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Titre: Paul Valry
Auteur: Souday, Paul (1869-1929)
Date de la premire publication: 1927
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Simon Kra, 1927
   (dition originale)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   7 mai 2011
Date de la dernire mise  jour:
   7 mai 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 783

Ce livre lectronique a t cr par:
   Mireille Harmelin, Rnald Lvesque, Mark Akrigg
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
    http://www.pgdpcanada.net






PAUL VALRY

PAUL SOUDAY



_dition originale_




LES DOCUMENTAIRES
SIMON KRA, 6, RUE BLANCHE, PARIS



IL A T TIR DE CET OUVRAGE

15 exemplaires sur Hollande, numrots de 1  15.
30 exemplaires sur Pur fil, numrots de 16  45.
300 exemplaires sur Vlin, numrots de 46  345.
Le tout constituant l'dition originale.

Il a t tir spcialement pour M. Ronald Davis 6 exemplaires sur Japon
imprial, numrots de I  VI.



_Exemplaire_


Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays y
compris la Sude, la Norvge et la Russie.



I

_LA JEUNE PARQUE_


M. Paul Valry est un de ces potes comme il y en a eu quelques-uns 
notre poque, qui crivent peu, publient encore moins et cachent avec
soin leur vie, mais ne montrent gure davantage leur pense. On sait que
les posies de Mallarm et pareillement les sonnets de Hrdia, ces
derniers si bien faits cependant pour le grand jour, restrent longtemps
indits ou pratiquement introuvables. M. Paul Claudel, si fcond par
nature, ne s'est dcid qu'assez rcemment  mettre la plupart de ses
oeuvres dans le commerce courant. Et l'on pourrait citer d'autres cas
analogues. Il est possible que chez certains de ces auteurs, il y ait l
une espce de coquetterie, de mange habile pour se faire dsirer. Les
collgiens de mon temps, du moins ceux qui aimaient dj la posie,
recopiaient de leur main tout ce qu'ils pouvaient attraper de Hrdia,
et ne lui auraient videmment pas fait cet honneur s'il avait t
possible de se procurer _Les Trophes_ pour 3 fr. 50, ou plutt pour 2
fr. 75. C'tait alors le prix, mais tout augmente. Une discrte et comme
pudique rserve ne sied pas mal, au contraire,  d'autres dont l'art se
caractrise par un sotrisme essentiel et ne se rvle qu'aux initis.
On a constat avec plaisir le nombre croissant des lecteurs de Mallarm,
mais ce succs ne pouvait tre obtenu que par une longue prparation. Il
y a des potes pour l'Agora, d'autres pour les mystres d'leusis. M.
Paul Valry est minemment leusinien et mallarmen.

On ne pouvait se renseigner un peu sur lui que grce  l'excellente
anthologie des _Potes d'aujourd'hui_, compose par MM. Van Bever et
Paul Lautaud. Une courte notice nous apprend que M. Paul-Ambroise
Valry, n  Cette en 1871, n'avait gure crit que dans des revues
fermes, comme la _Conque_, de Pierre Louys, et le _Centaure_, dont
il avait t l'un des fondateurs. Les collections de _La Conque_ et du
_Centaure_ ne foisonnent pas sur le march. La plupart des pomes
publis par M. Paul Valry et recueillis par MM. Van Bever et Lautaud
datent des annes 1889  1895. Puis M. Paul Valry passait pour s'tre
fait mathmaticien. Il n'avait plus donn que des articles critiques et
thoriques, d'ailleurs peu nombreux, et un conte assez singulier, la
_Soire avec M. Teste_, qui rappelait un peu Edgar Poe, mais dont
l'tranget tait purement psychologique, sans incidents extrieurs. Et
voici que M. Paul Valry imprime (encore  tirage restreint, mais  six
cents exemplaires, ce qui constitue pour lui une publicit absolument
inusite), un pome nouveau, de plus de cinq cents vers, et considrable
 tous gards, sous ce titre: _la Jeune Parque_. Il est ddi  M. Andr
Gide qui avait prcdemment ddi  M. Paul Valry son _Trait du
Narcisse_. Et dj l'une des pices reproduites dans les _Potes
d'aujourd'hui_ tait intitule _Narcisse parle_, avec cette pigraphe:
_Narciss placandis manibus_ (pour apaiser les mnes de Narcissa.) Cette
inscription latine orne, parat-il, une fontaine d'un jardin public de
Montpellier. La rvlation d'une _Narcissa_, moins connue assurment que
le _Narcissus_ dont Ovide nous a cont la mtamorphose, semble avoir
vivement frapp l'imagination de M. Paul Valry, puisque aprs lui avoir
inspir il y a un quart de sicle des vers dlicieux aux molles et
idylliques inflexions de flte sicilienne, elle fournit encore l'lment
premier du thme qu'il dveloppe cette fois avec plus d'ampleur, sur un
mode plus altier et avec une conclusion plus humaine. D'ailleurs, M.
Teste aussi n'tait-il pas atteint d'une sorte de narcissisme intrpide
et drisoire, puisque dans sa plate existence de petit bourgeois
solitaire, et dans sa morne chambre d'htel meubl, il prtendait se
suffire  lui-mme par la contemplation assidue de son propre
microcosme?

La _Jeune Parque_ appartient  tout un cycle de la rverie du pote,
longtemps hant par ce mme problme, mais elle le termine et le rsout.
C'est pourquoi sans doute il a donn  son hrone cette qualit de
Parque, qui d'abord tonne. On songe au noble pome des _Parques_
d'Ernest Dupuy, au sublime trio des _Parques_ de Rameau, aux trois soeurs
fatales, Clotho, Lachsis et Atropos, filles de la nuit, ou peut-tre de
Zeus et de Thmis, d'aprs un passage de la _Thogonie_ d'Hsiode, mais
toujours reprsentes sous l'aspect de vieilles sinistres ou au moins de
femmes mres ayant l'air de n'avoir jamais eu de jeunesse. Toutefois,
comme ces matresses du fil de nos jours, la Vierge de M. Paul Valry a
un rle hautement dcisionnaire. Elle tranchera la question pralable et
capitale de toute vie et de toute pense. Elle est donc symboliquement
une Parque, alors qu' premire vue le nom de nymphe semblerait mieux
lui convenir.

Dans ces cinq cents vers, qui ne sont qu'un monologue, elle chante le
dbat qui s'lve en elle entre l'orgueil et le dsir, entre la
virginit et l'amour, entre la volont de solitude et l'instinct vital,
entre la rvolte individuelle et l'accession  la loi commune, ou plus
gnralement entre le moi et le non-moi. Bien entendu, M. Paul Valry ne
nous donne pas un trait de philosophie abstraite, mais un pome
abondant en fraches couleurs et en sonorits pres ou caressantes. Le
style en est brillant, sobre et dense, parfois un peu hermtique, comme
celui de Mallarm, par crainte de la rhtorique et du clich. Cela doit
se lire avec une attention soutenue, et se relire comme on rentend une
symphonie ou une sonate dont une premire audition n'a pas dvoil tous
les secrets. Si l'on prend quelque peine, on en est largement pay.
Est-ce un chef-d'oeuvre, suivant une opinion que je crois tre celle de
Pierre Louys? On pourra hsiter devant ce mot un peu gros. Mais une
belle chose assurment.

... La jeune Parque mdite, au bord de la mer, sous un ciel
mditerranen. Elle tait seule souveraine d'elle-mme, lorsqu'un
serpent mtaphorique est venu la mordre. A vrai dire, le serpent, dans
ce sens, est hbraque, phnicien ou gyptien plutt qu'hellnique. Mais
peu importe, et M. Paul Valry ne fait pas de couleur locale. Donc voici
le serpent. Quel repli de dsirs, sa trane... Et quelle mortification
pour l'enfant ddaigneuse!

        O ruse!... A la lueur de la douleur laisse
        Je me sentis connue encor plus que blesse...

Ds lors son unit intime est rompue, sa personnalit se ddouble: en
elle brle une secrte soeur et l'ennemi  des intelligences dans la
place. Elle va longtemps se rebeller, s'indigner contre sa faiblesse de
neige, lutter contre le printemps qui vient briser les fontaines
scelles et fait que

        Le gel cde  regret ses derniers diamants...

Elle pleurera sur elle-mme comme la fille de Jepht, mais pour la
raison prcisment contraire. Elle concevra la duperie de fournir
indfiniment des victimes  la mort insatiable.

        Les dieux m'ont-ils form ce maternel contour
        Et ces bords sinueux, ces plis et ces calices
        Pour que la vie embrasse un autel de dlices...
        Non! l'horreur m'illumine, excrable harmonie!
        Chaque baiser prsage une neuve agonie...

Une image encore de cette antithse tragique lui est fournie par ses
riantes Cyclades, dans leurs ceintures de mer.

        Salut! Divinits par la rose et le sel,
        Et les premiers jouets de la jeune lumire
        Iles!... Ruches bientt, quand la flamme premire
        Fera que votre roche, les que je prdis,
        Ressente en rougissant de puissants paradis;
        Cmes qu'un feu fconde  peine intimides,
        Bois qui bourdonnerez de btes et d'ides...
        Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacs!

Et elle invoque pour elle-mme la mort, la dlivrance immdiate par le
bcher, l' aromatique avenir de fume qui la rendrait aux nuages
heureux. C'est en vain, la chair l'a trahie. Il a fallu flchir, tre
dans l'ombre une adorable offrande, et il ne lui reste plus qu' en
prendre loyalement son parti, jusqu' entonner l'hymne  l'Aphrodite ou
plutt  ce jeune soleil de ses tonnements... La loi est accomplie,
accepte, aime. Au sens littral, le pome consiste, si l'on veut, en
une paraphrase d'un motif familier aux lyriques et aux bucoliques grecs,
 Corinne,  Sapho, au Thocrite du dbut de l'_Oaristys_. Mais c'est
une oarystis  rsonance mtaphysique, et l'on songe  l'ide pure, 
l'tre indtermin de Hegel, qui ne se pose qu'en s'opposant et en
suscitant sa propre contradiction. Lasse femme absolue, l'hrone de
M. Paul Valry consent enfin au relatif,  la ralit. Elle en est
rcompense par la joie. Sans mconnatre les limites de notre destin,
mais non plus ses beauts, le pote carte le pessimisme, le narcissisme
strile, et souscrit dcidment au vouloir vivre. Esprons en
consquence une moisson d'oeuvres nouvelles. Il doit tre dsenvot.



II

_INTRODUCTION A LA MTHODE DE LONARD DE VINCI_


M. Paul Valry vient de rimprimer un opuscule dj ancien,
_Introduction  la mthode de Lonard de Vinci_, en le faisant prcder
d'une nouvelle introduction  cette Introduction, si l'on peut ainsi
dire. L'auteur de la _Jeune Parque_ n'est pas seulement un pote de
premier mrite, mais encore un remarquable philosophe. Comme son matre
Mallarm, il aime  rflchir sur son art, et sur les sujets voisins,
c'est--dire sur tous sujets. Et comme Mallarm encore, il se montre,
dans les deux parts de son oeuvre, galement profond et subtil, mais
galement ardu. Lequel est le plus difficile  lire du pome de la
_Jeune Parque_ ou de l'essai sur Lonard? On en peut disputer. Lorsqu'on
rend compte d'un ouvrage de cet crivain, la prudence commande d'avertir
d'abord qu'il n'est pas impossible qu'on n'ait pas tout compris.

Dans la mesure o l'on espre en avoir pntr le sens gnral,
l'_Introduction  la mthode de Lonard de Vinci_ est un petit manuel
d'intellectualisme. Lonard ne peut tre, comme disait Nietzsche, qu'un
thme  considrations inactuelles, c'est--dire fort salutaires pour
notre poque mais trs contraires  ses tendances ou  ses modes. On
imagine que M. Julien Benda aura lu ces pages avec allgresse. Quoi de
plus sduisant, demande M. Paul Valry, qu'un dieu qui repousse le
mystre, qui ne fonde pas sa puissance sur le trouble de notre sens, qui
nous force de convenir et non de ployer, et de qui le miracle est de
s'claircir... Est-il meilleure marque d'un pouvoir authentique et
lgitime que de ne pas s'exercer sous un voile?... Est-il plus belle
victoire sur les monstres que de les pntrer moins de flches que de
questions, de se rvler moins leur vainqueur que leur suprieur, et le
triomphe le plus achev n'est-il pas de les comprendre? Pour M. Paul
Valry, Lonard est le hros intellectuel et apollinien par excellence.
Comparons  sa lumineuse fcondit le triste saturnisme d'un autre gnie
de mme envergure, mais douloureusement strilis par un faux principe.
Il (Lonard) ne connat pas le moins du monde cette opposition si
grosse et si mal dfinie que devait, trois demi-sicles aprs lui,
dnoncer entre l'esprit de finesse et celui de gomtrie un homme
entirement insensible aux arts, qui ne pouvait s'imaginer cette
jonction dlicate, mais naturelle, de dons distincts; qui pensait que la
peinture est vanit, que la vraie loquence se moque de l'loquence; qui
nous embarque dans un pari o il engloutit toute finesse et toute
gomtrie; et qui, ayant chang sa neuve lampe contre une vieille, se
perd  coudre des papiers dans ses poches, quand c'tait l'heure de
donner  la France la gloire du calcul de l'infini... Pascal, que M.
Paul Valry vite ici de nommer par respect attrist, tait capable en
effet de devancer Newton et Leibnitz, sans cet effroyable asctisme qui
l'a dtourn de toute activit normale et qui, dans un autre domaine,
nous a privs d'une douzaine de chefs-d'oeuvre en retirant Racine du
thtre  trente-huit ans.

Pas de rvlation pour Lonard, continue M. Valry. Pas d'abme ouvert
 sa droite. Un abme le ferait songer  un pont. Un abme pourrait
servir aux essais de quelque grand oiseau mcanique... Lonard est le
type du bel animal pensant, parfaitement quilibr, aimant la nature et
la vie, universel et capable de s'adapter  tout objet. L'universalit,
aujourd'hui abandonne et ddaigne pour la spcialisation  outrance,
n'est-elle pas indispensable  ce qu'on appelle aujourd'hui l'invention
et qui n'est presque toujours que la dcouverte d'analogies nouvelles
entre des domaines distincts? N'y a-t-il point d'ailleurs une unit
foncire, dans la nature comme dans l'esprit humain? M. Paul Valry
montre fort bien, sinon d'une faon toujours limpide, que la continuit
est la trame de l'univers, et que le gnie consiste  la discerner l o
elle nous chappait. On ne rend intelligible que ce que l'on ramne 
l'identit; toute la question est de savoir si tout se plie  cette
rduction, ou si comme le croit par exemple M. mile Meyerson, il ne
reste pas dans la ralit un lment irrductible et irrationnel. Mais
c'est de la mtaphysique sans porte pratique: mme si l'intelligence
est condamne  ne pas achever son oeuvre, elle a de la marge devant
elle; c'est  elle seule que nous avons d tous les progrs accomplis et
que nous devrons tous ceux qui seront ralisables jusqu' cette limite
hypothtique de la connaissance.

Lonard avait donc la bonne mthode, puisqu'il cultivait simultanment
la science et l'art, la premire tant la base solide et indispensable
du second. Il n'y a qu'illusion vaniteuse et dangereuse dans les
thories qui accordent tout  l'inspiration,  l'intuition,  une sorte
de dlire sacr. Sur ce point, M. Paul Valry est en plein accord avec
Edgar Poe, dont Baudelaire a expos la doctrine dans la prface de sa
traduction des _Nouvelles histoires extraordinaires_.

L'oeuvre d'art n'est pas une cration (sinon par mtaphore, et nous ne
savons pas ce que c'est que crer); elle est au juste une construction,
o l'analyse, le calcul, la prmditation jouent le premier rle. Et il
n'y a pas d'art o l'on constate mieux que dans l'architecture--symbole
de tous les autres--cette continuit de l'artiste et du savant qui
rsume le gnie de Lonard et nous le propose  tous comme modle de
parfaite sant spirituelle, selon la mesure de nos forces.

Un dernier mot. M. Valry croit Lonard hostile  l'amour parce qu'il a
raill l'amour physique. Sur ce dtail, M. Valry, si judicieux par
ailleurs, semble s'abuser. Car Lonard a crit la fameuse maxime:
L'amour est d'autant plus fervent que la connaissance est plus
parfaite. Et si l'on suppose qu'il s'agit ici de l'amour du beau ou du
vrai, voici qui est plus prcis et ne laisse aucun doute: Si la chose
aime est vile, l'amant s'avilit. Quand la chose unie convient  son
uniteur, il rsulte dlectation, plaisir et srnit. Quand l'amant est
uni  l'objet aim, il se repose...



III

_ADONIS_


M. Paul Valry, esthticien et pote, subtil et parfois profond,
disciple et continuateur de Mallarm, donne  la _Revue de Paris_ une
curieuse tude sur l'_Adonis_ de La Fontaine. Il y a toujours des choses
intressantes et de beaux vers dans ces pomes trop oublis du grand
fabuliste: Moras en dcouvrait jusque dans le _Quinquina_. C'est dans
_Adonis_ que se trouve le vers fameux:

        Ni la grce, plus belle encor que la beaut

et cet autre, qu'on cite souvent aussi, sans peut-tre se rappeler non
plus d'o il est pris:

        Le vert tapis des prs et l'argent des fontaines.

M. Paul Valry dveloppe au sujet de cet _Adonis_ une thorie qu'il
esquissait dj dans _Le Gaulois_,  propos de Verlaine et de Mallarm.
Quant  l'ingnuit de Verlaine et de son art, disait-il, il ne fait
aucun doute qu'elle n'a jamais exist. Sa posie est bien loin d'tre
nave, tant impossible  un vrai pote d'tre naf. On oublie trop
aisment que, par ncessit de son tat, le pote doit tre le dernier
des hommes  se payer de mots. La mobile facilit de Verlaine, qui
descend parfois du ton le plus dlicatement musical  la pire des proses
rimes, n'en tait pas moins oppose par M. Valry  l'art hautain de
Mallarm, de qui le vers, ne laissant jamais aucun doute sur sa qualit
de vers, est toujours lumineusement ce qui ne peut pas tre prose.
Mallarm semble donc plus conscient, Verlaine plus ingnu, de l'aveu
mme de M. Paul Valry.

D'aprs lui, les six cents vers  rimes plates d'_Adonis_, o tant de
difficults sont vaincues, prouveraient que La Fontaine n'tait pas le
rveur de la lgende. La navet lui parat ncessairement hors de
cause: l'art et la puret si soutenus excluent toute paresse et toute
bonhomie... La vritable condition d'un vrai pote, ajoute-t-il, est ce
qu'il y a de plus distinct de l'tat de rve. Je n'y vois que recherches
volontaires, assouplissement des penses, consentement de l'me  des
gnes exquises, et le triomphe perptuel du sacrifice... Qui dit
exactitude et style invoque le contraire du songe... etc... N'y a-t-il
pas une quivoque? Il est bien entendu que la perfection ne s'atteint
que par un rude travail, que le gnie n'est pas exclusivement une longue
patience, mais ne peut s'en passer, et qu'un grand pote est
ncessairement un grand laborieux.

C'est aussi pourquoi il est un grand rveur. Le rve o il vit consiste
prcisment  oublier la ralit vulgaire et les soucis pratiques, pour
concentrer son attention sur ses penses et l'expression qui leur
convient. Et il est un naf de deux faons: au regard du profane, parce
qu'il ddaigne ce qui passionne les gens ordinaires; en un sens plus
lev, parce qu'il conserve, devant les spectacles de la nature et de
l'esprit, cette facult d'merveillement, privilge de l'enfance, que
l'ge efface ou attnue. Le pote est, essentiellement, le contraire
d'un homme blas.

