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Titre: Paul Valéry
Auteur: Souday, Paul (1869-1929)
Date de la première publication: 1927
Édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique:
   Paris: Simon Kra, 1927
   (édition originale)
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   7 mai 2011
Date de la dernière mise à jour:
   7 mai 2011
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 783

Ce livre électronique a été créé par:
   Mireille Harmelin, Rénald Lévesque, Mark Akrigg
   et l'équipe des correcteurs d'épreuves (Canada)
   à http://www.pgdpcanada.net






PAUL VALÉRY

PAUL SOUDAY



_Édition originale_


«LES DOCUMENTAIRES»
SIMON KRA, 6, RUE BLANCHE, PARIS



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

15 exemplaires sur Hollande, numérotés de 1 à 15.
30 exemplaires sur Pur fil, numérotés de 16 à 45.
300 exemplaires sur Vélin, numérotés de 46 à 345.
Le tout constituant l'édition originale.

Il a été tiré spécialement pour M. Ronald Davis 6 exemplaires sur Japon
impérial, numérotés de I à VI.



_Exemplaire_


Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y
compris la Suède, la Norvège et la Russie.



I

_LA JEUNE PARQUE_


M. Paul Valéry est un de ces poètes comme il y en a eu quelques-uns à
notre époque, qui écrivent peu, publient encore moins et cachent avec
soin leur vie, mais ne montrent guère davantage leur pensée. On sait que
les poésies de Mallarmé et pareillement les sonnets de Hérédia, ces
derniers si bien faits cependant pour le grand jour, restèrent longtemps
inédits ou pratiquement introuvables. M. Paul Claudel, si fécond par
nature, ne s'est décidé qu'assez récemment à mettre la plupart de ses
œuvres dans le commerce courant. Et l'on pourrait citer d'autres cas
analogues. Il est possible que chez certains de ces auteurs, il y ait là
une espèce de coquetterie, de manège habile pour se faire désirer. Les
collégiens de mon temps, du moins ceux qui aimaient déjà la poésie,
recopiaient de leur main tout ce qu'ils pouvaient attraper de Hérédia,
et ne lui auraient évidemment pas fait cet honneur s'il avait été
possible de se procurer _Les Trophées_ pour 3 fr. 50, ou plutôt pour 2
fr. 75. C'était alors le prix, mais tout augmente. Une discrète et comme
pudique réserve ne sied pas mal, au contraire, à d'autres dont l'art se
caractérise par un ésotérisme essentiel et ne se révèle qu'aux initiés.
On a constaté avec plaisir le nombre croissant des lecteurs de Mallarmé,
mais ce succès ne pouvait être obtenu que par une longue préparation. Il
y a des poètes pour l'Agora, d'autres pour les mystères d'Éleusis. M.
Paul Valéry est éminemment éleusinien et mallarméen.

On ne pouvait se renseigner un peu sur lui que grâce à l'excellente
anthologie des _Poètes d'aujourd'hui_, composée par MM. Van Bever et
Paul Léautaud. Une courte notice nous apprend que M. Paul-Ambroise
Valéry, né à Cette en 1871, n'avait guère écrit que dans des revues
fermées, comme la _Conque_, de Pierre Louys, et le _Centaure_, dont
il avait été l'un des fondateurs. Les collections de _La Conque_ et du
_Centaure_ ne foisonnent pas sur le marché. La plupart des poèmes
publiés par M. Paul Valéry et recueillis par MM. Van Bever et Léautaud
datent des années 1889 à 1895. Puis M. Paul Valéry passait pour s'être
fait mathématicien. Il n'avait plus donné que des articles critiques et
théoriques, d'ailleurs peu nombreux, et un conte assez singulier, la
_Soirée avec M. Teste_, qui rappelait un peu Edgar Poe, mais dont
l'étrangeté était purement psychologique, sans incidents extérieurs. Et
voici que M. Paul Valéry imprime (encore à tirage restreint, mais à six
cents exemplaires, ce qui constitue pour lui une publicité absolument
inusitée), un poème nouveau, de plus de cinq cents vers, et considérable
à tous égards, sous ce titre: _la Jeune Parque_. Il est dédié à M. André
Gide qui avait précédemment dédié à M. Paul Valéry son _Traité du
Narcisse_. Et déjà l'une des pièces reproduites dans les _Poètes
d'aujourd'hui_ était intitulée _Narcisse parle_, avec cette épigraphe:
_Narcissæ placandis manibus_ (pour apaiser les mânes de Narcissa.) Cette
inscription latine orne, paraît-il, une fontaine d'un jardin public de
Montpellier. La révélation d'une _Narcissa_, moins connue assurément que
le _Narcissus_ dont Ovide nous a conté la métamorphose, semble avoir
vivement frappé l'imagination de M. Paul Valéry, puisque après lui avoir
inspiré il y a un quart de siècle des vers délicieux aux molles et
idylliques inflexions de flûte sicilienne, elle fournit encore l'élément
premier du thème qu'il développe cette fois avec plus d'ampleur, sur un
mode plus altier et avec une conclusion plus humaine. D'ailleurs, M.
Teste aussi n'était-il pas atteint d'une sorte de narcissisme intrépide
et dérisoire, puisque dans sa plate existence de petit bourgeois
solitaire, et dans sa morne chambre d'hôtel meublé, il prétendait se
suffire à lui-même par la contemplation assidue de son propre
microcosme?

La _Jeune Parque_ appartient à tout un cycle de la rêverie du poète,
longtemps hanté par ce même problème, mais elle le termine et le résout.
C'est pourquoi sans doute il a donné à son héroïne cette qualité de
Parque, qui d'abord étonne. On songe au noble poème des _Parques_
d'Ernest Dupuy, au sublime trio des _Parques_ de Rameau, aux trois sœurs
fatales, Clotho, Lachésis et Atropos, filles de la nuit, ou peut-être de
Zeus et de Thémis, d'après un passage de la _Théogonie_ d'Hésiode, mais
toujours représentées sous l'aspect de vieilles sinistres ou au moins de
femmes mûres ayant l'air de n'avoir jamais eu de jeunesse. Toutefois,
comme ces maîtresses du fil de nos jours, la Vierge de M. Paul Valéry a
un rôle hautement décisionnaire. Elle tranchera la question préalable et
capitale de toute vie et de toute pensée. Elle est donc symboliquement
une Parque, alors qu'à première vue le nom de nymphe semblerait mieux
lui convenir.

Dans ces cinq cents vers, qui ne sont qu'un monologue, elle chante le
débat qui s'élève en elle entre l'orgueil et le désir, entre la
virginité et l'amour, entre la volonté de solitude et l'instinct vital,
entre la révolte individuelle et l'accession à la loi commune, ou plus
généralement entre le moi et le non-moi. Bien entendu, M. Paul Valéry ne
nous donne pas un traité de philosophie abstraite, mais un poème
abondant en fraîches couleurs et en sonorités âpres ou caressantes. Le
style en est brillant, sobre et dense, parfois un peu hermétique, comme
celui de Mallarmé, par crainte de la rhétorique et du cliché. Cela doit
se lire avec une attention soutenue, et se relire comme on réentend une
symphonie ou une sonate dont une première audition n'a pas dévoilé tous
les secrets. Si l'on prend quelque peine, on en est largement payé.
Est-ce un chef-d'œuvre, suivant une opinion que je crois être celle de
Pierre Louys? On pourra hésiter devant ce mot un peu gros. Mais une
belle chose assurément.

... La jeune Parque médite, au bord de la mer, sous un ciel
méditerranéen. Elle était seule souveraine d'elle-même, lorsqu'un
serpent métaphorique est venu la mordre. A vrai dire, le serpent, dans
ce sens, est hébraïque, phénicien ou égyptien plutôt qu'hellénique. Mais
peu importe, et M. Paul Valéry ne fait pas de couleur locale. Donc voici
le serpent. «Quel repli de désirs, sa traîne...» Et quelle mortification
pour l'enfant dédaigneuse!

        O ruse!... A la lueur de la douleur laissée
        Je me sentis connue encor plus que blessée...

Dès lors son unité intime est rompue, sa personnalité se dédouble: en
elle brûle une «secrète sœur» et l'ennemi à des intelligences dans la
place. Elle va longtemps se rebeller, s'indigner contre sa «faiblesse de
neige», lutter contre le printemps qui vient briser «les fontaines
scellées» et fait que

        Le gel cède à regret ses derniers diamants...

Elle pleurera sur elle-même comme la fille de Jephté, mais pour la
raison précisément contraire. Elle concevra la duperie de fournir
indéfiniment des victimes à la mort insatiable.

        Les dieux m'ont-ils formé ce maternel contour
        Et ces bords sinueux, ces plis et ces calices
        Pour que la vie embrasse un autel de délices...
        Non! l'horreur m'illumine, exécrable harmonie!
        Chaque baiser présage une neuve agonie...

Une image encore de cette antithèse tragique lui est fournie par ses
riantes Cyclades, dans leurs ceintures de mer.

        Salut! Divinités par la rose et le sel,
        Et les premiers jouets de la jeune lumière
        Iles!... Ruches bientôt, quand la flamme première
        Fera que votre roche, îles que je prédis,
        Ressente en rougissant de puissants paradis;
        Cîmes qu'un feu féconde à peine intimidées,
        Bois qui bourdonnerez de bêtes et d'idées...
        Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés!

Et elle invoque pour elle-même la mort, la délivrance immédiate par le
bûcher, l' «aromatique avenir de fumée» qui la rendrait «aux nuages
heureux.» C'est en vain, la chair l'a trahie. Il a fallu fléchir, être
«dans l'ombre une adorable offrande», et il ne lui reste plus qu'à en
prendre loyalement son parti, jusqu'à entonner l'hymne à l'Aphrodite ou
plutôt à «ce jeune soleil de ses étonnements...» La loi est accomplie,
acceptée, aimée. Au sens littéral, le poème consiste, si l'on veut, en
une paraphrase d'un motif familier aux lyriques et aux bucoliques grecs,
à Corinne, à Sapho, au Théocrite du début de l'_Oaristys_. Mais c'est
une oarystis à résonance métaphysique, et l'on songe à l'idée pure, à
l'être indéterminé de Hegel, qui ne se pose qu'en s'opposant et en
suscitant sa propre contradiction. «Lasse femme absolue», l'héroïne de
M. Paul Valéry consent enfin au relatif, à la réalité. Elle en est
récompensée par la joie. Sans méconnaître les limites de notre destin,
mais non plus ses beautés, le poète écarte le pessimisme, le narcissisme
stérile, et souscrit décidément au vouloir vivre. Espérons en
conséquence une moisson d'œuvres nouvelles. Il doit être désenvoûté.



II

_INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI_


M. Paul Valéry vient de réimprimer un opuscule déjà ancien,
_Introduction à la méthode de Léonard de Vinci_, en le faisant précéder
d'une nouvelle introduction à cette Introduction, si l'on peut ainsi
dire. L'auteur de la _Jeune Parque_ n'est pas seulement un poète de
premier mérite, mais encore un remarquable philosophe. Comme son maître
Mallarmé, il aime à réfléchir sur son art, et sur les sujets voisins,
c'est-à-dire sur tous sujets. Et comme Mallarmé encore, il se montre,
dans les deux parts de son œuvre, également profond et subtil, mais
également ardu. Lequel est le plus difficile à lire du poème de la
_Jeune Parque_ ou de l'essai sur Léonard? On en peut disputer. Lorsqu'on
rend compte d'un ouvrage de cet écrivain, la prudence commande d'avertir
d'abord qu'il n'est pas impossible qu'on n'ait pas tout compris.

Dans la mesure où l'on espère en avoir pénétré le sens général,
l'_Introduction à la méthode de Léonard de Vinci_ est un petit manuel
d'intellectualisme. Léonard ne peut être, comme disait Nietzsche, qu'un
thème à considérations inactuelles, c'est-à-dire fort salutaires pour
notre époque mais très contraires à ses tendances ou à ses modes. On
imagine que M. Julien Benda aura lu ces pages avec allégresse. «Quoi de
plus séduisant, demande M. Paul Valéry, qu'un dieu qui repousse le
mystère, qui ne fonde pas sa puissance sur le trouble de notre sens, qui
nous force de convenir et non de ployer, et de qui le miracle est de
s'éclaircir... Est-il meilleure marque d'un pouvoir authentique et
légitime que de ne pas s'exercer sous un voile?...» Est-il plus belle
victoire sur les monstres que de les pénétrer moins de flèches que de
questions, de se révéler moins leur vainqueur que leur supérieur, et le
triomphe le plus achevé n'est-il pas de les comprendre? Pour M. Paul
Valéry, Léonard est le héros intellectuel et apollinien par excellence.
Comparons à sa lumineuse fécondité le triste saturnisme d'un autre génie
de même envergure, mais douloureusement stérilisé par un faux principe.
«Il (Léonard) ne connaît pas le moins du monde cette opposition si
grosse et si mal définie que devait, trois demi-siècles après lui,
dénoncer entre l'esprit de finesse et celui de géométrie un homme
entièrement insensible aux arts, qui ne pouvait s'imaginer cette
jonction délicate, mais naturelle, de dons distincts; qui pensait que la
peinture est vanité, que la vraie éloquence se moque de l'éloquence; qui
nous embarque dans un pari où il engloutit toute finesse et toute
géométrie; et qui, ayant changé sa neuve lampe contre une vieille, se
perd à coudre des papiers dans ses poches, quand c'était l'heure de
donner à la France la gloire du calcul de l'infini...» Pascal, que M.
Paul Valéry évite ici de nommer par respect attristé, était capable en
effet de devancer Newton et Leibnitz, sans cet effroyable ascétisme qui
l'a détourné de toute activité normale et qui, dans un autre domaine,
nous a privés d'une douzaine de chefs-d'œuvre en retirant Racine du
théâtre à trente-huit ans.

«Pas de révélation pour Léonard, continue M. Valéry. Pas d'abîme ouvert
à sa droite. Un abîme le ferait songer à un pont. Un abîme pourrait
servir aux essais de quelque grand oiseau mécanique...» Léonard est le
type du bel animal pensant, parfaitement équilibré, aimant la nature et
la vie, universel et capable de s'adapter à tout objet. L'universalité,
aujourd'hui abandonnée et dédaignée pour la spécialisation à outrance,
n'est-elle pas indispensable à ce qu'on appelle aujourd'hui l'invention
et qui n'est presque toujours que la découverte d'analogies nouvelles
entre des domaines distincts? N'y a-t-il point d'ailleurs une unité
foncière, dans la nature comme dans l'esprit humain? M. Paul Valéry
montre fort bien, sinon d'une façon toujours limpide, que la continuité
est la trame de l'univers, et que le génie consiste à la discerner là où
elle nous échappait. On ne rend intelligible que ce que l'on ramène à
l'identité; toute la question est de savoir si tout se plie à cette
réduction, ou si comme le croit par exemple M. Émile Meyerson, il ne
reste pas dans la réalité un élément irréductible et irrationnel. Mais
c'est de la métaphysique sans portée pratique: même si l'intelligence
est condamnée à ne pas achever son œuvre, elle a de la marge devant
elle; c'est à elle seule que nous avons dû tous les progrès accomplis et
que nous devrons tous ceux qui seront réalisables jusqu'à cette limite
hypothétique de la connaissance.

Léonard avait donc la bonne méthode, puisqu'il cultivait simultanément
la science et l'art, la première étant la base solide et indispensable
du second. Il n'y a qu'illusion vaniteuse et dangereuse dans les
théories qui accordent tout à l'inspiration, à l'intuition, à une sorte
de délire sacré. Sur ce point, M. Paul Valéry est en plein accord avec
Edgar Poe, dont Baudelaire a exposé la doctrine dans la préface de sa
traduction des _Nouvelles histoires extraordinaires_.

L'œuvre d'art n'est pas une création (sinon par métaphore, et nous ne
savons pas ce que c'est que créer); elle est au juste une construction,
où l'analyse, le calcul, la préméditation jouent le premier rôle. Et il
n'y a pas d'art où l'on constate mieux que dans l'architecture--symbole
de tous les autres--cette continuité de l'artiste et du savant qui
résume le génie de Léonard et nous le propose à tous comme modèle de
parfaite santé spirituelle, selon la mesure de nos forces.

Un dernier mot. M. Valéry croit Léonard hostile à l'amour parce qu'il a
raillé l'amour physique. Sur ce détail, M. Valéry, si judicieux par
ailleurs, semble s'abuser. Car Léonard a écrit la fameuse maxime:
«L'amour est d'autant plus fervent que la connaissance est plus
parfaite.» Et si l'on suppose qu'il s'agit ici de l'amour du beau ou du
vrai, voici qui est plus précis et ne laisse aucun doute: «Si la chose
aimée est vile, l'amant s'avilit. Quand la chose unie convient à son
uniteur, il résulte délectation, plaisir et sérénité. Quand l'amant est
uni à l'objet aimé, il se repose...»



III

_ADONIS_


M. Paul Valéry, esthéticien et poète, subtil et parfois profond,
disciple et continuateur de Mallarmé, donne à la _Revue de Paris_ une
curieuse étude sur l'_Adonis_ de La Fontaine. Il y a toujours des choses
intéressantes et de beaux vers dans ces poèmes trop oubliés du grand
fabuliste: Moréas en découvrait jusque dans le _Quinquina_. C'est dans
_Adonis_ que se trouve le vers fameux:

        Ni la grâce, plus belle encor que la beauté

et cet autre, qu'on cite souvent aussi, sans peut-être se rappeler non
plus d'où il est pris:

        Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines.

M. Paul Valéry développe au sujet de cet _Adonis_ une théorie qu'il
esquissait déjà dans _Le Gaulois_, à propos de Verlaine et de Mallarmé.
«Quant à l'ingénuité de Verlaine et de son art, disait-il, il ne fait
aucun doute qu'elle n'a jamais existé. Sa poésie est bien loin d'être
naïve, étant impossible à un vrai poète d'être naïf. On oublie trop
aisément que, par nécessité de son état, le poète doit être le dernier
des hommes à se payer de mots.» La mobile facilité de Verlaine, qui
descend parfois du ton le plus délicatement musical à la pire des proses
rimées, n'en était pas moins opposée par M. Valéry à l'art hautain de
Mallarmé, de qui le vers, ne laissant jamais aucun doute sur sa qualité
de vers, est toujours lumineusement ce qui ne peut pas être prose.
Mallarmé semble donc plus conscient, Verlaine plus ingénu, de l'aveu
même de M. Paul Valéry.

D'après lui, les six cents vers à rimes plates d'_Adonis_, où tant de
difficultés sont vaincues, prouveraient que La Fontaine n'était pas le
rêveur de la légende. «La naïveté» lui paraît «nécessairement hors de
cause: l'art et la pureté si soutenus excluent toute paresse et toute
bonhomie... La véritable condition d'un vrai poète, ajoute-t-il, est ce
qu'il y a de plus distinct de l'état de rêve. Je n'y vois que recherches
volontaires, assouplissement des pensées, consentement de l'âme à des
gênes exquises, et le triomphe perpétuel du sacrifice... Qui dit
exactitude et style invoque le contraire du songe...» etc... N'y a-t-il
pas une équivoque? Il est bien entendu que la perfection ne s'atteint
que par un rude travail, que le génie n'est pas exclusivement une longue
patience, mais ne peut s'en passer, et qu'un grand poète est
nécessairement un grand laborieux.

C'est aussi pourquoi il est un grand rêveur. Le rêve où il vit consiste
précisément à oublier la réalité vulgaire et les soucis pratiques, pour
concentrer son attention sur ses pensées et l'expression qui leur
convient. Et il est un naïf de deux façons: au regard du profane, parce
qu'il dédaigne ce qui passionne les gens ordinaires; en un sens plus
élevé, parce qu'il conserve, devant les spectacles de la nature et de
l'esprit, cette faculté d'émerveillement, privilège de l'enfance, que
l'âge efface ou atténue. Le poète est, essentiellement, le contraire
d'un homme blasé.

