'un peu d'art et de patience pour les mettre en ordre.





JULES RENARD[107]


[Note 107: A propos de _l'Oeil clair_, 1 vol. dition de la _Nouvelle
Revue Franaise_]

Le volume posthume de Jules Renard, _l'Oeil clair_, se compose de
morceaux divers, jusqu'ici rests indits ou pars dans des journaux et
des revues. Evidemment cela manque un peu d'unit: mais la plupart des
volumes que Renard publia en son vivant n'taient pas beaucoup moins
fragmentaires, et il y a dans celui-ci des choses qu'il et t grand
dommage de laisser perdre. Dans les _Lettres  l'amie_, une confession:
Ambitieux, oui, mais dans le vague. Ds que je prcise, je me sens
repu. Est-ce que je voudrais tre ceci ou cela? Ce grand homme, cet
homme aim? Non... Est-ce que je serais heureux d'avoir crit la pice
de mon ami Paul qui lui rapportera deux cent mille francs? Je vous jure
que non... Renard n'avait pas besoin de jurer: nous ne doutions pas de
lui. Mais il ajoute, et c'est plus subtil: Vous savez combien j'aime
tous nos grands crivains. Eh bien, il arrive que je me demande aprs la
lecture de telle page que j'admire, une page de Flaubert, oui:--Cette
page, est-ce que je la signerais?--Je ne la signerais pas. Qu'est-ce 
dire? Qu'il se croit suprieur  Flaubert? Evidemment non: mais _autre_.
Il ne voudrait pas tre ce grand homme, cet homme aim; il voudrait
autant de gnie et de gloire en tant lui-mme. Sentiment assez normal
chez un homme de lettres, mais qui montre bien l'importance du moi en
littrature: le ralisme absolu, la parfaite soumission  l'objet,
n'existe que dans la science.

Dehors des toiles, des toiles, comme s'il allait en pleuvoir. Des
toiles inutiles, qui n'expliquent rien, ne voient rien, n'clairent
rien, des tincelles dans de la suie. Jules Renard aurait voulu trouver
dans le scintillement des toiles l'explication de l'univers. Pourquoi
dans les toiles plutt qu'ailleurs? C'est une ide un peu
draisonnable, encore que traduite par une jolie image. Jules Renard fut
un merveilleux chasseur d'images, mais il alla moins volontiers  la
chasse aux ides, d'o il risquait davantage de revenir bredouille. Par
exemple, il est athe, ce qui est son droit, mais il a des raisonnements
bizarres. Dieu a bien tort de ne pas donner une preuve de son existence
(cela c'est du Vigny). Ce qu'il perd d'adoration est incalculable. Au
fond personne n'y croit, pas mme la servante Marie. Et il nous raconte
que cette servante, si elle croyait vraiment en Dieu, devrait avoir hte
de mourir pour rejoindre le mari qu'elle a perdu et qu'elle regrette
toujours. Renard oublie que cette pauvre femme peut craindre l'enfer ou,
tout bonnement, obir sans ratiociner  l'instinct du vouloir-vivre,
qui coexiste avec n'importe quelle doctrine.

Dans _Ragotte_, on voyait aussi Renard taquinant une vieille paysanne
pour ses croyances naves. Mais sa propre philosophie semble un peu
courte. L'abstraction n'est pas son fait. Il n'est  l'aise qu'avec les
choses matrielles, visibles et tangibles. C'est peut-tre pour cela que
l'ide de Dieu, chappant  toute possibilit de description d'aprs
nature, ne saurait l'intresser. Il note avec une satisfaction manifeste
qu'Alphonse Daudet a dit: Moi qui ne suis pas une bte, je ne comprends
pas Spinoza. Il en conclut que l'illustre romancier devait tout  sa
sensibilit et ne devait rien  la raison des penseurs. Cependant on
peut s'embrouiller dans Spinoza, faute d'entranement, et n'en pas moins
user de son intelligence, mme pour faire simplement oeuvre d'artiste. Ce
qui est certain, c'est que Jules Renard n'avait pas la vocation de
l'idologie et n'tait point un intellectuel, mais surtout un visuel.

La prdominance de cette facult matresse marque  la fois les limites
et l'originalit de son talent. Voici, dans le prsent volume, de
curieux effets de neige: La neige continuait de tomber. Elle
s'installait doucement sur le sol, comme le linge blanc dans les
armoires. Nous traversions, presque sans bruit, des villages en sucre
qui dormaient tasss, bas comme des taupinires. Me frottant les yeux,
je reconnaissais la maison d'Eusbe couverte d'une housse blanche. Et
plus loin: Regarde, ton coeur n'est pas plus pur. La neige, c'est de la
pluie qui tombe en puret. Elle traverse sans une tache, sans plus de
bruit qu'un reflet, le miroir du canal. Les arbres ont l'air de
candlabres qu'une mousseline prserve des oiseaux. Seule une corneille
nage pniblement l-haut, dans la brume. Vois cette petite fume bleue
qui se droule sur la nappe d'un toit. Les tours du chteau mettent leur
calotte de nuit. Le mieux russi, c'est le bonnet du clocher: il a un
pompon qui se dresse! Et la croix du village est en bras de chemise...
Et dans une autre tonalit: Le soleil seul, un soleil myope, continue
de descendre, de l'autre ct des branches fines comme des systmes
nerveux. Les trouvailles de ce genre abondent chez Jules Renard. Tous
ses livres en sont remplis, mme ceux o il conte une histoire et trace
des caractres, comme _Poil de Carotte_ et _l'Ecornifleur_. Le reste de
son oeuvre ne contient gure autre chose.

Dans des notes qu'il rdigea pour une enqute de M. Louis Vauxcelles,
Jules Renard disait:

      Plus je vais, moins je comprends la vie, mais plus elle
      m'amuse... L'oeuvre en train? Aucune. Aujourd'hui, on fait du
      thtre pour tre de l'Acadmie ou pour s'acheter une
      automobile. Je n'ai pas besoin d'automobile et,  distance,
      l'Acadmie me fait l'effet d'un bouiboui. Alors, regardons.
      Par exemple, j'aurai bien regard!

Ce n'est pas mal se connatre: Jules Renard regarde, et il s'amuse. Il
s'est parfaitement dfini dans ces deux mots. Il n'a pas d'imagination
cratrice et se borne  copier ce qu'il a vu. Il est assez peu
psychologue, et lorsqu'il met en scne des tres humains, il les choisit
parmi les plus ordinaires et les plus humbles. Les petits bourgeois
mesquins, stupides, ratatins, ne conviennent pas mal  son talent; les
paysans, moins laids, moins dsobligeants, parce qu'ils cdent 
l'instinct et ne doivent rien  l'artifice, mais plus lmentaires, lui
conviennent encore mieux. En outre, il rpugne  la narration suivie,
en quoi il se distingue des Zola et des Maupassant, qui ont eu les mmes
complaisances que lui pour les personnages mdiocres, mais les ont
encadrs dans des rcits organiss.

Le procd prfr de Jules Renard se rattache  celui des Goncourt,
qu'il pousse  l'extrme. Il accumule une srie d'instantans, de tout
petits croquis, de notations minuscules: un coin de campagne, un bout de
conversation, une phrase, un mot, un cri. On dirait une rubrique d'chos
et de nouvelles  la main, ou encore une suite de lgendes pour album
illustr. Mais son triomphe, c'est le paysage, l'animal ou la nature
morte. Ses tableautins sont tonnants de justesse; ses pochades sont
prises sur le vif. C'est frappant. Tout ce qui est forme, couleur,
aspect physique est enregistr par Jules Renard avec une minutie et un
relief prodigieux. Le concret, le dtail concret, voil son domaine. Le
plus significatif de ses ouvrages, ce sont ses _Histoires naturelles_.
Jamais l'allure, les gestes, le contour, la nuance des animaux
familiers: poule, coq, cochon, vache, chien, chat, ne, lapin, etc...,
ne furent attraps avec un coup d'oeil aussi infaillible, reproduits d'un
trait aussi net et aussi exact. Un canard ou un veau dcrit par Jules
Renard est plus essentiellement canard ou veau et nous reprsente mieux
son type que ne sauraient le faire tous les veaux ou tous les canards de
nos basses-cours. Et cependant, mme alors, Jules Renard n'est pas
strictement un raliste. Il l'est notamment beaucoup moins que
Maupassant, pour la raison que j'indiquais tout  l'heure et pour une
autre, qui n'en dcoule point par une ncessit logique, mais qui est
souvent concomitante dans l'art contemporain.

Le principe esthtique de Jules Renard n'est pas le ralisme proprement
dit, mais l'impressionnisme, et le plus radical, ce qui est bien
diffrent. L'impressionniste ne se soucie pas d'treindre toute la
ralit, ni mme des tranches considrables de vie relle: c'est
pourquoi il se passe fort bien de pense, de psychologie, de
composition, de varit, et presque de sujet. Il s'arrte  un tout
petit coin du monde extrieur, saisi dans un de ses tats fugitifs; et
superficiellement il semble ultra-raliste, puisqu'il se contente d'un
menu fragment et d'un bref moment du rel, sans doute afin de le happer
au vol, pour ainsi dire, et de le piquer tout palpitant sur sa toile ou
son papier, comme un papillon poignard d'une pingle. Mais
l'impressionniste prend sa revanche dans l'excution. Son style, son
faire est autrement complexe, subtil et fouill que celui du simple
raliste: et s'il a rduit les proportions du sujet, c'tait pour mieux
l'analyser, le creuser, le dformer au besoin. En dfinitive, il ne se
subordonne pas au rel, mais s'en sert et s'en amuse comme d'une matire
d'art ou d'un prtexte.

Jules Renard ressemble,  cet gard, aux peintres tels que Degas ou
Monet, aux musiciens de l'cole debussyste et surtout  M. Maurice Ravel
(on sait que ce dernier a proclam publiquement les affinits de son art
avec celui-ci, puisqu'il a mis en musique une partie des _Histoires
naturelles_). Les descriptions de Renard, par un savant quilibre qui
est le secret de son talent, sont  la fois criantes de vrit et
nonobstant singulires, inattendues, souvent releves d'humour, ou
alanguies de prciosit, parfois (mais plus rarement) teintes de
posie. Il y a chez lui du japonisme et une tendance  la ferie: Jules
Renard prte volontiers les apparences ou les intentions de la vie
consciente aux objets inanims.

Dans une excellente brochure sur _Jules Renard et son oeuvre_, M. Henri
Bachelin compare trois effets de lune. En 1800, Chateaubriand: La lune
se montra au-dessus des arbres,  l'horizon oppos... Sa lumire gris de
perle descendait sur la cime indtermine des forts. En 1850,
Flaubert: La lune toute ronde et couleur de pourpre, se levait  ras de
terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des
peupliers qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir,
trou. En 1900, Renard: La lune se lve, elle monte lgre, parmi les
arbres. Ils vont la toucher du bout de leurs pointes, l'accrocher au
passage. Mais elle glisse, leur chappe et verse devant elle, pour
annoncer sa venue, une lueur claire comme un flot de petit lait. Cette
espce de lutte ou de jeu fantaisiste entre l'astre et les arbres est
caractristique de la manire de Jules Renard, qui dira encore: Dans la
campagne muette, les peupliers se dressent comme des doigts en l'air, et
dsignent la lune, et: Cette demi-douzaine de fers  repasser, 
genoux sur leur planche, par rang de taille, comme des religieuses qui
prient, voiles de noir et les mains jointes... D'autre part, il ne
recule ni devant la caricature, ni devant la gauloiserie rabelaisienne.
Et il crit  merveille, avec une justesse, une finesse, une concision
admirables. Il vise constamment  la perfection et y atteint presque
toujours. Il possde, dans un genre un peu restreint, une supriorit
clatante. C'est un petit matre, mais c'est un matre.

Il tait homme de lettres jusqu'aux moelles, et bien digne encore,  ce
point de vue, d'tre membre de l'Acadmie Goncourt. Rappelez-vous les
tablettes d'Eloi, dans le volume intitul _le Vigneron dans sa
vigne_... Quand il parle de littrature contemporaine, il ne manque pas
de jugement. A propos d'un roman de Mme de Noailles, il s'crie:

      Que de vertige! Que de volupt! a prouve tant que a, une
      petite religieuse? De la douleur clatante, du plaisir qu'on
      renonce  dire! L'me s'lance, le coeur aussi, les poumons
      aussi! Ce n'est plus la vie, c'est la vie de la vie, l'amour
      de l'amour; le silence crie; on s'vanouit  chaque odeur,
      mme  celle des petits pois verts. Et tout ce qui pntre
      dans la poitrine, jusqu' des terrasses! On ne sait plus si
      ces dames mangent un fruit, ou si c'est le fruit qui les
      mange. Elles meurent de larmes avec un soupir immense. C'est
      trop, c'est trop. Il faudra bien se calmer et remettre
      chaque mot  sa place: _le style, ce n'est pas la femme_.

Il a, dans ce volume de _l'Oeil clair_, de fort ingnieuses observations
sur la critique, les auteurs, les prix littraires, les acadmies et
tout ce qui s'ensuit.

Comment se fait-il que cet enrag gendelettres se soit ml de
politique? Non point de grande politique, ce qui est certes plein
d'intrt pour peu qu'on ait seulement les dons d'orateur de Lamartine,
de Gambetta ou de Briand; mais Jules Renard prenait plaisir  tre maire
de Chitry-les-Mines (Nivre),  tracasser dans la politique
arrondissementire et villageoise,  collaborer  l'_Echo de Clamecy_ et
 embter son cur, car il tait rpublicain de gauche, et mme
d'extrme-gauche, trs anticlrical et  peu prs socialiste. Dans ces
notes, dj cites, pour M. Louis Vauxcelles, il s'exprimait ainsi:
C'est une stupeur pour moi que certains hommes que j'admire ne soient
pas dreyfusards, anticlricaux et pacifistes. Oui, une stupeur!...
Potes, tous aux urnes! crasons le laid! Je dteste le modr libral,
parce que ce genre-l ne me parat pas beau. L'avenir du socialisme,
c'est qu'il fait appel  tout l'idal. Le bon Jules Renard avait un
dogmatisme un peu ingnu, signe de gaucherie  se mouvoir parmi les
ides et d'inaptitude  imaginer les mes. Sans accepter toutes les
opinions, on peut se les expliquer. Il politiquaillait comme il se
promenait dans le Nivernais, pour butiner des observations et des
images. Et il avait choisi un parti extrme par got naturel pour les
couleurs vives. Entre Paris et Chitry-les-Mines, sa personnalit se
ddoublait beaucoup moins qu'on ne l'a cru. Il fut impressionniste en
politique comme en littrature.




CLAUDE FARRRE[108]


[Note 108: _Thomas l'Agnelet, gentilhomme de fortune_. 1 vol.
Ollendorff.]

M. Claude Farrre, on le sait peut-tre, est officier de marine, comme
Pierre Loti. Il est aussi turcophile, et mme musulman: son plus rcent
volume est dat des annes 1328-1330 de l'hgire. Sur cet article, il
dpasse son illustre confrre, qui tmoigne aux Turcs la plus vive
sympathie, mais n'a point embrass leur religion. On se plat  croire
que M. Claude Farrre ne se contente pas d'adopter le calendrier
islamique et observe scrupuleusement toutes les prescriptions du Coran.
En tout cas, cette faon d'crire les dates assure au moins  la
dernire page de chacun de ses livres une relle originalit. L'an 1322
de l'hgire ou--soit dit sans l'offenser--1905 aprs Jsus-Christ, il
obtint le prix Goncourt pour un roman intitul les _Civiliss_, tableau
fort pittoresque de la vie  Sagon et satire assez mordante des moeurs
coloniales. La comparaison avec Loti s'imposait, mais on constatait
dj que M. Claude Farrre tait moins pote et moins artiste que son
grand devancier. Il donnait moins  la rverie et plus  l'observation.
S'il suivait en apparence la mme voie, c'tait dans un tout autre
esprit. Il semblait partager l'amour de Loti pour les races primitives
et son horreur du progrs. Au fond, il rvlait un temprament de
raliste et d'homme d'action. Avec quelques touches d'impressionnisme,
son style tait en gnral simple, vigoureux, un peu rapide et mme
lch. Le meilleur de son talent consistait dans son habilet de
narrateur.

Ces traits s'accusrent dans _l'Homme qui assassina_, rcit extrmement
dramatique, dont l'action est situe  Constantinople, et qui ressemble
aussi peu que possible aux romans turcs de Pierre Loti. M. Claude
Farrre n'a pas ce gnie de paysagiste sentimental; il est bien moins
sensible aux philtres de l'Orient et aux prestiges du pass. Malgr son
adhsion  la loi du Prophte, il semble presque fait pour s'entendre
avec M. Louis Bertrand, l'ami du moderne. C'est surtout la socit
cosmopolite installe dans la capitale du khalife qui intresse M.
Claude Farrre. Le drame se passe entre europens. _La Bataille_ nous
transporte au Japon, mais non plus dans celui de _Madame Chrysanthme_.
Il s'agit de prouver que l'europanisation du Japon est superficielle,
que les Japonais ne nous ont emprunt que notre outillage et ont gard
leurs traditions, hroques sans doute, mais barbares et farouches. Les
connaissances techniques de M. Claude Farrre l'ont bien servi pour sa
passionnante et tragique description de la bataille navale de Tsoushima.
Quant au Japon des estampes, des kakmonos, du bibelot amusant et
prcieux, il n'en est plus question. Ce n'est point ici une flnerie
artistique, mais une tude politique et militaire. _Mademoiselle Dax,
jeune fille_, nous montre la femme nouvelle, qui ne peut plus supporter
l'oppression des vieux prjugs et  qui les thories libertaires ne
procurent pas la scurit. _Les Petites allies_ esquissent une apologie
pour le demi-monde toulonnais. _La Maison des hommes vivants_ utilise la
lgende du fameux comte de Saint-Germain qui aurait vcu l'existence de
plusieurs gnrations humaines. On voit que M. Claude Farrre ne s'en
est pas tenu  l'exotisme et que son oeuvre ne manque pas de varit.

_Thomas l'Agnelet_ est franchement un roman d'aventures ou, si vous
voulez, un roman historique, mais qui rappelle Dumas pre et surtout
Gustave Aymard. Ce Thomas Trublet, dit l'Agnelet par antiphrase, est un
terrible corsaire malouin de l'poque de Louis XIV. Simple matre
d'quipage, tous les officiers ayant t tus, il sauve son navire
attaqu par les Hollandais. Un armateur lui confie le commandement de la
frgate la _Belle-Hermine_, avec laquelle il va faire la course aux
Antilles. Je renonce  numrer tous les actes d'clat de ce redoutable
capitaine qui, avec vingt canons et une centaine d'hommes, capture,
coule ou met en droute des vaisseaux de ligne et des escadres entires.
Les prises sont fructueuses et il fait fortune. Pour avoir prt
main-forte  des vaisseaux du roi, en grand danger d'tre dconfits par
les Hollandais prs du Havre de Grce, il a l'insigne honneur d'tre
prsent, comme Jean-Bart,  Louis XIV, qui lui accorde des lettres de
noblesse. Rien ne devrait empcher Thomas, sieur de l'Agnelet, de vivre
dsormais heureux, riche et respect, dans sa ville natale de
Saint-Malo. Mais l'amour lui est moins favorable que la guerre. Dj il
avait d prolonger pendant plusieurs annes sa croisire aux Antilles, 
cause d'un duel avec le frre d'une fille qu'il avait mise  mal. Ce
frre a eu le sort du Valentin de Goethe. Bien qu'il l'et tu en loyal
combat, Thomas a longtemps jug prudent de se laisser oublier. Lorsqu'il
arrive enfin  Saint-Malo, combl de gloire, gorg d'cus et pleinement
rassrn, il n'y revient pas seul.

Sur un galion du roi d'Espagne, dont il s'est empar de haute lutte, en
pleine mer, il a trouv comme butin, outre les lingots d'or, une
singulire fille nomme Juana, Svillane de naissance, et cette captive
a bientt fait de lui son esclave. Il a d'abord essay de la vaincre de
force. Il ne tenait pas assez compte de la morgue espagnole. Elle lui a
rsist, l'a mat et rduit  rien. Pour la conqurir, il est oblig de
prendre d'assaut la ville de Ciudad-Real, en Nouvelle-Grenade, et de
massacrer le pre et les deux frres de la belle sous ses yeux. Il faut
reconnatre qu'alors Juana s'incline et qu'elle couronne aussitt, sans
plus de tergiversations, la flamme du hros qui l'a si magistralement
rendue orpheline  coups de hache d'abordage. Maintenant elle l'adore.
Il n'est que de savoir se conduire avec les femmes. Mais  Saint-Malo,
les choses se gtent. Juana s'ennuie, elle dteste le climat froid et
pluvieux, elle enrage d'tre en butte  la malveillance de ces
provinciaux. La famille de Thomas n'admettrait point qu'il l'poust. Il
se brouille avec tous les siens pour vivre avec elle. Cette liaison
irrgulire fait scandale. On tait trs svre sur ce chapitre,
parat-il,  Saint-Malo, sous Louis XIV, qui donnait tant d'exemples de
vertu  ses fidles sujets. Pour comble de dsagrment, Thomas
rencontre la fille dont il a jadis tu le frre: il avait jur  sa
victime agonisante de rparer sa faute par un bon mariage. Bien que la
fille ait un enfant, qui est de lui, Thomas,  n'en point douter, il n'a
pas la moindre envie de tenir son serment. Il n'aime pas cette
malheureuse, et il aime Juana. Mais il est inquiet. Aprs avoir assur
le sort de son fils btard, il retourne aux Indes occidentales, avec sa
Juana, sur sa frgate, dont il est  prsent propritaire. Nouvelle
srie d'exploits mirifiques, coups de ripailles extraordinaires dans
les ports des Iles avec les camarades flibustiers.