M. Paul Valry dit des choses trs justes sur la matire rsistante, et
par consquent plus durable qu'est le vers astreint  des rgles
pineuses. Sont-elles arbitraires, comme il l'accorde? Il y a encore
amphibologie. Elles le sont en ce sens que nul n'est tenu d'crire en
vers. Elles ne le sont pas, si on entend par l qu'elles pourraient tre
diffrentes. Les lois de la prosodie sont dtermines par les conditions
mme et par le gnie de la langue. Aussi varient-elles d'une langue 
l'autre. Baf n'a pas russi, lorsqu'il a tent d'appliquer en franais
la mtrique latine. Tout au plus a-t-on pu inventer le vers libre, qui
ne dtruit pas la raison d'tre du vers rgulier, mais introduit une
forme nouvelle, intermdiaire entre la simple prose et le vers
proprement dit. Il semble enfin que M. Paul Valry doute un peu trop du
pouvoir des vrais potes, lorsqu'il dclare que la discipline du vers en
suggrant certaines ides, en exclut d'autres. Un pote digne de ce nom
sait, potiquement, tout dire. Le raisonnement de M. Valry aboutirait 
 faire de la posie savante quelque chose de futile et de fortuit, un
jeu de sceptique. Cet excs de dilettantisme ne rabaisse-t-il pas le
langage de l'idal et du divin?

Sur _Adonis_ mme, M. Paul Valry a des rflexions pntrantes. Il a
raison d'admirer ce pome, d'apercevoir dans les vers de la fin, o
Vnus exhale sa douleur, des harmonies prraciniennes, de regretter que
La Fontaine n'ait pas donn davantage  l'idylle et  l'lgie et n'ait
pas plus compltement devanc Chnier. Peut-tre se montre-t-il bien
svre pour les _Contes_ du bonhomme, qui ont aussi leur charme. On
s'tonne un peu qu'il ne dise rien du pome de Shakespeare, _Vnus et
Adonis_, qui a tant de saveur ardente, d'clat dans sa prciosit, qui
fait si curieusement d'Adonis une sorte d'Hippolyte rfractaire 
l'amour et note de cette aventure les cts tragiques de cette passion.
Et M. Valry ne souffle mot non plus de l'_Adone_ du cavalier Marin,
jadis clbre, ni de Leconte de Lisle, ni de Heredia, qui ont t
attirs surtout par le mythe de la rsurrection d'Adonis et par le culte
dont on honorait,  Byblos,

        Le jeune homme ador des vierges de Syrie.

La connaissance de l'histoire des religions et le sens de la mythologie
compare ont rendu quelques services  cette posie savante, o M. Paul
Valry se plat trop  ne voir qu'un jeu abstrait et laborieusement
frivole.



IV

_LE CIMETIRE MARIN_


..... Si M. Franois Porch est un pote presque populaire, je veux dire
trs accessible et qui dsire se mettre  la porte de tous, mme des
gens du monde, tout au contraire, M. Paul Valry est distant, subtil,
hermtique et mallarmen. Les deux tendances sont galement lgitimes.
Il faut une posie pour le peuple, et les mandarins, en gotant aussi
celle-l, car ils doivent tout comprendre, ont bien le droit d'en avoir
une autre qui leur soit rserve. L'inconvnient des oeuvres de
vulgarisation potique comme celle de M. Porch, c'est que, si russies
soient-elles en leur genre, on en a vite fait le tour. Mais on peut lire
et relire bien des fois un pome de M. Paul Valry sans en puiser
l'intrt. Voire, on le doit, si l'on tient  en discerner la
signification, car M. Paul Valry est un auteur difficile. La premire
impression risque de rester un peu confuse. Puis,  chaque lecture
nouvelle, on pntre mieux dans la pense du pote--sans jamais tre
absolument sr d'en saisir  fond tous les dtours, mais cette
incertitude, comme l'nigmatique sourire de la Joconde, est un charme de
plus; et l'on dcouvre des beauts qui avaient chapp d'abord, et l'on
admire davantage. Le _Cimetire marin_ est un morceau assez court:
vingt-quatre strophes de six dcasyllabes[1], parfaitement rgulires et
semblables d'un bout  l'autre: pas plus que son matre Mallarm, M.
Paul Valry n'innove en mtrique. C'est, au bord de la mer, une
mditation philosophique  la faon de Parmnide et de Znon (qui est
nomm) sur l'tre immuable et la vie fugitive, concluant toutefois, 
l'encontre du panthisme late, en faveur de ce petit changement qui
n'est peut-tre qu'apparence, mais qui est notre seul bien et notre
tout. M. Paul Valry ne se forge pas d'illusions, et sent la vanit de
notre moi, prcaire et simple phnomne:

        Je hume ici ma future fume...

      [Note 1: Il y a un vers faux  la quatrime dans l'dition
      originale, mais c'est visiblement une faute d'impression.]

L'absorption dans la splendeur de l'tre universel est bien tentante.
Mais plutt qu' cette immortalit illusoire aussi, puisque indistincte
et inconsciente, attachons-nous  notre petit champ d'action, qu'il
dpend encore de nous de rendre assez beau, et la nature mme, par son
agitation fconde, semble nous y convier:

        Le vent se lve!... Il faut tenter de vivre!
        L'air immense ouvre et referme mon livre,
        La vague en poudre ose jaillir des rocs!
        Envolez-vous, pages tout blouies!
        Rompez, vagues! Rompez d'eaux rjouies
        Ce toit tranquille o picoraient des focs!

On voit que la contemplation mtaphysique n'exclut pas, chez M. Valry,
le sens du pittoresque. Vous savez que le foc est la voile d'avant,
pointue et penche vers la mer, comme un bec, qui donne en effet aux
petits bateaux, surtout avec le tangage, un aspect d'oiseaux picorant le
sol. C'est une image charmante et juste. M. Paul Valry est un pote de
trs haute et trs rare qualit.



V

_CHARMES_


On sait qu'aprs s'tre fait connatre aux temps du symbolisme par des
pomes disperss dans des revues d'avant-garde, et dont quelques-uns se
retrouvent dans l'Anthologie de MM. Van Bever et Paul Lautaud, M. Paul
Valry disparut de la scne littraire pendant une vingtaine d'annes,
qu'il consacra solitairement  des tudes mathmatiques et
philosophiques, laissant ses premiers admirateurs dplorer qu'il et
renonc  la posie, malgr de si brillants dbuts. trange

        Oisivet, mais pleine de pouvoir...

dira-t-il, dans le _Cimetire marin_. Mme pour le service de cette
posie que n'abandonnent jamais sans retour ceux qu'elle a marqus du
signe, il ne perdait pas son temps. Il mrissait son esprit par la plus
vaste culture, il mditait sur les secrets de son art comme sur ceux de
la science, s'entranait  fond pour un combat moins tmraire, donnant
ainsi une leon  nos jeunes barbouilleurs, qui ne savent rien, s'en
vantent, et croient qu'un atome de savoir gterait leur originalit
prcieuse. Oui, la leon est bonne. D'ailleurs, ils ne l'entendront pas.

Voil deux ou trois ans, M. Pierre Louys, parfait artiste et parfait
ami, m'annonait joyeusement la prochaine rentre de M. Paul Valry avec
un pome nouveau d'une certaine tendue: c'tait la _Jeune Parque_,
pome merveilleux et profond, dont je vous ai longuement entretenus.
Depuis, je vous ai parl galement du _Cimetire marin_, de
l'_Introduction  la mthode de Lonard de Vinci_, de la prface 
l'_Adonis_ de La Fontaine[2], etc. On voit maintenant les fruits de
cette gestation savante. Voici qu'en deux ans, aprs sa lente veille
des armes, M. Paul Valry est port presque soudainement au premier rang
de la littrature actuelle. Il a conquis l'admiration de tous ceux qui
aiment la posie et la pense, chez lui, comme il sied, insparables. Le
_Divan_ lui a consacr un numro spcial, auquel on avait bien voulu me
demander ma collaboration: le temps m'a fait dfaut. On y trouve des
pages, vers ou prose, de Mme de Noailles, de MM. Henri de Rgnier, Andr
Gide, Viel-Griffin, Albert Meckel, Jacques-mile Blanche, Lucien Fabre,
Camille Mauclair, Franois Le Grix, Marcel Boulenger, Lucien Dubech,
Andr Fontainas, Louis Artus, Francis de Miomandre, Jean-Louis Vaudoyer,
etc. C'est un concert de louanges. Certains parlent mme de gnie.

        Gnie,  longue impatience[3]!

      [Note 2: Insre d'abord dans la _Revue de Paris_, cette
      prface a paru avec _Adonis_, dans la collection du Florilge
      franais, dirige par M. J.-L. Vaudoyer (chez Devambez).]

      [Note 3: _Ebauche d'un serpent._]

Impatience, oui, car il suppose l'lan, l'essor, l'ardeur du plus
puissant dsir; mais longue, car l'oeuvre ne s'improvise pas. Sous ce
titre: _Charmes_, M. Paul Valry a runi en volume tous les pomes qu'il
a publis depuis la _Jeune Parque_, dont plusieurs avaient paru
sparment et dont quelques-uns avaient t, peut-tre, esquisss ou au
moins conus dans sa priode de retraite. C'est un beau livre.

M. Paul Valry se distingue d'abord, parmi nos contemporains, en ceci,
qu'il est le plus intellectuel des potes.

        O ma mre Intelligence...

dit-il, et il dit vrai. M. Andr Suars lui reprochera mme, sans doute,
de s'abstraire sur ce qu'il appelait les glaciers de l'intelligence,
 propos d'Ibsen. Eh! Le soleil y brille, tandis que la plaine touffe
sous les brumes. C'est prcisment sur ces hautes cimes que l'air est
plus pur, l'horizon plus large, le sang plus vif et la vie intrieure
plus intense. M. Paul Valry a l'esprit lucide, la vision aigu,
l'expression nette, dense et concise. Je sais que beaucoup de lecteurs
le trouveront obscur. Mais beaucoup aussi ont le mal des montagnes; ou,
si vous prfrez, une autre comparaison, il nous est arriv  tous de ne
pas comprendre entirement un ouvrage musical la premire fois que nous
l'avons entendu. Mme des musiciens professionnels demandent une seconde
audition avant de se prononcer. Reyer avouait qu'il n'avait d'abord rien
compris  _Tristan et Isolde_. M. Paul Valry, lui aussi, crit une
musique un peu difficile. M. Henri de Rgnier rappelle, dans un sonnet
publi par le _Divan_, qu'il le rencontra aux beaux mardis de
Mallarm. M. Paul Valry a videmment subi l'influence du grand pote
de l'_Aprs-midi d'un faune_: il est de la famille. On doit donc le lire
avec quelques prcautions, non point en chemin de fer, au cercle ou au
caf, mais dans le silence, avec recueillement; puis ne pas se
dcourager tout de suite, et relire, le jour mme ou le lendemain,
jusqu' ce qu'on ait vu clair. C'est, d'ailleurs, une excellente
mthode, dans tous les cas qui en valent la peine. Il convient de ne
pas pntrer dans un temple comme dans une gare ou un casino; de ne pas
feuilleter un livre de vers comme un roman d'aventures; et les potes un
peu ardus ne sont pas fchs d'imposer aux profanes cette juste
discipline, et ce respect auquel ils ont bien droit.

Au surplus, il ne faudrait pas s'exagrer cet hermtisme de M. Paul
Valry, lequel n'atteint pas  celui de son matre Mallarm, bien que
les raisons en soient les mmes: nouveaut et subtilit de l'image et de
l'ide, puis, surtout, par haine du clich, usage frquent de l'ellipse
et du sous-entendu. Prenons pour exemple les quatre premiers vers de
l'_Abeille_, premire pice des _Charmes_:

        Quelle, et si fine, et si mortelle,
        Que soit ta pointe, blonde abeille,
        Je n'ai, sur ma tendre corbeille,
        Jet qu'un songe de dentelle.

videmment, on ne sait pas trop d'abord de quoi il s'agit. Mais voici le
cinquime vers:

        Pique du sein la gourde belle...

Tout s'claire. La corbeille, ce sont les seins, couverts seulement
d'une dentelle lgre comme un songe... Comparaison dont un terme seul
est indiqu, allusion, suggestion! Quelque chose comme l'appoggiature
sans rsolution des musiciens modernes.

C'est le principe du symbolisme, qui s'oppose  l'expression directe et
raliste. Donc, un travail de plus pour l'esprit; mais quelle
rcompense! Et quel champ ouvert au pote, affranchi du lieu commun,
libre de suivre au vol, sans fil  la patte, les plus fines analogies!
Le symbolisme est toujours un langage essentiellement intellectualiste,
mme lorsqu'on l'applique  des jeux frivoles, ou aux troubles
mouvements de l'instinct. Mais M. Paul Valry est un philosophe; et, en
outre, un artiste conscient, pris de logique, non moins que de belle
matire (au sens o l'entendent les peintres). Peut-tre mme serait-il
un peu trop enclin  dpriser la part de l'enthousiasme et de
l'inspiration; mais on en avait tellement surfait la valeur, en la
proclamant suffisante et unique, qu'il n'est pas mauvais de ragir
contre ce prjug mortel, mme avec un peu d'excs, qui, du reste,
n'apparat que dans les enseignements de M. Paul Valry, non dans ses
pomes. Ce grand partisan de l'art rflchi, rationnel et constructif, a
cependant l'imagination la plus frache, la plus nerveuse sensitivit,
et, dans la savante organisation de telles ruches, son miel garde tout
le parfum des fleurs. Il y a des potes, qui ne mritent pas ce nom,
raisonnables par indigence (cole du bon sens, acadmisme); on invoque
utilement contre eux la vie, le grouillement du concret, le tumulte des
passions; mais conserver ces richesses, en les affinant et les levant 
une harmonie suprieure, c'est l'art vritable, tel que le comprend et
le pratique M. Paul Valry. Et tandis que beaucoup d'autres prconisent,
sous prtexte de spontanit, les impulsions brutes et les rflexes
barbares, il reprsente parmi nous la pure doctrine de la civilisation.

On pourrait dfinir son systme comme l'hgmonie de la srnit
ordonne et lumineuse sur le chaos, mme superbement effervescent, ou de
l'apollinien sur le dionysiaque. Il est vrai que la Pythie tait
prtresse d'Apollon, car les mythes s'entrecroisent et s'embrouillent
par alluvions d'origines diverses; mais celle de M. Paul Valry proteste
contre la crise sacre et le dlire prophtique. Elle dit:

        L'eau tranquille est plus transparente
        Que toute tempte parente
        D'une confuse profondeur.

Elle ajoute qu'aprs l'orage, sans nous instruire, l'clair strile et
dchirant

        Dans la plaie immense des airs
        Nous imprime de purs dserts.

L'art potique de M. Paul Valry, pars dans ces pices d'un lyrisme
scintillant, sans didactisme, se complte bien par le _Cantique des
colonnes_, o s'affirme son culte pour l'architecture et la
mathmatique, suivant lui bases et types de toute beaut spirituelle.
Dans _Aurore_, il explique la dlicate broderie que jettent sur cette
solide armature l'image et le symbole. Il salue les similitudes amies,
qui brillent parmi les mots. Il interpelle ses Ides et leur demande
des comptes. Elles ont t de fidles ouvrires:

        Nous avons sur tes abmes
        Tendu nos fils primitifs,
        Et pris la nature nue
        Dans une trame tnue
        De tremblants prparatifs.

Et ces diligentes araignes ont sur ses nigmes tiss

        Cent mille soleils de soie.

Voil qui fait songer un peu  _Puissance gale bont_ (dans la _Lgende
des sicles_). Je parle du rapprochement entre l'araigne et le soleil.
La pense est diffrente.

Et il y a, dans ces _Charmes_, d'exquis petits pomes de sentiment et de
sensualit sublime, comme la _Dormeuse_ et les _Pas_; un _Fragment du
Narcisse_, ravissante idylle, mditation pntrante, adorable nocturne,
o Andr Chnier semble avoir collabor avec Andr Gide:

        O semblable! et pourtant plus parfait que moi-mme...

Je ne puis tout citer, mais c'est dans le _Cimetire marin_ et dans
_Ebauche d'un serpent_ que M. Paul Valry a nonc sa mtaphysique, dj
un peu implique, si l'on veut, dans ce dernier vers. Il n'y a pour lui
de perfection que dans l'ide, au sens platonicien, et la ralit
contingente n'est que dformation et avilissement. Il a ainsi
audacieusement relev le mythe un peu usag de la chute originelle. S'il
ne s'agissait que d'Eve en personne, de son amour et de sa maternit,
combien on prfrerait la splendeur heureuse et le paganisme
pr-biblique d'Hugo dans le _Sacre de la femme_! Mais le pch et la
chute vritables, dans l'interprtation sotrique de M. Paul Valry,
c'est l'existence mme. On ne peut tre plus loin de saint Anselme, qui
la considrait comme une perfection, et concluait de ce principe  celle
de Dieu.

        Soleil, soleil! Faute clatante!...

        Tu gardes les coeurs de connatre
        Que l'univers n'est qu'un dfaut
        Dans la puret du Non-Etre!

Est-ce que, d'aprs la _Gense_, Dieu ne s'est pas repenti d'avoir cr
l'homme? Il s'est diminu par sa cration, selon le serpent de M. Paul
Valry:

        Cieux, son erreur! Temps, sa ruine!

Et peut-tre Dieu lui-mme ne valait-il dj plus le pur nant. Son
existence et peut-tre gagn  rester idale; car toute ralisation est
une dchance. Ici nous dpassons Platon pour rejoindre M. mile
Meyerson, d'aprs qui le seul fait que le monde existe suffit  prouver
qu'il est irrationnel. Quelle source de pessimisme pour un Paul Valry!

Il n'y chappe point thoriquement, mais trouve pratiquement un
courageux pis-aller,  la Vigny. Bien que le vrai rongeur, le ver
irrfutable ne dvore pas les morts, mais les vivants, il imposait,
dans le _Cimetire marin_, le coup d'tat de la volont: Non! non!
Debout!

        Le vent se lve! Il faut tenter de vivre!

Il en donne la meilleure raison dans la dernire strophe d'_Ebauche d'un
serpent_ (laquelle ne se trouvait pas dans la premire dition en
plaquette spare). Le serpent parle  l'arbre de la connaissance:

        Grand Etre agit de savoir,
        Qui toujours, comme pour mieux voir,
        Grandis  l'appel de ta cime...

Et voici l'argument nouveau qui clt maintenant le pome:

        Cette soif qui te fit gant,
        Jusqu' l'tre exalte l'trange
        Toute-Puissance du Nant!

Toute existence est imparfaite, dchue et misrable; mais elle est la
condition ncessaire du bien qui fait supporter tous les maux: la
connaissance, la pense. Ainsi M. Paul Valry, dans sa conclusion,
revient  son principe, et son serpent ne cesse pas de se mordre la
queue comme il le faisait dans les derniers vers, aujourd'hui modifis,
de la premire version. Il ne faudra pas oublier cette variante,
lorsqu'on donnera des ditions critiques de _Charmes_, dans une centaine
d'annes.



VI

_EUPALINOS LA SOIRE AVEC M. TESTE_


Un prince de l'esprit s'avance: les seigneurs de moindre importance
attendront. Il y a si peu d'espoir de trouver du nouveau ou seulement de
l'orthographe dans le fatras de la littrature romanesque, qui ressemble
de plus en plus  la camelote des grands magasins de confection, avec
exposition de printemps et d'automne en vue des prix! Une irrsistible
curiosit m'a fait tout lcher pour saisir avidement cet _Eupalinos_,
qui m'apportait une chance de ne pas m'ennuyer, et m'intriguait comme
l'entre en scne de quelqu'un qui aura peut-tre quelque chose  dire.
Depuis sa rapparition littraire, aprs vingt ans de retraite et de
silence, l'auteur ressuscit de la _Jeune Parque_ et de _Charmes ou
pomes_, de la _Soire avec M. Teste_ et de l'_Introduction  la mthode
de Lonard de Vinci_, s'est plac au premier rang, en deux ou trois ans
et quatre ou cinq ouvrages assez courts, comme le plus intellectuel des
potes de ce temps et le plus pote parmi ceux d'aujourd'hui qui
pensent. Il n'est rien au monde que je prfre  cette alliance de nos
deux principales raisons de vivre, qui,  les bien prendre, n'en font
qu'une, malgr la prdominance chez tel rimeur ou tel philosophe de l'un
ou l'autre de ces lments insparables dans leur principe. M. Paul
Valry lui-mme a d les sparer un peu dans son oeuvre,  cause des
strictes exigences du lyrisme contemporain et des meilleures facilits
qu'offre la prose  certains exposs thoriques. C'est pourquoi il nous
donne cette fois non un pome, mais une suite de dialogues  la manire
de Platon--lui-mme ternel modle de cette union du gnie potique avec
la plus profonde philosophie.