M. Paul Valéry dit des choses très justes sur la matière résistante, et
par conséquent plus durable qu'est le vers astreint à des règles
épineuses. Sont-elles arbitraires, comme il l'accorde? Il y a encore
amphibologie. Elles le sont en ce sens que nul n'est tenu d'écrire en
vers. Elles ne le sont pas, si on entend par là qu'elles pourraient être
différentes. Les lois de la prosodie sont déterminées par les conditions
même et par le génie de la langue. Aussi varient-elles d'une langue à
l'autre. Baïf n'a pas réussi, lorsqu'il a tenté d'appliquer en français
la métrique latine. Tout au plus a-t-on pu inventer le vers libre, qui
ne détruit pas la raison d'être du vers régulier, mais introduit une
forme nouvelle, intermédiaire entre la simple prose et le vers
proprement dit. Il semble enfin que M. Paul Valéry doute un peu trop du
pouvoir des vrais poètes, lorsqu'il déclare que la discipline du vers en
suggérant certaines idées, en exclut d'autres. Un poète digne de ce nom
sait, poétiquement, tout dire. Le raisonnement de M. Valéry aboutirait à
à faire de la poésie savante quelque chose de futile et de fortuit, un
jeu de sceptique. Cet excès de dilettantisme ne rabaisse-t-il pas le
langage de l'idéal et du divin?

Sur _Adonis_ même, M. Paul Valéry a des réflexions pénétrantes. Il a
raison d'admirer ce poème, d'apercevoir dans les vers de la fin, où
Vénus exhale sa douleur, des harmonies préraciniennes, de regretter que
La Fontaine n'ait pas donné davantage à l'idylle et à l'élégie et n'ait
pas plus complètement devancé Chénier. Peut-être se montre-t-il bien
sévère pour les _Contes_ du bonhomme, qui ont aussi leur charme. On
s'étonne un peu qu'il ne dise rien du poème de Shakespeare, _Vénus et
Adonis_, qui a tant de saveur ardente, d'éclat dans sa préciosité, qui
fait si curieusement d'Adonis une sorte d'Hippolyte réfractaire à
l'amour et note de cette aventure les côtés tragiques de cette passion.
Et M. Valéry ne souffle mot non plus de l'_Adone_ du cavalier Marin,
jadis célèbre, ni de Leconte de Lisle, ni de Heredia, qui ont été
attirés surtout par le mythe de la résurrection d'Adonis et par le culte
dont on honorait, à Byblos,

        Le jeune homme adoré des vierges de Syrie.

La connaissance de l'histoire des religions et le sens de la mythologie
comparée ont rendu quelques services à cette poésie savante, où M. Paul
Valéry se plaît trop à ne voir qu'un jeu abstrait et laborieusement
frivole.



IV

_LE CIMETIÈRE MARIN_


..... Si M. François Porché est un poète presque populaire, je veux dire
très accessible et qui désire se mettre à la portée de tous, même des
gens du monde, tout au contraire, M. Paul Valéry est distant, subtil,
hermétique et mallarméen. Les deux tendances sont également légitimes.
Il faut une poésie pour le peuple, et les mandarins, en goûtant aussi
celle-là, car ils doivent tout comprendre, ont bien le droit d'en avoir
une autre qui leur soit réservée. L'inconvénient des œuvres de
vulgarisation poétique comme celle de M. Porché, c'est que, si réussies
soient-elles en leur genre, on en a vite fait le tour. Mais on peut lire
et relire bien des fois un poème de M. Paul Valéry sans en épuiser
l'intérêt. Voire, on le doit, si l'on tient à en discerner la
signification, car M. Paul Valéry est un auteur difficile. La première
impression risque de rester un peu confuse. Puis, à chaque lecture
nouvelle, on pénètre mieux dans la pensée du poète--sans jamais être
absolument sûr d'en saisir à fond tous les détours, mais cette
incertitude, comme l'énigmatique sourire de la Joconde, est un charme de
plus; et l'on découvre des beautés qui avaient échappé d'abord, et l'on
admire davantage. Le _Cimetière marin_ est un morceau assez court:
vingt-quatre strophes de six décasyllabes[1], parfaitement régulières et
semblables d'un bout à l'autre: pas plus que son maître Mallarmé, M.
Paul Valéry n'innove en métrique. C'est, au bord de la mer, une
méditation philosophique à la façon de Parménide et de Zénon (qui est
nommé) sur l'Être immuable et la vie fugitive, concluant toutefois, à
l'encontre du panthéisme éléate, en faveur de ce petit changement qui
n'est peut-être qu'apparence, mais qui est notre seul bien et notre
tout. M. Paul Valéry ne se forge pas d'illusions, et sent la vanité de
notre moi, précaire et simple phénomène:

        Je hume ici ma future fumée...

      [Note 1: Il y a un vers faux à la quatrième dans l'édition
      originale, mais c'est visiblement une faute d'impression.]

L'absorption dans la splendeur de l'Être universel est bien tentante.
Mais plutôt qu'à cette immortalité illusoire aussi, puisque indistincte
et inconsciente, attachons-nous à notre petit champ d'action, qu'il
dépend encore de nous de rendre assez beau, et la nature même, par son
agitation féconde, semble nous y convier:

        Le vent se lève!... Il faut tenter de vivre!
        L'air immense ouvre et referme mon livre,
        La vague en poudre ose jaillir des rocs!
        Envolez-vous, pages tout éblouies!
        Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies
        Ce toit tranquille où picoraient des focs!

On voit que la contemplation métaphysique n'exclut pas, chez M. Valéry,
le sens du pittoresque. Vous savez que le foc est la voile d'avant,
pointue et penchée vers la mer, comme un bec, qui donne en effet aux
petits bateaux, surtout avec le tangage, un aspect d'oiseaux picorant le
sol. C'est une image charmante et juste. M. Paul Valéry est un poète de
très haute et très rare qualité.



V

_CHARMES_


On sait qu'après s'être fait connaître aux temps du symbolisme par des
poèmes dispersés dans des revues d'avant-garde, et dont quelques-uns se
retrouvent dans l'Anthologie de MM. Van Bever et Paul Léautaud, M. Paul
Valéry disparut de la scène littéraire pendant une vingtaine d'années,
qu'il consacra solitairement à des études mathématiques et
philosophiques, laissant ses premiers admirateurs déplorer qu'il eût
renoncé à la poésie, malgré de si brillants débuts. Étrange

        Oisiveté, mais pleine de pouvoir...

dira-t-il, dans le _Cimetière marin_. Même pour le service de cette
poésie que n'abandonnent jamais sans retour ceux qu'elle a marqués du
signe, il ne perdait pas son temps. Il mûrissait son esprit par la plus
vaste culture, il méditait sur les secrets de son art comme sur ceux de
la science, s'entraînait à fond pour un combat moins téméraire, donnant
ainsi une leçon à nos jeunes barbouilleurs, qui ne savent rien, s'en
vantent, et croient qu'un atome de savoir gâterait leur originalité
précieuse. Oui, la leçon est bonne. D'ailleurs, ils ne l'entendront pas.

Voilà deux ou trois ans, M. Pierre Louys, parfait artiste et parfait
ami, m'annonçait joyeusement la prochaine rentrée de M. Paul Valéry avec
un poème nouveau d'une certaine étendue: c'était la _Jeune Parque_,
poème merveilleux et profond, dont je vous ai longuement entretenus.
Depuis, je vous ai parlé également du _Cimetière marin_, de
l'_Introduction à la méthode de Léonard de Vinci_, de la préface à
l'_Adonis_ de La Fontaine[2], etc. On voit maintenant les fruits de
cette gestation savante. Voici qu'en deux ans, après sa lente veillée
des armes, M. Paul Valéry est porté presque soudainement au premier rang
de la littérature actuelle. Il a conquis l'admiration de tous ceux qui
aiment la poésie et la pensée, chez lui, comme il sied, inséparables. Le
_Divan_ lui a consacré un numéro spécial, auquel on avait bien voulu me
demander ma collaboration: le temps m'a fait défaut. On y trouve des
pages, vers ou prose, de Mme de Noailles, de MM. Henri de Régnier, André
Gide, Vielé-Griffin, Albert Meckel, Jacques-Émile Blanche, Lucien Fabre,
Camille Mauclair, François Le Grix, Marcel Boulenger, Lucien Dubech,
André Fontainas, Louis Artus, Francis de Miomandre, Jean-Louis Vaudoyer,
etc. C'est un concert de louanges. Certains parlent même de génie.

        Génie, ô longue impatience[3]!

      [Note 2: Insérée d'abord dans la _Revue de Paris_, cette
      préface a paru avec _Adonis_, dans la collection du Florilège
      français, dirigée par M. J.-L. Vaudoyer (chez Devambez).]

      [Note 3: _Ebauche d'un serpent._]

Impatience, oui, car il suppose l'élan, l'essor, l'ardeur du plus
puissant désir; mais longue, car l'œuvre ne s'improvise pas. Sous ce
titre: _Charmes_, M. Paul Valéry a réuni en volume tous les poèmes qu'il
a publiés depuis la _Jeune Parque_, dont plusieurs avaient paru
séparément et dont quelques-uns avaient été, peut-être, esquissés ou au
moins conçus dans sa période de retraite. C'est un beau livre.

M. Paul Valéry se distingue d'abord, parmi nos contemporains, en ceci,
qu'il est le plus intellectuel des poètes.

        O ma mère Intelligence...

dit-il, et il dit vrai. M. André Suarès lui reprochera même, sans doute,
de s'abstraire sur ce qu'il appelait «les glaciers de l'intelligence»,
à propos d'Ibsen. Eh! Le soleil y brille, tandis que la plaine étouffe
sous les brumes. C'est précisément sur ces hautes cimes que l'air est
plus pur, l'horizon plus large, le sang plus vif et la vie intérieure
plus intense. M. Paul Valéry a l'esprit lucide, la vision aiguë,
l'expression nette, dense et concise. Je sais que beaucoup de lecteurs
le trouveront obscur. Mais beaucoup aussi ont le mal des montagnes; ou,
si vous préférez, une autre comparaison, il nous est arrivé à tous de ne
pas comprendre entièrement un ouvrage musical la première fois que nous
l'avons entendu. Même des musiciens professionnels demandent une seconde
audition avant de se prononcer. Reyer avouait qu'il n'avait d'abord rien
compris à _Tristan et Isolde_. M. Paul Valéry, lui aussi, écrit une
musique un peu difficile. M. Henri de Régnier rappelle, dans un sonnet
publié par le _Divan_, qu'il le rencontra «aux beaux mardis de
Mallarmé». M. Paul Valéry a évidemment subi l'influence du grand poète
de l'_Après-midi d'un faune_: il est de la famille. On doit donc le lire
avec quelques précautions, non point en chemin de fer, au cercle ou au
café, mais dans le silence, avec recueillement; puis ne pas se
décourager tout de suite, et relire, le jour même ou le lendemain,
jusqu'à ce qu'on ait vu clair. C'est, d'ailleurs, une excellente
méthode, dans tous les cas qui en valent la peine. Il convient de ne
pas pénétrer dans un temple comme dans une gare ou un casino; de ne pas
feuilleter un livre de vers comme un roman d'aventures; et les poètes un
peu ardus ne sont pas fâchés d'imposer aux profanes cette juste
discipline, et ce respect auquel ils ont bien droit.

Au surplus, il ne faudrait pas s'exagérer cet hermétisme de M. Paul
Valéry, lequel n'atteint pas à celui de son maître Mallarmé, bien que
les raisons en soient les mêmes: nouveauté et subtilité de l'image et de
l'idée, puis, surtout, par haine du cliché, usage fréquent de l'ellipse
et du sous-entendu. Prenons pour exemple les quatre premiers vers de
l'_Abeille_, première pièce des _Charmes_:

        Quelle, et si fine, et si mortelle,
        Que soit ta pointe, blonde abeille,
        Je n'ai, sur ma tendre corbeille,
        Jeté qu'un songe de dentelle.

Évidemment, on ne sait pas trop d'abord de quoi il s'agit. Mais voici le
cinquième vers:

        Pique du sein la gourde belle...

Tout s'éclaire. La corbeille, ce sont les seins, couverts seulement
d'une dentelle légère comme un songe... Comparaison dont un terme seul
est indiqué, allusion, suggestion! Quelque chose comme l'appoggiature
sans résolution des musiciens modernes.

C'est le principe du symbolisme, qui s'oppose à l'expression directe et
réaliste. Donc, un travail de plus pour l'esprit; mais quelle
récompense! Et quel champ ouvert au poète, affranchi du lieu commun,
libre de suivre au vol, sans fil à la patte, les plus fines analogies!
Le symbolisme est toujours un langage essentiellement intellectualiste,
même lorsqu'on l'applique à des jeux frivoles, ou aux troubles
mouvements de l'instinct. Mais M. Paul Valéry est un philosophe; et, en
outre, un artiste conscient, épris de logique, non moins que de belle
matière (au sens où l'entendent les peintres). Peut-être même serait-il
un peu trop enclin à dépriser la part de l'enthousiasme et de
l'inspiration; mais on en avait tellement surfait la valeur, en la
proclamant suffisante et unique, qu'il n'est pas mauvais de réagir
contre ce préjugé mortel, même avec un peu d'excès, qui, du reste,
n'apparaît que dans les enseignements de M. Paul Valéry, non dans ses
poèmes. Ce grand partisan de l'art réfléchi, rationnel et constructif, a
cependant l'imagination la plus fraîche, la plus nerveuse sensitivité,
et, dans la savante organisation de telles ruches, son miel garde tout
le parfum des fleurs. Il y a des poètes, qui ne méritent pas ce nom,
raisonnables par indigence (école du bon sens, académisme); on invoque
utilement contre eux la vie, le grouillement du concret, le tumulte des
passions; mais conserver ces richesses, en les affinant et les élevant à
une harmonie supérieure, c'est l'art véritable, tel que le comprend et
le pratique M. Paul Valéry. Et tandis que beaucoup d'autres préconisent,
sous prétexte de spontanéité, les impulsions brutes et les réflexes
barbares, il représente parmi nous la pure doctrine de la civilisation.

On pourrait définir son système comme l'hégémonie de la sérénité
ordonnée et lumineuse sur le chaos, même superbement effervescent, ou de
l'apollinien sur le dionysiaque. Il est vrai que la Pythie était
prêtresse d'Apollon, car les mythes s'entrecroisent et s'embrouillent
par alluvions d'origines diverses; mais celle de M. Paul Valéry proteste
contre la crise sacrée et le délire prophétique. Elle dit:

        L'eau tranquille est plus transparente
        Que toute tempête parente
        D'une confuse profondeur.

Elle ajoute qu'après l'orage, sans nous instruire, l'éclair stérile et
déchirant

        Dans la plaie immense des airs
        Nous imprime de purs déserts.

L'art poétique de M. Paul Valéry, épars dans ces pièces d'un lyrisme
scintillant, sans didactisme, se complète bien par le _Cantique des
colonnes_, où s'affirme son culte pour l'architecture et la
mathématique, suivant lui bases et types de toute beauté spirituelle.
Dans _Aurore_, il explique la délicate broderie que jettent sur cette
solide armature l'image et le symbole. Il salue les «similitudes amies,
qui brillent parmi les mots». Il interpelle ses Idées et leur demande
des comptes. Elles ont été de fidèles ouvrières:

        Nous avons sur tes abîmes
        Tendu nos fils primitifs,
        Et pris la nature nue
        Dans une trame ténue
        De tremblants préparatifs.

Et ces diligentes araignées ont sur ses énigmes tissé

        Cent mille soleils de soie.

Voilà qui fait songer un peu à _Puissance égale bonté_ (dans la _Légende
des siècles_). Je parle du rapprochement entre l'araignée et le soleil.
La pensée est différente.

Et il y a, dans ces _Charmes_, d'exquis petits poèmes de sentiment et de
sensualité sublimée, comme la _Dormeuse_ et les _Pas_; un _Fragment du
Narcisse_, ravissante idylle, méditation pénétrante, adorable nocturne,
où André Chénier semble avoir collaboré avec André Gide:

        O semblable! et pourtant plus parfait que moi-même...

Je ne puis tout citer, mais c'est dans le _Cimetière marin_ et dans
_Ebauche d'un serpent_ que M. Paul Valéry a énoncé sa métaphysique, déjà
un peu impliquée, si l'on veut, dans ce dernier vers. Il n'y a pour lui
de perfection que dans l'idée, au sens platonicien, et la réalité
contingente n'est que déformation et avilissement. Il a ainsi
audacieusement relevé le mythe un peu usagé de la chute originelle. S'il
ne s'agissait que d'Eve en personne, de son amour et de sa maternité,
combien on préférerait la splendeur heureuse et le paganisme
pré-biblique d'Hugo dans le _Sacre de la femme_! Mais le péché et la
chute véritables, dans l'interprétation ésotérique de M. Paul Valéry,
c'est l'existence même. On ne peut être plus loin de saint Anselme, qui
la considérait comme une perfection, et concluait de ce principe à celle
de Dieu.

        Soleil, soleil! Faute éclatante!...

        Tu gardes les cœurs de connaître
        Que l'univers n'est qu'un défaut
        Dans la pureté du Non-Etre!

Est-ce que, d'après la _Genèse_, Dieu ne s'est pas repenti d'avoir créé
l'homme? Il s'est diminué par sa création, selon le serpent de M. Paul
Valéry:

        Cieux, son erreur! Temps, sa ruine!

Et peut-être Dieu lui-même ne valait-il déjà plus le pur néant. Son
existence eût peut-être gagné à rester idéale; car toute réalisation est
une déchéance. Ici nous dépassons Platon pour rejoindre M. Émile
Meyerson, d'après qui le seul fait que le monde existe suffit à prouver
qu'il est irrationnel. Quelle source de pessimisme pour un Paul Valéry!

Il n'y échappe point théoriquement, mais trouve pratiquement un
courageux pis-aller, à la Vigny. Bien que «le vrai rongeur, le ver
irréfutable» ne dévore pas les morts, mais les vivants, il imposait,
dans le _Cimetière marin_, le coup d'état de la volonté: Non! non!
Debout!

        Le vent se lève! Il faut tenter de vivre!

Il en donne la meilleure raison dans la dernière strophe d'_Ebauche d'un
serpent_ (laquelle ne se trouvait pas dans la première édition en
plaquette séparée). Le serpent parle à l'arbre de la connaissance:

        Grand Etre agité de savoir,
        Qui toujours, comme pour mieux voir,
        Grandis à l'appel de ta cime...

Et voici l'argument nouveau qui clôt maintenant le poème:

        Cette soif qui te fit géant,
        Jusqu'à l'Être exalte l'étrange
        Toute-Puissance du Néant!

Toute existence est imparfaite, déchue et misérable; mais elle est la
condition nécessaire du bien qui fait supporter tous les maux: la
connaissance, la pensée. Ainsi M. Paul Valéry, dans sa conclusion,
revient à son principe, et son serpent ne cesse pas de se mordre la
queue comme il le faisait dans les derniers vers, aujourd'hui modifiés,
de la première version. Il ne faudra pas oublier cette variante,
lorsqu'on donnera des éditions critiques de _Charmes_, dans une centaine
d'années.



VI

_EUPALINOS LA SOIRÉE AVEC M. TESTE_


Un prince de l'esprit s'avance: les seigneurs de moindre importance
attendront. Il y a si peu d'espoir de trouver du nouveau ou seulement de
l'orthographe dans le fatras de la littérature romanesque, qui ressemble
de plus en plus à la camelote des grands magasins de confection, avec
exposition de printemps et d'automne en vue des prix! Une irrésistible
curiosité m'a fait tout lâcher pour saisir avidement cet _Eupalinos_,
qui m'apportait une chance de ne pas m'ennuyer, et m'intriguait comme
l'entrée en scène de quelqu'un qui aura peut-être quelque chose à dire.
Depuis sa réapparition littéraire, après vingt ans de retraite et de
silence, l'auteur ressuscité de la _Jeune Parque_ et de _Charmes ou
poèmes_, de la _Soirée avec M. Teste_ et de l'_Introduction à la méthode
de Léonard de Vinci_, s'est placé au premier rang, en deux ou trois ans
et quatre ou cinq ouvrages assez courts, comme le plus intellectuel des
poètes de ce temps et le plus poète parmi ceux d'aujourd'hui qui
pensent. Il n'est rien au monde que je préfère à cette alliance de nos
deux principales raisons de vivre, qui, à les bien prendre, n'en font
qu'une, malgré la prédominance chez tel rimeur ou tel philosophe de l'un
ou l'autre de ces éléments inséparables dans leur principe. M. Paul
Valéry lui-même a dû les séparer un peu dans son œuvre, à cause des
strictes exigences du lyrisme contemporain et des meilleures facilités
qu'offre la prose à certains exposés théoriques. C'est pourquoi il nous
donne cette fois non un poème, mais une suite de dialogues à la manière
de Platon--lui-même éternel modèle de cette union du génie poétique avec
la plus profonde philosophie.