Cependant la Juana, mgre un instant dompte, redevient dangereuse et
tourne  la femme fatale. Sa clbre morgue dteste l'humiliation
d'avoir cd. Elle entreprend de torturer Thomas, par vengeance ou
simplement par plaisir. Tantt elle lui ferme sa porte, tantt elle le
trompe avec impudence sans qu'il ose se fcher. Une nuit pourtant, il la
pince en flagrant dlit, tire un coup de pistolet et ne tue qu'un
innocent, son lieutenant, son ami, son frre, Louis Gunol, tandis que
l'amant russit  s'vader sain et sauf. Il est vrai que ce meurtre
adoucit l'humeur de la suave seorita, qui, devant ce cadavre, prouve
immdiatement une tendresse pour le meurtrier. D'autre part, lorsque
aprs la paix de Nimgue, Louis XIV interdit la course et cesse de
dlivrer des lettres de marque, Juana excite Thomas  se rvolter et 
se faire pirate. Elle le pousse  commettre toutes sortes
d'extravagances et d'atrocits. Elle le dtourne de toutes les issues
honorables. Elle l'entrane aux abmes. Nanmoins, tout criminel qu'il
est devenu, il ne se battra pas contre un vaisseau du roi de France: il
se rend  la premire sommation, lui, l'invincible. Il est jug,
condamn, pendu  la grande vergue de sa frgate. Comme grce suprme,
il a demand  revoir une dernire fois Juana. Elle s'y refuse, avec des
paroles outrageantes. Comme femme fatale, on ne fait pas mieux.

Mais nous sommes un peu blass sur ces dmons femelles. Ce n'est pas
sans un certain scepticisme que nous lisons les rcits truculents et
horrifiques de M. Claude Farrre. Quoique natif de Saint-Malo, son
corsaire parat un peu gascon. Et nous regrettons de voir cet crivain
tomber dcidment dans un genre subalterne, vers lequel il penchait
depuis ses dbuts. Ces longues accumulations de palpitantes pripties,
en style cursif, et d'o ne se dgage aucune ide nouvelle, c'est du
feuilleton populaire, ce n'est presque plus de la littrature. Voil
l'inconvnient de trop bien conter. On croit pouvoir se passer de tout
le reste, et c'est justement le reste qui importe. Le rcit est un moyen
d'expression: il ne se suffit pas  lui-mme,

    Et conter pour conter nous semble peu d'affaire.

Il pouvait y avoir un beau livre  crire sur les corsaires d'ancien
rgime. M. Claude Farrre n'a pas su animer son Thomas l'Agnelet d'une
vie caractristique et d'un puissant relief. Il ne nous a donn qu'une
enfilade d'anecdotes, d'ailleurs amusantes et qui raviront les amateurs
de lectures faciles.




LA QUATRIME DIMENSION[109]


Tout le monde sait que nous concevons l'espace  trois dimensions,
longueur, largeur, paisseur et que la gomtrie classique, la gomtrie
d'Euclide, est fonde sur cette conception. Mais on n'ignore pas non
plus que plusieurs mathmaticiens modernes ont labor des gomtries
non euclidiennes. Henri Poincar en avait donn des aperus dans son
livre sur _la Science et l'hypothse_.

[Note 109: G. de Pawlowski: _Voyage au pays de la quatrime
dimension_, 1 vol. Fasquelle.]

Supposons des tres dnus d'paisseur, infiniment plats, et se mouvant
dans le mme plan: ils n'attribueront  l'espace que deux dimensions.
Ils auraient la gomtrie de Lobatchevski. Si ces tres dnus
d'paisseur avaient la forme non d'une figure plane, mais d'une figure
sphrique, et se mouvaient tous sur une mme sphre sans pouvoir s'en
carter, ce qui jouerait pour eux le rle de la ligne droite, ce qui
serait pour eux le plus court chemin d'un point  un autre, ce serait un
arc de cercle, et leur gomtrie  deux dimensions serait une gomtrie
sphrique. La gomtrie de Riemann est une gomtrie sphrique  trois
dimensions. La somme des angles d'un triangle est plus petite que deux
droits dans la gomtrie de Lobatchevski et plus grande que deux droits
dans celle de Riemann. Cependant Henri Poincar considre que Beltrami a
victorieusement rattach Riemann et Lobatchevski  la gomtrie
euclidienne, et l'on pense bien que je ne m'aviserai pas d'y contredire.

Mais la plus populaire--si l'on peut s'exprimer ainsi--des gomtries
non euclidiennes, c'est la gomtrie  quatre dimensions. On peut mme
imaginer une gomtrie  _n_ dimensions: cela ne cote rien. Nous n'en
sommes pas  quelques dimensions de plus ou de moins. Il y a peut-tre
l une ide  creuser pour les peintres qu'on appelle improprement
cubistes et dont la peinture semble avoir dj une tendance marque 
s'vader des lois euclidiennes. Henri Poincar, que je continue  suivre
aveuglment, crit:

      Des tres dont l'esprit serait fait comme le ntre et qui
      auraient les mmes sens que nous, mais qui n'auraient reu
      aucune ducation pralable, pourraient recevoir d'un monde
      extrieur convenablement choisi des impressions telles
      qu'ils seraient amens  construire une gomtrie autre que
      celle d'Euclide et  localiser les phnomnes de ce monde
      extrieur dans un espace  quatre dimensions... Que dis-je?
      Avec un peu d'efforts nous pourrions le faire galement.
      Quelqu'un qui y consacrerait son existence pourrait
      peut-tre arriver  se reprsenter la quatrime dimension.

La vie est courte, et j'avoue que cette faon de l'employer parat un
peu austre. Lorsque je reus le volume de M. G. de Pawlowski, avant
mme de l'avoir ouvert, je crus devoir me prparer  cette lecture en
rafrachissant mes souvenirs relatifs  la quatrime dimension, et je me
plongeai donc dans l'ouvrage de l'illustre Henri Poincar. Les lignes
que je viens de citer me rendirent rveur: s'il fallait toute une
existence pour arriver  se reprsenter la quatrime dimension, je me
demandais comment mon confrre G. de Pawlowski, que je rencontre 
toutes les rptitions gnrales et qui est notoirement absorb par de
multiples travaux n'ayant que de lointains rapports avec la
mathmatique, avait pu nanmoins trouver le temps de raliser pour lui
cette reprsentation, infiniment plus abstruse que celles d'une quantit
illimite de vaudevilles et de pices  thse. Quant  moi, il tait
videmment trop tard,  mon ge, pour que je pusse me lancer dans une
entreprise si pineuse et dont l'objet,  vrai dire, ne me passionnait
pas  l'excs. Il y a tant de spectacles autrement intressants ici-bas
que je ne parvenais pas  dplorer de ne m'tre point vou ds le
collge  l'tude de la quatrime dimension et que je renonais sans
trop d'amertume  l'espoir de me la reprsenter jamais avec nettet.
Mais je craignais de ne rien comprendre au rcit que nous offre M. G. de
Pawlowski de son voyage au pays de la quatrime dimension, et comme
j'adore les voyages, j'en ressentais malgr tout quelque mlancolie.

Mes inquitudes furent bientt dissipes. Non pas que le livre de M. G.
de Pawlowski soit extrmement facile  lire: les premiers chapitres sont
mme un peu hrisss. Mais je ne tardai pas  discerner que la quatrime
dimension dont il s'agissait ici n'tait pas le moins du monde celle de
Henri Poincar, de Riemann, de Sophus Lie et autres minents gomtres.
Chez M. G. de Pawlowski, la quatrime dimension n'est qu'une mtaphore
ou si vous voulez, un mythe. Car une mtaphore est un mythe en abrg ou
en puissance, et un mythe est une mtaphore plus dveloppe ou un
ensemble de mtaphores qui se suivent.

Pour M. de Pawlowski, le lieu de la quatrime dimension, c'est la
pense, affranchie du temps, du nombre et de l'espace, comme disait
Leconte de Lisle, et nanmoins vivante. La gomtrie non euclidienne
chappait aux conditions du sens commun (dans l'acception philosophique
du terme): par analogie, M. de Pawlowski assimile  la quatrime
dimension un affranchissement tout idal de l'me, se drobant aux
servitudes de l'exprience et de la matire. Il l'entend mme de deux
faons.

Premirement, les formes de l'espace et du temps tant cartes par
hypothse, le pass, le prsent et le futur coexistent _sub specie
ternitatis_: la pense, voyageant en quatrime dimension, c'est--dire
libre des entraves de la relativit et participant de la vision
divine, aperoit d'un mme coup d'oeil toute l'histoire de l'humanit, ce
qui permet  M. de Pawlowski de nous donner ce que le romancier anglais
Wells, l'auteur de _la Machine  explorer le temps_, appelle des
anticipations. La pense de M. de Pawlowski voyage utilement pour
notre plaisir, comme on le verra tout  l'heure, mais enfin ce n'est pas
un grand mystre ni mme une grande nouveaut, et toute une existence
n'est pas indispensable pour russir  prophtiser avec agrment, ni
pour apprcier la vraisemblance de ces apocalypses conjecturales.

Secondement, M. de Pawlowski oppose la libert de la quatrime dimension
 la tyrannie des trois autres; c'est--dire, en langage direct, que son
idalisme proteste contre les prjugs matrialistes, dmagogiques et
pseudo-scientifiques, dont il nous annonce l'aggravation pour un avenir
prochain et la ruine pour un avenir plus loign. C'est la rgle du
genre: tout ouvrage prophtique ou utopique fait ncessairement la
critique et la satire des erreurs contemporaines.

Un trait caractristique des ides  quatre dimensions, c'est--dire
rvlatrices et transcendantales, est d'tre instantanes. Bref, ce sont
des intuitions. A l'occasion, M. de Pawlowski bergsonise un peu. Il
faut bien reconnatre, dit-il, que dans la vie d'un homme de gnie,
l'action vraiment cratrice semble se rsumer dans le court espace de
quelques secondes. Le reste n'est que mise au point, variations
interminables, adaptation aux prjugs vulgaires construits  trois
dimensions. M. de Pawlowski et beaucoup de bergsoniens aperoivent dans
le gnie on ne sait quel miracle surnaturel, alors qu'il n'est que le
degr suprieur o atteignent des facults de vigueur exceptionnelles,
mais normales en leur essence. Pour user d'une comparaison triviale,
entre un homme de gnie et un homme ordinaire, il y a la mme diffrence
qu'entre un gagnant de Grand Prix de Paris et un cheval de fiacre, qui
malgr tout sont tous deux des chevaux. Et le pur sang a besoin d'tre
entran. Et le gnie n'est pas seulement une longue patience, mais le
don inn n'en dispense pas. On mconnat que l'illumination soudaine, le
trait de gnie, est le rsultat et la rcompense d'une prparation
laborieuse. Newton,  qui l'on demandait comment il avait dcouvert la
gravitation universelle, rpondit: En y pensant toujours. Baudelaire
dclarait que l'inspiration, c'est de travailler sans cesse. En se
bornant  couter chanter le rossignol, Valmajour n'avait pas trouv
grand'chose. Je me persuade que sans y avoir pass toute sa vie, M. de
Pawlowski a soigneusement tabli le plan de son voyage fantastique et
qu'il n'a pas confondu la quatrime dimension avec la quatrime vitesse.

Au seuil du futur, M. de Pawlowski discerna un trange phnomne, dont
les premiers symptmes auraient pu tre signals ds aujourd'hui et mme
depuis quelques annes. Cet vnement formidable, c'est la naissance
imprvue, gigantesque et--chose incroyable--inaperue, d'un tre
nouveau, suprieur  l'homme, l'asservissant troitement, qui lui
arracha la royaut du monde sans mme qu'il s'en doutt et qui prit sa
succession dans l'chelle des tres. Cet animal colossal fut appel dans
la suite le Lviathan. Vous avez reconnu le monstre tatiste dj
dpeint par Hobbes, qui du moins lui donnait une tte, puisqu'il
prconisait l'Etat despotique, la monarchie absolue. Le Lviathan de M.
de Pawlowski est un acphale, un protozoaire, absorbant tous les
individus dans cet agrgat dcrbr. Combien de sociologues ont compar
la socit  un organisme! La piquante fable de M. de Pawlowski est une
transposition symbolique et satirique de cette thorie.

      Dans ce corps gigantesque, les hommes ne furent plus que de
      simples cellules, mais ce fut avec joie qu'ils acceptrent
      cette diminution de leur propre individualit... Lorsque le
      Lviathan commena  se former, il trouva un appui immdiat
      auprs des penseurs et des artistes, auprs de tous ceux qui
      passaient cependant, jusque-l, pour reprsenter les ides
      individualistes. On commena  se spcialiser chaque jour
      davantage, la servitude volontaire aux fonctions sociales
      fut consentie joyeusement.

On distingue l'allusion aux doctrines de M. Durckheim, un des champions
de la dmocratie tatiste, sur la division du travail social. M. de
Pawlowski montre la disparition du type humain complet, chaque citoyen
perdant son autonomie, l'activit individuelle tant rduite  une
contribution partielle, monotone et rglemente  la vie collective.
Toute initiative, toute vellit d'mancipation, est aussitt rprime.
Plus de morale prive, plus de style, plus d'art original ou lev, plus
d'idologie, plus de tradition ni d'tude du pass, plus de caractres
dans les comdies ni de proccupation intellectuelle d'aucune sorte au
thtre, o triomphent le dcor et l'apparat matriel. Partout dominent
la vulgarisation, la banalit, le gros tirage et la camelote galitaire.
C'est un incroyable abaissement des intelligences. Mme les politiciens
et les gouvernants voyaient leur prestige diminuer de jour en jour:
c'est qu'en ralit ils ne gouvernaient rien et n'taient plus des
chefs, mais de simples cellules, de moins en moins diffrencies, d'un
organisme de plus en plus homogne.

Le tableau est amusant et assez topique. Mais pourquoi M. de Pawlowski
range-t-il Renan parmi les ennemis du style? Renan! M. de Pawlowski n'y
pense pas. Ce n'est pas srieux. Pourquoi aussi notre auteur crit-il:

      Au lieu d'une musique individuelle o l'art personnel du
      chanteur tait seul en jeu, on prconisa, petit  petit, une
      orchestration symphonique o le chanteur ne tenait plus que
      le rle d'un instrument secondaire... Ce fut une sorte
      d'harmonie sociale ne correspondant plus au rythme
      individuel, dominant l'homme en l'enveloppant, une nouvelle
      _Marseillaise_ scientifique sans charme, sans inspiration,
      mais harmoniquement juste selon les lois de l'acoustique et
      qui appartenait en propre--on ne le comprit que bien plus
      tard--au colossal Lviathan qui, peu  peu, dveloppait sa
      formidable et complexe personnalit.

Il appert de ce passage que M. de Pawlowski gote peu la musique
moderne. Il oublie que la personnalit qui importe n'est pas celle du
tnor, mais celle du musicien, et qu'elle s'affirme peut-tre avec plus
de force et d'clat dans un drame symphonique de Wagner, de M. d'Indy ou
de M. Dukas, que dans un opra mlodique d'un italien quelconque, d'o
la vritable mlodie est d'ailleurs gnralement absente. Il n'y a aucun
rapprochement  tablir entre le Lviathan amorphe et la symphonie, o
chaque excutant n'est pas une cellule de zoophyte, mais le serviteur
intelligent d'un ordre suprieurement organis.

Ajoutons que cette socit nivele et protoplasmique n'a rien de commun
avec une dmocratie saine et humaine, qui est une socit d'hommes
libres, gaux en droits, mais respectueux du mrite et soumis  la
raison. La dmocratie parfaite est sans doute une utopie, comme toute
perfection. Pratiquement, un rgime dmocratique, dans une nation trs
civilise, peut avoir ses dfauts, sans tomber  la bassesse
spirituellement dcrite par M. de Pawlowski. Je ne crois pas que les
plus rpublicains des Franais soient d'humeur  se laisser dvorer par
le Lviathan de M. de Pawlowski, ni les plus conservateurs par celui de
Hobbes. La France, a-t-on dit, est juste milieu. Entendez par l que
sous n'importe quelle constitution politique, il lui faut une certaine
dose de libert et d'air respirable.

Enfin, je vois bien la platitude de la production littraire, dramatique
et artistique dont se rgalent les multitudes: je constate les torts des
pdagogues et des fournisseurs qui flagornent de mdiocres passions.
Mais je n'aperois l rien qui soit propre  la dmocratie franaise.
Les humanits ont subi une dpression un peu partout. O a-t-on ragi en
leur faveur aussi nergiquement qu'en France? C'est l'Allemagne
impriale qui a lanc les mthodes d'enseignement moderne. Les
humanistes adversaires de la Nouvelle Sorbonne l'accusent prcisment
d'tre germanise. Les masses qui lisent et vont au spectacle dans les
autres pays ne sont certes pas plus affines que chez nous, bien au
contraire. Par suite du dveloppement universel de l'instruction
primaire, et de l'accroissement des populations urbaines, une clientle
nouvelle est ne pour les marchands de papier imprim et les
entrepreneurs de divertissements. De l toute une littrature subalterne
qui n'avait pas de raison d'tre dans les sicles anciens. Le danger
serait que les crivains cdassent trop facilement  la tentation de
contenter la foule  trop bon compte, en flattant son got instinctif au
lieu de l'duquer. Mais il y aura toujours une lite pensante, lite
trs ouverte et qui peut grandir, et qui ne se compose pas
exclusivement, ni mme principalement, des privilgis de la fortune; et
il y aura toujours de purs artistes qui travailleront pour cette lite
sans autre souci que celui du beau. Notre poque de vulgarisation
dmocratique est peut-tre celle qui aura possd le plus grand nombre
de ces artistes intransigeants, subtils et mme volontiers un peu
abscons. La vie d'un peuple comprend beaucoup de courants divers,
souvent contradictoires, et ne se droule pas avec une rigueur
gomtrique. M. de Pawlowski me semble avoir fait, d'ailleurs avec une
verve trs plaisante, moins le diagnostic d'un pril imminent que la
juste caricature de certains systmes sociologiques fort ridicules, mais
dont la ralisation reste extrmement improbable.

Lui-mme, M. de Pawlowski accorde que le rgne de son Lviathan serait
phmre et succomberait  la rvolution de l'ennui. Il prvoit, pour
lui succder d'abord, une priode de transition, qui serait le rgne de
la science dirig par quelques savants. Cette ide du gouvernement
d'une oligarchie intellectuelle et fonde sur la science est une
fantaisie renanienne: mais Renan n'admettait point que ses savants
investis de l'autorit suprme fussent des Homais de laboratoire. Ceux
de M. Pawlowski n'ont pas moins que le dfunt Lviathan la haine de
l'art, de la beaut et de la vie. Ils croient pourvoir  tout par les
progrs scientifiques et industriels. Oh! ils sont actifs et inventifs.
Ils se mettent en communication avec la plante Mars, qui leur envoie un
fluide dissociant la matire et dgageant des forces formidables, ce qui
manque d'amener une catastrophe, parce qu'ils ne savent plus arrter le
mouvement et sont dbords, comme l'_Apprenti sorcier_. En 1986, ils
captent une partie de l'nergie de la comte de Halley et l'utilisent
pour augmenter dix-sept fois la vitesse de rotation de la terre: mais
alors on tlgraphie avec effroi de l'Equateur que les hommes et les
choses n'adhrent plus  la surface du sol, et il faut enrayer. On
arrive  voler par ses propres forces, sans aroplane. On dplace
uniquement son corps astral, tandis que le corps matriel demeure vide
et inerte. Comme celui-ci est ncessaire  qui veut communiquer avec ses
semblables, le corps astral en voyage loue un corps matriel inoccup et
s'y installe provisoirement. Mais des aventuriers abusent de cette mode,
qui favorise les substitutions de personne, les escroqueries et mme les
adultres frauduleux, renouvels d'_Amphitryon_. On est oblig
d'interdire cette coutume trop fconde en quiproquos vaudevillesques. On
se sert des plantes et de leur pouvoir laborateur pour leur faire
fabriquer en grand des produits organiques. Elles finissent par mourir
de laideur. Les machines se rvoltent, comme les ferro-magntaux de M.
J.-H. Rosny. Les larves atomiques se rvoltent galement. La priode
scientifique est une priode agite. Bien entendu, on a supprim
l'amour: on perptue l'espce par des procds artificiels. On conserve,
au Muse d'ethnographie, un homme et une femme du type archaque,
c'est--dire normal,  titre de curiosit. Un des douze savants-rois du
Laboratoire central trahit la science et ne rsiste pas aux charmes de
la nouvelle Dalila. C'est un grand scandale, et le signe prcurseur de
la nouvelle rvolution.