Mallarm, l'un des matres de M. Paul Valry, avait longuement mdit
sur la danse,  l'poque des fameux ballets de l'Eden. En quelques pages
recueillies au volume des _Divagations_, il signalait le caractre in
individuel et emblmatique de la danse, criture corporelle, signe,
hiroglyphe, rsumant les aspects lmentaires de notre forme... Dans le
premier des deux dialogues qui composent le prsent volume, l'_Ame et la
danse_, M. Paul Valry n'y contredit point, mais traite le sujet avec
plus d'ampleur et des points de vue originaux. Aprs un banquet,
Socrate assiste  un ballet, avec son ami. Phdre et le mdecin
Eryximaque. Ils s'y plaisent, et ils dissertent. Leur plaisir s'exprime
en petits morceaux descriptifs vraiment exquis. Elle semble d'abord de
ses pas pleins d'esprit, dit Phdre, effacer de la terre toute fatigue
et toute sottise... Et voici qu'elle se fait une demeure un peu
au-dessus des choses, et l'on dirait qu'elle s'arrange un nid dans ses
bras blancs... Mais  prsent ne croirait-on pas qu'elle se tisse de ses
pieds un tapis indfinissable de sensations?... Ces deux pieds babillent
entre eux, et se querellent comme des colombes! Le mme point du sol les
fait se disputer comme pour un grain... Et, se demandant comment cette
fille si frle et si fine, avec cette tte si petite et serre comme une
jeune pomme de pin, peut enfermer en elle un tel monstre de force, de
prcision et de promptitude, Socrate s'crie: Hercule chang en
hirondelle, ce mythe existe-t-il?

Puis, la question se posant de savoir ce que reprsente cette danseuse:
Nulle chose, cher Phdre. Mais toute chose, Eryximaque, rpond Socrate
qui rsoud ainsi le dsaccord des deux autres par une synthse
suprieure, et plus gnrale encore que celle de Mallarm. Aussi bien
l'amour comme la mer, ajoute-t-il, et la vie elle-mme, et les
penses... Ne sentez-vous pas qu'elle est l'acte pur des
mtamorphoses? Ainsi, comme on va le voir, la danse symbolise l'effort
pour remdier  l'ennui de vivre, que Socrate dfinit fort bien, encore
qu' mon avis il en donne une explication ou, comme disent les mdecins,
une tiologie contestable. D'aprs lui, ou plutt d'aprs M. Paul
Valry, qui fait de lui son porte-parole avec une libert dont Platon a
donn l'exemple, cet ennui parfait, ce pur ennui, qu'il ne faut pas
confondre avec les ennuis ou les chagrins rsultant de l'infortune ou de
l'infirmit, n'a d'autre cause que la clairvoyance du vivant et n'est en
soi que la vie toute nue, quand elle se regarde clairement. Rien de
plus morbide en soi, de plus ennemi de la nature, que de voir les choses
comme elles sont. Une froide et parfaite clart est un poison qu'il est
impossible de combattre. Le rel  l'tat pur arrte instantanment le
coeur... On reconnat ici une ide chre  M. Paul Valry, et qui ne se
laisse pas rduire  celle de Pascal sur la ncessit du divertissement.
Pour Pascal, il s'agit de nous arracher  l'obsession de notre destine.
Pour M. Valry, c'est la simple conscience de l'tre qui est funeste; il
nous a montr en M. Teste une intelligence suprieure que sa supriorit
mme strilise et mne au mpris de tout; et dans le _Serpent_ on se
rappelle cette invocation:

        Soleil, soleil!... Faute clatante!
        Toi qui masques la mort, Soleil...
        Tu gardes les coeurs de connatre
        Que l'univers n'est qu'un dfaut
        Dans la puret du Non-Etre!

M. Teste ne tombait pas dans l'illusion du Crateur--Cieux, son erreur!
Temps, sa ruine!--et savait que toute ralisation est une dchance. Le
_taedium vitae_ viendrait d'avoir compris que l'existence vaut moins que
le nant... C'est possible: je veux dire que ces valeurs de M. Paul
Valry se font admettre  la rigueur, d'un point de vue hautement
mtaphysique; mais ce pessimisme bouddhiste n'a pas cours en Occident,
sauf quelques exceptions, et le cas ordinaire demeure plus modeste. Les
hommes de nos races ont naturellement le got de la vie, et s'ils s'en
dgotent parfois, ce n'est pas qu'ils en percent la vanit, mais qu'ils
n'ont plus le pouvoir d'en sentir la saveur: infirmit morale analogue 
celle de l'estomac qui refuse les aliments sans en nier l'attrait
toujours efficace pour les organismes sains. C'est pourquoi le vulgaire
a besoin de plus de divertissements que les esprits curieux, qui ont
plus d'apptence et s'intressent  plus de choses.

D'ailleurs, tout est dans tout--et rciproquement, comme disait d'une
faon si plaisante Adrien Hbrard. Je veux bien que l'ivresse la plus
propre  combattre cet ennui et son plus sr drivatif (puisqu'il n'y a
point de remde complet, d'aprs Eryximaque), ce ne soit ni le vin, ni
les passions, mais les actes et les mouvements dont la danse est le
type, parce qu'ils nous arrachent  nous-mmes, nous diversifient et
tirent de nous comme un feu d'artifice magique. Le Socrate de M. Paul
Valry dit l-dessus des paroles trs justes et trs belles. La danse
est comme une flamme, un fluide enchant que la salamandre secrte
elle-mme, et qui la protge comme Brunnhild contre la mdiocrit
importune; en dansant, on cesse d'tre clair pour devenir lger; on
russit  diffrer indfiniment de soi-mme; le corps remdie  sa
fastidieuse identit par le nombre de ses actes; il clate en
vnements. (Et l'me elle-mme, qui voudrait rechercher mthodiquement
le divin, n'est peut-tre capable pareillement que d'avoir des clairs,
de tenter des bonds dsesprs hors de sa forme.) Asile,  tourbillon!
La danse est le parfait symbole des prestiges par o notre activit
supple  la misre de notre fonds. Soit! Et c'tait aussi l'avis de
Zarathustra le danseur. Mais je ne puis m'empcher de trouver
l'antithse un peu factice, puisque cette activit fconde ou du moins
palliative nous est donne, au moins  l'tat virtuel, par la nature,
en dehors de laquelle, pour nous ici-bas, il n'y a rien. L'homme avec
ses biens et ses maux, ses facults de rechange et de tous les jours, en
fait intgralement partie et n'est pas un empire dans un empire, a dit
Spinoza. Il le disait contre la libert mtaphysique. Mais en
l'acceptant mme, on voit qu'elle fournit seulement la contingence
limite aux choix, et non point de crations _ex nihilo_. Enfin de cette
universalit complexe de la nature, qui contient l'excellent et le pire,
le poison et l'antidote, il faut conclure galement contre l'optimisme
radical et le pessimisme absolu, dont l'antinomie peut se rsoudre par
le devenir et le progrs, ou simplement par une sagesse  la Montaigne
ou  la Renan, mle d'admiration et de critique, d'amour et d'ironie...
Je reconnais que plus d'un abonn de l'Opra s'tonnera peut-tre de
telles rflexions suggres par un ballet  M. Paul Valry et  moi-mme
 propos de sa philosophie de la danse. Mais voyez l'aphorisme prcit
d'Adrien Hbrard.

_Eupalinos, ou l'architecte_, nous conduit au sjour des ombres, o
s'entretiennent celles de Phdre et de Socrate. Le sujet est
l'opposition du connatre et du construire: vaut-il mieux tre artiste
ou philosophe? Phdre parle d'un sien ami, l'minent architecte
Eupalinos, qui mettait son art au-dessus de tout. Phdre se souvient
d'avoir gagn son coeur en comparant un petit temple, oeuvre d'Eupalinos,
 une jeune fille que celui-ci avait aime, et  un chant nuptial. Cet
architecte divise les difices en trois classes: ceux qui sont muets
(les maisons quelconques); ceux qui parlent (dont l'aspect indique bien
leur destination); ceux qui chantent, dont la beaut ravit l'me comme
une musique. Eupalinos et Phdre connaissaient dj les analogies de la
musique et de l'architecture; nous aussi, notamment par Hegel et Taine.
Accorderons-nous  Eupalinos et  M. Paul Valry d'exalter ces deux arts
aux dpens des autres, et de proclamer l'architecture le premier de
tous? Si admirable soit-elle assurment, j'aperois quelques
difficults. Les deux plus beaux moments de l'architecture ont t l'ge
classique athnien et... notre moyen ge. Si l'une de ces priodes est
la plus pure gloire de l'esprit humain, que dire de l'autre? La runion
de l'utilit, de la beaut et de la solidit, clbre par Eupalinos, ne
me convainc pas, car l'utilit n'est pas un lment esthtique (voyez
Kant: l'art est dsintress), et les monuments n'ont qu'une solidit
toujours prcaire, par la faute des fanatiques et des vandales, il est
vrai, non par celle des bons architectes; mais le rsultat est le mme.
En faveur du couple musique-architecture, on fait valoir que ces deux
arts n'oprent pas sur le monde des apparences, mais rvlent la ralit
profonde, le monde invisible des rapports et des lois (ce qui est du
Schopenhauer traduit en Taine ou en Hegel). Les figures par lesquelles
l'architecture et la musique rendent sensibles ces lois gnrales, ce ne
sont point des imitations ralistes, mais des cratures directes de
l'esprit. Tout cela est entendu. Mais si les moyens d'expression de ces
deux arts sont plus originaux; ils sont plus vagues. Et malgr tout leur
charme puissant ou enivrant, je persiste  croire, avec Hegel, que le
premier et le plus complet des arts, c'est la posie, qui peut tre
construite comme un temple, qui doit tre musicale comme une symphonie,
en qui les lois et rapports invisibles se traduisent donc aussi et
peuvent tre considrs  part, qui a enfin et en outre l'avantage de la
prcision et de la varit. Pour la dure, nous possdons quelques
tragdies d'Eschyle et de Sophocle _in extenso_, et tout Platon (voire
un peu plus, disait Henri Weil); mais le Parthnon est  moiti par
terre, et indignement pill. Ce que je retiendrai de la doctrine
d'Eupalinos, c'est la ncessit d'une qualit architecturale dans tous
les arts: celle qu'en terme d'cole on appelle la composition. Mais
aucun d'eux ne peut se passer non plus d'une qualit potique.

Les discours de Phdre tendent donc  tablir la supriorit de l'art en
gnral, et de l'architecture en particulier. Socrate,  qui il reproche
de vouloir toujours tout tirer de lui-mme, se dfend un peu. Il
s'tonne que des hommes intelligents aient besoin de formes et de grces
corporelles pour atteindre leur tat le plus lev. A Phdre dclarant
que rien de beau n'est sparable de la vie, Socrate oppose la notion
d'une beaut immortelle, mais Phdre combat la thorie platonicienne des
ides ou archtypes sacrs et transcendants, dont les beauts terrestres
seraient les copies ou les reflets; il la juge trop simple et trop pure
pour expliquer la diversit de ces beauts d'ici-bas, les variations des
jugements et des prfrences, l'effacement de tant d'oeuvres qui furent
portes aux nues... Evidemment, la thorie de Platon n'est qu'un mythe,
mais les objections de Phdre ne me semblent pas dcisives. Car ces
beauts prcaires, caprices de la mode, ne sont point justement des
beauts vraies et conformes aux ides suprasensibles. Et c'est
prcisment cette vrit que Platon reprsente par ce symbole, qui
contredit un excs de relativisme aboutissant  la dliquescence
anarchique et  la ngation du got... Socrate continue de rsister. Il
remarque que le langage est constructeur aussi, par exemple dans la
gomtrie, dont il est la base, et qui par l'application de l'algbre,
ou analyse, arrive  des actes de pense pure, construisant ou
enrichissant l'tendue sans intervention de figures ni d'aucun lment
visuel. Socrate pourrait ajouter que cette constructivit spculative
et immatrielle n'appartient pas seulement  la mathmatique, mais
minemment aussi aux systmes de philosophie. Il observe que l'homme
fabrique par abstraction, puisque l'art considre seulement certaines
proprits des objets qu'il emploie comme matriaux, tantt la couleur,
tantt la densit, etc..., tandis que la science ou philosophie
considre toutes les proprits de tous les objets. D'o il suit que
dans les ouvrages des hommes pratiques l'ensemble est souvent plus
simple que les parties: par exemple dans l'alignement et la manoeuvre
d'un bataillon, o parmi les soldats peuvent se trouver des Socrates et
des Phidias, dont le stratge n'utilise videmment pas toutes les
aptitudes (pas plus que l'architecte, toutes celles des pierres ou des
arbres dont il fait servir le bois  son dessein). L'homme qui vit,
praticien ou artiste, n'a pas besoin de toute la nature. Le philosophe
est celui qui ne nglige rien. L'homme ne peut agir que parce qu'il peut
ignorer et se contenter d'une connaissance partielle, tandis que le
philosophe aspire  la connaissance totale. Il est donc permis d'hsiter
entre le construire et le connatre. Il faut choisir d'tre un homme ou
un esprit.

Et l'on peut croire un instant que Socrate se loue du choix qu'il avait
fait en son vivant. Mais voici qu'il regrette finalement de n'avoir pas
adopt l'autre parti, de n'avoir pas t artiste et surtout architecte.
M. Paul Valry le pousse de la position de Hegel  celle de Schelling,
qui, lui, contrairement  son illustre rival, plaait l'art au-dessus de
la science ou philosophie, y voyant mme un moyen de connaissance
suprieure et vraiment religieuse, par ce qu'il appelait l'intuition
intellectuelle. Le Socrate de M. Paul Valry se met, si l'on peut dire,
 faire du Schelling perdument, et  professer qu'on ne cherche pas
utilement Dieu dans les seules penses, mais qu'on a plus de chance de
le trouver dans les actes, notamment dans l'imitation de son acte
essentiel, c'est--dire dans l'art, qui est ce qui ressemble le plus 
la cration divine, puisque l'artiste serait Dieu pour son ouvrage, si
celui-ci tait conscient. Et cela non plus ne me persuade pas. Je crois
bien qu'il y a du divin immanent dans le gnie de l'artiste et dans ses
chefs-d'oeuvre, dont la contemplation nous le laisse entrevoir, mais plus
ml que dans la pense pure et la recherche de la vrit en soi. Ce
qu'il y a de plausible dans cette mtaphysique ou religion esthtique,
c'est que l'art tant beaucoup plus avanc que la science ou philosophie
(laquelle ne s'achvera probablement jamais, certainement jamais d'aprs
les sceptiques et les criticistes), il est prudent de ne pas lcher la
proie de la connaissance artistique, approximative, mais tangible et
dlectable, pour l'ombre d'une connaissance pleinement intellectuelle
et qui serait parfaite, mais qui nous fuit. La supriorit de l'art, ce
n'est pas une victoire, c'est un pis-aller, avec de larges
compensations.

Je ne puis vous dissimuler que le volume de M. Paul Valry est d'une
lecture un peu difficile (vous ne l'avez peut-tre que trop devin 
travers ce compte rendu). Mais c'est un livre d'une lvation, d'une
richesse et d'une beaut qui valent bien quelque effort. Il en faut
toujours pour l'ascension des cimes; on est pay par la puret de
l'atmosphre et la grandeur du spectacle.



VII

_VARIT_


M. Paul Valry, grand pote et profond essayiste, runit en un volume,
qu'il intitule _Varit_, quelques tudes critiques, en prose, d'abord
parues sous diverses formes, et dont je vous ai dj signal la plupart.
Quelques-unes, nouvelles pour nous, seront lues avec un intrt de
curiosit suprieur  celui qu'excitent les meilleurs romans; et
peut-tre ne fera-t-on gure moins de dcouvertes en relisant les
autres. Lecture parfois un peu difficile, j'en conviens; mais le fonds
est riche, et l'effort toujours rcompens.

La _Crise de l'esprit_ a t insre en 1919, en anglais, dans
l'_Athanum_ de Londres, et complte par une confrence sur le mme
sujet, faite en 1922  l'universit de Zurich: car la renomme de M.
Paul Valry, quoique relativement rcente, a dj pass nos
frontires... Cette crise de l'esprit dont il s'inquite, c'est celle
qui rsulte de la guerre de 1914. Nous savons maintenant que nos
civilisations sont mortelles. Nous savions, thoriquement, que des
civilisations antiques taient mortes: Elam, Ninive, Babylone. Nous
avons eu la sensation directe de cette fragilit, et que la ntre n'y
chappe pas. Ce qui ajoute au scandale, c'est que des mrites certains
ont amen cet affreux pril. Les grandes vertus des peuples allemands
ont engendr plus de maux que l'oisivet jamais n'a cr de vices... Il
a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d'hommes,
dissiper tant de biens, anantir tant de villes en si peu de temps; mais
il a fallu non moins de _qualits morales_. Savoir et Devoir, tes-vous
suspects? Peut-tre objecterez-vous que si le travail consciencieux,
l'instruction la plus solide, la discipline et l'application la plus
srieuse existaient, en effet, chez le peuple allemand, et si ce sont
bien l des qualits morales, une moralit plus complte aurait interdit
de les adapter  d'pouvantables desseins. Je le crois, et mme qu'une
intelligence plus lucide y et suffi. M. Paul Valry l'accorderait
peut-tre, mais si la paix entre peuples civiliss est leur plus sr
intrt et leur premier devoir, cette conception n'en a pas moins t
fltrie sous le nom de pacifisme par les prcheurs d'autres vertus
qu'ils proclamaient plus hautes (_ber alles_). De sorte que c'est bien
par bonne volont et moralit convaincue que les peuples ont pu mettre
la civilisation en pril de mort, et la remarque de M. Paul Valry
subsiste.

Maintenant, lui que les choses du monde n'intressent que par rapport 
l'intellect--et ce qui m'tonne toujours, quant  moi, c'est qu'on
puisse s'y intresser  d'autres points de vue--il se demande si, aprs
ce terrible branlement, l'Europe conservera sa prminence. La science,
ne en Grce, a t dveloppe par l'Europe, et par elle exclusivement;
d'autres peuples ont eu des arts, mais seulement des embryons de
science, jamais le vritable esprit scientifique. De l cette
supriorit qui assurait  la petite Europe l'hgmonie de la plante.
Mais si la science est en soi dsintresse, elle comporte des bnfices
pratiques qui la rendent partout enviable et en dterminent la diffusion
mondiale. Les autres parties du monde, qui ont sur nous un tel avantage
numrique, ne vont-elles pas retourner contre nous les armes que notre
science leur fournit? L'espoir de M. Paul Valry est que cette science
diffuse et peut-tre dgrade ailleurs forme ici ces espces de
prcipits qu'en chimie intellectuelle on appelle les gnies, lesquels
peuvent rtablir l'quilibre et s'opposer au mal. J'ajouterai que le
phnomne plantaire qu'il signale tait invitable; que l'Europe garde
l'avance; et qu'il n'est pas ncessaire qu'elle garde aussi la
supriorit de la force, si la civilisation se rpand assez pour faire
reconnatre que la force ne ralise pas la vritable supriorit.

Enfin, M. Paul Valry dfinit l'esprit europen--qui s'est annex
l'Amrique--par les trois influences de Rome, du christianisme et de la
Grce, cette dernire tant pour lui la plus importante des trois.
J'ajouterai mme qu'elle est  mon avis la seule dcisive, attendu que
si les deux autres ont jou un rle historique assurment considrable,
Rome n'a t intellectuellement que le reflet d'Athnes, la
vulgarisatrice du gnie grec, et le christianisme, d'origine d'ailleurs
asiatique, a plutt agi sur les masses que sur les grands esprits, dont
la plupart ont chapp  son action depuis la Renaissance; sans compter
que l'antiquit grecque et latine, n'tant pas chrtienne, et pour
cause, ne serait donc pas europenne. Au surplus, Valry convient
discrtement que certains bons Europens n'ont reu qu'une ou deux de
ces empreintes.

Mais il en faut au moins une. Il n'existe, au fond, que deux religions
ou, si vous prfrez, deux cultures: la chrtienne, et la grecque,
celle-ci ne consistant pas dans la croyance littrale aux dieux de
l'Olympe, mais dans le culte de la raison. L'autre, fonde sur la foi,
s'est nanmoins appropri quelques rsidus de sa devancire. Passe
encore pour les bons frres de donner un enseignement moderne, ou
primaire suprieur (ce sont des synonymes); ils sont mme assez
logiquement fidles  leur principe et restent en quelque mesure des
ducateurs. Mais M. Ferdinand Brunot,  la fois libre-penseur et
antihumaniste, dtruit tout par cette monstrueuse contradiction, et ne
conserve pas la moindre position de retraite. Il ne sauve mme pas la
face! Qui n'est ni grec, ni chrtien, est barbare, et n'a plus rien pour
masquer sa barbarie.