Mallarmé, l'un des maîtres de M. Paul Valéry, avait longuement médité
sur la danse, à l'époque des fameux ballets de l'Eden. En quelques pages
recueillies au volume des _Divagations_, il signalait le caractère in
individuel et emblématique de la danse, «écriture corporelle», signe,
hiéroglyphe, résumant les aspects élémentaires de notre forme... Dans le
premier des deux dialogues qui composent le présent volume, l'_Ame et la
danse_, M. Paul Valéry n'y contredit point, mais traite le sujet avec
plus d'ampleur et des points de vue originaux. Après un banquet,
Socrate assiste à un ballet, avec son ami. Phèdre et le médecin
Eryximaque. Ils s'y plaisent, et ils dissertent. Leur plaisir s'exprime
en petits morceaux descriptifs vraiment exquis. «Elle semble d'abord de
ses pas pleins d'esprit, dit Phèdre, effacer de la terre toute fatigue
et toute sottise... Et voici qu'elle se fait une demeure un peu
au-dessus des choses, et l'on dirait qu'elle s'arrange un nid dans ses
bras blancs... Mais à présent ne croirait-on pas qu'elle se tisse de ses
pieds un tapis indéfinissable de sensations?... Ces deux pieds babillent
entre eux, et se querellent comme des colombes! Le même point du sol les
fait se disputer comme pour un grain...» Et, se demandant comment cette
fille si frêle et si fine, avec cette tête si petite et serrée comme une
jeune pomme de pin, peut enfermer en elle un tel monstre de force, de
précision et de promptitude, Socrate s'écrie: «Hercule changé en
hirondelle, ce mythe existe-t-il?»

Puis, la question se posant de savoir ce que représente cette danseuse:
«Nulle chose, cher Phèdre. Mais toute chose, Eryximaque», répond Socrate
qui résoud ainsi le désaccord des deux autres par une synthèse
supérieure, et plus générale encore que celle de Mallarmé. «Aussi bien
l'amour comme la mer, ajoute-t-il, et la vie elle-même, et les
pensées... Ne sentez-vous pas qu'elle est l'acte pur des
métamorphoses?» Ainsi, comme on va le voir, la danse symbolise l'effort
pour remédier à l'ennui de vivre, que Socrate définit fort bien, encore
qu'à mon avis il en donne une explication ou, comme disent les médecins,
une étiologie contestable. D'après lui, ou plutôt d'après M. Paul
Valéry, qui fait de lui son porte-parole avec une liberté dont Platon a
donné l'exemple, cet ennui parfait, ce pur ennui, qu'il ne faut pas
confondre avec les ennuis ou les chagrins résultant de l'infortune ou de
l'infirmité, n'a d'autre cause que la clairvoyance du vivant et n'est en
soi que la vie toute nue, quand elle se regarde clairement. «Rien de
plus morbide en soi, de plus ennemi de la nature, que de voir les choses
comme elles sont. Une froide et parfaite clarté est un poison qu'il est
impossible de combattre. Le réel à l'état pur arrête instantanément le
cœur...» On reconnaît ici une idée chère à M. Paul Valéry, et qui ne se
laisse pas réduire à celle de Pascal sur la nécessité du divertissement.
Pour Pascal, il s'agit de nous arracher à l'obsession de notre destinée.
Pour M. Valéry, c'est la simple conscience de l'être qui est funeste; il
nous a montré en M. Teste une intelligence supérieure que sa supériorité
même stérilise et mène au mépris de tout; et dans le _Serpent_ on se
rappelle cette invocation:

        Soleil, soleil!... Faute éclatante!
        Toi qui masques la mort, Soleil...
        Tu gardes les cœurs de connaître
        Que l'univers n'est qu'un défaut
        Dans la pureté du Non-Etre!

M. Teste ne tombait pas dans l'illusion du Créateur--«Cieux, son erreur!
Temps, sa ruine!»--et savait que toute réalisation est une déchéance. Le
_taedium vitae_ viendrait d'avoir compris que l'existence vaut moins que
le néant... C'est possible: je veux dire que ces valeurs de M. Paul
Valéry se font admettre à la rigueur, d'un point de vue hautement
métaphysique; mais ce pessimisme bouddhiste n'a pas cours en Occident,
sauf quelques exceptions, et le cas ordinaire demeure plus modeste. Les
hommes de nos races ont naturellement le goût de la vie, et s'ils s'en
dégoûtent parfois, ce n'est pas qu'ils en percent la vanité, mais qu'ils
n'ont plus le pouvoir d'en sentir la saveur: infirmité morale analogue à
celle de l'estomac qui refuse les aliments sans en nier l'attrait
toujours efficace pour les organismes sains. C'est pourquoi le vulgaire
a besoin de plus de divertissements que les esprits curieux, qui ont
plus d'appétence et s'intéressent à plus de choses.

D'ailleurs, tout est dans tout--et réciproquement, comme disait d'une
façon si plaisante Adrien Hébrard. Je veux bien que l'ivresse la plus
propre à combattre cet ennui et son plus sûr dérivatif (puisqu'il n'y a
point de remède complet, d'après Eryximaque), ce ne soit ni le vin, ni
les passions, mais les actes et les mouvements dont la danse est le
type, parce qu'ils nous arrachent à nous-mêmes, nous diversifient et
tirent de nous comme un feu d'artifice magique. Le Socrate de M. Paul
Valéry dit là-dessus des paroles très justes et très belles. La danse
est comme une flamme, un fluide enchanté que la salamandre secrète
elle-même, et qui la protège comme Brunnhild contre la médiocrité
importune; en dansant, on cesse d'être clair pour devenir léger; on
réussit à différer indéfiniment de soi-même; le corps remédie à sa
fastidieuse identité par le nombre de ses actes; il éclate en
événements. (Et l'âme elle-même, qui voudrait rechercher méthodiquement
le divin, n'est peut-être capable pareillement que d'avoir des éclairs,
de tenter des bonds désespérés hors de sa forme.) Asile, ô tourbillon!
La danse est le parfait symbole des prestiges par où notre activité
supplée à la misère de notre fonds. Soit! Et c'était aussi l'avis de
Zarathustra le danseur. Mais je ne puis m'empêcher de trouver
l'antithèse un peu factice, puisque cette activité féconde ou du moins
palliative nous est donnée, au moins à l'état virtuel, par la nature,
en dehors de laquelle, pour nous ici-bas, il n'y a rien. L'homme avec
ses biens et ses maux, ses facultés de rechange et de tous les jours, en
fait intégralement partie et n'est pas un empire dans un empire, a dit
Spinoza. Il le disait contre la liberté métaphysique. Mais en
l'acceptant même, on voit qu'elle fournit seulement la contingence
limitée aux choix, et non point de créations _ex nihilo_. Enfin de cette
universalité complexe de la nature, qui contient l'excellent et le pire,
le poison et l'antidote, il faut conclure également contre l'optimisme
radical et le pessimisme absolu, dont l'antinomie peut se résoudre par
le devenir et le progrès, ou simplement par une sagesse à la Montaigne
ou à la Renan, mêlée d'admiration et de critique, d'amour et d'ironie...
Je reconnais que plus d'un abonné de l'Opéra s'étonnera peut-être de
telles réflexions suggérées par un ballet à M. Paul Valéry et à moi-même
à propos de sa philosophie de la danse. Mais voyez l'aphorisme précité
d'Adrien Hébrard.

_Eupalinos, ou l'architecte_, nous conduit au séjour des ombres, où
s'entretiennent celles de Phèdre et de Socrate. Le sujet est
l'opposition du connaître et du construire: vaut-il mieux être artiste
ou philosophe? Phèdre parle d'un sien ami, l'éminent architecte
Eupalinos, qui mettait son art au-dessus de tout. Phèdre se souvient
d'avoir gagné son cœur en comparant un petit temple, œuvre d'Eupalinos,
à une jeune fille que celui-ci avait aimée, et à un chant nuptial. Cet
architecte divise les édifices en trois classes: ceux qui sont muets
(les maisons quelconques); ceux qui parlent (dont l'aspect indique bien
leur destination); ceux qui chantent, dont la beauté ravit l'âme comme
une musique. Eupalinos et Phèdre connaissaient déjà les analogies de la
musique et de l'architecture; nous aussi, notamment par Hegel et Taine.
Accorderons-nous à Eupalinos et à M. Paul Valéry d'exalter ces deux arts
aux dépens des autres, et de proclamer l'architecture le premier de
tous? Si admirable soit-elle assurément, j'aperçois quelques
difficultés. Les deux plus beaux moments de l'architecture ont été l'âge
classique athénien et... notre moyen âge. Si l'une de ces périodes est
la plus pure gloire de l'esprit humain, que dire de l'autre? La réunion
de l'utilité, de la beauté et de la solidité, célébrée par Eupalinos, ne
me convainc pas, car l'utilité n'est pas un élément esthétique (voyez
Kant: l'art est désintéressé), et les monuments n'ont qu'une solidité
toujours précaire, par la faute des fanatiques et des vandales, il est
vrai, non par celle des bons architectes; mais le résultat est le même.
En faveur du couple musique-architecture, on fait valoir que ces deux
arts n'opèrent pas sur le monde des apparences, mais révèlent la réalité
profonde, le monde invisible des rapports et des lois (ce qui est du
Schopenhauer traduit en Taine ou en Hegel). Les figures par lesquelles
l'architecture et la musique rendent sensibles ces lois générales, ce ne
sont point des imitations réalistes, mais des créatures directes de
l'esprit. Tout cela est entendu. Mais si les moyens d'expression de ces
deux arts sont plus originaux; ils sont plus vagues. Et malgré tout leur
charme puissant ou enivrant, je persiste à croire, avec Hegel, que le
premier et le plus complet des arts, c'est la poésie, qui peut être
construite comme un temple, qui doit être musicale comme une symphonie,
en qui les lois et rapports invisibles se traduisent donc aussi et
peuvent être considérés à part, qui a enfin et en outre l'avantage de la
précision et de la variété. Pour la durée, nous possédons quelques
tragédies d'Eschyle et de Sophocle _in extenso_, et tout Platon (voire
un peu plus, disait Henri Weil); mais le Parthénon est à moitié par
terre, et indignement pillé. Ce que je retiendrai de la doctrine
d'Eupalinos, c'est la nécessité d'une qualité architecturale dans tous
les arts: celle qu'en terme d'école on appelle la composition. Mais
aucun d'eux ne peut se passer non plus d'une qualité poétique.

Les discours de Phèdre tendent donc à établir la supériorité de l'art en
général, et de l'architecture en particulier. Socrate, à qui il reproche
de vouloir toujours tout tirer de lui-même, se défend un peu. Il
s'étonne que des hommes intelligents aient besoin de formes et de grâces
corporelles pour atteindre leur état le plus élevé. A Phèdre déclarant
que rien de beau n'est séparable de la vie, Socrate oppose la notion
d'une beauté immortelle, mais Phèdre combat la théorie platonicienne des
idées ou archétypes sacrés et transcendants, dont les beautés terrestres
seraient les copies ou les reflets; il la juge trop simple et trop pure
pour expliquer la diversité de ces beautés d'ici-bas, les variations des
jugements et des préférences, l'effacement de tant d'œuvres qui furent
portées aux nues... Evidemment, la théorie de Platon n'est qu'un mythe,
mais les objections de Phèdre ne me semblent pas décisives. Car ces
beautés précaires, caprices de la mode, ne sont point justement des
beautés vraies et conformes aux idées suprasensibles. Et c'est
précisément cette vérité que Platon représente par ce symbole, qui
contredit un excès de relativisme aboutissant à la déliquescence
anarchique et à la négation du goût... Socrate continue de résister. Il
remarque que le langage est constructeur aussi, par exemple dans la
géométrie, dont il est la base, et qui par l'application de l'algèbre,
ou analyse, arrive à des actes de pensée pure, construisant ou
enrichissant l'étendue sans intervention de figures ni d'aucun élément
visuel. Socrate pourrait ajouter que cette constructivité spéculative
et immatérielle n'appartient pas seulement à la mathématique, mais
éminemment aussi aux systèmes de philosophie. Il observe que l'homme
fabrique par abstraction, puisque l'art considère seulement certaines
propriétés des objets qu'il emploie comme matériaux, tantôt la couleur,
tantôt la densité, etc..., tandis que la science ou philosophie
considère toutes les propriétés de tous les objets. D'où il suit que
dans les ouvrages des hommes pratiques l'ensemble est souvent plus
simple que les parties: par exemple dans l'alignement et la manœuvre
d'un bataillon, où parmi les soldats peuvent se trouver des Socrates et
des Phidias, dont le stratège n'utilise évidemment pas toutes les
aptitudes (pas plus que l'architecte, toutes celles des pierres ou des
arbres dont il fait servir le bois à son dessein). L'homme qui vit,
praticien ou artiste, n'a pas besoin de toute la nature. Le philosophe
est celui qui ne néglige rien. L'homme ne peut agir que parce qu'il peut
ignorer et se contenter d'une connaissance partielle, tandis que le
philosophe aspire à la connaissance totale. Il est donc permis d'hésiter
entre le construire et le connaître. Il faut choisir d'être un homme ou
un esprit.

Et l'on peut croire un instant que Socrate se loue du choix qu'il avait
fait en son vivant. Mais voici qu'il regrette finalement de n'avoir pas
adopté l'autre parti, de n'avoir pas été artiste et surtout architecte.
M. Paul Valéry le pousse de la position de Hegel à celle de Schelling,
qui, lui, contrairement à son illustre rival, plaçait l'art au-dessus de
la science ou philosophie, y voyant même un moyen de connaissance
supérieure et vraiment religieuse, par ce qu'il appelait l'intuition
intellectuelle. Le Socrate de M. Paul Valéry se met, si l'on peut dire,
à faire du Schelling éperdument, et à professer qu'on ne cherche pas
utilement Dieu dans les seules pensées, mais qu'on a plus de chance de
le trouver dans les actes, notamment dans l'imitation de son acte
essentiel, c'est-à-dire dans l'art, qui est ce qui ressemble le plus à
la création divine, puisque l'artiste serait Dieu pour son ouvrage, si
celui-ci était conscient. Et cela non plus ne me persuade pas. Je crois
bien qu'il y a du divin immanent dans le génie de l'artiste et dans ses
chefs-d'œuvre, dont la contemplation nous le laisse entrevoir, mais plus
mêlé que dans la pensée pure et la recherche de la vérité en soi. Ce
qu'il y a de plausible dans cette métaphysique ou religion esthétique,
c'est que l'art étant beaucoup plus avancé que la science ou philosophie
(laquelle ne s'achèvera probablement jamais, certainement jamais d'après
les sceptiques et les criticistes), il est prudent de ne pas lâcher la
proie de la connaissance artistique, approximative, mais tangible et
délectable, pour l'ombre d'une connaissance pleinement intellectuelle
et qui serait parfaite, mais qui nous fuit. La supériorité de l'art, ce
n'est pas une victoire, c'est un pis-aller, avec de larges
compensations.

Je ne puis vous dissimuler que le volume de M. Paul Valéry est d'une
lecture un peu difficile (vous ne l'avez peut-être que trop deviné à
travers ce compte rendu). Mais c'est un livre d'une élévation, d'une
richesse et d'une beauté qui valent bien quelque effort. Il en faut
toujours pour l'ascension des cimes; on est payé par la pureté de
l'atmosphère et la grandeur du spectacle.



VII

_VARIÉTÉ_


M. Paul Valéry, grand poète et profond essayiste, réunit en un volume,
qu'il intitule _Variété_, quelques études critiques, en prose, d'abord
parues sous diverses formes, et dont je vous ai déjà signalé la plupart.
Quelques-unes, nouvelles pour nous, seront lues avec un intérêt de
curiosité supérieur à celui qu'excitent les meilleurs romans; et
peut-être ne fera-t-on guère moins de découvertes en relisant les
autres. Lecture parfois un peu difficile, j'en conviens; mais le fonds
est riche, et l'effort toujours récompensé.

La _Crise de l'esprit_ a été insérée en 1919, en anglais, dans
l'_Athanæum_ de Londres, et complétée par une conférence sur le même
sujet, faite en 1922 à l'université de Zurich: car la renommée de M.
Paul Valéry, quoique relativement récente, a déjà passé nos
frontières... Cette crise de l'esprit dont il s'inquiète, c'est celle
qui résulte de la guerre de 1914. Nous savons maintenant que nos
civilisations sont mortelles. Nous savions, théoriquement, que des
civilisations antiques étaient mortes: Elam, Ninive, Babylone. Nous
avons eu la sensation directe de cette fragilité, et que la nôtre n'y
échappe pas. Ce qui ajoute au scandale, c'est que des mérites certains
ont amené cet affreux péril. «Les grandes vertus des peuples allemands
ont engendré plus de maux que l'oisiveté jamais n'a créé de vices... Il
a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d'hommes,
dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps; mais
il a fallu non moins de _qualités morales_. Savoir et Devoir, êtes-vous
suspects?» Peut-être objecterez-vous que si «le travail consciencieux,
l'instruction la plus solide, la discipline et l'application la plus
sérieuse» existaient, en effet, chez le peuple allemand, et si ce sont
bien là des qualités morales, une moralité plus complète aurait interdit
de les «adapter à d'épouvantables desseins». Je le crois, et même qu'une
intelligence plus lucide y eût suffi. M. Paul Valéry l'accorderait
peut-être, mais si la paix entre peuples civilisés est leur plus sûr
intérêt et leur premier devoir, cette conception n'en a pas moins été
flétrie sous le nom de pacifisme par les prêcheurs d'autres vertus
qu'ils proclamaient plus hautes (_über alles_). De sorte que c'est bien
par bonne volonté et moralité convaincue que les peuples ont pu mettre
la civilisation en péril de mort, et la remarque de M. Paul Valéry
subsiste.

Maintenant, lui que «les choses du monde n'intéressent que par rapport à
l'intellect»--et ce qui m'étonne toujours, quant à moi, c'est qu'on
puisse s'y intéresser à d'autres points de vue--il se demande si, après
ce terrible ébranlement, l'Europe conservera sa prééminence. La science,
née en Grèce, a été développe par l'Europe, et par elle exclusivement;
d'autres peuples ont eu des arts, mais seulement des embryons de
science, jamais le véritable esprit scientifique. De là cette
supériorité qui assurait à la petite Europe l'hégémonie de la planète.
Mais si la science est en soi désintéressée, elle comporte des bénéfices
pratiques qui la rendent partout enviable et en déterminent la diffusion
mondiale. Les autres parties du monde, qui ont sur nous un tel avantage
numérique, ne vont-elles pas retourner contre nous les armes que notre
science leur fournit? L'espoir de M. Paul Valéry est que cette science
diffusée et peut-être dégradée ailleurs forme ici ces espèces de
précipités qu'en chimie intellectuelle on appelle les génies, lesquels
peuvent rétablir l'équilibre et s'opposer au mal. J'ajouterai que le
phénomène planétaire qu'il signale était inévitable; que l'Europe garde
l'avance; et qu'il n'est pas nécessaire qu'elle garde aussi la
supériorité de la force, si la civilisation se répand assez pour faire
reconnaître que la force ne réalise pas la véritable supériorité.

Enfin, M. Paul Valéry définit l'esprit européen--qui s'est annexé
l'Amérique--par les trois influences de Rome, du christianisme et de la
Grèce, cette dernière étant pour lui la plus importante des trois.
J'ajouterai même qu'elle est à mon avis la seule décisive, attendu que
si les deux autres ont joué un rôle historique assurément considérable,
Rome n'a été intellectuellement que le reflet d'Athènes, la
vulgarisatrice du génie grec, et le christianisme, d'origine d'ailleurs
asiatique, a plutôt agi sur les masses que sur les grands esprits, dont
la plupart ont échappé à son action depuis la Renaissance; sans compter
que l'antiquité grecque et latine, n'étant pas chrétienne, et pour
cause, ne serait donc pas européenne. Au surplus, Valéry convient
discrètement que certains bons Européens n'ont reçu qu'une ou deux de
ces empreintes.

Mais il en faut au moins une. Il n'existe, au fond, que deux religions
ou, si vous préférez, deux cultures: la chrétienne, et la grecque,
celle-ci ne consistant pas dans la croyance littérale aux dieux de
l'Olympe, mais dans le culte de la raison. L'autre, fondée sur la foi,
s'est néanmoins approprié quelques résidus de sa devancière. Passe
encore pour les bons frères de donner un enseignement moderne, ou
primaire supérieur (ce sont des synonymes); ils sont même assez
logiquement fidèles à leur principe et restent en quelque mesure des
éducateurs. Mais M. Ferdinand Brunot, à la fois libre-penseur et
antihumaniste, détruit tout par cette monstrueuse contradiction, et ne
conserve pas la moindre position de retraite. Il ne sauve même pas la
face! Qui n'est ni grec, ni chrétien, est barbare, et n'a plus rien pour
masquer sa barbarie.

