﻿
* Livre électronique de Project Gutenberg Canada *

Le présent livre électronique est rendu accessible gratuitement
et avec quelques restrictions seulement. Ces restrictions ne
s'appliquent que si [1] vous apportez des modifications au
livre électronique (et que ces modifications portent sur le
contenu et le sens du texte, pas simplement sur la mise en
page) ou [2] vous employez ce livre électronique à des fins
commerciales. Si l'une de ces conditions s'applique, veuillez
consulter gutenberg.ca/links/licencefr.html avant de continuer.

Ce texte est dans le domaine public au Canada, mais pourrait
être couvert par le droit d'auteur dans certains pays. Si vous
ne vivez pas au Canada, renseignez-vous sur les lois concernant
le droit d'auteur. DANS LE CAS OÙ LE LIVRE EST COUVERT
PAR LE DROIT D'AUTEUR DANS VOTRE PAYS, NE LE
TÉLÉCHARGEZ PAS ET NE REDISTRIBUEZ PAS CE FICHIER.

Titre: Les Livres du Temps (deuxième série)
Auteur: Souday, Paul (1869-1929)
Date de la première publication: 1929
Édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique:
   Paris: Éditions Émile-Paul Frères, 1929
   [nouvelle édition]
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   20 septembre 2010
Date de la dernière mise à jour:
   20 septembre 2010
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 619

Ce livre électronique a été créé par:
   Mireille Harmelin, Rénald Lévesque, Mark Akrigg
   et l'équipe des correcteurs d'épreuves (Canada)
   à http://www.pgdpcanada.net
   à partir d'images généreusement fournies par
   la Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
﻿



PAUL SOUDAY



LES
LIVRES DU TEMPS

(Deuxième série)

NOUVELLE ÉDITION

PARIS
ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES
14, RUE DE L'ABBAYE, VIe

1929



DU MÊME AUTEUR

Les Livres du Temps (première série), un volume, nouvelle édition 15 fr.
Les Livres du Temps (deuxième série), un volume, nouvelle édition 15 fr.
Les Livres du Temps (troisième série), un volume. 15 fr.

_Éditions Émile-Paul Frères._




PAUL SOUDAY


LES
LIVRES DU TEMPS

(Deuxième série)


PARIS
ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES
14, RUE DE L'ABBAYE, VIe

1929




LES LIVRES DU TEMPS

(Deuxième série)



GOBINEAU[1]


On sait que le comte Joseph-Arthur de Gobineau, né en 1816 à
Ville-d'Avray, mort en 1882 à Turin, est à peu près inconnu en France,
mais célèbre et même populaire en Allemagne depuis une vingtaine
d'années. Il existe, outre-Rhin, une _Gobineau-Vereinigung_, fondée par
M. le docteur Ludwig Schemann, de Fribourg-en-Brisgau. Elle n'a
longtemps eu et n'a peut-être encore que deux membres français,
lesquels, il est vrai, ne sont pas des moindres: MM. Paul Bourget et
Édouard Schuré. A la fin de sa vie, Gobineau rencontra Wagner à Rome et
à Venise, se lia d'amitié avec lui, fut un des hôtes de la Wahnfried et
collabora aux _Bayreuther Blætter_. Nietzsche a subi sans aucun doute
l'influence gobinienne. Les wagnériens se trouvèrent généralement
gobinistes et M. Houston Stewart Chamberlain, notamment, gobinisa avec
ardeur; il n'en convient pas volontiers, mais M. le professeur Eugen
Kretzer, de Francfort-sur-le-Mein, auteur d'un ouvrage considérable sur
Gobineau, sa vie et son œuvre, déclare que «le livre de Chamberlain
(_Die Grundlagen des XIXe Iahrhunderts_) eût été simplement _impossible_
sans Gobineau». Il paraît que l'empereur Guillaume II est un grand
admirateur de M. Houston Stewart Chamberlain: il l'est donc
nécessairement aussi de Gobineau. Plusieurs des ouvrages de celui-ci ont
remporté en Allemagne des triomphes de librairie, et je ne parle pas des
lectures publiques dans les collèges, ni des représentations de sa
tragédie de jeunesse, _Alexandre le Macédonien_. Bref, c'est la gloire.

[Note 1: A propos d'une réédition des _Nouvelles asiatiques_, 1
vol., Perrin, 1913. (Tous les articles recueillis ici ont paru dans le
_Temps_ en 1913, à deux exceptions près.)]

En France, Gobineau fut ignoré de son vivant, bien que Mérimée et Renan,
qui l'avait aperçu chez les Scheffer et le cite en passant dans _les
Apôtres_, semblent avoir eu pour lui une certaine estime. Il était
diplomate, vivait éloigné de Paris et passait pour un amateur. Il paraît
établi que Taine l'a connu personnellement[2], mais ne l'a pas lu et
s'amusait de ses paradoxes sans le prendre au sérieux. Depuis quelques
années, d'intéressantes études ont été publiées ici: il y a _le Comte de
Gobineau et l'Aryanisme historique_[3], de M. Ernest Seillière, un gros
volume très érudit; _la Vie et les prophéties du comte Gobineau_[4], de
M. Robert Dreyfus, ouvrage clair, alerte, amusant, dont la lecture est
la meilleure initiation au gobinisme; des _Pages choisies_ de
Gobineau[5], avec préface de M. Jacques Morland; des articles d'Albert
Sorel, de MM. André Hallays, Édouard Schuré, Jacques Bainville, etc...
Mais Gobineau continue à n'être apprécié que d'un petit nombre de
curieux. Obtiendra-t-il un retour de fortune, comme Stendhal, avec
lequel son esprit présente quelques analogies? Je ne crois pas qu'il
conquière jamais une renommée comparable à celle de Stendhal: on ne peut
sans exagération, il me semble, considérer absolument Gobineau comme un
grand penseur ou un grand écrivain. Mais c'est un homme extrêmement
intelligent, remarquablement instruit, merveilleux à remuer et inventer
des idées, très spirituel, presque trop spirituel, se complaisant dans
le paradoxe et le poussant parfois, j'en ai peur, jusqu'aux confins de
la mystification; littérairement un bon écrivain, ferme et parfois
brillant dans ses ouvrages théoriques, agréable, fin, tout à fait
charmant dans ses contes et ses souvenirs de voyage. C'est une injustice
de méconnaître Gobineau: en s'abstenant de le lire, on se prive d'un
plaisir très vif. Par malheur, plusieurs de ses ouvrages sont depuis
longtemps épuisés. Tel est le cas, entre autres, de sa «somme»
doctrinale, de son grand _Essai sur l'inégalité des races humaines_,
paru de 1853 à 1855 chez Firmin-Didot en quatre tomes in-8º. Il faut
rééditer Gobineau: le moment est venu pour lui sinon de l'apothéose
comme en Allemagne, du moins d'un succès extrêmement honorable.

[Note 2: Probablement chez la princesse Mathilde.]

[Note 3: Plon.]

[Note 4: _Cahiers de la quinzaine._]

[Note 5: _Mercure de France._]


I. _L'Essai sur l'inégalité des races._

Je n'entreprendrai ni d'examiner tous les travaux de Gobineau (le
_Traité des écritures cunéiformes_, qui lui attira des démêlés avec feu
Oppert, échappe trop à ma compétence, et sur l'_Histoire des Perses_, je
m'en rapporterai au jugement très favorable de James Darmesteter); ni
même d'analyser méthodiquement tout l'_Essai sur l'inégalité des races
humaines_, qui est un essai sur l'histoire universelle depuis les plus
lointaines origines de l'humanité jusqu'à nos jours, avec vues sur ses
destinées à venir. C'est une sorte de forêt touffue, où l'on ne s'ennuie
point, mais de proportions si vastes et de végétation si luxuriante
qu'il faudrait des années et des volumes pour l'étudier en détail. Dans
sa dédicace au roi Georges V de Hanovre, et dans sa conclusion générale,
Gobineau annonce qu'il s'est proposé d'introduire l'histoire «dans la
famille des sciences naturelles» et de faire «de la géologie morale». Il
suit donc, en principe, la même direction intellectuelle que les
Sainte-Beuve, les Taine et les Renan. Mais il se montre singulièrement
chimérique dans l'application.

Il a son système. Pour lui, la clef de l'Histoire, c'est la question
ethnique. Autrement dit, l'unique facteur historique, c'est la race. Ni
les milieux physiques, ni l'état des mœurs[6], ni les religions (le
christianisme n'est pas civilisateur), ni les institutions, ni les lois,
ni les gouvernements, ni les grands hommes n'ont une action
déterminante: l'unique cause efficiente, c'est le génie de la race;
quant à ces autres éléments, tantôt ils sont l'expression fidèle du
génie national et par conséquent en dérivent, tantôt ils ne s'accordent
pas avec lui et ne sont point même nuisibles, mais inopérants. Voici
tout de suite une divergence capitale entre les thèses de Gobineau et
celles du nationalisme contemporain, que M. Robert Dreyfus regarde comme
très voisines. Gobineau professe avec les adversaires actuels de la
Révolution française que les meilleures lois, même celles des anges, ne
conviendraient pas à un peuple dont elles rompraient la tradition. Mais
pour lui ces erreurs ne sont que ridicules et sans conséquence. Il
affirme que jamais un mauvais gouvernement n'a suffi pour perdre une
nation. C'était nier par avance la devise de M. Charles Maurras:
«Politique d'abord!» On conçoit parfaitement que M. Paul Bourget n'ait
pas beaucoup insisté sur son admiration pour Gobineau, et que l'école
nationaliste actuelle ne l'ait pas adopté. Il est vrai qu'ailleurs il
reconnaît que, sans Lycurgue, les Spartiates n'eussent été qu'un
ramassis de brigands. Il se contredit souvent. Pourtant, son fatalisme
ethnique est bien sa pensée maîtresse.

[Note 6: Mérimée le louait fort d'avoir démontré que ni la licence,
ni l'irréligion ne détruisaient les sociétés.]

La race supérieure, c'est la race aryenne, qui l'emporte non seulement,
bien entendu, sur les jaunes et les noirs, mais sur les autres races
blanches, sémites et chamites. Les races primitives ont cessé depuis
longtemps d'exister à l'état pur. Depuis l'origine, l'histoire des
peuples n'est que celle des amalgames entre les races diverses. La
valeur de chaque peuple est proportionnelle à la quantité de sang aryen
qui coule dans ses veines. Contrairement à l'opinion générale, les Grecs
et les Romains en avaient fort peu. C'étaient des métis, dont la
sémitisation ne fit que s'aggraver et entraîna leur décadence. Les
peuples les plus purement aryens sont les Persans, jusqu'à Darius, et
ensuite les Germains. L'infusion de sang aryen-germanique régénéra, à
l'époque des invasions, l'empire romain déliquescent et créa la
civilisation du moyen âge, qui est la plus belle période de l'Histoire.
Puis, selon l'inévitable loi, ce sang noble commença de se diluer peu à
peu, par suite des croisements. Nous marchons vers l'amalgame ethnique
pleinement égalitaire et partout semblable, dont la démocratie est
l'expression politique, et dont la déchéance est le terme. Et comme à
présent il ne reste plus aucune réserve aryenne sur la surface du globe,
aucune régénération n'est plus à espérer: l'humanité sombrera
infailliblement, d'ici à sept ou huit mille ans, dans la décrépitude
finale.

Tel est, résumé en quelques lignes, le système de Gobineau. Il part d'un
fait exact, qui est la dissemblance, et dans une certaine mesure,
l'inégalité des races. Personne ne conteste qu'un blanc soit supérieur à
un boschiman ou à un papou. Mais ensuite que d'arbitraire! Par quelle
chimie M. de Gobineau a-t-il analysé, à chaque moment de l'Histoire, le
sang de chaque peuple? Que de raisonnements étranges! Les Grecs sont
métissés de sémites dès le seizième siècle avant Jésus-Christ.
Savez-vous pourquoi? C'est que Deucalion est fils de Prométhée, lui-même
fils de Japhet et d'Asia! Est-ce que M. de Gobineau ne se moquerait pas
un peu de nous? Très souvent, il n'invoque aucun document d'aucune
sorte: c'est ainsi, parce qu'il en a ainsi décidé. On a l'impression
qu'il subordonne tranquillement ses conjectures ethnographiques à ses
passions ou à ses caprices. Il déteste la Grèce et Rome. Il adore le
moyen âge. Alors il faut que les Grecs et les Romains soient de
quasi-Sémites et que les féodaux soient des Aryens. Mais la vraie
raison, c'est que M. de Gobineau est lui-même un féodal, de goût et de
tempérament, et qu'il abomine la démocratie, dont l'antiquité classique
a donné les premiers et les plus illustres exemples.

Sa manie l'emporte à de bien bizarres excès. Pour lui, les populations
nobles de la Grèce, ce sont les Béotiens et les Macédoniens. Ne pouvant
nier l'éclatante supériorité intellectuelle et esthétique d'Athènes, ni
l'infériorité des barbares germains à ce point de vue (bien qu'il
chicane un peu sur leur degré de barbarie), il prend le parti d'admettre
que les arts, les lettres et les sciences ne sont pas le fait des races
pures, mais des races métissées et dégénérées. (En quoi il se rencontre,
lui contre-révolutionnaire et aristocrate, avec cet autre artisan de
chimères, Jean-Jacques Rousseau.) Il va même, dans son zèle, jusqu'à
soutenir sérieusement (du moins en apparence) que l'origine du sentiment
artistique se trouve--tenez-vous!--chez les nègres. Il ajoute, à la
vérité, que ce sentiment premier serait insuffisant si les blancs ne le
fertilisaient par l'apport de l'élément intellectuel. Mais enfin, il
reste que pour Gobineau, s'il n'y avait point eu de nègres, les arts
n'auraient jamais existé, et que ce sont bien les nègres qui ont inventé
les arts[7]!

[Note 7: La fécondité littéraire de l'Espagne sous l'empire
(Sénèque, Lucain) tient, d'après lui, au voisinage de l'Afrique et de
ses populations noires.]

Ce sont eux aussi qui ont inventé le polythéisme! N'objectez pas que les
dieux helléniques sont blancs et que la Vénus de Praxitèle n'a pas des
formes hottentotes. M. de Gobineau vous répondra que précisément les
Grecs ont divinisé la race aryenne, parce qu'ils ont reconnu qu'elle
planait bien haut au-dessus d'eux! C'est un humouriste. Quelquefois il
se dispense de toute explication. Par exemple, il triomphe de la
physionomie orientale des statues éginétiques. N'est-ce point une
preuve de la fameuse sémitisation des Grecs? Mais il avoue que «l'art
grec ne fut sémitique que jusqu'à Phidias exclusivement». Or, comme il
n'y a que Phidias et son école qui comptent, que subsiste-t-il de la
thèse gobiniste? Que nous importent les tâtonnements qui ont précédé
Phidias? Ne résultent-ils pas d'un apprentissage par imitation, plutôt
que d'une parenté naturelle? Si les Grecs sont des Sémites, d'où surgit
brusquement cet art de Phidias--apogée et résumé du génie grec--qui n'a
plus rien du tout de sémitique? Les attributions ethniques coûtent peu à
Gobineau. Ailleurs, il affirme négligemment que Firdousi est un poète
germanique, et Thésée un vrai Scandinave. Pourquoi pas? Lui, le
wagnérien et l'ami de Wagner, il flétrit les «trivialités de Hans Sachs»
et méprise si bien ce poète-savetier, promu dans les _Maîtres chanteurs_
à la dignité de représentant du génie allemand, qu'il le traite à peu
près de «Gaulois», ce qui est un comble.

M. de Gobineau aimait tant les plaisanteries qu'il n'a pas cessé d'en
faire après sa mort. Ce diable d'homme aurait-il prévu que sa
germanolâtrie lui vaudrait en Allemagne l'engouement auquel nous
assistons aujourd'hui? Il a, par avance, pris soin d'en tirer un parti
savoureux. Ouvrons le quatrième volume de l'_Essai sur l'inégalité_.
Nous y lisons, à la page 29, que «les Anglo-Saxons représentent, parmi
tous les peuples sortis de la péninsule scandinave, le seul qui, dans
les temps modernes, ait conservé une certaine portion apparente de
l'essence ariane[8]. C'est le seul qui, à proprement parler, vive encore
de nos jours». A la page 73, en note: «... Si l'Allemand moderne a
emprunté au latin l'expression _schreiben_, écrire, c'est que _les
Allemands ne sont pas d'essence germanique_»! A la page 168: «En
remontant le fleuve (le Rhin, vers le cinquième siècle après J.-C.) dans
la direction de Bâle (c'est-à-dire par l'Alsace), les masses
germaniques, revenant à _se celtiser_ davantage, se rapprochaient du
type bourguignon; à l'est, le mélange gallo-romain se compliquait, dès
la Bavière, de nuances slaves.» Aux pages 172-173: «... Après le
cinquième siècle, les multitudes slaves, entraînées par les convulsions
ethniques dont les Teutons et les Huns étaient les principaux agents,
furent jetées entre les pays scandinaves et l'Europe méridionale... Ces
Slaves, victimes encore une fois des catastrophes qui agitaient les
races supérieures, arrivèrent dans des contrées connues de leurs
ancêtres, il y avait déjà bien des siècles; peut-être même
s'avancèrent-ils plus loin que ceux-ci ne l'avaient fait deux mille ans
avant notre ère. Ils repassèrent l'Elbe, remontèrent le Danube,
apparurent au cœur de l'Allemagne... Les circonstances, agissant avec
énergie en leur faveur, amenèrent les choses à ce point que l'_élément
germanique s'affaiblit considérablement dans toute l'Allemagne_.» A la
page 175: «... _Les populations de l'Allemagne... se trouvèrent en
définitive très peu germanisées_. Tout en porte témoignage, les
institutions commerciales, les habitudes rurales, les superstitions
populaires, la physionomie des dialectes, les variétés physiologiques.
De même qu'il n'est pas rare de trouver dans la Forêt-Noire, non plus
qu'aux environs de Berlin, des types parfaitement celtiques ou slaves,
de même il est facile d'observer que le naturel doux et peu actif de
l'Autrichien et du Bavarois n'a rien de cet esprit de feu qui animait le
Frank ou le Longobard.» Enfin, à la page 183: «... Il n'est pas douteux
que c'est encore en Suède et surtout en Norvège que l'on peut
aujourd'hui retrouver le plus de traces physiologiques, linguistiques,
politiques de l'existence disparue de la race noble par excellence... Si
les populations norvégiennes et suédoises étaient plus nombreuses,
l'esprit d'initiative qui les anime pourrait n'être pas sans
conséquences; mais elles sont réduites par leur chiffre à une véritable
impuissance sociale; on peut donc affirmer que le dernier siège de
l'influence germanique n'est plus au milieu d'elles. _Il s'est
transporté_... EN ANGLETERRE. C'est là qu'il déploie encore avec le plus
d'autorité la part qu'il a gardée de son ancienne puissance.»

[Note 8: Gobineau écrivait _arian_ et non aryen. L'orthographe ne
fait rien à l'affaire.]

Je ne me charge pas plus de rechercher si les Allemands modernes sont
effectivement des Celto-Slaves[9] que si Thésée était Scandinave et
Ulysse Phénicien. Mais il faut avouer que ces textes sont bien
divertissants, lorsqu'on les recense après toutes les manifestations
d'enthousiasme dont l'Allemagne contemporaine a comblé Gobineau.
J'imagine bien que les professeurs gobinistes des universités allemandes
doivent avoir découvert des distinctions, des objections et des
rectifications qui leur permettent de reporter sur leurs compatriotes
actuels tout l'honneur des dithyrambes entonnés par Gobineau à la
mémoire de ceux d'il y a quinze cents ou deux mille ans. Il n'en demeure
pas moins certain que Gobineau n'était pas germanomane, quant aux temps
modernes, qu'il l'était beaucoup moins que Renan, que Taine ou que
Michelet, et que la guerre de 1870 n'a nullement influencé son jugement
puisqu'il écrivait avant 1855. L'idée du nouvel impérialisme allemand,
du _Deutschland über alles_, de l'Allemagne exaltée comme le
peuple-chef, le premier peuple du monde, destiné à régner sur tous les
autres par droit naturel, constitue une interprétation excessivement
audacieuse ou pour mieux dire radicalement fausse du gobinisme. Gobineau
n'était, sous aucun prétexte et à aucun degré, un pangermaniste. Il
avait de la fantaisie: mais il ne la poussait point jusque-là.

[Note 9: Est-ce que feu d'Arbois de Jubainville ne regardait pas
aussi la plupart des Allemands comme des Celtes et les Gaulois comme des
Germains?]

Que faut-il penser du système gobiniste? L'idée de race est taxée de
préjugé par divers critiques, notamment par M. Jean Finot et M. Salomon
Reinach. M. Robert Dreyfus montre avec esprit qu'au fond M. Salomon
Reinach est d'accord avec Gobineau. Ce dernier serait même plus modéré,
puisqu'il ne croit plus à l'existence d'aucune race pure. Mais les
amalgames ont produit des équivalents de races, des races historiques.
Il est clair qu'un Européen ne ressemble pas à un Chinois ou à un
Congolais et que les divers peuples d'Europe ont encore des physionomies
assez tranchées. Quant à l'évaluation des diverses composantes ethniques
qui ont formé chacun d'eux, elle est encore évidemment et sera peut-être
toujours réduite à l'hypothèse et à l'à-peu-près. Mais la méthode de
Gobineau est certainement fâcheuse. Il procède par _a priori_, tandis
que c'est l'expérience qui juge la valeur des différents peuples. Nous
n'aurons peut-être jamais une connaissance ethnologique exacte des Grecs
ni des Germains. Mais il est certain que les Grecs, Aryens ou non,
furent le plus merveilleux peuple qui ait jamais vécu, parce qu'ils ont
créé la plus belle et la plus féconde civilisation; que M. de Gobineau a
tort de ne pas vouloir «s'incliner devant la majesté du nom romain»,
parce que Rome a donné à une vaste partie de l'univers le bienfait de
l'ordre, dû à son génie politique, et nous a transmis le flambeau de
l'intellectualité grecque; que le moyen âge, plus ou moins germanisé (et
beaucoup moins, si je ne me trompe, d'après Fustel de Coulanges que
d'après Gobineau), occupe dans l'histoire de l'humanité civilisée un
rang plus modeste; et qu'enfin la tradition helléno-latine continue
d'être la source vive des arts et des sciences, comme le plus grand des
Allemands, Gœthe, et l'un des plus ingénieux, Nietzsche, n'ont pas été
des derniers à le proclamer bien haut.


II. _Les Pléiades._

_Les Pléiades_[10] sont à proprement parler le seul roman qu'ait publié
le comte de Gobineau, à moins qu'on ne veuille considérer par ironie
l'_Essai sur l'inégalité des races humaines_ comme une vaste composition
romanesque sur le plan de l'Histoire universelle. Cette façon de prendre
les choses ne serait pas nécessairement pour rabaisser Gobineau. Que son
érudition ne soit pas toujours sûre (encore que fort étendue), ni sa
logique très serrée, ni son jugement bien soumis aux faits, c'est
extrêmement soutenable et même parfaitement certain. Mais dans le
domaine de l'histoire, de la philosophie, de la politique, de toutes ces
sciences que Renan appelait conjecturales, les premiers rangs reviennent
non pas aux modestes travailleurs qui n'ont que le don d'une prudente
exactitude, mais aux génies originaux, novateurs et animateurs, dont
les thèses imprévues, même si elles ne se font pas pleinement adopter,
auront vivifié, passionné et enrichi l'esprit public. Les uns, dont le
rôle de mise au point et de consolidation est certes fort utile, servent
en quelque sorte dans les armes auxiliaires; les autres sont les
militants et les conquérants du monde intellectuel. Cet aristocrate de
Gobineau appartenait bien à cette race brillante, ainsi d'ailleurs qu'un
Jean-Jacques ou un Michelet, avec lesquels il n'avait guère d'autre
trait commun. Il abominait la Révolution et la démocratie. Il partageait
le culte des romantiques pour le moyen âge et pour les peuples
nordiques; mais son style conserve la marque du classicisme. Il n'a que
peu de religion et pas du tout de religiosité: catholique à peu près
nominal[11], il est en réalité presque aussi voltairien et antichrétien
que Nietzsche, Mérimée et Stendhal. Cependant il n'est pas plus athée
que jacobin: il est déiste, comme Voltaire. Littérairement, c'est de
Stendhal qu'il se rapproche le plus, sans l'égaler tout à fait, ce qui
laisse place encore à des mérites séduisants et singuliers.

[Note 10: Un vol. 1874, Plon (épuisé).]

[Note 11: Mme la baronne de Guldencrone, fille de Gobineau, m'a fait
l'honneur de m'écrire pour m'assurer que son père était vraiment
catholique. Gobineau lui-même affirmait son catholicisme dans une lettre
à Tocqueville. (V. _Correspondance de Tocqueville et de Gobineau_, 1
vol. Plon.) Mais la lecture de ses œuvres laisse bien l'impression que
j'ai dite et que Tocqueville avait eue avant moi.]

Il ne s'en cache point. _La Chartreuse de Parme_ est citée en toutes
lettres à la troisième page des _Pléiades_, qui ont paru en 1874,
c'est-à-dire à une époque où Stendhal, qui garde et gardera toujours des
détracteurs, était beaucoup moins généralement connu et admiré
qu'aujourd'hui. Après Mérimée et Taine, Gobineau peut passer pour un
des stendhaliens de la première heure[12]. Et que dites-vous de ceci:

      C'est un dogme qui fleurit dans l'Europe occidentale surtout
      que l'amour n'est pas durable, et que quelques mois ou au
      plus quelques semaines suffisent pour détruire jusqu'à la
      racine une plante si fragile. Cependant pas loin de là, dans
      un pays qui n'est pas absolument aux confins de la terre
      habitée, en Italie, on rencontre des femmes et des hommes,
      des amants qui depuis de longues années ont dépassé les
      sentiers verts de la jeunesse et continuent à cheminer au
      milieu des froideurs de l'âge, toujours indissolublement
      attachés, l'un à l'autre. Le soir, à la Scala de Milan,
      comme au San-Carlo de Naples, on en voit, de ces couples,
      qui s'adorent et n'ont pas et n'auront jamais l'idée d'y
      renoncer, etc.[13].

[Note 12: Je n'oublie pas le bel et généreux article de Balzac sur
la _Chartreuse_. Mais on ne peut qualifier Balzac de stendhalien: il
était trop balzacien pour cela.]

[Note 13: _Les Pléiades_, page 300.]

C'est du triple extrait de Stendhal. Ces lignes n'ont pu être écrites
que par un homme qui non seulement avait lu Stendhal, mais qui en était
imprégné. Dans le roman des _Pléiades_, il est manifeste que Gobineau a
tenté de donner un pendant à cette _Chartreuse de Parme_, qui avait ses
prédilections comme celles de tous les véritables stendhaliens. Les
analogies sont frappantes. Presque toute l'action se déroule à la cour
d'un petit prince régnant d'Allemagne, Jean-Théodore de Wœrbech-Burbach,
confrère direct de Ranuce-Ernest. Les intrigues politiques se mêlent aux
aventures d'amour, qui constituent l'essentiel du récit. Il y a, chez
Gobineau, un certain Louis de Laudon, Français léger et vaniteux, qui
est visiblement une nouvelle épreuve du portrait satirique que Stendhal
a tant de fois tracé de ses compatriotes. Sans être jacobin comme son
illustre devancier, Gobineau a raillé avec la plus spirituelle cruauté
les conservateurs de chez nous, en la personne de l'éloquent et niais
comte de Gennevilliers, qui se nourrit de lieux communs et moud des
phrases à l'infini. Assurément, on ne comparera point la fantasque et
insupportable comtesse Tonska de Gobineau à l'adorable duchesse
Sanseverina (qu'il nomme aussi, page 16), mais cette comtesse slave,
entre le prince Jean-Théodore et le sculpteur Conrad Lanze, est un peu
dans la même situation que la Sanseverina entre Ranuce-Ernest et Fabrice
del Dongo. Aurore-Pamina rappelle à certains égards Clelia Conti.
Surtout, l'atmosphère du livre, le tour d'esprit, le goût des âmes
énergiques et passionnées, le procédé analytique, cette poésie
volontairement contenue sous un style sobre et presque sec[14], tout
cela est du plus incontestable et du plus pur beylisme.

[Note 14: M. Charles Morice a dit: «Stendhal est un poète.» Rien n'a
été dit de plus juste sur Stendhal.]

Il est vrai que tout n'est pas de la même qualité dans _les Pléiades_ et
qu'on y trouve quelques longueurs. Mais c'est un livre des plus
attachants, des plus variés, des plus aigus et des plus pénétrants en
certaines de ses parties. C'est un livre qu'il faut lire, et qu'il faut
d'abord réimprimer au plus vite, puisqu'il est épuisé. Je trouve M.
Robert Dreyfus, si fervent gobiniste par ailleurs, un peu tiède pour
_les Pléiades_. Il prononce à ce propos le nom de Cherbuliez. Sans
mépriser Cherbuliez, il me semble que Gobineau, même comme romancier,
est d'une classe supérieure. Plaçons, si vous voulez, _les Pléiades_ à
un niveau intermédiaire et équidistant entre _la Chartreuse_ et _le
Comte Kostia_.

Je ne vous raconterai pas les amours du prince Jean-Théodore avec la
comtesse slave et ensuite avec sa cousine Aurore-Pamina, pour laquelle
il abdique, veut divorcer et va jusqu'au bord du suicide; ni celles de
l'Anglais Wilfrid Nore avec Harriet Coxe, sublime modèle d'abnégation;
ni celles de Conrad Lanze avec la Tonska, déjà nommée; ni celles de
Louis de Laudon avec la belle et sotte Mme de Gennevilliers; ni celles
de la petite Liliane Lanze, qui s'amourache à l'étourdie de Wilfrid Nore
et finit par épouser un robuste officier. Mais il y a dans ces
_Pléiades_ une foule d'idées dont certaines doivent au moins être
signalées brièvement. Il y a, au début, la fameuse classification
(fameuse parmi les gobinistes) qui répartit les hommes en quatre
catégories: les fils de roi, les imbéciles, les drôles et les brutes.
Cet aristocratisme, à première vue, semble étrangement radical. Il est
provocant surtout dans les mots. M. de Gobineau n'interdit pas la
générosité envers les brutes, c'est-à-dire la masse des pauvres gens qui
ne vivent guère que d'une vie organique ou végétative. Il admettrait
même quelque indulgence pour les drôles, que l'on peut utiliser en les
dirigeant. Il n'est impitoyable que pour les imbéciles: ce sont ceux que
Flaubert appelait les «bourgeois», sans leur témoigner plus de
tendresse. Quant aux «fils de roi», entendez bien qu'il s'agit d'une
métaphore: c'est, simplement, l'élite noble, dont la noblesse peut
n'être pas constatée par l'état civil. Cependant, le grand théoricien de
la race n'a pas, vous le devinez bien, renoncé à son principe. Mais il
en fait ici une application individualiste, par le moyen de l'atavisme.
Tout le monde l'a remarqué empiriquement: il arrive qu'un homme
ressemble moins à ses ascendants directs qu'à un trisaïeul ou un
arrière-grand-oncle. Ces lois de l'atavisme sont restées jusqu'ici
mystérieuses. Aussi autorisent-elles toutes les suppositions. Tel fils
du peuple peut avoir une nature de fils de roi. Nous autres, penseurs
timides, nous nous bornons à constater le fait et à honorer la valeur
personnelle, d'où qu'elle vienne. M. de Gobineau, homme à système, veut
que cet individu exceptionnel tienne sa supériorité d'un de ses ancêtres
qui vivait peut-être il y a quelques siècles. Ce n'est pas impossible.
C'est une rêverie, qui amuse l'imagination et ne blesse même pas la
raison, si elle ne la convainc pas. La vérité est qu'on n'en sait rien
du tout. Mais il n'y a rien de déplaisant à se figurer que Renan
descendait d'un druide et Flaubert d'un Wiking. Inversement, Gobineau,
esprit indépendant, qui n'a rien d'un snob ni d'un conservateur au sens
vulgaire, reconnaît qu'un authentique fils de roi selon la chair peut
n'être qu'un drôle ou un imbécile, et il offre, dans _les Pléiades_, des
exemples de ces deux cas avec les princes Ernest et Maurice de
Wœrbech-Burlach, frères du souverain, dont l'un est un viveur crapuleux
et besogneux, qui conspire et fait du chantage contre son aîné, tandis
que l'autre est un _minus habens_ qui ne s'occupe que de ses équipages
et de ses nœuds de cravate.

Une longue et intéressante discussion politique entre le prince
Jean-Théodore et ses hôtes, Wilfrid Nore et Louis de Laudon, ramène le
pessimisme gobinien, la perspective d'une décadence fatale de l'humanité
qui s'enlizerait peu à peu dans la bassesse des soucis matériels
exclusifs. Il est vrai qu'ailleurs (dans _Ottar-Jarl_) Gobineau admet
que le besoin de l'instruction naît de la prospérité et la démontre;
mais il s'agit alors pour lui de faire l'éloge de son cher moyen âge, et
nous avons déjà vu qu'il lui arrivait de se contredire. Dans _les
Pléiades_, il aboutit à l'individualisme. Parmi cette décrépitude
générale, la culture individuelle reste, à son avis, la seule ressource
des fils de roi, dont il évalue le nombre à trois mille cinq cents
environ pour notre temps. C'est peu. Mais individualiste, au fond, ce
féodal l'a toujours été. Les périodes d'hégémonie de la race aryenne
avaient surtout à ses yeux l'avantage d'établir la domination des
individus d'élite sur les masses inertes. La hiérarchie, selon lui, ne
change pas, mais s'affaiblit par le réveil des démocraties, qui réduit
les êtres supérieurs à la sécession. Bien que son point de vue soit
différent, Gobineau a des affinités certaines avec les Théophile
Gautier, les Flaubert, les Goncourt, les Loti, tous les artistes ou
esthètes contempteurs de ce que Renan nommait la panbéotie moderne. Le
dédain qu'il affecte parfois pour les lettres et les arts lorsque sa
discussion l'exige, lorsqu'il veut dénigrer Athènes et Rome, n'est sans
aucun doute qu'un expédient, puisqu'il fulmine dans _les Pléiades_
contre «un monde d'insectes de différentes espèces et de tailles
diverses, armés de scies, de pinces, de tarières et d'autres instruments
de ruine, attachés à jeter à terre mœurs, droits, lois, coutumes, ce que
j'ai respecté, ce que j'ai aimé; un monde qui brûle les villes, abat les
cathédrales, ne veut plus de livres, ni de musique, ni de tableaux et
substitue à tout la pomme de terre, le bœuf saignant et le vin bleu».
L'auteur de _Salammbô_ vociférait des choses de ce genre, dans son
«gueuloir» de Croisset. Quel dommage que M. de Gobineau n'ait pas été
l'un des convives des dîners Magny!


III. _Les Nouvelles._

Les _Nouvelles asiatiques_, parues en 1876 et fort opportunément
rééditées cette année, les _Souvenirs de voyage_ (_Céphalonie_, _Naxie
et Terre-Neuve_), parus en 1872 et depuis longtemps épuisés, rappellent
aussi Stendhal, le Stendhal des _Chroniques italiennes_, parfois
Mérimée, parfois même les contes de Voltaire. Ces deux volumes de
nouvelles (car les _Souvenirs de voyage_ se composent de trois petits
récits) contiennent ce que M. de Gobineau a écrit de plus achevé. Il y
montre une grâce charmante et un esprit souvent éblouissant. L'Orient a
joué dans la pensée de Gobineau un peu le même rôle que l'Italie dans
celle de Stendhal: c'est le pays de ses complaisances, que la réalité
justifie dans une certaine mesure, mais il embellit probablement le
tableau pour le plaisir de s'enchanter lui-même et d'opposer cette
Salente à ses compatriotes dégénérés. Il faut compléter la lecture des
_Nouvelles asiatiques_ par celle de _Trois ans en Asie_, des _Religions
et philosophies de l'Asie centrale_, volume qui commence par cette
phrase: «Tout ce que nous pensons et toutes les manières dont nous
pensons ont leur origine en Asie», et même par l'_Histoire des Perses_,
bien qu'elle s'arrête à Darius.

Dans la _Vie de voyage_, la sixième et dernière des _Nouvelles
asiatiques_, un savant et subtil vieillard, nommé Séyd Abdourrahman,
nous dit quelques-unes de nos vérités, un peu à la façon du Huron de
Voltaire ou des Persans de Montesquieu. Ce sage consacre toute son
existence à voyager avec des caravanes, par choix, pour s'instruire,
pour se distraire, pour éviter «les fatigues bien plus grandes de la vie
sédentaire, un métier, la société permanente des imbéciles, l'inimitié
des grands, les soucis de la propriété, une maison à conduire, des
domestiques à morigéner, une femme à supporter, des enfants à élever».
C'est ce patriarche nomade, notons-le en passant, qui réconforte un
shemsiyèh, c'est-à-dire un païen que son attachement à une religion
ancienne fait persécuter par les sectateurs de l'Islam:

      Tes pères ont été puissants, lui explique-t-il, leurs
      erreurs se sont étendues sur tant de pays, qui désormais
      professent d'autres dogmes, que sous le ciel il n'était pas
      alors de place pour des religions différentes... Tout est
      changé. L'esprit des hommes s'est tourné vers d'autres
      opinions; mais console-toi, ces opinions seront un jour
      traitées comme la tienne; et les multitudes considéreront un
      musulman, un juif, un chrétien, du même œil qu'elles te
      regardent aujourd'hui.

Dans les _Religions et philosophies de l'Asie centrale_, Gobineau nous
présente aussi les Orientaux comme beaucoup moins fanatiques qu'on ne le
croit, voire comme très accessibles à une sorte de renanisme et de
relativisme historique. Pour en revenir à la critique de l'Occident, ce
Séyd Abdourrahman, à la question d'un Européen qui suit la caravane,
répond en ces termes:

      Il n'y a pas d'intérêt pour un sage à voyager dans les pays
      européens. D'abord on n'y est pas en sûreté. On rencontre à
      chaque pas des soldats qui marchent d'un air rébarbatif; les
      hommes de police remplissent les rues et demandent à chaque
      instant où l'on va, ce que l'on fait et ce que l'on est. Si
      l'on manque à leur répondre, on est conduit dans une prison
      d'où l'on a beaucoup de peine à se tirer. Il faut avoir les
      poches pleines de bouyourouldys, de firmans, de teskerèhs et
      d'autres papiers et documents sans fin... J'ajouterai que
      si l'on a eu le bonheur d'échapper à ces périls et de ne pas
      être mis en prison pour avoir fait une chose ou l'autre
      qu'il ne fallait pas faire, on est toujours en grand danger
      de mourir de faim. Si l'on est pauvre, il ne faut pas le
      dire; personne ne songe à vous demander si vous avez dîné,
      et ce qui, dans les pays musulmans, ne coûte pas un poul,
      exige des sommes folles dans vos pays avares. Alors que
      peut-on devenir? Ici, et partout ailleurs, que je me couche
      sur le chemin pour dormir, on ne me dira rien; chez vous, la
      prison rentre en question; il en est de même pour tout;
      dureté de cœur chez les hommes, cruauté et sévérité chez les
      gouvernants, et de la liberté nulle part; il n'y a que
      contrainte; par-dessus le marché un climat aussi
      inhospitalier que possible.

Et le progrès scientifique, la civilisation industrielle, dont nous
sommes si fiers? Séyd Abdourrahman réplique qu'on n'apprend dans nos
écoles que des métiers d'esclaves:

      Il n'est jamais passé par la tête de personne que les
      Européens, qui savent les choses grossières et communes,
      possèdent la moindre idée des connaissances supérieures. Ils
      ne savent ni théologie, ni philosophie. On ne parle point de
      leurs poètes parce qu'ils ignorent tous les artifices du
      beau langage, ne connaissent ni le style allitéré, ni les
      façons de parler fleuries et savantes; d'ailleurs j'ai ouï
      dire que leurs langages ne sont au fond que des patois rudes
      et incorrects. De tout ceci il résulte que l'Europe ne
      saurait exercer aucun attrait sur les natures délicates, et
      c'est pourquoi je vous répète que jamais un galant homme n'y
      met les pieds, quand il n'y est pas contraint par les ordres
      de son gouvernement.

Mais, au contraire, ceux des Européens qui viennent demeurer en Orient
ne peuvent plus s'en détacher.

Ainsi triomphe le bon Séyd Abdourrahman. Il ne se dit pas que cette
faculté d'adaptation des Européens provient peut-être de ce qu'ils sont
plus capables de comprendre. M. de Gobineau ne le dit pas non plus, et
je ne crois pas que ce soit son opinion. Il déclare que les Asiatiques
sont extrêmement intelligents. Il préfère l'Orient, en vérité, et se fût
volontiers fait Persan, comme Loti et Théophile Gautier auraient aimé à
être Turcs. Son dégoût de notre société contemporaine va jusque-là. Peu
s'en faut qu'il ne date le déclin de l'humanité du jour où les Aryens
ont quitté les plateaux d'Asie pour se commettre avec la canaille
d'Europe. Il apprécie beaucoup aussi le pittoresque oriental, mais n'a
pas, pour le décrire, la plume magique de l'auteur des _Désenchantées_.
Et son diabolique esprit l'entraîne, malgré son affection pour les
Orientaux, à les railler souvent sans merci. Rien de plus comique que
l'_Histoire de Gambèr Aly_, que la protection d'un valet de chambre
nommé le Lion de Dieu fait entrer au service du gouverneur de Shyraz, ni
que la _Guerre des Turcomans_, racontée avec un optimisme digne de
Candide par le soldat Ghoulam Hussein. Le désordre, le gaspillage,
l'incurie, la haine de toute réforme, la corruption rebondissant du haut
en bas de l'échelle et les cascades de baschichs, les vizirs mangeant
les généraux, qui mangent les officiers, qui mangent les soldats, qui
mangent les paysans ou ne mangent pas du tout, ces vices incroyables des
administrations orientales sont décrits par Gobineau avec une
incomparable verve caustique. Mais il conclurait volontiers, comme son
soldat exploité, pressuré et envoyé au feu sans munitions, parce que les
chefs les avaient vendues:

      Je sais bien qu'il se passe assez de vilaines choses dans
      l'Iran et qu'on y trouve bien du mal; pourtant c'est l'Iran,
      et c'est le meilleur, le plus saint pays de la terre. Nulle
      part au monde on n'éprouve autant de plaisir ni autant de
      joie. Quand on y a vécu, on y veut y retourner; et quand on
      y est, on y veut mourir.

M. de Gobineau adorait voyager, avec une très juste préférence pour les
terres historiques, qui ont une âme; et par ses vues sur ce point, il
continue dignement Chateaubriand, qui malgré quelques défauts a été le
grand initiateur à la poésie et à la philosophie du voyage. Mais, en
dépit de son infatigable curiosité, M. de Gobineau n'aurait peut-être
jamais quitté l'Orient si le quai d'Orsay ne l'avait envoyé à Stockholm
et à Rio-de-Janeiro; et les années qu'il a passées à Téhéran à deux
reprises, d'abord comme secrétaire de légation, puis comme ministre de
France, ont été les plus heureuses de sa vie. Ce sont également celles
qui lui ont inspiré ses meilleures œuvres. Il restera parmi les premiers
orientalistes de la littérature française.

Dans les _Souvenirs de voyage_, avec un conte qui se passe à Terre-Neuve
et plaisante la présomption ignorante d'un boulevardier égaré (c'est la
_Chasse au caribou_), il y a une tragique histoire très stendhalienne
d'amour et de meurtre (le _Mouchoir rouge_), qu'on peut rapprocher de
deux des _Nouvelles asiatiques_ (la _Danseuse de Shamakha_ et les
_Amants de Kandahar_); et il y a surtout la délicieuse _Akrivie
Phrangopoulo_, aventure d'un officier de marine anglais qui s'éprend
d'une ravissante jeune fille de l'île de Naxos, parce qu'elle a toute la
simplicité et la divine candeur des âges primitifs, parce qu'elle
restitue en plein dix-neuvième siècle les mœurs homériques et qu'elle
est véritablement une sœur de Nausicaa. Outre qu'il renferme les plus
belles pages descriptives de Gobineau (voyez surtout l'éruption du
volcan dans les Cyclades), ce conte est un de ceux qui précisent les
conceptions générales de l'auteur, et c'est un petit chef-d'œuvre de
fraîche sensibilité, quelque chose comme _Aziyadé_ avec moins de
romantisme ou comme _Paul et Virginie_ avec moins de fadeur.


IV. _La Renaissance_[15].

_La Renaissance_ est considérée en Allemagne, paraît-il, comme le
chef-d'œuvre de Gobineau. M. Schemann a déclaré à M. Robert Dreyfus:
«Nous autres Allemands, nous reconnaissons dans _la Renaissance_ une des
créations éternelles du génie humain...» Le même M. Schemann et M.
Houston Stewart Chamberlain témoignent de l'attention qu'y a prêtée
Wagner. En France, M. Edouard Schuré, wagnérien de la première heure,
professe également pour cette _Renaissance_ la plus violente admiration:
c'est, d'après lui, «le miracle d'un devin et d'un poète--en un mot, une
création de génie»[16]. Par contre, M. Ernest Seillière y voit «le moins
significatif des ouvrages de Gobineau», et d'ailleurs «une anomalie, une
saute de vent dans la pensée de l'auteur». Le même critique, citant
cette phrase de Gobineau: «Je tente une chose nouvelle... une grande
fresque murale», ajoute que sa fresque est «une grisaille». M. André
Hallays juge le style «uniforme et terne»; et il parle de «composition
scolaire».

[Note 15: _La Renaissance_, scènes historiques (1876), 1 vol. in-8º.
Plon.]

[Note 16: _Précurseurs et révoltés_ (Perrin).]

C'est un gros volume de plus de six cents pages, une suite de scènes
dialoguées qui forment sinon cinq actes, du moins cinq parties:
Savonarole, César Borgia, Jules II, Léon X, Michel-Ange. Ce n'est point
un drame au sens courant du terme, ni même une série de cinq drames à
proprement parler. L'action, extrêmement dispersée, ne se soumet point
aux conditions du théâtre. Gobineau a défini lui-même son œuvre avec une
parfaite justesse: c'est une fresque historique. Les interprétations
wagnériennes pourraient bien être purement arbitraires, non point qu'on
veuille leur en opposer une autre, mais parce qu'il n'y a peut-être lieu
d'en rechercher aucune. C'est ici, me semble-t-il, un tableau purement
objectif, composé sans autre souci que d'y voir clair dans une période
de l'Histoire, en dehors de toute visée symbolique, philosophique ou
morale. L'anomalie signalée par M. Ernest Seillière consiste, je crois,
non dans un démenti au système gobinien, mais dans une absence de
système qui peut surprendre, et même dérouter au premier abord, chez un
homme si terriblement systématique en temps ordinaire. L'éternelle
question des races n'est même pas posée. Le César germanique,
Charles-Quint, joue un rôle néfaste. On pouvait s'attendre, de la part
du contempteur de la romanité, de l'admirateur passionné du moyen âge, à
un dénigrement de la Renaissance. Il n'y a rien de pareil. Gobineau ne
fait point chorus avec Ruskin, Courajod et les autres gothicistes. Il ne
manifeste aucune malveillance contre l'Italie, ni en général contre les
races latines, ni contre l'humanisme et le réveil de l'antiquité.

Si vastes que soient les proportions de l'ouvrage, son plan n'embrasse
pas tout le sujet. La Renaissance est un mouvement européen
d'émancipation intellectuelle, sous l'influence des découvertes
scientifiques, de la culture antique restaurée et de l'art italien.
Michelet et Burckhardt, entre autres, ont fortement marqué la révolution
accomplie contre la tradition scolastique du moyen âge. Elle a été moins
brusque en Italie que partout ailleurs, puisqu'il faut bien faire dater
la Renaissance italienne sinon de Dante, au moins de Pétrarque, de
Boccace et de Giotto. Non seulement Gobineau ne s'occupe que très
incidemment des autres nations et se cantonne dans la péninsule, mais il
commence son étude tout à fait à la fin du quinzième siècle,
c'est-à-dire plus d'un siècle et demi après que l'Italie avait commencé
de retrouver pour son compte la véritable civilisation. Les limites que
s'est imposées ici cet esprit habituellement si généralisateur
démontrent bien son dessein. Il ne soutient pas une thèse d'histoire
universelle. Il examine avec soin et s'efforce de faire revivre un
moment d'Histoire, qui n'est pour lui qu'un épisode. _La Renaissance_ ne
se rattache même pas, comme l'_Histoire des Perses_, _les Pléiades_ ou
_Ottar-Jarl_, aux principes essentiels de sa pensée: ce n'est pour lui
qu'une diversion et un délassement, à peu près comme les _Nouvelles
asiatiques_ et les _Souvenirs de voyage_. Telle est du moins
l'impression que laisse la lecture de l'ouvrage, qu'il serait donc
exagéré de tenir pour capital au point de vue de l'exposition du
gobinisme, mais qui n'en a pas moins une grande valeur intrinsèque et
une réelle importance pour le jugement d'ensemble à porter sur Gobineau.

Si ce n'est pas tout à fait un chef-d'œuvre, M. André Hallays en a
signalé la raison très justement, bien qu'avec trop de sévérité: le
style a de la précision, et même du relief, mais il est vrai que
Gobineau n'est pas très poète, et l'on s'en aperçoit non seulement dans
son poème d'_Amadis_[17], mais même lorsqu'il écrit en prose. On est
d'autant plus déçu que la forme de ces scènes historiques fait penser à
Shakespeare et à Musset. Gobineau manque de lyrisme. Mais _la
Renaissance_ doit le grandir dans l'opinion, parce qu'il y prouve des
qualités qu'on pouvait avoir envie de lui dénier, à savoir la faculté de
s'affranchir de toute idée préconçue et la plus noble impartialité
jointe à une perspicacité des plus rares, des plus instructives. Les
professeurs allemands ne s'y sont pas trompés: on ne saurait trop
conseiller ce livre aux étudiants en histoire. Et l'on y trouve, en un
sens plus large que celui du théâtre ordinaire, un intérêt dramatique
passionnant; nous assistons aux efforts successifs et infructueux de
l'Italie pour conquérir cette unité à laquelle Dante et Pétrarque
aspiraient déjà.

[Note 17: Œuvres posthumes, 1 vol. in-8º, Plon.]

Le _Savonarole_ est caractéristique de la manière équitable et nuancée
qu'adopte ici Gobineau. Rappelez-vous Michelet! Jérôme Savonarole
appartenait au parti démocratique; il combattait les tyrans Médicis; il
a été brûlé par la volonté du pape. Cela suffit pour assurer au
prédicateur dominicain la tendresse et l'enthousiasme de Michelet. Ces
sentiments sont ceux de nombre de touristes libres-penseurs qui
déchiffrent l'inscription commémorative de la place de la Seigneurie à
Florence. Gobineau, mieux informé, ne refuse certes pas sa pitié, ni
même une certaine sympathie aux beaux côtés de Savonarole, qui fut un
patriote, qui rêva de libérer l'Italie, qui «s'était échafaudé, dès son
plus jeune âge, un poème de religion, d'honnêteté, de sagesse, de
droiture», et qui mourut courageusement pour son rêve. Mais Gobineau
n'oublie pas que cette victime de la tyrannie et de la papauté fut une
espèce d'iconoclaste et de vandale, un des plus cruels ennemis de la
culture et de la beauté. Les voyageurs qui s'indignent devant le lieu où
il périt traversent ensuite la place pour entrer au musée des Offices,
sans réfléchir que ce musée voisin n'existerait pas si Savonarole avait
triomphé. Le fanatisme de ce moine, qui dégoûta Léonard et le poussa à
s'exiler à la cour de Ludovic le More, fut effroyablement oppressif et
destructeur. Sous prétexte de protéger la foi et la vertu, Savonarole
fit des hécatombes de livres, de tableaux et d'objets d'art: il suscita
la division et la délation dans les familles, excita des polissons à
molester les femmes et les commerçants, réclama avec insistance la
torture pour les libertins ou prétendus tels.

Gobineau rappelle ces faits dans des scènes d'une spirituelle ironie ou
d'une chaude éloquence. Croyez-vous qu'il exagère? Lisez Burckhardt.
L'honnête et lourd historien allemand, qui n'a ni préjugés
aristocratiques ni goût du paradoxe, expose ceci:

      Savonarole n'était rien moins que libéral: aux astrologues
      impies, par exemple, il réserve le bûcher sur lequel il
      devait finir lui-même... Il a peu respecté la vie privée:
      c'est ainsi qu'il voulait que les domestiques se fissent les
      espions de leurs maîtres, afin d'arriver par ce moyen à
      réformer les mœurs... A ce propos, il convient de rappeler
      surtout cette troupe de jeunes gens organisée par
      Savonarole, qui pénétrait dans les maisons et qui exigeait
      les objets nécessaires pour le bûcher... C'est ainsi que les
      grands autodafés de la place de la Seigneurie purent avoir
      lieu le dernier jour du carnaval de 1497 et de 1498. Au pied
      de la pyramide étaient amoncelés des masques, des fausses
      barbes, des costumes de fantaisie; puis venaient les livres
      des poètes latins et italiens, entre autres le _Morgante_ de
      Pulci, Boccace, Pétrarque, des parchemins précieux et des
      manuscrits ornés de miniatures; ensuite c'étaient des
      parures de femmes et des objets de toilette, des parfums,
      des miroirs, des voiles, de fausses nattes; plus haut on
      voyait des luths, des harpes, des échiquiers, des trictracs,
      des cartes à jouer; enfin les deux gradins supérieurs
      étaient couverts de tableaux... tous les tableaux de
      Bartolomeo della Porta, qui en fit le sacrifice volontaire
      et, paraît-il, aussi, quelques têtes de femmes,
      chefs-d'œuvre de sculpteurs de l'antiquité. La première
      fois, un marchand de Venise qui se trouvait à Florence
      offrit à la seigneurie 22.000 écus d'or pour tout ce que
      portait la pyramide...[18].

[Note 18: _Civilisation en Italie_. VI 2.]

On refusa, naturellement, et après l'autodafé, tous les partisans de
Savonarole, laïques, clercs et religieux, dansèrent sur la place
San-Marco, devant le couvent décoré par le suave Fra Angelico de
Fiesole, une triple ronde concentrique et triomphale. Savonarole n'était
point vil, parce qu'il était de bonne foi. On eût pu lui faire grâce de
la vie. Mais avouons qu'il fallait absolument le mettre hors d'état de
nuire davantage et couper court à ces vertueuses saturnales. Il est
heureux que ce dominicain n'ait pu brûler que quelques exemplaires de
Boccace et de Pétrarque, et non point anéantir, comme il l'eût souhaité,
l'œuvre même de ces grands écrivains. C'est une chance que Botticelli,
converti sur le tard par Savonarole, n'ait point imité Bartolomeo della
Porta et livré aux flammes moralisatrices le _Printemps_, ou la
_Naissance de Vénus_. Au moins, les papes simoniaques et les cardinaux
athées ne détruisaient-ils point les chefs-d'œuvre.

Gobineau n'est pas moins impartial en ce qui touche les Borgia, dont il
ne dissimule ni les crimes ni les trahisons; mais César, l'assassin, a
mérité que Machiavel se tournât vers lui par patriotisme et le crût un
instant capable de réaliser l'unité italienne. Jules II, très admiré de
Stendhal, l'est aussi de Gobineau. Ce pape fut le plus éclairé
protecteur des arts et il tenta, lui aussi, de créer politiquement
l'Italie. Mais Gobineau n'atténue ni ses violences, ni ses perfidies; il
souligne plaisamment la situation privilégiée de ce pontife guerrier,
brandissant à la fois contre ses adversaires l'épée et
l'excommunication, ce qui n'est pas d'un jeu loyal. Enfin Gobineau admet
que même pour des Italiens très sincèrement catholiques, l'unification
sous l'autorité du Saint-Siège n'était pas désirable. Il juge Léon X
aimable, spirituel, un peu frivole. Il fait des croquis charmants et, en
somme, presque sympathiques de la renaissance du paganisme dans cette
Rome de la première partie du seizième siècle. Qu'il nous les montre
intelligents et fins, ces cardinaux paganisants!

      Une brillante assemblée de beaux esprits, de poètes,
      d'artistes, de dames, de prélats, de seigneurs se réunit
      aujourd'hui chez le banquier de Sienne, Augustin Chigi; et
      là, on se propose de célébrer un sacrifice à la déesse
      Vénus, avec des colombes, du laitage, des fleurs, des
      sonnets, des madrigaux, force vers saphiques et adoniques en
      grec, latin et langue vulgaire... Le seigneur Gabriel
      Merino, que l'on vient de faire archevêque de Bari pour
      l'excellence de sa voix, chantera les épodes et jouera de la
      lyre à sept cordes; François Paolosa, le nouvel archidiacre,
      se fera entendre sur la viole d'amour, etc...

Evidemment, cela ne pouvait beaucoup durer. Le cardinal Sadolet
remarque avec un peu d'inquiétude: «Comment maintenir un établissement à
la sainteté duquel nous déclarons du matin au soir que nous ne croyons
pas?» Mais son ami le cardinal Bibbiena dit: «Les trésors que nous
absorbons servent à la nourriture et à l'invigoration de la science, des
arts et des autres bonnes disciplines.. Toute société cultivée est une
société corrompue; faut-il pour cela retourner à la barbarie?» Et qui
fut plus joliment sceptique que Léon X? Il ne laissait jamais perdre
l'occasion d'une plaisanterie sur les moines et ne voulait point écouter
les récriminations des ignorants franciscains contre ce Lutherus, qui
n'était point un sot... Sans en convenir expressément, Gobineau semble
avoir des complaisances pour la Rome de Léon X et, tout en ne la jugeant
pas viable, parce qu'elle reposait sur une contradiction, il ne serait
peut-être pas éloigné de la préférer à l'ère imminente de l'ennuyeuse
contre-Réforme. En tout cas, il goûte peu Charles-Quint, que le
fanatisme détermine à persécuter à la fois les protestants et les
païens, à propager l'Inquisition, à ordonner l'abominable sac de Rome
pour punir la papauté insuffisamment déchaînée contre l'hérésie. Si la
Renaissance et la Réforme se heurtèrent sur certains points,
Charles-Quint fut également le mortel ennemi de l'une et de l'autre. Il
échoua contre la Réforme, mais il écrasa l'Italie. Dès qu'il y est le
maître, c'en est fait des espérances de liberté: une période de
décadence et d'abaissement s'ouvre pour cette nation, dont les malheurs
ne laissent pas Gobineau insensible, bien qu'elle soit latine et que son
bourreau arrive des Flandres. Tel est le dénouement pessimiste de ce
drame national.

Mais à côté des politiques, il y a les artistes, et c'est à ceux-ci que
Gobineau demande des compensations. En quoi il est d'accord avec son
roman des _Pléiades_ plus qu'avec son _Essai sur l'inégalité des races
humaines_. La vérité historique ne lui laissait pas le choix en
l'espèce, et nous avons vu que dans la _Renaissance_ il pratique la
soumission à l'objet. Il est clair que l'époque de la Renaissance
italienne est plus grande dans l'histoire des arts que dans l'histoire
politique. A Bembo, qui gémit sur les incursions des étrangers, Lucrèce
Borgia, devenue la sage et digne duchesse de Ferrare, répond:

      Ingrat! les étrangers qui viennent chez vous, est-ce que
      vous ne les dominez pas? N'êtes-vous pas, dans l'univers, le
      foyer des connaissances, des réflexions, des philosophies,
      des grandes pensées, et l'atelier où les muses se sont
      assises pour produire leurs magiques créations? N'est-ce pas
      de vous que se détache l'étincelle de génie parcourant le
      monde et le vivifiant? Quelle gloire égale la vôtre? Quelle
      puissance lui est supérieure?

En outre, deux grandes figures dominent l'ouvrage: Raphaël et
Michel-Ange. On pouvait craindre que selon les tendances de l'esthétique
romantique et septentriomane, Gobineau ne sacrifiât le premier au
second. Il n'en est rien. Raphaël est merveilleusement compris de
Gobineau, qui présente la plus adorable image de cet être céleste, de ce
jeune fils des dieux, peintre de la candeur et de la lumière,
universellement aimé, comblé de dons et de biens, en outre parfaitement
doux, bon et modeste, empressé à reconnaître ce qu'il doit à ses maîtres
ou devanciers et à s'incliner devant le génie farouche de Michel-Ange.
Celui-ci, fier, tourmenté, sauvage, semblable à un Vulcain enfumé par la
forge des Cyclopes, est d'abord entraîné par son instinct et la
violence de son sang à jalouser ses rivaux; mais il est trop grand pour
ne pas rendre justice à Léonard et à Raphaël. La scène où Michel-Ange
apprend la mort de Raphaël et pleure cet enfant divin atteint au
sublime. Et il n'y a rien de plus émouvant que la dernière scène entre
Michel-Ange et Vittoria Colonna, où le vieil artiste s'afflige à cause
du sort de sa patrie, mais ne désespère point de l'avenir. Il parle de
vie future, et l'on sait qu'il était chrétien. C'est pourquoi Wagner et
les wagnériens, sans en excepter M. Edouard Schuré, aperçoivent dans ces
pages de Gobineau le germe de la théorie de la régénération par l'art et
la religion combinés.

A vrai dire, il faut considérablement solliciter les textes pour en
tirer quelque chose d'analogue aux derniers écrits théoriques de Wagner.
Gobineau fait à peine allusion à la foi religieuse de Michel-Ange. Un
simple stoïcien ne parlerait guère autrement. La conclusion de la
_Renaissance_ est, en réalité, individualiste comme celle des
_Pléiades_: l'individu supérieur peut se cultiver et se perfectionner
lui-même malgré la dégénérescence collective, et nous voyons en effet le
caractère de Michel-Ange s'ennoblir, s'épurer progressivement tandis que
son pays s'achemine à travers les échecs vers le déclin final. Gobineau
n'est pas tout à fait un prénietzschéen, puisque son élite n'aspire pas
à la domination; mais--M. Ernest Seillière a raison sur ce point--il est
plus près de Nietzsche que de Wagner, il a eu beaucoup moins d'influence
sur l'auteur de _Parsifal_ que sur celui de _Zarathustra_.




MAURICE BARRÈS

_La Colline inspirée_[19].


[Note 19: Un vol. Émile-Paul.]

M. Maurice Barrès nous avait déjà entretenus à diverses reprises de la
colline de Sion-Vaudémont, notamment dans _Un homme libre_ (mais elle
lui apparaissait alors si triste et si délaissée qu'il ne l'aimait
qu'avec une nuance de pitié), dans _Amori et Dolori Sacrum_ (le 2
novembre en Lorraine), dans _les Amitiés françaises_ (Philippe sur la
côte de Vaudémont). Il ne se lasse point de retourner à ce lieu de
pèlerinage, le «plus favorable pour que nous recevions, dans le
recueillement, la pensée profonde de la Lorraine». Il y avait, au livre
deuxième d'_Un homme libre_, une prosopopée de la Lorraine, qui disait à
M. Maurice Barrès: «... Tu es la conscience de notre race. C'est
peut-être en ton âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus
complètement.» A cette époque, après avoir analysé l'histoire de sa
province, il partait pour Venise. Plus tard, au contraire, il a été
obsédé partout, et jusqu'en Grèce, par la nostalgie de son clocher
mosellan. Mais si son régionalisme est devenu de plus en plus absorbant,
il est chez lui fort ancien, et l'on doit constater l'unité essentielle
de son œuvre. Il n'y a pas d'opposition entre ses premiers ouvrages et
ceux qui ont suivi: dès sa jeunesse, peut-être d'une façon plus
instinctive que raisonnée (mais ce n'en serait que plus
caractéristique), il énonçait les principes directeurs de sa vie
littéraire. «Quand je reviens toujours à ma rude Lorraine, dit-il dans
_les Amitiés françaises_, croyez-vous donc que j'ignore tant de
douceurs, tant de merveilles épandues sur le vaste monde?» Et qui donc a
mieux décrit quelques-unes de ces merveilles? Mais l'expérience et la
méditation l'ont ramené, par un choix réfléchi, à la terre natale.
Faut-il le regretter? Non, sans doute, puisqu'il sait en faire jaillir
incessamment de nouvelles sources de poésie.

_La Colline inspirée_ est l'un des plus amples et des plus pénétrants
épisodes de son cycle lorrain. D'abord le sujet surprend un peu. Non
point, certes, qu'il puisse scandaliser aucun lecteur de jugement droit,
et il faut être imbu d'étranges préjugés pour y voir matière à scandale.
Il est stupéfiant qu'une certaine partie du public en ait pu prendre
ombrage. Une pareille intolérance aboutirait bientôt à rendre toute
littérature impossible. On ne songerait même pas à signaler ces
«inquiétudes» de quelques esprits opaques, si M. Maurice Barrès lui-même
n'y avait fait allusion. L'aventure qu'il raconte est une aventure
vraie, et il a mis dans sa narration une réserve presque excessive. Si
le sujet étonne un peu au début, ce n'est certes pas qu'on y trouve rien
de choquant ni de trop audacieux, c'est qu'il semble mince et de portée
restreinte. Que nous importe ce vague curé de campagne et son hérésie
falote, qui n'a exercé aucune influence en dehors d'un petit cercle
rustique et n'a laissé aucune trace dans l'Histoire?

M. Maurice Barrès a prévu l'objection, qui vaut non seulement contre son
curé, mais contre Vintras, dont cet abbé Baillard avait adopté la
doctrine:

      Qu'est-ce donc, disent-ils avec dédain, que ce Vintras...
      qui reçoit un beau jour la visite de l'archange saint
      Michel? Cela ne mérite pas de retenir un instant notre
      attention. Un mauvais drôle de trente-quatre ans, dont toute
      la science se borne à la lecture, à l'écriture et au
      calcul... qui prétend réformer l'Église, qui se dit le
      prophète Elie réincarné! Laissez-nous rire de pitié.
      Certainement nous sommes en présence d'un aliéné doublé d'un
      escroc. Soit! Va pour escroc et pour aliéné, mais pourtant
      autour de ce Vintras, les gens s'amassent.

Ce ne serait peut-être pas une raison décisive, car il arrive que les
badauds s'attroupent pour une niaiserie; et puis il n'apparaît pas
qu'ils se soient tant attroupés autour de Vintras, ni de Léopold
Baillard. Mais M. Maurice Barrès a fait mieux que de prévoir
l'objection, il l'a résolue, par le prestige de son talent. «Arrière,
dit-il encore, ces yeux médiocres qui ne savent rien voir, qui
décolorent et rabaissent tous les spectacles, qui refusent de
reconnaître sous les formes du jour les types éternels et, sous une
redingote ou bien une soutane, Simon le magicien et le sorcier
moyenâgeux!» On peut avouer que même Simon le magicien et les sorciers
du moyen âge n'ont le don de nous passionner vraiment que lorsqu'ils
sont évoqués par un Renan, un Flaubert ou un Michelet. Réduites à leurs
attraits intrinsèques, ces balivernes risqueraient de paraître
affligeantes et fastidieuses. On sait bien que toutes sortes d'illusions
et d'impostures ont déshonoré l'humanité: on préfère prêter attention à
des êtres plus sains et à des idées plus fécondes. Mais la véritable
magie est celle des grands écrivains qui vivifient ces misères, les
revêtent d'un pittoresque éclatant, y découvrent une valeur suggestive
et des prétextes à philosopher. C'est à M. Maurice Barrès, et à lui
seul, que l'abbé Léopold Baillard doit la bonne fortune imprévue d'avoir
pu nous intéresser.

Il a fallu premièrement que ce Baillard intéressât M. Maurice Barrès. Ce
qui a séduit le biographe, c'est l'amour du héros pour la colline de
Sion-Vaudémont. Dans ses fréquentes promenades sur ces lieux où souffle
l'esprit, de la chapelle de Notre-Dame de Sion aux ruines du château de
Vaudémont, berceau de la famille de Habsbourg-Lorraine, M. Maurice
Barrès avait souvent pensé à l'abbé Léopold Baillard et à ses deux
frères qui «se donnèrent pour tâche de relever la vieille Lorraine
mystique et de ranimer les flammes qui brûlent sur ces sommets». Ils
renouaient ainsi une très antique tradition, car cette colline fut de
tout temps un centre religieux, et déjà à l'époque celtique, la déesse
Rosmertha, sur la pointe de Sion, faisait face au dieu Wotan, honoré sur
l'autre pointe, à Vaudémont. (Du reste, l'idée du caractère sacré des
lieux hauts n'est nullement particulière aux Gaulois, comme en
témoignent le Sinaï et le Thabor, Delphes et l'Acropole.) M. Maurice
Barrès trouva par un heureux hasard, à la bibliothèque de Nancy, un lot
de manuscrits des Baillard. Son livre est fait de ses songeries sur la
montagne sainte et de l'étude patiente de ces grimoires un peu arides.
Les Baillard étaient presque oubliés dans leur pays même et parfaitement
ignorés partout ailleurs. M. Maurice Barrès déclare avec raison: «Je
puis dire que je suis arrivé auprès de ces phénomènes religieux et sur
le bord de cet étang aux rives indéterminées quand personne n'en
troublait encore le silence. J'ai surpris la poésie au moment où elle
s'élève comme une brume des terres solides du réel.»

L'abbé Léopold Baillard était né en 1796, d'une famille catholique
militante. Sur la tombe de son père, il fit graver cette épitaphe,
révélatrice de son orgueil sacerdotal: «Ci-gît Léopold Baillard, père de
trois prêtres.» A peine sorti du séminaire, il entreprit de «rouvrir sur
sa terre les fontaines de la vie spirituelle». Il était passionnément
Lorrain, se souvenait que Godefroy de Bouillon était son compatriote, et
voulait entreprendre une nouvelle croisade lorraine contre le
rationalisme. Son zèle apostolique s'accompagnait d'une «concupiscence
paysanne de posséder de la terre». Il fut un grand fondateur, bâtisseur
ou acquéreur d'églises et de couvents, à Flavigny, à Mattaincourt, à
Sainte-Odile, surtout à Sion-Vaudémont, où il créa et dirigea un
institut religieux, avec l'aide de ses frères François et Quirin, entrés
comme lui dans les ordres. Il s'attira l'animosité non seulement des
libres penseurs, mais de son évêque, que son indépendance d'autochtone
irritait et qu'effrayaient ses imprudences financières. Dans la lutte
qui ne tardera pas à s'engager entre les Baillard et le clergé
concordataire, M. Maurice Barrès aperçoit une résistance du Celte contre
le Romain. Léopold Baillard s'était de bonne heure institué thaumaturge,
mais l'évêque de Nancy refuse d'homologuer la guérison miraculeuse de
la sœur Thérèse, qui appartenait au couvent de Sion. Le particularisme
des Baillard supporte mal l'immixtion du prélat dans leurs affaires.
C'est bientôt la faillite. Léopold se présente sans succès à la
députation en 1848. L'évêque envoie alors les trois Baillard faire une
retraite à la Chartreuse de Bosserville. «Il plonge ces âmes brûlantes
dans la tranquillité du cloître comme un fer rouge dans l'eau froide.»
Un chartreux, le père Magloire, conseille inconsidérément à Léopold
d'aller voir Vintras, le voyant de Tilly-sur-Seulles, en Normandie.

Ce Vintras n'est pas tout à fait un inconnu pour ceux qui ont lu
Huysmans. Il est nommé, dans _Là-bas_, comme le maître de l'abbé
Boullan, que le romancier appelle le docteur Johannès. Des publications
récentes, _Une étape de la conversion de Huysmans_, par M. André du
Fresnois, _J.-K. Huysmans et le satanisme_, par M. Joanny Bricaud, ont
apporté d'amusantes révélations sur les pratiques bizarres auxquelles se
livrait cet abbé Boullan, dont certains occultistes imputèrent la mort à
un envoûtement qu'aurait opéré Stanislas de Guaita. Je note simplement
que M. Joanny Bricaud, assez dur pour la mémoire de Boullan, concède
pour Vintras que s'il a laissé une réputation discutée et troublante,
ceux qui l'ont connu peuvent témoigner de la sainteté de sa vie. «Il
exerçait une puissance de fascination extraordinaire. Mystique, il
s'élevait de terre, devant témoins, lorsqu'il priait. Quand il
consacrait, les hosties sortaient du calice et restaient suspendues dans
l'espace; d'autres gardaient des stigmates sanglants.» Ainsi s'exprime
M. Bricaud, qui ajoute d'ailleurs que certains détails du récit de la
messe noire donné par Huysmans étaient empruntés à des documents anciens
tirés des archives de Vintras. Mais Vintras ne souffla mot de magie
noire à Léopold Baillard et se contenta de lui inculquer sa théologie,
qui n'était pas bien neuve, mais rappelait les vieilles hérésies
gnostiques et montanistes[20]. Vintras ne reconnaissait pas la
hiérarchie ecclésiastique et n'admettait que l'inspiration directe. Il
se prétendait en communication constante avec le monde des esprits
invisibles. Il croyait à un nouveau Messie, qui ne serait autre que le
Paraclet et dont la venue devait être précédés d'une réincarnation du
prophète Elie. Bien entendu, Élie, c'était lui. Ces billevesées
charmèrent immédiatement l'abbé Léopold Baillard, qui revint à
Sion-Vaudémont fervent vintrasien.

[Note 20: Cf. Renan: _Les Origines du christianisme, passim_.]

La petite église de Bailiard se composait, outre ses deux frères, de
cinq religieuses et de quelques villageois. Léopold, entre autres
manies, avait celle de s'assimiler aux saints, et aussi celle d'annoncer
de terribles vengeances célestes contre ses adversaires. Avec la plus
spirituelle ironie, M. Barrès nous montre ce digne prêtre et ses
ouailles cherchant dans les gazettes la nouvelle des fléaux et des
catastrophes, qui leur apportaient de pieuses joies et les faisaient
battre des mains... Interprétant sottement un songe de Thérèse, Léopold
eut la barbarie d'abattre une quantité d'arbres séculaires. A parler
franc, il n'acquiert pas toutes nos sympathies. C'est un illuminé et un
fanatique assez fâcheux. Nous comprenons que son évêque l'ait interdit,
et nous goûtons médiocrement la guerre mesquine et grotesque qu'il
soutient contre le P. Aubry, que l'ordinaire du diocèse lui donne pour
successeur. Le tableau des extases et des jongleries de Vintras, qui
vient faire une visite à Sion, ne nous enchante pas non plus; du reste,
M. Maurice Barrès ne se gêne pas pour railler ce prophète, qui prétend
voir le paradis ouvert et les parents Baillard assis aux côtés de
l'Éternel. Une autre fois, le nouvel Elie se vante d'avoir assisté au
Conseil de Dieu et de lui avoir donné des avis dont le Très-Haut a su
profiter. Il ne dit pas si les soixante-dix mille esprits dont il était
habituellement escorté l'avaient accompagné à cette séance céleste ou
s'ils étaient restés dans l'antichambre. Ce Vintras était partisan de la
justification par l'amour et recommandait donc l'amour à ses fidèles
comme un moyen de salut. Il était éloquent et persuasif...

Renan a remarqué que le mysticisme a toujours été un danger moral, parce
qu'il laisse trop facilement entendre que par l'initiation on est
dispensé des devoirs ordinaires[21]. Les gnostiques du deuxième siècle
disaient: «L'or peut traîner dans la boue sans se souiller.» Et encore:
«A la chair ce qui est de la chair, à l'esprit ce qui est de l'esprit.»
Cependant les amours des frères Baillard et de trois de leurs
religieuses furent certainement exemptes de libertinage vulgaire et
colorées de poésie. Le couple le plus intéressant est celui de Léopold
et de sœur Thérèse, la miraculée. Ici, M. Maurice Barrès a glissé trop
rapidement. On eût souhaité un récit plus circonstancié, non point par
malice ou perversité, mais parce que la psychologie de ces deux êtres,
égarés de bonne foi, eût été extrêmement curieuse. M. Maurice Barrès a
poussé un peu loin une discrétion louable en soi. Du moins ses brèves
indications sont-elles d'un style et d'un sentiment exquis.

[Note 21: L'_Église chrétienne_, pp. 152 et 153.]

      Sœur Thérèse ne pouvait se retrouver en pleine campagne, au
      milieu du décor et des soins agricoles, sans être envahie
      par les souvenirs de son enfance de bergère... Léopold
      l'avait initiée à de plus mystérieuses effusions... Associée
      à cette nature par une fraîcheur, un parfum, des couleurs
      dont la suavité s'accordait avec les parties les plus
      inexplicables de son âme, cette sœur paysanne était une
      image de la fantaisie. Toutes les fées étaient dehors:
      Silène et les bacchantes, dans les vignes... Dans cette
      journée de bonheur, l'esprit de Thérèse avait les
      vire-voltes d'un martin-pêcheur, tout bleu, tout or, tout
      argent, sur un paisible étang de roseaux.

Et plus loin: «Autour du sanctuaire de la Vierge, c'est une prodigieuse
ronde, qui ne peut se comparer qu'à certaines fêtes païennes dans la
saison des vendanges.» C'est bien joli, mais c'est une idylle. Après
avoir admiré les délicieuses phrases de M. Maurice Barrès, on se demande
s'il est très vraisemblable d'attribuer ces faits à un retour de
paganisme. Malgré ses aberrations, le mysticisme de Vintras et des
Baillard était d'ordre chrétien et supposait non un défaut, mais un
excès mal compris de spiritualité. Comme les vieux gnostiques, ils
associaient les femmes à la célébration des offices divins. Ne
seraient-ils pas tombés dans ces erreurs de conduite non point par
simple sensualité naturaliste et païenne, mais par les voies plus
subtiles d'une téméraire recherche de l'union des âmes? Ce qui tendrait
à fortifier cette hypothèse, c'est que Thérèse se repentit bientôt,
disparut pour jamais dans un couvent régulier, et que Léopold ne la
remplaça point. Le cas n'est pas définitivement élucidé.

Le récit de M. Maurice Barrès devient tout à fait émouvant, et nous ne
refusons plus notre pitié aux Baillard, dès que commence pour eux l'ère
de l'adversité. Un bref pontifical d'excommunication leur est signifié
solennellement. Aussitôt l'opinion se retourne contre eux. Ils sont
chassés, persécutés, chansonnés. Les gamins leur jettent des pierres. On
leur donne d'injurieux charivaris. Le maire se présente dans le local où
Léopold dit la messe selon Vintras et l'inculpe de réunion illicite
(nous sommes sous l'Empire). François se bat avec ce maire, est arrêté,
passé à tabac par les gendarmes, condamné à la prison. Quirin,
terrorisé, s'est enfui. Léopold se réfugie à Londres, auprès de Vintras,
puis rentre en France, et fait un an de cachot. Dès qu'il est libéré,
après cinq ans d'absence, il revient à sa chère colline, qu'il ne devait
plus quitter. Mais dans quel état! Maltraité, outragé, honni, solitaire,
il ressemble au roi Lear sur la lande. Il vit désormais dans son rêve.
Comme William James (_l'Expérience religieuse_), M. Maurice Barrès
observe que ces rêveries mystiques comporteraient plus aisément une
traduction musicale, et il déplore que Léopold Baillard n'ait pas eu le
génie d'un Beethoven: «Sitôt que Léopold arrive sur les chaumes, c'est
comme si de toutes parts se levait une assemblée de choristes. Le vent
perpétuel, la plaine immense, les nuages mobiles éveillent la grande
voix de ses idées fixes...» Mais avec de simples mots, M. Maurice Barrès
rend merveilleusement ces «symphonies de la prairie». Pour Léopold, la
colline est peuplée d'êtres surnaturels, de messagers aériens, de
cohortes angéliques. Il a trouvé le bonheur, son bonheur:

      Ce n'est plus de construire des châteaux, c'est de délivrer
      le chant qui sommeille dans son cœur. Jadis il voulait
      l'exprimer, cette musique profonde, en bâtiments, en
      cérémonies, en fondations, et maintenant il en jouit mieux
      que s'il l'eût réalisée dans une forme sensible. A cette
      heure il s'enivre de ce qui faisait dans son âme le support
      mystérieux et puissant des œuvres qu'il rêvait de créer...
      Léopold aimait prier auprès des sources. Ces eaux rapides,
      confiantes, indifférentes à leur souillure prochaine, cette
      vie de l'eau dans la plus complète liberté le justifiait de
      s'être libéré de tout lien dogmatique. C'est un miroir des
      cieux. Qu'en va-t-il devenir? Elles jaillissent et d'un bond
      réalisent toute leur perfection. A deux pas elles se
      perdent. Il songeait à Thérèse, il songeait à ces vies trop
      parfaites qui se corrompent sitôt qu'elles sont sorties de
      l'ombre. De ces eaux courantes mêlées à ses pensées
      hérésiarques et à ses souvenirs, Léopold faisait
      spontanément des prières...

Et M. Maurice Barrès nous dit encore que le vieux Baillard, «rejeté par
les prêtres, prenait pour sa part ce qu'ils laissent, tout ce qui flotte
de vie religieuse et sur quoi l'Eglise n'a pas mis la main. Avec un
amour désespéré, ce maudit, toujours marqué pour le service divin,
ramassait les épis dédaignés». Ce qui le gâte un peu, c'est son nouvel
accès de fanatisme en 1870: les désastres de la guerre lui paraissent un
triomphe pour lui, une réalisation de ses prophéties, une manifestation
de la justice de Dieu. Mais sa mort (en 1883) est touchante. Conseillé
par le P. Aubry, qui se repent d'avoir trop malmené Léopold, un jeune
oblat lui témoigne une affection dont le pauvre octogénaire est si
attendri qu'il consent à se rétracter et à rentrer dans le giron de
l'Église.

Tous ces derniers chapitres sont admirables. Pourtant, parce que Léopold
Baillard, exclu des églises et des monastères, se promenait dans les
champs et dans les bois et voyait partout du surnaturel, est-il bien
juste de le rattacher, par un lointain atavisme, aux anciens druides?
Son surnaturel, à lui, était très différent. N'y a-t-il pas, d'autre
part, quelque exagération à le rapprocher de Faust, de Manfred et de
Prospero? Il est vrai que M. Maurice Barrès en a fait une figure presque
aussi belle. Tout de même, si magnifique que soit cette transfiguration,
trop de réalisme (surtout dans la première partie) empêche Léopold
d'égaler les sublimes créations de Gœthe, de Byron et de Shakespeare. M.
Maurice Barrès termine par un dialogue entre la chapelle et la prairie,
dont l'une signifie l'autorité et la discipline, l'autre l'enthousiasme
et l'inspiration. Il conclut à la nécessité de la coexistence des deux
éléments, en souhaitant que le second se soumette au premier. Rien de
plus désirable en effet, surtout si la liberté n'était jamais
représentée que par des hallucinés tels que Léopold Baillard. Nous nous
sommes laissé gagner par le pathétique des dernières années de ce
visionnaire: nous ne pouvons oublier tout à fait ses extravagances
ridicules. Il n'y a pas lieu de le reprocher à son biographe, qui a
voulu se montrer historien exact et impartial, et qui a écrit néanmoins
un très beau livre. Cependant le Symbole reste toujours supérieur à
l'Histoire, comme le prouvent précisément les exemples de Prospero, de
Manfred et de Faust, et l'on aimerait encore mieux que M. Maurice
Barrès, qui en est fort capable, eût délibérément fait œuvre de poète.




BARRÈS ET RENAN[22]


[Note 22: _Huit jours chez M. Renan; Trois stations de
psychothérapie; Toute licence sauf contre l'amour._ Nouvelle édition. 1
vol. Émile-Paul.]

M. Maurice Barrès réimprime en un volume trois opuscules fort connus,
mais depuis longtemps épuisés, qui datent de la première période de sa
vie et appartiennent à ce qu'on peut appeler sa première manière. Celui
qui est intitulé _Huit jours chez M. Renan_ fut édité en librairie peu
après _Sous l'œil des Barbares_, en 1888. Les _Trois stations de
psychothérapie_ sont de 1891, l'année du _Jardin de Bérénice_. _Toute
licence sauf contre l'amour_ parut en 1892, à peu près en même temps que
_l'Ennemi des lois_. Comme ce dernier roman, ces divers essais se
rattachent à la série du «culte du moi». Ils sont fort divertissants par
eux-mêmes, et à les relire après un quart de siècle, ou peu s'en faut,
on mesure les changements survenus dans la pensée et dans l'art de M.
Maurice Barrès. Mais on s'aperçoit que cette évolution se réduit à peu
de chose et que le fond reste identique.

La principale différence entre ce Barrès d'il y a vingt-cinq ans et
celui d'aujourd'hui est de pure forme. Il pratiquait alors l'ironie. Il
s'y adonnait avec un rare bonheur et d'une façon constante, visiblement
méthodique. Il y a, en somme, renoncé. Il préfère maintenant les amples
harmonies d'un style où dominent l'adagio et la sonorité des grandes
orgues. Mais déjà, en ces temps anciens, un accent profond vibrait en
sourdine sous les variations humouristiques. Cet humour n'était qu'un
procédé d'expression. M. Barrès employait l'ironie à parer et à pimenter
son langage: ou lorsqu'elle était plus spontanée, elle se révélait très
âpre et très caustique, car on ne connaît guère d'écrivain plus
méprisant que M. Barrès. Mais ses mépris sont délimités, et d'autant
plus furieux. Jamais il ne professe ce léger dédain qui n'exclut pas
l'indulgence et qui n'offense rien, ni personne, parce qu'il s'applique
à tout et à tous; jamais il ne se laisse pénétrer de cette ironie
universelle qui implique une philosophie narquoise, mais bienveillante
et amusée. L'influence de Renan a été sur lui considérable, mais presque
uniquement littéraire. Philosophiquement, dès le début, il s'est insurgé
contre le renanisme. Il a beaucoup admiré Renan, et non pas seulement
comme tout le monde (à l'exception de quelques illettrés): il l'a étudié
assidûment, il en est manifestement imprégné et presque obsédé, mais il
ne l'a jamais aimé.

Dans un avis au lecteur, il a bien précisé ses sentiments:

      Les amis de ce grand homme eussent voulu que je le
      traitasse avec plus de réserve qu'il n'avait lui-même traité
      les héros et les saints. Ils disaient, en levant leurs bras,
      qu'il était un auteur vivant. Pitoyable raison! Que pour les
      gens de l'Institut, des salons et de sa famille, M. Renan
      fût un homme en chair et en os, c'est possible, c'est
      indéniable, et par la suite moi-même je le vis sourire,
      parler, manger, mais pour moi, dans ma petite chambre
      d'étudiant ignoré, il était trente chefs-d'œuvre sans plus,
      que mon âme seule animait.. En mûrissant, en vieillissant,
      j'ai perdu de mon idéalisme. Je n'excuse plus aujourd'hui
      cette sorte d'ivresse que me donnait la pensée renanienne et
      qui me poussait, explique qui pourra, à bâtonner lyriquement
      mon maître.

On se souvient sans doute de cet épisode de _Sous l'œil des Barbares_ où
le disciple, exaspéré par les propos sceptiques et dissolvants que lui
tient un vénérable philosophe, et «poussé par un respect peut-être
héréditaire pour l'impératif catégorique, passa tout d'un trait les
bornes mêmes du pyrrhonisme qu'on lui enseignait, jusqu'à soudain
administrer à ce vieillard compliqué une volée de coups de canne».
L'allusion à Renan est transparente et d'ailleurs avouée. Bien entendu,
ces coups sont purement symboliques, et M. Barrès ne conseillait pas à
la jeunesse de manquer par des actes réels au respect qui était dû à
Renan. Il voulait montrer l'irritation que peut susciter chez un jeune
homme confiant et ingénu cette ironie transcendantale, et à l'illustre
penseur pour qui rien n'avait d'importance prouver son erreur par un
exemple sensible. Cependant le symbole était étrangement irrévérencieux,
et le prétendu abrégé de renanisme qui motivait la colère du disciple
l'était bien davantage, ne résumant point du tout avec exactitude, mais
travestissant audacieusement les idées du maître. Renan, certes, n'a
jamais prêché ce plat arrivisme ni ce cynisme d'estaminet. Et d'abord,
quoi qu'en ait dit M. Maurice Barrès, il a toujours traité avec
déférence les héros et les saints, même ceux qui comme saint Paul, lui
étaient le moins sympathiques.

Dans _Huit jours chez M. Renan_, la caricature est plus discrète, mais
c'est encore une caricature. M. Maurice Barrès a pris pour épigraphe une
phrase de Sainte-Beuve: «Et pour parler convenablement de M. Renan
lui-même, si complexe et si fuyant quand on le presse et qu'on veut
l'embrasser tout entier, ce serait moins un article de critique qu'il
conviendrait de faire sur lui, qu'un petit dialogue, à la manière de
Platon.» (_Nouveaux lundis_, II, 413.) Et M. Barrès insiste dans une
préface: «J'essaye un dialogue dans la manière qu'a imaginée Platon pour
peindre mieux, chez son maître Socrate, l'attache des idées et de
l'homme. Fut-il jamais divertissement plus intellectuel?» Non sans
doute, ni de plus spirituel non plus et le badinage de M. Barrès est
exquis en soi. Mais ce mode purement badin avait, il faut le
reconnaître, de quoi choquer Renan et son entourage. «Au dessert d'un
banquet celtique, ajoute M. Barrès, l'illustre vieillard, couronné de
ses Bretons familiers, a cru devoir protester contre les pages qu'on va
lire. Son charmant petit discours m'a étonné. Comme me voilà méconnu par
un maître que je goûte fort!» Ce discours n'a pas été recueilli dans les
œuvres complètes de Renan. D'après un fragment qu'en publie M. Barrès,
Renan se serait offusqué surtout de ce passage: «Dans la bibliothèque,
nous avons un instant regardé ses livres. Je crois bien que le plus
fatigué est le traité de Cousin, _Du vrai, du beau et du bien_.--C'est,
me dit-il, un maître presque complet, un écrivain éloquent et un
manieur d'hommes... Mais peut-être ne voyait-il pas de différence très
nette entre l'influence de Jésus sur les apôtres et sa propre dictature
à l'École normale.» Renan se plaignit qu'on eût présenté ce volume de
Cousin comme son livre de prédilection. M. Barrès répond qu'il n'a pas
dit cela. Il ne l'a pas dit, en effet. Il semble pourtant attribuer à
Renan une admiration pour Cousin, qui était un peu compromettante et,
d'ailleurs, démentie par un article de Renan[23] sur le livre de Paul
Janet: _Victor Cousin et son œuvre_ (1885). Ce n'est, il est vrai, qu'un
détail.

[Note 23: Recueilli dans _Feuilles détachées_, p. 295.]

Ce qui est plus grave et ce dont Renan avait surtout le droit de
s'émouvoir, c'est que M. Barrès ne mettait en scène--plus ou moins
exactement, d'ailleurs--que les petits côtés de sa vie ou de sa pensée
et négligeait systématiquement l'essentiel de son œuvre. De son
monument, de ses _Origines du christianisme_, il n'est pas question, ou
bien il n'y est fait que des allusions dérisoires:

      Je doute parfois très sérieusement de l'esprit humain, qu'à
      douze ans je ne songeais même pas à critiquer. Je possédais
      alors les dons et même les rhumatismes qu'on me voit
      aujourd'hui. Je n'ai rien acquis, sinon l'usage des
      dictionnaires... Quoique j'aie vu Victor Hugo y exceller, je
      vous avoue que je ne goûte guère cet exercice (le
      calembour). C'est que j'y suis inférieur. Peut-être comme
      érudit m'est-il arrivé de jouer sur les mots; les évêques me
      l'ont reproché; mais c'était sur des mots syriaques, avec
      mes confrères de l'Académie des inscriptions... Je suis sûr
      d'avoir fait une bonne tâche et durable, puisque mon
      contemporain Sainte-Beuve m'a aimé, et puisque vous-même,
      monsieur, d'une génération qui pour moi est déjà l'avenir,
      _vous m'inventeriez plutôt que de vous passer de me
      connaître_. Ainsi je fis avec Jésus, avec saint Paul, avec
      Marc-Aurèle.

Tels sont quelques-uns des propos que M. Barrès prête à Renan. Celui-ci
ne pouvait évidemment admettre que le grand ouvrage de toute sa vie se
composât d'un résidu de dictionnaires, d'une suite de calembours et
d'une gerbe d'imaginations romanesques. M. Barrès fait fi de
l'érudition, de la philologie, de l'histoire. Libre à lui! Mais il était
peut-être excessif de placer ce persiflage dans la bouche de Renan qui,
malgré quelques sourires, prenait sa tâche et sa gloire d'historien fort
au sérieux. Lorsqu'il accorde, en passant, que ces sciences historiques
et philologiques ne sont que «de pauvres petites sciences
conjecturales», c'est une réserve de principe et un hommage à l'évidence
des sciences mathématiques et physiques; mais conjecturales ou non, il
entend bien avoir cultivé celles qui furent son partage avec toute la
conscience et tout l'honneur qu'elles comportent. Et il a bien raison.
Jamais il n'a rien dit qui autorisât les attaques de ses ennemis, par
lesquels il était accusé d'être un ignorant ou un imposteur et une
espèce de romancier. M. Barrès lui donnait gratuitement une posture tout
à fait fausse et humiliante.

En ce qui concerne la philosophie du maître, M. Barrès dit des choses
très justes, dans un épilogue. Avec son ami Simon, il songe à la mort de
Renan.

      Le monde en deviendra plus triste et plus vulgaire, me
      disait Simon, mais la légende de Renan, que dès aujourd'hui
      nous voyons se faire, s'épanouira largement...--Je prévois,
      lui répondis-je, que la légende de Renan sera poussée à la
      fadeur. Son attitude d'écrivain trompe sur le fond même de
      sa pensée... Sur cinq ou six points, les plus importants de
      la pensée humaine, il est affirmatif et net autant qu'aucun
      esprit réputé vigoureux et brutal.

Rien de plus vrai. Mais pourquoi n'y a-t-il pas trace de ces cinq ou six
points, ni de ces affirmations catégoriques dans tout ce qui précède?
Pourquoi M. Barrès s'est-il contenté de parodier quelques opinions,
hypothèses et paradoxes, dont Renan lui-même a eu soin de dire: «Bien
des choses ont été mises afin qu'on sourie: si l'usage l'eût permis,
j'aurais dû écrire plus d'une fois à la marge: _cum grano salis_.» Les
_Souvenirs d'enfance et de jeunesse_, du reste délicieux, et les
discours prononcés _sub rosa_, ne constituent qu'une partie relativement
secondaire de l'œuvre de Renan. M. Barrès ne s'occupe guère d'autre
chose. M. Emile Faguet a très bien défini Renan: «Une intelligence
souveraine, qui eut quelquefois des jeux de prince.» M. Barrès néglige
délibérément l'intelligence souveraine; il ne montre que les jeux, et
c'est pour les tourner en ridicule. Passe encore pour ces plaisanteries,
mais sa brochure était désobligeante surtout par omission. Elle ne
ressemble guère à un dialogue de Platon, qui ne bafouait pas Socrate et
s'attachait d'abord à exposer aussi complètement et aussi sérieusement
que possible ses idées maîtresses.

Quelles sont les causes de cette antipathie intellectuelle profonde qui
a toujours séparé M. Barrès de Renan? Racontant l'accueil d'une
«écrasante bienveillance» fait par Renan à quelques jeunes gens, M.
Barrès ajoute: «Tandis qu'il roule sur ses épaules sa tête grossièrement
ébauchée, et qu'il tourne ses pouces sur son ventre merveilleux
d'évêque, tous lui sont indifférents. Il ne s'intéresse qu'aux
caractères spécifiques: l'individu pour lui n'existe pas.» C'est très
exact, et c'est le nœud du débat. Dans sa très importante étude sur
Amiel, Renan a dit:

      L'homme qui a le temps d'écrire un journal intime nous
      paraît ne pas avoir suffisamment compris combien le monde
      est vaste. L'étendue des choses à connaître est immense.
      L'histoire de l'humanité est à peine commencée; l'étude de
      la nature réserve des découvertes absolument impossibles à
      prévoir. Comment, en présence d'une si colossale besogne,
      s'arrêter à se dévorer soi-même, à douter de la vie? Il vaut
      bien mieux prendre la pioche et travailler. Le jour où il
      serait permis de s'attarder aux jeux d'une pensée découragée
      serait celui où l'on commencerait à entrevoir qu'il y a une
      borne à la matière du savoir. Or, en supposant que, dans des
      siècles, on aperçoive une pareille borne pour l'histoire, on
      ne l'apercevra jamais pour la nature... Mon ami M. Berthelot
      aurait le temps de s'occuper pendant des centaines de vies
      consécutives, sans jamais écrire sur lui-même. J'estime
      qu'il me faudrait cinq cents ans pour épuiser le cadre des
      études sémitiques, comme je les entends, et si jamais le
      goût, chez moi, venait à s'en affaiblir, j'apprendrais le
      chinois... Le scepticisme subjectif, le doute sur la
      légitimité de nos facultés, est la glu où se prennent les
      natures attaquées de la maladie du scrupule. Les
      appréhensions de ce genre viennent toujours d'une certaine
      oisiveté d'esprit. Celui qui a soif de la réalité est
      entraîné hors de soi... Amiel n'a pas cet amour de l'univers
      qui fait qu'on n'a d'yeux que pour lui. Pendant plus de
      trente ans, il ne laissa pas passer un jour sans s'observer
      et sans décrire son état d'âme...[24].

[Note 24: _Feuilles détachées_, pp. 358-360.]

C'est tout de même ce que fait infatigablement le héros du _Culte du
moi_. Lorsque M. Barrès évoluera, il préconisera le nationalisme,
l'enracinement, le culte de la terre et des morts, parce qu'il y verra
d'abord un principe de vie morale élargie pour l'individu, dont le sort
l'inquiète autant que celui de sa race ou de sa nation, qui lui en
paraît inséparable. Bref, M. Barrès restera toujours individualiste et
moraliste avant tout. Et toujours il le sera avec ardeur, avec fièvre,
avec le désir passionné d'une certitude. M. Paul Bourget avait très bien
vu ce pathétique de _Sous l'œil des Barbares_. On s'y est trompé, parce
que M. Barrès a parlé du moi. On aurait mieux compris s'il avait dit:
l'âme. C'était bien l'âme qu'il voulait dire.

Renan est le pur intellectuel, à qui cette petite vie intérieure, ces
méditations intimes, cette âme (au sens des confesseurs et des
mystiques) et ce vague à l'âme semblent de simples sornettes, comme les
fameuses «vapeurs» féminines. C'est lorsqu'il parlera de tels sujets ou
de sujets connexes, par aventure et pour se délasser, qu'il ne
s'interdira point le ton joyeux ou goguenard. Qu'un jeune bourgeois,
arrivé de sa province au quartier latin, organise son petit train
d'existence et ses petites expériences de psychologie appliquée comme il
l'entendra: Renan s'y intéressera très modérément et au besoin s'en
moquera. Au contraire, il apportera son grand effort, tout son sérieux
et son génie à la science, à la philosophie, à l'art même[25], à tous
les travaux d'ordre général qui peuvent contribuer à notre connaissance
de l'univers et au progrès de l'esprit humain, dont il n'a jamais
douté. La psychologie qui lui importe est celle de l'homme, ou au moins
celle d'un peuple, et en tant que source d'un mouvement religieux,
philosophique ou historique: celle d'un adolescent désœuvré ou d'une
femmelette ayant des peines de cœur le laisse extrêmement froid. Dans
son essai sur Marie Bashkirtseff, M. Barrès se déclare plus soucieux
d'éthique que d'esthétique; il loue cette jeune Russe d'avoir évité la
poussière des bibliothèques; et il va jusqu'à écrire ceci:

      Le suffisant dédain eût enseigné à Marie Bashkirtseff à
      considérer les peintres, les écrivains, les artistes,
      simplement parce qu'ils ressentent des émotions qu'elle
      éprouvait elle-même. C'est pour cette qualité de leur
      sensibilité qu'ils méritent qu'on les classe avec honneur.
      Quant à leur capacité de traduire et de juger leurs
      sentiments avec des couleurs, des phrases ou du marbre, elle
      les désigne comme des utilités agréables, voire nécessaires,
      dans une maison bien montée, mais ne peut en aucun cas les
      placer dans la hiérarchie plus haut que les âmes de leur
      qualité.

[Note 25: «L'art nous apparaît comme le plus haut degré de la
critique.» (_Études d'histoire religieuse_, p. 431.)]

Ainsi l'œuvre, la réalisation, la création ne comptent pas! Ce qui
compte, ce sont des nuances psychologiques plus ou moins certaines. Et
l'artiste créateur n'est que l'humble domestique de l'inutile qui
cultive stérilement ces nuances devant sa glace! Or, tout à l'heure, M.
Barrès reprochait à Renan de faire trop peu de cas du talent, parce que,
selon la tradition de Port-Royal et de Saint-Sulpice, il condamnait les
vains ornements littéraires et prescrivait le souci exclusif de la
vérité (qui produit une bien meilleure littérature et des talents
infiniment plus solides).

En bref, Renan est objectiviste et M. Barrès subjectiviste. Ces mots
sont peu élégants, mais clairs. Deux esprits aussi différents ne
pouvaient évidemment s'accorder. C'est nous qui les réunirons dans notre
admiration: mais tout en savourant Barrès, il faut, je crois,
reconnaître la supériorité du point de vue de Renan.




BARRÈS ET PÉLADAN

_Les Églises_[26].


[Note 26: _Autour des églises de village_, 1 plaquette in-8º écu,
Messein (Société des Trente).--On sait que M. Maurice Barrès devait un
peu plus tard reprendre la question et la traiter à fond dans son
admirable ouvrage, _La Grande Pitié des Églises de France_ (1 vol.
Émile-Paul), dont il sera parlé dans la troisième série des _Livres du
Temps_.]

On a réuni en une élégante plaquette à tirage restreint un discours et
plusieurs articles de M. Maurice Barrès relatifs à la question des
églises. Ces pages n'ont pas été écrites à l'intention des bibliophiles:
mais elles unissent la beauté littéraire au souci de l'utilité publique.
C'est une beauté grave et nue, qui ne se pare point d'ornements
romantiques et ne doit rien qu'à la force de l'expression et à la
grandeur du sujet. On sait que M. Maurice Barrès admire Chateaubriand;
mais ici, il ne le suit point. Voici pourtant une phrase magnifique: «Ce
beau clocher qui est l'expression la plus ancienne et la plus
saisissante du divin dans notre race, cette voûte assombrie où l'on
prend le sentiment d'avoir vécu jadis et de devoir vivre éternellement,
cette table de pierre où reposent les grands principes qui sont la vie
morale de notre histoire, rien de tout cela ne vous persuade, rien ne
vous retient de renverser cette maison, qui par sa porte ouverte à toute
heure, au milieu du village, crée une communication avec le divin et le
mêle à la réalité quotidienne?» Même en cet endroit, le style est plus
sobre que celui du _Génie du christianisme_, plus philosophique aussi:
et certains termes font songer à Renan. Ailleurs M. Maurice Barrès
célèbre cette immense floraison d'architecture religieuse, ininterrompue
chez nous depuis plus de dix siècles et variée à l'infini. «Il n'y a
pas, dit-il, sur la terre de France, deux églises qui soient en tous
points pareilles, pas plus qu'il n'y a deux feuilles identiques dans la
vaste forêt. Églises romanes, églises gothiques, églises de la
Renaissance française, églises de style baroque, toutes portent un
témoignage magnifique, le plus puissant, le plus abondant des
témoignages en faveur du génie français... Elles sont la voix, le chant
de notre terre, une voix sortie du sol où elles s'appuient, une voix du
temps où elles furent construites et du peuple qui les voulut...» Ces
paroles qui ne visent qu'à convaincre et qui sont admirables, pour ainsi
dire, par surcroît, s'adressaient à la Chambre des députés, le 25
novembre 1912.

Dans tout ce discours, M. Maurice Barrès se montre _debater_ précis et
pratique. Il insiste avec vigueur sur un paradoxe de la situation
actuelle: cette faculté qui est donnée aux conseils municipaux de
laisser s'effondrer les églises, même lorsque des particuliers offrent
de prendre les réparations à leur charge. Pour tout homme d'esprit
libéral, il semble que deux cas se présentent et comportent chacun une
solution facile: il y a les églises offrant un intérêt artistique et
historique, dont l'État doit assurer la conservation, et il y a les
autres, dont l'entretien dépendra naturellement de la générosité des
fidèles. Mais il faut un étrange fanatisme pour refuser les dons
bénévoles et pour exiger systématiquement la ruine d'un monument qui eût
pu être sauvé par l'initiative privée, sans qu'il en coûtât rien au
budget national, départemental ou communal. M. Maurice Barrès s'est
honoré en combattant le vandalisme: mais il ne saurait se dissimuler que
cette passion n'est pas une nouveauté. Edgar Quinet ne pardonnait pas à
Robespierre d'avoir, par son décret de décembre 1793, arrêté le
mouvement des iconoclastes hébertistes et la dévastation générale des
églises catholiques. «Ce jour-là, déclarait Quinet, cité par M. Barrès,
Robespierre fit plus pour l'ancienne religion que les Torquemada et les
Saint Dominique.» Et Michel de Bourges, que le cléricalisme de
Robespierre ne révoltait pas moins, écrivait: «Puissé-je dormir de mon
dernier sommeil au bruit des temples catholiques s'écroulant sous les
coups du marteau populaire!» Mais, interpellant ses contradicteurs, M.
Maurice Barrès leur dit: «Comme autrefois l'humanité rejeta les dieux de
l'hellénisme, vous croyez le moment venu pour que le Christ n'ait plus
ni temples ni fidèles!» C'est indiquer que les vrais devanciers des
hébertistes furent les chrétiens du IVe et du Ve siècle, qui en haine du
paganisme, par l'ordre ou avec la connivence des évêques et des
empereurs convertis, détruisirent des milliers de temples et de statues
antiques. Ils ne crurent pas pouvoir rejeter les dieux de l'hellénisme
sans se livrer à un carnage de chefs-d'œuvre. Il y eut sans doute des
précédents à des époques plus reculées et encore plus barbares: mais
pour notre âge moderne, c'est là l'origine de la tradition. L'épicier de
Bornel a de qui tenir.

Dans un passage assez piquant de son livre substantiel et touffu sur le
même sujet[27] M. Joséphin Péladan raconte qu'au moment où l'on
discutait le sort des églises, il assista à une représentation de
_Polyeucte_ et crut remarquer un certain malaise dans l'assistance.
«Néarque a déplu, et seule la majesté de Corneille a sauvé l'incivilité
de Polyeucte:

    Allons briser ces dieux de pierre et de métal!

[Note 27: _Nos églises artistiques et historiques_, 1 vol.
Fontemoing.]

La salle eût protesté pour un rien: et ce frisson, qui a couru de
l'orchestre aux troisièmes galeries, m'a rendu joyeux, dit M. Péladan:
ce public témoignait en l'honneur de la civilisation.» Je crois que M.
Péladan a raison, lorsqu'il montre le salut des monuments et des autres
œuvres d'art religieux dans la prédominance du sentiment esthétique, qui
est le seul sur lequel croyants et incroyants puissent s'accorder. On a
vu que M. Maurice Barrès l'invoquait, lui aussi, à l'occasion; mais
peut-être en faisait-il trop bon marché et préférait-il trop
complaisamment le point de vue moral. Que l'église soit «la part du
divin au village», c'est une considération propre à lui gagner de très
nombreuses sympathies et qui permet à M. Barrès d'ajouter: «Oui,
l'église nous attire tous, elle attire le fidèle, et celui-là même qui
n'a pas la foi.» Cependant il faut compter avec ceux qu'elle n'attire
pas à ce titre, parce qu'ils ont une foi contraire. Mais ces négateurs
consentiront-ils à passer pour des ignorants et des béotiens? M. Maurice
Barrès est peut-être imprudent d'écarter ce qu'il appelle le «verbiage
de l'art, de la beauté, des charmes du passé», ou encore «le point de
vue de l'amateur, de l'heureux automobiliste...».

Plus politique peut-être, M. Péladan répond:

«Défendre les églises en artiste paraît quelque chose de pire que de les
attaquer! Il blasphème, celui qui ne voit dans le Saint-Graal qu'une
orfèvrerie!... Oh! je comprends l'énervement du fidèle: qu'il le
surmonte et qu'il réfléchisse. S'il n'assume pas la conservation du
Saint-Graal comme eucharistique, il faut accepter qu'il soit sauvé comme
vase précieux.» D'ailleurs M. Péladan considère que «les valeurs
esthétiques sont les plus universelles parmi les valeurs morales».
Profondément respectueux de la religion, il ne croit pourtant pas
qu'elle soit la principale victime: l'évêque de Versailles a construit
vingt-trois églises et il y en a cinquante nouvelles projetées pour
Paris. «Ma paroisse, dit-il, a deux sanctuaires de plus depuis la
séparation.» La victime, c'est l'art. Tandis que les catholiques se
satisferont de bâtir des églises neuves et laides, les vieilles et
admirables églises s'écrouleront. Or, ce qui importe, ce n'est pas le
Sacré-Cœur, c'est Notre-Dame. Entendez-le au sens symbolique: il est
clair que Notre-Dame n'a rien à craindre, mais il existe en France,
d'après M. Péladan, qui en a fait un dénombrement complet, dix mille
églises antérieures à l'an 1600 et qui sont toutes artistiquement
intéressantes. On peut même le trouver bien exclusif, puisqu'il renonce
à défendre celles du XVIIe siècle[28]. M. Péladan estime donc que le
premier devoir est de «séparer l'art de la religion», afin que les
églises ne soient pas les innocentes blessées d'une lutte doctrinale. Il
ajoute: «Oserai-je dire qu'il y a une impiété véritable à les
solidariser avec la religion qui les a inspirées? La même qu'il y eut à
détruire les chefs-d'œuvre du paganisme.» Il faut condamner les vandales
de l'ère constantinienne et théodosienne, et non les imiter. «Le
Parthénon d'Athènes a cessé depuis de longs siècles de réunir les
fidèles de Pallas; il n'a pas cessé d'être visité par les hommes les
plus divers... Le Parthénon est beau, il n'est que cela; et cependant ce
sanctuaire de l'Attique s'auréole d'un caractère aussi sacré dix-neuf
cent dix ans après Jésus-Christ qu'aux jours de Périclès...» Autrement
dit, vous devez, vous tous, députés libres penseurs et anticléricaux,
sauver les dix mille églises de France qui sont des œuvres d'art, sans
vous préoccuper de leur caractère religieux, uniquement par respect pour
la beauté, pour le génie national, pour la civilisation. Telle est la
position de M. Joséphin Péladan: elle me paraît inexpugnable.

[Note 28: Voir les beaux travaux de M. Marcel Reymond, qui a
utilement rectifié les théories gothicistes trop étroites, à la Ruskin
ou à la Courajod.]