Valry est tout grec. Ce n'est point, comme l'a cru M. Pierre Livre,
par faiblesse pour un lieu commun de rhtorique qu'il a fait parler
Socrate dans son admirable dialogue platonicien d'_Eupalinos_. C'est
galement par affinit naturelle qu'il a lu pour hros de sa pense un
homme de la Renaissance, de tous peut-tre le plus grand et le plus
reprsentatif, Lonard de Vinci. De l aussi son humeur contre Pascal,
qui n'a pas toujours t bien interprte. Il va de soi que Valry, pas
plus que Voltaire, ne conteste le gnie de Pascal: il le tient pour
l'une des plus fortes intelligences qui aient paru, ce qui est pour
lui le suprme loge. Mais videmment, il ne l'aime pas. On sait comment
il en parle au cours de la Note et digression qui ouvre, dans
l'dition de 1919, l'_Introduction  la mthode de Lonard de Vinci_,
laquelle est de 1894 (le tout tant reproduit dans _Varit_): Il
(Lonard) ne connat pas le moins du monde cette opposition si grosse et
si mal dfinie que devait, trois demi-sicles aprs lui, dnoncer entre
l'esprit de finesse et l'esprit de gomtrie, un homme entirement
insensible aux arts, qui ne pouvait imaginer cette jonction dlicate,
mais naturelle, de dons distincts; qui pensait que la peinture est
vanit; que la vraie loquence se moque de l'loquence; qui nous
embarque dans un pari o il engloutit toute finesse et toute gomtrie;
et qui ayant chang sa neuve lampe contre une vieille, se perd  coudre
des papiers dans ses poches, quand c'tait l'heure de donner  la France
la gloire du calcul de l'infini. Pas de rvlation pour Lonard. Pas
d'abme ouvert  sa droite. Un abme le ferait songer  un pont. Un
abme pourrait servir aux essais de quelque grand oiseau
mcanique...[4]

      [Note 4: J'ai dj fait cette citation. Mais on ne s'en
      pntrera jamais trop.]

A ce propos, Valry, accus de germanisme par d'autres censeurs, l'a t
de chauvinisme. Qu'importe, a-t-on dit, que Pascal n'ait pas devanc
Newton et Leibnitz? Le monde n'y a finalement rien perdu... Mais
d'abord, sait-on si Leibnitz et Newton, trouvant ce travail fait,
n'auraient pas consacr leur activit  d'autres exploits? Il y a eu du
temps et des forces perdues sans aucun doute. Et puis, je comprends
qu'on soit chauvin de cette faon-l, et qu'en songeant aux grandes
oeuvres accomplies par des artistes ou des savants de France on se sente
fier d'tre Franais. Il me semble mme que c'est la meilleure raison de
ressentir cette lgitime fiert, s'il est vrai que la grandeur qui
surpasse toutes les autres est celle de l'esprit... On ajoute qu'
dfaut du calcul de l'infini, Pascal nous a donn les _Penses_, que lui
seul pouvait crire. Mais avec d'autres dispositions il nous et donn
d'autres _Penses_, tout aussi belles, et peut-tre plus justes. La
strilisation de son gnie scientifique n'tait pas indispensable  son
gnie littraire; tant s'en faut, qu'ils eussent tous deux gagn, en se
nourrissant l'un l'autre,  tre exercs concurremment et pour ainsi
dire mens de front.

Valry est revenu  Pascal dans des rflexions sur le silence ternel
des espaces, publies dans la _Revue hebdomadaire_  l'occasion du
troisime centenaire, et qu'il reproduit dans le prsent volume. Valry
s'insurge contre ce silence et cet effroi: il rappelle l'harmonie des
sphres, de Pythagore, et le _Cli enarrant gloriam Dei_, du psalmiste.
Devant les espaces infinis, le coeur du croyant trouve et invoque Dieu:
l'esprit du savant cherche et construit la science. L'effroi de Pascal
parat mme  Valry un peu artificiel, affect, ou du moins outr dans
l'expression. Sur ce point, je ne serai pas tout  fait de son avis. Je
crois le sentiment de Pascal maladif, mais sincre. Une phrase bien
accorde exclut la renonciation totale, objecte Valry: une dtresse qui
crit bien n'est pas si acheve... Mais d'abord un Pascal ne pouvait
mal crire. Ensuite, la qualit de son style avait pour lui cette
excuse, et mme cette raison d'tre, de servir au bien des mes.
N'oublions pas que c'est un aptre, un apologiste. Et d'ailleurs cet
effroi non simul, selon moi, est d'inspiration religieuse aussi. La
terreur ne convient pas moins que la confiance  un croyant, pour qui
Dieu est un pre cleste, sans doute, mais galement un justicier.

Il (Pascal) a exagr affreusement, grossirement, l'opposition de la
connaissance et du salut, puisqu'on voyait dans le mme sicle de
savantes personnes qui ne faisaient pas moins bien leur salut, je pense,
que lui le sien, mais qui n'en faisaient point souffrir les sciences. Il
y avait Cavalieri, qui s'essayait aux indivisibles; il y avait ce
Saccheri, qui souponnait, sans se l'avouer, ce qu'il y a de convenu
dans Euclide et entrouvrait une porte  bien des audaces futures de la
gomtrie. Ce n'taient, il est vrai, que des jsuites. Il n'est donc
pas sr qu'ils fissent aussi bien leur salut, ou du moins un jansniste
ne le pensait point. Voyons franchement les choses, et tchons d'aller
au fond. Pascal n'a pas invent l'opposition entre le salut et la
connaissance; la _libido sciendi_ n'est pas une de ses visions
personnelles; on la trouve dans l'_Imitation_, dans les Pres, et chez
l'aptre Jean. L'asctisme intgral, c'est--dire aussi l'asctisme
intellectuel, et non pas seulement celui de la chair, rsulte des
principes du christianisme, logiquement dduits. _Unum est necessarium!_
et ce n'est pas plus la science ou l'art que n'importe quelle autre
chose de la terre, mais l'amour et le service de Dieu. Tout n'est
ici-bas que vanits, pour qui ne songe qu' la vie ternelle. Il y a des
chrtiens tides et opportunistes, que l'glise ne condamne pas
absolument, parce qu'il faut bien faire quelques concessions  la
faiblesse humaine et aux besoins pratiques. Mais ce n'est pas  Pascal
personnellement qu'il faut s'en prendre: il n'a fait qu'appliquer
intrpidement les prceptes de renoncement total que lui imposait sa
foi: il est le chrtien logique, le chrtien complet...

Je voudrais examiner chaque partie de ce volume, dont il n'est pas un
morceau qui ne puisse induire en longues mditations. La place me fait
dfaut. Partout clate l'intellectualisme de Valry, non moins ardent et
intransigeant que l'asctisme de Pascal. D'o sa ferveur pour Lonard,
cet Apollon qui repousse le mystre, et dont le miracle est d'claircir:
suprieur aux monstres, encore plus que leur vainqueur, et qui leur
signifie qu'il n'est pas sur eux de triomphe plus achev que de les
comprendre. Est-il meilleure marque d'un pouvoir authentique et
lgitime que de s'exercer sans voile? La Muse n'exige pas le
_sacrifizio dell intelletto_: elle aurait horreur d'une si abominable
mutilation. L'art et la science ne s'opposent point: ils ont le mme
principe, qui est de saisir les analogies et de dgager la continuit.
C'est en quoi consiste la mthode de Vinci. Un autre hros de Valry est
Edgar Poe, pote intellectuel, conscient, lucide et constructif, qui
dans son _Eurka_, a difi une cosmogonie ingnieuse, quoique fabuleuse
comme elles sont toutes forcment, l'ide de commencement et le concept
mme d'univers n'tant que des mythes, d'aprs Valry, dont la
dialectique s'amuse ici magistralement, comme celle de Platon dans le
_Parmnide_.

Je n'insiste pas sur les chapitres o s'expose la potique de Valry,
vous en ayant entretenus  propos de ses pomes. Je vous en ai assez dit
pour n'avoir pas  souligner l'erreur de M. Albert Thibaudet, qui dans
une tude d'ailleurs fort laudative et abondante en pages remarquables,
quoique parfois obscures, compose  ce pote intellectualiste une
figure bergsonienne. Quant aux attaques de M. Alfred Droin et de M.
Pierre Livre, je les mentionne  titre documentaire: il est bien
naturel que Valry ne soit pas compris de tout le monde et puisque
certains s'en expliquent franchement, rien ne manque plus  sa gloire.



VIII

_FRAGMENTS SUR MALLARM ET SITUATION DE BAUDELAIRE_


Qu'est-il advenu du grand oeuvre de Mallarm? Devons-nous admettre que
ses pomes dits, ou certains d'entre eux, en constituent des
fragments, qui s'en seraient dtachs comme les plantes de la nbuleuse
primitive, selon Laplace, ou n'aurions-nous de lui que des cartes de
visite et des feuilles d'album? En 1885, dans une lettre  Verlaine, il
range dans cette dernire classe tout ce qu'il avait publi jusque-l,
mais pour l'avenir il esquisse d'autres promesses: ...Cela me possde
et je russirai peut-tre, non pas  faire cet ouvrage dans son ensemble
(il faudrait tre je ne sais qui pour cela!) mais  en montrer un
fragment d'excut,  en faire scintiller par une place l'authenticit
glorieuse, en indiquant le reste tout entier, auquel ne suffit pas une
vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j'ai
connu ce que je n'aurai pu accomplir. Quels pomes pourraient passer
pour des chantillons du grand oeuvre? Non pas _Hrodiade_, sans doute,
ni l'_Aprs-midi d'un faune_, dont l'bauche date de Tournon; peut-tre
la _Prose pour des Esseintes_, le _Tombeau d'Edgar Poe_, le _Coup
de ds_... Mais il faudrait une chronologie exacte, qu'un jeune docteur de
Sorbonne nous donnera certainement un jour, avec une dition critique de
Mallarm.

Pour le surplus, M. Paul Valry nous laisse peu d'espoir. Dans ses
prcieux _Fragments sur Mallarm_, il raconte une entrevue qu'il eut
avec le pote, son matre et son ami, qui voulut lui montrer,  lui
avant tout autre, le manuscrit du _Coup de ds_, o les mots sont
dissmins sur les pages comme les constellations dans le ciel. Je
crois bien, dit M. Paul Valry, que je suis le premier homme qui ait vu
cet ouvrage extraordinaire. A peine l'eut-il achev, Mallarm me pria de
venir chez lui; il m'introduisit dans sa chambre de la rue de Rome, o
derrire une antique tapisserie reposrent jusqu' sa mort, signal donn
par lui de leur destruction, les paquets de ses notes, le secret
matriel de son grand oeuvre inaccompli. A-t-on vraiment dtruit tout
cela? Il ne voyait  l'univers, dit encore M. Paul Valry, d'autre
destine concevable que d'tre finalement _exprim_. On pourrait dire
qu'il plaait le Verbe non point au commencement, mais  la fin dernire
de toute chose. En quoi il s'accordait avec Hegel, Flaubert et Renan.
On lui doit la tentative la plus audacieuse et la plus suivie qui ait
jamais t faite pour surmonter, ajoute M. Valry, ce que je nommerai
l'_intuition nave_ en littrature... Ce sont des corps glorieux que les
corps de ses penses: ils sont subtils et incorruptibles. Mallarm
tait donc un grand intellectualiste, quoi qu'en pense un autre de ses
disciples, M. Jean Royre. Mais on conoit que sa philosophie ne lui
facilitt pas l'excution du Livre rv. On a raill Hegel, pour qui
toute l'volution de l'univers semble aboutir  l'hglianisme. Mallarm
n'aura point crit le Livre, par discrtion, pour laisser  l'univers
quelque libert ultrieure...

M. Paul Valry a publi rcemment plusieurs autres opuscules, et d'abord
une _Situation de Baudelaire_,  qui il reconnat le mrite d'avoir
impos la posie franaise hors des frontires de la nation. La
Fontaine parat insipide aux trangers. Racine leur est interdit...
Victor Hugo lui-mme n'a gure t rpandu hors de France que par ses
romans. Plaignons ces trangers, qui mconnaissent nos grands potes!
Gardons-nous de leur donner raison, comme certains snobs qui les
sacrifient cavalirement aux Anglais! La posie franaise n'est ingale
 aucune autre, et les progrs de la culture en Europe se mesureront au
nombre de lecteurs trangers capables de s'en rendre compte. Valry me
semble un peu pessimiste, et trop baudelairien. N'oublions pas qu'on
traduisait Racine  Weimar, ni que Swinburne, admirateur de Baudelaire
en effet, tait un hugoltre...

C'est une circonstance exceptionnelle qu'une intelligence critique
associe  la vertu de posie. Baudelaire doit  cette rare alliance une
dcouverte capitale,  savoir celle d'Edgar Poe. Il me parat que ni La
Fontaine, ni Racine ( en juger par ses prfaces), ni Hugo, qui a (comme
d'autres) ses partis pris mais qui nous a donn l'admirable _William
Shakespeare_, n'ont manqu d'intelligence critique, et que Baudelaire
n'en a ni le monopole, ni l'trenne. Cette intelligence critique de
Baudelaire, trs relle, se limite aux questions d'art, et ne s'tend
gure au domaine philosophique, o un Victor Hugo, un Lamartine, un
Vigny, un Leconte de Lisle l'emportent sur lui de trs loin. Quant  sa
raction contre le romantisme, et  celle de Gautier, de Leconte de
Lisle et de Flaubert, en qute d' une substance plus solide et d'une
forme plus savante et plus pure, elle est incontestable, mais
s'opposait au subjectivisme excessif et aux improvisations ngliges de
Lamartine et de Musset, non point  Victor Hugo, que l'on continuait de
rvrer comme le matre des matres, et que Baudelaire lui-mme honorait
habituellement, au moins en public, quitte  le dnigrer sournoisement
par ailleurs.

D'ailleurs, Valry partage l'admiration unanime des potes pour Victor
Hugo, dont l'art et le gnie n'ont cess de grandir et de se fortifier:
...Quels vers prodigieux, quels vers auxquels aucuns vers ne se
comparent en tendue, en organisation intrieure, en rsonance, en
plnitude, n'a-t-il pas crits dans la dernire priode de sa vie! Dans
la _Corde d'airain_, dans _Dieu_, dans la _Fin de Satan_, dans la pice
sur la mort de Gautier, l'artiste septuagnaire, qui a vu mourir tous
ses mules, qui a pu voir natre de soi toute une gnration de potes,
et mme profiter des enseignements inapprciables que le disciple
donnerait au matre si le matre durait, le vieillard trs illustre
atteint le plus haut point de la puissance potique et de la noble
science du versificateur. En revanche, Valry accorde qu'il y a chez
Baudelaire bien des faiblesses et des inepties, parmi de grandes et
originales beauts, que personne ne conteste. Je suis seulement un peu
surpris que l'thique de Baudelaire, et son mysticisme, en somme si
vulgaire et idoltrique, qui ne permettaient plus  Moras de le relire
sans un malaise physique, n'incommodent pas davantage un grand
intellectuel de tradition grecque comme Valry. Quant  la thorie de la
posie pure, et du pome obligatoirement bref, que Baudelaire empruntait
 Poe sans toujours le citer et en vitant de traduire l'essai sur _The
poetic principle_, elle vaut comme enseignement positif et a donn toute
une floraison magnifique, mais je crois qu'elle n'a pas prononc
d'exclusive qui soit sans appel, et que ni l'pope, ni mme le pome
didactique, ni Homre, ni Lucrce, n'en sont irrmdiablement atteints.
Il y a du didactisme dans toute oeuvre de l'esprit, mme chez Poe et chez
Baudelaire, chez Mallarm et chez Valry. Et le _Corbeau_ n'est-il pas
quelque peu narratif? En ralit, l'unit de l'esprit persiste sous
toutes les formes, et sa plus haute image, la posie, est forcment une
synthse.

Pour en finir aujourd'hui avec Baudelaire, dont la vogue est  son
apoge et dont les ditions se multiplient (une des plus belles et des
plus documentaires est celle que M. Jacques Crpet publie chez Conard),
je vous signale, dans le volume intitul _Intrieurs_, l'tude de M.
Albert Thibaudet, qui insiste sur le parisianisme et le catholicisme
des _Fleurs du mal_, et certes avec loge,  quoi nul ne fait
d'objection, mais aussi avec les rserves ncessaires.

De Paul Valry, voici, d'autre part, une rimpression de l'essai sur
_Une conqute mthodique_, que l'on peut vraiment qualifier de
prophtique si l'on songe que ces vues sur l'organisation allemande
datent de 1897. Puis, dans le deuxime numro de _Commerce_, une bien
spirituelle _Lettre de Mme Emilie Teste_, car le hros de la clbre
_Soire avec M. Teste_ s'est mari, et l'impression qu'il produit sur sa
femme fournit  Paul Valry une petite merveille d'ironie hautement
philosophique. Enfin je tiens  vous annoncer l'dition du type courant
et portatif d'_Eupalinos_, ce chef-d'oeuvre dont je vous ai longuement
entretenus.



IX

_RHUMBS_


Un _rumb_, ou _rhumb_, c'est la quantit angulaire comprise entre deux
des trente-deux aires de vent de la boussole, d'aprs Littr, et il en
cite un exemple tir de Voiture, qui crit _rhomb_. Le mot est ancien et
international: l'orthographe seule varie d'une poque ou d'une langue 
l'autre. Paul Valry a employ ce terme de marine pour indiquer qu'
divers moments de sa pense il a fait le point, et qu'il nous donne des
extraits de son livre de bord. C'est un petit livre tonnamment
substantiel et vari, dlicieux par cette varit mme et cette
invitation au voyage, qu'on lit d'abord d'un trait, avec passion, pour y
revenir ensuite et s'attarder longuement aux escales les plus
rvlatrices de cette odysse intellectuelle.

Ce puissant esprit est capable de dtente et de flnerie, tout comme un
autre, et mme beaucoup mieux. S'il lui plaisait de se borner 
l'impressionnisme, il n'y craindrait personne, et le prouve dans les
premires pages du prsent volume par de ravissants croquis de Gnes, de
ses ruelles, de son grouillement populaire, de ses cloches:
Liquidement, avec une _liqueur_ infinie tintent ces notes. La grave,
les grles-- tous les tages de l'espace, comme si l'air habit de
toutes parts se grattait... s'puait,--se hrissait de sons qu'il s'est
trouvs... Et quelle jolie page d'humour pittoresque sur un obscur et
secourable petit caf, qui doit tre d'Italie aussi, mais plutt de
Florence ou de Rome, puisque avec soulagement Valry s'y proclame libre
enfin des muses. Enfin seul, devant une glace au citron, servie par un
penseur gras et mal ras pour qui le voyageur se sent client
abstrait, essence de client. Valry aime la mditation solitaire,
umbratile, il n'aime pas les muses. Il dit: Les collections,
contraires  l'esprit: le harem  l'amour... Une assemble d'objets
exceptionnels, une foule de _singuliers_ ne peut plaire qu' des
marchands... Oui, mais l'inconvnient de ces assemblages htroclites
est surtout pour le touriste press, qui d'autre part y trouve
l'avantage de gagner bien du temps. Dans une ville o l'on rside, rien
n'empche d'aller frquemment au muse, et de n'y rendre visite chaque
fois qu' un seul artiste, ou mme  un seul ouvrage. Le muse est un
mal ncessaire et une grande commodit. En principe, chaque oeuvre d'art
doit faire partie d'un ensemble architectural ou dcoratif et rester
dans son cadre. Mais il faut alors des annes pour tout voir.
D'ailleurs, cette localisation n'tait gure possible qu'avec la
fresque. L'invention de la peinture  l'huile et la multiplication des
tableaux de chevalet transforment ncessairement en muses mme les
galeries particulires, comme l'accroissement des littratures surcharge
aussi les bibliothques prives. Nous vivons et nos descendants vivront
de plus en plus dans des capharnams. Mais le moyen de renoncer  rien
de tout cela? Et l'on peut classer, tout en conservant. Valry
reculerait certainement devant la table rase futuriste. L' ennui
prodigieux des choses d'art ne vient que de l'abus et de la
vulgarisation. Il faut de l'art en son lieu, pour les grandes occasions,
si l'on peut dire, et de la simplicit pour tout le surplus.