Valéry est tout grec. Ce n'est point, comme l'a cru M. Pierre Lièvre,
par faiblesse pour un lieu commun de rhétorique qu'il a fait parler
Socrate dans son admirable dialogue platonicien d'_Eupalinos_. C'est
également par affinité naturelle qu'il a élu pour héros de sa pensée un
homme de la Renaissance, de tous peut-être le plus grand et le plus
représentatif, Léonard de Vinci. De là aussi son humeur contre Pascal,
qui n'a pas toujours été bien interprétée. Il va de soi que Valéry, pas
plus que Voltaire, ne conteste le génie de Pascal: il le tient pour
«l'une des plus fortes intelligences qui aient paru», ce qui est pour
lui le suprême éloge. Mais évidemment, il ne l'aime pas. On sait comment
il en parle au cours de la «Note et digression» qui ouvre, dans
l'édition de 1919, l'_Introduction à la méthode de Léonard de Vinci_,
laquelle est de 1894 (le tout étant reproduit dans _Variété_): «Il
(Léonard) ne connaît pas le moins du monde cette opposition si grosse et
si mal définie que devait, trois demi-siècles après lui, dénoncer entre
l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie, un homme entièrement
insensible aux arts, qui ne pouvait imaginer cette jonction délicate,
mais naturelle, de dons distincts; qui pensait que la peinture est
vanité; que la vraie éloquence se moque de l'éloquence; qui nous
embarque dans un pari où il engloutit toute finesse et toute géométrie;
et qui ayant changé sa neuve lampe contre une vieille, se perd à coudre
des papiers dans ses poches, quand c'était l'heure de donner à la France
la gloire du calcul de l'infini. Pas de révélation pour Léonard. Pas
d'abîme ouvert à sa droite. Un abîme le ferait songer à un pont. Un
abîme pourrait servir aux essais de quelque grand oiseau
mécanique...»[4]

      [Note 4: J'ai déjà fait cette citation. Mais on ne s'en
      pénétrera jamais trop.]

A ce propos, Valéry, accusé de germanisme par d'autres censeurs, l'a été
de chauvinisme. Qu'importe, a-t-on dit, que Pascal n'ait pas devancé
Newton et Leibnitz? Le monde n'y a finalement rien perdu... Mais
d'abord, sait-on si Leibnitz et Newton, trouvant ce travail fait,
n'auraient pas consacré leur activité à d'autres exploits? Il y a eu du
temps et des forces perdues sans aucun doute. Et puis, je comprends
qu'on soit chauvin de cette façon-là, et qu'en songeant aux grandes
œuvres accomplies par des artistes ou des savants de France on se sente
fier d'être Français. Il me semble même que c'est la meilleure raison de
ressentir cette légitime fierté, s'il est vrai que la grandeur qui
surpasse toutes les autres est celle de l'esprit... On ajoute qu'à
défaut du calcul de l'infini, Pascal nous a donné les _Pensées_, que lui
seul pouvait écrire. Mais avec d'autres dispositions il nous eût donné
d'autres _Pensées_, tout aussi belles, et peut-être plus justes. La
stérilisation de son génie scientifique n'était pas indispensable à son
génie littéraire; tant s'en faut, qu'ils eussent tous deux gagné, en se
nourrissant l'un l'autre, à être exercés concurremment et pour ainsi

dire menés de front.

Valéry est revenu à Pascal dans des réflexions sur le «silence éternel
des espaces», publiées dans la _Revue hebdomadaire_ à l'occasion du
troisième centenaire, et qu'il reproduit dans le présent volume. Valéry
s'insurge contre ce silence et cet effroi: il rappelle l'harmonie des
sphères, de Pythagore, et le _Cæli enarrant gloriam Dei_, du psalmiste.
Devant les espaces infinis, le cœur du croyant trouve et invoque Dieu:
l'esprit du savant cherche et construit la science. L'effroi de Pascal
paraît même à Valéry un peu artificiel, affecté, ou du moins outré dans
l'expression. Sur ce point, je ne serai pas tout à fait de son avis. Je
crois le sentiment de Pascal maladif, mais sincère. «Une phrase bien
accordée exclut la renonciation totale, objecte Valéry: une détresse qui
écrit bien n'est pas si achevée...» Mais d'abord un Pascal ne pouvait
mal écrire. Ensuite, la qualité de son style avait pour lui cette
excuse, et même cette raison d'être, de servir au bien des âmes.
N'oublions pas que c'est un apôtre, un apologiste. Et d'ailleurs cet
effroi non simulé, selon moi, est d'inspiration religieuse aussi. La
terreur ne convient pas moins que la confiance à un croyant, pour qui
Dieu est un père céleste, sans doute, mais également un justicier.

«Il (Pascal) a exagéré affreusement, grossièrement, l'opposition de la
connaissance et du salut, puisqu'on voyait dans le même siècle de
savantes personnes qui ne faisaient pas moins bien leur salut, je pense,
que lui le sien, mais qui n'en faisaient point souffrir les sciences. Il
y avait Cavalieri, qui s'essayait aux indivisibles; il y avait ce
Saccheri, qui soupçonnait, sans se l'avouer, ce qu'il y a de convenu
dans Euclide et entrouvrait une porte à bien des audaces futures de la
géométrie. Ce n'étaient, il est vrai, que des jésuites.» Il n'est donc
pas sûr qu'ils fissent aussi bien leur salut, ou du moins un janséniste
ne le pensait point. Voyons franchement les choses, et tâchons d'aller
au fond. Pascal n'a pas inventé l'opposition entre le salut et la
connaissance; la _libido sciendi_ n'est pas une de ses visions
personnelles; on la trouve dans l'_Imitation_, dans les Pères, et chez
l'apôtre Jean. L'ascétisme intégral, c'est-à-dire aussi l'ascétisme
intellectuel, et non pas seulement celui de la chair, résulte des
principes du christianisme, logiquement déduits. _Unum est necessarium!_
et ce n'est pas plus la science ou l'art que n'importe quelle autre
chose de la terre, mais l'amour et le service de Dieu. Tout n'est
ici-bas que vanités, pour qui ne songe qu'à la vie éternelle. Il y a des
chrétiens tièdes et opportunistes, que l'Église ne condamne pas
absolument, parce qu'il faut bien faire quelques concessions à la
faiblesse humaine et aux besoins pratiques. Mais ce n'est pas à Pascal
personnellement qu'il faut s'en prendre: il n'a fait qu'appliquer
intrépidement les préceptes de renoncement total que lui imposait sa
foi: il est le chrétien logique, le chrétien complet...

Je voudrais examiner chaque partie de ce volume, dont il n'est pas un
morceau qui ne puisse induire en longues méditations. La place me fait
défaut. Partout éclate l'intellectualisme de Valéry, non moins ardent et
intransigeant que l'ascétisme de Pascal. D'où sa ferveur pour Léonard,
cet Apollon qui repousse le mystère, et dont le miracle est d'éclaircir:
supérieur aux monstres, encore plus que leur vainqueur, et qui leur
signifie qu'il n'est pas sur eux de triomphe plus achevé que de les
comprendre. «Est-il meilleure marque d'un pouvoir authentique et
légitime que de s'exercer sans voile?» La Muse n'exige pas le
_sacrifizio dell intelletto_: elle aurait horreur d'une si abominable
mutilation. L'art et la science ne s'opposent point: ils ont le même
principe, qui est de saisir les analogies et de dégager la continuité.
C'est en quoi consiste la méthode de Vinci. Un autre héros de Valéry est
Edgar Poe, poète intellectuel, conscient, lucide et constructif, qui
dans son _Eurêka_, a édifié une cosmogonie ingénieuse, quoique fabuleuse
comme elles sont toutes forcément, l'idée de commencement et le concept
même d'univers n'étant que des mythes, d'après Valéry, dont la
dialectique s'amuse ici magistralement, comme celle de Platon dans le
_Parménide_.

Je n'insiste pas sur les chapitres où s'expose la poétique de Valéry,
vous en ayant entretenus à propos de ses poèmes. Je vous en ai assez dit
pour n'avoir pas à souligner l'erreur de M. Albert Thibaudet, qui dans
une étude d'ailleurs fort laudative et abondante en pages remarquables,
quoique parfois obscures, compose à ce poète intellectualiste une
figure bergsonienne. Quant aux attaques de M. Alfred Droin et de M.
Pierre Lièvre, je les mentionne à titre documentaire: il est bien
naturel que Valéry ne soit pas compris de tout le monde et puisque
certains s'en expliquent franchement, rien ne manque plus à sa gloire.



VIII

_FRAGMENTS SUR MALLARMÉ ET SITUATION DE BAUDELAIRE_


Qu'est-il advenu du grand œuvre de Mallarmé? Devons-nous admettre que
ses poèmes édités, ou certains d'entre eux, en constituent des
fragments, qui s'en seraient détachés comme les planètes de la nébuleuse
primitive, selon Laplace, ou n'aurions-nous de lui que des cartes de
visite et des feuilles d'album? En 1885, dans une lettre à Verlaine, il
range dans cette dernière classe tout ce qu'il avait publié jusque-là,
mais pour l'avenir il esquisse d'autres promesses: «...Cela me possède
et je réussirai peut-être, non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble
(il faudrait être je ne sais qui pour cela!) mais à en montrer un
fragment d'exécuté, à en faire scintiller par une place l'authenticité
glorieuse, en indiquant le reste tout entier, auquel ne suffit pas une
vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j'ai
connu ce que je n'aurai pu accomplir.» Quels poèmes pourraient passer
pour des échantillons du grand œuvre? Non pas _Hérodiade_, sans doute,
ni l'_Après-midi d'un faune_, dont l'ébauche date de Tournon; peut-être
la _Prose pour des Esseintes_, le _Tombeau d'Edgar Poe_, le _Coup
de dés_... Mais il faudrait une chronologie exacte, qu'un jeune docteur de
Sorbonne nous donnera certainement un jour, avec une édition critique de
Mallarmé.

Pour le surplus, M. Paul Valéry nous laisse peu d'espoir. Dans ses
précieux _Fragments sur Mallarmé_, il raconte une entrevue qu'il eut
avec le poète, son maître et son ami, qui voulut lui montrer, à lui
avant tout autre, le manuscrit du _Coup de dés_, où les mots sont
disséminés sur les pages comme les constellations dans le ciel. «Je
crois bien, dit M. Paul Valéry, que je suis le premier homme qui ait vu
cet ouvrage extraordinaire. A peine l'eut-il achevé, Mallarmé me pria de
venir chez lui; il m'introduisit dans sa chambre de la rue de Rome, où
derrière une antique tapisserie reposèrent jusqu'à sa mort, signal donné
par lui de leur destruction, les paquets de ses notes, le secret
matériel de son grand œuvre inaccompli.» A-t-on vraiment détruit tout
cela? «Il ne voyait à l'univers, dit encore M. Paul Valéry, d'autre
destinée concevable que d'être finalement _exprimé_. On pourrait dire
qu'il plaçait le Verbe non point au commencement, mais à la fin dernière
de toute chose.» En quoi il s'accordait avec Hegel, Flaubert et Renan.
On lui doit «la tentative la plus audacieuse et la plus suivie qui ait
jamais été faite pour surmonter, ajoute M. Valéry, ce que je nommerai
l'_intuition naïve_ en littérature... Ce sont des corps glorieux que les
corps de ses pensées: ils sont subtils et incorruptibles». Mallarmé
était donc un grand intellectualiste, quoi qu'en pense un autre de ses
disciples, M. Jean Royère. Mais on conçoit que sa philosophie ne lui
facilitât pas l'exécution du Livre rêvé. On a raillé Hegel, pour qui
toute l'évolution de l'univers semble aboutir à l'hégélianisme. Mallarmé
n'aura point écrit le Livre, par discrétion, pour laisser à l'univers
quelque liberté ultérieure...

M. Paul Valéry a publié récemment plusieurs autres opuscules, et d'abord
une _Situation de Baudelaire_, à qui il reconnaît le mérite d'avoir
imposé la poésie française hors des frontières de la nation. «La
Fontaine paraît insipide aux étrangers. Racine leur est interdit...
Victor Hugo lui-même n'a guère été répandu hors de France que par ses
romans.» Plaignons ces étrangers, qui méconnaissent nos grands poètes!
Gardons-nous de leur donner raison, comme certains snobs qui les
sacrifient cavalièrement aux Anglais! La poésie française n'est inégale
à aucune autre, et les progrès de la culture en Europe se mesureront au
nombre de lecteurs étrangers capables de s'en rendre compte. Valéry me
semble un peu pessimiste, et trop baudelairien. N'oublions pas qu'on
traduisait Racine à Weimar, ni que Swinburne, admirateur de Baudelaire
en effet, était un hugolâtre...

«C'est une circonstance exceptionnelle qu'une intelligence critique
associée à la vertu de poésie. Baudelaire doit à cette rare alliance une
découverte capitale», à savoir celle d'Edgar Poe. Il me paraît que ni La
Fontaine, ni Racine (à en juger par ses préfaces), ni Hugo, qui a (comme
d'autres) ses partis pris mais qui nous a donné l'admirable _William
Shakespeare_, n'ont manqué d'intelligence critique, et que Baudelaire
n'en a ni le monopole, ni l'étrenne. Cette intelligence critique de
Baudelaire, très réelle, se limite aux questions d'art, et ne s'étend
guère au domaine philosophique, où un Victor Hugo, un Lamartine, un
Vigny, un Leconte de Lisle l'emportent sur lui de très loin. Quant à sa
réaction contre le romantisme, et à celle de Gautier, de Leconte de
Lisle et de Flaubert, en quête d' «une substance plus solide et d'une
forme plus savante et plus pure», elle est incontestable, mais
s'opposait au subjectivisme excessif et aux improvisations négligées de
Lamartine et de Musset, non point à Victor Hugo, que l'on continuait de
révérer comme le maître des maîtres, et que Baudelaire lui-même honorait
habituellement, au moins en public, quitte à le dénigrer sournoisement
par ailleurs.

D'ailleurs, Valéry partage l'admiration unanime des poètes pour Victor
Hugo, dont l'art et le génie n'ont cessé de grandir et de se fortifier:
«...Quels vers prodigieux, quels vers auxquels aucuns vers ne se
comparent en étendue, en organisation intérieure, en résonance, en
plénitude, n'a-t-il pas écrits dans la dernière période de sa vie! Dans
la _Corde d'airain_, dans _Dieu_, dans la _Fin de Satan_, dans la pièce
sur la mort de Gautier, l'artiste septuagénaire, qui a vu mourir tous
ses émules, qui a pu voir naître de soi toute une génération de poètes,
et même profiter des enseignements inappréciables que le disciple
donnerait au maître si le maître durait, le vieillard très illustre
atteint le plus haut point de la puissance poétique et de la noble
science du versificateur.» En revanche, Valéry accorde qu'il y a chez
Baudelaire bien des faiblesses et des inepties, parmi de grandes et
originales beautés, que personne ne conteste. Je suis seulement un peu
surpris que l'éthique de Baudelaire, et son mysticisme, en somme si
vulgaire et idolâtrique, qui ne permettaient plus à Moréas de le relire
sans «un malaise physique», n'incommodent pas davantage un grand
intellectuel de tradition grecque comme Valéry. Quant à la théorie de la
poésie pure, et du poème obligatoirement bref, que Baudelaire empruntait
à Poe sans toujours le citer et en évitant de traduire l'essai sur _The
poetic principle_, elle vaut comme enseignement positif et a donné toute
une floraison magnifique, mais je crois qu'elle n'a pas prononcé
d'exclusive qui soit sans appel, et que ni l'épopée, ni même le poème
didactique, ni Homère, ni Lucrèce, n'en sont irrémédiablement atteints.
Il y a du didactisme dans toute œuvre de l'esprit, même chez Poe et chez
Baudelaire, chez Mallarmé et chez Valéry. Et le _Corbeau_ n'est-il pas
quelque peu narratif? En réalité, l'unité de l'esprit persiste sous
toutes les formes, et sa plus haute image, la poésie, est forcément une
synthèse.

Pour en finir aujourd'hui avec Baudelaire, dont la vogue est à son
apogée et dont les éditions se multiplient (une des plus belles et des
plus documentaires est celle que M. Jacques Crépet publie chez Conard),
je vous signale, dans le volume intitulé _Intérieurs_, l'étude de M.
Albert Thibaudet, qui insiste sur le parisianisme et le catholicisme
des _Fleurs du mal_, et certes avec éloge, à quoi nul ne fait
d'objection, mais aussi avec les réserves nécessaires.

De Paul Valéry, voici, d'autre part, une réimpression de l'essai sur
_Une conquête méthodique_, que l'on peut vraiment qualifier de
prophétique si l'on songe que ces vues sur l'organisation allemande
datent de 1897. Puis, dans le deuxième numéro de _Commerce_, une bien
spirituelle _Lettre de Mme Emilie Teste_, car le héros de la célèbre
_Soirée avec M. Teste_ s'est marié, et l'impression qu'il produit sur sa
femme fournit à Paul Valéry une petite merveille d'ironie hautement
philosophique. Enfin je tiens à vous annoncer l'édition du type courant
et portatif d'_Eupalinos_, ce chef-d'œuvre dont je vous ai longuement
entretenus.



IX

_RHUMBS_


Un _rumb_, ou _rhumb_, c'est la «quantité angulaire comprise entre deux
des trente-deux aires de vent de la boussole», d'après Littré, et il en
cite un exemple tiré de Voiture, qui écrit _rhomb_. Le mot est ancien et
international: l'orthographe seule varie d'une époque ou d'une langue à
l'autre. Paul Valéry a employé ce terme de marine pour indiquer qu'à
divers moments de sa pensée il a fait le point, et qu'il nous donne des
extraits de son livre de bord. C'est un petit livre étonnamment
substantiel et varié, délicieux par cette variété même et cette
invitation au voyage, qu'on lit d'abord d'un trait, avec passion, pour y
revenir ensuite et s'attarder longuement aux escales les plus
révélatrices de cette odyssée intellectuelle.

Ce puissant esprit est capable de détente et de flânerie, tout comme un
autre, et même beaucoup mieux. S'il lui plaisait de se borner à
l'impressionnisme, il n'y craindrait personne, et le prouve dans les
premières pages du présent volume par de ravissants croquis de Gênes, de
ses ruelles, de son grouillement populaire, de ses cloches:
«Liquidement, avec une _liqueur_ infinie tintent ces notes. La grave,
les grêles--à tous les étages de l'espace, comme si l'air habité de
toutes parts se grattait... s'épuçait,--se hérissait de sons qu'il s'est
trouvés...» Et quelle jolie page d'humour pittoresque sur un obscur et
secourable petit café, qui doit être d'Italie aussi, mais plutôt de
Florence ou de Rome, puisque avec soulagement Valéry s'y proclame «libre
enfin des musées». Enfin seul, devant une glace au citron, servie par un
«penseur gras et mal rasé» pour qui le voyageur se sent «client
abstrait, essence de client». Valéry aime la méditation solitaire,
umbratile, il n'aime pas les musées. Il dit: «Les collections,
contraires à l'esprit: le harem à l'amour... Une assemblée d'objets
exceptionnels, une foule de _singuliers_ ne peut plaire qu'à des
marchands...» Oui, mais l'inconvénient de ces assemblages hétéroclites
est surtout pour le touriste pressé, qui d'autre part y trouve
l'avantage de gagner bien du temps. Dans une ville où l'on réside, rien
n'empêche d'aller fréquemment au musée, et de n'y rendre visite chaque
fois qu'à un seul artiste, ou même à un seul ouvrage. Le musée est un
mal nécessaire et une grande commodité. En principe, chaque œuvre d'art
doit faire partie d'un ensemble architectural ou décoratif et rester
dans son cadre. Mais il faut alors des années pour tout voir.
D'ailleurs, cette localisation n'était guère possible qu'avec la
fresque. L'invention de la peinture à l'huile et la multiplication des
tableaux de chevalet transforment nécessairement en musées même les
galeries particulières, comme l'accroissement des littératures surcharge
aussi les bibliothèques privées. Nous vivons et nos descendants vivront
de plus en plus dans des capharnaüms. Mais le moyen de renoncer à rien
de tout cela? Et l'on peut classer, tout en conservant. Valéry
reculerait certainement devant la table rase futuriste. L' «ennui
prodigieux des choses d'art» ne vient que de l'abus et de la
vulgarisation. Il faut de l'art en son lieu, pour les grandes occasions,
si l'on peut dire, et de la simplicité pour tout le surplus.