Bientt, deux esthtes sauvages, chapps aux progrs de la science et
venus d'on ne sait o, physiquement constitus comme on l'tait encore
au dbut du vingtime sicle, lvent l'tendard de l'insurrection et
font un coup d'tat contre le monde scientifique, o par suite de la
spcialisation  outrance, personne n'a les moyens de rsister  des
hommes complets. Et ce fut bientt la renaissance de l'idalisme, le
rgne de la quatrime dimension, c'est--dire de l'ide et de l'amour,
comme autrefois, mais avec des perfectionnements dont l'expos, je dois
le confesser, m'a paru un peu nbuleux. La conclusion est plus modeste
et plus claire: J'ai senti l'imprieux besoin de rappeler aux hommes,
que berce la fausse certitude scientifique, le mystre immense qui les
entoure; j'ai voulu leur faire sentir tout au moins qu'au del des
choses qu'ils croient voir s'ouvre l'univers vritable tel qu'il est.
Mais quel est-il? Je ne reprocherai pas  l'auteur de n'avoir point
soulev le voile de l'Inconnaissable. Son livre n'en est pas moins
curieux, suggestif et divertissant.




LA PARODIE[110]


[Note 110: Paul Reboux et Charles Muller: _A la manire de_..., 2
vol. Bernard Grasset.]

La parodie est un genre littraire presque toujours amusant et parfois
instructif. Mais il faut distinguer entre deux sortes de parodie, qui
n'ont pas la mme porte. Il y a la parodie purement burlesque, qui se
contente de transposer dans le mode bouffon les personnages et les
situations principales d'une oeuvre. _L'Enide travestie_ de Scarron, qui
eut tant de succs au XVIIe sicle, reste l'un des plus clbres
chantillons de cette catgorie. Au XVIIIe sicle, la plupart des opras
jous  l'Acadmie royale de musique taient aussitt parodis par les
auteurs comiques, fournisseurs du thtre de la foire: le bon Favart
notamment excellait  ces plaisanteries. Le XIXe sicle a connu _Arnali_
ou _la Contrainte par cor_ de Duvert et Lauzanne, _Folammb_ ou _les
Cocasseries carthaginoises_ de Clairville et Laurencin, _le Petit
Faust_, d'Herv, une des plus rjouissantes oprettes de la bonne
poque, etc... Presque toutes celles de Meilhac et Halvy sont
parodiques, mais d'une faon moins directe: _la Belle Hlne_ parodie
toute l'antiquit homrique, _Barbe-Bleue_ fait songer  Perrault, _la
Prichole_  _la Favorite_, _les Brigands_ rappellent Schiller et _Fra
Diavolo_. Tantt Meilhac et Halvy gnralisent, tantt ils procdent au
contraire par allusions de dtail. Ils ont trop de fantaisie pour
travestir mthodiquement et de bout en bout un ouvrage dtermin. Le
grand matre de cette parodie trs large, de cette essence parodique
rpandue dans une pice sans en restreindre la libert, c'est
Aristophane. Dans cette mesure, _Don Quichotte_ est galement une
parodie.

De nos jours, la tradition des Favart et des Duvert et Lauzanne ne
subsiste plus gure que dans les revues de fin d'anne,  l'acte des
thtres. Le burlesque et l'oprette ne sont plus dans un tat trs
florissant. Mais voici qu'une autre forme de parodie plus stricte et
plus subtile se dveloppe avec MM. Paul Reboux et Charles Muller, qui ne
l'ont sans doute pas invente, mais s'y adonnent avec un esprit de
suite, une matrise et une varit mritoires. Ce qui caractrise ce
type particulier, c'est d'tre d'abord un pastiche. En soi, le pastiche
peut n'avoir aucune intention satirique. Par exemple, on n'aperoit pas
le plus petit mot pour rire dans la traduction qu'a faite Littr de la
_Divine comdie_ en vieux franais. Certains pastiches sont
involontaires: des crivains peu originaux imitent de trs prs et
reproduisent inconsciemment la manire d'un ou de plusieurs matres.
Dans les piquants volumes qu'ils intitulent _A la manire de_..., MM.
Paul Reboux et Charles Muller cultivent le pastiche parodique. Aucun
lecteur n'a risqu un instant de prendre l'_Enide_ de Scarron pour une
vritable traduction de Virgile ni de confondre du Duvert et Lauzanne
avec du Victor Hugo. On raconte au contraire qu'Albert Sorel pastichait
Hugo avec une exactitude qui pouvait faire illusion. La rgle du
pastiche parodique, c'est qu'au moins pendant quelques pages ou quelques
lignes, il soit  la rigueur possible de supposer que l'auteur parodi
aurait pu crire ces choses. Cette vraisemblance premire est ce qui
donne toute sa saveur  la parodie. Lorsque clate le trait drolatique
qui rvle toute la malice des parodistes, on se dit qu'videmment ils
chargent, mais qu'enfin leur victime, par distraction et en poussant 
l'extrme ses ides ou ses tournures favorites, n'aurait pas t
incapable de ctoyer cet abme de ridicule, sinon de s'y laisser choir
tout  fait.

La parodie ainsi comprise est une espce de maeutique; elle accouche
les auteurs de leurs dfauts cachs, elle insiste sur leurs tics en les
isolant, elle dmasque les absurdits virtuelles qui se drobaient sous
l'clat du talent. C'est l d'excellente critique littraire, dont les
conclusions demeurent partiellement valables; on exagre, puisqu'on
raille et qu'on s'gaye, mais il y a souvent un fond de vrai, comme dans
les caricatures russies qui ne dforment le modle que dans le sens
indiqu par une observation pntrante. Certes, il se commet des
injustices. Mais elles se signalent d'elles-mmes: ou bien le pastiche
disparat alors pour faire place  la simple bouffonnerie  la Scarron;
ou bien la parodie est manque et n'amuse pas. Tous les crivains ne
sont pas galement faciles  parodier. Un Racine, par exemple, si pur,
si sobre, si net, ne fournit  la parodie qu'une pauvre matire. C'est
le cas de la plupart des classiques. Allez donc fabriquer une fable de
La Fontaine ou une pense de Pascal! MM. Reboux et Muller ont chou
avec Racine et avec La Rochefoucauld, avec Shakespeare aussi, dont les
petits cts ont trop peu d'importance et ne tiennent pas  son gnie.
Les romantiques et les contemporains sont plus accessibles, parce qu'ils
abondent en manies et en formules, les plus grands les ayant cres 
leur usage, mais en ayant eux-mmes un peu abus. Dans le prcdent
volume, le Tolsto, le Mirbeau, le Maeterlinck taient particulirement
hilarants; dans le nouveau, on s'esbaudira surtout du d'Annunzio, de
l'Henry Bordeaux, du Chateaubriand, du Lenotre, du Paul Fort, de l'Abel
Bonnard, du Bataille et du Bernstein. D'autres sont encore agrables,
mais excessifs ou trop aiss: parodier Mallarm, c'est l'enfance de
l'art. Cela ne prouve point, d'ailleurs, qu'il ne soit pas un rare et
fier pote. Mais il ne craignait point la moquerie; il allait au-devant
et la bravait.

MM. Paul Reboux et Charles Muller ont bien de l'esprit. Ils en ont
quelquefois du plus aventureux et du plus rabelaisien. Leurs recueils ne
sont pas _ad usum delphini_. Ce sont l, comme disait M. Jules Lematre,
divertissements de vieux mandarins, qui ne s'effarouchent pas pour si
peu, et qui cherchent avant tout des plaisirs de qualit littraire. Une
connaissance tendue de la littrature ancienne et moderne tait
ncessaire pour composer ces petits livres, et les lettrs seuls en
apprcieront tout le sel.




LES DRAMES PHILOSOPHIQUES
DE M. ROMAIN ROLLAND[111]


M. Romain Rolland rdite sous ce titre commun: _les Tragdies de la
foi_, trois pices philosophiques videmment mieux faites pour la
lecture que pour le thtre, bien que deux d'entre elles (_Art_ et _le
Triomphe de la raison_) aient t reprsentes jadis par les soins de M.
Lugn-Poe. La premire (_Saint Louis_) a paru en 1897, la seconde en
1898, la troisime en 1899: une note de l'auteur nous avertit qu'elles
avaient t composes toutes trois entre 1893 et 1898. M. Romain Rolland
considre qu'elles ont repris un intrt d'actualit. On y verra,
dit-il, s'annoncer des courants et poindre des passions, qui rgnent
aujourd'hui dans la jeunesse franaise: en _Saint Louis_, l'exaltation
religieuse; dans _Art_, l'exaltation nationale; dans _le Triomphe_,
l'ivresse de la raison, qui est, elle aussi, une foi; en toutes trois,
l'ardeur du sacrifice, mais debout, en combattant; la double raction
contre la lchet de pense et la lchet d'action, contre le
scepticisme[112] et contre le renoncement aux grands destins de la
patrie. Bref, M. Romain Rolland estime que ces drames apportent une
rponse topique au rquisitoire d'Agathon contre la jeunesse d'il y a
vingt ans. Il revendique  tout le moins, relativement  cet Agathon, la
qualit de prcurseur.

[Note 111: _Les Tragdies de la foi_, 1 vol. Hachette.]

[Note 112: Des mots!... Un scepticisme philosophique, sincre et
rflchi, rvle plus de courage que certaines soumissions. Le lche,
c'est le paresseux qui s'incline sans examen, ou l'esprit serf que la
pense effraye et qui bnit le joug.]

      Si cette foi, ajoute-t-il, n'a pas le caractre joyeux et
      confiant d'aujourd'hui, si aucun des hros ne rcolte la
      victoire qu'il a seme, si saint Louis, mourant au pied de
      la montagne, ne voit Jrusalem que par les yeux de son arme
      qui est au fate, c'est que nous tions alors beaucoup plus
      loin du but et bien plus isols. Que nos cadets, si svres
      pour leurs ans, songent aux dures preuves par o notre
      gnration a pass et aux efforts qu'elle a d faire pour
      dfendre, comme Art, sa foi menace. Elle n'a point
      flchi... A prsent nos penses ont triomph. Mais nous,
      nous avons march. Le but que nous visions est en partie
      atteint. Au del, il en est d'autres. Dans des oeuvres
      nouvelles, nous tcherons de dire nos rves d'aujourd'hui.

Les ides d'Agathon ne satisfont donc plus M. Romain Rolland, qui
s'apprte  les dsavouer, ou du moins  les dpasser, dans le moment
mme o il se fait gloire d'en avoir t l'annonciateur vingt ans 
l'avance. C'est assez piquant. Quelle que puisse tre son volution
prochaine, il parat difficile de ne pas lui donner gain de cause sur le
point prcis de son droit de priorit. Il est certain que les jeunes
ennemis de l'intellectualisme doivent beaucoup  M. Romain Rolland. Il
n'est pas moins assur que M. Romain Rolland lui-mme procdait  bien
des gards de Melchior de Vog et de M. Paul Desjardins. Mais il n'est
pas douteux non plus que la jeunesse d'il y a vingt ans tait
intellectualiste en majorit, et que si elle n'a pas mrit les
reproches d'Agathon, ce n'est pas pour les raisons articules par M.
Romain Rolland, lequel ne reprsentait qu'un groupe restreint de sa
gnration. Il ne faudrait donc pas exagrer l'importance documentaire
de ses trois drames. Ils ne fournissent pas un tmoignage dcisif sur
l'esprit de toute une poque. Ils contribuent seulement  prouver qu'il
n'y a rien de bien nouveau dans ces thses rcentes qui prtendent
changer la face du monde.

Nanmoins c'est surtout  titre de documents psychologiques que _les
Tragdies de la foi_ pourront nous intresser. Leur valeur proprement
littraire n'est pas trs considrable. Le talent de M. Romain Rolland
n'avait pas encore l'ampleur, la richesse, la force mouvante qu'il
devait acqurir par la suite dans le _Beethoven_ et le
_Jean-Christophe_. Le don du pathtique, qui allait se dvelopper chez
lui d'une faon si remarquable, est compltement absent de ces premiers
essais. En revanche, son manque d'esprit critique se manifeste plus
discrtement, parce que le cadre d'une brve action dramatique ne lui
permet gure les digressions et lui laisse peu de place pour se
contredire[113].

[Note 113: Un critique avait blm le ddain de M. Romain Rolland
pour Mozart. Une admiratrice de l'crivain cita deux textes, tablissant
qu'il avait parfois got la musique de ce matre. Cependant, on lit
dans la _Nouvelle journe_ (dernire partie de _Jean Christophe_): La
musique n'a pas eu encore son Raphal. Mozart n'est qu'un enfant, un
petit bourgeois allemand, qui a les mains fivreuses et l'me
sentimentale, et qui dit trop de mots et qui fait trop de gestes, et qui
parle et qui pleure et qui rit pour un rien. (_Cahiers de la
quinzaine_; deuxime cahier de la quatorzime srie, p. 59.)]

Ce dfaut ne se rvle en quelque sorte qu' l'tat diffus et immanent,
par la dbilit constitutionnelle de ce qu'on n'ose appeler la doctrine.
Disons, si vous voulez, la tendance. Ce terme vague est bien celui qui
convient en l'espce.

Saint Louis part pour la croisade avec toute une arme, tout un peuple
de croyants. (Je note qu'crivant des drames philosophiques, M. Romain
Rolland prend trs lgitimement des liberts avec l'Histoire.) Le roi
dit: C'est le coeur qui gagne les batailles, ce ne sont pas les armures.
Ces pauvres gens qui ne vivent qu'en Dieu, voil le coeur de mon arme.
Axiome un peu absolu: il est peut-tre plus prudent de se munir de
bonnes armures, qui n'empchent pas d'avoir du coeur. Cette grande foi de
saint Louis et de ses compagnons excite l'envie ou mme la haine de
quelques misrables. Ils sont heureux de croire, s'crie la comtesse
Rosalie de Brves; qu'ont-ils fait pour tre heureux? Moi, je ne sens
qu'une ardente souffrance... A qui,  quoi me dvouer? Mon coeur est vide
de croyance et d'amour... Ce doit tre bon de s'oublier, de se laisser
emporter, _sans pense_, par ce courant de foi!... Cette Rosalie est
une gare qui deviendra criminelle, mais se repentira, retrouvera la
foi et sera donc pardonne. Mais le tratre Manfred blasphme contre la
foi qu'il taxe de folie. Il hait ces croyants.

      Des gens qui croient, dclare-t-il, qui croient tous, sans
      un doute!... Croire, l'trange chose! Penses-tu  ce que
      c'est? Songes-tu, quand tu parles  quelqu'un de ceux-l, 
      tout ce qu'ils voient dans le moment qu'ils te regardent?...
      Un amas de folies, une sorte de Dieu, des dmons, des
      esprits, un abme ternel... et cela constamment,  toutes
      les heures du jour! Cela donne le vertige... Si je pouvais
      au moins en faire douter quelqu'un! Cela me ferait du bien.
      Mais cette imbcile assurance! Ah! comme je les hais!

N'ayant pas la foi, ce Manfred ne peut tre qu'un mchant et un
rprouv. Est-ce  dire que M. Romain Rolland adhre aux dogmes de la
religion chrtienne et au principe: Hors de l'glise point de salut?
Vous entendez bien qu'il n'est pas question de cela. L'objet de la foi
lui importe peu; mais il juge ncessaire d'avoir la foi. Dj Vog
professait de ces choses, et M. Jules Lematre comparait les vogistes
aux choristes d'opra qui chantent: Courons! Courons! mais restent en
place. Si vous voulez que nous croyions, montrez-nous la vrit que nous
pourrons croire... Finalement, dans le drame de M. Romain Rolland, saint
Louis, aprs avoir triomph de nombreux obstacles par la vertu de sa
foi, meurt pieusement tandis que ses soldats, du haut d'une montagne,
aperoivent Jrusalem... Certes nous admirons et vnrons saint Louis.
Mais la foi qui l'a si bien secouru tait extrmement prcise et n'avait
rien de commun avec le fidisme en l'air de M. Romain Rolland.

Art, fils d'un stathouder hollandais vaincu et massacr par le parti
adverse, rappelle un peu Lorenzaccio et surtout l'Aiglon. (La pice de
M. Romain Rolland est antrieure  celle de M. Edmond Rostand, lequel
n'a eu, d'ailleurs, qu' s'inspirer des faits historiques.) Le
stathouder rgnant s'efforce de tenir dans l'ignorance et l'oisivet le
jeune Art, qui risquerait de devenir un rival dangereux. Art djoue le
plan perfidement destin  l'carter de la scne politique. Il veut
affranchir et rgnrer sa patrie, que de vils politiciens ont rendue
vassale de l'tranger. A plusieurs reprises, Art discute avec divers
personnages le problme de la paix et de la guerre. Il est pour la
guerre.

      J'ai, explique-t-il, un vieux matre philosophe, qui
      m'entretient souvent du bonheur de l'humanit. Pour lui,
      comme pour tant d'autres, la paix est le premier bien, la
      condition de tout progrs, la base des temps nouveaux: et
      pour frayer la voie  cette bndiction de Dieu, la paix
      universelle, il se soumet sans peine et veut qu'on se
      soumette  l'injuste victoire, au crime accompli,  la
      grasse scurit sous l'abri de la tyrannie. Je l'ai bien
      observ, lui et ceux de sa sorte. J'ai vu qu'il y avait plus
      d'gosme que de bont en eux. Ils ne sont pas mchants, ils
      ne feraient pas le mal; mais ils le subissent plutt que
      d'branler la quitude de leurs petits travaux, dont ils
      s'exagrent l'importance pour se faire illusion. Cet amour
      de l'humanit, vois-tu, c'est surtout chez eux l'amour de
      soi-mme; et l'amour de la paix, c'est la peur de l'action.

Mais, lui-mme, est-il si pur de tout gosme? A ce vieux matre, Art,
bien peu philosophe quant  lui, dclare:

      Que me fait cette _pense morte_, qui m'appartient  peine?
      Quand vous m'avez appris un thorme nouveau, j'en prouve
      une joie d'un moment; mais je me dis aussitt: Sot! de quoi
      te rjouis-tu? Que viens-tu de gagner? Cette vrit qu'on
      t'a dite existait avant que tu l'eusses sentie; elle n'a
      pas besoin de toi; elle est dans tous les cerveaux; elle
      n'est pas  toi. Ce n'est donc pas la vie... Mais je sens au
      contraire, quand je lutte contre les autres, que c'est bien
      moi qui vis; oui, j'ai raison de vivre, je n'ai pas vcu en
      vain... Chacune de mes actions est faite avec mon sang, je
      suis tout entier en elle; toutes mes forces sont en jeu;
      tout mon tre m'appartient. Je rgne sur moi-mme et
      j'accomplis ma tche.--Laquelle?--Je vis.

Ainsi, la guerre serait un sport ou, comme disent les Anglais, un
_excitement_, ayant pour principale raison d'tre de fouetter les nerfs
de quelques jeunes hommes d'action, que l'tude n'amuse pas! C'est 
cette conception du patriotisme qu'aboutit l'cole de la Vie! La pense
est chose morte, parce qu'une vrit scientifique est accessible  tous!
Singulier raisonnement, et ceux qui le tiennent sont bien qualifis pour
traiter les intellectuels d'gostes! Ici clate toute la fausset du
point de vue de M. Romain Rolland. Il ne s'inquite que des individus,
de leur bonheur ou de leur hygine morale. Quant aux vrits gnrales
et aux intrts collectifs, il s'en occupe peu. Cependant, c'est le bien
de la patrie (et peut-tre celui de l'humanit) qui doit dcider de la
paix ou de la guerre, non le caprice de quelques amateurs d'exercices
violents. Et l'avancement de la science importe plus que les impressions
plus ou moins agrables qu'elle procure aux savants ou aux apprentis.
Par un trange paradoxe, M. Romain Rolland proclame sans cesse la
ncessit du sacrifice, mais il n'envisage que la joie de celui qui se
sacrifie, et non le bnfice qu'en tirera la cause pour laquelle il se
sera dvou. La vie ne produit pas de jouissance plus haute que celle
de la donner. M. Romain Rolland prche l'hrosme, comme il prchait la
foi, sans en dterminer l'objet. Le profit qui pourrait en revenir au
pays est de surcrot pour ainsi dire: le principal est de s'immoler,
comme de croire, sans qu'on ait besoin de savoir au juste  quoi. Quel
funeste dilettante que ce contempteur de l'inoffensif dilettantisme d'un
Renan! N'ayant pas russi  librer la Hollande, Art estime que
l'essentiel est de se librer lui-mme, et il se suicide. Le beau
rsultat!