Valry n'adore aucune idole et pas davantage celle de la nature. Il la
peint  merveille quand il veut. Quoi de plus joli, ici, que ces
feuilles d'arbre dans le vent: Le bruit d'un sablier, d'un passage,
l'envie et la peur de partir,--mille petits mouchoirs verts agits.
Mais il sait choisir et n'est pas dupe. Erreur ridicule de
Rousseau:--Prendre pour vrit une envie d'aller aux champs... Celui
qui, enchan  la ville, dsire l'arbre et l'odeur des terres--il
appelle _Nature_ la campagne. Mais il y a d'atroces campagnes....
L'imagination du dsir ne voit jamais qu'un coin, un _fragment
favorable_ des choses... Qui voit tout ne dsire rien et tremble de
bouger. D'une cellule de quelques pieds carrs, la pense humaine
embrasse le monde. Et l'on ne conoit Dieu, c'est--dire la pense de la
pense d'aprs Aristote, que comme ncessairement immobile et immuable.
Plus loin Valry raille la manie de dcouvrir la nature tous les trente
ans, et prononce: Il n'y a pas de nature. Ou plutt ce qu'on croit
tre _donn_ est toujours une fabrication plus ou moins ancienne. Il y a
un pouvoir excitant dans l'ide de revenir au contact de la chose
vierge. On imagine qu'il y a de telles virginits. Mais la mer, les
arbres, les soleils--et surtout l'oeil humain--tout est artifice.
Voltaire disait dj: Tout est art. (Rappelons que nos pres ne
faisaient presque pas de liaisons, quoi qu'on en pense  la
Comdie-Franaise.) Cette vue est encore plus juste dans la thorie de
l'volution que dans l'hypothse crationniste. Le monde, en tout cas,
est trs vieux et trs composite. Cette idale virginit ne se
trouverait que dans les Ides au sens platonicien, lesquelles demeurent
ternellement jeunes. Mais dans la mesure o nous les admettons
aujourd'hui, elles ne sont qu'une mythification de la pense pure--o il
faut toujours revenir.

Prendre pour vrit une envie, voil qui tait commun mme avant
Rousseau et qui ne s'applique pas seulement aux villgiatures.
L'espoir, dit Valry, mfiance rflexe  l'gard de nos prvisions.
Heureuse mfiance. L'espoir est un scepticisme... On se rfugie dans ce
qu'on ignore. On s'y cache de ce qu'on sait... L'espoir est l'acte
intime qui cre de l'ignorance, change le mur en nuage,--et il n'y a
point de sceptique, de pyrrhonien si destructeur de raisonnements, de
raison, de probabilit, et d'vidences, que l'est ce forcen dmon de
l'espoir. Valry constate, avec une piti douce. Quant  lui, il
n'estime que le sr et le prcis. Il trouve que vrit, beaut--ce sont
l des notions trs anciennes qui ne rpondent plus  la prcision
exigible. Les opinions courantes se caractrisent pour lui par le
vague, qui permet d'en changer aisment, soit en l'avouant, soit en se
prtendant fidle, mais en expliquant son vote. Il crit: (et le dbut
de ce prcieux aphorisme m'a fait penser au Chef des Odeurs suaves de
_Salammb_) Dans toute socit parat un homme prpos aux Choses
Vagues. Il les distille, les ordonne, les pare de rglements, de
mthodes, d'imitations, de pompes, de symboles... C'est le prtre, le
mage, le pote, le matre des crmonies intimes;--encore le dmagogue
et le hros. Ils construisent de vapeurs des difices qui ne sont pas
solides, mais en revanche qui sont ternels. Toute attaque les dissipe,
nulle ne les dtruit. Schopenhauer ou Renan n'eussent pas dnonc avec
plus de force ni d'esprit l'ternelle illusion. Et il y a dans la forme
une spirituelle pret  la Chamfort, avec une ironie pittoresque  la
Flaubert.

Mais Valry est peut-tre, avec M. Emile Meyerson, celui qui aura le
plus fortement insist sur l'opposition de la science au sens commun,
dont elle a dj ruin la bonne conscience, d'aprs l'auteur de
_Rhumbs_. Il considre que le sens commun et le bon sens ne conservent
leur crdit que dans les terrains vagues, que la science a contraint
les esprits  s'attendre toujours  des surprises dans tous les domaines
o le langage et les discours ne font pas tout. C'est pourquoi il
appelle la science l'Inhumaine, c'est--dire la hache des vieilles
conceptions anthropomorphiques. Cette lutte s'est particulirement
affirme avec les thories d'Einstein, auxquelles Pierre Duhem a fait
(vainement) l'objection du bon sens, qui n'est que le recul d'un homme
devant l'inhumain, dclare Valry. Il ajoute: C'est que l'cart
commence  devenir sensible entre le dictionnaire de l'usage et la table
des ides nettes. Et sur ce point, il conclut: Voici venir le
crpuscule du Vague et s'apprter le rgne de l'Inhumain qui natra de
la nettet, de la rigueur et de la puret dans les choses humaines.
Plus loin, il se moquera de la profondeur, fausse ou mme vritable,
qui est une affaire de fabrication, et cent fois plus facile  obtenir
de soi que la rigueur. Taine et applaudi.

Dans un paragraphe intitul Aire chrtienne, cet amusant calembour
rsume une vue dj ancienne sur les difficults du christianisme  se
rpandre hors des limites de l'antique empire romain, mais Valry
apporte une explication trs ingnieuse: Le christianisme tient au pain
et au vin. Le catholicisme les exige. Pain, vin, et la notion de
_substance_. L'opration essentielle qui dfinit le catholicisme est le
changement de _substance_ de deux produits labors par l'industrie de
l'homme... (Voir le second volume de M. Pierre Lasserre sur la
_Jeunesse de Renan_, ou le _Drame de la mtaphysique chrtienne_.)

Or, le bl et la vigne ne prosprent pas sur toute la face de notre plante,
ni l'ide de substance, rsultat d'une forme de mditation assujettie 
certaines rgles, elles mmes possibles dans certains types
linguistiques, et non dans d'autres. Valry continue: Tout ceci
dfinit sur le globe une certaine rgion qui se dispose autour du bassin
de la Mditerrane: rgion dont les limites sont celles de la vigne et
du bl... Dans les empires du riz, des patates, des bananes, des
cervoises, des laits aigres et de l'eau claire, le pain et le vin sont
des produits exotiques, et l'acte sacramentel de saisir sur la table du
repas ce qu'elle porte de plus simple pour en faire ce qu'il y a de plus
auguste, n'est plus un acte accompli  mme la vie... Les pays
catholiques sont aussi les pays du meilleur pain et des meilleurs vins.
Ainsi il y a non seulement une histoire et une philologie, mais une
gographie physique des religions.

Dans un autre chapitre, Valry dira: Le jugement d'un croyant sur la
pense d'un incroyant, et le jugement rciproque, ne comptent pas.
Entendez surtout qu'ils ne comptent pas pour celui qui formule le
jugement contraire. Un homme qui sent fortement la musique, et un homme
qui n'en peroit que du bruit, peuvent parler jusqu' demain. Mais
c'est videmment celui qui sent la musique qui a raison, encore qu'il ne
puisse convaincre son adversaire. Auquel de ces deux interlocuteurs
Valry compare-t-il le croyant? A celui qui sent la musique? Non, sans
doute, car le croyant et l'incroyant sentent chacun de son ct quelque
chose que l'autre ne sent pas, et la plupart des incroyants ont pass
par la foi, au moins dans leur enfance, et ont donc connu l'autre tat
d'me, tandis que la plupart des croyants n'ont pas travers
l'incroyance ou ne l'ont pas approfondie et ne se la reprsentent pas.
D'ailleurs, il ne s'agit pas pour Valry de croire ou de sentir, mais de
savoir. Le dbat religieux, poursuit-il, n'est plus entre religions,
mais entre ceux qui croient que croire  une valeur quelconque, et les
autres. L'ironie sur les Choses Vagues reparat encore un peu plus
loin: Notre insuffisance d'esprit est prcisment le domaine des
puissances du hasard, des dieux et du destin. Si nous avions rponse 
tout--j'entends: rponse exacte--ces puissances n'existeraient point.
Et Valry constate, comme tout le monde, que nos rponses justes sont
rarissimes, la plupart faibles ou nulles. En esprit minemment
philosophique, il prononce: Nous le sentons si bien que nous nous
tournons  la fin contre nos questions. C'est par quoi il faut au
contraire commencer. Il faut former en soi une question antrieure 
toutes les autres, et qui leur demande  chacune ce qu'elle vaut. La
philosophie est avant tout une critique de la connaissance, et des
candidatures  la connaissance, depuis les sceptiques grecs jusqu' Kant
et aux contemporains. Certains problmes ne sont peut-tre insolubles
que parce qu'ils sont mal poss, ou mme purement chimriques et qu'
proprement parler, ils ne se posent pas. L'inconnaissable n'est
peut-tre que le lieu imaginaire o il n'y a rien  connatre, parce
qu'il n'y a rien. Les donnes du sens commun n'ont pas plus de valeur en
mtaphysique qu'en science positive. Nos plus importantes penses sont
celles qui contredisent nos sentiments.

Ces sujets abstraits, sur lesquels l'esprit aussi brillant que vigoureux
de Valry projette en se jouant tant d'agrment et de lumire, ne
remplissent pas  beaucoup prs tout ce petit volume, o l'on trouve la
plus riche diversit, non seulement des impressions de voyage, comme je
l'ai not en commenant, mais de la psychologie, de brves synthses
historiques (Napolon, Csar, Frdric, _hommes de lettres_), des
rflexions morales dignes de La Rochefoucauld, par exemple sur le dtour
d'amour-propre qui mprise la louange, mais se fait de ce mpris un
mrite suprieur  cette louange mme, etc... Je ne puis tout citer.
Devant le plus mince volume de Valry, le critique souffre d'un embarras
de richesses. Au fait, pourquoi cette humeur contre la critique? Je
pense que ce sera ma seule rserve. Valry reproche  la critique de ne
pas deviner dans quelles conditions une oeuvre a t conue, par exemple
sous l'action d'une envie d'crire, parce que le pote avait trac par
hasard des mots insignifiants dans un bureau de poste, ou ailleurs, et
que son criture lui avait plu. Mais cela est-il bien important?
Critiques. Le plus sale roquet peut faire une blessure mortelle; il
suffit qu'il ait la rage. Mais non! Ces roquets existent, et ne mordent
pas seulement les potes; mais aussi, et souvent de prfrence, d'autres
critiques. S'il m'est permis de le dire, j'ai t moi-mme beaucoup plus
mordu que Valry, qui n'a pas eu tant  se plaindre, et je ne m'en porte
pas plus mal, ni moins gaiement. J'avoue mme que cela m'amuse. J'ai cru
parfois discerner--et c'est tout  l'honneur de Valry--qu'il est
surtout bless par les outrages  des matres qu'il aime. Je le
comprends. Mais quoi? Que les roquets, enrags ou non, s'oublient au
pied du socle, la statue n'en subsiste pas moins.

Toute une partie du recueil traite de littrature. On la lira
naturellement avec une particulire attention. Valry se moque du dlire
sacr ou prophtique, de la Pythie, qui reprsente l'inconscient,
l'instinct, l'lan vital, c'est--dire le continu, mais est incapable de
continuit, si bien que c'est l'intellect discontinu qui doit y
pourvoir. Moins romantique sur cet article que Platon et que le clbre
texte du _Phdre_ sur l'inspiration, Valry observe que dans ce qu'elle
a de vraiment efficace et prcieux elle n'est gure qu'un pseudonyme de
l'intelligence. (Oui, pour une grande part: cependant, il y faut aussi
le don, et tous les hommes intelligents ne sont pas potes.) A propos de
posie, Valry distingue les lments purs et impurs, mais dans un tout
autre sens que l'abb Bremond, qui a loyalement reconnu le dsaccord.
_Impures_ n'implique pas un blme, dit Valry, pas plus que lorsqu'on
parle de mtaux purs ou de corps simples. Mais, par coquetterie
peut-tre, ce grand penseur en vers considre la pense comme moins
importante en posie que la beaut. Il est vrai qu'il est abondamment
par  cet autre point de vue (si tant est qu'il soit autre, et que les
deux lments soient foncirement sparables, dont je doute). Je vous
recommande une brve, mais bien pntrante comparaison entre l'art
classique et l'art moderne: La littrature du dix-septime sicle est
toujours adapte  une compagnie. Elle n'est pas de l'homme seul... Le
discours de Racine sort de la bouche d'une personne vivante, quoique
toujours assez pompeuse... Au contraire chez Hugo, chez Mallarm et
quelques autres, parat une sorte de tendance  former des discours non
humains et, en quelque manire, _absolus_,--discours qui suggrent je ne
sais quel tre indpendant de toute personne, une divinit du
langage,--qu'illumine la toute-puissance de l'ensemble des mots. C'est
la facult de parler qui parle; et en parlant, s'enivre; et ivre,
danse. On sait que Mallarm est le matre prfr de Valry. Ainsi la
posie suivrait la mme direction que la science, deviendrait moins
anthropomorphique,--et encourrait de plus en plus les objections du sens
commun, c'est--dire du philistinisme infatu...

On arriverait ainsi, en posie,  une sorte de relativit gnralise,
c'est--dire  un absolu, comme vous savez. D'ailleurs, la beaut est
d'autant plus impersonnelle qu'elle est plus haute, et pareillement la
vrit  mesure qu'elle est plus exacte. C'est qu'elles atteignent alors
l'essence mme, ou qu'elles en approchent... A bien des gards, Valry
est platonicien. Son hellnisme foncier, et non pas de pure forme ni de
parade, se rvle encore dans cette maxime: J'aime la pense comme
d'autres aiment le nu, qu'ils dessineraient toute leur vie. Je la
regarde ce qu'il y a de plus nu... En effet, le costume n'est
qu'anecdote et contingence. Ce rapprochement ne dvoile-t-il pas le fond
mme de la pense grecque et de l'art grec?



X

_LE SERPENT_


Voici une superbe dition du _Serpent_ de Paul Valry, illustre de
quinze compositions originales en lithographie par Jean Marchand, avec
vingt-quatre bandeaux et sept culs-de-lampe dessins et gravs au canif
par Sonia Lewitska. Joie de relire le merveilleux pome dans ce volume
de luxe, si artistement orn. Quelque jansniste dira que, malgr tout,
ce qu'il y a de mieux, c'est encore le texte. J'en conviens, mais les
beaux livres ont bien leur attrait. Ils ne deviennent ridicules que
s'ils enchssent un texte mdiocre. Ici, il faut fliciter l'diteur et
les artistes qui ont donn cette clatante parure  un chef-d'oeuvre.

Le _Serpent_ a paru d'abord en 1922, en plaquette spare, aux ditions
de la _Nouvelle Revue franaise_. Dans les deux ditions de _Charmes_,
le titre est devenu: _Ebauche d'un serpent_. Les trois derniers vers de
la dernire strophe primitive ont t changs; une strophe
supplmentaire et dsormais finale a t ajoute. La prsente dition
Eos a repris le titre de 1922, mais maintenu le texte de _Charmes_. Je
vous ai dj entretenus du _Serpent_ et n'essayerai pas de vous en rien
dire de nouveau. Dans la _Revue de Paris_, M. Henry Bidou crit  ce
sujet: Je m'merveille que M. Paul Valry ait pu servir de prtexte 
un dbat sur la posie pure: car ses vers sont surchargs de sens, et ce
qui fait leur plus sre beaut, c'est qu'ils suggrent en quelques
syllabes rythmes ce qu'une page de prose n'expliquerait pas... La
concision du dessin, la vigueur de l'image sont admirables. Quelle peine
si l'on voulait remettre en langage commun cette strophe arienne!... On
est contraint de transcrire en badigeon ce que le pote suggre d'un
seul trait de diamant... M. Henry Bidou est peut-tre un critique, si
M. le secrtaire perptuel le permet[5]: avec la mme permission, M.
Albert Thibaudet en est peut-tre un autre, qui a bien parl aussi de ce
_Serpent_ dans son Cahier vert sur Paul Valry. Mais il se pourrait
que les critiques manquassent  la _Revue des Deux Mondes_, o l'on a
pour la premire fois imprim le nom du pote de la _Jeune Parque_ au
lendemain de son lection  l'Acadmie franaise, et pour le comparer 
Jean Aicard...

      [Note 5: M. Victor Giraud avait t dsign un peu
      distraitement,  l'Acadmie, comme le seul critique
      d'aujourd'hui.]



XI

_ANALECTA_

_PAROLES DE CIRCONSTANCE_


Le titre seul des _Analecta_ de Paul Valry est en latin: pour le
surplus il n'y a que du franais, et du meilleur. Ce titre rappelle le
temps o le latin tait la langue internationale du monde savant.
L'adresse de l'diteur rappelle celui o la Hollande servait de refuge
aux penseurs trop hardis pour trouver la scurit ailleurs. Aujourd'hui,
Paul Valry peut penser librement en France, s'y faire imprimer sans
danger, et mme entrer  l'Acadmie. S'il lui arrive de se rendre aux
Pays-Bas, ce n'est que pour y faire des confrences et y voir des amis.
Il en a beaucoup en ce pays, o le got clair de l'esprit franais est
traditionnel, et il leur offre trs lgitimement la primeur de ces
_Analecta_, qui sans doute reparatront plus tard pour le public de
toutes les latitudes. M. Alexandre Stols, de la Haye, les a bien
lgamment habills. Certes, c'est le texte qui importe avant tout, mais
les beaux ouvrages comportent la parure, comme les jolies femmes; ils
ont mme cette chance de la garder sans dshabillage pour l'union plus
intime dans la lecture et la rflexion. Pourquoi le plaisir des yeux
n'accompagnerait-il pas celui de l'esprit? Il y a des bibliophiles
ridicules, qui collectionnent les livres rares comme des tabatires; il
y en a aussi qui les lisent, et la littrature trouve un bon serviteur
dans cet art typographique des Aide et des Elzvir, des Barbin, des
Bodoni et des Didot, o M. Alexandre Stols excelle. Ses notes marginales
 l'encre rouge sont vraiment une trouvaille. (Je note pour les amateurs
de menues curiosits qu'il a adopt la forme _Hagae Comitis_. Le Spinoza
de Van Vloten et Land, dit par Martin Nijhoff, dans la mme ville,
porte _Hagae Comitum_. En franais, nous tranchons la difficult en
disant simplement la Haye. On n'a jamais pu savoir si le mot hollandais
_S'Gravenhage_ signifiait la haie _du_ comte ou _des_ comtes.)

Dans un avant-propos, Paul Valry explique que depuis trente ans, tous
les matins, lev ds l'aube, il tient un journal de ses penses. Ce sont
des notes pour lui, prises en songeant qu' aprs un temps incertain,
une sorte de Jugement dernier appellera devant leur auteur l'ensemble de
ces petites cratures mentales, pour remettre les unes au nant et
construire au moyen des autres l'difice de ce _qu'il a_ voulu. Il
s'est dcid  en publier un certain nombre telles quelles, et la
revision s'est borne au choix, sans construction en rgle. _Rhumbs_ et
le _Cahier B_ se composaient dj de prlvements sur le mme fonds,
qu'on peut sans tmrit supposer trs riche. D'ailleurs, notre poque
apprcie tout particulirement les crits de cette sorte. Nietzsche n'a
gure donn autre chose. Renan et Sainte-Beuve prfraient les _Penses_
de Pascal telles que nous les avons  ce qu'il en et pu faire, et j'ai
autrefois vu l un doute injurieux pour son gnie, mais son fanatisme
les et en effet probablement gtes. Rien de pareil  craindre avec
Valry, et d'ailleurs son fertile esprit ne sera pas empch d'utiliser
autrement ces penses-l ou d'en inventer d'autres, mais de toute faon
l'on est heureux de possder celles qu'il nous livre dans leur premier
tat.