Valéry n'adore aucune idole et pas davantage celle de la nature. Il la
peint à merveille quand il veut. Quoi de plus joli, ici, que ces
feuilles d'arbre dans le vent: «Le bruit d'un sablier, d'un passage,
l'envie et la peur de partir,--mille petits mouchoirs verts agités.»
Mais il sait choisir et n'est pas dupe. «Erreur ridicule de
Rousseau:--Prendre pour vérité une envie d'aller aux champs... Celui
qui, enchaîné à la ville, désire l'arbre et l'odeur des terres--il
appelle _Nature_ la campagne. Mais il y a d'atroces campagnes....
L'imagination du désir ne voit jamais qu'un coin, un _fragment
favorable_ des choses... Qui voit tout ne désire rien et tremble de
bouger.» D'une cellule de quelques pieds carrés, la pensée humaine
embrasse le monde. Et l'on ne conçoit Dieu, c'est-à-dire la pensée de la
pensée d'après Aristote, que comme nécessairement immobile et immuable.
Plus loin Valéry raille la manie de «découvrir la nature tous les trente
ans», et prononce: «Il n'y a pas de nature. Ou plutôt ce qu'on croit
être _donné_ est toujours une fabrication plus ou moins ancienne. Il y a
un pouvoir excitant dans l'idée de revenir au contact de la chose
vierge. On imagine qu'il y a de telles virginités. Mais la mer, les
arbres, les soleils--et surtout l'œil humain--tout est artifice.»
Voltaire disait déjà: «Tout est art.» (Rappelons que nos pères ne
faisaient presque pas de liaisons, quoi qu'on en pense à la
Comédie-Française.) Cette vue est encore plus juste dans la théorie de
l'évolution que dans l'hypothèse créationniste. Le monde, en tout cas,
est très vieux et très composite. Cette idéale virginité ne se
trouverait que dans les Idées au sens platonicien, lesquelles demeurent
éternellement jeunes. Mais dans la mesure où nous les admettons
aujourd'hui, elles ne sont qu'une mythification de la pensée pure--où il
faut toujours revenir.

«Prendre pour vérité une envie», voilà qui était commun même avant
Rousseau et qui ne s'applique pas seulement aux villégiatures.
«L'espoir, dit Valéry, méfiance réflexe à l'égard de nos prévisions.
Heureuse méfiance. L'espoir est un scepticisme... On se réfugie dans ce
qu'on ignore. On s'y cache de ce qu'on sait... L'espoir est l'acte
intime qui crée de l'ignorance, change le mur en nuage,--et il n'y a
point de sceptique, de pyrrhonien si destructeur de raisonnements, de
raison, de probabilité, et d'évidences, que l'est ce forcené démon de
l'espoir.» Valéry constate, avec une pitié douce. Quant à lui, il
n'estime que le sûr et le précis. Il trouve que «vérité, beauté--ce sont
là des notions très anciennes qui ne répondent plus à la précision
exigible». Les opinions courantes se caractérisent pour lui par le
vague, qui permet d'en changer aisément, soit en l'avouant, soit en se
prétendant fidèle, mais en «expliquant son vote». Il écrit: (et le début
de ce précieux aphorisme m'a fait penser au Chef des Odeurs suaves de
_Salammbô_) «Dans toute société paraît un homme préposé aux Choses
Vagues. Il les distille, les ordonne, les pare de règlements, de
méthodes, d'imitations, de pompes, de symboles... C'est le prêtre, le
mage, le poète, le maître des cérémonies intimes;--encore le démagogue
et le héros. Ils construisent de vapeurs des édifices qui ne sont pas
solides, mais en revanche qui sont éternels. Toute attaque les dissipe,
nulle ne les détruit.» Schopenhauer ou Renan n'eussent pas dénoncé avec
plus de force ni d'esprit l'éternelle illusion. Et il y a dans la forme
une spirituelle âpreté à la Chamfort, avec une ironie pittoresque à la
Flaubert.

Mais Valéry est peut-être, avec M. Emile Meyerson, celui qui aura le
plus fortement insisté sur l'opposition de la science au sens commun,
dont elle a déjà «ruiné la bonne conscience», d'après l'auteur de
_Rhumbs_. Il considère que le sens commun et le bon sens «ne conservent
leur crédit que dans les terrains vagues», que la science «a contraint
les esprits à s'attendre toujours à des surprises dans tous les domaines
où le langage et les discours ne font pas tout». C'est pourquoi il
appelle la science «l'Inhumaine», c'est-à-dire la hache des vieilles
conceptions anthropomorphiques. Cette lutte s'est particulièrement
affirmée avec les théories d'Einstein, auxquelles Pierre Duhem a fait
(vainement) l'objection du bon sens, qui «n'est que le recul d'un homme
devant l'inhumain», déclare Valéry. Il ajoute: «C'est que l'écart
commence à devenir sensible entre le dictionnaire de l'usage et la table
des idées nettes.» Et sur ce point, il conclut: «Voici venir le
crépuscule du Vague et s'apprêter le règne de l'Inhumain qui naîtra de
la netteté, de la rigueur et de la pureté dans les choses humaines.»
Plus loin, il se moquera de la «profondeur», fausse ou même véritable,
qui est une affaire de fabrication, et «cent fois plus facile à obtenir
de soi que la rigueur». Taine eût applaudi.

Dans un paragraphe intitulé «Aire chrétienne», cet amusant calembour
résume une vue déjà ancienne sur les difficultés du christianisme à se
répandre hors des limites de l'antique empire romain, mais Valéry
apporte une explication très ingénieuse: «Le christianisme tient au pain
et au vin. Le catholicisme les exige. Pain, vin, et la notion de
_substance_. L'opération essentielle qui définit le catholicisme est le
changement de _substance_ de deux produits élaborés par l'industrie de
l'homme...» (Voir le second volume de M. Pierre Lasserre sur la
_Jeunesse de Renan_, ou le _Drame de la métaphysique chrétienne_.)

Or, le blé et la vigne ne prospèrent pas sur toute la face de notre planète,
ni l'idée de substance, «résultat d'une forme de méditation assujettie à
certaines règles, elles mêmes possibles dans certains types
linguistiques, et non dans d'autres». Valéry continue: «Tout ceci
définit sur le globe une certaine région qui se dispose autour du bassin
de la Méditerranée: région dont les limites sont celles de la vigne et
du blé... Dans les empires du riz, des patates, des bananes, des
cervoises, des laits aigres et de l'eau claire, le pain et le vin sont
des produits exotiques, et l'acte sacramentel de saisir sur la table du
repas ce qu'elle porte de plus simple pour en faire ce qu'il y a de plus
auguste, n'est plus un acte accompli à même la vie... Les pays
catholiques sont aussi les pays du meilleur pain et des meilleurs vins.»
Ainsi il y a non seulement une histoire et une philologie, mais une
géographie physique des religions.

Dans un autre chapitre, Valéry dira: «Le jugement d'un croyant sur la
pensée d'un incroyant, et le jugement réciproque, ne comptent pas.»
Entendez surtout qu'ils ne comptent pas pour celui qui formule le
jugement contraire. «Un homme qui sent fortement la musique, et un homme
qui n'en perçoit que du bruit, peuvent parler jusqu'à demain.» Mais
c'est évidemment celui qui sent la musique qui a raison, encore qu'il ne
puisse convaincre son adversaire. Auquel de ces deux interlocuteurs
Valéry compare-t-il le croyant? A celui qui sent la musique? Non, sans
doute, car le croyant et l'incroyant sentent chacun de son côté quelque
chose que l'autre ne sent pas, et la plupart des incroyants ont passé
par la foi, au moins dans leur enfance, et ont donc connu l'autre état
d'âme, tandis que la plupart des croyants n'ont pas traversé
l'incroyance ou ne l'ont pas approfondie et ne se la représentent pas.
D'ailleurs, il ne s'agit pas pour Valéry de croire ou de sentir, mais de
savoir. «Le débat religieux, poursuit-il, n'est plus entre religions,
mais entre ceux qui croient que croire à une valeur quelconque, et les
autres.» L'ironie sur les Choses Vagues reparaît encore un peu plus
loin: «Notre insuffisance d'esprit est précisément le domaine des
puissances du hasard, des dieux et du destin. Si nous avions réponse à
tout--j'entends: réponse exacte--ces puissances n'existeraient point.»
Et Valéry constate, comme tout le monde, que nos réponses justes sont
rarissimes, la plupart faibles ou nulles. En esprit éminemment
philosophique, il prononce: «Nous le sentons si bien que nous nous
tournons à la fin contre nos questions. C'est par quoi il faut au
contraire commencer. Il faut former en soi une question antérieure à
toutes les autres, et qui leur demande à chacune ce qu'elle vaut.» La
philosophie est avant tout une critique de la connaissance, et des
candidatures à la connaissance, depuis les sceptiques grecs jusqu'à Kant
et aux contemporains. Certains problèmes ne sont peut-être insolubles
que parce qu'ils sont mal posés, ou même purement chimériques et qu'à
proprement parler, ils ne se posent pas. L'inconnaissable n'est
peut-être que le lieu imaginaire où il n'y a rien à connaître, parce
qu'il n'y a rien. Les données du sens commun n'ont pas plus de valeur en
métaphysique qu'en science positive. «Nos plus importantes pensées sont
celles qui contredisent nos sentiments.»

Ces sujets abstraits, sur lesquels l'esprit aussi brillant que vigoureux
de Valéry projette en se jouant tant d'agrément et de lumière, ne
remplissent pas à beaucoup près tout ce petit volume, où l'on trouve la
plus riche diversité, non seulement des impressions de voyage, comme je
l'ai noté en commençant, mais de la psychologie, de brèves synthèses
historiques (Napoléon, César, Frédéric, _hommes de lettres_), des
réflexions morales dignes de La Rochefoucauld, par exemple sur le détour
d'amour-propre qui méprise la louange, mais se fait de ce mépris un
mérite supérieur à cette louange même, etc... Je ne puis tout citer.
Devant le plus mince volume de Valéry, le critique souffre d'un embarras
de richesses. Au fait, pourquoi cette humeur contre la critique? Je
pense que ce sera ma seule réserve. Valéry reproche à la critique de ne
pas deviner dans quelles conditions une œuvre a été conçue, par exemple
sous l'action d'une envie d'écrire, parce que le poète avait tracé par
hasard des mots insignifiants dans un bureau de poste, ou ailleurs, et
que son écriture lui avait plu. Mais cela est-il bien important?
«Critiques. Le plus sale roquet peut faire une blessure mortelle; il
suffit qu'il ait la rage.» Mais non! Ces roquets existent, et ne mordent
pas seulement les poètes; mais aussi, et souvent de préférence, d'autres
critiques. S'il m'est permis de le dire, j'ai été moi-même beaucoup plus
mordu que Valéry, qui n'a pas eu tant à se plaindre, et je ne m'en porte
pas plus mal, ni moins gaiement. J'avoue même que cela m'amuse. J'ai cru
parfois discerner--et c'est tout à l'honneur de Valéry--qu'il est
surtout blessé par les outrages à des maîtres qu'il aime. Je le
comprends. Mais quoi? Que les roquets, enragés ou non, s'oublient au
pied du socle, la statue n'en subsiste pas moins.

Toute une partie du recueil traite de littérature. On la lira
naturellement avec une particulière attention. Valéry se moque du délire
sacré ou prophétique, de la Pythie, qui représente l'inconscient,
l'instinct, l'élan vital, c'est-à-dire le continu, mais est incapable de
continuité, si bien que c'est l'intellect discontinu qui doit y
pourvoir. Moins romantique sur cet article que Platon et que le célèbre
texte du _Phèdre_ sur l'inspiration, Valéry observe que dans ce qu'elle
a de vraiment efficace et précieux elle n'est guère qu'un pseudonyme de
l'intelligence. (Oui, pour une grande part: cependant, il y faut aussi
le don, et tous les hommes intelligents ne sont pas poètes.) A propos de
poésie, Valéry distingue les éléments purs et impurs, mais dans un tout
autre sens que l'abbé Bremond, qui a loyalement reconnu le désaccord.
_Impures_ n'implique pas un blâme, dit Valéry, pas plus que lorsqu'on
parle de métaux purs ou de corps simples. Mais, par coquetterie
peut-être, ce grand penseur en vers considère la pensée comme moins
importante en poésie que la beauté. Il est vrai qu'il est abondamment
paré à cet autre point de vue (si tant est qu'il soit autre, et que les
deux éléments soient foncièrement séparables, dont je doute). Je vous
recommande une brève, mais bien pénétrante comparaison entre l'art
classique et l'art moderne: «La littérature du dix-septième siècle est
toujours adaptée à une compagnie. Elle n'est pas de l'homme seul... Le
discours de Racine sort de la bouche d'une personne vivante, quoique
toujours assez pompeuse... Au contraire chez Hugo, chez Mallarmé et
quelques autres, paraît une sorte de tendance à former des discours non
humains et, en quelque manière, _absolus_,--discours qui suggèrent je ne
sais quel être indépendant de toute personne, une divinité du
langage,--qu'illumine la toute-puissance de l'ensemble des mots. C'est
la faculté de parler qui parle; et en parlant, s'enivre; et ivre,
danse.» On sait que Mallarmé est le maître préféré de Valéry. Ainsi la
poésie suivrait la même direction que la science, deviendrait moins
anthropomorphique,--et encourrait de plus en plus les objections du sens
commun, c'est-à-dire du philistinisme infatué...

On arriverait ainsi, en poésie, à une sorte de relativité généralisée,
c'est-à-dire à un absolu, comme vous savez. D'ailleurs, la beauté est
d'autant plus impersonnelle qu'elle est plus haute, et pareillement la
vérité à mesure qu'elle est plus exacte. C'est qu'elles atteignent alors
l'essence même, ou qu'elles en approchent... A bien des égards, Valéry
est platonicien. Son hellénisme foncier, et non pas de pure forme ni de
parade, se révèle encore dans cette maxime: «J'aime la pensée comme
d'autres aiment le nu, qu'ils dessineraient toute leur vie. Je la
regarde ce qu'il y a de plus nu...» En effet, le costume n'est
qu'anecdote et contingence. Ce rapprochement ne dévoile-t-il pas le fond
même de la pensée grecque et de l'art grec?



X

_LE SERPENT_


Voici une superbe édition du _Serpent_ de Paul Valéry, illustrée de
quinze compositions originales en lithographie par Jean Marchand, avec
vingt-quatre bandeaux et sept culs-de-lampe dessinés et gravés au canif
par Sonia Lewitska. Joie de relire le merveilleux poème dans ce volume
de luxe, si artistement orné. Quelque janséniste dira que, malgré tout,
ce qu'il y a de mieux, c'est encore le texte. J'en conviens, mais les
beaux livres ont bien leur attrait. Ils ne deviennent ridicules que
s'ils enchâssent un texte médiocre. Ici, il faut féliciter l'éditeur et
les artistes qui ont donné cette éclatante parure à un chef-d'œuvre.

Le _Serpent_ a paru d'abord en 1922, en plaquette séparée, aux éditions
de la _Nouvelle Revue française_. Dans les deux éditions de _Charmes_,
le titre est devenu: _Ebauche d'un serpent_. Les trois derniers vers de
la dernière strophe primitive ont été changés; une strophe
supplémentaire et désormais finale a été ajoutée. La présente édition
Eos a repris le titre de 1922, mais maintenu le texte de _Charmes_. Je
vous ai déjà entretenus du _Serpent_ et n'essayerai pas de vous en rien
dire de nouveau. Dans la _Revue de Paris_, M. Henry Bidou écrit à ce
sujet: «Je m'émerveille que M. Paul Valéry ait pu servir de prétexte à
un débat sur la poésie pure: car ses vers sont surchargés de sens, et ce
qui fait leur plus sûre beauté, c'est qu'ils suggèrent en quelques
syllabes rythmées ce qu'une page de prose n'expliquerait pas... La
concision du dessin, la vigueur de l'image sont admirables. Quelle peine
si l'on voulait remettre en langage commun cette strophe aérienne!... On
est contraint de transcrire en badigeon ce que le poète suggère d'un
seul trait de diamant...» M. Henry Bidou est peut-être un critique, si
M. le secrétaire perpétuel le permet[5]: avec la même permission, M.
Albert Thibaudet en est peut-être un autre, qui a bien parlé aussi de ce
_Serpent_ dans son «Cahier vert» sur Paul Valéry. Mais il se pourrait
que les critiques manquassent à la _Revue des Deux Mondes_, où l'on a
pour la première fois imprimé le nom du poète de la _Jeune Parque_ au
lendemain de son élection à l'Académie française, et pour le comparer à
Jean Aicard...

      [Note 5: M. Victor Giraud avait été désigné un peu
      distraitement, à l'Académie, comme le seul critique
      d'aujourd'hui.]



XI

_ANALECTA_

_PAROLES DE CIRCONSTANCE_


Le titre seul des _Analecta_ de Paul Valéry est en latin: pour le
surplus il n'y a que du français, et du meilleur. Ce titre rappelle le
temps où le latin était la langue internationale du monde savant.
L'adresse de l'éditeur rappelle celui où la Hollande servait de refuge
aux penseurs trop hardis pour trouver la sécurité ailleurs. Aujourd'hui,
Paul Valéry peut penser librement en France, s'y faire imprimer sans
danger, et même entrer à l'Académie. S'il lui arrive de se rendre aux
Pays-Bas, ce n'est que pour y faire des conférences et y voir des amis.
Il en a beaucoup en ce pays, où le goût éclairé de l'esprit français est
traditionnel, et il leur offre très légitimement la primeur de ces
_Analecta_, qui sans doute reparaîtront plus tard pour le public de
toutes les latitudes. M. Alexandre Stols, de la Haye, les a bien
élégamment habillés. Certes, c'est le texte qui importe avant tout, mais
les beaux ouvrages comportent la parure, comme les jolies femmes; ils
ont même cette chance de la garder sans déshabillage pour l'union plus
intime dans la lecture et la réflexion. Pourquoi le plaisir des yeux
n'accompagnerait-il pas celui de l'esprit? Il y a des bibliophiles
ridicules, qui collectionnent les livres rares comme des tabatières; il
y en a aussi qui les lisent, et la littérature trouve un bon serviteur
dans cet art typographique des Aide et des Elzévir, des Barbin, des
Bodoni et des Didot, où M. Alexandre Stols excelle. Ses notes marginales
à l'encre rouge sont vraiment une trouvaille. (Je note pour les amateurs
de menues curiosités qu'il a adopté la forme _Hagae Comitis_. Le Spinoza
de Van Vloten et Land, édité par Martin Nijhoff, dans la même ville,
porte _Hagae Comitum_. En français, nous tranchons la difficulté en
disant simplement la Haye. On n'a jamais pu savoir si le mot hollandais
_S'Gravenhage_ signifiait la haie _du_ comte ou _des_ comtes.)

Dans un avant-propos, Paul Valéry explique que depuis trente ans, tous
les matins, levé dès l'aube, il tient un journal de ses pensées. Ce sont
des notes pour lui, prises en songeant qu' «après un temps incertain,
une sorte de Jugement dernier appellera devant leur auteur l'ensemble de
ces petites créatures mentales, pour remettre les unes au néant et
construire au moyen des autres l'édifice de ce _qu'il a_ voulu». Il
s'est décidé à en publier un certain nombre telles quelles, et la
revision s'est bornée au choix, sans construction en règle. _Rhumbs_ et
le _Cahier B_ se composaient déjà de prélèvements sur le même fonds,
qu'on peut sans témérité supposer très riche. D'ailleurs, notre époque
apprécie tout particulièrement les écrits de cette sorte. Nietzsche n'a
guère donné autre chose. Renan et Sainte-Beuve préféraient les _Pensées_
de Pascal telles que nous les avons à ce qu'il en eût pu faire, et j'ai
autrefois vu là un doute injurieux pour son génie, mais son fanatisme
les eût en effet probablement gâtées. Rien de pareil à craindre avec
Valéry, et d'ailleurs son fertile esprit ne sera pas empêché d'utiliser
autrement ces pensées-là ou d'en inventer d'autres, mais de toute façon
l'on est heureux de posséder celles qu'il nous livre dans leur premier
état.