_Le Triomphe de la raison_ met en prsence des jacobins, des girondins,
des royalistes, un adorateur de Charlotte Corday et des fanatiques de
Marat. Tous ces gens se valent  peu prs et l'on nous les prsente, ou
peu s'en faut, sur le mme plan, parce que la premire loi est d'tre
sincre, et qu'ils sont tous sincres! Cependant les royalistes sont un
peu moins bien traits, il en faut convenir; mais pourquoi? Parce que
jamais on ne doit touffer l'avenir sous le poids du pass... Vous
reconnaissez une des marottes de M. Romain Rolland. Le pass a en lui un
ennemi personnel. Le pass, c'est la mort (d'aprs lui), et il est l'un
des chefs de l'cole de la Vie. A parler franc, cela n'a aucun sens. Il
y a dans le pass du bon, qu'il faut conserver, et du mauvais, qu'il
faut liminer. Certaines parties du pass sont encore trs vivantes. Le
critrium frivole et purement verbal de M. Romain Rolland se
retournerait aujourd'hui contre la Rpublique en faveur d'un changement
de rgime, et l'on en dduirait d'ailleurs l'obligation d'une
instabilit perptuelle... Peut-tre M. Rolland tmoigne-t-il d'une
bienveillance particulire pour les girondins, qui aboutissent au
suicide comme le jeune Hollandais Art. Mais entre Marat et Charlotte
Corday, il tient la balance sensiblement gale. L'adorateur de
Charlotte, le naf Adam Lux, finit mme par avouer qu'elle s'est
trompe: Marat n'tait pas le mal. Il voulait le bien et il faisait le
mal, comme nous tous, comme toi... Cet Adam Lux se persuade que la
victoire est mauvaise, quelle qu'elle soit; que la dfaite est bonne,
pourvu qu'elle soit volontaire; enfin que le monde ne peut tre lav que
par le sang d'un juste. Et il se poignarde. On ne voit pas en quoi ces
holocaustes serviront  l'apothose de la Raison.

En somme, M. Romain Rolland ne nous prsente que des vaincus et semble
atteint d'un assez noir pessimisme. Agathon diffre de lui en apparence,
tant au contraire d'un optimisme intrpide. Mais leurs principes sont
communs, et c'est peut-tre M. Romain Rolland qui en a le mieux vu les
consquences normales. Il n'y a rien de plus dcevant que cette manie de
promouvoir l'action ou la vie  la dignit de fin en soi. Le ddain de
la pense, qui seule fait le prix de la vie et rgit correctement
l'action, doit conduire naturellement  de ridicules dboires ou  de
tragiques dsastres. Cet antiintellectualisme n'est pas sain. La
juvnile ardeur d'Agathon a pu l'abuser. M. Romain Rolland, mdiocre
dialecticien, mais dou d'une sensibilit trs vive, a dcouvert
d'instinct la vraie conclusion.




VIEUX DE LA VIEILLE[114]


[Note 114: Lucien Descaves: _Philmon, vieux de la vieille_, 1 vol.
Ollendorff.]

M. Lucien Descaves a toujours eu du got pour l'tude des doctrines et
des milieux rvolutionnaires, comme le prouvent son roman _la Colonne_
et ses deux comdies crites en collaboration avec M. Maurice Donnay,
_la Clairire_ et _les Oiseaux de passage_. Son nouvel ouvrage est un
roman, si l'on veut, et mme assez original, puisqu'il se compose
essentiellement d'une srie de conversations entre l'auteur et son
hros; mais c'est surtout un tableau d'histoire anecdotique, voquant la
vie des proscrits de la Commune  l'tranger, principalement en Suisse.
Le protagoniste, Etienne Coloms, ouvrier bijoutier, obscur soldat de la
Commune, raconte ses souvenirs d'exil  M. Lucien Descaves,  qui le
hasard le donna pour voisin, aprs l'amnistie,  Paris, dans le
quatorzime arrondissement. Certains dtails ne sont pas absolument
exacts, et la figure d'Etienne Coloms a t peut-tre lgrement
retouche par le peintre, qui aura voulu la rendre aussi significative
que possible. Mais M. Lucien Descaves a manifestement procd  une
minutieuse enqute, et dans l'ensemble son rcit est d'une vidente
vrit. On peut trouver plus d'intrt intellectuel et, pour ainsi dire,
esthtique, dans un livre comme _l'Enferm_, de M. Gustave Geffroy, qui
est une biographie d'un chef, de ce Blanqui dont nul ne saurait
contester au moins l'admirable talent d'crivain. Le Coloms de M.
Lucien Descaves n'est pas un esprit de cette envergure, et ses aventures
ne sont pas aussi passionnantes. C'est un bonhomme tout simple et tout
modeste, qui n'a jou qu'un rle effac, mais qui n'en est que plus
reprsentatif. M. Lucien Descaves nous a magistralement expos la
psychologie d'un type de vieux dmocrate parisien, qui appartient au
pass et dont les prjugs ou les erreurs n'excluaient point des
qualits assez sympathiques.

Avant mme d'avoir fait connaissance avec lui, M. Descaves avait
surnomm son voisin Philmon,  cause des prvenances touchantes dont il
le voyait entourer sa Baucis, qui s'appelait plus familirement
Phonsine. Ces deux bons vieux ne se quittaient pas d'une semelle: toute
la journe ils travaillaient ensemble, en chantant. Leur seul diffrend
portait sur le choix du rpertoire. Phonsine avait une prdilection pour
les romances militaires et sentimentales, sentant l'ancien rgime. Le
pre Philmon n'admettait que les chansons humanitaires et dmocratiques
de Pierre Dupont, ou de Pottier. Ces ouvriers d'autrefois taient gais,
sensibles, courageux au travail, et ils avaient des vertus de famille.
C'taient des idalistes. Leur naf idal rvolutionnaire leur tenait
lieu de religion. Leur joyeuse humeur s'accompagnait de principes
austres. Le pre Philmon dteste les paresseux, les inutiles et les
libertins. Comme Platon, il fait peu de cas des potes, mais son
caractre a un ct potique: c'est un brave homme et un rveur candide.
Il n'aime pas beaucoup les gens de lettres, mais il s'est efforc de
s'instruire, et il a beaucoup lu, surtout Proudhon, qui est son matre.

Internationaliste en thorie, il est pratiquement trs patriote; il a
mme, quoique Parisien et libre penseur, un patriotisme de clocher. Je
suis, dit-il, un enfant du quartier des Gobelins, n rue Croulebarbe, au
bord de la Bivre... du temps o il y avait une Bivre. Il
s'attendrirait volontiers sur les transformations de son vieux Paris,
comme Huysmans, M. Edouard Drumont ou M. Andr Hallays. Il fait avec M.
Lucien Descaves de longues promenades, de l'Observatoire aux Gobelins,
de la Butte-aux-Cailles au Lion de Belfort, dans ces lointains faubourgs
de la rive gauche, aux larges boulevards solitaires, peu encombrs de
boutiques, mais o abondent les couvents et les hpitaux. Qui dit
boutiques, au faubourg, dit mastroquets. Le mlange agressif de vapeurs
d'alcool et de relent, qui s'exhale des comptoirs assigs, me rend plus
sympathiques, par contraste, les grands murs blancs, comme un bandeau
sur une bouche et sur des yeux, les derniers jardins au fond des cours,
les rez-de-chausse confiants qui prennent l'air par la fentre, les
couloirs obscurs des maisons sans ascenseur, sans lectricit, sans
tapis  tous les tages... le vieux Paris enfin, o quelque chose de ce
que nos parents ont connu, ont aim, subsiste encore. Ce Paris-l est
le ntre,  Coloms et  moi: un peu de notre sang coule dans les veines
que sont ses rues... Combien ont ainsi leur village dans Paris! Coloms
avoue qu'en exil, il tait tourment surtout par la privation de l'air
natal: L'obsession tait parfois si forte, si douloureuse, qu'elle
allait jusqu' l'touffement. Ce qu'on appelle la nostalgie, c'est une
espce d'asthme. Le mal du pays est moral et physique: on en souffre
dans la tte et dans la poitrine. Langevin, membre de la Commune, exil
 Londres, quand il respirait difficilement, allait, avec sa femme, se
faire venter par le drapeau de l'ambassade de France!... Citoyen du
monde n'empche pas d'tre natif des Gobelins! Et il dit encore:
Quelquefois, le dimanche, nous poussions jusqu' Hermance ou jusqu'
Ferney, histoire de mettre un pied en France, comme des gamins tents
par le fruit dfendu. Ou bien, en traversant le pont des Bergues, je
disais  Phonsine:--Voil le canal Saint-Martin!... Elle se fchait et
devenait toute ple...

Ils taient, en 1871, plusieurs centaines de rfugis  Genve. Presque
tous sans ressources, ils vivaient pauvres, mais fiers, en travaillant
de leur tat. Excellent ouvrier, Coloms s'tait aisment tir
d'affaire. Il avait gard rancune  la Suisse de quelques vexations,
mais reconnaissait que le droit d'asile avait t noblement respect,
malgr les demandes d'extradition et les prventions d'un assez grand
nombre d'habitants. Il rserve principalement ses svrits pour les
discoureurs et les piliers de caf, les paves de la bohme librale,
l'ancien entourage de Raoul Rigault. Le pre Coloms avait la
superstition du travail manuel: pour lui, l'ouvrier seul tait digne du
nom d'homme, tout intellectuel lui semblait suspect _a priori_. On
s'tait demand s'il fallait ouvrir l'Internationale aux travailleurs
de la pense et l'article 8, qui rpondait affirmativement, avait t
adopt  l'unanimit. _Chose triste  dire_, un grand nombre d'ouvriers,
en 1873, abondaient encore dans ce sens. L-dessus le pre Coloms
reste intraitable, et M. Lucien Descaves perd son temps  le chapitrer.
C'est,  sa manire, une espce d'aristocrate. Tout contact avec la
bourgeoisie lui parat une msalliance. Il ne pardonne pas  Karl Marx
ses complaisances pour les intellectuels ni ses tendances autoritaires
et centralisatrices. Contre Marx et avec Bakounine, il voulait que la
constitution de l'Internationale restt autonomiste et fdrative. Cette
grande querelle de Bakounine et de Marx ne fut qu'une des nombreuses
causes de dissentiment qui agitaient ce petit monde de rfugis. Le
soupon et la mdisance sont les poisons lents de toutes les
proscriptions. Ajoutez-y l'invitable chapitre des mouchards. Il y en
avait sans doute quelques-uns, mais on en voyait partout. Hlas! reprit
Coloms, il n'tait pas besoin d'agents provocateurs pour semer la
zizanie entre nous! Les communeux de Londres et les communards de Genve
se dfiaient, s'adressaient entre eux des injures et des cartels. La
moiti de la proscription dnigrait l'autre moiti. Edmond Levraud, dit
le Grand-Bison, bon garon pourtant, mais aigri par le mal de poitrine
qui devait l'emporter, semblait faire la navette pour colporter les
calomnies et les cancans. Ce fut l'poque des runions orageuses, des
enqutes, des procs-verbaux, des jurys d'honneur et des excutions
sches. Pauvres gens!

Le malheur aigrissait les exils, les rendait mfiants et injustes. La
situation de la plupart d'entre eux demeurait fort prcaire. Ils
n'taient en somme que tolrs. On en cite qui furent successivement
expulss de Lausanne, de Bruxelles, de Vienne, de Strasbourg, et en
pril de mourir de faim. Ils attendaient comme le Messie cette amnistie
qu'ils croyaient prochaine, mais qui se fit dsirer pendant prs de dix
ans. Le retour tant souhait mnageait encore des dceptions  beaucoup
d'entre eux, qui se trouvrent isols, dpayss dans un Paris nouveau,
qui les avait oublis. Quelques-uns devinrent dputs, conseillers
municipaux, fonctionnaires: le fretin eut souvent de la peine 
subsister. Coloms et Phonsine, vieillissant, durent se rabattre sur un
mtier facile, dont ils furent ensuite privs par les progrs du
machinisme--encore une bte noire du pre Philmon! Baucis fut frappe
d'hmiplgie, mourut. Coloms, rest seul, frustr de sa dernire
ressource, une petite pension viagre que touchait sa femme, eut une
belle vieillesse d'irrductible insurg. Il refusa de rien accepter de
personne, mme de l'Etat: l'hospice lui faisait horreur. Plutt que de
subir l'aumne, lorsqu'il n'eut plus en sa possession que la somme
ncessaire pour payer ses obsques, il se suicida discrtement,
farouchement; et sa mort fait songer  celle du Loup, dans Alfred de
Vigny.

Jusqu' la fin, il avait t fidle  la cause, ne manquant point de
clbrer les anniversaires de mars et de mai, prenant un infatigable
plaisir  narrer ses campagnes et  remuer ces cendres avec de vieux
camarades, les Vieux de la Vieille, comme dit M. Lucien Descaves.
Pourquoi pas? Des Vieux de la Vieille, rabchant leurs exploits; des
Vieux de la Vieille sans uniforme, sans galons sur la manche, ni croix
sur la poitrine, il y en a, Dieu merci, en dehors de la grande arme
impriale. On revient toujours d'un plerinage  la Colonne, quand on a
le culte d'un drapeau, quel qu'il soit. Coloms et ceux de sa
gnration avaient ce culte, et ils le dfendent loquemment contre les
ngations du fils de l'un d'entre eux, syndicaliste froidement positif,
qui estime qu'un Franais doit vivre pour lui et que rien ne vaut la
peine de mourir. Les enthousiasmes, mme chimriques et funestes, de ces
Vieux de la Vieille avaient une autre allure qu'un tel scepticisme
goste et dessch. Les nouvelles modes rvolutionnaires commencent 
faire regretter celles d'autrefois. Ce socialisme des vieilles barbes
s'inspirait d'un sentiment hroque et idyllique qui ne l'empchait
point sans doute d'tre pernicieux, mais qui lui donnait un aspect moins
maussade et plus franais. On conoit que les ides de 1848 aient pu
sduire un Hugo et un Lamartine. On imagine malaisment des potes de
cette taille s'affiliant  la C. G. T.




TEODOR DE WYZEWA[115]


Il y a quelque vingt-cinq ans, M. Teodor de Wyzewa jouait un rle
considrable dans le mouvement symboliste et dcadent. Il ne pratiquait
pas prcisment ces nouveauts: je ne me souviens pas qu'il ait jamais
publi de vers libres, ni mme de vers d'aucune sorte, et sa prose
n'tait pas absconse. Il collabora  la _Revue wagnrienne_, o parut un
jour cette note de la direction: A partir du prochain numro, la
_Revue_ sera rdige en termes intelligibles. La collaboration de M.
Teodor Wyzewa fut, sans doute, postrieure  la publication de cet avis
mmorable. On vit galement sa signature  la _Vogue_, et il fit assez
longtemps la critique des livres  la _Revue indpendante_. C'est un de
ses articles, parcouru un dimanche matin, au sortir du lyce, sous les
galeries de l'Odon, qui me rvla les dlicieuses _Moralits
lgendaires_ de Jules Laforgue. Je viens de relire cet article, qui a
t recueilli dans un volume intitul: _Nos matres_. Tant d'annes
coules n'ont pas russi  le rendre obscur.

[Note 115: _Ma tante Vincentine_, 1 vol., Perrin.]

M. de Wyzewa, en ces temps lointains, souhaitait de tout comprendre et
de tout expliquer. Il traduisait en langue vulgaire les plus hermtiques
sonnets de Stphane Mallarm. Il contribuait pour sa part  difier la
doctrine, et il l'enseignait aussi clairement que possible aux profanes.
Mais y croyait-il lui-mme tout  fait? Cet esthte professionnel avait
une singulire mobilit d'esprit, avec un penchant naturel  l'ironie et
au dandysme. Il ne se piquait point de constance dans ses admirations ni
de rigueur logique dans ses jugements. Il se ft plutt piqu du
contraire. On et dit d'un petit Jules Lematre d'avant-garde. Il tait
impressionniste et dilettante, dans une acception restreinte et un peu
frivole du mot. Il n'appliquait point le haut dilettantisme
intellectuel, qui consiste  tudier impartialement les diverses formes
de la culture, mais il avait une faon nonchalante de se subordonner les
oeuvres et de les goter plus ou moins selon les caprices du moment. Tel
jour, dit le chevalier Valbert, c'est tel acte de _Tristan_ qui me
parat superbe, tel autre jour il m'ennuie. Plus loin, ce mme Valbert
nous confiera qu' une certaine poque les philosophes l'ennuyaient, les
potes aussi, et les romanciers pareillement,  l'exception toutefois de
Michelet, Dickens et Dostoevski. Ces confidences peuvent tre  leur
place dans un roman; mais il est bien entendu qu'elles nous clairent
sur la psychologie du personnage, et non pas du tout sur la valeur des
crivains si cavalirement traits.

L'objectivit est la premire condition d'une critique srieuse. Sans
doute, nous ne connaissons les oeuvres que par nos impressions, et le
dfaut de sensibilit a dtermin de lourdes erreurs. Mais il ne s'agit
point d'impressions accidentelles ni d'une sensibilit influence par
des vnements trangers  la littrature. A un homme qui a des raisons
personnelles et contingentes d'tre triste, une comdie ou un ouvrage
gai peut paratre intolrable: il n'en rsulte pas que Molire et
l'Arioste soient de mauvais crivains. Le sens esthtique doit tre une
facult diffrencie, non soumise  l'action gnrale de l'organisme ni
 la pression de l'extrieur; pour juger une oeuvre littraire, comme
pour mener  bien une exprience scientifique, il faut s'affranchir de
toute considration d'un autre ordre et se trouver, si l'on peut dire,
en tat de grce. M. de Wyzewa dclare, il est vrai, dans _Nos matres_,
que les oeuvres d'art ne sont point faites pour tre juges, mais pour
tre aimes, pour plaire, pour distraire des soucis de la vie relle. A
quoi l'on peut rpondre que les bien juger sert  les mieux aimer, selon
l'axiome de Lonard de Vinci: L'amour est d'autant plus profond que la
connaissance est plus certaine. Les lecteurs qui se dsintressent du
point de vue critique et intellectuel se privent de joies intenses, et
la plupart d'entre eux finissent par se contenter de distractions
subalternes. Ce pyrrhonisme radical, sans danger pratique pour les gens
de got naturellement affin (et encore!), peut avoir les plus fcheuses
consquences pour un public dj trop enclin  ne pas discuter ses
plaisirs. C'est pourquoi Brunetire avait raison en principe contre MM.
Jules Lematre et Teodor de Wyzewa, malgr ses prjugs et ses
injustices et bien qu'il et presque toujours tort en fait. Et c'est
peut-tre Brunetire qui a le plus, sinon le mieux aim les lettres,
car, lorsque M. de Wyzewa aborde une question qui lui tient vraiment au
coeur, il russit trs bien  se crer une certitude et  s'y fixer.

Rien de plus significatif  cet gard que son _Valbert_. Ce curieux et
spirituel roman date de 1893. On y rencontre de nombreuses traces de la
priode wagnrienne, symboliste et dcadente de M. de Wyzewa, qui nous
conte ses souvenirs de Bayreuth et fait de son hros une espce de des
Esseintes, pris de matresses purement imaginaires et dgot des
femmes de la vie relle, comme des notes que dposent les pdants au
bas d'une page de vers. Mais il le persifle aussi, avec un fin humour
rpandu dans tout le rcit et concentr dans des pigraphes
fallacieuses: il indique minutieusement ses rfrences, mais personne
n'a jamais vu les ouvrages auxquels il prtend emprunter ces phrases,
qui paraissent bien tre purement et simplement de son invention. Mon
me est basse, dit la baronne, mais je n'y peux rien. (Attribu  Ad.
Valin, les _Deux secrets_, p. 27.) Le chevalier Valbert souffrait, comme
Jean-Jacques, d'une manie de se confesser des folies et des fautes qui
pesaient  sa conscience. Ce pauvre garon a pour destin de ne prendre
jamais que les choses dont il ne veut point et de ne ressentir d'amour
que pour les femmes qui l'ont quitt. D'une petite amie du quartier
latin, il dit: Les six mois que j'ai passs avec elle ont t le seul
temps de ma vie o les proccupations amoureuses n'aient tenu aucune
place. Et quelle est la cause de ces msaventures? Elle est rsume
dans l'pigraphe du quatrime chapitre: Malheureux! Mais ta tte va
enfler, si tu y fourres tant de livres! (Attribu  Dumontier: le _Fin
mot_, p. 16. Et ce Dumontier est aussi inconnu au bataillon que le
Valin des _Deux secrets_.)