Il y a bien d'autres choses dans le volume de M. Péladan. Il y a des
détails désolants sur les razzias opérées dans les églises de France par
la brocante. «On peut dire, en face de tout objet d'art, sous un toit
ecclésial, que son destin est d'être bazardé ou par le curé ou par les
fidèles, ou par la commune ou par l'État. Il n'y a pas de doute sur la
vente, mais seulement sur le vendeur.» Étonnez-vous, après cela, qu' «en
deux ans, 1906-1907, dans le seul port de Bordeaux, on ait embarqué pour
l'Amérique 2.800 caisses de fragments d'architecture religieuse». Et
depuis 1907, ce trafic n'a fait qu'augmenter! Il y a encore dans cet
ouvrage des vues générales sur l'architecture, que M. Péladan tient pour
l'art suprême. Il est vrai que c'est un art admirable et assez difficile
à comprendre: il y faut, au moins aujourd'hui, des voyages d'études et
de nombreux points de comparaison. Lamartine, devant l'Acropole, dit
adieu au gothique. Mais il était tout lyrisme. Pour d'autres, au
contraire, le Parthénon et les cathédrales se font valoir mutuellement.
Le pèlerinage d'Italie, à tout le moins, est presque nécessaire pour
nous ouvrir les yeux par contraste sur les merveilles de notre vieil art
français. Ici se révèle une difficulté. La culture indispensable manque
à la plupart des édiles dévastateurs, qui souvent, de très bonne foi,
n'aperçoivent pas plus la valeur de leur église qu'un novice en musique
ne distingue celle d'un oratorio de Bach ou d'un motet de Palestrina. Un
autre ennui, c'est la fragilité de la plupart de ces églises gothiques,
qui ont besoin de réparations incessantes, tandis que le Parthénon
serait encore intact si les hommes ne l'avaient saccagé. Et malgré tout,
dans tous les cas, la poésie brave mieux les années et les revers. M.
Péladan se demande encore quelles sont les raisons de l'épanouissement
de l'architecture à certaines époques et de sa décadence actuelle. Ne
peut-elle se passer de la communion de foi de tout un peuple? La
condition réalisée dans l'Athènes classique et dans notre moyen âge,
n'est pas suffisante, puisque dans cet ordre la Réforme n'a rien
produit. Inversement, la Renaissance, époque d'émancipation de
l'individu (Burckhardt), a été très favorable à l'architecture. D'où
vient donc la misère présente de cet art jadis glorieux? M. Péladan
avoue qu'il n'en sait rien, et je n'en sais pas davantage. Notre
consolation est de constater la même indigence dans tous les pays.




LE CLASSICISME D'ANATOLE FRANCE[29]


[Note 29: Anatole France: _Génie latin_, 1 vol., Lemerre.--G.
Michaut: _Anatole France, étude psychologique_, 1 vol. Fontemoing.]

M. Anatole France réunit en un volume intitulé _Génie latin_ diverses
notices qui avaient servi de préfaces à des éditions d'auteurs fameux.
Dans un avertissement trop modeste, il annonce qu' «elles consistent
pour la plupart en de simples biographies abrégées, avec peu ou point de
critique littéraire». Quand il serait vrai, le volume n'en aurait pas
moins son prix. Les biographies de la reine de Navarre ou de Scarron, de
Molière, de Bernardin de Saint-Pierre ou de l'abbé Prévost gagnent en
agrément à être contées par Anatole France plutôt que par un faiseur de
manuels. Mais dans ces simples exposés de faits, dans ces essais de
vulgarisation, on pense bien qu'un esprit si original n'a pas laissé
d'introduire quelques idées caractéristiques. Nombre d'aperçus ingénieux
et piquants renouvellent ou égayent la matière, et de l'ensemble des
jugements portés sur ces écrivains divers se dégage, en somme, une
doctrine. L'avertissement se termine par ces mots:

      Il n'en faut pas croire le titre de ce recueil; on ne
      trouvera rien qui le justifie. C'est un acte de foi et
      d'amour pour cette tradition grecque et latine, toute de
      raison et de beauté, hors de laquelle il n'est qu'erreur et
      trouble. Philosophie, art, science, jurisprudence, nous
      devons tout à la Grèce et à ses conquérants qu'elle a
      conquis. Les anciens, toujours vivants, nous enseignent
      encore.

Ce qui justifie le titre du recueil, c'est que M. Anatole France s'y
montre l'ardent défenseur du pur goût classique. Si l'on songe que ces
notices sont assez anciennes, on reconnaîtra dans M. Anatole France,
tout parnassien qu'il était alors, un précurseur de la réaction contre
le romantisme et ses succédanés. S'il partageait encore quelques
préjugés de sa génération, il avait déjà en lui des raisons puissantes
de s'en affranchir. Par exemple, il nous avise qu'il a retranché
quelques pages de l'article sur Racine, «En dépit des romantiques, j'ai
toujours aimé Racine: mais j'avais des sévérités. Aujourd'hui je ne me
retiens plus d'adorer en chacun de ses vers le plus parfait des poètes.»
Lorsqu'on aime Racine, on ne tarde pas à l'adorer en effet. Dès ses
débuts, M. Anatole France était sur la pente fatale, et il devait donner
bien des inquiétudes à Catulle Mendès. Il écrit plus loin: «Jean Racine
vécut au moment précis où le génie français atteignait sa plénitude, où
la langue, entièrement formée, gardait encore toute sa jeunesse, à l'âge
d'or... Ainsi son temps, son éducation, sa nature conspiraient à faire
de lui le plus parfait des poètes français et le plus grand par la
continuité de sa grandeur.» On voit que M. Anatole France rend un
hommage complet non seulement au poète d'_Athalie_, mais au XVIIe
siècle. Voltaire ou Nisard n'auraient pas mieux dit.

Bien significatives à cet égard sont les études sur Benjamin Constant et
sur Chateaubriand. M. Anatole France prend parti pour Adolphe contre
Ellénore. Il ressent une «immense pitié pour ce prétendu bourreau» qui
lui apparaît «comme la plus lamentable des victimes». Ellénore, c'est le
romantisme.

      Que l'on est loin déjà du dix-huitième siècle, de ses façons
      plaisantes, de sa charmante légèreté, de son élégance et de
      son scepticisme!... Il n'y a pas à dire, ces gens-là avaient
      bon air, du courage, de la tenue; ils n'assourdissaient pas
      tout un siècle de leurs cris et de leurs gémissements. Ils
      pouvaient être légers et libertins, ils ne furent jamais
      lâches. Mais le coup de pistolet de Werther fit école et
      l'amour devint... une chose tragique dont il convenait de
      mourir bruyamment.

Cette Ellénore n'était pas supportable pour un homme comme Adolphe, qui
se rattachait encore à l'âge précédent.

      Adolphe ne sut pas, comme René, son illustre contemporain,
      feindre avec lui-même et se donner le spectacle d'une
      éclatante comédie; il n'eut point le génie prestigieux, le
      lyrisme de l'auteur d'_Atala_ et des _Natchez_; mais son
      goût fut plus sûr, son sens plus net, sa conscience plus
      sincère. L'abbé Morellet, _ce dernier représentant du vieux
      goût français_, n'aurait rien trouvé à reprendre aux pages
      irréprochables d'_Adolphe_. Et sans doute ce fut aussi le
      goût qui souvent se trouva froissé chez ce délicat, ce
      furent les déclamations, les formules théâtrales, l'emphase
      qui déplurent à cet esprit tout pénétré de l'élégance sans
      apprêt de notre race.

On sait que Stendhal, qui comprit assez bien la passion, détestait aussi
la rhétorique d'Ellénore. _Adolphe_ n'est pas seulement le conflit de
deux amants, mais de deux époques. Toutes les préférences de M. Anatole
France sont pour celle de la discrétion et de la simplicité. Selon lui,
un des charmes du roman de Benjamin Constant, c'est que rien n'y révèle
l'homme de lettres. «Car l'homme de lettres a beau être de génie, il est
du métier et son œuvre en garde les façons.» Et ce trait vise
Chateaubriand, dont l'art est merveilleux, mais ne se laisse pas
oublier.

A vrai dire, celui de Benjamin Constant n'est guère moins travaillé,
quoique d'un autre genre: et l'homme de lettres est toujours présent
dans une œuvre littéraire. Seulement, il s'étale plus ou moins. Le
comble de l'habileté est de paraître simple, sans être négligé. Et cette
simplicité savante excite à bon droit l'admiration, mais ne trompe pas
les connaisseurs.

Donc M. Anatole France n'est pas tendre pour Chateaubriand. Il lui
accorde cependant «la magie d'un style prestigieux, d'une imagination
brillante et capiteuse». C'est beaucoup. C'est presque assez pour
satisfaire les partisans de l'enchanteur. Car au fond, tenons-nous tant
que cela à ce fameux naturel? Nous saurons à la rigueur nous en passer,
s'il y a des compensations. Nous pardonnerons à l'artifice, s'il est
éblouissant. Sous prétexte de sobriété, nous ne voudrions pas être
réduits à quelque brouet. Quant aux défauts de Chateaubriand, on ne les
nie point. M. Anatole France les appelle des «défauts éclatants». C'est
cela même. Il relève ceux de l'homme avec quelque âpreté, mais sans
épigrammes frivoles:

      Le secret de René, de son ennui plein de fantômes, de ses
      nuits que ses songes et ses veilles troublent également,
      n'est que le manque d'amour dans une âme assez avide pour en
      demander au monde entier et trop froide pour en donner à
      personne... Il traversa son siècle avec toutes sortes de
      gloires, et il assista comme un demi-Dieu à la première
      moitié du nôtre; mais on dit qu'il ne put jamais chasser de
      sa poitrine cet ennui qui fait sa proie des cœurs vides.

Ces violences sont du moins d'un ton digne de Chateaubriand et
contrastent avec les privautés de M. Jules Lemaître, dont M. Anatole
France croit devoir mentionner en note et approuver expressément
l'ouvrage très postérieur à cette étude.

D'ailleurs, M. Anatole France écrira plus loin, dans le chapitre sur
Sainte-Beuve poète: «Quoi de plus charmant que le dégoût de vivre qu'on
puise à vingt ans dans de beaux livres comme _Werther_ ou _René_?» Il
est bien trop sensible pour résister à ce charme. Dès qu'on ne prend pas
ces beaux livres trop au sérieux, il les loue volontiers. Ce qu'il ne
pardonne pas aux romantiques, c'est d'avoir pontifié et vaticiné. La
morgue, la pompe et la pose de Chateaubriand l'irritent. Si les chefs du
romantisme avaient eu un peu d'ironie, avaient su remettre les choses au
point, il aurait pu se plaire à leurs jeux d'imagination. Il leur oppose
les Grecs, qui «ne haussaient pas le ton mal à propos et savaient garder
la mesure». Reconnaissons avec notre bon maître Anatole France que
malgré tout leur génie, les Hugo et les Chateaubriand ont manqué
d'atticisme. Il est, du reste, amusant de constater, comme on l'a pu
faire pour _Les Dieux ont soif_, que M. Anatole France juge le
romantisme et la Révolution avec une sévérité presque égale à celle de
certains théoriciens de droite et les a même devancés dans cette voie.
Il faut croire que ces opinions historiques et littéraires n'ont pas de
lien nécessaire avec telles ou telles opinions politiques.

M. G. Michaut, maître de conférences à la Sorbonne, consacre tout un
volume à M. Anatole France et nous en promet un second. Certes, ce n'est
pas trop de deux volumes pour étudier un écrivain si considérable. La
première partie de l'étude de M. G. Michaut--la seule qu'il ait encore
publiée--est intéressante, très documentée, bardée de citations et de
références. Mais elle appelle quelques réserves.

Dès les premières lignes de la préface, nous apprenons que lorsque Renan
mourut, en 1892, M. Anatole France eût mérité la couronne de prince des
dilettantes et qu'il y aurait même eu plus de droits que Renan, lequel
«n'a donné et, autant que possible, n'a réalisé la formule du
dilettantisme qu'à la fin de sa vie». Qu'est-ce donc que M. G. Michaut
entend par dilettantisme? Il n'apporte point de définition. Mais on
devine qu'il ne veut point parler de ce dilettantisme supérieur, de
cette impartiale et objective compréhension des diverses formes de
culture et de pensée, qui n'est que l'expression la plus haute et la
plus complète de l'esprit critique. M. G. Michaut, qui n'aime pas les
derniers écrits de Renan, et qui a grand tort, conçoit apparemment le
dilettantisme comme une façon détachée et capricieuse de toucher à tous
les sujets et il en fait à peu près un synonyme de frivolité. Qu'il y
ait eu de ces dilettantes purement badins, ce n'est pas douteux, mais on
ne saurait ranger parmi eux ni Renan, même à la fin de sa vie, ni M.
Anatole France, bien qu'il n'ait pas de prétentions à une gravité
doctorale.

Pour démontrer que M. Anatole France est un dilettante, M. G. Michaut
examine successivement son intelligence, son imagination et sa
sensibilité. Il veut bien admettre que M. Anatole France est extrêmement
intelligent, mais il estime que son intelligence, si vive et si souple,
n'est pas puissante, parce qu'elle ne se subordonne à rien. (Cette
autonomie est peut-être au contraire un signe de puissance: il faut se
suffire à soi-même pour rester si indépendant.) Il explique que M.
Anatole France n'est pas un homme d'action (c'est vrai, il ne l'a été
qu'occasionnellement), ne construit pas de systèmes (c'est encore vrai),
et ne se propose même pas d'atteindre la vérité, ne croyant même point
qu'il y en ait une qui nous soit accessible, ni que la découverte en
puisse être bienfaisante. D'après M. Michaut, M. Anatole France n'a
qu'une curiosité épicurienne, dont le seul objet est la joie de
s'exercer librement, et il est donc incapable de sortir de lui-même,
parce qu'il ne cherche que son plaisir.

Que voilà de surprenantes confusions! M. Michaut oublie que M. Anatole
France n'est ni un homme politique, ni un philosophe de carrière, ni un
savant de profession, mais un littérateur, un artiste, qui n'est donc
tenu ni d'agir, ni de systématiser, ni de procéder avec la rigueur
scientifique. Nul n'est, dans sa sphère, plus ami de la vérité. Mais
enfin, sa tâche propre, c'est la recherche du beau et du plaisir
esthétique. S'il compare ses travaux à de simples jeux, c'est par
modestie, par souci du vrai, pour ne rien surfaire. Il sous-entend que
ces jeux sont les plus nobles emplois de l'activité humaine. Il ne nie
pas la science: mais il en voit les limites. La vérité qu'il déclare
hors de notre portée, c'est la vérité métaphysique et totale. Son
universelle curiosité prouve qu'il désire sortir de lui-même autant
qu'il est possible: il sait que nul n'y peut réussir pleinement, mais il
n'y a pas de sa faute. Certes, c'est toujours le voyageur qui voyage,
qui voit avec ses yeux et comprend avec son esprit: il a pourtant raison
de voyager, de regarder, de comprendre. Il est ainsi beaucoup moins
subjectiviste, assurément, que celui qui se borne à se tâter le pouls et
à contempler son nombril. M. G. Michaut confond le subjectivisme
métaphysique, qui nie la réalité du monde extérieur--et qui n'a
pratiquement aucune conséquence, puisque tout se passe comme si le monde
extérieur existait,--avec ce subjectivisme pratique, narcissiste et
nombrilien dont M. Anatole France, grâce à sa curiosité, est
parfaitement exempt.

M. G. Michaut accorde à M. Anatole France l'imagination fantaisiste et
humouristique, non l'imagination créatrice. Pour M. Michaut, ne sont
créateurs que les romanciers et les auteurs dramatiques, qui créent des
personnages vivants. Le comble de la création est de créer un type qui
reste populaire. Balzac, Daudet, Dickens sont des créateurs. Renan et
Taine n'en sont pas. M. Anatole France non plus, bien qu'il ait écrit
des romans, mais ses protagonistes (Jérôme Coignard, Bergeret) lui
ressemblent trop. Ils ne comptent pas.--Singulière théorie! Un poète
lyrique, un philosophe, un peintre paysagiste, un architecte, un
musicien de symphonie et de musique de chambre, ne pourrait donc jamais
être un créateur! Victor Hugo aurait créé, dans _Han d'Islande_ et dans
_Angelo, tyran de Padoue_, non dans _les Contemplations_; Beethoven dans
_Fidelio_ seulement, non dans la Neuvième symphonie ni dans les derniers
quatuors; Descartes et Kant n'auraient rien créé, ni Claude Lorrain, ni
Turner; le Parthénon et les cathédrales ne seraient pas des créations.
Mais Henri Monnier, qui a créé les deux types de Joseph Prudhomme et de
Jean Hiroux, serait un des plus grands écrivains français! Quelle
plaisanterie! Un artiste créateur, c'est un artiste original, qui par le
moyen de personnages et de fables ou par tout autre moyen, crée des
idées, des sentiments, des formes, un esprit, un style. M. Anatole
France est un créateur, puisqu'il n'y a peut-être pas une page de lui
qui ne soit immédiatement reconnaissable. Quant aux emprunts qu'il a pu
faire à des ouvrages antérieurs, mais qu'il a complètement transformés
et fondus dans son œuvre toujours personnelle de tour et d'accent, ils
n'excèdent point ce que se permettaient Shakespeare, Corneille, Racine,
Molière ou Gœthe. M. G. Michaut fait, d'ailleurs, des rapprochements un
peu puérils. Le conflit du paganisme et du christianisme, dans _les
Noces corinthiennes_, serait emprunté aux _Martyrs_! Est-ce que
Chateaubríand a inventé l'histoire des religions? Jean Servien est pion:
imitation du _Petit Chose_! etc... Musset a dit:

      C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.

Pour prouver que M. Anatole France n'a qu'une imagination discursive et
peu cohérente, M. Michaut relève de prétendues contradictions: par
exemple, le recteur qui détestait M. Bergeret dans _le Mannequin
d'osier_ lui témoigne de la sympathie dans _l'Anneau d'améthyste_. Il
est expliqué en toutes lettres, à la page 194 de ce dernier ouvrage, que
le changement d'attitude du recteur Leterrier est déterminé par sa
communauté d'opinions avec M. Bergeret dans l'affaire Dreyfus. «A la
page 4 du _Mannequin d'osier_ il est dit que les filles de M. Bergeret
ne l'aimaient pas: or, à la page 350, on voit que Pauline, l'aînée...»
etc. Pardon! Il est dit, à la page 4 du _Mannequin d'osier_, simplement
que M. Bergeret, dans une crise de mélancolie, _songeait_ que ses filles
ne l'aimaient pas: et le départ de sa mère a pu rendre à Pauline, à la
fin du volume, un peu plus de liberté et d'expansion.

Je note que plusieurs références sont inexactes, par erreur de copie ou
faute d'impression; il y a aussi des erreurs ou des grossissements dans
l'interprétation. M. Michaut attribue à M. Anatole France la pensée que
Maupassant et Feuillet sont de grands écrivains: le mot est un peu fort,
surtout pour Feuillet, mais il ne se trouve pas dans les textes auxquels
M. Michaut renvoie et qui sont élogieux, mais pas à ce point. De ce que
M. Anatole France a raillé Léon Cladel de ne pas admirer _Candide_ et de
donner pour raison que «ce n'est pas écrit», M. Michaut conclut que
c'est justement là le motif de l'admiration de M. Anatole France. Je
gagerais ce qu'on voudra que M. Anatole France trouve que _Candide_ «est
écrit». M. Michaut devrait laisser à d'autres les accusations
d'immoralité ou de calomnie contre la vie française; Berquin seul, dans
ce système, échapperait à de tels soupçons. M. Michaut parle du
«fidéisme» de l'abbé Jérôme Coignard et pareillement du «fidéisme» de M.
l'abbé Lantaigne. Or le fidéisme est cette théorie qui fonde la croyance
religieuse uniquement sur la foi et considère la raison comme
absolument inhabile et inutile en ces matières. M. Coignard
(_Rôtisserie_, 200--201) parle des «preuves tirées des livres saints et
des écrits des Pères» et ajoute: «Je vous montrerai Dieu s'imposant à la
raison des hommes.» Et M. Lantaigne (_Orme du Mail_, 108), déclare: «On
ne méprise pas la science sans mépriser la raison; on ne méprise pas la
raison sans mépriser l'homme; on ne méprise pas l'homme sans offenser
Dieu. Le scepticisme imprudent qui s'en prend à la raison humaine est le
premier degré de ce scepticisme criminel qui s'attaque aux mystères
divins.» C'est la doctrine orthodoxe: la raison n'explique pas les
mystères, mais elle démontre la nécessité d'y croire; elle ne remplace
pas la foi, mais elle y conduit. L'Église est, dans une assez large
mesure, intellectualiste. On peut voir à ce sujet, dans le livre
d'Agathon[30], la réplique de M. Méritain aux catholiques bergsoniens.

[Note 30: Voir plus loin, page 257.]

Enfin, M. Michaut n'a pas de peine à mettre en lumière le paganisme
profond de M. Anatole France. Il y voit une des causes de son évolution.
Il en voit une autre dans sa célèbre polémique avec Brunetière, à propos
du _Disciple_ de M. Bourget. Il croit que cette polémique a révélé à M.
Anatole France que le dilettantisme--ou indifférence entre les
doctrines--était désormais intenable pour lui, puisqu'il était amené à
défendre une vérité et par conséquent à reconnaître qu'il y en a une.
D'abord, le dilettantisme n'est pas l'indifférence: on peut tout
comprendre et avoir néanmoins des prédilections. Je dirai même que plus
on comprend et mieux on classe. Ensuite, M. France a défendu contre
Brunetière et M. Bourget non pas précisément une vérité, mais une
liberté--la liberté de penser. Un dogmatique, quel que soit son dogme,
peut ne pas tenir absolument à cette liberté, s'il espère la confisquer
à son profit. Un dilettante, au sens élevé, en a besoin absolument pour
continuer ses enquêtes et ses expériences. M. Anatole France était
logique avec lui-même et cette polémique a pu lui signaler l'opportunité
d'une action défensive, mais non modifier sa position intellectuelle.




EN LISANT FAGUET

_La morale de La Fontaine et ses nouveaux critiques_[31].


[Note 31: Emile Faguet: _La Fontaine_, 1 vol. Lecène et Oudin.--G.
Michaut: _La Fontaine_, 1 vol. Hachette.--Louis Roche: _Vie de Jean de
La Fontaine_, 1 vol. Plon.--Edmond Pilon: _La Fontaine_, 1 vol. _ibid._
(Bibliothèque française, publiée sous la direction de M. Fortunat
Strowski).]

On n'accusera pas notre époque de négliger La Fontaine. Il n'y a
peut-être pas un classique qui soit plus souvent réimprimé. A ce propos,
il serait intéressant que quelque jeune bibliographe érudit, quelque
disciple de M. Gustave Lanson, recherchât quels ont été exactement,
depuis l'origine, les succès de librairie des maîtres du seizième, du
dix-septième et du dix-huitième siècle. M. Joannidès a donné le nombre
de représentations obtenues jusqu'à nos jours, à la Comédie-Française,
par les pièces de Molière, de Corneille, de Racine. On aimerait savoir
combien il y a eu d'exemplaires vendus de Rabelais, de Montaigne, de
Pascal, de La Fontaine, de Bossuet, de Fénelon, de La Bruyère, de
Voltaire, de Rousseau. Cette enquête serait évidemment très ardue. Les
éditeurs d'autrefois n'avaient guère l'habitude de rendre des comptes.
Et il y avait en ces temps anciens énormément de contrefaçons. Si l'on
pouvait néanmoins établir des chiffres simplement approximatifs, ce
seraient là des documents précieux pour l'histoire de l'esprit public.
Ne disons pas trop de mal de l'érudition ni de la bibliographie: elles
sont fort utiles. Sous prétexte d'en combattre les abus, quelques
penseurs finissent par soutenir qu'il est à peu près superflu de se
renseigner sur une question pour la traiter. C'est avoir beaucoup de
confiance dans ses propres forces et pousser bien loin le culte de
l'intuition. Les plus profonds intuitifs, livrés à eux-mêmes, s'exposent
à découvrir ce qui a été dit avant eux; les intuitifs moins bien doués
risquent de ne rien découvrir du tout. Vous connaissez ce cliché: «A
quoi bon tant de commentaires? Ne vaut-il pas mieux lire les textes?» Il
faut lire les textes et s'aider des commentaires pour les mieux
pénétrer. Qui oserait prétendre que Taine ne lui a rien appris sur le
fabuliste? Remercions MM. Louis Roche, Edmond Pilon, G. Michaut et
surtout M. Emile Faguet d'avoir publié ces nouvelles études. Si savants
que nous soyons ou que nous croyions être, ces critiques nous
apprendront bien aussi quelques petites choses. S'il nous arrive de
n'être pas entièrement de leur opinion, la discussion nous obligera de
préciser la nôtre. Et relisant La Fontaine pour y chercher des
arguments, nous y trouverons à tout le moins un plaisir extrême.

 *
* *

Le livre de M. Edmond Pilon, comme tous ceux de la même excellente
collection qui comprend déjà un _Fontenelle_, de M. Emile Faguet, un
_Montesquieu_, de M. Fortunat Strowski, un _Racine_, de M. Charles Le
Goffic, un _André Chénier_, de M. Firmin Roz, etc., se compose d'une
biographie et d'analyses critiques encadrant de copieux extraits. Ce
travail de M. Edmond Pilon est tout à fait attrayant.

M. Louis Roche, qui s'en tient à une biographie, déclare dans un
avant-propos qu'il l'a écrite pour «être agréable aux amis de La
Fontaine» et convient qu'on n'y trouvera «rien qui éclaire d'un jour
bien nouveau son œuvre». Certains jugeront peut-être qu'il aurait donc
pu se dispenser de l'écrire. Mais nous reviendrons sur l'utilité des
biographies de grands écrivains à propos de l'ouvrage de M. Emile
Faguet. D'autre part, M. Louis Roche ne manquera pas d'être agréable aux
amis de La Fontaine, qui seront toujours ravis qu'on les entretienne du
«bonhomme». Ils loueront le labeur de M. Louis Roche, attesté par
d'innombrables citations et références. Ils lui reconnaîtront le mérite
d'être instructif. Ils regretteront qu'il ne le soit pas davantage. M.
Louis Roche abonde en allusions, en réticences: il semble avoir sans
cesse un doigt sur la bouche et un bœuf sur la langue. Il faudrait
s'entendre. A qui son livre s'adresse-t-il? Ce n'est point sans doute
aux pensionnats de demoiselles, où les notices placées en tête des
éditions classiques des _Fables_ suffisent largement. Quant à nous,
lecteurs adultes, nous pouvons et nous voulons tout savoir, surtout
lorsque nous prenons la peine de lire 400 pages nouvelles sur un sujet
dont nous connaissons déjà au moins les grandes lignes. Jeter un voile
sur les frasques de La Fontaine, se dérober au moment de reproduire une
épigramme ou une chanson sous prétexte qu'elle est trop leste, c'est une
mauvaise plaisanterie. Il ne s'agit pas de nous édifier, mais de nous
renseigner. Une vague de pruderie passe en ce moment sur le monde des
lettres, au grand dommage de la littérature et de l'histoire littéraire.
Les faits sont les faits: il faut les relater sans omissions ni
circonlocutions lorsqu'on écrit pour un public sérieux. Les droits de la
vérité avant tout! Le vrai seul, disait Sainte-Beuve. Et tout le vrai!
Une bégueulerie intempestive a l'inconvénient de laisser le champ libre
aux hypothèses les plus exagérées. Si La Fontaine n'a pas vécu en
ascète, il n'a rien commis de bien terrible. A lire M. Louis Roche, on
s'imaginerait que le bonhomme s'est livré à de si épouvantables orgies
que ce biographe ne peut les raconter par respect pour ses lecteurs.
Cette discrétion de mauvais augure s'aggrave d'adjectifs troublants:
c'est ainsi que M. Roche déplore les «voies fangeuses» où se serait
engagé La Fontaine. Qu'est-ce que ce malheureux a donc pu faire? M.
Louis Roche est-il en mesure de nous révéler des secrets pleins
d'horreur? Alors qu'il ne se gêne pas! Nous sommes prêts à l'écouter.
S'il ne sait rien de plus que ce qui a traîné un peu partout, qu'il
modère un peu ses épithètes! On ne voit pas trace de fange dans la vie
de La Fontaine. Il était un peu libertin, et peut-être éprouva-t-il,
selon le mot d'Alphonse Karr, que la punition des hommes qui ont trop
aimé les femmes est de les aimer toujours. Encore est-il qu'une critique
bienveillante (celle de M. Faguet), interprète comme une fanfaronnade le
fameux texte:

    Le reste ira, ne vous déplaise,
    En vins, en joie, _et cætera_.
    Ce mot-ci s'interprètera
    Des Jeannetons, car les Clymènes
    Aux vieilles gens sont inhumaines.

Il est constant aussi qu'il appréciait fort et apprécia longtemps

    Plaisans repas, menus devis,
    Bon vin, chansonnettes jolies,

et qu'ayant la barbe grise, il soupait volontiers au Temple, chez les
Vendôme. Il paraît même qu'un certain Lanjamet le ramena chez lui, un
matin, un peu éméché. M. Jules Lemaître a très joliment présenté cette
anecdote dans un de ses contes «en marge des vieux livres». Il n'a eu
garde de s'indigner avec fracas. Il ne s'agit pas de proposer la
conduite de La Fontaine en exemple: mettons qu'elle fut un peu légère,
mais sans malice, sans perversité et sans opprobre. Une vertueuse colère
dépasse le but: un sourire indulgent convient et suffit. Un sourire
attendri aussi; car la vieillesse du pauvre grand poète ne fut pas toute
égayée de jeux et de ris, mais, surtout après la mort de Mme de La
Sablière, torturée par la crainte de l'au-delà. M. Louis Roche nous
donne de curieux détails sur les exigences du vicaire de Saint-Roch,
l'abbé Pouget, qui présida à sa conversion. Ce prêtre le contraignit à
jeter au feu une pièce de théâtre complètement achevée! Il n'y a point
apparence que ce fût un chef-d'œuvre, car l'âge avait un peu refroidi la
verve de La Fontaine et ce n'est pas dans le genre dramatique qu'il
avait du génie. Cependant une pareille intransigeance nous étonne. Le
même vicaire et un autre ecclésiastique organisèrent une pénible
cérémonie expiatoire. Pour être admis à recevoir le viatique, La
Fontaine dut prononcer, dans sa chambre de malade, en présence d'une
foule pieuse et de délégués de l'Académie française, une amende
honorable pour ses écarts passés et notamment pour son «livre de contes
infâmes». Il dut même, lui si besogneux, renoncer à toucher le prix
convenu pour une nouvelle édition qui allait paraître en Hollande. Le
duc de Bourgogne envoya aussitôt au poète repenti une bourse de
cinquante louis d'or. Voilà qui fait honneur au jeune élève de Fénelon.
La Fontaine vivra deux ans encore, et c'est après cette conversion qu'il
publiera le douzième livre de ses _Fables_, composé, il est vrai, avant
sa maladie. Il n'y a point ajouté, sans doute, mais il n'en a pas
retranché non plus la fable du _Cerf malade_ où sont ces deux vers:

    Il en coûte à qui vous réclame,
    Médecins du corps et de l'âme!

Certes, pendant ces deux dernières années, son retour à la religion ne
se démentit pas. Il fut, en ce soir d'un beau jour, aussi bon chrétien
qu'il avait été païen convaincu. Est-ce trop s'aventurer que de lui
supposer un regret et une rancune pour l'autodafé de sa comédie, sinon
pour l'humiliation publique? Et n'est-ce point par pure obéissance qu'il
désavoua ses _Contes_? L'abbé Pouget obtint sa soumission aux ordres de
l'Eglise, mais humainement ne le persuada pas.

Divers autres points encore vaudraient d'être relevés. Ainsi M. Louis
Roche estime que Boileau ne fut pas tout à fait juste pour La Fontaine.
Sans doute Nicolas prit le parti de La Fontaine contre un médiocre
rival, auteur d'un autre _Joconde_. Il n'affecta jamais de se
scandaliser des _Contes_, pas plus d'ailleurs que Mme de Sévigné, Mme de
La Fayette, ni Chapelain, ni personne avant Mme de Maintenon et l'abbé
Pouget. Mais M. Louis Roche signale le silence de l'_Art poétique_. A
quoi M. Faguet répond que dans l'_Art poétique_ Boileau n'a nommé aucun
de ses contemporains. Seulement, pourquoi n'a-t-il rien dit de la fable?
M. Faguet déclare qu'il n'en sait rien. On ne trouve dans le reste des
œuvres de Boileau rien qui corresponde aux éloges décernés nommément à
Molière et à Racine, rien qui tende à placer La Fontaine sur le même
rang. Enfin, quoique plus jeune de quinze ans, Boileau se présenta
contre La Fontaine à l'Académie et refusa de retirer sa candidature,
malgré la demande que lui en fit naïvement La Fontaine. «Boileau, qui
était assez ferme de caractère, dit M. Faguet (le mot est plaisant), lui
représenta qu'il était un champion plutôt qu'un candidat, qu'il
représentait quelque chose, la littérature de 1660, avec toutes ses
marques, avec tout ce qui la constituait, taudis que La Fontaine était
un fantaisiste, et enfin... qu'il tenait à la place.» C'est clair. Pour
Boileau, La Fontaine n'était évidemment pas le premier venu, mais il
comptait peu: un talent charmant, mais non classé et, somme toute,
secondaire. Pour moi, c'est M. Louis Roche, ici, qui a raison. Et je
crois deviner le motif de l'injustice relative de Boileau: c'est que La
Fontaine ne cultivait pas un de ces grands genres comme l'épopée, l'ode
ou la tragédie, qui ont nécessairement une place et une préséance dans
les _Arts poétiques_. C'est ce même préjugé qui a fait parfois hésiter
un peu le jugement de Voltaire sur La Fontaine. M. Faguet n'a de
sévérités que pour Voltaire: en l'espèce, Boileau est le premier
coupable. Quant à son procédé académique, il est d'autant moins
défendable que d'après M. Faguet lui-même, si La Fontaine tenait tant à
être académicien, s'il s'obstina à le devenir et à le rester, malgré les
affronts de l'Académie (qui le blackboula une première fois, puis le
fit morigéner en séance de réception par un sot, nommé La Chambre) et
malgré ceux du roi (qui patronnait Boileau et refusa d'approuver
l'élection de La Fontaine, jusqu'à ce que son candidat fût élu), c'est
tout bonnement à cause des jetons de présence qui constituaient un petit
revenu enviable pour cet homme de génie plus que sexagénaire. Et Boileau
ne pouvait l'ignorer. Cette affaire est la tache de la vie de Nicolas:
elle révèle quelques traits de caractère plus fâcheux que les
inoffensifs déportements de La Fontaine, qui ne fit jamais de tort à
personne et qui, lui, ne manqua jamais à l'amitié.

 *
* *

M. G. Michaut, maître de conférences à la Sorbonne, nous a donné
seulement le premier tome d'un ouvrage qui en aura au moins deux et qui
est le résumé d'un cours fait aux étudiants. C'est, en général, un
excellent travail de professeur consciencieux et informé. On ne le
pourra d'ailleurs juger définitivement que lorsqu'on en connaîtra les
conclusions.

Dans son premier chapitre, M. Michaut critique Taine d'une façon peu
convaincante. Taine a gardé tous les ennemis qu'il s'est créés dans les
diverses étapes de sa longue et glorieuse carrière. Il a des ennemis à
gauche, pour ses trois volumes sur la Révolution; il en a encore
également à droite, qui ne lui pardonnent pas sa méthode, son esprit
scientifique, son déterminisme. Il en a même qui sont à cheval sur les
deux camps et qui utilisent le bergsonisme contre sa philosophie afin de
ruiner indirectement ses thèses historiques et politiques. Il y aurait
une étude curieuse à écrire sur les ennemis de Taine qui sont souvent
aussi, comme il est naturel, ceux de Renan. M. G. Michaut
appartiendrait, je crois, à la catégorie de ceux qui n'ont pas encore
digéré la fameuse phrase de la préface de l'_Histoire de la littérature
anglaise_ dont s'irritait si fort Monseigneur Dupanloup: «Le vice et la
vertu sont des produits, comme le vitriol et le sucre.» Voulant démolir
la théorie des climats (qui est déjà dans Montesquieu), M. G. Michaut
objecte, en ce qui concerne spécialement La Fontaine, qu'étant né en
Champagne, le fabuliste n'a pourtant rien de champenois. Il s'appuie sur
Michelet, pour qui (_Tableau de la France_) la Champagne est un pays
«plat, pâle, d'un prosaïsme désolant». Voilà qui ne convient guère à La
Fontaine, s'écrie triomphalement M. Michaut, et il ajoute:

      Michelet y retrouve (en Champagne) un esprit de niaiserie
      maligne auquel il a peine à accorder le nom de naïveté. La
      Fontaine, s'il est malin, n'est pas niais. Michelet attribue
      à la Champagne le génie narratif, les longs poèmes et les
      belles histoires: ce n'est pas en ces genres-là qu'a brillé
      La Fontaine. Michelet conclut: Histoire et satire sont la
      vocation de la Champagne. La Fontaine n'est pas un
      historien; il est plus et mieux qu'un satirique; il est
      surtout poète. Mais Michelet n'a pas décrit la Champagne en
      tête d'une biographie de La Fontaine ou à l'intention de La
      Fontaine.

Ce n'est pas une pierre, c'est un tombereau dans le jardin de l'auteur
de _La Fontaine et ses fables_. M. Michaut n'oublie qu'une chose, c'est
que Michelet, s'il avait composé une biographie de La Fontaine, n'eût
pas décrit en commençant toute la Champagne, ni la plus grande partie de
la Champagne; il eût décrit ce petit coin de Château-Thierry qui est
situé aux confins de l'Ile-de-France et lui ressemble beaucoup plus
géographiquement qu'à la province limitrophe. C'est pourquoi il est
probable que Michelet se fût accordé ici avec Taine plutôt qu'avec M.
Michaut.

M. Michaut remarque, en outre, que Lesage et Brizeux sont bretons, comme
Chateaubriand et Lamennais; Rabelais et Destouches, tourangeaux, comme
Descartes et Vigny. Laissons Brizeux et Destouches, qui n'ont pas une
importance capitale. On pourrait prétendre que le chef-d'œuvre de
Lesage, _Gil Blas_, suppose un esprit aventureux que Chateaubriand et
Lamennais ont appliqué à d'autres objets; que Rabelais, Descartes et
Vigny ont au moins ce caractère commun de n'être pas des gens à qui l'on
en fait accroire. Mais Taine n'a jamais prétendu tout expliquer par la
race ou le climat: il n'a jamais soutenu que tous les natifs d'une même
province (dont les origines lointaines sont souvent obscures) dussent
avoir un caractère absolument identique. Cette identité ne se constate
même pas entre fils d'un même père et d'une même mère. Taine a voulu
définir certaines influences qui expliquent en partie l'œuvre d'un
écrivain. M. Michaut reproche «aux théoriciens de la race», c'est-à-dire
à Taine, d'avoir négligé l'action d'une même tradition littéraire, et
encore de ce simple fait que les nouveaux venus ont lu les œuvres de
leurs devanciers. Or Taine a noté trois influences principales: celles
de la race, du milieu et du moment. Et par milieu, il n'entend pas
seulement le milieu physique, mais aussi le milieu intellectuel et
social. En parlant du moment, il a expressément dit ce que M. Michaut
l'accuse d'avoir oublié. «Enfin, poursuit M. Michaut, quand bien même la
théorie de la race serait démontrée et certaine..., nous connaîtrions
par là en quoi La Fontaine ressemble à tous les autres Gaulois ou à tous
les autres Champenois; et ce qu'il nous importe de savoir, c'est en
quoi il se distingue de tous les autres.» Je crois qu'il nous importe de
savoir et en quoi il ressemble aux autres, et en quoi il s'en distingue:
ce n'est qu'à la condition d'élucider ces deux points que nous le
connaîtrons complètement lui-même. Pense-t-on que Taine fût assez borné
pour ne point voir que La Fontaine se distinguait de ses compatriotes?
Le fabuliste avait le génie en plus. Pourquoi celui-ci a-t-il du génie,
tandis que ses voisins n'en ont pas? Problème non résolu, peut-être
insoluble, que Taine, en tout cas, n'a pas prétendu résoudre. Cela
n'empêche pas que la direction suivie par ce génie et la physionomie des
œuvres réalisées par lui nous soient rendues dans une large mesure plus
intelligibles par la méthode de Taine. Elle se justifie donc
parfaitement en principe. Il est vrai seulement qu'il faut user de
prudence dans l'application, à cause de la complexité et de
l'incertitude des phénomènes humains. C'est pourquoi les analyses
minutieuses et circonstanciées à la Sainte-Beuve restent indispensables,
comme préface ou comme correctif aux puissantes synthèses à la manière
de Taine.

 *
* *

L'ouvrage de M. Emile Faguet est ce qu'on a publié de plus pénétrant, de
plus digne du sujet, depuis celui de Taine. D'ailleurs, M. Emile Faguet
rend hommage à son illustre prédécesseur. Il ne lui fait qu'un reproche.
Taine, dit M. Faguet, «considère trop exclusivement La Fontaine comme un
moraliste satirique. La Fontaine est cela, je l'ai reconnu assez
loyalement, assez complaisamment devant vous, mais il est bien autre
chose, et La Fontaine considéré comme poète, je ne dirai pas n'est pas
traité dans le livre de Taine, non certes; mais il y est insuffisamment
traité». En effet, on ne peut prétendre que Taine ait méconnu le
fabuliste comme poète; il le compare à Homère, simplement. Mais il est
vrai que Taine a développé de préférence la thèse originale de son livre
et a montré avant tout dans les fables une peinture de la société du
dix-septième siècle.

M. Emile Faguet avertit le public qu'il lui offre la sténographie de
huit conférences faites aux mois de janvier, février et mars 1913 à la
Société des Conférences. Il arrive que cette forme ait l'inconvénient de
déterminer une certaine recherche d'agrément frivole et des concessions
excessives au goût de l'auditoire. Ce n'est certes point le cas. Ce
volume ne se distingue dans l'œuvre de M. Emile Faguet que par une
familiarité et une vivacité particulièrement savoureuses, mais qui ne
sont pas chez lui absolument exceptionnelles: qu'il parle ou qu'il
écrive, on sait qu'un ton apprêté et guindé n'est jamais son fait.
Cependant, il lui serait bien impossible aussi, même dans la causerie la
plus librement improvisée, de ne point abonder en idées suggestives,
ingénieuses et hardies, si hardies parfois qu'elles n'évitent pas
toujours une allure un peu paradoxale. Mais les paradoxes de M. Faguet
sont plus instructifs et plus succulents que le froid bon sens d'une
critique terre-à-terre. Je dois pourtant noter, dans ce livre si
spirituel et si joli, un ou deux points sur lesquels M. Faguet ne me
semble pas tout à fait équitable pour La Fontaine.

Nous avons vu que M. Louis Roche appréciait sans ménagements la vie de
La Fontaine, qui lui paraît médiocre, fangeuse, répugnante, etc. Le
même biographe écrivait: «On hésite: sommes-nous en face d'une nature
fine ou vulgaire?» La question est étrange. M. G. Michaut ne condamne
pas la conduite du Bonhomme avec moins d'âpreté. M. Michaut est un
rigoriste: il flétrit le «cynisme» et l' «inconscience» de La Fontaine;
il proscrit impitoyablement ce qu'il appelle les mauvais livres et
s'étonne que La Fontaine se soit permis, dans l'épître à Huet, cet aveu:

    Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse:
    Plein de Machiavel, entêté de Boccace,
    J'en parle si souvent qu'on en est étourdi.

M. Michaut observe que trois au moins de ces auteurs sont un peu légers,
pour ne pas dire plus, et qu'il est quasiment scandaleux d'en parler à
un futur évêque d'Avranches. Mais Huet était un humaniste, qui en avait
lu bien d'autres et qui ne jugeait point nécessaire de supprimer, sous
prétexte de morale, les trois quarts de la littérature italienne et de
presque toutes les littératures.

M. Émile Faguet, qui ne se pique point de céder à l'esprit du temps, a
cru néanmoins devoir, lui aussi, défendre la morale contre le pauvre La
Fontaine. Comme les deux censeurs précédents, il lui refuse son
certificat de bonne vie et mœurs.

      Je vous ai raconté la vie de La Fontaine, déclare-t-il,
      parce que je crois bien qu'il faut raconter même les
      existences dont le récit laisse une assez fâcheuse
      impression. La Fontaine, évidemment, n'a pas eu une belle
      vie. On ne peut pas dire, quelque indulgence que l'on puisse
      avoir pour lui, on ne peut pas dire qu'il ait eu une belle
      vie. Mais je suis sûr qu'il faut toujours finir par
      raconter l'existence des grands hommes de lettres.

Si M. Faguet croit à l'utilité des biographies de grands écrivains,
c'est d'abord parce qu'elles contribuent généralement à expliquer leurs
œuvres. C'est, en outre, dans un intérêt moral, mais non point de la
façon que vous allez peut-être imaginer.

      C'était, dit M. Faguet, une erreur de nos professeurs,
      autrefois, que de s'arranger toujours de manière à nous
      présenter les existences les plus déplorables des grands
      hommes de lettres comme des existences parfaitement
      convenables et presque saintes. Ceci est une erreur, parce
      que c'est habituer les jeunes gens à considérer en effet
      tout grand artiste comme un homme détenteur de la beauté et
      de la vérité morales, et alors cela les porte à se laisser
      aller à toutes les suggestions des livres de ce grand homme
      qu'ils liront. Il faut savoir dire, et je le dirais devant
      des jeunes gens comme je le dis devant vous, qu'il n'y a pas
      de rapports nécessaires entre l'art et la morale, qu'un très
      grand artiste peut avoir mené une vie qui n'est pas du tout
      exemplaire, et qu'il faut bien se garder de confondre ces
      deux points de vue...

M. Faguet suppose que les inventeurs de cette méthode critique, qui
consiste à tout connaître et à tout faire connaître de la biographie des
hommes illustres, ont obéi à un sentiment de malignité. Ils se seraient
dit: «Quelque grand que soit cet homme, si nous étudions sa vie, nous le
ferons petit.» Et en effet, ajoute M. Faguet, «presque tous les hommes
illustres sont, dans leur vie, plus petits que leurs œuvres: il y en a
très peu qui échappent à cette dissection». Bref, s'il faut raconter la
vie des grands écrivains, c'est à peu près pour leur faire jouer devant
la jeunesse le rôle des îlotes à Lacédémone. Je confesse que cette
théorie ne me convainc pas pleinement.

Que l'on découvre quelques faiblesses dans la vie de certains grands
écrivains, il se peut. Mais je crois que leur moralité est d'une moyenne
très supérieure à celle de leur temps. Et la raison, c'est précisément
qu'ils ont fait leur œuvre. Même aux époques d'extrême désordre des
mœurs, par exemple à la Renaissance italienne, un Benvenuto Cellini,
dont M. Gabriel d'Annunzio admire si justement les _Mémoires_, pouvait
s'accorder les mêmes libertés que ses plus effrénés contemporains; une
grande part de ses journées n'en était pas moins absorbée par un patient
labeur et des soucis de l'ordre le plus élevé. Il ne peut y avoir de
bassesse foncière dans l'âme ni dans la vie d'un homme qui consacre à la
contemplation et à la réalisation du beau le meilleur de ses forces. Je
me souviens d'un remarquable feuilleton où M. Pierre Lalo constatait que
dans Wagner, l'homme eut quelques défauts assez déplaisants, mais que
l'artiste fut un héros. Tout grand artiste est un héros en quelque
mesure. Même ceux qui n'ont pas à vaincre les obstacles que rencontra
Wagner doivent dépenser une énergie peu commune, surmonter les pensées
de doute et de découragement, être animés d'un constant et parfois
épuisant désir de perfection. Le moralisme un peu conventionnel des
professeurs de jadis exprimait indirectement une vérité profonde.

En ce qui concerne spécialement La Fontaine, M. Faguet l'accuse de
paresse, parce qu'il n'a pas beaucoup produit. C'est qu'il n'improvisait
pas. On a retrouvé, si je ne me trompe, le brouillon d'une de ses
fables: il était effroyablement surchargé de ratures. Certains portent
longtemps un sujet dans leur tête et n'écrivent que lorsque l'œuvre est
à point. Aucun ouvrage parfait n'a paru sans avoir coûté à l'auteur de
longs et souvent pénibles efforts. Qu'importent, après cela, quelques
écarts ou quelques erreurs de l'homme privé? Ce qui compte dans la vie
d'un artiste, ce qui remplit cette vie, ce ne sont pas les événements
qu'enregistrent les biographes et qui peuvent être insignifiants ou
médiocres: c'est sa pensée et son labeur. La vie de La Fontaine est une
belle vie, parce qu'elle a été tout entière vouée à la poésie, parce
qu'elle a été ce qu'il fallait qu'elle fût pour l'épanouissement de son
génie, parce qu'elle a été plus profitable à l'humanité que celle du
plus vertueux des époux ou du plus ponctuel des fonctionnaires. Du
reste, on ne relève contre La Fontaine qu'un manque d'ascétisme et de
régularité: péchés véniels! Cet homme immoral ou amoral n'a jamais
commis une vilenie. M. Faguet estime que sa fidélité à Fouquet est sa
seule bonne action: c'est du moins une bonne action qui ne s'est jamais
démentie et qu'il a payée cher, sans faiblir. Elle lui a valu la
malveillance implacable de Colbert, qui l'a exclu de toutes les grâces
et dont il a dû attendre la mort pour pouvoir être élu à l'Académie; un
peu aussi celle du roi, qui plus tard a été indisposé contre lui par Mme
de Maintenon. (M. Michaut note que le privilège royal fut accordé
d'abord aux _Contes_, puis refusé aussitôt après l'entrée en faveur de
la veuve Scarron.)

Si nous en venons à la morale que professe La Fontaine, M. Faguet la
trouve un peu meilleure, mais non pas de beaucoup, que celle qu'il a
pratiquée. M. Faguet ne regarde pas les _Fables_ comme entièrement
démoralisantes, mais il accorde à Jean-Jacques que «nous avons tort de
les donner à lire aux enfants»! Il reproduit cette apostrophe de M. René
Doumic: «Oh! si vous trouvez un atome de morale dans les fables de La
Fontaine, monsieur, c'est que vous avez de l'imagination.» Et il ajoute:

      Je suis à peu près, à très peu près, de l'avis de M. Doumic
      là-dessus. Cependant, je vous montrerai que La Fontaine, je
      le crois, touche à la morale, à quelque chose, du moins, qui
      peut s'appeler une morale; cela à certains moments; mais je
      reconnaîtrai aussi que ces moments sont assez rares.

Il établit une distinction très juste entre ce qui est, dans La
Fontaine, simple constatation des faits et ce qui est conseil ou
précepte. Oui, c'est tout à fait juste, et il est évident que lorsque La
Fontaine nous dit:

      La raison du plus fort est toujours la meilleure,

il veut dire qu'ainsi va le monde et non point qu'il faille l'en
approuver. Cependant, même lorsque La Fontaine se borne à l'observation
et à la constatation du réel, il y a bien toujours dans ses fables un
jugement au moins implicite. Mais, contrairement à ce dont on
l'incrimine, c'est toujours un jugement droit. Les détracteurs de la
morale des _Fables_ raisonnent souvent comme s'ils n'en avaient lu que
de courts fragments détachés. Voici, par exemple, Napoléon qui dit en
substance: «La raison du plus fort... C'est de l'ironie. Mais l'enfant
le comprendra-t-il?» Pour que l'enfant le comprenne, il lui suffit de
lire jusqu'au bout. Le loup est dépeint dans cette fable sous des
couleurs si odieuses que le plus naïf ou le plus ignorant lecteur ne
peut que le détester et compatir au triste sort de l'agneau. En vérité,
ce n'est pas là un simple constat de fait: c'est la plus généreuse
protestation contre les abus de la force, la plus tendre leçon de pitié
pour les victimes. Dans _les Animaux malades de la peste_, où M. Faguet
voit aussi une constatation, et qui en est une assurément, il est
manifeste que La Fontaine dénonce l'hypocrisie des forts et s'apitoie
sur le pauvre baudet. Le trait final:

    Selon que vous serez puissant ou misérable
    Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

est un trait violemment satirique, et nul ne peut s'y tromper. Bien loin
de s'aplatir devant l'iniquité triomphante, La Fontaine la dénonce
tantôt avec une indignation contenue mais frémissante, tantôt avec un
humour sarcastique et tout aussi clair. Parfois il s'égaye des bons
tours qui déjouent les entreprises des brutes toutes-puissantes.

    Plusieurs se sont trouvés qui d'écharpe changeans
    Aux dangers, ainsi qu'elle[32] ont souvent fait la figue.
                Le sage dit, selon les gens:
                Vive le roi! Vive la ligue!

[Note 32: La Chauve-souris.]

Selon M. Faguet, ce n'est pas une constatation, c'est un conseil de
lâcheté et de pleutrerie. Je ne l'entends pas tout à fait ainsi. J'y
vois de l'ironie. J'y vois surtout un blâme pour les insupportables
fanatiques qui veulent vous embrigader dans leur parti, avec de
terribles menaces, et dont le sage, c'est-à-dire non pas le héros sans
doute mais l'homme d'esprit, le malin, se moque par des moyens dont il
leur laisse la responsabilité. A des dangers injustes, un pauvre homme
sans défense est excusable de «faire la figue» comme il peut. L'être
haïssable, c'est le persécuteur. Même morale dans _la Cour du Lion_. Que
faire de mieux pour se garer d'un tyran fantasque et sanguinaire que de
lui «répondre en Normand»? Tout le monde n'a pas la vocation du martyre:
tous les torts sont au bourreau, et l'un des plus graves est de placer
les gens tranquilles dans une pareille situation. Pour les sots La
Fontaine est assez dur. Dans la fable du _Renard et du bouc_, il ne
propose certes pas le renard en modèle, comme Jean-Jacques a paru le
croire ou comme il a pensé que les enfants le croiraient; mais il est
vrai qu'il ne plaint pas énormément le bouc, ou même qu'il ne le plaint
pas du tout. C'est que les sots sont rarement seuls à souffrir de leur
sottise, laquelle est, d'ailleurs, habituellement intéressée. Ils sont
non seulement exaspérants, mais presque toujours malfaisants. Témoins le
maître d'école qui laisserait l'enfant se noyer pendant qu'il lui débite
sa harangue, les grenouilles qui demandent un roi et perdent leur
nation, les raseurs qui poursuivent le meunier et son fils de leurs
remontrances contradictoires, la mouche intrigante, encombrante et
nuisible à laquelle le fabuliste oppose la modeste et laborieuse fourmi.
Ce n'est peut-être pas une besogne spécifiquement morale mais c'est une
besogne salubre que de ridiculiser les sots, de nous enseigner à n'être
point leurs dupes et à tâcher de leur ressembler le moins possible. Il
est de même excellent de démasquer et de bafouer les superstitions qui
sont une forme de la sottise (_l'Astrologue, l'Horoscope, l'Animal dans
la lune_)

M. Faguet énumère les fables qui recommandent la résignation, le
travail, la prudence, la médiocrité (_aurea mediocritas_),
l'indépendance et la pauvreté fière. Seulement il estime que tout cela
n'est point encore de la morale véritable, parce que ce n'est que de la
morale d'intérêt bien entendu. Cette restriction se retrouve chez M.
Michaut, pour qui les plus judicieuses maximes de La Fontaine sont
gâtées par les arguments utilitaires qui les appuient. «Il donne des
conseils utiles, dit M. Michaut; cela est moralement indifférent.» Et
pour M. Faguet, la morale commence au moment où l'on préfère à son
intérêt celui d'autrui. C'est, il me semble, une conception incomplète
et un peu sectaire de la morale. Les conflits entre notre intérêt et
celui du prochain ne sont pas fréquents: ces deux intérêts se confondent
dans le train courant des choses (je parle pour les honnêtes gens au
sens vulgaire, et non pour les apaches).

Ce que La Fontaine enseigne, si vous voulez, c'est la sagesse,
c'est-à-dire le perfectionnement de soi-même et l'art de se conduire
dans la vie. Cela n'est point moralement indifférent, car ce qui
importe, c'est que le bien règne, et non pas que quelques virtuoses de
la vertu acquièrent des mérites en restant moraux contre vents et
marées. Tout homme qui vit en «prud'homme» ou en sage s'épargne à
lui-même et épargne à quelques-uns de ses concitoyens le risque de
devenir un inutile, ou un désespéré, ou un criminel, ou un anarchiste.
Cette sagesse était le fond de la morale grecque. Elle n'exclut ni la
solidarité, ni l'altruisme. M. Faguet cite _le Cheval et l'âne_ (Il se
faut entr'aider), _le Loup et les brebis_, _le Villageois et le
serpent_, mais en ajoutant que dans les fables de cet ordre, les
délinquants sont habituellement punis. La Fontaine réprime durement
l'ingratitude (_le Cerf et la vigne_), la dérision des malheureux (_le_
_Lièvre et la perdrix_). Mais lorsqu'il nous fait assister au triomphe
des méchants, on l'accuse d'être démoralisateur (bien qu'il s'en
indigne); lorsqu'il nous donne le spectacle de leur châtiment, ou celui
de la récompense d'une bonne action comme dans _le Lion et le rat_, _la
Colombe et la fourmi_, on le taxe d'utilitarisme. Il faudrait
s'entendre. Veut-on des sanctions ou les repousse-t-on afin d'obtenir
une morale absolument désintéressée? La morale religieuse prévoit des
sanctions. En fait, il y en a toujours, ou à peu près, dans La Fontaine:
c'est tantôt une punition effective, tantôt le mépris de l'honnête
homme. Pour les enfants, cela est sans doute préférable et c'est
pourquoi on n'a point coutume de considérer que les fables de La
Fontaine puissent leur être pernicieuses. Il est presque plus moral que
la vie réelle. Seulement, depuis Rousseau, nous avons pris l'habitude de
nous figurer la morale comme inséparable de la déclamation. Et La
Fontaine ne déclame jamais.

Reste l'héroïsme. La Fontaine lui a fait sa part exacte. On a peu
d'occasions de le pratiquer. Mais le fabuliste en rapporte des exemples
auxquels il ne marchande pas son admiration. Dans _l'Aigle et
l'escarbot_, une chétive bestiole se conduit comme un paladin, comme un
chevalier errant. Dans _l'Homme et la couleuvre_, l'animal inoffensif
tient tête à son bourreau et affronte la mort comme un personnage
cornélien. M. Faguet en convient. Il admet aussi que _le Loup et le
chien_ a pu inspirer à Vigny sa sublime _Mort du Loup_. _Le Cerf malade_
fait également songer à Vigny: le rapprochement semble même plus
frappant. Et ne dédaignons pas non plus l'humble Dom Pourceau qui pense
déjà, à sa manière, que «seul le silence est grand, tout le reste est
faiblesse».

On ne peut tout dire. Quelle belle chose encore que _le Vieillard et les
trois jeunes gens_! M. Faguet n'a eu garde de l'omettre. Il insiste
aussi, à bon droit, sur les leçons de bonté pour les animaux que nous
donne La Fontaine. Après avoir douté de sa sensibilité, M. Faguet
n'oublie point _les Deux pigeons_ ni _les Amis du Monomotapa_. Il a
peut-être trop soupçonné La Fontaine de ne connaître que la galanterie,
et non l'amour: outre _les Deux pigeons_, on pourrait invoquer _le Lion
amoureux_, _Tircis et Amarante_, les deux vers adorables:

    Les tourterelles se fuyaient:
    Plus d'amour, partant plus de joie...

et ce mot de la fin si riche de sens:

    Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment:
          «Il n'est pour voir que l'œil du maître.»
    Quant à moi, j'y mettrais encor l'œil de l'amant.

Mais ce sujet n'est point de ceux où La Fontaine pouvait s'attarder,
dans un recueil qu'il destinait lui-même à l'enfance. Et puis, en ces
matières non plus, il ne déclame pas. Il a quelques caractères communs
avec Jean-Jacques, ainsi que M. Faguet l'a signalé. Il recommande même
les métiers manuels, dans _le Marchand_, _le Gentilhomme_, _le Pâtre et
le fils de roi_. Mais il n'emploie pas plus le style de _la Nouvelle
Héloïse_ que celui de _l'Emile_ ou du _Contrat social_. D'autre part il
déclare tout net:

    Quoi qu'en disent les sots, le savoir à son prix.
    Faute de cultiver la nature et ses dons,
    Oh! combien de Césars deviendront Laridons!

Au total je crois qu'on peut laisser les fables de La Fontaine aux
mains des enfants, et que M. Raymond Poincaré, cité par M. Louis Roche,
n'a pas mal jugé son œuvre en la qualifiant de «salutaire» et de
«vivifiante». C'est, au surplus, l'impression que laisse le livre de M.
Emile Faguet, malgré ses réserves un peu sévères, et c'est pareillement,
en définitive, la conclusion qui se dégage du premier volume de M. G.
Michaut, nonobstant ses réquisitoires un peu rogues. Ce qui explique
avec une lumineuse brièveté les hostilités que devait s'attirer La
Fontaine, c'est la péroraison de la fable du _Philosophe scythe_:

        ...Ce scythe exprime bien
        Un indiscret stoïcien:
        Celui-ci retranche de l'âme
    Désirs et passions, le bon et le mauvais,
        Jusqu'aux plus innocents souhaits.
    Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
    Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort;
    Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

Nous avons aujourd'hui une foule bruyante de ces indiscrets stoïciens,
mais leurs criailleries ne peuvent égarer longtemps les philosophes qui
ne sont point scythes, étant bien français, comme M. Emile Faguet, voire
M. G. Michaut et M. Louis Roche. Aussi, même s'ils disent d'abord
quelques duretés au Bonhomme, finissent-ils par se laisser prendre au
charme persuasif de cette morale qui n'est pas diablesse, mais
parfaitement saine et vraiment humaine.


_Jean-Jacques Rousseau_[33].

[Note 33: Emile Faguet: la _Vie de Rousseau_; _Rousseau contre
Molière_; les _Amies de Rousseau_; _Rousseau penseur_; _Rousseau
artiste_, 5 vol. Lecène et Oudin.--Cf. Joseph Fabre: _Jean-Jacques
Rousseau_, 1 vol. Alcan.--Harald Hœffding: _Jean-Jacques Rousseau et sa
philosophie_, 1 vol. Alcan--Pierre-Paul Plan: _Jean-Jacques Rousseau
raconté par les Gazettes de son temps_, 1 vol. Librairie du _Mercure de
France_.--Daniel Mornet: le _Romantisme en France au dix-huitième
siècle_, 1 vol. Hachette.]

On a célébré l'an dernier le bicentenaire de la naissance de
Jean-Jacques Rousseau non seulement par diverses cérémonies officielles,
avec discussions parlementaires et polémiques de presse, mais par la
publication d'un assez grand nombre d'ouvrages de biographie et de
critique. On eût souhaité de voir paraître, ou au moins annoncer à cette
occasion l'édition définitive qui fait cruellement défaut. Il est un peu
singulier, pour ne pas dire scandaleux, qu'on en soit réduit aux
éditions Musset-Pathay, Petitain ou Dalibon, qui sont anciennes,
incomplètes, et ne se trouvent plus que chez les bouquinistes. Puisque
aucun éditeur ne se rencontre pour assumer spontanément cette
entreprise, le Parlement, qui sur les rapports de M. Viviani à la
Chambre et de M. Lintilhac au Sénat a voté trente mille francs pour le
bicentenaire, aurait mieux fait de destiner cette somme à nous donner
les moyens de lire commodément Rousseau qu'à organiser de vagues
festivités éphémères et superflues. La meilleure manière d'honorer les
grands écrivains est évidemment de répandre la connaissance de leurs
œuvres. Les cortèges de ministres, de fanfares et de pompiers semblent
moins directement profitables à la littérature et à l'esprit public.

M. Emile Faguet s'est employé pour sa part avec une activité aussi
efficace que rapide à servir la mémoire de Jean-Jacques Rousseau. Il ne
lui a pas consacré moins de cinq volumes d'environ quatre cents pages
chacun et qui ont paru coup sur coup dans le cours d'une année. Il
serait parfaitement capable de lui en consacrer cinq autres,
qu'alimenteraient aisément sa vaste érudition et son inépuisable
provision d'idées, s'il n'était sollicité par mille autres sujets que sa
plume toujours prête se hâte de traiter avec la même aisance et la même
pénétration. La fécondité de M. Emile Faguet tient du prodige et plonge
ses contemporains dans un émerveillement sans cesse renouvelé. On ne
peut cependant lui appliquer le mot de Moréas sur un confrère qui «ne
lisait rien parce qu'il écrivait tout le temps». M. Emile Faguet a tout
lu, anciens et modernes, français et étrangers, romanciers frivoles et
philosophes nébuleux: il a sur toutes les questions une documentation
imposante et des vues personnelles; la moindre de ses improvisations est
plus substantielle que beaucoup de gros bouquins fort éloignés d'offrir
le même agrément. Il a par-dessus tout le don si précieux de clarifier
et de vivifier, par une dialectique allègre et pressante, les problèmes
les plus complexes ou les plus abstrus. La plupart des penseurs et des
moralistes deviennent infiniment plus intelligibles dans les études de
M. Faguet qu'ils ne l'étaient dans leur propre texte. Même si l'on ne
souscrit pas à toutes ses conclusions, son lumineux talent d'exposition
rend d'inestimables services.

On ne saurait trop recommander la lecture de ces cinq volumes sur
Rousseau. Ceux qui ne le connaissent pas très bien y apprendront à peu
près tout ce qu'il peut être utile d'en savoir. Ceux qui le connaissent
y trouveront une quantité d'opinions et d'aperçus, qu'ils discuteront
quelquefois, mais dont ils ne contesteront point l'intérêt et
l'originalité. Deux de ces volumes, la _Vie_ et _les Amies de Rousseau_,
sont aussi récréatifs que des romans: ce sont des romans, en effet,
parce que Jean-Jacques Rousseau, «romancier français», a été aussi
romanesque dans son existence agitée que dans ses aventureux écrits.
_Rousseau contre Molière_ établit abondamment qu'il n'est pas tout à
fait exact de voir dans le poète comique, comme l'a fait Brunetière, un
philosophe de la loi naturelle, ou qu'en tout cas il ne comprenait pas
du tout la nature de la même façon que Jean-Jacques: Molière était
éminemment social, et c'est ce que l'autre ne lui pardonne pas.
_Rousseau penseur_ et _Rousseau artiste_ étudient à loisir tous les
aspects d'un génie dont on ne saurait assurément prétendre qu'il soit
méconnu, mais qui compte des adversaires, même parmi ses admirateurs.

Tout le monde aujourd'hui s'accorde à proclamer l'importance de cet
initiateur de la Révolution française et du romantisme, et personne, ou
bien peu s'en faut, ne refuse un hommage au grand écrivain. Mais le
jugement d'ensemble à porter sinon sur son génie, du moins sur son rôle
historique, dépend de celui qu'on adopte sur les événements politiques
et littéraires dont il a manifestement la principale responsabilité.
Peut-être cependant exagère-t-on un peu, en ce qui concerne la crise
révolutionnaire, et il semble que ce soit l'avis de M. Faguet, bien
qu'il n'examine pas très longuement l'action exercée par Jean-Jacques
sur les hommes de 93. Sans s'étendre beaucoup sur ce point d'histoire,
il indique bien que Robespierre n'a fait que réaliser les idées de
Rousseau. Mais il admet avec Saint-Marc Girardin, avec MM. Gustave
Lanson et Eugène Lintilhac, que ces idées n'avaient pas cette rigueur ni
surtout cette valeur pratique dans les intentions de l'auteur du
_Contrat social_. Comme les théologiens, Jean-Jacques faisait la
distinction de la thèse et de l'hypothèse. Autrement dit, il était
audacieux et absolu dans la théorie, mais presque timide et volontiers
conciliant dans l'application. Il est très vraisemblable qu'en
l'interprétant trop à la lettre, Robespierre et les jacobins aient
prouvé qu'ils ne l'avaient pas compris.

Quand au romantisme, bien que M. Daniel Mornet en discerne les premiers
symptômes avant l'avènement de Jean-Jacques, on ne peut nier et M.
Mornet ne nie point que son intervention ait été prépondérante et
décisive. Il ne s'agit que de savoir ce que l'on doit penser du
romantisme même. M. Faguet en pense beaucoup de bien. Il y voit un
réveil de l'imagination et de la sensibilité, un renouveau littéraire
qui était devenu indispensable. Il ne croit pas à la malfaisance sociale
du romantisme qui s'est manifesté dans toute l'Europe et ne doit donc
point être accusé d'avoir affaibli un peuple au bénéfice des autres,
puisqu'ils ont tous été semblablement atteints.

Ce qu'il faut concéder, je crois, c'est qu'en soi l'art classique est
plus pur, plus haut, plus parfait. Le romantisme n'en a pas moins brillé
d'un éclat magnifique et opportun, à une époque où le classicisme était
épuisé, et nous devons aux grands romantiques, tous plus ou moins
héritiers de Jean-Jacques, une floraison de lyrisme qui demeurera,
malgré quelques déchets, l'un des titres de gloire de notre
littérature. Sous réserve de quelques nuances, M. Faguet me paraît avoir
jugé assez équitablement l'influence tant politique que littéraire de
Jean-Jacques.

C'est pour Voltaire qu'il est injuste. Il exècre Voltaire et ne perd pas
une occasion de lui lancer quelque injure. On n'ignore pas que Voltaire
ne fut pas un saint mais M. Faguet se laisse emporter par sa haine à
d'incroyables excès. Il y a des polémistes qui se font une carrière de
l'invective, et l'on s'amuse, sans trop les prendre au sérieux, des
imprécations d'un Veuillot ou d'un Léon Bloy. On n'est même pas surpris
des diatribes de Proudhon contre Rousseau. Mais on ne s'attend point à
trouver de pareilles violences de langage dans un livre du critique
habituellement impartial et réfléchi que M. Anatole France appelle «le
sage Faguet». Dans la fameuse querelle de Voltaire et de Rousseau, M.
Faguet veut que Voltaire ait eu tous les torts, comme s'il n'était pas
beaucoup plus probable qu'ils furent partagés. C'est bel et bien
Rousseau qui a commencé, avec son «impertinente lettre» adressée à
Voltaire à propos du poème sur le tremblement de terre de Lisbonne. A un
homme illustre et plus âgé que lui, qui n'avait eu pour lui jusque-là
que de bons procédés, Jean-Jacques déclare la guerre à l'improviste. Il
lui dit, sans raison: «Je ne vous aime pas, monsieur», et il lui
reproche de corrompre sa patrie, sous prétexte que Voltaire avait voulu
se donner le divertissement de la comédie sur le territoire genevois. M.
Faguet certifie que la _Lettre à d'Alembert sur les spectacles_ n'était
point une manœuvre dirigée contre Voltaire, alors en querelle avec
Genève pour cette affaire de théâtre, et il est vrai que le thème de
cette lettre concorde avec la doctrine générale de Rousseau: mais
Voltaire pouvait-il ne pas la trouver au moins intempestive?

Brunetière, qui n'était pas un fervent voltairien, a écrit cette phrase
aussi spirituelle que judicieuse: «On n'était pas impunément l'ennemi de
Voltaire, mais cela valait presque mieux que d'être l'ami de Rousseau.»
Bien entendu, une fois que les hostilités furent engagées, Voltaire ne
ménagea pas son agresseur et se permit de terribles représailles. Il eut
néanmoins encore de bons mouvements. Lorsque Rousseau fut décrété de
prise de corps à Paris et à Genève, après l'_Émile_, Voltaire lui offrit
l'hospitalité. M. Faguet convient que cela est prouvé par des
témoignages certains. Rousseau refusa dédaigneusement. Comment s'étonner
qu'outré de cette rebuffade Voltaire ait aussitôt repris les armes? M.
Faguet consent à expliquer toutes les brouilleries de Rousseau par le
délire de la persécution: avec le seul Voltaire il l'approuve d'avoir
toujours soupçonné des pièges. M. Faguet accuse Voltaire de s'être fait
délateur et valet de bourreau, pour avoir écrit dans un billet anonyme:
«Il faut lui apprendre (à Jean-Jacques) que, si l'on châtie légèrement
un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux.» La
plaisanterie est assez féroce, mais pour se convaincre que ce n'était
qu'une plaisanterie, il suffit d'observer que Rousseau ne courait alors
aucun risque, n'étant plus sur le territoire de cette république de
Genève dont Voltaire aurait, d'après M. Faguet, engagé les magistrats à
le pendre ou le brûler vif. Brunetière en a, lui aussi, fait la
remarque: Voltaire n'était pas en situation de nuire à Jean-Jacques
autrement qu'en paroles.

Dans _Rousseau penseur_, M. Faguet oppose le patriotisme de Rousseau à
l'antipatriotisme de Voltaire. Il s'appuie sur l'article «Patrie» du
_Dictionnaire philosophique_. Il y voit d'abord une contradiction parce
que Voltaire raille les mondains qui croient aimer leur patrie et
n'aiment que d'y avoir toutes leurs aises, et parce qu'il demande si les
déshérités ont une patrie. C'est au contraire fort cohérent: Voltaire
met en regard l'égoïsme des uns, qui ne voient dans la patrie que
l'agrément qu'ils en tirent, et l'abnégation des autres qui ne laissent
pas d'être patriotes bien qu'ils n'aient rien à y gagner. Le sens
général de l'article est que tous les citoyens devraient avoir un
intérêt à être patriotes. Naturellement, selon son habitude, Voltaire
n'use pas de grands mots et donne à sa pensée un tour ironique. C'est
pourquoi il conclut que logiquement les propriétaires seuls ont une
sérieuse raison de patriotisme. Mettons que son ironie soit un peu
sèche. En tout cas, on ne distingue aucune différence profonde entre sa
position et celle de Rousseau, de qui M. Faguet, pour confondre et pour
écraser Voltaire, cite ce passage:

      Comment les hommes aimeraient-ils leur patrie, si la patrie
      n'est rien de plus pour eux que pour des étrangers et
      qu'elle ne leur accorde que ce qu'elle ne peut refuser à
      personne? Ce serait bien pis s'ils n'y jouissaient pas même
      de la sûreté civile et que leurs biens, leur vie ou leur
      liberté fussent à la discrétion des hommes puissants sans
      qu'il leur fût possible ou permis d'oser réclamer les lois.
      Alors... le mot de patrie ne pourrait avoir pour eux qu'un
      sens odieux ou ridicule.

Jean-Jacques Rousseau dit exactement la même chose que Voltaire, et en
termes plus agressifs. Au surplus, n'est-il pas vrai que la patrie doit
être une mère et non une marâtre? Il y a un fond de bon sens dans ces
théories. Les hommes du dix-huitième siècle ne pouvaient avoir les
mêmes susceptibilités patriotiques que nous. Voltaire n'a jamais vu la
France en danger. Il retrouvait partout en Europe la langue et la
culture françaises, dont l'hégémonie était alors incontestée, même à la
cour du roi de Prusse. Pour n'avoir pas exactement le caractère du
nôtre, son patriotisme n'en était pas moins réel.

Dans la querelle avec Rousseau, c'est encore Brunetière, dont le
voltairianisme n'était pas très exalté, qui reconnaît à Voltaire le
mérite d'avoir combattu non pas seulement par rivalité littéraire ou par
fureur vindicative, mais pour défendre une cause philosophique d'une
extrême gravité, à savoir la cause des sciences, des lettres et des
arts, du goût, du progrès, en un mot de la civilisation. Sur ce
chapitre, le procès est jugé. C'est Voltaire qui avait raison contre
Jean-Jacques. A supposer même que l'état de nature célébré par celui-ci
eût été l'âge d'or qu'il prétendait et eût fait régner la vertu, il
resterait encore à savoir s'il conviendrait de tout sacrifier à cette
vertu que le citoyen de Genève posait _a priori_ comme le souverain
bien. En somme, ce n'est qu'un postulat. Si Rousseau le tient pour
évident, ce ne peut être qu'en l'étayant implicitement sur l'impératif
catégorique dont Kant devait apporter la formule, et c'est pourquoi l'on
ne comprend pas que M. Faguet s'inscrive en faux contre cette filiation
de Kant à Rousseau, enregistrée par M. Joseph Fabre, M. Harald Hœffding,
M. Charles Maurras et la plupart des critiques, amis ou ennemis de ces
deux grands penseurs. Mais l'impératif catégorique lui-même n'est pas si
invulnérable, et Victor Brochard a montré que les Grecs construisaient
sans lui des morales fort rationnelles et même fort élevées.

Le moralisme de Rousseau est incommode, envahissant et pour tout dire,
trop onéreux. Si les sciences, les lettres, la civilisation même étaient
foncièrement immorales, on pourrait hésiter sur le choix à faire. Je ne
conçois pas comment M. Faguet accepte cette prétendue incompatibilité.
Le dilemme est au moins imprudent. Renan répliquera que la beauté vaut
la vertu. Qui voudrait immoler au Moloch moral imaginé par Rousseau
toute vie sociale, esthétique et intellectuelle? Savez-vous ce qu'est au
fond Jean-Jacques dans cette affaire? C'est le pire des réactionnaires,
des oppresseurs et des esclavagistes. Il ne veut point que l'homme
développe librement ses facultés; il veut nous interdire tout
perfectionnement, tout désir de progrès, nous réduire, sous couleur de
morale et de vie simple, à l'ignorance et à la servitude primitives. Il
ressemble aux Savonarole, à tous les fanatiques iconoclastes et
puritains, qui invoquent le souci de la vertu pour détruire les arts et
courber l'humanité sous le joug. Son mobile, c'est la manie égalitaire.
C'est par égalitarisme forcené qu'il proscrit la raison et la vie
civilisée; la morale est pour lui un moyen de nivellement. Il n'admet
pas plus les inégalités naturelles que les inégalités sociales: c'est la
société seule qui donne l'essor aux talents; dans l'état de nature, on
n'en a pas besoin, on ne les aperçoit même pas, ils n'ont aucune
occasion de se révéler. Voilà, pour moi, la clef du système politique de
Rousseau. M. Faguet voit dans le _Contrat social_ une contradiction avec
les autres œuvres de Jean-Jacques, notamment avec les deux _Discours_,
parce qu'il aurait été individualiste partout ailleurs et n'aurait
institué que dans le _Contrat social_ le despotisme étatiste et
démocratique. Il me paraît que son individualisme des _Discours_ n'était
qu'une apparence, résultant de ce qu'il s'insurgeait contre la société
existante, mais que son principe fondamental a toujours été le culte du
prétendu état de nature, c'est-à-dire un despotisme égalitaire,
vertueux, patriarcal et quasi théocratique, dont le _Contrat social_
n'est qu'un essai de réalisation adapté aux conditions possibles de la
cité moderne.

C'est la part décidément chimérique et insupportable de la doctrine de
Rousseau. Il n'y a là, du reste, pas même une ombre de romantisme,
puisqu'au lieu d'affranchir trop l'individu, il l'étouffe sous un
couvercle de plomb. L'individualisme se retrouve, à la vérité, dans
l'_Héloïse_ et les _Confessions_, avec l'exaltation de la sensibilité et
la proclamation des droits de la passion dressés contre les conventions
sociales. Il y a bien deux hommes ou deux penseurs en lui et une brisure
dans son système, mais non point où la montre M. Émile Faguet. Elle
sépare, en lui, le sociologue et le poète. Le _Contrat social_ n'est pas
isolé dans son œuvre et fait corps avec tout ce qui n'y est pas purement
romanesque ou poétique. Il est conséquent avec lui-même en réduisant à
peu de chose l'instruction d'Émile et à presque rien celle de Sophie. M.
Faguet constate cet ignorantisme de Rousseau, et ne devrait point le
taxer de stupidité parce qu'il n'est pas féministe: comment ferait-il de
Sophie une femme savante, alors qu'Émile n'en saura pas beaucoup plus
long? Et comment émanciperait-il les femmes, quand il ne rêve que
d'asservir les hommes?

Enfin, même dans ses ouvrages de la catégorie non politique, il masque
la lézarde du système sous une épaisse couche de vertu. Saint-Preux et
Julie sont vertueux intarissablement. Jamais précepteur ne séduisit
plus vertueusement la «demoiselle du château», pour emprunter à
Jean-Jacques une de ses locutions. Il est vrai qu'il professait à la
fois l'amour de la vertu et celui de la passion. L'unité qu'il leur
impose reste factice.

Et parce qu'on ne peut tout dire dans l'espace d'un article, je n'aurai
guère fait que critiquer M. Faguet, dont les cinq volumes n'en sont pas
moins excellents, et Rousseau lui-même, qui n'en est pas moins un de nos
plus grands écrivains. Peut-être même me risquerais-je à chercher encore
une chicane à M. Faguet, si j'en avais le loisir, à propos de la phrase
de Rousseau, moins pittoresque peut-être, mais beaucoup plus harmonieuse
et nombreuse qu'il ne le dit, à cause qu'elle contient peu de vers
blancs. L'abus du vers blanc dans la prose me paraît une erreur. Mais je
ne puis insister. Et je préfère terminer par ces lignes bien connues et
toujours justes de Sainte-Beuve sur celui qui eût mérité, avant
Chateaubriand, d'être appelé l'enchanteur: «Pour nous, quoi que la
raison nous dise, pour tous ceux qui, à quelque degré, sont de sa
postérité poétiquement, il nous sera toujours impossible de ne pas aimer
Jean-Jacques, de ne pas lui pardonner beaucoup pour ses tableaux de
jeunesse, pour son sentiment passionné de la nature, pour la rêverie
dont il a apporté le génie parmi nous et dont le premier il a créé
l'expression dans notre langue.»


_La Jeunesse de Sainte-Beuve_[34].

[Note 34: Émile Faguet: _La Jeunesse de Sainte-Beuve_. 1 vol. Lecène
et Oudin.]

Il faut d'abord avertir le public que le très captivant et très
substantiel ouvrage de M. Émile Faguet est un essai de critique, et non
point une collection d'anecdotes avec documents plus ou moins inédits.
Ce dessein surprendra peut-être certains lecteurs, qui considèrent un
peu trop exclusivement l'histoire littéraire comme une province de la
chronique galante et qui ne s'intéressent à la jeunesse de Sainte-Beuve
qu'en raison de la liaison fameuse d'où est sorti le _Livre d'amour_.
C'est un point de vue un peu étroit. Non point que ces détails
biographiques puissent être négligés par l'historien de la littérature;
mais ils ne se justifient que par les contributions qu'ils apportent à
l'étude des œuvres. M. Émile Faguet lui-même a minutieusement examiné
les relations de Sainte-Beuve et du ménage Hugo dans un volume
antérieur: _Amours de gens de lettres_. M. Gustave Michaut, dans
_Sainte-Beuve amoureux et poète_, M. Léon Séché, dans _Sainte-Beuve, son
esprit, ses idées, ses mœurs_, d'autres encore, ont procédé à des
enquêtes sur cette question brûlante. Après bien des discussions
passionnées, la vérité semble avoir été dite par M. Jules Lemaître dans
son récent opuscule sur les _Péchés de Sainte-Beuve_. D'abord, il n'est
plus possible de contester l'exactitude des faits, qui d'ailleurs n'ont
en soi rien d'exceptionnel. Ce n'est qu'un adultère de plus,

    Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
        N'en défend point nos rois.

M. Émile Faguet, lui-même, assez sévère pour Sainte-Beuve, n'admet pas
qu'il ait menti. Quant à la divulgation du _Livre d'amour_, Sainte Beuve
la réserva pour la postérité. Il ne commit pas, du vivant des
intéressés, l'indiscrétion, indigne d'un galant homme, qu'on lui a
imputée un peu vite. M. Jules Lemaître fait observer que du reste, les
romantiques se confessaient et confessaient les autres avec une
prodigieuse facilité. Dans sa pensée, Sainte-Beuve ne déshonorait point
Adèle «puisque elle-même, selon la morale particulière de la poésie
romantique, n'y voyait rien de déshonorant et puisque au contraire elle
avait prêté les mains à ce projet de révélation posthume de leurs
poétiques amours...». Le _Livre d'amour_ a été publié, en 1904, par M.
Jules Troubat. Et lorsqu'on le relit, on est encore de l'avis de M.
Jules Lemaître: «Peut-être que dans tout cela le plus grand crime de
Sainte-Beuve est de n'avoir pas su faire, sur son amour, des vers assez
beaux, et de s'être un peu trompé sur leur qualité.» On y trouve des
aveux d'une timidité un peu touchante:

    Qui suis-je? Qu'ai-je fait pour être aimé de toi?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Elle aime en moi son rêve et non l'être réel...

Cependant on s'appuie toujours sur ce _Livre d'amour_ pour traiter
Sainte-Beuve d'insupportable fat, et M. Faguet remarque plaisamment que
Musset, comblé par les femmes, ne nous entretient guère que de leurs
trahisons, tandis que Sainte-Beuve nous étourdit de sa bonne fortune,
qui demeura unique dans sa vie. Sans doute il ne dissimule point la joie
qu'il eut de ce triomphe, mais j'y vois précisément l'effet de sa
modestie: c'était si inespéré qu'il avait peine à y croire. Cette
félicité, il redoute presque tout de suite de la perdre. Et la plus
belle pièce est celle que lui fournit finalement l'inévitable
catastrophe et qui avait déjà paru dans le recueil des _Pensées d'août_
avec cette note en épigraphe: «Il y faudrait de la musique de Gluck»:

    Laissez-moi! Tout à fui. Le printemps recommence;
        L'été s'anime, et le désir a lui;
    Les sillons et les cœurs agitent leur semence.
        Laissez-moi! Tout a fui...

    Oh! laissez-moi, sans trêve, écouter ma blessure,
        Aimer mon mal et ne vouloir que lui.
    Celle en qui je croyais, celle qui m'était sûre...
        Laissez-moi! Tout a fui.

Des quatre recueils de poésie de Sainte-Beuve, le _Livre d'amour_ n'est
pas le meilleur. Le bonheur l'inspire moins que la tristesse et le
désir. Et peut-être alors n'était-il guère capable d'être heureux. Cette
inaptitude est un des traits essentiels de l'âme romantique, qui n'est
donc pas entièrement une nouveauté, puisque l'humeur inquiète, la
mélancolie, le _tædium vitæ_ datent à peu près des origines du genre
humain et dureront vraisemblablement autant que lui. Tout au plus
peut-on dire que les générations romantiques furent particulièrement
désarmées et hors d'état de réagir contre ce mal, qu'elles prirent le
parti de cultiver au contraire avec une singulière complaisance. Sur le
romantisme de Sainte-Beuve, M. Émile Faguet présente des observations
très ingénieuses, mais un peu trop restrictives à mon gré.

En somme, pour lui, Sainte-Beuve n'a pas été réellement romantique, mais
il a cru l'être, il a voulu l'être un instant, par curiosité
intellectuelle et sous l'influence de Victor Hugo. Il goûta vivement
l'amitié du grand poète jusqu'à la rupture qui ne fut point déterminée
d'ailleurs par les événements auxquels vous pensez et que Victor Hugo
semble avoir ignorés, mais par des articles insuffisamment élogieux et
qui ne désobligèrent pas moins Adèle que son mari. Certes Sainte-Beuve
ne tarda pas beaucoup à s'éloigner du romantisme, et il faut accorder à
M. Faguet qu'il n'y avait pas été amené par sa nature première. Mais la
désespérance de _Joseph Delorme_, qui valut à Sainte-Beuve d'être traité
par Guizot de «Werther carabin», et les vagues aspirations mystiques des
_Consolations_ portent bien la marque de l'époque et de l'école. Le
romantisme n'aura été qu'un épisode dans la carrière de Sainte-Beuve,
une expérience de jeunesse, mais encore assez prolongée et assez
profonde. Il a lui-même noté finement la nuance, dans une des _Pensées_
publiées en appendice au troisième volume des _Portraits littéraires_:

      J'ai commencé franchement et crûment par le dix-huitième
      siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et la
      physiologie: là est mon fond véritable. De là je suis passé
      par l'école doctrinaire et psychologique du _Globe_, mais en
      faisant mes réserves et sans y adhérer. De là j'ai passé au
      romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo et j'ai
      eu l'air de m'y fondre. J'ai traversé ensuite ou plutôt
      côtoyé le saint-simonisme, et presque aussitôt le monde de
      Lamennais, encore très catholique. En 1837, à Lausanne, j'ai
      côtoyé le calvinisme et le méthodisme, et j'ai dû m'efforcer
      à l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais
      aliéné ma volonté et mon jugement, hormis un moment dans le
      monde de Hugo et par l'effet d'un charme...

Lorsqu'il a rédigé ces lignes, il désirait plutôt atténuer ce qui lui
semblait désormais une erreur; il admet pourtant une différence entre
cette étape et la plupart des autres. Au surplus, comment cet étudiant
pauvre, sensuel, assoiffé d'amour et presque disgracié, n'aurait-il pas
eu sa crise de romantisme sincère, quand bien même il n'eût jamais
fréquenté le cénacle?

Cette vue est confirmée par une théorie de M. Maurice Barrès, qui
l'exagérant même un peu, préfère le Sainte-Beuve de _Joseph Delorme_,
des _Consolations_ et de _Volupté_ à celui des _Lundis_.

      Écartant les œuvres du critique, dit-il, je m'en tins au
      Sainte-Beuve de la vingtième année, aux misères de celui qui
      s'étonnait devant soi-même et qui, par la vertu de son
      orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans un
      infime détail de sa sensibilité... Je t'aime, jeune homme de
      1828... A l'âge où Benjamin Constant était ambitieux et
      amant, tu fus amoureux et mystique... Tu pleurais de dépit
      de n'être pas aimé et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'à
      l'épithète un peu grasse et sensuelle du prêtre qui désire.
      Ta rêverie religieuse était pleine de jeunes femmes... Dès
      que le sentiment te parut vain, tu ne t'obstinas pas à te
      faire aimer et vers le même temps tu cessas de vouloir
      croire. C'était fini de ces merveilleux frissons qui te
      valent mon attendrissement: tu ne fus désormais que le plus
      intelligent des hommes.

Il faut toujours faire la part de l'ironie humoristique, dans ces
premiers livres de M. Maurice Barrès. Il est bien certain, si l'on parle
sérieusement, que c'est surtout dans les _Lundis_ et dans _Port-Royal_
que Sainte-Beuve se révéla comme un grand esprit et un grand écrivain.
Sa jeunesse n'en demeure pas moins singulièrement attachante et
authentiquement romantique. M. Maurice Barrès, qui le loue encore d'être
né, avant tout, pour «n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme»,
a écrit dans ces pages d'_Un homme libre_ un chapitre de critique dont
la forme fantaisiste ne doit pas faire méconnaître la solidité.

M. Émile Faguet s'appuie sur les _Pensées_ de Joseph Delorme, relatives
à André Chénier, et sur le _Tableau de la poésie au seizième siècle_,
pour exclure Sainte-Beuve du véritable romantisme. Vouloir donner pour
précurseurs aux poètes de 1830, comme l'a fait Sainte-Beuve, l'athée
André Chénier et le païen Ronsard, qui étaient essentiellement
humanistes et absolument classiques, n'est-ce pas prouver, explique M.
Faguet, qu'on ne comprend rien au romantisme, ou qu'on s'efforce de
l'orienter avec astuce dans une voie qui n'est pas la sienne? Prétendre
substituer ces influences à celles de Chateaubriand et de Mme de Staël,
n'est-ce point avouer qu'on n'attache guère d'importance qu'à la
technique du vers? Peu s'en faut, dit M. Faguet, que le romantisme n'ait
consisté pour Sainte-Beuve à faire des enjambements.

Mais on peut répondre d'abord que la forme emporte le fond et qu'une
plus grande liberté prosodique entraînait un affranchissement de la
poésie même. C'était bien l'avis de Victor Hugo lorsqu'il se vantait
d'avoir mis «un bonnet rouge au vieux dictionnaire». La versification de
Ronsard et celle de Chénier étaient incontestablement plus souples même
que celle de Racine, à plus forte raison que celle des pseudo-classiques
décrépits et figés du dix-huitième siècle et de l'Empire. Ronsard et
Chénier procèdent sans contredit du classicisme et du meilleur, mais
c'est en quoi ils étaient à cent lieues de ressembler au parti
rétrograde de 1820. Ils différaient même du dix-septième siècle par un
trait capital: ils étaient lyriques. La poésie lyrique manque à la
gloire du siècle de Louis XIV. Et au point de vue purement littéraire,
le principal but des efforts de l'école romantique était précisément la
restauration du lyrisme. Il était donc bien naturel qu'elle se réclamât
des seuls grands poètes qui l'eussent encore pratiqué en France. En
proposant Ronsard et Chénier comme modèles à ses camarades, Sainte-Beuve
leur donnait un assez bon conseil et qui n'était nullement arbitraire.
Au surplus, le _Tableau de la poésie française au seizième siècle_ est
de 1828, et _Joseph Delorme_ de 1829. Sainte-Beuve ne pouvait alors
prévoir les développements que le romantisme devait prendre par la
suite, et qui lui ont valu de nos jours tant de sévères critiques. Le
virus anarchiste qu'on a découvert aujourd'hui dans le romantisme était
encore extrêmement bénin et fort peu apparent chez l'auteur des
_Méditations_ et celui des _Odes et Ballades_, tous deux alors
royalistes et catholiques, comme Chateaubriand lui-même, dont les
méfaits n'avaient pas vivement frappé ses contemporains.

Bien qu'il insiste avec un peu de malignité sur les fautes de langue et
de style de Sainte-Beuve, qui rima toujours assez laborieusement, M.
Émile Faguet rend justice à son talent de poète, qui n'est pas de haute
envergure, mais très réel et parfois délicieux. M. Anatole France a dit:
«Toute cette poésie-là boite; du moins elle ne rampe pas.» Sainte-Beuve
poète est un devancier de Baudelaire, de Coppée, de Sully Prudomme,
peut-être même de Rimbaud et des symbolistes: la célèbre pièce des
_Rayons jaunes_ tend à l'indiquer. Les idées nouvelles et hardies
n'étaient pas ce qui faisait défaut à Sainte-Beuve, ni l'imagination,
ni même au besoin la grandeur, comme suffirait à l'établir cette
évocation de l'homme impuissant devant l'écoulement des choses:

    Les bras toujours croisés, debout, penchant la tête,
    Convive sans parole, on assiste à la fête.
    On est comme un pasteur frappé d'enchantement,
    Immobile à jamais près d'un fleuve écumant,
    Qui, jour et nuit, le front incliné sur la rive,
    Tirant un même son de sa flûte plaintive,
    Semble un roseau de plus au milieu des roseaux
    Et qui passe sa vie à voir passer les eaux.

Dans cette période juvénile, Sainte-Beuve ne fut pas seulement poète,
mais romancier. Aimez-vous _Volupté_? Il est entendu que ce roman
d'analyse est inscrit dans l'histoire littéraire comme un des types les
plus complets du genre. Mais le lit-on encore avec plaisir? M. Émile
Faguet, qui l'étudie d'une façon très pénétrante et très impartiale, lui
reproche de manquer de vie. C'est vrai. Mais cela ne tient peut-être pas
au procédé de Sainte-Beuve, si éloigné de celui de Tolstoï ou de
Dickens, que lui oppose M. Faguet. Sans parler de Stendhal, dont le cas
est trop particulier pour entrer ici en ligne de compte, _Adolphe_ ne
soulève certes pas le même grief; et pourtant l'action en est au moins
aussi sobre et le style aussi abstrait. Il l'est même davantage, car
Sainte-Beuve recherche les images et s'adonne (avec un peu d'excès) à la
prose poétique. _Volupté_ languit un peu, parce que la concision n'a
jamais été la qualité maîtresse de Sainte-Beuve, mais surtout, me
semble-t-il, parce que les caractères sont presque tous indécis et
fuyants. Dans _Adolphe_, si le roman est fait des hésitations du héros,
la question du moins est nettement posée. Les principaux personnages de
_Volupté_ semblent ne jamais savoir non seulement ce qu'ils veulent,
mais ce dont il s'agit. Leurs actes, leurs paroles et leurs méditations
n'ont point un aspect de nécessité.

On se souvient que le héros, Amaury, après une velléité d'amour honnête
pour une jeune fille de province, Amélie, qu'il pourrait épouser et à
qui il demande un délai de deux ans pour réfléchir, s'éprend de Mme de
Couaën, vertueuse et dévote, et concurremment d'une coquette, Mme R...,
mais n'obtenant point de succès décisif auprès de ces belles dames, se
plonge dans la débauche tout en poursuivant simultanément ses deux
flirts. La coquette est un caractère connu, dont il n'y a rien à dire.
Mais Amélie est bien patiente; Mme de Couaën est bien illogique, car
elle prétend à la fois ne rien accorder au fougueux Amaury et,
néanmoins, exiger de lui la fidélité; Amaury lui-même, égoïste et
perfide avec Amélie, est trois fois naïf, puisqu'il l'est premièrement
avec Mme de Couaën, deuxièmement avec Mme R..., et qu'en troisième lieu
il regarde ses banales passades comme des orgies infernales entraînant
la damnation dans ce monde, et non pas seulement dans l'autre. A la fin,
il se fait prêtre, sans que ses raisons nous apparaissent comme
impérieuses. Et Mme de Couaën ayant attendu son ordination pour mourir,
il lui administre les derniers sacrements. Il y a certes dans _Volupté_
des pages magistrales ou exquises, mais j'avoue que je n'ai jamais pu
relire ce roman illustre sans un peu d'impatience et d'agacement.




UNE NOUVELLE ÉDITION DE STENDHAL[35]


[Note 35: Stendhal: _Vie de Henri Brulard_, publiée intégralement
pour la première fois d'après les manuscrits de la bibliothèque de
Grenoble, par M. Henri Debraye, 2 vol. in-8º, Honoré et Édouard
Champion.]

Enfin nous allons avoir une bonne édition de Stendhal! Ses œuvres
étaient dispersées chez divers éditeurs: plusieurs étaient devenues
introuvables; la plupart avaient été imprimées sans aucun luxe, ou même
sans beaucoup de soin. Un comité, présidé par M. Chéramy,--lequel avait
été comparé par quelques amis au comte Mosca, sans que personne en eût
jamais aperçu la raison,--se proposait d'élever à Stendhal un monument.
Le monument le plus nécessaire à sa renommée et le plus profitable au
public est celui que lui construisent les éditeurs Honoré et Édouard
Champion: une nouvelle édition autant que possible complète et
définitive, qui comprendra trente-cinq volumes environ, et pour
laquelle on ne ménagera ni les recherches savantes, ni les raffinements
matériels. Dans une note préliminaire, M. Édouard Champion annonce qu'il
s'est procuré «un impérissable papier pur chiffon», qui assure à cette
édition l'immortalité. Elle durera donc juste autant que la gloire de
Stendhal. Les deux premiers volumes, qui viennent de paraître, sont
pleinement satisfaisants pour l'œil et pour l'esprit. Tous les
stendhaliens vont attendre avec impatience la suite de cette magnifique
collection.

Ces deux volumes contiennent la _Vie de Henri Brulard_, par laquelle il
était naturel de commencer la série, bien que cette autobiographie n'ait
été rédigée qu'en 1835-1836[36] et éditée qu'en 1890. Mais on sait que
Henri Beyle y raconte ses années d'enfance et de jeunesse, depuis sa
naissance à Grenoble en 1783 jusqu'à son arrivée à Milan avec l'armée
d'Italie en 1800. On n'ignore pas que cette _Vie de Henri Brulard_ avait
été publiée, chez Fasquelle, par Casimir Striyenski, l'auteur des
_Soirées du Stendhal-Club_, qui l'an dernier, très peu avant sa mort
prématurée, en avait donné une réédition chez Émile-Paul. Casimir
Striyenski écrivait dans sa préface:

      J'ai reproduit presque entièrement le texte, me permettant
      toutefois de supprimer les redites et de couper quelques
      longueurs. Beyle, au cours de son travail, à maintes
      reprises, demande à son éditeur (si jamais j'en ai un,
      ajoute-t-il) de sacrifier telles parties qu'il jugera être
      sans intérêt. J'ai _fort peu profité_ de cette
      permission--je suppose que les lecteurs ne s'en plaindront
      pas.

[Note 36: A Rome et au Consulat de Civita-Vecchia.]

Les lecteurs ne s'étaient pas plaints, parce qu'ayant une confiance sans
bornes dans le zèle et la piété beylistes de Casimir Striyenski, ils
l'avaient cru sur parole et n'avaient pas douté qu'il n'eût en effet
élagué que quelques broutilles. Il y avait bien, surtout dans la
première édition, des fautes de lecture ou d'impression manifestes, mais
les manuscrits de Stendhal, conservés à la bibliothèque de Grenoble,
sont notoirement si difficiles à déchiffrer, qu'on ne pouvait tenir
rigueur à Striyenski de quelques bévues. Nous découvrons aujourd'hui
avec une certaine surprise qu'il se jouait de notre candeur, et que loin
d'avoir _fort peu profité_ de la permission théorique donnée par
Stendhal à son éditeur éventuel, il en avait singulièrement abusé.

M. Édouard Champion raconte malicieusement qu'il avait sollicité le
concours de Casimir Striyenski, que celui-ci avait d'abord décliné cette
offre quant à l'ensemble de l'entreprise, puis l'avait acceptée pour
_Henri Brulard_ et avait enfin refusé purement et simplement, lorsque
l'éditeur lui avait exprimé sa volonté absolue de corriger les épreuves
sur le manuscrit de Grenoble et d'y relever les variantes et les
inédits. Évidemment, Striyenski n'appelait point de tous ses vœux les
révélations qui devaient sortir de ce travail et dont, mieux que
personne, il connaissait l'importance. Deux chiffres suffisent à la
mesurer: les éditions de Striyenski ont trois cents pages, l'édition
Champion en a environ cinq cents (texte seul, préfaces, notes et annexes
non comprises). C'est donc plus d'un tiers du manuscrit que Striyenski
avait éliminé. On admettra malaisément que la permission de Stendhal
s'étendît jusque-là. M. Paul Arbelet a tenté une apologie de Striyenski:
«Il fallait, dit-il, glaner et extraire: œuvre personnelle que chacun
entend à sa façon, œuvre difficile où l'on ne saurait contenter tout le
monde, mais qui est ici inévitable. Et il faut admirer Striyenski si, du
premier coup, il sut aller à l'essentiel...[37]» On ne voudrait pas
accabler l'infortuné Striyenski, alors qu'il ne peut plus se défendre,
et l'on n'oublie pas non plus qu'il a cependant rendu de brillants
services. Mais il y va d'un principe capital que l'on est stupéfait de
voir encore méconnaître et discuter.

[Note 37: Je ne crois pas que ces lignes puissent s'interpréter
autrement. Mais l'expression a mal servi M. Paul Arbelet. Il m'a fait
savoir qu'il était d'accord avec moi sur le principe et qu'il avait
voulu seulement louer Striyenski d'avoir fait le meilleur choix entre
les divers manuscrits non édités avant lui.]

Les éditeurs d'autrefois avaient coutume d'en prendre à leur aise avec
les manuscrits et de les tripatouiller fort librement. On s'imaginait
que ces mœurs avaient disparu, grâce aux progrès de l'esprit critique et
du respect des maîtres. Il est un peu décourageant de découvrir que des
stendhaliens de carrière appliquent à l'objet de leur culte ces procédés
cavaliers, ou les approuvent sans hésitation. De quel droit M. Paul
Arbelet affirme-t-il, comme chose évidente, qu'il fallait glaner et
extraire? Que voilà un beylisme étrangement timoré! Ce qui émerveille au
contraire dans Henri Beyle, c'est ce tour inimitable, ce je ne sais
quoi, cette espèce de sortilège qui donnent une grâce et une originalité
aux moindres lignes tombées de sa plume. Aucun style n'est plus simple,
plus nu, plus dépouillé: cependant il n'en est pas de plus
reconnaissable que celui de Beyle, et il n'y a peut-être pas un écrivain
dont on puisse plus justement dire que tout ce qu'il écrit est signé.
Sans doute, la _Vie de Henri Brulard_ est demeurée inachevée: ce que
nous en possédons n'est qu'un premier jet, une ébauche que Beyle avait
résolu de reprendre et de mettre au point. Lui, il avait qualité pour
couper, remanier et condenser, s'il le jugeait à propos. Mais c'est une
singulière outrecuidance que de prétendre se substituer à lui, comme les
premiers éditeurs des _Pensées_ s'étaient dans une certaine mesure
substitués à Pascal. Et c'est marquer une défiance absolument
injustifiée, tant à l'égard des lecteurs qu'envers de tels écrivains,
que de considérer ces rafistolages comme indispensables au succès de
leurs ouvrages posthumes. Tous les brouillons, même informes, d'un
Pascal ou d'un Stendhal nous intéressent: nous voulons tout connaître,
et nous saurons bien distinguer nous-mêmes ce que des feuillets
improvisés renferment d'exquis ou d'excellent. Au moins Casimir
Striyenski, s'il pensait avoir de sérieuses raisons pour trancher dans
le vif, aurait-il dû les exposer sans détours et nous avertir nettement
de l'étendue des sacrifices. Mais sa préface ne pouvait que nous induire
en erreur, et il s'est bien gardé, au cours du volume, d'indiquer la
place et la dimension des coupures. Il a craint de rebuter un public
frivole, s'il lui servait le texte intégral, et de s'aliéner les
stendhaliens, s'il leur avouait de quelle masse il l'avait allégé.

Maintenant, nous devrons à M. Henri Debraye, archiviste paléographe, qui
a établi ce texte _in extenso_ pour l'édition Champion, de pouvoir
apprécier en fait la valeur des scrupules de Casimir Striyenski. Je
crois bien que pour ceux qui n'aiment pas Stendhal les trois cents pages
de Striyenski devaient être déjà trop longues. Pour ceux qui l'aiment,
les cinq cents pages restituées par M. Henri Debraye sont délicieuses
d'un bout à l'autre. Stendhal est un de ces écrivains avec lesquels il
n'y a pas de demi-mesures: on l'exècre ou on en raffole. Encore ses deux
grands romans, _la Chartreuse de Parme_ et _le Rouge et le Noir_,
ont-ils la chance d'exciter, même chez les profanes, une certaine
curiosité; et ses _Promenades dans Rome_ sont instructives pour tout le
monde. Mais dans la _Vie de Henri Brulard_ comme dans ses autres
ouvrages autobiographiques et dans la _Correspondance_, sa personnalité
s'affirme trop exclusivement pour plaire à des lecteurs tièdes ou
distraits. Une édition _ad usum delphini_ était parfaitement vaine; même
sous un format réduit, l'ouvrage ne pouvait agréer au dauphin. Qu'on se
reporte à l'_Histoire des œuvres de Stendhal_ de M. Adolphe Paupe, on
constatera que la publication de Striyenski n'a pas été accueillie par
un unanime concert d'éloges. M. Augustin Filon, dans la _Revue Bleue_,
se montra sévère. M. Arthur Chuquet, pourtant auteur d'un gros livre sur
Stendhal, ne se révéla pas non plus très enthousiaste. Striyenski se
réjouissait d'avoir vendu les mille cinq cents exemplaires de la
première édition. Bien que Stendhal ait déclaré qu'il n'écrivait que
pour cent lecteurs, on ne s'étonnera pas trop qu'il ait fini par en
trouver quinze cents. Pour justifier Striyenski, il en aurait fallu
cinquante mille. Son opération n'a même pas l'excuse d'un éclatant
succès de librairie.

Mais qu'avait-il coupé exactement, et peut-on accorder à son défenseur
M. Paul Arbelet que «du premier coup il sut aller à l'essentiel»? On
déplorera que M. Henri Debraye, puisqu'avec raison il n'a pas voulu
feindre d'ignorer l'édition Striyenski, n'ait pas indiqué par un signe
typographique quelconque les passages négligés par son prédécesseur et
imprimés pour la première fois dans cette nouvelle édition? Tous les
amateurs lui auraient su gré de leur épargner un long et ennuyeux
travail de collationnement. La place me ferait défaut pour en indiquer
ici les résultats détaillés: car Striyenski n'a pas adopté le système de
la large coupure franche, comme un auteur dramatique qui supprime
carrément un acte entier. Quelquefois, Striyenski abat dix ou vingt
pages d'un seul tenant; plus souvent il rabote de-ci de-là quelques
paragraphes ou quelques lignes. Eh bien, il est vrai qu'il n'a pas
altéré profondément l'esprit de l'œuvre et que Stendhal apparaît à peu
près sous les mêmes traits dans le texte mutilé que dans le texte
authentique. Le pauvre Striyenski avait une détestable méthode, mais ce
n'était cependant pas un faussaire. Il admirait trop Stendhal, malgré
les familiarités qu'il se permettait avec lui, pour le corriger
volontairement, et il le connaissait trop bien pour le travestir par
mégarde. Certes, il s'est efforcé de conserver ce que M. Arbelet appelle
l'essentiel, et au point de vue du document psychologique sur Stendhal,
il ne nous a pas grossièrement trompés. Malgré tout, des nuances ont
disparu.

En gros, les suppressions faites par Striyenski m'ont paru être de trois
sortes. Il a rayé des passages qui l'ont inquiété par leur violence ou
leur caractère scandaleux. A la rigueur, on conçoit ce scrupule
lorsqu'il s'agit de personnages qui ont peut-être des descendants
vivants. Mais qu'importe à Striyenski que Stendhal trouve Gœthe plat
(Beethoven aussi l'accusait d'être trop courtisan), Buffon emphatique ou
le _Génie du Christianisme_ ridicule, qu'il fulmine contre la noblesse,
contre les généraux de Napoléon devenus réactionnaires et serviles sous
les régimes qui ont suivi, qu'il déclare que Lamartine n'a fait que deux
cents beaux vers et doit sa grande renommée à l'esprit de parti (nous
ne sommes qu'en 1835), qu'il n'aime réellement de Voltaire que ses
_Satires_, qu'il traite La Harpe et Marmontel de «Jean-Sucres», que ses
parents, par passion antirévolutionnaire, aient souhaité la défaite des
armées de la Révolution? D'ailleurs Striyenski maintient une foule
d'autres choses tout aussi virulentes et aussi roides. Sa timidité est
intermittente, et l'on n'en découvre point la loi. Secondement, il biffe
ce qu'il regarde comme des répétitions. Il ne voit pas que Stendhal a
des façons de se répéter qui ne sont qu'à lui, et qui ajoutent presque
toujours quelque chose à ce qu'il avait déjà dit. Troisièmement,
Striyenski aperçoit des longueurs et veut y parer.