Elles traitent de sujets divers, mais qui relèvent tous de ce que
lui-même appelle ailleurs la «comédie de la connaissance». C'est le lieu
favori de ses méditations. Il s'attaque d'abord à la musique, dont il
sent bien la séduction, mais contre laquelle il partage un peu la
rancune de son maître Mallarmé, fidèle habitué des concerts Lamoureux,
cependant soucieux de voir la poésie «reprendre à la musique son bien».
L'indétermination de la musique irrite Valéry, qui la compare
satiriquement à un moyen mécanique d'excitation, et même à un «massage».
Il dit: «Entre l'Être et le Connaître travaille la puissante et vaine
Musique.» Vaine, puisque cet intermédiaire ne participe pleinement
d'aucun des deux termes et ne les met pas vraiment en contact. Je crois
aussi à la supériorité de la poésie, bien que j'aime passionnément la
musique, mais j'ai toujours trouvé que cette dernière était
philosophiquement très surfaite par Schopenhauer, et que loin d'exprimer
l'être en soi, d'avoir une base et une signification transcendantes,
elle était au contraire le plus sensoriel et sensuel des arts. Où je me
séparerais un peu de Valéry, c'est sur le caractère purement mécanique
qu'il attribue à son action. Par ce mécanisme et ce massage, qui
définissent l'exécution musicale, se transmet la pensée ou le sentiment
du compositeur, qui peut avoir du génie et être lui aussi un poète,
quoique dans une langue moins précise.

Mais sur cette imprécision et ses abus, Valéry fait des remarques
singulièrement fortes et d'une grande portée. «La musique, dit-il, est
devenue par les Allemands l'appareil de jouissance métaphysique,
l'agitateur et l'illusionniste, le grand moyen de déchaîner des
tempêtes nulles et des abîmes vides. Le monde substitué, remplacé,
multiplié, accéléré, creusé, illuminé--par un système de chatouilles sur
un système nerveux,--comme un courant électrique donne un goût à la
bouche, une fausse chaleur, etc.» Les prétendues lames de fond venues de
l'inconscient ne sont que des impressions physiologiques. La musique est
toute matérielle pour la plupart des auditeurs et auditrices à
pâmoisons, qui ne savent y apercevoir l'élément intellectuel et
constructif, d'ailleurs de plus en plus éliminé par les musiciens
ultra-modernes. De même la poésie pure de M. l'abbé Bremond, avec son
fluide, et tout le mysticisme, et toute une part de la littérature
contemporaine, voire de la philosophie, qui ne reprennent pas leur bien
à la musique, mais abdiquent leurs propriétés et leur dignité en
l'imitant servilement, c'est-à-dire en renonçant à l'intelligence, pour
viser aux nerfs. «Ce qu'il y a d'excitant dans les idées n'est pas
idées, dit Valéry; c'est ce qui n'est point pensé, ce qui est naissant
et non né, qui excite. Il faut donc des mots avec lesquels on n'en
puisse jamais finir--et qui ne soient jamais annulés par une
représentation quelconque: _des mots musique..._»

Si belle et enivrante qu'elle soit, inoffensive, du reste, pour ceux qui
savent la comprendre et discerner ses limites, la musique, du moins par
les illusions qu'elle provoque, a exercé sur les lettres une influence
qui ne valait pas celle des arts plastiques, forcément plus nets, et
Léonard avait bien raison de considérer l'œil comme le plus intellectuel
des sens. Sait on que Valéry, à qui aucune province de l'art n'est
étrangère, ni aucune science non plus, dessine et fait de l'eau-forte à
ses heures? Ses brouillons manuscrits sont agrémentés de croquis--et
d'équations. Le mépris de la science a concouru avec la déification de
la musique à propager ces théories et ces pratiques belphégoriennes,
comme dit M. Benda, qui ont dégradé tant d'œuvres littéraires actuelles,
indignes du nom d'œuvres de l'esprit. Nul n'a plus puissamment combattu

ce fléau, par la doctrine et par l'exemple, que Paul Valéry. Il a su
prouver aux jeunes par ses merveilleux poèmes que l'intellectualisme
n'excluait point la plus originale et la plus souveraine beauté. Il a
porté des coups décisifs aux paradoxes contraires, en démasquant la
réalité assez basse qui se cache sous ces prétentions mystagogiques.

Dans l'essai[6] sur _Tante Berthe_ (Berthe Morizot, dont il est devenu
le neveu par alliance), il raille l'outrecuidante manie de cette vie
purement intérieure «dont la matière mystérieuse n'est peut-être que
l'obscure conscience des vicissitudes de la vie végétative, la résonance
des incidents de l'existence viscérale». Vous êtes excédé du refrain à
la mode sur la profondeur, le moi profond... etc.? Dans les _Analecta_,
Valéry n'hésite pas à montrer que cet adjectif à toutes sauces équivaut
généralement à «insignifiant»--l'obscurité est profonde, profond est le
silence, donc «ce qui n'est pas est le profond de ce qui est»--et la
profondeur, chère à tant d'esthètes, est «le lieu d'objets inconnus
d'une connaissance inconnue». _Chimaera bombinans in vacuo!_ Cette
prétendue profondeur dernier cri n'est qu'une entité scolastique. Et
voici pour le mysticisme: «L'être mystique est transformable directement
en être immoral... Un mystique, un être capable d'aller en chantant aux
supplices est par là même tout aussi capable d'aller au péché le plus
noir, le plus délicieux, avec des larmes trop chaudes.» C'est ce que
j'avais dit exactement, quoique moins bien, à propos de Baudelaire et de
Dostoïevsky, avant d'avoir lu les _Analecta_. Il suffit, d'ailleurs, de
se souvenir de certaines hérésies, dans la _Tentation de saint Antoine_.

      [Note 6: Cet essai, qui avait d'abord servi de préface au
      catalogue d'une exposition d'œuvres de Berthe Morizot, est
      réimprimé dans le _Recueil de paroles de circonstance_.]

Plusieurs aphorismes de Valéry auraient enchanté Flaubert. «Chaque
pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas
penser... Le vague, l'hiatus, le contradictoire, le cercle--véritables
constituants de tout et de chacun, substance la plus fréquente de chaque
esprit... Il y a une bêtise à forme lente, une autre à forme rapide. Les
uns se perdent dans leur cerveau. Les autres ne font que le traverser
par le plus court...» Valéry ne souhaite rien plus ardemment que la
révolution qui «remplacera l'ancien langage et les anciennes idées
_vagues_ par un langage et des idées nets. Mais, ajoute-t-il, peut-être
le vague est indestructible...» Le vague fournit l'étoffe de
l'_opinion_, c'est-à-dire de «la partie de nos pensées qui est
provisoire, inétudiée, simpliste, résultant de la date, de la mode, de
la classe de l'interlocuteur présent, du décor, de tout, excepté de la
chose même qu'elle semble viser». Dans Platon, l'opinion avait déjà
mauvaise renommée et s'opposait à la science. «Lorsque l'homme est
suffisamment et solidement sot, lorsqu'il ne se doute même pas des
différences de valeurs logiques, qu'il ne sent pas l'escamotage des
objections, qu'il confond des impressions primitives, naïves, avec
l'authenticité, etc., l'opinion en lui se baptise _conviction_.»
N'est-ce pas que cela eût arraché à l'auteur de _Bouvard et Pécuchet_ un
rugissement d'allégresse?

Ces deux grands esprits ont la même horreur de la sensiblerie et du
genre larmoyant. Du _si vis me flere_ d'Horace, Valéry ne craint pas de
dire: «C'est plus bête que faux. Je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à
pleurer...» Il évoque l'art olympien, apollinien, goethien: «La vieille
_beauté pure_ tenait à honneur d'éviter les chemins des glandes. Elle
laissait glander les porcs. Produire une espèce d'émotion qui ne
trouvait pas sa glande ni haute ni basse, une émotion sans jus, sèche,
c'était son affaire.» Car il y a une sensibilité intellectuelle, et il
peut même arriver que cette pure sublimité tire des larmes, mais très
différentes du type vulgaire.

«Personne en général n'était forcé de pleurer. Là où tout le monde
_doit_ pleurer, elle s'abstenait. Elle n'accablait que quelques-uns. Et
tous les autres devaient se demander, sans pouvoir comprendre, pourquoi
ceux-là pleuraient.» Par principe et par essence, l'intellect s'efforce
«d'empêcher les effets de déborder infiniment les causes. Il est donc
_contre_ le système nerveux. Il en méprise la propriété essentielle qui
est de donner de grands effets à de petites, très petites causes». A bas
le mélodrame, et tout ce qui y ressemble! Valéry déconseille même
l'indignation et l'enthousiasme: ce sont des «éléments d'erreur».

Il dénonce comme Spinoza certains mirages, par lesquels «l'homme
s'imagine _exister_», et «cette naïve idée de se prendre pour un monde
séparé, étant par soi-même». D'où la croyance au libre arbitre, ainsi
que l'a montré l'auteur de l'_Ethique_, par ignorance des causes. Et
bien d'autres croyances non moins hyperboliquement égocentristes. «A
l'homme monté, tendu, clair, en pleine vigueur, il semble impossible que
le _même_ puisse cesser d'être tel. Il croit. Et voici la _foi_ du type
le plus simple. Il croit que pour pouvoir perdre connaissance, pour
mourir, il lui faudrait d'abord devenir un autre.»

Ce qui suit va droit contre les systèmes spiritualistes et plus ou moins
pascaliens ou lamartiniens fondés sur nos misères et nos aspirations:
«L'homme a tiré tout ce qui le fait _homme_ des défectuosités de son
système. L'insuffisance d'adaptation, les troubles de son accommodation,
l'obligation de subir ce qu'il a appelé l'irrationnel. Il les a sacrés,
il y a vu la mélancolie, l'indice d'un âge d'or disparu, ou le
pressentiment de la divinité et la promesse.» Qu'y avait-il à conclure
de ces faits? La nécessité de l'effort pour mieux comprendre, pour
construire et s'adapter. Folie de la voie contraire! «Toute émotion,
tout sentiment est une marque de défaut de construction et
d'adaptation.» Et l'on s'enfonce, délibérément, au lieu de se dépêtrer.
«Quelle étrange conséquence. La recherche de l'émotion, la fabrication
de l'émotion: chercher à faire perdre la tête, à troubler, à
renverser...» L'homme est un animal compliqué. «Il met l'amour sur un
piédestal. La mort sur un autre. Sur le plus haut, il met ce qu'il ne
sait pas et ne peut savoir, et qui n'a même pas de sens.»

Contre les phantasmes du subjectivisme, Valéry ne tarit pas. «L'homme
dit au dieu: Il faut me détruire ou me satisfaire. Cette pensée lui
semble si juste qu'il la fait dire par le dieu sous cette forme: Il faut
me satisfaire ou être détruit... plus que détruit.» Avec la même ironie,
servie par son expérience des valeurs scientifiques, sachant que
lorsqu'un problème est vraiment résolu, la solution mène à d'autres
découvertes, Valéry écrit: «L'existence de Dieu serait très fortifiée si
on pouvait donner à Dieu d'autres emplois, et lui trouver d'autres
aspects que ceux attenant à la Création. Mais on ne sait pas ce qu'il
fait en dehors de nous, et c'est ce en quoi il ne nous touche en rien
qui établirait son existence.» Le R. P. Gillet, dans un article de la
_Revue universelle_, a voulu découvrir à toute force chez Valéry de
l'angoisse métaphysique. Je n'en vois pas trace, pas plus que chez
Spinoza ou chez Voltaire, qui l'a persiflée dans ses premières
_Remarques sur Pascal_. Valéry n'a pas moins vigoureusement combattu
sur ce point l'auteur des _Pensées_[7]. L'angoisse dont il a parlé comme
l'éprouvant lui-même n'est que celle du chercheur, artiste ou savant.
Aucun rapport.

      [Note 7: Voir, dans _Variété_, l'_Introduction à Léonard de
      Vinci_ et _Variations sur une «Pensée»_.]

Le R. P. Gillet argue aussi de certains passages où Valéry ironise sur
la pensée même, un peu à la façon des sceptiques grecs ou de Platon dans
le _Parménide_, et avec un sens analogue de ce que l'on peut appeler le
comique philosophique. Il dira, par exemple: «Toute pensée étant de la
nature d'une simulation, il en résulte que toute pensée pressée et
poussée à l'extrême dans le sens de sa précision, tend à une
contradiction.» Rappelez-vous les gaietés de la dialectique
platonicienne! Dans la pensée, il y a la chose qu'on pense, et la pensée
même: elle est donc, «en même temps autre chose que soi», et, comme dit
M. Teste: «Je suis étant, et me voyant; me voyant me voir, et ainsi de
suite.» Ces jeux de scepticisme transcendantal n'impliquent aucune
angoisse ni le moindre retour à la foi. Pas davantage les fines
plaisanteries de Valéry sur les philosophes professionnels. «Le réel ne
peut s'exprimer que par l'absurde. N'est-ce pas toute la mystique et la
moitié de la métaphysique que je viens d'écrire?» Ce prétendu réel
n'est-il pas une simple chimère? L'inconnaissable ne serait-il pas tel
pour le meilleur des motifs: comme inexistant? Des disputes de
métaphysiciens, Valéry déclare qu' «elles ont le passionnant et les
conséquences nulles d'une partie d'échecs». Mais il ajoute: «Parfois il
en ressort aussi qu'il ne faut pas jouer tel coup désormais. On se
ferait battre.» La philosophie a dissipé bien des préjugés funestes.
Négatif si l'on veut, c'est un progrès et un bienfait. Et la pensée ne
dût-elle jamais étreindre tout le réel, elle n'en garderait pas moins
son utilité comme notre unique boussole, et sa beauté intrinsèque, et sa
supériorité sur ce fameux réel si celui-ci n'était qu'un indécrottable
chaos, comme l'indiquerait sa résistance à l'ordre rationnel. C'est la
réalité qui aurait tort, et la raison ne peut qu'avoir raison. Ne soyons
pas rationalistes et idéalistes à demi!... Valéry l'est jusqu'au bout
des _Analecta_, qui se terminent par une nouvelle défense
antipascalienne du raisonnement contre le sentiment... Livre admirable
et tonique, précieux élixir intellectuel, source de lumière et de joie,
que je souhaite de voir mettre le plus tôt possible à la portée de
tous!



XII

_LA POÉSIE ET LA PENSÉE DE PAUL VALÉRY_


A consulter la liste des ouvrages de Paul Valéry, on pourrait croire
qu'ils se divisent en deux catégories bien tranchées: d'un côté la
poésie, l'_Album de vers anciens_, _la Jeune Parque_, _Charmes_
(_ou poèmes_), de l'autre les essais, _Variété_, _Eupalinos_, _La
Soirée avec M. Teste_, etc... C'est une vue superficielle de commis
libraire ou de bibliographe rédigeant des fiches pour un catalogue.

Paul Valéry est avant tout un poète, un grand poète. D'ailleurs
quiconque est vraiment poète l'est toujours avant tout. Certains
prosateurs nés ont occasionnellement essayé d'écrire en vers.
Fussent-ils même grands prosateurs, cela ne leur a pas réussi: exemple,
Chateaubriand. Lorsque, par hasard, les poètes tâtent de la prose, ils
s'en tirent brillamment: qui peut le plus peut le moins. Mais on
retrouve dans leur prose des traces de leur don poétique. Voyez
_Graziella_, _Notre-Dame de Paris_, etc... Voyez l'_Ame et la
Danse_ et _Eupalinos_... Ils se diversifient, et n'abdiquent pas.

Bien que certains d'entre eux aient composé des romans--qui ne
ressemblent guère à ceux des romanciers de profession--lorsque les
poètes viennent à la prose, le genre où les conduit un penchant naturel
est le plus souvent l'essai. «Tous les grands poètes, a dit Baudelaire,
deviennent naturellement, finalement critiques. Je plains les poètes que
guide le seul instinct; je les crois incomplets. Dans la vie spirituelle
des premiers, une crise se fait infailliblement, où ils veulent
raisonner leur art, découvrir les lois obscures en vertu desquelles ils
ont produit...» Il leur arrive même de vouloir raisonner de tout, à bon
droit, puisque leur art implique toute connaissance et toute raison.
Nous parlons toujours des grands poètes et non des fades chanteurs de
romances, ni de ceux qui se contentent de mettre en phrases mesurées et
plus ou moins harmonieuses des lieux communs.

Si Paul Valéry est un profond essayiste, il a été précédé dans cette
voie par Goethe et par Hugo (_William Shakespeare_), par Vigny (dont le
_Stello_ n'est, comme la _Soirée avec M. Teste_, qu'un essai en forme
narrative), par Leconte de Lisle (dont Brunetière admirait, à juste
titre, les études sur les poètes contemporains), par Baudelaire, Edgar
Poe, Shelley, etc... Le cas est plus exceptionnel chez les poètes plus
anciens, encore que Ronsard ait certainement collaboré à la _Défense et
Illustration_ de son ami Joachim du Bellay, qui d'ailleurs était
lui-même un poète notable. Il est vrai que les modernes sont en général
plus conscients, plus réfléchis, ou plus portés à faire part au public
de leurs réflexions. Mais cette nouvelle mode a coïncidé précisément
avec la renaissance du lyrisme. La poésie n'y a donc rien perdu, et cela
prouve qu'elle ne consiste pas dans le pur instinct ni dans on ne sait
quel illuminisme fluidique et ahuri.

L'œuvre de Paul Valéry se distingue entre toutes par son unité et sa
cohésion. _Raphaël_ et _Graziella_ ont été fournis à Lamartine par
des incidents fortuits de sa vie privée; Vigny n'eût pas écrit _Servitude et
Grandeur_ s'il n'avait été militaire; ni Hugo les _Travailleurs de la
Mer_ sans l'exil à Jersey et Guernesey. Tous les ouvrages de Valéry,
vers ou prose, résultent d'une même nécessité intérieure, au moins
virtuelle (car plusieurs ont été faits sur commande); ils sont tous
soumis à la même direction logique et forment presque un système lié,
comme notre monde solaire.

En pouvait-il être autrement, alors que le premier principe de Valéry,
formulé dès l'_Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci_ (1894),
nie la distance que l'on imagine entre l'art et la science et proclame
les affinités profondes, le «fond commun» de ces travaux réputés si
différents. Ayant à peine passé sa vingtième année, Valéry débutant
s'affirmait déjà nettement intellectualiste. Il l'est resté dans sa
maturité glorieuse. Oh! l'on pense bien que ce n'est pas un rationaliste
sec, et que nul n'est plus exempt que lui de cet affreux travers, trop
répandu parmi les savants spécialisés, les professeurs, même de
littérature, et les simples bourgeois. Les poèmes de Paul Valéry
dénotent le grand intellectuel, et ses plus rigoureux essais révèlent le
poète.

La _Jeune Parque_ a les fraîches couleurs d'une idylle de Théocrite ou
d'André Chénier, avec je ne sais quoi de dense et de scintillant qui
n'appartient qu'à Valéry, et quelques-uns de ces cinq cents vers, dont
pas un n'est faible, comptent parmi les plus beaux de la langue
française. On peut, en somme, se laisser simplement ravir par cette
beauté si rare et cette mélodie continue, en suivant le scénario (qui
n'est pas si difficile à démêler) sans s'inquiéter du symbole. Certains
ont fait à la _Jeune Parque_ une réputation d'obscurité qu'elle ne
mérite que jusqu'à un certain point. Dans les grandes lignes, on y
distingue aisément l'histoire d'une jeune vierge, troublée par le désir,
reculant devant la tentation, maudissant la vie par attachement à sa
pureté première, en appelant même à la mort qui résoudrait tout, puis
cédant finalement à la nature et à l'amour. C'est si l'on veut, une
oaristys, du moins en rêve et en puissance; il s'agit d'un monologue
sans action. Mais c'est aussi un poème métaphysique, et cette _Jeune
Parque_ représente évidemment quelque chose comme l'idée platonicienne
ou l'être indéterminé de Hegel, hésitant devant la réalisation ou
l'incarnation, qui ne peut que l'altérer et lui infliger une déchéance.
Cette double interprétation possible, l'une ésotérique et manifeste pour
l'initié, l'autre qui se suffit à la rigueur et contente le profane,
c'est le symbolisme même, dont la poésie philosophique ne saurait se
passer longtemps sans tomber dans le didactisme.

        Peuple altéré de moi suppliant que tu vives,
        Non, vous ne tiendrez pas de moi la vie!... Allez,
        Spectres!...
        Je n'accorderai pas la lumière à des ombres...