Ici s'affirme la thse dsormais favorite de M. de Wyzewa, qui est un
des prcurseurs authentiques de l'antiintellectualisme et de l'cole de
la Vie. Son charmant esprit y mettait plus d'agrment et de bonne humeur
que n'en ont montr par la suite d'autres thoriciens. Mais l'ide est
nonce en termes exprs, et mme avec un peu d'insistance. On l'avait
dj vue poindre chez lui quelques annes auparavant. Il crivait, ds
1887, dans la _Revue indpendante_: La souffrance vritable est de
savoir; qu'on empche l'humanit d'apprendre, et on l'empchera de
sentir la douleur. Dans la prface de _Nos matres_ (1895), il se
flatte d'avoir toujours dtest la science, mais il avoue qu'il
accordait autrefois  la pense une valeur souveraine et qu'aux
soi-disant vrits de la science il opposait une vrit suprieure,
jaillissant du libre exercice de l'intelligence. _Valbert_ prouve qu'en
1893 il en tait dj bien revenu. Comme il y a des gens qui naissent
sourds ou aveugles, Valbert tait n _intellectuel_: aucune infirmit
n'est plus terrible que celle-l... C'est  cette infirmit que sont
imputables les ennuis qui ont troubl les relations de Valbert avec
quelques jeunes actrices ou filles de brasserie. Ah! si les rcits de
Valbert pouvaient maintenir hors des voies maudites de l'intelligence et
de la rflexion ne serait-ce qu'une seule me, parmi celles qui
m'entendent... Jeunes gens, ouvrez vos yeux, vos oreilles, votre coeur,
et fermez votre cerveau o gt un poison meurtrier! Ne vous abrutissez
pas dans la science et dans la pense! On peut prfrer  cette
loquence le style pigrammatique de Dumontier, mais peu importe.

A la fin, guri de son mal, Valbert s'crie: Je compris que la beaut
vritable n'tait pas o je l'avais cherche, dans ces misrables
ouvrages de l'esprit des hommes qui, seuls, jusque-l, m'avaient
attir... Je vis qu'il y avait d'inpuisables, de prodigieuses dlices
dans la verdeur des plaines, le mouvement des feuillages, dans le
murmure des sources et dans la musique des toiles. Je vis que dans ma
pense tout tait laid, et que tout tait beau en dehors d'elle.
Adorable printemps de mes sens, je regardais, j'coutais; pour la
premire fois dans ma vie je dcouvrais la vie. N'oublions pas que ce
texte est antrieur d'une bonne dizaine d'annes  l'apparition du
premier volume de _Jean-Christophe_. La gurison de Valbert tait due 
l'audition de _Parsifal_ et  la rencontre d'une honnte jeune fille, 
laquelle il s'tait fianc. Pour elle, il s'tait renonc lui-mme: il
n'aspirait qu' la servir,  travailler pour lui plaire,  se dvouer
pour elle. Oui, toutes mes misres m'taient venues de ce que j'avais
toujours pens  moi-mme, tandis que le secret du bonheur est de ne
penser qu' autrui. Ou plutt le secret du bonheur est de ne point
penser... On pourrait contester ce raisonnement: car enfin les plus
fameux penseurs, Platon, par exemple, ou Descartes, ou Renan, ont pens
 autre chose qu' eux-mmes, et l'un des bons effets de la pense
vritable, de l'art ou de la science, est justement de remplir l'esprit
et de capter toutes ses forces, de manire  le dtourner de l'obsession
du moi. Mais le systme de M. de Wyzewa se dessine avec nettet: il
comporte l'adoration de la vie, oppose  l'intelligence, et un prcepte
de renoncement qui, par l'entremise de _Parsifal_ (peut-tre aussi de
Tolsto, qui n'est pas nomm ici), tend  devenir chrtien. Les _Contes
chrtiens_ sont, au moins en partie, contemporains de _Valbert_. Ce
christianisme encore un peu littraire voluera peu  peu vers
l'orthodoxie, sous l'influence de saint Franois d'Assise, pour qui M.
de Wyzewa professe une dvotion particulire, et de la tante Vincentine,
dont il nous offre aujourd'hui l'histoire. Ses jugements philosophiques
ou religieux ont plus d'unit que ses jugements esthtiques.

Cependant, son nouvel ouvrage ralise une conception dj ancienne. Il
estimait jadis que la forme la plus parfaite du roman serait une
biographie, le simple rcit d'une vraie vie, mais raconte de manire 
nous paratre vivante, et usant  cet effet de tous les procds du
roman. Ce plan a t suivi rcemment par M. Maurice Barrs dans _la
Colline inspire_, et par les frres Tharaud dans _la Tragdie de
Ravaillac_. M. Teodor de Wyzewa aura t un grand semeur ou annonciateur
d'ides fcondes; et il y a tel passage de _Valbert_ o l'on peut
apercevoir le premier germe de celle qui a fourni  M. Gabriel
d'Annunzio ses admirables _Vierges aux rochers_. Quoi qu'il en soit, _Ma
tante Vincentine_ est donc une biographie romanesque, ou un roman
biographique. L'auteur nous assure que tous les vnements sont exacts.
Cette tante de M. de Wyzewa, Mlle Vincentine Bobrowicz, morte  Paris en
1906, dans sa soixante-dix-huitime anne, fut une sainte, au tmoignage
de son neveu. Sa vie fut toute simple, modeste et absorbe par un
infatigable dvouement au service de sa famille. Dans sa jeunesse, en
Pologne, elle avait t jolie, lgante et courtise. Elle repoussa
plusieurs demandes en mariage pour ne pas se sparer de son frre, le
docteur Wyzewski, ni du fils de celui-ci, ayant conu pour cet enfant
une affection maternelle. Tante Vincentine suivit le docteur et le
jeune Teodor en France, o l'adversit lui imposa de pnibles sacrifices
sans jamais lasser son grand coeur. Trois fois par semaine, pendant six
ans, elle fit vingt-six kilomtres  pied pour passer quelques instants
avec son neveu au parloir du collge de Beauvais. M. de Wyzewa donne
mille dtails touchants sur la tendresse et l'abngation de cette bonne
tante, et il s'accuse d'en avoir quelque peu abus. Peut-tre
exagre-t-il, par got de la confession publique et humilit chrtienne,
ces pchs d'enfance et de jeunesse. Ce rcit, uniquement compos de
traits familiers et de scnes intimes, chappe  l'analyse. Il s'en
dgage une douceur pntrante et hagiographique. C'est, pour M. de
Wyzewa, comme une suite  sa traduction de la _Lgende dore_. La tante
Vincentine avait une me franciscaine: elle aimait la nature, la posie,
les beaux contes; elle tait enjoue, tolrante, indulgente, et savait
rendre la vertu aimable. C'est une belle figure vanglique. Mais, quels
que soient les mrites du livre, n'aurait-il pas mieux valu le
transposer et en faire un vritable roman, que l'auteur aurait pu ddier
 cette chre mmoire? La biographie convient aux personnages
historiques. Pour les autres, le roman permet de conserver toute la
vrit des caractres, tout en accordant plus de libert  l'art de
l'crivain.




CLAUDE FERVAL
ET Mme DE LA VALLIRE[116]


[Note 116: _Un double amour_, 1 vol. Fasquelle.]

M. Jean Richepin a crit une prface pour _Un double amour_. La
premire fois, dit-il, que je fis rencontre de celle qui signe en
littrature Claude Ferval, ce fut dans le monde, parmi les flots d'une
runion fort nombreuse... Il ajoute: Tiens! pensai-je. Une hrone de
la Fronde. Les premiers lecteurs de _la Chanson des gueux_ auraient t
bien tonns si on leur avait prdit que l'auteur deviendrait un jour si
mondain. Il tait naturel, au contraire, que le premier ou l'un des
premiers rcits de Claude Ferval s'intitult: _Vie de chteau_. Son
nouvel ouvrage n'est pas un roman, et il n'est pas davantage frondeur.
Le _Double amour_ dont il s'agit ici, c'est celui de Louise de La
Vallire pour le roi et pour Dieu. Dans son sermon pour la profession de
Mme de La Vallire, duchesse de Vaujour, Bossuet dfinit, d'aprs saint
Augustin, ces deux amours opposs: L'un est l'amour de soi-mme pouss
jusqu'au mpris de Dieu, c'est ce qui fait la vie ancienne et la vie du
monde; l'autre est l'amour de Dieu pouss jusqu'au mpris de soi-mme,
c'est ce qui fait la vie nouvelle du christianisme, et ce qui, tant
port  la perfection, fait la vie religieuse. Que ces Pres de
l'Eglise sont donc austres et rades jusque dans leur langage! Est-il
possible de qualifier d'amour de soi-mme la passion, exalte et dvoue
jusqu'aux plus cruels sacrifices, qu'inspira Louis XIV  la douce La
Vallire? Jamais hrone ne dmentit avec plus d'clat l'impitoyable
thorie qui ne voit qu'gosme dans tout sentiment dont l'objet est
purement humain. Claude Ferval met plus de nuances dans sa psychologie.
Malgr son admiration perdue pour Bossuet, qui est certes un trs grand
crivain, mais qu'elle proclame le plus grand gnie de son sicle et
l'homme de qui le nom restera comme le plus pur, le plus lev parmi
les hommes, ce qui sent peut-tre un peu l'hyperbole, Mme Claude Ferval
se montre plus indulgente pour des faiblesses si potiques, et partage,
en dfinitive, cette opinion de Sainte-Beuve: Toutes les fois qu'on
voudra se faire l'ide d'une amante parfaite, on pensera  La
Vallire... Elle rappelle, comme amante, Hlose ou encore la religieuse
portugaise, mais avec moins de violence et de flamme: car celles-ci
n'eurent pas seulement le gnie de la passion, elles en eurent
l'emportement et la fureur; La Vallire n'en a que la tendresse. Ame et
beaut toute fine et suave, elle a plus de Brnice en elle que ces
deux-l.

Le _Double amour_ appartient  ce genre assez nouveau, ou du moins
renouvel, dont _la Tragdie de Ravaillac_, des frres Tharaud, a
fourni rcemment un brillant exemple, et qui n'est pas du tout le roman
historique  la faon de Walter Scott, de Dumas pre ou de Mrime, mais
qui consiste  traiter l'Histoire elle-mme par les mthodes du roman.
Pas d'intrigue arbitraire ni d'incidents invents. Mais on ne se borne
pas non plus  l'expos des faits tablis. On suit les documents, mais
on supple  leur scheresse: on compose le tableau d'aprs leurs
indications. C'est ainsi que procdaient, en somme, les historiens
anciens, qui prtaient aux personnages historiques de si loquents
discours, en gnral conformes  leur caractre et adapts  la
situation, mais nullement textuels. Mme Claude Ferval ne cherche pas 
rivaliser avec le _Conciones_. Mais elle suppose et restitue certaines
scnes sur lesquelles manquent des tmoignages prcis; elle analyse les
penses et les rveries de Louise de La Vallire, comme un romancier
psychologue imagine celle de ses hros fictifs. Ce volume n'apporte pas
de rvlations, et les historiens graves le trouveront peut-tre un peu
frivole; mais il conte de captivantes aventures avec un charme qui lui
vaudra certainement la faveur du public.

Tout est romanesque dans la vie de Mlle de La Vallire. Elle tait de
petite noblesse tourangelle, et rien ne la prdestinait  venir au
premier plan. Son caractre mme semblait y rpugner: elle tait timide,
craintive, efface. Jolie, mieux que jolie, touchante, avec ses yeux de
tendresse, sa bouche candide, ses ples cheveux argents, elle avait un
certain air de modestie, d'honntet, qui la faisait estimer en mme
temps qu'on la chrissait. Mme de Svign a parl de cette petite
violette qui se cachait sous l'herbe, et qui tait honteuse d'tre
matresse, d'tre mre, d'tre duchesse... Ainsi rien ne put altrer
sa rserve et sa pudeur natives. Sans doute le roi, dont elle n'essayait
certes point d'attirer les regards, ne l'et-il jamais remarque, sans
une comdie o on lui distribua un rle sans la consulter. Des relations
de famille l'avaient faite demoiselle d'honneur de Madame (Henriette
d'Angleterre, duchesse d'Orlans). C'tait dj une fortune presque
inespre. Il se trouva que les deux reines, la jeune Marie-Thrse, et
la reine-mre Anne d'Autriche, bien mieux, Monsieur lui-mme, quoique
poux assez indiffrent, prirent ombrage des assiduits du roi auprs de
sa sduisante belle-soeur. Pour garer les soupons, Madame suggra 
Louis XIV l'ide de jouer l'amoureux auprs de quelqu'une des dames de
la cour. Louise de La Vallire dut prcisment  sa navet notoire, 
son insignifiance apparente, d'tre choisie pour chandelier. Or, on
affirme qu'elle aimait secrtement le roi plus d'un an avant qu'il lui
et adress la parole pour la premire fois. Surprise!... Miracle!...
L o le sducteur n'tait venu chercher qu'une aventure, moins encore,
une coupable simulation, que trouve-t-il? Un coeur: un petit coeur tout
chaud qui n'a pu se contenir. Louise l'aime, elle l'aime depuis le
premier jour qu'elle l'a vu. Pas une parcelle de son tre qui ne lui
soit dvoue jusqu' la mort.

On conoit que l'vidente sincrit de cet amour l'ait ravi. Parmi les
inconvnients du mtier de roi, il faut compter l'extrme difficult
d'avoir jamais la certitude d'tre aim pour soi-mme. Aussi, dans les
contes de nourrices, de puissants monarques se dguisent-ils en bergers
pour courtiser des bergres. Louise de La Vallire procura au roi cette
satisfaction dlicate. Et c'est  l'loge de Louis XIV d'y avoir t
sensible. Un excs d'orgueil aurait pu l'empcher de se poser la
question; une nature un peu plus paisse l'aurait dtourn d'y prendre
tant d'intrt et de tant goter la qualit d'me de cette douce Louise.
Plus tard, ayant perdu la fracheur sentimentale de sa jeunesse, il se
contentera de l'clatante, mais avide Montespan, dont les vues
intresses ne faisaient doute pour personne et ne pouvaient gure
l'abuser lui-mme,  moins d'un aveuglement un peu ridicule. Tous ses
contemporains, au contraire, ont rendu justice au dsintressement de La
Vallire. Elle exprimait navement ce souhait: Je voudrais qu'il ne ft
pas d'un rang si lev. Bussy-Rabutin, qui n'tait pas un novice, a
crit: Elle aimait la personne du roi si fortement qu'on vit bien
qu'elle l'et aim autant s'il avait t un simple gentilhomme et elle
une grande reine. Elle ne demandait rien, ni titres, ni bnfices:
c'est  son insu que Louis XIV rsolut de la crer duchesse, et
seulement peu de temps avant la disgrce dfinitive, en guise de cadeau
de rupture. Le rve de La Vallire et t de tenir secret cet amour du
roi, dont d'autres ambitionnaient de se parer et d'blouir le monde.

Est-il bien certain cependant qu'elle et cd  Louis XIV s'il n'avait
pas t le roi? Je crois qu'elle l'et aim, simple gentilhomme, ainsi
que l'affirme Bussy-Rabutin, mais qu'elle ne lui aurait point appartenu.
Elle avait toujours t trs pieuse et anime de l'horreur du pch.
Comment et-elle failli et risqu la damnation pour un homme ordinaire?
L'idoltrie monarchique exera srement une influence sinon sur les
sentiments, du moins sur les actes de Louise de La Vallire. Elle tait
d'une poque o, selon l'expression de Claude Ferval, pas plus qu'
Dieu, on ne rsistait  son roi. Mais elle tait ne pour l'idylle et
n'avait pas l'toffe d'une favorite. Chose curieuse, sa rserve et son
effacement ne la prservrent point des plus froces inimitis. Si
douce, si inoffensive, elle fut odieusement perscute, notamment par
Madame, qui ne lui pardonnait pas le dnouement imprvu de la comdie du
chandelier, et par la comtesse de Soissons, l'une des nices de Mazarin,
laquelle avait encore des desseins sur Louis XIV. On ne mnageait pas
les lettres anonymes, ni mme les tentatives de meurtre ou de rapt. Et
son manque d'esprit d'intrigue lui interdisait d'avoir des amis ou des
partisans, puisque ne sollicitant ni pour elle-mme ni pour personne,
elle ne pouvait servir aucune ambition ni aucune convoitise. Anne
d'Autriche, la premire, lui sut gr d'tre si peu dangereuse et lui
tmoigna de la bont. Marie-Thrse la regretta, plus tard, par
comparaison.

Louis XIV l'aima-t-il? Cela ne semble pas contestable. Il l'aima autant
qu'il pouvait aimer. Il ne fut pas seulement touch de son amour: il le
partagea. Une premire fois, aprs une querelle suscite par son refus
de dvoiler au roi le secret de la liaison de Madame et de Guiche qui
lui avait t confi par une amie, elle s'enfuit dans un couvent de
Chaillot. Louis XIV vint l'y chercher lui-mme! Il est vrai que cet
amour du roi ne fut pas ternel. Cela prouve peut-tre tout simplement
que pour tre roi, l'on n'en est pas moins homme. Louis XIV obit 
l'humeur inconstante et volage dont il n'avait pas le privilge
exclusif: par contre, il tait expos  plus de tentations que le commun
des mortels. Tout en regrettant qu'il n'ait point t le modle des
poux, ce qui d'ailleurs n'a pas si bien russi aux deux seuls rois qui
aient mrit cette louange, Louis XVI et Louis-Philippe, on peut ne pas
juger absolument ncessaire d'accabler Louis XIV. Combien de bourgeois
n'ont pas eu davantage la vocation de la monogamie! Quant  Bossuet et
aux autres prdicateurs que l'on accuse parfois d'avoir t trop
complaisants, ils ont plutt montr quelque indiscrtion par leurs
allusions directes  la conduite du roi. Que saint Ambroise refust
l'accs de la cathdrale de Milan  Thodose, cela se pouvait admettre,
mais les fantaisies de Louis XIV taient moins graves que les massacres
de Thessalonique. Les historiens dmocrates, qui reprochent  Bossuet de
n'avoir pas frapp le petit-fils d'Henri IV d'excommunication majeure,
ont-ils song qu'ils rclamaient ainsi une ingrence clricale dans la
vie prive du souverain et par consquent dans celle de ses sujets? On
est, au contraire, saisi de piti pour La Vallire, sinon pour Louis
XIV, qui avait plus de dfense, lorsqu'on lit tel sermon o la pauvrette
tait publiquement dnonce et fltrie devant toute la cour.

Quant au roi, l'amour qu'elle avait pour lui et celui qu'il avait eu
pour elle lui imposaient le devoir d'user de mnagements, lorsqu'il se
prit  en aimer une autre. Sur ce point, il n'est pas inattaquable.
Accordons qu'il n'ait pas t plus capable de lutter contre sa passion
pour Mme de Montespan qu'il ne l'avait t de vaincre son penchant pour
Mlle de La Vallire. Du moins et-il t plus humain en autorisant
celle-ci, ds qu'elle l'en et sollicit,  se retirer dans un clotre
et en lui pargnant le spectacle du triomphe de sa rivale, laquelle
triomphait sans modration et se plaisait  humilier mchamment la
malheureuse. C'est vrai. Claude Ferval explique cette obstination du roi
par un motif peu glorieux: il aurait tenu  garder auprs de lui La
Vallire pour viter d'afficher la Montespan, dont le lgitime seigneur
et matre tait un de ces maris rcalcitrants que Meilhac et Halvy ont
salus dans _la Prichole_. La Vallire aurait repris, bien malgr elle
et avec moins de bonheur que la premire fois, le rle de chandelier. On
se serait mme arrang pour que le public pt lui attribuer un ou deux
btards d'Athnas. Ici, nous blmerons le roi, sans lui refuser
pourtant quelques circonstances attnuantes. Lorsque La Vallire se
rfugia pour la seconde fois dans un couvent de Chaillot, pourquoi se
laissa-t-elle ramener par Colbert? Elle dclara par la suite qu'elle
souffrait comme une damne: mais elle n'en laissait rien paratre. Louis
XIV put croire qu'elle se rsignait, comme Marie-Thrse, que son amour
s'attnuait peu  peu et que la vie lui redevenait supportable. Il
esprait sans doute qu'elle s'accommoderait d'une bonne amiti, avec des
gards et un rang que son titre de duchesse et la lgitimation de ses
enfants ne permettaient plus de lui contester. C'tait mal comprendre
cette me ardente et fire. En soi, ce n'tait pas forcment
invraisemblable.