Il écarte ainsi une quantité de récits sur les relations de Stendhal
avec ses professeurs et ses camarades. Il l'a exposé de ce fait au
reproche de froideur et d'ingratitude. Tel biographe s'est indigné que
Stendhal n'eût point parlé de celui-ci ou de celui-là: il en avait
parlé, et même longuement, et c'est Striyenski seul qui l'avait fait
taire. Nombre de digressions idéologiques ou psychologiques ont été
omises ou abrégées par Striyenski, soucieux de la rapidité de la
narration, et présentaient pourtant un vif intérêt. Tous les détails
d'ordre littéraire, volontiers retranchés par Striyenski, comptent dans
la vie de ce passionné littérateur. Nous ne sommes pas fâchés
d'apprendre que sa mère tant aimée et tant regrettée lisait Dante
assidûment; qu'il croit que le culte des grands hommes est odieux aux
prêtres; qu'il attribue aux poètes un noble cœur et aux savants un
triste penchant à la servilité; qu'il s'imagine qu'en abolissant
l'aristocratie politique Siéyès a fondé l'aristocratie littéraire; que
son père et son grand-père possédaient chacun un exemplaire de
l'_Encyclopédie_, coûtant de sept à huit cents francs, ce qui semble
dénoter au moins un moment de sympathie pour le parti philosophique,
etc., etc. Au second volume de l'édition Champion, pages 133-137, il y a
des choses frappantes, que Striyenski nous avait laissé ignorer,
relativement à l'amour de Beyle pour Cervantès, Shakespeare, Corneille,
l'Arioste, à la «doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, plaisir
profond, réfléchi, allant jusqu'au bonheur» que ces grands hommes lui
avaient fait goûter et qui le détournèrent du faux goût des Delille, des
Daru, et même de Voltaire poète tragique. Et ceci n'est-il pas curieux:

      De 1796 à 1804, l'Arioste ne me faisait pas sa sensation
      propre. Je prenais tout à fait au sérieux les passages
      tendres et romanesques. Ils frayèrent à mon insu le seul
      chemin par lequel l'émotion puisse arriver à mon âme. Je ne
      puis être touché jusqu'à l'attendrissement qu'après un
      passage comique. De là mon amour exclusif pour
      l'_opera-buffa_. Là seulement, dans l'_opera-buffa_, je puis
      être attendri jusqu'aux larmes. La prétention de toucher
      qu'a l'_opera-seria_ à l'instant fait cesser pour moi la
      possibilité de l'être... De là mon complet éloignement pour
      la tragédie, mon éloignement jusqu'à l'_ironie_ pour la
      tragédie en vers.

Et dans un autre ordre, n'était-ce pas dommage de perdre cette phrase si
purement stendhalienne: «Je vois aujourd'hui que ce que nous
ambitionnions était la victoire sur cet animal terrible: une femme
aimable, juge du mérite des hommes, et non pas le plaisir»?

Non, Striyenski n'avait pas positivement trahi Stendhal, mais il l'avait
affaibli et affadi. Il nous l'avait montré moins tenace et moins
méprisant dans ses colères, moins fidèle et moins insistant dans ses
amitiés, moins analyste et raisonneur en littérature et en esthétique,
enfin moins sentimental et moins tendre. Tous les éléments constitutifs
étaient indiqués, mais l'impression d'ensemble n'avait pas la même force
et la même richesse. L'abondance dénoncée par Striyenski sous le nom de
longueurs ne dément-elle point déjà les légendes encore accréditées sur
la prétendue sécheresse de celui qui fut au contraire le plus sensible,
le plus passionné et le plus romanesque des hommes? La prédominance du
romanesque, allié à un esprit supérieur, comme disait Taine (tandis que
cette tendance s'accompagne habituellement de fadeur et de niaiserie),
voilà peut-être ce qui définit d'un mot l'incomparable séduction du
caractère et de l'œuvre de Stendhal.

Ce sera une joie d'avoir une occasion de le relire, au fur et à mesure
que paraîtront les volumes de l'édition Champion, que je n'ai qu'à
louer, sauf deux ou trois réserves. Je regrette que les notes soient
renvoyées à la fin de l'ouvrage: c'est incommode et cela ne donne pas
envie de les consulter. Je déplore surtout que M. Debraye n'ait pas
respecté les petites manies de Stendhal, qui écrivait la «gionreli» pour
la religion, un «tejé» pour un jésuite, etc., afin de dépister la
police. Ces bizarres anagrammes sont partie intégrante de la physionomie
de l'œuvre et de son style vrai. Enfin je n'aurais pas été fâché que M.
Debraye nous dît l'origine du passage où se trouve le mot fameux: «Dans
les vingt-quatre heures où l'on t'aura quitté, fais une déclaration à
une femme; faute de mieux, fais une déclaration à une femme de chambre.»
Ce sont les derniers conseils de l'oncle Romain Gagnon à son jeune neveu
partant à seize ans pour Paris. Ce passage (pp. 62-63 de l'édition
Fasquelle) est évidemment interpolé, puisqu'il n'y en a plus trace dans
l'édition Champion; mais où donc Striyenski l'avait-il déniché?

Et puisque nous parlons de Stendhal, je veux au moins vous signaler
quelques publications récentes: l'_Itinéraire de Stendhal_, de M. Henri
Martineau, étude infiniment précieuse sur la chronologie de cette vie
errante; les substantiels ouvrages de M. Jean Mélia, la _Vie amoureuse
de Stendhal_, les _Idées de Stendhal_, les _Commentateurs de Stendhal_;
enfin le numéro stendhalien, copieux et ingénieux, de la _Revue critique
des idées et des livres_.




UN ROMAN POSTHUME D'ALFRED DE VIGNY[38]


[Note 38: _Daphné_, œuvre posthume publiée d'après le manuscrit
original, avec une préface et des notes par M. Fernand Gregh. 1 vol.
Delagrave.]

_Daphné_ a paru quatre mois avant le cinquantenaire de la mort d'Alfred
de Vigny. Il est singulier qu'on ait attendu si longtemps pour publier
un ouvrage posthume de cette importance. Louis Ratisbonne, apparemment,
le jugeait indigne de l'impression. Cet exécuteur testamentaire était
certes fort diligent et consciencieux, mais il avait le goût un peu
timide et des idées qui ne sont plus les nôtres. Son édition du _Journal
d'un poète_ est très précieuse, mais très incomplète: ce sont, dit M.
Fernand Gregh, des pensées extraites des «petits cahiers» de Vigny.
Pourquoi ne pas nous avoir donné ces «petits cahiers» en entier, au lieu
de se borner à des extraits? Louis Ratisbonne avoue lui-même naïvement
qu'il ne nous a pas livré tous les croquis des visites académiques de
Vigny, mais seulement ceux «qu'il y a le moins d'indiscrétion à publier
et qui ne feront de peine à personne». Le doux Ratisbonne soumet Vigny à
sa petite censure personnelle; ainsi faisait Striyenski pour Stendhal,
mais il n'était pas, du moins, son exécuteur testamentaire. Ainsi ont
fait autrefois tous les éditeurs d'ouvrages posthumes des grands
écrivains. Ce sont des procédés inadmissibles. Le respect de la vérité,
des auteurs et du public exige que ces publications soient exactes et
intégrales. On lira, en appendice à ce nouveau volume, des notes de
Vigny, qui «constituent, dit M. Ferdinand Gregh, comme un fragment
inédit du _Journal d'un poète_». Pourquoi n'y ont-elles pas trouvé
place? On lira, en outre, une page relative à _Daphné_, de la main de
Ratisbonne: «Elle est des plus intéressantes, dit M. Gregh;
malheureusement, nous ne possédons pas les documents où Ratisbonne avait
puisé pour l'écrire; nous ne savons même pas s'ils existent encore.» Que
sont devenus ces documents? Et comment Ratisbonne veillait-il sur les
papiers qui lui étaient confiés? Enfin le manuscrit même de _Daphné_,
«par suite de diverses circonstances, s'est trouvé divisé». Voilà des
circonstances bien fâcheuses, et il est encore heureux que M. Tréfeu,
gendre de Ratisbonne, en ait pris copie avant cette dispersion «dans des
conditions qui lui permettent d'en garantir l'authenticité absolue».
Mais ne nous rendra-t-on jamais les morceaux du _Journal d'un poète_
élagués par Ratisbonne? Sont-ils irréparablement perdus? L'excellente
édition Delagrave doit-elle être considérée comme vraiment définitive?
Ou quelque détenteur d'inédits nous ménage-t-il des surprises,
maintenant que les œuvres de Vigny sont entrées dans le domaine public?

Il est mort le 17 septembre 1863; il n'avait plus rien publié depuis
1835, qui est l'année de _Grandeur et servitude militaires_ et de
_Chatterton: les Destinées_ (1864) et le _Journal_ (1867) avaient seuls
paru depuis lors. Avec _Daphné_, cela donne trois volumes posthumes:
n'a-t-il rien fait d'autre dans les vingt-huit dernières années de sa
vie? Après tout, ce ne serait pas impossible. Vigny avait du génie, et
même du talent (mais déjà moins) et pas du tout de facilité. Il y a de
lui quelques poèmes qui sont parmi les plus beaux de la langue
française; mais la moitié environ du recueil (assez mince) de ses
poésies complètes est de faible intérêt. Son _Cinq-Mars_ est bien
ennuyeux, son _Stello_ bien encombré de phraséologie, et son théâtre ne
compte plus guère, pas même son _Chatterton_, qui n'est d'ailleurs
qu'une nouvelle mouture de l'un des trois épisodes de _Stello_. C'est un
grand poète et une grande âme, mais ce n'est ni un esprit fécond, ni un
écrivain parfait. Évidemment, _Daphné_ ne nous apporte rien de
comparable au _Mont des Oliviers_ ou à _la Maison du berger_, et la
prose de Vigny ne vaut jamais ses meilleurs vers, mais de ses ouvrages
en prose, toujours un peu laborieux et guindés, voici, je crois, le plus
ferme et le plus captivant.

Ce devait être une suite à _Stello_, et M. Fernand Gregh a mis en
sous-titre: «Deuxième consultation du docteur Noir.» Dans sa pénétrante
préface, M. Fernand Gregh nous apprend que ce roman, resté inachevé,
devait être composé sur un plan analogue à celui de _Stello_, et même
plus compliqué encore. Stello et le docteur Noir, qui représentent,
comme vous savez, l'un le sentiment ou l'idéal, l'autre le raisonnement
ou le sens du réel, et qui sont les deux aspects de la pensée de Vigny,
devaient premièrement se livrer à des dialogues philosophiques comme
dans le précédent ouvrage, secondement assister au roman d'un jeune
philosophe qui se serait appelé Trivulce, ou Samuel, ou Emmanuel, ou
Christian, troisièmement voir s'intercaler par un artifice quelconque
dans l'histoire de ce jeune homme trois épisodes historiques, rappelant
ceux de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier, et qui auraient eu
trait non plus à trois poètes, mais à trois réformateurs religieux:
l'empereur Julien, Mélanchton et Jean-Jacques Rousseau. Nous y aurions
constaté que les réformateurs religieux n'étaient pas moins maudits que
les poètes. La conclusion, identique à celle de _Stello_, aurait été une
nouvelle ordonnance du noir docteur, prescrivant aux uns comme aux
autres de se tenir loin de la vie active, loin des foules stupides et
ingrates, dans la solitude de leur tour d'ivoire. Ce plan un peu
compliqué n'a été exécuté que très partiellement. Nous avons seulement
quelques pages de conversation, une brève et insignifiante apparition du
jeune homme, et pas un mot sur Mélanchton ni sur Jean-Jacques. Encore
les entretiens de Stello et du docteur sont-ils alourdis d'une
rhétorique surannée. Il convient pourtant d'en retenir ces lignes
excellentes, qu'ont suggérées à Vigny le sac de l'archevêché (1831) et
la destruction de la bibliothèque archiépiscopale par la populace, qui
s'amusait à jeter les livres rares dans la Seine:

      Il croit nous faire peine, poursuivait-il (le docteur Noir,
      parlant à un homme du peuple), comme si personne pouvait
      savoir mieux que nous l'inutilité des idées dites ou
      écrites. A nous deux, l'ami! Déchirons et noyons les livres,
      ces ennemis de la liberté de chacun de nous, ces ennemis du
      loisir qui prétendent nous forcer de penser, chose odieuse,
      fatigante et maudite! nous forcer de savoir ce que l'on a
      senti avant nous, et nous faire croire que l'on gagne
      quelque chose à se connaître! Fi donc! Nous sommes bien
      au-dessus du passé à présent!

L'ironie a de la saveur, et il est piquant de montrer, parmi les
parchemins de prix lancés à la rivière, un document relatif à l'incendie
de la bibliothèque d'Alexandrie.

Mais l'histoire proprement dite de _Daphné_, ou de l'empereur Julien,
qui est supposée être la reproduction d'un vieux manuscrit appartenant
au jeune réformateur, forme dans l'ébauche du grand ouvrage un morceau
entièrement achevé, qui présente une signification intrinsèque, que
Vigny aurait pu imprimer isolément et qui pourrait se lire à part. C'est
surtout dans ce fragment, qui est un tout, que réside l'intérêt du
présent volume. M. Fernand Gregh évoque à ce propos _Salammbô_, _Thaïs_,
les _Dialogues philosophiques_ et les _Martyrs_. Vigny n'a ni la poésie
de Chateaubriand, ni l'art de Flaubert, ni la richesse de pensée de
Renan, ni la grâce d'Anatole France. _Daphné_ n'est pas un chef-d'œuvre.
On y découvre, çà et là, un peu de sécheresse et de gaucherie, mais plus
de pittoresque qu'il n'y en a de coutume dans les récits de Vigny, et
une idée extrêmement ingénieuse et suggestive, sinon absolument neuve et
convaincante.

Daphné, ici, n'est pas la nymphe poursuivie par Apollon et changée en
laurier, laquelle a inspiré au Bernin son délicieux groupe de la villa
Borghèse. Le bon Ratisbonne semble s'y être trompé et n'avoir point lu
le manuscrit remis à sa garde, ou ne l'avoir feuilleté que jusqu'à la
page 51 (la nymphe y est nommée en passant), puisqu'il a écrit, dans une
note du _Journal d'un poète_ (p. 88): «Alfred de Vigny a porté longtemps
l'idée d'un roman et même d'un drame dont Julien dit l'Apostat eût été
le héros, Daphné l'héroïne.» Il s'agit, en réalité, de Daphné, faubourg
d'Antioche, célèbre pour son bois sacré et son temple d'Apollon. Le
récit est présenté sous la forme de quatre lettres d'un jeune juif,
Joseph Jechaïah, à son ami Benjamin Elul, d'Alexandrie.

Nous sommes en 363 après Jésus-Christ, sous le règne de Julien[39]. On
sait peut-être que son frère Gallus, étant César, et obéissant aux
ordres de son oncle l'empereur chrétien Constance, fils de Constantin,
avait non point abattu le temple d'Apollon, mais négligé volontairement
de le réparer: M. Paul Allard, historien catholique, souligne cette
nuance, sans formuler aucune objection. C'est Julien qui fit consolider
ce temple et remplacer les colonnes enlevées ou écroulées. Julien avait
pour maître et pour ami l'illustre rhéteur païen Libanius, ce précurseur
de M. Maurice Barrès, et qui devait s'honorer plus tard, en 384, par sa
pétition à Théodose en faveur de la conservation des temples, non
réparés et le plus souvent démolis de fond en comble par les chrétiens
avec l'approbation du gouvernement. Alfred de Vigny attribue à Libanius
les fonctions de grand prêtre du sanctuaire de Daphné. Joseph Jechaïah,
fort impartial en sa qualité de juif, assiste, dans les rues d'Antioche
et sur la route de Daphné, aux entreprises de vandalisme des chrétiens,
qui brisent les statues sans que les Hellènes citadins osent résister.
Dans la campagne, les païens sont plus méchants: ils se défendent et
défendent les images de leur dieux. «J'allais, dit-il, calculant en
moi-même combien de trésors vient de perdre celle folle cité (Antioche),
l'innombrable quantité de statues d'or et d'argent que les Nazaréens ont
brisées, celles que les Helléniens ont enfouies par frayeur, et celles
que nos frères ont reçues pour les fondre et les échanger contre des
monnaies romaines...» A travers les frais ombrages du bois sacré où
murmurent les sources vives, il approche du temple et constate que
«l'entrée en est sévèrement interdite dans la crainte continuelle où
l'on est des attaques des chrétiens».

[Note 39: V. Emile Lamé: _Julien l'Apostat_, 1 vol. Charpentier
1861.--Naville: _Julien l'Apostat et sa philosophie du
polythéisme_.--Paul Allard: _Julien l'Apostat_, 3 vol. in-8º,
Lecoffre.--Mgr Duchesne: _Histoire de l'Église_, tome II,
Fontemoing.--Ibsen: _Empereur et Galiléen_, 1 vol. Stock, etc.]

Or Julien était empereur depuis plus d'un an et demi: on devine combien
de temples ont été saccagés sous Constantin et Constance, qui
encourageaient ces dévastations. Mais certains historiens réservent
leurs sévérités pour la prétention qu'a eue Julien de réfréner le zèle
des démolisseurs. A propos des temples de Jupiter et d'Apollon, démolis
à Césarée, sous Constance, par ordre de l'administration municipale, M.
Paul Allard écrit: «Les villes étaient propriétaires de leurs temples;
au point de vue de la stricte légalité, cet acte demeurait
irréprochable.» Il n'énonce d'ailleurs aucun reproche à aucun point de
vue. Mais que penserait-il d'un ministre qui opposerait une pareille
réponse à une interpellation de M. Maurice Barrès?

Joseph Jechaïah reçoit l'hospitalité chez Libanius et entend ses
causeries avec deux de ses disciples, qui ne sont autres que Jean
Chrysostome et Basile de Césarée, puis avec l'empereur Julien lui-même,
qui vient faire une dernière visite à son vieux maître avant de partir
pour la guerre de Perse, où il devait succomber. Basile raconte ses
souvenirs sur la période chrétienne de Julien, qui était fervent alors;
dans une cérémonie à l'église, le chrétien Julien et le païen Paul de
Larisse étaient les seuls dont les yeux brillaient d'un sentiment
céleste, parmi l'inertie et l'indifférence de la foule. D'après Basile,
c'est-à-dire d'après Vigny, Julien aurait renoncé au christianisme,
parce que l'évêque arien Aëtius, pour qui le Christ n'était qu'un homme,
avait déçu sa haute conception de la divinité du Verbe. Julien se serait
écrié: «Où est mon Dieu? Qu'avez-vous fait du Dieu?» Ainsi, c'est par
esprit religieux qu'il se détourne de l'arianisme, forme officielle du
christianisme sous Constance. Il trouve au contraire à satisfaire sa
religiosité dans la métaphysique de Platon et des néo-platoniciens,
surtout de Jamblique, avec laquelle, selon Vigny (page 149), la doctrine
de Nicée (trinité, consubstantialité) n'est pas sans présenter quelque
analogie. Emile Lamé estime pareillement que Julien aurait presque pu
s'entendre avec Athanase. Et Voltaire l'avait déjà indiqué[40].

[Note 40: V. _Mélanges_, p. 208 du 43e vol. de l'édition Beuchot.]

Ce qui est certain, c'est d'abord que Julien fut toujours guidé par les
motifs les plus nobles, et qu'il conviendrait d'appliquer l'épithète
d'apostat à ceux-là seuls qui changent d'opinion pour des motifs
inavouables: du reste, les historiens catholiques veulent bien
aujourd'hui rendre hommage au caractère de Julien. Même ceux qui lui
témoignent le plus de malveillance ont renoncé à le noter d'infamie. Ce
qui, ensuite, est tout à fait exact, dans le livre de Vigny, c'est que
Julien ne fut pas un sceptique, mais un dévot. Il le fut même plus
encore que ne le suppose Vigny. Il admettait parfaitement les dieux de
l'Olympe, et M. Paul Allard y insiste, bien loin de le traiter
d'imposteur. Ces dieux de l'Olympe avaient pour lui une existence
réelle, mais ils n'étaient que des divinités secondaires, des formes
particulières du Dieu éternel: il conciliait ainsi le monothéisme et le
polythéisme. Bien entendu, il n'acceptait pas à la lettre toutes les
légendes imaginées par les poètes: il expliquait la mythologie par le
symbolisme, ce qui n'équivaut à la nier que pour les juges un peu
simplistes qui n'ont pas lu le _Polythéisme hellénique_ de Louis Ménard.
Ce que Louis Ménard critique chez Julien, ce n'est pas son symbolisme,
c'est la philosophie monothéiste à laquelle il l'adosse et qui tendait à
la subversion même de l'hellénisme, d'après cet éminent penseur, qui
date la décadence de Socrate.

Vigny, au contraire, loue la philosophie de Julien et regrette son
polythéisme persistant. Il prête (d'une façon bien invraisemblable, mais
il ne fait pas œuvre d'historien) à Libanius, qui a constamment approuvé
Julien, une condamnation formelle de son entreprise de restauration du
paganisme. Faute d'avoir pénétré la valeur des symboles, Vigny s'imagine
que Julien, en toute bonne foi, certes, et pour le bien de l'État, a
voulu rétablir ce paganisme sans y croire positivement, par une simple
sympathie intellectuelle et politique pour la tradition hellénique que
représentait l'ancienne religion. De même Voltaire avait dit: «Il
(Julien) avait besoin d'un parti; et s'il ne se fût piqué que d'être
stoïcien, il aurait eu contre lui les prêtres des deux religions et tous
les fanatiques de l'une et de l'autre. Le peuple n'aurait pu alors
supporter qu'un prince se contentât de l'adoration pure d'un être pur
et de l'observation de la justice[41]». Cette dernière phrase résumait
par avance les vues de Vigny, avec qui devait s'accorder aussi bien
Renan: «La philosophie avait tout vu, tout exprimé en un langage exquis;
mais il fallait que cela se dît sous forme populaire, c'est-à-dire
religieuse[42].» Et Louis Ménard, lui-même, le païen mystique, avoue:
«Il fallait un symbole nouveau.» Voilà le principal de la thèse de Vigny
(qui avait sans doute lu Voltaire, mais non Louis Ménard ni Renan, et
pour cause: il rédigeait _Daphné_ en 1837). Bref, Vigny (par la bouche
de Libanius) affirme d'abord que le peuple grossier ne peut se nourrir
de philosophie, mais a besoin de symboles, c'est-à-dire (selon lui)
d'illusions et de fables; en second lieu, que les dieux grecs sont usés
et qu'il faut accueillir les symboles chrétiens, auxquels les multitudes
ajoutent une foi aveugle. Dans l'empire énervé et déclinant, le trésor
de la vérité morale, qui importe avant tout, sera gardé par les barbares
grâce au christianisme qui seul leur convient. C'est pourquoi le
philosophe Libanius blâme ici le philosophe Julien d'avoir perdu ses
forces à cet essai dangereux de résurrection du paganisme mourant.

[Note 41: _Dictionnaire philosophique_, p. 499 du 30e vol. de
l'édition Beuchot.]

[Note 42: _Marc Aurèle_, p. 566.]

Il y aurait beaucoup à dire. Libanius se résigne un peu vite non
seulement à la chute de l'empire, mais à l'abolition bien autrement
grave de la civilisation gréco-latine. Julien n'est un personnage si
intéressant que parce qu'il a fait, plus ou moins habilement, une
tentative désespérée pour la sauver. Gaston Boissier conteste que le
christianisme ait tué l'empire: mais la question n'est pas là. Il a
certainement étouffé pour mille ans (jusqu'à la Renaissance) la culture
antique. Un empire chrétien devait avoir à cet égard à peu près les
mêmes résultats qu'une invasion de barbares: on l'a bien vu à Byzance.
Comment Libanius ne le soupçonne-t-il point? Comment oublie-t-il ses
chers temples et les chefs-d'œuvre de l'art, qu'il voue soudain à la
ruine? Comment ne devine-t-il pas que son jeune ami Chrysostome allait
bientôt ravager les sanctuaires du Liban? (Duchesne, II, p. 467.)
D'ailleurs, le récit se termine par l'incendie du temple même de Daphné,
allumé par les chrétiens d'Antioche. Et le juif Jechaïah conclut: «J'ai
vu ainsi une idolâtrie en détruire une autre, mais il se passera, je
crois, bien des âges avant que la seconde serve de voile, comme disait
le maître Libanius, à d'aussi belles pensées que la première.»




SAINT AUGUSTIN ET M. LOUIS BERTRAND[43]


L'auteur de _la Cina_ et de _Pepete le Bien-Aimé_[44] vient de faire ses
débuts dans l'hagiographie. Débuts très brillants et accueillis par un
murmure flatteur, dès la publication de ce _Saint Augustin_ dans la
_Revue des Deux Mondes_. Je crois bien qu'on a parlé de chef-d'œuvre...
La plupart des lecteurs tireront de cet ouvrage, à divers points de vue,
de vives satisfactions. Les catholiques, qui peuvent déjà s'enorgueillir
de Paul Claudel, de Francis Jammes, de Charles Péguy, verront avec
plaisir un écrivain de la valeur de M. Louis Bertrand confesser sa foi
en termes exprès et enrichir d'un volume remarquable la littérature
apologétique. On annonce qu'une édition de ce _Saint Augustin_, à
l'usage de la jeunesse, va paraître sous peu; il suffira d'en retrancher
quelques épisodes, et il n'y aura rien à y ajouter, pour le rendre tout
à fait édifiant.

[Note 43: Louis Bertrand: _Saint Augustin_, 1 vol., Fayard.]

[Note 44: Voir _les Livres du Temps_, première série, pages
223-233.]

D'autre part, les admirateurs du romancier qu'est M. Louis Bertrand
retrouveront ici ses savoureuses qualités de conteur et de paysagiste.
Il a eu raison d'appliquer à cet essai historique les procédés
d'exécution du roman. On l'a dit très justement: l'Histoire est un roman
vrai, le roman est de l'Histoire qui aurait pu être. L'historien qui ne
se confine pas dans l'érudition ci le romancier qui ne se consacre pas à
la rocambolade ont tous deux le même objet, qui est de peindre la vie.
Ce _Saint-Augustin_ est certes très vivant..

M. Louis Bertrand connaît à fond l'Afrique du nord, où s'est écoulée
presque toute l'existence de l'évêque d'Hippone, grand voyageur
méditerranéen, excellent coloriste, il a reçu en outre la forte culture
classique pour laquelle il s'est parfois montré ingrat, mais qui lui
était indispensable en un tel sujet. Il a coutume de mépriser les
livres, l'éducation livresque, et de n'apprécier que le plein air et
l'activité pratique. Il affiche couramment un terrible modernisme, qui
ne touche point à la théologie, mais qui est peut-être une hérésie tout
de même, analogue et du reste antérieure à celle de M. Marinetti. Bien
en a pris à ce précurseur du futurisme de posséder, comme ancien
normalien, les bonnes méthodes pour l'étude du passé. Il a pu lire les
_Confessions_ dans le texte, et non pas simplement dans l'étonnante
paraphrase qu'Arnauld d'Andilly donnait tranquillement pour une
traduction. Il a su évoquer non seulement les sites et les villes où a
séjourné Augustin, depuis les bourgades numides jusqu'à Rome et à Milan,
mais aussi les mœurs locales et le milieu politique: il nous transporte
vraiment dans l'empire romain de la fin du quatrième et des premières
années du cinquième siècle.

C'est une fête de l'imagination. Tous ceux qu'enchantent le _Saint Paul_
et le _Marc Aurèle_ de Renan découvriront, quoique à un degré un peu
moindre, les mêmes attraits dans le _Saint Augustin_ de M. Louis
Bertrand. Malheureusement, il y a d'autres mérites qui lui font défaut,
et qui étaient d'ailleurs parfaitement compatibles avec son orthodoxie
religieuse, mais qui l'étaient moins avec ses principes et ses dons
littéraires. S'il oppose constamment aux idées ce qu'il appelle la vie,
c'est peut-être qu'il érige en système sa propension naturelle à être
moins idéologue que pur impressionniste. Il esquive habituellement les
exposés d'idées et, s'il s'y aventure, il ne manque guère de
s'embrouiller. Peu importe, tant qu'il nous raconte les faits et gestes
de rouliers ou d'apaches algériens. Lorsqu'il s'attaque à un personnage
de l'envergure de saint Augustin, l'inconvénient devient plus grave, et
l'on finit par se demander si ce sujet, malgré les apparences, lui
convenait entièrement.

Le prologue (ou préface) contient des assertions extraordinaires. On y
apprend que Jansénius a eu bien tort de se réclamer de saint Augustin et
que s'il y a des hommes qui ne ressemblent pas à celui-ci, ce sont les
jansénistes. A la bonne heure! C'est là une thèse imprévue et hardie:
l'auteur va sans doute employer la majeure partie de son livre à la
démontrer. Détrompez-vous! La question de la grâce obtient quelques
lignes à la page 363 et un paragraphe à la page 436. Dans ce dernier
passage, on lit ceci:

      Cette âme si douce, si mesurée, si délicatement humaine,
      formula une doctrine impitoyable qui est en contradiction
      avec son caractère. Mais il estimait sans doute qu'en face
      des ariens et des pélagiens, ces ennemis du Christ, qui
      demain peut-être seraient les maîtres de l'empire, on ne
      pouvait trop affirmer la nécessité de la rédemption et la
      divinité du Rédempteur.

M. Louis Bertrand mêle ici deux affaires très différentes: celle de
l'arianisme et celle du pélagianisme[45]. Pélage ne niait nullement,
comme Arius, la divinité et la consubstantialité du Fils. Et voilà ce
que l'auteur d'un volume de quatre cent soixante pages sur saint
Augustin donne à la question de la grâce! En tout état de cause, ce
serait dérisoire. Mais après avoir affirmé, contrairement à l'opinion
générale et peut-être à l'évidence, que le jansénisme n'a rien de commun
avec saint Augustin, c'est en vérité se moquer du monde.

[Note 45: Bien entendu je n'accuse pas M. Louis Bertrand d'ignorer
la différence de ces deux hérésies, mais de les avoir arbitrairement
accouplées dans une phrase qui prête à la confusion.]

Où M. Louis Bertrand prend-il que la «doctrine impitoyable» de la
prédestination, adoptée plus tard par Calvin, puis par Jansénius, et
aujourd'hui abandonnée non seulement par l'Église catholique depuis le
Concile de Trente, mais par toutes les Églises chrétiennes, «sauf par
quelques sectes attardées du protestantisme» (Scherer), où M. Bertrand
prend-il que cette doctrine de saint Augustin soit en contradiction avec
son caractère? _A priori_, si l'on considère la place capitale qu'elle a
tenue dans sa vie et dans son œuvre, c'est bien invraisemblable. Mais en
fait, c'est absolument faux. Sa doctrine de la grâce s'accorde
pleinement avec son caractère, qui n'était ni doux ni délicatement
humain. Augustin était, au contraire, un évêque dogmatique et
autoritaire, un apôtre violent, un chrétien sombre et rigoriste. La
théorie de la prédestination s'est toujours accompagnée d'une austérité
intransigeante: on l'a vu chez Calvin, puis à Port-Royal. L'initiateur
n'avait pas fait exception.

M. Louis Bertrand a été abusé par les développements et les effusions
sur l'amour de Dieu, dont les _Confessions_ sont abondamment ornées. Il
en conclut que, pour Augustin, Dieu n'est pas un justicier redoutable,
mais un tendre père. M. Bertrand oublie que le devoir d'aimer Dieu était
un point sur lequel les jansénistes se montraient intraitables, tandis
que les molinistes restaient plus indécis. Boileau, très favorable au
jansénisme, s'emporta un jour contre un jésuite qui n'affirmait pas
qu'on fût en conscience obligé d'aimer Dieu. Tout comme M. Bertrand,
Arnauld d'Andilly s'émerveille de «ce feu de l'amour divin qui a embrasé
le cœur de saint Augustin», mais, plus versé dans les problèmes de
spiritualité, le port-royaliste discerne que si les _Confessions_ sont
un «ouvrage d'amour», cet amour ne s'attache qu'aux félicités éternelles
et consume «une grande âme que nulle créature n'occupait plus». En
d'autres termes, saint Augustin n'aimait Dieu si ardemment qu'en raison
d'un complet détachement des biens périssables et des affections
terrestres. L'amour divin, c'était pour lui la haine de la nature. Nul
n'est plus convaincu de la perversité foncière de l'homme et même de
l'enfant; nul ne pourchasse plus farouchement la concupiscence qu'il
aperçoit partout. L'horreur de la chair est chez lui une idée fixe: une
obsession de morale ascétique et tyrannique remplit les _Confessions_ et
toute son œuvre.

D'autre part, il fit appel au bras séculier contre les hérétiques après
quelques tergiversations et contre les païens sans aucun scrupule:
Gaston Boissier[46], si timoré, le qualifie de «théoricien de la
persécution légitime». Oui, c'est saint Augustin qui a édifié la théorie
d'où sont sorties l'Inquisition et les dragonnades, et il l'a fait
appliquer lui-même chaque fois qu'il l'a jugé utile au bien de l'Eglise.
M. Louis Bertrand prétend (page 386) qu'Augustin et plus généralement
l'Eglise chrétienne persécutrice ne faisaient que continuer la tradition
créée par les persécutions païennes. On pourrait se demander où était
alors le progrès moral. Mais en outre, ce n'est point exact. Le régime
de l'empire romain était en principe la tolérance, et de nombreuses
religions et sectes ont pullulé sur son territoire sans être jamais
inquiétées. Le christianisme seul a été persécuté, moins qu'on ne l'a
dit, et on a beaucoup exagéré le nombre des martyrs; mais enfin il a été
réellement persécuté, pour deux motifs: d'abord parce que les chrétiens
refusaient l'hommage rituel aux empereurs, qui était une formalité
civique plutôt que vraiment religieuse (et qui fut d'ailleurs maintenue
sous les empereurs chrétiens); en second lieu à cause de l'intolérance
agressive des chrétiens, dont Corneille nous a montré dans _Polyeucte_
un exemple caractéristique. Le paganisme, n'encourant aucun de ces deux
griefs, aurait dû, en bonne équité, bénéficier sous les empereurs
convertis de la liberté qu'il avait accordée avec ces seules réserves à
tous les autres cultes. On peut consulter à ce propos l'excellent
ouvrage de M. Bouché-Leclercq sur _l'Intolérance religieuse et la
Politique_[47].

[Note 46: _La Fin du Paganisme._]

[Note 47: 1 vol. Flammarion.]

Quoi qu'il en soit, où donc M. Louis Bertrand, qui ne nie pas la
propension persécutrice d'Augustin, et s'efforce seulement de l'excuser
ou de l'atténuer, discerne-t-il là dedans une douceur particulière?
C'est Renan qui avait raison, dans la conclusion de son _Saint Paul_.
(Saint Augustin avait pris dans saint Paul les éléments de sa doctrine
de la grâce, mais en allant à l'excès et en faisant même avec la Vulgate
un contre-sens dans une phrase de l'épître aux Romains[48].) Renan
affirmait ses préférences pour saint François d'Assise et l'auteur de
l'_Imitation_, qui lui semblaient plus fidèles à la parole du Maître.
«Ce n'est plus l'épître aux Romains qui est le résumé du christianisme,
c'est le Discours sur la montagne. Le vrai christianisme, qui durera
éternellement, vient des Evangiles, non des épîtres de Paul... Paul est
le père du subtil Augustin, de l'aride Thomas d'Aquin, du sombre
calviniste, de l'acariâtre janséniste, de la théologie féroce qui damne
et prédestine à la damnation...» Si le dessein essentiel de M. Louis
Bertrand était de réfuter ce jugement en ce qui concerne saint Augustin,
il faut dire que son livre est manqué.

[Note 48: Mgr Duchesne: _Histoire ancienne de l'Eglise_, tome III,
chapitre VI.]

Un détail curieux, c'est qu'étant un historien sincère et loyal, M.
Bertrand a longuement insisté, sans réticences et sans ménagements, sur
l'épisode biographique qui révèle le plus crûment cette rudesse de
caractère de saint Augustin. Je veux parler du brutal renvoi de la mère
de son fils Adéodat. Les faits sont consignés dans les _Confessions_. M.
Bertrand ne les pallie point et en souligne même toute la signification.
C'est après neuf ans de vie commune qu'Augustin a congédié cette
malheureuse; il l'aimait, dit-il; elle l'aimait en tout cas, elle lui
avait donné un fils (qu'il garda), elle était irréprochable et,
par-dessus le marché, chrétienne! Pourquoi ne l'a-t-il donc pas épousée?
C'est que sa mère, sainte Monique, qui avait consenti à vivre sous le
même toit que cette concubine, ne daigna accepter sous aucun prétexte
une mésalliance. Elle voulait pour son fils un beau mariage. Et il se
laissa faire. La pauvre abandonnée donna à Monique et à Augustin une
leçon de dignité: elle s'éloigna sans plainte et vécut pieusement dans
la retraite. Tel était l'ascendant des préjugés de caste, de l'égoïsme
bourgeois et, comme dit M. Bertrand, des plus «sordides calculs
d'intérêt» sur ce futur saint et sur cette sainte en exercice. On ne
voit point d'excuse à Monique. Augustin en a une: cet incident peu
glorieux appartient à la période de ses désordres et a précédé sa
conversion. Ce n'est pas le saint, ni même le chrétien, mais le débauché
qui est responsable. Soit! Mais il y a des débauchés moins durs. Cette
âpreté innée se conserva sous d'autres formes chez Augustin. Au surplus,
les idées et les sentiments évoluent; le fond du tempérament ne change
guère. Pour nous faire regarder Augustin comme un homme sensible, il
faudrait pouvoir supprimer le chapitre XV du sixième livre des
_Confessions_. C'est bien ce qu'a essayé de réaliser Boissier, qui
résume l'incident par ces mots: «Elle le quitta...» Mais le texte
original subsiste, et on lira les _Confessions_ plus longtemps encore
que _la Fin du paganisme_, où il y a d'ailleurs des inspirations plus
heureuses.

Par exemple, Boissier admet que les mœurs n'étaient pas si corrompues au
quatrième siècle qu'on l'a prétendu, beaucoup sur le témoignage des
apologistes et spécialement d'Augustin: il estime en outre qu'Augustin
n'a pas compris grand'chose au paganisme. M. Louis Bertrand accable avec
un zèle de néophyte la vieille religion de l'antiquité. Il n'y voit que
mesquinerie, laideur, superstition. Il s'écœure à la pensée des
sacrifices d'animaux (alors interdits depuis un siècle); il affirme que
voir dans le paganisme la religion de la beauté, c'est une invention des
esthètes d'aujourd'hui! Il oublie Hypatie, Libanius et quelques autres,
pour ne citer que des contemporains d'Augustin: il oublie le χαλὸν
χἀγαθόν, et Platon, et les vieillards troyens qui admiraient Hélène
auprès des Portes Scées. Augustin aurait pu être tout de même un profond
chrétien, un éminent docteur, le premier des Pères de l'Église
d'Occident: il aurait sans doute parlé avec moins d'animosité et
d'injustice du paganisme, s'il avait mieux su le grec. Il ne le savait
pas du tout; il a lui-même avoué qu'il avait lu Platon pour la première
fois à trente-deux ans, dans une traduction latine! Cette culture
insuffisante explique aussi son style de mauvais goût, sautillant,
brillanté, tout en allitérations, en jongleries et en cliquetis de mots.

Gibbon, dans son énorme _Histoire de la décadence de la chute de
l'empire romain_, accorde à peine une page à saint Augustin: «Quelques
critiques modernes, dit l'historien anglais, ont pensé que son ignorance
de la langue grecque le rendait peu propre à expliquer les Saintes
Ecritures, et Cicéron ou Quintilien aurait exigé la connaissance de
cette langue dans un professeur de rhétorique.» C'est féroce et un peu
sommaire. Saint Augustin reste un personnage considérable, qui laisse
une œuvre immense et qui suscite toujours l'admiration par son
éloquence, sa fécondité et son ardeur apostolique; mais on ne distingue
en lui rien qui nous ressemble. Que nous soyons croyants ou non, nous
ne le sommes assurément pas comme lui. M. Louis Bertrand chante son «âme
fraternelle»: il le présente comme un intellectuel venu à l'action et à
la foi. Mais son intellectualisme était médiocre, et son christianisme
subséquent affecta une nuance aujourd'hui hors d'usage. C'est un grand
homme, sans doute; mais Homère et Virgile sont beaucoup plus près de
nous.




OCTAVE MIRBEAU[49]


Le nouveau roman de M. Octave Mirbeau est l'histoire d'un
chien,--personnage éminemment désigné aux prédilections d'un philosophe
cynique. C'est un livre très amusant, comme tout ce qu'a écrit M. Octave
Mirbeau. Je sais qu'il y a nombre d'honnêtes gens que M. Octave Mirbeau
n'amuse pas, mais irrite, indigne et scandalise. Il l'entend bien ainsi,
et son plaisir, à lui, consiste précisément à les exaspérer. Pour y
réussir, tous les moyens lui sont bons. Il n'emploie pas toujours les
mêmes, car tout homme a besoin de varier ses divertissements et un
écrivain doit renouveler sa matière; mais il se propose toujours le même
objet, à savoir de faire hurler les gens calmes et raisonnables, tout en
exerçant ses dons exceptionnels de virulence et de causticité.

[Note 49: _Dingo_, 1 vol. Fasquelle.]

En 1883, il fondait une petite gazette hebdomadaire, à l'instar de la
_Lanterne_ d'Henri Rochefort, et qui s'appelait les _Grimaces_. Son
premier article était intitulé: «Ode au Choléra». On y lisait ceci:

      Autrefois la France était grande et respectée... Des hommes
      la prirent et commencèrent sur elle l'œuvre maudite. Ce que
      l'Allemand n'avait pu faire, des Français le firent; ce que
      l'ennemi avait laissé debout, des républicains le
      renversèrent. Ils s'attaquèrent aux hommes, aux croyances,
      aux respects séculaires du pays. Ils chassèrent le prêtre de
      l'autel, la sœur de charité du chevet des moribonds et
      traquèrent Dieu partout où la prière agenouillait ses
      fidèles devant la Croix outragée. Comme ils avaient peur de
      l'armée, ils l'insultèrent... Ils apprirent aux soldats à
      mépriser leurs chefs, encouragèrent la révolte, primèrent
      l'indiscipline, exaltèrent le parjure... Ce n'était pas
      assez de la politique de haine, il leur fallait la politique
      de l'ordure... Le marquis de Sade dut compléter l'œuvre de
      Jules Ferry. Priape s'associa avec Marianne. Ils appelèrent
      alors la littérature obscène à leur secours, et pendant que
      les livres religieux étaient proscrits des écoles, l'on vit
      s'établir aux devantures des libraires, librement protégé,
      tout ce qui se cachait honteusement au fond de leurs
      bibliothèques secrètes, etc.

Et M. Octave Mirbeau appelait sur ces criminels, les républicains, la
justice du choléra exterminateur. Nous qui ne lisions pas encore les
journaux en 1883, nous n'avons connu qu'un Mirbeau farouchement
anticlérical, internationaliste et anarchiste. En 1883, il était non
moins farouchement catholique, militariste et royaliste. Il défendait
même la pudeur et les bienséances, avec lesquelles il devait prendre,
par la suite, quelques libertés. Dans le second numéro des _Grimaces_,
il reprochait au _Figaro_ d'avoir, en somme et malgré son enseigne
conservatrice, uniquement servi la République. Il qualifiait ce journal
de «funeste en politique» pour avoir été «la cause principale du
désarroi des conservateurs». M. Octave Mirbeau se souvenait encore
d'avoir été sous-préfet du Seize-Mai. Et l'ardeur de ses convictions
religieuses supposait une opinion très différente de celle qu'il devait
exposer plus tard, dans _Sébastien Roch_, sur l'enseignement des
jésuites, qu'il avait reçu au collège de Vannes. Un de ses biographes,
M. Edmond Pilon, a dit: «Comme celle de Jules Vallès, l'enfance de M.
Octave Mirbeau a été d'un réfractaire.» En 1883, il avait trente-trois
ans, et le réfractaire tardait encore à se montrer.

Une légère évolution semble se dessiner dans le cinquième numéro des
_Grimaces_ (18 août 1883), à l'occasion de la mort du comte de Chambord:

      Le comte de Chambord était resté le Prince. Il fût peut-être
      devenu le Roi. Dieu ne l'a pas permis. Avec lui meurt la
      Royauté... Le comte de Chambord avait l'âme trop belle,
      l'intelligence trop haute, le cœur trop généreux pour régner
      sur nous. Les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent,
      et la France ne méritait pas ce gouvernement de bonté, de
      justice et de pardon.

Ici s'annonce déjà la manie de dénigrer son pays, manie qui devait
inspirer une part de plus en plus considérable de l'œuvre de M. Octave
Mirbeau. Mais puisqu'il tient la royauté pour morte, va-t-il se
proclamer républicain? Pas encore!

      A la France, corrompue et salie par la République, il faut
      non point la main bénissante d'un roi, mais la poigne
      pesante et armée d'un dictateur. Il faut, au lieu des chants
      d'allégresse célébrant la venue du Bienfaiteur, le cliquetis
      des sabres traînant sur les trottoirs, le pas lourd des
      patrouilles résonnant sur le pavé des rues et la menace
      grondante des casernes. Il faut des flots de sang pour laver
      ces flots de pus.

Bref, si M. Octave Mirbeau cesse d'être royaliste et répudie les princes
d'Orléans, «enfants gâtés de la Révolution», c'est pour devenir
provisoirement bonapartiste ou césarien. Dans le sixième numéro, il se
révèle même antisémite. Telles étaient, il y a trente ans, les
aspirations du futur collaborateur de l'_Aurore_.

Il n'y a d'ailleurs aucun argument à tirer de ces variations ni contre
l'une ou l'autre des doctrines que M. Mirbeau a successivement
soutenues, ni contre M. Mirbeau lui-même, dont la bonne foi n'a jamais
été douteuse à aucune étape de sa vie. Car non seulement il avait, comme
tout le monde, le droit de changer, mais il n'a pas changé tant que cela
et l'on aurait tort de trop regarder aux apparences. En réalité, si l'on
va au fond des choses, M. Octave Mirbeau ne s'est pas démenti un
instant. L'essentiel, pour lui, c'était l'attaque aussi violente et
mordante que possible contre la société contemporaine et même contre
toute société. Il lui faut un parti, comme on a besoin d'un point
d'appui pour frapper de grands coups. Peu lui importe l'étiquette de ce
parti, pourvu qu'il soit d'opposition intransigeante. On est également
bien placé, à l'extrême droite ou à l'extrême gauche, pour invectiver
contre le centre. Une étonnante conversion, une criante palinodie, une
totale métamorphose de M. Octave Mirbeau, c'eût été son adhésion aux
idées gouvernementales et modérées. En passant d'un, extrême à l'autre,
il est resté fidèle à sa nature de pamphlétaire paroxyste et forcené.
Homme de lettres avant tout, il a constamment pratiqué le même genre
littéraire, et l'on peut donner sa carrière pour un modèle d'unité. Une
certaine incohérence, qui lui est habituelle, résulte de son tempérament
toujours identique et ne détruit pas cette harmonie supérieure.

Ses romans sont aussi des pamphlets et se recommandent par leur âpreté
satirique ou leur brutale truculence. Le goût de la crudité est assez
répandu chez les écrivains de cet ordre, et s'il en est un aujourd'hui
dont la coprolalie invétérée dépasse celle de l'anarchiste Mirbeau,
c'est le catholique Léon Bloy. Pour la hantise de l'ordure et la
virtuosité dans l'usage du vocabulaire poissard, seul l'auteur des
_Dernières colonnes de l'Eglise_ peut l'emporter sur celui de la
_628-E-8_. Mais M. Léon Bloy, malgré tout, appartient à une autre sphère
intellectuelle, et ses romans, _le Désespéré_, _la Femme pauvre_, ont
plus d'envergure et de style. M. Octave Mirbeau procède de l'école
naturaliste. Peu s'en est fallu qu'il ne collaborât aux _Soirées de
Médan_. Même lorsqu'il peint une passion tragique, comme dans _le
Calvaire_, ou un caractère furieusement original, comme dans _l'Abbé
Jules_, il applique l'esthétique de l'école, sa minutie morose dans
l'étude du détail vulgaire. Toute l'œuvre de M. Octave Mirbeau est
remplie d'une foule de petits bourgeois, de paysans ou de domestiques,
invariablement répugnants, ridicules et stupides. On a souvent
l'impression d'un jeu de lettré, transposant des commérages d'office, et
le _Journal d'une femme de chambre_ est peut-être le chef-d'œuvre de M.
Octave Mirbeau. J'ai lu quelque part que Tolstoï l'avait félicité pour
la profonde moralité de ce _Journal d'une femme de chambre_. Je n'y
contredirai point. Oscar Wilde avait décerné le même certificat aux
romans d'Émile Zola. C'est au point de vue artistique qu'il les jugeait
critiquables et qu'on peut en effet, malgré l'espèce d'attrait que le
souffle épique de Zola ou la goguenardise frénétique de M. Mirbeau
prêtent à de semblables histoires, en déplorer la foncière
insignifiance. Que nous chaut l'ignominie ou la sottise de ces gens, qui
ne comptent pas plus que les balayures de l'omnibus de Pentonville,
comme disait Ruskin, et n'existe-t-il point d'autres types d'humanité un
peu plus intéressants?

M. Octave Mirbeau se moque volontiers des psychologues, des idéologues
ou idéalistes, des symbolistes et plus généralement des poètes.
Cependant son art à lui ne retient un moment notre attention que par un
tour de force, par le prestige de sa verve, et l'on s'en fatiguerait
assez vite, car les sujets qu'il affectionne sont parfaitement insipides
en soi. On déplore parfois que la politique--révolutionnaire ou
réactionnaire, peu importe--n'ait pas absorbé davantage M. Octave
Mirbeau et qu'il ait gaspillé une partie de son talent à caricaturer
avec emportement des êtres dont la plate banalité ne mérite que le
silence. Il en a eu sans doute le sentiment, et c'est pourquoi, dans la
_628-E-8_, sous couleur d'impressions de voyage, il avait abandonné le
roman réaliste pour revenir au pur pamphlet sous une forme fantaisiste
et discursive. Cette _628-E-8_, qui serait un livre fort haïssable, si
on le prenait tout à fait au sérieux, est peut-être néanmoins celui
qu'on relirait le plus volontiers parmi tous ceux de M. Octave Mirbeau.
Ce génie de la diatribe, qu'il possède à un si haut degré et dont nous
pouvons nous divertir en dilettantes sans acquiescer le moins du monde à
d'agressifs et fallacieux paradoxes, s'exerce au moins cette fois sur
des questions qui peuvent nous captiver, valeur de l'esprit français, de
l'esprit allemand, de l'esprit belge, futurisme (M. Octave Mirbeau est,
avec Vallès, le précurseur direct de M. Marinetti), etc...

_Dingo_ continue la série des ouvrages composites et fragmentaires où un
lien un peu lâche réunit des épisodes et des digressions hétérogènes.
Mais sans contester l'agrément très vif de ce _Dingo_, on regrettera
peut-être qu'il fasse moins songer à la _628-E-8_ qu'aux _Vingt et un
jours d'un neurasthénique_. Les aventures du bon chien Dingo servent de
prétexte à divers récits et portraits qui se rattachent à la veine
réaliste de M. Octave Mirbeau. Il nous présente notamment toute une
galerie de paysans peu sympathiques, mais peu inédits, qui ressemblent à
ceux de Balzac ou à ceux de Zola, parfois même, plus simplement, aux
«bons villageois» de Sardou. Ils sont rapaces, hargneux, tracassiers,
routiniers, méfiants, malveillants, exploiteurs. Ils ont tous les
défauts qui peuvent rendre la vie insupportable à des voisins de nerfs
sensibles, mais qui ne fournissent pas des spectacles bien palpitants à
l'observateur désintéressé. Les finasseries du maire Théophile Lagniaud
et du garde champêtre Cornelius Fiston, la désinvolture du voiturier
Vincent Péqueux, dit La Queue, les criailleries et les déportements de
la grosse Irma Pouillaud nous laissent assez froids, et nous sommes
modérément émus par les difficultés que rencontre M. Mirbeau pour faire
couper ou vendre ses foins.

Plus savoureuse est l'histoire du maréchal ferrant et cabaretier Jaulin,
radical méliniste, électeur influent et usurier, qui a le mérite d'être
gai dans un pays où tous sont tristes, bon enfant alors que ses
concitoyens sont tous méchants et jaloux; car cet homme si gai et si bon
enfant descelle les pierres d'une sorte de balcon sans garde-fou, afin
que sa vieille mère choie dans le vide et se fracture le crâne, ce qui
ne manque pas d'arriver. On ne saurait se débarrasser de sa mère plus
discrètement. Personne ne s'y trompe dans le village et l'on se plaît à
reconnaître que ce Jaulin a «du tact». L'anecdote du vieux petit
chemineau qui étrangle et viole une fillette est un peu prévue, mais se
relève par un trait plaisant: la foule pousse des cris sur son passage,
mais sans beaucoup d'entrain et en quelque sorte pour la forme, parce
que, après tout, il n'a rien volé! Cependant M. Mirbeau, que révolte ce
souci unique de la propriété, s'échauffe dans une tirade sur les
pillages qu'il attribue, plus ou moins exactement, aux troupes
européennes en Chine. La propriété a pour lui plus ou moins d'importance
selon qu'il s'agit de flétrir les paysans ou les militaires. Le
principal est qu'il flétrisse quelqu'un. Assez comique, le tableau de
l'inaltérable confiance que ces paysans si soupçonneux accordent à des
notaires, qui lèvent le pied régulièrement, sans que l'autorité du
notariat en soit jamais atteinte. Il y a aussi Pierre Piscot, journalier
très pauvre, assez ivrogne, mais plus affranchi que ses congénères, et
qui devient victime d'une machination judiciaire comme en ont conté
Georges Courteline et Jules Moinaux. Il y a encore l'entomologiste
Édouard Legrel, auteur de savantes recherches sur la myologie de
l'araignée, et qui passe pour un génie méconnu, mais n'est qu'un
vaniteux et un ignorant, etc.

Et Dingo? Dingo est le représentant d'une race australienne,
c'est-à-dire de la vie sauvage selon la nature. Il est beau, il est
fort, il est affectueux, il a toutes les qualités. Mais ses libres
instincts ne s'adaptent pas très bien aux exigences de la vie dite
civilisée. Il a des idées exclusivement réalistes; il n'habite pas un
«chenil d'ivoire»; il se moque de l'idéal; c'est un esprit sain. Il a
besoin de liberté, de soleil, d'espace et de carnage. Il savoure
pleinement les joies, si touchantes, de la destruction. Il commence par
massacrer toute la basse-cour de son maître, poules, dindons, paons,
lapins de Sibérie. Il assassine ensuite méthodiquement dans tout le
village où il ne reste bientôt plus d'autres bêtes vivantes que les
villageois. Il rayonne dans la campagne, égorge même les moutons et les
bœufs, puis, un peu avant l'ouverture de la chasse, tous les lièvres et
toutes les compagnies de perdreaux. Il expédie pareillement le mouton
précieux et rare envoyé à Mlle Irène Legrel par sir John Lubbock. Tout
le pays est terrorisé et ameuté contre Dingo et contre son propriétaire.
Que pense M. Mirbeau de ces exploits meurtriers? Il les trouve
extrêmement drôles. Il lui est impossible de condamner sincèrement les
crimes de Dingo. Il se résigne à payer des indemnités et finalement à
déménager. Mais il est ravi que le terrible chien le venge de ces odieux
paysans et réveille en lui «cette exaltation sanguinaire qui dort
obscurément au fond de l'âme de tous les braves gens». Dingo avait gardé
les saines allégresses de la nature, il était pur de tout contact
humain, vierge de toute civilisation. Aussi M. Mirbeau n'a-t-il pour lui
que de l'affection, de l'admiration, il va même jusqu'à dire du respect.
Eh quoi? Cet internationaliste, ce pacifiste, ne réprouve donc plus
l'effusion du sang? Pas le moins du monde. Apparemment, ce qui lui
déplaît dans la guerre, c'est qu'elle s'accomplisse pour le bien de la
patrie. Anarchiste avant tout, il apprécie le meurtre, s'il est
élégamment exécuté par un individu émancipé. «Qu'importent les vagues
humanités, si le geste est beau?» Il n'a pas la prétention de réformer
la nature, qui comporte de perpétuelles tueries et ne fait aucun cas de
la vie des faibles.

Vous vous souvenez peut-être du panégyrique de la nature que prononçait
l'abbé Jules:

      Qu'est-ce que tu dois chercher dans la vie? Le bonheur... Et
      tu ne peux l'obtenir qu'en exerçant ton corps, ce qui donne
      la santé, et en te fourrant dans la cervelle le moins
      d'idées possible, car les idées troublent le repos et vous
      incitent à des actions inutiles toujours, toujours
      douloureuses et souvent criminelles... Ne pas sentir ton
      moi, être une chose insaisissable, fondue dans la nature,
      comme se fond dans la mer une goutte d'eau qui tombe du
      nuage, tel sera le but de tes efforts... Le mieux est de
      diminuer le mal, en diminuant le nombre des obligations
      sociales et particulières, en t'éloignant le plus possible
      des hommes, en te rapprochant des bêtes, des fleurs, en
      vivant comme elles de la vie splendide qu'elles puisent aux
      sources mêmes de la nature, c'est-à-dire de la Beauté...

Mais encore imbu, sans doute, d'un reste de préjugé chrétien, l'abbé
Jules ajoutait: «Tu ne tueras point...» M. Mirbeau a fait de nouveaux
progrès dans la philosophie naturaliste. Lorsque Dingo meurt de maladie,
M. Mirbeau dit: «On ne prend pas un chien de la brousse pour en faire un
chien d'appartement... Il tuait les poules, mais il m'aimait et je
l'aimais...» Les chiens d'appartement, c'est nous, hommes modernes,
enfermés dans nos lois et nos cités: M. Mirbeau préfère la brousse, avec
le droit de tuer les poules, et tant pis pour les poules! Ici, il est
logique, et la nature lui donne raison. Reste à savoir s'il faut suivre
la nature à la lettre, ou si _Dingo_ n'aboutit pas à une démonstration
par l'absurde des principes sociaux que l'abbé Jules, disciple éperdu de
Jean-Jacques, avait niés à l'étourdie.




LE SERMON DE M. MAETERLINCK
SUR LA MORT[50]


M. Maurice Maeterlinck a lancé, en plein carnaval, un ouvrage intitulé
_la Mort_. C'était peut-être prématuré: mais il fut d'actualité le
mercredi des Cendres. _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
reverteris!_ Il faut ajouter que, sans prétendre à la folâtrerie, la
méditation nécessairement un peu funèbre de M. Maurice Maeterlinck veut
être rassurante. Nouveau Lucrèce, il ne prend la plume que pour dissiper
les vaines terreurs et les superstitions. Il voudrait nous procurer à
tous les bienfaits de ce que les philanthropes contemporains, enragés
pour parler grec depuis que personne n'y comprend plus rien, appellent
l'euthanasie, c'est-à-dire une mort aussi agréable que possible.

[Note 50: _La Mort_, 1 vol. Fasquelle.]

Il s'efforce donc de nous persuader qu'on peut très bien la regarder en
face, quoi qu'en ait dit La Rochefoucauld, et que cette éventualité,
pour qui veut bien y réfléchir, n'est nullement effrayante. Il s'accorde
avec Bossuet, auteur d'un autre sermon sur la mort plus généralement
connu jusqu'à présent, pour nous avertir qu'il convient d'y penser à
temps, sans attendre que la maladie nous ait épuisés et laissés sans
défense contre les sombres mirages d'une imagination affolée. M.
Maeterlinck entend dégager la mort de tout ce qui l'entoure et dont elle
n'est point responsable. La maladie appartient à la vie, puisqu'on en
peut guérir. L'agonie même pourrait être sinon abrégée, au moins adoucie
par la science. «Ce n'est pas la mort qui attaque la vie: c'est la vie
qui résiste injurieusement à la mort.» Autrement dit, c'est le lapin qui
a commencé. M. Maeterlinck exagère un peu. Il ajoute: «Accusez-vous le
sommeil de la fatigue qui vous accable si vous ne lui cédez point?» Eh!
il y a une nuance. Le mot de «dernier sommeil» n'est qu'un euphémisme
hardi. M. Maeterlinck nous détourne ensuite des réflexions
shakespeariennes sur les horreurs du sépulcre. L'incinération
empêcherait Hamlet de s'attarder avec les fossoyeurs. «Purifié par le
feu, le souvenir vit dans l'azur comme une belle idée, et la mort n'est
plus qu'une naissance immortelle dans un berceau de flammes.» C'est
peut-être plus poétique, mais le _de cujus_ n'y gagne pas grand'chose.

«Il n'est donc, continue M. Maeterlinck, qu'un seul effroi propre à la
mort: celui de l'inconnu où elle nous précipite.» Est-ce le seul? Il y a
aussi l'insurrection de l'instinct, la rébellion du vouloir-vivre, le
déchirement des séparations. M. Maeterlinck fait trop bon marché de ces
faits. Voyons comment il combat la crainte du saut dans l'inconnu. Il
écarte les religions positives, qu'il ne juge pas fondées en raison. On
peut du moins admettre qu'il sied de chercher des solutions rationnelles
pour ceux qui n'adhèrent pas aux dogmes religieux. En dehors de ces
enseignements dogmatiques, il y a quatre hypothèses: «l'anéantissement
total, la survivance avec notre conscience d'aujourd'hui, la survivance
sans aucune espèce de conscience, enfin la survivance dans la conscience
universelle ou avec une conscience qui ne soit pas la même que celle
dont nous jouissons en ce monde.»

M. Maeterlinck déclare un peu vite que l'anéantissement serait un
dénouement de tout repos, puisqu'il terminerait tout. Il ne compte
vraiment pas assez avec le vouloir-vivre et se persuade trop aisément
qu'un au-delà de souffrances résume tout ce qu'on peut redouter. En
fait, si quelques bouddhistes et quelques pessimistes, disciples de
Schopenhauer ou de Leconte de Lisle, aspirent peut-être au néant, la
majorité des hommes y répugnent profondément et ne regarderaient
nullement cette perspective comme consolante. Je ne parle pas seulement
d'hommes simples et vulgaires: un écrivain philosophe comme M. André
Suarès s'insurge avec angoisse et avec fureur contre l'anéantissement.
D'ailleurs M. Maeterlinck le tient pour impossible. Mais ses
raisonnements paraissent un peu arbitraires et scolastiques.

      Nous sommes prisonniers d'un infini sans issue où rien ne
      périt, où tout se disperse, mais où rien ne se perd. Ni un
      corps ni une pensée ne peuvent tomber hors de l'univers,
      hors du temps et de l'espace. Pas un atome de notre chair,
      pas une vibration de nos nerfs n'iront où ils ne seraient
      plus, puisqu'il n'est pas de lieu où rien n'est plus... Pour
      pouvoir anéantir une chose, c'est-à-dire la jeter au néant,
      il faudrait que le néant pût exister; et s'il existe, sous
      quelque forme que ce soit, il n'est plus le néant... Il est
      aussi contraire à la nature de notre raison, et
      vraisemblablement de toute raison imaginable, de concevoir
      le néant que de concevoir des limites à l'infini...

Est-ce que cela vous semble très convaincant? D'abord on découvre avec
quelque surprise que M. Maeterlinck ne discute même pas la réalité
objective du temps et de l'espace. (Plus loin il notera en passant qu'on
en peut douter, mais n'entrera pas davantage dans la discussion.)
Ensuite, dire que si le néant existe, il n'est plus le néant, dire que
l'existence du néant limiterait l'infini, chose impossible par
définition, c'est tout bonnement jouer sur les mots. Le néant peut très
bien exister en tant que néant: le non-être n'est pas un être, c'est
entendu; mais nous pouvons concevoir la non-existence, puisque certains
métaphysiciens conçoivent même celle de Dieu. De ce que l'univers serait
infini (principe qui d'ailleurs n'est pas évident et a été controversé)
il ne résulterait pas que tous les possibles soient nécessairement et
simultanément réalisés. Dans l'intérieur de cet infini se meuvent
d'innombrables êtres ou phénomènes finis, et M. Maeterlinck lui-même
s'en apercevra deux cents pages plus loin: «En lui (dans l'univers)
flottent des milliards de mondes bornés par l'espace et le temps. Ils
naissent, meurent et renaissent. Ils font partie du tout, et l'on voit
donc qu'il y a des parties de ce qui n'a ni commencement ni fin, qui
commencent et finissent.» Il se réfute lui-même. Inutile de constater
que notre corps ne s'anéantit pas, mais se dissout dans la matière, car
c'est de notre pensée qu'il s'agit, et pour lui appliquer la règle du
«rien ne se perd, rien ne se crée», il faudrait démontrer d'abord que
cette pensée est une substance ou une force, et non pas une simple
«phosphorescence», comme le professait M. Maeterlinck dans un précédent
ouvrage, ou comme disait Taine, une série de phénomènes qui peut
parfaitement prendre fin, sans laisser seulement un sillage après elle.
Cette démonstration de la substantialité de l'âme, M. Maeterlinck ne l'a
pas tentée. Faute de quoi l'hypothèse de l'anéantissement n'est pas
détruite et reste même assez vraisemblable, d'autant plus que M.
Maeterlinck n'invoque pas non plus, comme Rousseau ou Kant, l'argument
moral, la nécessité d'une survie pour assurer le triomphe du bien, la
récompense des bons et le châtiment des méchants.

La survivance avec conservation de la conscience individuelle est,
d'après M. Maeterlinck, peu probable et même peu souhaitable. Il faut
avouer qu'en dehors de la religion et de la morale, elle n'a guère pour
elle que le vœu de la plupart des mortels, ce qui n'est, certes pas une
preuve. La substantialité de l'âme ne suffirait même pas à garantir la
persistance de la notion du moi. M. Maeterlinck est logique avec
lui-même en ne s'arrêtant pas à cette seconde hypothèse. Il reproduit
divers développements qu'on a déjà lus dans une étude sur l'immortalité,
recueillie dans le volume de l'_Intelligence des fleurs_. Il montre sans
peine que cette conscience du moi est fragile, intermittente, et fondée
sur la mémoire qui est la plus débile de nos facultés. Où je ne le
comprends plus, c'est lorsqu'il affirme que cette conscience du moi nous
infligerait une affreuse gêne dans l'éternité, parce qu'exiger qu'elle
nous accompagne dans l'infini pour que nous le comprenions et que nous
en jouissions, ce serait vouloir percevoir un objet à l'aide d'un organe
qui n'est pas destiné à cette perception. Pas du tout! Nous désirerions
conserver notre conscience individuelle et la voir doter d'organes
nouveaux nous permettant de comprendre l'infini et d'en jouir. Peut-être
est-ce impossible, mais l'argumentation de M. Maeterlinck ne l'établit
pas et sa comparaison de l'aveugle-né en même temps paralytique et sourd
se retourne contre lui. Cet infirme serait certes ravi de posséder enfin
les sens qui lui manquaient et d'entrer ainsi dans un monde nouveau,
mais sa joie serait accrue par le maintien de sa conscience personnelle
et par le sentiment de l'identité de son moi naguère souffrant,
maintenant transporté au septième ciel.

Plus loin, M. Maeterlinck dira sans doute: «Je suis persuadé que des
êtres qui seraient des millions de fois plus intelligents que le plus
intelligent d'entre nous ne le posséderaient pas encore (le secret de
l'univers), ce secret devant être aussi infini, aussi insondable, aussi
inépuisable que l'univers même.» Ce ne serait donc pas seulement notre
chétive conscience individuelle, ce serait toute conscience humaine,
même modifiée, transformée et agrandie, qui ne pourrait jamais
comprendre l'infini. Cet infini ne pourrait être compris que de
lui-même. (Et encore! S'il se dédoublait en sujet comprenant et en objet
de compréhension, serait-il encore infini, c'est-à-dire unique?) Mais
nous retombons dans la logomachie: car comprendre un objet n'équivaut
pas à être cet objet, et si nous pouvons concevoir l'infini, comme
l'admet M. Maeterlinck, pourquoi ne concevrions-nous pas son secret? Il
répondra peut-être que concevoir n'est pas comprendre. Cependant un vrai
concept suppose bien au moins un commencement de compréhension; et le
concept qui n'en suppose pas du tout pourrait bien n'être qu'un mot. Les
mots et les arguties sur des mots ont un rôle excessif dans la
métaphysique de M. Maeterlinck.

Au surplus, après avoir nié, à la page 176, la possibilité de comprendre
l'infini, il l'affirme à la page 200:

      ... Quant à celle-ci (à la douleur de ne pas comprendre), on
      en peut dire qu'elle ne serait intolérable que si elle était
      sans espoir; il faudrait que l'univers renonçât à se
      connaître ou admît en lui un objet qui y demeurât à jamais
      étranger. Ou la pensée (après la mort) n'apercevra pas ses
      limites et partant n'en souffrira pas, ou elle les
      outrepassera à mesure qu'elle les apercevra: car comment
      l'univers aurait-il des parties éternellement condamnées à
      ne pas faire partie de lui-même et de sa connaissance? En
      sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas
      comprendre, à supposer qu'il existe un instant, ne finisse
      par se confondre avec l'état de l'infini, qui, s'il n'est
      pas le bonheur tel que nous l'entendons, ne saurait être
      qu'une indifférence plus haute et plus pure que la joie.

Donc, même dans l'hypothèse préférée de M. Maeterlinck, c'est-à-dire
survivance sans conscience du moi au sein de la conscience universelle,
nous ne serions encore que des parties de l'infini et nous pourrions
néanmoins le comprendre. Par conséquent, il n'est pas indispensable pour
cela de s'identifier à lui. D'où il suit qu'une conscience individuelle
peut aussi bien y parvenir qu'une conscience ayant perdu la notion de
son individualité, mais demeurée partielle et inadéquate à l'infini. Je
m'excuse de cet abus d'abstraction: l'auteur m'y a contraint.

Cependant, quoique un peu confus et incohérent, son livre se lit avec
grand intérêt, et malgré quelques paralogismes, sa thèse ne laisse pas
d'être soutenable. C'est une sorte de panthéisme optimiste qui n'a rien
d'absurde en soi ni de foncièrement déplaisant. L'auteur a trop la
notion des limites de la connaissance pour vouloir l'imposer. C'est, en
somme, une rêverie de poète, et avec les chapitres où il démolit le plus
spirituellement du monde les théories spirites tout en leur témoignant
la plus franche cordialité, ses meilleures pages sont celles où,
quittant le ton de l'école, il s'abandonne à sa fantaisie poétique et
chante magnifiquement sa confiance dans la bonté de l'infini. En
renonçant au pessimisme de ses premiers drames, il n'a pas perdu son
sens du mystère et de l'inconnaissable, et il ne protestera peut-être
pas très énergiquement si, pour lui emprunter une de ses images, on
conclut que tout cela est très suggestif, parfois très beau, mais n'a
pas au fond beaucoup plus d'efficacité que la pluie qui tombe sur la
mer.




UNE CANTATE DE M. PAUL CLAUDEL[51]


«Les jeunes gens de mon temps ont perdu l'habitude de la vénération.
Pour moi, je me trouve fort honoré de compter parmi mes contemporains
Claudel que je n'ai jamais vu et dont je ne connais pas la figure. Mais
il n'importe! Paul Claudel respire en même temps que moi sur la terre,
et cette idée ne peut pas se présenter à mon esprit sans me donner du
plaisir et de la fierté. Le monde des lettres n'a sans doute jamais été
aussi avili qu'à l'époque actuelle, cela pour mille raisons qu'il serait
oiseux d'analyser. Mais la présence, dans un siècle, de quelques hommes
tels que Paul Claudel, permet à ce siècle de faire noblement figure en
face de l'Histoire.» Ainsi s'exprime, dans la conclusion d'un récent
opuscule, M. Georges Duhamel, du _Mercure de France_, critique renommé
et redouté pour la rudesse de ses jugements.

[Note 51: _Cette heure qui est entre le printemps et l'été_, cantate
à trois voix, 1 vol. in-4º. Editions de la _Nouvelle revue
française_.--GEORGES DUHAMEL: _Paul Claudel_, 1 plaquette. Librairie du
_Mercure de France_.]

L'admiration de quelques autres critiques, qui ne sont d'aucun cénacle,
et surtout le triomphe de _l'Annonce faite à Marie_, représentée cet
hiver par M. Lugné-Poë, auraient pu nuire à M. Paul Claudel dans
l'esprit de subtils censeurs dont la farouche indépendance n'apprécie
que les génies méconnus. L'essai de M. Georges Duhamel arrive à propos
pour dissiper ces craintes. Il avoue pourtant que les éloges et les
applaudissements recueillis par M. Paul Claudel depuis un an n'étaient
pas sans danger. «Singulière minute pour parler de Claudel que celle-là
où les gens qui lisent semblent avoir pris parti. Heureusement Claudel,
qui n'a cessé de tenir en grand mépris tout ce qui touche à la chose
littéraire et à la vie littéraire, n'en a pas moins rencontré les
quelques contempteurs nécessaires à sa gloire.» Le piquant de l'affaire,
c'est qu'il en a rencontré dans la maison même où l'on rééditait son
_Théâtre_ et à laquelle appartient M. Georges Duhamel. Le critique
dramatique du _Mercure de France_, M. Maurice Boissard, s'est exprimé
sur M. Paul Claudel en termes si sévères, qu'il a un peu réhabilité aux
yeux de son terrible collaborateur un écrivain fort compromis par des
succès si imprévus sur la rive droite.

Il reste encore à M. Georges Duhamel une consolation. Il estime que les
contemporains de M. Paul Claudel sont «trop près de son œuvre pour en
découvrir toutes les raisons et en comprendre intégralement
l'architecture...» Bref, il espère bien que ceux qui ont loué M. Paul
Claudel ne l'ont pas compris. Et mon Dieu, ce n'est pas impossible. Qui
sait? On discute encore sur la signification d'_Hamlet_ et du
_Misanthrope_, de _Faust_ et de la _Divine Comédie_. Mon cher maître
Faguet déclare que _Pantagruel_ n'en a aucune, et que Rabelais n'est pas
le moins du monde un penseur. Si les ouvrages de M. Paul Claudel prêtent
à des explications diverses, il est en bonne compagnie. Les poètes ont
le droit d'être un peu mystérieux: c'est un charme de plus, qui sied à
la grande poésie, et l'on pourrait même soutenir qu'il lui est presque
nécessaire. Mais on peut les admirer en toute sûreté de conscience sans
être certain d'avoir pénétré tous les secrets de leur pensée. On peut
goûter vivement la grâce et la fraîche majesté d'une forêt, et cependant
s'y égarer, comme le Petit-Poucet: ce serait une aventure inoffensive,
si M. Georges Duhamel ne semblait aspirer à y jouer le rôle de l'Ogre.

M. Paul Claudel est d'abord un poète dramatique, et c'est avant tout de
ses drames, destinés principalement à être lus, bien que l'expérience du
théâtre de l'Œuvre ait montré qu'ils pouvaient être joués, que j'ai dû
m'occuper dans un précédent article[52]. Mais le lyrisme est le trait
essentiel du talent de M. Paul Claudel et ne s'affirme pas seulement
dans la liberté et la fantaisie ailée de son dialogue si fréquemment
shakespearien. Il a écrit des morceaux proprement lyriques, des
_Hymnes_, qui ont paru dans des revues et ne sont pas encore réunies en
volume, des _Vers d'exil_, insérés dans le quatrième tome de la nouvelle
édition de son _Théâtre_, et surtout les _Cinq grandes odes suivies d'un
processionnal pour saluer le siècle nouveau_ (1910).

[Note 52: Voir les _Livres du Temps_, première série.]

La troisième de ces _Cinq grandes odes_ est un éclatant et fervent
_Magnificat_, qui aurait réjoui César Franck, si épris de ce chant
liturgique, au témoignage de M. Vincent d'Indy, et qui l'aurait
peut-être inspiré pour ses improvisations à l'orgue de Sainte-Clotilde.
Vous savez peut-être que M. Paul Claudel est chrétien et catholique: il
le proclame assez haut dans ce _Magnificat_, dans toutes ces _Odes_ et
ces _Hymnes_, sans parler du _Chemin de la Croix_ publié en 1911 par la
revue _Durendal_. Ses pièces, au moins à partir de la seconde (_la
Ville_), ne laissaient aucun doute à cet égard, et la première (_Tête
d'or_), sans aboutir encore à cette conclusion expresse, la faisait
évidemment prévoir. M. Paul Claudel cherchait alors à la façon de
Pascal: «Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé.»

Mais bien qu'il croie devoir lancer parfois l'anathème aux impies et
manifester quelque dogmatisme, son âme de poète et d'artiste reste
toujours largement ouverte aux autres courants intellectuels et aux
autres formes de beauté. Il m'est revenu que M. Paul Claudel aimait
Chateaubriand. Comme l'auteur des _Martyrs_ et de l'_Itinéraire_, il a
subi la séduction du paganisme et de l'hellénisme: sa belle et
pénétrante _Ode aux Muses_ en serait un témoignage suffisant, et l'on
sait qu'il a pratiqué les tragiques grecs assez intimement pour donner
une traduction de l'_Agamemnon_ d'Eschyle. D'autre part, il a un profond
sentiment de la nature et non pas seulement de la nature extérieure, des
ciels et des paysages, mais de notre nature corporelle et sensuelle, du
naturalisme humain. Il va beaucoup plus loin dans ce sens que saint
François d'Assise; il ne se borne pas à des effusions idylliques, mais
connaît toute l'ardeur du sang et toute la fougue des passions. M. Paul
Claudel est un poète chrétien pour qui le grand Pan n'est pas mort.
Peut-être cela prouve-t-il simplement que sa foi ne l'empêche pas de se
bien porter et d'y voir clair.

Au risque de ruiner définitivement cet auteur dans l'opinion de M.
Georges Duhamel, je dois confesser que j'ai lu avec un extrême plaisir
la «Cantate à trois voix» que M. Paul Claudel intitule: _Cette heure qui
est entre le printemps et l'été._ Le joli titre, motif de rêverie à lui
seul, et qui ne pouvait être trouvé que par un vrai poète! Il n'a qu'un
défaut: il est si expressif, si suggestif, qu'on s'attarde à le
considérer et qu'on serait presque tenté d'imaginer un poème, au lieu de
lire celui de M. Paul Claudel. Mais on y perdrait trop.

Trois femmes, que M. Claudel nomme Laeta, Fausta et Beata, «toutes trois
parées...--Les bras et le sein dévoilés...--Assises...--La face levée au
ciel...--Nulle de l'autre regardée...--Assises et demi-renversées.--En
robes solennelles.--D'où dépasse la pointe d'un pied doré», sont réunies
dans un site des bords du Rhône. Ce sont des personnages symboliques. La
courte description que je viens de citer rappelle le goût des peintures
galantes du dix-huitième siècle et des opéras ou des cantates
mythologiques de Rameau. Le mot de cantate est tout à fait juste. De
courts récitatifs dialogués relient les fragments lyriques, j'allais
dire les airs, que chante successivement l'une ou l'autre des trois
interlocutrices. Le style et la prosodie se rattachent à la manière
symboliste, mais ont l'originalité propre à M. Claudel. Les récitatifs
sont écrits en vers libres, rimés ou assonancés. Les airs sont en
versets, spécialité claudelienne, ainsi que vous ne l'ignorez point. Les
images magnifiques ou familières abondent. Ce n'est pas toujours
absolument limpide, mais c'est toujours très beau.

Lacta, qu'on nous dit «fille du sol latin», personnifie la joie et la
douceur de vivre, une sorte de paganisme ingénu. Fausta, c'est une
princesse exilée, au cœur noble et fier, qui supporte courageusement
l'adversité, mais que dévorent les fièvres romantiques. Beata, c'est
l'idéaliste, l'élue, qui sait découvrir sous les apparences transitoires
l'essence éternelle et divine. On peut, d'ailleurs, admettre que ces
trois personnes représentent trois états, trois hypostases d'une même
âme, celle du poète et, dans une certaine mesure, la nôtre. Telle est du
moins l'interprétation que je propose, sans en garantir absolument
l'exactitude. Je ne serais nullement surpris que certaines nuances
m'eussent échappé.

Donc, c'est la dernière nuit avant l'été. Le printemps est fini: demain
l'été commence. Ce moment climatérique excite traditionnellement
l'allégresse populaire, qui le célèbre par les feux de la Saint-Jean.
Wagner a situé à cette date la péripétie décisive de la vie de Hans
Sachs. Dans la cantate de M. Paul Claudel, «cette heure qui n'est qu'une
fois», ce «mot suprême de l'année» induisent Fausta et même Laeta en
réflexions mélancoliques sur la fuite du temps. Beata leur réplique
qu'elles ne savent pas voir, qu'elles ne savent pas entendre. Laeta se
demande si celui qu'elle épouse l'aimera toujours; Fausta, si celui qui
l'a quittée reviendra. Quant à Beata, celui qu'elle aime est mort: c'est
pourquoi il ne lui échappera plus, elle le possède désormais à demeure,
«tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change», comme eût dit Mallarmé.
Cette heure, qui n'est ni le jour, ni la nuit, cette heure qui est entre
le printemps et l'été, ce point culminant de l'année, symbolise pour
Beata précisément l'éternité, dont la saveur inoubliable peut se goûter
dans un instant suprême, comme on aspire en une seconde toute l'âme
d'une rose dans son parfum. «Ah! je vous le dis, ce n'est point la
rose, c'est son odeur,--Une seconde respirée qui est éternelle.» Laeta
n'en disconvient pas: «A quoi sert d'être une femme sinon pour être
cueillie?» Puis elle chante un «cantique du Rhône», qu'on peut citer
même après Mistral. «Il faut bien des montagnes pour un seul Rhône!--Il
n'y a qu'un seul Rhône et cent vierges pour lui dans les
altitudes!...--Cent montagnes et au milieu d'elles un seul
Rhône...--Toutes les sources de bien loin entendent sa voix, comme les
vaches qui de cime en cime répondent à la corne du pasteur.--Tout
conflue vers lui...» L'image est merveilleuse; mais observez comme ce
poète de haute envolée use du mot propre et du détail familier. A quoi
sert «la vie, sinon à être donnée? Et la femme, sinon à être une femme
entre les bras d'un homme?» conclut Laeta, qui entonne ensuite un
«cantique de la Vigne» vraiment digne de Bacchus.

      C'est un dieu, sans doute, et non pas un homme qui a inventé
      de joindre, comme pour notre sang même,--Le feu à l'eau!--Un
      dieu, je vous le déclare, et non un homme, qui a inventé de
      faire tenir ensemble dans un verre,--Et la chaleur du
      soleil, et la couleur de la rose, et le goût du sang, et la
      tentation de l'eau qui est propre à être bue...--Ah! s'il ne
      veut point qu'elle le croie,--Il ne fallait pas que cet
      homme prenne la jeune fille par la main et lui dise qu'il
      l'aime et qu'elle est belle...--Ah! s'il ne veut pas épuiser
      la coupe, il ne faut pas y mettre les lèvres!...--Ah! s'il
      est avare et _s'il n'aime que ces choses qu'on acquiert
      l'une après l'autre_...,--Ah! s'il a toujours quelque chose
      à faire au préalable et besoin de s'enquérir et de juger et
      de savoir et de raisonner,--Ah! qu'il ne mette point les
      lèvres à cette coupe qui raccourcit le temps et nous donne
      tout à la fois!--Car, ah! cette vie est trop longue et le
      temps est ennuyeux, et le moment seul est éternel qui n'a
      aucune durée!...--Ah! s'il tient à rester intact, il ne faut
      point étreindre le feu!--Et si pour lui la coupe est
      inattendue,--Que sera-ce de la femme? Que sera-ce de la
      mort?

Le dernier trait ne s'accorde pas trop au caractère de Laeta, ou du
moins à celui que je lui supposais. C'est le poète qui parle,
semble-t-il, plutôt que son héroïne. Mais quelle impétuosité! Quel élan
vers la vie intense et dionysiaque!

C'est le tour de Fausta, l'exilée. Dans le «cantique du Peuple divisé»,
elle évoque sa terre natale, la Pologne, et la houle infinie de ses
moissons. Prisonnière, elle s'écrie: «Dites, qui me rendra l'espace
libre et cet âpre coup de vent de la liberté qui vous enlève comme un
garçon brutal qui fait sauter sa danseuse entre ses deux mains.» Mais
comme Kundry, Fausta veut «servir». Elle n'ouvre même pas sa «chambre
intérieure», le secret de son amour, à l'époux qu'elle craindrait
d'enlever au service de la patrie en le retenant auprès d'elle. En son
absence elle administre ses biens et change tout en or. Mais elle finit
par être accablée par la vanité de tout. Elle repousse les demi-mesures,
les pieux mensonges. Elle est dévorée d'un «désir qui est pur de tout
espoir»... Et elle finit son «cantique du Cœur dur» par cette
exclamation satanique: «Si le désir devait cesser avec Dieu,--Ah! je
l'envierais à l'enfer.»

Aux fureurs de cette malheureuse décidément insatiable s'oppose la
quiétude transcendante de Beata: «Il fallait que celui que j'aime
mourût.--Afin que notre amour ne fût plus soumis à la mort.» Et elle
chante la mort de la chair, la vie de l'Esprit, le désir de la nuit et
de l'éternel repos. Certains passages font songer à _Tristan et Yseult_.
Mais le poème s'achève dans une tonalité sereine et apaisée qui, plus
directement, rappelle les discours d'Anne Vercors, le père de Violaine:
«Je vis, sur le seuil de la mort, et une joie inexplicable est en moi»,
ou encore certaines pages de l'_Art poétique_ de M. Claudel sur «la
mort, notre très précieux patrimoine...». C'est en quoi se révèle le
christianisme immanent de cette cantate profane.

Dans sa cinquième Ode, M. Paul Claudel prononçait cette prière: «Faites
que je sois comme un semeur de solitude et que celui qui entend ma
parole--Rentre chez lui inquiet et lourd.» Je crois qu'il a été exaucé.
Ce nouveau poème, paré de tant d'attraits, est de ceux qui inclinent aux
longues méditations et laissent une impression aussi sérieuse que
durable. C'est une des particularités de M. Paul Claudel. Au début, ses
œuvres peuvent paraître un peu abstruses et hérissées, mais lorsqu'on a
fait l'effort indispensable pour les bien connaître, on ne les oublie
plus.




L'ASCÉTISME DE M. ANDRÉ SUARÈS[53]


M. André Suarès a donné coup sur coup trois volumes: dans le premier il
maudit la chair et dans les deux autres l'esprit. Que reste-t-il? Le
cœur! L'auteur de _Voici l'homme_, du _Bouclier du Zodiaque_, des essais
_Sur la vie_, n'est pas de ceux qui évoluent volontiers[53a]. Il est
capable de variété et surtout d'abondance, mais très attaché à certains
thèmes fondamentaux et à certaines allures caractéristiques.
Généralement original et souvent profond, il vise à la profondeur et
cultive avec soin son originalité. C'est un prophète, un mystagogue, ou
à tout le moins un intuitif. Il exècre la raison et les méthodes
logiques. A quelques égards, il fait songer à Carlyle. Mais, malgré son
mépris des anciens, il a subi, plus 2 Voir _les Livres du Temps_,
première série, pp. 288-298. qu'il ne voudrait peut-être en convenir,
l'influence gréco-latine. Sa tristesse romantique et sa septentriomanie
ne l'empêchent pas d'être sensible à la beauté des formes. Et les
souvenirs antiques le hantent. On dirait parfois d'un normalien déguisé.
Il a écrit, en vers libres, il est vrai, une _Tragédie d'Electre et
Oreste_. On ne s'étonnera point de le voir publier une _Cressida_ qui,
par delà Shakespeare, évoque le monde de l'_Iliade_, et qui, en dépit
d'une manière plus dense et plus âpre, ressemble un peu à une fantaisie
d'Anatole France ou de Jules Lemaître. On y discernera même, par
surcroît, des indices d'une parenté secrète avec M. Gabriel d'Annunzio.

[Note 53: _Cressida_, 1 vol. Emile-Paul; _Idées et visions_, 1 vol.
_ibid._; _Trois hommes (Pascal, Ibsen, Dostoïevski)_, 1 vol. Éditions de
la _Nouvelle Revue française_.]

[Note 53a: Voir les Livres du Temps,_ première série, pp. 288-298.)]

_Cressida_ n'est pas un drame, mais une suite de scènes, interrompues
par quelques récits ou parabases. M. André Suarès n'a pas suivi le
scénario de Shakespeare, lequel s'était inspiré de Boccace et de
Chaucer. Vous vous rappelez que dans Shakespeare, Cressida, présentée
par son oncle Pandarus à Troïlus, cédait à l'amour de ce fils de Priam
et lui jurait de grands serments de fidélité, puis devait se rendre
comme captive au camp des Grecs, par suite d'un échange de prisonniers,
et désespérait son doux ami par sa facilité à écouter les propos galants
de Diomède. Cressida était un type d'inconstance ingénue et de naïve
fragilité féminine. Émile Montégut pensait même que le nom de cette
jeune Troyenne trop volage avait pu fournir la racine du mot français
_grisette_. L'hypothèse étymologique est sans doute aventureuse, mais la
psychologie de l'héroïne de Shakespeare ne prête pas à la discussion. M.
André Suarès l'a complètement modifiée, comme c'était son droit,
puisqu'il s'agit d'une fiction symbolique. Il semble n'avoir retenu du
texte shakespearien qu'une réplique du début de la pièce, où Cressida
confesse à Pandarus son penchant pour Troïlus, mais ajoute qu'elle n'en
laissera rien paraître (du reste elle n'exécutera pas plus cette
résolution que les autres): «Les femmes, explique-t-elle, sont des anges
tant qu'on leur fait la cour; une fois obtenues, les choses perdent leur
prix: l'âme du plaisir est dans la poursuite... Celui qui a obtenu est
un maître, celui qui n'a pas obtenu est un suppliant...» La Cressida de
M. André Suarès, merveilleusement belle et parfaitement froide, sera
l'implacable coquette, l'idole de marbre, la femme fatale, qui n'aime
qu'elle-même et se fait adorer de tous les hommes, mais les désespère
sans merci.

Cressida abandonne sa chevelure à Troïlus, comme Mélisande à Pelléas:
mais ce n'est qu'une manœuvre. «Avec douceur, Troïlus, lui dit-elle,
passez le peigne dans l'herbe d'or parfumée. Caressez-moi du râteau, bon
jardinier, sans me toucher. N'êtes-vous pas assez récompensé de tenir
pour un moment, entre vos doigts, les moissons de la chevelure?» Troïlus
répond: «Je sais bien, sous le couvert de ce chaume en rayons, que tu
souris. Sans voir ton visage, où résident toute la joie du monde et
toute l'illusion, je sais que la raillerie pétille dans tes yeux, comme
le soleil sur les vagues; et j'entends que ton cœur est plein de rire:
tu ris de m'avoir fait ton esclave. Je le fus, sourire de la mer! Je le
suis.» Et plus loin: «Tu te glisses dans mes moelles, et tu vogues,
perfide, flux et reflux, sur les ondes de mon sang. Tu soulèves mes
orages et tu les abats. Ta présence, tes cheveux, ton accent, le murmure
de ta gorge, tes yeux que je devine, tu es une caresse de sel sur mon
cœur à vif, et de feu, de miel cythéréen et de lave mordante, de fraîche
menthe et de suie qui brûle. Et jamais, jamais ce ne sont tes lèvres...»
Tout cela n'est-il pas un peu d'annunziesque? Et voici du
Sully-Prudhomme: «Mystère du désir: un rien le fait naître; un rien le
tue et l'anéantit. Le timbre de la voix, une inflexion, un trait, une
odeur, et le désir s'empare de l'homme, ou le déserte. Une ligne de plus
ou de moins dans le sourire: plus de feu dans le regard, ou plus de
mélancolie...» Vous vous souvenez?

    Comment fais-tu les grands amours,
    Petite ligne de la bouche?

    Il existe un bleu dont je meurs
    Parce qu'il est dans des prunelles...

Cressida, intraitable, se vante d'être «la reine criminelle, le doux
fléau à faire voler la poussière des hommes», qui pour sentir
l'églantine naissante de son sourire sur ses lèvres, marcheraient dans
le cœur de leur mère. Elle considère que l'esprit n'est qu'un vieux sot,
courbé sur les livres, et que la bonté n'est qu'une vertu de mendiant.

      Il faudrait prendre mon cœur. Essaye, timide amant,
      déclare-t-elle à Troïlus. C'est alors que je serais petite
      et faible, et femme, comme toutes. Alors, tu jouirais d'être
      le maître, ô bel amant. Vaincue et prosternée, j'aurais
      toutes les vertus dans ma défaite, adorant la main qui
      frappe et qui m'a courbée. Tout l'univers travaille pour me
      parer et pour me plaire. Et très humblement, ployée sur mes
      genoux, j'offrirais à mon maître tout le travail du monde,
      me dépouillant, pour lui, et ajoutant le don de moi-même à
      la dépouille de l'univers. Non, va, Troïlus, n'essaye pas!
      Non, je ne donnerai pas mon cœur, pour être esclave.

Quelle est la raison profonde de cette insensibilité de Cressida? C'est
que «le cœur corrompt». L'amour est une immolation. La beauté ne se
conserve qu'intacte. Et la loi des sexes est la guerre. «Guerre! guerre!
Je ne laisserai pas tomber mes armes. La fleur est trop cruelle, si elle
est égoïste: c'est votre éternelle plainte. Elle ne l'est pas plus que
vous, qui ne vivez que pour la tuer et la cueillir.» Cressida se moque
du deuil d'Andromaque et des faiblesses d'Hélène, qui se laisse aller à
dire: «Nous vous faisons la guerre dans l'espoir d'être vaincues...»
Cressida la redresse vertement: «En vérité, Hélène, tu vieillis...»
Inutiles, les discours de Nestor, de Prométhée et de Cassandre, les bons
offices de Pandarus, les supplications de Diomède, les velléités de
violence du bouillant Achille. Une fois seulement, Cressida s'humanise,
pour le bel adolescent Cressidès, mais c'est lui qui la repousse:
conflit de deux narcissismes! Et ce Cressidès n'est pas sans une
lointaine analogie avec le Saint Sébastien de M. d'Annunzio. Troïlus va
mourir, malgré les essais de consolation de la tendre Polyxène, Diomède
également, et Cressida danse, comme un Zarathustra femelle: «C'est mon
devoir de vivre, d'être toujours le charme de la vie... Si je ne
souriais plus, où serait le sourire?»

Cette œuvre, très païenne d'apparence et même jusqu'à un certain point
de sentiment, aboutit à une conclusion austère. «S'il vient de la chair,
l'amour la quitte... La chair est le boulet de l'âme... Entre l'homme et
la femme, il n'y a que la chair: mais ce n'est pas l'amour.» Ainsi
s'exprime l'ombre de Pâris, dont on ne récusera pas le témoignage. Après
ce petit voyage d'études--et un peu aussi d'agrément--au Walpurgis
classique, M. André Suarès pourra revenir à sa forte et dure vie
intérieure.

Le volume intitulé _Idées et Visions_ est très attrayant par la
diversité des sujets traités ou effleurés, et il est presque constamment
clair, ce qui n'est pas une qualité commune à tous les ouvrages de M.
André Suarès. Seule, la partie intitulée _Réflexions sur la Décadence_
reste un peu nuageuse; encore chacune de ces «réflexions», prise à part,
offre-t-elle un sens facilement saisissable; toutefois, si l'on regarde
l'ensemble, on ne sait pas trop où l'auteur veut en venir. Mais les
_Croquis de Provence_, datés de juin 1908, sont charmants. M. Suarès s'y
montre brillant paysagiste. C'est un impressionniste solide et
vigoureux. L'objet réel contient utilement son imagination. Si elle
prend l'essor jusqu'au mythe, c'est avec une précision directement
pittoresque: «Le soleil est sur la mer, au ras du rivage... Sa splendeur
purpurine enflamme, sans les dissiper, les voiles tristes du crépuscule.
Lui seul, comme un héros qui chante, dans une robe rouge, flamboie,
sanglant, sur l'horizon. C'est Hercule sur le bûcher, dans sa fatale
tunique...» Il y a aussi des peintures vivantes et grouillantes des
vieilles rues de Toulon, un peu dans la manière de M. Louis Bertrand.
Mais M. Suarès, qui sent et traduit si bien les grâces de cette terre
méditerranéenne, lui reproche d'inviter au plaisir plutôt qu'à la
méditation. Il n'y a peut-être pas d'incompatibilité nécessaire. Il est
exact pourtant qu'un climat de brume convient mieux aux sombres rêveries
où l'auteur se complaît.

Voici donc _Lord Spleen en Cornouailles_. «Une tristesse sans bornes.
Ici je suis dans mon pays...» Mais les descriptions de Bretagne font
vite place à des «pensées» sur une foule de questions morales,
politiques ou littéraires. M. Suarès est violemment antiféministe: il
poursuit de terribles sarcasmes la femme nouvelle, sottement égoïste et
insurgée contre sa nature. Il estime que le «moi» tue la famille et vide
la maison. Il raille la démocratie. Vivre seul, pour ne point haïr les
hommes. Le peuple est femelle. Amour des arbres et des animaux. Horreur
de l'américanisme. Culte de l'art. «L'art est le recours suprême de
l'ordre contre l'anarchie. Qu'il parle pour l'anarchie tant qu'il lui
plaira, le grand artiste est la preuve de l'ordre... Au bout du compte,
le génie, c'est le style.» Mais «combien s'y connaissent?--Et certes,
jamais une femme. Le style, comme la force, leur fait peur». La science
est aristocrate. L'art aussi, bien qu'il soit le contraire de la
science. (Le contraire, c'est beaucoup dire.) L'art est «le suprême
recours de l'homme et du cœur contre l'éphémère. Les lettres sont l'art
suprême pour cette raison qu'entre toutes, les œuvres écrites sont
affranchies de la matière». Admiration, raison de vivre, point d'appui
en ce monde au levier de l'esprit. Adoration à la Michelet pour l'être
douloureux et sublime qu'est la femme, la vraie femme, point féministe.
La morale tend à l'uniformité, puisqu'elle veut imposer à tous les mêmes
devoirs: de là, peut-être, «le dégoût que la morale inspire aux
artistes». Spinoza n'oublie que d'être homme. Il pense et ne sent pas.
«Nous qui sommes dans la mort, nous avons un appétit de vie
intolérable.» (Évidemment, M. Suarès, qui a l'obsession de la mort, ne
peut goûter Spinoza, qui a dit: «La chose du monde à laquelle un homme
libre pense le moins, c'est la mort; et sa sagesse n'est point une
méditation de la mort, mais de la vie[54].» Mais l'auteur de l'_Éthique_
a parlé de l'amour de Dieu de façon à prouver qu'il n'avait point une
âme glacée. Une intense ardeur intellectuelle s'exprime chez lui en
style volontairement géométrique.)

[Note 54: _Éthique_, IV, 67.]

Telles sont, cueillies au hasard, quelques-unes des opinions
capricieusement exprimées par M. Suarès, dans une forme concise et
mordante, non sans quelque goût de paradoxe, mais avec un fond de
traditionalisme assez curieux. M. Suarès a quelques traits communs avec
Barbey d'Aurevilly. Il partage au moins son horreur du bas-bleu. Il est
chrétien, ou quasi chrétien, lorsqu'il exige que l'on trouve un sens à
la douleur et à la mort. Mais je veux citer surtout ces lignes
magnifiques et singulières:

      Il ne faut pas réduire au désespoir une grande âme, à
      l'heure où elle a toute sa verdeur et toute sa force: car
      c'est alors qu'elle réclamait la joie du triomphe; alors
      elle pouvait la goûter... Je sais un livre admirable, un des
      maîtres livres du monde, qui n'a pas d'abord été lu par
      vingt personnes. Le genre humain se passe bien de livres.
      Souffrez donc que tel livre ait pitié du genre humain... La
      lune luit dans sa lanterne de nuages blancs, veilleuse dans
      la chambre du ciel malade. La mer étouffe ses sanglots dans
      la nuit sourde; comme elle pleure doucement sur les rochers!
      Demain où sera ma jeunesse? Où seront tant de volontés, qui
      volaient à la conquête, comme des flammes d'or au vent
      d'ouest? C'en est fait. Ma jeunesse tombe dans le passé,
      comme une pierre dans le fleuve. Et toute ma volonté
      s'épuise dans la solitude. La sourde nuit est là. C'en va
      être fait! Que n'es-tu sourde, ô toi-même, comme elle, ô mon
      âme? Étouffe tes sanglots, comme la mer sur les rochers du
      phare. C'en sera fait demain. C'en est fait.

Ce livre admirable, un des maîtres livres du monde, qui n'a pas d'abord
trouvé vingt lecteurs, ne serait-ce pas un de ceux de M. Suarès,
probablement _Voici_ _l'homme_, ou peut-être les _Images de la
grandeur_, ou encore _le Bouclier du Zodiaque_? Mais quelle lamentation
poignante! Quel chant de détresse!

Le recueil se termine par un _Colloque avec Pascal_, qui fait une
transition avec le volume des _Trois hommes_; ces trois hommes sont
Pascal, d'abord, puis Ibsen et Dostoïevski. (Ces études ont paru dans
les _Cahiers de la Quinzaine:_ mais le portrait d'Ibsen avait été inséré
en premier lieu, au moins partiellement, dans la _Revue des Deux
Mondes_.) On connaît l'enthousiasme de M. Suarès pour Pascal, qui est
son héros, son modèle, et qu'il ne laisse pas d'imiter dans son style.
Il y a, dans les _Idées et Visions_, un éloge autorisé de l'ellipse
pascalienne. «L'ellipse est le trope des solitaires. Le grand style de
l'imagination est toujours elliptique.» Sur le génie de Pascal, nous
sommes bien tous d'accord. Seulement, pourquoi M. Suarès écrit-il: «La
grandeur de Pascal n'est pas dans l'intelligence, si grande soit la
sienne; mais d'avoir l'âme si intense et si nue»? Vous reconnaissez la
thèse favorite de M. Suarès, aussi furieux ennemi de l'intellectualisme
que M. Romain Rolland. Mais si Pascal n'avait pas eu cette grande
intelligence, sa grande âme n'eût-elle pas été perdue pour nous, n'ayant
pu s'exprimer dans les pages immortelles qui nous l'ont fait connaître?
Et ces deux grandeurs sont-elles réellement séparables? On peut à la
rigueur concevoir un saint, n'ayant que celle de l'âme et vivant dans
une obscure solitude. Et encore, est-on bien sûr que sa sensibilité
égalerait celle d'un Pascal, si l'intelligence ne la fournissait pas
d'aliments? Ce pourrait être un grand saint, mais pas tout à fait du
même ordre. Quant à la supériorité de l'esprit, elle s'accompagne
nécessairement d'une émotivité supérieure, qui peut sans doute ne pas
s'enfiévrer et déborder comme chez Pascal, mais se maîtriser ou même se
dissimuler sous un aspect d'impassibilité voulue, comme chez Spinoza
(pour lequel M. Suarès se montre ici plus équitable). Dans aucun cas, on
n'accomplit une grande œuvre sans passion. Ce peut être une passion
intellectuelle, un amour des idées ou du beau, non des créatures
vivantes. C'est alors une autre forme de la sensibilité, plus rare
peut-être, moins spontanément humaine, mais dont le foyer n'en doit donc
être que plus ardent. Même chez les savants, que M. Suarès paraît
confondre avec des automates, chez un Pasteur ou un Claude Bernard, par
exemple, ne faut-il point un fervent amour de la nature, une convoitise
de surprendre ses secrets? Qui n'a point de sensibilité ni de désir ne
pense pas plus qu'il n'aime ou qu'il n'agit, mais végète mécaniquement
selon la loi d'inertie.

Bien entendu, ces études sur Pascal, Ibsen et Dostoïewski ne ressemblent
pas à celles que pourrait écrire un critique de profession. M. Suarès ne
condescend pas à analyser les œuvres ni à les discuter point par point.
Il nous offre des espèces de visions synthétiques et il exprime
lyriquement ses impressions d'ensemble. Il adore Pascal, ou l'homme en
quête de la vie éternelle, l'âme à qui il faut un Dieu. (Je suis Pascal
sans Jésus-Christ, dit M. de Séipse, personnage créé par M. Suarès à son
image.) Il admire Ibsen, il l'admire même un peu trop, puisqu'il le
préfère à Gœthe; mais il ne l'aime pas, pas plus qu'il n'aime Gœthe: ce
sont des intellectuels! On conçoit que ses dédains affichés pour la
science, son pragmatisme, son dénigrement de l'antiquité aient plu à
Brunetière. Enfin, il exalte Dostoïevski, sa «sensibilité sublime» et sa
«foi dans la vie». Il en abuse pour égratigner Flaubert au passage, et
il conclut: «Dostoïevski, si je ne me trompe, et moi-même à mon rang,
nous sommes l'antidote de la tyrannie rationnelle, des philosophes, et
de tout poison inhumain: Dostoïevski, le cœur le plus profond, la plus
grande conscience du monde moderne.»

Mais où prend-il cette tyrannie rationnelle? La tyrannie, elle est en
germe dans ces phrases éminemment brunetièresques du portrait d'Ibsen:
«Je ris d'une sagesse qui détruit tout le bonheur. Athènes n'a pas mal
fait de donner la ciguë au trop sage Socrate. Je ne vois point de
bonheur qui ne justifie toute ignorance... Comme s'il devait tant s'agir
de l'esprit, quand il s'agit d'abord de vivre? etc...» Quels sont les
aspirants à la tyrannie, en cette affaire, sinon ceux qui, sous prétexte
qu'ils veulent vivre,--ce dont personne ne les empêche,--ont la
prétention de proscrire ou de brider la pensée?




ANDRÉ GIDE[55]


[Note 55: La première partie de cette étude a paru dans le _Temps_,
en 1119, à propos de la publication d'_Isabelle_.]

Le premier ouvrage de M. André Gide, les _Cahiers d'André Walter_, parut
en 1891, sans nom d'auteur, à la librairie de l'Art indépendant.
L'édition est depuis longtemps épuisée: le volume n'a jamais été
réimprimé. La littérature de M. André Gide est éminemment ésotérique et
cénaculaire. Cet écrivain semble mettre autant de soins à fuir la
publicité que d'autres à la rechercher: il écrit, dirait-on, pour
lui-même, ou tout au plus, comme Stendhal, pour cent lecteurs. L'art ne
lui apparaît pas comme une fin, ni son œuvre comme un être qui, une fois
détaché de lui, doive avoir une vie propre, durer et se perpétuer. Il ne
considère point les choses littéraires _sub specie æternitatis_. C'est
un esprit foncièrement subjectif. Ses livres ne sont que des
confidences, où il a exprimé par une sorte de besoin personnel un moment
de sa pensée, et qui par la suite ne lui paraissent pas plus importantes
que les paperasses jaunies ou les fleurs fanées. Peut-être, certains
soirs d'hiver, remue-t-il au coin du feu ces vieux souvenirs et ces
archives intimes, mais il se persuade avec une sorte de pudeur maladive
qu'il doit dérober au public les traces de son passé. Peut-être relit-il
parfois _André Walter_; mais il ne désire point que nous le relisions.
Étant homme de lettres, malgré tout et quoi qu'il en ait, il n'a pu
complètement résister au désir de l'impression; mais il se replie et
rentre dans la retraite avec délices; il est l'homme du volume
introuvable; au fond, il regrette vraisemblablement la faiblesse qui l'a
empêché de rester tout à fait inédit, et il appartient à la famille des
Amiel, des Marie Baskirstsef, des Maurice et des Eugénie de Guérin, de
tous ces auteurs clandestins, grands rédacteurs de mémoires et de
confessions, que l'horreur de la foule et la passion de la solitude
contemplative réservent pour les gloires posthumes.

C'est comme une «œuvre posthume» que se présentaient les _Cahiers
d'André Walter_: M. André Gide n'avait même pas mis sa signature, selon
l'usage, à titre d'éditeur des papiers d'un ami défunt. Cependant, je me
souviens que dans les milieux symbolistes où je fréquentais alors, on
avait su tout de suite qui était l'auteur véritable, et bien que le
hasard ne m'eût point permis de rencontrer M. André Gide, je n'avais
plus oublié ce nom. Depuis _Sous l'œil des barbares_, on n'avait pas vu
de début aussi remarquable. D'ailleurs, puisque M. Gide n'a jamais fait
mystère de ses attaches religieuses, je puis bien mentionner qu'on
l'avait surnommé le Barrès protestant. Pendant la fameuse mode des
surnoms, il y en a eu de moins exacts, et de plus malveillants aussi.

André Walter, dont le journal en deux cahiers--cahier blanc et cahier
noir--était livré au public, avait eu le chagrin d'aimer vainement sa
cousine Emmanuèle, qui ne s'en était même point aperçue et qui avait
épousé un M. T... La mère d'André lui avait, en mourant, conseillé la
résignation. Quelques mois après, Emmanuèle meurt à son tour. André
brûle pour la morte d'un amour rétrospectif, mais ardent et halluciné,
qui le conduit au tombeau par les voies rapides de la fièvre cérébrale.
Bien entendu, André Walter est un jeune homme de lettres. Ses
méditations esthétiques alternent avec ses effusions sentimentales.
Point d'action, point de récit: rien que de l'analyse. Je viens de me
replonger, après vingt ans, dans ces _Cahiers d'André Walter_: je les ai
peut-être un peu moins admirés, mais j'y ai pris encore un vif intérêt.
C'est un petit livre très distingué vraiment, et qui garde une valeur
historique. M. André Gide devrait bien le rééditer. Il est fort
substantiel et l'on y retrouve un tas de choses significatives.
Nietzsche était alors inconnu en France: il est vrai que M. André Gide
avait pu le lire dans l'original. (M. André Gide sait l'allemand, ainsi
que l'anglais, l'italien, le latin et le grec, et il cite beaucoup de
textes dans ces diverses langues: les textes grecs sans l'ombre
d'accentuation, malheureusement.) Mais puisqu'il ne le nomme point, on
peut croire que M. Gide, qui parlera plus tard de Nietzsche avec
ferveur, l'ignorait encore lorsqu'il écrivit _Walter_. Il le devine, il
le pressent, et il met ainsi en lumière, sans le savoir, la filiation
qui à certains égards relie Nietzsche à nos Jeune-France de 1830 et à
leurs successeurs immédiats. Lorsque M. André Gide fulmine contre le
repos, contre le confort et les félicités endormantes, lorsqu'il
s'écrie: «La vie intense, voilà le superbe!...» et lorsqu'il précise:
«Multiplier les émotions... Que jamais l'âme ne retombe inactive; il
faut la repaître d'enthousiasmes...», on se demande s'il annonce
Nietzsche et son «Vivre dangereusement!» ou s'il continue nos
romantiques, leur soif d'aventureuse exaltation et leur haine des
platitudes bourgeoises.