C'est, en surface, le débat entre l'attrait de l'amour et la crainte de
faire naître des malheureux; sauf la qualité de l'expression, l'on
trouverait des choses analogues dans Sully-Prudhomme. En profondeur,
c'est le conflit métaphysique entre le monde idéal et le funeste mirage
que le vulgaire croit réel et considère même comme un bien. Valéry
est-il pessimiste? Assurément, en principe, et nul n'a été plus frappé
de l'inéluctable imperfection de toute réalité, soit positive, on même
transcendante. Dans _Charmes_, le _Cimetière marin_ accepte au moins
théoriquement la doctrine des Éléates, d'après qui n'existe que l'Être
unique et immuable, toute vie, tout changement et tout mouvement n'étant
que chimère et illusion ridicule:

        Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Élée!
        M'as-tu percé de cette flèche ailée
        Qui vibre, vole, et qui ne vole pas?
        Le son m'enfante et la flèche me tue.

Mais les Éléates adoraient cet Être unique et ne niaient que le surplus.
L'_Ébauche d'un Serpent_ va plus loin...

Ce n'est pas nous seulement qui devons nous pénétrer de notre néant.
C'est dans tous les cas et à tous les étages que le non être est
supérieur à l'être et qu'exister équivaut à déchoir. Contrairement à la
preuve de saint Anselme, si Dieu est parfait, il n'existe pas. Le monde
existe, au moins à nos yeux: c'est sa tare et sa condamnation.
L'idéalisme a toujours répugné à cette pauvre chose, épaisse et bornée,
qu'on appelle l'existence. A la limite, l'idéalisme absolu aboutit au
nihilisme philosophique.

Ces jeux idéologiques, où se complaît quiconque tient le _Parménide_ de
Platon pour l'un des livres les plus divertissants de la littérature
universelle, ne suppriment aucune activité pratique.

        Le vent se lève!... Il faut tenter de vivre!

Au contraire, l'intellectualisme, qui mène à ces thèses ou hypothèses
transcendantales, devient la seule méthode vraiment sûre et féconde dans
les deux grandes divisions du domaine positif, qui sont la science et
l'art ou le connaître et le construire. Il n'y a de connaissance
qu'intellectuelle ou rationnelle, puisque la mystique exclut toute
démonstration et tout contrôle. L'intellectualisme constructif est seul
capable d'édifier des œuvres esthétiques qui atteignent leur but, des
maisons qui soient d'aplomb, et des civilisations qui ne s'écroulent
pas, puisque tout cela est soumis à des conditions objectives qui ne
peuvent être discernées que par l'intelligence. M. Teste, farouche
idéaliste, se renferme silencieusement dans sa pensée solitaire et
refuse de passer à l'acte, qui diminue et dégrade. Mais Eupalinos
construit et fait même admettre à Socrate la supériorité de l'art sur la
science pure et simple (peut-être parce qu'il la suppose, et qu'il y
ajoute). L'homme complet, ce fut, au XVI e siècle, Léonard de Vinci,
héros de la connaissance et grand artiste. On m'approuvera certainement
de conclure que, de nos jours, c'est le mathématicien, philosophe et
poète Paul Valéry.



XIII

_A L'ACADÉMIE_


La journée du 19 novembre 1925 restera l'une des plus mémorables dans
les fastes académiques et fournira un chapitre particulièrement brillant
aux futurs continuateurs des Pellisson, des d'Olivet et des Frédéric
Masson. L'élection de M. Paul Valéry est un événement des plus heureux,
pour lequel les amoureux de poésie auraient volontiers illuminé; mais
aussi des plus exceptionnels dans l'histoire de l'illustre Compagnie,
chez qui la haute littérature n'est pas chaque fois à pareille fête.
Après tel ou tel choix particulièrement fâcheux, elle avait besoin de
reconquérir la sympathie des lettrés et de se réhabiliter devant
l'opinion. Certains ironistes insinueront même que cette élection du 19
novembre était plus importante pour elle que pour l'élu. N'hésitons pas
à reconnaître que cette belle victoire a aussi une importance pour M.
Paul Valéry. Nous la mesurerons d'un mot en remarquant que c'est un
désastre pour M. Clément Vautel.

Notre spirituel confrère passe sa mauvaise humeur sur Mallarmé et sur le
critique du _Temps_. De l'élection Valéry, il ne dit rien: quoi de plus
significatif que ce silence prudent? Paul Valéry personnifiait
éminemment, pour M. Clément Vautel, une poésie inintelligible et
saugrenue, simple bluff lancé par le snobisme de quelques critiques,
esthètes et caillettes «évaltonées», comme parlait Jean Lorrain. Le
chroniqueur quotidien du _Journal_ avait probablement fini par en
persuader une notable partie de sa vaste clientèle. Mais lui fera-t-il
croire que la majorité de l'Académie se compose également de misérables
snobs se donnant le ridicule d'admirer sans comprendre? Le croira-t-il
lui-même? Le cas doit singulièrement l'embarrasser, car il a le respect
des institutions établies. Il devait considérer l'Académie comme le
dernier refuge des idées qu'il juge saines et du bon sens tel qu'il le
conçoit. Il apparaît que l'Académie se permet à l'occasion de le
concevoir autrement. La déconvenue de M. Clément Vautel nous amuse. Ce
qui est plus précieux, c'est que ce vote académique mettra fin aux
doutes d'honnêtes gens qui n'ont pas ses préventions, mais qui de bonne
foi hésitaient entre ses anathèmes goguenards et les louanges pourtant
motivées avec soin des admirateurs de Paul Valéry. Puisque M. Clément
Vautel veut bien nous prendre pour tête de Turc, on nous excusera de
rappeler qu'à commencer par un feuilleton de juin 1917 sur la _Jeune
Parque_, qui venait de paraître et marquait la rentrée de l'auteur dans
la vie littéraire après une longue retraite, nous avons salué de
commentaires enthousiastes et réfléchis chacun des ouvrages de Valéry,
de qui nous disions en 1922, à propos de _Charmes_: «Voici qu'après sa
lente veillée des armes, M. Paul Valéry est porté presque soudainement
au premier rang de la littérature actuelle. Il a conquis l'admiration de
tous ceux qui aiment la poésie et la pensée, chez lui, comme il sied,
inséparables.» Et en 1923, à propos d'_Eupalinos_, nous lui décernions
le titre de «prince de l'esprit». Certains lecteurs, peut-être un temps
indécis, inclineront plus facilement désormais à convenir que ce n'était
pas M. Clément Vautel qui avait raison.

Assurément, Valéry pouvait à la rigueur se passer de l'Académie, comme
Baudelaire, Verlaine, Moréas et Mallarmé. Mais puisque Racine et La
Fontaine, Hugo et Lamartine, Vigny et Musset en ont été, mieux vaut
qu'il en soit aussi. Son maître Mallarmé n'avait aucun préjugé contre
l'Académie et s'en faisait même une idée très haute, ainsi qu'on le peut
voir dans le chapitre des _Divagations_ intitulé «Sauvegarde» (pages 358
et suivantes). Chose curieuse, Mallarmé écrivait: «Une circonstance
peut, concernant le groupe de dignitaires, se produire, qui en rehausse
le prestige.» Il songeait à autre chose, mais on pourrait interpréter
cette phrase comme l'annonce prophétique du succès de son plus cher
disciple. Maître à son tour, Paul Valéry est avant tout un poète, un
grand poète. C'est aussi un profond essayiste; quel poète moderne ne l'a
été peu ou prou, depuis Goethe et Victor Hugo jusqu'à Mallarmé et
Moréas? Entre la poésie et l'essai existent de puissantes affinités,
parce que la poésie exprime et chante l'essence, les rapports essentiels
des choses et des idées, qu'analyse la critique. L'œuvre de Paul Valéry
offre donc une harmonieuse unité, puisqu'il est, comme nous l'écrivions
en 1923, «le plus intellectuel des poètes de ce temps, et le plus poète
parmi ceux d'aujourd'hui qui pensent». Réjouissons-nous de son triomphe,
pour lui et pour tout ce qu'il représente avec tant d'éclat. «Il est
célèbre, et non pas seulement en France, écrivait le _Gaulois_, mais en
Europe, et il n'est pas célèbre seulement en Europe, mais à Buenos-Aires
comme à San-Francisco, à Calcutta comme au Caire.» Le prestige de
l'Académie est grand aussi au dehors; l'élite intellectuelle des deux
mondes n'eût pas compris que Valéry ne fût pas académicien. On
reconnaîtra unanimement, chez nous et à l'étranger, que nul n'était plus
désigné pour succéder à Anatole France.



XIV

_PAUL VALÉRY ET LA CRITIQUE_

ENTRETIENS AVEC PAUL VALÉRY PAR FRÉDÉRIC LEFÈVRE


M. Frédéric Lefèvre a entrepris de passer une heure avec chacun des
hommes de lettres tant soit peu notables d'aujourd'hui. Cela me rappelle
l'anecdote du voyageur indésirable à qui fut signifié un arrêté
d'expulsion d'une principauté méditerranéenne, charmante mais peu
étendue, et à qui le commissaire de police disait: «Vous avez
vingt-quatre heures pour exécuter cet arrêté.--Merci, répondit
l'expulsé, mais cinq minutes me suffiront...» Je crois que, dans bien
des cas, quelques minutes suffiraient à M. Frédéric Lefèvre pour tirer
de ses interviewés ce qu'ils ont d'important à dire. Mais des journées
entières semblent trop courtes avec Paul Valéry, dont la conversation
tient ses interlocuteurs sous le charme et qui, sur tous sujets,
apparaît inépuisable. De même, les entretiens d'Anatole France, qui
s'était pourtant exprimé dans de nombreux ouvrages, ont rempli des
volumes, qui ne sont pas tous des commérages d'office, et entre lesquels
celui de M. Paul Gsell se distingue par son intérêt sérieux et
véridique.

Ce sont des causeries à bâtons rompus que rapporte ici M. Frédéric
Lefèvre, mais toutes amusantes, suggestives, et qui certes ne sauraient
remplacer la lecture des œuvres poétiques ou théoriques de Valéry, mais
qui la compléteront de façon aussi agréable qu'instructive. Parcourons
ces pages, dans l'ordre où elles se présentent, et sans essayer d'y
introduire plus de rigueur. Il ne s'agit pas d'un cours de Sorbonne,
mais d'une libre promenade de l'esprit.

Valéry raconte qu'il rêva d'être officier de marine. Rêve fréquent chez
les enfants imaginatifs. Savez-vous ce qui l'en empêcha? Ce ne fut pas
sa «manière de voir», comme ce personnage de Duvert et Lauzanne, qui
n'était pas socialiste, mais myope. Ce fut au contraire sa manière de ne
rien voir dans les mathématiques. Il s'est bien rattrapé depuis, et
voilà qui peut réconforter les débutants un peu noyés d'abord. Mais
c'est curieux. Valéry maintient qu'il avait raison alors de ne rien
comprendre, et que les mathématiques sont fort mal enseignées dans les
collèges. Je le laisserai débattre ce point avec les maîtres
compétents, et j'avouerai simplement qu'au même âge, avec les mêmes
méthodes, j'avalais l'algèbre et la géométrie élémentaires comme du
petit-lait. C'était peut-être mauvais signe.

Valéry n'aime pas les «disputes littéraires». Il dit: «Cela manque de
grâce et de résultats. Que voulez-vous de moins?» Bon pour la politique!
Mais (en faisant une réserve pour les critiques de profession) il
s'étonne toujours de voir un écrivain écrire contre un autre écrivain,
un poète ou un romancier attaquer un autre poète ou un autre
romancier... Il n'a pas tort. Cela manque de grâce, en effet, et surtout
d'autorité. La haine d'un sot livre est pourtant un sentiment louable,
et il y a des exécutions nécessaires. Mais il y faut une impartialité
qui ne se trouve guère que chez des critiques professionnels, et leur
permet aussi d'admirer à fond lorsqu'il y a lieu. Le rival sera toujours
suspect, et tel livre de poète hostile à Valéry--_malevoli veteris
poetae_--n'était que ridicule.

Valéry évoque le souvenir de Pierre Louys, qui fut pour lui l'ami le
plus sûr et le plus utile--celui qui le poussait à travailler. Il
l'avait rencontré pour la première fois aux fêtes du sixième centenaire
de l'université de Montpellier. De quoi parlèrent ces deux jeunes gens
de vingt ans qui se rencontraient pour la première fois? De Victor Hugo,
de Baudelaire, de Verlaine, de Wagner. Ils ne pouvaient que se lier
pour la vie. Ce fut Pierre Louys qui conduisit Valéry chez Mallarmé, qui
publia ses premiers vers dans la _Conque_, qui l'encouragea, un quart de
siècle plus tard, après sa longue retraite, à écrire la _Jeune Parque_.
C'est un des jolis épisodes de la carrière de ce parfait artiste
uniquement dévoué aux lettres.

D'un vieil article de Charles Vignier sur «l'épithète subjective»,
Valéry dit plaisamment: «Cet article me fit beaucoup songer (il avait
seize ou dix-sept ans). Je ne sais plus ce qu'il disait, mais ce qu'il
disait me donna la sensation d'apprendre quelque chose de précis, et
j'ai gardé souvenir de cette sensation qui est si rare dans le domaine
des lettres.» Surtout dans celui des lettres actuelles, me permettrai-je
d'ajouter. Cette sensation, Voltaire l'a donnée à Valéry «une fois». Il
veut dire sans doute une fois entre autres. Voltaire «a écrit sur la
poésie une phrase simple et profonde...» Il ne dit pas laquelle, et M.
Frédéric Lefèvre non plus. C'est probablement celle-ci, que j'ai souvent
eu l'occasion de citer: «La poésie est la musique de l'âme.»

Et voici Huysmans, qui attirait les êtres les plus étranges, par
affinité naturelle. Il reçut un jour la visite d'un touriste en complet
de cycliste et casquette à carreaux, qui se présenta comme archevêque de
Colombo. Interdit et excommunié, mais ayant conservé ses pouvoirs
spirituels,--car les sacrements sont indélébiles,--il gagnait sa vie en
ordonnant, moyennant finances, des prêtres pour amateurs de messes
noires avec hosties réellement consacrées... Voici Degas, qui avait la
poésie pour violon d'Ingres et qui a écrit quelques sonnets assez beaux,
mais avec une peine énorme. Un jour qu'il n'en sortait pas, il dit avec
une fureur naïve à Mallarmé: «Et pourtant, ce ne sont pas les idées qui
me manquent!--Mais, Degas, répondit Mallarmé, ce n'est pas avec des
idées qu'on fait des vers, c'est avec des mots.» De même qu'on peint
avec des lignes et des couleurs... Maître de la technique picturale,
Degas oubliait qu'il y en a une, qu'il faut apprendre, dans tous les
arts. C'est seulement lorsqu'on la possède bien qu'on peut exprimer ses
idées...

Et voici Heredia, très bienveillant aux jeunes, qui dans une bonne
intention reprochait à Valéry ce qu'il appelait sa paresse, et voulut le
donner pour secrétaire à Brunetière. On est tenté de regretter que ce
projet n'ait pas abouti, en songeant aux scènes savoureuses que la
rencontre eût pu fournir à cette comédie intellectuelle, prisée plus
haut par Valéry que la comédie humaine et même que la divine comédie
(qui n'en est qu'une province). Quels piquants souvenirs il pourrait
aujourd'hui nous conter sur l'auteur des _Chemins de la croyance_ et
des _Discours de combat_! Sans compter que cela l'eût fait connaître à
la _Revue des Deux Mondes_, qui l'a obstinément ignoré et ne le
considère encore que comme un succédané de Jean Aicard... Il avoue ne
travailler guère que sur commande. Et il accepte les conditions les plus
ébouriffantes. Ainsi _Eupalinos_ lui fut commandé par la revue
_Architecture_, qui fixa le nombre de lettres (115,800) que devait avoir
son essai. Valéry sait se borner, et Boileau lui-même aurait reconnu
qu'il sait écrire.

Pour le surplus, sa paresse, «oisiveté, mais pleine de pouvoir», tenait
à des dispositions que Heredia ne soupçonnait point. La littérature ne
satisfaisait pas son esprit de ce moment là, qui était l'esprit de la
_Soirée avec M. Teste_. Intelligence supérieure, homme de génie
peut-être, mais replié sur lui-même, vivant dans ses pensées et
dédaignant de produire parce que toute production est nécessairement
imparfaite et lui paraît une déchéance, M. Teste est Valéry lui-même, ou
du moins un moment de Valéry fixé dans une formule et poussé à la limite
géométrique. M. Teste demeure enfermé dans sa cellule d'anachorète
intellectuel, purement contemplatif. Après vingt ans de studieuse
solitude, Valéry a fait heureusement sa rentrée Consciemment ou non, il
n'avait accompli, en somme, qu'une longue veillée des armes. Et M. Teste
en personne renoncerait sans doute à son mutisme farouche, s'il se
découvrait le même don d'écrire en vers. Entre tous les genres
littéraires, la poésie comporte le moins de concessions au goût profane
et peut le plus approcher de la perfection.

La _Jeune Parque_ est, d'après M. Albert Thibaudet, qui exagère
peut-être un peu, le poème le plus obscur de la langue française.
Accordons qu'il n'est pas d'une lecture immédiatement aisée. L'obscurité
est d'abord ce que M. Paul Bourget appelle un bâton de longueur, une
défense contre le vulgaire, une assurance de n'être compris que par ceux
dont on souhaite le suffrage. Valéry signale d'autre causes d'obscurité,
quand elle n'est pas voulue. D'abord, la difficulté même de certains
sujets, et il arrive dans ce cas que plus l'écrivain vise à la
précision, plus il se fait dur à lire. Ajoutez les conditions qu'il
s'impose. Plus ses ambitions sont hautes, plus l'œuvre devient complexe
et ardue. On saisit mieux à première audition une chansonnette qu'une
symphonie. Le style plat est plus accessible qu'un art savant, et l'on
se fatigue davantage à gravir une montagne inexplorée qu'à circuler sur
un trottoir.

«J'ai eu le malheur d'écrire, en cette préface (à la _Connaissance de la
déesse_ de M. Lucien Fabre), les mots de _poésie pure_ qui ont fait une
sorte de fortune. Il est curieux de voir une expression assez
négligemment jetée prendre une étonnante valeur en allant de bouche en
bouche. Ce que l'on avait écrit comme expression conventionnelle semble
désigner une réalité en soi que les uns et les autres s'ingénient à
définir.» La poésie pure n'était pour Valéry qu'une limite à laquelle on
peut tendre par suppression progressive des éléments prosaïques, notions
de fait, anecdote, moralité, bref de tout ce qui peut être dit en prose
sans le concours nécessaire du chant. C'est un peu l'analogue de la
mélodie continue selon Wagner, laquelle, d'ailleurs, ne saurait être
obtenue pleinement que dans l'orchestre. La poésie ne dispose pas de
cette puissante ressource. Il est vrai qu'elle a d'autres avantages,
surtout dans le domaine de la pensée, que Valéry n'a jamais consenti à
sacrifier, et il s'en est assez catégoriquement expliqué au même
endroit.

Or, en lisant la longue préface où M. Henri Bremond reproduit des
parties de ses innombrables _Eclaircissements_, qui auraient eux-mêmes
grand besoin d'être éclaircis, j'avais été frappé par le tour d'esprit
scolastique de cet apôtre du mysticisme et de cet ennemi des concepts.
La phrase de Valéry que je viens de citer confirme cette impression. La
poésie pure était pour lui une conception gratuite, une hypothèse, un
idéal. M. l'abbé Bremond l'a prise pour une «réalité en soi», comme on
faisait au temps des universaux. Valéry est nominaliste. M. Bremond est
réaliste: c'était bien la peine de tant batailler contre les nouveaux
disciples de Thomas d'Aquin! Aussi chimérique que les néo-thomistes, il
ne s'en distingue que par l'inaptitude à suivre un raisonnement et la
propension à se contredire d'un «éclaircissement» ou même d'une phrase à
l'autre. Il sera piquant, un de ces jours, de relever ses
contradictions, quand il aura vraiment fini, s'il en finit jamais.