Il faut, d'ailleurs, reconnatre que les caractres, au dix-septime
sicle, avaient une certaine duret qui n'tait point particulire au
roi, et qui, selon les circonstances, parat tantt hroque, tantt
presque inhumaine. Mme de Svign, qui n'tait pas un monstre, raille la
seconde retraite  Chaillot et le prompt retour de la fugitive.
Evidemment, elle ne prend pas cette grande douleur au srieux. Que dire
de la mort de Madame, des bonnes paroles de Louis XIV, qui consistent 
l'exhorter  bien mourir, de la rponse de la moribonde, qui dclare
regretter moins la vie que les bonnes grces de Sa Majest, et du mot
implacable de ce chanoine  la jeune femme qui, un instant, se
plaignait: Quoi, madame! Il y a vingt ans que vous offensez Dieu, et
six heures seulement que vous souffrez et faites pnitence! La Vallire
elle-mme, toute consume de l'amour du roi et de l'amour de Dieu,
semble presque insensible quant  ses enfants. De sa fille, Mlle de
Blois, elle crit au marchal de Bellefonds: Je l'aime, mais elle ne me
retiendra pas un seul moment. Je la vois avec plaisir, je la quitterai
sans peine. La mort de son frre, le marquis de La Vallire, est
commente par elle en ces termes: Le Seigneur m'a demand ce sacrifice,
comptant pour rien ce que je souffre, et cela n'est rien, en effet. Je
me sens, puisque c'est sa sainte volont, prte  lui immoler ce que
j'ai de plus cher au monde. Celle de son fils, le jeune comte de
Vermandois, emport par une fivre maligne au sige de Courtrai, lui
inspire ceci: C'est trop pleurer la mort d'un fils dont je n'ai pas
assez pleur la naissance.

Ce sicle, o le jansnisme fut perscut, tait fort imprgn d'esprit
jansniste. Claude Ferval parle du fanatisme expiatoire auquel se
livra La Vallire. C'est l'expression juste. Elle vcut trente-six ans,
au couvent des Carmlites de la rue du Val-de-Grce, dans les
macrations les plus rigoureuses: jenes, cilice, ceintures de fer,
discipline, etc. Elle resta une fois, parat-il, trois ans sans boire!
Elle recevait des visites: la rgle l'y contraignait. Elle avait dit:
Si le roi venait, je me cacherais. Le roi ne vint point. Faut-il s'en
indigner? Il ne l'avait pas oublie: il lui accorda trs galamment une
grce qu'elle s'tait dcide  demander pour son neveu. On prte au roi
cette brve oraison funbre, lorsqu'il apprit la mort de La Vallire,
en 1710: Pour moi, elle avait cess d'exister le jour de son entre au
Carmel. Mais qu'est-ce  dire? Qu'il ne pardonnait point qu'on
s'loignt de lui, de la cour, et qu'il considrait cette dfection
comme un crime de lse-majest? Ou peut-tre qu'il se ft fait scrupule
de troubler la pnitente en ravivant par sa prsence des souvenirs
dsormais inopportuns?




VILLON, D'APRS M. PIERRE CHAMPION[117]


[Note 117: Pierre Champion: _Franois Villon, sa vie et son temps_,
2 vol. in-8, Champion.]

Clment Marot, qui donna en 1533 une dition des oeuvres de Villon,
nonait un regret que plus d'un lecteur a partag par la suite. Pour
tout comprendre, dans Villon, il faudrait avoir t de son temps 
Paris et avoir connu les lieux, les choses et les hommes dont il parle.
On sait qu'aucun pote n'a davantage farci son oeuvre de noms propres et
d'allusions  des faits personnels. Ses deux principaux pomes numrent
les legs, gnralement fictifs et presque tous d'intention satirique,
qu'il est cens distribuer  divers personnages de sa connaissance.
D'ailleurs; il n'avait pas invent cette formule. Le testament tait
quasiment, avant lui, un genre potique, qu'il a seulement trait avec
plus de gnie que ses prdcesseurs. Clment Marot incline  l'en
blmer, parce que la mmoire desquels (lieux et hommes dont il parle)
tant plus se passera, tant moins se connatra icelle industrie de ses
lais dits. Pour cette cause, qui voudra faire oeuvre de longue haleine,
ne prenne son sujet sur telles choses basses et particulires. Ainsi,
par principe, Marot condamne la posie d'actualit, comme subalterne et
destine  devenir promptement indchiffrable. Mais il ajoute: Le reste
des oeuvres de notre Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plein
de bonne doctrine, et tellement peint de mille belles couleurs, que le
temps, qui tout efface, jusques ici ne l'a su effacer... Il est curieux
de constater que pour Marot, crivant en 1533, un pote n en 1431 et
mort  une date inconnue, mais qui ne pouvait gure remonter  plus d'un
demi-sicle, prenait dj la figure d'un anctre dont on s'merveillait
que le renom et brav les annes. Nous ne songeons pas aujourd'hui 
nous tonner que Musset ou Lamartine ne soient pas encore tombs dans
l'oubli. Faut-il croire que la Renaissance, mme pour Marot, qui se
rattache  la ligne gauloise, avait creus un abme entre le seizime
sicle et le sicle prcdent?

Sur la solidit et les vritables titres de la gloire de Villon, matre
Clment avait vu clair. Mais il tait un peu exclusif et poussait le
dsir de comprendre un peu loin. La vraie difficult, dans la lecture de
Villon, c'est la langue. Gaston Paris avouait qu'elle a vieilli au
point d'tre en certains endroits inintelligible mme pour les rudits.
Chose curieuse, il en tait dj ainsi pour Marot qui,  distance, nous
parat si prs de Villon. Quant  tous ces personnages dont Villon nous
entretient, avons-nous tant besoin d'tre renseigns sur eux pour nous
amuser des traits qu'il leur dcoche? Nous intressent-ils en eux-mmes?
Assurment non, mais seulement  cause de l'honneur que leur a fait
Villon de s'occuper d'eux. Une bonne plaisanterie se suffit sans plus.
Il n'est nullement ncessaire d'avoir lu les ouvrages de Bavius et de
Maevius, ni d'avoir aucune information prcise sur ces deux mauvais
potes, pour savourer la fameuse pigramme de Virgile:

      _Qui Bavium non odit, amet tua carmina, Maevi!_

L'observation de Marot est juste nanmoins concernant Villon, dont
certaines facties veulent tre expliques, ce qui prouve qu'elles
n'taient pas pleinement excellentes et ne constituent pas la meilleure
part de son oeuvre. Une mprise divertissante, mais dont la
responsabilit incombe  Villon, est celle de Thophile Gautier, qui,
dans le trs brillant chapitre des _Grotesques_ qu'il a consacr 
l'auteur du _Testament_, clbre avec attendrissement l'exquise
sensibilit de ce pauvre pote qui soutenait trois jeunes orphelins,
nomms Colin Laurens, Grard Gossoyn et Jehan Marceau, et leur a
prodigu  plusieurs reprises les plus salutaires conseils. Nous savons
aujourd'hui, grce  M. Pierre Champion, que ces trois petits enfants
tout nus taient en ralit trois vieux usuriers, des plus riches et
des plus rapaces. Les legs et les avis que leur envoie Villon sont de
pure ironie. Thophile Gautier a pris une antiphrase  la lettre. Mais
comment et-il devin le vritable sens? A ne considrer que le texte,
on peut aisment s'y tromper, et ce sont bien l de ces choses basses
et particulires dont Clment Marot voulait dtourner les potes.

Mais il n'avait pas prvu qu'au lieu de passer de plus en plus, la
mmoire des individus et des vnements mentionns par Villon se
raviverait au contraire et que le vingtime sicle les connatrait
beaucoup mieux qu'il ne les connaissait, lui, Marot, qui n'en tait
spar que par une gnration. C'est  nos rudits que nous devons cette
supriorit. Le regrett Auguste Longnon eut, le premier, l'ide de
vrifier, au moyen des documents d'archives, si les personnages de
Villon avaient exist ou non. Il eut le bonheur--et la science--d'tre
rcompens de ses recherches ds les premiers pas. Et les rsultats de
ses premires tudes furent publis dans cet _Essai biographique sur F.
Villon_ qui est le livre de chevet de tous ceux qui prtendent au titre,
diraient les Anglais, de _Villonian scholar_. Ainsi s'exprime Marcel
Schwob, qui fut lui-mme l'un des principaux continuateurs d'Auguste
Longnon. Il prparait depuis longtemps, lorsque la mort le surprit, un
grand ouvrage sur Villon,  qui il avait dj consacr un article
considrable dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 juillet 1892, et de
nombreuses tudes dans des revues spciales. On a publi tout rcemment,
 tirage restreint et hors commerce, un _Franois Villon, rdaction et
notes_, par Marcel Schwob; c'est  ce recueil de matriaux que j'ai
emprunt l'hommage  Auguste Longnon. En 1901, Gaston Paris donnait  la
collection des _Grands crivains_ un petit volume ingnieux et
judicieux. Enfin, M. Pierre Champion, qui dclare modestement qu'il
n'et pas tent l'entreprise si Schwob avait vcu, nous apporte
aujourd'hui deux gros volumes, d'une rudition immense et d'un agrment
des plus rares. M. Pierre Champion nous instruit de tout ce que l'on
peut savoir sur Villon--et mme, dira peut-tre quelque humouriste, de
certaines choses que l'on pourrait ignorer sans grand inconvnient.
Cependant les innombrables dtails accumuls par M. Pierre Champion ne
sont jamais inutiles; beaucoup clairent directement une strophe ou un
vers de Villon; les autres nous font mieux pntrer dans la familiarit
de son poque et par consquent de son oeuvre. Peut-tre  la rigueur se
consolerait-on de ne pas possder l'tat-civil de tel ou tel comparse
nomm incidemment; mais si quelques-unes de ses plus illustres ballades
ont une beaut qui s'impose en dehors de toute exgse, Villon est
pourtant un des potes qu'il importe le plus de situer dans leur milieu
historique, parce qu'il est impossible de trouver ailleurs la solution
de divers problmes, et d'abord du plus irritant, qui est celui de sa
moralit.

En gros, ce problme se pose ainsi: Comment se peut-il faire qu'un grand
pote ait t un apache, ou, si vous prfrez, qu'un apache ait t un
grand pote? Une rponse nous serait fournie premirement par le systme
de Tolsto et de mon cher matre Emile Faguet: c'est  savoir qu'il
n'existe aucune connexit entre l'art et la morale, si mme on ne doit
considrer l'art comme naturellement corrompu et corrupteur. Autrement
dit, ce qui est tonnant, ce n'est pas qu'un grand pote ait eu une
conduite dplorable, c'est que tous les potes et tous les
artistes--except peut-tre ceux qui ont la chance de n'avoir aucun
talent--ne soient pas de fieffs coquins et des gibiers de potence.
S'ils ne le sont pas tous, c'est par une inconsquence heureuse et par
un fortun dmenti  la logique de leur vocation. Il y a du vrai dans
cette thorie de Tolsto, mais c'est  la condition que l'on se place 
son point de vue, lequel me parat absolument faux. Sa morale, c'est
l'asctisme: il est exact que les artistes le pratiquent peu et que
l'art mme en est la ngation. Mais si l'on conoit la morale comme
compatible avec les joies de l'imagination et des sens et comme
consistant essentiellement dans le mpris de toute bassesse, l'art offre
le type mme de la moralit vritable. Un artiste digne de ce nom peut
n'tre pas un hros, mais non pas manquer d'une certaine lvation de
sentiments, et s'il commet des fautes, il y a des actes trop vils qu'il
ne commettra pas. On en trouve pourtant de cette espce dans la
biographie authentique de Franois Villon.

Sans doute, lorsqu'on y regarde de prs, on dcouvre que certains de ses
prtendus crimes seraient, pour nous, assez vniels. Tel est le cas, par
exemple, de celui pour lequel il fut condamn  mort. On n'avait gure 
lui reprocher que d'avoir involontairement assist  une rixe dans
laquelle un de ses camarades, Robin Dogis, avait frapp et bless Me
Franois Ferrebouc, notaire pontifical. C'est pour cela que le pauvre
Villon subit la question de l'eau et fut dclar bon pour le gibet par
des juges cruels et, d'ailleurs, amis de ce Ferrebouc. On sait que
Villon fit appel au parlement et que sa peine fut commue en celle de
dix ans d'interdiction de sjour. Cette affaire, aprs laquelle on ne
sait plus du tout ce qu'il est devenu, est postrieure au _Testament_;
c'est elle qui lui a inspir le quatrain:

    Je suis Franois, dont ce me poise,
    N de Paris, emprs Pontoise, etc.

et sans doute aussi l'admirable _Ballade des pendus_. En vrit, il n'y
avait pas de quoi fouetter un chat. Au dbut de sa carrire, il avait
t rellement homicide. Il avait tu de sa main un prtre, un certain
Philippe Sermoise, mais il n'tait pas l'agresseur. Peut-tre avait-il
eu des torts: le motif de la querelle semble avoir t une histoire de
femme. Quoi qu'il en soit, Villon ne fit que riposter au coup de dague
de ce Philippe Sermoise et usa donc du droit de lgitime dfense.
Moralement, on peut encore l'absoudre sur cet article, ou  peu prs. Ce
qui est plus fcheux, c'est le vol de cinq cents cus d'or au collge de
Navarre, qu'il perptra en compagnie de son ami Colin de Cayeux, d'un
moine picard nomm dom Nicolas, et de deux individus nomms Petit-Jehan
et Guy Tabary, dont le dernier dmasqua les coupables par ses bavardages
inconsidrs. L, il n'y a pas  dire, Villon se rvle simple
cambrioleur. C'est alors qu'il se mit  vagabonder en province, ne
pouvant rester  Paris sans s'exposer  tre arrt. On trouve sa trace
 Angers,  Blois,  Moulins. Il est reu probablement  la cour du roi
Ren, certainement  celles de Charles d'Orlans et du duc Jean de
Bourbon.

Cependant, on le souponne d'tre affili  la bande des Coquillards,
dont faisait partie son ami Rgnier de Montigny, lequel fut pendu, ainsi
que Colin de Cayeux. En 1460, il est en prison  Orlans et passible de
la peine capitale, pour des raisons qui n'ont pas encore t lucides.
Il est libr  l'occasion des ftes qui marquent la naissance de la
fille de Charles d'Orlans. En 1461, il est de nouveau sous les verrous,
pour des causes galement obscures, mais vraisemblablement srieuses:
cette fois, c'est  Meung-sur-Loire qu'il gmit sur la paille humide,
dans les prisons du terrible vque Thibault d'Aussigny, et il ne doit
sa dlivrance qu' l'entre solennelle du nouveau roi Louis XI dans
cette petite ville. Il rentre alors  Paris, o il crit le _Testament_,
plein de rancune contre l'vque qui fut son gelier et de
reconnaissance pour le souverain qui lui rendit la clef des champs.
Devient-il sage? Pas encore, puisqu'en 1462, avant l'affaire Ferrebouc,
il avait encore un peu sjourn au Chtelet, sous l'inculpation de vol.
Villon fut un voleur, ce n'est pas contestable. Il s'est vant, en
outre, d'avoir t un souteneur. Gaston Paris inclinait  croire que la
grosse Margot n'avait pas exist et que la ballade o il dfinit crment
son rle auprs d'elle n'tait qu'une forfanterie. Marcel Schwob et M.
Pierre Champion nous garantissent l'existence de cette Margot et la
ralit de l'tat que tenait Villon en sa compagnie.

Oui, tout cela est vrai, et nanmoins Villon est un grand pote, et
malgr ses aveux cyniques ou ingnus, son oeuvre ne dnote pas une me
basse. Il a ressenti jadis un amour sincre pour de belles amies qui
l'ont assez mal trait; il professe une respectueuse gratitude pour le
tuteur qui l'a lev, Me Guillaume de Villon, son plus que pre, et la
tendresse la plus touchante pour sa mre, la pauvre femme; s'il a
failli, il est dvor de remords et dbordant de repentir; il aime sa
patrie, il a de la pit, particulirement envers la Vierge; surtout, et
c'est peut-tre chez lui la note dominante, malgr sa foltrerie
naturelle ou concerte, il a le coeur dou d'une sensibilit profonde et
vraiment humaine, il s'apitoie sur les souffrances de ses semblables,
sur la mort  laquelle ils sont tous vous et qui lui fournit un de ses
principaux thmes, il est imbu de la _caritas generis humani_ en un
temps o les moeurs taient singulirement rudes. A beaucoup d'gards, il
vaut mieux, je dis moralement, que la majorit de ses contemporains.
D'o vient sa dchance? Elle vient prcisment de l'influence de cette
barbare poque qu'il domine par ailleurs et de si haut. Ici, je
n'invente rien, et au surplus je prfre me couvrir d'autorits qu'on
ne rcusera pas.

Saint-Marc Girardin, qui n'avait rien d'un anarchiste, a dit:

      Ne soyons pas trop svres. Les _Repues franches_[118] ne
      sont autre chose que l'art de vivre aux dpens d'autrui:
      c'est ce qu'on appelle aujourd'hui l'art de faire des dettes
      et de ne pas les payer... Faute de civilisation, il n'y
      avait point encore ces maximes d'honneur et de dlicatesse
      sociale qui nous apprennent  faire la diffrence entre ce
      qui est une bassesse et ce qui est une espiglerie. De nos
      jours, Villon aimerait encore la bonne chre et la
      joyeuset, mais il serait honnte homme. De son temps, le
      libertinage allait jusqu' l'escroquerie; il ne sut pas s'en
      prserver.

[Note 118: Qui d'ailleurs ne sont pas de Villon.]

Gaston Paris, qui n'tait pas non plus un homme trs subversif, ajoute:

      Il (Villon) vivait dans un temps o la moralit publique
      tait tombe au-dessous de ce qu'on peut imaginer. Pendant
      toute la guerre de Cent ans, et surtout dans sa dernire
      priode, le mtier d'homme d'armes et celui de brigand n'en
      faisaient qu'un: piller, voler, ranonner tait habituel 
      des gens qu'on n'en voyait pas moins figurer honorablement
      dans les plus hautes charges militaires et mme civiles.
      L'effroyable misre qui svit sur Paris et sur la France
      pendant tant d'annes avait habitu tout le monde  chercher
      n'importe quel moyen de soutenir sa vie... Villon, pour
      avoir vol et crochet, ne se sentait pas positivement digne
      de mpris, bien qu'il prouvt de ses fautes du regret et de
      l'humiliation, et ses contemporains ne le jugeaient pas non
      plus comme nous ferions son pareil. Cela tient en grande
      partie  ce que la morale civile ou mondaine n'tait pas
      spare de la morale religieuse. Enfreindre n'importe lequel
      des commandements de Dieu, celui qui dfend de voler ou mme
      celui qui dfend de tuer et celui qui dfend de forniquer,
      c'tait un pch galement mortel; et ce n'en tait pas un
      moindre, si ce n'en tait un pire, d'enfreindre un des
      commandements de l'Eglise. Le _Bourgeois de Paris_, aprs
      avoir rapport toutes les atrocits des Ecorcheurs, ajoute,
      pour mettre le comble  l'horreur qu'il veut inspirer:
      _Item_, ils mangeaient chair en carme... Or, tous les
      hommes sont pcheurs, et tous les pchs se lavent par la
      pnitence: on ne faisait pas entre eux la diffrence que
      nous tablissons aujourd'hui... Villon ne se sentit donc, 
      aucune poque de sa vie, tomb dans l'abjection morale 
      laquelle serait condamn de nos jours un homme conscient et
      convaincu de vols avec effraction, sans parler
      d'escroqueries de moindre importance...

La psychologie de Villon, trs justement indique dans ces lignes de
deux minents universitaires peu suspects de complaisance pour les gens
tars et que confirme l'enqute minutieuse de M. Pierre Champion,
apparat donc trs nette et trs cohrente. C'tait un tudiant plus ami
du plaisir que du travail et dmuni d'argent, comme il y en a eu
beaucoup dans tous les sicles. Homme d'imagination, il tait en outre
prdispos de ce chef  s'prendre de la vie de bohme, plus aventureuse
et partant plus sduisante pour lui que la vie rgulire. Or, dans le
sicle que nous a dcrit Gaston Paris, la dmarcation tait extrmement
vague, pour un bohme, entre la frquentation trop habituelle des filles
et ce que notre police appelle le vagabondage spcial, entre la bonne
farce d'tudiant aux dpens du bourgeois et le dlit caractris.
Certes, Villon tait un grand pcheur et il risquait la corde, mais il
n'tait pas positivement dshonor. Gaston Paris a trs bien vu que la
valeur des actes dpend dans une large mesure de l'opinion rgnante et
que la vritable dgradation consiste  encourir dlibrment
l'opprobre. Du moins lorsqu'on n'est qu'un homme, et non point un saint.
C'est parce qu'il n'a pas t rellement avili aux yeux de ses
contemporains ni  ses propres yeux que le pauvre Villon a pu rester
pote. Enfin M. Pierre Champion a bien raison de protester, dans le
dernier chapitre de son beau livre, contre la lgende de Villon. On a
voulu faire de lui le joyeux patron des bambocheurs et des cornifleurs,
une sorte de Panurge. C'est un peu sa faute: il a, par fiert, affect
d'tre avant tout un bon foltre et s'est targu de boire un traict
de vin morillon, quand de ce monde voult partir. Certes, ce gamin de
Paris hassait les pleurnicheries et ne ratait ni un bon tour ni un bon
mot. Mais le vrai, le grand Villon, c'est celui de la _Ballade des dames
du temps jadis_, des _Regrets de la belle Heaulmire_, de la _Ballade
faite  la requte de sa mre pour prier Notre-Dame_, du corps fminin,
qui tant es tendre, etc.; bref le pote mlancolique et poignant de la
faiblesse, de la mort et de la piti.