D'autre part, on aperçoit dans ces _Cahiers_ un autre romantisme, le
vaporeux et sentimental romantisme à l'allemande, métaphysique et clair
de lune, tartines de confitures et armoire à linge, _Werther_ et
Novalis. Dans le «cahier blanc», Emmanuèle ressemble un peu à Charlotte,
avec moins de petits frères. Il y a beaucoup de larmes sans cause et de
baisers immatériels, entre les soins du ménage, les lectures
instructives et les promenades sous les étoiles. Et tout un mysticisme
se développe, qui nous fait penser aujourd'hui à M. Maurice Maeterlinck,
mais ne lui doit rien sans doute, puisque les deux auteurs sont
sensiblement contemporains: la traduction de _Ruysbroeck l'Admirable_
est aussi de 1891. Comme tous les mystiques, au surplus, M. André Gide
établit une distinction entre l'esprit et l'âme. «L'esprit, ce n'est
rien... L'esprit change, il s'affaiblit, il passe: l'âme demeure...» Il
reproche ceci à Emmanuèle: «Ton esprit dominait ton âme... Je t'en veux
de n'avoir pas frémi devant l'immensité de Luther... Tu comprends trop
les choses et tu ne les aimes pas assez...» Il se plaint: «Nos esprits
se connaissent tout entiers. Au delà, l'âme était tout aussi inconnue.»
Il aboutit logiquement à l'ascétisme, au dégoût de la chair, à cause de
«l'impossible union des âmes par les corps». Il a le culte de la
chasteté. En revanche, l'amour des âmes continue après la mort. Bien
mieux, «tant que le corps vivra, l'amour sera contraint, mais sitôt la
mort venue, l'amour triomphera de toutes les entraves». C'est
lorsqu'Emmanuèle est morte qu'il la possède enfin, puisqu'elle ne vit
que dans sa pensée à lui et que lui ne vit que par l'amour de la
bien-aimée. Mais ces rêveries finissent par lui déranger le cerveau. «La
connaissance intuitive est seule nécessaire, disait-il aussi; la raison
devient inutile... Voilà ce qu'il faut: engourdir la raison et que la
sensibilité s'exalte!» Certaines de ces phrases semblent annoncer M.
Bergson. Et tout cela est évidemment un peu fumeux, comme il est naturel
sous la plume d'un tout jeune homme, mais vivant et attachant. On peut
regretter surtout qu'André Walter considère le raisonnement dialectique
comme la seule forme de la raison, et que, enclin à faire la critique de
la connaissance, il ne songe même pas à tenter celle du sentiment. Au
surplus M. André Gide reviendra de son antiintellectualisme juvénile,
comme aussi de son dédain (théorique) pour la syntaxe. De sa poétique,
assez décadente, un précepte est à retenir, entre beaucoup d'autres qui
portent seulement la marque de l'époque. Bien entendu, M. Gide veut «de
la musique avant toute chose». Mais il renoue, peut-être inconsciemment,
la tradition des vrais maîtres en ajoutant: «... Que le rythme des
phrases ne soit point extérieur et postiche par la succession seule des
paroles sonores, mais qu'il ondule selon la courbe des pensées cadencées
par une corrélation subtile.» La formule est très belle et d'une grande
portée, profondément intellectualiste du reste.

J'ai peut-être trop insisté sur ce premier volume, mais il explique
toute l'œuvre de M. André Gide. Le _Voyage d'Urien_ est une fantaisie
symbolique dans la manière de Novalis, dont nous avons déjà dépisté
l'influence; _Paludes_ est un livret d'égotisme humoristique. (J'aime
moins ces deux opuscules.) Les _Nourritures terrestres_, ce sont encore
des «Cahiers», des notations directes, sans cadre romancé. Le
nietzschéisme s'affirme. «Une existence pathétique plutôt que la
tranquillité. Je ne souhaite pas d'autre repos que celui de la mort...»
Un goût de la nature toute simple, sans luxe ni artifice, à la Rousseau:
«Je n'aime pas que ma joie soit parée, ni que la Sulamite ait passé par
des salles...» (Curieux historiquement, comme réaction contre Baudelaire
et Huysmans.) Du voltairianisme modernisé: «Moi aussi, j'ai su louer
Dieu, chanter pour lui des cantiques, et je crois même, ce faisant,
l'avoir un peu surfait.» Des impressions de voyages, brèves, drues,
synthétiques, évidemment influencées par Barrès. Du philosophisme assez
vigoureux sous sa traduction symbolique: «Eau captée, vous êtes comme la
sagesse des hommes. Sagesse des hommes, vous n'avez pas l'insaisissable
fraîcheur des rivières.» Est-ce qu'avec un peu de bonne volonté on ne
pourrait pas voir dans cette jolie phrase un poétique énoncé du fameux
principe de Carnot? Du don-juanisme intellectuel: «Choisir, c'est
renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste.» Aversion pour les
foyers, les familles, les fidélités, pour n'importe quelle possession
par peur de ne plus posséder que cela: chaque nouveauté doit nous
trouver toujours disponibles. M. Gide découvrira probablement par la
suite que ce bohémianisme devient à la longue un peu monotone; que la
variété, comme le bonheur, est en nous: que ce qui dure est moins
décevant après tout que ce qui change et que le premier de ces éléments
est nécessaire pour goûter toute la saveur du second: on n'a tout le
plaisir du voyage que si au départ on quitte un foyer avec la
perspective de le retrouver au retour. Mais avec les réserves qu'on peut
faire, ce petit livre, un peu inégal, n'en est pas moins brillant
d'originalité et plein de suc.

_L'Immoraliste_ inaugure la série des «récits», qui se poursuivra par
_la Porte étroite_ et la toute récente _Isabelle_. M. André Gide n'a
peut-être pas une vraie vocation de romancier; aussi bien se défend-il
de composer des romans. C'est un conteur d'anecdotes singulières, dont
la signification psychologique ou morale importe plus que le scénario:
le côté narratif et pittoresque est un peu sacrifié. Dans le récit,
puisque récit il y a, M. Gide fait un peu figure d'amateur, comme
Mérimée, à qui il ne ressemble guère par ailleurs, comme Benjamin
Constant, à qui il ressemble davantage, comme le Sainte-Beuve de
_Volupté_ et le Fromentin de _Dominique_, je dirais même comme Stendhal,
si celui-ci n'échappait par son génie aux classifications: mais enfin il
est clair qu'on sent plus le professionnel dans _Madame Bovary_ que dans
_la Chartreuse de Parme_. J'adore, quant à moi, cette libre allure de
l'esprit qui domine son sujet: par comparaison, dans l'autre école, et
malgré les dons les plus magnifiques, on a toujours l'air un peu serf.
M. André Gide, que je n'égale point à ces «amateurs» illustres, se
rattache visiblement à la lignée; peut-être en abuse-t-il parfois, et,
sous prétexte qu'il n'est point un romancier obligé de tout dire,
escamote-t-il un peu trop les points essentiels.

_L'Immoraliste_ est de la veine nietzschéenne, comme le titre suffit à
l'indiquer. «Nous autres immoralistes...» C'est une formule de
Nietzsche. Mais par instants, ce livre, c'est aussi du Flaubert. Lorsque
le héros de M. André Gide s'écrie: «J'ai les honnêtes gens en horreur»,
on croit entendre le bon géant de Croisset fulminer contre les épiciers
et les philistins. L'immoralisme de Nietzsche consiste, bien entendu, à
remplacer les morales existantes par une morale nouvelle, extrêmement
haute et même assez farouche. Il n'en peut être autrement. On ne se
passe pas plus de morale dans la vie que de boussole sur la mer.
Ajoutons que les gens peu moraux, c'est-à-dire modérément intéressés par
ces questions, adoptent machinalement et par souci du moindre effort la
morale courante; l'immoraliste au contraire, ainsi nommé parce qu'il a
répudié la morale de tout le monde, est précisément un homme si enragé
de morale qu'à force d'y penser uniquement et d'en être obsédé il a fini
par s'en inventer une. Mais le héros de M. André Gide n'est pas, il faut
l'avouer, un très puissant penseur: il est même un peu puéril. C'est un
érudit qui, ayant été malade, découvre la vie lorsqu'il entre en
convalescence et se met alors à mépriser la culture; puis qui, au lieu
d'être reconnaissant à sa jeune femme qui l'a bien soigné, la trompe, la
laisse seule et va courir les mauvais lieux, tandis qu'elle agonise à
son tour. Entre temps, à Biskra, il démoralisait un petit Arabe en
l'encourageant à voler des ciseaux, et en Normandie il protégeait les
braconniers qu'il aime pour leur mépris des lois. Je pense que
_l'Immoraliste_ est une satire. M. André Gide aura voulu montrer avec
une ironie de pince-sans-rire ce que deviendrait l'éthique de Nietzsche
pratiquée par des gens d'intelligence médiocre. Zarathustra n'a pas
parlé pour les majorités.

_La Porte étroite_ nous ramène à l'ascétisme, dont nous avons vu les
sources dans _André Walter_. L'héroïne, Alissa Bucolin, jeune
protestante, aime son cousin Jérôme et en est aimée: mais elle ne
l'épousera pas, elle ne sera jamais à lui, par volonté de renoncement et
aspiration à la perfection spirituelle. Le livre est d'une qualité rare,
mais un peu décevant, parce que cet ardent piétisme d'Alissa Bucolin ne
s'exprime point avec le lyrisme qui conviendrait à un sentiment si
puissant, mais dans une langue abstraite, rigide et glacée. C'est très
curieux.

_Isabelle_, ressemble à un conte de ce Barbey d'Aurevilly que M. André
Gide n'aime point, je ne sais pourquoi. (_Nouveaux prétextes_, pp. 68
sqq.). Certes M. Gide ne s'est pas approprié le style flamboyant du
vieux laird, mais c'est bien là un sujet qu'il eût volontiers traité. Un
castel de Basse-Normandie, habité par des fossiles, deux couples de
vieillards falots et un enfant infirme. On découvre que l'enfant infirme
est le fils naturel de noble et puissante demoiselle Isabelle de
Saint-Audéol, petite-fille ou petite-nièce des bons vieux. Isabelle, il
y a quelques années, allait s'enfuir du château, se faisant enlever par
son amant le vicomte de Gonfreville. Au dernier moment, elle a eu une
faiblesse inexplicable: elle s'est confessée à Gratien, vieux domestique
fanatiquement dévoué à la race des Saint-Audéol, et ce Caleb du Calvados
a tué d'un coup de fusil le malencontreux vicomte. C'est pourquoi le
petit infirme Casimir n'a point de père. Sa mère Isabelle vit on ne sait
où; de loin en loin, elle revient au château, mais de nuit, en grand
mystère. Cependant les vieux meurent, Isabelle s'installe avec un homme
d'affaires, son nouvel amant, coupe les arbres, livre le manoir et le
parc au pillage, puis l'homme d'affaires l'ayant abandonnée, elle part
avec un cocher. Triste fin d'une noble maison! Et tout cela est étrange,
inquiétant, angoissant à souhait. Mais l'entrée en matière est peut-être
un peu longue: on nous présente avec luxe de détails le compère de la
revue un jeune sorbonnard qui va au château en question consulter des
manuscrits précieux pour la préparation de sa thèse de doctorat. En
revanche, sur le point capital, c'est-à-dire la psychologie d'Isabelle,
les motifs qui l'ont poussée à faire assassiner un homme qu'elle aimait
pourtant, M. André Gide se montre laconique avec excès et il raffine
l'ironie jusqu'à nous faire remarquer que n'étant pas romancier de
profession il n'est pas tenu de nous cuisiner des développements.

M. André Gide a écrit aussi des drames: _Saül_, _le Roi Candaule_,
etc... Ne pouvant être complet, je terminerai en vous recommandant
particulièrement ses deux volumes de critique: _Prétextes et Nouveaux
prétextes_. Il y a là de bien pénétrantes études sur divers sujets
d'esthétique et certains écrivains d'aujourd'hui, par exemple sur
Nietzsche encore, dont M. Gide a si justement montré que ce n'est point
un pessimiste, mais un croyant, si peu exclusivement démolisseur qu'au
contraire «il construit à bras raccourcis»; sur Mallarmé, Villiers de
l'Isle-Adam, la traduction des _Mille et une nuits_ du docteur Mardrus,
M. Charles-Louis Philippe, Charles Péguy, etc.

Je cite de préférence les éloges. Il y a aussi des exécutions
généralement justifiées. M. André Gide sait que les choses sérieuses
doivent échapper à la convention mondaine de l'approbation systématique.
Philinte est un homme qui n'aime pas la littérature. D'ailleurs, il
arrive qu'on ferraille vigoureusement avec un adversaire pour qui l'on
n'a que de l'estime. C'est le cas de M. Gide rompant une lance en faveur
de Baudelaire contre notre bon maître Faguet, qui partage les
préventions de Brunetière contre cet original et captivant magicien.
Mais le morceau vraiment sans prix, dans ces deux volumes, c'est l'étude
sur les Influences littéraires, leur rôle nécessaire et fécond, la
ridicule peur moderne de perdre sa personnalité en subissant l'influence
des maîtres. Ce sont des pages d'un robuste bon sens, d'un grand goût
classique et d'un belliqueux entrain qui font à M. André Gide le plus
grand honneur. Il va, lui, l'ancien antiintellectualiste des _Cahiers
d'André Walter_, jusqu'à blâmer les préjugés d'aujourd'hui contre la
part de la raison, de l'intelligence et de la volonté, de la composition
en un mot, dans l'œuvre d'art digne de ce nom. Il reviendra plus loin
sur ce thème et dira spirituellement _sic_ «Combien de ces artistes dont
l'imperfection seule est personnelle, et qui, forcés de pousser l'œuvre
plus avant, l'amèneraient à l'insignifiance!»

La souplesse du talent de M. André Gide lui permet certes d'aborder avec
succès tous les genres: insignifiant, lui, il ne le sera jamais. Mais
c'est peut-être, comme Oscar Wilde, dans la critique et dans les
provinces voisines qu'il me paraît supérieur. Mettons qu'il excelle dans
l'essai, comme Montaigne. Tout le monde ne pouvant être poète épique,
c'est encore un assez joli lot.

 *
* *

Le volume intitulé _le Retour de l'Enfant prodigue_[56], ne contient
rien d'entièrement inédit ni de tout à fait récent. Des six traités qui
le composent, deux seulement, _Bethsabé_ et _le Retour de l'Enfant
prodigue_, n'avaient jamais paru en librairie, mais ils avaient été
insérés dans _Vers et Proses_, la revue de M. Paul Fort, il y a cinq ou
six ans. Le _Traité du Narcisse_ et la _Tentative amoureuse_ datent l'un
de 1892, l'autre de 1893, c'est-à-dire de l'époque des débuts, et ont
immédiatement suivi _André Walter_. _El Hadj_ est de 1897, et
_Philoctète_ de 1898. Mais on est heureux d'avoir une occasion de lire
ou de relire ces opuscules, depuis longtemps épuisés. Un vif intérêt
s'attache à tout ce qu'a produit cet écrivain subtil, souvent un peu
quintessencié, mais toujours original. Il est bon de contrôler par une
seconde lecture les impressions qu'il nous donne, et l'on en retire
généralement le même profit que d'une seconde audition de musiques
difficiles. Le présent volume ne marque point une étape nouvelle de sa
pensée. Mais ces six traités, comme ils les appelle, en précisent
certaines nuances, et ils offrent d'ailleurs le plus rare agrément. On
se demande même si son esprit mobile et inquiet n'est pas plus à l'aise
dans ces courts essais que dans des compositions plus étendues.

[Note 56: _Le Retour de l'Enfant prodigue, précédé de cinq autres
traités_, 1 vol. 1913. Éditions de la _Nouvelle revue française_.]

Les trois premiers, le _Traité du Narcisse_, la _Tentative amoureuse_ et
_El Hadj_, appartiennent à la période où M. André Gide était sous
l'influence symboliste. Ce sont les plus ardus: les trois derniers sont
beaucoup plus accessibles, et si l'on veut s'initier progressivement, on
pourra commencer par la fin, quitte à reprendre ensuite l'ordre
chronologique. Bien entendu, ces «traités» ne sont pas des exposés de
doctrine en termes abstraits et dogmatiques, mais des contes ou des
dialogues philosophiques: c'est ce qui les rend légèrement obscurs. Il
faut retrouver l'idée sous le symbole. Les choses se compliquent,
lorsqu'un même écrivain est à la fois un artiste et un penseur. Mais ce
mélange, du reste peu fréquent, est bien savoureux.

Le _Traité du Narcisse_ s'enveloppe d'un hermétisme mallarméen. Narcisse
sent que son âme est adorable, mais voudrait en connaître la figure
sensible et cherche un miroir. Il s'arrête au bord du fleuve du temps,
regarde les apparences qui s'y réflètent, qui passent et fuient, et
recommencent toujours, comme si elles s'efforçaient vers une perfection
première et malheureusement perdue. Cette perfection a existé, dans le
paradis terrestre, chaste éden, jardin des idées: mais Adam s'est ennuyé
de cette splendide immobilité; d'un geste, il a détruit la féerie idéale
et fait naître la vie. Le rôle du poète est maintenant de discerner sous
le flot du réel les archétypes paradisiaques qui s'y cachent désormais.
Narcisse, se mirant dans l'eau courante, ne saurait toucher son image
sans en brouiller les contours et ne peut que la contempler à distance.
Comme Mallarmé, M. André Gide supprime les transitions et les
enchaînements logiques. On est par instants un peu dérouté. En somme,
cette théorie est fort platonicienne et par conséquent assez claire.
Nous n'avons aucune connaissance directe de rien, pas même de notre âme;
mais toute réalité est symbolique, tout n'est que symbole. Voilà, je
crois, ce qu'a voulu dire M. André Gide.

La _Tentative amoureuse_ ou le _Traité du vain désir_, est un petit
conte délicieux, mais qu'il est impossible de résumer. C'est une série
de croquis pittoresques et psychologiques, dont le charme ironique et
poignant réside surtout dans le style et le choix des détails. Luc
rencontre Rachel, à la lisière d'une forêt, non loin de la mer, un matin
de printemps. Ils s'aiment, ils sont heureux presque tout l'été, et se
séparent à l'automne. C'est tout. La première inquiétude vint à Rachel,
lorsqu'elle sentit que Luc commençait à penser. La joie est brève, et
l'attrait de la vie immense ne permet point de s'attarder à l'amour. Un
incident décisif et avant-coureur de la rupture est une promenade où
les deux amants marchent silencieux, préoccupés, parce que cette fois
ils ont un autre but qu'eux-mêmes. Ils ne réussissent pas à entrer dans
le parc qu'ils voulaient visiter. Mais peu importe. C'est peut-être le
mirage d'une activité décevante qui les séparera: la séparation n'en est
pas moins inévitable. «Deux âmes se rencontrent un jour, et, parce
qu'elles cueillaient des fleurs, toutes deux se sont crues pareilles.
Elles se sont prises par la main, pensant continuer la route.» Illusion!
Chacune continuera solitairement la sienne. Chacune cède à sa nature et
au désir du nouveau. M. André Gide veut qu'on se quitte tout
naturellement et sans larmes, l'histoire étant achevée. Quelle
mélancolie dans cette placidité de surface! Un dénouement de tragédie
est moins profondément triste. «Levez-vous, vents de ma pensée, qui
dissiperez cette cendre!» conclut M. André Gide. Magnifique stoïcisme
intellectuel, d'une qualité morale bien supérieure aux fameux «orages
désirés» de René. Mais cette cendre ne se laisse pas dissiper si
aisément et il advient que les plus énergiques volontés y échouent.

_El Hadj_ est l'histoire ultra-symbolique d'un prophète qui console par
de pieux mensonges et ramène dans sa ville un peuple égaré dans le
désert, à la recherche d'un Chanaan chimérique et à la suite d'un prince
mystérieux, toujours caché dans sa litière ou sous sa tente et dont
personne n'a pu voir le visage. Seul le prophète a fini par être admis
auprès du prince, mais plus il l'approchait, plus le prince dépérissait:
on ne peut pourtant avouer au peuple qu'il est enfin mort, si tant est
qu'il ait jamais vraiment existé. On devine que ce prince, c'est la foi,
qui mobilise les nations et déplace les montagnes, mais s'accommode mal
des curiosités indiscrètes. Cette histoire sent un peu le fagot. Mais
le style est d'un lyrisme biblique.

_Philoctète_ ou le _Traité des trois morales_ est un drame
philosophique, qui met en présence Ulysse, ou la raison d'État,
Néoptolème, ou la pitié, Philoctète, ou la vertu esthétique et
nietzschéenne, qui nous invite à nous dépasser nous-mêmes, sans souci
d'utilité, sans considération du prochain, pour la beauté du fait et par
amour de l'art, si l'on ose s'exprimer ainsi. On sait que, dans
Sophocle, Philoctète ne renonce à sa rancune que sur l'intervention
d'Héraklès. M. André Gide lui prête une générosité spontanée, dictée par
les motifs que je viens d'indiquer. Héraklès ne lui est point extérieur,
mais habite en lui. C'est cette morale de Philoctète qui a toutes les
sympathies de notre auteur, foncièrement individualiste, mais idéaliste
aussi. Cette moderne paraphrase de l'antique est vigoureusement conçue.
L'écriture est moins poétique que dans les traités précédents, mais
ferme et pénétrante.

_Bethsabé_, autre petit drame, nous ramène à la poésie de la Bible, dont
M. André Gide s'approprie élégamment la grandeur imagée. L'idée est
encore tout à fait intéressante. Lorsque le roi David a commis cet
odieux abus de pouvoir d'enlever la femme de son pauvre et dévoué
serviteur Urie, il est déçu, non que Bethsabé ne soit merveilleusement
belle et délectable, mais ce que le puissant souverain avait envié, ce
n'était pas seulement Bethsabé, c'était tout l'ensemble de ce qui
constituait l'humble bonheur d'Urie, c'est-à-dire évidemment la
sincérité de l'amour et la simplicité du cœur. Cela, rien ne peut le lui
donner. Il renvoie Bethsabé et se flatte qu'Urie ignorera tout. «Car la
trace du navire sur l'onde, de l'homme sur le corps de la femme
profonde, Dieu lui-même ne la connaîtrait pas.» Mais Urie a été tué au
siège de Raba, par la faute d'un courtisan, qui croyant plaire à David,
a exposé ce brave à l'endroit le plus périlleux. Un premier crime
engendre toujours une série de désastres. Et le vieux roi, qui ne peut
plus supporter la vue de Bethsabé en deuil, sera désormais obsédé de
remords.

_Le Retour de l'Enfant prodigue_, variation sur le thème de la parabole
évangélique, exprime une fois de plus l'incoercible individualisme de M.
André Gide. Sans doute, M. Gide ne blâme pas le prodigue d'être rentré
dans la maison paternelle, puisqu'il était malheureux et fatigué. Vous
entendez bien que cette maison paternelle représente les conservatismes
et les traditionalismes politiques et religieux. Tout cela est excellent
pour les faibles. Les forts ont le droit et peut-être le devoir de s'en
passer. «J'aime, disait ailleurs M. Gide, ce qui met l'homme en demeure
de périr ou d'être grand.» Il recommande de vivre dangereusement, si on
le peut, selon la formule de Nietzsche.

      Vous ai-je vraiment quitté? dit le prodigue. Père,
      n'êtes-vous pas partout? Jamais je n'ai cessé de vous
      aimer...--Toi, l'héritier, le fils, pourquoi t'être évadé de
      la Maison?--Parce que la Maison m'enfermait. La Maison, ce
      n'est pas vous, mon père... Vous, vous avez construit toute
      la terre, et la Maison et ce qui n'est pas la Maison. La
      Maison, d'autres que vous l'ont construite; en votre nom, je
      le sais, mais d'autres que vous...

Il ne s'accordera jamais avec son frère aîné, qui personnifie le joug et
l'orthodoxie étroite. A sa mère, qui lui parle avec tendresse, il avoue:
«Rien n'est plus fatiguant que de réaliser sa dissemblance. Ce voyage à
la fin m'a lassé.» Il a été réduit à servir d'autres maîtres: il a
préféré rentrer au bercail et servir du moins ses parents. C'est un
vaincu, il est résigné, mais non persuadé. Et il ne décourage point son
frère cadet de tenter à son tour la même aventure; il lui souhaite
seulement plus de force et plus de chance. L'horreur de toute
contrainte, de toute entrave, de toute limitation, voilà ce qui
caractérise avant tout M. André Gide. Il a été tenté d'évoluer, comme
tant d'autres; il n'a pu s'y résoudre. «On m'attend. Je vois déjà le
veau gras qu'on apprête... Arrêtez! Ne dressez pas trop vite le festin!»
On considérera peut-être les principes de M. André Gide comme trop
purement négatifs; mais il ne les a pas modifiés depuis vingt-deux ans.
Cet ami du changement montre un esprit de suite bien exceptionnel. C'est
peut-être qu'il est resté jeune. Peut-être ses origines normandes
expliquent-elles ses instincts nomades. Au surplus, on a tellement
insisté en ces dernières années sur la nécessité des disciplines, qu'il
n'est pas mauvais que la thèse contraire garde quelques défenseurs. La
vérité comporte des aspects divers, dont aucun ne doit être sacrifie. M.
André Gide contribue utilement pour sa part à l'équilibre de la
littérature et de l'esprit public.




LES POÈMES CHOISIS DE M. CHARLES DE POMAIROLS[57]


[Note 57: Avec préface de M. Maurice Barrès, 1 volume. Éditions du
_Temps présent_.--Voir _les Livres du Temps_, première série, pages
160-171.]

Il y aurait beaucoup à dire sur notre goût actuel pour les anthologies.
Elles sont recherchées par les gens pressés, mais peut-être plus
profitables aux lecteurs sérieux qui connaissent déjà les œuvres
complètes de l'auteur et trouvent ainsi l'occasion de se les remettre en
mémoire. Bien entendu, une anthologie ne satisfait jamais que ceux qui
sont hors d'état de la discuter. Les autres auraient toujours voulu la
composer différemment et déclareront qu'on en a exclu précisément les
pages qui avaient le plus de droits à y figurer. Il faudrait, pour
contenter tout le monde, autant d'anthologies que de lecteurs, et chacun
serait peut-être sage de se confectionner la sienne. J'avoue que si
j'avais été chargé d'élaborer le florilège de M. Charles de Pomairols,
j'aurais donné une place plus considérable à ses poèmes païens, où se
trouve peut-être, à mon gré, les plus beaux vers qu'il ait écrits.
Certes, plus d'un admirateur de cet «exquis et noble poète», comme
l'appelait Jules Tellier, regrettera de ne pas apercevoir dans le
présent volume des pièces comme _Paysage d'août_, _l'Aurore_, _l'Oracle
de Dodone_, _Kalléméra_, _l'Abandon du dieu Pan_, _Koré Persephoné_. M.
Charles de Pomairols se rattache, ainsi que MM. Anatole France et
Frédéric Plessis, à la lignée d'André Chénier. Nul n'a mieux compris le
génie de la Grèce et

    Ces dieux à hauteur d'homme, où son art fit un jour
    Tenir tout l'infini dans un parfait contour.

Plutôt que le relief un peu dur de la statuaire et surtout que la
pesanteur massive et métallique de Leconte de Lisle, terrible forgeron,
la langue poétique de M. Charles de Pomairols a le charme tendre de
certains peintres des seizième et dix-septième siècles, du Corrège, du
Dominiquin ou du Poussin. Et voici qui semble transcrit d'après un
tableau de l'Albane:

    ... L'herbe indécise et molle des clairières,
    Qui ne peut sans fléchir supporter aucun poids,
    Flotte dans l'or limpide, et les nymphes des bois
    Qu'attire la lueur idéale et profonde,
    Sur le gazon léger enlacent une ronde.

Mais un trait original par où M. Charles de Pomairols se distingue de la
plupart des «renaissants» et des néo-grecs, c'est qu'il demeure toujours
idéalement chaste. «Il restera le poète de la pureté», dit M. Maurice
Barrès dans l'admirable préface qu'il a écrite pour les _Poèmes
choisis_. Rien de plus caractéristique que la persistance de cette
qualité en des sujets où elle n'était pas strictement indispensable. Le
poète la combine avec un très vif sentiment de la nature. Il conte d'un
ton délicieusement naturaliste, mais tout à fait pur et touchant, la
romanesque passion d'un berger pour

    L'aurore au front de lys, la vierge matinale.

Lisez cette pièce dans _la Nature et l'âme_: c'est un petit
chef-d'œuvre. Quant à _Kalléméra_, elle symbolise la lumière sereine,
menacée par le dieu du soleil, dont les ardeurs excessives menacent de
tout gâter et d'amener l'orage. Phoibos à l'arc d'argent

    Aime d'amour ardent cette nymphe mortelle;
    Il s'élève, il grandit, il se rapproche d'elle,
    Mais elle craint ce dieu qui, brûlant, irrité,
    Aime sa beauté seule et non sa pureté.

Et le poète nous conte le mythe de Daphné, qui n'échappe aux poursuites
d'Apollon qu'en se métamorphosant en laurier. Les vers de M. de
Pomairols ont une grâce aussi fine et aussi juvénile, mais certes moins
voluptueuse que le fameux groupe du Bernin, qui est à la villa Borghèse.
Notre auteur a dédié la plupart de ces poèmes «à la mémoire de son
voisin de campagne Maurice de Guérin». Il a lui-même, à un degré
éminent, l'imagination mythique. Il a expliqué des mythes, comme celui
d'Apollon hyperboréen, qui avaient dérouté avant lui les mythologues
professionnels. Il en a même créé, comme celui de cette Hespéris, déesse
du soir, qu'il a nommée et chantée le premier.

Ces deux pièces ont été heureusement recueillies dans le présent
volume, ainsi que _les Danaïdes_ et l'adorable _Naissance des nymphes
d'Artémis_. On ne peut donc prétendre que la veine hellénique ait été
positivement proscrite et désavouée par le poète, qui a présidé lui-même
à la fabrication de son anthologie; mais elle a été réduite à la portion
congrue. Sainte-Beuve écrivait justement, à propos des Guérin: «C'est
peu de dire que Mlle Eugénie de Guérin est chrétienne, elle l'est comme
aux temps de la foi la plus fervente et la plus austère; elle désire que
son frère l'ait été aussi; elle sent bien que c'est une grande et
profonde infidélité à l'humble foi primitive que de poursuivre comme il
l'a fait et d'embrasser aveuglément la vague nature en elle-même et
d'adorer le dieu Pan, ce plus redoutable des adversaires, le seul
peut-être tout à fait dangereux...» Dans une pièce de _la Nature et
l'âme_ qui n'a pas non plus été conservée, M. Charles de Pomairols
rapporte, d'après Hérodote, les plaintes du dieu contre les Athéniens
qui l'avaient négligé, et qui, pris de repentir, bâtirent au milieu

    De la ville où le Beau montre son pur exemple,
    A l'humble Pan sauvage un temple, un petit temple.

Ils lui en élevaient sans doute dans leur cœur un plus grand. M. de
Pomairols avait su faire sa part au dieu Pan, lui réserver son petit
domaine. Il conciliait alors l'esprit de Maurice de Guérin et celui
d'Eugénie: il traitait chrétiennement des sujets païens. C'est l'inverse
qu'avait fait Chateaubriand, et la littérature de notre âge pourra
quelquefois étonner les générations futures, mais ne manquera
certainement pas de les intéresser.

Pour M. de Pomairols, après cette période de juste équilibre, il semble
bien que la tendance d'Eugénie de Guérin l'ait décidément emporté chez
lui sur celle de Maurice. La table des matières de ces _Poèmes choisis_
en est une nouvelle preuve, après ses deux romans: _Ascension_ et _le
Repentir_. On sait aussi qu'il organise avec un zèle infatigable des
concours de littérature spiritualiste. «Dans le monde spiritualisé où
nous entraîne M. de Pomairols, dit M. Maurice Barrès, on éprouve une
sorte de joie délicate, dépouillée, choisie. Délivré de la pesanteur
brutale, on se trouve dans un milieu plus affiné que baigne une
transparence légère. Oublier le corps, associé fortuit, souvent hostile,
avoir présent le principe essentiel de sa personne, sentir uniquement
son âme, l'âme qui pense et qui aime, c'est un état aérien, sublime, qui
donnerait une félicité d'espèce supérieure. C'est l'état que goûtait
pleinement Joubert, le délicat, le raffiné, à peine mêlé à la vie! Mais
précisément ce nom m'éclaire sur le spiritualisme de M. de Pomairols.
Nous entrons au royaume des anges de la littérature.» M. Maurice Barrès
ajoute que mieux que personne, ce poète «a chanté une tradition qui nous
vient du fond des âges celtiques, une tradition qui fait notre gloire,
l'attrait infini pour tout ce qui est pur, vierge, enfantin, intact dans
la nature». Et l'on pourra aussi comparer M. de Pomairols à César
Franck, le _Pater seraphicus_ de la musique moderne. Vraiment on aurait
tort de trop jeter l'anathème à la prétendue corruption générale de
notre temps, et plus favorisé que Sodome, Paris possède manifestement
beaucoup plus de justes qu'il ne lui en faut pour être sauvé.

Si l'éthique de M. Charles de Pomairols a toujours été d'orientation
chrétienne, ses opinions métaphysiques ont longtemps subi l'influence
de la philosophie moderne. Il était allé, dans sa jeunesse, l'étudier en
Allemagne. A Paris, il fut lié avec Taine, Gaston Paris, Gabriel Monod,
Sully Prud'homme, etc. Son idéalisme s'accordait avec l'amour de la
nature, le culte de la race et de la terre, qui lui suggéra ses fameuses
pièces sur la «poésie de la propriété» et la dignité de propriétaire:

      C'est un très grand honneur de posséder un champ.

A cet égard, il s'apparente à Mistral et à Barrès. Il est
décentralisateur et enraciné. Il est un merveilleux poète de l'amour
légitime et des joies du foyer: «Un Sully Prud'homme père de famille et
campagnard», selon la définition de M. Jules Lemaître. La noblesse de
ses aspirations ne le détournait point de la vie totale. Ce n'est
qu'assez tard dans sa carrière qu'il se dirigea vers les voies de
l'ascétisme et de la spiritualité mystique. Ses quatre premiers recueils
ne contiennent même rien qui contredise les thèses de l'agnosticisme. M.
Paul Bourget, qui n'est pas suspect, et qui d'ailleurs a rendu pleine
justice au talent du poète, constate que c'est seulement dans son
cinquième volume de vers, _Pour l'enfant_, que l'on découvre pour la
première fois des indications nettement religieuses et même
spiritualistes au sens métaphysique du mot.

_Pour l'enfant_, a paru en 1904, sans nom d'auteur sur la couverture,
mais avec cette dédicace: «A la mémoire de la petite Lili de Pomairols,
plaintes paternelles.» M. Maurice Barrès expose ainsi la catastrophe:
«C'était une de ces enfants bénies qui ressemblent aux pensées les plus
profondes de leur père. En elle vivaient la suite de ses parents et la
pureté des prairies et des sources. Et l'imagination du poète,
intervenant de la manière la plus touchante et la plus magnifique,
donnait des ailes à la tendresse paternelle. Le poète prolongeait la vie
de son enfant dans le rêve et se la représentait égale aux circonstances
qui réclament le plus de sacrifices. Oh! le malheureux! Il tisse les
jours de sa fille avec des fils d'argent, et déjà la Parque apprête ses
ciseaux. La petite Lili de Pomairols est apparue et ne s'est posée que
treize années au foyer de son père. La pièce intitulée l'_Enlèvement_
nous raconte l'instant terrible, la minute mortelle dont l'esprit du
poète ne s'est plus détaché.» Il n'y a rien eu d'aussi émouvant en ce
genre dans la littérature française depuis les _Pauca meæ_ de Victor
Hugo. Et telle est la force d'un sentiment profond que sans avoir
assurément le génie ou la virtuosité de l'auteur des _Contemplations_,
M. de Pomairols ne nous touche pas moins et soutient cette effrayante
comparaison sans en être écrasé. Certains de ses vers sont de ces purs
sanglots dont a parlé Musset. Il évoque ses souvenirs paternels avec une
simplicité déchirante.

    Parfois je ne puis croire à cette chose sombre...
    ... Et marchant comme on fait quand on va deux ensemble,
    Je me tiens bien souvent sur un bord du chemin
    Et vers l'autre côté j'étends alors la main
    Comme pour ressentir le contact de la sienne.
    O geste favori de l'habitude ancienne...
    L'enfant qui souriait en me donnant la main,
    Je l'ai perdu, je l'ai perdu sur le chemin.

Le père affligé et indigné de l'iniquité du destin veut du moins que sa
fille ne soit pas abandonnée, ni humiliée, et elle tiendra autant ou
même plus de place dans sa pensée que si elle vivait. Tout la lui
rappelle, les êtres et les paysages familiers. Le premier printemps qui
suit la mort de l'enfant irrite le père comme un non-sens. Il est plein
d'horreur

            ... devant la sombre aurore
    Où le tendre avenir s'éteint au lieu d'éclore.

Le seul adoucissement à sa peine est que la pauvre petite se soit
éteinte subitement et sans souffrance.

    Si j'avais entendu ta voix me dire: «Père!
    Père! vous êtes fort!... un monstre me poursuit.
    Oh! j'ai peur, sauvez-moi!... Sans vous je désespère!...»
    Lamentables appels expirant dans la nuit!...

    Poursuivi d'une image aux tortures sans nombre
    J'aurais voulu briser mon front contre le mur,
    Ou bien j'irais, errant, le cœur submergé d'ombre,
    En demandant justice à quelqu'un dans l'azur.

On songe à Victor Hugo, à ses clameurs illustres: «Oh! je fus comme fou
dans le premier moment...», etc. Mais pendant assez longtemps, les
méditations de M. de Pomairols sont beaucoup plus imprégnées de l'esprit
de l'antiquité. Le plus spiritualiste des deux, c'est d'abord Victor
Hugo. L'auteur de _Pour l'enfant_ parle de l'au-delà avec l'horreur
physique d'un Grec amoureux de la lumière. C'est sans doute au cours
d'un voyage aux terres païennes d'Italie ou de Grèce qu'il s'écrie:

    Mais voici que debout sur d'illustres rivages,
    Tenant en main la coupe où ces divins breuvages
        Pour elle auraient pu resplendir,
    Il l'offre vainement aux lèvres d'un fantôme,
    Triste et pâle habitant du ténébreux royaume
        Où ne vit plus aucun désir.

Et la mort est le gouffre d'ombre, l'abîme d'épouvante, l'exil dans le
froid et les ténèbres, sinon le néant pur et simple. Et telle est
l'angoisse que dégage ce mystère sinistre qu'on ne supporte pas sans
trembler l'idée qu'un de ces morts chéris puisse revenir et nous
apparaître

                      ... La stupeur
    Me prend à la pensée, où tout mon cœur succombe,
    Qu'on frémirait d'effroi si tu quittais la tombe.

Le volume est déjà assez avancé lorsque surgit et s'impose décidément
l'espoir dans l'immortalité. Et le poète entre comme autrefois, avec le
peuple, dans la vieille église:

    O Dieu de mon enfance, o vous, Dieu de douceur,
    Qui venez de nouveau là tout près de mon cœur,
    Secouez-moi! Donnez à ma peine cruelle
    La pleine vision de la vie éternelle!

Et c'est une bien jolie invention, digne de la _Légende dorée_ ou des
_Fioretti_, que l'histoire de la pauvre petite fille entrant tout
intimidée et sans bien comprendre ce qui lui arrive dans le grand
paradis du bon Dieu, parce que son papa qu'elle n'avait encore jamais
quitté n'est pas là pour lui donner des explications et lui servir de
guide.

Mais la douleur a fini son œuvre. Le cycle est accompli. Et comme l'a
noté avec raison M. Maurice Barrès, ce livre par lequel on est si
souvent pris aux entrailles s'achève sur une impression de relative
sérénité. Il n'y a de détresse complète que dans l'absolu pessimisme. Le
deuil accidentel du poète a trouvé une consolation dans la foi. Et l'on
termine la lecture de ce très beau recueil de poignantes élégies avec la
gravité affectueuse et la mélancolie apaisée que suggère un campo-santo
italien, où le cloître se rehausse de fresques préraphaélistes et où
l'atmosphère lumineuse adoucit et veloute jusqu'à la noire verdure des
cyprès.




LA COMTESSE DE NOAILLES[58]


Après le _Cœur innombrable_, dont l'apparition en 1901 révéla qu'un
poète nous était né, la comtesse de Noailles avait donné coup sur coup
cinq autres ouvrages, dont trois romans, _la Nouvelle Espérance_, _le
Visage émerveillé_, _la Domination_, et deux autres volumes de vers,
_l'Ombre des jours_ et _les Éblouissements_. Puis était venue une longue
période de silence, qu'interrompt enfin la publication de ce nouveau
recueil lyrique: _les Vivants et les Morts_, que l'auteur date des
années 1907-1913. Si le public l'attendait avec quelque impatience, du
moins son attente ne sera-t-elle pas déçue. _Le Cœur innombrable_ avait
excité une surprise ravie; _l'Ombre des jours_ et _les Éblouissements_
avaient confirmé et encore accru ce premier triomphe. Mais ces trois
livres appartenaient à un même cycle et développaient à peu près les
mêmes thèmes: on pouvait se demander si l'auteur serait capable de se
renouveler. _Les Vivants et les Morts_ dissipent tous les doutes, et
depuis l'éclatant début de Mme de Noailles marquent la plus importante
étape de sa carrière.

[Note 58: _Les Vivants et les Morts_, 1 vol., Fayard; _De la rive
d'Europe à la rive d'Asie_, un vol. in-8º, Dorbon.--Cf. _le Cœur
innombrable_, _l'Ombre des jours_, _la Nouvelle Espérance_, _le Visage
émerveillé_, _la Domination_, _les Éblouissements_, 6 vol.,
Calmann-Lévy.]

La première partie du nouveau recueil s'intitule: _les Passions_; c'est
à savoir les passions de l'amour, comme eût dit Pascal. L'amour avait
fourni les sujets des trois romans de Mme de Noailles. Qui ne se
souvient de Sabine de Fontenay, l'héroïne de _la Nouvelle Espérance_,
qui se suicide pour n'avoir pas réussi à se faire aimer, ou du moins à
régner sans partage sur l'homme qu'elle aimait; de la petite nonne
éperdument et candidement amoureuse de ce _Visage émerveillé_, qui
semble un prologue aux _Lettres de la religieuse portugaise_; enfin
d'Antoine Arnault, le héros de _la Domination_, qui ressemble un peu à
ceux de M. Gabriel d'Annunzio, et qui, après des aventures vénitiennes,
aime sa petite belle-sœur Elisabeth, la voit mourir et meurt quelques
jours plus tard? Cependant l'amour tenait assez peu de place jusqu'ici
dans les poèmes de Mme de Noailles, que remplissait l'adoration
enthousiaste et minutieuse de la nature et qui paraphrasaient
incessamment, mais avec une inépuisable originalité, la fameuse phrase
de Flaubert que j'ai déjà eu l'occasion de citer: «Il y a des endroits
de la terre si beaux qu'on voudrait les serrer sur son cœur.» Mme de
Noailles a parlé elle-même, dans _l'Ombre des jours_, de son «âme
faunesse». Elle avait des après-midi mallarméens, sans préjudice des
matins et des soirs. Elle était la nymphe habituée des jardins et des
potagers. Elle les aspirait et les possédait par tous ses sens.
Lorsqu'elle détournait ses regards des fleurs familières et des humbles
plantes, c'était encore pour embrasser des horizons champêtres. Elle
était infatigablement idyllique et virgilienne, avec un mélange bien
savoureux de précision dans le détail et de lyrisme passionné:

    Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche
        Les vergers odorants et verts,
    Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche
        Qui goûte et qui boit l'univers.

Dans cette églogue, il ne pouvait guère être question que d'amours
gentiment pastorales, passagères et encouragées par le _Carpe diem_:

    Couples fervents et doux, ô troupe printanière!
        Aimez au gré des jours...
    Tout, l'ombre, la chanson, le parfum, la lumière
        Noue et dénoue l'amour.

    Epuisez, cependant que vous êtes fidèles,
        La chaude déraison,
    Vous ne garderez pas vos amours éternelles
        Jusqu'à l'autre saison

Une sensibilité frémissante et intense animait cette poésie, mais se
dépensait dans le culte panthéiste ou païen de la beauté des choses.

Tout au contraire, dans _les Vivants et les Morts_, ce sont des
sentiments humains, et d'abord l'amour, qui occupent le premier plan. Il
ne s'agit plus de bergeries ni de folâtreries, mais d'émotions ardentes
et graves, qui deviendront aisément tragiques. La nature ne se laisse
point oublier tout de suite et, si l'on peut dire, elle se défend. Mais
elle est vaincue.

    Autrefois étendue au bord joyeux des mondes,
    Déployée et chantant ainsi que les forêts,
    J'écoutais la Nature insondable et féconde
        Me livrer des secrets...

    A présent je ne vois, ne sens, que ta venue,
    Je suis le matelot par l'orage assailli
    Qui ne regarde plus que le point de la nue
        Où la foudre a jailli.

C'est en vain que l'orgueil exploite ces souvenirs pour combattre
l'envahisseur et s'écrie:

    L'univers dans vos bras n'aura pas de rival.

Ce jeune rival supplante parfaitement le vieil univers, dont il résume
avec avantage toutes les merveilles:

    Je verrai dans tes yeux profonds et fortunés
    Tout ce que l'univers n'a pas pu me donner:
    O grain d'encens par qui l'on goûte l'Arabie!
    Étroit sachet humain où je touche et déplie
    Des parfums, des pays, des temps, des avenirs,
    Plus que mon vaste cœur ne peut en contenir...

L'amour a donc entièrement conquis et dominé ce cœur fervent, exalté, ce
cœur

    Qui s'élevait aux cieux comme la pierre choit.

Et il y a quelques beaux accents d'amour heureux, notamment ce mot si
touchant:

    Je ne puis pas comprendre encor que tu sois né...

Et encore, dans la même pièce, cette effusion si tendre:

    L'amour que le matin a pour toutes les choses
    Lorsqu'il comble d'azur le torrent, les glaïeuls,
    Le chanvre, les osiers, les goyaves, les roses,
    Mon cœur plus chaud que lui le répand sur toi seul

A vrai dire on remarque dans ce dernier quatrain--mais c'est une autre
question, et, si vous voulez, une parenthèse--un léger défaut de l'art
de Mme de Noailles, qui est de ne pas toujours obéir à une nécessité
évidente. Ici les glaïeuls sont nécessaires, et pareillement les roses,
pour la rime. Mais le chanvre et les osiers auraient pu être remplacés
par d'autres végétaux et les goyaves par des fruits moins exotiques. On
n'a pas toujours l'impression que les traits choisis soient les plus
beaux, ni les plus caractéristiques, les mieux adaptés à la pensée ou au
mouvement de la phrase. Le style de Mme de Noailles, avec de magnifiques
trouvailles où éclate le don poétique, semble souvent un peu arbitraire
et improvisé. Elle ne prend non plus nul souci de la composition, ni de
l'unité logique. Elle multiplie les points de vue, mais ne s'efforce pas
de les confronter ni de les coordonner comme le ferait un esprit gœthien
ou renanien; elle passe de l'un à l'autre, successivement, comme au
hasard, avec des détours et des retours imprévus. Elle nous rappelle par
instants que la concision n'est pas une vertu féminine. Elle se
contredit en toute ingénuité, comme nous aurons l'occasion de le voir
tout à l'heure. Et l'on se demande parfois si elle avait une raison
décisive pour exprimer à un certain moment cette idée plutôt qu'une
autre ou pour ne la point traduire par d'autres mots. Mais on peut
estimer que ce laisser-aller et ce désordre apparents donnent à la
poésie une grâce spontanée qui a son prix. Je ferme la parenthèse.

Lorsque l'âme est remuée à une certaine profondeur, les grands problèmes
de la destinée surgissent invinciblement, et l'on passe des joies ou des
souffrances de l'amour à l'évocation de la mort. Dès les premières
strophes, en plein bonheur, le spectre apparaît:

    ...Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne
        Car rien qu'en vivant tu t'en vas.

    ...Hélas! quand ton élan, quand ton départ m'oppresse,
    Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours,
    Je songe à la terrible et funèbre paresse
        Qui viendra t'engourdir un jour.

    ...Tu seras mort, ainsi que David, qu'Alexandre,
    Mort comme le Thébain lançant ses javelots,
    Comme ce danseur grec dont j'ai pesé la cendre
        Dans un musée, aux bords des flots.

Les idées de Mme de Noailles sur la mort ont beaucoup varié. Même dans
ses premiers livres, tantôt elle la repousse avec horreur:

      Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour!...

tantôt elle l'accepte comme une loi naturelle, assez douce et même
salutaire,--comme un repos:

    O mort, de t'avoir crainte un jour je me repens.
    O fille de Cybèle auguste et du dieu Pan
    Dont les bras ont porté la terre et le feuillage,
    Toi, divine, par qui le cœur est enfin sage...

Elle continuera d'osciller entre ces deux pôles. L'innovation du présent
ouvrage est de substituer au souriant paganisme d'autrefois une sorte de
religiosité fiévreuse, assez romantique, et qui peut, d'ailleurs,
s'exercer aussi bien dans les deux sens. Déjà dans le charmant volume de
prose, _De la rive d'Europe à la rive d'Asie_, on trouvait une belle
invocation à la mort désirée. Voici une pièce qui fait songer à
Lamartine (Je te salue, ô Mort, libérateur céleste...):

    Mais venez, chère mort; mon âme vous appelle,
    Asseyez-vous ici et donnez-moi la main.
    Que votre bras soutienne un front longtemps rebelle...

Mais, quarante pages plus loin, nous revenons à l'effroi et à la
révolte:

    Un bondissant désir comme un torrent me gagne.
    Ah! que je hante encor le sommet des montagnes,
    Que je livre mes bras aux vents de l'Occident:
    Le vert genévrier de ses senteurs me grise,
    Un frein couvert d'écume éclate entre mes dents.
    Se pourrait-il vraiment que l'univers détruise
      Ce qu'il a fait de plus ardent!

On se rappelle ce morceau de _l'Ombre des jours_, où la protestation de
la vitalité débordante aboutissait à cette antithèse:

    D'autres seront alors joyeux, vivants, contents...
    Mais ceux-là qui liront les pages de mon livre,
    Sachant ce que mon âme et mes yeux ont été,
    Vers mon ombre riante et pleine de clarté
    Viendront, le cœur blessé de langueur et d'envie,
    _Car ma cendre sera plus chaude que leur vie_...

Tantôt la perspective de la mort ajoute de l'attrait et de la valeur aux
biens qu'on ne goûtera qu'un temps, et il est dit, dans le _Cœur
innombrable_:

    Aimez la mort aussi, votre bonne patronne,
    Par qui votre désir de toutes choses croît...

Tantôt (_les Vivants et les Morts_) ce qui n'est pas éternel ne vaut pas
d'être recherché, et un découragement inerte serait trop légitime, et
c'est un grand mérite que de n'y point céder:

    O mon cœur sans repos ni peur, je vous vénère
    D'avoir tant désiré, sachant qu'il faut mourir.

De même la paix intérieure, qui semble un demi-sommeil et presque une
image de la mort, est alternativement convoitée ou maudite et déclarée
pire que les pires douleurs. Et puisque nous signalons quelques
contradictions, notons que l'héroïsme des grandes passions et des
ascensions sur les sommets abrupts est tour à tour préconisé, puis
déconseillé au profit de la modeste et commune simplicité; que l'été est
ici considéré comme la folle et perverse saison qui trouble l'âme et
l'égare, là comme une source d'apaisement, de détente et d'acceptation.
Mais qu'importe? Ces conceptions contraires ont pu se trouver également
vraies selon les cas. Le poète note des sentiments au moment où il les
éprouve et n'a pas à résoudre les antinomies.

Ce qui décide de l'orientation définitive de l'ouvrage, après ces
quelques flottements, ce n'est pas un raisonnement philosophique, qu'on
n'attend point, mais une raison de fait: la perte d'un être cher, la
mort non plus conçue abstraitement ni même imaginée, mais vue de près et
pour ainsi dire touchée du doigt:

    A présent, sans détour, s'est présentée à moi
    La vérité certaine, achevée, immobile;
    J'ai vu tes yeux fermés et tes lèvres stériles.
    Ce jour est arrivé, je n'ai rien dit, je vois.

    Je m'emplis d'une vaste et rude connaissance
    Que j'acquiers d'heure en heure, ainsi qu'un noir trésor
    Qui me dispense une âpre et totale science:
        Je sais que tu es mort...

Il suffit. Les consolantes théories d'autrefois sont abjurées! Le poète
se lamente et s'indigne, comme M. André Suarès, de l'égoïsme barbare qui
permet de survivre à certaines séparations:

    Vivre quand ils sont morts! Respirer les saisons!
    Voir que le temps sur eux s'épaissit et s'étire!
    Commettre chaque jour cette ample trahison...

Et voici le plus curieux, le plus pathétique aussi. Sous l'action de ce
déchirement, la païenne, la bacchante de jadis a été atteinte d'une
crise religieuse et a fait appel au Dieu des chrétiens:

    Mon Dieu, je ne sais rien, mais je sais que je souffre
    Au delà de l'appui et du secours humain,
    Et puisque tous les ponts sont rompus sur le gouffre,
    Je vous nommerai Dieu, et je vous tends la main...
    Les lumineux climats d'où sont venus mes pères
    Ne me préparaient pas à m'approcher de vous,
    Mais on est votre enfant dès que l'on désespère
    Et quand l'intelligence à plier se résout...

C'est l'instinct de l'être blessé, torturé, qui va s'agenouiller dans la
pénombre d'une église. Il n'y a rien de plus normal, ni de plus
émouvant. Mais n'ayant à donner qu'une exacte analyse du présent
ouvrage, je dois constater qu'il serait au moins prématuré de vouloir
ajouter le nom de l'auteur à la liste des conversions littéraires. Mme
de Noailles n'a pas encore suivi le chemin de Huysmans, de Coppée et des
autres que l'on connaît. Voici pourtant encore de beaux vers, d'une
éloquente spiritualité:

    Comme vous accablez vos préférés, Seigneur!...
    Il semble que votre ample et salubre courage
    Veuille assainir en nous quelque obscur marécage,
    Tant vous nous arrachez, par des sueurs de sang,
    L'âcre ferment vivant, orgueilleux et puissant.
    On pense qu'on mourra du mal que vous nous faites...
    Et puis, c'est tout à coup la fin de la tempête...

Mais cet esprit ne se maintient pas, et le reste se rattache au
pessimisme négateur, au stoïcisme amer et au «froid silence» d'Alfred de
Vigny. Quoi qu'il en soit, toute cette seconde moitié des _Vivants et
des Morts_ apporte une nouveauté frappante dans l'œuvre de Mme de
Noailles. Malgré quelques longueurs et quelques faiblesses, ce volume
est d'une beauté superbement lyrique et profondément humaine qui lui
assure un rang éminent dans nos admirations. Du ton de l'anthologie
grecque Mme de Noailles s'est élevée sans effort à celui de la grande
poésie.




LES ROSES DE SAADI[59]


[Note 59: Saadi: le _Jardin des roses_, traduit du persan par M.
Franz Toussaint, préface de la comtesse de Noailles. Un vol. Fayard.]

La Perse a été fort à la mode ces temps-ci. Ce n'étaient que fêtes
persanes, expositions de miniatures persanes, ballets russes ou même
français évoquant des légendes de la Perse. L'opinion s'était si bien
retournée, depuis Montesquieu, que les Parisiens auraient volontiers
demandé: «Comment peut-on ne pas être Persan?» Grâce à M. Franz
Toussaint, qui a eu l'idée opportune de traduire Saadi, la littérature
iranienne pourra profiter dans une certaine mesure de cette vogue un peu
inattendue. Jusqu'à présent, ces études étaient restées le monopole de
quelques érudits, parmi lesquels il faut citer Anquetil-Duperron, qui le
premier traduisit le _Zend-Avesta_, Eugène Burnouf, Sylvestre de Sacy,
Jules Mohl, James Darmesteter, Barbier de Meynard, etc... Il n'y avait
évidemment pas un grand nombre de persanisants, en dehors du Collège de
France, de la Société asiatique et de l'École des langues orientales.
Les grandes œuvres littéraires de l'Iran ont été traduites en français
pour la plupart, mais généralement en éditions peu accessibles ou depuis
longtemps épuisées. Il existait une traduction du _Gulistan_, ou
_Parterre des roses_ de Saadi, publiée par Defréméry, en 1858, chez
Didot. Celle de M. Franz Toussaint ne présente peut-être pas des
garanties exceptionnelles d'exactitude. Sans être moi-même en état de la
confronter avec le texte, j'ai sujet de croire qu'elle n'est pas
absolument complète ni rigoureusement littérale. Mais elle est fort
agréable à lire; elle possède cette fidélité supérieure, qui manque
souvent aux travaux des doctes spécialistes, et qui consiste à rendre le
véritable esprit, la grâce et la vie de l'original.

Est-ce que Mme de Noailles ne s'avance pas beaucoup en présentant Saadi
comme «celui qui devait, dans son œuvre, fixer la langue persane, en
rendant flexible et musical le primitif instrument dont, jusqu'à lui, on
n'avait tiré que des sons barbares»? Avant Saadi, il y avait eu
l'illustre Firdousi, l'Homère persan, l'auteur du _Livre des Rois_[60],
qui florissait au dizième siècle; l'aveugle Roudaghi, Kisaï, Avicenne,
Abou Saïd, que James Darmesteter oppose aux moines d'Occident ses
contemporains, Omar-Kheyam, dont les quatrains ont été traduits en vers
par Jean Lahor, Minoutchehr, l'auteur du Divan, etc... Il ne faudrait
pas considérer tous ces poètes comme insignifiants. Dans une très
instructive brochure sur les _Origines de la poésie persane_, James
Darmesteter expose qu'après la conquête arabe du septième siècle, la
tradition nationale avait commencé de se reconstituer avec Abbas, deux
cents ans avant Firdousi. Celui-ci avait eu de nombreux prédécesseurs,
mais les a radicalement éclipsés. Un de ces vieux poètes, Abou Salik, a
trouvé sept ou huit cents ans avant Molière ce trait: «Avec les cils de
tes yeux tu m'as volé mon cœur; tu me voles avec tes cils et tu prétends
me faire condamner avec tes lèvres. Faudra-t-il que je te paye l'amende
pour m'avoir volé mon cœur? Avez-vous vu jamais pareille merveille: un
voleur qu'on indemnise?» C'est Mascarille, en toute naïveté. De
Roudaghi, un de ses émules, Chahid de Bactriane, disait: «La poésie chez
les autres poètes ressemble à la parole: chez Roudaghi, la parole est
faite de couleurs.» Ses poèmes amoureux sont en effet extrêmement
pittoresques, sensuels et fleuris.

[Note 60: Traduit par Jules Mohl.]

Khosravani s'est immortalisé pour avoir été l'un des premiers à pleurer
la jeunesse qui s'enfuit. Firdousi ne dédaigna pas de le citer, dans ces
vers qui annoncent déjà le docteur Faust:

      Je me suis donné tant de peine, j'ai lu tant d'histoires,
      tant de récits arabes et de récits pehlvis! Sauf le soupir
      et le mal de mes fautes, quelle trace me reste-t-il de ma
      jeunesse? Au souvenir de ma jeunesse, à présent je gémis et
      je répète le vers de Bou Tahir Khosravani: Je revois ma
      jeunesse jusqu'à mon enfance. Hélas! ma jeunesse! Hélas! où
      est ma jeunesse?

Kisaï fait songer James Darmesteter à Robert Browning, et Abou Saïd lui
rappelle l'_Epipsychidion_ de Shelley, ce qui n'est pas un indice
d'excessive barbarie. Or une crise se produisit à cette époque (Xe
siècle), dans la pensée de la Perse musulmane. «Un instant, dit James
Darmesteter, l'islam avait semblé prêt à ouvrir les portes à la
philosophie et à la libre pensée. La philosophie grecque, chassée
d'Alexandrie et d'Athènes par Justinien et le christianisme et réfugiée
à la cour des Chosroès, était revenue à la cour des khalifes de Bagdad:
il y eut un instant d'islamisme libéral.» Mais la réaction orthodoxe qui
suivit eut en Perse d'importantes conséquences.

Tandis que le peuple élaborait une religion nouvelle, le chiisme, qui
combinait la mythologie de la Perse ancienne avec l'intolérance
dogmatique de l'islam, les esprits d'élite n'acceptaient point ce
mélange indigeste. «Les uns sortirent plus ou moins ouvertement de
l'islam par la science et l'incrédulité, les autres en sortirent par le
mysticisme. Deux poètes représentent ces deux mouvements contraires, à
l'époque de Firdousi: l'un est le médecin Avicenne, l'autre est le
derviche Abou Saïd.» Il y avait des lueurs dans les ténèbres de ce moyen
âge, bien avant Saadi... Avicenne a eu l'honneur d'être cité par Dante
(l'_Enfer_). La plupart des poésies qui nous restent de lui sont en
l'honneur du vin, mais il ne faudrait pas le confondre avec les
chansonniers du Caveau. Ses chansons bachiques protestent contre
l'oppression de la nature et de la raison par la loi religieuse. Le vin,
proscrit par le Coran, devient pour Avicenne un symbole d'émancipation.
Abou Saïd, mystique et un peu panthéiste, ne séparait point de son
mysticisme le culte de la femme. Pour Darmesteter, ses Zuleika et ses
Leila sont comparables à Béatrice et à Laure, aux Mary, aux Emilia et
aux Madonna de Shelley. Abou Saïd a écrit: «Celui qui a enchaîné son
cœur aux belles restera toujours là et ne rompra jamais la chaîne de
l'idole. Dans la forme d'argile, il a lu le sens de l'âme...» Il est au
moins certain que la poésie persane fut très riche et très brillante
avant le bon Saadi, dont l'œuvre semble même de moindre envergure que
celle de ses grands devanciers.

Saadi naquit à Chiraz dans le dernier quart du XIIe siècle (probablement
en 1184). Il fit ses études à Bagdad et adhéra à la doctrine ésotérique
du soufisme. Puis il voyagea. En Syrie, il fut fait prisonnier par les
Francs et condamné à travailler aux fortifications de Tripoli. Dans la
préface de sa traduction du _Boustan_, Barbier de Meynard assure que cet
événement dut avoir lieu en 1203 ou 1204, vers la fin de la cinquième
croisade. Un ami du poète, un négociant d'Alep, le racheta pour dix
pièces d'or (ou dinars) et lui donna la main de sa fille avec une dot de
cent dinars. Mais la jeune personne était d'humeur si maussade que Saadi
eût préféré l'esclavage et prit la fuite. Il visita le Turkestan,
l'Inde, l'Arménie, l'Asie-Mineure, la Mésopotamie, toute la région du
golfe Persique et même l'Abyssinie. Il a laissé de son séjour dans
l'Inde, un récit que Barbier de Meynard accueille avec méfiance. Il se
serait fait initier aux mystères du brahmanisme, et pénétrant un soir
dans les souterrains de la pagode, aurait surpris le prêtre qui, à
l'aide d'un mécanisme grossier, faisait mouvoir les bras de l'idole. On
constate une curieuse analogie entre cette anecdote et une scène de _la
Foi_ de M. Brieux, Barbier de Meynard objecte qu'on n'a pas signalé,
dans l'Inde, un autre exemple d'une si puérile supercherie. Certes,
Saadi et M. Brieux auraient tort de trop généraliser. Les religions
n'ont pu être fondées et propagées par de simples imposteurs. Renan et
toute la critique du XIXe siècle ont rectifié sur ce point un
voltairianisme trop radical. Mais il arrive que des gens très
convaincus poussent le zèle jusqu'à user de manœuvres contestables pour
soutenir la bonne cause et mettent le mensonge au service de ce qu'ils
croient très sincèrement être la vérité. Le cas rapporté par Saadi n'est
pas psychologiquement invraisemblable et n'exclut point la bonne foi des
brahmines dont Barbier de Meynard s'est institué l'avocat.

Quoi qu'il en soit, Saadi revint au soir de sa vie se fixer à Chiraz, et
il était plus que septuagénaire lorsqu'il acheva ses deux grands
ouvrages, le _Boustan_ (ou Verger) et le _Gulistan_ (ou Jardin des
roses). On peut admettre qu'il y travaillait depuis de longues années.
Il mourut à Chiraz, dans un âge très avancé (cent vingt ans, selon
Doolet-Schah, son plus ancien biographe). Son tombeau existe encore, non
loin de celui de son concitoyen le poète Hafiz, qui vécut après lui, au
XIVe siècle. Pierre Loti l'a visité:

      Ici (à Chiraz), les petits enfants mêmes redisent encore ses
      vers. Patrie enviable pour tous les poètes, cette Perse où
      rien ne change, ni les formes de la pensée ni le langage, et
      où rien ne s'oublie! Chez nous, à part des lettrés, qui se
      souvient de nos trouvères contemporains de Saadi; qui se
      souvient seulement de notre merveilleux Ronsard? Toutefois
      le cheikh Saadi ne possède qu'un tombeau modeste; il n'a
      point, comme Hafiz, une dalle en agate, mais rien qu'une
      pierre blanche, dans un humble kiosque funéraire, et tout
      cela, qui fut pourtant réparé au siècle dernier, sent déjà
      la vétusté et l'abandon. Mais il y a tant de roses dans le
      bocage alentour, tant de buissons de roses! En plus de
      celles qui furent plantées pour le poète il y en a aussi de
      sauvages, formant une haie le long du sentier délaissé qui
      mène chez lui. Et les arbres de son petit bois sont pleins
      de nids de rossignols. (_Vers Ispahan._)

Il n'est pas un salon ni un pensionnat de demoiselles où, grâce à
Leconte de Lisle et surtout à Gabriel Fauré, l'on ne sache que la Perse
est le pays des roses.

    Les roses d'Ispahan dans leur gaine de mousse,
    Les jasmins de Mossoul...

La rose occupe naturellement une aussi large place dans la poésie de la
Perse que dans ses jardins. Roudaghi s'écriait: «Une seule fois dans
l'année vient la rose: ton visage est pour moi une rose éternelle.» Et
Kisaï: «La rose est un trésor descendu du ciel: l'homme au milieu des
roses en devient plus noble. Marchand de roses, pourquoi vends-tu des
roses pour de l'argent? Que pourrais-tu bien acheter avec l'argent de
tes roses qui soit plus précieux que tes roses?» Et plus tard Hafiz: «O
mon cœur, tu t'es flétri sans que j'aie pu cueillir les roses du jardin
de la vie.» On pourrait multiplier les exemples. Il est naturel que
Saadi n'ait pas fait exception et qu'il ait chanté les roses comme tous
ses confrères. Il est poète et ne manque point de reprendre ce thème
obligatoire et traditionnel. Cependant, il n'est peut-être point aussi
éperdument lyrique que Mme la comtesse de Noailles nous le donne à
entendre:

      Certains noms humains semblent traverser les âges, portés
      sur l'amour des hommes, et leur gloire circule dans une zone
      inaltérable, entre les jardins et les cieux. Ainsi la
      renommée du brillant Saadi se trouve mêlée aux suaves
      calices et au limpide éther: aujourd'hui encore, aux yeux
      des poètes du monde entier, chaque brise qui effeuille les
      roses semble répandre sur son tombeau des libations
      odorantes... Je songe à vous, ce soir, Saadi, habitant des
      jardins! Dès l'enfance, j'ai pressenti et partagé vos rêves.
      J'ai tant aimé l'azur qu'il a pénétré mon être et m'a fait
      un cœur de turquoise.

Les jolies phrases! Mais on comprendrait mieux qu'elles eussent été
inspirées par Roudaghi, par Minoutchehr, par Hafiz, par n'importe quel
autre de ces poètes. De tous, Saadi est sans doute celui à qui elles
s'appliquent le moins exactement. Lui aussi, il est à l'occasion rêveur,
contemplatif, mélancolique et voluptueux, mais enfin ce lyrisme n'est
pas chez lui au premier plan. En somme, il est un moraliste et un
conteur. Son _Jardin des roses_ contient surtout des roses purement
symboliques et dont il ne dissimule guère les épines. Ce qui fleurit
surtout dans ce jardin, c'est la sagesse acquise par l'expérience des
hommes. Le volume se compose d'une série d'apologues et d'anecdotes,
d'où se dégagent des maximes de morale pratique, toujours pleines de bon
sens, souvent relevées d'ironie et de scepticisme. Pour savoir s'il
avait autant de génie que notre La Fontaine, il faudrait pouvoir le lire
dans le texte. Entre nous, j'en doute un peu. Mais la traduction prouve
suffisamment qu'il aurait à peu près les mêmes chances que le fabuliste
d'être accusé d'immoralité par Jean-Jacques Rousseau, Lamartine et M.
Emile Faguet[61].

[Note 61: Il aurait même des chances moins discutables, en raison de
plusieurs chapitres franchement licencieux, recueillis dans le présent
volume.]

Ce n'est pas qu'il manque de bonhomie, de douceur et de gentillesse. On
pourrait même lui attribuer à la rigueur une âme franciscaine, lorsqu'il
parle à une jeune fille de ses sœurs les roses ou lorsqu'il note ce
trait digne des _Fioretti_:

      Un voleur se glissa dans la cabane d'un ermite, ne trouva
      rien à emporter, et s'affligea. L'ermite, qui s'aperçut de
      son désespoir, jeta sur le sentier par où il devait passer
      un tapis de feutre qui lui servait de couche. Ainsi le
      larron ne s'en alla pas les mains vides. Les hommes de Dieu
      évitent de contrister leurs ennemis. Comment donc
      pourrais-tu leur ressembler, puisque tu es en guerre avec
      tes amis?

Ce ne sont que des détails isolés. Saadi prêche souvent l'indulgence
mutuelle, mais beaucoup moins, dirait-on, par souci de charité envers le
prochain que par complaisance pour les écarts de conduite. Il aime à
montrer en posture fâcheuse les cadis, qui ont pour mission de défendre
les bonnes mœurs et de surveiller les délinquants. Un de ces cadis, dont
les désordres étaient particulièrement scandaleux, est condamné à mort
par le sultan, qui lui déclare: «Je crois bon de te faire précipiter du
haut de ma citadelle. Ce châtiment servira d'exemple au peuple...» Le
juge répondit: «Ô maître du monde, ta famille m'a toujours honoré de ses
faveurs, et je ne suis pas le seul homme de la ville qui ait commis
cette faute. Fais donc précipiter un autre coupable, afin que son
châtiment me serve d'exemple...» Le sultan éclata de rire et gracia le
juge. Le lendemain, il faisait dire aux dénonciateurs: «Vous avez tous
des défauts. Ne blâmez donc pas les défauts de vos frères. Quiconque
voit son propre vice est indulgent pour autrui.» C'est très spirituel
et, après tout, très juste, car il n'y a rien de plus haïssable que les
pharisiens et les professeurs de vertu, plus ardents à combattre le
pécheur que le péché. Cependant, l'excellent Saadi, sous couleur de
tolérance et de bienveillance, excuse et n'est pas loin d'approuver
toutes les incartades. Il pousse très loin le respect de la bonne loi
naturelle. Mais il est impitoyable pour la bêtise.

      Un mal d'yeux survint à un homme qui était innocent. Il
      alla trouver un vétérinaire et lui dit: «Donne-moi un
      remède.» Le vétérinaire lui instilla dans l'œil le collyre
      dont il se servait pour les yeux des animaux, et notre
      innocent devint aveugle. On porta l'affaire devant le cadi,
      lequel déclara: «Le vétérinaire n'aura pas d'amende à payer.
      Si ce malade n'avait pas été un âne, il ne serait pas allé
      le consulter.»

Il raille l'astrologue trompé par sa femme (La Fontaine le fera tomber
dans un puits) et qui prétend découvrir ce qui se passe dans le ciel,
alors qu'il ne voit pas ce qui se passe dans sa maison. Il ne croit pas
à l'efficacité de l'éducation, à la réhabilitation des déchus, à
l'amélioration des natures ingrates: «Ne lave pas sept fois ton chien
dans la mer, car il n'en sentira que plus mauvais. Si l'on conduisait à
la Mecque l'âne de Jésus, lorsqu'il en reviendrait il serait encore un
âne.» Il a très bien vu l'inconvénient capital d'une certaine
sensiblerie: «Avoir pitié de la panthère, c'est être injuste envers les
moutons.» Il prodigue les avis de prudence désabusée. Dans l'_Esclave
triomphante_, il indique déjà un bon conseil que Labiche devait
développer dans _Edgard et sa bonne_. Mais il ne blâme point le pauvre
amoureux qui se laisse houspiller et tourner en bourrique, parce qu'il
souffre encore moins des mauvais procédés de sa bien-aimée qu'il ne
souffrirait d'une rupture. Il recommande beaucoup le silence et la
discrétion.

      Un marchand qui venait de perdre mille dinars, dit à son
      fils: «Garde pour toi seul cette triste nouvelle.--Mon père,
      répliqua le jeune homme, je t'obéirai, mais daigne
      m'expliquer pourquoi nous devons taire notre malheur.--C'est
      afin qu'il n'y en ait pas deux: la perte de la somme et la
      joie maligne du voisin.»

Il exagère un peu lorsqu'il dit: «Frappe la tête de la vipère avec le
poing de ton ennemi: il en résultera nécessairement un bien pour toi. Si
ton ennemi est vainqueur, la vipère sera tuée, et s'il est mordu, tu
auras un ennemi de moins.» Mais il atteint rarement à cette âpreté où il
y a peut-être plus d'humour que de véritable machiavélisme.

La morale de Saadi est un peu terre à terre; elle n'en est peut-être que
plus raisonnable et plus utile, puisqu'elle s'adresse à la majorité.
D'ailleurs elle ne manque pas de noblesse, puisqu'il enseigne la
modération des désirs, la soumission aux volontés divines, le mépris des
vaines agitations et des choses fortuites ou éphémères:

      Tous les arbres, sauf le cyprès, produisent des fruits.
      Tantôt, grâce à ces fruits, ils sont verts et étincelants,
      tantôt ils sont dépouillés de feuilles et lugubres. Le
      cyprès, lui, n'a point de fruits, mais il est éternellement
      vert. Tel est l'attribut de l'homme libre. N'attache pas ton
      cœur à ce qui est passager... Si tu en as le pouvoir, sois
      généreux comme le palmier, et si tu en es empêché, sois
      libre comme le cyprès!

Quant à l'amour, nul n'y peut rien et le moraliste y perdrait son
persan... Saadi n'est pas héroïque, ni même très idéaliste, ni surtout
bien romantique, mais c'est un aimable homme, un écrivain charmant, et
qui voit clair dans la réalité.




PIERRE LOTI. CHAMPION DE L'ISLAM[62]


[Note 62: _La Turquie agonisante_, 1 vol. Calmann-Lévy.]

On ne s'étonnera pas que l'auteur d'_Aziyadé_, de _Fantôme d'Orient_ et
des _Désenchantées_ ait tenu à élever la voix en faveur de la Turquie.
C'est sa généreuse habitude de défendre les vaincus: il l'a montré lors
de la guerre de Cuba et de celle du Transvaal. Il a de tout temps
professé pour les Turcs une sympathie particulière, et l'on pense bien
qu'il n'allait pas choisir pour la lui retirer l'instant où ce peuple
est abattu par le sort. En dehors de toute question politique, il est
intéressant de rechercher les raisons de cette ardente turcophilie, qui
n'a rien de commun avec celle de certains diplomates, mais constitue un
trait caractéristique de la physionomie littéraire et morale de M.
Pierre Loti. On y pourrait voir l'effet d'un souvenir de jeunesse, d'un
attendrissement sur la mémoire d'Aziyadé. Mais d'autres aventures
semblables, aux quatre coins du monde, n'ont pas laissé dans son esprit
des traces aussi profondes. Ni Rarahu, ni Fatou-Gaye, ni Madame
Chrysanthème n'ont su lui inspirer le même attachement pour leur nation.
Il aurait pu chérir de tout son cœur la petite Circassienne aux yeux
verts, et la regretter longtemps, sans étendre à la Turquie tout entière
ce sentiment passionné. Mais dès son premier séjour en Orient, il est
séduit, il se sent tout doucement devenir Turc, et l'on se demande si ce
n'est pas au contraire par amour de la vie turque qu'il a tant aimé la
jeune épouse du vieil Abeddin, comme la plus charmante personnification
de l'enchantement oriental. Sans doute il a toujours eu le goût de
l'exotisme, des races primitives et près de la nature, l'horreur de
notre civilisation prosaïque et utilitaire. Ce sentiment, si répandu
chez la plupart de nos écrivains depuis plus d'un siècle, domine toute
sa vie et toute son œuvre, mais il semble n'avoir trouvé à le satisfaire
pleinement qu'à Constantinople. Il n'a certes dédaigné ni l'Afrique, ni
l'Extrême-Orient, ni l'Océanie, mais il a ressenti dès l'abord et a
toujours gardé une véritable prédilection pour la capitale des kalifes
et pour l'islam.

C'est peut-être qu'il y a rencontré la plus vive sensation de
dépaysement, dans les conditions les moins onéreuses, j'entends aux
portes de l'Europe, chez une race moins différente de la nôtre et
civilisée aussi à sa manière. Tahiti est trop sauvage, le Japon est trop
loin. A Constantinople, M. Pierre Loti avait le plaisir de changer de
milieu, sans devenir absolument un étranger et sans tomber radicalement
dans l'inconnu. Il ne perdait pas tout à fait le contact avec l'Occident
voisin, il se mêlait à une civilisation nouvelle, mais assez raffinée
encore et suffisamment intelligible. A Constantinople, il avait
l'impression d'être chez lui et de retrouver une patrie. D'ailleurs ce
sentiment s'appuyait sur des admirations d'artiste et sur des affinités
spirituelles. Il a publié dans _l'Exilée_, une longue description de
Constantinople; il en a maintes fois dépeint les paysages dans ses
romans et jusque dans le présent volume. Il a toujours été extrêmement
sensible à la beauté de cette ville, des rives du Bosphore et de la
Corne-d'Or, des dômes et des minarets, à l'originalité des types et des
costumes, à toute cette féerie à grand spectacle, comme il disait dans
les premières pages d'_Aziyadé_. Il est un de nos grands écrivains
orientalistes. Mais il ne se borne pas à jouir des lignes et des
couleurs: c'est l'âme même de ce pays qui lui est infiniment chère. Peu
s'en faut qu'il n'ait eu, comme Théophile Gautier, des velléités de se
faire musulman. «Les Turcs, écrivait-il dans son premier livre, ont
l'amour du passé, l'amour de l'immobilité et de la stagnation.» Voilà
qui le ravit, lui qui exècre l'agitation et la fièvre modernes, lui
qu'obsède l'idée de la fuite irréparable du temps et de l'universelle
caducité des choses.

Il ne tarit point sur le charme des places du vieux Stamboul, avec leurs
platanes, leurs fontaines et leurs petits cafés, où l'on se repose aussi
librement que dans la solitude de quelque bourgade; «refuges adorables
où l'on retrouvait le silence des vieux temps calmes, près des mosquées,
sous des arbres centenaires». En plein centre de l'immense cité, on
découvre de ces asiles de tranquillité provinciale, et M. Pierre Loti
raffole des vieilles provinces turques:

      Oh! ces villes du passé, perdues au fond de l'Anatolie, ces
      villages dans la verdure groupés autour des minarets blancs
      et des cyprès noirs, comme on y respire la paix et la
      confiance, combien la vie s'y révèle honnête et patriarcale!
      Oh! ces hommes, laboureurs ou modestes artisans, qui vont à
      la mosquée s'agenouiller cinq fois par jour et qui le soir
      s'asseyent à l'ombre des treilles, près des tombes
      d'ancêtres, pour fumer en rêvant d'éternité...

Il s'apitoie sur cet humble monde débonnaire, exempt des désirs effrénés
et de l'envie haineuse qu'on souffle au peuple de nos villes, et plié
par sa foi religieuse à la perpétuelle résignation. Il conteste la
férocité qu'on attribue à ces Turcs, qu'il présente au contraire comme
compatissants et doux. Ils n'ont pas besoin qu'on leur recommande d'être
bons pour les animaux. C'est une municipalité composée en majorité
d'Arméniens, et non de musulmans, qui a détruit les légendaires chiens
errants de Constantinople. A Brousse, il existe un hôpital pour les
cigognes qui, blessées ou trop vieilles, n'ont pu fuir à l'entrée de
l'hiver. Avec les populations soumises à leur empire, M. Pierre Loti
affirme que les Turcs étaient naturellement tolérants, respectant les
religions, n'imposant même pas aux Macédoniens l'obligation d'apprendre
la langue turque, protégeant les missionnaires et les congréganistes
catholiques. Pourtant on ne peut nier que des massacres aient eu lieu à
de nombreuses reprises et que ces gens si placides soient sujets à
d'abominables crises de fanatisme. M. Pierre Loti n'y contredit pas
positivement, mais assure que les Turcs ont souvent été provoqués et que
leurs adversaires balkaniques ont commis des excès aussi graves, bien
qu'on y insiste moins. En outre, il demande qu'on ne confonde point la
nation ottomane avec son gouvernement, ou ses gouvernements successifs.
On remarquera qu'il n'a pas beaucoup d'amitié pour les jeunes-turcs.
Dès 1876, dans _Aziyadé_, il annonçait que la Turquie serait perdue par
le régime parlementaire, qui peut effectivement ne pas convenir à tous
les peuples. Entre autres méfaits, il reproche avec amertume aux
jeunes-turcs les «embellissements» qui ont saccagé quelques-uns des
vieux quartiers de Stamboul. Aucune contrée n'échappe donc à ce fléau!

Dans sa haine du modernisme et du prétendu progrès, qui n'est souvent,
on doit en convenir, qu'un industrialisme rapace, hideux et
démoralisant, M. Pierre Loti jugeait déjà Abdul Hamid trop libéral et
n'accorde son affection qu'à la plus vieille Turquie, «dernier refuge du
calme, du respect, de la sobriété, du silence et de la prière». Il
considère que Stamboul est «un domaine sacré de l'Histoire, de l'art et
de la poésie», et que «le jour où le Croissant n'y sera plus, là-haut
dans l'air, du même coup son charme et sa magie vont s'éteindre». Il dit
encore:

      Il n'y a pas, dans la vie, que des usines, des chemins de
      fer, des débouchés commerciaux, des shrapnells, de la
      vitesse et de l'affolement. En dehors de tout ce néfaste
      bric-à-brac, devant quoi se pâme la masse des médiocres et
      qui mène aux finales désespérances, il y a aussi le calme
      qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le
      recueillement et le rêve. A ce point de vue, la Turquie, la
      vieille Turquie des campagnes, la Turquie honnête et
      religieuse, comme une sorte d'oasis au milieu de tourbillons
      et de fournaises, serait aussi utile au monde que ces grands
      jardins dont on sent de plus en plus la nécessité au milieu
      de nos villes trépidantes.

Il est certain que si la Turquie conquérante et envahissante révoltait
l'opinion européenne, comme on l'a constaté depuis la guerre de
l'indépendance grecque, on peut s'associer à la chevaleresque pitié de
M. Pierre Loti pour une Turquie à son tour en détresse. Il n'est pas
moins évident que l'européanisation progressive de la planète n'en
rendra pas le séjour très régalant pour les rêveurs épris de pittoresque
et de diversité. Du reste, Constantinople a porté malheur à tous ceux
qui l'ont occupée: des germes de décadence flottent dans son atmosphère;
depuis Constantin qui, en s'y installant, perdit Rome, c'est le tombeau
des empires. Les alliés balkaniques feront aussi bien d'y laisser les
Turcs.




JÉROME ET JEAN THARAUD

_Dans les Balkans_[63].


[Note 63: _La Bataille à Scutari d'Albanie_, 1 vol. Émile-Paul.]

MM. Jérôme et Jean Tharaud n'ont pas été précisément des correspondants
de guerre. Ils ne nous offrent pas l'équivalent du volume: _De Sofia à
Tchataldja_, de M. René Puaux, lequel, ayant suivi la campagne du côté
bulgare, nous en a donné un récit documenté, passionnant comme un roman
d'aventures, et qui en est un en effet, mais d'aventures authentiques.
M. René Puaux use d'un style excellent, vivant et alerte; cependant il
n'est allé sur le théâtre de la guerre que pour assister du plus près
qu'il se pourrait à un spectacle historique et pour le décrire avec une
scrupuleuse exactitude. La vérité et la rapidité de l'information
étaient ses premiers et même ses uniques soucis. S'il écrivait bien,
c'était par habitude, sans presque y songer. Et le lecteur n'y songe
qu'à la réflexion, étant d'abord empoigné par l'intérêt des événements.
MM. Jérôme et Jean Tharaud ont, au contraire, cherché au Montenegro
moins des faits que des impressions, et ils ont voulu faire œuvre
littéraire. Ils n'ont point envoyé de télégrammes ni de lettres
hâtivement improvisées, et c'est au retour qu'ils ont rédigé leur livre
à loisir. Ils ont tenu néanmoins à lui garder le caractère de notes de
voyage, transcrites avec beaucoup de soin et agréablement ornées, mais
non point intégrées comme de simples matériaux dans quelque conception
d'ensemble. Ils ne racontent que des choses vues et n'esquissent, à
l'aide de ces éléments, aucune étude d'histoire, de psychologie ethnique
ou de politique internationale. On regrette parfois qu'ils n'aient pas
élargi leur plan. Peut-être se défient-ils trop de l'érudition et des
idées générales. Leur ouvrage n'en est pas moins attrayant et délicat.

Ils sont partis afin de «voir des gens qui se battent, des hommes qui
croient à quelque chose et qui donnent leur vie pour cela». Déjà dans
tous les ports slaves de la côte dalmate, ils ont trouvé un grand
enthousiasme. De Cattaro, ils ont gagné Cettigné à dos de mulet, par des
sentiers en lacet dans la montagne. Apre et morne séjour! «Qu'il a fallu
haïr le Turc, pour venir chercher un refuge dans cette affreuse
solitude!» Soit! Mais le Montenegro était-il inhabité avant l'invasion
turque? Ailleurs, MM. Jérôme et Jean Tharaud nous ont parlé du «Lovtchen
monténégrin qui de sa masse puissante domine tous les sommets
d'alentour» et ont ajouté: «A la cime, un point blanc: c'est la chapelle
où le prince-évêque Pierre II, poète, législateur et guerrier, dort son
dernier sommeil sous la garde des Vilas, les belliqueuses fées
protectrices de la Tcherna-Gora.» Que nous aimerions avoir quelques
renseignements sur ce prince-évêque, sur ces fées belliqueuses, sur
tout ce passé! Ailleurs encore: «Comme on comprend dans cette solitude
la petite patricienne de Venise que son mari Georges IV ramena un jour
du Lido pour régner sur ces rochers! Sa vie ne fut plus qu'un soupir
vers sa belle patrie. Elle finit par persuader son faible mari de l'y
suivre. Et ce fut ainsi que prit fin dans la Tcherna-Gora la dynastie
des Maramont qui, avec les princes des Baux--une autre famille
française--a donné tant de chefs à ce Montenegro...» Combien un aperçu
de la biographie de ces princes français et de cette petite princesse
vénitienne nous eût enchantés! Plus loin, MM. Jérôme et Jean Tharaud
mentionnent en passant les chansons populaires monténégrines, «ces
belles chansons que Gœthe égalait à l'_Iliade_ et que l'on chante encore
dans les villages en s'accompagnant de la guzla». Que nous souhaiterions
d'en connaître quelques-unes! A chaque instant, d'un mot ou d'une
allusion, MM. Tharaud piquent notre curiosité; et puis ils dédaignent de
la satisfaire, étant pressés de se remettre en route. Tous ces sujets, à
peine effleurés, nous intéresseraient pourtant beaucoup plus que des
détails circonstanciés sur la difficulté de trouver une monture, un
guide ou une auberge passable.

A Podgoritza, défilent trois mille prisonniers turcs, indifférents et
fatalistes. La ville possède un ancien quartier turc.

      Par un vieux pont en dos d'âne, je traverse le torrent
      boueux, profondément enfoncé dans ses berges, pour aller
      respirer là-bas l'air de secret et de mystère que l'Orient
      porte partout avec lui, et que nos civilisations s'entendent
      si bien à détruire. Charmant petit pont turc, bel accent
      circonflexe jeté sur la rivière! Ce n'est pas notre arc
      roman, ce n'est pas non plus notre ogive; c'est quelque
      chose de nouveau, une ligne imprévue; avec elle, on pénètre
      dans un autre royaume, le dénuement, la poésie, la riche
      fantaisie musulmane: d'un coup, on enjambe l'Orient.

On savait, par _la Fête arabe_, que MM. Jérôme et Jean Tharaud goûtaient
fort le pittoresque oriental; on ne s'étonnera pas de les voir
regretter, comme Pierre Loti et pour des raisons analogues,
l'effondrement de la puissance turque. A Dulcigno, ils entendront avec
émotion la prière du muezzin: «Dans ce jour qui finit, elle exprime si
bien la plainte de l'islam, hautaine et résignée!» Et ils lui
supposeront cette signification:

      Je suis le repos, le rêve, la contemplation, l'humilité, la
      sagesse: je suis les grandes étendues, les roses de la
      Perse, les jardins dans les sables, les cyprès dans les
      cours; je suis la vie dans la mort. Inventez, pour me
      détruire, des machines meurtrières! Vaincu sur votre petit
      coin du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine
      innombrable, les Indes embrasées et dans la sombre Afrique.
      Vos religions à vous ne s'épanouissent que dans les brumes.
      Mon domaine à moi est celui du soleil, et vous ne détruirez
      ni l'eau, ni les palmiers, ni la fleur du rosier, ni l'ombre
      du cyprès.

Telle est la prosopopée de l'islam, imaginée par les frères Tharaud.
Avec Loti, ils conçoivent l'Orient musulman comme une oasis de vie
contemplative, menacée par la banale et bruyante civilisation moderne.
Plus loin, ils y reviendront, sous forme d'apostrophe à un fonctionnaire
turc:

      Pauvre kaïmakan! Que cela t'a mal réussi de vouloir devenir
      un homme d'Occident! Ta race est faite pour le rêve, pour
      l'action rapide et violente, pour le loisir et la paresse,
      pour toutes ces choses divines que nous autres, gens
      d'Europe, nous célébrons encore dans la prose et dans les
      vers sans jamais bien les comprendre. Va, renonce à nous
      pour toujours; tu es fait pour d'autres âges et pour
      d'autres climats. Là-bas, dans les jardins d'Asie, va
      continuer ta vie indolente et facile. Et cela encore durera
      autant que cela pourra. Puis un jour, de nouveau, on
      interrompra ton rêve, on viendra troubler ta paresse, nous
      te rejetterons plus loin, et cette fois je ne sais plus
      où...

Ainsi l'européanisation totale de la planète apparaît comme le fléau
futur. C'est assurément une perspective redoutable, qui a depuis un
siècle inquiété presque tous les artistes. Et la turquerie fournissait
de très amusante couleur locale. Mais les Turcs furent de terribles
conquérants: on constate bien leur inaptitude au progrès, on croit moins
à leur douceur, et des vertus qu'on leur prête, ce n'est point, en tout
cas, la plus invétérée.

Il est vrai que le climat balkanique n'y semble point favorable. MM.
Jérôme et Jean Tharaud ont rencontré des blessés à qui les vainqueurs
monténégrins avaient coupé le nez et les oreilles.

      Aujourd'hui le règlement militaire est formel: tu ne
      mutileras pas l'ennemi, et qu'il soit vivant ou mort tu ne
      lui couperas pas la tête. Mais comment résister à un
      entraînement séculaire? L'habitude est la plus forte! A
      Podgoritza, l'autre jour, après la prise de Touzi, on vit
      arriver deux gendarmes qui portaient deux corbeilles; la
      population tout entière s'assembla autour d'eux. Les
      corbeilles contenaient une cinquantaine de nez et quelques
      douzaines d'oreilles plus ou moins dépareillées. L'autorité
      militaire fit enterrer ces funèbres débris. Ainsi s'avance
      la civilisation dans le Montenegro: hier encore, on les eût
      laissés dans leurs corbeilles, au milieu de la ville, pour
      l'édification du peuple.

Non sans peine, car l'état-major monténégrin ne leur facilite pas le
voyage, MM. Tharaud arrivent à Mouritchan, d'où l'armée du roi Nicolas
bombarde la forteresse turque de Tarabosch. De vastes espaces vagues,
entre deux montagnes. «Et ce grand paysage ne serait en rien différent
de ce qu'il est toujours à la même saison, si ce shrapnell qui éclate ne
faisait fleurir tout à coup un buisson blanc sous la pluie.» Inutile
d'errer indéfiniment de batterie en batterie. «Toute cette journée
interminable, monotone, sans accidents, se passe dans un mortel ennui.
Pourtant ici je vois la guerre, la guerre dans son trantran sans gloire,
dans sa ténacité paisible et son immobilité. C'était ainsi, point
autrement, très simple, pas du tout romanesque, terriblement ennuyeux.»
Gœthe, plus heureux, put dire, après avoir assisté à une autre
canonnade: «Je pense que sur cette place et à partir de ce jour commence
une nouvelle époque pour l'histoire du monde.» Mais c'était à Valmy.

Pour se désennuyer, MM. Tharaud quittèrent le Montenegro et se rendirent
par mer au mont Athos, cette presqu'île de la Chalcidique qui est
entièrement occupée, comme on sait, depuis plus de mille ans, par des
couvents, où sont réunis plusieurs milliers de moines orthodoxes. Dans
une nature enchantée, parmi les bois et les sources, autour du mont
pareil à un obélisque de marbre, ces religieux forment une sorte de
république gouvernée par les délégués des monastères, les épistates, qui
siègent à Karyès. «Cette capitale de l'Athos, c'est un pauvre village,
bâti de granit noir comme un village auvergnat. Une centaine de maisons
basses se pressent autour d'une petite église couleur de sang caillé,
merveille de vieillesse, cassolette de parfums, la plus ancienne église
de l'Athos, bâtie par saint Athanase.» Il eût été prudent d'avertir le
lecteur distrait qu'il ne s'agit point de saint Athanase, patriarche
d'Alexandrie et père du concile de Nicée, lequel florissait au quatrième
siècle, mais d'Avramios de Trébizonde, en religion saint Athanase, qui
s'établit au mont Athos en 964 et fonda le couvent d'Aghia-Lavra.
Melchior de Vogüé dit aussi: «La plus ancienne de ces églises est sans
contredit la métropole de Karyès, dédiée à la Vierge, patronne de
l'Athos; on peut la faire remonter sans crainte aux origines de la
communauté, au onzième ou au dixième siècle. Elle reproduit fidèlement,
en très petites dimensions, le plan de Sainte-Sophie.»

C'est en 1875 que Melchior de Vogüé visita le mont Athos[64]. Au fait
comment MM. Tharaud n'ont-ils pas rappelé, au moins d'un mot, le
souvenir de cet illustre prédécesseur, dont les pages restent, après
trente-huit ans écoulés, singulièrement captivantes? Le rapprochement
entre le récit de Melchior de Vogüé et celui des frères Tharaud est
pourtant très significatif, à deux points de vue. Sur les faits
extérieurs, la concordance est complète et met en pleine lumière
l'immutabilité caractéristique de ce monachisme oriental. Ensuite on
constate que si le mont Athos n'a pas changé, il n'en va pas de même des
modes littéraires, et que les nôtres ne valent peut-être pas celles de
l'époque où débutait Vogüé, sous l'évidente influence de Taine. Le
morceau des Tharaud est charmant, mais presque purement descriptif: sous
prétexte d'éviter le pédantisme, de n'être point livresque, de saisir
directement la vie, on tombe au simple reportage. Combien le chapitre
de Vogüé était plus nourri, plus instructif, et en somme plus vrai!
Vogüé a pris la peine d'étudier sérieusement l'architecture et la
peinture de l'Athos, de comparer Panselinos à Giotto, de rechercher les
causes de la décadence byzantine et de la floraison italienne. Il
analyse, non sans pénétration ni même sans profondeur, la psychologie de
ces moines d'Orient, et il ne se refuse pas à les juger. Il les juge
même assez sévèrement. Ecoutez au contraire MM. Tharaud:

      Tout un peuple de moines, d'ermites et d'anachorètes,
      recruté dans tous les cantons de la religion orthodoxe,
      s'établit dans ces forêts, au milieu de ces rochers pour y
      faire régner à jamais une pureté virginale. Depuis dix
      siècles, pas une femme, pas un animal femelle: poule, chèvre
      ou ânesse, n'a profané ce sol... Les masses des monastères,
      badigeonnés de rouge et comme trempés du sang du Christ,
      apparaissent au bord des grèves ou suspendues aux roches à
      des hauteurs vertigineuses, pareilles à ces châteaux qu'un
      génie des contes de fée bâtit et défait en un jour... Il
      faudrait pour les peindre, ces grands châteaux de l'âme, la
      poésie d'un Byron, la fantaisie d'un Turner..., etc.

[Note 64: _Syrie, Palestine, mont Athos_, 1 vol. Plon.]

C'est joli, mais c'est vu du dehors. D'ailleurs, nulle contradiction
avec Vogüé pour ce qui tombe sous les sens. Mais n'avez-vous pas été
révoltés de cette monomanie antiphysique, de cette proscription des
femmes, des enfants, et même des animaux femelles? MM. Tharaud l'ont
enregistrée sans observation. Vogüé réagit: «Ces défenses puériles, pour
ne pas dire révoltantes, n'ont jamais été enfreintes depuis dix siècles;
elles contribuent plus que toute chose à donner un caractère étrange à
ce coin de terre, mis hors la loi de nature aussi loin que la fureur
ascétique peut la poursuivre.»

Il ne dédaigne pas de nous apprendre que cette blancheur est purement
idéale, attendu que la règle de saint Basile proscrit l'usage non
seulement de la viande, mais des bains, et que les moines portent toute
la barbe et ont la chevelure ramenée en nattes sous un haut cylindre
d'un tissu grossier: car l'Église orientale a conservé l'antique
croyance que le fer ne doit pas toucher la tête de ceux qui se vouent au
Seigneur. A entendre MM. Tharaud parler de ces grands «châteaux de
l'âme», on pense nécessairement à sainte Thérèse. Rien de plus faux
qu'une semblable comparaison, si l'on en croit Vogüé, que MM. Tharaud
n'ont ni réfuté ni cité. Ces moines de l'Athos sont, d'après lui,
ignorants et paresseux. Ils ne font rien, ne lisent rien. «La
méditation, qui tient une si grande place dans la vie monastique de
l'Occident, leur est encore plus inconnue que la lecture. Cette forme de
notre pensée religieuse ne serait même pas comprise par eux... Les
seules rigueurs sont les jeûnes et les privations matérielles; mais on
sait combien la sobriété orientale est indifférente sur ce chapitre.
Ainsi tout effort d'esprit ou de volonté est soigneusement exclu de
cette existence; les droits de l'intelligence y sont méconnus: ceux de
la moralité sont-ils mieux respectés?» Vogüé reconnaît qu'à l'origine le
recrutement était plus brillant: «Bon nombre des premiers qui abordèrent
à l'Athos étaient des victimes de la prodigieuse instabilité byzantine:
fortunes politiques brisées, débris des conspirations de cour, proscrits
du tyran de la veille, rhéteurs vaincus de l'académie, capitaines battus
à la frontière, cochers dépassés dans le cirque...» De nos jours, «le
grand secret de vie de l'Institution», c'est «l'horreur invincible de
l'Orient pour la dure loi du travail». Ce sentiment, assez naturel,
n'exige peut-être pas le lyrisme d'un Byron pour être dignement célébré.

MM. Jérôme et Jean Tharaud ont eu la bonne fortune d'être là lorsque
l'escadre grecque vint «libérer» le mont Athos. Son esclavage consistait
dans la présence d'un kaïmakan chargé de percevoir pour le sultan un
tribut dérisoire (600 livres turques, c'est-à-dire 13.800 francs,
d'après Vogüé). Ce malheureux devait subir la loi de l'Athos et y vivre
en célibat forcé! Il faut avouer que ces Turcs qui laissaient les moines
se gouverner à leur guise et imposer la règle de saint Basile aux
fonctionnaires musulmans étaient de bonne composition. Cependant les
moines se lamentent encore sur les cinq siècles de souffrances et
d'opprobre où «cette terre bénie, la plus sainte qu'il y ait au monde
avec la terre de Judée, a dû subir la souillure d'un fonctionnaire
ottoman». Mais enfin «Christ a vaincu»! La délivrance de ce saint lieu
s'opère avec la plus extrême aisance, et bientôt les vaisseaux de
l'amiral Coundouriotis emportent ces «cinq siècles de servitude sous la
forme d'un kaïmakan et de quatre soldats en bas roses». C'est un si
grand événement qu'il «ne pouvait être dépassé, dans l'ordre spirituel,
que par la prise de Constantinople». Mais l'enthousiasme des libérés
fera bientôt place à des discordes, qui commencent à poindre lorsque MM.
Tharaud se rembarquent pour la France...


_Ravaillac_[65].

[Note 65: _La Tragédie de Ravaillac_, 1 vol., Émile-Paul.]

MM. Jérôme et Jean Tharaud ont eu l'idée un peu imprévue de consacrer
une étude biographique et psychologique approfondie à l'assassin de
Henri IV. Leur _Tragédie de Ravaillac_ est manifestement très
documentée; elle est, en outre, vivante et captivante comme un roman, ce
qui la distingue des ouvrages de nombre d'érudits et d'historiens
professionnels. On savait que Ravaillac était un mystique et un
fanatique. MM. Jérôme et Jean Tharaud le prouvent longuement, avec une
si louable impartialité que les faits articulés par eux permettent de
discuter sur quelques points leurs conclusions. Il leur est arrivé ce
qui arrive presque fatalement lorsqu'on étudie un sujet avec beaucoup de
patience et de conscience. Ils ont fini par s'intéresser à leur client,
et non point certes par l'excuser, mais par lui trouver quelques
circonstances atténuantes. Cependant, si tout assassinat est un crime,
celui qu'a commis Ravaillac est particulièrement exécrable, d'abord
parce que ce n'était pas seulement un attentat contre la vie d'un homme,
mais contre la patrie elle-même que le meilleur des rois avait tirée de
périls mortels et sauvée d'une ruine imminente; ensuite parce que c'est
précisément pour les vertus qui faisaient de lui un grand roi, pour sa
sagesse, sa tolérance, sa politique pacificatrice et vraiment française,
que Henri IV a été frappé par ce misérable, qui ne lui pardonnait point
d'avoir apaisé les dissensions intérieures et mis fin à la guerre
civile. Si Henri IV avait consenti à révoquer lui-même son édit de
Nantes et à pourfendre la religion prétendue réformée, Ravaillac lui eût
accordé la vie sauve. Il n'a jamais varié sur ce point, s'indignant
encore dans son interrogatoire d'entendre décerner le titre de roi très
chrétien à un monarque qui n'avait pas voulu anéantir l'hérésie et osait
même (comme devait le faire également Richelieu) protéger les huguenots
d'Allemagne.

Ce que MM. Jérôme et Jean Tharaud ont nettement établi, c'est qu'on peut
regarder la responsabilité de Ravaillac non point comme diminuée par les
excitations auxquelles il aurait dû savoir résister, mais comme
largement partagée par les sermonnaires et pamphlétaires qui se
répandaient en provocations au régicide. Ravaillac avait onze ou douze
ans lors de l'avènement du Béarnais. Dès ce moment, à Angoulême, sa
ville natale, repaire de fieffés ligueurs, «il entendit en pleine chaire
les prêtres et les moines traiter ce roi de bâtard et de bougre qui
traînait derrière lui des bandes de larrons incestueux, de faussaires et
d'athées, et demander à grands cris s'il n'y aurait pas quelque cœur
généreux, mâle ou femelle, pour délivrer son pays du tyran, comme cette
bonne dame Judith du sauvage Holopherne...» Plus tard, il put lire ces
innombrables libelles, tant latins que français, inspirés du Père
Mariana, où l'on examinait s'il est loisible ou non de se défaire d'un
tyran...

      Seigneur! répètent inlassablement ces pamphlets meurtriers,
      vous défendez l'homicide, et pourtant saint Augustin appelle
      les bons catholiques des massacreurs de corps, par la raison
      qu'ils exécutent l'hérétique. Et David n'a-t-il pas dit: je
      me lèverai de bon matin pour exterminer de la Cité de Dieu
      tous ceux qui opèrent iniquité?... S'il nous est permis de
      nous défendre contre les maladies et la peste, à plus forte
      raison est-il permis de lutter contre le plus grand des
      maux, qui est la doctrine de Genève, la justice
      d'Angleterre, l'établissement dans le royaume de la
      paillarde Babylone, la persécution ouverte des serviteurs de
      Dieu, et contre l'auteur de ces maux, qui est le prétendu
      roi de France? Est-il roi, celui qui est un tyran au lieu
      d'un roi, un usurpateur au lieu d'un légitime seigneur, un
      profanateur des choses sacrées, un oppresseur de la
      religion, un relaps, un hérétique, un excommunié, la pierre
      de scandale qui fait chopper tous les Français, l'écueil où
      ils brisent le navire de leur conscience, le levain qui les
      corrompt, le maléfice qui les charme, la peste qui les
      envenime, le poison qui les suffoque, l'ange de l'abîme qui
      les infecte? etc..

N'étaient-ce point des serviteurs de Dieu, tous ces auteurs de
tentatives d'assassinat auxquelles Henri IV avait si fâcheusement
échappé: ce Jean Chastel, ce jésuite Guignard, ce vicaire de
Saint-Nicolas, et Jean Guesdon, avocat, et Pierre Barrière, et Denys,
chantre à Nantes, et le capucin Langlois, et Nicole Mignon, et les deux
jacobins de Gand, et Davenne Flamand, et ce laquais du pays de Lorraine,
tous roués, pendus, réduits en cendres? Et le jésuite Varade? Et le curé
de Saint-André des Arcs et son vicaire, brûlés en effigie?

Oui, Ravaillac était trop pieux pour ne pas tenir le plus grand compte
de ces nobles leçons et de ces salutaires exemples. Sa dévotion était
admirable. Il avait des visions; le diable l'honorait de tentations
privilégiées et lui apparaissait sous la forme d'un grand chien noir.
Ravaillac avait été frère convers aux Feuillants. Il passait le carême
dans la prière et le jeûne. Il portait sur lui tout un lot de chapelets
et de reliques, notamment un cœur en velours sur lequel était inscrit le
nom de Jésus et qui était censé contenir un fragment de la vraie croix.
Il fréquentait assidûment des ecclésiastiques et des religieux. Hésitant
encore, il trouve un couteau dans une auberge, le vole et considère cet
incident comme un signe de la volonté du ciel. C'est à genoux devant un
christ, sur la route d'Étampes, qu'il prend les suprêmes résolutions.
MM. Jérôme et Jean Tharaud voient une délicatesse sublime dans ce fait
que n'osant pas communier, comme Jean Chastel, avant de commettre son
crime, il s'agenouilla simplement derrière sa mère pendant qu'elle était
à la sainte table. Pendant son procès, il est tourmenté par des
scrupules de conscience: il ne peut dénoncer ses complices, puisqu'il
n'en a pas, mais n'est-il pas responsable du péché de jugement téméraire
où sont induites les personnes qui soupçonnent tel ou tel (par exemple
la reine, d'Épernon, les Espagnols ou les jésuites) d'avoir armé son
bras? etc... Ce qu'il faut noter en faveur de Ravaillac, c'est qu'il a
supporté la torture et le supplice avec courage. Mais tout en faisant
amende honorable, il croyait encore à sa mission. Il fut stupéfait de
s'apercevoir que le peuple n'était pas avec lui, mais pleurait le roi et
accablait l'assassin de malédictions. MM. Tharaud ont un faible pour
Ravaillac. Ils l'appellent «l'infortuné, le pauvre visionnaire», etc...
Ils préfèrent ce mystique aux robins qui le jugeaient. J'avoue que
j'aime encore mieux les robins. Enfin, dans un parallèle avec Caserio,
qui est mort sans crânerie, MM. Tharaud signalent, à l'avantage de
Ravaillac, le «singulier pouvoir que la religion possède de maintenir
dans un cœur criminel des sentiments d'humanité véritable et de créer du
sublime jusque dans l'homme qu'elle égare». C'est possible, mais
l'anarchiste est mieux dans son rôle, et la pire des abominations
humaines, il semble bien que ce soit le fanatisme qui travestit la
religion, principe d'amour et de fraternité, en instrument de haine, de
destruction et de carnage. On a beau dire, Voltaire avait raison: il n'y
a rien de plus odieux ni de plus dangereux que les fanatiques.




LES JEUNES GENS D'AGATHON[66]


Cet Agathon n'a rien de commun avec celui[67] qui signait des chroniques
sur les idées dans la _Revue encyclopédique_, il y a quelque quinze ans,
ni avec celui du _Banquet_, et ce n'est pas précisément à un entretien
philosophique qu'il nous convie. Ce serait plutôt à un déboulonnage
général de la philosophie et à une charge à fond contre les idées. En
dépit de ce pseudonyme, on ne saurait être moins platonicien. Les jeunes
gens dont il s'agit ici ne ressemblent guère, malheureusement, à ces
jeunes gens de Platon, auxquels Taine a consacré un de ses plus beaux
_Essais_.

[Note 66: _Les jeunes gens d'aujourd'hui_, 1 vol. Plon.--Emile
Henriot: _A quoi rêvent les jeunes gens_, 1 vol., Champion.]

[Note 67: M. Charles Maurras.]

Voici donc une nouvelle «Enquête sur la jeunesse». Ces enquêtes se
multiplient de tous côtés. C'est un passe-temps quelquefois agréable,
qu'il est difficile de prendre plus au sérieux que les enquêtes
parlementaires, universellement connues pour ne jamais aboutir. Une
enquête sur la jeunesse est nécessairement arbitraire. Quels jeunes gens
interrogerez-vous? Vos amis, ou tout au plus, par un grand souci
d'impartialité, certains personnages considérés comme représentatifs,
par exemple le «cacique» de la dernière promotion de l'Ecole normale, le
président de telle ou telle association d'étudiants, etc... Bref, vous
vous en remettrez fatalement au hasard des concours, des élections, ou
de vos relations personnelles. Or il n'est pas du tout assuré que vos
interlocuteurs représentent autre chose qu'eux-mêmes. On porte un de ses
camarades à la présidence d'une association parce qu'il est sympathique,
dévoué, débrouillard: cela ne prouve pas le moins du monde qu'on partage
toutes ses opinions, ni même qu'il en ait de très arrêtées. Il y a même
beaucoup de chances pour que les plus distingués n'aient encore que des
opinions flottantes; le dogmatisme ne sied point aux années
d'apprentissage, et ce ne serait plus la peine d'étudier si l'on avait
la science infuse, avec des solutions définitives pour tous les
problèmes. Au sortir du collège, un garçon intelligent et modeste n'est
sûr que de sa prédilection pour quelques maîtres. Il n'a point de
doctrine philosophique, politique, sociale, ni même littéraire: il
cherche, se réserve et travaille (ou s'amuse) de son mieux.

Une autre raison de scepticisme, quant à ces enquêtes, c'est qu'elles
préjugent témérairement de l'avenir. Celui qu'il eût fallu questionner,
celui qui exercera peut-être une influence décisive sur son temps, qui
sait s'il ne passe pas sa jeunesse dans une épaisse obscurité, loin du
quartier latin, ignoré de tous et s'ignorant lui-même? Arrivât-il une
fois par aventure que toute une jeune génération, au lieu de se répartir
en groupes de tendances divergentes, fût tout entière unie par la plus
étroite ressemblance, il resterait encore à savoir si la vie ne
différencierait pas ces milliers de frères jumeaux et si les principaux
d'entre eux, les esprits chefs, n'auraient pas sensiblement évolué au
moment de réaliser leur œuvre et de s'inscrire dans l'Histoire. Lorsque
Jean-Jacques Rousseau ou Napoléon avaient vingt ans, aucun enquêteur
n'aurait songé à les prendre en considération. Jean-Jacques touchait à
la quarantaine lorsqu'il publia le premier de ses ouvrages, qui devaient
pour une si grande part déterminer la Révolution française.
Chateaubriand jeune était imbu de la philosophie du dix-huitième siècle:
c'est à trente-quatre ans qu'il donna le _Génie du christianisme_,
etc... Il y a des génies précoces: ce ne sont pas les plus nombreux.