Elles traitent de sujets divers, mais qui relvent tous de ce que
lui-mme appelle ailleurs la comdie de la connaissance. C'est le lieu
favori de ses mditations. Il s'attaque d'abord  la musique, dont il
sent bien la sduction, mais contre laquelle il partage un peu la
rancune de son matre Mallarm, fidle habitu des concerts Lamoureux,
cependant soucieux de voir la posie reprendre  la musique son bien.
L'indtermination de la musique irrite Valry, qui la compare
satiriquement  un moyen mcanique d'excitation, et mme  un massage.
Il dit: Entre l'tre et le Connatre travaille la puissante et vaine
Musique. Vaine, puisque cet intermdiaire ne participe pleinement
d'aucun des deux termes et ne les met pas vraiment en contact. Je crois
aussi  la supriorit de la posie, bien que j'aime passionnment la
musique, mais j'ai toujours trouv que cette dernire tait
philosophiquement trs surfaite par Schopenhauer, et que loin d'exprimer
l'tre en soi, d'avoir une base et une signification transcendantes,
elle tait au contraire le plus sensoriel et sensuel des arts. O je me
sparerais un peu de Valry, c'est sur le caractre purement mcanique
qu'il attribue  son action. Par ce mcanisme et ce massage, qui
dfinissent l'excution musicale, se transmet la pense ou le sentiment
du compositeur, qui peut avoir du gnie et tre lui aussi un pote,
quoique dans une langue moins prcise.

Mais sur cette imprcision et ses abus, Valry fait des remarques
singulirement fortes et d'une grande porte. La musique, dit-il, est
devenue par les Allemands l'appareil de jouissance mtaphysique,
l'agitateur et l'illusionniste, le grand moyen de dchaner des
temptes nulles et des abmes vides. Le monde substitu, remplac,
multipli, acclr, creus, illumin--par un systme de chatouilles sur
un systme nerveux,--comme un courant lectrique donne un got  la
bouche, une fausse chaleur, etc. Les prtendues lames de fond venues de
l'inconscient ne sont que des impressions physiologiques. La musique est
toute matrielle pour la plupart des auditeurs et auditrices 
pmoisons, qui ne savent y apercevoir l'lment intellectuel et
constructif, d'ailleurs de plus en plus limin par les musiciens
ultra-modernes. De mme la posie pure de M. l'abb Bremond, avec son
fluide, et tout le mysticisme, et toute une part de la littrature
contemporaine, voire de la philosophie, qui ne reprennent pas leur bien
 la musique, mais abdiquent leurs proprits et leur dignit en
l'imitant servilement, c'est--dire en renonant  l'intelligence, pour
viser aux nerfs. Ce qu'il y a d'excitant dans les ides n'est pas
ides, dit Valry; c'est ce qui n'est point pens, ce qui est naissant
et non n, qui excite. Il faut donc des mots avec lesquels on n'en
puisse jamais finir--et qui ne soient jamais annuls par une
reprsentation quelconque: _des mots musique..._

Si belle et enivrante qu'elle soit, inoffensive, du reste, pour ceux qui
savent la comprendre et discerner ses limites, la musique, du moins par
les illusions qu'elle provoque, a exerc sur les lettres une influence
qui ne valait pas celle des arts plastiques, forcment plus nets, et
Lonard avait bien raison de considrer l'oeil comme le plus intellectuel
des sens. Sait on que Valry,  qui aucune province de l'art n'est
trangre, ni aucune science non plus, dessine et fait de l'eau-forte 
ses heures? Ses brouillons manuscrits sont agrments de croquis--et
d'quations. Le mpris de la science a concouru avec la dification de
la musique  propager ces thories et ces pratiques belphgoriennes,
comme dit M. Benda, qui ont dgrad tant d'oeuvres littraires actuelles,
indignes du nom d'oeuvres de l'esprit. Nul n'a plus puissamment combattu
ce flau, par la doctrine et par l'exemple, que Paul Valry. Il a su
prouver aux jeunes par ses merveilleux pomes que l'intellectualisme
n'excluait point la plus originale et la plus souveraine beaut. Il a
port des coups dcisifs aux paradoxes contraires, en dmasquant la
ralit assez basse qui se cache sous ces prtentions mystagogiques.

Dans l'essai[6] sur _Tante Berthe_ (Berthe Morizot, dont il est devenu
le neveu par alliance), il raille l'outrecuidante manie de cette vie
purement intrieure dont la matire mystrieuse n'est peut-tre que
l'obscure conscience des vicissitudes de la vie vgtative, la rsonance
des incidents de l'existence viscrale. Vous tes excd du refrain 
la mode sur la profondeur, le moi profond... etc.? Dans les _Analecta_,
Valry n'hsite pas  montrer que cet adjectif  toutes sauces quivaut
gnralement  insignifiant--l'obscurit est profonde, profond est le
silence, donc ce qui n'est pas est le profond de ce qui est--et la
profondeur, chre  tant d'esthtes, est le lieu d'objets inconnus
d'une connaissance inconnue. _Chimaera bombinans in vacuo!_ Cette
prtendue profondeur dernier cri n'est qu'une entit scolastique. Et
voici pour le mysticisme: L'tre mystique est transformable directement
en tre immoral... Un mystique, un tre capable d'aller en chantant aux
supplices est par l mme tout aussi capable d'aller au pch le plus
noir, le plus dlicieux, avec des larmes trop chaudes. C'est ce que
j'avais dit exactement, quoique moins bien,  propos de Baudelaire et de
Dostoevsky, avant d'avoir lu les _Analecta_. Il suffit, d'ailleurs, de
se souvenir de certaines hrsies, dans la _Tentation de saint Antoine_.

      [Note 6: Cet essai, qui avait d'abord servi de prface au
      catalogue d'une exposition d'oeuvres de Berthe Morizot, est
      rimprim dans le _Recueil de paroles de circonstance_.]

Plusieurs aphorismes de Valry auraient enchant Flaubert. Chaque
pense est une exception  une rgle gnrale qui est de ne pas
penser... Le vague, l'hiatus, le contradictoire, le cercle--vritables
constituants de tout et de chacun, substance la plus frquente de chaque
esprit... Il y a une btise  forme lente, une autre  forme rapide. Les
uns se perdent dans leur cerveau. Les autres ne font que le traverser
par le plus court... Valry ne souhaite rien plus ardemment que la
rvolution qui remplacera l'ancien langage et les anciennes ides
_vagues_ par un langage et des ides nets. Mais, ajoute-t-il, peut-tre
le vague est indestructible... Le vague fournit l'toffe de
l'_opinion_, c'est--dire de la partie de nos penses qui est

provisoire, intudie, simpliste, rsultant de la date, de la mode, de
la classe de l'interlocuteur prsent, du dcor, de tout, except de la
chose mme qu'elle semble viser. Dans Platon, l'opinion avait dj
mauvaise renomme et s'opposait  la science. Lorsque l'homme est
suffisamment et solidement sot, lorsqu'il ne se doute mme pas des
diffrences de valeurs logiques, qu'il ne sent pas l'escamotage des
objections, qu'il confond des impressions primitives, naves, avec
l'authenticit, etc., l'opinion en lui se baptise _conviction_.
N'est-ce pas que cela et arrach  l'auteur de _Bouvard et Pcuchet_ un
rugissement d'allgresse?

Ces deux grands esprits ont la mme horreur de la sensiblerie et du
genre larmoyant. Du _si vis me flere_ d'Horace, Valry ne craint pas de
dire: C'est plus bte que faux. Je ne vois pas l'intrt qu'il y a 
pleurer... Il voque l'art olympien, apollinien, goethien: La vieille
_beaut pure_ tenait  honneur d'viter les chemins des glandes. Elle
laissait glander les porcs. Produire une espce d'motion qui ne
trouvait pas sa glande ni haute ni basse, une motion sans jus, sche,
c'tait son affaire. Car il y a une sensibilit intellectuelle, et il
peut mme arriver que cette pure sublimit tire des larmes, mais trs
diffrentes du type vulgaire.

Personne en gnral n'tait forc de pleurer. L o tout le monde
_doit_ pleurer, elle s'abstenait. Elle n'accablait que quelques-uns. Et
tous les autres devaient se demander, sans pouvoir comprendre, pourquoi
ceux-l pleuraient. Par principe et par essence, l'intellect s'efforce
d'empcher les effets de dborder infiniment les causes. Il est donc
_contre_ le systme nerveux. Il en mprise la proprit essentielle qui
est de donner de grands effets  de petites, trs petites causes. A bas
le mlodrame, et tout ce qui y ressemble! Valry dconseille mme
l'indignation et l'enthousiasme: ce sont des lments d'erreur.

Il dnonce comme Spinoza certains mirages, par lesquels l'homme
s'imagine _exister_, et cette nave ide de se prendre pour un monde
spar, tant par soi-mme. D'o la croyance au libre arbitre, ainsi
que l'a montr l'auteur de l'_Ethique_, par ignorance des causes. Et
bien d'autres croyances non moins hyperboliquement gocentristes. A
l'homme mont, tendu, clair, en pleine vigueur, il semble impossible que
le _mme_ puisse cesser d'tre tel. Il croit. Et voici la _foi_ du type
le plus simple. Il croit que pour pouvoir perdre connaissance, pour
mourir, il lui faudrait d'abord devenir un autre.

Ce qui suit va droit contre les systmes spiritualistes et plus ou moins
pascaliens ou lamartiniens fonds sur nos misres et nos aspirations:
L'homme a tir tout ce qui le fait _homme_ des dfectuosits de son
systme. L'insuffisance d'adaptation, les troubles de son accommodation,
l'obligation de subir ce qu'il a appel l'irrationnel. Il les a sacrs,
il y a vu la mlancolie, l'indice d'un ge d'or disparu, ou le
pressentiment de la divinit et la promesse. Qu'y avait-il  conclure
de ces faits? La ncessit de l'effort pour mieux comprendre, pour
construire et s'adapter. Folie de la voie contraire! Toute motion,
tout sentiment est une marque de dfaut de construction et
d'adaptation. Et l'on s'enfonce, dlibrment, au lieu de se dptrer.
Quelle trange consquence. La recherche de l'motion, la fabrication
de l'motion: chercher  faire perdre la tte,  troubler, 
renverser... L'homme est un animal compliqu. Il met l'amour sur un
pidestal. La mort sur un autre. Sur le plus haut, il met ce qu'il ne
sait pas et ne peut savoir, et qui n'a mme pas de sens.

Contre les phantasmes du subjectivisme, Valry ne tarit pas. L'homme
dit au dieu: Il faut me dtruire ou me satisfaire. Cette pense lui
semble si juste qu'il la fait dire par le dieu sous cette forme: Il faut
me satisfaire ou tre dtruit... plus que dtruit. Avec la mme ironie,
servie par son exprience des valeurs scientifiques, sachant que
lorsqu'un problme est vraiment rsolu, la solution mne  d'autres
dcouvertes, Valry crit: L'existence de Dieu serait trs fortifie si
on pouvait donner  Dieu d'autres emplois, et lui trouver d'autres
aspects que ceux attenant  la Cration. Mais on ne sait pas ce qu'il
fait en dehors de nous, et c'est ce en quoi il ne nous touche en rien
qui tablirait son existence. Le R. P. Gillet, dans un article de la
_Revue universelle_, a voulu dcouvrir  toute force chez Valry de
l'angoisse mtaphysique. Je n'en vois pas trace, pas plus que chez
Spinoza ou chez Voltaire, qui l'a persifle dans ses premires
_Remarques sur Pascal_. Valry n'a pas moins vigoureusement combattu
sur ce point l'auteur des _Penses_[7]. L'angoisse dont il a parl comme
l'prouvant lui-mme n'est que celle du chercheur, artiste ou savant.
Aucun rapport.

      [Note 7: Voir, dans _Varit_, l'_Introduction  Lonard de
      Vinci_ et _Variations sur une Pense_.]

Le R. P. Gillet argue aussi de certains passages o Valry ironise sur
la pense mme, un peu  la faon des sceptiques grecs ou de Platon dans
le _Parmnide_, et avec un sens analogue de ce que l'on peut appeler le
comique philosophique. Il dira, par exemple: Toute pense tant de la
nature d'une simulation, il en rsulte que toute pense presse et
pousse  l'extrme dans le sens de sa prcision, tend  une
contradiction. Rappelez-vous les gaiets de la dialectique
platonicienne! Dans la pense, il y a la chose qu'on pense, et la pense
mme: elle est donc, en mme temps autre chose que soi, et, comme dit
M. Teste: Je suis tant, et me voyant; me voyant me voir, et ainsi de
suite. Ces jeux de scepticisme transcendantal n'impliquent aucune
angoisse ni le moindre retour  la foi. Pas davantage les fines
plaisanteries de Valry sur les philosophes professionnels. Le rel ne
peut s'exprimer que par l'absurde. N'est-ce pas toute la mystique et la
moiti de la mtaphysique que je viens d'crire? Ce prtendu rel
n'est-il pas une simple chimre? L'inconnaissable ne serait-il pas tel
pour le meilleur des motifs: comme inexistant? Des disputes de
mtaphysiciens, Valry dclare qu' elles ont le passionnant et les
consquences nulles d'une partie d'checs. Mais il ajoute: Parfois il
en ressort aussi qu'il ne faut pas jouer tel coup dsormais. On se
ferait battre. La philosophie a dissip bien des prjugs funestes.
Ngatif si l'on veut, c'est un progrs et un bienfait. Et la pense ne
dt-elle jamais treindre tout le rel, elle n'en garderait pas moins
son utilit comme notre unique boussole, et sa beaut intrinsque, et sa
supriorit sur ce fameux rel si celui-ci n'tait qu'un indcrottable
chaos, comme l'indiquerait sa rsistance  l'ordre rationnel. C'est la
ralit qui aurait tort, et la raison ne peut qu'avoir raison. Ne soyons
pas rationalistes et idalistes  demi!... Valry l'est jusqu'au bout
des _Analecta_, qui se terminent par une nouvelle dfense
antipascalienne du raisonnement contre le sentiment... Livre admirable
et tonique, prcieux lixir intellectuel, source de lumire et de joie,
que je souhaite de voir mettre le plus tt possible  la porte de
tous!



XII

_LA POSIE ET LA PENSE DE PAUL VALRY_


A consulter la liste des ouvrages de Paul Valry, on pourrait croire
qu'ils se divisent en deux catgories bien tranches: d'un ct la
posie, l'_Album de vers anciens_, _la Jeune Parque_, _Charmes_
(_ou pomes_), de l'autre les essais, _Varit_, _Eupalinos_, _La
Soire avec M. Teste_, etc... C'est une vue superficielle de commis
libraire ou de bibliographe rdigeant des fiches pour un catalogue.

Paul Valry est avant tout un pote, un grand pote. D'ailleurs
quiconque est vraiment pote l'est toujours avant tout. Certains
prosateurs ns ont occasionnellement essay d'crire en vers.
Fussent-ils mme grands prosateurs, cela ne leur a pas russi: exemple,
Chateaubriand. Lorsque, par hasard, les potes ttent de la prose, ils
s'en tirent brillamment: qui peut le plus peut le moins. Mais on
retrouve dans leur prose des traces de leur don potique. Voyez
_Graziella_, _Notre-Dame de Paris_, etc... Voyez l'_Ame et la
Danse_ et _Eupalinos_... Ils se diversifient, et n'abdiquent pas.

Bien que certains d'entre eux aient compos des romans--qui ne
ressemblent gure  ceux des romanciers de profession--lorsque les
potes viennent  la prose, le genre o les conduit un penchant naturel
est le plus souvent l'essai. Tous les grands potes, a dit Baudelaire,
deviennent naturellement, finalement critiques. Je plains les potes que
guide le seul instinct; je les crois incomplets. Dans la vie spirituelle
des premiers, une crise se fait infailliblement, o ils veulent
raisonner leur art, dcouvrir les lois obscures en vertu desquelles ils
ont produit... Il leur arrive mme de vouloir raisonner de tout,  bon
droit, puisque leur art implique toute connaissance et toute raison.
Nous parlons toujours des grands potes et non des fades chanteurs de
romances, ni de ceux qui se contentent de mettre en phrases mesures et
plus ou moins harmonieuses des lieux communs.

Si Paul Valry est un profond essayiste, il a t prcd dans cette
voie par Goethe et par Hugo (_William Shakespeare_), par Vigny (dont le
_Stello_ n'est, comme la _Soire avec M. Teste_, qu'un essai en forme
narrative), par Leconte de Lisle (dont Brunetire admirait,  juste
titre, les tudes sur les potes contemporains), par Baudelaire, Edgar
Poe, Shelley, etc... Le cas est plus exceptionnel chez les potes plus
anciens, encore que Ronsard ait certainement collabor  la _Dfense et
Illustration_ de son ami Joachim du Bellay, qui d'ailleurs tait
lui-mme un pote notable. Il est vrai que les modernes sont en gnral
plus conscients, plus rflchis, ou plus ports  faire part au public
de leurs rflexions. Mais cette nouvelle mode a concid prcisment
avec la renaissance du lyrisme. La posie n'y a donc rien perdu, et cela
prouve qu'elle ne consiste pas dans le pur instinct ni dans on ne sait
quel illuminisme fluidique et ahuri.

L'oeuvre de Paul Valry se distingue entre toutes par son unit et sa
cohsion. _Raphal_ et _Graziella_ ont t fournis  Lamartine par
des incidents fortuits de sa vie prive; Vigny n'et pas crit _Servitude et
Grandeur_ s'il n'avait t militaire; ni Hugo les _Travailleurs de la
Mer_ sans l'exil  Jersey et Guernesey. Tous les ouvrages de Valry,
vers ou prose, rsultent d'une mme ncessit intrieure, au moins
virtuelle (car plusieurs ont t faits sur commande); ils sont tous
soumis  la mme direction logique et forment presque un systme li,
comme notre monde solaire.

En pouvait-il tre autrement, alors que le premier principe de Valry,
formul ds l'_Introduction  la Mthode de Lonard de Vinci_ (1894),
nie la distance que l'on imagine entre l'art et la science et proclame
les affinits profondes, le fond commun de ces travaux rputs si
diffrents. Ayant  peine pass sa vingtime anne, Valry dbutant
s'affirmait dj nettement intellectualiste. Il l'est rest dans sa
maturit glorieuse. Oh! l'on pense bien que ce n'est pas un rationaliste
sec, et que nul n'est plus exempt que lui de cet affreux travers, trop
rpandu parmi les savants spcialiss, les professeurs, mme de
littrature, et les simples bourgeois. Les pomes de Paul Valry
dnotent le grand intellectuel, et ses plus rigoureux essais rvlent le
pote.

La _Jeune Parque_ a les fraches couleurs d'une idylle de Thocrite ou
d'Andr Chnier, avec je ne sais quoi de dense et de scintillant qui
n'appartient qu' Valry, et quelques-uns de ces cinq cents vers, dont
pas un n'est faible, comptent parmi les plus beaux de la langue
franaise. On peut, en somme, se laisser simplement ravir par cette
beaut si rare et cette mlodie continue, en suivant le scnario (qui
n'est pas si difficile  dmler) sans s'inquiter du symbole. Certains
ont fait  la _Jeune Parque_ une rputation d'obscurit qu'elle ne
mrite que jusqu' un certain point. Dans les grandes lignes, on y
distingue aisment l'histoire d'une jeune vierge, trouble par le dsir,
reculant devant la tentation, maudissant la vie par attachement  sa
puret premire, en appelant mme  la mort qui rsoudrait tout, puis
cdant finalement  la nature et  l'amour. C'est si l'on veut, une
oaristys, du moins en rve et en puissance; il s'agit d'un monologue
sans action. Mais c'est aussi un pome mtaphysique, et cette _Jeune
Parque_ reprsente videmment quelque chose comme l'ide platonicienne
ou l'tre indtermin de Hegel, hsitant devant la ralisation ou
l'incarnation, qui ne peut que l'altrer et lui infliger une dchance.
Cette double interprtation possible, l'une sotrique et manifeste pour
l'initi, l'autre qui se suffit  la rigueur et contente le profane,
c'est le symbolisme mme, dont la posie philosophique ne saurait se
passer longtemps sans tomber dans le didactisme.

        Peuple altr de moi suppliant que tu vives,
        Non, vous ne tiendrez pas de moi la vie!... Allez,
        Spectres!...
        Je n'accorderai pas la lumire  des ombres...