PRIX LITTRAIRES ET PRIX DE VERTU


C'tait la premire fois que M. Raymond Poincar, depuis son lection 
la prsidence, avait l'occasion d'assister  une sance publique de
l'Acadmie franaise. On avait mme fait courir le bruit qu'il viendrait
en habit vert, avec le grand cordon de la Lgion d'honneur! Tels sont
l'enfantillage et la crdulit des foules. D'aprs la tradition, les
membres du bureau et les secrtaires perptuels revtent seuls
l'uniforme acadmique. D'autre part, M. Raymond Poincar n'a cess de
montrer en toutes circonstances une simplicit exquise qui suffisait 
dmentir ce racontar. Il est venu  l'Acadmie non en chef d'tat, mais
en acadmicien que rien ne distinguait de ses confrres; ou du moins la
seule distinction a t faite par les chaleureux et unanimes
applaudissements qui ont salu son entre.

C'taient, en outre, les dbuts de M. tienne Lamy comme secrtaire
perptuel. M. tienne Lamy est surtout un politique et un historien, ce
qui ne l'empche pas d'tre un parfait homme de lettres. Le _Rapport
sur le budget de la marine_, que M. tienne Lamy, alors dput,
rdigeait en 1879, est demeur clbre. Ses belles _tudes sur le second
Empire_, sur _Aime de Coigny_, sur la _Femme de demain_, sur divers
_Tmoins des jours passs_, s'imposent par la pntration du jugement,
l'tendue de l'rudition, la vigueur du style. M. tienne Lamy possde
minemment cette matrise et ce haut quilibre d'esprit qui confrent
l'autorit. Il a des opinions politiques et religieuses trs nettes; il
fut  la Chambre, bien avant l're des rallis, un des premiers
rpublicains catholiques; mais l'ardeur de ses convictions n'a jamais
rien cot  son impartialit,  la courtoise modration de son langage,
et ne lui a jamais fait commettre une faute de got.

Le premier rapport de M. tienne Lamy sur les concours littraires a
rpondu  l'attente gnrale et a remport le plus vif succs. C'est un
discours d'une grande lvation, d'une noble et souvent puissante
loquence. M. tienne Lamy l'a dit d'une voix extrmement sympathique et
d'un ton exempt de toute emphase, qui en soulignait  peine les plus
altires envoles. Gaston Boissier tait un causeur plein d'esprit, de
gaiet, de verve mridionale; Thureau-Dangin tait un raisonneur
intressant et judicieux; M. tienne Lamy est un magnifique orateur.

Il a fait naturellement bonne mesure, comme Thureau-Dangin, aux ouvrages
historiques et  la littrature dite srieuse. Il a heureusement dfini
le mrite du professeur Grasset, qui obtient un nouveau grand-prix de
10.000 francs que l'Acadmie dcernait pour la premire fois cette
anne. Il y avait depuis longtemps le grand-prix Gobert, pour
l'histoire; il y a depuis trois ans le grand-prix de littrature pour
les ouvrages d'imagination[119]; il fallait aussi un grand-prix de mme
valeur pcuniaire (car tout augmente) pour la philosophie, la politique
et la morale. Le professeur Grasset, de Montpellier, auteur des
_Demi-fous_ et de la _Responsabilit des criminels_, est, je crois, fort
estim des spcialistes en ces matires. Mais sa doctrine n'est-elle pas
un peu timide? D'aprs M. tienne Lamy, sans abandonner son premier
principe: Il y a des tres moins coupables que dangereux, il l'a
complt par celui-ci: Contre les tres dangereux, la socit doit tre
protge, ne fussent-ils pas coupables. Sans doute: mais une
criminologie positive n'limine-t-elle point compltement le concept
mystique ou mtaphysique de culpabilit, pour n'envisager dans tous les
cas que le droit de la socit  se protger?

[Note 119: Depuis, l'Acadmie en a par malheur chang le rglement
et s'est autorise elle-mme  le morceler, faisant ainsi  la
littrature d'imagination un traitement de dfaveur spciale.]

M. tienne Lamy, ayant  parler de M. l'abb Augustin Sicard et de M. le
vicomte de Noailles, laurats du prix Gobert, et auteurs, le premier
d'un livre sur _le Clerg de France pendant la Rvolution_, le second
d'tudes sur la _Guerre de Trente ans_, en a profit pour brosser
magistralement deux grands tableaux d'Histoire. Le travail de M. l'abb
Augustin Sicard touchait  des sujets actuels et mme brlants. M.
tienne Lamy n'a pas dissimul ce qu'il en pensait. Il loue les prtres
 qui les crimes de la Rvolution ne cachent pas les vices de l'ancien
rgime et qui savent la France galement attache  la socit nouvelle
et  la vieille foi... Il n'vite point de signaler que sous la Terreur
l'piscopat fut absent, trop absent pour sa gloire... Ses sympathies
vont aux curs et aux vicaires, rests seuls en France, et qui mme
alors ne dsavouent rien de leur assentiment  l'mancipation du
peuple. On voit que depuis l'poque o il tait  peu prs seul 
reprsenter au Parlement le parti rpublicain catholique, M. tienne
Lamy n'a pas chang. Il n'y a, je crois, qu'une plaisanterie dans son
rapport: elle vise les aumniers bien inoccups de Louis XVIII. Et M.
tienne Lamy conclut: Rien ne pourra faire qu'une libert dont il (le
clerg) serait exclu soit la libert. Ce libralisme nous parat la
vrit mme; et l'expression n'en peut assurment blesser personne. M.
tienne Lamy a du tact.

M. tienne Lamy n'a pas t moins bien inspir lorsqu'il a parl
d'oeuvres purement littraires. Il n'a mnag les loges ni  M. Romain
Rolland, ni  M. Paul Claudel: et s'il les a temprs par quelques
rserves, peu de lecteurs s'en tonneront. En rsum, il rend justice 
_Jean Christophe_, comme au pome de la sensibilit, mais il en
signale l'quivoque intellectuelle et l'insuffisance philosophique.
C'est exactement pour ces raisons que _Jean Christophe_ nous est tour 
tour si cher et si dsagrable. On ne saurait mieux dire ni mieux tout
dire.

Pour M. Paul Claudel, qui doit tant choquer et rebuter les hommes de la
gnration et de la culture de M. tienne Lamy, c'est merveille qu'il
l'ait si bien compris et si finement dpeint. Il a vu que l'influence
prpondrante sur Claudel a t celle de la Bible. Rien ne me parat
plus juste: l'influence de Shakespeare et celle des symbolistes
contemporains, mme de Rimbaud, est dj moindre; quant  celle des
tragiques grecs, bien que Claudel les ait beaucoup pratiqus et qu'il
ait mme traduit _Agamemnon_, j'avoue que je ne l'aperois pas du tout
chez lui. M. tienne Lamy termine son paragraphe sur Claudel par ces
mots: ...Aussi faut-il proposer  l'admiration, sans le donner en
exemple, cet crivain trange et gnial, dont les oeuvres, feux de la
Saint-Jean allums sur les montagnes, font monter vers le ciel, 
travers des fumes tournoyantes, les jets des hautes flammes. Quelques
claudlistes nophytes et fanatiques, de ceux qui galent couramment
Claudel  Dante et  Eschyle, trouveront sans doute M. tienne Lamy un
peu tide. Mais les plus anciens et les plus clairvoyants admirateurs de
l'auteur de la _Ville_ se dclareront charms.

Ce qui est tonnant par exemple et difficile  justifier, c'est la
qualit du prix attribu  Claudel: le prix Narcisse Michaut, valant
deux mille francs. L'an dernier, un prix de trois mille francs choyait
au dlicieux Francis Jammes. C'est un peu ridicule. L'Acadmie ne semble
pas se rendre un compte exact de la situation de Jammes et de Claudel. A
des crivains de ce rang, il faut un hommage digne d'eux ou un
ostracisme catgorique qui est encore un hommage indirect. Lorsqu'on
refusait  Taine le prix Bordin (un des plus importants  l'poque),
cela avait un sens: cela signifiait que la critique indpendante en
gnral et les opinions de Taine en particulier n'avaient pas la
bienveillance de l'Acadmie. Du moins n'a-t-elle pas song  se
dbarrasser de lui et  se tirer elle-mme d'embarras avec un vague
accessit d'encouragement.

Il y a cent huit laurats dont M. tienne Lamy a renonc  s'occuper
dans son rapport. Ils sont trop! Certes, et cette distribution de menue
monnaie, manifestement faite au hasard des relations et des
camaraderies, a depuis longtemps perdu tout prestige. Il y a pourtant,
dans le nombre, quelques ouvrages qui mritaient les prix qu'ils ont
obtenus et mme des prix suprieurs: par exemple, la biographie si
documente, si vivante, si attachante, de Berlioz, par M. Adolphe
Boschot; le subtil et profond roman de Mme Pierre de Bouchaud,
l'_Impossible aveu_, divers ouvrages de Mlle Camille Mallarm, de MM.
Lucien Corpechot, mile Henriot, Albert Le Boulicaut, Louis Dimier,
Daniel Mornet, Louis Roche, Jean Cocteau, Louis Le Cardonnel, etc. Et
l'on et aim connatre l'avis de M. tienne Lamy sur le sensationnel et
fragile ouvrage d'Agathon.

C'est  la fin seulement de ce beau rapport que M. tienne Lamy a risqu
une affirmation discutable, concernant la supriorit de la vertu sur
l'art. Il me semble qu'on ne peut gure comparer des choses d'essence
trop diffrente. Ces comparaisons-l me font toujours songer  un
humouriste[120] qui rpondait  un garon de restaurant lui offrant des
oeufs sur le plat au lieu du poisson marqu sur la carte: Je prfrerais
un parapluie. D'ailleurs, est-il bien sr que la vertu soit plus
prcieuse que l'intelligence pour le bien de l'humanit? Qu'un Lamartine
ou un Pasteur ne l'aient pas mieux servie mme que les plus dvous des
hommes d'oeuvres? La sagesse serait peut-tre d'honorer galement toutes
les supriorits. La mode est de dnigrer aujourd'hui l'intellectuelle,
mais ce n'est qu'une mode.

[Note 120: Je ne crois pas trahir un secret de la vie prive en
rvlant que cet humouriste n'est autre que le spirituel Curnonsky.]

Je serai bref sur le discours de M. Ren Bazin. Ce qu'il contient de
charmant ne comporte point de commentaires; il faut lire notamment le
rcit de ses visites  diverses oeuvres de charit en compagnie d'un de
ses confrres qu'il ne nomme point et qui n'est autre que M. Frdric
Masson. M. Ren Bazin a compos l quelques tableautins tout  fait
jolis. Mais la partie idologique de son discours prte  la critique et
sur des sujets o l'on ne peut beaucoup s'tendre, puisque le principal
reproche qu'on doit lui faire est de s'y tre trop tendu. Il ne s'est
pas born  renchrir sur les dernires paroles de M. tienne Lamy, 
taler un mpris de l'intelligence et des gens de littrature un peu
singuliers dans un pareil milieu. Il ne s'est pas content de fulminer
contre ceux qui ont parl de la volupt du sacrifice, comme si le
terme tait sacrilge et blasphmatoire, oubliant que Bossuet, aussi
moral et aussi chrtien que n'importe qui, n'a pas craint de dire,
citant nommment Tertullien, que Jsus mourut rassasi pleinement de la
volupt de souffrir.

Tout le discours de M. Ren Bazin affecte une allure de polmique qui
n'tait peut-tre pas trs opportune. Avec une insistance et une
acrimonie imprvues, il se dchane contre la neutralit scolaire,
l'cole laque et tout ce qui s'ensuit. Enfin il proclame sa foi et
exalte son Dieu avec la ferveur d'un confesseur et d'un martyr. Certes,
on a le plus grand respect pour les croyances de M. Ren Bazin. Mais
enfin un discours acadmique n'est ni une harangue de runion publique
ni un sermon. M. Bazin a-t-il song que tous ses auditeurs pouvaient ne
point partager entirement ses vues et que sa virulence pouvait leur
causer un peu de gne et d'ennui? Que dirait-il si un acadmicien libre
penseur saisissait la premire occurrence pour exprimer sur le mme ton
des opinions prcisment opposes? La littrature, si ddaigne de M.
Ren Bazin, conserve cet avantage d'tre un des thmes qui nous divisent
le moins. C'est pourquoi l'on dsire entendre  l'Acadmie des discours
moins politiques, moins thologiques et plus purement littraires.


FIN



INDEX DES NOMS CITS


ABBAS, 228.
ABOU-SAID, 227, 228, 229.
ABOU-SALIK, 228.
ADAM (Mme Juliette), 278-288, 326.
AGATHON, 75, 257-267, 458, 459, 465, 507.
AGOULT (Comtesse d'), 280.
AICARD (Jean), 391.
ALBANE (L'), 208.
ALBOLA (d'), 356-360, 372, 374.
ALLAIS (Alphonse), 407.
ALLARD (Paul), 136 et _n._, 137, 139.
AMBROISE (Saint), 487.
AMIEL, 53, 191, 259, 260.
ANDILLY (Arnauld d'), 143, 146.
ANGELICO (Fra), 29.
ANNUNZIO (G. d'), 91, 180, 181, 183, 217, 357, 359, 451, 479.
ANQUETIL-DUPERRON, 226.
APULE, 361-370.
ARBELET (Paul), 122, 123, 125, 126.
ARBOIS DE JUBAINVILLE (d'), 10.
ARIOSTE, 89, 128, 475.
ARISTOPHANE, 328, 343, 454.
ARISTOTE, 328.
ARIUS, 145.
ATHANASE (Saint), 138.
ATHANASE (Avramios de Trbizonde, _dit_ saint), 249.
AUBER, 454.
AUGUSTIN (Saint), 142-151, 283, 482.
AVICENNE, 227, 229.
AYMARD (Gustave), 437.

BACH (J.-S.), 63.
BACHELIN (Henri), 432.
BAINVILLE (Jacques), 3.
BAKOUNINE, 470.
BALZAC, 14 _n._, 72, 158, 308, 377.
BANVILLE (Th. de), 322, 325.
BARBEY D'AUREVILLY 186, 198, 263.
BARBIER DE MEYNARD, 226, 230, 231.
BARRS (Maurice), 34-60, 115, 116, 136, 137, 191, 195, 207 _n._, 208,
211, 212, 215, 260, 263, 271, 339, 408, 479.
BARTHOU (Louis), 384.
BASHKIRTSEFF (Marie), 55, 191.
BATAILLE (Henri), 456.
BAUDELAIRE, 117, 195, 199, 263, 318, 446.
BAZIN (Ren), 507, 508.
BEAUDUIN (Nicolas), 268.
BECQUE (Henry), 308.
BEETHOVEN, 43, 73, 126, 263, 308.
BELLAIGUE (Camille), 357.
BELTRAMI, 442.
BERGSON, 75, 84, 194, 263, 264, 265, 266, 337, 398, 399.
BERLIOZ (Hector), 507.
BERNARD (Claude), 188.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, 24.
BERNIN (le), 135, 209.
BERNSTEIN (Henry), 456.
BERQUIN, 74.
BERTHELOT (Marcellin), 53.
BERTRAND (Louis), 142-151, 184, 339, 343, 436.
BTOLAUD (V.), 368.
BEYLE (Henri), _voir_ Stendhal.
_Bible (la)_, 204, 505.
BLANQUI (Auguste), 467.
BLMONT (mile) 390.
BLOY (Lon), 103, 156.
BLUM (Lon), 399.
BOCCACE, 26, 29, 89, 180.
BOILEAU, 82, 84, 365, 377, 380.
BOISSARD (Maurice), 171.
BOISSIER (Gaston), 140, 147, 149, 503.
BONNARD (Abel), 390-396, 456.
BORDEAUX (Henry), 456.
BORNIER (Henri de), 361.
BOSCHOT (Adolphe), 507.
BOSSUET, 79, 380, 403, 481, 482, 487, 508.
BOTTICELLI, 29, 389.
BOUCHAUD (Pierre de), 357.
BOUCHAUD (Mme Pierre de), 507.
BOUCH-LECLERCQ, 147.
BOURGET (Paul), 1, 5, 54, 75, 212, 260, 278, 313, 357.
BOUTROUX (mile), 355.
BRIAND (Aristide), 433.
BRICAUD (Joanny), 39.
BRIEUX, 230.
BRIZEUX, 86.
BROCHARD (Victor), 107.
BROWNING (Robert), 228.
BRUNETIRE (Ferdinand), 75, 102, 104, 107, 188, 199, 278, 475.
BUFFON, 126.
BURCKHARDT, 26, 28, 64.
BURNOUF (Eugne), 226.
BUSSY-RABUTIN, 485.
BYRON, 45, 252, 325, 357.

CALDERON, 369.
CALVIN, 145, 146.
_Cantique des Cantiques (le)_, 412.
CARDUCCI, 357.
CARLYLE, 179.
CARNOT, 195.
CARO, 260.
CELLINI (Benvenuto), 91.
CERVANTES, 128, 454.
CHAHID DE BACTRIANE, 228.
CHAMBERLAIN (Houston Stewart), 1, 24.
CHAMFORT, 301.
CHAMPION (douard), 120, 121, 122, 124, 129.
CHAMPION (Honor), 120.
CHAMPION (Pierre), 491, 501.
CHAPELAIN, 82.
CHATEAUBRIAND, 23, 57, 58, 67, 68, 69, 70, 73, 86, 110, 116, 126, 135,
173, 203, 210, 259, 325, 357, 376, 432, 456.
CHATTERTON, 134.
CHAUCER, 180.
CHNIER (Andr), 116, 117, 134, 208, 282, 325.
CHRAMY, 120.
CHERBULIEZ, 15.
CHUQUET (Arthur), 125.
CICRON, 150.
CLADEL (Lon), 74.
CLAIRVILLE, 453.
CLAUDE-LORRAIN, 73.
CLAUDEL (Paul), 142, 170-178, 263 _n._, 278, 330 _n._, 398, 505, 506.
CLOUARD (Henri), 313.
COCTEAU (Jean), 319, 507.
COLBERT, 92.
COLETTE (Colette Willy), 289-304, 306.
COLLIGNON (Maxime), 364.
COMTE (Auguste), 264, 347.
CONSTANT (Benjamin), 66, 68, 115, 118, 196.
COPPE (Franois), 117, 224, 278, 293, 295, 400.
CORNEILLE (Pierre), 60, 73, 79, 128, 147, 367.
CORPECHOT (Lucien), 507.
CORRGE (le), 208.
COURAJOD, 25, 62 _n._
COURTELINE, 159, 411.
COUSIN (Victor), 49, 50, 369.
CRBILLON fils, 292.
CURNONSKY, 507 _n._

DANTE, 26, 27, 127, 172, 229, 357, 506.
DARCIER, 467.
DARMESTETER (James), 4, 226, 227, 228, 229.
DARU, 128.
DAUDET (Alphonse), 72, 292, 428.
DAUNOU, 114.
DEBRAYE (Henri), 120-130.
DEBUSSY, 374, 431.
DEFRMERY, 227.
DEGAS, 431.
DELILLE, 128.
DMOSTHNE, 329.
DECARTES, 73, 86, 478.
DESCAVES (Lucien), 466-472.
DESJARDINS (Paul), 459.
DESROUSSEAUX (A. M.), 330.
DESTOUCHES, 86, 331.
DICKENS, 72, 118, 295, 385, 474.
DIMIER (Louis), 507.
DOFF (Neel), _voir_ Neel Doff.
DOMINIQUIN (le), 208.
DONIZETTI, 454.
DONNAY (Maurice), 466.
DOSTOIEVSKI, 187, 188, 189, 410, 474.
DOUMERGUE (Gaston), 384.
DOUMIC (Ren), 93.
DREYFUS (Robert), 2, 8, 11, 15, 24.
DROUIN (Marcel), 266 _n._
DRUMONT (douard), 468.
DUCHESNE (Mgr.), 136 _n._, 141, 148 _n._
DUHAMEL (Georges), 170, 171, 174, 268, 317.
DUKAS (Paul), 448.
DUMAS (Alexandre), 437, 483.
DUMAS (fils), 259, 260.
DUPANLOUP (Mgr), 85, 285.
DUPONT (Pierre), 467.
DUPONT-WHITE, 280.
DURCKHEIM, 447.
DUVERT, 453, 454, 455.