Il n'y a donc pas lieu de s'affliger outre mesure des résultats de
l'enquête menée par Agathon. Elle n'est même pas très documentée. Les
lettres des correspondants sont rejetées en appendice, et d'ailleurs
contradictoires. Agathon présente un tableau d'ensemble, sans indiquer
ses sources. Il est possible que cette aventureuse synthèse exprime
moins une réalité que les théories personnelles de l'auteur (ou plutôt
des auteurs, car ils sont deux)[68].

[Note 68: MM. Henri Massis et Alfred de Tarde.]

D'après Agathon, ce qui caractérise aujourd'hui la jeunesse
intellectuelle, c'est le mépris de l'intelligence. Avant tout, elle a le
goût de l'action. Elle considère que «le dilettantisme d'un Renan, d'un
Goncourt, n'était qu'une impuissance d'aimer et de choisir»; que
«l'esprit d'analyse d'un Stendhal, d'un Amiel, d'un Dumas, vouait le
cœur à la sécheresse». Affirmations étranges! Renan et Goncourt étaient
si dissemblables, que les Goncourt n'ont rien compris à Renan; et le
dilettantisme renaniste n'est nullement une impuissance d'aimer, mais au
contraire une faculté d'aimer trop et d'«étreindre trop de certitudes»,
comme l'a dit M. Paul Bourget, à qui se réfère souvent Agathon.
Stendhal, Amiel et Dumas fils n'appartiennent point à la même famille,
et aucun d'eux n'est sec. D'ailleurs, quelques pages plus loin, Agathon
reconnaît que l'analyse de Stendhal est «tournée vers la vie». Mais il
n'aperçoit «nulle trace d'un sentiment humain» chez Amiel, le noble,
méditatif et douloureux Amiel, admiré par Renan, Scherer, Caro, Bourget
et quelques autres, qui n'ont pas non plus la passion du monstrueux.
Mais il faut faire à tout prix le procès des aînés, qui ont chéri ces
écrivains auxquels M. Bourget a consacré ses deux volumes d'_Essais de
psychologie contemporaine_, si intéressants avant qu'il les eût
subrepticement tripatouillés[69]. (Observons que M. Bourget, lui aussi,
apporte par son exemple une objection aux enquêtes sur la jeunesse: ni à
vingt ans, ni même à trente, il ne s'annonçait comme un doctrinaire de
la monarchie et un père de l'Eglise.)

[Note 69: Voir les _Livres du Temps_, première série, pages
123-124.]

Agathon insiste beaucoup sur l'«antinomie de la pensée et de l'action»,
qui était un des leitmotivs des _Essais de psychologie_. Je crois qu'on
l'exagérait et qu'à son tour Agathon interprète trop strictement telles
paroles de Taine, de Renan ou même de cet Amiel, que l'abus de l'analyse
n'a pas réduit à une impuissance complète puisqu'il a laissé un beau
livre. Lorsque Taine écrivait: «Ce jeune M. Barrès n'arrivera jamais à
rien, car il est sollicité par deux tendances absolument
contradictoires, le goût de la méditation et le désir d'action», il se
trompait en fait, parce qu'il y a des cas exceptionnels; il n'avait tout
de même pas entièrement tort en principe, parce que ces cas ne sont pas
fréquents et que l'homme de pensée, qui veut édifier une grande œuvre,
sera sage d'y employer toutes ses forces et tout son temps. Mais si
Taine et Renan considéraient comme salutaire cette solitude du
spéculatif, c'est que ce labeur est aussi une forme de l'action, et même
la plus haute de toutes. «Singulier détour de l'orgueil! De cette
inaptitude à vivre ils allaient jusqu'à se glorifier.» Pas du tout! Mais
ils croyaient vivre d'une vie plus pure, plus intense et même plus
féconde que la vie pratique, et ils avaient bien raison.

Les jeunes gens d'aujourd'hui résolvent cavalièrement cette fameuse
antinomie en sacrifiant la pensée. Ils oublient que si la pensée est
aussi une action, l'action ne peut se passer d'une direction et d'une
parure intellectuelle. Tout le monde ne peut être philosophe, écrivain
ou savant; mais tout homme digne de ce nom doit être cultivé et n'est
capable de jouer un rôle utile qu'à cette condition.
L'antiintellectualisme n'est qu'un synonyme de la barbarie. Lorsqu'on
nous vient dire que les jeunes gens d'aujourd'hui lisent très peu,
qu'ils ont substitué le sport à la lecture, qu'ils ne veulent qu'agir,
tout de suite, sans débat ni commentaire, que la seule affaire pour eux
est d'«aller toujours de l'avant et de faire davantage de chemin», on se
demande si nous allons assister à l'avènement définitif de la panbéotie
annoncée dans la _Prière sur l'Acropole_, et l'on s'inquiéterait
vraiment, si l'on ne se rappelait le caractère heureusement conjectural
de ces enquêtes pénibles et de ces lugubres prophéties.

Il faut ajouter qu'Agathon est optimiste et présente cet abaissement
intellectuel comme le symptôme essentiel d'une renaissance de l'énergie
française. Il remarque que ces jeunes gens sont patriotes et prétend que
ceux de 1890 ne l'étaient pas. Il abuse des boutades de quelques
écrivains alors débutants et un peu enclins au paradoxe sensationnel.
Mais on croyait alors que la paix ne pouvait être compromise que par
quelques chauvins. Ce sont les menaces venues récemment du dehors qui
ont réveillé la fierté nationale; les mêmes causes, il y a vingt ans,
eussent produit les mêmes effets. Agathon déclare aussi que les jeunes
gens sont maintenant plus moraux et plus religieux; pour préciser, il
affirme une renaissance du catholicisme. Il se peut. J'avoue que je n'en
sais rien. Cependant, un des correspondants d'Agathon note que le
recrutement des séminaires devient de plus en plus difficile. Laissons
cela.

Quoi qu'il en soit, les causes auxquelles Agathon rattache cette
évolution ne semblent ni bien solides ni bien réjouissantes. La morale
et la religion sont évidemment excellentes en soi; mais encore faut-il
prendre garde à la qualité. Le sport est tonique et même, jusqu'à un
certain point, moralisateur, mais non pas lorsqu'il finit par donner «le
goût du sang», comme le dit M. Raymond Guasco, qui s'en félicite, sans
qu'Agathon l'en désapprouve. Une jeunesse anémiée serait fâcheuse: ce
serait tomber de Charybde en Scylla que de la remplacer par une jeunesse
sanguinaire. A l'admiration pour le philosophe et le savant, Agathon
oppose le culte des grands hommes: d'où il résulte qu'un philosophe ou
un savant ne peut être un grand homme. «La plus belle œuvre, à leurs
yeux (aux yeux des jeunes gens d'aujourd'hui), c'est une belle vie, et
ainsi s'explique la curiosité qu'ils accordent aux nobles biographies»,
notamment, paraît-il, à celles de Michel-Ange, de Pascal, de Beethoven,
de Gœthe et de Napoléon. Mais les vies de ces grands hommes sont belles
parce qu'ils ont créé de belles œuvres! C'est une pétition de principe.
Et que d'illogismes! Pour Napoléon, il paraît que «c'est précisément sa
défaite finale qui est admirable». Voilà qui est réconfortant!

Agathon flétrit «l'inhumanité qui est au fond de la science d'un Taine.
La réalité ne l'intéresse que pour les idées qu'il en tire». Autrement
dit, Taine n'étudie l'univers que pour tâcher de le comprendre. Quel
ennemi du genre humain! Au nom de la vie morale, Agathon condamne
Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Anatole France, Jules Renard,
Maeterlinck, déclare Nietzsche inutile, Barrès insuffisant, et accuse la
Nouvelle Sorbonne de ne tenir compte que des besoins de
l'intelligence!!! Je m'imaginais naïvement qu'on lui reprochait au
contraire de n'en pas tenir compte autant qu'il le faudrait et de se
perdre dans le détail d'une érudition mécanique. Agathon loue ses jeunes
gens de n'avoir pas «ce mépris de l'argent que l'intellectuel affectait
volontiers jadis». C'est évidemment une tare que d'être désintéressé:
espérons pour cette jeunesse si morale qu'elle donnera l'exemple de la
fortune!

Dans le chapitre sur la renaissance catholique, Agathon attribue
l'honneur de ce mouvement à M. Bergson[70]. M. Bergson a découvert que
le domaine de l'intelligence, c'est le monde matériel et inorganique,
tandis que le monde de la vie et de l'âme relève de l'intuition. Il
affirme donc «la priorité sur l'activité réfléchie d'une activité plus
obscure et plus riche qui consiste dans la faculté de saisir
immédiatement la vie»... Plus riche, je n'en jurerais pas, mais plus
obscure, assurément. C'est cette intuition plus obscure et plus riche
qui a, paraît-il, la vertu de ramener à Dieu. Moi, je veux bien, comme
disait Sarcey, et le proverbe assure que tous les chemins mènent à Rome.
M. Bergson a cru devoir rassurer sur son orthodoxie un éminent jésuite,
le P. de Tonquédec, qui dans un article publié par les _Etudes_, revue
officielle de la Compagnie de Jésus, l'avait soupçonné de panthéisme.
L'auteur de _l'Evolution créatrice_ s'en défendit, et dans une lettre au
P. de Tonquédec, exposa que de son œuvre «se dégageait nettement l'idée
d'un Dieu créateur et libre, générateur à la fois de la matière et de la
vie, et dont l'effort de création se continue du côté de la vie, par
l'évolution des espèces humaines». On ne voit pas bien ce que peut être
un «effort» de Dieu, qui étant tout-puissant et infiniment parfait, doit
réaliser sans peine ce qu'il a conçu. On espère pourtant que M. Bergson
aura mieux réussi qu'Auguste Comte à s'accorder avec le Gesù.

[Note 70: Agathon insiste peu sur Claudel, Jammes et Péguy,
appréciés surtout d'un public d'esthètes.]

Quant à l'accord qu'Agathon prétend voir entre un bergsonien comme M. Le
Roy et Henri Poincaré, on l'admettra plus malaisément. Dans son livre
sur _la Valeur de la Science_, l'illustre Poincaré a énergiquement
combattu l'antiintellectualisme et nommément réfuté les théories de M.
Le Roy. Il n'accepte pas du tout que la science soit une construction
artificielle et il en maintient la valeur objective. Il ajoute que «la
vérité pour laquelle Galilée a souffert reste la vérité, encore qu'elle
n'ait pas tout à fait le même sens que pour le vulgaire». Henri Poincaré
dit encore:

      Ce n'est que par la Science et par l'Art que valent les
      civilisations. On s'est étonné de cette formule: la Science
      pour la Science; et pourtant cela vaut bien la vie pour la
      vie, si la vie n'est que misère, et même le bonheur pour le
      bonheur, si l'on ne croit pas que tous les plaisirs soient
      de même qualité... Toute action doit avoir un but. Nous
      devons souffrir, nous devons travailler, nous devons payer
      notre place au spectacle; mais c'est pour voir, ou tout au
      moins pour que d'autres voient un jour[71]. Tout ce qui
      n'est pas pensée est le pur néant; puisque nous ne pouvons
      penser que par la pensée et que tous les mots dont nous
      disposons pour parler des choses ne peuvent exprimer que des
      pensées, dire qu'il y a autre chose que la pensée, c'est
      donc une affirmation qui ne peut avoir de sens... La pensée
      n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est
      cet éclair qui est tout.

[Note 71: Et dans un autre endroit: «C'est la connaissance qui est
le but et l'action qui est le moyen.»]

J'ai tenu à citer ces lignes admirables, qui montrent combien Poincaré
était éloigné de toute doctrine hostile à la science et à la raison. Il
était certes beaucoup plus près de Renan que de Bergson. Il a été
parfois si mal compris que certains scoliastes se figurent qu'il a donné
tort à Galilée et justifié l'Inquisition!

Dans les appendices, Agathon a impartialement enregistré deux démentis à
l'antiintellectualisme, qui valent d'être signalés. L'un vient du
lieutenant Ernest Psichari, qui s'est conduit comme un héros dans la
brousse africaine et n'est point suspect de dédaigner l'action, mais
qui, en vrai petit-fils de Renan, écrit: «Ce serait singulièrement
rabaisser la foi patriotique que de la croire fonction de la barbarie et
de l'inculture... Quoi que nous fassions, nous mettrons toujours
l'intelligence au-dessus de tout.» L'autre témoignage, peut-être plus
significatif encore, est celui de M. Jacques Maritain, agrégé de
philosophie, professeur au collège Stanislas, catholique notoire. Il
qualifie de «dégradante» la méfiance de l'intelligence et professe que
le mépris des idées n'est en soi que le modernisme à l'état latent. Au
fidéisme en vogue il oppose l'intellectualisme thomiste. Que l'élite
cultivée étudie saint Thomas! Elle verra ensuite «s'il lui reste du goût
pour Bergson, pour le P. Laberthonnière et pour Le Roy». Il conclut que
«la vocation chrétienne est une vocation contemplative»; que «c'est par
l'intelligence qu'au ciel nous aurons notre béatitude», et que «du plus
illettré au plus érudit, les chrétiens sont proprement des
_intellectuels_»... Magnifique revanche pour «ce noble mot
d'intellectuel», dont le lieutenant Psichari rappelait tout à l'heure
que chez quelques jeunes gens d'aujourd'hui il «est devenu la pire des
insultes». On peut ne point partager toutes les convictions de M.
Jacques Maritain, mais au moins avec des théologiens de cet ordre on a
la satisfaction de parler la même langue.

Décidément les courants d'opinion observés par Agathon dans une partie
de la jeunesse contemporaine ne semblent pas destinés à un succès
durable[72]. Au surplus, ils ne sont peut-être pas si nouveaux. Il y a
une vingtaine d'années, on apercevait déjà nombre de jeunes gens qui
pensaient peu, mais bien, qui haïssaient l'art et la littérature, ne
faisaient point fi de l'argent et préféraient le nécessaire de l'action
positive aux intellectualités superflues. Que dis-je? Il y a eu en tout
temps de ces petits philistins. Ils ont même été généralement en
majorité. Mais ils ont toujours passé sans laisser de trace dans la
mémoire des hommes. La seule nouveauté, c'est que le bergsonisme et le
pragmatisme leur aient procuré un semblant de philosophie et qu'ils
aient eu la présomption de parler en maîtres, au lieu de se blottir
silencieusement dans leur insignifiance.

[Note 72: Déjà M. Marcel Drouin, professeur de philosophie au lycée
Henri-IV, croit pouvoir signaler chez les plus jeunes philosophes un
renouveau d'intellectualisme. La mode intuitionniste et pragmatiste est
déjà la mode d'hier et ne sera pas celle de demain.]

Une autre enquête, celle de M. Emile Henriot, est purement littéraire,
comme celles de M. Jules Huret (1890), de MM. Georges Le Cardonnel et
Claude Vellay (1905). Le sujet est moins vaste: d'autre part, la limite
d'âge est moins précise. Agathon étudiait la jeunesse sous tous ses
aspects, mais ne s'occupait que de vrais jeunes gens de vingt à
vingt-cinq ans au plus. En littérature, on peut rester un «jeune»
beaucoup plus tard. Certaines réponses enregistrées par M. Emile Henriot
lui ont été fournies par des écrivains qui ont notoirement franchi la
quarantaine. Et alors on se demande quelquefois: Pourquoi ceux-ci et non
pas d'autres? En ces matières aussi, le libre arbitre de l'enquêteur
dispose d'une certaine latitude. Cependant M. Emile Henriot n'a pas
manqué de consulter les directeurs ou les principaux rédacteurs de la
plupart des revues dites indépendantes, où est censé se préparer le
mouvement d'avant-garde. Il ne pouvait mieux faire. Je regrette
seulement de ne trouver dans son livre, si informé et si amusant, ni
l'avis de M. Paul Fort, directeur de _Vers et prose_, ni celui de M.
Raymond de La Tailhède, directeur de la _Revue des lettres françaises_.
M. Paul Fort est prince et M. Raymond de La Tailhède, héritier de la
pensée de Moréas, n'est plus un adolescent. Mais tous deux appartiennent
à ce qu'on est convenu d'appeler la jeune littérature et ni l'un ni
l'autre ne sont encore des ancêtres. Le _Mercure de France_, qui
commence à devenir vénérable, est du moins représenté par M. Georges
Duhamel, successeur de Pierre Quillard pour la critique des poètes.

Tous ces jeunes écrivains s'entendent sur un point, qui implique qu'ils
ne sauraient s'entendre sur aucun autre. Ils crient tous très haut qu'il
n'y a plus d'écoles. Une exception unique est celle du groupe de la
_Revue critique des idées et des livres_, qui se réclame de M. Charles
Maurras et enseigne le classicisme. Mais pour le surplus, il y a
consentement universel. M. Nicolas Beauduin avait eu l'imprudence de
parler d'une école paroxyste: les poètes désignés comme adhérents ont
repoussé ce paroxysme avec frénésie. M. Jules Romains avait cru pouvoir
mentionner une école unanimiste, dont il eût été le chef: cet unanimisme
n'a obtenu que l'unanimité du seul M. Jules Romains. M. Georges Duhamel
a signifié qu'il était son admirateur, mais non point son disciple. Il
n'existe plus que des maîtres, et chacun veut être original. M.
Jean-Louis Vaudoyer, dont certains autres jugements sont singuliers, a
raillé avec esprit les fondateurs d'écoles, qui ne cherchent qu'un moyen
de réclame et un prétexte à dénigrer les devanciers et les camarades.
C'est vrai. Certaines écoles ont pourtant fait assez bonne figure, à
commencer par la Pléiade. La farouche monadologie littéraire
d'aujourd'hui est un peu ridicule, et l'originalité ne se décrète pas.

En somme, M. Emile Henriot a joué le rôle d'un spirituel compère de
revue, et ses personnages nous donnent agréablement la comédie. Quant à
discerner, parmi ces propos confus, ces petits débinages ingénieux et
ces gentilles complaisances pour les amis, une indication sur ce que
sera la littérature de demain, c'est ce qui m'a paru bien impossible.
Peut-être le symbolisme, encore plus vivant qu'on ne croit, selon la
juste remarque de M. Jean Royère, pourrait-il se combiner avec la
doctrine classique reconstituée. Mais, en somme, on en est réduit à de
vagues conjectures. Qui vivra verra.




DEUX NÉOPHYTES

_M. François Mauriac_[73].


M. François Mauriac est l'auteur de deux volumes de vers juvéniles et
d'une phrase lapidaire: «Ce faux bonhomme de Renan nous ennuie.» Une des
enquêtes récentes sur la jeunesse fournit à M. François Mauriac
l'occasion de porter ce jugement mémorable, qui prouve bien qu'il avait
tous les titres à être consulté, je veux dire qu'il était très jeune. Il
publie un premier roman, _l'Enfant chargé de chaînes_, qui n'indique pas
encore qu'il ait atteint la maturité. Il a peut-être lu Renan, mais il
le cite inexactement. «Il faut respecter ton ancienne idole,
Vincent.--Hélas! il ne me reste plus qu'à la rouler _dans ce lambeau de
pourpre où dorment les dieux morts_.» Pardon! le texte dit: le linceul.
Cela n'a l'air de rien, mais cette erreur si légère détruit l'harmonie
et révèle donc une oreille peu exercée, ce qui est grave pour un poète.
(Par le fait, beaucoup de vers de M. François Mauriac étaient faux ou
boiteux.) Peut-être Renan pourrait-il ennuyer un peu moins M. Mauriac,
si celui-ci le lisait avec plus d'attention.

[Note 73: _L'Enfant chargé de chaînes_, 1 vol. Grasset.]

A la page 31 de _l'Enfant chargé de chaînes_, il est question d'un vieil
universitaire encroûté, qui avoue n'avoir jamais rien compris à Barrès
et trouver _le Jardin de Bérénice_ particulièrement inintelligible.
«Jean-Paul se garda bien, dit M. Mauriac, de défendre le maître qu'il
aimait. Son vieux cousin n'avait jamais eu de goût que pour les ouvrages
d'un renanisme facile. Il lui importait peu que la substance en fût
médiocre: l'œuvre d'Anatole France le contentait parfaitement.» On ne
nous a pas changé notre Mauriac. Il oublie qu'on a le droit de discuter
les maîtres les plus illustres, mais non de les exécuter d'un mot, sans
exposé de motifs. Que l'auteur du _Jardin d'Epicure_ et de _Jérôme
Coignard_ soit médiocrement substantiel, vous pouvez essayer de le
démontrer, si c'est votre avis, mais cela ne va pas de soi, et une
affirmation si cavalière, dépourvue du moindre essai de preuve, est au
moins l'indice d'une extrême présomption. D'autre part, si cet estimable
professeur a tant de goût pour le renanisme, comment n'apprécie-t-il
point _le Jardin de Bérénice_? Ce livre délicieux n'est pas si abstrus,
et l'influence de Renan ne laisse pas d'y apparaître, ailleurs même que
dans la célèbre conversation avec Chincholle. Ce Jean-Paul Johanet, le
héros de M. François Mauriac, déclare un peu plus loin: «Je suis un
collectionneur exigeant et qu'embarrasse l'esprit critique.» Il n'en
faut pas beaucoup pour l'embarrasser. Plus loin encore, dans une sorte
de confession générale, il s'accuse d'être «intelligent». Sur cet
article, nous lui donnerions volontiers l'absolution.

Ce garçon, riche et oisif, mène à Paris la vie d'étudiant ou de jeune
littérateur, fréquente le cercle du Luxembourg, aligne de temps à autre
quelques vers et s'ennuie, même sans lire Renan. Il est catholique, avec
des alternatives d'exaltation et de tiédeur. M. Mauriac croit pouvoir le
qualifier de «dilettante», parce qu'au fond il ne s'intéresse à rien et
cherche partout des moyens de se distraire ou, comme il dit, de se
délivrer de lui-même. Expression impropre, car il n'a aucune
personnalité, et le problème consiste pour lui, au contraire, à combler
son néant. Il pense trouver une distraction à l'union _Amour et foi_,
dont le fondateur Jérôme Servet est une espèce d'apôtre
démocrate-chrétien, mal vu à Rome, très orateur et--d'après M.
Mauriac--très pénétré de son importance. Cette partie, fort satirique,
du livre de M. Mauriac, est évidemment à clef. Il donne de bons
ridicules à son Jérôme Servet, mais son Jean-Paul Johanet n'a pas non
plus un rôle bien brillant. Il est entré dans cette association
apostolique et démocratique comme un étourneau, sans l'ombre de
vocation, et il en sort piteusement, chassé par Jérôme, qui ne semble
pas avoir tort de l'exécuter. Jean-Paul se laisse accabler et courbe la
tête, comme un écolier pris en faute: il n'a pas plus de dignité que
d'esprit de suite. Il s'est arrangé pour blesser profondément un
apprenti, à qui il a juré une amitié éternelle (allons au peuple!),
quitte à le tenir à distance quelques jours plus tard.

Après ces exercices d'apostolat, notre novice veut tâter de la vie de
plaisir. Car il reconnaît qu'il n'a pas un profond besoin de vie
intellectuelle: et nous nous en étions toujours doutés. Il entretient
donc une certaine Liette, avec laquelle il court les restaurants de
nuit. Il en a vite assez, ce qui se peut admettre. Mais, parce que sa
maîtresse a cessé de lui plaire, il s'écrie: «Mon Dieu, vous m'avez
exilé, même de l'amour humain.» On gagerait que Dieu n'était pas
intervenu dans cette affaire. Parce que Jean-Paul s'est lassé des
cabarets plus ou moins artistiques (et nous ne songeons pas à l'en
blâmer), M. Mauriac ajoute: «Quelle douleur, pour Jean-Paul, d'évoquer,
parmi les obscènes frénésies d'un orchestre tzigane, le large apaisement
de la _Sonate au clair de lune_!» Cette grande douleur ne nous
bouleverse point, et nous connaissons des infortunes plus tragiques. Il
est si simple de ne point aller au bar, si l'on n'aime pas cela!
Jean-Paul est touché par la grâce, une nuit, en revenant de Montmartre.
Ce réveil de sa sensibilité religieuse le décide à faire une retraite
chez les jésuites, puis à épouser sa cousine, qui est amoureuse folle de
lui, probablement parce qu'il s'est conduit avec elle comme un fat et un
grossier personnage. Pauvre petite! Mais quel dommage que ce jeune serin
ait des rentes! Tout le mal vient de son désœuvrement et de son
inaptitude à trouver en lui-même des raisons de vivre. S'il était obligé
de gagner son pain, il ferait, par exemple, un excellent commis de
nouveautés, et cette occupation honorable le préserverait de commettre
tant de sottises pour se désennuyer.


_M. Robert Vallery-Radot_[74].

M. Robert Vallery-Radot a dédié son roman l'_Homme de désir_, à M.
François Mauriac: «A vous mon cher ami, pour qui le monde invisible
existe, je dédie ce livre où les libertins ne voudront voir
qu'extravagances.» Ainsi M. Robert Vallery-Radot semble croire que seul
le sujet de son livre peut prêter à la discussion. C'est un peu
présomptueux. Beaucoup de lecteurs, libertins ou non, sont trop informés
pour opposer une sorte de question préalable à un ouvrage dont le
mysticisme n'a rien de si surprenant, ni de si neuf. Mais ces lecteurs,
que ce sujet n'effarouche aucunement, jugeront qu'il ne suffit pas non
plus d'être mystique pour être un grand, ni même un bon écrivain.
L'histoire d'une vocation religieuse peut assurément fournir un beau
livre: celui de M. Robert Vallery-Radot manque par malheur de diverses
qualités fort nécessaires.

[Note 74: _L'Homme de désir_, 1 vol. Plon.]

Le scénario est des plus simples, et même des plus vides. Après une
soirée passée «dans un salon luxueux de la rive gauche, où l'on avait
fêté une jeune femme de sang illustre qui avait imaginé de divertir son
ennui en inventant un roman de langueur spirituelle sur la vie des
cloîtres», où l'on avait vu «des jeunes gens équivoques exalter le chant
grégorien et Palestrina», où un «frisson voluptueux avait couru sur les
épaules nues, quand une diseuse de salon avait déclamé avec emphase un
fragment de l'œuvre en vogue, décrivant dans les termes les plus
troubles les noces de l'époux et de l'épouse», le jeune Augustin,
«l'homme de désir», et son ami Bernard, écœurés de cette religiosité
profane, résolurent, en remontant les Champs-Elysées, de fuir le monde
pour appartenir sérieusement à Dieu. Augustin se retire à la campagne,
dans sa famille. Il nous fait part de ses combats intérieurs. Il cherche
Dieu dans la nature: erreur, vanité, déception! «Voici qu'en croyant
vous saisir (c'est au Seigneur que ce discours s'adresse), le soleil,
les arbres, les parfums de l'été m'avaient détourné de votre visage...»
Il faut comprendre que ce n'est pas le soleil, mais Augustin qui a cru
saisir le Seigneur. Etrange anacoluthe! Augustin est «devenu captif de
la terre». Entendez par là qu'en se promenant à travers bois il a aperçu
une jolie femme devant sa maison et l'a immédiatement convoitée. Mais
rassurez-vous! Il ne lui a pas parlé, il ne lui parlera pas. Evidemment
il n'a tenu qu'à lui qu'il y eût un adultère de plus: du moins il n'en
doute pas un instant. Mais la grâce opère et l'écarte de la «maison
impure», qu'il assimile aimablement à Babylone. Ces galants anathèmes
nous étonnent un peu. Pourquoi impure? Nous ne sommes pas aussi sûrs
qu'Augustin lui-même qu'il soit irrésistible, et nous pensons que sa
réserve lui a peut-être épargné d'être mis à la porte.

Après avoir professé le «dédain des livres et de leur science vaine», il
lit Platon, qui n'est pas un auteur sacré, et le _Phèdre_ le détourne de
l'amour des sens. Son front est alors comme «un tabernacle où réside le
Dieu vivant». Aussi, ajoute-t-il, «avec respect je l'appuyais sur ma
main». Il reconnaît qu'«il n'est pas d'autre route, pour remonter à
Dieu, que ses épines (les épines de Jésus-Christ), ses clous, son sang».
Les métaphores de M. Robert Vallery-Radot ont volontiers quelque
incohérence. Il s'exprime, en général, sans excès de simplicité. «Le
curé attendait près du confessionnal, lisant son bréviaire: je
m'agenouillai dans l'abîme de mon cœur.» Cette posture doit être un peu
incommode...

Augustin n'a pas de fausse modestie. Il ne nous cache pas qu'il avait
l'intention de rénover le lyrisme moderne et de pulvériser
définitivement Dionysos. Lorsqu'il se décidera à entrer dans les ordres,
il s'écriera: «Seigneur, pour vous, j'ai tout quitté, et mon père et ma
mère et ma maison, mon enfance et ma gloire... Adieu, disciples, fils
qui auraient pu naître de ma pensée! Adieu, triomphe casqué de lauriers,
foules, acclamations, etc...» _Qualis artifex pereo!_ Ce garçon ne
méconnaît pas sa propre valeur et sait faire sentir à l'Eternel que ce
n'est pas le premier venu qui veut se consacrer à lui. Avant d'en
arriver à ce dénouement prévu, nous passons par quelques épisodes: entre
autres, une pseudo-amourette, aussi insignifiante que la première, avec
une jeune fille nommée Sabine. Il ne l'enlèvera pas. Il échange avec
elle des propos sur l'amour humain et l'amour divin. Un instant il
s'émancipe. «Sa chambre était voisine de mon cabinet de travail. Souvent
je collais mon oreille au mur pour l'entendre marcher, ranger ses
affaires...» Diable! «Ce qui me rassurait, c'est que ma passion restait
absolument spirituelle.» Nous respirons!

A l'idée qu'il aurait pu épouser cette jeune fille charmante et amie de
sa sœur, Augustin remercie le ciel, à cause de l'abîme d'où Dieu l'a
tiré. Que d'abîmes! C'est pourquoi, sans doute, ce nouveau Diafoirus se
demande: «Qui démêlera jamais l'inextricable complexité de l'homme!» Ce
qui est apparemment une remarque originale. Malgré son mépris des
livres, il lit beaucoup, mais moins qu'il ne l'affirme. «Je venais
d'achever la lecture du second _Faust_ lorsque du sein des ombres
Hélène s'avance à l'appel éperdu de l'amour.» S'il avait lu vraiment le
second _Faust_ jusqu'au bout, il aurait vu que l'épisode d'Hélène ne
termine pas ce poème. Partout, il prodigue les apostrophes et les
exclamations: O ma jeunesse!... Joies du renoncement!... O misère! O
maison natale!... O clarté! etc... Et il compare son âme à la Sulamite
allant au-devant de l'époux. Et il imagine force colloques entre cette
âme et cet époux. Mais on songe plutôt aux manuels d'édification qui se
débitent rue Saint-Sulpice qu'au _Cantique des Cantiques_ ou à
l'_Imitation_. Et malgré tant d'artifices, le livre languit et paraît
froid.




LA CONVERSION DE MADAME ADAM[75]


[Note 75: Madame Adam (Juliette Lamber): _Chrétienne_, 1 vol. Plon;
_Païenne_, édition définitive avec une nouvelle préface de l'auteur, 1
vol, _ibid._]

Des personnes peu familières avec l'œuvre de Mme Juliette Adam
pourraient seules prendre texte de son nouveau roman, _Chrétienne_, pour
annoncer sa conversion à la rubrique des dernières nouvelles. Cette
conversion de Mme Adam n'est certes pas l'une des moins frappantes d'une
époque qui a vu celles de Brunetière, de Coppée, de Huysmans, de
Bourget, de Francis Jammes, de Paul Claudel, de Charles Péguy, d'Adolphe
Retté, de Charles Morice; et j'en oublie sans doute. Mais si
considérable que soit cet événement, il remonte à plusieurs années déjà,
sans qu'il soit possible d'en fixer la date d'une façon absolument
précise. En 1903, une nouvelle édition de _Païenne_ était précédée d'un
avertissement de l'éditeur où on lisait ces lignes: «Le culte de la
liberté dont elle (Mme Adam) est fanatique lui a fait renier les idées
paternelles, qui lui ont paru de plus en plus tyranniques, sous prétexte
de libre pensée; ce culte l'a ramenée aux croyances traditionnelles
d'une grand'mère très aimée, dont les sentiments ont revécu en elle.» En
manière d'appendice à cette vingt-quatrième édition de _Païenne_, on
avait ajouté le _Rêve sur le Divin_, qui est d'un spiritualisme un peu
vague. Mais le terme «croyances traditionnelles» ne laisse place à aucun
doute. Mme Adam était certainement devenue chrétienne en 1903. Dans le
premier volume de ses souvenirs qu'elle intitulait le _Roman de mon
enfance et de ma jeunesse_, et qu'elle avait publié un peu auparavant,
elle raconte que sa grand'mère lui est apparue et ajoute: «Lorsque les
croyances religieuses rentrèrent en mon âme, cette apparition de ma
grand'mère fut pour moi l'une des plus grandes preuves des vérités de
l'au-delà.» Dans le septième et dernier volume de ses mémoires, intitulé
_Après l'abandon de la revanche_, Mme Adam signale les débuts de son
évolution dès l'année 1879. Elle jugea «que la République ne pouvait
être patriote que si elle était respectueuse des traditions religieuses,
comme en Amérique, comme en Suisse, et que la République persécutrice de
la religion catholique ne devait plus être patriote». Il est vrai
qu'ailleurs elle oppose à la troisième République, trop pacifique à son
gré, la République plus guerrière, mais non moins anticléricale
assurément, de 1793. Quoi qu'il en soit, républicaine de la veille, Mme
Adam commença alors à se séparer de son parti. Elle resta l'amie
personnelle de Gambetta, malgré des dissentiments qui n'avaient donc
pas une gravité décisive[76], mais elle blâma sa politique, ainsi que
celle de Jules Ferry. Et dans la préface qu'elle vient d'écrire pour la
vingt-septième édition de _Païenne_, elle insiste sur ce caractère de sa
conversion: «Le croirait-on, c'est dans la politique et dans mon
patriotisme que je trouvai peu à peu les éléments du retour à la foi de
mes ascendances?»

[Note 76: La polémique de parti s'est emparée de ce volume de Mme
Adam: le seul fait, loyalement noté par elle, que ses relations amicales
avec Gambetta ne furent interrompues que par la mort, suffit à écarter
toute interprétation fâcheuse pour la mémoire du grand orateur.]

La conversion de Mme Adam serait donc une conversion politique! Soit!
Mais encore fallait-il que la constitution générale de son esprit n'y
mît point obstacle: car il n'est pas question simplement d'alliance avec
le catholicisme pour raison politique, mais bien de catholicisme
intégral et pratiquant. C'est ici que de nombreux lecteurs, songeant à
l'ancien paganisme si militant de Juliette Lamber, s'émerveilleront
qu'elle ait pu, comme on dit, revenir de si loin, et verront dans cette
métamorphose totale soit un coup de la grâce, soit à tout le moins un
phénomène psychologique étrange et déconcertant. Mais cet ébahissement
résultera peut-être d'une excessive attention prêtée à de simples
apparences. Beaucoup plus perspicace, en même temps que fort bon
prophète, était l'illustre Littré, qui dînant en 1858 avec Mme Adam, la
comtesse d'Agoult et Dupont-White, concluait une discussion
philosophique _sub rosa_ par ce mot: «Nous verrons sûrement cette
païenne devenir chrétienne[77]». En effet, ce qui est singulier, dans
le cas de Mme Adam, ce n'est pas qu'elle ait passé du paganisme au
christianisme, attendu que des milliers, puis des millions d'êtres
humains en ont fait autant dans les quatre premiers siècles de notre
ère, depuis les premières prédications de saint Paul, apôtre des
Gentils, jusqu'à la destruction autocratique de l'ancien culte et de ses
temples par les Constantin et les Théodose. L'originalité de Mme Adam a
consisté surtout à être païenne à la façon des anciens, poussée même à
l'excès, et non point comme on a pu et comme on peut l'être encore dans
les temps modernes. Il y a là une distinction nécessaire, que l'on
oublie parfois lorsqu'on étudie les survivances du paganisme et de
l'hellénisme.

[Note 77: _Mes premières armes littéraires et politiques_, p. 119.]

Il est bien certain que Ronsard et ses amis immolant en pompe un bouc à
Dionysos, les prélats et les artistes du règne de Léon X se réunissant à
Rome chez Augustin Chigi pour offrir en sacrifice à Vénus des colombes,
du laitage, des fleurs et des sonnets, se livraient à de pures
fantaisies esthétiques auxquelles ils n'attachaient nullement un sens
littéral. Ils avaient pour les dieux antiques une admiration passionnée
et un tendre respect, parce qu'ils les considéraient comme une des plus
belles créations de l'imagination des peuples et des poètes; ils
admettaient même comme éternellement vrais et bienfaisants les principes
exprimés symboliquement par ces mythes; mais enfin ils ne croyaient pas
à l'existence réelle de ces divinités charmantes. Même Louis Ménard,
l'auteur des _Rêveries d'un païen mystique_ et le penseur contemporain
avec lequel Mme Juliette Adam a eu le plus d'affinités, ne professait
qu'un paganisme purement symbolique. Il y a moins encore. Le véritable
paganisme contemporain, le paganisme qu'on a qualifié d'immortel, peut
très bien, en saluant toujours la Grèce comme l'initiatrice de toute
civilisation, se désintéresser de la mythologie et ne point même
s'inspirer directement des modèles helléniques: car il consiste avant
tout dans l'amour de la nature, de la joie, de la beauté sensible et
intelligible, de l'émancipation intellectuelle et morale, sentiments qui
ont eu leur origine et leur plus parfaite expression en Grèce, mais qui
se prêtent à bien des modalités inédites et des développements variés.
Si André Chénier et Maurice de Guérin ont adopté les cadres de la fable
et de la poésie grecques, beaucoup d'autres et dans des genres très
différents, depuis Montaigne jusqu'à M. Anatole France, ont paganisé en
liberté.

Mais ce qui distingue au contraire le paganisme de Mme Adam et ce qui
l'assimile à celui des anciens, c'est qu'au lieu de s'appuyer sur un
rationalisme ou un scepticisme solides, il est une religion et même une
exaltation de la religiosité. Dans _Païenne_, Mélissandre de Noves et
son amant Tiburce Gardanne parlent de leurs dieux, et notamment de
Phœbus Apollon, avec le sérieux de croyants sincères. Mme Adam n'échappe
même pas au fanatisme que déterminent souvent les convictions ardentes:
pour ses amusantes et innocentes opérettes, Offenbach est accusé par
elle d'impiété sacrilège et voué aux dieux infernaux. Dans sa
conversation avec Littré, elle s'emportait contre la conception
scientifique des lois abstraites et invariables. «Vous peuplez l'univers
de mathématiques, disait-elle, je le peuple de divin.» Mélissandre de
Noves réprouve l'athéisme, voit dans le soleil «l'expression la plus
sensible du divin, celle qui prépare le mieux la germination de l'idée
religieuse dans l'homme», et c'est toujours la révélation du divin
qu'elle demande à la nature ou à l'amour. Tiburce Gardanne, se mettant
au diapason, lui réplique: «Je sens avec un tremblement religieux que le
divin à travers toi me protège...» Ce ton de ferveur mystique se
soutient pendant tout ce roman par lettres, dépourvu d'incidents, où la
passion de Mélissandre, la belle païenne, et du peintre Tiburce
s'épanche avec une brûlante éloquence. On songe tantôt à Maurice de
Guérin, tantôt à Corinne, dont Mélissandre partage le goût pour le
laurier.

Au point de vue littéraire, _Païenne_, qui date d'une trentaine
d'années, se relit avec plaisir et intérêt; au point de vue
psychologique, ce roman d'autrefois explique lumineusement celui qui
vient de paraître. Dans le langage populaire, païen veut dire mécréant:
mais on a vu que cette acception convenait aussi peu que possible à Mme
Adam, dont Mélissandre de Noves traduit manifestement la pensée: Les
conversions difficiles sont notoirement celles des païens en ce sens
vulgaire, c'est-à-dire des incrédules absolus, dont la raison éprouve
une radicale incompatibilité d'humeur avec un dogme quelconque. Saint
Augustin l'avait observé: les plus récalcitrants des païens étaient ceux
qui déjà ne croyaient pas au paganisme, et il était plus aisé de
convertir tout un collège d'aruspices ou de vestales qu'un seul
philosophe de l'espèce de Lucien. Pour Mme Adam le pas à franchir
n'était pas d'une négation à une affirmation, mais d'une foi à une
autre. Et elle avait tant de goût pour le surnaturel, dès sa phase
païenne, que le christianisme devait évidemment ne la troubler en rien,
mais combler ses désirs.

A[--À] la fin du chant d'amour alterné qui forme tout le roman de
_Païenne_, nous apprenions que M. de Noves, le mari fêtard peu gênant,
s'était enfin décidé à mourir, ce qui permettrait à Mélissandre, sa
veuve, et à Tiburce, de s'unir par des liens légitimes. Au début du
nouvel ouvrage, tout est changé. M. de Noves n'est plus le vibrion qui
s'élimine sans laisser de traces. C'est un maudit, un damné, qui s'est
répandu sur son lit de mort en propos sataniques. Et par un paradoxal
choc en retour, étant plus odieux, il devient plus encombrant. Il avait
un oncle, colonel en retraite, fougueux catholique, qui ordonne à M. de
Moral, père de Mélissandre, de se convertir sur l'heure, et lui démontre
que tout est arrivé par sa faute. En effet, si M. de Moral avait donné à
sa fille une éducation chrétienne, elle aurait pu exercer une meilleure
influence sur son époux. Avec un pareil gaillard, c'est bien
problématique. Mais voilà M. de Moral et Mélissandre pénétrés de
remords. La mère de Mélissandre fut une sainte; elle apparaît à sa fille
la nuit, avec des orbites vides, qui signifient que Mélissandre est
aveugle. Mme Adam nous a confié ailleurs qu'elle a été elle-même
favorisée d'une apparition semblable, mais il s'agissait de sa
grand'mère. Mélissandre, très émue, obéit docilement au colonel, qui
commande en maître. Elle se laisse rabrouer avec une patience d'ange non
seulement par cet ancien officier supérieur qui ressemble à «une superbe
figure de Detaille», mais par une vieille servante dévote nommée
Marie-Rose.

Tiburce (le roman est par lettres, comme _Païenne_) n'élève aucune
objection. Il était jadis païen pour être agréable à sa bien-aimée: il
se fera maintenant chrétien, et il se ferait bouddhiste ou parsi pour
peu qu'elle l'en priât. C'est un homme d'un caractère accommodant. Par
ordre du colonel, il se sépare pour un an de Mélissandre et va faire un
séjour en Grèce: excellente idée puisqu'elle nous vaut de jolis croquis
d'Athènes, d'Eleusis et de Delphes. Prenant tout de suite le _la_, il
répond à une lettre où Mélissandre citait abondamment Lacordaire et
Dupanloup par un petit éreintement d'Homère, qui ne lui semble plus
maintenant assez moral. Pour ménager la transition, il se fait d'abord
pythagoricien. Il a de longs entretiens en Attique, au pied de
l'Acropole ou au bord de l'Ilissus, comme Socrate et ses disciples, avec
un jeune Grec épicurien, un Français élève de l'école d'Athènes qui est
platonicien, et un sien cousin, Paul Gardanne, qui est chrétien et aura
naturellement le dernier mot. Ce bon Tiburce, qui n'avait pas lu Ernest
Havet, découvre avec étonnement qu'il y a déjà beaucoup de christianisme
dans Platon, lequel doit être tenu pour un précurseur. «Savez-vous que
Platon croyait à l'immortalité de l'âme?» Oui, estimable Tiburce, nous
le savions. Mais ce n'est peut-être pas cela qui prouve que Platon ait
lu les livres de Moïse[78].

[Note 78: Rien, absolument rien, au témoignage des érudits les plus
compétents, n'est venu confirmer cette légende, lancée, si je ne me
trompe, par saint Justin.]

Pendant ce temps, Mélissandre fait aussi des découvertes, notamment
celle de Jeanne d'Arc (c'est en l'honneur de la bienheureuse Jeanne
d'Arc qu'elle va pour la première fois à la messe), puis celle du
patriotisme, que son paganisme excluait apparemment. «Aime la France
autant que ta Grèce!» Certes: mais où était l'antinomie? Comme cette
amie d'un peintre de grand talent s'offusque de la laideur des statues
d'église, le colonel lui répond: «Qu'importe si l'on voit les saints
avec les yeux de la foi?» Autre axiome: «Il faut être avec ses pères, de
sa religion et de sa race.» Mais si l'on a des pères qui ont, entre
eux, différé d'opinions? Beaucoup de jeunes Français actuels sont issus
de trois ou quatre générations de voltairiens et de libres penseurs. Et
si les hommes des premiers siècles après J.-C. avaient opposé aux
apôtres ce principe traditionaliste? Ensuite, bien que Mélissandre n'ait
guère hésité et que sa conversion ait paru certaine depuis la première
page, un miracle se produit. Au cours d'une promenade dans la rade de
Marseille, elle est surprise par une tempête et périrait sans le moindre
doute, si Notre-Dame-de-la-Garde ne déposait miraculeusement la barque
dans le vieux port. Tiburce, informé aussitôt, bénit par télégramme
Notre-Dame-de-la-Garde et Mélissandre monte en pèlerinage d'action de
grâces à la chapelle d'où l'on a une si belle vue (il y a un ascenseur).
Elle «pèlerine» aussi à la Sainte-Baume, où sont conservées les reliques
de Marie-Madeleine et où Marie-Rose, la vieille bonne qui a plus de
dévotion que de tact, lui déclare: «Si vous avez des péchés de corps,
Mélissandre, ne craignez rien, ils vous seront pardonnés par
Marie-Madeleine, à qui Notre-Seigneur Jésus les a pardonnés.» On admet
que cette vieille croie que Marie de Magdala était païenne, tandis
qu'elle était juive, mais l'assimilation entre le passé un peu chargé de
cette sainte repentie et celui de Mme de Noves aurait pu être mal
accueillie, si cette dernière n'avait fait de magnifiques progrès dans
la voie de l'humilité.

Elle s'installe au mas Saint-Jean, en Camargue, avec le colonel, son
père et deux autres officiers démissionnaires. D'agréables paysages
encadrent opportunément les exposés d'idées du colonel, qui est
terriblement dogmatique. D'après lui, «la raison ne sert à rien dans la
croyance... Par la grâce, exclusive de toute raison, de toute preuve, on
croit et on voit... Raisonner est absurde...» Ne côtoierait-il pas le
fidéisme? A quoi serviraient alors l'apologétique et la théologie? Il
dit aussi: «... La science devra revenir un jour aux mains des prêtres,
comme elle le fut en Egypte, en Grèce (?), comme elle l'est aux Indes,
en Perse. Ils réglementeront ses découvertes, augmenteront ses
bienfaits, supprimeront ses dangers.» On s'imagine malaisément la
Sorbonne du vingtième siècle soumise à la censure ecclésiastique et
transformée en annexe du grand séminaire. L'Église a pu combattre jadis
la liberté de la science, mais tout semble indiquer aujourd'hui qu'elle
l'accepte. Ce colonel serait-il plus papiste que le pape?... Là-bas,
Tiburce, étant voisin du tertre où s'élevait l'Aréopage, étudie saint
Paul: son cousin Paul s'indigne du peu de succès qu'obtint cet apôtre
auprès des Athéniens, qui ne l'auraient écouté, croit-il, que pour la
beauté de sa parole. Encore se fait-il des illusions. Saint Paul avait
de l'inspiration, des traits heureux, mais il parlait un mauvais grec
incorrect et barbare. A Delphes, Tiburce constate que décidément le
Grand Pan est mort en lui. Mélissandre flâne à Aigues-Mortes où le
colonel lui montre dans les remparts une «superbe preuve des énergies
françaises sous la royauté». Les remparts d'Aigues-Mortes sont beaux et
solides; il est délicieux d'en faire le tour et de contempler de cet
observatoire la plaine où les éléments semblent vivre et lutter à l'état
cosmique primitif. Mais enfin ce n'est pas un ouvrage cyclopéen et les
Romains ont fait encore mieux.

Mélissandre cite une phrase de Taine de cette manière: «Dès que le
catholicisme est en baisse, les mœurs publiques et privées se
dégradent.» Elle a souvent la citation peu exacte, Mélissandre: ici,
elle fausse très gravement la pensée de Taine. Dans le _Régime moderne_,
volume II, page 118, Taine dit que le _christianisme_, «sous son
enveloppe grecque, catholique ou protestante», est encore pour quatre
cents millions d'hommes «la grande paire d'ailes indispensables» et que
«sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques
et privées se dégradent». Et bien loin d'avoir uniquement désigné le
catholicisme, il explique au contraire dans les pages suivantes du même
volume (le dernier qu'il ait écrit avant de mourir) que la forme
catholique est des trois formes chrétiennes celle qui lui paraît la
moins heureuse. Certes, on pourrait discuter, mais si l'on cite, il faut
d'abord citer exactement. Enfin Mélissandre fait, à vingt-sept ans, sa
première communion aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Elle a une
hallucination, dont on se demande pourquoi elle ne la considère pas
comme une vision, car elle ne nous indique pas la différence et nous
ignorons son critérium. Et elle pourra enfin, l'année étant révolue,
épouser Tiburce. Mais y tiennent-ils encore? Leur amour paraît bien
refroidi, et l'on s'attendait presque à les voir entrer chacun dans un
monastère.

Tel est cet ouvrage qui parfois étonne un peu et excite à la
controverse, mais qui reste toujours captivant. Il y a dans la manière
de Mme Adam une sorte de vitalité puissante et d'âpreté combative, qu'on
admire même lorsqu'on n'est pas pleinement convaincu.




MADAME COLETTE WILLY[79]


Mme Colette (Colette Willy) a des admirateurs qui ne lésinent pas sur
l'expression de leur enthousiasme. Un docte journal la qualifiait, hier
encore, de grand écrivain. C'est très ennuyeux. Comment, après cela,
tourner un éloge qui n'ait point l'air d'un éreintement sournois? Ne se
donnera-t-on point la figure d'un détracteur si l'on se borne à dire
qu'on aime beaucoup le talent primesautier de Mme Colette Willy, sa
fraîcheur et sa justesse d'impressions, son style imagé, sensuel,
palpitant de vie, mais toujours sobre, ferme et mesuré? Ce dernier trait
est celui qui définit Mme Colette Willy et lui fait une place à part
dans la littérature féminine d'aujourd'hui. Comme la plupart de ses
consœurs, elle ne transcrit guère que des sensations, d'ailleurs
extrêmement vives, aiguës et subtiles: mais elle ne se laisse point
déborder par toute cette matière et elle sait la plier, sinon à l'ordre
supérieur de la pensée, du moins à la discipline instinctive d'un art
très fin.

[Note 79: Colette (Colette Willy): _l'Envers du music-hall_, 1 vol.
in-18, Flammarion; _Prrou, Poucette et quelques autres_, 1 vol. in-4°,
Librairie des Lettres; Cf. _Sept dialogues de bêtes_, _les Vrilles de la
Vigne_, _la Retraite sentimentale_, _la Vagabonde_, etc.]

Avec plus d'aisance et de souplesse, moins de recherche et de
maniérisme, elle ressemble surtout à Jules Renard, qui fut le plus
concis et le plus scrupuleux des néo-goncouristes. Il se trouve qu'elle
partage son amour de la vie rustique et des animaux. Elle est moins
purement descriptive, bien qu'elle observe d'un coup d'œil aussi net:
l'objectivité n'est point le fait de son sexe. Le choc du réel détermine
chez elle un frémissement de toute la machine sensible. L'émotion
intérieure, toujours immédiatement appuyée sur le concret, s'en
distingue assez, cependant, pour enrichir et diversifier l'expression.

      Alors, voilà! Je veux faire ce que je veux... Je n'irai plus
      aux premières, sinon de l'autre côté de la rampe. Car je
      danserai encore sur la scène, nue ou habillée, pour le seul
      plaisir de danser, d'accorder mes gestes au rythme de la
      musique, de virer, brûlée de lumière, aveuglée comme une
      mouche dans un rayon... Je danserai, j'inventerai de belles
      danses lentes où le voile parfois me couvrira, parfois
      m'environnera comme une spirale de fumée, parfois se tendra
      derrière ma course comme la toile d'une barque... (_Les
      Vrilles de la vigne_).

Ici, c'est l'élément psychologique, le désir de révolte et de liberté,
qui déclenche le jeu de l'imagination et compose le tableau. Plus
fréquemment, un spectacle physique touche le cœur, éveille de
mélancoliques souvenirs ou de légères rêveries. Je n'en citerai point
d'exemple, parce qu'il faudrait tout citer. Mme Colette Willy ne
participe à aucun degré de l'indifférence scientifique, ni de la
sérénité olympienne; elle pratique presque constamment la littérature
personnelle, et lorsqu'elle ne se raconte point elle-même, elle
s'intéresse au bonheur ou aux chagrins de ses personnages comme une
confidente et une amie.

Le volume intitulé _l'Envers du music-hall_ n'est pas précisément une
suite de _la Vagabonde_, mais se rattache au même cycle. Vous vous
rappelez cette _Vagabonde_, qui fut jusqu'ici, je crois, le plus grand
succès de Mme Colette (réserve faite pour les _Claudine_, écrites en
collaboration avec M. Willy). L'héroïne, Renée Néré, était une jeune
femme divorcée, qui s'était mise à jouer la pantomime et à danser dans
les musics-halls pour gagner sa vie et qui continuait par vocation.

Il y avait dans _la Vagabonde_ une belle histoire d'amour. Renée Néré,
danseuse et mime, était aimée d'un galant homme, d'ailleurs très riche,
qui lui offrait le mariage. Elle était tentée, hésitait quelque temps,
animée des meilleures intentions pour son soupirant, mais se demandant
si elle l'aimait.

      Tu n'y mettais pas tant de façons, se disait-elle, lorsque
      l'amour, fondant sur toi, te trouva si folle et si brave! Tu
      ne t'es pas demandé, ce jour-là, _si c'était l'amour_! Tu ne
      pouvais t'y tromper: c'était lui, l'amour, _le premier
      amour_. C'était lui, et ce ne sera plus jamais lui! Ta
      simplesse de petite fille n'a pas hésité à le reconnaître et
      ne lui a pas marchandé ton corps, ni ton cœur enfantin.
      C'était lui, qui ne s'annonce point, qu'on ne choisit pas,
      qu'on ne discute pas. Et ce ne sera plus jamais lui! Il t'a
      pris ce que tu peux donner seulement une fois: ta confiance,
      l'étonnement religieux de la première caresse, la nouveauté
      de tes larmes, la fleur de ta première souffrance!... Aime,
      si tu peux; cela te sera sans doute accordé, pour qu'au
      meilleur de ton pauvre bonheur tu te souviennes encore que
      rien ne compte, en amour, hormis le premier amour...

Et elle répète: «...Le premier, le seul amour!»

Tout cela est d'une pénétrante analyse, en même temps que d'un sentiment
un peu exceptionnel sous la plume d'un écrivain dont les premiers récits
faisaient plus souvent songer aux contes d'un Crébillon fils ingénu ou
d'un abbé de Voisenon modernisé. Mais cela signifie surtout que Renée
Néré n'aime pas Max Dufferein-Chautel, qu'elle lui préfère son
indépendance et sa profession nomade. Or, cette Renée Néré, mime et
danseuse, est aussi femme de lettres, bien que le travail des planches
lui ait fait un peu négliger la littérature. Elle y pense de nouveau, en
contemplant un paysage de mer et de salines, par la portière d'un wagon:

      Pendant combien de temps venais-je, pour la première fois,
      d'oublier Max? Oui, de l'oublier... comme s'il n'y avait pas
      de soin plus impérieux, dans ma vie, que de chercher des
      mots, des mots pour dire combien le soleil est jaune, et
      bleue la mer, et brillant le sel en frange de jais blanc...
      Oui, de l'oublier, comme s'il n'y avait d'urgent au monde
      que mon désir de posséder par les yeux les merveilles de la
      terre! C'est à cette même heure qu'un esprit insidieux m'a
      soufflé: Et s'il n'y avait d'urgent, en effet, que cela? Si
      tout, hormis cela, n'était que cendres?...

Cependant, après avoir adressé à Max une lettre de rupture, qui rappelle
un peu celle de Sapho, elle part--seule, il est vrai--pour une tournée
en Amérique du Sud. Pas plus que l'amour, la littérature ne peut
l'arracher au music-hall.

C'est là une nouveauté assez curieuse et une bonne fortune pour un genre
habituellement un peu dédaigné. Les romanciers contemporains
s'occupaient volontiers du music-hall, qui leur fournissait des motifs
pittoresques, des occasions de rivaliser avec Manet ou Toulouse-Lautrec.
Ils l'ont toujours fait avec une ironie et un mépris non dissimulés.
Huysmans, notamment, fulmine avec une énorme truculence contre l'ineptie
des programmes et l'imbécillité du public. Mme Colette Willy est
probablement la première qui ait parlé du music-hall avec sympathie, et
l'on n'ignore point que comme sa Renée Néré, elle a joué elle-même des
mimodrames dans ces établissements populaires. Toutefois, c'est surtout
au petit monde des coulisses qu'elle s'intéresse, et l'on remarquera
qu'elle ne surfait pas la valeur des spectacles. Elle se contente de ne
pas leur jeter les anathèmes furibonds d'un Huysmans, lequel, du reste,
se déchaînait non moins violemment contre les théâtres classés. Si Mme
Colette Willy adopte le ton de l'indulgence tandis que Huysmans
s'emportait avec une perpétuelle frénésie, ils s'accordent en somme et
considèrent sans doute, comme beaucoup d'artistes un peu intransigeants,
qu'il n'y a pas tant de différence entre le théâtre et le café-concert,
qu'au fond cela se vaut à peu près, et ne vaut pas grand'chose...

_L'Envers du music-hall_, comme le titre l'annonce, étudie les mœurs des
chanteurs et chanteuses, mimes, acrobates et figurantes. Ce sont de
nouvelles scènes du même roman comique, mais des scènes détachées, sans
affabulation suivie. Voici des comédiens en tournée, poussiéreux,
fatigués, usés, qui se promènent en attendant leur train dans un parc
fleuri. Ils sont gênés et s'en vont très vite. Ainsi dans un conte de
Coppée, une actrice de l'Odéon souffrait du contraste entre sa vie
artificielle et l'épanouissement printanier du Luxembourg voisin. Mme
Colette s'attendrit sur l'imprévoyance habituelle de ces pauvres gens,
qui ne sentent venir ni le lendemain, ni le malheur, ni la vieillesse,
et dont la plupart ont connu ou connaîtront la misère et la faim. Ils
restent, malgré tout, courageux et gais. Bien rares sont, dans ce
milieu, les femmes qui ont le moyen ou le goût de faire des économies:
elles n'en ont pas moins des vertus ménagères.

Pendant l'entr'acte, la loge commune des petites marcheuses se
transforme en ouvroir. La grosse Ida confectionne elle-même les gilets
de flanelle de son mari Hector; et elle trouve que toutes les villes
sont pareilles, n'ayant le loisir de rien voir en dehors de ses
occupations professionnelles et domestiques. Cette autre, pendant les
tournées, fabrique en wagon des paletots qu'elle envoie à une maison de
Paris pour augmenter ses maigres ressources. La petite danseuse
Bastienne installe dans sa loge le berceau de son bébé qu'elle allaite
entre deux entrées de ballet. Cette Bastienne est popote et casanière:
ce sont des dispositions plus répandues qu'on ne croirait parmi ce
personnel. Voici l'accompagnatrice, qui déclare que sa nature est de
rester dans son coin avec son jeune fils; la caissière qui, dans son
antre de sybille, moralise par allusions; la digne habilleuse, en
déplacement à Nice, qui pleure de n'avoir pas été là, pour le coup de
feu de la revue de Noël, dans son vieil Empirée-Clichy, où elle a vécu
pendant tant d'années, comme en famille. Il y a aussi bien des types
ridicules, comme la jeune utilitaire préoccupée d'arriver, sans savoir à
quoi, comme la danseuse moscovite bruyante et vantarde qui pense
éblouir la galerie de son illustre lignée et de ses magnifiques
relations. Mais on éprouve surtout, en fermant le livre, une pitié pour
ces travailleurs et ces travailleuses, qui font une rude besogne et sont
en général si peu payés. Comment oublier cette petite qui se désole de
voir la répétition générale de la revue fixée à minuit et demi, parce
que n'ayant pas de quoi se payer un fiacre, elle devra rentrer à pied du
boulevard Rochechouart au Lion de Belfort, entre quatre et cinq heures
du matin, et arrivera chez elle tout juste pour préparer le café de son
mari et envoyer ses deux gosses à l'école? On découvre, chez Mme Colette
Willy une bonne et compatissante sensibilité, à la Coppée ou à la
Dickens.

 *
* *

_Prrou, Poucette et quelques autres_, beau volume de luxe édité à tirage
restreint, continue la veine des _Dialogues de bêtes_, et nous remémore
agréablement les aventures de Kiki-la-Doucette ou de Toby-Chien. Prrou
est une chatte perdue, recueillie par charité. Dans _la Retraite
sentimentale_, ce nom de Prrou appartenait à une autre chatte, fille de
Péronnelle. La ménagerie de Mme Colette est nombreuse et variée. Poum,
chat inquiétant, malfaisant et fantastique, semble dire:

      Je suis le diable, et je vais commencer mes diableries sous
      la lune montante, parmi l'herbe bleue et les roses
      violacées. Je conspire contre vous, avec l'escargot, le
      hérisson, la hulotte, le sphynx lourd qui blesse la joue
      comme un caillou. Et gardez-vous, si je chante trop haut,
      cette nuit, de mettre le nez à la fenêtre: vous pourriez
      mourir soudain, de me voir, sur le faîte du toit, assis tout
      noir au centre de la lune!...

Poucette est une chienne astucieuse qui nous explique, à nous,
Deux-Pattes pesants, que toutes les bêtes nous mentent, par prudence,
par sagesse ou par crainte. Elle a des ruses infernales... Cette autre
chienne est jalouse de son maître, comme une femme. Cette autre, la
chienne trop petite, est tyrannique et persécutrice. On l'aime tout de
même. Et l'on s'apitoie sur les maux et les tristesses de la chienne à
vendre...

Bien qu'elle n'écrive point de fables, mais des histoires vécues et
réalistes, Mme Colette prête aux animaux des sentiments humains, comme
La Fontaine. Peut-être leur en prête-t-elle un peu trop. On a parfois
quelques doutes, mais il faut s'incliner devant sa compétence et
reconnaître qu'elle décrit admirablement ces compagnons familiers.

      Je suis née seule, disait Claudine dans _la Retraite
      sentimentale_, j'ai grandi sans mère, frère ni sœur, aux
      côtés d'un père turbulent que j'aurais pu prendre sous ma
      tutelle; et j'ai vécu sans amies. Un tel isolement moral
      n'a-t-il pas recréé en moi cet esprit tout juste assez gai,
      tout juste assez triste, qui s'enflamme de peu et s'éteint
      de rien, pas bon, pas méchant, insociable en somme et plus
      proche des bêtes que de l'homme?...

Plus loin, dans le même roman, Claudine nous entretient de son «âme
terrienne», de «l'instinct fermier qui lui vint d'ancêtres cultivateurs
et jaloux de leur bien». Cette petite femme aux cheveux courts, d'humeur
si fantaisiste, a toujours adoré la nature et conservé l'espèce de saine
fraîcheur des terres nouvellement remuées et des plantes folles. Malgré
ses aventures, Claudine doit à son enfance campagnarde, à ses habitudes
de fréquents retours au pays natal, de posséder un fond solide de bon
sens, de bon cœur et de bon goût. Aux jolies qualités de son héroïne,
Mme Colette ajoute ce don d'écrivain qu'il est inutile d'exalter par
d'ambitieuses hyperboles, mais qui est d'une essence si délicate et si
rare.

 *
* *

_L'Entrave_[80] fait suite à _la Vagabonde_. Renée Néré ayant hérité de
la fortune d'une belle-sœur, soit de vingt-cinq mille francs de rente,
s'est décidée à lâcher le music-hall, la pantomime et son vieux camarade
Brague. La voici à Nice, désœuvrée et vivant de ses rentes, à l'hôtel,
en compagnie de quelques autres oisifs. Il y a d'abord une jolie et
absurde petite créature, May, qui se croit «un vrai type» parce qu'elle
se livre à diverses excentricités, fume, boit, prise de la cocaïne,
estime qu'«on déjeune quand on veut, on pieute quand on veut, et que
l'heure c'est pour les larbins et les chefs de gare». Cette May a pour
intime ami un beau jeune homme, très opulent et très élégant, bien
entendu, mais de caractère un peu imprécis sous réserve de ces deux
traits indispensables. Il s'appelle Jean. Notons cependant qu'il affecte
une extrême insolence avec May et qu'il la bat même à l'occasion. Mais
elle est si exaspérante qu'on l'excuse jusqu'à un certain point. A ce
Jean et à son copain Masseau, opiomane et humouriste, la petite May,
furieuse de n'avoir pas fait triompher un caprice, criera:

      Dieu, que vous me dégoûtez, tous les deux! Quand on pense
      que je passe pour avoir un amant intelligent, et qu'il y a
      des gens assez marteau pour dire que Masseau est un esprit
      distingué! Vrai, j'en suis encore à me demander ce que vous
      avez de rare, toi et lui! Tu t'es déjà vu, toi, l'amant
      intelligent, en train de chercher à me faire plaisir et de
      te gêner pour moi?--Jamais, répond très nettement l'amant
      intelligent. Tu n'es pas une vieille dame et je n'ai pas
      avec toi de liens de parenté. Par conséquent...

[Note 80: 1 vol. Librairie des Lettres.]

May proclame qu'il y a des choses qu'elle n'accepte pas. Mais Renée Néré
se demande lesquelles: car May «prend l'argent, reçoit les gifles,
encaisse les rebuffades; le tout, c'est vrai, d'un air cassant de petite
despote...». Malgré les travers insupportables de la petite femme,
est-ce que Jean ne vous paraît pas un peu mufle? «Il est le plus fort.»
Oui, et il en abuse... Les menus croquis de la Riviera, crayonnés dans
la première partie du roman, rappellent un peu Jean Lorrain, mais avec
plus de sobriété. Jean Lorrain raffolait de cette vie factice et de
cette nature méditerranéenne: Mme Colette, au fond, les a en horreur. Et
peut-être ne goûte-t-elle vraiment que son village, son jardin et ses
bêtes.

En tout cas, sa Renée Néré préfère Genève à Nice en février. «Au sortir
du train étouffant, après Nice sèche et dorée d'un précoce soleil, je
respire avec délices, dans cet air plus septentrional, l'odeur de la
pluie, qui n'est plus mêlée d'iode, ni de sel, ni amollie de mimosa.»
Elle a voulu se séparer de Jean, parce qu'il lui a fait comprendre
qu'elle était celle dont il aurait envie s'il venait à être débarrassé
de May. Et elle se dit:

      Comment! j'ai pu vivre trois semaines avec ces gens-là et me
      contenter des cinq cents mots, toujours les mêmes, de leur
      vocabulaire? Deux cents mots pour demander à boire, à
      manger; cent, et quelques chiffres, pour évaluer, l'une dans
      l'autre, la femme et la robe qui passent; cent pour suffire
      à toutes les histoires graveleuses; les cent derniers sont
      pour les sujets qui élèvent l'âme: morale, littérature et
      art...

Et Renée, à Nice, n'était pas rassurée pour sa réputation. Que pensaient
ses amis? «Une femme qui s'entête à ne coucher avec personne a toujours
l'air d'une avare.» Mais que pouvait supposer la galerie, à la voir
inséparable d'un couple notoirement libertin? Dans l'air pur du Léman,
plus d'inquiétudes. La «chaste Suisse» lui inspire un désir de cure
littéraire, car elle est aussi femme de lettres. Elle lit les revues,
donne à manger aux mouettes et cherche des épithètes. Puis elle
rencontre son ancien compagnon Brague, qui est en représentations à
l'Eden genevois. Ce Brague la divertit par la saveur de ses propos. Il
lui raconte, par exemple, qu'il a monté une affaire épatante.

      J'apprends aux gonzesses et aux jeunes filles du monde à
      bien se tenir... D'abord je les convoque à huit heures du
      matin, à neuf heures: de quitter le pieu si matin, elles
      s'imaginent déjà qu'elles travaillent. Une fois dans
      l'atelier, je me mets à un bout, elles à l'autre, et je leur
      crie: «Venez à moi en marchant naturellement!» Tu connais
      l'effet. Elles se mettent à marcher comme sur une corde
      raide, et c'est tout juste si elles ne se cassent pas la
      g... en route. C'est un point de départ infaillible.

Mais elle s'aperçoit bien vite que depuis qu'elle a quitté le métier,
pour Brague, elle ne compte plus; elle est jalouse de l'artiste qui l'a
remplacée et qui «tourne» maintenant avec lui; elle a, dans son
désœuvrement, la nostalgie du music-hall et elle en éprouve une
humiliation. «Comment, moi aussi, j'en viendrais là, à ne plus exister
en dehors de la boîte? J'en viendrais là, moi, moi!...» Et ce _moi_
orgueilleux signifiait: «Moi, sensible au mouvant paysage, au châle
bariolé qui passe, à la ruine rousse, effritée et puissante; moi,
délicate et cultivée...» A vrai dire, l'auteur nous a bien montré une
Renée Néré douée d'une extrême délicatesse de sensations, mais non d'une
culture exceptionnelle.

Nous entrons dans la seconde partie du roman, laquelle étudie une
intéressante évolution psychologique et s'encombrera moins de détails
superficiellement pittoresques ou même un peu oiseux. Jean est venu
relancer Renée sur son lac: il a l'honnêteté de ne pas lui parler
d'amour, mais après une promenade en barque et un dîner agréable dans un
hôtel, à Ouchy, il lui donne sur la nuque un baiser significatif.
L'amour? Il n'en est pas question. Il s'agit de «la brève aventure». Je
n'ai pas bien compris pourquoi Jean et Renée, au lieu de poursuivre leur
modeste intrigue aux lieux mêmes où ils s'étaient retrouvés, jugent
nécessaire de rentrer à Paris. En wagon-restaurant, Renée fait à Jean
cette observation qui révèle une certaine expérience des voyages:
«N'ayez pas l'air si aimable avec moi, voyons! On va penser que nous
avons fait connaissance tout à l'heure dans le couloir.» C'est à Paris,
dans le petit hôtel de Jean, boulevard Berthier, devant un grand feu de
bois rose et noir qui fait ressembler le visage du jeune homme à une
statue d'argile cuite avec des yeux d'argent, que Renée Néré cesse de
refuser quoi que ce soit au plus intime ami de son amie May. Au moment
décisif, comme dernière défense, elle a eu ce mot: «Vous ne m'aimez même
pas!» A quoi Jean a simplement répliqué d'un ton sévère: «Eh bien, et
vous, donc?» Renée est ravie. Elle a trente-six ans, et pourtant elle
ignorait encore «cette joie intelligente de la chair qui reconnaît
immédiatement et adopte son maître...»

      Nous ne nous sommes pas beaucoup parlé mais nous nous sommes
      dit des choses nécessaires, agréables, véridiques. Il m'a
      dit: «Que tu as de beaux bras, et que j'aime te sentir
      pesante et solide quand je te soulève!...» Et je lui ai
      avoué à mon tour: «Comme tu me conviens! Tu as une peau
      lisse, sèche et chaude qui ressemble à la mienne.»

Telles sont les affinités électives qui unissent Jean et Renée. La peau,
si j'ose m'exprimer ainsi, y joue, comme on voit, un rôle considérable.
Cet échange de deux fantaisies et ce contact de deux épidermes adéquats
auraient eu l'approbation de Chamfort.

Jean, le premier, transgresse imprudemment le pacte tacite. Il murmure
un jour, comme en songe: «Tu comprends... je t'aime.» Vite, elle le
rappelle aux convenances: «Chut! pas ce mot-là! Adieu. Tais-toi.
Dormons!» Une autre fois, Jean témoigne de quelque amertume: «Il y a des
jours où tu m'humilies, avec ta hâte à te déshabiller avant et à te
rhabiller après... Des jours où on ne dirait vraiment pas que tu
m'aimes, mais que tu... m'emploies.» Renée se contente du plaisir de
l'heure et trouve bon que cette heure n'engage pas la suivante. C'est du
moins l'attitude respective des deux amants au début de leur liaison.
Mais les choses vont bientôt changer. Renée rencontre May, par hasard,
rue de Rivoli. May a eu naturellement son congé, mais elle ne sait pas
que c'est Renée qui lui succède. Aussi croit-elle pouvoir s'épancher:
«Ce qu'il (Jean) a de pire, déclare-t-elle, c'est sa façon de f... le
camp.» Sur quoi, Renée hèle un taxi-auto et se fait conduire en hâte
boulevard Berthier: «Si Jean, en mon absence, avait f... le camp?» Mais
non: il est au contraire plus pressant que jamais. Il réduit Renée à
l'état de servitude asiatique, qui est, paraît-il, celui de la femme
entretenue. Elle subit ce joug imprévu avec quelque impatience.

      Sache-le, toi qui dis m'aimer: la plus aimante se détourne
      de son amant, pendant certaines heures dont elle prépare et
      choie mystérieusement la venue. La plus belle, si tu
      l'espionnes, ne s'en tirera pas sans dommage. La plus fidèle
      se cache, quand ce ne serait que pour songer librement... Tu
      prétends m'aimer; tu m'aimes: ton amour crée à chaque minute
      une femme plus belle et meilleure que moi, à laquelle tu me
      contrains de ressembler... Je ne crains que certaines
      heures, où j'ai tout à coup envie de te crier: «Va-t'en! Ma
      robe de princesse et mon clair visage vont tomber ensemble,
      va-t'en! Voici le temps où vont paraître, sous l'ourlet de
      la jupe, sous les cheveux de soie, le pied fourchu, la
      pointe torse d'une corne...»

Quels aveux!... Néanmoins,--et la transition est peut-être
insuffisamment marquée, et la double volte-face des deux amants n'est
pas motivée d'une façon claire--c'est bientôt Jean qui, loin d'obséder
Renée davantage, semble assez disposé à f...aire ce que disait May,
tandis que c'est au contraire Renée qui devient profondément amoureuse
et cruellement tourmentée. Elle s'accuse: «Quand il s'est montré
discret, je l'ai jugé vide. Et quand il m'a interrogée, je l'ai relégué
très loin, avec une ironie supérieure.» Elle gémit à présent de sa
solitude morale: «L'amour, c'est ce choc douloureux et toujours
recommencé, contre une paroi qu'on ne peut pas rompre... Comme tu te
défends bien! C'est l'heure où j'erre autour de toi, comme sous les murs
d'un palais fermé.» L'amour a passé entre eux et a tout empoisonné.
Comme Psyché, elle épie son sommeil:

      O mon trésor de fruits épars sur la couche, se peut-il que
      je te dédaigne parce que je commence à t'aimer? Se peut-il,
      Beauté, que je te préfère l'âme, peut-être indigne de toi,
      qui t'habite?... J'ai consumé cette nuit encore à te
      contempler, toi qui fus mon orgueil, ma proie succulente et
      non aimée. Hélas! je ne te vois plus: je pense à toi. Je
      vois le temps prochain où l'ombre grandissante de l'amour
      m'aura couverte, le temps où je serai encore plus humble, où
      je penserai de pauvres choses comme celles-ci: M'aime-t-il?
      Est-ce qu'il me trahit? Fasse le ciel que toutes ses pensées
      m'appartiennent...

Après quelques tiraillements, les choses s'arrangeront, et on nous
laisse espérer que Renée sera heureuse avec son Jean, mais en reprenant
sa place de femme, qui est «en deçà de l'homme».

On admirera l'aisance avec laquelle Mme Colette s'élève de la plus
joviale familiarité à un lyrisme digne d'un grand poète d'Orient. Sa
psychologie n'a pas moins d'intérêt que son style; le caractère de Renée
Néré est certainement très curieux et très vraisemblable: on ne peut lui
reprocher que de n'être pas très expliqué. Je crois que Renée a toujours
aimé Jean, sans bien s'en rendre compte au début, et que ce qui est
nouveau chez elle, ce n'est pas son amour, mais la conscience qu'elle en
a prise peu à peu. La femme qui a fui Maxime Dufferin-Chautel et qui
n'a été pour Brague qu'une camarade a prouvé peu d'aptitude aux liaisons
sans amour. Le pur caprice sensuel, auquel elle a cru d'abord, parce
qu'elle est une femme très affranchie, reste malgré tout quelque chose
de trop peu féminin: Jean, certes, en était infiniment capable, mais
Renée beaucoup moins, et son illusion n'a été peut-être que le piège
tendu par la nature à sa liberté. Surtout, le caprice est si loin de
l'amour vrai que le passage de l'un à l'autre paraîtrait presque
inconcevable, si des éléments du second ne s'étaient déjà trouvés épars
dans le premier, n'attendant que l'occasion propice pour se révéler ou,
comme disent les chimistes, pour se «précipiter».




NEEL DOFF

_Contes farouches_[81].


[Note 81: 1 vol. Ollendorff.]

Mme Neel Doff est, je suppose, flamande ou hollandaise d'origine.
L'action de ses contes se déroule le plus souvent dans des milieux
populaires et même populaciers de Flandre ou de Hollande: elle en parle
comme on ne peut le faire qu'à la condition de les avoir observés
longuement et de près. Mais il n'est pas douteux qu'elle écrive
directement en français: une traduction n'aurait pas cette saveur. Elle
vient de publier son second volume. Le premier, d'une inspiration toute
semblable, portait ce titre significatif: _Jours de famine et de
détresse_. Les récits de Mme Neel Doff sont d'un réalisme qui ne recule
devant aucune audace ni aucune crudité: elle ne travaille pas pour les
pensionnats de demoiselles. A des lecteurs de chez nous, elle rappellera
d'abord notre école naturaliste, l'auteur de _la Maison Tellier_ ou
celui de _Marthe_ et des _Sœurs Vatard_. Toutefois, elle se rattache
plutôt à l'école russe, surtout à Gorki, par la fraîcheur de la
sensibilité et par une tendance humanitaire qui ne devient jamais
déclamatoire, mais reste toujours sobre dans l'expression. Peut-être
a-t-elle subi aussi un peu l'influence de Charles-Louis Philippe et
celle de Mme Colette Willy. Ses contes sont extrêmement émouvants et
tout à fait remarquables. Elle ne se limite pas au petit morceau de deux
ou trois cents lignes, dont le type a été établi par certains journaux
qui en font une effrayante consommation. Elle pratique volontiers la
nouvelle de soixante ou quatre-vingts pages, dont Mérimée, Maupassant,
Gorki ont tiré un parti admirable et qui est un vrai petit roman pourvu
des développements nécessaires, mais sans longueurs. Il y a beaucoup de
sujets et de talents pour lesquels c'est exactement la proportion juste.
Mme Neel Doff a donné en ce genre de quasi chefs-d'œuvre.

Stientje est une malheureuse fille née et élevée dans une roulotte de
saltimbanques. Elle n'a pas de père. Un père, c'est bon pour les riches!
Sa mère et les hommes que sa mère amène ont l'habitude de la rouer de
coups. Elle a fini par s'évader: elle a essayé de s'engager comme
aide-cuisinière. Mais elle étouffait d'être enfermée: même manger et
dormir régulièrement lui était à charge. De son enfance vagabonde, elle
a gardé un sentiment vif de la nature. «Elle ne fut pas frappée
seulement des laideurs de la vie: les matinées radieuses dans les
clairières la firent chanter, et les soirées tièdes l'avaient rendue
mélancolique et angoissée d'elle ne savait pas bien quoi.» Mme Neel Doff
prête à presque toutes ses héroïnes, même aux plus dégradées, cet
instinct de la beauté du monde extérieur. Très rarement elle met en
scène de pures et simples brutes. Son choix n'a rien d'invraisemblable,
et c'est beaucoup plus intéressant. On se demande pourquoi des créatures
ainsi faites sont plus maltraitées par le sort que tant d'autres, qui
sont moins sensibles à la grâce et au langage des choses.

      Au mois de septembre, les toiles d'araignée emperlées de
      rosée... Elle souriait en pensant que, petite fille, elle
      s'était extasiée, qu'elle avait appelé sa mère pour lui
      demander si on ne pourrait pas fixer ces perles sur les
      fils, parce que cela ferait une si jolie résille pour ses
      cheveux... Sa mère l'avait traitée d'imbécile en donnant des
      coups de pied dans les toiles.

Stientje, si jeune, a dû accepter les offres d'un bourgeois marié qui,
de compte à demi avec un camarade, pourvoit modestement à sa
subsistance. Il faut bien vivre, et il était dans son caractère d'être
avenante et soumise aux exigences des mâles. Mais son cœur est affamé de
tendresse. Elle se prend d'affection pour une fillette, qui a peur toute
seule, pendant que sa mère fait sa besogne de «demoiselle de nuit au
Château de Verre». La petite voisine voudrait bien que Stientje fût sa
maman, et Stientje serait ravie de l'adopter. Mais la demoiselle de nuit
est expédiée à l'hôpital, une parente emmène la fillette et la met aux
enfants abandonnés. Stientje, par une sorte d'inertie, subit un matelot
métis, qu'elle n'aime pas plus que ses deux bourgeois, mais qui la
promène un peu:

      Ils s'en furent déjeuner dans une guinguette au bord de
      l'eau. Ce fut une joie pour Stientje, maintenant que le
      soleil avait percé, de voir les barques et les navires
      passer devant eux sur une eau bleue, argentée dans les
      plis... Sa chair opaline et sa chevelure blonde faisaient
      comme partie de l'atmosphère: tout son être fuselé
      s'appariait aux bouleaux qui surgissaient droits et élégants
      dans la lumière ouatée.

C'est à Anvers et aux environs. Un jour enfin, sur le port, elle
rencontre celui qui lui révélera l'amour, un beau matelot hollandais,
nommé Willem. Il veut l'épouser. La pauvre fille est bourrelée de
reconnaissance et de remords. Elle se dit: «Ta femme, Willem! Moi, ta
femme!... Mais je suis une roulure...» Pour se rendre moins indigne de
lui, elle congédie les deux Flamands, se fait blanchisseuse. Mais le
métis jaloux reparaît: il enfonce la porte, se jette sur Willem;
Stientje étrangle l'agresseur avec une corde à linge. Elle est arrêtée
et, dans sa prison, s'aperçoit qu'elle est enceinte. Pourvu que l'enfant
soit de Willem! Elle gémit en songeant au bien-aimé: elle hurle qu'elle
sera une honnête femme, une bonne mère; elle l'adjure de ne pas lui
tenir rigueur, de revenir à elle. La religieuse-gardienne, scandalisée
de ces bruyants soliloques, la menace du cachot et s'en va en
grommelant: «Toutes les mêmes... les hommes, la chair... on dirait
qu'elles n'ont pas d'âme.» On s'explique ce mépris, mais qu'il est
injuste! Pauvre Stientje! Elle met au monde un petit moricaud, l'étouffe
en l'embrassant dans une crise frénétique et meurt d'un accès de fièvre
puerpérale.

Lyse d'Adelmond est d'une classe très différente: elle souffrira autant
que Stientje, et pour la même raison, la pauvreté. Les parents de Lyse
d'Adelmond sont des nobles ruinés, très entichés de leur naissance. Lyse
reproche à sa mère ce préjugé. «Oh! toi! dit la mère, c'est navrant. Tu
n'as aucun sentiment de caste.--Oh! si, maman, mais la noblesse s'est
déplacée: ce sont les Beethoven, les Wagner, les Balzac qui sont les
nobles.» Et la mère répond: «Surtout, ne dis pas ces choses devant ton
père...» Comme Stientje, Lyse d'Adelmond raffole des arbres, des fleurs,
du soleil et du grand vent dans la plaine. Un peu moins déshéritée,
elle apprend le piano et se passionne pour la musique. Une vieille
institutrice retirée, qui lui donne quelques leçons, a un frère infirme
qui s'est arrangé une existence supportable entre ses livres, ses
partitions et ses estampes. «L'instruction, dit-il, est le plus grand
bien de la terre: elle vous met à même de jouir des choses, de
comprendre ce que vous voyez et sentez, car, sans elle, si intelligent
que l'on soit, on ne sait définir ses sensations...» Vérités
élémentaires, et de simple bon sens, mais dont l'affirmation fait
plaisir, par le temps qui court.

Les principes aristocratiques des Adelmond combattent l'envie qu'a Lyse
de s'instruire: elle doit lire et travailler en cachette; il lui est
absolument défendu de songer à exercer une profession, ce qui serait
déroger et déchoir. Mais rien ne l'empêche d'épouser l'opulent
capitaliste Peerinckx, vieux renard friand de chair fraîche, laid,
mesquin et plus que quinquagénaire. Lyse consent: elle est révoltée;
mais elle consent. Que pourrait-elle devenir? Elle n'a, comme Stientje,
d'autre ressource que de se vendre. Sa naissance lui permet seulement de
se vendre plus cher, et la bague au doigt. La demoiselle de haut parage
et la fille du peuple sont victimes de la même loi sociale. Ce
rapprochement s'impose, mais Mme Neel Doff ne l'indique même pas d'un
mot. Toute son œuvre dénonce le pouvoir homicide de l'argent; mais elle
se garde des réquisitoires et des formules. Elle se borne à conter,
selon la méthode impersonnelle et objective de Flaubert: elle ne déclame
point, ne discute point, et laisse l'idée se dégager spontanément des
faits.

Dans son triste mariage avec ce vieux commerçant enrichi et libidineux,
qui rappelle le Teissier des _Corbeaux_ d'Henry Becque, Lyse d'Adelmond
s'est d'abord flattée de se ménager la consolation d'une activité
spirituelle intense. «Si l'amour m'est refusé, s'est-elle dit, toutes
les autres portes de la vie me seront ouvertes. Je pourrai me gorger de
beauté: j'en jouirai tellement qu'elle me tiendra lieu de tout.» Elle
reconnaît bientôt son erreur. D'abord, son odieux mari est un jaloux et
un bourgeois obtus, fermé à toute impression littéraire et artistique:
il prétend lui interdire de perdre son temps à ce qu'il considère comme
des niaiseries, l'obliger à s'occuper du ménage ou à entretenir
d'insipides relations. Puis lorsque après s'être beaucoup débattue, elle
a réussi à conquérir une liberté partielle et le droit d'étudier à sa
guise, une nouvelle découverte accable la jeune femme. Elle rencontre
Pierre Landing, avocat et secrétaire de Peerinckx. Désormais il n'y a
plus de repos pour Lyse:

      J'ai cru qu'en jouissant de la splendeur de la terre et des
      beautés créées par l'homme, j'aurais pu me passer de
      l'amour. Mais tout ce que l'homme a créé, il l'a fait par
      l'amour et pour l'amour: je l'ignorais, et maintenant le
      tribut que je paye dépasse mes forces...

Sans doute il y a quelques êtres d'élite à qui les joies intellectuelles
peuvent suffire, parce qu'ils y dépensent et y satisfont un amour épuré
et sublimé; mais Lyse d'Adelmond n'est point de ceux-là. Elle déborde de
vitalité, mais elle est un être simplement normal. Un adultère
clandestin ne la contenterait pas: elle adore Pierre, mais elle veut lui
appartenir librement, elle rêve même d'avoir de lui beaucoup d'enfants.
Et ce trait est probablement flamand ou hollandais: les races latines ne
mêlent pas si vite les espérances de progéniture à celles d'un amour
romanesque. Peut-être aussi Mme Neel Doff a-t-elle songé à prévenir
l'objection des sceptiques qui pourraient dire: «Pourquoi ne
trompe-t-elle pas tout bonnement son insupportable mari? Cela vaudrait
toujours mieux que de le tuer.» Car c'est un véritable meurtre qui est
le dénouement de l'histoire. Au cours d'une chasse au marais, Peerinckx
s'enlise accidentellement. Lyse n'aurait qu'à lui jeter une corde pour
le sauver. Ivre de haine et de fureur amoureuse, elle reste sourde à ses
appels désespérés et le laisse implacablement disparaître peu à peu dans
la tourbière. C'est pour être toute à Pierre qu'elle commet ce crime.
Elle n'en recueillera pas le fruit. Il n'y a pas eu de témoins: personne
ne la soupçonnera. Pierre seul devine tout, au trouble de son regard et
de son attitude: il s'enfuit avec horreur.

On remarquera que le parallélisme s'est poursuivi jusqu'au bout et que
la réaction d'un sang passionné contre les servitudes de la misère a
transformé la fière Lyse d'Adelmond en criminelle, tout comme la
malheureuse Stientje. Chacune d'elles a été acculée à la révolte par sa
condition sociale; et si ce ne sont pas des saintes, à coup sûr, ce ne
sont pas non plus des méchantes ni des perverses. Au contraire, elles
s'accommoderaient mieux de leur destin et ruseraient plus utilement avec
lui, si elles avaient moins de faiblesse féminine et de droiture native.
Une certaine habileté sans scrupules se tire toujours d'affaire. Elles
ont été amenées par une sorte de docilité ingénue dans ces impasses d'où
les individus et les peuples ne sortent que par la violence. Si
discrètement que Mme Neel Doff voile sa sociologie, on discerne bien
chez elle comme chez son maître Gorki (lequel ne s'en est pas caché),
des opinions assez révolutionnaires. On sait que ces opinions-là, si
contestables en soi, peuvent être littérairement fécondes. Mme Neel
Doff nous en apporte une nouvelle preuve, qui n'est pas la moins
décisive. D'ailleurs on peut très bien négliger ces arrière-plans ou ces
dessous de sa pensée et lire ses contes comme de belles anecdotes
pittoresques et tragiques.

La meilleure objection est même que ces aventures, sans pêcher contre la
vraisemblance, sont trop exceptionnelles pour comporter des conclusions
générales. Une société idéale ne supporterait point qu'aucun de ses
membres fût sacrifié; mais ce n'est pas d'après des cas isolés, c'est
d'après la moyenne des situations faites au plus grand nombre que l'on
juge équitablement la valeur humanitaire d'une société existante. La
nôtre l'emporte assurément à cet égard sur celles qui l'ont précédée: et
si elle est plus combattue que les précédentes ne le furent jamais,
c'est précisément un signe de sa supériorité. Les faibles étaient
autrefois trop abattus pour prendre pleinement conscience de leur
disgrâce, et les forts, trop distants, ne s'avisaient guère de leur
déconseiller cette résignation. La pitié dont s'imprègne toute une
littérature révèle un progrès dans les esprits, plus rapide que celui
qu'on peut opérer dans les lois, mais qui en est inséparable, parce
qu'il en résulte pour une part, et pour une autre le détermine. Enfin
n'oublions pas qu'il y aura toujours des fatalités physiques et
passionnelles contre lesquelles les meilleures législations resteront
impuissantes; ni que le but de l'organisation sociale n'est pas
uniquement d'assurer le bonheur ou le confort individuel, mais
d'accomplir de grandes œuvres ou de permettre qu'elles s'accomplissent
et de servir la civilisation.



DEUX POÈTES

_Charles Le Goffic_[82].


M. Charles Le Goffic a réimprimé fort à propos ses _Poésies complètes_.
Certains de ses recueils étaient depuis longtemps introuvables,
notamment cet _Amour breton_ auquel M. Anatole France consacrait, il y a
vingt ans environ, une délicate et flatteuse étude. De son côté, M. Paul
Bourget écrivait: «Ces vers donnent une impression unique de grâce
triste et souffrante. Cela est à la fois très simple et très savant...
Il n'y a que Gabriel Vicaire et lui (M. Le Goffic) à toucher certaines
cordes de cet archet-là, celui d'un ménétrier de campagne qui serait un
grand violoniste aussi» Et M. Charles Maurras ajoutait: «On peut dire
que l'incertitude des choses a trouvé une voix précise, une voix
classique et latine dans M. Charles Le Goffic.» Enfin l'on a pu voir que
M. Henri Clouard, classiciste et latiniste sévère, n'hésitait pas à
placer ce Breton bretonnant entre Jules Tellier et Jean Moréas. De
telles références pourraient me dispenser de louer à mon tour M. Charles
Le Goffic.

[Note 82: _Poésies complètes_, 1 vol. Jouve.]

Dans un article sur la _Poésie des races celtiques_[83], Renan signalait
l'idéalisme de ces races, leur soif d'infini, leur naturalisme primitif
et ingénu (culte des forêts, des pierres, des fontaines) et leur
glorification chevaleresque de l'éternel féminin. «Est-ce dans l'_Edda_
et les _Nibelungen_, au milieu de ces redoutables emportements de
l'égoïsme et de la brutalité, qu'on trouvera le germe de cet esprit de
sacrifice, d'amour pur, de dévouement exalté qui fait le fond de la
chevalerie?» Cette conception est issue, d'après Renan, des romans
bretons du cycle d'Arthur. «Aucune famille humaine n'a porté dans
l'amour autant de mystère... Je ne vois aucune littérature qui offre
rien d'analogue à ceci. Comparez Genièvre et Iseult à ces furies
scandinaves de Gudruna et de Chrimhilde, et vous avouerez que la femme
telle que l'a conçue la chevalerie--cet idéal de douceur et de beauté
posé comme but suprême de la vie--n'est une création ni classique, ni
chrétienne, ni germanique, mais bien réellement celtique.» Renan parlait
aussi du caractère concentré et du manque d'expansion des Celtes, peu
propres à l'action et voués à la tristesse, mais doués d'une extrême
sensibilité. «Les natures peu expansives sont presque toujours celles
qui sentent avec le plus de profondeur; car plus le sentiment est
profond, moins il tend à s'exprimer. De là cette charmante pudeur, ce
quelque chose de voilé, de sobre, d'exquis, à égale distance de la
rhétorique du sentiment, trop familière aux races latines, et de la
naïveté réfléchie de l'Allemagne...»

[Note 83: _Essais de morale et de critique._]

Ces définitions, inspirées surtout par la poésie ancienne des pays
celtes, s'appliquent assez bien à celle de M. Charles Le Goffic, où l'on
trouve en effet quelque chose d'exquis, de sobre et de voilé, avec une
constante fraîcheur d'impressions et beaucoup de mélancolie.
L'idéalisation chevaleresque de la femme est moins accusée chez lui que
dans les romans de la Table-Ronde. Il insiste plus volontiers sur les
mirages de l'amour. Une petite pièce intitulée _Vos yeux_ a pour
épigraphe ces lignes de la _Prière sur l'Acropole_: «...Et les yeux des
jeunes filles y sont comme ces claires fontaines où sur un fond d'herbes
ondulées se mire le ciel.» Voyons maintenant la paraphrase de M. Le
Goffic:

    Je compare vos yeux à ces claires fontaines
    Où les astres d'argent et les étoiles d'or
    Font miroiter, la nuit, des flammes incertaines.

    Vienne à glisser le vent sur leur onde qui dort,
    Il faut que l'astre émigré et que l'étoile meure,
    Pour renaître, passer, luire et s'éteindre encor.

    Si cruels maintenant, si tendres tout à l'heure,
    Vos beaux yeux sont pareils à ces flots décevants,
    Et l'amour ne s'y mire et l'amour n'y demeure
    Que le temps d'un reflet sous le frisson des vents.

Les paladins d'autrefois l'avaient cru moins éphémère... Et quel abîme
de désolation dans ces deux vers qui résument tout un morceau:

    Toi qui fuis à pas inquiets
    Je t'avais pardonné ta faute...

C'est la femme coupable qui ne pardonne pas à celui qu'elle a trahi...
M. Charles Le Goffic fait plus songer à Vigny et à sa _Colère de
Samson_ qu'aux vieux bardes féministes. Plus loin, le «cœur en dérive»,
qui ensanglante les flots, devers Ouessant, est encore «un pauvre cœur
d'homme» et

    Des filles riaient, pieds nus, sur la rive.

Il faut remarquer pourtant que cette misogynie suppose une adoration de
la femme. Le misogyne n'a plus d'illusions, mais il aime encore,
puisqu'il souffre. Il est aussi éloigné que le _patito_ de
l'indifférence qui constitue la seule injure inexpiable et définitive.
Mais voici qui est plus inquiétant:

    Pour évoquer les jours défunts
    Il m'a suffi de quelques roses:
    J'ai respiré dans leurs parfums
        Tes lèvres closes.

    Je sais des jasmins d'Occident
    Aussi veloutés que ta gorge;
    Tes cheveux blonds sont cependant
        Moins blonds que l'orge...

    Et c'est toi toute, gorge et front.
    Vieillis, pâlis, languis, qu'importe?
    L'aube a des lys qui me rendront
        Ta beauté morte.

Cette fois, la femme a bien l'air d'être détrônée par la nature, et
cette passion de la nature avait été notée par Renan, mais il n'avait
point prévu qu'elle pût aller jusque-là. Il est vrai que dans le
charmant poème dramatique _l'Ile des Sept-Sommeils_, c'est Urgande qui a
le beau rôle, mais elle est fée, et son amoureux Gwion se laisse
facilement convaincre. Ailleurs M. Charles Le Goffic reprendra le thème
de tout à l'heure. «Seule tu ne mens pas, Nature...» Dans la _Prière à
Viviane_, un des plus profonds de ces petits poèmes, il accepte la
nature, même morne et sombre, même privée des idéalisations poétiques ou
mythologiques, et l'adore telle quelle, dans sa réalité nue. C'est là je
crois, l'un des sentiments essentiels de M. Charles Le Goffic; l'autre
est la fidélité au passé de son pays et, il est un poète régionaliste,
un petit Mistral armoricain. En somme, il n'a pas mal réussi pour son
compte le programme qu'exposait M. Louis Le Cardonnel, dans une
invocation à ses ancêtres celtes: à savoir, de garder

    La richesse sans fond de leur ardeur pensive,
    Harmonieusement unie au goût latin.


_Maurice Rostand_[84].

[Note 84: _Le Page de la Vie._ 1 vol., Fasquelle.]

Il me semble qu'on est un peu injuste pour M. Maurice Rostand. Avouons
qu'il a débuté dans de mauvaises conditions, ce qui ne veut pas dire
qu'il ait dû avoir beaucoup de peine à trouver un éditeur. Peut-être, au
contraire, n'en a-t-il pas eu assez. On se méfie des dynasties
littéraires et artistiques. Dans une comédie dont le sujet au moins
était curieux[85], M. Georges Duhamel a montré la difficulté
qu'éprouvent les porteurs de noms illustres à faire œuvre personnelle.
Heureux si leur vocation les consacre à un genre nouveau dans la
famille! Les titres héréditaires ne sont pas, il s'en faut, une
recommandation dans la République des lettres. D'autre part, M. Maurice
Rostand ne souffre pas seulement des bienfaits dont l'a comblé sa
naissance, mais de quelques défauts qu'elle ne rendait point
nécessaires. Ses débuts ont été un peu hâtifs. Je crois qu'il n'avait
pas vingt ans lorsque parut son premier volume de _Poèmes_. Il n'a guère
dépassé cet âge fortuné, et voici déjà son second recueil, qui n'est pas
une menue plaquette. Il y a des précédents: celui de Musset, par
exemple. Mais il n'est pas très prudent de l'invoquer, et en général on
croit malaisément que le génie se lève de si bonne heure. Autrefois,
nous écrivions tous des vers, à vingt ans, mais nous évitions de les
imprimer. De grands poètes comme Vigny et Baudelaire n'ont publié qu'un
seul livre de poésies. Le public apprécie cette discrétion et objecte
aux adolescents trop pressés que leurs vers, même agréables, eussent
gagné à être médités et polis à loisir. Ceux de M. Maurice Rostand
n'infirment pas complètement cette opinion. On y relève des négligences,
des impropriétés, des fautes d'harmonie et de goût. Il donne volontiers
dans le clinquant. Il vante quelque part le bonheur d'être créole; il ne
l'est pas, mais il a ce penchant puéril à la jactance et à l'ostentation
qu'on attribue aux natifs des pays chauds.

[Note 85: _Dans l'ombre des Statues._]

Tout cela est vrai. Mais n'est-il pas intéressant aussi de connaître les
impressions de jeunesse d'un poète vraiment jeune, qui n'attend pas pour
les raconter qu'elles soient atténuées et déformées par le souvenir? Cet
attrait psychologique vaut bien que l'on passe sur quelques faiblesses.
D'ailleurs, si M. Maurice Rostand manque de concision et d'atticisme, il
possède de brillantes qualités auxquelles on aurait tort de ne pas
rendre justice. Il a vraiment des idées de poète. Ses rêves, d'un
romantisme somptueux et fantaisiste, s'expriment souvent par des images
neuves et frappantes. Son style n'est pas pur, mais il est presque
constamment poétique. Il a le don, sans aucun doute, s'il n'en fait pas
toujours le meilleur usage. Et l'on peut espérer qu'il se
perfectionnera, car il n'a pas le préjugé de l'inspiration spontanée,
qui n'est, au fond, qu'une crise d'infatuation. M. Maurice Rostand ne se
sait pas mauvais gré d'être lui-même, mais il n'a pas ce présomptueux
mépris des maîtres. Il les étudie, il les cite volontiers, surtout les
Grecs et les Anglais. Chacune de ses pièces est précédée de plusieurs
épigraphes. Il est presque trop chargé de littérature et d'érudition. Il
dit bien:

    Je ne suis qu'un enfant qui secoue un flambeau.

Mais c'est donc le flambeau dont parle Lucrèce et qu'il a reçu tout
allumé. Ailleurs il se définit avec plus de précision:

    Bûcher sombre du grand passé mélodieux
    D'où je m'élève ainsi qu'une mince fumée...

Mais c'est alors trop d'humilité, et dans cette mince fumée, il reste de
la flamme. Le sentiment dominant dans ce volume, c'est l'exaltation
devant la vie. Il y a du nietzschéisme en M. Maurice Rostand. Depuis que
Zarathustra a dénoncé l'esprit de lourdeur et célébré la danse, on danse
beaucoup dans la jeune poésie. M. Jean Cocteau a chanté la _Danse de
Sophocle_; Henri Franck, la _Danse devant l'arche_. M. Maurice Rostand
évoque des danses «de nacre et d'argent». Il conte, dans un petit drame
en vers mêlés de prose, l'histoire de Septentrion, le bel éphèbe qui
dansait éperdument sur un cap, et qui, retiré dans sa danse comme dans
une mouvante tour d'ivoire, n'entendait même pas les messagers de
mauvaises nouvelles: son ami mourant, sa maison incendiée, sa mère et sa
fiancée en péril. La mer montait à l'assaut de son cap comme une armée
au siège d'une ville, et l'écume des vagues ressemblait à l'aigrette du
casque des guerriers: malgré la tempête, au risque de périr, Septentrion
dansait toujours. Mais les jeunes filles souhaitaient qu'il pût venir
plus tard danser sur leurs tombes et qu'après sa propre mort, il
communiquât à la terre le rythme de sa danse... C'est là, je crois, ce
que M. Maurice Rostand a écrit de plus caractéristique. Dans ses moments
de détente relative, il se flatte de ressembler aux jeunes gens de
Platon, à Lysis, à Clésippe, ou à ce Charmide à qui il prête d'ailleurs
une outrecuidance démentie par les propos si modestes qu'on peut lire
dans le dialogue de Platon. M. Maurice Rostand adore la Grèce: il a bien
raison. Mais s'il en sent le charme et la beauté, elle ne lui a pas
enseigné la mesure. Il voudrait que le lys se dépassât; il demande une
«magnification du paon». Il aime les paons comme M. Robert de
Montesquieu: surtout, dit-il,

    Ce paon mystérieux qui fait la roue en moi.

Catulle Mendès, qui voulait de l'excès en poésie, eût été satisfait. M.
Maurice Rostand s'essaye parfois à la grande tirade, dans la manière de
son père. Il a le souffle plus court. Mais voici un vers qui pourrait
être de l'auteur de _Cyrano_: c'est par un soir d'été, sous les arbres
d'un parc:

    Le rossignol a l'air de chanter dans l'étoile.

Parfois aussi, on songe à Mme de Noailles. M. Maurice Rostand a le même
désir passionné de goûter et d'absorber, pour ainsi dire, la nature par
tous ses sens ou de se fondre en elle:

    On se sent devenir végétal comme un fruit.

Il a la même avidité effrénée de sensations vives: il veut être celui

    Sur qui sa propre chair est un flot qui déferle.

Nulle ivresse ne l'empêche de rêver à tous les autres biens qu'il ne
peut posséder du même coup, et cette pensée lui gâte la possession de
ceux qu'il tient.

    Pour gagner un empire, il m'en faut perdre un autre.

Il pleure sur «l'éclatante beauté des villes disparues»: quel chagrin
qu'elles soient perdues pour lui! Il a, comme Mme de Noailles,
l'obsession en même temps que l'horreur physique et intellectuelle de la
mort. En vain essaye-t-il de se consoler en se disant que jamais

    Cette forme qu'on fut, tendre, exacte et suprême,
    Ne pourra revenir exactement la même
    ... Et que jamais, jamais on ne sera plus moi.

C'est l'amour de Vigny pour «ce que jamais on ne verra deux fois». Mais
ce prix inestimable du «moi», si précieux parce qu'unique, ne rend que
plus désespérante la perspective de sa fin. M. Maurice Rostand s'en
indigne comme d'une monstrueuse iniquité. Il fait dire à Charmide, en
termes dont ce jeune Athénien eût été bien incapable d'ailleurs:

    Je suis plus beau, mon Dieu! que toute la nature
    Et je sais qu'elle vit et que moi, je mourrai!

Du moins, demande-t-il à mourir dans une apothéose, comme Hyacinthe,
tué par accident en jouant au disque avec Apollon, son ami, et
métamorphosé en fleur,

    Comme Antinoüs mort d'avoir été trop beau...
    ... Comme Septentrion mort d'avoir trop dansé,

ou comme Adonis qui, blessé par un sanglier, expira dans les bras
d'Aphrodite qui l'aimait.

Cela vaut mieux assurément que de finir à l'hôpital. Permis de sourire:
mais il y a quelque chose de noble et de touchant dans cette aspiration
vers une existence magnifique et une mort glorieuse. Ne nous est-il pas
arrivé dans notre enfance, lorsqu'on nous faisait ânonner Ovide,
d'envier ces héros changés en cygnes ou en aigles, en fleuves ou en
fontaines, en astres ou en dieux? Et un poète ne peut-il nourrir
l'ambition d'aller plus tard siéger parmi les immortels? Banville aurait
compris et accordé sa plus indulgente sympathie à M. Maurice Rostand.




VUES SUR ATHENES

_M. Jean Richepin_[86].


[Note 86: Jean Richepin: _L'Ame athénienne_; de _l'Olympe à
l'Agora_; _d'Eschyle à Aristophane_, conférences faites à l'université
des «Annales», 2 volumes, Fayard.--Charles Maurras: _Anthinea_ (nouvelle
édition), 1 vol. Champion.]

Les deux volumes où M. Jean Richepin a réuni ses conférences de
l'université des «Annales» sur l'_Ame athénienne_ font un très aimable
ouvrage de vulgarisation. Ancien normalien, qui jeta la robe aux orties,
l'auteur des _Blasphèmes_ et de _la Chanson des gueux_ avait l'étoffe
d'un remarquable régent de rhétorique, d'un successeur des Boissier et
des Merlet. En devenant conférencier, il a retrouvé sa vocation
première. Il nous avertit, dans sa préface, qu'il n'a pas voulu
retoucher le texte de ces causeries: elles ont été sténographiées, et il
nous les livre telles quelles. Et il est vrai qu' «elles gardent ainsi
leur sincérité d'improvisation, leur allure de parole animée». On ne
s'étonne point du succès qu'elles ont obtenu auprès du public de
l'université des Annales. «Je me rendais bien compte, dit M. Jean
Richepin, de la surprise joyeuse qu'avaient éprouvée ces âmes
adolescentes et féminines à la révélation d'un paradis tout nouveau qui
leur était ouvert.» Les simples lecteurs, et ceux mêmes pour qui le
paradis hellénique n'est plus tout à fait une nouveauté, auront presque
autant de plaisir que ce jeune auditoire à suivre l'enseignement allègre
et familier de M. Jean Richepin. Il n'a pas la prétention de faire des
découvertes ou de nous ménager des surprises; mais on rafraîchit ses
souvenirs le plus agréablement du monde, en compagnie de ce guide si
disert et si bien informé. Au fond, les plus amusants récits de voyage
sont peut-être ceux qui nous entretiennent de pays que nous avons
parcourus nous-mêmes. Nous sommes ravis d'y retourner en imagination et
de contrôler nos propres impressions par celles du narrateur. C'est
encore une façon de s'instruire, non la moins attrayante ni la moins
utile: on a toujours quelque chose à apprendre même sur les matières que
l'on connaît le mieux. De vieux humanistes prendront un extrême intérêt
à cet ouvrage, si heureusement conçu pour l'initiation des débutants.

M. Jean Richepin a les qualités essentielles du bon professeur. Il est
parfaitement clair et accessible à tous. Il est plein de son sujet; il
se passionne pour la vérité qu'il annonce; il sait la rendre vivante et
engageante. Il évite ce ton doctoral et pédantesque, qui a induit tant
de générations d'écoliers à considérer les classiques comme ennuyeux,
parce que leurs maîtres l'étaient. M. Jean Richepin aime la Grèce, et il
la fait aimer. En d'autres temps, cette inspiration eût paru normale,
presque banale, et la tâche n'eût point passé pour très difficile.
Aujourd'hui, peu s'en faut que le service rendu par M. Richepin ne lui
donne droit à une couronne civique. Sans doute, la Grèce n'a plus, en
principe, que des admirateurs. Personne ne reprendrait les injustes
griefs développés par Joseph de Maistre dans son livre du _Pape_. Mais
si l'on ne dénigre point la Grèce, on la néglige. Le niveau des études
grecques a déplorablement baissé dans les lycées, où le latin seul
maintient à peu près ses positions. Les sections «latin-sciences» et
«latin-langues» fournissent une sorte de terrain de conciliation entre
le classique et le moderne, commode pour les partisans des demi-mesures
et des cotes mal taillées. Le grec finira par être une étude de luxe,
une spécialité pour érudits, comme le sanscrit ou l'hébreu.