C'est, en surface, le dbat entre l'attrait de l'amour et la crainte de
faire natre des malheureux; sauf la qualit de l'expression, l'on
trouverait des choses analogues dans Sully-Prudhomme. En profondeur,
c'est le conflit mtaphysique entre le monde idal et le funeste mirage
que le vulgaire croit rel et considre mme comme un bien. Valry
est-il pessimiste? Assurment, en principe, et nul n'a t plus frapp
de l'inluctable imperfection de toute ralit, soit positive, on mme
transcendante. Dans _Charmes_, le _Cimetire marin_ accepte au moins
thoriquement la doctrine des lates, d'aprs qui n'existe que l'tre
unique et immuable, toute vie, tout changement et tout mouvement n'tant
que chimre et illusion ridicule:

        Znon! Cruel Znon! Znon d'le!
        M'as-tu perc de cette flche aile
        Qui vibre, vole, et qui ne vole pas?
        Le son m'enfante et la flche me tue.

Mais les lates adoraient cet tre unique et ne niaient que le surplus.
L'_bauche d'un Serpent_ va plus loin...

Ce n'est pas nous seulement qui devons nous pntrer de notre nant.
C'est dans tous les cas et  tous les tages que le non tre est
suprieur  l'tre et qu'exister quivaut  dchoir. Contrairement  la
preuve de saint Anselme, si Dieu est parfait, il n'existe pas. Le monde
existe, au moins  nos yeux: c'est sa tare et sa condamnation.
L'idalisme a toujours rpugn  cette pauvre chose, paisse et borne,
qu'on appelle l'existence. A la limite, l'idalisme absolu aboutit au
nihilisme philosophique.

Ces jeux idologiques, o se complat quiconque tient le _Parmnide_ de
Platon pour l'un des livres les plus divertissants de la littrature
universelle, ne suppriment aucune activit pratique.

        Le vent se lve!... Il faut tenter de vivre!

Au contraire, l'intellectualisme, qui mne  ces thses ou hypothses
transcendantales, devient la seule mthode vraiment sre et fconde dans
les deux grandes divisions du domaine positif, qui sont la science et
l'art ou le connatre et le construire. Il n'y a de connaissance
qu'intellectuelle ou rationnelle, puisque la mystique exclut toute
dmonstration et tout contrle. L'intellectualisme constructif est seul
capable d'difier des oeuvres esthtiques qui atteignent leur but, des
maisons qui soient d'aplomb, et des civilisations qui ne s'croulent
pas, puisque tout cela est soumis  des conditions objectives qui ne
peuvent tre discernes que par l'intelligence. M. Teste, farouche
idaliste, se renferme silencieusement dans sa pense solitaire et
refuse de passer  l'acte, qui diminue et dgrade. Mais Eupalinos
construit et fait mme admettre  Socrate la supriorit de l'art sur la
science pure et simple (peut-tre parce qu'il la suppose, et qu'il y
ajoute). L'homme complet, ce fut, au XVI e sicle, Lonard de Vinci,
hros de la connaissance et grand artiste. On m'approuvera certainement
de conclure que, de nos jours, c'est le mathmaticien, philosophe et
pote Paul Valry.



XIII

_A L'ACADMIE_


La journe du 19 novembre 1925 restera l'une des plus mmorables dans
les fastes acadmiques et fournira un chapitre particulirement brillant
aux futurs continuateurs des Pellisson, des d'Olivet et des Frdric
Masson. L'lection de M. Paul Valry est un vnement des plus heureux,
pour lequel les amoureux de posie auraient volontiers illumin; mais
aussi des plus exceptionnels dans l'histoire de l'illustre Compagnie,
chez qui la haute littrature n'est pas chaque fois  pareille fte.
Aprs tel ou tel choix particulirement fcheux, elle avait besoin de
reconqurir la sympathie des lettrs et de se rhabiliter devant
l'opinion. Certains ironistes insinueront mme que cette lection du 19
novembre tait plus importante pour elle que pour l'lu. N'hsitons pas
 reconnatre que cette belle victoire a aussi une importance pour M.
Paul Valry. Nous la mesurerons d'un mot en remarquant que c'est un
dsastre pour M. Clment Vautel.

Notre spirituel confrre passe sa mauvaise humeur sur Mallarm et sur le
critique du _Temps_. De l'lection Valry, il ne dit rien: quoi de plus
significatif que ce silence prudent? Paul Valry personnifiait
minemment, pour M. Clment Vautel, une posie inintelligible et
saugrenue, simple bluff lanc par le snobisme de quelques critiques,
esthtes et caillettes valtones, comme parlait Jean Lorrain. Le
chroniqueur quotidien du _Journal_ avait probablement fini par en
persuader une notable partie de sa vaste clientle. Mais lui fera-t-il
croire que la majorit de l'Acadmie se compose galement de misrables
snobs se donnant le ridicule d'admirer sans comprendre? Le croira-t-il
lui-mme? Le cas doit singulirement l'embarrasser, car il a le respect
des institutions tablies. Il devait considrer l'Acadmie comme le
dernier refuge des ides qu'il juge saines et du bon sens tel qu'il le
conoit. Il apparat que l'Acadmie se permet  l'occasion de le
concevoir autrement. La dconvenue de M. Clment Vautel nous amuse. Ce
qui est plus prcieux, c'est que ce vote acadmique mettra fin aux
doutes d'honntes gens qui n'ont pas ses prventions, mais qui de bonne
foi hsitaient entre ses anathmes goguenards et les louanges pourtant
motives avec soin des admirateurs de Paul Valry. Puisque M. Clment
Vautel veut bien nous prendre pour tte de Turc, on nous excusera de
rappeler qu' commencer par un feuilleton de juin 1917 sur la _Jeune
Parque_, qui venait de paratre et marquait la rentre de l'auteur dans
la vie littraire aprs une longue retraite, nous avons salu de
commentaires enthousiastes et rflchis chacun des ouvrages de Valry,
de qui nous disions en 1922,  propos de _Charmes_: Voici qu'aprs sa
lente veille des armes, M. Paul Valry est port presque soudainement
au premier rang de la littrature actuelle. Il a conquis l'admiration de
tous ceux qui aiment la posie et la pense, chez lui, comme il sied,
insparables. Et en 1923,  propos d'_Eupalinos_, nous lui dcernions
le titre de prince de l'esprit. Certains lecteurs, peut-tre un temps
indcis, inclineront plus facilement dsormais  convenir que ce n'tait
pas M. Clment Vautel qui avait raison.

Assurment, Valry pouvait  la rigueur se passer de l'Acadmie, comme
Baudelaire, Verlaine, Moras et Mallarm. Mais puisque Racine et La
Fontaine, Hugo et Lamartine, Vigny et Musset en ont t, mieux vaut
qu'il en soit aussi. Son matre Mallarm n'avait aucun prjug contre
l'Acadmie et s'en faisait mme une ide trs haute, ainsi qu'on le peut
voir dans le chapitre des _Divagations_ intitul Sauvegarde (pages 358
et suivantes). Chose curieuse, Mallarm crivait: Une circonstance
peut, concernant le groupe de dignitaires, se produire, qui en rehausse
le prestige. Il songeait  autre chose, mais on pourrait interprter
cette phrase comme l'annonce prophtique du succs de son plus cher
disciple. Matre  son tour, Paul Valry est avant tout un pote, un
grand pote. C'est aussi un profond essayiste; quel pote moderne ne l'a
t peu ou prou, depuis Goethe et Victor Hugo jusqu' Mallarm et
Moras? Entre la posie et l'essai existent de puissantes affinits,
parce que la posie exprime et chante l'essence, les rapports essentiels
des choses et des ides, qu'analyse la critique. L'oeuvre de Paul Valry
offre donc une harmonieuse unit, puisqu'il est, comme nous l'crivions
en 1923, le plus intellectuel des potes de ce temps, et le plus pote
parmi ceux d'aujourd'hui qui pensent. Rjouissons-nous de son triomphe,
pour lui et pour tout ce qu'il reprsente avec tant d'clat. Il est
clbre, et non pas seulement en France, crivait le _Gaulois_, mais en
Europe, et il n'est pas clbre seulement en Europe, mais  Buenos-Aires
comme  San-Francisco,  Calcutta comme au Caire. Le prestige de
l'Acadmie est grand aussi au dehors; l'lite intellectuelle des deux
mondes n'et pas compris que Valry ne ft pas acadmicien. On
reconnatra unanimement, chez nous et  l'tranger, que nul n'tait plus
dsign pour succder  Anatole France.



XIV

_PAUL VALRY ET LA CRITIQUE_

ENTRETIENS AVEC PAUL VALRY PAR FRDRIC LEFVRE


M. Frdric Lefvre a entrepris de passer une heure avec chacun des
hommes de lettres tant soit peu notables d'aujourd'hui. Cela me rappelle
l'anecdote du voyageur indsirable  qui fut signifi un arrt
d'expulsion d'une principaut mditerranenne, charmante mais peu
tendue, et  qui le commissaire de police disait: Vous avez
vingt-quatre heures pour excuter cet arrt.--Merci, rpondit
l'expuls, mais cinq minutes me suffiront... Je crois que, dans bien
des cas, quelques minutes suffiraient  M. Frdric Lefvre pour tirer
de ses interviews ce qu'ils ont d'important  dire. Mais des journes
entires semblent trop courtes avec Paul Valry, dont la conversation
tient ses interlocuteurs sous le charme et qui, sur tous sujets,
apparat inpuisable. De mme, les entretiens d'Anatole France, qui
s'tait pourtant exprim dans de nombreux ouvrages, ont rempli des
volumes, qui ne sont pas tous des commrages d'office, et entre lesquels
celui de M. Paul Gsell se distingue par son intrt srieux et
vridique.

Ce sont des causeries  btons rompus que rapporte ici M. Frdric
Lefvre, mais toutes amusantes, suggestives, et qui certes ne sauraient
remplacer la lecture des oeuvres potiques ou thoriques de Valry, mais
qui la complteront de faon aussi agrable qu'instructive. Parcourons
ces pages, dans l'ordre o elles se prsentent, et sans essayer d'y
introduire plus de rigueur. Il ne s'agit pas d'un cours de Sorbonne,
mais d'une libre promenade de l'esprit.

Valry raconte qu'il rva d'tre officier de marine. Rve frquent chez
les enfants imaginatifs. Savez-vous ce qui l'en empcha? Ce ne fut pas
sa manire de voir, comme ce personnage de Duvert et Lauzanne, qui
n'tait pas socialiste, mais myope. Ce fut au contraire sa manire de ne
rien voir dans les mathmatiques. Il s'est bien rattrap depuis, et
voil qui peut rconforter les dbutants un peu noys d'abord. Mais
c'est curieux. Valry maintient qu'il avait raison alors de ne rien
comprendre, et que les mathmatiques sont fort mal enseignes dans les
collges. Je le laisserai dbattre ce point avec les matres
comptents, et j'avouerai simplement qu'au mme ge, avec les mmes
mthodes, j'avalais l'algbre et la gomtrie lmentaires comme du
petit-lait. C'tait peut-tre mauvais signe.

Valry n'aime pas les disputes littraires. Il dit: Cela manque de
grce et de rsultats. Que voulez-vous de moins? Bon pour la politique!
Mais (en faisant une rserve pour les critiques de profession) il
s'tonne toujours de voir un crivain crire contre un autre crivain,
un pote ou un romancier attaquer un autre pote ou un autre
romancier... Il n'a pas tort. Cela manque de grce, en effet, et surtout
d'autorit. La haine d'un sot livre est pourtant un sentiment louable,
et il y a des excutions ncessaires. Mais il y faut une impartialit
qui ne se trouve gure que chez des critiques professionnels, et leur
permet aussi d'admirer  fond lorsqu'il y a lieu. Le rival sera toujours
suspect, et tel livre de pote hostile  Valry--_malevoli veteris
poetae_--n'tait que ridicule.

Valry voque le souvenir de Pierre Louys, qui fut pour lui l'ami le
plus sr et le plus utile--celui qui le poussait  travailler. Il
l'avait rencontr pour la premire fois aux ftes du sixime centenaire
de l'universit de Montpellier. De quoi parlrent ces deux jeunes gens
de vingt ans qui se rencontraient pour la premire fois? De Victor Hugo,
de Baudelaire, de Verlaine, de Wagner. Ils ne pouvaient que se lier
pour la vie. Ce fut Pierre Louys qui conduisit Valry chez Mallarm, qui
publia ses premiers vers dans la _Conque_, qui l'encouragea, un quart de
sicle plus tard, aprs sa longue retraite,  crire la _Jeune Parque_.
C'est un des jolis pisodes de la carrire de ce parfait artiste
uniquement dvou aux lettres.

D'un vieil article de Charles Vignier sur l'pithte subjective,
Valry dit plaisamment: Cet article me fit beaucoup songer (il avait
seize ou dix-sept ans). Je ne sais plus ce qu'il disait, mais ce qu'il
disait me donna la sensation d'apprendre quelque chose de prcis, et
j'ai gard souvenir de cette sensation qui est si rare dans le domaine
des lettres. Surtout dans celui des lettres actuelles, me permettrai-je
d'ajouter. Cette sensation, Voltaire l'a donne  Valry une fois. Il
veut dire sans doute une fois entre autres. Voltaire a crit sur la
posie une phrase simple et profonde... Il ne dit pas laquelle, et M.
Frdric Lefvre non plus. C'est probablement celle-ci, que j'ai souvent
eu l'occasion de citer: La posie est la musique de l'me.

Et voici Huysmans, qui attirait les tres les plus tranges, par
affinit naturelle. Il reut un jour la visite d'un touriste en complet
de cycliste et casquette  carreaux, qui se prsenta comme archevque de
Colombo. Interdit et excommuni, mais ayant conserv ses pouvoirs
spirituels,--car les sacrements sont indlbiles,--il gagnait sa vie en
ordonnant, moyennant finances, des prtres pour amateurs de messes
noires avec hosties rellement consacres... Voici Degas, qui avait la
posie pour violon d'Ingres et qui a crit quelques sonnets assez beaux,
mais avec une peine norme. Un jour qu'il n'en sortait pas, il dit avec
une fureur nave  Mallarm: Et pourtant, ce ne sont pas les ides qui
me manquent!--Mais, Degas, rpondit Mallarm, ce n'est pas avec des
ides qu'on fait des vers, c'est avec des mots. De mme qu'on peint
avec des lignes et des couleurs... Matre de la technique picturale,
Degas oubliait qu'il y en a une, qu'il faut apprendre, dans tous les
arts. C'est seulement lorsqu'on la possde bien qu'on peut exprimer ses
ides...

Et voici Heredia, trs bienveillant aux jeunes, qui dans une bonne
intention reprochait  Valry ce qu'il appelait sa paresse, et voulut le
donner pour secrtaire  Brunetire. On est tent de regretter que ce
projet n'ait pas abouti, en songeant aux scnes savoureuses que la
rencontre et pu fournir  cette comdie intellectuelle, prise plus
haut par Valry que la comdie humaine et mme que la divine comdie
(qui n'en est qu'une province). Quels piquants souvenirs il pourrait
aujourd'hui nous conter sur l'auteur des _Chemins de la croyance_ et
des _Discours de combat_! Sans compter que cela l'et fait connatre 
la _Revue des Deux Mondes_, qui l'a obstinment ignor et ne le
considre encore que comme un succdan de Jean Aicard... Il avoue ne
travailler gure que sur commande. Et il accepte les conditions les plus
bouriffantes. Ainsi _Eupalinos_ lui fut command par la revue
_Architecture_, qui fixa le nombre de lettres (115,800) que devait avoir
son essai. Valry sait se borner, et Boileau lui-mme aurait reconnu
qu'il sait crire.

Pour le surplus, sa paresse, oisivet, mais pleine de pouvoir, tenait
 des dispositions que Heredia ne souponnait point. La littrature ne
satisfaisait pas son esprit de ce moment l, qui tait l'esprit de la
_Soire avec M. Teste_. Intelligence suprieure, homme de gnie
peut-tre, mais repli sur lui-mme, vivant dans ses penses et
ddaignant de produire parce que toute production est ncessairement
imparfaite et lui parat une dchance, M. Teste est Valry lui-mme, ou
du moins un moment de Valry fix dans une formule et pouss  la limite
gomtrique. M. Teste demeure enferm dans sa cellule d'anachorte
intellectuel, purement contemplatif. Aprs vingt ans de studieuse
solitude, Valry a fait heureusement sa rentre Consciemment ou non, il
n'avait accompli, en somme, qu'une longue veille des armes. Et M. Teste
en personne renoncerait sans doute  son mutisme farouche, s'il se
dcouvrait le mme don d'crire en vers. Entre tous les genres
littraires, la posie comporte le moins de concessions au got profane
et peut le plus approcher de la perfection.

La _Jeune Parque_ est, d'aprs M. Albert Thibaudet, qui exagre
peut-tre un peu, le pome le plus obscur de la langue franaise.
Accordons qu'il n'est pas d'une lecture immdiatement aise. L'obscurit
est d'abord ce que M. Paul Bourget appelle un bton de longueur, une
dfense contre le vulgaire, une assurance de n'tre compris que par ceux
dont on souhaite le suffrage. Valry signale d'autre causes d'obscurit,
quand elle n'est pas voulue. D'abord, la difficult mme de certains
sujets, et il arrive dans ce cas que plus l'crivain vise  la
prcision, plus il se fait dur  lire. Ajoutez les conditions qu'il
s'impose. Plus ses ambitions sont hautes, plus l'oeuvre devient complexe
et ardue. On saisit mieux  premire audition une chansonnette qu'une
symphonie. Le style plat est plus accessible qu'un art savant, et l'on
se fatigue davantage  gravir une montagne inexplore qu' circuler sur
un trottoir.

J'ai eu le malheur d'crire, en cette prface ( la _Connaissance de la
desse_ de M. Lucien Fabre), les mots de _posie pure_ qui ont fait une
sorte de fortune. Il est curieux de voir une expression assez
ngligemment jete prendre une tonnante valeur en allant de bouche en
bouche. Ce que l'on avait crit comme expression conventionnelle semble
dsigner une ralit en soi que les uns et les autres s'ingnient 
dfinir. La posie pure n'tait pour Valry qu'une limite  laquelle on
peut tendre par suppression progressive des lments prosaques, notions
de fait, anecdote, moralit, bref de tout ce qui peut tre dit en prose
sans le concours ncessaire du chant. C'est un peu l'analogue de la
mlodie continue selon Wagner, laquelle, d'ailleurs, ne saurait tre
obtenue pleinement que dans l'orchestre. La posie ne dispose pas de
cette puissante ressource. Il est vrai qu'elle a d'autres avantages,
surtout dans le domaine de la pense, que Valry n'a jamais consenti 
sacrifier, et il s'en est assez catgoriquement expliqu au mme
endroit.

Or, en lisant la longue prface o M. Henri Bremond reproduit des
parties de ses innombrables _Eclaircissements_, qui auraient eux-mmes
grand besoin d'tre claircis, j'avais t frapp par le tour d'esprit
scolastique de cet aptre du mysticisme et de cet ennemi des concepts.
La phrase de Valry que je viens de citer confirme cette impression. La
posie pure tait pour lui une conception gratuite, une hypothse, un
idal. M. l'abb Bremond l'a prise pour une ralit en soi, comme on
faisait au temps des universaux. Valry est nominaliste. M. Bremond est
raliste: c'tait bien la peine de tant batailler contre les nouveaux
disciples de Thomas d'Aquin! Aussi chimrique que les no-thomistes, il
ne s'en distingue que par l'inaptitude  suivre un raisonnement et la
propension  se contredire d'un claircissement ou mme d'une phrase 
l'autre. Il sera piquant, un de ces jours, de relever ses
contradictions, quand il aura vraiment fini, s'il en finit jamais.