Pour aujourd'hui, je note qu'il avoue enfin son désaccord fondamental
avec Paul Valéry, dont il invoquait naguère le témoignage, ainsi que,
tout aussi justement, ceux de Baudelaire, de Mallarmé et d'Edgar Poe.
Valéry adore ce que lui, Bremond appelle «l'impur», c'est-à-dire les
idées, la précision, la netteté. M. Bremond n'aime que le vague et les
mots «vides de sens», où son «fluide mystérieux» passe beaucoup plus à
l'aise. «Je ne crois pas, dit-il de Valéry, qu'on puisse imaginer
d'opposition plus tragique, ni en apparence plus irréductible, entre un
vrai poète et la poésie. Du fond de l'abîme où il vient, sous nos yeux,
de rouler avec son ami M. Teste, qui le sauvera?» Comme disait Capus,
ils ne sont séparés que par un abîme. Et M. Bremond jette l'anathème à
la «gageure impie» de Valéry, à ses «bacchanales intellectualistes»...
Allons! sur Valéry du moins, nous voilà d'accord, et les positions sont
enfin nettes,--jusqu'au prochain démenti que M. Bremond pourra
s'infliger. S'il considère la moindre discussion de ses théories comme
une injure personnelle, c'est sans doute qu'il entend se charger de les
détruire lui-même. Mais il se réserve toujours de n'en pas convenir. Le
malheur est que ses textes successifs ne disparaissent pas au fur et à
mesure de ses volte-face... Pour une «parabole» assez banale et inexacte
sur l'esprit et l'âme, ou _Animus et Anima_ (si tant est qu'_Animus_  ait
bien ce sens), Paul Claudel devient «notre Platon» suivant M. Bremond,
qui se fait évidemment une drôle d'idée du platonisme et ne semble pas
se douter que ce grand homme était un philosophe intellectualiste. Il
s'en avisera peut-être un jour, comme de son dissentiment irrémédiable
avec Paul Valéry.

Revenons aux «Entretiens». Valéry déclare qu'il admire beaucoup M.
Bergson, mais qu'il ne se sent nullement bergsonien, quoi qu'en ait dit
M. Thibaudet, à qui j'avais contesté ce prétendu bergsonisme. Revenant
sur Pascal, Valéry maintient ses griefs contre son apologétique
hasardeuse et ses bizarreries d'ennemi du genre humain. Son génie n'est
pas en cause, mais combien Descartes lui est supérieur, le grand
Descartes, «qui anime toute la recherche scientifique par l'admirable
conception de l'univers quantitatif», de qui procèdent toute la
science, toute la pensée moderne, «toutes les magnifiques constructions
analytiques qui ont été édifiées depuis le dix-septième siècle et qui,
par l'immensité des objets qu'elles comprennent, la netteté des
relations qui y sont inscrites, le raccourci prodigieux de faits,
d'expériences, de résultats, de lois qu'elles supposent, constituent
peut-être les œuvres les plus extraordinaires de l'homme». Rien n'eût
été fait de tout cela, si l'on avait écouté Pascal, qui ne voulait pas
qu'on approfondît Descartes, ni Copernic... Dans une autre conversation,
Valéry montre les affinités profondes de l'art et de la science. C'est
la base et, pour ainsi dire, le tuf de l'intellectualisme radical. Il y
a des pages analogues dans Taine.

Valéry dit aussi quelques mots du romantisme, du symbolisme (qui en
dérive), et même des gens du monde. Sur le romantisme, il affirme
surtout la multiplicité des points de vue possibles. Il condamne un
certain dédain de l'esprit scientifique, qui n'est nullement l'essence
du romantisme, tant s'en faut, mais l'erreur et la dégénérescence des
mauvais romantiques, de ceux qui ont tout l'amour de M. Henri Bremond.
Valéry ne nie pas que le romantisme n'ait rendu des services. Je
rappelle que le principal est de nous avoir permis d'admirer à la fois
le Parthénon et les cathédrales, Raphaël et Rembrandt, Phidias et
Michel-Ange, Racine et Shakespeare...

M. Frédéric Lefèvre a fait suivre ces entretiens de commentaires
personnels sur l'œuvre de Valéry et mêmes d'essais d'exégèse. En dépit
de son préfacier, M. Frédéric Lefèvre rend toute justice à l'élément
rationnel, capital dans cette œuvre et dans toute grande poésie, qui est
«contemplation de l'ordre éternel et des pures idées». C'est ce que M.
Bremond appelle un «épais rationalisme». J'aurais quelques observations
de détail à présenter. Mais en général, ces commentaires et cette
exégèse de M. Frédéric Lefèvre sont justes et apporteront une aide
précieuse à bien des lecteurs. Je vous recommande particulièrement le
chapitre sur _Narcisse_.



XV

_SULLY PRUDHOMME ET VALÉRY_


Nous n'avons pu lire sans une espèce d'horreur, dans Candide, un article
de M. Ernest Tisserand, intitulé _De Sully Prudhomme à Paul Valéry_.
Comment un écrivain de bonne foi, et fort judicieux quand il parle de ce
qu'il connaît, peut-il écrire de pareilles choses? Comment peuvent-elles
paraître dans un journal littéraire? Il est vrai qu'un autre journal
littéraire, le _Gil Blas_, très réputé à l'époque, enterra M. Taine en
cinquante lignes de troisième page... M. Ernest Tisserand commence par
prétendre que Sully Prudhomme, qu'il appelle «le bonhomme», était, il
n'y a pas si longtemps, «universellement considéré comme un des plus
grands poètes de notre langue». C'est pour lui une de ces nombreuses
erreurs dont bénéficièrent des poètes médiocres et surfaits tels que
l'abbé Delille, Alexandre Soumet, Ponsard, Népomucène Lemercier, etc...
M. Ernest Tisserand se souvient d'avoir connu la gloire de Sully
Prudhomme, «gloire que ne lui disputaient même pas les petites revues».
Et rien n'a manqué à l'auteur de la _Justice_, ni le suffrage de
l'étranger, ni les honneurs académiques et autres, ni les plus belles
amitiés, par exemple «celle de Gaston Paris, ce grand esprit, qui lui
consacra dès 1895 une étude remarquable». M. Ernest Tisserand est mal
informé sur des points essentiels. Cette gloire de Sully Prudhomme n'est
pas niable, en ce sens qu'il fut en effet de l'Académie, qu'il obtint le
prix Nobel, et qu'il eut de nombreux admirateurs. Le plus coupable est
certainement Jules Lemaître, qui terminait son panégyrique des
_Contemporains_ en célébrant avec une sorte de pieux enthousiasme «le
précieux élixir que M. Sully Prudhomme enferme en des vases d'or pur,
d'une perfection serrée et concise. Par la sensibilité réfléchie,
ajoutait-il, par la pensée émue, par la forme très savante et très
sincère, il pourrait bien être le plus grand poète de la génération
présente». C'est énorme, si l'on songe qu'à cette génération
appartenaient Verlaine et Mallarmé. Jules Lemaître n'entendait rien à la
poésie, et devait le prouver encore par ses diatribes contre Victor
Hugo.

Mais Gaston Paris, grand esprit sans doute dans sa partie, la philologie
romane, devenait un esprit fort ordinaire lorsqu'il sortait de sa
spécialité, et son étude sur Sully Prudhomme est sans intérêt. Quant
aux «petites revues», M. Ernest Tisserand se trompe du tout au tout. A
peine au sortir du lycée, il y a plus de trente-cinq ans, nous vivions
dans le milieu symboliste, et nous pouvons affirmer à M. Ernest
Tisserand que Baudelaire, Verlaine et Mallarmé en étaient les dieux,
mais qu'on n'y faisait aucun cas de Sully Prudhomme. Notre maître Moréas
ne l'a jamais pris au sérieux, ni rangé parmi les poètes du siècle.
Charles Morice lui demandait: «Si vous étiez un poète?...», etc. L'école
romane s'accordait avec les symbolistes sur Sully Prudhomme, que les
vrais connaisseurs n'ont jamais placé bien haut. D'ailleurs, il n'est
pas entièrement méprisable. C'est un homme de troisième ordre. Ses vers
sont, en somme, d'un prosateur. Mais il ne manquait pas d'idées, ni de
savoir, ni de hauteur d'âme, et il y a de touchantes élégies dans les
_Solitudes_ et les _Vaines tendresses_.

Quel rapport avec Valéry? Car tout ce préambule n'a pour but que
d'assimiler Valéry à Sully Prudhomme, et de présenter la renommée de
l'auteur de _Charmes_ comme aussi excessive et fragile que celle de cet
aîné. C'est de la folie. Sully Prudhomme n'a fait que de la prose rimée.
Valéry, c'est la poésie même, la plus raffinée et la plus enchanteresse.
Aucune analogie non plus entre les honnêtes vulgarisations
philosophiques de Sully Prudhomme, et la pensée si profonde, si
originale, de Valéry, dans ses poèmes et dans ses essais. M. Ernest
Tisserand soutient que chacun d'eux suit en philosophie la mode de son
temps. C'est exact pour Sully, vague disciple de Taine. C'est faux pour
Valéry, dont le puissant et intrépide intellectualisme se réclame de
Léonard de Vinci et de Descartes, n'hésite même pas à combattre Pascal,
s'oppose nettement au bergsonisme et aux théories plus ou moins dérivées
de Bergson, qui possèdent aujourd'hui la vogue. M. Ernest Tisserand
l'accuse de se donner pour l'inventeur de la poésie pure, et mentionne
que M. Jean Royère avait employé ce terme avant lui. C'est possible,
mais Valéry se donne lui-même (trop modestement) pour un continuateur de
Mallarmé et d'Edgar Poe. Or, Edgar Poe avait parlé avant tous ceux-là de
poésie pure, dans un sens d'ailleurs raisonnable et très différent de
celui qu'adopte M. l'abbé Bremond... Plaignons la littérature, et
notamment la poésie, livrée aux incompétences! On avoue qu'on ne se
connaît pas en musique: on n'avoue pas l'incompréhension de la poésie.
La surdité poétique est pourtant au moins aussi répandue que la surdité
musicale, signalée par Berlioz.



XVI

_UNE TRADUCTION_


Je ne puis que signaler la traduction anglaise qu'a faite M. Ronald
Davis, et qui me paraît excellente, de la _Soirée avec M. Teste_, cet
opuscule si original de M. Paul Valéry, paru en 1896 dans le _Centaure_.
Je vous en ai entretenus à propos d'une nouvelle édition du texte
français, laquelle est d'ailleurs épuisée. On devrait bien le rééditer,
en y joignant la préface, pleine de vues ingénieuses et profondes, que
M. Paul Valéry a écrite pour la traduction de M. Ronald Davis, et aussi
cette spirituelle _Lettre de Madame Emilie Teste_, qu'il a publiée dans
le second numéro de _Commerce_, et dont je vous ai également parlé[8].
Je me borne à remarquer aujourd'hui que la présente traduction anglaise
avait été précédée d'une autre; qu'on a traduit aussi plusieurs poèmes
de M. Paul Valéry en anglais, en allemand, et dans d'autres langues;
qu'il est actuellement au moins aussi admiré à l'étranger qu'en France,
et l'un des écrivains qui maintiennent le plus efficacement le prestige
de notre littérature chez les connaisseurs du monde entier.

      [Note 8: Tout le cycle de M. Teste a été réuni en un volume.
      Voir le chapitre suivant.]



XVII

_AUTRE SOIRÉE AVEC M. TESTE_


J'ai passé, moi aussi, une excellente soirée avec M. Teste, et il ne
tient qu'à vous d'en faire autant. Il vous suffit de lire, ou de relire,
les cinq morceaux de Paul Valéry qui composent ce cycle fameux, et qui
viennent d'être réunis en un volume de la collection l'_Intelligence_,
avec une bio-bibliographie par M. René Lalou. C'est à savoir la
_Préface_ pour la traduction anglaise de M. Ronald Davis, la _Soirée_,
la _Lettre d'un ami_, la _Lettre de Mme Emilie Teste_ et les _Extraits
du Log-Book_. On passe ainsi deux ou trois heures tête à tête avec ce
mystérieux personnage qui, d'ailleurs, ne serait peut-être pas ravi
qu'on pénétrât ainsi dans son intimité, s'il le savait. En tout cas, sa
présence réelle ne vous donnerait rien de plus, bien que ce grand
contempteur de toute réalisation attache assez peu d'importance à
celle-là. Évidemment, elle ne compte pas pour lui.

Ce n'est pas seulement qu'il ait consenti à causer et à se lier avec
Paul Valéry, pour qui il pouvait faire une exception, et qui,
d'ailleurs, a été pendant une vingtaine d'années un autre lui-même. Il
ne se dérobe corporellement aux yeux de personne. Lorsque Paul Valéry
l'a connu d'abord, il gagnait sa vie à la Bourse, mangeait au
restaurant, allait à l'Opéra et au café, bref, menait l'existence la
plus normale et la plus commune. Il se fixa ensuite à Montpellier, où il
fréquentait le Jardin botanique aux heures d'affluence, et il se maria,
ce qui nous a valu la délicieuse _Lettre de Mme Emilie Teste_, par où
l'institution du mariage est suffisamment justifiée. En apparence, M.
Teste est un homme tout à fait comme tout le monde, et si vous le
rencontriez dans la rue, vous ne le remarqueriez pas. C'est déjà un de
ses traits remarquables.

En fait, il diffère beaucoup plus d'un homme ordinaire que l'anachorète
de Thébaïde ou le cénobite attaché à n'importe quelle Chartreuse. Mais
il estime que l'habit ne fait pas le moine. Il s'habille en civil, bien
qu'il ait fondé à son usage strictement personnel le plus contemplatif
des ordres, et le plus cloîtré. Mais son cloître idéal se déplace avec
lui; ce grand solitaire se crée à lui-même sa solitude; tout lui est
désert, et il n'a pas besoin du Tarnhelm tétralogique pour se rendre
invisible. Car cet intellectualiste ne s'intéresse qu'à sa pensée, son
crâne est le seul mur derrière lequel il se passe pour lui quelque
chose d'appréciable, et c'est tout au plus s'il en laissera filtrer
quelques lueurs pour un Paul Valéry, avec la ferme résolution de le
maintenir jalousement clos pour le reste de l'humanité.

Valéry, seul un peu informé, nous affirme que M. Teste est un homme de
génie, qui aurait pu devenir un grand homme reconnu pour tel, s'il l'eût
daigné. Mais c'eût été se faire l'esclave et le flatteur des foules. Et
puis, c'est trop facile. Du moins, bien entendu, quand on est doué pour
cela. Tout ce qu'on est capable d'accomplir est, par cela même, d'une
facilité dégoûtante. Il n'y a de tentant que le douteux, le surhumain,
et de pleinement satisfaisant que l'impossible. Toute réalité est, par
définition, méprisable. Dans l'_Ebauche d'un Serpent_, qui pourrait être
de M. Teste, s'il condescendait à être un instant poète par
désœuvrement, nous voyons que la création fut une erreur du Créateur las
de son pur spectacle, et ne pouvait être qu'une chute.

Le pur spectacle suffit à M. Teste, et il se gardera sagement de rien
créer, parce que même ce qu'on appelle chef-d'œuvre n'est, d'après lui,
qu'un grossier épaississement et une diminution de l'idée. Cet idéaliste
absolu considère que la pire des tares, c'est l'existence.

C'est pourquoi il va droit à la limite géométrique de l'ésotérisme,
qu'on a toujours connu, mais qu'il a souverainement dépassé d'un
prodigieux saut en hauteur. Le premier degré d'ésotérisme, et le plus
humble, c'est celui du mondain, de l'homme bien élevé, à qui sa bonne
éducation interdit le bruit et le geste et ne permet guère de formuler
une opinion quelconque, ce qui ne le gêne pas beaucoup, attendu que
généralement il n'en a sur rien. Naturellement, M. Teste, lui aussi, a
«tué la marionnette», mais il ne s'en est pas tenu là, et il a eu plus
de mérite. Il n'a pas été obligé de se retirer du monde pour s'en
abstraire. Il le coudoyé, mais ne communique pas avec lui. Il n'admet
pas les demi-mesures, les sanctuaires d'initiés, les Saïs ou les
Eleusis, ni les cénacles, les symbolismes et les tirages restreints. Un
Mallarmé n'est qu'un bavard et un industriel en comparaison de M. Teste.
L'hermétisme radical, c'est le silence. Pourquoi n'y aurait-il pas des
génies muets, puisqu'il y en a de franchement bègues, et que d'après un
idéal peut-être excessif, il n'est pas sûr qu'il y en ait de parfaits?

M. Teste a aussi franchi l'étape qu'indiquait un mot de Moréas sur un de
ses amis: «Il n'a pas le temps de lire, il écrit tout le temps.» Un
testisme mitigé, relativement fréquent, consiste à prendre le
contre-pied de cette manie, et à ne point écrire pour se consacrer aux
lectures et aux thésaurisations intellectuelles. Qui veut tout
connaître n'a guère de loisir pour faire une œuvre. Les écrivains
féconds sont souvent ignorants, les grands artistes et les grands
savants soupçonnent à peine ce qui n'entre pas dans leur science ou leur
art. Un Pasteur reste en philosophie un enfant. Des musiciens ne savent
lire et écrire que sur papier rayé. Penser et produire sont deux, et
aucun des deux n'implique l'autre. Mais M. Teste ne lit pas non plus. Il
a lu, sans doute, mais se fie désormais à son excellente mémoire. Chez
lui, il n'y a pas de livres. Les ayant jugés, il les domine, et ne se
passionne plus que pour scruter directement les lois de l'esprit.
Descartes était à peu près ainsi, mais il a rédigé le _Discours de la
méthode_. «Faute éclatante!» dira M. Teste.

Cependant, lui objecterez-vous le progrès de l'intelligence, de la
civilisation? M. Teste croit avoir le droit d'y rester indifférent,
comme un ascète. Ce grand orgueilleux, peut-être modeste à sa façon, ne
se regarde pas comme nécessaire. D'ailleurs, de tout cela, suivant un
trait fameux, il ne voit pas la nécessité. C'est un Sphinx qui ne pose
même pas d'énigme, et vous laisse passer bien tranquillement votre
chemin. Ennemi de l'humanité? Non. Encore moins misanthrope indigné et
réformateur. Il ne s'occupe pas de ces choses, pour lui insignifiantes
et vaines.

Il ne désire pas de tout comprendre, au sens où l'entend un esprit
critique et un dilettante, mais de comprendre l'essentiel, l'unique.
C'est un Eléate, un Zénon qui se tairait, un Parménide qui aurait tout
au plus accepté de causer avec Socrate ou Platon, mais beaucoup moins
longuement, et qui aurait peut-être gardé rancune à l'auteur de
l'immortel dialogue. Si Valéry rencontre M. Teste, il pourrait bien en
recevoir d'amers reproches.

Génie incommunicable! dit Mme Emilie Teste. Tous les génies le sont
jusqu'à un certain point, puisqu'on discute leurs intentions et qu'on
n'est pas d'accord sur leur pensée, quoiqu'ils l'aient exprimée de leur
mieux. Donc, aura pensé M. Teste, à quoi bon essayer?

Mais, insinueront les sceptiques, est-ce bien certain que ce Teste ait
du génie? Où est la preuve, puisqu'il n'a rien fait? Chacun peut en dire
de soi tout autant, et même le croire.

... Comme ma lecture du volume m'avait un peu congestionné, je pris une
cuillerée de chloral pour m'endormir, et dans les premières vapeurs du
sommeil prochain, M. Teste m'apparut:

--Vous voyez bien, me dit-il, qu'à la différence des hommes d'action et
des producteurs, je suis un bienfaiteur du genre humain, puisque
j'autorise chez les pires ratés une illusion si consolante.

Oui, me dis-je, mais à condition qu'ils s'abstiennent complètement
d'écrire, puisqu'ils se trahiraient. Le testisme généralisé raréfierait
bien avantageusement la production courante.

Je m'endormis dans un sentiment de profonde amitié pour M. Teste et pour
ce non-être malheureusement provisoire que la nuit nous procure sans
drogue, quand on n'a pas trop lu, ni trop pensé par nos moyens chétifs.
C'est un avant-goût de l'absolu, auquel aspire M. Teste, que sa propre
pensée ne laisse pas d'importuner sans doute comme trop consciente, trop
réelle encore, et dans lequel s'intégrera un jour la pensée
définitivement pure.



TABLE DES MATIÈRES

   I.--La Jeune Parque
  II.--Introduction à la méthode de Léonard Vinci
 III.--Adonis
  IV.--Le cimetière marin
   V.--Charmes
  VI.--Eupalinos--La Soirée avec M. Teste
 VII.--Variété
VIII.--Fragments sur Mallarmé et Situation de Baudelaire
  IX.--Rhumbs
   X.--Le Serpent
  XI.--Analecta--Paroles de circonstances
 XII.--La poésie et la pensée de Paul Valéry
XIII.--A l'Académie
 XIV.--Paul Valéry et la Critique
  XV.--Sully Prudhomme et Valéry
 XVI.--Une traduction
XVII.--Autre soirée avec M. Teste


ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE 7 JUILLET 1927
POUR
SIMON KRA
SUR LES PRESSES
DE
F. PAILLART A ABBEVILLE.




[Fin de Paul Valéry, par Paul Souday]