Depuis un siècle, le culte de la Grèce avait été célébré par les plus
illustres écrivains, appartenant aux nationalités et aux écoles les plus
différentes: Chénier, Gœthe, Chateaubriand, Byron, Shelley, Keats,
Victor Hugo, Lamartine, Musset, Renan, Taine, Louis Ménard, Théophile
Gautier, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, Paul de Saint-Victor,
Nietzsche, Anatole France, Jean Moréas, et combien d'autres! Que
l'affection de nos romantiques et de nos parnassiens pour l'Hellade ne
fût pas toujours très éclairée et n'exerçât pas sur leur goût toute
l'influence désirable, on l'a pu soutenir avec quelque vraisemblance;
mais l'intention au moins était bonne et entretenait le feu sacré. On
peut même dire qu'il n'avait pas brillé d'un aussi rayonnant éclat
depuis la Renaissance, car le dix-septième siècle se bornait en somme à
un hommage d'ordre purement littéraire, et encore les vrais hellénisants
comme ceux de Port-Royal et leur élève Racine étaient-ils des
exceptions. Seul l'auteur de _Télémaque_ avait témoigné, dans ce siècle
chrétien, d'une tendresse plus complète pour l'antiquité. Mais la
nostalgie de la vie antique et de la beauté grecque a obsédé au
dix-neuvième siècle de nombreux esprits, et un nouveau paganisme a
refleuri parmi les poètes et les philosophes, adorateurs de la Nature et
du Grand Pan, voire des divinités de l'Olympe, comme à l'époque où
Ronsard et ses amis immolaient un bouc à Dionysos. Ces dithyrambes
étonnaient encore il y a une vingtaine d'années M. Jules Lemaître, qui
croyait devoir prendre la défense du monde moderne et s'inscrire en faux
contre la supériorité de l'art hellénique, sans en excepter les frontons
et les frises du Parthénon: c'était à propos des romans de Mme Juliette
Adam, qui, on s'en souvient, s'était proclamée païenne. Mais alors nous
savions tous par cœur l'_Ode à la lumière_ et l'admirable invocation qui
précède _les Noces corinthiennes_:

    Hellas, ô jeune fille, ô joueuse de lyre!

Et nous retrouvions avec délices ce sentiment païen jusque dans les
_Poèmes saturniens_, de Verlaine, et dans _l'Après-midi d'un faune_, de
Mallarmé. Non, jamais la Grèce, mère des arts et des sciences, n'a été
plus ardemment honorée et chérie. Cette reconnaissance filiale pour la
patrie originelle de notre civilisation a même eu des conséquences
politiques, puisqu'elle a contribué à déterminer le mouvement
philhellénique qui a eu satisfaction à Navarin et puisqu'elle a servi en
quelque sorte de palladium au jeune royaume de Georges Ier: c'est pour
des considérations intellectuelles, encore plus que diplomatiques, que
l'Europe ne pourrait tolérer un nouvel asservissement d'Athènes ou un
autre bombardement du Parthénon. Mais dans ces dernières années, les
jeunes écrivains semblent renoncer à cette tradition. En général, ils ne
blasphèment point expressément contre la Grèce, mais ils ne la chantent
plus guère: ils sont de préférence modernistes, ils appartiennent à la
fameuse école de la Vie, ils méprisent le passé, et ils regardent vers
le Nord, ou bien ils s'enracinent jalousement dans leur village, à moins
qu'ils ne s'hypnotisent sur les mystères du subconscient. Ou encore la
Grèce trouve d'étranges amis, qui en parlent cavalièrement, d'un ton de
supériorité et de condescendance, avec des sourires plus désobligeants
qu'une franche attaque à la Joseph de Maistre.

M. Jean Richepin réagit fort à propos contre ces modes récentes et
pernicieuses, qui font regretter jusqu'aux excès de zèle un peu lourds
d'un Leconte de Lisle. Il ne met point d'ironie, ni d'airs entendus, ni
de fausse pudeur dans l'expression de son enthousiasme pour le «miracle
grec». Il l'affirme bravement, lyriquement, avec un élan juvénile et une
irrésistible force de persuasion. Puisque M. Jean Richepin préside une
ligue pour la défense des humanités, on espère qu'il ne s'en tiendra pas
là et qu'il poursuivra obstinément une propagande qui pourrait être si
salutaire. Nul n'est obligé d'être païen comme Louis Ménard. Mais la
connaissance et l'amour des chefs-d'œuvre laissés par ce peuple si
purement artiste et qui, en outre, inventa la raison, selon le mot de
Renan, restent indispensables à la formation de la pensée et à
l'éducation du goût.

Dans le premier de ces deux volumes, M. Jean Richepin offre un aperçu de
la mythologie, des mystères d'Eleusis, des rites de Delphes et
d'Epidaure, de la Constitution d'Athènes, de l'_Iliade_ et de
l'_Odyssée_, de la philosophie de Socrate et de celle de Platon; dans le
second, il traite du théâtre athénien et analyse les principales œuvres
d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane. Il n'aborde point
les controverses d'érudition, qui ne convenaient pas à son dessein: il
s'attache à donner une idée juste des mythes et des institutions, à
définir exactement et à rendre sensible le génie des poètes. Il y
réussit à merveille. C'est, dans l'ensemble, un modèle d'exposition
éloquente et lucide.

Je noterai cependant quelques points de détail qui prêtent à la
discussion. «Lorsque le Parthénon était tout entier debout, la déesse
n'y était point enclose; car de tous les points de l'horizon, on voyait
l'aigrette de son casque, etc...» M. Richepin sait, comme tout le monde,
qu'il y avait deux statues de la déesse sur l'Acropole: l'_Athéna
promachos_, debout, en plein air, devant les Propylées, qui est celle
dont il parle ici, et l'_Athéna_ chryséléphantine de Phidias,
parfaitement enclose dans le Parthénon. «On trouvait tout simple
qu'Eschyle fût boxeur... Quant au philosophe Aristote, c'était un homme
d'une force colossale. Vous ignorez sans doute que le meilleur disciple
de Pythagore était le fameux Milon de Crotone, le type de l'hercule
humain...» Il est vrai que les Grecs appréciaient et pratiquaient
presque tous les exercices physiques; mais on ne nous avait point encore
dit qu'Eschyle eût été boxeur; rien ne prouve que Milon, le
pythagoricien, fût une même personne que Milon, l'athlète; et quant au
philosophe Aristote, c'était un petit homme chauve, maigre de jambes et
gros de ventre, toujours tiré à quatre épingles, et qui portait des
bagues à tous les doigts, sauf, selon l'habitude antique, au majeur...
L'hypothèse de l'origine populaire des poèmes homériques, que M.
Richepin prend encore la peine de discuter, est radicalement
abandonnée. On s'étonne de sa prédilection pour les traductions barbares
et souvent infidèles de Leconte de Lisle, qui était loin de savoir le
grec à fond et s'aidait des traductions latines de l'édition Didot.

«En grec, il y a très peu de consonnes. Jamais on n'y rencontre trois
consonnes de suite...» Alors, d'où viennent _strophe_, _strabisme_,
_stratège_? «En grec, les mots finissent presque toujours par des
voyelles. Les rares consonnes quelquefois terminales sont _n_, _r_ et
_s_.» Il est vrai que, sauf des cas fort rares, les seules consonnes
terminales sont _n_, _r_ et _s_, mais il y a plus de mots terminés par
des consonnes que par des voyelles. D'ailleurs M. Richepin exagère, mais
il a raison d'opposer à cet égard le grec à l'allemand. Il a raison
aussi de préférer hautement Athènes à Sparte, qui n'a pas produit un
seul grand artiste ou grand écrivain; il charge pourtant jusqu'à la
caricature son tableau des mœurs spartiates. En ce qui concerne Athènes,
la Constitution censitaire de Solon, dont il fait un grand éloge,
n'était plus celle de la démocratie du Ve et du IVe siècles: il ne
mentionne pas cette évolution démocratique. «Quand un artiste, un
orateur, avait fait un beau discours, il avait la majorité.» Eh bien, et
Démosthène? «La femme, quoi qu'on en pense, n'est pas du tout, à
Athènes, comme la femme orientale...» Assurément le gynécée n'est pas le
harem; mais la femme athénienne, même veuve, était considérée légalement
comme une mineure. «Les métèques... pouvaient, quand ils le voulaient,
se faire naturaliser.» Il leur était, au contraire, très difficile de
devenir citoyens. Nous passons au second volume.

«Les acteurs... étaient revêtus d'un caractère quasi sacerdotal.» Rien
n'autorise à le supposer. «Eschyle n'a été compris que très tard. De
son vivant, il ne l'a été qu'à demi...» Pourtant M. Richepin constate
lui-même que ce poète incompris a été cinquante fois couronné. Toute son
interprétation d'Eschyle est bien romantique: en somme, il le préfère à
Sophocle, ce qui est extrêmement discutable. D'après lui, Eschyle «est
ce qu'on appelle un auteur difficile. Il est obscur». Difficile à
traduire, oui, mais le texte est clair. La langue de Sophocle est plus
dense et plus ardue en réalité. M. Richepin cite judicieusement
l'_Orestie_[87] dans la traduction de M. Paul Mazon, qui est un élève de
M. Desrousseaux; mais pourquoi accuse-t-il Leconte de Lisle (dans _les
Erinnyes_) d'être inférieur à Eschyle en sauvagerie et en brutalité?
Leconte de Lisle en a plutôt remis. Pourquoi appelle-t-il Egisthe
_Aigysthos_ avec un y que rien ne justifie? Pourquoi emprunte-t-il à
Michelet (_la Bible de l'humanité_) une version enjolivée de l'exploit
de Cynégire à Salamine, raconté plus simplement dans Hérodote? Pourquoi
compare-t-il à un large fleuve au cours égal ce Sophocle que l'auteur du
_Traité du sublime_ donne comme le type des grands génies inégaux,
capables de tomber au plus bas après s'être élevés ailleurs au sublime?
Il est vrai que ces inégalités se marquaient surtout, vraisemblablement,
d'une pièce à une autre, plutôt que dans une seule et même pièce.
Pourquoi M. Richepin veut-il voir du bergsonisme dans l'illustre
réplique d'Antigone à Créon sur les «lois non écrites»? Cela n'a
vraiment aucun rapport. Pourquoi attribue-t-il à Joubert le mot de La
Bruyère: «Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement
touché de très belles choses.» Il le trouve admirable, et il
l'interprète comme s'appliquant au plaisir «même de la bonne critique,
surtout de la bonne». Et, ajoute-t-il, «plus elle est bonne, plus ce
plaisir est dangereux». Je ne comprends plus du tout. Il est évident que
La Bruyère a voulu parler de la manie de trouver à tout des défauts pour
prouver notre supériorité, comme Destouches dans le vers fameux:

    La critique est aisée et l'art est difficile.

[Note 87: Il y a aussi une intéressante traduction de l'_Agamemnon_,
par M. Paul Claudel.]

Il s'agit peut-être d'une simple critique orale, d'une conversation ou
d'une boutade de grincheux, mais non du genre littéraire qu'on appelle
la critique, laquelle peut se montrer pleinement admirative, lorsqu'elle
s'occupe d'un chef-d'œuvre, et ne présente alors d'autre danger que de
servir à le mieux pénétrer et à l'admirer davantage. Si la critique,
même bonne, est toujours dangereuse, pourquoi M. Richepin consacre-t-il
sept cents pages de critique à de grands écrivains grecs qui lui sont
chers? Mais plutôt que de lui chercher d'autres minces chicanes, et
après lui avoir signalé pourtant l'inexactitude de maintes accentuations
et l'orthographe fautive de certains noms propres (Khronos, le dieu,
pour Kronos, par exemple), je terminerai par une citation où il n'y a
que des motifs d'approuver: «Cette langue (le grec) est donc à la fois
une langue plastique et une langue psychologique. C'est la langue d'un
peuple qui a aimé la nature, qui a vu les objets concrets, qui a su les
définir, qui a su les colorer, les faire vivre par les épithètes. C'est
la langue, en même temps, d'un peuple qui voit clair et veut tout
préciser. Les Grecs étaient des gens d'affaires, des commerçants
admirables, des diplomates, des hommes d'action; et cela ne les
empêchait pas d'être en même temps, comme je viens de vous le dire, des
poètes, des imagiers, des orateurs, et, donc, tout ensemble, des
lyriques et des réalistes. C'est vous dire, en d'autres termes, que ce
peuple a été apte à tout et qu'il a été véritablement le peuple
complet.» Voilà qui est fort bien dit, et les légères objections qu'on
peut soulever, de-ci de-là, n'empêchent pas l'ouvrage de M. Jean
Richepin d'être excellent.

 *
* *


_M. Charles Maurras._

On a très heureusement réédité l'_Anthinea_, de M. Charles Maurras,
parue pour la première fois en librairie vers la fin de 1901 et devenue
depuis longtemps introuvable. Le titre est inspiré d'une étymologie qui
a été proposée en Allemagne: «Athènes nous serait venue d'_Anthinea_,
qui veut dire fleurie: Athènes à l'origine dirait en grec ce que veut
dire Florence en latin.» Des impressions de Grèce, de Toscane, de Corse
et de Provence, composent ce volume, qui contient nombre de pages
vraiment magistrales et les plus fortes peut-être qu'ait écrites M.
Charles Maurras. Il vient de publier un autre ouvrage, qui n'est pas de
mon ressort: _la Politique religieuse_. Il serait vain, sans doute, de
se plaindre que la politique ait absorbé M. Charles Maurras; il est le
meilleur juge de l'emploi de ses rares facultés, et d'ailleurs je pense
que les choix de cet ordre ne sont pas arbitraires, mais s'imposent à
nous par une nécessité intérieure. On peut souhaiter du moins que cette
absorbante politique lui laisse le loisir de retourner de temps en
temps à la littérature, et ce serait une bonne fortune pour moi que de
trouver dans un nouveau livre purement littéraire de M. Charles Maurras
l'occasion d'étudier cette face de son talent.

Dans _Anthinea_, dont les principaux chapitres ont été insérés par
divers journaux dès 1896 ou même auparavant, on sait que M. Charles
Maurras affirmait, avec le style le plus vigoureux et le plus pénétrant,
avec un style d'une élégance réellement attique, son culte pour la
déesse de l'Acropole, pour le génie et la sagesse des Hellènes. Il était
en pleine communion d'esprit avec M. Anatole France et avec Jean Moréas,
qui furent, ainsi que Mistral, les grands amis littéraires de sa
jeunesse. Il renouait ainsi cette tradition dont je disais un mot tout à
l'heure, mais en la dépouillant du romantisme qui s'y mêlait souvent au
siècle dernier et en demandant avant tout à Athènes les suprêmes leçons
de raison et de perfection classique. M. Charles Maurras a été
l'initiateur du mouvement antiromantique, qui s'est développé depuis,
parfois avec un peu d'exagération. Il a été aussi le premier, je crois,
à observer le caractère véritable du Parthénon, qui n'est point, comme
on l'a souvent prétendu, une grâce adorable et un peu menue, quelque
chose comme le sublime du joli, mais au contraire la force imposante et
l'héroïque majesté. Lorsque je pus accomplir moi-même, quelques années
après M. Charles Maurras, le pèlerinage de Grèce, ce fut cette
révélation qui me frappa le plus vivement dès ma première visite à
l'Acropole. Je n'avais pas emporté _Anthinea_ dans ma valise et le
passage décisif n'était pas présent dans ma mémoire: j'en constatai la
justesse absolue lorsque je rouvris le volume à mon retour.

Il me semble évident que tous ceux qui ont parlé du Parthénon comme d'un
délicieux bibelot ne l'ont pas bien compris. Mais les reproches
qu'adresse M. Charles Maurras à Renan ne me paraissent pas strictement
mérités. La célèbre «Prière» et les lignes qui la précèdent exaltent
Pallas Athéné en termes magnifiquement religieux, qui ont certes répandu
ou affermi sa gloire en Occident; il est vrai que Renan ajoute qu'il y a
aussi «de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace».
N'y en a-t-il point? Il est certes permis d' «embrasser divers genres de
beauté». Il faut seulement voir que celle d'Athènes est supérieure aux
autres. C'est ce que professe M. Charles Maurras et ce que Renan n'a
point nié. Quant à l'ennui, «oui, l'ennui...», Renan ne l'impute point à
Pallas, mais à certains de ses disciples (s'il vise les tenants de
l'académisme, M. Maurras est tout à fait de son avis), et aussi à
l'éloignement de notre goût corrompu pour une littérature qui serait
saine de tout point. Renan aurait pu être plus explicite. Mais ces
remarques subsidiaires, l'espèce d'humilité de ces aveux ne manquent
aucunement de respect à la déesse éponyme et ne contestent point sa
primauté.
 *
* *


_Le nouvel Anacharsis de M. Abel Hermant_[88].

[Note 88: Abel Hermant: _Coutras voyage_, 1 vol. Louis Michaud.]

Les romans de M. Abel Hermant ont un précieux mérite: ils sont amusants.
L'auteur écrit avec une pureté et une élégance qui font d'autant plus de
plaisir qu'elles deviennent plus rares. Par ces temps de crise du
français, la simple correction est déjà une originalité. En outre, M.
Abel Hermant a beaucoup d'esprit. Il est bon observateur de la société
contemporaine; il emprunte volontiers à la chronique ses types ou ses
anecdotes et côtoie quelquefois le roman à clef, qui d'ailleurs se peut
recommander d'exemples illustres: n'y a-t-il point des «clefs» de La
Bruyère? Et M. Abel Hermant assaisonne toujours ses récits d'une ironie
très personnelle. Les grandeurs de chair, comme dit Pascal, ne lui en
imposent point: c'est même aux grands noms et aux grandes fortunes qu'il
réserve habituellement ses brocards. Les ridicules sont comme les
édifices: ils se voient d'autant mieux qu'ils sont plus haut placés. On
ne saurait donc s'étonner que l'humouriste et le critique des mœurs
visent surtout les personnages en vedette. Il serait moins drôle et peu
généreux de blaguer les petites gens. Ce n'est pas la faute de M. Abel
Hermant si les autorités sociales prêtent tant à la dérision. Au
surplus, il n'est pas si féroce; il s'est pris d'amitié pour son cadet
de Coutras, qu'une jeunesse agitée n'empêche pas d'être au demeurant le
meilleur fils du monde. M. Abel Hermant, que l'on présente souvent comme
une sorte d'anarchiste souriant et de Méphistophélès renchéri, se
contente, en somme, dans le présent volume, de sacrifier la branche
aînée à la branche cadette: dénouement juste milieu, presque optimiste
et quasi conservateur.

On se souvient que son oncle, le duc de Coutras, a envoyé Maximilien
parcourir la planète en compagnie de son précepteur Gosseline. Ce jeune
normalien qui est du même âge que son disciple, ne se soucie point
d'explorations trop lointaines et borne ses curiosités, selon la
tradition classique, aux régions méditerranéennes.

      --Le miracle grec, dit-il, est le seul auquel je crois. Vous
      savez que je fais partie de la Ligue pour la culture
      française, comme tous les honnêtes gens, même qui
      n'entendent ni le grec ni le latin, ou qui l'entendent, mais
      qui en ont dit pis que pendre il y a dix ans: l'homme
      absurde est celui qui ne change jamais.

      --Je fais aussi partie de la ligue, dit Maximilien, et je
      visiterai la Grèce avec plaisir; mais y a-t-il une société,
      y a-t-il des femmes?

On constate ici les limites du persiflage de M. Abel Hermant: il
n'attaque point ce qui est essentiel, c'est-à-dire en l'espèce les
humanités elles-mêmes; mais il a bien le droit de railler le snobisme et
les revirements un peu brusques de quelques-uns de leurs nouveaux
défenseurs, plus dociles aux influences de la mode qu'à l'austère
vérité.

Dans l'Orient-Express, le marquis Maximilien de Coutras rencontre une de
ses cousines qu'il n'avait jamais vue, la baronne de Brunehaut, qui a
seize ans et dont le mari sexagénaire est grand-maréchal de la cour du
roi d'Albanie. Le flirt que Maximilien entame aussitôt, comme bien vous
pensez, avec cette cousine engageante n'aboutira point. Mais le séjour
des deux amis à Séleucie, capitale du royaume d'Albanie, est fertile en
aventures. Ils font la fête avec le prince Louis-Philippe, fils puîné du
roi et bon garçon dépourvu de morgue. La princesse royale Catherine,
femme de l'héritier du trône, les surprend comme ils se battaient à
coups d'oreiller et de traversin dans la chambre de Louis-Philippe.
Cette princesse est une intellectuelle.

      Elle considérait cependant les deux étrangers: elle semblait
      balancer entre l'agrément de Maximilien et la laideur à
      caractère de Gosseline... Quand elle sut que le joli garçon
      était marquis, et l'autre ancien élève de l'Ecole normale,
      elle n'hésita plus. Elle n'adressa dès lors plus un mot à
      Coutras et se mit à causer littérature avec Gosseline. Elle
      faisait sa lecture habituelle de cent petites revues de
      toutes les couleurs, dont il ignorait jusqu'aux titres.
      Ensuite elle l'interrogea sur les dernières inventions de la
      peinture, et témoigna un faible pour le
      parallélipipédisme... Elle assura que l'année dernière, elle
      avait failli tout lâcher et prendre un pied-à-terre à Paris,
      expressément afin de pouvoir suivre au Collège de France le
      cours de M. Bergson.

Tel est le prestige de la rue d'Ulm sur cette altesse balkanique qu'elle
ordonne à Gosseline de l'enlever le soir même, après l'opéra. L'histoire
de cet enlèvement est d'un bon comique. A peine a-t-on franchi la
frontière, que Gosseline et son inséparable Maximilien en ont par-dessus
la tête. C'est avec soulagement qu'ils rendent la princesse à l'envoyé
de la famille royale. Celui-ci, qui n'est autre que le baron de
Brunehaut, stipule qu'officiellement Maximilien sera tenu pour l'auteur
du rapt: c'est plus convenable, et ainsi la faute ne se complique point
d'une trop grave mésalliance, tandis que si son Altesse royale s'était
laissé enlever par un petit précepteur, qui n'est même pas gentilhomme,
il ne serait pas possible au prince héritier, son époux, de lui
pardonner ni de la réintégrer dans ses droits. Il n'en est pas moins
vrai que Gosseline sera authentiquement le père du petit-fils de roi qui
verra le jour neuf mois plus tard. Mais une révolution tranchera bientôt
les destinées de cette dynastie et ôtera à l'enfant du normalien toute
chance de ceindre jamais la couronne, ce qui eût constitué une pénible
atteinte au principe de l'hérédité monarchique.

A Constantinople, après avoir passé en revue quelques sites et quelques
monuments, Maximilien déclare que, sans s'y connaître, il prend plaisir
à regarder les objets d'art, mais ajoute que «l'humanité le
passionnerait davantage». Il propose d'aller le soir, après dîner, voir
un peu comment s'amusent les Turcs. «Ils s'amusent, dit Gosseline,
exactement comme nous autres. Je n'ai pas besoin d'y aller voir pour le
savoir, car rien n'est plus uniforme par toute la terre que la façon de
s'amuser.» Et plus loin Maximilien fait cette remarque: «Nous n'avons
pas, Gosseline et moi, la même façon de voyager. Il se noie dans les
détails et prétend voir tout ce que mentionne le Baedeker, moi, je ne
prends garde qu'aux documents qui intéressent ma sensibilité.» L'emphase
de ces derniers mots indique la moquerie. Il y a, en effet, deux écoles:
l'ancienne, d'après laquelle, lorsqu'on traversait un pays historique et
abondant en chefs-d'œuvre, on devait en profiter pour s'instruire; la
nouvelle, qui veut que l'on méprise les glorieux souvenirs, les ruines,
les vieilles pierres, toute l'antiquaille, pour ne prêter attention qu'à
ce qu'on est convenu d'appeler la Vie. Assurément, l'idéal est de
concilier les deux points de vue, d'étudier à la fois les chefs-d'œuvre
du passé et les caractères de l'activité moderne. C'est ce qu'a fait
Stendhal en Italie. Mais il y faut beaucoup de loisirs, de très longs
séjours. Dans un voyage rapide, c'est aux chefs-d'œuvre qu'on doit
donner le meilleur de son temps, et un soupçon de pédantisme vaut mieux
qu'une affectation de frivolité. Le spirituel railleur qu'est M. Abel
Hermant aurait eu belle à s'égayer aux dépens de Gosseline, de son
érudition et de son Baedeker; il a eu le bon sens d'égratigner plutôt
les tenants du modernisme exclusif qui croient leur sensibilité plus
intéressante que celle de Phidias et aillent mieux faire des études de
mœurs dans les guinguettes que de prier sur l'Acropole. Du reste, le
gentil cadet de Coutras n'est pas un homme à système: il a l'ignorance
ingénue et cherche surtout à taquiner son maître, que l'approche de la
Grèce enivre d'un délire sacré.

M. Abel Hermant n'abuse pas du style descriptif, mais voici quelques
lignes exquises.

      Le ciel était encore fort pâle, et lumineux plutôt que
      teinté; la mer glauque, d'un ton mat, clapotait, lourde et
      dense; c'est la terre qui semblait moins matérielle, et elle
      flottait sur l'eau comme une vapeur violette. Les arêtes de
      la falaise étaient cependant vives, dessinées avec une
      netteté parfaite et l'on ne pouvait la confondre avec un
      nuage. L'on apercevait sur la crête une blancheur dorée
      comme du miel, qui étincelait au soleil levant. Gosseline
      tenait ses yeux fixés sur cette gloire et semblait en proie
      à une passion extraordinaire.

    C'était le cap Sunium, avec le temple de Neptune.

          Sunium! Sunium! Sublime promontoire...

s'est écrié Jean Moréas. Maximilien refuse de s'émouvoir pour quelques
fûts de colonnes brisées. Une discussion s'engage; les naïfs propos du
jeune Coutras parodient finement les théories de M. Louis Bertrand et
celles de M. Maurice Barrès.

      Vous m'assurez, monsieur, dit-il, que nous rencontrerons des
      monuments plus remarquables et surtout moins mutilés. J'en
      accepte l'augure; car si la Grèce ne devait nous offrir
      partout que des restes comme ceux-ci, je ne me promettrais
      pas grand plaisir de la visiter; et j'insisterais auprès de
      vous pour que nous prissions le plus tôt possible le chemin
      de l'Italie, où l'amour du moins nous attend.

Gosseline avec un sentiment très juste et à peine un peu trop
d'éloquence réplique:

      Je descends, moi (spirituellement, bien entendu), de ces
      Hellènes dont nous allons bientôt fouler le sol. Au moment
      d'y aborder, je sens que je retrouve une patrie. Je
      reconnais ces rivages, bien que je ne les aie jamais vus,
      par l'effet d'un souvenir que je n'ai pas acquis moi-même,
      mais hérité de mes aïeux. C'est en d'autres termes, si vous
      préférez, un phénomène de tradition.

Vous supposez bien que, sur le chapitre de la tradition, Maximilien ne
craint personne. Mais les aïeux que s'attribuait Gosseline l'amusent
énormément.

      J'ai aussi les miens, dit-il. Ce ne sont pas les mêmes. Et
      c'est précisément pourquoi ma sensibilité diffère de la
      vôtre. Que voulez-vous, monsieur? Je ne suis pas Grec: les
      temples grecs me laissent froid. Je vous répète qu'ils
      pourraient à la rigueur plaire à ma vue par la beauté de
      leurs proportions; ils ne parleraient jamais à mon âme. Ah!
      lorsque j'entre dans une cathédrale, ou dans une modeste
      église de village, à la bonne heure!

Le bon Gosseline, conciliant, admet que le jeune marquis de Coutras,
plus qu'aux temples et même qu'aux églises, s'intéresse aux châteaux que
les croisés, ses ancêtres, ont semés sur ces rivages un peu partout.
«Parbleu! dit en se redressant Coutras, qui ne soupçonnait pas
l'existence de ces châteaux et s'en moquait comme de l'Erechtheion.» Et
lorsque Gosseline lui révèle également qu'il y eut sur l'Acropole une
tour franque et que ce dernier vestige du règne des ducs d'Athènes a été
détruit en 1875, Maximilien en éprouve une tristesse:

      Je me rappelle à présent... je crois savoir que ces ducs
      d'Athènes, auxquels je ne songeais plus, contractèrent
      maintes alliances avec ma maison; je me serais senti chez
      moi dans leurs palais. Voilà de ces choses qui m'émeuvent.
      Ce qui n'est qu'image passe devant ma vue et s'efface.

Ajoutons impartialement qu'Emile Gebhart, parfait Athénien, regrettait
la démolition de cette tour franque qu'il avait connue. Peut-être
l'avait-il aimée par accoutumance. Il est difficile d'avoir une opinion
ferme sur cette question lorsqu'on n'a vu l'Acropole que dans son état
actuel. Peut-être la tour franque ne gâtait-elle rien, comme l'a soutenu
Gebhart. Mais il est certain que son absence ne fait point de lacune
apparente et qu'on n'y songerait même pas si l'on n'était prévenu,
tandis qu'on a le cœur serré en découvrant les injures infligées au
Parthénon.

Le piquant de cette controverse, c'est qu'elle se déroule en mer, sur le
bateau, avant que les deux amis aient pris contact avec la Grèce. D'où
l'on peut conclure que M. Abel Hermant a voulu se gausser de toutes les
idées préconçues. Cependant il paraît bien trouver celles de Gosseline
moins désobligeantes. Sur l'Acropole, Gosseline, plus livresque
qu'artiste, comme le faisait prévoir sa formation universitaire, ne se
maintient pas au même niveau d'enthousiasme. Maximilien, plus simple, a
des impressions assez vives et assez exactes. Il ne s'avise plus
d'ergoter, devant le Parthénon, «dont les proportions l'avaient séduit
et surtout la radieuse jeunesse. Il se prit d'affection pour ce monument
vénérable, mais qui n'effarouche point. Il conçut une haine naïve contre
lord Elgin qui l'a dépouillé de sa plus belle parure, contre les
Vénitiens qui l'ont déshonoré de leurs boulets, et contre ces imbéciles
de Turcs qui en faisaient leur magasin de poudre, qui naturellement a
sauté». Ce jeune Coutras ne sait rien, mais il est sincère et spontané,
ce qui lui assure un avantage sur certains hommes de lettres en quête
d'originalité à tout prix. Il est même sensible au charme des dialogues
de Platon, dont son précepteur lui donne lecture le soir à l'hôtel.
L'amitié de Lysis et de Ménexène l'enchante.

      Lorsque le jour parut, Gosseline lisait encore, Coutras
      n'avait pas une fois fermé les yeux: jamais il n'aurait cru
      qu'il passerait une nuit blanche à écouter les discours du
      divin Platon.--Monsieur, dit-il, ce philosophe aimable, de
      qui je ne connaissais pas une ligne, m'a révélé la beauté
      grecque. Il me semble que je ne vois plus les choses ce
      matin comme je les voyais hier. Retournons, s'il vous plaît,
      visiter les monuments qui jusques aujourd'hui ne parlaient
      pas à mon âme.

Voilà encore qui est singulièrement judicieux. Sans doute, les livres ne
suffisent pas à tout, et il faut se méfier, selon le mot de Taine, des
illusions de bibliothèque. Mais cette préparation est indispensable, et
la pire folie, c'est de prétendre écarter ces intermédiaires pour se
poser face à face devant les choses. Plutôt que de visiter la Grèce sans
connaître la littérature grecque et en affectant de l'oublier, mieux
vaudrait rester chez soi. C'est très joli, la vision directe: mais qui
n'a pas fait l'éducation de son œil et de son esprit regardera sans
voir. Décidément, l'auteur de _Coutras voyage_ est tout à fait exempt de
préjugés modernistes.

Maximilien va donc au Céramique, puis au musée de la rue Patissia, où
«les belles statues lui parurent, si l'on peut dire, aussi affables que
les figures plus bourgeoises qui peuplent le vieux cimetière». Les deux
compagnons font des excursions à Épidaure, où une scène rustique leur
rappelle l'_Odyssée_, à Olympie, où ils reconnaissent, comme un ami,
l'Hermès de Praxitèle et ne le jugent pas pommadé, à l'Acro-Corinthe, où
ils rencontrent un archéologue qui s'occupe d'épigraphie, non de beauté,
et où Coutras est déçu de ne pas apercevoir de documents sur la vie des
courtisanes. Gosseline, qui est un affreux sceptique à ses heures, ne se
persuade point que les hétaïres fussent les seules femmes de Grèce avec
qui l'on pût causer; les femmes honnêtes, dans Aristophane, sont-elles
si sottes? «Elles exercent le plus souvent un grand empire sur leurs
maris et elles pratiquent même l'adultère, qui est, pour les femmes de
tous les pays et de tous les temps, le vrai signe de l'indépendance et
de la supériorité.» Mais un discours moins paradoxal et plus décisif de
Gosseline est celui qui combat les raisonnements tendant à dénigrer la
Grèce, sous prétexte que les règles du beau n'y gouvernaient pas sans
exception tous les détails de la vie. On se souvient que M. Louis
Bertrand ne tarit pas sur ce sujet.

      Croyez-vous, dit en riant Gosseline, que les athlètes de
      l'ancienne Grèce fussent polis comme le marbre et eussent la
      forme des statues? Moi je pense qu'ils ne différaient guère
      de nos héros de sport, qu'ils amassaient, quand ils
      couraient, la poussière et les souillures du chemin et
      qu'ils transpiraient quand ils faisaient des exercices
      violents.

C'est ce qu'articule M. Louis Bertrand, mais il a tort d'abuser de cette
évidence contre la beauté antique, et Gosseline ajoute avec raison:

      La perfection n'a jamais été de ce monde, même dans
      l'antiquité. La beauté n'est pas un objet sensible, mais une
      idée. Elle est absolue et ne souffre pas de décadence, elle
      est éternelle, et tous ceux qui la conçoivent ont le droit
      de se croire ses contemporains.

Mais ceux qui sont obsédés et opprimés par le concret ne concevront
jamais cet absolu fixé dans les créations du génie hellénique.

Ainsi se termine ce voyage en Grèce du jeune cadet de Coutras: il est
moins complet, moins méthodique, moins circonstancié que celui du jeune
Anacharsis, mais plus divertissant; et ce récit de ton badin contient
cependant plus de substance et de saine raison que n'en promettait la
personnalité si parisienne du voyageur.




G. FERRERO

_Entre les deux mondes_[89].


Renan avait coutume d'interrompre de temps en temps ses études
d'histoire et d'érudition pour examiner quelque question contemporaine.
A son exemple, M. G. Ferrero, l'éminent historien italien, s'est
détourné--momentanément, on l'espère--de l'empire romain, pour aborder
des thèmes plus actuels. A vrai dire, bien qu'ils aient disparu depuis
un peu plus longtemps de la scène politique, César et Auguste restent
aussi intéressants pour le moins que M. Roosevelt. Et les six volumes de
M. Ferrero sur _la Grandeur et la décadence de Rome_, qui évoquent des
événements d'il y a vingt siècles, ne sont peut-être pas moins vivants
que ce nouvel ouvrage, où sont relatés des entretiens et des faits de
l'année dernière.

[Note 89: Ouvrage traduit de l'italien par G. Hérelle. 1 vol.,
Plon.]

M. G. Ferrero nous avertit lui-même, dans sa préface, que ce livre
renouvelle une vieille forme littéraire: celle du dialogue, dans la
manière de Platon et de Renan. Ce dernier la jugeait «faite exprès pour
traiter les graves questions que l'esprit humain recommence toujours à
discuter, parce qu'il ne peut jamais en donner une solution définitive».
Ainsi, il est bien entendu que M. Ferrero n'apporte point de système,
mais se borne à remuer des idées. Il en a beaucoup, et sur tous les
sujets. Son livre n'est point, d'ailleurs, uniquement composé de
dissertations abstraites: c'est aussi un roman, ou un récit de voyage,
pittoresque et varié. Il conte sa traversée sur le paquebot qui le
ramenait d'Amérique du sud en Italie. Il se met en scène lui-même, sans
oublier Mme Ferrero, née Lombroso, qui prendra fréquemment la parole, ni
même M. Ferrero fils, que son âge tendre dispense encore de participer à
ces soutenances de thèses. L'auteur nous présente plusieurs autres
voyageurs et voyageuses, tous personnages imaginaires, nous dit-il, à
l'exception de l'ingénieur Emilio Rosetti, qui fut de ses amis et qui
prononcera de copieux discours. Il y a les comparses, qui
n'interviennent pas dans les controverses, et dont M. Ferrero se borne à
tracer la silhouette et à indiquer les aventures. Au premier rang, Mme
Feldmann, née Blum, qui a vu le jour à Paris, a épousé un grand
financier américain et se voit menacée d'un divorce, bien qu'elle n'ait
commis aucune faute, après vingt-deux ans de ménage. M. Ferrero note
spirituellement la badauderie de la plupart des passagers, leur espèce
de vénération pour une femme si riche, puis leur revirement dédaigneux
lorsqu'ils ont vent de sa disgrâce conjugale. Les émigrants ne sont pas
oubliés. M. Ferrero descend fréquemment à la troisième classe, peuplée
de paysans ou d'ouvriers italiens qui reviennent d'Amérique. Là aussi,
il y a des drames, des rivalités de femmes, des adultères, des
vengeances. Ces épisodes sont reposants, un peu décevants aussi, parce
que M. Ferrero les a simplement esquissés et n'en suggère point le
dénouement. Nous ne saurons même pas si Mme Feldmann réussira à
reconquérir son mari, ni si le machiavélique Antonio parviendra enfin à
tuer sournoisement sa femme et à convoler avec une autre mieux pourvue
d'économies.

Pour M. Ferrero, l'essentiel, c'est évidemment le débat philosophique
qui se poursuit depuis les eaux de Rio-de-Janeiro jusqu'en vue de Gênes
entre une demi-douzaine de rudes champions toujours en humeur
d'argumenter. Outre M. et Mme Ferrero et l'ingénieur Emilio Rosetti,
penseur pénétrant et profond, qui a gagné une agréable aisance en
Amérique et qui est revenu vivre en Italie, il y a l'avocat Alverighi,
Italien également, mais fixé en Argentine où il fait une grosse fortune
dans l'agriculture, le diplomate brésilien Cavalcanti, né au Brésil,
quoique d'origine lointainement italienne, l'amiral brésilien José-Maria
Guimaraès, et le docteur Montanari, Italien, commissaire de
l'émigration. Montanari est franchement réactionnaire. L'amiral est de
ces positivistes, disciples d'Auguste-Comte, qui ont fondé la République
brésilienne. Le diplomate Cavalcanti est un méditatif, épris d'art, ami
du passé. L'avocat-agriculteur Alverighi est un terrible futuriste.

Une heure après qu'on a quitté Rio et au moment où l'on se met à table
pour dîner, cet Alverighi s'écrie: «C'est la plus belle ville du monde,
le modèle des villes de l'avenir, l'_urbs_ du vingtième siècle...» Et
«il ne parlait pas, comme on aurait pu le croire, de Paris ou de Rome,
mais de New-York». (D'ailleurs, grâce à leurs municipalités, Paris et
Rome ne tarderont pas à ressembler à New-York, mais cela ne veut pas
dire que leur beauté célèbre retirera de cette métamorphose un lustre
nouveau). Tous les voyageurs, c'est une justice à leur rendre,
s'insurgent contre cette boutade d'Alverighi. Celui-ci tient tête à
toutes les objections. L'harmonie et la proportion lui sont
indifférentes; les souvenirs historiques, il s'en moque. La tragédie
grecque lui paraît bonne pour les marionnettes. Il démolit (ou croit
démolir) _Hamlet_, par des raisons un peu faibles. Il réclame la liberté
de trouver beau ce qui lui plaît. Il dénonce avec fureur la tyrannie des
intellectuels et des esthètes de la vieille Europe, qui veulent imposer
leurs préjugés à l'Amérique. Il triomphe de ce qu'il n'existe point, en
art, de critérium absolu, de ce que ni le sentiment, ni le raisonnement
ne peuvent rien prouver en ces matières d'une façon irréfutable. Tandis
que le plaisir procuré par la satisfaction d'un besoin véritable ne
laisse place à aucun doute, le plaisir artistique est vague et
incertain: on ne souffre pas d'en être privé. Du reste, le jugement
esthétique ne porte que sur la qualité: or le besoin exige la quantité.
Si j'ai très faim, je préfère un gros pain de munition à un exquis petit
gâteau. Le plaisir de l'art ne correspond donc pas à un besoin. La seule
réalité solide, le seul progrès authentique, c'est la production des
richesses.

En somme, Alverighi, avec une verve assez divertissante, s'approprie
tout bonnement les thèses du philistinisme ou du béotisme éternels. On
est un peu surpris de voir M. Ferrero considérer ces idées comme des
révélations[90]. Elles ne sont ni bien neuves en leur fond, ni surtout
bien justes. Que l'art ne soit pas un besoin du même genre que la
nutrition, c'est évident, mais ce n'en est pas moins un besoin réel pour
nombre d'esprits. La question de quantité ne se pose pas exactement de
la même manière: elle se pose néanmoins. Il y a des gens que non
seulement la privation totale, mais un rationnement trop étroit de
nourriture intellectuelle réduirait au plus mortel ennui. Quant à
l'absence de tout mètre pour mesurer la beauté, on ne peut la nier
absolument, mais il ne faut pas non plus l'exagérer. La Bruyère a dit:
«Il y a un bon et un mauvais goût et l'on dispute des goûts avec
fondement.» Quelles que soient les divergences des jugements
esthétiques, un certain accord s'établit pratiquement et peu à peu entre
gens cultivés et de bonne foi. M. Ferrero remarque que l'admiration de
Shakespeare est devenue une sorte de religion universelle. Plus loin,
Alverighi lui-même accordera que s'il est impossible de démontrer la
supériorité de tel tableau de Raphaël sur tel autre du Titien, ou
inversement, il est certain que les œuvres de ces maîtres l'emportent
sur les peintures d'une baraque de foire. Oui, cela est certain. Mais on
ne pourrait le prouver à un rustre qui refuserait d'en convenir. Il y a
des mérites techniques dont les connaisseurs sont bons juges: tout le
monde n'est pas connaisseur, toutes les opinions n'ont pas le même
poids, et sous prétexte qu'on ne peut lui fermer la bouche par une
preuve mathématique, Alverighi abuse un peu de la licence de dire des
sottises.

[Note 90: Je n'ai point dit qu'il les prît à son compte. Il
partagerait plutôt celles de l'ingénieur Emilio Rosetti.]

C'est au surplus ce qu'Emilio Rosetti finira par lui insinuer. Mais cet
ingénieur prend par le plus long. Il demande comment il se fait que l'on
veuille imposer aux autres ces opinions esthétiques, qui ne se fondent
avec certitude ni en sentiment ni en raison. Il croit que le mobile est
un intérêt, intérêt national, intérêt de parti, intérêt commercial ou
intérêt d'amour-propre. Et ce qui sera beau, ce sera ce que le plus fort
aura voulu être tel... Il y a du vrai, en fait, dans cette théorie
d'Emilio Rosetti; et néanmoins elle n'a aucune importance. Ce n'est pas
de l'esthétique, c'est de l'anecdote. Oui, certains snobs et quelquefois
des multitudes ignorantes se laissent endoctriner par l'influence d'un
peuple vainqueur, d'une coterie puissante ou d'un entrepreneur de
réclame. Mais cela ne compte pas. Les artistes ou amateurs d'art
éliminent tous ces éléments perturbateurs et ne se décident que par des
raisons désintéressées. L'intérêt détermine des modes éphémères. Seule,
la beauté vraie subsiste et ne subit aucune force extérieure. Au
contraire! _Græcia capta_... S'il y avait une rivalité artistique entre
l'Europe et l'Amérique, il ne s'agirait pas de savoir, comme le croit
Emilio Rosetti, laquelle de ces parties du monde sera la plus forte,
mais laquelle produira les plus beaux génies. Ce qui mettrait l'Amérique
en bonne posture, ce serait de donner naissance à beaucoup de Whistler,
d'Edgar Poe et de Walt Whitmann. D'ailleurs, est-ce que ce peintre et
ces deux poètes n'ont pas été bien accueillis en Europe? Réciproquement,
les Américains n'admirent-ils pas la culture européenne? Alverighi
estime qu'ils l'admirent trop; c'est lui qui est une exception, et il
n'est même pas Américain, mais Italien, né à Mantoue, émigré en
Argentine à l'âge d'homme. Ces paradoxes modernistes ou futuristes sont
plus répandus actuellement en Italie qu'en Amérique et que partout
ailleurs. Nous aurons bientôt l'occasion d'examiner le conflit des deux
Italie[91]. Quant au conflit de l'Europe et de l'Amérique, sur lequel
repose l'ouvrage de M. Ferrero, il semble moins aigu.

[Note 91: Voir page 356.]

A entendre Alverighi, que M. Ferrero ne semble pas désapprouver sur ce
point, Christophe Colomb serait l'homme le plus considérable de
l'histoire universelle, laquelle se diviserait en deux périodes: celle
qui a précédé et celle qui a suivi la découverte de l'Amérique. Il y a
bien de l'hyperbole. La face du monde n'a pas brusquement changé en
1492. La seule conséquence immédiate de la découverte a été de procurer
de l'or aux rois d'Espagne. Pendant trois siècles l'Amérique n'a joué en
somme aucun rôle dans l'Histoire: elle avait à peu près le rang
qu'occupent aujourd'hui le Mozambique ou la Nouvelle-Calédonie. C'est à
la fin du dix-huitième siècle seulement que l'Amérique s'est révélée et
ce n'est que depuis un siècle qu'elle a prodigieusement prospéré. D'où
vient cette prospérité? Tout bonnement de ce que les progrès de la
science et de l'industrie--dus à des initiatives européennes--ont trouvé
en Amérique d'immenses terrains encore vierges à exploiter. L'Amérique
s'est peuplée d'européens actifs et débrouillards, qui ont su profiter
de la situation. Voilà tout, et ce n'est rien de bien mystérieux ni de
bien original. Il se peut faire que dans un avenir assez lointain, des
peuples caractérisés se forment dans les Amériques, avec leur
civilisation, leur littérature et même leur langue à eux (car déjà
l'anglais s'altère et évolue, aux États-Unis). Mais jusqu'à présent ce
Nouveau-Monde n'est, en somme, qu'un succédané et un prolongement de
l'ancien, avec plus de facilités et des débouchés plus larges pour les
gens entreprenants.

Plus importante assurément a été la création du machinisme, sans quoi
l'Amérique n'aurait pu se développer et s'enrichir comme elle l'a fait.
Ruskin n'aimait pas les machines: Mme Ferrero les déteste. Il faut
pourtant s'en accommoder: on ne les supprimera pas. L'Europe ne se fait
pas faute de s'en servir non plus et n'a pas plus envie que l'Amérique
d'y renoncer. En somme, l'opposition entre les deux hémisphères se
résume dans une certaine prédominance de l'activité économique chez les
Américains qui, disposant d'immenses territoires en friche, sont allés
naturellement au plus pressé. Il n'en résulte pas du tout que la
richesse soit le seul bien, ni que telle soit l'opinion courante en
Amérique, ni que les européens, quoique bénéficiant d'une plus vieille
civilisation, se confinent dans une existence purement contemplative.
Pour M. Ferrero, l'Amérique est le royaume de la quantité, l'Europe, et
spécialement la France, est celui de la qualité. Peut-être. Mais
l'ancienne et fine culture de la France ne l'a empêchée ni de conquérir
un vaste empire colonial en plein essor, ni de créer l'automobile et
l'aéroplane, ni de fabriquer des canons qui ne se comportent pas trop
mal, ni de posséder la plus grande quantité connue de capitaux
disponibles et d'en prêter à presque tout l'univers. Une grande nation
ne peut se spécialiser au point qu'imagine M. Ferrero.

Une partie amusante est celle où l'ingénieur Emilio Rosetti, acceptant
la thèse de l'avocat Alverighi sur le défaut de critérium et de
certitude esthétique, lui démontre que les mêmes raisonnements peuvent
s'appliquer à toutes les choses humaines, même à la science, qui est
subjective[92], et surtout à la morale, au progrès et à la richesse.
Rien ne prouve que telle œuvre d'art soit belle ou laide, soit! Mais
rien ne prouve non plus que l'argent ni la science soient des biens. On
peut préférer l'ignorance et la pauvreté. L'ascète et le musulman ont
peut-être raison: il est impossible de démontrer qu'ils aient tort. Tout
ici bas n'est qu'apparence et illusion. Et ce ne serait pas la peine de
secouer le joug des intellectuels et des esthètes pour tomber sous celui
des banquiers et des constructeurs de machines. Cette fois Alverighi est
cloué: il ne s'en tire que par un coup d'État, en déclarant que peu
importe que l'argent soit une illusion ou non, que l'homme le veut et
que cela suffit. (Certes, et ce qui est surprenant, c'est qu'Alverighi
se donne la peine de chercher des arguments. Des idéalistes ne peuvent
s'en passer, parce qu'ils vont contre le courant de l'instinct. Mais on
est bien garanti contre toute désaffection des majorités à l'égard du
métal et de la matière. Au fond Alverighi n'est pas sûr de son fait; il
a un peu honte de lui-même; il cherche à s'étourdir.)

[Note 92: Ici encore Rosetti exagère un peu: le subjectivisme de la
science est relatif à l'espèce, non à l'individu. Tous les hommes ont la
même opinion sur le carré de l'hypoténuse ou les propriétés de l'azote.
Et Rosetti interprète très faussement Henri Poincaré, qui n'a jamais
désavoué Copernic ni Galilée, quoi qu'on en ait dit. Cf. _La Valeur de
la science._]

Après avoir tout détruit pour noyer le scepticisme esthétique
d'Alverighi dans un scepticisme universel, Emilio Rosetti va essayer de
reconstruire. Il part du concept de qualité, qui est le frein nécessaire
du désir et la mesure naturelle de la quantité. Exemple: un voyageur
vient d'offrir du Champagne; c'est une politesse parce que ce vin est de
qualité supérieure. Si tous les vins étaient égaux, l'amphitryon, pour
être aussi hospitalier, devrait en offrir une plus grande quantité, et
les invités risqueraient de s'enivrer. Auraient-ils une jouissance plus
vive? Le règne de la quantité pure, ce serait la barbarie, l'orgie sotte
et brutale. La qualité est le sel de la vie, la source du progrès et du
bonheur.--Illusion?--Oui, si chacun est libre de son goût.--Mais nous
avons vu qu'il n'y avait pas de critérium?--Si! Il y en a un, et c'est
Alverighi qui l'a découvert, lorsqu'il s'est écrié: «Peu importe, si
l'homme veut...» Il faut vouloir! C'est la volonté qui décide, non pas
la volonté individuelle, mais la volonté collective d'un peuple, d'une
église, ou d'une époque.--Et comment cette volonté collective
pose-t-elle les principes?--En se limitant!

Emilio Rosetti, que je ne puis suivre dans le détail de ses déductions,
est donc partisan d'une philosophie de la limitation et de l'autorité.
La beauté est infinie, mais l'étroit canal de l'esprit humain ne peut la
recevoir que partiellement. D'où la nécessité des grands partis pris,
des écoles et des styles officiels. Conventions arbitraires? Oui, mais
indispensables et enfermant une portion de vérité vivante. La liberté
illimitée n'aboutit au contraire qu'à la confusion et au chaos. Sans
point d'appui, la raison humaine vacille, le génie même s'égare, le
public est perplexe et désorienté. C'est l'anarchie où nous pataugeons
actuellement, d'après Rosetti, par la faute de la découverte de
l'Amérique, de la Révolution française et du machinisme, qui ont été les
trois grandes causes d'affranchissement illimité. Il faut restaurer une
discipline, et même une discipline nationale: les Latins n'ont été que
trop dupes des Barbares. Rosetti mettrait même Shakespeare en
quarantaine. Il fait une petite salade de classicisme et de
nationalisme, en oubliant que si la critique et l'esthétique ne sont
pas inutiles, les grands mouvements dominateurs créant une école ou un
style ne se décrètent pas. Et puis ni les Athéniens du temps de Périclès
et de Platon, ni les Italiens du quinzième et du seizième siècle, ni les
Français du dix-septième n'ont cru et voulu se limiter, mais au
contraire s'élancer vers la vérité totale et l'idéale perfection.
D'autre part, Dieu est la limite suprême, dit Emilio Rosetti, et la plus
grande audace de la Révolution française a été son irréligion. Mais
l'Amérique, que Rosetti nous donne aujourd'hui pour le pays de
l'illimité, est extrêmement religieuse, au témoignage tout récent de M.
Emile Boutroux, qui en revient. Limités, nous le sommes forcément par
quelque endroit; mais l'américanisme au sens d'Alverighi, en excluant
l'art et l'intelligence, serait le comble de la limitation. Tout cela
est un peu embrouillé. Rosetti, qui aime malgré tout le monde moderne,
conclut par un: «Tout s'arrangera!» d'un optimisme réconfortant, mais
gratuit.

En définitive, il faut reconnaître que ce volume touffu de M. Ferrero
soulève bien des doutes, manque souvent de précision dans les idées et
dans les termes. Certains jugements étonnent. «Si j'admire profondément
la sculpture grecque, ou la musique italienne du XIXe siècle...» Ce
n'est pas Alverighi, mais Rosetti qui parle. Le même Rosetti trouve
Virgile un peu froid. Et M. Ferrero semble mépriser les sciences
philologiques: comme si Mommsen n'était pas aussi un grand philologue!
Cependant l'ouvrage, quoique d'une lecture assez rude, attache et fait
penser. Mais après cette incursion brillante et un peu aventureuse dans
le monde ou dans les deux mondes d'aujourd'hui, on souhaite que M.
Ferrero nous donne bientôt le septième volume de sa passionnante
_Histoire romaine_.




LE CONFLIT DES DEUX ITALIE


L'extraordinaire article de M. d'Albola, publié dans la _Revue_, ne
contient rien d'imprévu: si je le qualifie d'extraordinaire, c'est à
cause de l'état d'esprit qu'il exprime, et qu'il révélera peut-être à
plus d'un lecteur français, mais qui est depuis longtemps bien connu de
tous ceux qui ont un peu voyagé en Italie. Il consiste essentiellement à
considérer non seulement comme ridicule, mais comme désobligeante et
presque outrageante l'admiration des amateurs étrangers pour les
merveilles de l'art et du paysage italiens. Remarquons bien la nuance.
Dans tous les pays du monde, l'immense majorité de la population se
moque entièrement de l'art et du paysage. Les conseils municipaux, les
propriétaires, les ingénieurs et les architectes exercent leurs ravages
avec l'approbation du public. Quant à ceux qui protestent contre les
vandales et qui s'intéressent à la beauté, on les laisse dire et on se
borne à ne tenir aucun compte de leurs critiques ni de leurs
enthousiasmes. De l'autre côté des Alpes, on ne les tient pas seulement
pour des maniaques inoffensifs, mais pour des ennemis dangereux.

Enumérant un certain nombre de volumes d'impressions de voyage, de
valeur assurément inégale, mais parmi lesquels il range les _Sensations
d'Italie_, de M. Paul Bourget et même les _Promenades dans Rome_, de
Stendhal, M. d'Albola nous avertit que rien de tout cela ne trouve grâce
devant le public italien, dont même une partie, sous l'influence de
l'idée nationale, s'en indigne! Ce qu'on reproche à tous ces livres, et
pareillement à Byron, à Shelley, à Keats, à Chateaubriand, à Théophile
Gautier, aussi bien qu'à M. Pierre de Bouchaud, à M. Camille Bellaigue
ou à M. Jean-Louis Vaudoyer, c'est de n'aimer et de n'étudier que ce
qu'on appelle l'Italie des morts. Assez de dithyrambes en l'honneur la
Rome des Césars ou de celle des papes, de la Florence des Médicis et de
la Venise des doges! Foin de Dante, de Pétrarque, de Léonard de Vinci,
de Raphaël, de Michel-Ange, du Titien et de Tiepolo! Arrière même les
commentateurs de Carducci et de d'Annunzio! L'auteur du _Feu_ appartient
lui aussi, paraît-il, à l'Italie des morts. Et pareillement la nature:
si vous goûtez la majesté de la campagne romaine, la noblesse et la
grâce toscanes, les féeries vénitiennes ou la voluptueuse splendeur du
ciel de Naples, vous insultez l'Italie. Ne vous avisez pas non plus de
penser que ces sites sublimes ou délicieux font un joli cadre à une
histoire d'amour. Pour avoir cru les Italiens capables de passion et
avoir écrasé ses compatriotes sous leur supériorité à cet égard, non
moins que pour s'être épris de leurs monuments et de leurs tableaux,
Stendhal est aujourd'hui presque mis à l'index et l'on s'est demandé
sérieusement s'il convenait que l'Italie s'associât à un hommage qu'il
s'agissait de lui rendre. Est-ce que Gœthe aussi ne s'est pas laissé
aller à aimer l'Italie artistique? Il y aurait peut-être lieu de
déboulonner son buste du Pincio...

Les Italiens sont las des louanges données à cette Italie rétrospective.
«Ils veulent qu'on voie et que l'on comprenne l'Italie telle qu'elle est
et telle qu'elle veut être.» Et savez-vous ce que c'est que cette Italie
des vivants, que l'on propose à ce nouveau culte? C'est «l'Italie des
industries et du commerce, celle de la guerre et des entreprises
coloniales, l'Italie qui rêve d'un impérialisme pratique à la faveur
d'une force maritime reconstituée, lui permettant de développer et
d'accroître sa richesse». Soupçonnez-vous quel est le véritable devoir
des touristes? C'est de visiter méthodiquement «les chantiers de l'Elba,
de la Savona, de Piombino, tous les grands établissements sidérurgiques
de Milan, de Turin, de Gênes et des environs, de pousser même jusqu'à
Terni, le Creusot italien...» Ils devront se pénétrer de la «puissance
économique» de la Lombardie et de quelques autres provinces, s'extasier
devant «les usines de transformation et de transport d'énergie
construites selon les dernières découvertes de la science», devant les
progrès de l'éclairage électrique, la prospérité des banques et des
compagnies de navigation, et aussi devant «la transformation des cités
et de Rome plus que de toute autre, les voies nouvelles, larges et
aérées...», etc. A cette condition, vous serez admis à l'honneur de
passer d'abord pour un ami de l'Italie, et ensuite pour un homme
intelligent; car c'est, d'après M. d'Albola, «l'Italie intellectuelle»
qui se révolte contre les esthéticiens.

Il y a malheureusement quelques petites difficultés. Non pas que l'on
conteste la récente activité industrielle et commerciale de l'Italie, ni
qu'on refuse de s'en réjouir bien sincèrement. Mais ce n'est pas du tout
la question. M. d'Albola se plaint que nous n'allions pas voir les
usines italiennes: est-ce qu'on se figure, en Italie, que nous visitons
davantage les nôtres? Les banques, les chantiers, l'électricité, la
métallurgie, tout cela est certes fort utile, et fort intéressant pour
les professionnels; mais tout le monde ne peut être ingénieur ni
économiste, même distingué. Nous ignorons le Creusot italien? Sans
doute, mais aussi le Creusot français. Lorsqu'on voyage autrement que
pour affaires, on recherche naturellement ce que chaque pays produit ou
possède d'original et de curieux. Toutes les manufactures de cotonnades
ou de produits chimiques se ressemblent et dégagent pour les
non-spécialistes un ennui profond. Un provincial français qui vient à
Paris pour son plaisir ira au Louvre, à Notre-Dame, à la
Sainte-Chapelle, à Versailles, à Fontainebleau, mais non pas à Pantin ou
à Aubervilliers. Il est exact que nous aimons mieux passer notre temps
dans les musées et les églises d'Italie que dans ses filatures de laine
ou de soie, mais semblablement, si nous allons à Londres, nous courrons
au British Museum, à la Galerie nationale, à la collection Richard
Wallace, à l'abbaye de Westminster, et si nous avons le loisir de faire
une excursion, nous préférerons les vieux collèges et la verdure
d'Oxford aux charbonnages de Newcastle ou aux tissages de Manchester.

En somme, et cette mauvaise humeur contre d'Annunzio non moins que
contre Léonard de Vinci le prouve bien, la thèse présentée par M.
d'Albola n'est qu'une nouvelle manifestation de haine pour l'art et la
littérature. Cela n'a rien d'inédit. Cela est éternel. Voyez Flaubert.
Notre admiration pour le grand écrivain qui honore aujourd'hui l'Italie
montre au contraire que nous ne songeons nullement à dénigrer sa vie
actuelle au profit de son passé glorieux. Mais ce n'est pas notre faute
si le forum est plus captivant que la via Nazionale et le nouveau palais
de justice de Rome un peu moins beau que le Colisée.




LE MYTHE DE PSYCHÉ[93]

_d'Apulée à M. Gabriel Mourey._


[Note 93: Gabriel Mourey: _Psyché_, 1 vol. Librairie du _Mercure de
France_.--La Fontaine: _les Amours de Psyché et de Cupidon_, texte revu
sur l'édition originale de 1669 et orné de bois anciens, 1 vol. Payot.]

La _Psyché_ de M. Gabriel Mourey est, bien entendu, un poème symbolique.
Le règne du symbole caractérise depuis un siècle la haute poésie. Le
wagnérisme dont l'influence n'a pas été seulement musicale, mais
littéraire aussi, a donné une nouvelle impulsion à cette esthétique. De
toute tragédie ou de tout poème considérable, nous attendons du lyrisme
dans l'expression et, pour le fond, une signification philosophique
incluse dans l'action apparente. C'est ce qu'oublient les ingénieux
continuateurs de Henri de Bornier et d'Alexandre Parodi. Les poètes de
l'école dite symboliste, à laquelle se rattache M. Gabriel Mourey, ont
bien mieux vu ce qu'il fallait tenter. Evidemment, ils ne l'ont pas
accompli, puisque aucun d'eux n'a su s'imposer au théâtre, et que leurs
drames ou poèmes en forme dramatique sont restés injoués et généralement
injouables. La force de réalisation leur a manqué, mais s'ils n'ont pu
entrer dans la Terre promise, ils n'en avaient pas moins discerné la
bonne voie. Pour nous, selon notre goût actuel, _Psyché_ est un mythe
dont l'érudit doit dégager le sens traditionnel et que le poète a le
droit d'interpréter librement. On l'autorise à en risquer une
interprétation arbitraire et paradoxale. Mais on ne concevrait point
aujourd'hui qu'il se bornât à conter l'anecdote d'une façon aussi
piquante que possible, sans en creuser les dessous. C'est pourtant ce
qu'ont paisiblement fait Apulée, La Fontaine et Molière.

Vous n'ignorez pas qu'Apulée, qui florissait au IIe siècle après J.-C.,
est le seul écrivain de l'antiquité qui nous ait transmis l'histoire de
Psyché. Oh! il ne l'avait pas inventée. C'était sans doute une fable
milésienne. Elle n'était peut-être pas extrêmement ancienne, mais
pourtant un peu antérieure à Jésus-Christ. D'autres auteurs grecs et
latins ont probablement écrit aussi des _Psyché_: le hasard a voulu que
celle d'Apulée survécût seule. Les monuments et les pierres gravées
démontrent que cette jolie légende existait avant lui. Il en a tiré un
important épisode de son roman, les _Métamorphoses ou l'Ane d'or_. Une
vieille femme est censée dire ce conte à une jeune fille enlevée par des
brigands, pour la distraire et la consoler. Cela commence comme un conte
de fées: «Il y avait une fois, dans une certaine ville, un roi et une
reine. Ils avaient trois filles, d'une remarquable beauté...» Mais la
cadette surtout était si belle que le langage humain ne fournissait pas
de louanges dignes de cette merveille. C'était une autre Vénus, avec
quelque chose en plus: _Venerem_ _aliam, virginali flore præditam..._
Et la déesse Vénus en fut jalouse, parce que le peuple abandonnait ses
autels pour adorer cette Psyché. Un oracle ordonne au roi d'exposer
cette fille chérie sur un roc, où elle deviendra la proie d'un monstre
terrible. Les zéphyrs la transportent dans un prestigieux palais, où
elle est aimée par un époux infiniment tendre, mais qui reste invisible,
ne la rejoint que dans les ténèbres et ne dit pas son nom. La douce
Psyché, qui est, dans Apulée, d'une grande simplicité
d'esprit,--_simplicitate nimia_,--s'accommoderait peut-être de cette
existence bizarre si ses deux sœurs, envieuses et méchantes, ne se
plaisaient à l'inquiéter. C'est sur leurs conseils qu'une nuit elle
allume la fameuse lampe et s'arme d'une épée, afin de voir enfin son
mari et de le tuer, s'il est bien l'affreux serpent que l'on suppose.
Elle découvre avec ravissement et confusion que ce mari n'est autre que
l'Amour, le dieu Cupidon. Dans son émoi, elle laisse tomber sur lui une
goutte de l'huile de sa lampe. Il se réveille courroucé, s'envole, et la
pauvre Psyché est bien punie de sa curiosité. Elle subit de pénibles
revers. Vénus la fait fouetter cruellement, lui impose de durs travaux,
l'envoie demander à Proserpine un peu d'un fard dont elle a le secret.
Toujours curieuse et se trouvant un peu pâle, Psyché, en revenant des
enfers, ouvre la boîte d'où s'échappent des vapeurs dont elle serait
asphyxiée, si l'Amour ne venait à son aide. Il l'épousera, malgré
l'opposition de Vénus, sa mère, et Jupiter, pour épargner au petit dieu
l'ennui d'une mésalliance, élève Psyché au rang des immortelles.

Il n'y a point autre chose dans le récit d'Apulée; je veux dire que je
l'ai résumé en élaguant les détails qui remplissent une soixantaine de
pages, mais sans omettre un seul fait essentiel. Quant aux idées,
Apulée n'en exprime aucune. M. Paul Monceaux estime qu'il n'en
sous-entend pas davantage et que cette longue histoire, débitée dans un
repaire de voleurs par une cuisinière ivre, n'est qu'une histoire pour
rire. Le style en est généralement plaisant, volontiers satirique,
allant presque jusqu'à l'opérette et annonçant de loin Meilhac et
Halévy.

      Nos poètes et nos artistes, dit M. Paul Monceaux, ont si
      bien idéalisé Psyché qu'ils l'ont rendue presque
      méconnaissable. Bien plus, des critiques transcendants ont
      prétendu découvrir une profonde allégorie métaphysique. Pour
      eux, les malheurs de la pauvre fille symbolisent les
      souffrances de l'âme à la poursuite de l'idéal. Au fond de
      cette théorie, il n'y a qu'un jeu de mots, fort ancien
      d'ailleurs, et dont tout d'abord il faut rendre responsable
      l'école néo-platonicienne: Psyché est le nom grec de l'âme
      (ψυχή). On voit le reste...[94].

[Note 94: _Les Africains: étude sur la littérature latine
d'Afrique._]

Effectivement, Psyché, qui veut dire l'âme, n'était pourtant qu'un nom
propre sans intention particulière, comme sont pour nous Rose ou Zoé...
Mais un mythe, qui n'est peut-être qu'une métaphore suivie, peut bien
prendre son origine d'un calembour. Certes Apulée, qui représente Psyché
comme naïve et un peu sotte, n'a pas songé à peindre sous ses traits
l'âme humaine en quête d'idéal. Ce n'est pas une raison pour qu'il soit
interdit à d'autres de promouvoir cette fillette et ses aventures à la
dignité mythique. Peut-être Apulée parodiait-il déjà une légende
accréditée avant lui. A quelle époque remonte la symbolisation de
Psyché, et fut-elle de source savante ou populaire? Il est difficile de
l'établir d'une manière précise. M. Maxime Collignon dit:

      Quand l'art a rendu populaires ces scènes figurées, elles
      se prêtent facilement à traduire, sous une forme plastique,
      l'allégorie platonicienne de l'âme déchue, traversant, pour
      se purifier, une série d'épreuves, et enfin réunie pour
      jamais à l'Eros divin. C'est l'origine du mythe de Psyché,
      qui jouit à l'époque romaine d'une singulière faveur. Le
      joli conte d'Apulée en témoigne. Le groupe des deux amants,
      sculpté sur les sarcophages romains, fait allusion à des
      idées de renaissance, de vie future et de béatitude
      éternelle[95].

[Note 95: _Mythologie figurée de la Grèce._]

La Fontaine a fait des _Amours de Psyché et de Cupidon_ un petit roman
exquis, que tout le monde a lu et qu'il est bien agréable de relire dans
la nouvelle édition Payot, fac-simile de l'édition princeps parue chez
Barbin en 1669. La Fontaine a imaginé quelques épisodes nouveaux: il a
encadré le récit dans des descriptions de Versailles et des
conversations de quatre amis: Ariste, Gélaste, Acante, Poliphile,
c'est-à-dire Boileau, Molière, Racine et lui-même; surtout il a orné ce
petit ouvrage du charme de sa prose légère, à laquelle se mêlent des
vers dont certains sont parmi les plus beaux qu'il ait écrits. Mais en
somme il ne vise, comme Apulée, qu'à offrir au public un conte
divertissant. «Il a fallu, dit-il, badiner depuis le commencement
jusqu'à la fin; il a fallu chercher du galant et de la plaisanterie;
quand il ne l'aurait pas fallu, mon inclination m'y portait...» Il
badine donc, et avec une grâce qui n'est qu'à lui. Il l'emporte sur
Apulée, qui n'est certes pas un écrivain méprisable; mais il ne
symbolise pas non plus. S'il note ou suggère une idée, il n'insiste
point. Apulée ne donnait pas de raison au mystère dont s'entourait Eros.
La Fontaine en propose une excellente: «Tenez-vous pour certaine que du
moment que vous n'aurez plus rien à souhaiter, vous vous ennuierez; et
comment ne vous ennuieriez-vous pas? Les dieux s'ennuient bien... Ainsi
le meilleur pour vous est l'incertitude, et qu'après la possession vous
ayez toujours de quoi désirer...» Voici qui est encore plus important.
Chez La Fontaine, la fumée qui s'échappe de la boîte de Proserpine a
transformé Psyché en moricaude. Alors «l'Amour... lui jura par le Styx
qu'il l'aimerait éternellement, blanche ou noire, belle ou non belle,
car ce n'était pas seulement son corps qui le rendait amoureux, c'était
son esprit, et son âme par-dessus tout». Sans doute, fidèle à son
dessein de badiner, le bon La Fontaine prête à Cupidon ce correctif
galant: «Il est vrai que votre visage a changé de teint, mais il n'a
nullement changé de traits; et ne comptez-vous pour rien le reste du
corps? Qu'avez-vous perdu de lys et d'albâtre en comparaison de ce qui
vous en est demeuré?» Cependant la conception spiritualiste de Psyché
est au moins indiquée en passant. La Fontaine aurait très bien pu écrire
un poème philosophique et hermétique s'il l'avait voulu. Ce n'était pas
la mode de son temps. Mais cette petite touche de spiritualisme ne
donne-t-elle pas toute sa valeur à l'admirable hymne final: O douce
volupté...

            Pourquoi sont faits les dons de Flore,
            Le soleil couchant et l'aurore,
            Pomone et ses mets délicats,
            Bacchus, l'âme des bons repas,
            Les forêts, les eaux, les prairies,
            Mères des douces rêveries?
    Pourquoi tant de beaux arts qui sont tous tes enfants?

    Volupté, volupté, qui fus jadis maîtresse
            Du plus bel esprit de la Grèce,

    Ne me dédaigne pas, viens-t'en loger chez moi;
            Tu n'y seras pas sans emploi.
    J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
    La ville et la campagne, enfin tout: il n'est rien
            Qui ne me soit souverain bien,
    Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique...

Apulée avait conclu par ces mots: «Il leur naquit (à Psyché et à
Cupidon) au terme normal une fille que nous appelons Volupté.» La
Fontaine n'eut garde d'oublier cette fille si séduisante: il ajoute
qu'on lui bâtit des temples. Mais il devenait très important de signaler
l'identification de Psyché et de l'âme, afin de ne point permettre que
la Volupté fût rejetée par une morale étroite dans le domaine exclusif
de la matière. Cette postérité d'Eros et de Psyché s'oppose à une
interprétation purement idéaliste et platonique du mythe, mais ne le
rabaisse pas non plus au matérialisme pur et simple. La distinction des
sens et de l'esprit est superficielle, et La Fontaine a raison: c'est
leur union qui donne à la vie tout son prix et suscite les plus
magnifiques créations du génie humain.

Deux ans après la _Psyché_ de La Fontaine, en 1671, Molière en jouait
une devant Louis XIV. On n'ignore pas qu'il en fit le plan et en
versifia seulement une partie, suppléé pour le reste par Corneille, dont
les vers sont de beaucoup meilleurs: Molière avait été trop pressé et
n'était peut-être pas aussi naturellement poète. Cette _Psyché_, relevée
de ballets et d'intermèdes, se tient également dans le ton du badinage
et de la galanterie, comme le comportait son objet. Molière et Corneille
ont utilisé une gentille invention de La Fontaine: le mouvement de pitié
qu'il prête à Vénus pour Psyché malheureuse. Il n'y avait pas trace de
cette pitié dans Apulée.

Et n'oublions pas les Psyché de Raphaël, à la Farnésine. Il n'y a qu'une
franche joie païenne dans cette série de fresques.

C'est au dix-neuvième siècle que le symbolisme s'épanouit. Il avait eu
des précurseurs, mais on les avait oubliés. Qui se souvenait de
Fulgence, évêque de Carthage au sixième siècle, exhumé de nos jours par
Bétolaud, et qui donnait déjà une explication chrétienne des aventures
de Psyché? Mais voici Lamartine qui, dans _la Mort de Socrate_, suppose
que sur la coupe contenant la ciguë était gravée

    L'histoire de Psyché, ce symbole de l'âme...

La lampe d'où se répand sur Eros la goutte d'huile brûlante est un

    Emblème menaçant des désirs indiscrets
    Qui profanent les dieux, pour les voir de trop près!

Mais Psyché repentante et pardonnée est enfin admise dans l'Olympe:

    Ainsi par la vertu l'âme divinisée
    Revient, égale aux dieux, régner dans l'Elysée.

Victor de Laprade publia un poème intitulé _Psyché_ que Lamartine
qualifia généreusement «de chef-d'œuvre de la poésie métaphysique en
France». Pour Victor de Laprade, le mythe de Psyché résume toute la
conception chrétienne de l'histoire universelle. Psyché au palais
d'Eros, c'est le paradis terrestre, l'union de l'innocence et de
l'amour. Elle en est chassée, comme Eve, par l'implacable besoin de
savoir. Elle expie par des épreuves qui correspondent aux travaux de
l'homme, exilé de l'Eden. La douleur était nécessaire. Enfin elle
succombe et appelle l'époux mystique qui la ranime et l'introduit au
ciel: union de l'âme rédimée avec Dieu dans l'éternité bienheureuse!
C'est ingénieux, gratuit et un peu inutile. Il faut que Laprade ait été
notoirement un grand catholique pour qu'on ne se demande pas s'il est
bien respectueux de comparer Eros à Jésus-Christ. Laprade se couvrait de
l'autorité de Calderon, qui avait trouvé dans _Psyché_ une préfiguration
de l'eucharistie. La _Psyché_ de César Franck est chrétienne aussi,
d'après M. Vincent d'Indy, mais d'un christianisme moins violent et pour
ainsi dire moins voyant.

Dans son livre _Du vrai, du beau et du bien_, Victor Cousin, s'écrie:

      O Psyché! Psyché! respecte ton bonheur; n'en sonde pas trop
      le mystère; garde-toi d'approcher la redoutable lumière de
      l'invisible amant dont ton cœur est épris. Au premier rayon
      de la lampe fatale l'amour s'éveille et s'envole. Image
      charmante de ce qui se passe dans l'âme, lorsqu'à la sereine
      et insouciante confiance du sentiment succède la réflexion
      avec son triste cortège.

Divers exégètes reprochent également à Psyché sa curiosité, source de
mal et de péché, destructrice de l'idéal et de l'amour, etc. Psyché,
savez-vous ce que c'est? C'est une intellectuelle, dont le rationalisme
impie et grossier est condamné tant par la théologie que par la doctrine
moderne de l'intuition... Mais la curiosité que blâmait Apulée n'était
que l'indiscrétion d'une femme étourdie, non la noble et virile
aspiration vers la science. Wagner, dans _Lohengrin_, penche pour la
servitude et la superstition du mystère. Mais Léonard de Vinci professe
que «l'amour est d'autant plus profond que la connaissance est plus
certaine». C'est la doctrine des forts; Nietzsche dirait que l'autre est
celle des esclaves.

M. Gabriel Mourey ne sait pas très mauvais gré à Psyché d'être si
curieuse, et peu s'en faut qu'il ne l'en félicite. Grâce à ses
expériences, elle n'était qu'une enfant et elle est maintenant une femme
sublime. Ce point de vue me paraît intéressant, juste et assez nouveau.
M. Gabriel Mourey, en outre, confronte Psyché, ou l'âme, d'une part avec
Vénus, ou le plaisir des sens, d'autre part avec Pan, ou la nature. Pan,
qui avait un tout petit rôle épisodique dans Apulée, vient au premier
plan chez M. Gabriel Mourey. C'était une idée qui aurait pu être
féconde. M. Gabriel Mourey lui doit quelques belles scènes, émouvantes
et poétiques. Mais je ne saisis pas bien ce qu'il a voulu dire. Si Vénus
demeure irréconciliable, Pan témoigne au contraire à Psyché une très
affectueuse bienveillance: et voilà du moins qui est parfait. Mais alors
pourquoi M. Mourey semble-t-il se rallier en définitive à un idéalisme
intransigeant? Non seulement nous avons vu Vénus appeler la mort et
maudire les éléments, se sentant vaincue par Psyché, mais Pan aussi
déclare:

    Mon règne est achevé; le tien, Psyché, commence!

Et le cri fameux: «Le grand Pan est mort!» termine le poème de M.
Gabriel Mourey. On préférerait pour Psyché un triomphe moins absolu,
moins onéreux pour nous, et l'on regrette la sagesse moins unilatérale
de notre La Fontaine.




ANDRÉ HALLAYS[96]


Victor Hugo écrivait en 1825: «Si les choses vont encore quelque temps
de ce train, il ne restera bientôt plus à la France d'autre monument
national que celui des _Voyages pittoresques et romantiques_, où
rivalisent de grâce, d'imagination et de poésie le crayon de Taylor et
la plume de Ch. Nodier.» Guerre aux démolisseurs! C'était le titre de
cette sorte de manifeste, où le poète, rappelant Caton et son _Delenda
Carthago_, annonçait qu'il répéterait sans cesse: «Je pense cela, et
qu'il ne faut pas démolir la France.» Il protestait avec une force
nouvelle en 1832: «...Il n'y a peut-être pas en France, à l'heure qu'il
est, une seule ville, pas un seul chef-lieu d'arrondissement, pas un
seul chef-lieu de canton, où il ne se médite, où il ne se commence, où
il ne s'achève la destruction de quelque monument historique
national...» Victor Hugo ajoutait: «A Paris, le vandalisme fleurit et
prospère sous nos yeux. Le vandalisme est architecte... Le vandalisme
est entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement... Le
vandalisme a ses journaux, ses coteries, ses écoles, ses chaires, son
public, ses raisons. Le vandalisme a pour lui les bourgeois...» Avec
impartialité, Victor Hugo dénonçait également le vandalisme pieux qui a
mutilé tant de vieilles églises pour les embellir dans le goût de
Saint-Sulpice, et le vandalisme philosophe, on disait alors libéral, qui
voyait dans une église le fanatisme et dans un donjon la féodalité. A
bon droit, l'auteur de _Notre-Dame de Paris_ revendiquait pour l'école
romantique l'honneur d'avoir gagné devant l'opinion éclairée le procès
de l'architecture du moyen âge. Il réclamait enfin une loi de protection
des monuments, qui permît de prévenir les ravages des communes et des
particuliers mais il voulait qu'on se bornât à réparer et à conserver:
«Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres
imaginations...[97].»

[Note 96: _En flânant; A travers la France; Paris_, 1 vol. in-8º
écu, Perrin.--Cf, _A travers l'exposition de 1900; Autour de Paris:
Provence Touraine, Anjou et Maine; A travers l'Alsace; le Pèlerinage de
Port-Royal, ibid._]

[Note 97: _Littérature et philosophie mêlées._]

Depuis une quinzaine d'années M. André Hallays continue l'œuvre de
Charles Nodier et défend des idées sensiblement analogues à celles de
Victor Hugo. Ce n'est pas à dire qu'il soit romantique, au sens complet
du terme. Il est au contraire fort classique de goût et de style. Sur
bien des points, il réforme les jugements de 1830. Mais on relève à
présent le crime de romantisme contre tout ami du passé. M. d'Albola,
dans la _Revue_, l'impute à ceux qui préfèrent les chefs-d'œuvre de
l'«Italie des morts» aux chantiers, aux manufactures et aux «larges rues
aérées» de l'«Italie des vivants»[98]. Un nouveau dogmatisme moderniste
et industriel, qui s'inspire de notre fameuse école de la Vie et qui
s'épanouit dans la bouffonnerie truculente du futurisme, prétend
reléguer le culte des arts et des glorieux édifices anciens parmi les
préjugés romantiques. A interpréter ainsi le romantisme, on finira par
le réhabiliter. On identifiera sa cause avec celle de la civilisation.
Certes, M. André Hallays est romantique dans la mesure où M. d'Albola et
M. Marinetti ne le sont point. Mais quels détours singuliers! Peut-on
donner vraiment Victor Hugo pour un ennemi juré du progrès? Voilà qui
eût bien étonné M. Nisard et tout le parti classique sous Louis-Philippe
et déjà même sous la Restauration. Il fut assurément un novateur, un
adversaire des traditions étroites et même de certaines traditions
respectables. Il n'avait de préventions ni contre son temps, ni contre
les temps futurs, il s'en faut. Il était même injuste, à bien des
égards, pour ce qui l'avait précédé. Seulement il ne croyait pas que
l'art pût être remplacé par l'industrie; il exécrait les barbares et les
destructeurs; il déplorait d'autant plus leur rage qu'il était bien
obligé de constater, en fait, l'infériorité des bâtisseurs
contemporains. A la rigueur, on pardonne, ou l'on accorde des
circonstances atténuantes aux gentilshommes français qui ont rasé leurs
donjons féodaux pour construire des châteaux dans le style de la
Renaissance ou dans ceux du XVIIe ou du XVIIIe siècle, et pareillement
aux princes romains qui ont utilisé les matériaux de la Rome des Césars
pour édifier celle des papes. Mais où est la compensation lorsque, pour
emprunter un exemple à Victor Hugo, «on démolit Saint-Landry pour
construire sur l'emplacement de cette simple et belle église une grande
laide maison qui ne se loue pas»? Et que nous offre-t-on en échange de
tant de dévastations opérées dans l'«admirable vieux Paris»?

[Note 98: Voir plus haut, page 356.]

M. André Hallays est parfaitement exempt de tout parti pris. Ce
«passéiste» accueille avec une sympathie très éveillée toute tentative
d'art original: il a été wagnérien, puis debussyste, avant que la mode
en fût généralement établie. Ce n'est pas à lui qu'on doit s'en prendre
si les musiciens italiens d'aujourd'hui ont moins de talent que
Monteverde et que Palestrina. Ce contempteur de son époque a consacré un
volume à l'exposition de 1900; il a étudié très attentivement et en
toute bonne foi les innovations des architectes, des décorateurs, des
ébénistes, des tapissiers; il n'a pas tenu à lui que le fameux «modern
style» n'éclipsât tous les styles antérieurs. Du reste à qui
persuadera-t-on qu'un artiste ou un amoureux d'art puisse souhaiter
l'épuisement et la disparition des sources de sa joie? Il ne se renferme
dans la contemplation du passé que faute de trouver au présent assez
d'attraits. L'admiration des vieux maîtres ne l'empêchera point
d'apprécier les maîtres nouveaux, s'il s'en présente, mais au contraire
l'y aidera puissamment. Il ne se passionnera guère, à la vérité, pour
les matières économiques qui préoccupent tant la jeune Italie, d'après
M. d'Albola; mais il n'est pas indispensable d'être romantique ou
réactionnaire pour manquer de compétence sur cet article. Ni la
sidérurgie, ni la sériciculture ne sont encore inscrites au programme
obligatoire de toute éducation libérale.

Les Italiens trop susceptibles que désoblige la prédilection des
étrangers pour leurs musées, leurs basiliques, leurs ruines et leurs
paysages, constateront que M. André Hallays voyage en France et même à
travers son Paris natal exactement dans le même esprit. Ses randonnées
sont d'un pèlerin; non pas d'un condottière, comme dans le livre de M.
André Suarès, mais d'un chevalier errant. Il recherche avidement tout ce
qui est beau ou curieux, tout ce qui a une signification historique ou
littéraire, et il engage en toute occasion le bon combat contre les
vandales. Ses efforts n'ont pas été inutiles. Il n'a pas toujours
remporté des victoires: le fléau signalé par Victor Hugo a trop de
virulence, trop de complicités dans l'incompréhension ou l'incurie des
propriétaires, des conseils municipaux et du pouvoir central. Cependant
M. André Hallays a souvent contribué à sauver de jolis sites ou de
vieilles pierres vénérables. Grâce à lui, plus qu'à tout autre, un
revirement s'accomplit peu à peu dans les sentiment du public: il a
secoué l'indifférence de plusieurs hommes d'Etat; et malgré la diversion
burlesque du futurisme, le vandalisme est moins bien porté qu'autrefois.
De mauvais coups s'opèrent encore, mais non plus sans scandale. Les
protestations de M. André Hallays, même lorsqu'elles n'ont pas
effectivement triomphé, ont eu le double avantage de venger la raison,
puis d'inspirer aux délinquants quelques craintes salutaires pour
l'avenir. C'est en grande partie aux cris d'alarme de M. André Hallays,
auxquels la majorité de la presse a fait écho, que nous devons la
conservation de l'hôtel de Mme de Miramion, aujourd'hui pharmacie
centrale des hôpitaux, de l'hôtel Le Brun et de Bagatelle, achetés par
la ville de Paris, de l'hôtel Biron acheté par l'Etat, de la pointe de
la Cité, du château de Maisons, etc. S'il n'a pu préserver la Muette,
ce n'est pas qu'il ne s'y soit employé de son mieux.

Il ne faudrait point, d'ailleurs, le considérer uniquement comme un
polémiste. Tous les lieux qu'il a visités n'étaient pas menacés par des
édiles ou des spéculateurs. De ses nombreuses campagnes, il a rapporté
déjà plusieurs volumes qui n'appartiennent pas, d'un bout à l'autre, au
genre militant. Il ne part en guerre que lorsqu'on l'y contraint et il
préfère qu'aucun souci ne le trouble dans sa pratique d'un des plus
agréables parmi les arts de la paix, qui est l'art de flâner. Il flâne
en artiste, en lettré, en historien. Ce qui l'attire d'abord, c'est le
charme d'un coin de nature, d'un parc, d'un édifice, d'une ville ou d'un
faubourg. Il en savoure la grandeur ou la grâce pittoresque: il la
traduit dans un langage sobre et fin, affranchi de manie descriptive,
mais où le trait caractéristique est toujours mis en relief. Ensuite, il
veut savoir quels ont été les occupants successifs de cet hôtel ou de ce
château, quels événements saillants se sont déroulés dans cet endroit,
et il ne manque pas d'évoquer les écrivains illustres qui y ont résidé
ou qui en ont parlé dans leurs ouvrages. Il procède à des enquêtes,
compulse des archives, débusque des anecdotes inédites, se livre à des
digressions sur divers sujets d'histoire, d'esthétique ou de
littérature. Pour lui, un paysage urbain ou rustique ne prend tout son
intérêt que si l'on connaît les personnages mémorables qui y ont
séjourné, et inversement on ne comprend bien un homme célèbre, ou un
groupe d'hommes, qu'après avoir vu le décor qui encadrait sa vie. En
somme, c'est Chateaubriand qui a été le grand initiateur de cette
conception du voyage, mais il l'appliqua surtout aux majestueux foyers
des civilisations antiques. Stendhal pèlerina surtout en Italie: il
parcourut aussi la France (_Mémoires d'un touriste_), mais plus encore
en observateur des mœurs qu'en historien et en archéologue. Les deux
méthodes se complètent et ne s'excluent pas. C'est toujours, après tout,
les hommes qu'on étudie, soit sur le vif de leur activité quotidienne,
soit indirectement dans les œuvres et les souvenirs laissés par les plus
notoires d'entre eux.

M. André Hallays ne refuse point de s'intéresser aux questions
contemporaines lorsqu'elles ont une importance sérieuse: on l'a pu
discerner dans son émouvant et beau volume sur l'_Alsace_, dont
l'architecture ancienne ne remplit pas tous les chapitres. En d'autres
parages, on conçoit que la politique présente l'ait moins retenu. Il ne
néglige pourtant pas l'actualité, lorsqu'elle en vaut la peine, et ne
manque point de noter, par exemple, que le château de la Chevrière,
dépeint par Balzac sous le nom de Clochegourde dans _le Lys dans la
vallée_, est la propriété d'un autre romancier, M. Jules Mary. Les pages
sur le pays de Balzac, celui de Rabelais, celui de Ronsard, nous font
mieux pénétrer dans la pensée de ces grands écrivains. Sur place, M.
Hallays a distingué plus nettement ce qu'il y a de sincère, de
primesautier, de vécu, comme on dit aujourd'hui, dans les poésies de ce
merveilleux Ronsard que l'on s'imagine parfois encore, d'après Boileau,
comme un versificateur livresque, un pédant barbouillé de grec et de
latin. En Provence, on devine qu'il n'oublia ni Mme de Grignan, ni
Mistral, ni Fragonard, ni Mgr de Miollis, évêque de Digne, qui a été le
modèle du Mgr Myriel des _Misérables_. Ici, il aura beaucoup à lutter
contre les restaurateurs maladroits, et l'on pense que ses complaisances
n'iront pas du côté des casinos et des palaces cosmopolites. Vous
goûterez sans doute ces lignes, très simples, mais qui résument bien sa
manière:

      Les villes du Midi résistent mieux que celles du Nord aux
      ravages du progrès. Dans les unes comme dans les autres, les
      hommes se montrent insoucieux du passé et sottement glorieux
      de la nouveauté; mais la naturelle paresse des Méridionaux
      tempère leur mégalomanie: ils bâtissent volontiers comme
      tout le monde, mais ils ne se donnent pas la peine de
      démolir. C'est pourquoi Digne est partagée en deux villes,
      la neuve qui est sinistre, la vieille dont les rues sont
      tortueuses et charmantes.

Et pourtant, il y a dans la vieille ville «une cathédrale du XVe siècle
que des nigauds du XIXe ont ornée d'une façade du XIIIe...»

Un des livres les plus substantiels de M. André Hallays est celui qu'il
a intitulé _le Pèlerinage de Port-Royal_ et auquel il a donné pour
épigraphe cette phrase écrite par Renan dans un article sur le magistral
ouvrage de Sainte-Beuve: «Qui admire et aime maintenant ces grands
hommes d'un autre âge? Nous autres, qu'ils eussent traités de
libertins.» Cependant il diffère d'avis avec Renan sur l'_Abrégé_ de
Racine, qu'il qualifie de chef-d'œuvre, tandis que l'auteur des
_Origines_ le jugeait médiocre. C'est peut-être qu'ils ne l'envisagent
pas au même point de vue. M. André Hallays en apprécie la beauté
littéraire, Renan en visait la valeur historique. On suit avec le plus
haut intérêt M. André Hallays dans ses stations à Saint-Étienne-du-Mont,
à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, à Port-Royal de Paris qui est aujourd'hui
la Maternité, à Port-Royal-des-Champs, aux Granges, où étaient les
petites écoles, à Saint-Lambert, où furent jetés dans la fosse commune
les ossements scandaleusement exhumés et profanés par ordre de Louis
XIV, à Saint-Médard, à l'abbaye de Maubuisson que Mme d'Estrées, sœur de
la belle Gabrielle aimée par Henri IV, disputa à la mère Angélique, et
jusque dans la petite ville d'Aleth, en Languedoc, siège épiscopal de
Nicolas Pavillon. Que de renseignements piquants et d'aperçus nouveaux!
M. André Hallays découvre des signes d'un vif sentiment de la nature
chez un des solitaires, M. Hamon. Mais il ne démêle aucune trace des
faiblesses humaines chez un autre de ces messieurs, qui regarde comme
une grâce de Dieu que la fiancée de M. de Pontchâteau soit morte de
chagrin en apprenant qu'il songeait à se retirer à Port-Royal: le
catéchumène n'était-il pas libéré par là d'un souci qui pouvait nuire à
sa conversion? Un bon texte janséniste est celui qui, après avoir
mentionné que le prince de Conti avait été élevé par les jésuites,
ajoute négligemment: «Il n'est pas étonnant après cela que le jeune
prince se soit livré aux débauches les plus excessives.» Il est vrai que
les jésuites n'étaient pas en reste: ils avaient notamment témoigné une
joie indécente de la mort de Saint-Cyran et l'avaient poursuivi
d'affreuses calomnies jusque dans la tombe. Vous n'ignorez peut-être pas
le proverbe latin: _Homo homini lupus_, _femina feminæ lupior_,
_clericus clerico lupissimus._ Les jésuites ne voulaient-ils pas acheter
Port-Royal-des-Champs, on ne sait dans quel ténébreux dessein, lorsque
ce domaine fut mis en vente, en 1824? Heureusement, ils furent devancés
par un acquéreur janséniste, Louis Silvy; car il y eut des jansénistes
au XIXe siècle; bien mieux, il y en a encore... Le _Port-Royal_ de M.
André Hallays est désormais un appendice nécessaire à celui de
Sainte-Beuve.

Dans son dernier volume, M. André Hallays nous entretient de Mme de
Miramion, que sa piété et ses austérités ne détournèrent pas de
rechercher la faveur de Mme de Montespan, puis celle de Mme de
Maintenon. Il nous conduit dans l'Auteuil du XVIIe siècle, chez Molière,
chez Boileau, dont le plus intime ami était Racine, un Racine converti,
qui avait promis solennellement de ne plus écrire de tragédies et même
de n'en plus voir jouer, mais qui ne quittait guère la cour, milieu si
édifiant, comme on sait. Est-ce que la veuve Scarron n'accepta pas, sur
la demande de Mme de Montespan, de détourner La Vallière d'entrer au
couvent? Que voilà une démarche bien chrétienne pour la future
instigatrice de la révocation de l'édit de Nantes! Dès que les caprices
du roi étaient en jeu, les plus discrètes et dévotes personnes de ce
siècle étaient prêtes à tout. On est pourtant heureux de savoir que
Bossuet avait refusé la mission dont la veuve Scarron s'acquitta auprès
de La Vallière. M. André Hallays reconstitue très exactement le Carmel,
où cette douce Louise prononça ses vœux, et dont il ne reste plus rien
qu'une porte cochère et un petit oratoire désaffecté. Une étude très
captivante sur Notre-Dame de Paris au temps de Louis XIV nous apprend
que la cathédrale et la Cité n'avaient pas changé depuis le XIIIe siècle
jusqu'à la fin du XVIIe siècle. C'est en 1699 que, par la volonté du
roi, fut élevé le nouvel autel de Robert de Cottes, qui ne subsiste plus
qu'en partie et pour lequel on saccagea l'ancien chœur: et au XVIIIe
siècle, le vandalisme des chanoines sévit avec intensité, préparant les
voies à la Révolution. Cette triste passion est éternelle et
universelle. L'histoire des propriétaires successifs de Bagatelle et de
l'hôtel de Biron, construit par un Méridional, ancien barbier, devenu
financier et nommé Peyrenc de Moras; l'étude sur la maison où Voltaire
est mort; l'article sur les divers domiciles parisiens de Victor Hugo
fournissent encore des pages instructives et divertissantes. M. André
Hallays est un des guides les plus précieux, en même temps que des plus
aimables, que doivent consulter les amis du vieux Paris et de la vieille
France.




MARCEL PROUST[99]


M. Marcel Proust, bien connu des admirateurs de Ruskin pour ses
remarquables traductions de la _Bible d'Amiens_ et de _Sésame et les
Lys_, nous donne le premier volume d'un grand ouvrage original: _A la
recherche du temps perdu_, qui en comprendra trois au moins, puisque
deux autres sont annoncés et doivent paraître l'an prochain. Le premier
comporte déjà cinq cent vingt pages de texte serré. Quel est donc ce
vaste et grave sujet qui entraîne de pareils développements? M. Marcel
Proust embrasse-t-il dans son grand ouvrage l'histoire de l'humanité ou
du moins celle d'un siècle? Non point. Il nous conte ses souvenirs
d'enfance. Son enfance a donc été remplie par une foule d'événements
extraordinaires? En aucune façon: il ne lui est rien arrivé de
particulier. Des promenades de vacances, des jeux aux Champs-Elysées
constituent le fond du récit. On dira que peu importe la matière et que
tout l'intérêt d'un livre réside dans l'art de l'écrivain. C'est
entendu. Cependant on se demande combien M. Marcel Proust entasserait
d'in-folios et remplirait de bibliothèques s'il venait à raconter toute
sa vie.

[Note 99: _A la recherche du temps perdu: Du côté de chez Swann_, 1
vol. Bernard Grasset.]

D'autre part, ce volume si long ne se lit point aisément. Il est non
seulement compact, mais souvent obscur. Cette obscurité, à vrai dire,
tient moins à la profondeur de la pensée qu'à l'embarras de l'élocution.
M. Marcel Proust use d'une écriture surchargée à plaisir, et certaines
de ses périodes, incroyablement encombrées d'incidentes, rappellent la
célèbre phrase du chapeau, dans laquelle M. Patin, en son vivant
secrétaire perpétuel de l'Académie française, se surpassa pour la joie
de plusieurs générations d'écoliers. M. Marcel Proust dira: «Ce doit
être délicieux, soupira mon grand-père dans l'esprit de qui la nature
avait malheureusement aussi complètement omis d'inclure la possibilité
de s'intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la
composition des rôles de Maubant, qu'elle avait oublié de fournir celui
des sœurs de ma grand-mère du petit grain de sel qu'il faut ajouter
soi-même, pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime de
Molé ou du comte de Paris.» Ou encore: «J'allais m'asseoir près de la
pompe et de son auge, souvent ornée, comme un font gothique, d'une
salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son
corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé d'un
lilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une porte de
service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignée de
laquelle (?) s'élevait par deux degrés, en saillie de la maison, et
comme une construction indépendante, l'arrière-cuisine.» J'ai choisi ces
exemples parmi les plus courts.

Ajoutez que les incorrections pullulent, que les participes de M. Proust
ont, comme disait un personnage de Labiche, un fichu caractère, en
d'autres termes qu'ils s'accordent mal; que ses subjonctifs ne sont pas
plus conciliants ni plus disciplinés, et ne savent même pas se défendre
contre les audacieux empiétements de l'indicatif. Exemple:... «Certains
phénomènes de la nature se produisent assez lentement pour que... la
sensation même du changement nous est (_sic_) épargnée.» Ou encore: «...
Quoiqu'elle ne lui eût pas caché sa surprise qu'il habitait (_sic_) ce
quartier...»[100] Le pauvre subjonctif est une des principales victimes
de la crise du français; nombre d'auteurs, même réputés, n'en
connaissent plus le maniement; des poètes joués dans les théâtres
subventionnés et des critiques en exercice confondent _fusse_ avec
_fus_, _eusse_ avec _eus_, _bornât_ avec _borna_, et récemment, un de
nos distingués confrères citait, pour s'en moquer comme d'un monument de
cacographie, cette phrase du président du conseil, M. Doumergue,
laquelle est irréprochable: «Je ne crois pas que l'honorable M. Barthou
s'attendît à être renversé.» On ne se figure pas, à moins de les lire
d'un bout à l'autre et avec attention, combien sont mal écrits la
plupart des ouvrages nouveaux. Visiblement, les jeunes ne savent plus
du tout le français. La langue se décompose, se mue en un patois informe
et glisse à la barbarie. Il serait temps de réagir. On souriait naguère
des efforts d'un directeur de revue qui relevait sur épreuves tous les
solécismes de ses collaborateurs. Ce n'était point, parait-il, une
sinécure. On commence à regretter ce courageux grammairien. Et l'on
souhaiterait que chaque maison d'édition s'attachât comme correcteur
quelque vieil universitaire ferré sur la syntaxe.

[Note 100: Évidemment, un écrivain aussi cultivé que Marcel Proust
ne peut ignorer à ce point la grammaire, et ces grossiers solécismes
sont, sans aucun doute, des fautes d'impression. Mais pourquoi M. Proust
ne corrige-t-il pas ou ne fait-il pas corriger ses épreuves?]

Cependant M. Marcel Proust a, sans aucun doute, beaucoup de talent.
C'est précisément pourquoi l'on déplorera qu'il gâte de si beaux dons
par tant d'erreurs. Il a une imagination luxuriante, une sensibilité
très fine, l'amour des paysages et des arts, un sens aiguisé de
l'observation réaliste et volontiers caricaturale. Il y a, dans ses
copieuses narrations, du Ruskin et du Dickens. Il est souvent embarrassé
par un excès de richesse. Cette surabondance de menus faits, cette
insistance à en proposer des explications, se rencontrent fréquemment
dans les romans anglais, où la sensation de la vie est produite par une
sorte de cohabitation assidue avec les personnages. Français et Latins,
nous préférons un procédé plus synthétique. Il nous semble que le gros
volume de M. Marcel Proust n'est pas composé, et qu'il est aussi
démesuré que chaotique, mais qu'il renferme des éléments précieux dont
l'auteur aurait pu former un petit livre exquis.

Un enfant prodigieusement sensible a pour sa mère une adoration presque
maladive. La solitude l'épouvante, et pour qu'il puisse au moins
s'endormir, il faut que cette mère vienne l'embrasser dans son lit. Si
elle ne peut ou ne veut venir, pour ne pas s'éloigner de ses invités,
par exemple, c'est un vrai drame, presque une agonie. «Une fois dans ma
chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser
mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de
ma chemise de nuit...» Mais cette curieuse nature d'enfant n'est étudiée
que dans quelques pages assez pathétiques. Il ne sera presque plus
question par la suite de ces terreurs nocturnes ni de cette tendresse
filiale impérieuse et éperdue. D'autres souvenirs se pressent en foule,
évoqués par la saveur d'une tasse de thé et d'«un de ces gâteaux courts
et dodus appelés petites madeleines, qui semblent avoir été moulés dans
la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques». Ce goût était celui
du petit morceau de madeleine que le dimanche, à Combray, la tante
Léonie offrait au petit garçon, voilà bien des années.

      La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant
      que je n'y eusse goûté... Les formes--et celle aussi du
      petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous
      son plissage sévère et dévot--s'étaient abolies ou,
      ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur
      eût permis de rejoindre la conscience. Mais quand d'un passé
      ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la
      destruction des choses, seules, plus frêles, mais plus
      vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus
      fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps,
      comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la
      ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur
      gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du
      souvenir... Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à
      tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de petits
      morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y
      sont-il plongés, s'étirent, se contournent, se colorent, se
      différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des
      personnages consistants et reconnaissables, de même
      maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du
      parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les
      bonnes gens du village et leurs petits logis, et l'église et
      tout Combray et ses environs, tout cela qui prend force et
      solidité est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

Ce n'est pas un cas d'association d'idées, ni même d'images, mais
d'impressions purement sensorielles. Et M. Marcel Proust, comme tant
d'autres écrivains contemporains, est avant tout un impressionniste.
Mais il se distingue de beaucoup d'autres en ce qu'il n'est pas
uniquement ni même principalement un visuel: c'est un nerveux, un
sensuel et un rêveur. Sa tendance méditative lui joue parfois de mauvais
tours. Il s'attarde en songeries infinies sur le caractère et sur la
destinée d'êtres fort insignifiants, une vieille tante maniaque, férue
de pepsine et d'eau de Vichy, une vieille bonne machiavélique et
dévouée, un vieux curé ennemi des vitraux anciens et dépourvu de tout
sentiment artistique. Quelques lignes auraient suffi pour croquer ces
silhouettes. Certains épisodes troubles n'ont pas l'excuse d'être
nécessaires. Que de coupes sombres M. Proust aurait pu avantageusement
pratiquer dans ses cinq cents pages! Mais il y a de bien jolies
descriptions qui ne se bornent presque jamais au rendu matériel et que
magnifie le plus souvent une inspiration d'esthète ou de poète.

      La haie (d'aubépines) formait comme une suite de chapelles
      qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs
      amoncelées en reposoir; au-dessous d'elles, le soleil posait
      à terre un quadrillage de clarté, comme s'il venait de
      traverser une verrière; leur parfum s'étendait aussi
      onctueux, aussi délimité en sa forme que si j'eusse été
      devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées,
      tenaient chacune d'un air distrait son étincelant bouquet
      d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style
      flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe
      du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en
      blanche chair de fleur de fraisier.

Et cela est éminemment ruskinien. On aimera aussi les surprises et les
émotions de l'enfant lorsqu'il voit pour la première fois en chair et en
os la duchesse de Guermantes, dont la famille descend de Geneviève de
Brabant, et qu'il s'était représentée jusque-là «avec les couleurs d'une
tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre siècle, d'une autre matière
que les personnes vivantes»... Et voici l'explication du titre
particulier à ce premier volume:

      Il y avait autour de Combray (la petite ville où l'enfant et
      ses parents passent les vacances) deux côtés pour les
      promenades, et si opposés qu'on ne sortait pas en effet de
      chez nous par la même porte, quand on voulait aller d'un
      côté ou de l'autre: le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu'on
      appelait aussi le côté de chez Swann parce qu'on passait
      devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le
      côté de Guermantes... Le côté de Méséglise, avec ses lilas,
      ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le
      côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas
      et ses boutons d'or, ont constitué à tout jamais pour moi la
      figure des pays où j'aimerais vivre...

Mais après deux cents pages consacrées à ces souvenirs et aux anecdotes
sur le grand-père, la grand'mère, les grand'tantes et les servantes,
nous nous engageons décidément un peu trop «du côté de chez Swann»; un
énorme épisode, occupant la bonne moitié du volume et rempli non plus
d'impressions d'enfance, mais de faits que l'enfant ignorait en majeure
partie et qui ont dû être reconstitués plus tard, nous expose
minutieusement l'amour de ce M. Swann, fils d'agent de change, riche et
très mondain, ami du comte de Paris et du prince de Galles, pour une
femme galante dont il ne connaît pas le passé et qu'il croit longtemps
vertueuse, avec une naïveté invraisemblable chez un Parisien de cette
envergure. Elle le trompe, le torture, et finalement se fera épouser. Ce
n'est pas positivement ennuyeux, mais un peu banal, malgré un certain
abus de crudités, et malgré l'idée qu'a Swann de comparer cette
maîtresse à la Séphora de Botticelli qui est à la chapelle Sixtine. Et
que d'épisodes dans cet épisode! Quelle foule de comparses, mondains de
toutes sortes et bohèmes ridicules, dont les sottises sont étalées avec
une minutie et une prolixité excessives! Enfin la dernière partie nous
montre le jeune héros de l'histoire follement amoureux de sa petite
camarade des Champs-Elysées. Gilberte, la fille de M. Swann (que les
parents du petit garçon ne voient plus depuis son absurde mariage).
C'est, je pense, l'amorce du tome qui va suivre et qu'on attend avec
sympathie, avec l'espoir aussi d'y découvrir un peu plus d'ordre, de
brièveté, et un style plus châtié. On goûtera la conclusion mélancolique
du présent volume: une flânerie de l'auteur adulte, vingt ans après, au
bois de Boulogne, où il ne retrouve rien de ce qui l'avait tant charmé
jadis. Il a la nostalgie des attelages et des élégances anciennes; les
automobiles et les robes entravées lui font horreur. «La réalité que
j'avais connue n'existait plus... Le souvenir d'une certaine image n'est
que le regret d'un certain instant; et les maisons, les routes, les
avenues, sont fugitives, hélas! comme les années.»




ABEL BONNARD[101]


M. Abel Bonnard entra tout d'un coup, en 1906, dans la célébrité. Il fut
le premier à obtenir le prix national de poésie, ou bourse nationale de
voyage, que décerne un jury nommé par le Ministre de l'Instruction
publique et présidé par M. Emile Blémont. Les prix littéraires étaient
moins pullulants à cette époque et faisaient plus d'impression. C'est
son ouvrage de début, intitulé _les Familiers_, qui avait valu à M. Abel
Bonnard cette récompense officielle. Les «Familiers» ce sont les
animaux, le coq, le cochon, le pigeon, le faisan, l'oie, le chat, le
chien, le lièvre, le lapin, les poissons, l'oursin, les moustiques,
etc... Bref, un petit Buffon des familles, assez ingénieusement imagé,
un peu dans la manière des _Histoires naturelles_ de Jules Renard. Deux
ans après, en 1908, M. Abel Bonnard donnait deux autres recueils de
vers: _les Royautés_, et _les Histoires_. L'Académie française, ne
voulant pas se montrer moins bienveillante que le jury d'État ni perdre
cette occasion de se porter au secours de la victoire, couronnait _les
Royautés_. Il ne manquerait plus à M. Abel Bonnard que de remporter avec
_la Vie et l'Amour_ le prix Goncourt ou celui de la _Vie heureuse_ pour
compléter sa carrière de lauréat perpétuel. Ces succès, auxquels on
était alors moins habitué, indisposèrent les cénacles qui, d'ailleurs,
ne pouvaient apprécier très favorablement la poétique réactionnaire du
triomphateur. Les griefs des cénacles n'étaient pas entièrement
dépourvus de raison.

[Note 101: _La Vie et l'Amour_, roman, 1 vol., Fasquelle. Cf. _Les
Familiers, les Royautés, les Histoires_, poésies, 3 vol.]

Sous prétexte que M. Abel Bonnard ne pratiquait point le vers libre,
cauchemar de Sully Prudhomme, des lecteurs candides crurent que le jeune
poète restaurait la saine tradition et le saluèrent comme une espèce de
libérateur qui allait mettre fin aux saturnales symbolistes et
décadentes. Mais la tradition à laquelle se rattachait M. Abel Bonnard
n'était que celle d'un romantisme de basse époque ou d'un parnassisme
fatigué; ses vrais maîtres n'étaient pas Ronsard ou La Fontaine, mais M.
Jean Richepin et M. Jean Aicard. Et il y avait plus de véritable esprit
classique chez de notoires vers-libristes comme le Moréas du _Pèlerin
passionné_, M. Francis Jammes ou M. Francis Vielé-Griffin. Les poèmes de
M. Abel Bonnard étaient trop souvent gâtés par l'enflure et la creuse
rhétorique. «On songe, disait un critique, à je ne sais quel athlète de
foire soulevant à bras tendus des poids de carton, à je ne sais quel
Tartarin partant pour la chasse au lion et ne tirant que sur des
casquettes.» Malgré ces défauts et les trop nombreuses négligences
sentant l'improvisation, _les Royautés_ contenaient quelques idées
heureuses et d'assez beaux vers, surtout dans la partie consacrée au
mythe d'Hercule. Les juges les plus rébarbatifs accordaient qu'un avenir
brillant s'ouvrait devant ce jeune rimeur insuffisamment sévère pour
lui-même et de goût peu sûr, mais évidemment bien doué.

Cependant M. Abel Bonnard, jadis si fécond, et qui avait publié trois
œuvres considérables dans l'espace de deux ans, se recueillait et ne
donnait plus, depuis 1908, que d'élégantes chroniques en forme de
variations sur des thèmes connus, généralement empruntés à l'état de la
température. Il nous offre enfin aujourd'hui son premier roman. A vrai
dire, si le premier volume de vers de M. Abel Bonnard a démontré
immédiatement qu'il était poète, son premier roman ne suffit pas à
établir qu'il soit romancier. Le plan ne laissera pas d'en paraître un
peu étrange.