Pour aujourd'hui, je note qu'il avoue enfin son dsaccord fondamental
avec Paul Valry, dont il invoquait nagure le tmoignage, ainsi que,
tout aussi justement, ceux de Baudelaire, de Mallarm et d'Edgar Poe.
Valry adore ce que lui, Bremond appelle l'impur, c'est--dire les
ides, la prcision, la nettet. M. Bremond n'aime que le vague et les
mots vides de sens, o son fluide mystrieux passe beaucoup plus 
l'aise. Je ne crois pas, dit-il de Valry, qu'on puisse imaginer
d'opposition plus tragique, ni en apparence plus irrductible, entre un
vrai pote et la posie. Du fond de l'abme o il vient, sous nos yeux,
de rouler avec son ami M. Teste, qui le sauvera? Comme disait Capus,
ils ne sont spars que par un abme. Et M. Bremond jette l'anathme 
la gageure impie de Valry,  ses bacchanales intellectualistes...
Allons! sur Valry du moins, nous voil d'accord, et les positions sont
enfin nettes,--jusqu'au prochain dmenti que M. Bremond pourra
s'infliger. S'il considre la moindre discussion de ses thories comme
une injure personnelle, c'est sans doute qu'il entend se charger de les
dtruire lui-mme. Mais il se rserve toujours de n'en pas convenir. Le
malheur est que ses textes successifs ne disparaissent pas au fur et 
mesure de ses volte-face... Pour une parabole assez banale et inexacte
sur l'esprit et l'me, ou _Animus et Anima_ (si tant est qu'_Animus_ ait
bien ce sens), Paul Claudel devient notre Platon suivant M. Bremond,
qui se fait videmment une drle d'ide du platonisme et ne semble pas
se douter que ce grand homme tait un philosophe intellectualiste. Il
s'en avisera peut-tre un jour, comme de son dissentiment irrmdiable
avec Paul Valry.

Revenons aux Entretiens. Valry dclare qu'il admire beaucoup M.
Bergson, mais qu'il ne se sent nullement bergsonien, quoi qu'en ait dit
M. Thibaudet,  qui j'avais contest ce prtendu bergsonisme. Revenant
sur Pascal, Valry maintient ses griefs contre son apologtique
hasardeuse et ses bizarreries d'ennemi du genre humain. Son gnie n'est
pas en cause, mais combien Descartes lui est suprieur, le grand
Descartes, qui anime toute la recherche scientifique par l'admirable
conception de l'univers quantitatif, de qui procdent toute la
science, toute la pense moderne, toutes les magnifiques constructions
analytiques qui ont t difies depuis le dix-septime sicle et qui,
par l'immensit des objets qu'elles comprennent, la nettet des
relations qui y sont inscrites, le raccourci prodigieux de faits,
d'expriences, de rsultats, de lois qu'elles supposent, constituent
peut-tre les oeuvres les plus extraordinaires de l'homme. Rien n'et
t fait de tout cela, si l'on avait cout Pascal, qui ne voulait pas
qu'on approfondt Descartes, ni Copernic... Dans une autre conversation,
Valry montre les affinits profondes de l'art et de la science. C'est
la base et, pour ainsi dire, le tuf de l'intellectualisme radical. Il y
a des pages analogues dans Taine.

Valry dit aussi quelques mots du romantisme, du symbolisme (qui en
drive), et mme des gens du monde. Sur le romantisme, il affirme
surtout la multiplicit des points de vue possibles. Il condamne un
certain ddain de l'esprit scientifique, qui n'est nullement l'essence
du romantisme, tant s'en faut, mais l'erreur et la dgnrescence des
mauvais romantiques, de ceux qui ont tout l'amour de M. Henri Bremond.
Valry ne nie pas que le romantisme n'ait rendu des services. Je
rappelle que le principal est de nous avoir permis d'admirer  la fois
le Parthnon et les cathdrales, Raphal et Rembrandt, Phidias et
Michel-Ange, Racine et Shakespeare...

M. Frdric Lefvre a fait suivre ces entretiens de commentaires
personnels sur l'oeuvre de Valry et mmes d'essais d'exgse. En dpit
de son prfacier, M. Frdric Lefvre rend toute justice  l'lment
rationnel, capital dans cette oeuvre et dans toute grande posie, qui est
contemplation de l'ordre ternel et des pures ides. C'est ce que M.
Bremond appelle un pais rationalisme. J'aurais quelques observations
de dtail  prsenter. Mais en gnral, ces commentaires et cette
exgse de M. Frdric Lefvre sont justes et apporteront une aide
prcieuse  bien des lecteurs. Je vous recommande particulirement le
chapitre sur _Narcisse_.



XV

_SULLY PRUDHOMME ET VALRY_


Nous n'avons pu lire sans une espce d'horreur, dans Candide, un article
de M. Ernest Tisserand, intitul _De Sully Prudhomme  Paul Valry_.
Comment un crivain de bonne foi, et fort judicieux quand il parle de ce
qu'il connat, peut-il crire de pareilles choses? Comment peuvent-elles
paratre dans un journal littraire? Il est vrai qu'un autre journal
littraire, le _Gil Blas_, trs rput  l'poque, enterra M. Taine en
cinquante lignes de troisime page... M. Ernest Tisserand commence par
prtendre que Sully Prudhomme, qu'il appelle le bonhomme, tait, il
n'y a pas si longtemps, universellement considr comme un des plus
grands potes de notre langue. C'est pour lui une de ces nombreuses
erreurs dont bnficirent des potes mdiocres et surfaits tels que
l'abb Delille, Alexandre Soumet, Ponsard, Npomucne Lemercier, etc...
M. Ernest Tisserand se souvient d'avoir connu la gloire de Sully
Prudhomme, gloire que ne lui disputaient mme pas les petites revues.
Et rien n'a manqu  l'auteur de la _Justice_, ni le suffrage de
l'tranger, ni les honneurs acadmiques et autres, ni les plus belles
amitis, par exemple celle de Gaston Paris, ce grand esprit, qui lui
consacra ds 1895 une tude remarquable. M. Ernest Tisserand est mal
inform sur des points essentiels. Cette gloire de Sully Prudhomme n'est
pas niable, en ce sens qu'il fut en effet de l'Acadmie, qu'il obtint le
prix Nobel, et qu'il eut de nombreux admirateurs. Le plus coupable est
certainement Jules Lematre, qui terminait son pangyrique des
_Contemporains_ en clbrant avec une sorte de pieux enthousiasme le
prcieux lixir que M. Sully Prudhomme enferme en des vases d'or pur,
d'une perfection serre et concise. Par la sensibilit rflchie,
ajoutait-il, par la pense mue, par la forme trs savante et trs
sincre, il pourrait bien tre le plus grand pote de la gnration
prsente. C'est norme, si l'on songe qu' cette gnration
appartenaient Verlaine et Mallarm. Jules Lematre n'entendait rien  la
posie, et devait le prouver encore par ses diatribes contre Victor
Hugo.

Mais Gaston Paris, grand esprit sans doute dans sa partie, la philologie
romane, devenait un esprit fort ordinaire lorsqu'il sortait de sa
spcialit, et son tude sur Sully Prudhomme est sans intrt. Quant
aux petites revues, M. Ernest Tisserand se trompe du tout au tout. A
peine au sortir du lyce, il y a plus de trente-cinq ans, nous vivions
dans le milieu symboliste, et nous pouvons affirmer  M. Ernest
Tisserand que Baudelaire, Verlaine et Mallarm en taient les dieux,
mais qu'on n'y faisait aucun cas de Sully Prudhomme. Notre matre Moras
ne l'a jamais pris au srieux, ni rang parmi les potes du sicle.
Charles Morice lui demandait: Si vous tiez un pote?..., etc. L'cole
romane s'accordait avec les symbolistes sur Sully Prudhomme, que les
vrais connaisseurs n'ont jamais plac bien haut. D'ailleurs, il n'est
pas entirement mprisable. C'est un homme de troisime ordre. Ses vers
sont, en somme, d'un prosateur. Mais il ne manquait pas d'ides, ni de
savoir, ni de hauteur d'me, et il y a de touchantes lgies dans les
_Solitudes_ et les _Vaines tendresses_.

Quel rapport avec Valry? Car tout ce prambule n'a pour but que
d'assimiler Valry  Sully Prudhomme, et de prsenter la renomme de
l'auteur de _Charmes_ comme aussi excessive et fragile que celle de cet
an. C'est de la folie. Sully Prudhomme n'a fait que de la prose rime.
Valry, c'est la posie mme, la plus raffine et la plus enchanteresse.
Aucune analogie non plus entre les honntes vulgarisations
philosophiques de Sully Prudhomme, et la pense si profonde, si
originale, de Valry, dans ses pomes et dans ses essais. M. Ernest
Tisserand soutient que chacun d'eux suit en philosophie la mode de son
temps. C'est exact pour Sully, vague disciple de Taine. C'est faux pour
Valry, dont le puissant et intrpide intellectualisme se rclame de
Lonard de Vinci et de Descartes, n'hsite mme pas  combattre Pascal,

s'oppose nettement au bergsonisme et aux thories plus ou moins drives
de Bergson, qui possdent aujourd'hui la vogue. M. Ernest Tisserand
l'accuse de se donner pour l'inventeur de la posie pure, et mentionne
que M. Jean Royre avait employ ce terme avant lui. C'est possible,
mais Valry se donne lui-mme (trop modestement) pour un continuateur de
Mallarm et d'Edgar Poe. Or, Edgar Poe avait parl avant tous ceux-l de
posie pure, dans un sens d'ailleurs raisonnable et trs diffrent de
celui qu'adopte M. l'abb Bremond... Plaignons la littrature, et
notamment la posie, livre aux incomptences! On avoue qu'on ne se
connat pas en musique: on n'avoue pas l'incomprhension de la posie.
La surdit potique est pourtant au moins aussi rpandue que la surdit
musicale, signale par Berlioz.



XVI

_UNE TRADUCTION_


Je ne puis que signaler la traduction anglaise qu'a faite M. Ronald
Davis, et qui me parat excellente, de la _Soire avec M. Teste_, cet
opuscule si original de M. Paul Valry, paru en 1896 dans le _Centaure_.
Je vous en ai entretenus  propos d'une nouvelle dition du texte
franais, laquelle est d'ailleurs puise. On devrait bien le rditer,
en y joignant la prface, pleine de vues ingnieuses et profondes, que
M. Paul Valry a crite pour la traduction de M. Ronald Davis, et aussi
cette spirituelle _Lettre de Madame Emilie Teste_, qu'il a publie dans
le second numro de _Commerce_, et dont je vous ai galement parl[8].
Je me borne  remarquer aujourd'hui que la prsente traduction anglaise
avait t prcde d'une autre; qu'on a traduit aussi plusieurs pomes
de M. Paul Valry en anglais, en allemand, et dans d'autres langues;
qu'il est actuellement au moins aussi admir  l'tranger qu'en France,
et l'un des crivains qui maintiennent le plus efficacement le prestige
de notre littrature chez les connaisseurs du monde entier.

      [Note 8: Tout le cycle de M. Teste a t runi en un volume.
      Voir le chapitre suivant.]



XVII

_AUTRE SOIRE AVEC M. TESTE_


J'ai pass, moi aussi, une excellente soire avec M. Teste, et il ne
tient qu' vous d'en faire autant. Il vous suffit de lire, ou de relire,
les cinq morceaux de Paul Valry qui composent ce cycle fameux, et qui
viennent d'tre runis en un volume de la collection l'_Intelligence_,
avec une bio-bibliographie par M. Ren Lalou. C'est  savoir la
_Prface_ pour la traduction anglaise de M. Ronald Davis, la _Soire_,
la _Lettre d'un ami_, la _Lettre de Mme Emilie Teste_ et les _Extraits
du Log-Book_. On passe ainsi deux ou trois heures tte  tte avec ce
mystrieux personnage qui, d'ailleurs, ne serait peut-tre pas ravi
qu'on pntrt ainsi dans son intimit, s'il le savait. En tout cas, sa
prsence relle ne vous donnerait rien de plus, bien que ce grand
contempteur de toute ralisation attache assez peu d'importance 
celle-l. videmment, elle ne compte pas pour lui.

Ce n'est pas seulement qu'il ait consenti  causer et  se lier avec
Paul Valry, pour qui il pouvait faire une exception, et qui,
d'ailleurs, a t pendant une vingtaine d'annes un autre lui-mme. Il
ne se drobe corporellement aux yeux de personne. Lorsque Paul Valry
l'a connu d'abord, il gagnait sa vie  la Bourse, mangeait au
restaurant, allait  l'Opra et au caf, bref, menait l'existence la
plus normale et la plus commune. Il se fixa ensuite  Montpellier, o il
frquentait le Jardin botanique aux heures d'affluence, et il se maria,
ce qui nous a valu la dlicieuse _Lettre de Mme Emilie Teste_, par o
l'institution du mariage est suffisamment justifie. En apparence, M.
Teste est un homme tout  fait comme tout le monde, et si vous le
rencontriez dans la rue, vous ne le remarqueriez pas. C'est dj un de
ses traits remarquables.

En fait, il diffre beaucoup plus d'un homme ordinaire que l'anachorte
de Thbade ou le cnobite attach  n'importe quelle Chartreuse. Mais
il estime que l'habit ne fait pas le moine. Il s'habille en civil, bien
qu'il ait fond  son usage strictement personnel le plus contemplatif
des ordres, et le plus clotr. Mais son clotre idal se dplace avec
lui; ce grand solitaire se cre  lui-mme sa solitude; tout lui est
dsert, et il n'a pas besoin du Tarnhelm ttralogique pour se rendre
invisible. Car cet intellectualiste ne s'intresse qu' sa pense, son
crne est le seul mur derrire lequel il se passe pour lui quelque
chose d'apprciable, et c'est tout au plus s'il en laissera filtrer
quelques lueurs pour un Paul Valry, avec la ferme rsolution de le
maintenir jalousement clos pour le reste de l'humanit.

Valry, seul un peu inform, nous affirme que M. Teste est un homme de
gnie, qui aurait pu devenir un grand homme reconnu pour tel, s'il l'et
daign. Mais c'et t se faire l'esclave et le flatteur des foules. Et
puis, c'est trop facile. Du moins, bien entendu, quand on est dou pour
cela. Tout ce qu'on est capable d'accomplir est, par cela mme, d'une
facilit dgotante. Il n'y a de tentant que le douteux, le surhumain,
et de pleinement satisfaisant que l'impossible. Toute ralit est, par
dfinition, mprisable. Dans l'_Ebauche d'un Serpent_, qui pourrait tre
de M. Teste, s'il condescendait  tre un instant pote par
dsoeuvrement, nous voyons que la cration fut une erreur du Crateur las
de son pur spectacle, et ne pouvait tre qu'une chute.

Le pur spectacle suffit  M. Teste, et il se gardera sagement de rien
crer, parce que mme ce qu'on appelle chef-d'oeuvre n'est, d'aprs lui,
qu'un grossier paississement et une diminution de l'ide. Cet idaliste
absolu considre que la pire des tares, c'est l'existence.

C'est pourquoi il va droit  la limite gomtrique de l'sotrisme,
qu'on a toujours connu, mais qu'il a souverainement dpass d'un
prodigieux saut en hauteur. Le premier degr d'sotrisme, et le plus
humble, c'est celui du mondain, de l'homme bien lev,  qui sa bonne
ducation interdit le bruit et le geste et ne permet gure de formuler
une opinion quelconque, ce qui ne le gne pas beaucoup, attendu que
gnralement il n'en a sur rien. Naturellement, M. Teste, lui aussi, a
tu la marionnette, mais il ne s'en est pas tenu l, et il a eu plus
de mrite. Il n'a pas t oblig de se retirer du monde pour s'en
abstraire. Il le coudoy, mais ne communique pas avec lui. Il n'admet
pas les demi-mesures, les sanctuaires d'initis, les Sas ou les
Eleusis, ni les cnacles, les symbolismes et les tirages restreints. Un
Mallarm n'est qu'un bavard et un industriel en comparaison de M. Teste.
L'hermtisme radical, c'est le silence. Pourquoi n'y aurait-il pas des
gnies muets, puisqu'il y en a de franchement bgues, et que d'aprs un
idal peut-tre excessif, il n'est pas sr qu'il y en ait de parfaits?

M. Teste a aussi franchi l'tape qu'indiquait un mot de Moras sur un de
ses amis: Il n'a pas le temps de lire, il crit tout le temps. Un
testisme mitig, relativement frquent, consiste  prendre le
contre-pied de cette manie, et  ne point crire pour se consacrer aux
lectures et aux thsaurisations intellectuelles. Qui veut tout
connatre n'a gure de loisir pour faire une oeuvre. Les crivains
fconds sont souvent ignorants, les grands artistes et les grands
savants souponnent  peine ce qui n'entre pas dans leur science ou leur
art. Un Pasteur reste en philosophie un enfant. Des musiciens ne savent
lire et crire que sur papier ray. Penser et produire sont deux, et
aucun des deux n'implique l'autre. Mais M. Teste ne lit pas non plus. Il
a lu, sans doute, mais se fie dsormais  son excellente mmoire. Chez
lui, il n'y a pas de livres. Les ayant jugs, il les domine, et ne se
passionne plus que pour scruter directement les lois de l'esprit.
Descartes tait  peu prs ainsi, mais il a rdig le _Discours de la
mthode_. Faute clatante! dira M. Teste.

Cependant, lui objecterez-vous le progrs de l'intelligence, de la
civilisation? M. Teste croit avoir le droit d'y rester indiffrent,
comme un ascte. Ce grand orgueilleux, peut-tre modeste  sa faon, ne
se regarde pas comme ncessaire. D'ailleurs, de tout cela, suivant un
trait fameux, il ne voit pas la ncessit. C'est un Sphinx qui ne pose
mme pas d'nigme, et vous laisse passer bien tranquillement votre
chemin. Ennemi de l'humanit? Non. Encore moins misanthrope indign et
rformateur. Il ne s'occupe pas de ces choses, pour lui insignifiantes
et vaines.

Il ne dsire pas de tout comprendre, au sens o l'entend un esprit
critique et un dilettante, mais de comprendre l'essentiel, l'unique.
C'est un Elate, un Znon qui se tairait, un Parmnide qui aurait tout
au plus accept de causer avec Socrate ou Platon, mais beaucoup moins
longuement, et qui aurait peut-tre gard rancune  l'auteur de
l'immortel dialogue. Si Valry rencontre M. Teste, il pourrait bien en
recevoir d'amers reproches.

Gnie incommunicable! dit Mme Emilie Teste. Tous les gnies le sont
jusqu' un certain point, puisqu'on discute leurs intentions et qu'on
n'est pas d'accord sur leur pense, quoiqu'ils l'aient exprime de leur
mieux. Donc, aura pens M. Teste,  quoi bon essayer?

Mais, insinueront les sceptiques, est-ce bien certain que ce Teste ait
du gnie? O est la preuve, puisqu'il n'a rien fait? Chacun peut en dire
de soi tout autant, et mme le croire.

... Comme ma lecture du volume m'avait un peu congestionn, je pris une
cuillere de chloral pour m'endormir, et dans les premires vapeurs du
sommeil prochain, M. Teste m'apparut:

--Vous voyez bien, me dit-il, qu' la diffrence des hommes d'action et
des producteurs, je suis un bienfaiteur du genre humain, puisque
j'autorise chez les pires rats une illusion si consolante.

Oui, me dis-je, mais  condition qu'ils s'abstiennent compltement
d'crire, puisqu'ils se trahiraient. Le testisme gnralis rarfierait
bien avantageusement la production courante.

Je m'endormis dans un sentiment de profonde amiti pour M. Teste et pour
ce non-tre malheureusement provisoire que la nuit nous procure sans
drogue, quand on n'a pas trop lu, ni trop pens par nos moyens chtifs.
C'est un avant-got de l'absolu, auquel aspire M. Teste, que sa propre
pense ne laisse pas d'importuner sans doute comme trop consciente, trop
relle encore, et dans lequel s'intgrera un jour la pense
dfinitivement pure.



TABLE DES MATIRES

   I.--La Jeune Parque
  II.--Introduction  la mthode de Lonard Vinci
 III.--Adonis
  IV.--Le cimetire marin
   V.--Charmes
  VI.--Eupalinos--La Soire avec M. Teste
 VII.--Varit
VIII.--Fragments sur Mallarm et Situation de Baudelaire
  IX.--Rhumbs
   X.--Le Serpent
  XI.--Analecta--Paroles de circonstances
 XII.--La posie et la pense de Paul Valry
XIII.--A l'Acadmie
 XIV.--Paul Valry et la Critique
  XV.--Sully Prudhomme et Valry
 XVI.--Une traduction
XVII.--Autre soire avec M. Teste


ACHEV D'IMPRIMER
LE 7 JUILLET 1927
POUR
SIMON KRA
SUR LES PRESSES
DE
F. PAILLART A ABBEVILLE.




[Fin de Paul Valry, par Paul Souday]