_Encyclopdie (l')_, 128.
ESCHYLE, 173, 328, 329, 330, 506.
EUCLIDE, 441, 442.
EURIPIDE, 328.

FABRE (Joseph), 100 _n._, 107.
FAGUET (mile), 52, 77-119, 172, 199, 233, 495.
FARGUE (Lon-Paul), 415, 416, 422-423.
FARRRE (Claude), 435-440.
FAUR (Gabriel), 232.
FAVART, 453, 454.
FNELON, 79, 82, 325.
FERRERO (G.), 346-355.
FERRY (Jules), 280.
FERVAL (Claude), 481-490.
FEUILLET (Octave), 74.
FILON (Augustin), 125.
FINOT (Jean), 11.
_Fioretti_ (les), 215, 233.
FIRDOUSI, 8, 227, 228, 229.
FLAUBERT (Gustave), 16, 17, 18, 37, 135, 188, 196, 217, 360, 419, 427.
FORT (Paul), 200, 267-268, 456.
FRAGONARD, 377.
FRANCE (Anatole), 65-76, 103, 117, 135, 180, 208, 263, 271, 282, 313,
325, 333.
FRANCK (Csar), 172, 211, 369.
FRANCK (Henri), 319.
FRANOIS D'ASSISE (Saint), 148, 479.
FRESNOIS (Andr du), 39.
FROMENTIN, 196.
FULGENCE, 368.
FUSTEL DE COULANGES, 12.

GALILE, 264, 265.
GAMBETTA, 280, 433.
GAUTIER (Th.), 18, 21, 239, 325, 357, 493.
GEBHART (mile), 341.
GEFFROY (Gustave), 467.
GHIL (Ren), 409.
GIBBON, 150.
GIDE (Andr), 190-206.
GILBERT, 134.
GIOTTO, 26.
GLUCK, 113.
GOBINEAU (comte de), 1-33.
GOETHE, 12, 45, 69, 73, 126, 172, 188, 193, 228, 245, 248, 263, 277, 325,
358, 438.
GONCOURT (les), 18, 259, 280, 430.
GORKI (Maxime), 305, 311.
GRASSET (le professeur), 503-504.
GREGH (Fernand), 131-141.
GRIGNAN (Mme de), 377.
GUAITA (Stanislas de), 39.
GUASCO (Raymond de), 262.
GURIN (Eugnie de), 191, 210, 211.
GURIN (Maurice de) 191, 209, 210, 282, 283.
GUIZOT, 114.
GULDENCRONE (Mme de), 13 _n._

HAFIZ, 231, 232, 233.
HALVY (Ludovic), 364, 454, 488.
HALLAYS (Andr), 3, 24, 26, 371-381, 468.
HAMON, 379.
HAVET (Ernest), 285.
HENRIOT (mile), 267-269, 398, 507.
HENRI IV, 253.
HRELLE, 345 _n._
HERMANT (Abel), 334-344, 396.
HRODOTE, 210, 330.
HERV, 454.
HOBBES, 446, 448.
HOEFFDING (Harald), 100 _n._, 107.
HOMRE, 23, 88, 150, 151, 180, 245, 327, 328, 343, 400, 454.
HORACE, 218.
HUET, 89.
HUGO (Victor), 50, 70, 73, 111, 114, 116, 213, 214, 325, 371, 372, 373,
374, 375, 377, 381, 455, 472.
HURET (Jules), 267.
HUYSMANS (J.-K.), 39, 195, 224, 278, 293, 305, 409,410, 468.
HYPATHIE, 150.

IBSEN, 136 _n._, 187, 188, 189.
_Imitation_ (L'), 148.
INDY (Vincent d'), 173, 369, 448.

JAMBLIQUE, 138.
JAMES (William), 43.
JAMMES (Francis), 142, 263 _n._, 278, 391, 506.
JANET (Paul), 50.
JANSNIUS, 144, 145.
JEAN-JACQUES, _voir_ Rousseau (J.-J.)
JOANNIDS, 79.
JOUBERT, 330.
JULIEN (l'empereur), 134, 136, 137, 138, 139.
JUSTIN (Saint), 285 _n._

KANT, 73, 107, 166.
KARR (Alph.), 80.
KEATS, 325, 357.
KHOSRAVANI (Bou Tahir), 228.
KISA, 227, 228, 232.
KOCK (Paul de), 411.
KRETZER (Eugen), 2.

LABERTHONNIRE (le Pre), 266.
LABICHE, 235, 384.
LA BRUYRE, 79, 330, 331, 335, 349, 396.
LA CHAMBRE (l'abb de), 84.
LACORDAIRE, 285.
LA FAYETTE, 82.
LA FONTAINE, 77-99, 233, 235, 297, 361 _n._, 362, 365-367, 370, 391,
399, 456.
LAFORGUE (Jules), 474.
LA HARPE, 127.
LAHOR (Jean), 227.
LALO (Pierre), 91.
LAMARCK, 114.
LAMARTINE, 63, 126, 221, 233, 325, 368, 433, 472, 492, 507.
LAMBER (Juliette), _voir_ Adam (Mme Juliette).
LAM (mile), 136 _n._, 138.
LAMENNAIS, 86, 114.
LAMY (tienne), 502-509.
LANSON (Gustave), 79, 103.
LAPRADE (Victor de), 368-369.
LA ROCHEFOUCAULD, 162, 456.
LA SABLIRE (Mme de), 81.
LAURENCIN, 453.
LAUZANNE, 453, 454, 455.
LA VALLIRE (Mme de), 481-490.
LE BON (Dr Gustave), 402.
LE BOULICAUT (Albert), 507.
LE CARDONNEL (G.), 267.
LE CARDONNEL (Louis), 317, 507.
LECONTE DE LISLE, 164, 208, 232, 325, 327, 329, 330, 444.
_Lgende dore_ (La), 215, 480.
LE GOFFIC (Ch.), 79, 313-317.
LEMATRE (Jules), 69, 81, 111, 112, 180, 212, 326, 456, 461, 474.
LENTRE (G.), 456.
LE ROY, 264, 266.
LESAGE, 86.
LIBANIUS, 136, 137, 139, 141, 150.
LIE (Sophus), 444.
LINTILHAC (Eugne), 100, 103.
LITTR, 280, 282, 454.
LOBATCHEVSKI, 441.
LONGNON (Auguste), 494.
LORRAIN (Jean), 298.
LOTI (Pierre), 18, 21, 24, 231, 237-242, 246, 435, 436.
LUCAIN, 6 _n._
LUCIEN, 283.
LUCRCE, 162, 319.
LYCURGUE, 5.

MACHIAVEL, 30, 89.
MTERLINCK (Maurice), 162-169, 181, 193, 263, 456.
MAINTENON (Mme de), 82, 92, 380.
MAIRE (Gilbert), 398.
MAISTRE (Joseph de), 325, 327.
MALLARM, 175, 199, 202, 326, 409, 456, 474.
MALLARM (Camille), 507.
MANET (douard), 293.
MARDRUS (Dr), 199.
MARIANA (le Pre), 254.
MARINETTI, 143, 158, 373.
MARITAIN (Jacques), 75, 266.
MARMONTEL, 127.
MAROT (Clment), 491, 492, 493, 494.
MARTINEAU (Henri), 130.
MARX (Karl), 470.
MARY (Jules), 377.
MASSIS (Henri), _voir_ Agathon.
MASSON (Frdric), 508.
MAUPASSANT (Guy de), 74, 305, 306, 430.
MAURIAC (Franois), 270-273, 274.
MAURRAS (Charles), 5, 107, 257 _n._, 268, 313, 323 _n._, 332-334.
MAZON (Paul), 330.
MEILHAC, 364, 454, 488.
MELANCHTON, 134.
MLIA (Jean), 130.
MNARD (Louis), 139, 281, 325, 327.
MENDS (Catulle), 66, 320.
MRIME, 2, 4 _n._, 13, 19, 196, 306, 483.
MICHAUT (G.), 65, 70-77, 77 _n._, 78, 84-87, 89, 90, 111.
MICHEL DE BOURGES, 59.
MICHEL-ANGE, 32-33, 263, 357.
MICHELET, 11, 13, 26, 27, 37, 85, 86, 185, 330, 474.
MILON, 328.
MINOUTCHEHR, 227, 233.
MIRBEAU (Octave), 152-161, 456.
MISTRAL, 176, 212, 317, 333, 377.
MOHL (Jules), 226, 227 _n._
MOINAUX (Jules), 159.
MOSE, 285.
MOLIRE, 73, 79, 82, 88, 102, 171, 228, 362, 365, 367, 380, 475.
MOMMSEN, 355.
MONCEAUX (Paul), 364.
MONET, 431.
MONNIER (Henry), 73, 404.
MONOD (Gabriel), 212.
MONTAIGNE, 79, 200, 282.
MONTGUT (mile), 180.
MONTESQUIEU, 19, 85, 226.
MONTESQUIOU (Robert de), 320.
MONTEVERDE, 374.
MORAS (Jean), 101, 314, 325, 333, 339, 391, 414.
MORELLET (l'abb), 67.
MORICE (Charles), 15, 278.
MORLAND (Jacques), 3.
MORNET (Daniel), 100, 103, 507.
MOUREY (Gabriel), 361, 370.
MOZART, 459 _n._
MULLER (Charles), 453-456.
MURGER, 411.
MUSSET, 27, 73, 112, 213, 318, 325, 492.

NAPOLON, 93, 259, 263.
NAVILLE, 136 _n._
NEEL DOFF, 305-312.
NEWTON, 445.
NIETZSCHE, 1, 12, 13, 33, 183, 192, 193, 195, 196, 197, 199, 204, 263,
319, 325, 370.
NISARD (Dsir), 67, 373.
NOAILLES (Comtesse de), 216-225, 226 _n._, 232, 320, 433, 504.
NODIER (Charles), 371, 372.
NOVALIS, 193, 194.

OFFENBACH, 282.
OMAR-KEYAM, 227.
OPPERT (Jules), 4.
ORLANS (Charles d'), 497.
OVIDE, 322.

PALESTRINA, 63, 374.
PARIS (Gaston), 212, 492, 494, 498, 499, 500, 501.
PARODI (Alexandre), 361.
PASCAL, 79, 124, 173, 187, 188, 217, 263, 335, 399, 456.
PASTEUR, 188, 507.
PATIN, 383.
PAUL (Saint), 148, 287.
PAUPE (Adolphe), 125.
PAWLOWSKI, 441, 452.
PGUY (Charles), 142, 199, 263 _n._, 278.
PLADAN (Josphn), 60-64.
PELAGE, 145.
PERRAULT, 172, 454.
PTRARQUE, 26, 27, 29, 229, 357.
PHDRE, 98.
PHIDIAS, 7.
PHILIPPE (Charles-Louis), 199, 306, 408-425.
PILON (Edmond), 78, 79 _n._, 154.
PLAN (P.-P), 100.
PLATON, 49, 52, 138, 150, 202, 275, 285, 320, 327, 342, 345, 355, 468,
478.
PLESSIS (Frdric), 208.
POE (Edgar), 350.
POINCAR (Henri), 264, 265, 441, 442, 443, 444.
POINCAR (Raymond), 99, 502.
POMAIROLS (Charles de), 207-215.
PORT-ROYAL, 146.
POTTIER (Eugne), 467.
POUGET (l'abb), 81-82.
POUSSIN (le), 208.
PRAXITLE, 7, 343.
PROUDHON, 468.
PROUST (Marcel), 382-389.
PSICHARI (Ernest), 265, 266.
PUAUX (Ren), 243.
PULCI, 29.

QUILLARD (Pierre), 268.
QUINET (Edgar), 59.
QUINTILIEN, 150.

RABELAIS, 79, 86, 172, 377, 414.
RAMEAU, 174.
RACINE, 66, 79, 82, 325, 363, 378, 380, 394, 399, 403, 416, 455, 436,
482.
RAPHAL, 32, 349, 357, 368.
RATISBONNE (Louis), 131, 132, 135.
RAVEL (Maurice), 431.
REBOUX (Paul), 453-456.
REINACH (Salomon), 11.
RENAN (Ernest), 2, 4, 12, 17, 18, 37, 41, 46-56, 58, 70, 71, 72, 84,
135, 140, 144, 148, 230, 259, 260, 261, 265, 270, 271, 272, 314, 316,
325, 327, 334, 346, 378, 447, 450, 464, 478.
RENARD (Jules), 263, 390, 413, 426-434.
RETT (Adolphe), 278.
REYMOND (Marcel), 62 _n._
RICHELIEU, 253.
RICHEPIN (Jean), 323, 332, 391, 400, 481.
RIEMANN, 442, 444.
RIMBAUD (Arthur), 117, 398, 400, 505.
ROCHE (Louis), 77 _n._, 78, 79, 80, 81, 82, 88, 99, 507.
ROCHEFORT, 153.
ROLLAND (Romain), 187, 457-465, 478, 505.
ROMAINS (Jules), 268, 397-407.
RONSARD, 116, 117, 231, 281, 326, 377, 391.
ROSNY (J.-H.), 451.
ROSTAND (Edmond), 320, 461.
ROSTAND (Maurice), 317-322.
ROUDAGHI, 227, 228, 232, 233.
ROUSSEAU (J.-J.), 7, 13, 79, 92, 95, 97, 98, 100-110, 134, 161, 166,
195, 233, 259, 408, 414.
ROYRE (Jean), 269.
ROZ (Firmin), 79.
RUSKIN, 25, 62 _n._, 157, 382, 385.

SAADI, 226-236.
SACHS (Hans), 8, 175.
SACY (Sylvestre de), 226.
SAINT-MARC-GIRARDIN, 103, 499.
SAINT-VICTOR (Paul de), 325.
SAINTE-BEUVE, 4, 49, 50, 69, 80, 87, 110, 111-119, 196, 210, 378, 379,
482.
SARCEY (Francisque), 264.
SARDOU (Victorien), 158.
SAVONAROLE, 27-29, 109.
SCARRON, 453, 455.
SCHEMANN (Dr Ludwig), 1, 24.
SCHERER (Edmond), 145, 260.
SCHILLER, 454.
SCHOPENHAUER, 164.
SCHUR (Edouard), 1, 3, 24, 33.
SCHWOB (Marcel), 494.
SCOTT (Walter), 483.
SCRIBE, 454.
SCH (Lon), 111.
SEILLIRE (Ernest), 2, 24, 25, 33.
SNQUE, 6 _n._
SVIGN (Mme de), 82, 483, 488.
SHAKESPEARE, 27, 43, 45, 73, 128, 163, 171, 180, 348, 349, 354, 456,
505.
SHELLEY, 228, 325, 357.
SICARD (l'abb Augustin), 504.
SIEYS, 127.
SILVY (Louis), 379.
SOCRATE, 139, 189, 285, 327.
SOPHOCLE, 204, 328, 330.
SOREL (Albert), 3, 455.
SPINOZA, 185, 188, 428.
STAL (Mme de), 116, 283.
STENDHAL, 3, 13, 14, 15, 19, 23, 30, 68, 118, 120-130, 132, 196, 259,
260, 338, 357, 377, 414.
STRIYENSKI (Casimir), 121-130, 132.
STROWSKI (Fortunat), 79.
SUARS (Andr), 164, 179-189, 223, 375, 399.
_Sublime (Trait du)_, 330.
SULLY-PRUDHOMME, 117, 181, 212, 391, 400.

TAILHDE (Raymond de la), 267-268.
TAINE (Hippolyte), 2, 4, 11, 13 _n._, 72, 78, 84, 86, 87, 88, 129, 212,
249, 260, 261, 263, 287-288, 325, 342, 506.
TARDE (Alfred de), _voir_ Agathon.
TARDE (Gabriel), 402.
TASSE (le), 89.
TAYLOR, 371.
TELLIER (Jules), 313.
TERTULLIEN, 508.
THARAUD (les frres), 243-256, 479, 483.
THOMAS D'AQUIN (saint), 148, 266.
THUREAU-DANGIN, 503.
TIEPOLO, 357.
TITIEN, 349, 357.
TOCQUEVILLE (Alexis de), 13 n.
TOLSTOI, 118, 156, 410, 456, 478, 495.
TONQUDEC (le P. de), 264.
TOULOUSE-LAUTREC, 293.
TOUSSAINT (Franz), 226-236.
TRACY (Destutt de), 114.
TRFEU, 132.
TROUBAT (Jules), 112.
TURNER, 73.

VALLERY-RADOT (Robert), 274-277.
VALLS (Jules), 154, 158, 413.
VAN DE PUTTE (Henri), 410.
VAUDOYER (Jean-Louis), 268, 357.
VAUXCELLES (Louis), 429, 433.
VELLAY (Claude), 267.
VERLAINE (Paul), 326.
VERNE (Jules), 402.
VEUILLOT (Louis), 103.
VICAIRE (Gabriel), 313.
VIL-GRIFFIN (Francis), 39.
VIGNY (Alfred de), 86, 97, 131-141, 225, 316, 318, 321, 427, 471.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM, 199.
VILLON, 491-501.
VINCI (Lonard de), 357, 359, 370, 475.
VIRGILE, 151, 355, 455, 493.
VIVIANI (Ren), 100.
VOGU (E. Melchior de), 219, 250, 251, 252, 459, 461.
VOISENON (l'abb de), 292.
VOLTAIRE, 13, 19, 67, 79, 82, 103, 127, 128, 139, 195, 256, 381.

WAGNER (Richard), 1, 8, 24, 33, 91, 175, 177, 178, 308, 369, 374, 448,
474, 476, 478.
WELLS, 444.
WHISTLER, 350.
WHITMAN (Wal.), 350.
WILDE (Oscar), 156, 200.
WILLY, 291.
WYZEWA (Teodor de), 473-480.

ZOLA (mile), 156, 157, 158, 401, 430.

Fin de l'index des noms cits.




TABLE DES MATIRES

GOBINEAU
   Essai sur l'ingalit des races
   Les Pliades
   Les Nouvelles
   La Renaissance
MAURICE BARRS
   La Colline inspire
   Barrs et Renan
   Les glises: Barrs et Pladan
LE CLASSICISME D'ANATOLE FRANCE
EN LISANT FAGUET
   La morale de La Fontaine et ses nouveaux critiques
   Jean-Jacques Rousseau
   La Jeunesse de Sainte-Beuve.
UNE NOUVELLE DITION DE STENDHAL
UN ROMAN POSTHUME D'ALFRED DE VIGNY
SAINT AUGUSTIN ET M. LOUIS BERTRAND
OCTAVE MIRBEAU
LE SERMON DE M. MAETERLINCK SUR LA MORT
UNE CANTATE DE M. PAUL CLAUDEL
L'ASCTISME DE M. ANDR SUARS
ANDR GIDE
LES POMES CHOISIS DE M. CHARLES DE POMAIROLS
LA COMTESSE DE NOAILLES
LES ROSES DE SAADI
PIERRE LOTI, CHAMPION DE L'ISLAM
LES THARAUD
   Dans les Balkans
   Ravaillac
LES JEUNES GENS D'AGATHON
DEUX NOPHYTES
   Franois Mauriac
   Robert Vallery-Radot
LA CONVERSION DE MME ADAM
COLETTE WILLY
NEEL DOFF
DEUX POTES
   Charles Le Goffic
   Maurice Rostand
VUES SUR ATHNES
   M. Jean Richepin
   M. Charles Maurras
   Le Nouvel Anacharsis de M. Abel Hermant
M. GUILLAUME FERRERO ENTRE LES DEUX MONDES
LE CONFLIT DES DEUX ITALIE
LE MYTHE DE PSYCH, D'APULE  M. GABRIEL MOUREY
ANDR HALLAYS
MARCEL PROUST
ABEL BONNARD
JULES ROMAINS
CHARLES-LOUIS PHILIPPE
   La Mre et l'Enfant
CHARLES-LOUIS PHILIPPE
   Charles Blanchard
JULES RENARD
CLAUDE FARRRE
LA QUATRIME DIMENSION
LA PARODIE
LES DRAMES PHILOSOPHIQUES DE M. ROMAIN ROLLAND
VIEUX DE LA VIEILLE
TEODOR DE WYZEWA
CLAUDE FERVAL ET MME DE LA VALLIRE
VILLON
PRIX LITTRAIRES ET PRIX DE VERTU.



IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--23476-12-29.




[Fin de _Les Livres du Temps (deuxime srie)_ par Paul Souday]