Il s'agit de deux amants, André Arlant, homme de lettres, et Laure
Préault, jeune veuve. Les cinquante premières pages nous racontent leur
rupture, qui est signifiée à Laure par André. Pourquoi rompent-ils? Ce
n'est pas extrêmement clair. Par instants, André est jaloux, sottement
et sans motif sérieux. A d'autres minutes, il semble tout bonnement las
et désillusionné: sa maîtresse ne lui plaît plus, il trouve qu'«elle n'a
pas de si jolies épaules que ça» et qu'elle ne brille pas assez dans un
salon. Mais en somme, c'est l'égoïsme d'André qui l'a détourné d'épouser
Laure. Elle n'était pas--elle n'était plus surtout, depuis qu'elle lui
avait cédé--une proie assez magnifique, et il ne voulait pas renoncer à
de futures conquêtes. Mais elle, Laure, pourquoi n'a-t-elle pas exigé le
mariage? Ce n'est guère expliqué. On dirait qu'elle n'y a pas pensé.
Toujours est-il que la faute initiale qu'ils ont commise tous deux
ruinera leur liaison. Après quelques mois d'ivresse en Sicile, ils
seront repris et séparés, en rentrant à Paris, par leurs obligations,
leurs relations, leurs préoccupations, qui ne sont point les mêmes. Pour
M. Abel Bonnard il n'y a d'amour solide que celui qui est fondé sur un
engagement sérieux: il n'y a d'union véritable qu'entre époux. Le roman
de M. Abel Bonnard est un roman moral.

La cause profonde de la rupture, c'est qu'André et Laure ont prétendu se
contenter d'amours irrégulières et clandestines, donc empoisonnées à
leur source. Soit! Mais les causes apparentes et prochaines n'en
semblent pas moins frivoles. Ils n'ont rien de grave à se reprocher. On
est surpris d'entendre André dire soudain: «Il faut nous quitter.» On
est plus surpris encore de voir Laure subir sans protester, et sans même
en demander la raison, cette séparation qu'elle ne désirait pas. Et l'on
est stupéfait de découvrir qu'ils en souffrent tous deux cruellement,
bien que rien ne les y ait contraints et alors que rien ne les
empêcherait de se délivrer de cette souffrance en se rejoignant tout de
suite. «Quand André l'avait quittée, Laure était d'abord tombée dans une
hébétude par laquelle elle avait été involontairement soustraite à
l'excès de son chagrin. Elle avait alors compris que si elle s'était
avoué toute sa douleur elle n'aurait pas eu la force de résister...» On
admettrait à la rigueur que Laure ne fît point les premiers pas vers la
réconciliation, d'autant plus que c'est André qui lui a notifié son
congé. Mais lui? «Le lendemain (de la rupture) il pleuvait toujours.
André était chez lui. Comme les blessés qui ne bougent point pour ne pas
réveiller leur mal, il demeurait immobile, inerte, avec sa douleur
latente...» etc. S'il regrette Laure, que ne va-t-il la chercher?

Il faudra deux années et trois cents pages pour arriver à ce résultat si
indiqué. Sans doute, les romans psychologiques nous ont accoutumés à ces
longueurs, à ces interminables détours pour saisir un objet qui était à
portée de la main. Mais ce qui est extraordinaire dans celui de M. Abel
Bonnard, c'est que les trois cents pages en question n'ont aucun rapport
avec le sujet. André et Laure ont rompu à la page 50. C'est seulement à
la page 358 qu'au moment où l'on s'y attendait le moins, après deux ans
de séparation et presque d'oubli, Laure se décide soudain à revoir
André. Elle le revoit en effet, et la réconciliation s'opère
instantanément: dès la page 368 ils sont mariés et assurés d'une
éternelle félicité. Qu'ils se réconcilient et se marient, nous y
consentons, encore que la chose soit devenue beaucoup moins simple au
bout de deux ans. C'était indiqué jadis: ce ne l'est plus du tout à
présent. Nous voudrions, au moins, quelques éclaircissements sur les
états d'âme de ces amoureux à évolutions et à transformations. Tout cela
ne va pas de soi. M. Abel Bonnard adopte un peu trop les procédés de
composition de l'Intimé:

    Il dit fort posément ce dont on n'a que faire
    Et court le grand galop quand il est à son fait.

M. Abel Bonnard objectera-t-il que les trois cents pages qui s'étendent
entre les deux péripéties sont précisément consacrées à rendre la
seconde inévitable, puisqu'il nous fait assister aux tentatives inutiles
des deux amants pour se reconstituer isolément une existence possible?
On soupçonne bien que telle a été l'intention de l'auteur et qu'il n'a
pas été incohérent de parti pris. Mais il n'a pas su relier ses trois
cents pages centrales à l'histoire des amours de Laure et d'André. Ils
se sont quittés: chacun va de son côté et essaye de refaire sa vie.
Bien! Mais même s'il n'y réussissent pas, ils peuvent poursuivre
indéfiniment leurs expériences séparées et s'éloigner l'un de l'autre de
plus en plus, sans se rapprocher jamais. C'est le cas le plus ordinaire:
c'est celui que M. Abel Bonnard, bien involontairement, semble nous
présenter pendant plus des trois quarts de ce volume. Après le premier
moment de souffrance et de regret, Laure et André ont paru s'accommoder
gaillardement de ce divorce à l'amiable: pendant deux ans, ils ne se
rencontrent pas une seule fois, ni ne souhaitent de se rencontrer, et
ils ont bien l'air de ne plus du tout penser l'un à l'autre. Il aurait
fallu, au contraire, nous les montrer tous deux obsédés par leurs
communs souvenirs (ce qui aurait eu, en outre, l'avantage d'expliquer
avec vraisemblance que Laure, jeune, jolie et mondaine, n'aperçoive pas
en deux ans un mari ou un amant acceptable, et qu'André doive se
contenter pendant le même laps de passades insignifiantes).

Répondra-t-on que leurs souvenirs et leur amour subsistaient, mais dans
les sous-sols de l'inconscient? Admettons-le. Il faudrait alors un
événement imprévu et saisissant, un coup de théâtre, pour ramener cet
amour à la surface. Mais il est ahurissant, arbitraire et
fantasmagorique qu'après s'être passée d'André et l'avoir quasiment
oublié pendant deux années, Laure s'avise un beau jour, sans motif
nouveau ni particulièrement pressant, d'aller le relancer à son hôtel,
et que lui, qui ne l'avait pas moins négligée de fait et de cœur durant
ce long intervalle, tombe immédiatement dans ses bras. En somme, dans
ces trois cents pages médianes, où défilent de nombreuses silhouettes de
gens de lettres et de gens du monde, Laure et André, chacun de son côté,
jouent à peu près le rôle de compère et de commère de revue. On dirait
que M. Abel Bonnard avait noté sur ses carnets une quantité d'anecdotes
et de portraits, et qu'il n'a inventé l'histoire d'André Arlant et de
Laure Préault que pour leur servir de cadre, faute de savoir mieux les
utiliser.

Il faut reconnaître que plusieurs de ces petits croquis sont pris sur le
vif et fort spirituels. M. Abel Bonnard, que l'on a cru poète et homme
d'imagination avant tout, pourrait bien être plutôt un analyste et un
moraliste à la façon de La Bruyère ou de M. Abel Hermant. Il décrit et
raille d'un trait finement ironique les vanités ridicules et les petites
manigances du monde. Ses métaphores paraissent plaquées sur cette trame
comme des ornements postiches. Et par malheur M. Abel Bonnard, souvent
excellent dans le détail, ne sait pas insuffler le mouvement et la vie à
l'ensemble. La pâte est assez riche, mais compacte et ne lève pas. Il
vaut pourtant la peine de lire ce roman; mais il en coûte un peu
d'effort.




L'UNANIMISME DE M. JULES ROMAINS[102]


M. Jules Romains vient de publier coup sur coup deux volumes de genres
très différents en apparence, mais qui se rattachent l'un et l'autre,
comme tous ses précédents ouvrages, à une même conception directrice. Un
mérite que l'on ne contestera pas à l'œuvre de M. Jules Romains, c'est
celui d'une forte unité. Ayant, dès ses débuts, fondé l'unanimisme, il
n'a rien écrit qui ne se rattachât directement à cette doctrine, dont on
se demande s'il ne serait point un peu le prisonnier. Toutefois, il n'a
montré jusqu'à présent aucune impatience de cette captivité ni aucune
velléité d'évasion. Il est jeune et peut évoluer; mais dans la douzaine
de volumes qu'il a publiés depuis huit ou neuf ans, il n'a cessé de
s'affirmer unanimiste, sans défaillance et sans merci. C'est un bel
exemple de conscience et de suite dans les idées. M. Jules Romains n'est
pas à demi de de son opinion. Son école n'a peut-être d'autre adhérent
que lui-même, mais il y adhère bien. D'ailleurs il a témoigné d'une
fertilité d'esprit suffisante pour renouveler sa matière et la présenter
sous les aspects les plus divers, allant de l'idéologie la plus ardue à
la plus énorme bouffonnerie.

[Note 102: _Odes et prières_, poésies, 1 vol. Librairie du _Mercure
de France; les Copains_, roman, 1 vol. Figuière.--Cf. _L'Ame des
hommes_, _la Vie unanime_, _le Bourg régénéré_, _Un être en marche_,
_Manuel de déification_, _l'Armée dans la ville_, _Mort de quelqu'un_,
_Puissances de Paris_.]

Qu'est-ce au juste que l'unanimisme? M. Jules Romains l'a expliqué à M.
Emile Henriot (_A quoi rêvent les jeunes gens_). «L'unanimisme, a-t-il
dit, se caractérise par un certain mode d'expression et par une source,
inconnue auparavant, d'inspiration.» Le mode d'expression que M. Jules
Romains prétend appliquer c'est l'«expression immédiate», et il l'oppose
à l'«expression discursive», dont toutes les écoles du passé se sont
servies. La forme discursive consiste à offrir «un enchaînement d'idées
rationnel et logique à propos de la réalité, une vue de l'esprit sur la
réalité». «La poésie, la littérature unanimiste, au contraire, veut être
un jaillissement spontané du réel et de l'âme. Entre la vie et nous,
nous refusons d'interposer l'écran de la raison abstraite. Et nous
n'essayons pas davantage de nous dérober par le symbole.» M. Jules
Romains ajoute: «Rimbaud et Paul Claudel ont pressenti la vertu de
l'expression immédiate, Bergson en a donné la justification
métaphysique.» A la vérité, M. Gilbert Maire (_Revue critique des idées
et des livres_) lui refuse le droit de se réclamer de M. Bergson. Mais
il est constant que nombre de bergsoniens insistent sur cette antinomie
entre l'expression logique et la réalité profonde, entre l'intelligence
et la vie. M. Léon Blum (_Revue de Paris_) s'appuie sur le bergsonisme
pour condamner toute notre littérature classique, à l'exception de
Pascal et de La Fontaine, dont on ne voit pas très bien les titres à cet
acquittement de faveur. «C'est pourquoi, remarque le même critique, M.
André Suarès a pu écrire récemment de Racine lui-même que ses tragédies
étaient une série d'observations exactes et d'argumentations justes sur
l'amour, mais sans qu'on y touchât jamais l'amour lui-même.» Racine a eu
le tort, que lui reproche M. Jules Romains, de ne pas soupçonner les
bienfaits de l'«expression immédiate».

J'avoue que ces distinctions me semblent assez arbitraires. Il n'y a pas
d'expression immédiate. Un langage, quel qu'il soit, ne reproduira
jamais la réalité même, ne l'atteindra jamais directement: mais son rôle
est de l'évoquer dans l'esprit ou dans l'âme de l'auditeur ou du
lecteur, et il n'y peut parvenir que par des moyens essentiellement
intellectuels. L'art le plus imaginatif use pourtant du vocabulaire et
de la syntaxe, c'est-à-dire d'une espèce d'algèbre qui se déchiffre par
une opération de l'entendement. Réciproquement, l'art le plus abstrait
peut tout suggérer, et par l'intermédiaire de l'idée, ébranler
puissamment la sensibilité. Seulement, il faut d'abord comprendre, et
l'on peut craindre que M. André Suarès n'ait pas très bien compris
Racine. La couleur et la musique des mots dont les classiques
connaissaient le pouvoir, sans en vouloir abuser, contribuent à la
suggestion, mais ne suffisent pas à tout et ne dispensent pas d'en
considérer le sens, quoi qu'en aient cru un instant quelques
symbolistes, qui d'ailleurs cherchaient surtout des raffinements
artistiques et ne se souciaient guère d'expression directe du réel.

Le plaisant de l'aventure, c'est qu'on n'aperçoit aucune analogie entre
la manière de Rimbaud, qui a réduit en effet le plus possible l'élément
logique ou rationnel, et celle de M. Jules Romains, qui est bon
écrivain, mais qui, en somme, construit ses phrases à peu près comme
tout le monde, ne se distingue même point par la richesse ou la
fantaisie verbales, et bien plus qu'à Rimbaud ferait songer tantôt à un
Sully Prudhomme plus dense, tantôt à un Coppée plus sobre ou à un
Richepin moins truculent. S'il est parfois hermétique, il n'a rien d'un
illuminé: la spontanéité n'est pas son fait et son inspiration ne
jaillit pas. C'est un analyste subtil et un peu alambiqué sans doute,
mais qui compose et développe ses poèmes avec la sage méthode d'un
excellent universitaire[103]. Sa versification est modeste à l'excès.
Non seulement il ne se risque pas au vers libre et aligne le plus
souvent des séries d'alexandrins ou (dans les _Odes_) des strophes de
quatre petits vers d'une carrure qui fait presque songer aux _Emaux et
Camées_; mais il ne manque guère à l'orthodoxie que sur un seul point,
et ce n'est certes pas pour se rapprocher de ceux qui ont voulu jouer du
vers comme d'une musique; bien au contraire, il pratique d'une façon à
peu près constante le vers blanc, si peu musical, qui ressemble à de la
prose trop uniformément rythmée et mécaniquement arrondie. Voilà pour le
style; venons au fond.

[Note 103: M. Jules Romains est agrégé de philosophie.]

      Jusqu'à maintenant, a dit M. Jules Romains, la littérature
      n'a exprimé que l'âme individuelle et que les relations
      entre les âmes individuelles: elle n'a décrit l'univers que
      tel qu'il apparaît aux individus. L'unanimisme veut exprimer
      aussi l'âme des groupes humains, des collectivités vivantes,
      et décrire l'univers tel qu'il est perçu par les
      collectivités. Une famille, une rue, une foule, une ville,
      ne c'est pas seulement quatre, cent, mille, un million
      d'individus. Il y a là des êtres entièrement nouveaux, qui
      élaborent des faits de conscience entièrement nouveaux. Nous
      tâchons de les saisir et de les formuler.

Si l'unanimisme n'est que cela, il remonte à la plus haute antiquité.
L'_Iliade_ est une épopée unanimiste, puisqu'elle oppose au groupe
troyen la collectivité grecque. Dans toutes les tragédies antiques,
l'élément unanimiste est représenté par le chœur. Quoi de plus
unanimiste que l'histoire d'Iphigénie, sacrifiée par son peuple? En tant
qu'individu, Agamemnon voudrait bien sauver sa fille; il consent à
l'immoler parce qu'il fait partie d'un groupe et participe ainsi d'un
nouvel état de conscience. A toutes les époques, il s'est rencontré des
écrivains de toute qualité pour cultiver l'unanimisme. Zola, par
exemple, fut certes unanimiste, ayant fait vivre d'une vie puissante
tant de groupes humains et de foules en mouvement.

Autre exemple, encore plus piquant. Dans un conte assez spirituel, _le
Bourg régénéré_, M. Jules Romains expose comment une inscription tracée
dans un urinoir par un jeune fonctionnaire a complètement modifié l'âme
d'une petite ville. Par simple caprice de plaisantin désœuvré, ce garçon
avait écrit sur l'ardoise cet apophtegme: «Celui qui possède vit aux
dépens de celui qui travaille; quiconque ne produit pas l'équivalent de
ce qu'il consomme est un parasite social.» De nombreux habitants lisent
la phrase machinalement, et il n'en faut pas davantage pour déterminer
d'abord des conversations privées et des scènes de famille, puis de
proche en proche des discussions publiques, des escarmouches de guerre
sociale, de grandes résolutions chez des particuliers, des votes
réformateurs du conseil municipal, et finalement la transformation de
cette léthargique bourgade de petits rentiers en une cité industrielle,
active et florissante. M. Jules Romains a narré cette aventure avec
beaucoup d'agrément. Mais sait-il que Jules Verne a fait le tableau
d'une ville entière métamorphosée par la simple augmentation de la dose
d'oxygène dans l'air qu'elle respire et que le célèbre romancier, joie
des enfants et tranquillité des parents, a donné ainsi, avec son
_Docteur Ox_, un modèle de récit unanimiste?

M. Jules Romains s'abuse, s'il croit que «l'unanimisme se révèle comme
un sens nouveau, comme une intuition inédite du monde». Mais il a tout
de même son originalité. D'abord il est conscient. On faisait autrefois
de l'unanimisme sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.
Les grands écrivains notaient d'instinct les caractères propres aux
collectivités, sans se rendre un compte exact de ce qui les différencie
des individus dont elles ne sont pas un simple total. Il était réservé à
des sociologues contemporains, à Gabriel Tarde et au docteur Gustave Le
Bon, d'élucider scientifiquement cette psychologie des foules. M.
Romains a profité de leurs travaux et il a exploité systématiquement le
thème poétique qu'il en tirait. Tandis que les maîtres d'autrefois
abordaient l'unanimisme lorsque l'occasion s'en offrait, mais sans le
rechercher de parti pris, M. Jules Romains s'y est exclusivement voué.
Non seulement on trouve de l'unanimisme dans tous ses livres, mais on
n'y découvre jamais autre chose. Et cet unanimisme est terriblement
radical. Taine considérait même les hommes supérieurs comme des produits
de la race, du milieu et du moment, et c'est à ce point de vue
unanimiste qu'il les étudiait. M. Jules Romains regarde sans doute Taine
comme un individualiste dangereux. Il ne lui suffirait pas de prouver
que la personnalité d'un individu est conditionnée par le milieu
collectif: il élimine _a priori_ toute personnalité et juge plus sûr de
ne mettre en scène que de ombres vagues, simples parcelles détachées du
groupe et n'ayant en soi aucun relief ni aucune consistance. Dans _le
Bourg régénéré_, les personnages sont anonymes: il y a le jeune employé,
le patron du bazar, le percepteur, le maire, le second vicaire, les
pâtissiers; les balayeurs. Dans ses autres romans, _Mort de quelqu'un et
les Copains_, M. Jules Romains donne des noms aux personnages
principaux, mais ce n'est que pour la commodité du récit: il a bien soin
de les faire absolument neutres et quelconques. Il pousse le principe à
l'extrême et oublie qu'un personnage n'est pleinement représentatif qu'à
la condition d'avoir une forte vie personnelle. Lequel représente le
mieux l'esprit du dix-septième siècle, de Racine ou de son portier, de
Bossuet ou de l'enfant de chœur qui lui servait la messe? Le tort de M.
Jules Romains est de toujours négliger Bossuet et Racine pour ne jamais
s'occuper que de l'enfant de chœur et du portier... Des femmes achètent
une couronne mortuaire. M. Jules Romains éprouve le besoin de noter leur
bavardage chez le marchand: «--Il faut une inscription,
firent-elles.--Quelle inscription, mesdames?--Je ne sais pas. Dites
vous-même, monsieur. Monsieur nous dira ce qui se met d'habitude. C'est
un pauvre vieux.--Oh! pas bien vieux encore.--Non, mais enfin pas tout
jeune. Il est mort dans la maison hier...--Cette nuit, vous voulez
dire!...» etc. Ce dialogue continue sur le même ton pendant des pages
entières. Au moins, quand Henry Monnier recueillait de ces platitudes,
il les chargeait et les rendait comiques. M. Jules Romains les
enregistre avec une implacable objectivité. Il confond un peu trop
unanimisme avec insignifiance. Il est vrai que beaucoup de groupes ne
pensent et ne disent que des niaiseries: mais c'est donc que M. Jules
Romains a peut-être tort de ne jurer que par les groupes et de vouloir
les diviniser.

Cela encore n'est pas rigoureusement une nouveauté, puisque Rome avait
ses temples dans tout l'empire. Mais la ville des Césars pouvait
prétendre à quelques honneurs exceptionnels. Une singularité des
théories de M. Jules Romains, c'est qu'il néglige les groupes naturels
les plus propres à inspirer l'amour, l'enthousiasme et une sorte de
culte: il n'est pas question notamment de la patrie. Il ne nomme même
point Paris, ou ce n'est que par hasard. Toujours hostile aux
précisions, ne goûtant pas plus la personnalité définie chez les
collectivités que chez les individus, il se borne habituellement à dire:
«la Ville». Au couple et à la famille, groupes naturels, il préfère la
foule, même la foule fortuite et momentanée. Dans son _Manuel de
déification_, il conseille de provoquer des rassemblements dans la rue
et d'encourager ceux qu'on rencontre! L'unanimisme sera médiocrement
apprécié des agents dont c'est la fonction de faire circuler. En
revanche, il se rendra populaire dans les cafés, car Jules Romains
recommande la fréquentation de ces lieux publics, éminemment propices à
des exercices pratiques d'unanimisme. Mais il ne faut lire qu'avec
réserve ce _Manuel de déification_, qui pourrait bien être l'œuvre d'un
humouriste. _La Vie unanime_ est au contraire un ouvrage manifestement
sérieux: ce long poème, où il y a de frappantes beautés, résume la
pensée de M. Jules Romains. C'est vraiment la Bible unanimiste. On y
constate que le besoin religieux n'est pas une superfétation, mais le
point de départ et la base du système.

    C'était moins sombre tout de même
    Et bien moins froid au temps de Dieu...

    Comme on serait content si l'on avait un Dieu!..

    Hélas! des dieux pareils il n'en passera plus!..

    Mais les autres, les dieux abstraits qu'on n'a pas vus,
    Ceux que le souffle à peine chaud de la raison
    Mit comme une buée aux vitres du destin,
    Les dieux abstraits qui s'évaporent en divin,
    Les dieux qui n'ont jamais parlé sur la montagne
    Et qui ne sont pas morts après avoir pleuré,
    Ils peuvent exister, nos cœurs n'en veulent point.

Ce désir passionné d'un ou de plusieurs dieux, mais vivants et concrets,
s'est combiné avec le sentiment intense de la vie collective et de la
solidarité humaine, sentiment d'ordre religieux, et c'est ainsi que M.
Jules Romains a été conduit à édifier une nouvelle mythologie.

    De grandes bêtes remuent,
    Des théâtres, des casernes,
    Des églises et des rues
        Et des villes;
    De grandes bêtes divines
    Inconscientes et nues,
    Qui seront des dieux réels
    Parce que c'est notre rêve
    Et que nous l'aurons voulu.

Evidemment ce ne sont là que des mythes, car la conscience nouvelle qui
se manifeste lorsque se constitue un groupe n'est pourtant pas un être
réel. Au fond, M. Jules Romains professe, un peu au hasard, une espèce
de religion de l'humanité. Il est à retenir qu'il n'aime point la
nature, mais l'accuse de pousser à l'individualisme, et le fait est
qu'elle détourne des villes et de l'unanimisme les rêveurs et promeneurs
solitaires... _L'Etre en marche_ est une application moins heureuse du
principe. Dans les _Odes et prières_, les _Odes_ seules sont nouvelles:
les _Prières_ avaient déjà paru séparément. Ces _Odes_, au titre un peu
ambitieux, retracent de courtes impressions intimes, mélancolie dans la
solitude, silence nocturne, crainte de la mort et de l'avenir,
l'unanimisme étant toujours présent ou sous-entendu.

_Mort de quelqu'un_, le plus important récit en prose qu'ait encore
donné M. Jules Romains, montre comment un brave homme absolument nul, et
qui passait inaperçu en son vivant, commence une existence après sa
mort, mobilise une quantité de gens, crée de l'unanimisme en suscitant,
animant ou modifiant des groupes, jusqu'à ce qu'il tombe dans le néant
définitif par l'oubli ou la disparition de tous ceux qui l'avaient
connu. L'idée est intéressante, et il y a de curieuses pages, avec de
fâcheuses longueurs. Le dernier roman que M. Jules Romains vient de
publier: _les Copains_, relève encore de l'unanimisme, parce que ces
joyeux compagnons constituent déjà un groupe, étant au nombre de sept,
comme les chefs devant Thèbes, et parce qu'ils s'attaquent à d'autres
groupes, aux populations des sous-préfectures d'Ambert et d'Issoire.
Mais voici de l'unanimisme folâtre, et même ultra-rabelaisien. Il s'agit
de formidables mystifications que les facétieux copains organisent,
l'une dans une caserne, la seconde dans une église, la troisième à
propos de l'inauguration d'une statue. C'est horriblement scabreux, mais
d'une irrésistible gaieté et d'une désarmante «loufoquerie» de rapin
montmartrois. On dirait de l'Alphonse Allais plus osé et arrangé à la
sauce unanimiste.

On ne saurait porter un jugement définitif sur M. Jules Romains, qui est
encore en âge de nous préparer des surprises. Ce qu'il a donné jusqu'ici
révèle la coexistence étrange d'un esprit rigidement dogmatique et d'un
talent étonnamment varié. Il n'est pas banal de livrer au public, à
quelques jours de distance, des _Odes_ d'une poésie délicate, exquise,
un peu mièvre, presque morbide, et un fabliau de haulte gresse
qu'annonçaient certains détails fort gaulois d'ouvrages antérieurs comme
_le Bourg régénéré_. Malgré son éternel système, on n'accusera pas M.
Jules Romains d'être monocorde.




CHARLES-LOUIS PHILIPPE

_La mère et l'enfant_[104].


[Note 104: 1 vol. 1911. Edition de la _Nouvelle Revue Française_.]

C'est un tout petit livre, très simple et très beau, profondément humain
et absolument original. Si court soit-il, l'auteur n'avait pu, de son
vivant, le publier en entier. Cette réimpression, due aux soins d'un
groupe d'amis, est en réalité la première édition complète. Le pauvre
Charles-Louis Philippe n'eut jamais à se louer de la fortune. Il a
laissé de fervents admirateurs. Peut-être va-t-il entrer enfin dans la
gloire. Il est mort en décembre 1909, à trente-cinq ans.

Il était né à Cérilly, petit village du Bourbonnais, où son père était
sabotier. «Je crois être, en France, écrivait-il dans une lettre à M.
Maurice Barrès, le premier fils d'une race de pauvres qui soit allé dans
les lettres.» Toute son œuvre n'est en somme, même sous la forme du
roman, qu'une série de confessions. C'est un authentique héritier de
Jean-Jacques, mais avec une sensibilité moins trouble et un esprit
moins dogmatique. Il se borne à conter ses souffrances et celles des
pauvres gens de son milieu. Un roman posthume et inachevé, _Charles
Blanchard_, retrace l'enfance de son père; il n'y a rien de plus
poignant que la détresse de cet orphelin, dont la mère était réduite à
la mendicité, et qui pensa périr de froid, de faim, de chlorose,
d'abrutissant ennui, avant d'être recueilli par un oncle qui lui apprit
à faire des sabots. Et pourtant, du fond de cette misère, Charles
Blanchard renaît par le travail à une dure et virile satisfaction...
Charles-Louis Philippe ne traversa point lui-même d'aussi âpres
épreuves. Il ne manqua point du nécessaire, mais il ne sortit jamais non
plus de la plus étroite médiocrité. Il put faire ses études, grâce à une
bourse: il suivit les classes de sciences, se présenta sans succès à
l'École polytechnique, trouva une maigre place à Paris dans un bureau,
et à vingt-deux ans, entra à l'Hôtel de Ville, où il resta jusqu'à la
fin. Il était petit et malingre, et il habitait l'île Saint-Louis. Il
espéra un moment obtenir le prix Goncourt et réussir à vivre de sa
plume. Les académies qui ne sont pas au coin du quai ont aussi leurs
préjugés; et les revues d'avant-garde sont parfois aussi fermées que les
autres aux jeunes écrivains vraiment indépendants.

Il avait débuté par des essais en prose et même en vers, qui pouvaient à
la rigueur annoncer un nouveau symboliste: il admirait Mallarmé et
fréquentait chez René Ghil. Ce n'était point sa voie. Le premier de ses
ouvrages, qui n'ait point passé tout à fait inaperçu, _Bubu de
Montparnasse_ (1901), semblait au contraire le rejeter en plein
naturalisme. Si l'on ne considère que la qualité des personnages, on
peut croire d'abord à une tardive imitation de l'école de Médan: on
songe à _Marthe_ et aux _Sœurs_ _Vatard_. Ce Bubu de Montparnasse vit
en état de vagabondage spécial, et c'est sa protégée, Berthe Méténier,
une ancienne fleuriste tombée au ruisseau, qui est l'héroïne du roman.
Certes, le livre est hardi et scabreux. Mais que l'esprit en est
différent de celui des romanciers naturalistes! Ceux-ci étaient à la
fois des misanthropes qui notaient avec une joie féroce les tares
sociales et de fieffés gens de lettres qui cherchaient dans cette boue
des thèmes d'écriture artiste. Charles-Louis Philippe ne regarde ce
triste monde ni avec mépris, ni avec une curiosité d'esthète, mais avec
une infinie pitié. Il est doux, tendre, ingénu. Il ne se rattache pas à
Huysmans, mais à Tolstoï et à Dostoïevski.

Il avait connu cette Berthe, qui s'appelait en réalité Maria. Bubu a
existé. Presque tout, dans ce roman, est composé de faits exacts.
Charles-Louis Philippe le conte à son ami le littérateur belge Henri Van
de Putte, dans une correspondance qui a été tout récemment publiée.
Philippe ne travaillait que d'après nature. _Le Père Perdrix_ (1903), ce
vieux paysan réduit par l'âge à l'inaction et à l'indigence et qui finit
par le suicide, est un type qu'il a observé dans sa province, qu'il a
souvent repris avec quelques variantes dans d'autres contes; et Jean
Bousset, l'ingénieur à qui son indépendance a coûté son emploi et qui se
prend d'amitié pour le père Perdrix jusqu'à vouloir se charger de lui,
c'est Charles-Louis Philippe lui-même dans son caractère, son culte de
l'amitié, sa religion de la souffrance humaine, sinon dans les incidents
d'une action évidemment romancée. Qu'il a d'émotion et de grandeur
tragique, ce _Père Perdrix!_ Moins divertissant que _Bubu_, il est
peut-être d'une qualité supérieure. _Marie Donadieu_ (1904) est un livre
plus décevant; c'est d'ailleurs le récit d'une déception, comme nous
l'apprennent encore les lettres à M. Van de Putte. Philippe, un peu
naïf, croyait trop facilement aux petites femmes: il avait ensuite des
accès de misogynie, que sa bonté foncière empêchait d'être très sérieux.
Son dernier roman, _Croquignole_ (1906), si savoureux, met en scène des
employés et des grisettes encore, et l'on dirait un ambigu de Murger ou
de Paul de Kock et de Courteline, mais cette poésie idyllique et cette
gaieté légère aboutissent à un drame angoissant, où se révèle
l'honnêteté sentimentale de Charles-Louis Philippe. Il avait une âme
d'enfant, avec des élans de gourmandise vers les bonnes choses de la
vie, une façon de paganisme innocent, avec des chagrins aussi et des
stupeurs douloureuses. Son style, plus sensitif que descriptif, était
tout frémissant et comme hyperesthésié, chargé de tropes, prosopopées et
autres, qui prêtent à la parodie mais, chez lui, ne sentent jamais le
procédé.

_La Mère et l'enfant_ avait paru, sous sa première forme, avant _Bubu de
Montparnasse_, en 1900. C'est peut-être le chef-d'œuvre de Charles-Louis
Philippe: c'est en tout cas le livre qui contient ses plus belles pages,
et c'est celui qui a le plus de chances d'être lu par tout le monde.
Cette fois, pas l'ombre de roman: Philippe a tout bonnement évoqué ses
propres souvenirs. Cette mère, c'est la sienne; cet enfant, c'est
lui-même, à visage découvert. Sa mémoire et son cœur lui ont suffi pour
traduire, dans le cadre le plus modeste, toute la sublime beauté de
l'amour maternel et de l'amour filial. Cela ne peut guère s'analyser; ce
n'est qu'une série d'impressions et d'effusions: il faudrait tout
citer... L'enfant est né, comme un morceau de chaos, et tout de suite
les mamans si pâles ont des sens délicieux pour apprendre à connaître
leur petit enfant. Vers trois ou quatre mois, c'est le commencement de
la formation de la conscience. «Alors elles le prennent à leur cou pour
le promener, afin de lui montrer des spectacles éclatants. Petit bébé,
voici ce qui brille, voici ce qui chante, voici tout ce qui est beau...»
Et les premiers sourires! Et le premier gazouillis, indécis comme un
rayon de soleil au matin!

Charles-Louis Philippe suit minutieusement ces péripéties, en
observateur et en poète. «Lorsque j'avais deux ans, maman, tu étais
forte comme une force de Dieu, tu étais belle de toutes sortes de
beautés naturelles, tu étais douce et claire comme une eau courante. Tu
ressembles à la terre facile et calme de chez nous qui s'en va, coteaux
et vallons, avec des champs et des prés de verdure... Tu es le ciel qui
s'étend au-dessus de nous, frère bleu de la plaine... Tu étais surtout,
maman, un large fleuve tranquille qui se promène entre deux rives de
feuillages, sous des cieux calmés. J'étais une barque neuve qui
s'abandonne au beau fleuve et qui a l'air de lui dire: Emmène-moi, beau
fleuve, où tu voudras... Mais surtout maman, tu étais ma citadelle.
Magnifique et calme, tu te tiens debout sur la colline, et ton enfant
n'a pas peur lorsqu'il va dans la vallée...» Ce lyrisme ne rappelle-t-il
point le _Cantique des cantiques_? Charles-Louis Philippe a la métaphore
biblique, c'est-à-dire subjective, procédant par affinités bilatérales,
allant du moral au physique, et non par similitudes exclusivement
matérielles. De même, plus loin: «Maman, lorsque tu es assise à la
fenêtre, tu couds et tu penses. Tes pensées ressemblent à une allée de
vieux tilleuls où c'est toujours plein d'ombre et tu t'y promènes en
respirant... Mais surtout tu penses à moi... Ton cœur est beau comme un
monastère où tous les moines à genoux s'unissent pour envoyer à Dieu
chacun sa pensée et pour lui faire entendre qu'il est le bien-aimé chez
les hommes. Tu m'aimes comme la fin de toutes choses...» Même lorsqu'il
adopte une image purement visuelle, Philippe lui prêtera une valeur de
sentiment, comme dans cette phrase: «On voit ton bonnet blanc qui te
coiffe, comme un toit modeste _la maison d'un bon homme_.» Il note des
analogies de ce genre dans l'ironie aussi bien que dans l'exaltation
fervente. Par exemple, à une pommade qui ne l'a pas guéri, il dit:
«Pommade, pommade, vous étiez, blanche, aussi vaine qu'une belle dame
auprès d'un accident.» Il mêle parfois l'humour à la tendresse, dans des
raccourcis familiers et singulièrement pittoresques: «On la voyait
passer (une vieille mendiante), tenant son panier d'une main et son
enfant de l'autre main. Son panier contenait les choses de sa vie: des
œufs, des légumes, du vin et son porte-monnaie, et son enfant contenait
tout son bonheur...» Il n'y a point de style plus imagé, mais selon le
tempérament de Philippe pour qui l'âme était toujours l'essentiel et qui
n'en cherchait dans le monde visible que le reflet ou l'épanouissement.

L'enfant grandit, est longtemps malade, puis va à l'école, ensuite au
lycée, où il souffre de l'absence de sa mère, du manque de tendresse,
des rigueurs d'un pion... A vingt ans, après des déboires cruels, de
pénibles démarches et une longue attente, il décroche une place de 3 fr.
75 par jour dans un bureau... Même dans les plaintes légitimes de
Philippe, on ne sent jamais d'aigreur ni de rancune véritable. Que son
enfance diffère heureusement de celle de Poil de Carotte! Et surtout
qu'il est éloigné de ressembler à Jacques Vingtras! Et combien nous lui
en sommes reconnaissants! Ce livre de _la Mère et l'enfant_ peut être
mis dans toutes les mains: certains morceaux sont appelés à devenir
classiques et à figurer dans les anthologies. De toute l'œuvre de
Charles-Louis Philippe, on peut dire que souvent empreinte d'une extrême
tristesse, elle laisse pourtant une impression salubre, parce qu'elle ne
contient rien que de noble et de généreux, sans colère et sans haine.
Une fois, il croit caresser des rêves de vengeance à l'égard du pion
persécuteur: «En ce temps-là, je voulus être officier... Je me voyais
dans la rue, un sabre et un dolman, et mon regard serait plus brillant
et plein de mépris, lorsque passant auprès du pion je le regarderais en
pensant: homme vil et pion.» Voilà jusqu'où allait l'esprit vindicatif
du bon Philippe! C'est désarmant.

Il lui a manqué sans doute une certaine largeur de culture, une certaine
force de doctrine et d'objectivité. Il avait peu d'esprit critique, ne
comprenait rien à Stendhal, ni à Rabelais, ni à Moréas, ni même au style
de Jean-Jacques, dont il raffolait mais trouvait les phrases «longues et
incorrectes...» Il avait reçu une instruction trop exclusivement
scientifique. Il soutenait la funeste théorie de la spontanéité et,
comme ils disent, de la Vie (par un grand V), contre la tradition, la
discipline intellectuelle, l'art savant. Ce retour simpliste à la
nature, cette suppression des intermédiaires entre la nature et
l'écrivain, cette révolte de l'instinct, ce sont des paradoxes plus ou
moins renouvelés de Rousseau, et d'inspiration démagogique au fond.
Peut-être l'excellent Charles-Louis Philippe ne s'en rendait-il pas un
compte exact. Il disait: «Maintenant il faut des barbares», mais il
voulait que l'écrivain fût «un bon ouvrier», sans voir la contradiction
ni comprendre que le bon ouvrier suppose l'apprentissage, la règle, le
goût du métier, toutes choses absolument incompatibles avec la barbarie.
Il a partagé quelques préjugés d'une partie de ses contemporains. Il
eut, d'ailleurs, des velléités de nietzschéisme et de catholicisme. On
ne sait trop dans quel sens il eût évolué. Il comprenait moins bien les
idées que les sentiments. Il n'était pas très dialecticien. Qu'importe?
Son œuvre nous reste.


_Charles Blanchard_[105].

Lorsque Charles-Louis Philippe est mort, en décembre 1909, à l'âge de
trente-cinq ans, il travaillait depuis plusieurs années à un nouveau
roman, _Charles Blanchard_, et ne parvenait point à l'achever. On en a
donné diverses raisons dont les meilleures paraissent être étrangères à
l'œuvre. Charles-Louis Philippe avait toujours eu le travail un peu
lent: une partie de ses journées était absorbée par sa besogne de
fonctionnaire à l'Hôtel de Ville; et il avait entrepris en 1908 de
donner régulièrement au _Matin_ des contes qui ont été recueillis pour
la plupart sous ce titre: _Dans la petite cille_[106]. Mais on explique
aussi cet inachèvement de _Charles Blanchard_ par des motifs tirés du
sujet même, et des hésitations de Charles-Louis Philippe, qui n'aurait
pu se décider entre deux conceptions différentes. C'est la théorie
soutenue par M. Léon-Paul Fargue, dans la préface du présent volume. On
y trouvera, en effet, trois versions des premiers chapitres de ce
_Charles Blanchard_, sans compter diverses variantes, et il est vrai que
deux de ces versions ont l'air de s'opposer l'une à l'autre; mais je
crois que ce n'est qu'une apparence, que la conciliation était non
seulement facile, mais nécessaire, et que le temps seul a manqué à
Charles-Louis Philippe pour établir son plan. Le seul parti à prendre
était de publier ces fragments tels quels, malgré les redites, ainsi que
l'ont fait ses amis.

[Note 105: Avec une préface de Léon-Paul Fargue. 1 vol. Edition de
la _Nouvelle Revue française_, 1913.]

[Note 106: 1 vol. Fasquelle.]

Le procédé de composition qu'ici nous saisissons sur le vif concorde
avec ce qu'on savait ou ce qu'on avait deviné du tour d'esprit de
Charles-Louis Philippe. M. Léon-Paul Fargue déclare: «Les chapitres que
nous publions de _Charles Blanchard_ inachevé ne sont pas des études
qu'il faisait pour un tableau, mais ce tableau même qu'il recommençait
autant de fois qu'il croyait le voir dans les conditions nécessaires à
son achèvement définitif...» C'est jouer sur les mots. M. Léon-Paul
Fargue veut dire que ces études sont très poussées, aussi poussées que
des tableaux: il se peut, mais ce sont bien des études, dont aucune ne
se suffit à elle-même et ne constitue un tout. Visiblement, elles
préparent et amorcent un ouvrage futur. Charles-Louis Philippe n'avait
pas un de ces génies puissants qui partent d'une idée centrale, d'une
vue d'ensemble, et fixent la structure organique d'une œuvre, avant de
passer à l'exécution. Racine disait: «Ma tragédie est faite; je n'ai
plus qu'à l'écrire.» Tout au contraire, Charles-Louis Philippe
commençait par écrire la sienne et même par la récrire plusieurs fois
de suite, sans arriver toujours à la mettre sur ses pieds. Il se mouvait
naturellement dans le concret; il avait une sensibilité trop riche pour
s'asservir au fait comme les naturalistes, sous prétexte d'exactitude
documentaire. A la base de chacun de ses romans, il y a bien une
anecdote connue de lui ou même vécue par lui; mais il multipliait les
points de vue et ne s'interdisait pas l'invention. Seulement, sa
fantaisie brodait, un peu au hasard, des variations brillantes, qui
parfois, ne s'enchaînaient pas très bien, et n'étant guidé ni par le
scrupule de la réalité stricte, ni par une pensée nette, il pouvait être
fort embarrassé pour coordonner et conclure. Il excellait dans le
morceau et arrivait avec peine à l'unité.

Lorsqu'on signale la nécessité de l'élément intellectuel dans
l'élaboration artistique, certains théoriciens affectent de croire qu'on
souhaite le règne de l'abstraction et des froides combinaisons d'école
ou encore de la pièce et du roman à thèse. Il n'est pas question de
cela. Ou veut dire simplement qu'un artiste complet doit savoir dominer
et ordonner sa matière. Si cette maîtrise n'a pas entièrement fait
défaut à Charles-Louis Philippe, par ailleurs si magnifiquement doué, il
faut reconnaître qu'elle ne lui était point naturelle et qu'il ne s'y
haussait que grâce à de patients efforts. Il eût certainement réussi à
construire son _Charles Blanchard_, s'il en avait eu le loisir. Est-ce
une illusion? Il semble même que la tâche n'était pas si ardue, et que
bien loin de se présenter comme contradictoires, les fragments qui
subsistent se fussent aisément ajustés. Peut-être Charles-Louis Philippe
eût-il finalement adopté une autre direction; mais on discerne un lien
logique entre ces feuilles dispersées.

_Charles Blanchard_, c'est en substance l'histoire des années d'enfance
du père de l'auteur. Ce père était sabotier à Cérilly, village du
Bourbonnais. Il avait été orphelin de bonne heure et très malheureux
dans son jeune âge, avant de pouvoir gagner sa vie par son travail.
Voilà l'essentiel de la donnée. Y avait-il plusieurs façons de la
traiter? Sans doute. Mais nous verrons qu'elles n'étaient peut-être pas
incompatibles.

Les deux chapitres de la première version sont d'une accablante et
mortelle tristesse. Solange Blanchard, la veuve, vit avec son petit, qui
a sept ans au début du récit, dans une masure désolée. «Quatre murs
surveillaient la chambre, pleins de pierres rugueuses, sans que rien en
adoucît la dureté, dans un vis-à-vis terrible, dans une sévérité
implacable, quatre murs entre lesquels le sol noir était nu. L'ombre
qu'ils versaient, troublée par le jour verdâtre d'une fenêtre basse,
s'était retirée dans les coins en attendant son heure. Quand le soir ici
viendra, l'on sera bien seul, dans un monde bien dur.» Solange Blanchard
gagne dix francs par mois, environ six sous par jour, à faire des
ménages. Elle n'a pas d'autres ressources pour assurer sa subsistance et
celle de son enfant. Avant de sortir, le matin, elle lui dit: «Surtout,
ne va pas dans la rue, mon Charles. Tu courrais, tu attraperais chaud.
Rappelle-toi de ce que je t'ai dit de ton pauvre père. Il était allé
dans la campagne et il est rentré tout en sueur. Quand il a voulu se
reposer, il a pris froid, et il est mort d'une fluxion de poitrine en
six jours.» Terrorisé, le petit reste toute la journée à se morfondre
sur sa chaise. L'après-midi, la mère est là, mais ne le distrait
guère...

      Sur sa prunelle on ne sait quoi s'était posé, qui semblait
      avoir un certain poids. Cela grossissait, puis à un moment
      donné, aucun effort n'eût pu le retenir. Cela se détachait.
      On apercevait alors sur la joue de Solange une larme lourde
      ronde, qui roulait et venait s'aplatir sur l'étoffe de sa
      robe. Elle était la première, mais les autres venaient après
      elle. Il fallait bientôt renoncer à les voir une à une. La
      pauvre femme rappelait ces orateurs qui sont pleins de leur
      sujet, et comme ils parlent, elle pleurait d'abondance.

Les rares sorties de Charles Blanchard étaient pour aller mendier avec
sa mère, très loin, dans des fermes. Il avait d'abord un recul, une
frayeur d'oiseau de nuit devant le jour. «L'espace était si grand, le
ciel était si haut, la lumière était si pure qu'il ne pouvait croire que
pareille chose existât. Il était intimidé. Il n'eût pas osé avancer
au-devant de ce qu'il voyait. Il attendait que sa mère l'invitât à le
suivre.» Mais les paysages ne sont pas faits pour les pauvres.

      Dans la nature, seules les routes comptaient... Ils ne
      regardaient rien, de peur de perdre leur temps à voir des
      choses inutiles... Un soleil d'été, celui qui éclaire les
      beaux jours et qui fait qu'à leur heure dernière les hommes
      mêmes qui, par delà la mort, croient trouver le ciel, ne
      quittent la terre qu'en pleurant, un beau soleil embrasait
      la campagne entière et l'aimait comme un père aime le
      meilleur de ses enfants. De belles vapeurs d'une couleur
      bleue montaient vers lui, la campagne semblait lui répondre
      avec un doux sentiment, l'enfant du soleil le payait de
      retour. Charles Blanchard de tout cela ne connaissait qu'une
      chose. Il disait:--Maman, j'ai chaud.

On se souvient du mot de Flaubert dans _la Tentation_: «Il y a des
endroits de la terre si beaux qu'on voudrait les presser sur son cœur.»
La sensibilité ardente et jeune de l'espèce de primitif qu'était resté
Charles-Louis Philippe le conduit à créer des mythes comme à l'époque
homérique. Mais l'antithèse entre cette tendresse que la Terre échange
avec le Soleil et l'abandon des déshérités est d'une amertume bien
moderne. En Grèce, la condition humaine fut-elle jamais si rude que les
plus misérables n'eussent pas un instant pour jouir du spectacle des
choses et adorer la lumière?

Ainsi même ces courses de bête de somme n'éclairaient pas la morne et
pesante solitude de Charles Blanchard. Il n'avait même pas la notion
d'une existence qui ne fût point identique à la sienne, d'hommes qui ne
fussent pas tout à fait ses pareils. A force de vivre en reclus, dans un
taudis obscur, il était devenu malingre et chlorotique:

      Sous ses joues transparentes, sa chair incolore semblait
      mélangée d'eau. Il ne faut pas dire qu'il avait la peau
      moite: il avait la peau humide. Sa mère parfois lui essuyait
      le visage: au bout d'un instant il eût fallu recommencer. Il
      ne suffisait même pas de dire qu'il avait la peau humide. Un
      singulier phénomène sans doute s'était produit dans les
      couches profondes de son corps; ses veines étaient fragiles
      l'une d'elles s'était rompue; il se vidait; un liquide
      horrible s'écoulait à travers sa peau.

Il demeurait indéfiniment silencieux: c'était un enfant, et il avait
l'air d'un vieillard. Mais les vieillards font plus de bruit, les hommes
sont moins graves et les animaux se mêlent à nous davantage.

      Parfois il semblait que la pâleur et l'humidité de son
      visage dussent fournir une indication... Oui... Ce n'était
      même pas dans le règne animal qu'on eût pu lui trouver un
      semblable. Lorsqu'on le voyait immobile et froid sur sa
      chaise, dans le coin le plus obscur de sa sombre maison, on
      se disait que des phénomènes insoupçonnables se passent à
      l'abri de la lumière du soleil et que d'étranges moisissures
      ont pu se développer dans une ombre glacée. Quelque
      monstrueux champignon, sur le sol d'une de ces chambres qui
      font penser à des caves, s'était accru pendant des jours et
      des jours: le hasard lui avait donné la forme d'un enfant.

Il n'est guère possible d'aller plus loin dans l'horreur. Charles-Louis
Philippe a su donner en effet dans tout ce fragment l'impression d'une
odeur de cave et d'une décoloration putride. Nous avons l'atroce
sensation physique de l'extrême misère qui dissout les êtres humains et
les transforme en des sortes de larves. C'est sinistre.

Lorsque Charles Blanchard a douze ans, sa mère éprouve une grande joie.
Elle envoie Charles en apprentissage chez son oncle Baptiste Dumont,
sabotier, et entrevoit une ère nouvelle. Le petit est effaré, craintif,
taciturne: il lui faut une semaine pour comprendre qu'on ne lui veut
aucun mal. Peu à peu, l'oncle Baptiste l'initie aux secrets du métier.
Il obéit d'abord avec répugnance. Enfin il s'y habitue.

      Il faut marquer d'une pierre blanche le jour où Charles
      Blanchard donna à ses sabots un peu de cette attention
      qu'accordent les hommes à la besogne qui les occupe. Un
      grand changement s'était produit dans sa vie, lorsque, ayant
      chassé les vaines terreurs, il put se dire un soir, après
      avoir râpé ses sabots:--Aujourd'hui, j'en ai râpé six
      paires... Il existait alors pour Charles Blanchard quelque
      chose qui s'appelle le travail.

Mais Charles-Louis Philippe ajoute: «Le travail ne lâche pas ceux qu'il
a choisis.» Il n'insiste pas; mais cette phrase suggère encore des
réflexions affligeantes. Oui, le travail libère, et l'on s'élève en
passant de la condition de mendiant à celle de travailleur. On a aussi
la vie plus douce et mieux assurée. Mais n'est-ce point un autre
esclavage? Faut-il que la vie soit abominable pour qu'on puisse
considérer ce travail fatigant et obsédant comme la meilleure des
distractions et la plus salutaire défense non seulement contre la gêne,
mais contre l'ennui!

Cette première version de _Charles Blanchard_ est certes imprégnée d'un
douloureux pessimisme. Cependant elle se termine sur une espérance; car
après le mot sur le travail qui ne vous lâche plus, Charles-Louis
Philippe nous montre son personnage s'aguerrissant, y prenant goût.
«Quand le Charles Blanchard nouveau tenta de rentrer dans le Charles
Blanchard ancien, celui qui n'avait rien à faire, ne rien faire n'était
plus dans sa vie ce qui lui semblait préférable.» Et c'est lui qui,
sachant maintenant râper, noircir et cirer les sabots, demande
spontanément, un beau matin: «Mon oncle, voulez-vous que j'essaye de
fendre votre bois?..» Il y a lieu de distinguer entre les jugements
philosophiques sur notre destinée commune et l'appréciation relative de
la situation de chacun de nous. Si Charles Blanchard doit être encore à
plaindre, ce sera au même titre que tous les mortels. Mais il ne
connaîtra plus un malheur d'exception. Par le travail, il est sauvé,
dans la mesure où un homme peut l'être. C'est bien ce qu'en littérature
on appelle un dénouement optimiste.

C'est pourquoi je n'aperçois point, comme M. Léon-Paul Fargue, une
antinomie absolue entre cette version et la troisième, celle de _Charles
Blanchard heureux_. En lisant la première, on est assurément ému, mais
on sent un peu d'artifice et l'on articule quelques objections. Est-il
bien vraisemblable que Charles Blanchard se laisse hermétiquement
séquestrer dans sa chaumière, sous prétexte que son père est mort d'un
chaud et froid? Déjà sa pauvre mère, par excès de sollicitude, tombe
dans une erreur dont les résultats devraient bientôt la tirer. Comment!
elle voit son gamin dépérir et elle ne songe pas à lui faire prendre de
l'exercice! Et lui, se soumet sans murmurer! Il ne profite pas au moins
des absences forcées de sa mère pour se dégourdir les jambes! Les plus
pauvres enfants des moindres villages vont jouer, courir et polissonner
sur les routes avec des camarades. Pour expliquer la claustration de
Charles Blanchard, il faudrait des raisons que l'auteur ne donne pas.
Elle a pu durer une saison ou deux, par suite de maladie ou
d'intempéries: nous ne comprenons pas qu'elle dure cinq ans. D'autre
part Charles Blanchard a déjà sept ans au début: qu'a-t-il fait
jusque-là?

La troisième version répond à ces questions. «A quatre ans, quoiqu'il
eût touché toutes les choses qu'il avait pu atteindre, il n'avait pas
épuisé une grande curiosité qui était au fond de lui-même... C'est
pourquoi, lorsqu'il était dans sa maison, il partait pour aller sur la
rue. Lorsqu'il était dans la rue, il ne s'arrêtait pas encore...» Nous y
voilà! «Charles Blanchard apprit l'existence du soleil, de l'azur du
ciel, des arbres, des prairies, il sut qu'il y avait des oiseaux, des
chiens, des chats, des chevaux...» Pour lui, la vie était comparable à
un «magasin de déballage...» Et «il fut heureux de faire partie d'un
monde qui possédait de telles merveilles... Il fut heureux comme les
enfants sont heureux... On croirait que le monde a été créé pour que les
enfants s'en puissent réjouir». A la bonne heure! Ici apparaissent le
kiosque chinois de M. Tardy, avec ses clochettes, et la pluie
d'étincelles que faisait jaillir le forgeron comme dans une féerie: il
en avait été fait mention brièvement dans la première version, pour
noter aussitôt que Charles, obtempérant aux ordres maternels, ne verrait
plus jamais ces belles choses. Allons donc! Maintenant, il se promène
librement au marché, à la foire; il a dix ans, et il consacre tout un
après-midi à contempler les chevaux de bois. Bref, il redevient un
enfant normal, ayant des plaisirs et des chagrins d'enfant, non les
désespoirs sans éclaircie d'une grande personne dont la vie est
irréparablement brisée et qui s'enferme dans une retraite farouche. Que
la détresse de sa mère opprime la vie de Charles et le réduise à l'état
où nous l'avons vu, c'est admissible, mais non pas sans qu'il ait eu des
réactions de gaieté avant l'âge de douze ans. Observons, d'autre part,
que l'épisode des chevaux de bois, dont Charles-Louis Philippe a repris
une demi-douzaine de fois la rédaction, nous rejette toujours dans la
tristesse. Tantôt l'enfant voudrait faire un tour de manège, comme les
autres, et sa mère est obligée de lui refuser le sou que cela coûterait,
parce qu'elle a besoin de ce sou pour acheter du pain. Tantôt il a, de
lui-même, le sentiment vague que de si fastueux plaisirs ne sont pas à
sa portée, il s'efface spontanément et s'éloigne en pleurant, ayant pris
conscience de sa pauvreté et de l'inégalité qui est la loi sociale. De
toute façon, la douleur rentre dans la vie de l'orphelin--et les deux
versions se rejoignent.

Il fallait évidemment les coudre et les intégrer l'une à l'autre,
introduire dans la première des touches de joie enfantine empruntées à
la troisième, tout en conservant la tonalité générale d'angoisse et
d'accablement, que des notes contrastées eussent pu rendre encore plus
poignante. Quant à ce que les éditeurs appellent la seconde version et
aux variantes fort nombreuses, elles contiennent des traits et des
morceaux entiers qui sont admirables, mais qui ne font que développer ou
renforcer les précédents et qui eussent parfaitement trouvé place dans
le texte définitif. Tous les matériaux d'un beau livre sont réunis: il
suffisait d'un peu d'art et de patience pour les mettre en ordre.





JULES RENARD[107]


[Note 107: A propos de _l'Œil clair_, 1 vol. édition de la _Nouvelle
Revue Française_]

Le volume posthume de Jules Renard, _l'Œil clair_, se compose de
morceaux divers, jusqu'ici restés inédits ou épars dans des journaux et
des revues. Evidemment cela manque un peu d'unité: mais la plupart des
volumes que Renard publia en son vivant n'étaient pas beaucoup moins
fragmentaires, et il y a dans celui-ci des choses qu'il eût été grand
dommage de laisser perdre. Dans les _Lettres à l'amie_, une confession:
«Ambitieux, oui, mais dans le vague. Dès que je précise, je me sens
repu. Est-ce que je voudrais être ceci ou cela? Ce grand homme, cet
homme aimé? Non... Est-ce que je serais heureux d'avoir écrit la pièce
de mon ami Paul qui lui rapportera deux cent mille francs? Je vous jure
que non...» Renard n'avait pas besoin de jurer: nous ne doutions pas de
lui. Mais il ajoute, et c'est plus subtil: «Vous savez combien j'aime
tous nos grands écrivains. Eh bien, il arrive que je me demande après la
lecture de telle page que j'admire, une page de Flaubert, oui:--Cette
page, est-ce que je la signerais?--Je ne la signerais pas.» Qu'est-ce à
dire? Qu'il se croit supérieur à Flaubert? Evidemment non: mais _autre_.
Il ne voudrait pas être ce grand homme, cet homme aimé; il voudrait
autant de génie et de gloire en étant lui-même. Sentiment assez normal
chez un homme de lettres, mais qui montre bien l'importance du moi en
littérature: le réalisme absolu, la parfaite soumission à l'objet,
n'existe que dans la science.

«Dehors des étoiles, des étoiles, comme s'il allait en pleuvoir. Des
étoiles inutiles, qui n'expliquent rien, ne voient rien, n'éclairent
rien, des étincelles dans de la suie.» Jules Renard aurait voulu trouver
dans le scintillement des étoiles l'explication de l'univers. Pourquoi
dans les étoiles plutôt qu'ailleurs? C'est une idée un peu
déraisonnable, encore que traduite par une jolie image. Jules Renard fut
un merveilleux «chasseur d'images», mais il alla moins volontiers à la
chasse aux idées, d'où il risquait davantage de revenir bredouille. Par
exemple, il est athée, ce qui est son droit, mais il a des raisonnements
bizarres. «Dieu a bien tort de ne pas donner une preuve de son existence
(cela c'est du Vigny). Ce qu'il perd d'adoration est incalculable. Au
fond personne n'y croit, pas même la servante Marie.» Et il nous raconte
que cette servante, si elle croyait vraiment en Dieu, devrait avoir hâte
de mourir pour rejoindre le mari qu'elle a perdu et qu'elle regrette
toujours. Renard oublie que cette pauvre femme peut craindre l'enfer ou,
tout bonnement, obéir sans ratiociner à l'instinct du vouloir-vivre,
qui coexiste avec n'importe quelle doctrine.

Dans _Ragotte_, on voyait aussi Renard taquinant une vieille paysanne
pour ses croyances naïves. Mais sa propre philosophie semble un peu
courte. L'abstraction n'est pas son fait. Il n'est à l'aise qu'avec les
choses matérielles, visibles et tangibles. C'est peut-être pour cela que
l'idée de Dieu, échappant à toute possibilité de description d'après
nature, ne saurait l'intéresser. Il note avec une satisfaction manifeste
qu'Alphonse Daudet a dit: «Moi qui ne suis pas une bête, je ne comprends
pas Spinoza.» Il en conclut que l'illustre romancier devait tout à sa
sensibilité et ne devait rien à «la raison des penseurs». Cependant on
peut s'embrouiller dans Spinoza, faute d'entraînement, et n'en pas moins
user de son intelligence, même pour faire simplement œuvre d'artiste. Ce
qui est certain, c'est que Jules Renard n'avait pas la vocation de
l'idéologie et n'était point un intellectuel, mais surtout un visuel.

La prédominance de cette faculté maîtresse marque à la fois les limites
et l'originalité de son talent. Voici, dans le présent volume, de
curieux effets de neige: «La neige continuait de tomber. Elle
s'installait doucement sur le sol, comme le linge blanc dans les
armoires. Nous traversions, presque sans bruit, des villages en sucre
qui dormaient tassés, bas comme des taupinières. Me frottant les yeux,
je reconnaissais la maison d'Eusèbe couverte d'une housse blanche.» Et
plus loin: «Regarde, ton cœur n'est pas plus pur. La neige, c'est de la
pluie qui tombe en pureté. Elle traverse sans une tache, sans plus de
bruit qu'un reflet, le miroir du canal. Les arbres ont l'air de
candélabres qu'une mousseline préserve des oiseaux. Seule une corneille
nage péniblement là-haut, dans la brume. Vois cette petite fumée bleue
qui se déroule sur la nappe d'un toit. Les tours du château mettent leur
calotte de nuit. Le mieux réussi, c'est le bonnet du clocher: il a un
pompon qui se dresse! Et la croix du village est en bras de chemise...»
Et dans une autre tonalité: «Le soleil seul, un soleil myope, continue
de descendre, de l'autre côté des branches fines comme des systèmes
nerveux.» Les trouvailles de ce genre abondent chez Jules Renard. Tous
ses livres en sont remplis, même ceux où il conte une histoire et trace
des caractères, comme _Poil de Carotte_ et _l'Ecornifleur_. Le reste de
son œuvre ne contient guère autre chose.

Dans des notes qu'il rédigea pour une enquête de M. Louis Vauxcelles,
Jules Renard disait:

      Plus je vais, moins je comprends la vie, mais plus elle
      m'amuse... L'œuvre en train? Aucune. Aujourd'hui, on fait du
      théâtre pour être de l'Académie ou pour s'acheter une
      automobile. Je n'ai pas besoin d'automobile et, à distance,
      l'Académie me fait l'effet d'un bouiboui. Alors, regardons.
      Par exemple, j'aurai bien regardé!

Ce n'est pas mal se connaître: Jules Renard regarde, et il s'amuse. Il
s'est parfaitement défini dans ces deux mots. Il n'a pas d'imagination
créatrice et se borne à copier ce qu'il a vu. Il est assez peu
psychologue, et lorsqu'il met en scène des êtres humains, il les choisit
parmi les plus ordinaires et les plus humbles. Les petits bourgeois
mesquins, stupides, ratatinés, ne conviennent pas mal à son talent; les
paysans, moins laids, moins désobligeants, parce qu'ils cèdent à
l'instinct et ne doivent rien à l'artifice, mais plus élémentaires, lui
conviennent encore mieux. En outre, il répugne à la narration suivie,
en quoi il se distingue des Zola et des Maupassant, qui ont eu les mêmes
complaisances que lui pour les personnages médiocres, mais les ont
encadrés dans des récits organisés.

Le procédé préféré de Jules Renard se rattache à celui des Goncourt,
qu'il pousse à l'extrême. Il accumule une série d'instantanés, de tout
petits croquis, de notations minuscules: un coin de campagne, un bout de
conversation, une phrase, un mot, un cri. On dirait une rubrique d'échos
et de nouvelles à la main, ou encore une suite de légendes pour album
illustré. Mais son triomphe, c'est le paysage, l'animal ou la nature
morte. Ses tableautins sont étonnants de justesse; ses pochades sont
prises sur le vif. C'est frappant. Tout ce qui est forme, couleur,
aspect physique est enregistré par Jules Renard avec une minutie et un
relief prodigieux. Le concret, le détail concret, voilà son domaine. Le
plus significatif de ses ouvrages, ce sont ses _Histoires naturelles_.
Jamais l'allure, les gestes, le contour, la nuance des animaux
familiers: poule, coq, cochon, vache, chien, chat, âne, lapin, etc...,
ne furent attrapés avec un coup d'œil aussi infaillible, reproduits d'un
trait aussi net et aussi exact. Un canard ou un veau décrit par Jules
Renard est plus essentiellement canard ou veau et nous représente mieux
son type que ne sauraient le faire tous les veaux ou tous les canards de
nos basses-cours. Et cependant, même alors, Jules Renard n'est pas
strictement un réaliste. Il l'est notamment beaucoup moins que
Maupassant, pour la raison que j'indiquais tout à l'heure et pour une
autre, qui n'en découle point par une nécessité logique, mais qui est
souvent concomitante dans l'art contemporain.

Le principe esthétique de Jules Renard n'est pas le réalisme proprement
dit, mais l'impressionnisme, et le plus radical, ce qui est bien
différent. L'impressionniste ne se soucie pas d'étreindre toute la
réalité, ni même des tranches considérables de vie réelle: c'est
pourquoi il se passe fort bien de pensée, de psychologie, de
composition, de variété, et presque de sujet. Il s'arrête à un tout
petit coin du monde extérieur, saisi dans un de ses états fugitifs; et
superficiellement il semble ultra-réaliste, puisqu'il se contente d'un
menu fragment et d'un bref moment du réel, sans doute afin de le happer
au vol, pour ainsi dire, et de le piquer tout palpitant sur sa toile ou
son papier, comme un papillon poignardé d'une épingle. Mais
l'impressionniste prend sa revanche dans l'exécution. Son style, son
«faire» est autrement complexe, subtil et fouillé que celui du simple
réaliste: et s'il a réduit les proportions du sujet, c'était pour mieux
l'analyser, le creuser, le déformer au besoin. En définitive, il ne se
subordonne pas au réel, mais s'en sert et s'en amuse comme d'une matière
d'art ou d'un prétexte.

Jules Renard ressemble, à cet égard, aux peintres tels que Degas ou
Monet, aux musiciens de l'école debussyste et surtout à M. Maurice Ravel
(on sait que ce dernier a proclamé publiquement les affinités de son art
avec celui-ci, puisqu'il a mis en musique une partie des _Histoires
naturelles_). Les descriptions de Renard, par un savant équilibre qui
est le secret de son talent, sont à la fois criantes de vérité et
nonobstant singulières, inattendues, souvent relevées d'humour, ou
alanguies de préciosité, parfois (mais plus rarement) teintées de
poésie. Il y a chez lui du japonisme et une tendance à la féerie: Jules
Renard prête volontiers les apparences ou les intentions de la vie
consciente aux objets inanimés.

Dans une excellente brochure sur _Jules Renard et son œuvre_, M. Henri
Bachelin compare trois effets de lune. En 1800, Chateaubriand: «La lune
se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé... Sa lumière gris de
perle descendait sur la cime indéterminée des forêts.» En 1850,
Flaubert: «La lune toute ronde et couleur de pourpre, se levait à ras de
terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des
peupliers qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir,
troué.» En 1900, Renard: «La lune se lève, elle monte légère, parmi les
arbres. Ils vont la toucher du bout de leurs pointes, l'accrocher au
passage. Mais elle glisse, leur échappe et verse devant elle, pour
annoncer sa venue, une lueur claire comme un flot de petit lait.» Cette
espèce de lutte ou de jeu fantaisiste entre l'astre et les arbres est
caractéristique de la manière de Jules Renard, qui dira encore: «Dans la
campagne muette, les peupliers se dressent comme des doigts en l'air, et
désignent la lune», et: «Cette demi-douzaine de fers à repasser, à
genoux sur leur planche, par rang de taille, comme des religieuses qui
prient, voilées de noir et les mains jointes...» D'autre part, il ne
recule ni devant la caricature, ni devant la gauloiserie rabelaisienne.
Et il écrit à merveille, avec une justesse, une finesse, une concision
admirables. Il vise constamment à la perfection et y atteint presque
toujours. Il possède, dans un genre un peu restreint, une supériorité
éclatante. C'est un petit maître, mais c'est un maître.

Il était homme de lettres jusqu'aux moelles, et bien digne encore, à ce
point de vue, d'être membre de l'Académie Goncourt. Rappelez-vous les
«tablettes d'Eloi», dans le volume intitulé _le Vigneron dans sa
vigne_... Quand il parle de littérature contemporaine, il ne manque pas
de jugement. A propos d'un roman de Mme de Noailles, il s'écrie:

      Que de vertige! Que de volupté! Ça éprouve tant que ça, une
      petite religieuse? De la douleur éclatante, du plaisir qu'on
      renonce à dire! L'âme s'élance, le cœur aussi, les poumons
      aussi! Ce n'est plus la vie, c'est la vie de la vie, l'amour
      de l'amour; le silence crie; on s'évanouit à chaque odeur,
      même à celle des petits pois verts. Et tout ce qui pénètre
      dans la poitrine, jusqu'à des terrasses! On ne sait plus si
      ces dames mangent un fruit, ou si c'est le fruit qui les
      mange. Elles meurent de larmes avec un soupir immense. C'est
      trop, c'est trop. Il faudra bien se calmer et remettre
      chaque mot à sa place: _le style, ce n'est pas la femme_.

Il a, dans ce volume de _l'Œil clair_, de fort ingénieuses observations
sur la critique, les auteurs, les prix littéraires, les académies et
tout ce qui s'ensuit.

Comment se fait-il que cet enragé gendelettres se soit mêlé de
politique? Non point de grande politique, ce qui est certes plein
d'intérêt pour peu qu'on ait seulement les dons d'orateur de Lamartine,
de Gambetta ou de Briand; mais Jules Renard prenait plaisir à être maire
de Chitry-les-Mines (Nièvre), à tracasser dans la politique
arrondissementière et villageoise, à collaborer à l'_Echo de Clamecy_ et
à embêter son curé, car il était républicain de gauche, et même
d'extrême-gauche, très anticlérical et à peu près socialiste. Dans ces
notes, déjà citées, pour M. Louis Vauxcelles, il s'exprimait ainsi:
«C'est une stupeur pour moi que certains hommes que j'admire ne soient
pas dreyfusards, anticléricaux et pacifistes. Oui, une stupeur!...
Poètes, tous aux urnes! Écrasons le laid! Je déteste le modéré libéral,
parce que ce genre-là ne me paraît pas beau. L'avenir du socialisme,
c'est qu'il fait appel à tout l'idéal.» Le bon Jules Renard avait un
dogmatisme un peu ingénu, signe de gaucherie à se mouvoir parmi les
idées et d'inaptitude à imaginer les âmes. Sans accepter toutes les
opinions, on peut se les expliquer. Il politiquaillait comme il se
promenait dans le Nivernais, pour butiner des observations et des
images. Et il avait choisi un parti extrême par goût naturel pour les
couleurs vives. Entre Paris et Chitry-les-Mines, sa personnalité se
dédoublait beaucoup moins qu'on ne l'a cru. Il fut impressionniste en
politique comme en littérature.




CLAUDE FARRÈRE[108]


[Note 108: _Thomas l'Agnelet, gentilhomme de fortune_. 1 vol.
Ollendorff.]

M. Claude Farrère, on le sait peut-être, est officier de marine, comme
Pierre Loti. Il est aussi turcophile, et même musulman: son plus récent
volume est daté des années 1328-1330 de l'hégire. Sur cet article, il
dépasse son illustre confrère, qui témoigne aux Turcs la plus vive
sympathie, mais n'a point embrassé leur religion. On se plaît à croire
que M. Claude Farrère ne se contente pas d'adopter le calendrier
islamique et observe scrupuleusement toutes les prescriptions du Coran.
En tout cas, cette façon d'écrire les dates assure au moins à la
dernière page de chacun de ses livres une réelle originalité. L'an 1322
de l'hégire ou--soit dit sans l'offenser--1905 après Jésus-Christ, il
obtint le prix Goncourt pour un roman intitulé les _Civilisés_, tableau
fort pittoresque de la vie à Saïgon et satire assez mordante des mœurs
coloniales. La comparaison avec Loti s'imposait, mais on constatait
déjà que M. Claude Farrère était moins poète et moins artiste que son
grand devancier. Il donnait moins à la rêverie et plus à l'observation.
S'il suivait en apparence la même voie, c'était dans un tout autre
esprit. Il semblait partager l'amour de Loti pour les races primitives
et son horreur du progrès. Au fond, il révélait un tempérament de
réaliste et d'homme d'action. Avec quelques touches d'impressionnisme,
son style était en général simple, vigoureux, un peu rapide et même
lâché. Le meilleur de son talent consistait dans son habileté de
narrateur.

Ces traits s'accusèrent dans _l'Homme qui assassina_, récit extrêmement
dramatique, dont l'action est située à Constantinople, et qui ressemble
aussi peu que possible aux romans turcs de Pierre Loti. M. Claude
Farrère n'a pas ce génie de paysagiste sentimental; il est bien moins
sensible aux philtres de l'Orient et aux prestiges du passé. Malgré son
adhésion à la loi du Prophète, il semble presque fait pour s'entendre
avec M. Louis Bertrand, l'ami du moderne. C'est surtout la société
cosmopolite installée dans la capitale du khalife qui intéresse M.
Claude Farrère. Le drame se passe entre européens. _La Bataille_ nous
transporte au Japon, mais non plus dans celui de _Madame Chrysanthème_.
Il s'agit de prouver que l'européanisation du Japon est superficielle,
que les Japonais ne nous ont emprunté que notre outillage et ont gardé
leurs traditions, héroïques sans doute, mais barbares et farouches. Les
connaissances techniques de M. Claude Farrère l'ont bien servi pour sa
passionnante et tragique description de la bataille navale de Tsoushima.
Quant au Japon des estampes, des kakémonos, du bibelot amusant et
précieux, il n'en est plus question. Ce n'est point ici une flânerie
artistique, mais une étude politique et militaire. _Mademoiselle Dax,
jeune fille_, nous montre la femme nouvelle, qui ne peut plus supporter
l'oppression des vieux préjugés et à qui les théories libertaires ne
procurent pas la sécurité. _Les Petites alliées_ esquissent une apologie
pour le demi-monde toulonnais. _La Maison des hommes vivants_ utilise la
légende du fameux comte de Saint-Germain qui aurait vécu l'existence de
plusieurs générations humaines. On voit que M. Claude Farrère ne s'en
est pas tenu à l'exotisme et que son œuvre ne manque pas de variété.

_Thomas l'Agnelet_ est franchement un roman d'aventures ou, si vous
voulez, un roman historique, mais qui rappelle Dumas père et surtout
Gustave Aymard. Ce Thomas Trublet, dit l'Agnelet par antiphrase, est un
terrible corsaire malouin de l'époque de Louis XIV. Simple maître
d'équipage, tous les officiers ayant été tués, il sauve son navire
attaqué par les Hollandais. Un armateur lui confie le commandement de la
frégate la _Belle-Hermine_, avec laquelle il va faire la course aux
Antilles. Je renonce à énumérer tous les actes d'éclat de ce redoutable
capitaine qui, avec vingt canons et une centaine d'hommes, capture,
coule ou met en déroute des vaisseaux de ligne et des escadres entières.
Les prises sont fructueuses et il fait fortune. Pour avoir prêté
main-forte à des vaisseaux du roi, en grand danger d'être déconfits par
les Hollandais près du Havre de Grâce, il a l'insigne honneur d'être
présenté, comme Jean-Bart, à Louis XIV, qui lui accorde des lettres de
noblesse. Rien ne devrait empêcher Thomas, sieur de l'Agnelet, de vivre
désormais heureux, riche et respecté, dans sa ville natale de
Saint-Malo. Mais l'amour lui est moins favorable que la guerre. Déjà il
avait dû prolonger pendant plusieurs années sa croisière aux Antilles, à
cause d'un duel avec le frère d'une fille qu'il avait mise à mal. Ce
frère a eu le sort du Valentin de Gœthe. Bien qu'il l'eût tué en loyal
combat, Thomas a longtemps jugé prudent de se laisser oublier. Lorsqu'il
arrive enfin à Saint-Malo, comblé de gloire, gorgé d'écus et pleinement
rasséréné, il n'y revient pas seul.

Sur un galion du roi d'Espagne, dont il s'est emparé de haute lutte, en
pleine mer, il a trouvé comme butin, outre les lingots d'or, une
singulière fille nommée Juana, Sévillane de naissance, et cette captive
a bientôt fait de lui son esclave. Il a d'abord essayé de la vaincre de
force. Il ne tenait pas assez compte de la morgue espagnole. Elle lui a
résisté, l'a maté et réduit à rien. Pour la conquérir, il est obligé de
prendre d'assaut la ville de Ciudad-Real, en Nouvelle-Grenade, et de
massacrer le père et les deux frères de la belle sous ses yeux. Il faut
reconnaître qu'alors Juana s'incline et qu'elle couronne aussitôt, sans
plus de tergiversations, la flamme du héros qui l'a si magistralement
rendue orpheline à coups de hache d'abordage. Maintenant elle l'adore.
Il n'est que de savoir se conduire avec les femmes. Mais à Saint-Malo,
les choses se gâtent. Juana s'ennuie, elle déteste le climat froid et
pluvieux, elle enrage d'être en butte à la malveillance de ces
provinciaux. La famille de Thomas n'admettrait point qu'il l'épousât. Il
se brouille avec tous les siens pour vivre avec elle. Cette liaison
irrégulière fait scandale. On était très sévère sur ce chapitre,
paraît-il, à Saint-Malo, sous Louis XIV, qui donnait tant d'exemples de
vertu à ses fidèles sujets. Pour comble de désagrément, Thomas
rencontre la fille dont il a jadis tué le frère: il avait juré à sa
victime agonisante de réparer sa faute par un bon mariage. Bien que la
fille ait un enfant, qui est de lui, Thomas, à n'en point douter, il n'a
pas la moindre envie de tenir son serment. Il n'aime pas cette
malheureuse, et il aime Juana. Mais il est inquiet. Après avoir assuré
le sort de son fils bâtard, il retourne aux Indes occidentales, avec sa
Juana, sur sa frégate, dont il est à présent propriétaire. Nouvelle
série d'exploits mirifiques, coupés de ripailles extraordinaires dans
les ports des Iles avec les camarades flibustiers.

Cependant la Juana, mégère un instant domptée, redevient dangereuse et
tourne à la femme fatale. Sa célèbre morgue déteste l'humiliation
d'avoir cédé. Elle entreprend de torturer Thomas, par vengeance ou
simplement par plaisir. Tantôt elle lui ferme sa porte, tantôt elle le
trompe avec impudence sans qu'il ose se fâcher. Une nuit pourtant, il la
pince en flagrant délit, tire un coup de pistolet et ne tue qu'un
innocent, son lieutenant, son ami, son frère, Louis Guénolé, tandis que
l'amant réussit à s'évader sain et sauf. Il est vrai que ce meurtre
adoucit l'humeur de la suave señorita, qui, devant ce cadavre, éprouve
immédiatement une tendresse pour le meurtrier. D'autre part, lorsque
après la paix de Nimègue, Louis XIV interdit la course et cesse de
délivrer des lettres de marque, Juana excite Thomas à se révolter et à
se faire pirate. Elle le pousse à commettre toutes sortes
d'extravagances et d'atrocités. Elle le détourne de toutes les issues
honorables. Elle l'entraîne aux abîmes. Néanmoins, tout criminel qu'il
est devenu, il ne se battra pas contre un vaisseau du roi de France: il
se rend à la première sommation, lui, l'invincible. Il est jugé,
condamné, pendu à la grande vergue de sa frégate. Comme grâce suprême,
il a demandé à revoir une dernière fois Juana. Elle s'y refuse, avec des
paroles outrageantes. Comme femme fatale, on ne fait pas mieux.

Mais nous sommes un peu blasés sur ces démons femelles. Ce n'est pas
sans un certain scepticisme que nous lisons les récits truculents et
horrifiques de M. Claude Farrère. Quoique natif de Saint-Malo, son
corsaire paraît un peu gascon. Et nous regrettons de voir cet écrivain
tomber décidément dans un genre subalterne, vers lequel il penchait
depuis ses débuts. Ces longues accumulations de palpitantes péripéties,
en style cursif, et d'où ne se dégage aucune idée nouvelle, c'est du
feuilleton populaire, ce n'est presque plus de la littérature. Voilà
l'inconvénient de trop bien conter. On croit pouvoir se passer de tout
le reste, et c'est justement le reste qui importe. Le récit est un moyen
d'expression: il ne se suffit pas à lui-même,

    Et conter pour conter nous semble peu d'affaire.

Il pouvait y avoir un beau livre à écrire sur les corsaires d'ancien
régime. M. Claude Farrère n'a pas su animer son Thomas l'Agnelet d'une
vie caractéristique et d'un puissant relief. Il ne nous a donné qu'une
enfilade d'anecdotes, d'ailleurs amusantes et qui raviront les amateurs
de lectures faciles.




LA QUATRIÈME DIMENSION[109]


Tout le monde sait que nous concevons l'espace à trois dimensions,
longueur, largeur, épaisseur et que la géométrie classique, la géométrie
d'Euclide, est fondée sur cette conception. Mais on n'ignore pas non
plus que plusieurs mathématiciens modernes ont élaboré des géométries
non euclidiennes. Henri Poincaré en avait donné des aperçus dans son
livre sur _la Science et l'hypothèse_.

[Note 109: G. de Pawlowski: _Voyage au pays de la quatrième
dimension_, 1 vol. Fasquelle.]

Supposons des êtres dénués d'épaisseur, infiniment plats, et se mouvant
dans le même plan: ils n'attribueront à l'espace que deux dimensions.
Ils auraient la géométrie de Lobatchevski. Si ces êtres dénués
d'épaisseur avaient la forme non d'une figure plane, mais d'une figure
sphérique, et se mouvaient tous sur une même sphère sans pouvoir s'en
écarter, ce qui jouerait pour eux le rôle de la ligne droite, ce qui
serait pour eux le plus court chemin d'un point à un autre, ce serait un
arc de cercle, et leur géométrie à deux dimensions serait une géométrie
sphérique. La géométrie de Riemann est une géométrie sphérique à trois
dimensions. La somme des angles d'un triangle est plus petite que deux
droits dans la géométrie de Lobatchevski et plus grande que deux droits
dans celle de Riemann. Cependant Henri Poincaré considère que Beltrami a
victorieusement rattaché Riemann et Lobatchevski à la géométrie
euclidienne, et l'on pense bien que je ne m'aviserai pas d'y contredire.

Mais la plus populaire--si l'on peut s'exprimer ainsi--des géométries
non euclidiennes, c'est la géométrie à quatre dimensions. On peut même
imaginer une géométrie à _n_ dimensions: cela ne coûte rien. Nous n'en
sommes pas à quelques dimensions de plus ou de moins. Il y a peut-être
là une idée à creuser pour les peintres qu'on appelle improprement
cubistes et dont la peinture semble avoir déjà une tendance marquée à
s'évader des lois euclidiennes. Henri Poincaré, que je continue à suivre
aveuglément, écrit:

      Des êtres dont l'esprit serait fait comme le nôtre et qui
      auraient les mêmes sens que nous, mais qui n'auraient reçu
      aucune éducation préalable, pourraient recevoir d'un monde
      extérieur convenablement choisi des impressions telles
      qu'ils seraient amenés à construire une géométrie autre que
      celle d'Euclide et à localiser les phénomènes de ce monde
      extérieur dans un espace à quatre dimensions... Que dis-je?
      Avec un peu d'efforts nous pourrions le faire également.
      Quelqu'un qui y consacrerait son existence pourrait
      peut-être arriver à se représenter la quatrième dimension.

La vie est courte, et j'avoue que cette façon de l'employer paraît un
peu austère. Lorsque je reçus le volume de M. G. de Pawlowski, avant
même de l'avoir ouvert, je crus devoir me préparer à cette lecture en
rafraîchissant mes souvenirs relatifs à la quatrième dimension, et je me
plongeai donc dans l'ouvrage de l'illustre Henri Poincaré. Les lignes
que je viens de citer me rendirent rêveur: s'il fallait toute une
existence pour arriver à se représenter la quatrième dimension, je me
demandais comment mon confrère G. de Pawlowski, que je rencontre à
toutes les répétitions générales et qui est notoirement absorbé par de
multiples travaux n'ayant que de lointains rapports avec la
mathématique, avait pu néanmoins trouver le temps de réaliser pour lui
cette représentation, infiniment plus abstruse que celles d'une quantité
illimitée de vaudevilles et de pièces à thèse. Quant à moi, il était
évidemment trop tard, à mon âge, pour que je pusse me lancer dans une
entreprise si épineuse et dont l'objet, à vrai dire, ne me passionnait
pas à l'excès. Il y a tant de spectacles autrement intéressants ici-bas
que je ne parvenais pas à déplorer de ne m'être point voué dès le
collège à l'étude de la quatrième dimension et que je renonçais sans
trop d'amertume à l'espoir de me la représenter jamais avec netteté.
Mais je craignais de ne rien comprendre au récit que nous offre M. G. de
Pawlowski de son voyage au pays de la quatrième dimension, et comme
j'adore les voyages, j'en ressentais malgré tout quelque mélancolie.

Mes inquiétudes furent bientôt dissipées. Non pas que le livre de M. G.
de Pawlowski soit extrêmement facile à lire: les premiers chapitres sont
même un peu hérissés. Mais je ne tardai pas à discerner que la quatrième
dimension dont il s'agissait ici n'était pas le moins du monde celle de
Henri Poincaré, de Riemann, de Sophus Lie et autres éminents géomètres.
Chez M. G. de Pawlowski, la quatrième dimension n'est qu'une métaphore
ou si vous voulez, un mythe. Car une métaphore est un mythe en abrégé ou
en puissance, et un mythe est une métaphore plus développée ou un
ensemble de métaphores qui se suivent.

Pour M. de Pawlowski, le lieu de la quatrième dimension, c'est la
pensée, affranchie du temps, du nombre et de l'espace, comme disait
Leconte de Lisle, et néanmoins vivante. La géométrie non euclidienne
échappait aux conditions du sens commun (dans l'acception philosophique
du terme): par analogie, M. de Pawlowski assimile à la quatrième
dimension un affranchissement tout idéal de l'âme, se dérobant aux
servitudes de l'expérience et de la matière. Il l'entend même de deux
façons.

Premièrement, les formes de l'espace et du temps étant écartées par
hypothèse, le passé, le présent et le futur coexistent _sub specie
æternitatis_: la pensée, voyageant en quatrième dimension, c'est-à-dire
libérée des entraves de la relativité et participant de la vision
divine, aperçoit d'un même coup d'œil toute l'histoire de l'humanité, ce
qui permet à M. de Pawlowski de nous donner ce que le romancier anglais
Wells, l'auteur de _la Machine à explorer le temps_, appelle des
«anticipations». La pensée de M. de Pawlowski voyage utilement pour
notre plaisir, comme on le verra tout à l'heure, mais enfin ce n'est pas
un grand mystère ni même une grande nouveauté, et toute une existence
n'est pas indispensable pour réussir à prophétiser avec agrément, ni
pour apprécier la vraisemblance de ces apocalypses conjecturales.

Secondement, M. de Pawlowski oppose la liberté de la quatrième dimension
à la tyrannie des trois autres; c'est-à-dire, en langage direct, que son
idéalisme proteste contre les préjugés matérialistes, démagogiques et
pseudo-scientifiques, dont il nous annonce l'aggravation pour un avenir
prochain et la ruine pour un avenir plus éloigné. C'est la règle du
genre: tout ouvrage prophétique ou utopique fait nécessairement la
critique et la satire des erreurs contemporaines.

Un trait caractéristique des idées à quatre dimensions, c'est-à-dire
révélatrices et transcendantales, est d'être instantanées. Bref, ce sont
des «intuitions». A l'occasion, M. de Pawlowski bergsonise un peu. «Il
faut bien reconnaître, dit-il, que dans la vie d'un homme de génie,
l'action vraiment créatrice semble se résumer dans le court espace de
quelques secondes. Le reste n'est que mise au point, variations
interminables, adaptation aux préjugés vulgaires construits à trois
dimensions.» M. de Pawlowski et beaucoup de bergsoniens aperçoivent dans
le génie on ne sait quel miracle surnaturel, alors qu'il n'est que le
degré supérieur où atteignent des facultés de vigueur exceptionnelles,
mais normales en leur essence. Pour user d'une comparaison triviale,
entre un homme de génie et un homme ordinaire, il y a la même différence
qu'entre un gagnant de Grand Prix de Paris et un cheval de fiacre, qui
malgré tout sont tous deux des chevaux. Et le pur sang a besoin d'être
«entraîné». Et le génie n'est pas seulement une longue patience, mais le
don inné n'en dispense pas. On méconnaît que l'illumination soudaine, le
trait de génie, est le résultat et la récompense d'une préparation
laborieuse. Newton, à qui l'on demandait comment il avait découvert la
gravitation universelle, répondit: «En y pensant toujours.» Baudelaire
déclarait que l'inspiration, c'est de travailler sans cesse. En se
bornant à écouter chanter le rossignol, Valmajour n'avait pas trouvé
grand'chose. Je me persuade que sans y avoir passé toute sa vie, M. de
Pawlowski a soigneusement établi le plan de son voyage fantastique et
qu'il n'a pas confondu la quatrième dimension avec la quatrième vitesse.

Au seuil du futur, M. de Pawlowski discerna un étrange phénomène, dont
les premiers symptômes auraient pu être signalés dès aujourd'hui et même
depuis quelques années. Cet événement formidable, c'est «la naissance
imprévue, gigantesque et--chose incroyable--inaperçue, d'un être
nouveau, supérieur à l'homme, l'asservissant étroitement, qui lui
arracha la royauté du monde sans même qu'il s'en doutât et qui prit sa
succession dans l'échelle des êtres. Cet animal colossal fut appelé dans
la suite le Léviathan». Vous avez reconnu le monstre étatiste déjà
dépeint par Hobbes, qui du moins lui donnait une tête, puisqu'il
préconisait l'Etat despotique, la monarchie absolue. Le Léviathan de M.
de Pawlowski est un acéphale, un protozoaire, absorbant tous les
individus dans cet agrégat décérébré. Combien de sociologues ont comparé
la société à un organisme! La piquante fable de M. de Pawlowski est une
transposition symbolique et satirique de cette théorie.

      Dans ce corps gigantesque, les hommes ne furent plus que de
      simples cellules, mais ce fut avec joie qu'ils acceptèrent
      cette diminution de leur propre individualité... Lorsque le
      Léviathan commença à se former, il trouva un appui immédiat
      auprès des penseurs et des artistes, auprès de tous ceux qui
      passaient cependant, jusque-là, pour représenter les idées
      individualistes. On commença à se spécialiser chaque jour
      davantage, la servitude volontaire aux fonctions sociales
      fut consentie joyeusement.

On distingue l'allusion aux doctrines de M. Durckheim, un des champions
de la démocratie étatiste, sur la «division du travail social». M. de
Pawlowski montre la disparition du type humain complet, chaque citoyen
perdant son autonomie, l'activité individuelle étant réduite à une
contribution partielle, monotone et réglementée à la vie collective.
Toute initiative, toute velléité d'émancipation, est aussitôt réprimée.
Plus de morale privée, plus de style, plus d'art original ou élevé, plus
d'idéologie, plus de tradition ni d'étude du passé, plus de caractères
dans les comédies ni de préoccupation intellectuelle d'aucune sorte au
théâtre, où triomphent le décor et l'apparat matériel. Partout dominent
la vulgarisation, la banalité, le gros tirage et la camelote égalitaire.
C'est un incroyable abaissement des intelligences. Même les politiciens
et les gouvernants voyaient leur prestige diminuer de jour en jour:
c'est qu'en réalité ils ne gouvernaient rien et n'étaient plus des
chefs, mais de simples cellules, de moins en moins différenciées, d'un
organisme de plus en plus homogène.

Le tableau est amusant et assez topique. Mais pourquoi M. de Pawlowski
range-t-il Renan parmi les ennemis du style? Renan! M. de Pawlowski n'y
pense pas. Ce n'est pas sérieux. Pourquoi aussi notre auteur écrit-il:

      Au lieu d'une musique individuelle où l'art personnel du
      chanteur était seul en jeu, on préconisa, petit à petit, une
      orchestration symphonique où le chanteur ne tenait plus que
      le rôle d'un instrument secondaire... Ce fut une sorte
      d'harmonie sociale ne correspondant plus au rythme
      individuel, dominant l'homme en l'enveloppant, une nouvelle
      _Marseillaise_ scientifique sans charme, sans inspiration,
      mais harmoniquement juste selon les lois de l'acoustique et
      qui appartenait en propre--on ne le comprit que bien plus
      tard--au colossal Léviathan qui, peu à peu, développait sa
      formidable et complexe personnalité.

Il appert de ce passage que M. de Pawlowski goûte peu la musique
moderne. Il oublie que la personnalité qui importe n'est pas celle du
ténor, mais celle du musicien, et qu'elle s'affirme peut-être avec plus
de force et d'éclat dans un drame symphonique de Wagner, de M. d'Indy ou
de M. Dukas, que dans un opéra mélodique d'un italien quelconque, d'où
la véritable mélodie est d'ailleurs généralement absente. Il n'y a aucun
rapprochement à établir entre le Léviathan amorphe et la symphonie, où
chaque exécutant n'est pas une cellule de zoophyte, mais le serviteur
intelligent d'un ordre supérieurement organisé.

Ajoutons que cette société nivelée et protoplasmique n'a rien de commun
avec une démocratie saine et humaine, qui est une société d'hommes
libres, égaux en droits, mais respectueux du mérite et soumis à la
raison. La démocratie parfaite est sans doute une utopie, comme toute
perfection. Pratiquement, un régime démocratique, dans une nation très
civilisée, peut avoir ses défauts, sans tomber à la bassesse
spirituellement décrite par M. de Pawlowski. Je ne crois pas que les
plus républicains des Français soient d'humeur à se laisser dévorer par
le Léviathan de M. de Pawlowski, ni les plus conservateurs par celui de
Hobbes. La France, a-t-on dit, est juste milieu. Entendez par là que
sous n'importe quelle constitution politique, il lui faut une certaine
dose de liberté et d'air respirable.

Enfin, je vois bien la platitude de la production littéraire, dramatique
et artistique dont se régalent les multitudes: je constate les torts des
pédagogues et des fournisseurs qui flagornent de médiocres passions.
Mais je n'aperçois là rien qui soit propre à la démocratie française.
Les humanités ont subi une dépression un peu partout. Où a-t-on réagi en
leur faveur aussi énergiquement qu'en France? C'est l'Allemagne
impériale qui a lancé les méthodes d'enseignement moderne. Les
humanistes adversaires de la Nouvelle Sorbonne l'accusent précisément
d'être germanisée. Les masses qui lisent et vont au spectacle dans les
autres pays ne sont certes pas plus affinées que chez nous, bien au
contraire. Par suite du développement universel de l'instruction
primaire, et de l'accroissement des populations urbaines, une clientèle
nouvelle est née pour les marchands de papier imprimé et les
entrepreneurs de divertissements. De là toute une littérature subalterne
qui n'avait pas de raison d'être dans les siècles anciens. Le danger
serait que les écrivains cédassent trop facilement à la tentation de
contenter la foule à trop bon compte, en flattant son goût instinctif au
lieu de l'éduquer. Mais il y aura toujours une élite pensante, élite
très ouverte et qui peut grandir, et qui ne se compose pas
exclusivement, ni même principalement, des privilégiés de la fortune; et
il y aura toujours de purs artistes qui travailleront pour cette élite
sans autre souci que celui du beau. Notre époque de vulgarisation
démocratique est peut-être celle qui aura possédé le plus grand nombre
de ces artistes intransigeants, subtils et même volontiers un peu
abscons. La vie d'un peuple comprend beaucoup de courants divers,
souvent contradictoires, et ne se déroule pas avec une rigueur
géométrique. M. de Pawlowski me semble avoir fait, d'ailleurs avec une
verve très plaisante, moins le diagnostic d'un péril imminent que la
juste caricature de certains systèmes sociologiques fort ridicules, mais
dont la réalisation reste extrêmement improbable.

Lui-même, M. de Pawlowski accorde que le règne de son Léviathan serait
éphémère et succomberait à la révolution de l'ennui. Il prévoit, pour
lui succéder d'abord, une période de transition, qui serait «le règne de
la science dirigé par quelques savants». Cette idée du gouvernement
d'une oligarchie intellectuelle et fondée sur la science est une
fantaisie renanienne: mais Renan n'admettait point que ses savants
investis de l'autorité suprême fussent des Homais de laboratoire. Ceux
de M. Pawlowski n'ont pas moins que le défunt Léviathan la haine de
l'art, de la beauté et de la vie. Ils croient pourvoir à tout par les
progrès scientifiques et industriels. Oh! ils sont actifs et inventifs.
Ils se mettent en communication avec la planète Mars, qui leur envoie un
fluide dissociant la matière et dégageant des forces formidables, ce qui
manque d'amener une catastrophe, parce qu'ils ne savent plus arrêter le
mouvement et sont débordés, comme l'_Apprenti sorcier_. En 1986, ils
captent une partie de l'énergie de la comète de Halley et l'utilisent
pour augmenter dix-sept fois la vitesse de rotation de la terre: mais
alors on télégraphie avec effroi de l'Equateur que les hommes et les
choses n'adhèrent plus à la surface du sol, et il faut enrayer. On
arrive à voler par ses propres forces, sans aéroplane. On déplace
uniquement son corps astral, tandis que le corps matériel demeure vide
et inerte. Comme celui-ci est nécessaire à qui veut communiquer avec ses
semblables, le corps astral en voyage loue un corps matériel inoccupé et
s'y installe provisoirement. Mais des aventuriers abusent de cette mode,
qui favorise les substitutions de personne, les escroqueries et même les
adultères frauduleux, renouvelés d'_Amphitryon_. On est obligé
d'interdire cette coutume trop féconde en quiproquos vaudevillesques. On
se sert des plantes et de leur pouvoir élaborateur pour leur faire
fabriquer en grand des produits organiques. Elles finissent par mourir
de laideur. Les machines se révoltent, comme les ferro-magnétaux de M.
J.-H. Rosny. Les larves atomiques se révoltent également. La période
scientifique est une période agitée. Bien entendu, on a supprimé
l'amour: on perpétue l'espèce par des procédés artificiels. On conserve,
au Musée d'ethnographie, un homme et une femme du type archaïque,
c'est-à-dire normal, à titre de curiosité. Un des douze savants-rois du
Laboratoire central trahit la science et ne résiste pas aux charmes de
la nouvelle Dalila. C'est un grand scandale, et le signe précurseur de
la nouvelle révolution.

Bientôt, deux esthètes sauvages, échappés aux progrès de la science et
venus d'on ne sait où, physiquement constitués comme on l'était encore
au début du vingtième siècle, lèvent l'étendard de l'insurrection et
font un coup d'État contre le monde scientifique, où par suite de la
spécialisation à outrance, personne n'a les moyens de résister à des
hommes complets. Et ce fut bientôt la renaissance de l'idéalisme, le
règne de la quatrième dimension, c'est-à-dire de l'idée et de l'amour,
comme autrefois, mais avec des perfectionnements dont l'exposé, je dois
le confesser, m'a paru un peu nébuleux. La conclusion est plus modeste
et plus claire: «J'ai senti l'impérieux besoin de rappeler aux hommes,
que berce la fausse certitude scientifique, le mystère immense qui les
entoure; j'ai voulu leur faire sentir tout au moins qu'au delà des
choses qu'ils croient voir s'ouvre l'univers véritable tel qu'il est.»
Mais quel est-il? Je ne reprocherai pas à l'auteur de n'avoir point
soulevé le voile de l'Inconnaissable. Son livre n'en est pas moins
curieux, suggestif et divertissant.




LA PARODIE[110]


[Note 110: Paul Reboux et Charles Muller: _A la manière de_..., 2
vol. Bernard Grasset.]

La parodie est un genre littéraire presque toujours amusant et parfois
instructif. Mais il faut distinguer entre deux sortes de parodie, qui
n'ont pas la même portée. Il y a la parodie purement burlesque, qui se
contente de transposer dans le mode bouffon les personnages et les
situations principales d'une œuvre. _L'Enéide travestie_ de Scarron, qui
eut tant de succès au XVIIe siècle, reste l'un des plus célèbres
échantillons de cette catégorie. Au XVIIIe siècle, la plupart des opéras
joués à l'Académie royale de musique étaient aussitôt parodiés par les
auteurs comiques, fournisseurs du théâtre de la foire: le bon Favart
notamment excellait à ces plaisanteries. Le XIXe siècle a connu _Arnali_
ou _la Contrainte par cor_ de Duvert et Lauzanne, _Folammbé_ ou _les
Cocasseries carthaginoises_ de Clairville et Laurencin, _le Petit
Faust_, d'Hervé, une des plus réjouissantes opérettes de la bonne
époque, etc... Presque toutes celles de Meilhac et Halévy sont
parodiques, mais d'une façon moins directe: _la Belle Hélène_ parodie
toute l'antiquité homérique, _Barbe-Bleue_ fait songer à Perrault, _la
Périchole_ à _la Favorite_, _les Brigands_ rappellent Schiller et _Fra
Diavolo_. Tantôt Meilhac et Halévy généralisent, tantôt ils procèdent au
contraire par allusions de détail. Ils ont trop de fantaisie pour
travestir méthodiquement et de bout en bout un ouvrage déterminé. Le
grand maître de cette parodie très large, de cette essence parodique
répandue dans une pièce sans en restreindre la liberté, c'est
Aristophane. Dans cette mesure, _Don Quichotte_ est également une
parodie.

De nos jours, la tradition des Favart et des Duvert et Lauzanne ne
subsiste plus guère que dans les revues de fin d'année, à l'acte des
théâtres. Le burlesque et l'opérette ne sont plus dans un état très
florissant. Mais voici qu'une autre forme de parodie plus stricte et
plus subtile se développe avec MM. Paul Reboux et Charles Muller, qui ne
l'ont sans doute pas inventée, mais s'y adonnent avec un esprit de
suite, une maîtrise et une variété méritoires. Ce qui caractérise ce
type particulier, c'est d'être d'abord un pastiche. En soi, le pastiche
peut n'avoir aucune intention satirique. Par exemple, on n'aperçoit pas
le plus petit mot pour rire dans la traduction qu'a faite Littré de la
_Divine comédie_ en vieux français. Certains pastiches sont
involontaires: des écrivains peu originaux imitent de très près et
reproduisent inconsciemment la manière d'un ou de plusieurs maîtres.
Dans les piquants volumes qu'ils intitulent _A la manière de_..., MM.
Paul Reboux et Charles Muller cultivent le pastiche parodique. Aucun
lecteur n'a risqué un instant de prendre l'_Enéide_ de Scarron pour une
véritable traduction de Virgile ni de confondre du Duvert et Lauzanne
avec du Victor Hugo. On raconte au contraire qu'Albert Sorel pastichait
Hugo avec une exactitude qui pouvait faire illusion. La règle du
pastiche parodique, c'est qu'au moins pendant quelques pages ou quelques
lignes, il soit à la rigueur possible de supposer que l'auteur parodié
aurait pu écrire ces choses. Cette vraisemblance première est ce qui
donne toute sa saveur à la parodie. Lorsque éclate le trait drolatique
qui révèle toute la malice des parodistes, on se dit qu'évidemment ils
chargent, mais qu'enfin leur victime, par distraction et en poussant à
l'extrême ses idées ou ses tournures favorites, n'aurait pas été
incapable de côtoyer cet abîme de ridicule, sinon de s'y laisser choir
tout à fait.

La parodie ainsi comprise est une espèce de maïeutique; elle accouche
les auteurs de leurs défauts cachés, elle insiste sur leurs tics en les
isolant, elle démasque les absurdités virtuelles qui se dérobaient sous
l'éclat du talent. C'est là d'excellente critique littéraire, dont les
conclusions demeurent partiellement valables; on exagère, puisqu'on
raille et qu'on s'égaye, mais il y a souvent un fond de vrai, comme dans
les caricatures réussies qui ne déforment le modèle que dans le sens
indiqué par une observation pénétrante. Certes, il se commet des
injustices. Mais elles se signalent d'elles-mêmes: ou bien le pastiche
disparaît alors pour faire place à la simple bouffonnerie à la Scarron;
ou bien la parodie est manquée et n'amuse pas. Tous les écrivains ne
sont pas également faciles à parodier. Un Racine, par exemple, si pur,
si sobre, si net, ne fournit à la parodie qu'une pauvre matière. C'est
le cas de la plupart des classiques. Allez donc fabriquer une fable de
La Fontaine ou une pensée de Pascal! MM. Reboux et Muller ont échoué
avec Racine et avec La Rochefoucauld, avec Shakespeare aussi, dont les
petits côtés ont trop peu d'importance et ne tiennent pas à son génie.
Les romantiques et les contemporains sont plus accessibles, parce qu'ils
abondent en manies et en formules, les plus grands les ayant créées à
leur usage, mais en ayant eux-mêmes un peu abusé. Dans le précédent
volume, le Tolstoï, le Mirbeau, le Maeterlinck étaient particulièrement
hilarants; dans le nouveau, on s'esbaudira surtout du d'Annunzio, de
l'Henry Bordeaux, du Chateaubriand, du Lenotre, du Paul Fort, de l'Abel
Bonnard, du Bataille et du Bernstein. D'autres sont encore agréables,
mais excessifs ou trop aisés: parodier Mallarmé, c'est l'enfance de
l'art. Cela ne prouve point, d'ailleurs, qu'il ne soit pas un rare et
fier poète. Mais il ne craignait point la moquerie; il allait au-devant
et la bravait.

MM. Paul Reboux et Charles Muller ont bien de l'esprit. Ils en ont
quelquefois du plus aventureux et du plus rabelaisien. Leurs recueils ne
sont pas _ad usum delphini_. Ce sont là, comme disait M. Jules Lemaître,
divertissements de vieux mandarins, qui ne s'effarouchent pas pour si
peu, et qui cherchent avant tout des plaisirs de qualité littéraire. Une
connaissance étendue de la littérature ancienne et moderne était
nécessaire pour composer ces petits livres, et les lettrés seuls en
apprécieront tout le sel.




LES DRAMES PHILOSOPHIQUES
DE M. ROMAIN ROLLAND[111]


M. Romain Rolland réédite sous ce titre commun: _les Tragédies de la
foi_, trois pièces philosophiques évidemment mieux faites pour la
lecture que pour le théâtre, bien que deux d'entre elles (_Aërt_ et _le
Triomphe de la raison_) aient été représentées jadis par les soins de M.
Lugné-Poe. La première (_Saint Louis_) a paru en 1897, la seconde en
1898, la troisième en 1899: une note de l'auteur nous avertit qu'elles
avaient été composées toutes trois entre 1893 et 1898. M. Romain Rolland
considère qu'elles ont repris un intérêt d'actualité. «On y verra,
dit-il, s'annoncer des courants et poindre des passions, qui règnent
aujourd'hui dans la jeunesse française: en _Saint Louis_, l'exaltation
religieuse; dans _Aërt_, l'exaltation nationale; dans _le Triomphe_,
l'ivresse de la raison, qui est, elle aussi, une foi; en toutes trois,
l'ardeur du sacrifice, mais debout, en combattant; la double réaction
contre la lâcheté de pensée et la lâcheté d'action, contre le
scepticisme[112] et contre le renoncement aux grands destins de la
patrie.» Bref, M. Romain Rolland estime que ces drames apportent une
réponse topique au réquisitoire d'Agathon contre la jeunesse d'il y a
vingt ans. Il revendique à tout le moins, relativement à cet Agathon, la
qualité de précurseur.

[Note 111: _Les Tragédies de la foi_, 1 vol. Hachette.]

[Note 112: Des mots!... Un scepticisme philosophique, sincère et
réfléchi, révèle plus de courage que certaines soumissions. Le lâche,
c'est le paresseux qui s'incline sans examen, ou l'esprit serf que la
pensée effraye et qui bénit le joug.]

      Si cette foi, ajoute-t-il, n'a pas le caractère joyeux et
      confiant d'aujourd'hui, si aucun des héros ne récolte la
      victoire qu'il a semée, si saint Louis, mourant au pied de
      la montagne, ne voit Jérusalem que par les yeux de son armée
      qui est au faîte, c'est que nous étions alors beaucoup plus
      loin du but et bien plus isolés. Que nos cadets, si sévères
      pour leurs aînés, songent aux dures épreuves par où notre
      génération a passé et aux efforts qu'elle a dû faire pour
      défendre, comme Aërt, sa foi menacée. Elle n'a point
      fléchi... A présent nos pensées ont triomphé. Mais nous,
      nous avons marché. Le but que nous visions est en partie
      atteint. Au delà, il en est d'autres. Dans des œuvres
      nouvelles, nous tâcherons de dire nos rêves d'aujourd'hui.

Les idées d'Agathon ne satisfont donc plus M. Romain Rolland, qui
s'apprête à les désavouer, ou du moins à les dépasser, dans le moment
même où il se fait gloire d'en avoir été l'annonciateur vingt ans à
l'avance. C'est assez piquant. Quelle que puisse être son évolution
prochaine, il paraît difficile de ne pas lui donner gain de cause sur le
point précis de son droit de priorité. Il est certain que les jeunes
ennemis de l'intellectualisme doivent beaucoup à M. Romain Rolland. Il
n'est pas moins assuré que M. Romain Rolland lui-même procédait à bien
des égards de Melchior de Vogüé et de M. Paul Desjardins. Mais il n'est
pas douteux non plus que la jeunesse d'il y a vingt ans était
intellectualiste en majorité, et que si elle n'a pas mérité les
reproches d'Agathon, ce n'est pas pour les raisons articulées par M.
Romain Rolland, lequel ne représentait qu'un groupe restreint de sa
génération. Il ne faudrait donc pas exagérer l'importance documentaire
de ses trois drames. Ils ne fournissent pas un témoignage décisif sur
l'esprit de toute une époque. Ils contribuent seulement à prouver qu'il
n'y a rien de bien nouveau dans ces thèses récentes qui prétendent
changer la face du monde.

Néanmoins c'est surtout à titre de documents psychologiques que _les
Tragédies de la foi_ pourront nous intéresser. Leur valeur proprement
littéraire n'est pas très considérable. Le talent de M. Romain Rolland
n'avait pas encore l'ampleur, la richesse, la force émouvante qu'il
devait acquérir par la suite dans le _Beethoven_ et le
_Jean-Christophe_. Le don du pathétique, qui allait se développer chez
lui d'une façon si remarquable, est complètement absent de ces premiers
essais. En revanche, son manque d'esprit critique se manifeste plus
discrètement, parce que le cadre d'une brève action dramatique ne lui
permet guère les digressions et lui laisse peu de place pour se
contredire[113].

[Note 113: Un critique avait blâmé le dédain de M. Romain Rolland
pour Mozart. Une admiratrice de l'écrivain cita deux textes, établissant
qu'il avait parfois goûté la musique de ce maître. Cependant, on lit
dans la _Nouvelle journée_ (dernière partie de _Jean Christophe_): «La
musique n'a pas eu encore son Raphaël. Mozart n'est qu'un enfant, un
petit bourgeois allemand, qui a les mains fiévreuses et l'âme
sentimentale, et qui dit trop de mots et qui fait trop de gestes, et qui
parle et qui pleure et qui rit pour un rien.» (_Cahiers de la
quinzaine_; deuxième cahier de la quatorzième série, p. 59.)]

Ce défaut ne se révèle en quelque sorte qu'à l'état diffus et immanent,
par la débilité constitutionnelle de ce qu'on n'ose appeler la doctrine.
Disons, si vous voulez, la tendance. Ce terme vague est bien celui qui
convient en l'espèce.

Saint Louis part pour la croisade avec toute une armée, tout un peuple
de croyants. (Je note qu'écrivant des drames philosophiques, M. Romain
Rolland prend très légitimement des libertés avec l'Histoire.) Le roi
dit: «C'est le cœur qui gagne les batailles, ce ne sont pas les armures.
Ces pauvres gens qui ne vivent qu'en Dieu, voilà le cœur de mon armée.»
Axiome un peu absolu: il est peut-être plus prudent de se munir de
bonnes armures, qui n'empêchent pas d'avoir du cœur. Cette grande foi de
saint Louis et de ses compagnons excite l'envie ou même la haine de
quelques misérables. «Ils sont heureux de croire, s'écrie la comtesse
Rosalie de Brèves; qu'ont-ils fait pour être heureux? Moi, je ne sens
qu'une ardente souffrance... A qui, à quoi me dévouer? Mon cœur est vide
de croyance et d'amour... Ce doit être bon de s'oublier, de se laisser
emporter, _sans pensée_, par ce courant de foi!...» Cette Rosalie est
une égarée qui deviendra criminelle, mais se repentira, retrouvera la
foi et sera donc pardonnée. Mais le traître Manfred blasphème contre la
foi qu'il taxe de folie. Il hait ces croyants.

      Des gens qui croient, déclare-t-il, qui croient tous, sans
      un doute!... Croire, l'étrange chose! Penses-tu à ce que
      c'est? Songes-tu, quand tu parles à quelqu'un de ceux-là, à
      tout ce qu'ils voient dans le moment qu'ils te regardent?...
      Un amas de folies, une sorte de Dieu, des démons, des
      esprits, un abîme éternel... et cela constamment, à toutes
      les heures du jour! Cela donne le vertige... Si je pouvais
      au moins en faire douter quelqu'un! Cela me ferait du bien.
      Mais cette imbécile assurance! Ah! comme je les hais!

N'ayant pas la foi, ce Manfred ne peut être qu'un méchant et un
réprouvé. Est-ce à dire que M. Romain Rolland adhère aux dogmes de la
religion chrétienne et au principe: Hors de l'Église point de salut?
Vous entendez bien qu'il n'est pas question de cela. L'objet de la foi
lui importe peu; mais il juge nécessaire d'avoir la foi. Déjà Vogüé
professait de ces choses, et M. Jules Lemaître comparait les vogüistes
aux choristes d'opéra qui chantent: «Courons! Courons!» mais restent en
place. Si vous voulez que nous croyions, montrez-nous la vérité que nous
pourrons croire... Finalement, dans le drame de M. Romain Rolland, saint
Louis, après avoir triomphé de nombreux obstacles par la vertu de sa
foi, meurt pieusement tandis que ses soldats, du haut d'une montagne,
aperçoivent Jérusalem... Certes nous admirons et vénérons saint Louis.
Mais la foi qui l'a si bien secouru était extrêmement précise et n'avait
rien de commun avec le fidéisme en l'air de M. Romain Rolland.

Aërt, fils d'un stathouder hollandais vaincu et massacré par le parti
adverse, rappelle un peu Lorenzaccio et surtout l'Aiglon. (La pièce de
M. Romain Rolland est antérieure à celle de M. Edmond Rostand, lequel
n'a eu, d'ailleurs, qu'à s'inspirer des faits historiques.) Le
stathouder régnant s'efforce de tenir dans l'ignorance et l'oisiveté le
jeune Aërt, qui risquerait de devenir un rival dangereux. Aërt déjoue le
plan perfidement destiné à l'écarter de la scène politique. Il veut
affranchir et régénérer sa patrie, que de vils politiciens ont rendue
vassale de l'étranger. A plusieurs reprises, Aërt discute avec divers
personnages le problème de la paix et de la guerre. Il est pour la
guerre.

      J'ai, explique-t-il, un vieux maître philosophe, qui
      m'entretient souvent du bonheur de l'humanité. Pour lui,
      comme pour tant d'autres, la paix est le premier bien, la
      condition de tout progrès, la base des temps nouveaux: et
      pour frayer la voie à cette bénédiction de Dieu, la paix
      universelle, il se soumet sans peine et veut qu'on se
      soumette à l'injuste victoire, au crime accompli, à la
      grasse sécurité sous l'abri de la tyrannie. Je l'ai bien
      observé, lui et ceux de sa sorte. J'ai vu qu'il y avait plus
      d'égoïsme que de bonté en eux. Ils ne sont pas méchants, ils
      ne feraient pas le mal; mais ils le subissent plutôt que
      d'ébranler la quiétude de leurs petits travaux, dont ils
      s'exagèrent l'importance pour se faire illusion. Cet amour
      de l'humanité, vois-tu, c'est surtout chez eux l'amour de
      soi-même; et l'amour de la paix, c'est la peur de l'action.

Mais, lui-même, est-il si pur de tout égoïsme? A ce vieux maître, Aërt,
bien peu philosophe quant à lui, déclare:

      Que me fait cette _pensée morte_, qui m'appartient à peine?
      Quand vous m'avez appris un théorème nouveau, j'en éprouve
      une joie d'un moment; mais je me dis aussitôt: Sot! de quoi
      te réjouis-tu? Que viens-tu de gagner? Cette vérité qu'on
      t'a dite existait avant que tu l'eusses sentie; elle n'a
      pas besoin de toi; elle est dans tous les cerveaux; elle
      n'est pas à toi. Ce n'est donc pas la vie... Mais je sens au
      contraire, quand je lutte contre les autres, que c'est bien
      moi qui vis; oui, j'ai raison de vivre, je n'ai pas vécu en
      vain... Chacune de mes actions est faite avec mon sang, je
      suis tout entier en elle; toutes mes forces sont en jeu;
      tout mon être m'appartient. Je règne sur moi-même et
      j'accomplis ma tâche.--Laquelle?--Je vis.

Ainsi, la guerre serait un sport ou, comme disent les Anglais, un
_excitement_, ayant pour principale raison d'être de fouetter les nerfs
de quelques jeunes hommes d'action, que l'étude n'amuse pas! C'est à
cette conception du patriotisme qu'aboutit l'école de la Vie! La pensée
est chose morte, parce qu'une vérité scientifique est accessible à tous!
Singulier raisonnement, et ceux qui le tiennent sont bien qualifiés pour
traiter les intellectuels d'égoïstes! Ici éclate toute la fausseté du
point de vue de M. Romain Rolland. Il ne s'inquiète que des individus,
de leur bonheur ou de leur hygiène morale. Quant aux vérités générales
et aux intérêts collectifs, il s'en occupe peu. Cependant, c'est le bien
de la patrie (et peut-être celui de l'humanité) qui doit décider de la
paix ou de la guerre, non le caprice de quelques amateurs d'exercices
violents. Et l'avancement de la science importe plus que les impressions
plus ou moins agréables qu'elle procure aux savants ou aux apprentis.
Par un étrange paradoxe, M. Romain Rolland proclame sans cesse la
nécessité du sacrifice, mais il n'envisage que la joie de celui qui se
sacrifie, et non le bénéfice qu'en tirera la cause pour laquelle il se
sera dévoué. «La vie ne produit pas de jouissance plus haute que celle
de la donner.» M. Romain Rolland prêche l'héroïsme, comme il prêchait la
foi, sans en déterminer l'objet. Le profit qui pourrait en revenir au
pays est de surcroît pour ainsi dire: le principal est de s'immoler,
comme de croire, sans qu'on ait besoin de savoir au juste à quoi. Quel
funeste dilettante que ce contempteur de l'inoffensif dilettantisme d'un
Renan! N'ayant pas réussi à libérer la Hollande, Aërt estime que
l'essentiel est de se libérer lui-même, et il se suicide. Le beau
résultat!

_Le Triomphe de la raison_ met en présence des jacobins, des girondins,
des royalistes, un adorateur de Charlotte Corday et des fanatiques de
Marat. Tous ces gens se valent à peu près et l'on nous les présente, ou
peu s'en faut, sur le même plan, parce que la première loi est d'être
sincère, et qu'ils sont tous sincères! Cependant les royalistes sont un
peu moins bien traités, il en faut convenir; mais pourquoi? Parce que
«jamais on ne doit étouffer l'avenir sous le poids du passé...» Vous
reconnaissez une des marottes de M. Romain Rolland. Le passé a en lui un
ennemi personnel. Le passé, c'est la mort (d'après lui), et il est l'un
des chefs de l'école de la Vie. A parler franc, cela n'a aucun sens. Il
y a dans le passé du bon, qu'il faut conserver, et du mauvais, qu'il
faut éliminer. Certaines parties du passé sont encore très vivantes. Le
critérium frivole et purement verbal de M. Romain Rolland se
retournerait aujourd'hui contre la République en faveur d'un changement
de régime, et l'on en déduirait d'ailleurs l'obligation d'une
instabilité perpétuelle... Peut-être M. Rolland témoigne-t-il d'une
bienveillance particulière pour les girondins, qui aboutissent au
suicide comme le jeune Hollandais Aërt. Mais entre Marat et Charlotte
Corday, il tient la balance sensiblement égale. L'adorateur de
Charlotte, le naïf Adam Lux, finit même par avouer qu'elle s'est
trompée: «Marat n'était pas le mal. Il voulait le bien et il faisait le
mal, comme nous tous, comme toi...» Cet Adam Lux se persuade que la
victoire est mauvaise, quelle qu'elle soit; que la défaite est bonne,
pourvu qu'elle soit volontaire; enfin que le monde ne peut être lavé que
par le sang d'un juste. Et il se poignarde. On ne voit pas en quoi ces
holocaustes serviront à l'apothéose de la Raison.

En somme, M. Romain Rolland ne nous présente que des vaincus et semble
atteint d'un assez noir pessimisme. Agathon diffère de lui en apparence,
étant au contraire d'un optimisme intrépide. Mais leurs principes sont
communs, et c'est peut-être M. Romain Rolland qui en a le mieux vu les
conséquences normales. Il n'y a rien de plus décevant que cette manie de
promouvoir l'action ou la vie à la dignité de fin en soi. Le dédain de
la pensée, qui seule fait le prix de la vie et régit correctement
l'action, doit conduire naturellement à de ridicules déboires ou à de
tragiques désastres. Cet antiintellectualisme n'est pas sain. La
juvénile ardeur d'Agathon a pu l'abuser. M. Romain Rolland, médiocre
dialecticien, mais doué d'une sensibilité très vive, a découvert
d'instinct la vraie conclusion.




VIEUX DE LA VIEILLE[114]


[Note 114: Lucien Descaves: _Philémon, vieux de la vieille_, 1 vol.
Ollendorff.]

M. Lucien Descaves a toujours eu du goût pour l'étude des doctrines et
des milieux révolutionnaires, comme le prouvent son roman _la Colonne_
et ses deux comédies écrites en collaboration avec M. Maurice Donnay,
_la Clairière_ et _les Oiseaux de passage_. Son nouvel ouvrage est un
roman, si l'on veut, et même assez original, puisqu'il se compose
essentiellement d'une série de conversations entre l'auteur et son
héros; mais c'est surtout un tableau d'histoire anecdotique, évoquant la
vie des proscrits de la Commune à l'étranger, principalement en Suisse.
Le protagoniste, Etienne Colomès, ouvrier bijoutier, obscur soldat de la
Commune, raconte ses souvenirs d'exil à M. Lucien Descaves, à qui le
hasard le donna pour voisin, après l'amnistie, à Paris, dans le
quatorzième arrondissement. Certains détails ne sont pas absolument
exacts, et la figure d'Etienne Colomès a été peut-être légèrement
retouchée par le peintre, qui aura voulu la rendre aussi significative
que possible. Mais M. Lucien Descaves a manifestement procédé à une
minutieuse enquête, et dans l'ensemble son récit est d'une évidente
vérité. On peut trouver plus d'intérêt intellectuel et, pour ainsi dire,
esthétique, dans un livre comme _l'Enfermé_, de M. Gustave Geffroy, qui
est une biographie d'un chef, de ce Blanqui dont nul ne saurait
contester au moins l'admirable talent d'écrivain. Le Colomès de M.
Lucien Descaves n'est pas un esprit de cette envergure, et ses aventures
ne sont pas aussi passionnantes. C'est un bonhomme tout simple et tout
modeste, qui n'a joué qu'un rôle effacé, mais qui n'en est que plus
représentatif. M. Lucien Descaves nous a magistralement exposé la
psychologie d'un type de vieux démocrate parisien, qui appartient au
passé et dont les préjugés ou les erreurs n'excluaient point des
qualités assez sympathiques.

Avant même d'avoir fait connaissance avec lui, M. Descaves avait
surnommé son voisin Philémon, à cause des prévenances touchantes dont il
le voyait entourer sa Baucis, qui s'appelait plus familièrement
Phonsine. Ces deux bons vieux ne se quittaient pas d'une semelle: toute
la journée ils travaillaient ensemble, en chantant. Leur seul différend
portait sur le choix du répertoire. Phonsine avait une prédilection pour
les romances militaires et sentimentales, sentant l'ancien régime. Le
père Philémon n'admettait que les chansons humanitaires et démocratiques
de Pierre Dupont, ou de Pottier. Ces ouvriers d'autrefois étaient gais,
sensibles, courageux au travail, et ils avaient des vertus de famille.
C'étaient des idéalistes. Leur naïf idéal révolutionnaire leur tenait
lieu de religion. Leur joyeuse humeur s'accompagnait de principes
austères. Le père Philémon déteste les paresseux, les inutiles et les
libertins. Comme Platon, il fait peu de cas des poètes, mais son
caractère a un côté poétique: c'est un brave homme et un rêveur candide.
Il n'aime pas beaucoup les gens de lettres, mais il s'est efforcé de
s'instruire, et il a beaucoup lu, surtout Proudhon, qui est son maître.

Internationaliste en théorie, il est pratiquement très patriote; il a
même, quoique Parisien et libre penseur, un patriotisme de clocher. «Je
suis, dit-il, un enfant du quartier des Gobelins, né rue Croulebarbe, au
bord de la Bièvre... du temps où il y avait une Bièvre.» Il
s'attendrirait volontiers sur les transformations de son vieux Paris,
comme Huysmans, M. Edouard Drumont ou M. André Hallays. Il fait avec M.
Lucien Descaves de longues promenades, de l'Observatoire aux Gobelins,
de la Butte-aux-Cailles au Lion de Belfort, dans ces lointains faubourgs
de la rive gauche, aux larges boulevards solitaires, peu encombrés de
boutiques, mais où abondent les couvents et les hôpitaux. «Qui dit
boutiques, au faubourg, dit mastroquets. Le mélange agressif de vapeurs
d'alcool et de relent, qui s'exhale des comptoirs assiégés, me rend plus
sympathiques, par contraste, les grands murs blancs, comme un bandeau
sur une bouche et sur des yeux, les derniers jardins au fond des cours,
les rez-de-chaussée confiants qui prennent l'air par la fenêtre, les
couloirs obscurs des maisons sans ascenseur, sans électricité, sans
tapis à tous les étages... le vieux Paris enfin, où quelque chose de ce
que nos parents ont connu, ont aimé, subsiste encore. Ce Paris-là est
le nôtre, à Colomès et à moi: un peu de notre sang coule dans les veines
que sont ses rues... Combien ont ainsi leur village dans Paris!» Colomès
avoue qu'en exil, il était tourmenté surtout par la privation de l'air
natal: «L'obsession était parfois si forte, si douloureuse, qu'elle
allait jusqu'à l'étouffement. Ce qu'on appelle la nostalgie, c'est une
espèce d'asthme. Le mal du pays est moral et physique: on en souffre
dans la tête et dans la poitrine. Langevin, membre de la Commune, exilé
à Londres, quand il respirait difficilement, allait, avec sa femme, se
faire éventer par le drapeau de l'ambassade de France!... Citoyen du
monde n'empêche pas d'être natif des Gobelins!» Et il dit encore:
«Quelquefois, le dimanche, nous poussions jusqu'à Hermance ou jusqu'à
Ferney, histoire de mettre un pied en France, comme des gamins tentés
par le fruit défendu. Ou bien, en traversant le pont des Bergues, je
disais à Phonsine:--Voilà le canal Saint-Martin!... Elle se fâchait et
devenait toute pâle...»

Ils étaient, en 1871, plusieurs centaines de réfugiés à Genève. Presque
tous sans ressources, ils vivaient pauvres, mais fiers, en travaillant
de leur état. Excellent ouvrier, Colomès s'était aisément tiré
d'affaire. Il avait gardé rancune à la Suisse de quelques vexations,
mais reconnaissait que le droit d'asile avait été noblement respecté,
malgré les demandes d'extradition et les préventions d'un assez grand
nombre d'habitants. Il réserve principalement ses sévérités pour les
discoureurs et les piliers de café, les épaves de la bohème libérale,
l'ancien entourage de Raoul Rigault. Le père Colomès avait la
superstition du travail manuel: pour lui, l'ouvrier seul était digne du
nom d'homme, tout intellectuel lui semblait suspect _a priori_. «On
s'était demandé s'il fallait ouvrir l'Internationale aux travailleurs
de la pensée et l'article 8, qui répondait affirmativement, avait été
adopté à l'unanimité. _Chose triste à dire_, un grand nombre d'ouvriers,
en 1873, abondaient encore dans ce sens». Là-dessus le père Colomès
reste intraitable, et M. Lucien Descaves perd son temps à le chapitrer.
C'est, à sa manière, une espèce d'aristocrate. Tout contact avec la
bourgeoisie lui paraît une mésalliance. Il ne pardonne pas à Karl Marx
ses complaisances pour les intellectuels ni ses tendances autoritaires
et centralisatrices. Contre Marx et avec Bakounine, il voulait que la
constitution de l'Internationale restât autonomiste et fédérative. Cette
grande querelle de Bakounine et de Marx ne fut qu'une des nombreuses
causes de dissentiment qui agitaient ce petit monde de réfugiés. «Le
soupçon et la médisance sont les poisons lents de toutes les
proscriptions.» Ajoutez-y «l'inévitable chapitre des mouchards». Il y en
avait sans doute quelques-uns, mais on en voyait partout. «Hélas! reprit
Colomès, il n'était pas besoin d'agents provocateurs pour semer la
zizanie entre nous! Les communeux de Londres et les communards de Genève
se défiaient, s'adressaient entre eux des injures et des cartels. La
moitié de la proscription dénigrait l'autre moitié. Edmond Levraud, dit
le Grand-Bison, bon garçon pourtant, mais aigri par le mal de poitrine
qui devait l'emporter, semblait faire la navette pour colporter les
calomnies et les cancans. Ce fut l'époque des réunions orageuses, des
enquêtes, des procès-verbaux, des jurys d'honneur et des exécutions
sèches.» Pauvres gens!

Le malheur aigrissait les exilés, les rendait méfiants et injustes. La
situation de la plupart d'entre eux demeurait fort précaire. Ils
n'étaient en somme que tolérés. On en cite qui furent successivement
expulsés de Lausanne, de Bruxelles, de Vienne, de Strasbourg, et en
péril de mourir de faim. Ils attendaient comme le Messie cette amnistie
qu'ils croyaient prochaine, mais qui se fit désirer pendant près de dix
ans. Le retour tant souhaité ménageait encore des déceptions à beaucoup
d'entre eux, qui se trouvèrent isolés, dépaysés dans un Paris nouveau,
qui les avait oubliés. Quelques-uns devinrent députés, conseillers
municipaux, fonctionnaires: le fretin eut souvent de la peine à
subsister. Colomès et Phonsine, vieillissant, durent se rabattre sur un
métier facile, dont ils furent ensuite privés par les progrès du
machinisme--encore une bête noire du père Philémon! Baucis fut frappée
d'hémiplégie, mourut. Colomès, resté seul, frustré de sa dernière
ressource, une petite pension viagère que touchait sa femme, eut une
belle vieillesse d'irréductible insurgé. Il refusa de rien accepter de
personne, même de l'Etat: l'hospice lui faisait horreur. Plutôt que de
subir l'aumône, lorsqu'il n'eut plus en sa possession que la somme
nécessaire pour payer ses obsèques, il se suicida discrètement,
farouchement; et sa mort fait songer à celle du Loup, dans Alfred de
Vigny.

Jusqu'à la fin, il avait été fidèle à «la cause», ne manquant point de
célébrer les anniversaires de mars et de mai, prenant un infatigable
plaisir à narrer ses campagnes et à remuer ces cendres avec de vieux
camarades, les Vieux de la Vieille, comme dit M. Lucien Descaves.
«Pourquoi pas? Des Vieux de la Vieille, rabâchant leurs exploits; des
Vieux de la Vieille sans uniforme, sans galons sur la manche, ni croix
sur la poitrine, il y en a, Dieu merci, en dehors de la grande armée
impériale. On revient toujours d'un pèlerinage à la Colonne, quand on a
le culte d'un drapeau, quel qu'il soit.» Colomès et ceux de sa
génération avaient ce culte, et ils le défendent éloquemment contre les
négations du fils de l'un d'entre eux, syndicaliste froidement positif,
qui estime qu'un Français doit vivre pour lui et que rien ne vaut la
peine de mourir. Les enthousiasmes, même chimériques et funestes, de ces
Vieux de la Vieille avaient une autre allure qu'un tel scepticisme
égoïste et desséché. Les nouvelles modes révolutionnaires commencent à
faire regretter celles d'autrefois. Ce socialisme des vieilles barbes
s'inspirait d'un sentiment héroïque et idyllique qui ne l'empêchait
point sans doute d'être pernicieux, mais qui lui donnait un aspect moins
maussade et plus français. On conçoit que les idées de 1848 aient pu
séduire un Hugo et un Lamartine. On imagine malaisément des poètes de
cette taille s'affiliant à la C. G. T.




TEODOR DE WYZEWA[115]


Il y a quelque vingt-cinq ans, M. Teodor de Wyzewa jouait un rôle
considérable dans le mouvement symboliste et décadent. Il ne pratiquait
pas précisément ces nouveautés: je ne me souviens pas qu'il ait jamais
publié de vers libres, ni même de vers d'aucune sorte, et sa prose
n'était pas absconse. Il collabora à la _Revue wagnérienne_, où parut un
jour cette note de la direction: «A partir du prochain numéro, la
_Revue_ sera rédigée en termes intelligibles.» La collaboration de M.
Teodor Wyzewa fut, sans doute, postérieure à la publication de cet avis
mémorable. On vit également sa signature à la _Vogue_, et il fit assez
longtemps la critique des livres à la _Revue indépendante_. C'est un de
ses articles, parcouru un dimanche matin, au sortir du lycée, sous les
galeries de l'Odéon, qui me révéla les délicieuses _Moralités
légendaires_ de Jules Laforgue. Je viens de relire cet article, qui a
été recueilli dans un volume intitulé: _Nos maîtres_. Tant d'années
écoulées n'ont pas réussi à le rendre obscur.

[Note 115: _Ma tante Vincentine_, 1 vol., Perrin.]

M. de Wyzewa, en ces temps lointains, souhaitait de tout comprendre et
de tout expliquer. Il traduisait en langue vulgaire les plus hermétiques
sonnets de Stéphane Mallarmé. Il contribuait pour sa part à édifier la
doctrine, et il l'enseignait aussi clairement que possible aux profanes.
Mais y croyait-il lui-même tout à fait? Cet esthète professionnel avait
une singulière mobilité d'esprit, avec un penchant naturel à l'ironie et
au dandysme. Il ne se piquait point de constance dans ses admirations ni
de rigueur logique dans ses jugements. Il se fût plutôt piqué du
contraire. On eût dit d'un petit Jules Lemaître d'avant-garde. Il était
impressionniste et dilettante, dans une acception restreinte et un peu
frivole du mot. Il n'appliquait point le haut dilettantisme
intellectuel, qui consiste à étudier impartialement les diverses formes
de la culture, mais il avait une façon nonchalante de se subordonner les
œuvres et de les goûter plus ou moins selon les caprices du moment. «Tel
jour, dit le chevalier Valbert, c'est tel acte de _Tristan_ qui me
paraît superbe, tel autre jour il m'ennuie.» Plus loin, ce même Valbert
nous confiera qu'à une certaine époque les philosophes l'ennuyaient, les
poètes aussi, et les romanciers pareillement, à l'exception toutefois de
Michelet, Dickens et Dostoïevski. Ces confidences peuvent être à leur
place dans un roman; mais il est bien entendu qu'elles nous éclairent
sur la psychologie du personnage, et non pas du tout sur la valeur des
écrivains si cavalièrement traités.

L'objectivité est la première condition d'une critique sérieuse. Sans
doute, nous ne connaissons les œuvres que par nos impressions, et le
défaut de sensibilité a déterminé de lourdes erreurs. Mais il ne s'agit
point d'impressions accidentelles ni d'une sensibilité influencée par
des événements étrangers à la littérature. A un homme qui a des raisons
personnelles et contingentes d'être triste, une comédie ou un ouvrage
gai peut paraître intolérable: il n'en résulte pas que Molière et
l'Arioste soient de mauvais écrivains. Le sens esthétique doit être une
faculté différenciée, non soumise à l'action générale de l'organisme ni
à la pression de l'extérieur; pour juger une œuvre littéraire, comme
pour mener à bien une expérience scientifique, il faut s'affranchir de
toute considération d'un autre ordre et se trouver, si l'on peut dire,
en état de grâce. M. de Wyzewa déclare, il est vrai, dans _Nos maîtres_,
que «les œuvres d'art ne sont point faites pour être jugées, mais pour
être aimées, pour plaire, pour distraire des soucis de la vie réelle». A
quoi l'on peut répondre que les bien juger sert à les mieux aimer, selon
l'axiome de Léonard de Vinci: «L'amour est d'autant plus profond que la
connaissance est plus certaine.» Les lecteurs qui se désintéressent du
point de vue critique et intellectuel se privent de joies intenses, et
la plupart d'entre eux finissent par se contenter de distractions
subalternes. Ce pyrrhonisme radical, sans danger pratique pour les gens
de goût naturellement affiné (et encore!), peut avoir les plus fâcheuses
conséquences pour un public déjà trop enclin à ne pas discuter ses
plaisirs. C'est pourquoi Brunetière avait raison en principe contre MM.
Jules Lemaître et Teodor de Wyzewa, malgré ses préjugés et ses
injustices et bien qu'il eût presque toujours tort en fait. Et c'est
peut-être Brunetière qui a le plus, sinon le mieux aimé les lettres,
car, lorsque M. de Wyzewa aborde une question qui lui tient vraiment au
cœur, il réussit très bien à se créer une certitude et à s'y fixer.

Rien de plus significatif à cet égard que son _Valbert_. Ce curieux et
spirituel roman date de 1893. On y rencontre de nombreuses traces de la
période wagnérienne, symboliste et décadente de M. de Wyzewa, qui nous
conte ses souvenirs de Bayreuth et fait de son héros une espèce de des
Esseintes, épris de maîtresses purement imaginaires et dégoûté des
femmes de la vie réelle, comme «des notes que déposent les pédants au
bas d'une page de vers». Mais il le persifle aussi, avec un fin humour
répandu dans tout le récit et concentré dans des épigraphes
fallacieuses: il indique minutieusement ses références, mais personne
n'a jamais vu les ouvrages auxquels il prétend emprunter ces phrases,
qui paraissent bien être purement et simplement de son invention. «Mon
âme est basse, dit la baronne, mais je n'y peux rien.» (Attribué à Ad.
Valin, les _Deux secrets_, p. 27.) Le chevalier Valbert souffrait, comme
Jean-Jacques, d'une manie de «se confesser des folies et des fautes qui
pesaient à sa conscience». Ce pauvre garçon a pour destin de ne prendre
jamais que les choses dont il ne veut point et de ne ressentir d'amour
que pour les femmes qui l'ont quitté. D'une petite amie du quartier
latin, il dit: «Les six mois que j'ai passés avec elle ont été le seul
temps de ma vie où les préoccupations amoureuses n'aient tenu aucune
place.» Et quelle est la cause de ces mésaventures? Elle est résumée
dans l'épigraphe du quatrième chapitre: «Malheureux! Mais ta tête va
enfler, si tu y fourres tant de livres!» (Attribué à Dumontier: le _Fin
mot_, p. 16. Et ce Dumontier est aussi inconnu au bataillon que le
Valin des _Deux secrets_.)

Ici s'affirme la thèse désormais favorite de M. de Wyzewa, qui est un
des précurseurs authentiques de l'antiintellectualisme et de l'école de
la Vie. Son charmant esprit y mettait plus d'agrément et de bonne humeur
que n'en ont montré par la suite d'autres théoriciens. Mais l'idée est
énoncée en termes exprès, et même avec un peu d'insistance. On l'avait
déjà vue poindre chez lui quelques années auparavant. Il écrivait, dès
1887, dans la _Revue indépendante_: «La souffrance véritable est de
savoir; qu'on empêche l'humanité d'apprendre, et on l'empêchera de
sentir la douleur.» Dans la préface de _Nos maîtres_ (1895), il se
flatte d'avoir toujours détesté la science, mais il avoue qu'il
accordait autrefois à la pensée une valeur souveraine et qu'«aux
soi-disant vérités de la science il opposait une vérité supérieure,
jaillissant du libre exercice de l'intelligence». _Valbert_ prouve qu'en
1893 il en était déjà bien revenu. «Comme il y a des gens qui naissent
sourds ou aveugles, Valbert était né _intellectuel_: aucune infirmité
n'est plus terrible que celle-là...» C'est à cette infirmité que sont
imputables les ennuis qui ont troublé les relations de Valbert avec
quelques jeunes actrices ou filles de brasserie. «Ah! si les récits de
Valbert pouvaient maintenir hors des voies maudites de l'intelligence et
de la réflexion ne serait-ce qu'une seule âme, parmi celles qui
m'entendent...» Jeunes gens, «ouvrez vos yeux, vos oreilles, votre cœur,
et fermez votre cerveau où gît un poison meurtrier! Ne vous abrutissez
pas dans la science et dans la pensée!» On peut préférer à cette
éloquence le style épigrammatique de Dumontier, mais peu importe.

A la fin, guéri de son mal, Valbert s'écrie: «Je compris que la beauté
véritable n'était pas où je l'avais cherchée, dans ces misérables
ouvrages de l'esprit des hommes qui, seuls, jusque-là, m'avaient
attiré... Je vis qu'il y avait d'inépuisables, de prodigieuses délices
dans la verdeur des plaines, le mouvement des feuillages, dans le
murmure des sources et dans la musique des étoiles. Je vis que dans ma
pensée tout était laid, et que tout était beau en dehors d'elle.
Adorable printemps de mes sens, je regardais, j'écoutais; pour la
première fois dans ma vie je découvrais la vie.» N'oublions pas que ce
texte est antérieur d'une bonne dizaine d'années à l'apparition du
premier volume de _Jean-Christophe_. La guérison de Valbert était due à
l'audition de _Parsifal_ et à la rencontre d'une honnête jeune fille, à
laquelle il s'était fiancé. Pour elle, il s'était renoncé lui-même: il
n'aspirait qu'à la servir, à travailler pour lui plaire, à se dévouer
pour elle. «Oui, toutes mes misères m'étaient venues de ce que j'avais
toujours pensé à moi-même, tandis que le secret du bonheur est de ne
penser qu'à autrui. Ou plutôt le secret du bonheur est de ne point
penser...» On pourrait contester ce raisonnement: car enfin les plus
fameux penseurs, Platon, par exemple, ou Descartes, ou Renan, ont pensé
à autre chose qu'à eux-mêmes, et l'un des bons effets de la pensée
véritable, de l'art ou de la science, est justement de remplir l'esprit
et de capter toutes ses forces, de manière à le détourner de l'obsession
du moi. Mais le système de M. de Wyzewa se dessine avec netteté: il
comporte l'adoration de la vie, opposée à l'intelligence, et un précepte
de renoncement qui, par l'entremise de _Parsifal_ (peut-être aussi de
Tolstoï, qui n'est pas nommé ici), tend à devenir chrétien. Les _Contes
chrétiens_ sont, au moins en partie, contemporains de _Valbert_. Ce
christianisme encore un peu littéraire évoluera peu à peu vers
l'orthodoxie, sous l'influence de saint François d'Assise, pour qui M.
de Wyzewa professe une dévotion particulière, et de la tante Vincentine,
dont il nous offre aujourd'hui l'histoire. Ses jugements philosophiques
ou religieux ont plus d'unité que ses jugements esthétiques.

Cependant, son nouvel ouvrage réalise une conception déjà ancienne. Il
estimait jadis que «la forme la plus parfaite du roman serait une
biographie, le simple récit d'une vraie vie, mais racontée de manière à
nous paraître vivante, et usant à cet effet de tous les procédés du
roman». Ce plan a été suivi récemment par M. Maurice Barrès dans _la
Colline inspirée_, et par les frères Tharaud dans _la Tragédie de
Ravaillac_. M. Teodor de Wyzewa aura été un grand semeur ou annonciateur
d'idées fécondes; et il y a tel passage de _Valbert_ où l'on peut
apercevoir le premier germe de celle qui a fourni à M. Gabriel
d'Annunzio ses admirables _Vierges aux rochers_. Quoi qu'il en soit, _Ma
tante Vincentine_ est donc une biographie romanesque, ou un roman
biographique. L'auteur nous assure que tous les événements sont exacts.
Cette tante de M. de Wyzewa, Mlle Vincentine Bobrowicz, morte à Paris en
1906, dans sa soixante-dix-huitième année, fut une sainte, au témoignage
de son neveu. Sa vie fut toute simple, modeste et absorbée par un
infatigable dévouement au service de sa famille. Dans sa jeunesse, en
Pologne, elle avait été jolie, élégante et courtisée. Elle repoussa
plusieurs demandes en mariage pour ne pas se séparer de son frère, le
docteur Wyzewski, ni du fils de celui-ci, ayant conçu pour cet enfant
une affection maternelle. Tante Vincentine suivit le docteur et le
jeune Teodor en France, où l'adversité lui imposa de pénibles sacrifices
sans jamais lasser son grand cœur. Trois fois par semaine, pendant six
ans, elle fit vingt-six kilomètres à pied pour passer quelques instants
avec son neveu au parloir du collège de Beauvais. M. de Wyzewa donne
mille détails touchants sur la tendresse et l'abnégation de cette bonne
tante, et il s'accuse d'en avoir quelque peu abusé. Peut-être
exagère-t-il, par goût de la confession publique et humilité chrétienne,
ces péchés d'enfance et de jeunesse. Ce récit, uniquement composé de
traits familiers et de scènes intimes, échappe à l'analyse. Il s'en
dégage une douceur pénétrante et hagiographique. C'est, pour M. de
Wyzewa, comme une suite à sa traduction de la _Légende dorée_. La tante
Vincentine avait une âme franciscaine: elle aimait la nature, la poésie,
les beaux contes; elle était enjouée, tolérante, indulgente, et savait
rendre la vertu aimable. C'est une belle figure évangélique. Mais, quels
que soient les mérites du livre, n'aurait-il pas mieux valu le
transposer et en faire un véritable roman, que l'auteur aurait pu dédier
à cette chère mémoire? La biographie convient aux personnages
historiques. Pour les autres, le roman permet de conserver toute la
vérité des caractères, tout en accordant plus de liberté à l'art de
l'écrivain.




CLAUDE FERVAL
ET Mme DE LA VALLIÈRE[116]


[Note 116: _Un double amour_, 1 vol. Fasquelle.]

M. Jean Richepin a écrit une préface pour _Un double amour_. «La
première fois, dit-il, que je fis rencontre de celle qui signe en
littérature Claude Ferval, ce fut dans le monde, parmi les flots d'une
réunion fort nombreuse...» Il ajoute: «Tiens! pensai-je. Une héroïne de
la Fronde.» Les premiers lecteurs de _la Chanson des gueux_ auraient été
bien étonnés si on leur avait prédit que l'auteur deviendrait un jour si
mondain. Il était naturel, au contraire, que le premier ou l'un des
premiers récits de Claude Ferval s'intitulât: _Vie de château_. Son
nouvel ouvrage n'est pas un roman, et il n'est pas davantage frondeur.
Le _Double amour_ dont il s'agit ici, c'est celui de Louise de La
Vallière pour le roi et pour Dieu. Dans son sermon pour la profession de
Mme de La Vallière, duchesse de Vaujour, Bossuet définit, d'après saint
Augustin, ces deux amours opposés: «L'un est l'amour de soi-même poussé
jusqu'au mépris de Dieu, c'est ce qui fait la vie ancienne et la vie du
monde; l'autre est l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi-même,
c'est ce qui fait la vie nouvelle du christianisme, et ce qui, étant
porté à la perfection, fait la vie religieuse.» Que ces Pères de
l'Eglise sont donc austères et rades jusque dans leur langage! Est-il
possible de qualifier d'amour de soi-même la passion, exaltée et dévouée
jusqu'aux plus cruels sacrifices, qu'inspira Louis XIV à la douce La
Vallière? Jamais héroïne ne démentit avec plus d'éclat l'impitoyable
théorie qui ne voit qu'égoïsme dans tout sentiment dont l'objet est
purement humain. Claude Ferval met plus de nuances dans sa psychologie.
Malgré son admiration éperdue pour Bossuet, qui est certes un très grand
écrivain, mais qu'elle proclame «le plus grand génie de son siècle» et
«l'homme de qui le nom restera comme le plus pur, le plus élevé parmi
les hommes», ce qui sent peut-être un peu l'hyperbole, Mme Claude Ferval
se montre plus indulgente pour des faiblesses si poétiques, et partage,
en définitive, cette opinion de Sainte-Beuve: «Toutes les fois qu'on
voudra se faire l'idée d'une amante parfaite, on pensera à La
Vallière... Elle rappelle, comme amante, Héloïse ou encore la religieuse
portugaise, mais avec moins de violence et de flamme: car celles-ci
n'eurent pas seulement le génie de la passion, elles en eurent
l'emportement et la fureur; La Vallière n'en a que la tendresse. Ame et
beauté toute fine et suave, elle a plus de Bérénice en elle que ces
deux-là.»

Le _Double amour_ appartient à ce genre assez nouveau, ou du moins
renouvelé, dont _la Tragédie de Ravaillac_, des frères Tharaud, a
fourni récemment un brillant exemple, et qui n'est pas du tout le roman
historique à la façon de Walter Scott, de Dumas père ou de Mérimée, mais
qui consiste à traiter l'Histoire elle-même par les méthodes du roman.
Pas d'intrigue arbitraire ni d'incidents inventés. Mais on ne se borne
pas non plus à l'exposé des faits établis. On suit les documents, mais
on supplée à leur sécheresse: on compose le tableau d'après leurs
indications. C'est ainsi que procédaient, en somme, les historiens
anciens, qui prêtaient aux personnages historiques de si éloquents
discours, en général conformes à leur caractère et adaptés à la
situation, mais nullement textuels. Mme Claude Ferval ne cherche pas à
rivaliser avec le _Conciones_. Mais elle suppose et restitue certaines
scènes sur lesquelles manquent des témoignages précis; elle analyse les
pensées et les rêveries de Louise de La Vallière, comme un romancier
psychologue imagine celle de ses héros fictifs. Ce volume n'apporte pas
de révélations, et les historiens graves le trouveront peut-être un peu
frivole; mais il conte de captivantes aventures avec un charme qui lui
vaudra certainement la faveur du public.

Tout est romanesque dans la vie de Mlle de La Vallière. Elle était de
petite noblesse tourangelle, et rien ne la prédestinait à venir au
premier plan. Son caractère même semblait y répugner: elle était timide,
craintive, effacée. «Jolie, mieux que jolie, touchante, avec ses yeux de
tendresse, sa bouche candide, ses pâles cheveux argentés, elle avait un
certain air de modestie, d'honnêteté, qui la faisait estimer en même
temps qu'on la chérissait.» Mme de Sévigné a parlé de «cette petite
violette qui se cachait sous l'herbe, et qui était honteuse d'être
maîtresse, d'être mère, d'être duchesse»... Ainsi rien ne put altérer
sa réserve et sa pudeur natives. Sans doute le roi, dont elle n'essayait
certes point d'attirer les regards, ne l'eût-il jamais remarquée, sans
une comédie où on lui distribua un rôle sans la consulter. Des relations
de famille l'avaient faite demoiselle d'honneur de Madame (Henriette
d'Angleterre, duchesse d'Orléans). C'était déjà une fortune presque
inespérée. Il se trouva que les deux reines, la jeune Marie-Thérèse, et
la reine-mère Anne d'Autriche, bien mieux, Monsieur lui-même, quoique
époux assez indifférent, prirent ombrage des assiduités du roi auprès de
sa séduisante belle-sœur. Pour égarer les soupçons, Madame suggéra à
Louis XIV l'idée de jouer l'amoureux auprès de quelqu'une des dames de
la cour. Louise de La Vallière dut précisément à sa naïveté notoire, à
son insignifiance apparente, d'être choisie pour «chandelier». Or, on
affirme qu'elle aimait secrètement le roi plus d'un an avant qu'il lui
eût adressé la parole pour la première fois. «Surprise!... Miracle!...
Là où le séducteur n'était venu chercher qu'une aventure, moins encore,
une coupable simulation, que trouve-t-il? Un cœur: un petit cœur tout
chaud qui n'a pu se contenir. Louise l'aime, elle l'aime depuis le
premier jour qu'elle l'a vu. Pas une parcelle de son être qui ne lui
soit dévouée jusqu'à la mort.»

On conçoit que l'évidente sincérité de cet amour l'ait ravi. Parmi les
inconvénients du métier de roi, il faut compter l'extrême difficulté
d'avoir jamais la certitude d'être aimé pour soi-même. Aussi, dans les
contes de nourrices, de puissants monarques se déguisent-ils en bergers
pour courtiser des bergères. Louise de La Vallière procura au roi cette
satisfaction délicate. Et c'est à l'éloge de Louis XIV d'y avoir été
sensible. Un excès d'orgueil aurait pu l'empêcher de se poser la
question; une nature un peu plus épaisse l'aurait détourné d'y prendre
tant d'intérêt et de tant goûter la qualité d'âme de cette douce Louise.
Plus tard, ayant perdu la fraîcheur sentimentale de sa jeunesse, il se
contentera de l'éclatante, mais avide Montespan, dont les vues
intéressées ne faisaient doute pour personne et ne pouvaient guère
l'abuser lui-même, à moins d'un aveuglement un peu ridicule. Tous ses
contemporains, au contraire, ont rendu justice au désintéressement de La
Vallière. Elle exprimait naïvement ce souhait: «Je voudrais qu'il ne fût
pas d'un rang si élevé.» Bussy-Rabutin, qui n'était pas un novice, a
écrit: «Elle aimait la personne du roi si fortement qu'on vit bien
qu'elle l'eût aimé autant s'il avait été un simple gentilhomme et elle
une grande reine.» Elle ne demandait rien, ni titres, ni bénéfices:
c'est à son insu que Louis XIV résolut de la créer duchesse, et
seulement peu de temps avant la disgrâce définitive, en guise de cadeau
de rupture. Le rêve de La Vallière eût été de tenir secret cet amour du
roi, dont d'autres ambitionnaient de se parer et d'éblouir le monde.

Est-il bien certain cependant qu'elle eût cédé à Louis XIV s'il n'avait
pas été le roi? Je crois qu'elle l'eût aimé, simple gentilhomme, ainsi
que l'affirme Bussy-Rabutin, mais qu'elle ne lui aurait point appartenu.
Elle avait toujours été très pieuse et animée de l'horreur du péché.
Comment eût-elle failli et risqué la damnation pour un homme ordinaire?
L'idolâtrie monarchique exerça sûrement une influence sinon sur les
sentiments, du moins sur les actes de Louise de La Vallière. Elle était
d'une époque où, selon l'expression de Claude Ferval, pas plus qu'à
Dieu, on ne résistait à son roi. Mais elle était née pour l'idylle et
n'avait pas l'étoffe d'une favorite. Chose curieuse, sa réserve et son
effacement ne la préservèrent point des plus féroces inimitiés. Si
douce, si inoffensive, elle fut odieusement persécutée, notamment par
Madame, qui ne lui pardonnait pas le dénouement imprévu de la comédie du
chandelier, et par la comtesse de Soissons, l'une des nièces de Mazarin,
laquelle avait encore des desseins sur Louis XIV. On ne ménageait pas
les lettres anonymes, ni même les tentatives de meurtre ou de rapt. Et
son manque d'esprit d'intrigue lui interdisait d'avoir des amis ou des
partisans, puisque ne sollicitant ni pour elle-même ni pour personne,
elle ne pouvait servir aucune ambition ni aucune convoitise. Anne
d'Autriche, la première, lui sut gré d'être si peu dangereuse et lui
témoigna de la bonté. Marie-Thérèse la regretta, plus tard, par
comparaison.

Louis XIV l'aima-t-il? Cela ne semble pas contestable. Il l'aima autant
qu'il pouvait aimer. Il ne fut pas seulement touché de son amour: il le
partagea. Une première fois, après une querelle suscitée par son refus
de dévoiler au roi le secret de la liaison de Madame et de Guiche qui
lui avait été confié par une amie, elle s'enfuit dans un couvent de
Chaillot. Louis XIV vint l'y chercher lui-même! Il est vrai que cet
amour du roi ne fut pas éternel. Cela prouve peut-être tout simplement
que pour être roi, l'on n'en est pas moins homme. Louis XIV obéit à
l'humeur inconstante et volage dont il n'avait pas le privilège
exclusif: par contre, il était exposé à plus de tentations que le commun
des mortels. Tout en regrettant qu'il n'ait point été le modèle des
époux, ce qui d'ailleurs n'a pas si bien réussi aux deux seuls rois qui
aient mérité cette louange, Louis XVI et Louis-Philippe, on peut ne pas
juger absolument nécessaire d'accabler Louis XIV. Combien de bourgeois
n'ont pas eu davantage la vocation de la monogamie! Quant à Bossuet et
aux autres prédicateurs que l'on accuse parfois d'avoir été trop
complaisants, ils ont plutôt montré quelque indiscrétion par leurs
allusions directes à la conduite du roi. Que saint Ambroise refusât
l'accès de la cathédrale de Milan à Théodose, cela se pouvait admettre,
mais les fantaisies de Louis XIV étaient moins graves que les massacres
de Thessalonique. Les historiens démocrates, qui reprochent à Bossuet de
n'avoir pas frappé le petit-fils d'Henri IV d'excommunication majeure,
ont-ils songé qu'ils réclamaient ainsi une ingérence cléricale dans la
vie privée du souverain et par conséquent dans celle de ses sujets? On
est, au contraire, saisi de pitié pour La Vallière, sinon pour Louis
XIV, qui avait plus de défense, lorsqu'on lit tel sermon où la pauvrette
était publiquement dénoncée et flétrie devant toute la cour.

Quant au roi, l'amour qu'elle avait pour lui et celui qu'il avait eu
pour elle lui imposaient le devoir d'user de ménagements, lorsqu'il se
prit à en aimer une autre. Sur ce point, il n'est pas inattaquable.
Accordons qu'il n'ait pas été plus capable de lutter contre sa passion
pour Mme de Montespan qu'il ne l'avait été de vaincre son penchant pour
Mlle de La Vallière. Du moins eût-il été plus humain en autorisant
celle-ci, dès qu'elle l'en eût sollicité, à se retirer dans un cloître
et en lui épargnant le spectacle du triomphe de sa rivale, laquelle
triomphait sans modération et se plaisait à humilier méchamment la
malheureuse. C'est vrai. Claude Ferval explique cette obstination du roi
par un motif peu glorieux: il aurait tenu à garder auprès de lui La
Vallière pour éviter d'afficher la Montespan, dont le légitime seigneur
et maître était un de ces maris récalcitrants que Meilhac et Halévy ont
salués dans _la Périchole_. La Vallière aurait repris, bien malgré elle
et avec moins de bonheur que la première fois, le rôle de chandelier. On
se serait même arrangé pour que le public pût lui attribuer un ou deux
bâtards d'Athénaïs. Ici, nous blâmerons le roi, sans lui refuser
pourtant quelques circonstances atténuantes. Lorsque La Vallière se
réfugia pour la seconde fois dans un couvent de Chaillot, pourquoi se
laissa-t-elle ramener par Colbert? Elle déclara par la suite qu'elle
souffrait comme une damnée: mais elle n'en laissait rien paraître. Louis
XIV put croire qu'elle se résignait, comme Marie-Thérèse, que son amour
s'atténuait peu à peu et que la vie lui redevenait supportable. Il
espérait sans doute qu'elle s'accommoderait d'une bonne amitié, avec des
égards et un rang que son titre de duchesse et la légitimation de ses
enfants ne permettaient plus de lui contester. C'était mal comprendre
cette âme ardente et fière. En soi, ce n'était pas forcément
invraisemblable.

Il faut, d'ailleurs, reconnaître que les caractères, au dix-septième
siècle, avaient une certaine dureté qui n'était point particulière au
roi, et qui, selon les circonstances, paraît tantôt héroïque, tantôt
presque inhumaine. Mme de Sévigné, qui n'était pas un monstre, raille la
seconde retraite à Chaillot et le prompt retour de la fugitive.
Evidemment, elle ne prend pas cette grande douleur au sérieux. Que dire
de la mort de Madame, des bonnes paroles de Louis XIV, qui consistent à
l'exhorter à bien mourir, de la réponse de la moribonde, qui déclare
regretter moins la vie que les bonnes grâces de Sa Majesté, et du mot
implacable de ce chanoine à la jeune femme qui, un instant, se
plaignait: «Quoi, madame! Il y a vingt ans que vous offensez Dieu, et
six heures seulement que vous souffrez et faites pénitence!» La Vallière
elle-même, toute consumée de l'amour du roi et de l'amour de Dieu,
semble presque insensible quant à ses enfants. De sa fille, Mlle de
Blois, elle écrit au maréchal de Bellefonds: «Je l'aime, mais elle ne me
retiendra pas un seul moment. Je la vois avec plaisir, je la quitterai
sans peine.» La mort de son frère, le marquis de La Vallière, est
commentée par elle en ces termes: «Le Seigneur m'a demandé ce sacrifice,
comptant pour rien ce que je souffre, et cela n'est rien, en effet. Je
me sens, puisque c'est sa sainte volonté, prête à lui immoler ce que
j'ai de plus cher au monde.» Celle de son fils, le jeune comte de
Vermandois, emporté par une fièvre maligne au siège de Courtrai, lui
inspire ceci: «C'est trop pleurer la mort d'un fils dont je n'ai pas
assez pleuré la naissance.»

Ce siècle, où le jansénisme fut persécuté, était fort imprégné d'esprit
janséniste. Claude Ferval parle du «fanatisme expiatoire» auquel se
livra La Vallière. C'est l'expression juste. Elle vécut trente-six ans,
au couvent des Carmélites de la rue du Val-de-Grâce, dans les
macérations les plus rigoureuses: jeûnes, cilice, ceintures de fer,
discipline, etc. Elle resta une fois, paraît-il, trois ans sans boire!
Elle recevait des visites: la règle l'y contraignait. Elle avait dit:
«Si le roi venait, je me cacherais.» Le roi ne vint point. Faut-il s'en
indigner? Il ne l'avait pas oubliée: il lui accorda très galamment une
grâce qu'elle s'était décidée à demander pour son neveu. On prête au roi
cette brève oraison funèbre, lorsqu'il apprit la mort de La Vallière,
en 1710: «Pour moi, elle avait cessé d'exister le jour de son entrée au
Carmel.» Mais qu'est-ce à dire? Qu'il ne pardonnait point qu'on
s'éloignât de lui, de la cour, et qu'il considérait cette défection
comme un crime de lèse-majesté? Ou peut-être qu'il se fût fait scrupule
de troubler la pénitente en ravivant par sa présence des souvenirs
désormais inopportuns?




VILLON, D'APRÈS M. PIERRE CHAMPION[117]


[Note 117: Pierre Champion: _François Villon, sa vie et son temps_,
2 vol. in-8º, Champion.]

Clément Marot, qui donna en 1533 une édition des œuvres de Villon,
énonçait un regret que plus d'un lecteur a partagé par la suite. Pour
tout comprendre, dans Villon, «il faudrait avoir été de son temps à
Paris et avoir connu les lieux, les choses et les hommes dont il parle».
On sait qu'aucun poète n'a davantage farci son œuvre de noms propres et
d'allusions à des faits personnels. Ses deux principaux poèmes énumèrent
les legs, généralement fictifs et presque tous d'intention satirique,
qu'il est censé distribuer à divers personnages de sa connaissance.
D'ailleurs; il n'avait pas inventé cette formule. Le «testament» était
quasiment, avant lui, un genre poétique, qu'il a seulement traité avec
plus de génie que ses prédécesseurs. Clément Marot incline à l'en
blâmer, parce que «la mémoire desquels (lieux et hommes dont il parle)
tant plus se passera, tant moins se connaîtra icelle industrie de ses
lais dits. Pour cette cause, qui voudra faire œuvre de longue haleine,
ne prenne son sujet sur telles choses basses et particulières». Ainsi,
par principe, Marot condamne la poésie d'actualité, comme subalterne et
destinée à devenir promptement indéchiffrable. Mais il ajoute: «Le reste
des œuvres de notre Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plein
de bonne doctrine, et tellement peint de mille belles couleurs, que le
temps, qui tout efface, jusques ici ne l'a su effacer...» Il est curieux
de constater que pour Marot, écrivant en 1533, un poète né en 1431 et
mort à une date inconnue, mais qui ne pouvait guère remonter à plus d'un
demi-siècle, prenait déjà la figure d'un ancêtre dont on s'émerveillait
que le renom eût bravé les années. Nous ne songeons pas aujourd'hui à
nous étonner que Musset ou Lamartine ne soient pas encore tombés dans
l'oubli. Faut-il croire que la Renaissance, même pour Marot, qui se
rattache à la lignée gauloise, avait creusé un abîme entre le seizième
siècle et le siècle précédent?

Sur la solidité et les véritables titres de la gloire de Villon, maître
Clément avait vu clair. Mais il était un peu exclusif et poussait le
désir de comprendre un peu loin. La vraie difficulté, dans la lecture de
Villon, c'est la langue. Gaston Paris avouait qu'elle a «vieilli au
point d'être en certains endroits inintelligible même pour les érudits».
Chose curieuse, il en était déjà ainsi pour Marot qui, à distance, nous
paraît si près de Villon. Quant à tous ces personnages dont Villon nous
entretient, avons-nous tant besoin d'être renseignés sur eux pour nous
amuser des traits qu'il leur décoche? Nous intéressent-ils en eux-mêmes?
Assurément non, mais seulement à cause de l'honneur que leur a fait
Villon de s'occuper d'eux. Une bonne plaisanterie se suffit sans plus.
Il n'est nullement nécessaire d'avoir lu les ouvrages de Bavius et de
Maevius, ni d'avoir aucune information précise sur ces deux mauvais
poètes, pour savourer la fameuse épigramme de Virgile:

      _Qui Bavium non odit, amet tua carmina, Maevi!_

L'observation de Marot est juste néanmoins concernant Villon, dont
certaines facéties veulent être expliquées, ce qui prouve qu'elles
n'étaient pas pleinement excellentes et ne constituent pas la meilleure
part de son œuvre. Une méprise divertissante, mais dont la
responsabilité incombe à Villon, est celle de Théophile Gautier, qui,
dans le très brillant chapitre des _Grotesques_ qu'il a consacré à
l'auteur du _Testament_, célèbre avec attendrissement l'exquise
sensibilité de ce pauvre poète qui soutenait trois jeunes orphelins,
nommés Colin Laurens, Gérard Gossoyn et Jehan Marceau, et leur a
prodigué à plusieurs reprises les plus salutaires conseils. Nous savons
aujourd'hui, grâce à M. Pierre Champion, que ces «trois petits enfants
tout nus» étaient en réalité trois vieux usuriers, des plus riches et
des plus rapaces. Les legs et les avis que leur envoie Villon sont de
pure ironie. Théophile Gautier a pris une antiphrase à la lettre. Mais
comment eût-il deviné le véritable sens? A ne considérer que le texte,
on peut aisément s'y tromper, et ce sont bien là de ces «choses basses
et particulières» dont Clément Marot voulait détourner les poètes.

Mais il n'avait pas prévu qu'au lieu de passer de plus en plus, la
mémoire des individus et des événements mentionnés par Villon se
raviverait au contraire et que le vingtième siècle les connaîtrait
beaucoup mieux qu'il ne les connaissait, lui, Marot, qui n'en était
séparé que par une génération. C'est à nos érudits que nous devons cette
supériorité. Le regretté Auguste Longnon eut, le premier, l'idée de
vérifier, au moyen des documents d'archives, si les personnages de
Villon avaient existé ou non. «Il eut le bonheur--et la science--d'être
récompensé de ses recherches dès les premiers pas. Et les résultats de
ses premières études furent publiés dans cet _Essai biographique sur F.
Villon_ qui est le livre de chevet de tous ceux qui prétendent au titre,
diraient les Anglais, de _Villonian scholar_.» Ainsi s'exprime Marcel
Schwob, qui fut lui-même l'un des principaux continuateurs d'Auguste
Longnon. Il préparait depuis longtemps, lorsque la mort le surprit, un
grand ouvrage sur Villon, à qui il avait déjà consacré un article
considérable dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 juillet 1892, et de
nombreuses études dans des revues spéciales. On a publié tout récemment,
à tirage restreint et hors commerce, un _François Villon, rédaction et
notes_, par Marcel Schwob; c'est à ce recueil de matériaux que j'ai
emprunté l'hommage à Auguste Longnon. En 1901, Gaston Paris donnait à la
collection des _Grands écrivains_ un petit volume ingénieux et
judicieux. Enfin, M. Pierre Champion, qui déclare modestement qu'il
n'eût pas tenté l'entreprise si Schwob avait vécu, nous apporte
aujourd'hui deux gros volumes, d'une érudition immense et d'un agrément
des plus rares. M. Pierre Champion nous instruit de tout ce que l'on
peut savoir sur Villon--et même, dira peut-être quelque humouriste, de
certaines choses que l'on pourrait ignorer sans grand inconvénient.
Cependant les innombrables détails accumulés par M. Pierre Champion ne
sont jamais inutiles; beaucoup éclairent directement une strophe ou un
vers de Villon; les autres nous font mieux pénétrer dans la familiarité
de son époque et par conséquent de son œuvre. Peut-être à la rigueur se
consolerait-on de ne pas posséder l'état-civil de tel ou tel comparse
nommé incidemment; mais si quelques-unes de ses plus illustres ballades
ont une beauté qui s'impose en dehors de toute exégèse, Villon est
pourtant un des poètes qu'il importe le plus de situer dans leur milieu
historique, parce qu'il est impossible de trouver ailleurs la solution
de divers problèmes, et d'abord du plus irritant, qui est celui de sa
moralité.

En gros, ce problème se pose ainsi: Comment se peut-il faire qu'un grand
poète ait été un apache, ou, si vous préférez, qu'un apache ait été un
grand poète? Une réponse nous serait fournie premièrement par le système
de Tolstoï et de mon cher maître Emile Faguet: c'est à savoir qu'il
n'existe aucune connexité entre l'art et la morale, si même on ne doit
considérer l'art comme naturellement corrompu et corrupteur. Autrement
dit, ce qui est étonnant, ce n'est pas qu'un grand poète ait eu une
conduite déplorable, c'est que tous les poètes et tous les
artistes--excepté peut-être ceux qui ont la chance de n'avoir aucun
talent--ne soient pas de fieffés coquins et des gibiers de potence.
S'ils ne le sont pas tous, c'est par une inconséquence heureuse et par
un fortuné démenti à la logique de leur vocation. Il y a du vrai dans
cette théorie de Tolstoï, mais c'est à la condition que l'on se place à
son point de vue, lequel me paraît absolument faux. Sa morale, c'est
l'ascétisme: il est exact que les artistes le pratiquent peu et que
l'art même en est la négation. Mais si l'on conçoit la morale comme
compatible avec les joies de l'imagination et des sens et comme
consistant essentiellement dans le mépris de toute bassesse, l'art offre
le type même de la moralité véritable. Un artiste digne de ce nom peut
n'être pas un héros, mais non pas manquer d'une certaine élévation de
sentiments, et s'il commet des fautes, il y a des actes trop vils qu'il
ne commettra pas. On en trouve pourtant de cette espèce dans la
biographie authentique de François Villon.

Sans doute, lorsqu'on y regarde de près, on découvre que certains de ses
prétendus crimes seraient, pour nous, assez véniels. Tel est le cas, par
exemple, de celui pour lequel il fut condamné à mort. On n'avait guère à
lui reprocher que d'avoir involontairement assisté à une rixe dans
laquelle un de ses camarades, Robin Dogis, avait frappé et blessé Me
François Ferrebouc, notaire pontifical. C'est pour cela que le pauvre
Villon subit la question de l'eau et fut déclaré bon pour le gibet par
des juges cruels et, d'ailleurs, amis de ce Ferrebouc. On sait que
Villon fit appel au parlement et que sa peine fut commuée en celle de
dix ans d'interdiction de séjour. Cette affaire, après laquelle on ne
sait plus du tout ce qu'il est devenu, est postérieure au _Testament_;
c'est elle qui lui a inspiré le quatrain:

    Je suis François, dont ce me poise,
    Né de Paris, emprès Pontoise, etc.

et sans doute aussi l'admirable _Ballade des pendus_. En vérité, il n'y
avait pas de quoi fouetter un chat. Au début de sa carrière, il avait
été réellement homicide. Il avait tué de sa main un prêtre, un certain
Philippe Sermoise, mais il n'était pas l'agresseur. Peut-être avait-il
eu des torts: le motif de la querelle semble avoir été une histoire de
femme. Quoi qu'il en soit, Villon ne fit que riposter au coup de dague
de ce Philippe Sermoise et usa donc du droit de légitime défense.
Moralement, on peut encore l'absoudre sur cet article, ou à peu près. Ce
qui est plus fâcheux, c'est le vol de cinq cents écus d'or au collège de
Navarre, qu'il perpétra en compagnie de son ami Colin de Cayeux, d'un
moine picard nommé dom Nicolas, et de deux individus nommés Petit-Jehan
et Guy Tabary, dont le dernier démasqua les coupables par ses bavardages
inconsidérés. Là, il n'y a pas à dire, Villon se révèle simple
cambrioleur. C'est alors qu'il se mit à vagabonder en province, ne
pouvant rester à Paris sans s'exposer à être arrêté. On trouve sa trace
à Angers, à Blois, à Moulins. Il est reçu probablement à la cour du roi
René, certainement à celles de Charles d'Orléans et du duc Jean de
Bourbon.

Cependant, on le soupçonne d'être affilié à la bande des Coquillards,
dont faisait partie son ami Régnier de Montigny, lequel fut pendu, ainsi
que Colin de Cayeux. En 1460, il est en prison à Orléans et passible de
la peine capitale, pour des raisons qui n'ont pas encore été élucidées.
Il est libéré à l'occasion des fêtes qui marquent la naissance de la
fille de Charles d'Orléans. En 1461, il est de nouveau sous les verrous,
pour des causes également obscures, mais vraisemblablement sérieuses:
cette fois, c'est à Meung-sur-Loire qu'il gémit sur la paille humide,
dans les prisons du terrible évêque Thibault d'Aussigny, et il ne doit
sa délivrance qu'à l'entrée solennelle du nouveau roi Louis XI dans
cette petite ville. Il rentre alors à Paris, où il écrit le _Testament_,
plein de rancune contre l'évêque qui fut son geôlier et de
reconnaissance pour le souverain qui lui rendit la clef des champs.
Devient-il sage? Pas encore, puisqu'en 1462, avant l'affaire Ferrebouc,
il avait encore un peu séjourné au Châtelet, sous l'inculpation de vol.
Villon fut un voleur, ce n'est pas contestable. Il s'est vanté, en
outre, d'avoir été un souteneur. Gaston Paris inclinait à croire que la
grosse Margot n'avait pas existé et que la ballade où il définit crûment
son rôle auprès d'elle n'était qu'une forfanterie. Marcel Schwob et M.
Pierre Champion nous garantissent l'existence de cette Margot et la
réalité de l'état que tenait Villon en sa compagnie.

Oui, tout cela est vrai, et néanmoins Villon est un grand poète, et
malgré ses aveux cyniques ou ingénus, son œuvre ne dénote pas une âme
basse. Il a ressenti jadis un amour sincère pour de belles amies qui
l'ont assez mal traité; il professe une respectueuse gratitude pour le
tuteur qui l'a élevé, Me Guillaume de Villon, son «plus que père», et la
tendresse la plus touchante pour sa mère, la pauvre femme; s'il a
failli, il est dévoré de remords et débordant de repentir; il aime sa
patrie, il a de la piété, particulièrement envers la Vierge; surtout, et
c'est peut-être chez lui la note dominante, malgré sa «folâtrerie»
naturelle ou concertée, il a le cœur doué d'une sensibilité profonde et
vraiment humaine, il s'apitoie sur les souffrances de ses semblables,
sur la mort à laquelle ils sont tous voués et qui lui fournit un de ses
principaux thèmes, il est imbu de la _caritas generis humani_ en un
temps où les mœurs étaient singulièrement rudes. A beaucoup d'égards, il
vaut mieux, je dis moralement, que la majorité de ses contemporains.
D'où vient sa déchéance? Elle vient précisément de l'influence de cette
barbare époque qu'il domine par ailleurs et de si haut. Ici, je
n'invente rien, et au surplus je préfère me couvrir d'autorités qu'on
ne récusera pas.

Saint-Marc Girardin, qui n'avait rien d'un anarchiste, a dit:

      Ne soyons pas trop sévères. Les _Repues franches_[118] ne
      sont autre chose que l'art de vivre aux dépens d'autrui:
      c'est ce qu'on appelle aujourd'hui l'art de faire des dettes
      et de ne pas les payer... Faute de civilisation, il n'y
      avait point encore ces maximes d'honneur et de délicatesse
      sociale qui nous apprennent à faire la différence entre ce
      qui est une bassesse et ce qui est une espiéglerie. De nos
      jours, Villon aimerait encore la bonne chère et la
      joyeuseté, mais il serait honnête homme. De son temps, le
      libertinage allait jusqu'à l'escroquerie; il ne sut pas s'en
      préserver.

[Note 118: Qui d'ailleurs ne sont pas de Villon.]

Gaston Paris, qui n'était pas non plus un homme très subversif, ajoute:

      Il (Villon) vivait dans un temps où la moralité publique
      était tombée au-dessous de ce qu'on peut imaginer. Pendant
      toute la guerre de Cent ans, et surtout dans sa dernière
      période, le métier d'homme d'armes et celui de brigand n'en
      faisaient qu'un: piller, voler, rançonner était habituel à
      des gens qu'on n'en voyait pas moins figurer honorablement
      dans les plus hautes charges militaires et même civiles.
      L'effroyable misère qui sévit sur Paris et sur la France
      pendant tant d'années avait habitué tout le monde à chercher
      n'importe quel moyen de soutenir sa vie... Villon, pour
      avoir volé et crocheté, ne se sentait pas positivement digne
      de mépris, bien qu'il éprouvât de ses fautes du regret et de
      l'humiliation, et ses contemporains ne le jugeaient pas non
      plus comme nous ferions son pareil. Cela tient en grande
      partie à ce que la morale civile ou mondaine n'était pas
      séparée de la morale religieuse. Enfreindre n'importe lequel
      des commandements de Dieu, celui qui défend de voler ou même
      celui qui défend de tuer et celui qui défend de forniquer,
      c'était un péché également mortel; et ce n'en était pas un
      moindre, si ce n'en était un pire, d'enfreindre un des
      commandements de l'Eglise. Le _Bourgeois de Paris_, après
      avoir rapporté toutes les atrocités des Ecorcheurs, ajoute,
      pour mettre le comble à l'horreur qu'il veut inspirer:
      _Item_, ils mangeaient chair en carême... Or, tous les
      hommes sont pécheurs, et tous les péchés se lavent par la
      pénitence: on ne faisait pas entre eux la différence que
      nous établissons aujourd'hui... Villon ne se sentit donc, à
      aucune époque de sa vie, tombé dans l'abjection morale à
      laquelle serait condamné de nos jours un homme conscient et
      convaincu de vols avec effraction, sans parler
      d'escroqueries de moindre importance...

La psychologie de Villon, très justement indiquée dans ces lignes de
deux éminents universitaires peu suspects de complaisance pour les gens
tarés et que confirme l'enquête minutieuse de M. Pierre Champion,
apparaît donc très nette et très cohérente. C'était un étudiant plus ami
du plaisir que du travail et démuni d'argent, comme il y en a eu
beaucoup dans tous les siècles. Homme d'imagination, il était en outre
prédisposé de ce chef à s'éprendre de la vie de bohème, plus aventureuse
et partant plus séduisante pour lui que la vie régulière. Or, dans le
siècle que nous a décrit Gaston Paris, la démarcation était extrêmement
vague, pour un bohème, entre la fréquentation trop habituelle des filles
et ce que notre police appelle le vagabondage spécial, entre la bonne
farce d'étudiant aux dépens du bourgeois et le délit caractérisé.
Certes, Villon était un grand pécheur et il risquait la corde, mais il
n'était pas positivement déshonoré. Gaston Paris a très bien vu que la
valeur des actes dépend dans une large mesure de l'opinion régnante et
que la véritable dégradation consiste à encourir délibérément
l'opprobre. Du moins lorsqu'on n'est qu'un homme, et non point un saint.
C'est parce qu'il n'a pas été réellement avili aux yeux de ses
contemporains ni à ses propres yeux que le pauvre Villon a pu rester
poète. Enfin M. Pierre Champion a bien raison de protester, dans le
dernier chapitre de son beau livre, contre la légende de Villon. On a
voulu faire de lui le joyeux patron des bambocheurs et des écornifleurs,
une sorte de Panurge. C'est un peu sa faute: il a, par fierté, affecté
d'être avant tout un «bon folâtre» et s'est targué de boire «un traict
de vin morillon, quand de ce monde voult partir». Certes, ce gamin de
Paris haïssait les pleurnicheries et ne ratait ni un bon tour ni un bon
mot. Mais le vrai, le grand Villon, c'est celui de la _Ballade des dames
du temps jadis_, des _Regrets de la belle Heaulmière_, de la _Ballade
faite à la requête de sa mère pour prier Notre-Dame_, du «corps féminin,
qui tant es tendre», etc.; bref le poète mélancolique et poignant de la
faiblesse, de la mort et de la pitié.




PRIX LITTÉRAIRES ET PRIX DE VERTU


C'était la première fois que M. Raymond Poincaré, depuis son élection à
la présidence, avait l'occasion d'assister à une séance publique de
l'Académie française. On avait même fait courir le bruit qu'il viendrait
en habit vert, avec le grand cordon de la Légion d'honneur! Tels sont
l'enfantillage et la crédulité des foules. D'après la tradition, les
membres du bureau et les secrétaires perpétuels revêtent seuls
l'uniforme académique. D'autre part, M. Raymond Poincaré n'a cessé de
montrer en toutes circonstances une simplicité exquise qui suffisait à
démentir ce racontar. Il est venu à l'Académie non en chef d'État, mais
en académicien que rien ne distinguait de ses confrères; ou du moins la
seule distinction a été faite par les chaleureux et unanimes
applaudissements qui ont salué son entrée.

C'étaient, en outre, les débuts de M. Étienne Lamy comme secrétaire
perpétuel. M. Étienne Lamy est surtout un politique et un historien, ce
qui ne l'empêche pas d'être un parfait homme de lettres. Le _Rapport
sur le budget de la marine_, que M. Étienne Lamy, alors député,
rédigeait en 1879, est demeuré célèbre. Ses belles _Études sur le second
Empire_, sur _Aimée de Coigny_, sur la _Femme de demain_, sur divers
_Témoins des jours passés_, s'imposent par la pénétration du jugement,
l'étendue de l'érudition, la vigueur du style. M. Étienne Lamy possède
éminemment cette maîtrise et ce haut équilibre d'esprit qui confèrent
l'autorité. Il a des opinions politiques et religieuses très nettes; il
fut à la Chambre, bien avant l'ère des ralliés, un des premiers
républicains catholiques; mais l'ardeur de ses convictions n'a jamais
rien coûté à son impartialité, à la courtoise modération de son langage,
et ne lui a jamais fait commettre une faute de goût.

Le premier rapport de M. Étienne Lamy sur les concours littéraires a
répondu à l'attente générale et a remporté le plus vif succès. C'est un
discours d'une grande élévation, d'une noble et souvent puissante
éloquence. M. Étienne Lamy l'a dit d'une voix extrêmement sympathique et
d'un ton exempt de toute emphase, qui en soulignait à peine les plus
altières envolées. Gaston Boissier était un causeur plein d'esprit, de
gaieté, de verve méridionale; Thureau-Dangin était un raisonneur
intéressant et judicieux; M. Étienne Lamy est un magnifique orateur.

Il a fait naturellement bonne mesure, comme Thureau-Dangin, aux ouvrages
historiques et à la littérature dite sérieuse. Il a heureusement défini
le mérite du professeur Grasset, qui obtient un nouveau grand-prix de
10.000 francs que l'Académie décernait pour la première fois cette
année. Il y avait depuis longtemps le grand-prix Gobert, pour
l'histoire; il y a depuis trois ans le grand-prix de littérature pour
les ouvrages d'imagination[119]; il fallait aussi un grand-prix de même
valeur pécuniaire (car tout augmente) pour la philosophie, la politique
et la morale. Le professeur Grasset, de Montpellier, auteur des
_Demi-fous_ et de la _Responsabilité des criminels_, est, je crois, fort
estimé des spécialistes en ces matières. Mais sa doctrine n'est-elle pas
un peu timide? D'après M. Étienne Lamy, sans abandonner son premier
principe: «Il y a des êtres moins coupables que dangereux», il l'a
complété par celui-ci: «Contre les êtres dangereux, la société doit être
protégée, ne fussent-ils pas coupables.» Sans doute: mais une
criminologie positive n'élimine-t-elle point complètement le concept
mystique ou métaphysique de culpabilité, pour n'envisager dans tous les
cas que le droit de la société à se protéger?

[Note 119: Depuis, l'Académie en a par malheur changé le règlement
et s'est autorisée elle-même à le morceler, faisant ainsi à la
littérature d'imagination un traitement de défaveur spéciale.]

M. Étienne Lamy, ayant à parler de M. l'abbé Augustin Sicard et de M. le
vicomte de Noailles, lauréats du prix Gobert, et auteurs, le premier
d'un livre sur _le Clergé de France pendant la Révolution_, le second
d'études sur la _Guerre de Trente ans_, en a profité pour brosser
magistralement deux grands tableaux d'Histoire. Le travail de M. l'abbé
Augustin Sicard touchait à des sujets actuels et même brûlants. M.
Étienne Lamy n'a pas dissimulé ce qu'il en pensait. Il loue «les prêtres
à qui les crimes de la Révolution ne cachent pas les vices de l'ancien
régime et qui savent la France également attachée à la société nouvelle
et à la vieille foi...» Il n'évite point de signaler que sous la Terreur
l'épiscopat fut «absent, trop absent pour sa gloire»... Ses sympathies
vont aux curés et aux vicaires, restés seuls en France, et qui même
alors «ne désavouent rien de leur assentiment à l'émancipation du
peuple». On voit que depuis l'époque où il était à peu près seul à
représenter au Parlement le parti républicain catholique, M. Étienne
Lamy n'a pas changé. Il n'y a, je crois, qu'une plaisanterie dans son
rapport: elle vise les aumôniers «bien inoccupés» de Louis XVIII. Et M.
Étienne Lamy conclut: «Rien ne pourra faire qu'une liberté dont il (le
clergé) serait exclu soit la liberté.» Ce libéralisme nous paraît la
vérité même; et l'expression n'en peut assurément blesser personne. M.
Étienne Lamy a du tact.

M. Étienne Lamy n'a pas été moins bien inspiré lorsqu'il a parlé
d'œuvres purement littéraires. Il n'a ménagé les éloges ni à M. Romain
Rolland, ni à M. Paul Claudel: et s'il les a tempérés par quelques
réserves, peu de lecteurs s'en étonneront. En résumé, il rend justice à
_Jean Christophe_, comme au «poème de la sensibilité», mais il en
signale l'«équivoque intellectuelle» et l'«insuffisance philosophique».
C'est exactement pour ces raisons que _Jean Christophe_ nous est tour à
tour si cher et si désagréable. On ne saurait mieux dire ni mieux tout
dire.

Pour M. Paul Claudel, qui doit tant choquer et rebuter les hommes de la
génération et de la culture de M. Étienne Lamy, c'est merveille qu'il
l'ait si bien compris et si finement dépeint. Il a vu que l'influence
prépondérante sur Claudel a été celle de la Bible. Rien ne me paraît
plus juste: l'influence de Shakespeare et celle des symbolistes
contemporains, même de Rimbaud, est déjà moindre; quant à celle des
tragiques grecs, bien que Claudel les ait beaucoup pratiqués et qu'il
ait même traduit _Agamemnon_, j'avoue que je ne l'aperçois pas du tout
chez lui. M. Étienne Lamy termine son paragraphe sur Claudel par ces
mots: «...Aussi faut-il proposer à l'admiration, sans le donner en
exemple, cet écrivain étrange et génial, dont les œuvres, feux de la
Saint-Jean allumés sur les montagnes, font monter vers le ciel, à
travers des fumées tournoyantes, les jets des hautes flammes.» Quelques
claudélistes néophytes et fanatiques, de ceux qui égalent couramment
Claudel à Dante et à Eschyle, trouveront sans doute M. Étienne Lamy un
peu tiède. Mais les plus anciens et les plus clairvoyants admirateurs de
l'auteur de la _Ville_ se déclareront charmés.

Ce qui est étonnant par exemple et difficile à justifier, c'est la
qualité du prix attribué à Claudel: le prix Narcisse Michaut, valant
deux mille francs. L'an dernier, un prix de trois mille francs échoyait
au délicieux Francis Jammes. C'est un peu ridicule. L'Académie ne semble
pas se rendre un compte exact de la situation de Jammes et de Claudel. A
des écrivains de ce rang, il faut un hommage digne d'eux ou un
ostracisme catégorique qui est encore un hommage indirect. Lorsqu'on
refusait à Taine le prix Bordin (un des plus importants à l'époque),
cela avait un sens: cela signifiait que la critique indépendante en
général et les opinions de Taine en particulier n'avaient pas la
bienveillance de l'Académie. Du moins n'a-t-elle pas songé à se
débarrasser de lui et à se tirer elle-même d'embarras avec un vague
accessit d'encouragement.

Il y a cent huit lauréats dont M. Étienne Lamy a renoncé à s'occuper
dans son rapport. Ils sont trop! Certes, et cette distribution de menue
monnaie, manifestement faite au hasard des relations et des
camaraderies, a depuis longtemps perdu tout prestige. Il y a pourtant,
dans le nombre, quelques ouvrages qui méritaient les prix qu'ils ont
obtenus et même des prix supérieurs: par exemple, la biographie si
documentée, si vivante, si attachante, de Berlioz, par M. Adolphe
Boschot; le subtil et profond roman de Mme Pierre de Bouchaud,
l'_Impossible aveu_, divers ouvrages de Mlle Camille Mallarmé, de MM.
Lucien Corpechot, Émile Henriot, Albert Le Boulicaut, Louis Dimier,
Daniel Mornet, Louis Roche, Jean Cocteau, Louis Le Cardonnel, etc. Et
l'on eût aimé connaître l'avis de M. Étienne Lamy sur le sensationnel et
fragile ouvrage d'Agathon.

C'est à la fin seulement de ce beau rapport que M. Étienne Lamy a risqué
une affirmation discutable, concernant la supériorité de la vertu sur
l'art. Il me semble qu'on ne peut guère comparer des choses d'essence
trop différente. Ces comparaisons-là me font toujours songer à un
humouriste[120] qui répondait à un garçon de restaurant lui offrant des
œufs sur le plat au lieu du poisson marqué sur la carte: «Je préférerais
un parapluie.» D'ailleurs, est-il bien sûr que la vertu soit plus
précieuse que l'intelligence pour le bien de l'humanité? Qu'un Lamartine
ou un Pasteur ne l'aient pas mieux servie même que les plus dévoués des
hommes d'œuvres? La sagesse serait peut-être d'honorer également toutes
les supériorités. La mode est de dénigrer aujourd'hui l'intellectuelle,
mais ce n'est qu'une mode.

[Note 120: Je ne crois pas trahir un secret de la vie privée en
révélant que cet humouriste n'est autre que le spirituel Curnonsky.]

Je serai bref sur le discours de M. René Bazin. Ce qu'il contient de
charmant ne comporte point de commentaires; il faut lire notamment le
récit de ses visites à diverses œuvres de charité en compagnie d'un de
ses confrères qu'il ne nomme point et qui n'est autre que M. Frédéric
Masson. M. René Bazin a composé là quelques tableautins tout à fait
jolis. Mais la partie idéologique de son discours prête à la critique et
sur des sujets où l'on ne peut beaucoup s'étendre, puisque le principal
reproche qu'on doit lui faire est de s'y être trop étendu. Il ne s'est
pas borné à renchérir sur les dernières paroles de M. Étienne Lamy, à
étaler un mépris de l'intelligence et des «gens de littérature» un peu
singuliers dans un pareil milieu. Il ne s'est pas contenté de fulminer
contre ceux qui ont parlé de la «volupté du sacrifice», comme si le
terme était sacrilège et blasphématoire, oubliant que Bossuet, aussi
moral et aussi chrétien que n'importe qui, n'a pas craint de dire,
citant nommément Tertullien, que «Jésus mourut rassasié pleinement de la
volupté de souffrir».

Tout le discours de M. René Bazin affecte une allure de polémique qui
n'était peut-être pas très opportune. Avec une insistance et une
acrimonie imprévues, il se déchaîne contre la neutralité scolaire,
l'école laïque et tout ce qui s'ensuit. Enfin il proclame sa foi et
exalte son Dieu avec la ferveur d'un confesseur et d'un martyr. Certes,
on a le plus grand respect pour les croyances de M. René Bazin. Mais
enfin un discours académique n'est ni une harangue de réunion publique
ni un sermon. M. Bazin a-t-il songé que tous ses auditeurs pouvaient ne
point partager entièrement ses vues et que sa virulence pouvait leur
causer un peu de gêne et d'ennui? Que dirait-il si un académicien libre
penseur saisissait la première occurrence pour exprimer sur le même ton
des opinions précisément opposées? La littérature, si dédaignée de M.
René Bazin, conserve cet avantage d'être un des thèmes qui nous divisent
le moins. C'est pourquoi l'on désire entendre à l'Académie des discours
moins politiques, moins théologiques et plus purement littéraires.


FIN



INDEX DES NOMS CITÉS


ABBAS, 228.
ABOU-SAID, 227, 228, 229.
ABOU-SALIK, 228.
ADAM (Mme Juliette), 278-288, 326.
AGATHON, 75, 257-267, 458, 459, 465, 507.
AGOULT (Comtesse d'), 280.
AICARD (Jean), 391.
ALBANE (L'), 208.
ALBOLA (d'), 356-360, 372, 374.
ALLAIS (Alphonse), 407.
ALLARD (Paul), 136 et _n._, 137, 139.
AMBROISE (Saint), 487.
AMIEL, 53, 191, 259, 260.
ANDILLY (Arnauld d'), 143, 146.
ANGELICO (Fra), 29.
ANNUNZIO (G. d'), 91, 180, 181, 183, 217, 357, 359, 451, 479.
ANQUETIL-DUPERRON, 226.
APULÉE, 361-370.
ARBELET (Paul), 122, 123, 125, 126.
ARBOIS DE JUBAINVILLE (d'), 10.
ARIOSTE, 89, 128, 475.
ARISTOPHANE, 328, 343, 454.
ARISTOTE, 328.
ARIUS, 145.
ATHANASE (Saint), 138.
ATHANASE (Avramios de Trébizonde, _dit_ saint), 249.
AUBER, 454.
AUGUSTIN (Saint), 142-151, 283, 482.
AVICENNE, 227, 229.
AYMARD (Gustave), 437.

BACH (J.-S.), 63.
BACHELIN (Henri), 432.
BAINVILLE (Jacques), 3.
BAKOUNINE, 470.
BALZAC, 14 _n._, 72, 158, 308, 377.
BANVILLE (Th. de), 322, 325.
BARBEY D'AUREVILLY 186, 198, 263.
BARBIER DE MEYNARD, 226, 230, 231.
BARRÈS (Maurice), 34-60, 115, 116, 136, 137, 191, 195, 207 _n._, 208,
211, 212, 215, 260, 263, 271, 339, 408, 479.
BARTHOU (Louis), 384.
BASHKIRTSEFF (Marie), 55, 191.
BATAILLE (Henri), 456.
BAUDELAIRE, 117, 195, 199, 263, 318, 446.
BAZIN (René), 507, 508.
BEAUDUIN (Nicolas), 268.
BECQUE (Henry), 308.
BEETHOVEN, 43, 73, 126, 263, 308.
BELLAIGUE (Camille), 357.
BELTRAMI, 442.
BERGSON, 75, 84, 194, 263, 264, 265, 266, 337, 398, 399.
BERLIOZ (Hector), 507.
BERNARD (Claude), 188.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, 24.
BERNIN (le), 135, 209.
BERNSTEIN (Henry), 456.
BERQUIN, 74.
BERTHELOT (Marcellin), 53.
BERTRAND (Louis), 142-151, 184, 339, 343, 436.
BÉTOLAUD (V.), 368.
BEYLE (Henri), _voir_ Stendhal.
_Bible (la)_, 204, 505.
BLANQUI (Auguste), 467.
BLÉMONT (Émile) 390.
BLOY (Léon), 103, 156.
BLUM (Léon), 399.
BOCCACE, 26, 29, 89, 180.
BOILEAU, 82, 84, 365, 377, 380.
BOISSARD (Maurice), 171.
BOISSIER (Gaston), 140, 147, 149, 503.
BONNARD (Abel), 390-396, 456.
BORDEAUX (Henry), 456.
BORNIER (Henri de), 361.
BOSCHOT (Adolphe), 507.
BOSSUET, 79, 380, 403, 481, 482, 487, 508.
BOTTICELLI, 29, 389.
BOUCHAUD (Pierre de), 357.
BOUCHAUD (Mme Pierre de), 507.
BOUCHÉ-LECLERCQ, 147.
BOURGET (Paul), 1, 5, 54, 75, 212, 260, 278, 313, 357.
BOUTROUX (Émile), 355.
BRIAND (Aristide), 433.
BRICAUD (Joanny), 39.
BRIEUX, 230.
BRIZEUX, 86.
BROCHARD (Victor), 107.
BROWNING (Robert), 228.
BRUNETIÈRE (Ferdinand), 75, 102, 104, 107, 188, 199, 278, 475.
BUFFON, 126.
BURCKHARDT, 26, 28, 64.
BURNOUF (Eugène), 226.
BUSSY-RABUTIN, 485.
BYRON, 45, 252, 325, 357.

CALDERON, 369.
CALVIN, 145, 146.
_Cantique des Cantiques (le)_, 412.
CARDUCCI, 357.
CARLYLE, 179.
CARNOT, 195.
CARO, 260.
CELLINI (Benvenuto), 91.
CERVANTES, 128, 454.
CHAHID DE BACTRIANE, 228.
CHAMBERLAIN (Houston Stewart), 1, 24.
CHAMFORT, 301.
CHAMPION (Édouard), 120, 121, 122, 124, 129.
CHAMPION (Honoré), 120.
CHAMPION (Pierre), 491, 501.
CHAPELAIN, 82.
CHATEAUBRIAND, 23, 57, 58, 67, 68, 69, 70, 73, 86, 110, 116, 126, 135,
173, 203, 210, 259, 325, 357, 376, 432, 456.
CHATTERTON, 134.
CHAUCER, 180.
CHÉNIER (André), 116, 117, 134, 208, 282, 325.
CHÉRAMY, 120.
CHERBULIEZ, 15.
CHUQUET (Arthur), 125.
CICÉRON, 150.
CLADEL (Léon), 74.
CLAIRVILLE, 453.
CLAUDE-LORRAIN, 73.
CLAUDEL (Paul), 142, 170-178, 263 _n._, 278, 330 _n._, 398, 505, 506.
CLOUARD (Henri), 313.
COCTEAU (Jean), 319, 507.
COLBERT, 92.
COLETTE (Colette Willy), 289-304, 306.
COLLIGNON (Maxime), 364.
COMTE (Auguste), 264, 347.
CONSTANT (Benjamin), 66, 68, 115, 118, 196.
COPPÉE (François), 117, 224, 278, 293, 295, 400.
CORNEILLE (Pierre), 60, 73, 79, 128, 147, 367.
CORPECHOT (Lucien), 507.
CORRÈGE (le), 208.
COURAJOD, 25, 62 _n._
COURTELINE, 159, 411.
COUSIN (Victor), 49, 50, 369.
CRÉBILLON fils, 292.
CURNONSKY, 507 _n._

DANTE, 26, 27, 127, 172, 229, 357, 506.
DARCIER, 467.
DARMESTETER (James), 4, 226, 227, 228, 229.
DARU, 128.
DAUDET (Alphonse), 72, 292, 428.
DAUNOU, 114.
DEBRAYE (Henri), 120-130.
DEBUSSY, 374, 431.
DEFRÉMERY, 227.
DEGAS, 431.
DELILLE, 128.
DÉMOSTHÈNE, 329.
DECARTES, 73, 86, 478.
DESCAVES (Lucien), 466-472.
DESJARDINS (Paul), 459.
DESROUSSEAUX (A. M.), 330.
DESTOUCHES, 86, 331.
DICKENS, 72, 118, 295, 385, 474.
DIMIER (Louis), 507.
DOFF (Neel), _voir_ Neel Doff.
DOMINIQUIN (le), 208.
DONIZETTI, 454.
DONNAY (Maurice), 466.
DOSTOIEVSKI, 187, 188, 189, 410, 474.
DOUMERGUE (Gaston), 384.
DOUMIC (René), 93.
DREYFUS (Robert), 2, 8, 11, 15, 24.
DROUIN (Marcel), 266 _n._
DRUMONT (Édouard), 468.
DUCHESNE (Mgr.), 136 _n._, 141, 148 _n._
DUHAMEL (Georges), 170, 171, 174, 268, 317.
DUKAS (Paul), 448.
DUMAS (Alexandre), 437, 483.
DUMAS (fils), 259, 260.
DUPANLOUP (Mgr), 85, 285.
DUPONT (Pierre), 467.
DUPONT-WHITE, 280.
DURCKHEIM, 447.
DUVERT, 453, 454, 455.

_Encyclopédie (l')_, 128.
ESCHYLE, 173, 328, 329, 330, 506.
EUCLIDE, 441, 442.
EURIPIDE, 328.

FABRE (Joseph), 100 _n._, 107.
FAGUET (Émile), 52, 77-119, 172, 199, 233, 495.
FARGUE (Léon-Paul), 415, 416, 422-423.
FARRÈRE (Claude), 435-440.
FAURÉ (Gabriel), 232.
FAVART, 453, 454.
FÉNELON, 79, 82, 325.
FERRERO (G.), 346-355.
FERRY (Jules), 280.
FERVAL (Claude), 481-490.
FEUILLET (Octave), 74.
FILON (Augustin), 125.
FINOT (Jean), 11.
_Fioretti_ (les), 215, 233.
FIRDOUSI, 8, 227, 228, 229.
FLAUBERT (Gustave), 16, 17, 18, 37, 135, 188, 196, 217, 360, 419, 427.
FORT (Paul), 200, 267-268, 456.
FRAGONARD, 377.
FRANCE (Anatole), 65-76, 103, 117, 135, 180, 208, 263, 271, 282, 313,
325, 333.
FRANCK (César), 172, 211, 369.
FRANCK (Henri), 319.
FRANÇOIS D'ASSISE (Saint), 148, 479.
FRESNOIS (André du), 39.
FROMENTIN, 196.
FULGENCE, 368.
FUSTEL DE COULANGES, 12.

GALILÉE, 264, 265.
GAMBETTA, 280, 433.
GAUTIER (Th.), 18, 21, 239, 325, 357, 493.
GEBHART (Émile), 341.
GEFFROY (Gustave), 467.
GHIL (René), 409.
GIBBON, 150.
GIDE (André), 190-206.
GILBERT, 134.
GIOTTO, 26.
GLUCK, 113.
GOBINEAU (comte de), 1-33.
GŒTHE, 12, 45, 69, 73, 126, 172, 188, 193, 228, 245, 248, 263, 277, 325,
358, 438.
GONCOURT (les), 18, 259, 280, 430.
GORKI (Maxime), 305, 311.
GRASSET (le professeur), 503-504.
GREGH (Fernand), 131-141.
GRIGNAN (Mme de), 377.
GUAITA (Stanislas de), 39.
GUASCO (Raymond de), 262.
GUÉRIN (Eugénie de), 191, 210, 211.
GUÉRIN (Maurice de) 191, 209, 210, 282, 283.
GUIZOT, 114.
GULDENCRONE (Mme de), 13 _n._

HAFIZ, 231, 232, 233.
HALÉVY (Ludovic), 364, 454, 488.
HALLAYS (André), 3, 24, 26, 371-381, 468.
HAMON, 379.
HAVET (Ernest), 285.
HENRIOT (Émile), 267-269, 398, 507.
HENRI IV, 253.
HÉRELLE, 345 _n._
HERMANT (Abel), 334-344, 396.
HÉRODOTE, 210, 330.
HERVÉ, 454.
HOBBES, 446, 448.
HŒFFDING (Harald), 100 _n._, 107.
HOMÈRE, 23, 88, 150, 151, 180, 245, 327, 328, 343, 400, 454.
HORACE, 218.
HUET, 89.
HUGO (Victor), 50, 70, 73, 111, 114, 116, 213, 214, 325, 371, 372, 373,
374, 375, 377, 381, 455, 472.
HURET (Jules), 267.
HUYSMANS (J.-K.), 39, 195, 224, 278, 293, 305, 409,410, 468.
HYPATHIE, 150.

IBSEN, 136 _n._, 187, 188, 189.
_Imitation_ (L'), 148.
INDY (Vincent d'), 173, 369, 448.

JAMBLIQUE, 138.
JAMES (William), 43.
JAMMES (Francis), 142, 263 _n._, 278, 391, 506.
JANET (Paul), 50.
JANSÉNIUS, 144, 145.
JEAN-JACQUES, _voir_ Rousseau (J.-J.)
JOANNIDÈS, 79.
JOUBERT, 330.
JULIEN (l'empereur), 134, 136, 137, 138, 139.
JUSTIN (Saint), 285 _n._

KANT, 73, 107, 166.
KARR (Alph.), 80.
KEATS, 325, 357.
KHOSRAVANI (Bou Tahir), 228.
KISAÏ, 227, 228, 232.
KOCK (Paul de), 411.
KRETZER (Eugen), 2.

LABERTHONNIÈRE (le Père), 266.
LABICHE, 235, 384.
LA BRUYÈRE, 79, 330, 331, 335, 349, 396.
LA CHAMBRE (l'abbé de), 84.
LACORDAIRE, 285.
LA FAYETTE, 82.
LA FONTAINE, 77-99, 233, 235, 297, 361 _n._, 362, 365-367, 370, 391,
399, 456.
LAFORGUE (Jules), 474.
LA HARPE, 127.
LAHOR (Jean), 227.
LALO (Pierre), 91.
LAMARCK, 114.
LAMARTINE, 63, 126, 221, 233, 325, 368, 433, 472, 492, 507.
LAMBER (Juliette), _voir_ Adam (Mme Juliette).
LAMÉ (Émile), 136 _n._, 138.
LAMENNAIS, 86, 114.
LAMY (Étienne), 502-509.
LANSON (Gustave), 79, 103.
LAPRADE (Victor de), 368-369.
LA ROCHEFOUCAULD, 162, 456.
LA SABLIÈRE (Mme de), 81.
LAURENCIN, 453.
LAUZANNE, 453, 454, 455.
LA VALLIÈRE (Mme de), 481-490.
LE BON (Dr Gustave), 402.
LE BOULICAUT (Albert), 507.
LE CARDONNEL (G.), 267.
LE CARDONNEL (Louis), 317, 507.
LECONTE DE LISLE, 164, 208, 232, 325, 327, 329, 330, 444.
_Légende dorée_ (La), 215, 480.
LE GOFFIC (Ch.), 79, 313-317.
LEMAÎTRE (Jules), 69, 81, 111, 112, 180, 212, 326, 456, 461, 474.
LENÔTRE (G.), 456.
LE ROY, 264, 266.
LESAGE, 86.
LIBANIUS, 136, 137, 139, 141, 150.
LIE (Sophus), 444.
LINTILHAC (Eugène), 100, 103.
LITTRÉ, 280, 282, 454.
LOBATCHEVSKI, 441.
LONGNON (Auguste), 494.
LORRAIN (Jean), 298.
LOTI (Pierre), 18, 21, 24, 231, 237-242, 246, 435, 436.
LUCAIN, 6 _n._
LUCIEN, 283.
LUCRÈCE, 162, 319.
LYCURGUE, 5.

MACHIAVEL, 30, 89.
MÆTERLINCK (Maurice), 162-169, 181, 193, 263, 456.
MAINTENON (Mme de), 82, 92, 380.
MAIRE (Gilbert), 398.
MAISTRE (Joseph de), 325, 327.
MALLARMÉ, 175, 199, 202, 326, 409, 456, 474.
MALLARMÉ (Camille), 507.
MANET (Édouard), 293.
MARDRUS (Dr), 199.
MARIANA (le Père), 254.
MARINETTI, 143, 158, 373.
MARITAIN (Jacques), 75, 266.
MARMONTEL, 127.
MAROT (Clément), 491, 492, 493, 494.
MARTINEAU (Henri), 130.
MARX (Karl), 470.
MARY (Jules), 377.
MASSIS (Henri), _voir_ Agathon.
MASSON (Frédéric), 508.
MAUPASSANT (Guy de), 74, 305, 306, 430.
MAURIAC (François), 270-273, 274.
MAURRAS (Charles), 5, 107, 257 _n._, 268, 313, 323 _n._, 332-334.
MAZON (Paul), 330.
MEILHAC, 364, 454, 488.
MELANCHTON, 134.
MÉLIA (Jean), 130.
MÉNARD (Louis), 139, 281, 325, 327.
MENDÈS (Catulle), 66, 320.
MÉRIMÉE, 2, 4 _n._, 13, 19, 196, 306, 483.
MICHAUT (G.), 65, 70-77, 77 _n._, 78, 84-87, 89, 90, 111.
MICHEL DE BOURGES, 59.
MICHEL-ANGE, 32-33, 263, 357.
MICHELET, 11, 13, 26, 27, 37, 85, 86, 185, 330, 474.
MILON, 328.
MINOUTCHEHR, 227, 233.
MIRBEAU (Octave), 152-161, 456.
MISTRAL, 176, 212, 317, 333, 377.
MOHL (Jules), 226, 227 _n._
MOINAUX (Jules), 159.
MOÏSE, 285.
MOLIÈRE, 73, 79, 82, 88, 102, 171, 228, 362, 365, 367, 380, 475.
MOMMSEN, 355.
MONCEAUX (Paul), 364.
MONET, 431.
MONNIER (Henry), 73, 404.
MONOD (Gabriel), 212.
MONTAIGNE, 79, 200, 282.
MONTÉGUT (Émile), 180.
MONTESQUIEU, 19, 85, 226.
MONTESQUIOU (Robert de), 320.
MONTEVERDE, 374.
MORÉAS (Jean), 101, 314, 325, 333, 339, 391, 414.
MORELLET (l'abbé), 67.
MORICE (Charles), 15, 278.
MORLAND (Jacques), 3.
MORNET (Daniel), 100, 103, 507.
MOUREY (Gabriel), 361, 370.
MOZART, 459 _n._
MULLER (Charles), 453-456.
MURGER, 411.
MUSSET, 27, 73, 112, 213, 318, 325, 492.

NAPOLÉON, 93, 259, 263.
NAVILLE, 136 _n._
NEEL DOFF, 305-312.
NEWTON, 445.
NIETZSCHE, 1, 12, 13, 33, 183, 192, 193, 195, 196, 197, 199, 204, 263,
319, 325, 370.
NISARD (Désiré), 67, 373.
NOAILLES (Comtesse de), 216-225, 226 _n._, 232, 320, 433, 504.
NODIER (Charles), 371, 372.
NOVALIS, 193, 194.

OFFENBACH, 282.
OMAR-KEYAM, 227.
OPPERT (Jules), 4.
ORLÉANS (Charles d'), 497.
OVIDE, 322.

PALESTRINA, 63, 374.
PARIS (Gaston), 212, 492, 494, 498, 499, 500, 501.
PARODI (Alexandre), 361.
PASCAL, 79, 124, 173, 187, 188, 217, 263, 335, 399, 456.
PASTEUR, 188, 507.
PATIN, 383.
PAUL (Saint), 148, 287.
PAUPE (Adolphe), 125.
PAWLOWSKI, 441, 452.
PÉGUY (Charles), 142, 199, 263 _n._, 278.
PÉLADAN (Joséphîn), 60-64.
PELAGE, 145.
PERRAULT, 172, 454.
PÉTRARQUE, 26, 27, 29, 229, 357.
PHÈDRE, 98.
PHIDIAS, 7.
PHILIPPE (Charles-Louis), 199, 306, 408-425.
PILON (Edmond), 78, 79 _n._, 154.
PLAN (P.-P), 100.
PLATON, 49, 52, 138, 150, 202, 275, 285, 320, 327, 342, 345, 355, 468,
478.
PLESSIS (Frédéric), 208.
POE (Edgar), 350.
POINCARÉ (Henri), 264, 265, 441, 442, 443, 444.
POINCARÉ (Raymond), 99, 502.
POMAIROLS (Charles de), 207-215.
PORT-ROYAL, 146.
POTTIER (Eugène), 467.
POUGET (l'abbé), 81-82.
POUSSIN (le), 208.
PRAXITÈLE, 7, 343.
PROUDHON, 468.
PROUST (Marcel), 382-389.
PSICHARI (Ernest), 265, 266.
PUAUX (René), 243.
PULCI, 29.

QUILLARD (Pierre), 268.
QUINET (Edgar), 59.
QUINTILIEN, 150.

RABELAIS, 79, 86, 172, 377, 414.
RAMEAU, 174.
RACINE, 66, 79, 82, 325, 363, 378, 380, 394, 399, 403, 416, 455, 436,
482.
RAPHAËL, 32, 349, 357, 368.
RATISBONNE (Louis), 131, 132, 135.
RAVEL (Maurice), 431.
REBOUX (Paul), 453-456.
REINACH (Salomon), 11.
RENAN (Ernest), 2, 4, 12, 17, 18, 37, 41, 46-56, 58, 70, 71, 72, 84,
135, 140, 144, 148, 230, 259, 260, 261, 265, 270, 271, 272, 314, 316,
325, 327, 334, 346, 378, 447, 450, 464, 478.
RENARD (Jules), 263, 390, 413, 426-434.
RETTÉ (Adolphe), 278.
REYMOND (Marcel), 62 _n._
RICHELIEU, 253.
RICHEPIN (Jean), 323, 332, 391, 400, 481.
RIEMANN, 442, 444.
RIMBAUD (Arthur), 117, 398, 400, 505.
ROCHE (Louis), 77 _n._, 78, 79, 80, 81, 82, 88, 99, 507.
ROCHEFORT, 153.
ROLLAND (Romain), 187, 457-465, 478, 505.
ROMAINS (Jules), 268, 397-407.
RONSARD, 116, 117, 231, 281, 326, 377, 391.
ROSNY (J.-H.), 451.
ROSTAND (Edmond), 320, 461.
ROSTAND (Maurice), 317-322.
ROUDAGHI, 227, 228, 232, 233.
ROUSSEAU (J.-J.), 7, 13, 79, 92, 95, 97, 98, 100-110, 134, 161, 166,
195, 233, 259, 408, 414.
ROYÈRE (Jean), 269.
ROZ (Firmin), 79.
RUSKIN, 25, 62 _n._, 157, 382, 385.

SAADI, 226-236.
SACHS (Hans), 8, 175.
SACY (Sylvestre de), 226.
SAINT-MARC-GIRARDIN, 103, 499.
SAINT-VICTOR (Paul de), 325.
SAINTE-BEUVE, 4, 49, 50, 69, 80, 87, 110, 111-119, 196, 210, 378, 379,
482.
SARCEY (Francisque), 264.
SARDOU (Victorien), 158.
SAVONAROLE, 27-29, 109.
SCARRON, 453, 455.
SCHEMANN (Dr Ludwig), 1, 24.
SCHERER (Edmond), 145, 260.
SCHILLER, 454.
SCHOPENHAUER, 164.
SCHURÉ (Edouard), 1, 3, 24, 33.
SCHWOB (Marcel), 494.
SCOTT (Walter), 483.
SCRIBE, 454.
SÉCHÉ (Léon), 111.
SEILLIÈRE (Ernest), 2, 24, 25, 33.
SÉNÈQUE, 6 _n._
SÉVIGNÉ (Mme de), 82, 483, 488.
SHAKESPEARE, 27, 43, 45, 73, 128, 163, 171, 180, 348, 349, 354, 456,
505.
SHELLEY, 228, 325, 357.
SICARD (l'abbé Augustin), 504.
SIEYÈS, 127.
SILVY (Louis), 379.
SOCRATE, 139, 189, 285, 327.
SOPHOCLE, 204, 328, 330.
SOREL (Albert), 3, 455.
SPINOZA, 185, 188, 428.
STAËL (Mme de), 116, 283.
STENDHAL, 3, 13, 14, 15, 19, 23, 30, 68, 118, 120-130, 132, 196, 259,
260, 338, 357, 377, 414.
STRIYENSKI (Casimir), 121-130, 132.
STROWSKI (Fortunat), 79.
SUARÈS (André), 164, 179-189, 223, 375, 399.
_Sublime (Traité du)_, 330.
SULLY-PRUDHOMME, 117, 181, 212, 391, 400.

TAILHÈDE (Raymond de la), 267-268.
TAINE (Hippolyte), 2, 4, 11, 13 _n._, 72, 78, 84, 86, 87, 88, 129, 212,
249, 260, 261, 263, 287-288, 325, 342, 506.
TARDE (Alfred de), _voir_ Agathon.
TARDE (Gabriel), 402.
TASSE (le), 89.
TAYLOR, 371.
TELLIER (Jules), 313.
TERTULLIEN, 508.
THARAUD (les frères), 243-256, 479, 483.
THOMAS D'AQUIN (saint), 148, 266.
THUREAU-DANGIN, 503.
TIEPOLO, 357.
TITIEN, 349, 357.
TOCQUEVILLE (Alexis de), 13 n.
TOLSTOI, 118, 156, 410, 456, 478, 495.
TONQUÉDEC (le P. de), 264.
TOULOUSE-LAUTREC, 293.
TOUSSAINT (Franz), 226-236.
TRACY (Destutt de), 114.
TRÉFEU, 132.
TROUBAT (Jules), 112.
TURNER, 73.

VALLERY-RADOT (Robert), 274-277.
VALLÈS (Jules), 154, 158, 413.
VAN DE PUTTE (Henri), 410.
VAUDOYER (Jean-Louis), 268, 357.
VAUXCELLES (Louis), 429, 433.
VELLAY (Claude), 267.
VERLAINE (Paul), 326.
VERNE (Jules), 402.
VEUILLOT (Louis), 103.
VICAIRE (Gabriel), 313.
VIÉLÉ-GRIFFIN (Francis), 39.
VIGNY (Alfred de), 86, 97, 131-141, 225, 316, 318, 321, 427, 471.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM, 199.
VILLON, 491-501.
VINCI (Léonard de), 357, 359, 370, 475.
VIRGILE, 151, 355, 455, 493.
VIVIANI (René), 100.
VOGUÉ (E. Melchior de), 219, 250, 251, 252, 459, 461.
VOISENON (l'abbé de), 292.
VOLTAIRE, 13, 19, 67, 79, 82, 103, 127, 128, 139, 195, 256, 381.

WAGNER (Richard), 1, 8, 24, 33, 91, 175, 177, 178, 308, 369, 374, 448,
474, 476, 478.
WELLS, 444.
WHISTLER, 350.
WHITMAN (Wal.), 350.
WILDE (Oscar), 156, 200.
WILLY, 291.
WYZEWA (Teodor de), 473-480.

ZOLA (Émile), 156, 157, 158, 401, 430.

Fin de l'index des noms cités.




TABLE DES MATIÈRES

GOBINEAU
   Essai sur l'inégalité des races
   Les Pléiades
   Les Nouvelles
   La Renaissance
MAURICE BARRÈS
   La Colline inspirée
   Barrès et Renan
   Les Églises: Barrès et Péladan
LE CLASSICISME D'ANATOLE FRANCE
EN LISANT FAGUET
   La morale de La Fontaine et ses nouveaux critiques
   Jean-Jacques Rousseau
   La Jeunesse de Sainte-Beuve.
UNE NOUVELLE ÉDITION DE STENDHAL
UN ROMAN POSTHUME D'ALFRED DE VIGNY
SAINT AUGUSTIN ET M. LOUIS BERTRAND
OCTAVE MIRBEAU
LE SERMON DE M. MAETERLINCK SUR LA MORT
UNE CANTATE DE M. PAUL CLAUDEL
L'ASCÉTISME DE M. ANDRÉ SUARÈS
ANDRÉ GIDE
LES POÈMES CHOISIS DE M. CHARLES DE POMAIROLS
LA COMTESSE DE NOAILLES
LES ROSES DE SAADI
PIERRE LOTI, CHAMPION DE L'ISLAM
LES THARAUD
   Dans les Balkans
   Ravaillac
LES JEUNES GENS D'AGATHON
DEUX NÉOPHYTES
   François Mauriac
   Robert Vallery-Radot
LA CONVERSION DE MME ADAM
COLETTE WILLY
NEEL DOFF
DEUX POÈTES
   Charles Le Goffic
   Maurice Rostand
VUES SUR ATHÈNES
   M. Jean Richepin
   M. Charles Maurras
   Le Nouvel Anacharsis de M. Abel Hermant
M. GUILLAUME FERRERO ENTRE LES DEUX MONDES
LE CONFLIT DES DEUX ITALIE
LE MYTHE DE PSYCHÉ, D'APULÉE À M. GABRIEL MOUREY
ANDRÉ HALLAYS
MARCEL PROUST
ABEL BONNARD
JULES ROMAINS
CHARLES-LOUIS PHILIPPE
   La Mère et l'Enfant
CHARLES-LOUIS PHILIPPE
   Charles Blanchard
JULES RENARD
CLAUDE FARRÈRE
LA QUATRIÈME DIMENSION
LA PARODIE
LES DRAMES PHILOSOPHIQUES DE M. ROMAIN ROLLAND
VIEUX DE LA VIEILLE
TEODOR DE WYZEWA
CLAUDE FERVAL ET MME DE LA VALLIÈRE
VILLON
PRIX LITTÉRAIRES ET PRIX DE VERTU.



IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--23476-12-29.




[Fin de _Les Livres du Temps (deuxième série)_ par Paul Souday]
